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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 ***
+
+
+
+
+ MAURICE MAGRE
+
+ MAGICIENS ET ILLUMINÉS
+
+ APOLLONIUS DE TYANE.
+ LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS.
+ LES ROSE-CROIX.--LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS.
+ NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE.
+ SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL.--CAGLIOSTRO LE CHARLATAN.
+ Mme BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES.
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ FASQUELLE ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1930
+
+
+
+
+ Tous droits réservés.
+ Copyright 1930, by FASQUELLE ÉDITEURS.
+
+
+
+
+FASQUELLE ÉDITEURS, 11, rue de Grenelle, PARIS (7e)
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+POÉSIES
+
+ La Chanson des Hommes 1 vol.
+ Le Poème de la Jeunesse 1 vol.
+ Les Lèvres et le Secret 1 vol.
+ Les Belles de Nuits 1 vol.
+ La Montée aux enfers 1 vol.
+ La Porte du mystère 1 vol.
+
+ROMANS
+
+ Le Roman de Confucius (Fasquelle) 1 vol.
+ L’Appel de la Bête (Albin Michel) 1 vol.
+ Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel) 1 vol.
+ La Luxure de Grenade (Albin Michel) 1 vol.
+ Le Mystère du Tigre (Albin Michel) 1 vol.
+ Le Poison de Goa (Albin Michel) 1 vol.
+ Lucifer (Albin Michel) 1 vol.
+ La Tendre Camarade (Fort) 1 vol.
+ La Vie de Messaline (Flammarion) 1 vol.
+
+DIVERS
+
+ Le Livre des lotus entr’ouverts (Fasquelle) 1 vol.
+ Pourquoi je suis bouddhiste (Éditions de France) 1 vol.
+
+THÉATRE
+
+ La mort enchaînée (Albin Michel) 1 vol.
+ Arlequin (Librairie Théâtrale) 1 vol.
+ Sin (Librairie Théâtrale) 1 vol.
+ Le Soldat de plomb et la Danseuse de papier
+ (Librairie Théâtrale) 1 vol.
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+
+_20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Un message a de tout temps circulé de l’Orient à l’Occident, comme l’eau
+d’une rivière bienfaisante, pour indiquer aux hommes le véritable chemin
+de leur perfection. Parfois, sous la sécheresse du mal, l’ardeur trop
+vive de l’ignorance, la rivière s’est tarie et ceux qui avaient soif
+n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu des siècles où il ne leur
+est parvenu qu’une seule goutte, portée par un homme courageux, dans le
+vase de son cœur. Il est arrivé aussi que l’eau a coulé à flots et que
+personne n’a su voir le lit profond où elle passait.
+
+J’ai voulu écrire l’histoire des messagers héroïques qui ont apporté le
+message au péril de leur vie, malgré la haine des méchants, la colère
+des aveugles volontaires, et malgré un ennemi plus redoutable qui était
+leur propre faiblesse.
+
+Cette histoire est incomplète parce que beaucoup d’êtres investis d’une
+haute mission ont été oubliés ou dédaignés par les annales historiques
+et aussi parce qu’il en est d’autres que l’auteur ignore. Elle
+n’embrasse pas l’histoire des messagers les plus élevés, des fondateurs
+de religion. Ils sont connus dans leur vie et dans leurs doctrines et un
+nouveau récit n’apprendrait rien à personne.
+
+Je me suis attaché à parler de maîtres moins sublimes mais plus près de
+nous. Ceux qui sont trop grands nous échappent dans leur essence intime.
+Nous sommes tentés de les assimiler à des dieux et de ne plus penser à
+eux à cause de la distance qui nous sépare. Même si l’on avait plus de
+détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui songerait parmi nous à imiter sa
+manière de vivre? Ce que l’on retient de lui et avec une certaine
+satisfaction, c’est qu’il avait mauvais caractère. La méditation du
+Bouddha sous son figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. Nous
+aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il eut des regrets, quand il
+quitta son épouse Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence
+infinie de son sourire. Jésus aussi est trop parfait. Que n’a-t-il
+repris de temps en temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs du
+temple! Ah! S’il s’était laissé aller une fois à presser tendrement la
+main de Madeleine!
+
+On est davantage instruit par les faiblesses et les travers des grands
+hommes que par leurs qualités inaccessibles à la commune humanité.
+Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint le grade de parfait
+dénonça sous la torture tous ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa
+fuite, je m’indigne d’abord de son manque de courage, mais je me demande
+ensuite de quelle façon je me serais conduit moi-même, si on avait versé
+du plomb fondu dans ma bouche et si on avait cassé lentement les os de
+mes jambes dans une machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant
+plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur de sa chair et qu’ainsi
+je lui ressemble, au moins par cette faiblesse.
+
+L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche profondément parce qu’il me
+permet de mesurer la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait le
+pouvoir que la chasteté donne à l’homme et je peux imaginer ses remords
+et l’immense amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu par elle à
+l’Inquisition. Même les innombrables cigarettes que fumait
+inlassablement Mme Blavatsky me sont le témoignage que l’on peut, sans
+désespérer de soi-même, donner quelquefois satisfaction à ce corps
+physique que l’on s’efforce de vaincre.
+
+L’histoire des maîtres imparfaits est plus utile que celle de ceux qui
+se sont tenus si près des dieux qu’ils ont été enveloppés par les nuages
+de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont formé la chaîne incomplète,
+brisée quelquefois de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident à
+l’éternelle vérité Brahmanique, aussi vieille que l’apparition des
+hommes sur la terre. Selon les temps et selon les peuples, cette vérité
+s’est propagée différemment. Nous l’avons connue par les enseignements
+de la Kabbale, par ceux des Mystères de la Grèce et de la philosophie
+Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc l’ont possédée dans toute
+sa pureté. Les Rose-croix l’ont entrevue à travers les ombres de leur
+christianisme. Elle souffle maintenant largement et librement, bien
+qu’on puisse évaluer à peine à une quinzaine de personnes en France le
+nombre de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais sous ses aspects
+divers cette vérité a toujours été une. Et c’est la même lumière de son
+diamant intérieur qui rayonne à travers le prisme des formules si
+variées en apparence.
+
+Ce qui m’a paru le plus remarquable dans l’histoire de cette
+transmission de la vérité, c’est le phénomène suivant, sans cesse
+renouvelé.
+
+Toutes les fois que l’éternelle sagesse de l’Orient s’est présentée aux
+hommes, par les paroles d’un prophète, par la propagande d’une secte ou
+sous la forme d’un livre, elle a soulevé l’indignation et cette
+indignation a eu des vagues d’autant plus furieuses que la vérité était
+plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, au sens sublime de
+ce mot trop profané. Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans un
+fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver qui le ronge, un élément
+obscur calomnie le prophète, désagrège la secte, parodie la pensée du
+livre. Et ce phénomène semble être la marque d’une volonté consciente.
+Les pères de l’Église opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour
+détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire habileté, ils
+travestissent toutes ses actions. Des éléments de corruption
+s’introduisent parmi les Templiers et servent à justifier, en apparence,
+les accusations du roi de France et du pape. Les Jésuites pénètrent dans
+l’Ordre des Rose-croix, y occupent la première place grâce à leurs
+qualités de patience et d’humilité, ils transforment son symbolisme, ils
+le détournent de son but philosophique et ils en font un groupement
+religieux vide de sens. Dans la théosophie moderne un courant intérieur
+s’est dessiné récemment qui tend à la ramener à une sorte de
+catholicisme ésotérique. On ne voit d’exception à cette règle qu’au
+moment des Albigeois, parce que la haine qu’ils suscitèrent fut
+tellement grande qu’on les extermina jusqu’au dernier et qu’on extermina
+même leurs descendants. Partout l’idée se change en dogme étroit, se
+fige en rites morts, se matérialise en cérémonies et en génuflexions, en
+clartés de cierges et en parfums de cassolettes. La lettre écrase
+l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure pensée chrétienne fut
+étouffée par la pompe sacerdotale de l’Église.
+
+Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe les mouvements de
+l’idéal humain et s’oppose à eux soit par la force, soit par la ruse?
+
+La croyance aux messagers comporte la croyance en ceux qui les ont
+envoyés. Depuis les premiers âges du monde, malgré les cataclysmes et
+les guerres, des hommes plus développés que nous ont été les
+dépositaires de l’antique sagesse qu’ils se sont léguée à travers les
+siècles. La tradition rapporte qu’il existe sept confréries de ces sages
+dont la plus importante a son asile dans un monastère inconnu de
+l’Himalaya. Ces maîtres, plus instruits que nous dans les lois de la
+nature, plus spiritualisés, travaillent au développement des autres
+hommes dans la mesure de leurs moyens qui sont limités et de notre
+propre capacité qui est minime. Ce ne sont ni des dieux, ni même des
+demi-dieux, ce sont nos semblables, avec plus de connaissance, plus de
+sagesse, plus d’amour. Ils voudraient nous faire partager le fruit de
+vérité si difficilement cultivé et si précieusement conservé et c’est
+pourquoi ils envoient dans le monde des messagers chargés de répandre
+leur enseignement.
+
+L’ignorance humaine est si puissante que les messagers ont toujours été
+accueillis par le rire ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres
+est la caractéristique des races d’occident. Mais si on les suit à la
+trace, on voit que ce n’est pas seulement l’ignorance aveugle qui a
+contrecarré leurs efforts, mais une volonté contraire pleine d’activité
+et d’intelligence. On est alors en droit de penser, qu’en face des
+maîtres qui orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres maîtres
+d’un autre ordre qui ont un idéal opposé et cet idéal, à notre degré de
+développement, nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont la force de
+régression en lutte avec notre élan spirituel. Toutes les fois que
+l’homme essaie de se dégager de la matière et tend au retour vers
+l’unité divine, ce qui est le but de toutes les religions et de tous les
+occultismes, ils lui font obstacle et dressent un idéal
+d’individualisme, un modèle de jouissance matérielle à outrance. A
+l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le surhomme, artiste ou
+conquérant qui trouve un plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste
+de son être.
+
+Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi des messagers. Alors, ces
+messagers ne seraient pas seulement des hommes représentatifs de
+l’égoïsme, des chantres du plaisir physique comme les poètes de Rome,
+des jouisseurs insensés comme Néron, des philosophes comme Nietzsche,
+ils seraient les destructeurs conscients de la pensée, ceux qu’on voit
+tout au long de l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un d’eux
+serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti qui, à la fin du IIIe siècle
+avant Jésus-Christ fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés
+de la Chine pour en faire un immense autodafé et dont le nom resta
+auprès des lettrés, comme un symbole d’horreur. De même l’empereur de
+Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant de l’ancienne science
+occulte et qui condamna à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui
+fut sanctifié, serait aussi un messager de la confrérie noire, lui qui
+persécuta les philosophes de l’école d’Alexandrie et acheva la
+destruction de cette école qui représentait le plus haut point de vérité
+atteint par les hommes. Innocent III, Torquemada, l’émir Almohade
+Yacoub, qui faisait mettre à mort les philosophes, le khalife d’Égypte
+Hakem dont la plus grande volupté était d’avilir, de faire rétrograder,
+et mille autres en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent avec
+amour et fidélité leur haine native de l’esprit. Ils furent parfois
+remplis de bonté de cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants
+lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct sont communes à tous
+les êtres et le véritable mal ou le véritable bien s’exercent sur un
+plan différent que celui sur lequel nous avons coutume de les placer.
+
+D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue beaucoup plus haut, les
+confréries blanches et les confréries du mal, les initiés de Dieu et les
+initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir suivi leur longue route
+opposée et s’aperçoivent qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur
+une voie commune.
+
+Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation du Christ divin
+avec l’ange qui s’est révolté parce qu’il voulait être librement
+lui-même. Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera la main dans la
+main de l’orgueilleux évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des
+Templiers, l’idole Baphomet rayonnera à nouveau avec son double visage,
+symbole des deux courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix
+travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si le pas d’un inquisiteur
+résonne dans la rue. Il n’y aura plus besoin de messager pour porter la
+vérité dans le monde parce que le contenu du message sera tracé par
+avance dans les âmes.
+
+ * * * * *
+
+Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à écrire certains passages
+de ce livre, notamment celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande
+injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne semble pas près de
+l’être, remplit le cœur d’indignation. Les hommes sobres et modestes qui
+vivaient au XIIIe siècle dans le midi de la France, ayant pour règle
+pratique la pauvreté, pour idéal l’amour de leurs semblables, ont été
+mis à mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante a effacé même
+leur nom, même leur souvenir. Cette calomnie a été si active, et si
+habile que les descendants de ces hommes excellents ignorent la noble
+histoire de leurs pères et que lorsqu’ils veulent l’apprendre elle leur
+est présentée de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si
+merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on a pu flétrir ou entacher
+du soupçon de charlatanisme, les noms d’Apollonius de Tyane, et du comte
+de Saint-Germain.
+
+Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la vie de ceux qui sont
+morts pour un haut idéal et qui n’ont même pas eu la récompense posthume
+d’être utile à leurs descendants aveugles! Puisse-t-il rendre aux
+maîtres incomplets, dont j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment
+de la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée parce qu’ils furent
+faibles et passionnés quelquefois, parce qu’il leur est arrivé d’oublier
+le but, parce qu’ils furent humains comme nous! Puisse-t-il montrer que
+l’imperfection a sa grandeur, que le visage du charlatan, s’il est
+sincère, réconforte mieux que l’austérité du savant ou du prêtre et que
+le message d’amour et de vérité nous est un apport d’autant meilleur
+qu’il est transmis à l’homme par un homme!
+
+
+
+
+APOLLONIUS DE TYANE
+
+
+
+
+LA JEUNESSE D’APOLLONIUS
+
+
+La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine
+de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois
+mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour
+après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite
+ville de Tyane.
+
+De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le
+plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi
+il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté.
+
+Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener
+dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes
+sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et
+par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si
+brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme.
+Peut-être,--car il y a des correspondances entre la naissance de
+certains êtres et la vie ambiante,--ces cygnes avaient-ils pressenti et
+marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une
+créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux
+errant et splendide.
+
+Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes
+marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés,
+contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur
+écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils
+n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir
+leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la
+Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint
+si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce:
+
+--Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme.
+
+Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un
+des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula
+dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour
+l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure
+l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour
+distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder
+une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première
+éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le
+poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les
+souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le
+conseiller des empereurs.
+
+A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son
+éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville
+d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme
+riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les
+étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec
+de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la
+hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens
+triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours
+faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il
+montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le
+vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté
+des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir
+par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à
+reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un
+chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de
+ses jours.
+
+Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins
+différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse
+intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le
+rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte
+sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir
+l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste
+et il semble avoir tenu sa promesse.
+
+Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu
+l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette
+vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De
+combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le
+commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la
+belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes
+selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou
+et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes,
+la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas
+profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté
+parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte
+qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de
+prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un
+souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune
+homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des
+vestales et des pythies.
+
+Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène.
+
+Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des
+philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de
+toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il
+y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de
+psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par
+l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui
+était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art
+d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en
+dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de
+connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient
+des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement
+gardé par le disciple qui les recevait[1].
+
+ [1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de
+ révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les
+ règles de la communauté.
+
+L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait
+plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par
+des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la
+doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie
+et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les
+pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des
+idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses
+matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des
+corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles
+au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils
+avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de
+l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils
+communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le
+but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la
+purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit.
+
+Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons
+précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à
+s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne
+mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se
+revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites
+de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir
+l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il
+ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage.
+
+En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La
+vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait
+avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs
+maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les
+spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même
+ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles
+et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de
+l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du
+Banquet d’Agathon.
+
+Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait
+qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa
+entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les
+courtisanes, les soupers et les amis pauvres.
+
+Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir
+la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre.
+Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet
+accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent,
+apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont
+le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des
+récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il
+remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont
+il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après
+une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a
+reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu
+porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de
+Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes
+et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler.
+Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole
+nouvelle et de la rapporter.
+
+Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui
+défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de
+Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros
+était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents
+pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis,
+puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie
+était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y
+était monté devant les Athéniens stupéfaits.
+
+Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des
+sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se
+mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant
+qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de
+la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur
+trouvait une aide et un abri, d’étape en étape.
+
+Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont
+le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait
+découvrir l’itinéraire.
+
+A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens
+lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné
+d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la
+mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur
+extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à
+demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée,
+le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de
+labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui
+offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se
+trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint.
+Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des
+avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui
+précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le
+prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition
+reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur
+lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé
+les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en
+Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor.
+
+A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les
+lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des
+déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait
+traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près
+duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de
+l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait
+parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui
+était la demeure des hommes qui savent.
+
+Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme.
+En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage
+d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé
+de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les
+éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant
+des siècles sur le monde devenu chrétien.
+
+
+
+
+APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES»
+
+
+Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait
+jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers»
+et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus
+par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie
+émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue
+qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les
+mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir
+de cet instant, le compagnon de sa vie.
+
+ [2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son
+ disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate
+ qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de
+ l’impératrice lettrée Julia Domna.
+
+En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans
+une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une
+inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être
+désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller
+jusqu’à Babylone.
+
+Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de
+connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer.
+Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que
+parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait
+s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la
+connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands
+caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur
+vol.
+
+D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et
+c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un
+homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes
+était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un
+sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais
+grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être
+parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être
+parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité,
+plus belle que les fictions.
+
+Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de
+Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les
+mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en
+avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le
+déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas
+Apollonius.
+
+--Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien
+au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus,
+marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre
+noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste.
+Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle
+d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta...
+
+Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent
+longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes,
+rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du
+paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable,
+après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une
+pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de
+pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils
+étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un
+brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les
+entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos
+d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le
+fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.
+
+ [3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries
+ thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange.
+
+Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel
+ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu
+gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin
+que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver
+enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus
+tard:
+
+--J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas,
+protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui
+pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent.
+
+Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante
+dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de
+bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car
+ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les
+conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas.
+
+Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là
+qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les
+pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer,
+afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut
+la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les
+temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui
+rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du
+nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la
+possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire
+obéir par les êtres invisibles.
+
+Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de
+rester en communication avec eux.
+
+--Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez
+frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du
+ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en
+vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous
+comme si vous étiez présents.
+
+Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux
+voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs
+pour la traversée de l’Inde.
+
+Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la
+grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur
+le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières
+charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de
+Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés
+dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur.
+
+
+
+
+LA MISSION D’APOLLONIUS
+
+
+Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à
+la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir.
+Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en
+acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours.
+
+Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune
+ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus
+extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté
+mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se
+laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer
+inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait
+l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison
+de sa souffrance.
+
+--Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie
+antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et
+le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est
+abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la
+guerre de Troie.
+
+Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu
+répondre:
+
+--Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de
+l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du
+contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut
+plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui
+ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue.
+
+Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste
+qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues.
+
+Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des
+influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le
+temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant
+déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans
+destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il
+devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées,
+les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit.
+
+Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les
+feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire,
+l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi
+les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu,
+pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent
+toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont
+seuls à voir.
+
+Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la
+magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des
+saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret
+d’Apollonius.
+
+Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se
+rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru
+sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent
+avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face
+de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher
+du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul
+sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui
+précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des
+puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les
+recueillir.
+
+C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède.
+Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le
+savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait
+inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le
+jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé
+devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de
+trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue;
+que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la
+jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort,
+c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur
+l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il
+appartenait à la main d’un sage d’effacer.
+
+Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on
+devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et
+qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où
+Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros
+méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux
+des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à
+ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être
+dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne
+sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur
+d’âme qu’il n’avait jamais connue.
+
+Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les
+talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de
+l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse
+que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant
+abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le
+silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en
+lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné,
+devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux
+îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison
+du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un
+centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le
+monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles.
+
+Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y
+ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent
+frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la
+magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on
+peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la
+transcendance nous échappe.
+
+Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les
+cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les
+images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes
+extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne
+avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés,
+en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès
+qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau
+de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide.
+
+Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons
+de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par
+les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans
+difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses
+admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger,
+rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation.
+Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature
+d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait
+au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang
+d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît
+aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple
+dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une
+douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il
+rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser
+solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait
+un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit
+quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un
+miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le
+chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce
+qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il
+disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement
+qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion
+collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que,
+désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se
+perdit simplement dans la foule sans être remarqué.
+
+Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé
+quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et
+très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut
+peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au
+terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de
+la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne
+manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de
+longue durée.
+
+Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait
+avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que
+l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de
+Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer.
+
+On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul
+n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs
+d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à
+ce sujet d’inutiles recherches.
+
+Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles
+après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui
+prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et
+Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très
+grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui
+venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius,
+il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer
+les talismans et la divination par les caractères des planètes et le
+chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon
+prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.
+
+
+
+
+FAIBLESSE ET GRANDEUR
+
+
+--Apollonius, interrogea Domitien quand le philosophe de Tyane comparut
+devant lui, pourquoi ne portez-vous pas le même vêtement que tout le
+monde et en avez-vous un particulier et d’une espèce bizarre?
+
+Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva le besoin de se
+singulariser, d’attirer la curiosité sur sa personne. Plus les hommes
+s’élèvent haut et plus leur orgueil grandit et demeure puéril.
+
+En entrant en Mésopotamie, le percepteur des péages au pont de
+l’Euphrate lui demande ce qu’il apporte avec lui:
+
+--La continence, la justice, la bravoure, la patience, répond
+Apollonius.
+
+Et comme le percepteur ne songeant qu’aux droits d’entrée, lui dit:
+
+--Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves.
+
+Il répond:
+
+--Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des maîtresses.
+
+Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire du roi, qu’il va
+visiter, selon sa coutume, lui demande quels présents il apporte.
+Apollonius répond:
+
+--Toutes les vertus.
+
+--Supposez-vous qu’il ne les a pas? dit le haut fonctionnaire.
+
+--S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir.
+
+Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une seule, ce qui est le
+signe d’une demi-générosité.
+
+Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par clairvoyance l’assassinat de
+Domitien à Rome, il s’écrie, plein de joie: Frappe le tyran, frappe
+donc! comme pour stimuler le lointain meurtrier, ce qui montre qu’il ne
+professait pas le pardon de toutes les offenses.
+
+Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible qu’un certain
+nombre n’aient pas été accomplis pour éblouir son entourage, gagner une
+célébrité plus grande. Il se servit pour son usage personnel de sa
+connaissance des lois physiques, ignorées encore par les hommes de son
+temps. Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, l’amour de
+soi-même vous tire en bas et vous fait redescendre.
+
+Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement n’atteignent pas un
+désintéressement total. Engagé sur un certain sentier qui va vers les
+cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard en arrière et une seule
+pensée égoïste détruit le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour
+des hommes.
+
+Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla avec tant
+d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement rendu justice et a même âprement
+discuté la parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna autant que
+l’admiration. Trop de prophéties, même exactement réalisées, trop de
+tours éblouissants! Les esprits moyens qui font les réputations des
+grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée d’ennui et qu’aucun
+merveilleux ne l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop de
+sincérité pour se présenter comme un dieu, il faut rester dans un
+honnête cadre humain. Si les philosophes glorifièrent Apollonius, le
+monde chrétien l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques,
+durant des siècles et jusqu’à nos jours, firent de son nom le synonyme
+de charlatan et de faiseur de tours avec un acharnement et une mauvaise
+foi qui devraient suffire comme garants de sa grandeur d’âme.
+
+Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, après l’avoir
+appelé «une sorte de Christ du paganisme» se rétracte et dit de lui:
+
+--Si Apollonius avait été un homme sérieux, nous le connaîtrions par
+Pline, Suetone, Aulu Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius et
+d’autres philosophes.
+
+Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu Gelle n’ont parlé de
+Jésus qu’il a pourtant considéré comme un homme sérieux.
+
+Nous pensons que c’était «un homme sérieux» celui qui n’entrait pas dans
+un temple sans prononcer cette prière:
+
+--Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne sente le besoin de rien!
+
+Car c’est une merveilleuse pierre de touche de la supériorité de l’homme
+que le mépris des richesses.
+
+Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité de l’âme mais
+l’enseignait avec précaution, semblable en cela au Bouddha, disant qu’il
+est vain de trop discuter sur cette question et sur la destinée de
+l’homme après la mort, parce qu’il jugeait trop décevante la part de
+vérité qui lui était connue.
+
+Un homme sérieux, celui qui disait:
+
+--Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au milieu des espaces
+éthérés, pleine de mépris pour le rude et triste esclavage qu’elle a
+souffert. Mais que vous importent ces choses? Vous les connaîtrez quand
+vous ne serez plus.
+
+Celui pour qui la sagesse était «une sorte d’état permanent
+d’inspiration», celui qui, pour atteindre cet état, prescrivait la
+chasteté, une nourriture d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés
+comme le corps et comme l’âme.
+
+Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager l’essence spirituelle
+de son être et de la rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un
+grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte vers la perfection,
+distinguait dans le sourire des statues, l’esprit qui veille derrière la
+forme et considérait les choses matérielles, le contour des paysages, la
+couleur des fleuves et celle des étoiles, la terre multiforme, comme le
+symbole d’un autre monde plus pur dont ils étaient les reflets.
+
+
+
+
+LE DAÏMON
+
+
+Nous avons presque tous, au moins une fois dans notre vie, durant une
+nuit d’insomnie ou pendant une maladie, entendu une voix qui ne venait
+de nulle part et qui résonnait silencieusement pour nous donner un
+conseil, sage d’ordinaire. C’est toujours dans la solitude et de
+préférence dans les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre
+muet.
+
+Quelques hommes de génie ont entendu cette voix auprès d’eux avec assez
+de netteté et de fréquence pour penser qu’une entité intelligente se
+penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés.
+
+Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le daïmon le plus célèbre,
+sur lequel se sont le plus longuement entretenus les philosophes, fut le
+daïmon de Socrate.
+
+--La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, m’a accordé un don
+merveilleux qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui
+lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que je vais faire et ne
+m’y pousse jamais.
+
+Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait à son sujet et
+obéissait aveuglément à ses indications. Ses amis avaient fini par ne
+plus guère accomplir d’action importante sans le consulter. Mais le
+daïmon avait ses sympathies et il restait absolument silencieux quand il
+n’était pas favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate n’avait
+pas alors la moindre possibilité de le faire parler.
+
+De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta à Socrate dès son
+enfance, et dont Apollonius de Tyane entendit seulement la voix après
+qu’il eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes?
+
+--Il y a des puissances intermédiaires et de nature divine. Elles
+composent les songes, inspirent les devins, dit Apulée.
+
+--Ce sont des immortels inférieurs, appelés dieux de deuxième rang,
+placés entre la terre et le ciel, dit Maxime de Tyr.
+
+Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de nous, reçoit l’homme à
+sa naissance, le suit dans sa vie et après la mort. C’est ce qu’il
+appelle «le démon qui nous a reçus en partage». (Phoedre). Il serait
+analogue alors à l’ange gardien des chrétiens.
+
+Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure de l’esprit de
+l’homme, celle qui est séparée de l’élément humain et susceptible de se
+confondre par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait alors sous
+certaines conditions communiquer à un organisme purifié soit la vision
+des choses passées dont le tableau lui serait accessible, soit la partie
+des choses futures dont les causes sont générées et dont les effets
+seraient par conséquent prévisibles.
+
+Mais que le daïmon ait eu des préférences parmi les amis de Socrate,
+qu’il ait fait un choix, semblerait indiquer que c’est une intelligence
+différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, Socrate a souvent dit
+que la voix intérieure qui l’avait souvent détourné d’accomplir une
+action ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. Or, c’est une
+règle parmi les adeptes de ne donner que des avis négatifs, car celui
+qui incite quelqu’un à faire une chose, non seulement prend sur lui la
+charge des conséquences mais prive celui qu’il conseille du mérite de
+l’action.
+
+Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de l’homme et le type le plus
+élevé de la hiérarchie des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de
+ses intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons de la beauté,
+idéal sans forme, mais réel pourtant sur un autre mode d’existence. Cet
+idéal était le daïmon dont la réalité était d’autant plus grande que
+celui qui le créait s’en faisait une idée plus forte. Le daïmon de
+chacun était proportionné à la foi qu’il avait en lui.
+
+Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans la connaissance de la
+magie pourrait donner sous certaines conditions une apparence de forme à
+une créature d’une idéale beauté, enfantée par son propre idéal.
+
+Pour s’abreuver à la perfection de cet être, être inondé de son
+rayonnement il y aurait alors deux moyens: Le réaliser sur le plan
+terrestre en lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son domaine
+subtil en se dépouillant de sa forme par la transformation de l’extase.
+
+Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques de l’école
+néo-platonicienne ont utilisé le deuxième moyen. Ils ont poursuivi la
+beauté de l’âme, la rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et
+grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique ils sont parvenus
+quelquefois à l’atteindre.
+
+Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un étonnant secret ont employé
+le premier moyen et ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils avaient
+pu rendre visible pour leurs yeux d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à
+personne et ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent pour des
+insensés, furent enfermés ou brûlés. Et il y en eut aussi dont l’âme
+était impure et qui enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés
+par des monstres à leur ressemblance. Le moyen âge durant lequel on se
+transmettait encore des méthodes de magie qui appartenaient à
+l’antiquité est plein de l’histoire de possédés, tourmentés par leurs
+propres démons qui, une fois créés ne veulent plus mourir et s’attachent
+à leur créateur.
+
+Nous ne saurons jamais de quelle essence était le daïmon d’Apollonius,
+si l’être qui le conseillait, empruntait une forme, chaste comme
+lui-même et belle comme les statues des Dieux qu’il aimait contempler,
+ou si la voix provenait d’un maître lointain désireux de voir son
+disciple accomplir la mission qu’il lui avait confiée.
+
+--Je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents,
+dit Apollonius en quittant ses maîtres hindous.
+
+Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, reçut-il par une divine
+suggestion l’influx de leurs bonnes pensées? Celui auquel il a donné le
+nom d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, à l’illuminé
+errant, la consolation d’un appui lointain. Même dans la plus obscure
+prison de Domitien, il y avait une heure où une certaine fluidité de
+l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. Le monde était plus
+silencieux, les murailles devenaient plus légères, l’esprit retrouvait
+sa propre nature et la voix se faisait entendre:
+
+--Les plus grands sont ceux qui ne trouvent jamais leur place dans un
+temps qui n’est pas à leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout
+pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné ou crucifié pour ce
+bien. Mais ne fais pas comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier
+l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus sera tombée comme une
+flamme vivante au fond du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras
+calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les hommes pieux, pendant des
+siècles, parleront de toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur
+d’ours, sans savoir que votre tâche était commune et que vous variez à
+peine sur les moyens de la réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la
+région où il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est de peu
+d’importance. Tu sauras que l’hommage qui va à ton frère t’atteint
+indirectement et tu retrouveras un peu de tes traits sur les
+innombrables croix qui sont dressées pour lui sur la terre. Et il te
+faudra aussi partager sa peine qui est immense. Il a été mille fois plus
+incompris que toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir à ses
+côtés, quand les jours en seront marqués sur le livre sans caractères.
+Ce sera peut-être son tour de parler aux rois et le tien d’instruire de
+pauvres pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de cette gloire que tu
+as désirée et seulement alors tu apprendras le goût du fiel qu’elle
+laisse aux lèvres.
+
+
+
+
+LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS
+
+
+
+
+LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS
+
+
+Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité
+cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités
+aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de
+Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa
+ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de
+l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de
+Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre,
+disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce
+un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des
+bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait
+leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la
+mort?
+
+ [4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari
+ devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom
+ que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé
+ Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de
+ Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot
+ Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi.
+
+Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce
+Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi
+de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église
+nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le
+livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui,
+sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du
+mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5].
+
+ [5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas
+ que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant
+ de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques
+ y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti,
+ ami et initiateur du Dante.
+
+Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec
+certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le
+rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la
+vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles
+l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme
+les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent
+partout où il y a une terre propice.
+
+En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est
+condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un
+supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est
+délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications
+ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour
+répandre sa parole.
+
+Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte,
+forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de
+mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un
+appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne
+convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la
+vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de
+pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux
+corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes
+choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement
+lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage
+et de l’acte par lequel se perpétue la vie.
+
+L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de
+Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler.
+L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie
+sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.
+
+Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de
+mourir:
+
+--Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande
+famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il
+éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne
+l’illumination.
+
+On vit de toutes parts cette illumination se manifester.
+
+Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les
+chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques.
+Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église
+où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais
+qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier,
+une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission
+des péchés que par la perfection de la vie.
+
+Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison
+d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où
+Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur
+bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des
+condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à
+crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été
+auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr
+quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer
+ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux
+qui préférèrent mourir que d’abjurer.
+
+L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les
+raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe
+dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une
+voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de
+la liturgie: _Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos._ Eon
+crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: _Per eum!_ C’était
+Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître
+les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission
+commençait.
+
+Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté
+des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon,
+conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le
+lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les
+doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et
+sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le
+rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se
+groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après
+avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa
+troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de
+prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus,
+suivis d’une immense cohorte de fidèles.
+
+L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes
+purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea
+Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il
+était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre
+de Dieu.
+
+Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus.
+Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements
+sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de
+la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre
+la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient
+à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien
+apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses
+cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance
+à la Vierge Marie.
+
+Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que
+s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à
+Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des
+philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme
+romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses
+principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup
+d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre
+recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes
+métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres,
+ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et
+s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les
+ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles
+des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure
+doctrine du maître Jésus.
+
+Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se
+manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de
+bonté, une chaîne de sacrifice.
+
+Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut
+plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui
+n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre
+une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles
+précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que
+chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il
+allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du
+passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il
+en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte
+de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté
+rédemptrice.
+
+A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le
+désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de
+douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps
+d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait
+dans une vie.
+
+A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une
+épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre
+homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage
+hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec
+joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage
+des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe
+de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.
+
+Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une
+étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans
+l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du
+Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui
+sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a
+révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est
+écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il
+entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la
+petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un
+monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans
+l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine
+d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si
+communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la
+chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces
+enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie.
+
+A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu
+de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme
+essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers
+au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des
+châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs
+impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est
+d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie
+d’amour pour leurs semblables.
+
+Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de
+plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la
+supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa
+hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses
+puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner
+l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de
+tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement
+presque total de la race méridionale par le roi de France et par le
+pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6].
+
+ [6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la
+ France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité
+ fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des
+ Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle
+ ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent.
+ Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est
+ gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de
+ laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à
+ l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues».
+
+
+
+
+LA CROISADE
+
+
+En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de Provence et des tours de
+Fréjus, jusqu’aux pins maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne
+savante des arabes, le plus civilisé de la terre. La lumière d’Athènes
+et d’Alexandrie l’éclairait encore d’un rayon qui ne voulait pas
+s’éteindre. Les thermes et les arcs de triomphe des empereurs n’étaient
+pas tombés en ruine dans ses cités et il n’y avait pas une colline sur
+laquelle ne se dressât, entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un
+marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé traduire en latin à
+Grenade, étaient la nourriture de ses lettrés. Les villes avaient des
+libertés municipales ignorées par les villes du nord. A Toulouse le
+pouvoir des Capitouls élus par le peuple tempérait celui des comtes.
+L’immense littérature des troubadours fleurissait jusque dans les
+villages perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins avaient
+laissé en s’en allant des théorbes qui venaient de Damas et sur
+lesquelles on faisait résonner la musique de l’Orient.
+
+Mais les hommes du midi semblaient alors aux hommes du nord, ce qu’ils
+leur paraissent encore aujourd’hui: une race bavarde, vaine et oisive.
+Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux et leur mysticisme ne
+pouvait être qu’hérétique. Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux
+plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était plus grande, elle
+se traduisait dans les vers satyriques des poètes, dans les prédications
+des moines prêcheurs, dans les mouvements populaires si audacieux, si
+irrespectueux qu’on put voir saint Bernard, après une tournée triomphale
+dans la France, hué par la foule toulousaine. Les croisés qui revenaient
+de Constantinople et de la Palestine et qui pour rentrer chez eux
+débarquaient à Fréjus et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver
+une étrange ressemblance entre les méridionaux bruns et maigres, aux os
+trop saillants, aux faces trop longues et ces infidèles qu’ils avaient
+combattus avec une si pieuse ardeur et une si grande soif de pillage.
+
+C’est vrai, les seigneurs de Provence et de Gascogne avaient été leurs
+compagnons. Mais en remontant le Rhône pour gagner les forêts
+d’Armorique ou les landes de Flandres, ils voyaient des villes trop
+claires, dont les architectures différaient des leurs, des villes qui
+ressemblaient de loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant
+lesquelles tant de chevaliers avides de richesses étaient tombés pour un
+butin insuffisant. Ils voyaient les restes détestables de l’invasion
+Sarrasine. C’était non loin de Saint-Tropez la masse du château Fraxinet
+d’où les infidèles avaient commandé si longtemps la côte
+méditerranéenne, les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées,
+l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble et ces tours octogones sur les
+hauteurs, gardiennes de passages et de carrefours qui attestaient le
+séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes des femmes étaient trop
+voyantes et avaient quelque chose d’oriental et d’impudique. La langue
+avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient un grand nombre de
+juifs et non seulement ceux-ci exerçaient librement leur religion
+maudite, mais ils avaient des commerces prospères, professaient les
+lettres et la médecine, étaient honorés par une noblesse insouciante.
+
+Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III les moines de Citeaux se
+répandirent dans toute la France pour prêcher la guerre d’extermination
+contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre le midi tout entier, ils
+trouvèrent un terrain préparé. L’opération était mille fois plus
+avantageuse que celle qu’on avait tentée en passant les mers sous le
+prétexte de délivrer le tombeau du Christ. On avait les mêmes avantages
+spirituels assurés par l’Église, la rédemption des péchés et même la vie
+éternelle et les avantages matériels étaient immédiats et connus. On
+savait les richesses des châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du
+vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que d’envahir cette terre
+ocrée comme un paysage de Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc
+turbulents et révoltés, de posséder, au milieu d’étoffes mauresques,
+leurs épouses perverses comme les filles de satan.
+
+Trois figures terribles dominent le grand massacre Albigeois. Pour que
+ce massacre ait été possible, il a fallu que dans le même temps un
+extraordinaire génie de violence, d’organisation et d’hypocrisie
+s’incarnât dans trois hommes, également dépourvus de pitié et peut-être
+également sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour de
+l’Église.
+
+Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui décida la croisade avec
+une volonté obstinée. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut
+qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes à glorifier le génie
+de ce pape. Les grands hommes de l’histoire sont ceux qui font quelque
+chose, qui exercent vers un but une puissante volonté. On ne se
+préoccupe pas après eux si le but fut sublime ou néfaste et la réussite
+donne la mesure du génie.
+
+A peine élu pape, Innocent III commence à parler dans tous ses discours
+«d’exterminer les impies». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il l’a
+pleinement réalisée. Il pense avec une puissante conviction que tout
+homme qui essaye de se faire de Dieu une opinion personnelle en
+désaccord avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement brûlé.
+
+Il va même plus loin. Il estime que l’on doit déterrer les cadavres des
+morts hérétiques, dont on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur
+ôter une paix à laquelle ils n’ont pas droit. «En 1206, il excommunie un
+abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d’un
+hérétique déposés dans le cimetière abbatial[7]». «Il faut que l’habile
+investigation des catholiques, dit-il, révèle le crime de ceux qui ont
+feint de mener une vie chrétienne pour égarer l’opinion».
+
+ [7] Luchaire, Innocent III.
+
+Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, il assure que «la
+sentence divine punit les pères jusque dans les fils et que les lois
+canoniques sanctionnent cette disposition.»
+
+Il est très bien renseigné sur la pureté des mœurs des Albigeois et des
+Cathares, et cependant il les traite de «sectes lascives qui, bouillant
+d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des voluptés de la chair.»
+Il exhorte sans scrupule ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par
+des promesses qui ne seront pas tenues car pour une aussi juste cause
+que la destruction d’un peuple, tous les moyens lui paraissent bons.
+
+Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de fer qui doit servir sa
+fureur apostolique.
+
+Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et pauvre. Il est sexagénaire
+quand commence la croisade et dépouillé du désir des femmes qui peut
+inciter un chef à l’indulgence quand on va massacrer les habitants d’une
+ville. Ses mœurs sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas à
+apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. Il est étonnamment
+myope. Quand il se bat, il ne voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne
+des coups d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite avec ses
+chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses paupières sont toujours
+fermées et on l’a appelé le chevalier sans yeux. Peut-être une partie de
+sa cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les expressions de
+désespoir sur le visage de ses victimes. Il obéit en aveugle aux ordres
+du pape. Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il est prodigue
+avec le clergé. Il ne voit pas plus loin que son nez, mais il a le don
+de voir les richesses à travers les murailles et quand il a traversé une
+ville il sait quel habitant il doit accuser d’hérésie pour confisquer
+ses biens à son profit. Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps.
+Il est comme possédé par une folie destructrice, une passion froide de
+raser des châteaux, de faire périr des prisonniers, de promener la
+dévastation. Pendant les dix années que dure la guerre on ne peut
+rapporter de lui un trait de pitié. Il est dévoré par la haine du pays
+qu’il conquiert et dont on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les
+siens. Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne ses blessés
+qu’il aurait pu emmener avec lui. Il est impitoyable pour les faibles et
+il se prosterne devant les puissants. Il est le valet des évêques,
+l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. Rien n’exprime
+davantage le mal que la face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de
+Montfort ressemble au lion. Il a le courage que donne la certitude
+d’être le plus fort. Il est le symbole du mal incarné dans l’homme et ce
+mal s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il a mis sur son
+visage le masque de l’archange saint Michel[8].
+
+ [8] Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle: «de son
+ courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance en Dieu.»
+ Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté par tous les
+ chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au péril de sa vie,
+ plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et M. Achille Luchaire
+ dit en parlant de lui: «Un diplomate plein de ressources, un
+ organisateur habile des pays conquis».
+
+Un grand saint lève une croix derrière le front de Montfort pour lui
+faire une sorte d’auréole et lui permet de puiser à une source idéale
+cette exceptionnelle puissance de détruire les villes, de faire périr
+des hommes. Ce saint est l’espagnol Dominique de Guzman. Il est pour le
+domaine spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour la chair.
+Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus de résistance que les murailles
+de Carcassonne ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de
+l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les pensées de pureté
+qui montent plus haut que les tours, les rêves divins plus légers que
+les nuages. Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, il
+s’en va nu pieds, en demandant son pain sur les routes méridionales,
+avide de parler et de convertir. Sa foi est aussi absolue, son
+désintéressement aussi parfait que ceux de ses ennemis. Mais il ne sait
+pas mendier. Il le fait avec orgueil et il a envie de frapper de son
+bâton celui qui a rempli sa besace généreusement mais qui est demeuré
+muet quand il a parlé de la sainte Église. Ceux qu’il rencontre en
+cheminant ont des crânes aussi durs que son crâne espagnol et dans sa
+rage de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre terrible,
+l’Ordre qui convertira un peu plus tard par la force. Le son de sa voix
+est rauque et il n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce côté des
+Pyrénées, la voix est chantante et l’homme du midi reconnaît sa race à
+une lumière de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. Il est
+incapable de gagner les cœurs. Il ne se retrouve avec les siens que
+parmi les barons du nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre
+conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. Il n’a jamais un mot de
+clémence. Il n’intervient jamais en faveur de femmes ou d’enfants
+d’hérétiques que l’on va massacrer devant lui et il assiste à toutes les
+tueries. D’ailleurs il regarde les maux de la croisade comme le juste
+châtiment de fautes qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait
+dit à la foule:
+
+--Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. Voici que nous
+exciterons contre vous les princes et les prélats. Les tours seront
+détruites, les murailles renversées et vous serez réduits en servitude.
+
+Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les demeures que Montfort lui
+donne et qui sont volées aux seigneurs du midi, pour en faire les
+monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant la nuit d’une façon
+miraculeuse sur le domaine de Prouille lui indique que là Dieu veut voir
+s’élever l’école des convertisseurs qui doit porter son nom et il
+n’hésite pas à faire déposséder Guilhem de Prouille de son bien
+héréditaire. Ses disciples après lui glorifient le saint et
+s’enorgueillissent du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu ait
+envoyé un globe de feu pour désigner le lieu d’une rapine.
+
+Le sens de sa vie est indiqué par un autre miracle qui eut lieu à
+Toulouse en 1234, le jour de sa canonisation. L’évêque Raymond venait de
+célébrer cette canonisation par une messe, dans le couvent des
+Dominicains. Comme il se rendait au réfectoire pour achever la fête
+religieuse par un repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique de
+Toulouse était en train de mourir dans la rue de l’Olmet sec et qu’elle
+attendait l’évêque Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt
+il se précipite avec des soldats. Les parents de la mourante crient:
+Voici l’évêque! La femme trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare
+et, avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, elle répond à
+toutes ses questions, lui donne les noms des croyants qu’elle connaît.
+L’évêque et les Dominicains la font condamner avec rapidité et ils ont
+le temps de la voir brûler sur la place voisine sans que le repas ait
+subi un retard exagéré. Mais une méprise si heureuse, un bûcher si vite
+allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. Les moines
+rentrent au réfectoire en chantant des cantiques et ils célèbrent par un
+appétit inaccoutumé le miracle qui marque la canonisation du saint.
+
+On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de la croisade
+Albigeoise. Je la résume rapidement.
+
+ * * * * *
+
+Le Catharisme venait de se répandre avec une extraordinaire rapidité
+dans le midi de la France. C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur
+qui s’emparait des âmes et il faisait courir le plus grand danger à
+l’église matérialiste du pape. Innocent III le comprit et il dépêcha
+dans le midi de la France plusieurs légats apostoliques. Ces légats se
+rendirent à Toulouse qui était la capitale du Catharisme.
+
+Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant qui ferait pleurer le
+midi et l’épouvanterait.
+
+Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, un vénérable vieillard
+appelé Pierre Maurand qui avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez
+lui des réunions nocturnes où il prêchait la religion nouvelle. On le
+comparait à saint Jean à cause de ses yeux illuminés. Il était capitoul
+et sa fortune était une des plus grandes de Toulouse. Les légats le
+firent comparaître solennellement devant le peuple, l’interrogèrent, le
+convainquirent d’hérésie et le condamnèrent à mort. La force d’un martyr
+n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, plus dure à un riche
+vieillard qu’à un autre homme et il promit de rentrer dans l’église
+romaine. Mais on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, à
+pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin entre l’évêque de Toulouse
+et un des légats qui le fouettaient de verges à tour de bras. Là, il
+demanda pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner à avoir
+ses châteaux détruits, ses biens confisqués. Il devait partir pour la
+Terre sainte et durant trois années se consacrer à secourir les pauvres
+de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour qu’aucun habitant de
+Toulouse n’ignorât son abjuration, il devait pendant quarante jours
+visiter en se flagellant toutes les églises de Toulouse.
+
+Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts ans, se fouetta et erra nu
+dans les rues pendant les quarante jours prescrits. Il partit, traversa
+la mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir sur des
+sujets mystiques avec le soufi persan Farid Uddin, il séjourna à
+Tripoli, connut le philosophe Maïmonide, passa trois années à Jérusalem
+et put rentrer à Toulouse où ses amis ne pensaient plus le revoir. Sa
+carrière n’était pas finie. Elle commençait presque. Symbole de la race
+tenace des hommes de Toulouse, il recommença à prêcher secrètement et il
+fut chaque trois ans et à cinq reprises élu consul de la ville par ses
+compatriotes désireux d’honorer en lui la résistance nationale au pape
+étranger. On s’était tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait
+le frapper qu’il passa longtemps pour s’être réfugié dans les forêts de
+Comminges et un siècle et demi après les gens des faubourgs prétendirent
+avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts de Toulouse, pour en
+examiner la solidité[9], appuyé sur son bâton et très droit, comme
+jadis.
+
+ [9] Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques historiens
+ ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent après son
+ voyage en Palestine étaient ses fils.
+
+Le midi avait été terrifié par la condamnation de Pierre Maurand. Le
+pape qui osait toucher à un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne
+pouvait être que le pape du mal. Le Catharisme grandit: Les églises
+furent abandonnées. Une nouvelle église spirituelle sans monuments, sans
+hiérarchie et sans costumes d’apparat se créa secrètement. La voix de
+l’espagnol Dominique retentit inutilement sur le parvis des cathédrales.
+
+Le légat Pierre de Castelnau repartit vers Rome découragé. C’était un
+ancien abbé de Maguelonne. Le jour où il avait été promu au titre de
+légat par le pape, il avait été atteint comme par une flèche, d’une
+sorte de folie d’orgueil. Il avait fait habiller ses gardes de rouge et
+il marchait revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, chamarré d’or.
+Il venait d’excommunier Raymond VI, comte de Toulouse. Il avait fait
+réunir les capitouls, les notables et le peuple et il avait repris en
+s’adressant au comte les termes d’une lettre d’Innocent III.
+
+--Homme pestilent! Tremble, pervers! Tu es comme les corbeaux qui vivent
+de cadavres. Impie, cruel et barbare tyran! n’es-tu pas confus de
+protéger les hérétiques?
+
+Il avait menacé Toulouse de la destruction, et il avait assuré que par
+ses soins personnels on labourerait bientôt là où s’élevaient les tours
+de ses remparts.
+
+Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu avait vivement ressenti
+l’injure faite à la cité. Il résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le
+suivit jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause de l’éclat des
+costumes de sa suite. Près de Fourques, à la nuit tombante, comme Pierre
+de Castelnau s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain s’élança sur
+lui et lui porta un coup de lance dont il mourut. Il put s’enfuir
+jusqu’à Beaucaire et regagner Toulouse où nul ne le punit de son acte.
+
+Le pape Innocent III, dit «la chanson de la Croisade» en apprenant la
+mort de son légat «de l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à
+sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle». Il ne devait pas
+s’en tenir là. Il envoya des messages à tous les rois chrétiens. Toutes
+les chaires romaines fulminèrent de malédictions. La croisade contre les
+hérétiques Albigeois fut prêchée avec la promesse des riches cités du
+Languedoc à piller. La noblesse de France à la tête de routiers
+allemands s’apprêta à descendre vers le midi par le Rhône, par le Velay
+et par l’Agenois.
+
+Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, le plus puissant
+seigneur d’occident après le roi de France avait réuni ses armées et
+s’était entendu avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, la
+victoire lui serait peut-être restée. Mais il était possédé par l’amour
+des femmes plus que par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il
+excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait à le tromper avec
+ses maîtresses. Il venait de se marier pour la cinquième fois avec la
+belle Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son père avait été
+obligé de tenir captive dans une tour parce qu’elle ne pouvait voir un
+homme sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la possession d’une
+aussi ardente créature. Albigeois de cœur, il commençait à s’habituer
+aux excommunications. Mais il craignait une lutte ouverte avec l’église.
+Peut-être avait-il ce goût de se trahir soi-même que l’on rencontre chez
+certains hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs on ne peut rien
+attendre de grand de quelqu’un qui a les yeux chassieux, les mains trop
+grasses et molles et toujours un peu humides. Il fit sa soumission au
+pape. Il fut assez misérable pour guider l’armée des croisés dans les
+plaines du midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous sa
+protection.
+
+ * * * * *
+
+Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient enfermées les
+populations des campagnes fuyant devant les envahisseurs. La ville
+contenait avec tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante mille
+personnes. Un grand nombre n’avait pas participé à l’hérésie et étaient
+d’excellents chrétiens. C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion de
+Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés entre ses papes, un des
+plus sauvages massacres de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si
+habilement contée aux enfants par les historiens officiels, mentionne à
+peine, en passant, la prise de Béziers et semble la considérer comme un
+événement sans importance.
+
+Les portes furent forcées le premier jour par l’avant-garde des Ribauds.
+On appelait ainsi des bandes de brigands qui accompagnaient les armées
+pour profiter des pillages et détrousser les morts. Les croisés
+s’élancèrent derrière eux. La veille un conseil des chefs et des légats
+avait décidé l’extermination de toute la population.
+
+--Mais comment, avait dit un baron ingénu, distinguerons-nous les
+catholiques des Cathares?
+
+Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant sans doute le sourire que
+lui inspirait une semblable candeur: Tuez-les tous, Dieu saura
+reconnaître les siens.
+
+Comme les rues étaient pleines de morts et que les portes des maisons
+étaient enfoncées le peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans
+les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze mille personnes périrent
+dans la cathédrale de Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont
+trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute la ville fut livrée
+aux flammes et les soldats du pape encerclèrent cet immense bûcher,
+mettant à mort ceux qui tentaient d’en sortir.
+
+--Que Dieu reçoive les âmes des morts dans son paradis! dit un pieux
+chroniqueur après avoir narré la prise de Béziers.
+
+L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au pape pour lui faire le
+récit de l’événement, pris d’une modestie singulière, n’évalue les morts
+qu’à vingt mille à peine.
+
+Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq ans, qui était courageux
+comme Roland et beau comme le héros d’un roman de chevalerie s’était
+enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. Sa peau était couleur
+de lait et il était étonnamment imberbe avec des yeux bleus pleins de
+crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. Mais il avait un
+crâne carré qui faisait penser aux tours qu’élevaient les Templiers. Il
+était confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence extrême. Naguère à
+Béziers, il avait cruellement vengé son père assassiné par des notables
+de la ville. Non seulement il avait fait mourir ces notables mais, comme
+il avait entendu dire que leurs femmes avaient joué un rôle dans cette
+affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les meurtriers de leurs
+maris, gens de basse condition. Ses sujets avaient vu là un beau trait
+d’énergie.
+
+Ce fut en vain que la croisade battit les tours de pierre et les larges
+murs de Carcassonne avec les solives des machines, les pluies de flèches
+et le travail des sapes. La vaillance des assiégés repoussait les
+attaques. Une sorte de légende s’attachait au courage de Trencavel. Les
+barons du Nord sentirent que ce jeune homme plein de foi était comme le
+cœur du Languedoc et qu’il fallait arracher ce cœur pour obtenir la
+victoire. Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. Sous
+la sauvegarde du Christ, si authentiquement représenté par les légats
+romains, on lui demanda de venir sans armes dans le camp des Croisés
+afin de s’entretenir des conditions d’une paix possible. Le confiant
+héros, incapable de soupçonner une trahison sans exemple sortit de sa
+ville malgré l’inquiétude de ses compagnons d’armes qui le suppliaient
+de demeurer. A peine arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la
+noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier.
+
+On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les
+défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur
+chef. Alors des gémissements éclatèrent; ils se propagèrent de tour en
+tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte
+funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait
+sa vie.
+
+C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la
+Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants
+crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet
+devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte
+nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un
+impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du
+soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de
+pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur
+bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes
+et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur
+dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits,
+frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les
+intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les
+carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides
+sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un
+miracle puis on connut la vérité.
+
+Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser
+quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de
+Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les
+guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit.
+C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves,
+pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares
+oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était
+bien peu.
+
+Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par
+élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre
+l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne.
+
+Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de
+Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé.
+Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait
+assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était
+bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie.
+
+Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par
+un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de
+Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements
+qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix,
+partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des
+hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques
+des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par
+le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées.
+L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient
+vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de
+Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un
+puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété.
+
+«Nous les exterminâmes avec une immense joie» dit, en parlant des
+habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la
+croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois «se
+précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et
+obstinés dans leur malice.»
+
+Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de
+Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un
+contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret
+et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à
+Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des
+troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une
+fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune
+Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande
+pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les
+chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans
+le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs! Ils
+eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à
+leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix
+et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par
+chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus.
+C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les
+sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de
+prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez
+comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de
+pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos
+derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de
+lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de
+Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart,
+un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux
+les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de
+l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible.
+
+Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi
+d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se
+prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la
+compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à
+genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie
+n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en
+voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses
+barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs
+de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix
+mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un
+aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant
+d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était
+tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ
+quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse
+en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son
+comte, ses capitouls et son peuple.
+
+Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de
+ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses
+remparts. «O Toulouse! O nid d’hérétiques! O tabernacle de voleurs!»
+s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une
+ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville
+imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le
+comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du
+nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre
+fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans
+la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort,
+inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats,
+détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils
+obéissaient à un mystérieux idéal de mort.
+
+Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une
+immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et
+espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble
+assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des
+armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la
+matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit.
+
+Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé
+les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une
+pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en
+éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas
+le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du
+Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son
+visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du
+bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les
+qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race
+méridionale si injustement écrasée au treizième siècle.
+
+Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par
+son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et
+le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre
+chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans
+fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans
+un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme
+le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères
+où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des
+chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les
+lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été
+le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury,
+dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage
+le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette
+inscription: Martyr très glorieux de Jésus-Christ.
+
+Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le
+lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux
+Pyrénées.
+
+
+
+
+LES DEUX ESCLARMONDE
+
+
+Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté
+d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la
+symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et
+moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la
+résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut
+lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la
+chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme
+et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la
+montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués,
+combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux
+qu’elle aimait.
+
+Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la
+pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait
+de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de
+Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour
+apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité
+de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant
+il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans
+l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre
+la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de
+l’envoyé Nicetas.
+
+Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un
+long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme
+d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna
+Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du
+mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour
+qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument
+obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que
+sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la
+mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente
+années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de
+donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées
+contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des
+abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint
+la docte Esclarmonde.
+
+La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent
+avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps
+physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois
+martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur
+le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient
+heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine
+forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages,
+une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil
+et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi.
+
+Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait
+fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en
+fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre,
+au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable
+château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à
+travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier
+leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de
+l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de
+l’Inquisition.
+
+Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait
+que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son
+seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était
+révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse;
+les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec
+leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le
+tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie
+cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner
+dans toutes les villes.
+
+L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut
+s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs
+épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne
+pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux
+mêmes ils livrent à l’église leurs sujets.
+
+Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa
+fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de
+Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le
+traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans
+une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine.
+Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser
+l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner
+aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et
+l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en
+place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de
+prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons
+d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes
+rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine.
+
+ [10] Napoléon Peyrat, _Histoire des Albigeois_.
+
+A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui
+ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château
+narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint
+Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait
+planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le
+portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur
+bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans
+la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau
+d’olivier.
+
+Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de
+Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et
+il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de
+nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle
+d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les
+bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris.
+Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été
+emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les
+dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies
+comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les
+biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune
+ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes.
+C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme
+moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un
+souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le
+résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des
+proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est
+hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente
+années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois
+pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au
+fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon
+trente années auparavant.
+
+La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit
+un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa
+fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et
+les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent
+leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de
+l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin
+d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et
+juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs
+enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont
+confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un
+hérétique.
+
+Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus
+d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis,
+le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les
+mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont
+emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les
+soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle
+condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne
+sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.
+
+Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au
+pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette
+plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême
+indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait
+l’hérésie.
+
+Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond
+de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des
+hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu
+allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se
+tournaient vers lui.
+
+
+
+
+MONTSÉGUR
+
+
+Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le
+château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix,
+demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du
+Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin,
+dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure
+doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec
+la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au
+catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que
+la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes,
+le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent
+les neiges.
+
+Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il
+s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se
+cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les
+hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des
+tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des
+héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est
+le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de
+Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que
+son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à
+Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des
+Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est
+le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une
+inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la
+religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de
+l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se
+dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à
+l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs
+aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le
+brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe
+mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car
+l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son
+véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours
+devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour.
+
+Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même
+au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un
+état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des
+cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que
+les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres
+hérétiques.
+
+Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée
+légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de
+rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait
+incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse
+divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et
+s’élever dans l’échelle des sagesses divines.
+
+C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première,
+Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir
+ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées
+ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui
+coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la
+porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et
+les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa
+et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès
+d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup
+de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa
+conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère
+l’héroïne des derniers Albigeois.
+
+Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le
+suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant
+de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite
+principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares
+et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes
+royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle
+va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans
+les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux
+nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les
+bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser
+les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure
+ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle
+est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des
+sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de
+son épée.
+
+Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de
+granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses
+réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les
+sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses
+défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la
+malédiction du monde chrétien.
+
+Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures
+féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs
+hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des
+étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des
+corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale
+percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes
+s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la
+religion des parfaits.
+
+Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du
+sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous
+les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des
+machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque
+jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les
+chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure
+deux années avec des combats quotidiens.
+
+Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le
+comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les
+Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète
+lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur
+pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route,
+un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de
+saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A
+peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois,
+c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe
+d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener
+quelques évêques Cathares.
+
+Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines.
+Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale
+peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées
+qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des
+parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le
+midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se
+flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers
+Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils
+murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas
+venir au loin l’Ost de Toulouse?
+
+L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de
+Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes
+pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers
+trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le
+trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur
+de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le
+massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le
+lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire
+adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se
+livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de
+Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes
+et ses soldats.
+
+Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste
+plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres
+de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme,
+promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta.
+Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les
+flammes les trois cents parfaits de Montségur.
+
+La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si
+droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui
+regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe
+enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la
+dernière espérance du midi était éteinte.
+
+Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées,
+il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et
+dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion
+l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de
+Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer
+parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de
+l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la
+tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main
+au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune
+tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire
+repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue
+au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre
+vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y
+mène, on peut donner joyeusement sa vie.
+
+
+
+
+LA GROTTE D’ORNOLHAC
+
+
+Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de
+Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses
+labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne,
+au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans
+les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les
+druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient
+arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour.
+
+Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes
+sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie,
+il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui
+disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs
+vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres
+des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte,
+lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les
+arbres comme les singes.
+
+Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la
+grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il
+s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là
+était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été
+resplendissant dans le ciel.
+
+L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce
+refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel
+appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le
+sénéchal de Toulouse.
+
+La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur
+héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait,
+Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au
+sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à
+pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi.
+
+La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent
+par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et
+plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on
+ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus
+humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une
+mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les
+entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège.
+Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de
+l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un
+tombeau.
+
+Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car
+ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand
+nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la
+nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la
+mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour
+faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts
+prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes
+qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre
+son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte
+aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les
+stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les
+unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est
+enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de
+poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la
+béatitude d’aimer sans fin.
+
+La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de
+la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le
+trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû
+se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois,
+immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au
+milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de
+ténèbres.
+
+
+
+
+LE DOCTRINE DE L’ESPRIT
+
+
+Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre
+laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de
+sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la
+tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits
+jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée
+Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de
+menaces, des religieux du temps.
+
+Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître
+du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un
+monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le
+trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant
+reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les
+ossements d’un gardien fidèle.
+
+Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du
+XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu
+sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de
+Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et
+animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs,
+mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir
+qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez
+lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il.
+Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun
+de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction
+n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance
+rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la
+force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité
+dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le
+comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un
+château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à
+présent le livre de Ramon Fort?
+
+Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont
+affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et
+l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des
+manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du
+Christ en engendra tant. Ils se sont trompés.
+
+L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était
+logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la
+destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme.
+Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de
+l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité
+de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le
+midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout
+l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous
+le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme.
+
+Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la
+doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les
+paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et
+tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et
+d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que
+nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen
+d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une
+qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il
+se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique
+alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit,
+la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder
+et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.
+
+Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez
+les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple
+voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du
+temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les
+chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice
+céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour
+en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après
+les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les
+faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies
+organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles
+se sont détachées.
+
+Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des
+réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont
+nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font
+nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous
+nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel
+et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est
+en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction
+de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de
+douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que
+ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à
+l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les
+Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le
+prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la
+conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et
+d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine
+caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de
+soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs
+apparents.
+
+La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode
+pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation,
+rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une
+méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha.
+
+Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient
+simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant
+selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde,
+étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie
+moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité
+des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de
+délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là
+avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils
+avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens,
+aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des
+femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du
+signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait
+d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume
+spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les
+parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu
+de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret
+avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite
+était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui
+se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait
+traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à
+l’ombre et s’identifier avec la lumière.
+
+Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites
+magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une
+puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour
+les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette
+vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux
+qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient
+pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais
+perdue.
+
+On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une
+crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient
+couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la
+circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont
+étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite
+très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire
+traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union.
+
+ [11] N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_.
+
+La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise
+et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le
+principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais
+puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien
+Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et
+à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance
+rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu
+enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers
+la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu
+d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu
+d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau
+Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que
+sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une
+cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le
+tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme
+s’enferme volontairement.
+
+Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du
+Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain
+d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou
+la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité
+permanente et inaltérable.»
+
+Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré
+leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe
+siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le
+suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les
+persécutions, était sinon recommandé du moins permis.
+
+Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines,
+comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi
+sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence
+complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une
+mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent
+souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant
+dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers
+laquelle ils s’élançaient.
+
+Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des
+hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La
+seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à
+prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas
+reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre
+sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste
+interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et
+perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples
+croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de
+vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les
+fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les
+prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou
+biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de
+faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la
+perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de
+l’homme sur la terre.
+
+Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que
+les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils
+avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense,
+car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait
+volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait
+sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la
+pénitence dans une forme animale.
+
+Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des
+biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne
+reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans
+l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement
+essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet
+d’exécration à cause du danger social qu’il représentait.
+
+Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les
+routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres
+armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et
+son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était
+permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se
+généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute
+pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité
+royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et
+l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les
+autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord
+avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de
+travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses
+maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de
+converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires
+intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait.
+
+La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la
+vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement
+des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par
+toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même
+plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce
+temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant
+que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin
+de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le
+secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes
+du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus
+humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée,
+abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers
+qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon
+de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.
+
+Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent
+que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels
+allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de
+l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha,
+comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de
+Zoroastre.
+
+Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les
+hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les
+républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la
+divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé
+pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de
+prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les
+esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des
+maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple
+jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent
+avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur
+trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des
+faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et
+qu’avait ouverte on ne savait qui.
+
+La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire
+religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de
+labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus
+riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient
+pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation
+plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La
+libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que
+celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la
+libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua
+avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la
+haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le
+feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner
+chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils
+appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre,
+l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment
+d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille.
+
+Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles
+après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre,
+l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La
+guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort
+d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.
+
+Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans
+l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec
+son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais,
+aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre.
+D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne
+songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son
+existence.
+
+
+
+
+L’AUBÉPINE DE FERROCAS
+
+
+Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant
+visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé
+aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe,
+au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans
+ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui
+répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques
+années auparavant.
+
+Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire,
+une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu
+aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même
+il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas
+prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était
+pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ
+en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il
+n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie
+suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le
+faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant,
+résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de
+Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour
+le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien.
+Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande
+aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine
+fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé
+mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de
+l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit
+raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit
+Napoléon Peyrat.
+
+Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur
+et vit la croix de Ferrocas.
+
+Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait
+porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour
+laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au
+dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi.
+C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne
+furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche.
+Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix
+au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.
+
+Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du
+midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et
+les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur
+leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de
+long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur
+eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient
+refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des
+montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un
+quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église
+que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les
+pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.
+
+Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes
+traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur
+poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité.
+Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est
+celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont
+désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement
+l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand
+résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun
+écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant
+sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur
+les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au
+fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de
+l’armée de Montfort.
+
+Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai
+descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu
+Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les
+routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître
+l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois
+que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la
+gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé
+entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers
+et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers.
+J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de
+Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la
+distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.
+
+Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa
+sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop
+compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin,
+voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à
+l’atteindre.
+
+Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli
+dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande
+parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes
+clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits
+occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs
+aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les
+érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun
+cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du
+silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.
+
+C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici,
+elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est
+vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole
+de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant
+d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de
+Ferrocas?
+
+
+
+
+CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX
+
+
+
+
+VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ
+
+
+Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins
+qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins
+repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que
+poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois,
+comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des
+germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure
+chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue
+jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme
+pour attester la présence perdue d’une forêt morte.
+
+Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en
+poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la
+doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il
+enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il
+la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des
+livres.
+
+Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été
+connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le
+dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il
+n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une
+histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de
+preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le
+désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps
+des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les
+documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs,
+ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de
+subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux
+noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous
+ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende.
+Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie
+aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles,
+ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté
+sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la
+légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le
+Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère
+plus de fondement historique.
+
+ [12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à
+ tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du
+ XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe.
+
+Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire
+dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des
+familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires
+avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais
+maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions
+lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus
+impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce
+qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les
+remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait
+encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits
+noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre,
+un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la
+graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.
+
+Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des
+montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le
+frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se
+dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur
+farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de
+superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre
+leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes
+pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une
+divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle
+avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue
+était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la
+cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.
+
+On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée
+par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire
+IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un
+laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la
+faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon
+chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet
+œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui
+suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du
+château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre
+qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de
+l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour.
+Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de
+Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs
+fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin
+et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine
+mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la
+réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise
+à mort au moment de l’assaut final.
+
+Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers
+l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la
+chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont
+l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle
+des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et
+c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia
+dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.
+
+Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui
+devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et
+instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres
+moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer
+à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette
+vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient
+lointain.
+
+Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait
+alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]»
+appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au
+Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre
+d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données
+précises.
+
+ [13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle.
+ C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on
+ connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.
+
+Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage
+avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa
+route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea
+vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient
+qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait
+appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait,
+l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian
+Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les
+Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.
+
+Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans
+le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la
+vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres
+chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin
+musulman.
+
+Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et
+tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des
+mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour,
+l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques
+faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la
+pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands
+tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en
+Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon
+sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs
+avant-gardes.
+
+Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents
+mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles
+découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des
+égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies
+d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il
+s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur
+Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin.
+Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y
+retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois.
+Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence
+intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande
+civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de
+sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.
+
+Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus
+grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but
+que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était
+alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se
+dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar,
+qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors
+et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui
+ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta
+quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et
+gagna Fez.
+
+Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines
+d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école
+d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les
+persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la
+divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces
+cachées de la nature.
+
+Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez
+et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le
+nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en
+rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société
+secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences
+et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des
+néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après
+les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus
+tard entièrement anéantie par l’Inquisition.
+
+La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par
+Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il
+apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il
+comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris.
+Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la
+demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de
+certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut
+une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne
+lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.
+
+Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est
+nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se
+rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop
+précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à
+l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la
+fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut,
+il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles
+pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière
+infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les
+tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux
+hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en
+soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que
+leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases
+d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un
+serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait
+prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son
+existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues
+chuchotements.
+
+La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a
+souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une
+minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur
+faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes
+en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une
+idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière
+qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian
+Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes
+les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le
+problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour
+dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même
+inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour
+l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept
+moines fidèles?
+
+Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât
+de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la
+mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.
+
+De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes
+sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait
+les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes
+extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient
+que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série
+d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les
+Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient
+à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la
+philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la
+persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que
+celle que ces sectes employaient à se propager.
+
+Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des
+bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir
+aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en
+Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses
+premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le
+nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la
+confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle
+réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par
+la suite.
+
+Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la
+«Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire
+d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc.
+
+Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète
+et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il
+écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et
+qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales.
+Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes
+d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se
+développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le
+grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été
+atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins
+matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de
+l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi.
+
+Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en
+allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on
+n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama,
+regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer
+l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il
+à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des
+Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays
+Narbonnais.
+
+On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la
+dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.
+On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira
+Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à
+Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert.
+Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des
+écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses
+disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui
+la conseillaient.
+
+Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le
+mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant
+épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son
+temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à
+Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla
+jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont
+l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda
+deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette
+secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle
+rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament.
+Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen
+pratique de réalisation divine.
+
+On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour
+Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était
+une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur
+mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la
+profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce
+pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans
+une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le
+commun des hommes ne pût même être soupçonné?
+
+Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de
+Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit
+de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux
+qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux
+proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil
+artificiel, le corps du maître encore intact.
+
+Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus
+grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins
+d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme
+de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une
+odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave
+que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance
+de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié,
+d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme
+flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur
+corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage
+pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette
+perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas
+à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse
+des transformations.
+
+
+
+
+VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX
+
+
+C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie
+rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la
+Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de
+la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre
+de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par
+la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers.
+Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être
+secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en
+faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas
+luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les
+alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en
+contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux
+Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il
+n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard.
+
+On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été
+Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un
+nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la
+franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements
+chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté
+vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant
+Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament
+comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église
+et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les
+courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un
+fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui
+communique une sève gâtée et le fait mourir.
+
+Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association
+n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de
+chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en
+faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient
+Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas
+affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce
+libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès
+de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne
+aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance
+des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la
+discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent
+fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais
+on ne sut pas qui l’avait apporté.
+
+Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser
+toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition
+rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement; sa
+philosophie était néo-platonicienne; il ne portait que des vêtements
+très modestes et il glorifiait la pauvreté; nommé professeur de
+chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les
+étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait
+aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux
+recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre
+philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades; son
+incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui
+attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût
+des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les
+vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour
+Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait
+pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé
+parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles.
+
+En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de
+la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes.
+Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez
+que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier
+fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix
+catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent
+qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements,
+presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela
+corresponde à une réalité initiatique quelconque.
+
+Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse
+renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de
+poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe
+siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils
+jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement
+assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les
+solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu
+est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant
+un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les
+conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est
+effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit
+nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur
+tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels
+moyens tentent-ils de l’accomplir?
+
+Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un
+sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un
+livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que
+l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de
+nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le
+demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de
+mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas
+capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent.
+
+
+
+
+LA ROSE ET LA CROIX
+
+
+Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix
+parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort
+doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les
+plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la
+terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la
+sagesse divine: la connaissance et l’amour.
+
+La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières
+civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement
+vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par
+le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la
+nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme
+en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui
+s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la
+doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour
+se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au
+point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses
+sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de
+posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par
+l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes.
+
+Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit
+s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de
+l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément
+enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il
+voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie.
+Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le
+bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui,
+par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a
+mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le
+réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré.
+
+Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples.
+La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement
+restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont
+on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une
+vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides
+que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans
+notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable
+chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la
+richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus
+grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend
+que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant
+il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de
+la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures
+avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard.
+
+Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix
+devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant
+que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté
+pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité,
+fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés
+intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme
+le signe du génie.
+
+La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de
+tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore,
+ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne
+l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être
+qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences
+qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas
+prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et
+l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils
+sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que
+l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude
+du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de
+merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un
+être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement
+ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut
+parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa
+satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai
+même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet.
+Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence
+l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du
+baiser.
+
+Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme
+pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver.
+
+Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence
+agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait
+pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il
+comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres.
+Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible
+d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et
+conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les
+deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus
+qu’un.
+
+Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour
+encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa
+mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en
+se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point
+d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles
+se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est
+mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de
+vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix
+ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de
+portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une
+fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe
+le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il
+vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas
+résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à
+l’homme, s’il est sincère avec lui-même.
+
+Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble
+des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être
+humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin
+de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois
+que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que
+l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance
+de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et
+supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles.
+
+C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes
+d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux
+sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance
+et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très
+humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui,
+ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a
+laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au
+milieu de la croix.
+
+
+
+
+LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS
+
+
+
+
+LES INITIÉS DE L’ACTION
+
+
+Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre
+de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et
+l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier
+Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins.
+
+La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage,
+la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait
+procurer la puissance de la force, la domination matérielle.
+
+Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée.
+Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et
+cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et
+à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance
+qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école
+merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener
+le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été
+obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi
+Chosroès.
+
+Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de
+l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret
+de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la
+pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au
+dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de
+découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime
+tradition.
+
+Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée
+la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts
+devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le
+chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du
+monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient
+comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes
+vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre
+sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais
+les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre
+sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les
+prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une
+Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était
+possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et
+XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère
+gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une
+minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du
+but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le
+rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière
+les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres
+et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté
+l’univers vers la perfection.
+
+Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui
+peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en
+étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement
+des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois
+musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne
+devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur
+ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier
+ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un
+aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient,
+n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour
+les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était
+le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V
+n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés.
+L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier
+suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du
+Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé
+lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que
+c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé
+d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il
+avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus
+tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait
+besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira,
+ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait
+failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus
+parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur
+le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré
+l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais
+furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent
+condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie
+cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.
+
+Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants.
+La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer
+au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la
+foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en
+l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut
+que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent
+de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être
+invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait
+dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient
+devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter
+montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre
+et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La
+richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent.
+Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve
+d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le
+pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents
+et justes.
+
+
+
+
+HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS
+
+
+Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le
+cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens.
+
+C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de
+Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages
+l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville,
+si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois
+jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer.
+A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois
+premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que
+le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme
+désintéressé.
+
+Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque
+avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en
+pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se
+croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines
+hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de
+Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de
+Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux
+bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères.
+
+ [14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.
+
+L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et
+le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante
+rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de
+Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une
+embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut
+délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de
+l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir.
+Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de
+suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une
+ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers
+auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de
+son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de
+Salomon.
+
+Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des
+combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration
+par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les
+préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de
+saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique
+ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une
+méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois
+philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une
+hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon
+l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y
+avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à
+leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient
+entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué,
+qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah,
+celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir
+ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine,
+une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin.
+
+C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah,
+fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat
+d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de
+sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de
+sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de
+livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués
+gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de
+l’Orient.
+
+Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps
+à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette
+«maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils
+s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet
+Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur
+château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France.
+
+La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de
+la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie
+et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues
+causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem.
+
+Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe
+mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète
+astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier
+ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des
+Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé
+le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait
+à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des
+philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la
+hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la
+foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on
+pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré
+enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le
+monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel
+est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques
+dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un
+degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan
+Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa
+propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses
+disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la
+bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés
+qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad.
+Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître
+que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude
+absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé
+par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se
+contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière
+du soleil.
+
+Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier
+personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les
+souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un
+de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la
+réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et
+les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient
+au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent
+l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves
+pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à
+l’heure des caresses.
+
+Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie,
+Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs.
+Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et
+l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les
+plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le
+haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance
+en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il
+envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la
+certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo,
+dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses
+disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les
+jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une
+béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au
+paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à
+celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les
+membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins,
+mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du
+Haschicha[16].
+
+ [15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la
+ forteresse du bonheur.
+
+ [16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire
+ les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie
+ légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres
+ fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son
+ intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit
+ que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de
+ equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan
+ Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par
+ Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs,
+ beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont
+ employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de
+ haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la
+ sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.
+
+Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient
+d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan
+Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux
+rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à
+voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes,
+ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement
+acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que
+gardaient de petites troupes disciplinées.
+
+Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on
+disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes.
+Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait
+à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur
+fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le
+pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la
+chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été
+le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre
+religieux, une vertu que donne la foi.
+
+Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils
+reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des
+Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait
+qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome
+n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient
+altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares.
+D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était
+monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis
+Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le
+dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il
+trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et
+son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.
+
+Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre
+de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se
+rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que
+son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon,
+symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie
+des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation
+par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La
+puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple.
+
+Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa
+tous les rêves des fondateurs.
+
+En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par
+saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et
+guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés
+secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en
+trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils
+obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé
+de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition
+primitive.
+
+Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté
+gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois.
+Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un
+rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis
+chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie
+avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque
+chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et
+communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient
+flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux.
+
+Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens
+immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en
+Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force
+chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières.
+
+Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le
+but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté
+obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils
+progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et
+l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur
+organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des
+forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et
+ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs
+rivaux.
+
+Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues,
+unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II
+pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre
+les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de
+Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le
+cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement
+cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans.
+Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des
+Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur,
+c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable
+conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre.
+
+Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités
+avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la
+chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers
+Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent
+partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans
+l’accroissement de leur force.
+
+Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils
+n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux
+chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils
+la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs
+yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer
+indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni
+l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni
+les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un
+exemple significatif.
+
+Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près
+de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe,
+brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne
+peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18].
+
+ [17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent
+ mille volumes.
+
+ [18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels
+ d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques
+ des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de
+ l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait
+ avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce
+ qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre
+ sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais
+ Christ d’un ennemi se fait un champion».
+
+Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la
+défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de
+Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et
+comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs
+nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le
+moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un
+guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut
+pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre
+de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont
+les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de
+résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple
+sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la
+liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière
+leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques
+centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à
+ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour
+était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes.
+Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la
+vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et
+les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir
+le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait
+et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa
+les épaules et répondit:
+
+--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire
+en d’aussi tristes conjonctures[19]?
+
+ [19] Père Mansuet, _Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du
+ Temple_.
+
+Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine
+des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la
+faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le
+viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient
+entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent
+sauvés.
+
+Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de
+Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes
+déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment
+de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus.
+
+Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les
+orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe,
+s’écroulèrent en même temps.
+
+
+
+
+LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET
+
+
+C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les
+monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même
+besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du
+Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de
+cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait
+demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait
+un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait
+fait surseoir à l’exécution.
+
+Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris.
+Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret,
+ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.
+
+Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier
+apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être
+exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son
+compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête
+homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus
+grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient
+aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers
+reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment
+de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par
+plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une
+action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite
+magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une
+étrange idole barbue appelée Baphomet.
+
+On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape
+de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de
+Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou
+contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous
+les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de
+l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement
+du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se
+chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité
+pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut
+faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui
+s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune
+autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se
+dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger
+par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune
+de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de
+vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule
+excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que
+commirent ensemble le pape et le roi de France.
+
+Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être
+venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de
+l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces
+guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des
+forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus
+de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des
+sommes énormes allaient se trouver disponibles.
+
+Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On
+venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son
+trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé
+des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à
+la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume
+méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna
+une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de
+sa nièce Marie, et le titre de César.
+
+Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il
+était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes
+dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire
+supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie
+en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de
+Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito,
+presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec
+une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela
+peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était
+désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses
+combattants.
+
+Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay
+et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs.
+D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu
+pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la
+première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver
+la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre
+populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis
+longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui
+avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple.
+
+Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on,
+notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait
+avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du
+Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs
+maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre
+les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le
+Saint-Sépulcre[20].»
+
+ [20] Michelet, _Histoire de France_.
+
+On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et
+plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte
+des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres
+rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans
+l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend
+pas.
+
+Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les
+chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à
+l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent
+emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent
+quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni
+les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite
+des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru
+quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait
+fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais.
+
+Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher
+par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de
+fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé
+diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup
+d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de
+réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux
+ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié
+devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de
+l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux
+que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers,
+le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu.
+
+ [21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par
+ la grandeur de l’impiété.
+
+Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait
+paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans
+qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement
+simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du
+pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il
+avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement
+calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été
+oubliée!
+
+En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur
+initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou
+qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale,
+ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même
+temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une
+autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur.
+
+L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier
+vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en
+esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel
+prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance
+rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme
+rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque
+membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique.
+Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut
+mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait
+combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se
+souvenir de son initiation comme d’un acte vivant.
+
+Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église
+catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et
+qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs
+précepteurs qui souvent étaient laïques.
+
+L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle
+d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été
+très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que
+de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans
+le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles
+suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier
+sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il
+avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été
+en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait
+jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour
+qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles
+actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de
+nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition
+que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son
+manteau de cendres.
+
+ [22] Frédéric Nicolaï. _Essai sur les accusations intentées aux
+ Templiers et sur le secret de cet ordre_.
+
+Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans
+l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la
+sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation
+souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation
+n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme
+un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La
+sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens.
+Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de
+châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les
+femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui
+résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était
+lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle
+un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant
+les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut
+peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de
+l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir
+charnel.
+
+Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux
+qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques
+en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens
+par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui
+sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une
+trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe
+qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de
+tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions
+et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces
+rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun,
+ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment
+de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot.
+
+Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses
+adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel.
+Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence
+totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes.
+La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un
+plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de
+l’Ordre furent altérés.
+
+Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et
+qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la
+pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de
+plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de
+scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du
+Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte
+découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un
+chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il
+avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut,
+avait aussitôt abusé de lui[23].»
+
+ [23] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers_, 1779.
+
+A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre
+de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se
+coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres
+baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le
+supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...»
+
+La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait
+Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il
+y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre,
+avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le
+chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques
+instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait
+la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités
+contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le
+Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une
+divinité orientale.
+
+ [24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit»
+ (Hammer).
+
+En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à
+résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en
+lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et
+comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par
+l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours
+représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une
+couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles
+ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au
+milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée
+supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que
+l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter
+sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle
+représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal.
+
+
+
+
+LA CHUTE DE L’ORDRE
+
+
+Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers
+et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand
+nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand
+maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être
+falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les
+reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés
+des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé».
+
+Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais
+il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la
+dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle
+Brunissande, comtesse de Foix.
+
+Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la
+justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers.
+Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une
+commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris
+et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier
+paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un
+veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.»
+Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent
+avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir
+traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense
+de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues.
+La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot.
+Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va
+innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare
+qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre
+et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que
+c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et
+l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple.
+
+Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les
+chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même
+déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement.
+Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et
+l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être
+l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés?
+Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence
+humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est
+l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable.
+
+Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier
+l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à
+entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient
+vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara
+suspect d’hérésie et l’abolit.
+
+Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales.
+Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que
+présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la
+férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient
+rétracté leurs premiers aveux.
+
+«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt
+bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons
+ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre
+chevaliers y furent précipités[25].»
+
+ [25] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers._
+
+Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été
+condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant
+l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils
+déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à
+mourir pour soutenir cette vérité».
+
+Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île
+de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux
+bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien
+«étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une
+foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée
+pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme
+Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il
+s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal
+de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe,
+également injuste, dans l’an».
+
+Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le
+roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire
+ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le
+conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa
+mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé
+l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année.
+
+On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie
+qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois
+pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept
+années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure
+qui ne peut s’exercer que pour la vengeance.
+
+ * * * * *
+
+Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de
+Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque
+13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix
+retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ
+est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et
+répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!».
+
+La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue
+symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que
+dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que
+même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise.
+
+Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais
+secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son
+successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui
+succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession
+de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et
+influents n’a jamais été interrompue[26]».
+
+ [26] Le Couteulx de Canteleu, _Les sectes et les sociétés secrètes_.
+
+De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et
+possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques
+Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des
+terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons
+Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent
+en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la
+franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais
+l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un
+sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le
+dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation
+Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la
+Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre
+la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI.
+
+Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine,
+un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis
+la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses
+mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule
+s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la
+liberté[27].
+
+ [27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de
+ Guaita.
+
+Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre
+but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus,
+depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe
+siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais
+d’une manière imparfaite.
+
+Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de
+tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le
+grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il
+envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul
+Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour
+l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers
+étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur
+des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient
+des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à
+franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après
+la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces
+somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de
+sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un
+initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de
+l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des
+couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité
+facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes
+et autres groupements où s’exprime la vanité humaine.
+
+Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction
+du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite.
+Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et
+d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit
+appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les
+doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta
+de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de
+nouveaux uniformes.
+
+L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque
+l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable
+église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de
+l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi
+que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de
+Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau
+blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le
+tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir
+été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs.
+
+Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand
+dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie.
+L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du
+catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour
+les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire
+l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses
+débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les
+cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent
+à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident.
+
+Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une
+manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des
+religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur
+avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à
+l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du
+tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe
+aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été
+transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus
+vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer
+qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force.
+
+C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient,
+à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par
+l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem
+étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la
+vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine
+lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de
+l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par
+le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités,
+pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des
+lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une
+main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations.
+
+Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou
+fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour
+collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de
+peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des
+escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle
+ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment
+l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et
+par Clément V.
+
+Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour
+le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers,
+acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de
+vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse
+divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac
+Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors
+qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils
+gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs
+chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent
+expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur
+courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même
+que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un
+Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas
+entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour
+accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du
+mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme
+toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait
+désintéressement.
+
+
+
+
+NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE
+
+
+
+
+LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF
+
+
+La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme.
+Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une
+secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une
+philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand
+avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et
+produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un
+rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au
+XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de
+celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures
+hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il
+opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et
+plus merveilleuse.
+
+Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les
+hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie
+parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa
+mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui
+avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale
+se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux
+où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que
+Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était
+vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient
+incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans
+les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa
+pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.
+
+La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la
+Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages
+originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie,
+contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée
+solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à
+grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand
+elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire
+indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais
+partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau
+solide de la vérité.
+
+Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses
+historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît
+d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe
+siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique
+adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.
+
+C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que
+deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit.
+Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir
+le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les
+enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et
+apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une
+croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps
+de valet de chambre.
+
+Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure
+et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.
+
+Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il
+est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle
+fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle
+en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de
+l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le
+révéler en confidence à tout le monde.
+
+L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait
+apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles
+qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.
+
+Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art
+hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en
+honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays
+chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie
+comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit
+élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret
+essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la
+sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal
+était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet
+idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la
+pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de
+symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus
+qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un
+petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages!
+
+Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore
+beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont
+ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et
+ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur
+intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la
+visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.
+
+Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux
+placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la
+puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le
+livre vînt à son heure.
+
+Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée
+d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une
+tendance au mysticisme.
+
+Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange,
+lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains
+immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester
+dans la mémoire de celui qui les entendit.
+
+--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni
+toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait
+voir.
+
+Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout
+disparut dans la lumière d’or des songes.
+
+Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.
+
+Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu
+en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute
+fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à
+celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré
+vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il
+reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins
+sans marchander.
+
+Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu
+divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur
+laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les
+uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les
+feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel
+était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de
+tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec
+une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et
+formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur
+lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première
+page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif,
+prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes
+malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux,
+s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété
+sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère
+redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus
+impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité
+sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature,
+quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.
+
+Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait
+entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret
+de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir
+de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la
+formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il
+n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas
+révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les
+intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si
+clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture
+aux pourceaux.
+
+Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans
+l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute,
+y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le
+Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné
+dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se
+représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable
+de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de
+sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de
+pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle
+comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant
+dans son manuscrit.
+
+Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en
+rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits
+de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa
+bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient
+habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre
+d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il
+quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa
+boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait
+à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou
+l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait
+aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des
+occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions
+et belles lettres.
+
+Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il
+est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de
+méditation suffisent pour trouver la clef de la vie!
+
+
+
+
+LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL
+
+
+Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé
+en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière
+qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors,
+les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui
+permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de
+grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort
+volontaire et de la destinée malléable.
+
+Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le
+livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son
+texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment
+chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces
+Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade
+qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait
+des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se
+formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes
+chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures,
+allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et
+revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des
+maîtres arabes.
+
+Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque
+kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages
+étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient
+possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à
+Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un
+moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son
+voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses
+projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit
+le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les
+chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie.
+
+Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux
+manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter
+avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans
+son modeste bagage.
+
+Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en
+eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir.
+Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à
+Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en
+relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard
+des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur
+pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui
+l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un
+homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un
+voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de
+son foyer qui le rappelle.
+
+Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville
+de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à
+la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses
+affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques
+mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif
+savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations
+avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les
+livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire
+connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter
+une dernière expérience avant de quitter l’Espagne.
+
+J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne
+s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les
+portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se
+débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français
+qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence
+de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence
+d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier,
+tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui
+jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham
+le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que
+Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui.
+Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand
+maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous
+les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié
+supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent
+demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles,
+mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de
+main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir.
+Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est
+très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il
+renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière
+se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu
+du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée.
+Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la
+vérité!
+
+Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que
+le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner
+Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera.
+Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a
+longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes
+désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les
+routes d’Espagne.
+
+La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se
+rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus
+chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu!
+songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne
+franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du
+secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient
+esprit!
+
+Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière
+avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la
+mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de
+Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne
+fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel
+le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire
+des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré
+un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait
+être en repos dans le royaume des âmes sans corps.
+
+Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie,
+ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout
+était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le
+trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux
+illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il
+continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et
+avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui
+avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre
+d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout
+le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et
+à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la
+transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il
+devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham,
+il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or
+vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de
+l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait
+fait jaillir la substance de l’esprit éternel.
+
+
+
+
+LA PIERRE PHILOSOPHALE
+
+
+C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il
+acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de
+cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des
+satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec
+Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui
+a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses
+semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils
+fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever
+le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement
+des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à
+l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont
+continué jusqu’en 1789[28].»
+
+ [28] Louis Figuier.
+
+En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe
+quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son
+esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des
+satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que
+l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur
+la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui
+est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie
+à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.
+
+Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la
+petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des
+manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue
+Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour
+lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche
+de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir.
+S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce
+n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts
+qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions
+et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour
+se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure
+minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret
+qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer
+l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le
+secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection
+de cette âme.
+
+Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu
+céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun
+sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont
+utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on
+pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la
+mort.
+
+Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois
+fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea
+jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les
+maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet
+de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.
+
+Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et
+dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine
+qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les
+vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles
+sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart
+des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de
+bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien
+portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur.
+Lui seul peut contribuer à élever l’homme.
+
+La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il
+parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les
+pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon
+marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi
+Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une
+enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de
+Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable.
+
+Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un
+sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se
+promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort
+lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des
+missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne
+guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible
+affection.
+
+Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de
+quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à
+écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses
+affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef
+de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la
+pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur
+cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté
+au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son
+existence[29].
+
+ [29] La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny.
+
+Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée
+et aussi parfaite que sa vie.
+
+Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs
+plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel.
+
+Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et
+méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un
+étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son
+visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il
+demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans
+quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur
+une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps
+de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir,
+rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle,
+appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade,
+mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel.
+
+Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de
+s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour
+secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir
+qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF
+
+
+Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être
+Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant
+sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze
+fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain.
+
+A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et
+d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit
+dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre
+poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des
+lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de
+cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques
+qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux
+qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il
+n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la
+pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la
+science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions
+pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les
+murs. «Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom
+et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de
+Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un
+ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une
+somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta.
+L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les
+fondations; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque
+raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il
+disparut oubliant de payer les ouvriers[30].»
+
+ [30] Albert Poisson, _Nicolas Flamel_.
+
+Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert
+dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui
+devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes
+maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de
+leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre
+murs.
+
+Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif? Nicolas Flamel avait
+légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui
+s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument
+rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son
+oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante
+chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant
+ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux
+siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve
+la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois,
+qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de
+projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit
+pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de
+cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette
+expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu.
+Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la
+poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et
+le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On
+trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le
+faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit.
+
+Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre
+de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu
+à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.
+
+On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de
+l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent
+pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent
+son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à
+courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais
+contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant.
+
+Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il
+fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend
+fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à
+interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre.
+Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et
+un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme
+Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de
+la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou
+d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à
+rien.
+
+A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de
+son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être
+copié car l’auteur du «Trésor des recherches et antiquités gauloises»
+fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies
+qui appartenait au seigneur de Cabrières.
+
+ [31] Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle et
+ qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, sans
+ s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est autre que
+ l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah.
+
+Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même
+repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale,
+peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui
+aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour
+l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer.
+
+Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle
+un renouveau de mystère.
+
+Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas,
+qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en
+inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts
+scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant
+devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas
+réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il
+fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les
+trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux
+apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se
+résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son «Voyage dans la Turquie»
+et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de
+reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif.
+
+Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui
+portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues
+connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont
+on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia
+assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe
+était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie
+particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but
+que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se
+retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui
+était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine
+devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui
+connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille
+années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même
+temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de
+l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour
+eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages.
+Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.
+
+Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au
+courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui
+narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en
+possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance
+jusqu’alors.
+
+«Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent
+également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en
+avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue
+les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les
+voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à
+Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au
+grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna
+beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin,
+pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe,
+le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite,
+tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut
+brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et
+vous savez qu’ils furent chassés du royaume.»
+
+Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel
+par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en
+débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante
+qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que
+Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la
+pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique
+qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les
+funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait
+réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche
+vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore.
+
+Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y
+avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui
+pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans
+l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que
+ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie.
+Car cette croyance a existé dans tous les temps.
+
+Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes? S’il en fut un, peut-on penser
+raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort
+apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été
+faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la
+prolonger? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende
+rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit
+visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte?
+Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré.
+
+Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours
+fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre,
+dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui
+que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y
+soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme,
+quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse
+qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté.
+
+
+
+
+LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES
+
+
+Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession
+du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus
+grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré.
+Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse
+laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement,
+la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer
+la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent
+trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se
+servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche
+à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur
+propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable.
+
+Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot,
+voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un
+petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui
+encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et
+qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à
+donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place
+de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir
+d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de
+descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité,
+un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux
+de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux
+papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit.
+
+Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des
+soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui
+était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque,
+ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et
+l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une
+poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles
+de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à
+l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de
+jouer avec la boule.
+
+Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une
+guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de
+science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme
+instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et
+de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il
+fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y
+trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de
+projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première
+expérience, devant Talbot ébloui.
+
+Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous
+l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une
+ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans
+l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique,
+l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un
+pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la
+transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise
+et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à
+voyager.
+
+Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en
+Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque
+catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie
+qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un
+adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense
+mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien
+II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de
+transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il
+voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection,
+mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour
+que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais
+Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la
+poudre de l’évêque touchait à sa fin.
+
+Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester
+obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine
+Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui
+muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne
+vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux
+Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il
+mourut dans sa prison.
+
+J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre
+philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que
+son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des
+moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité
+ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs
+semblables.
+
+Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or.
+Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait
+de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la
+transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus
+haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré
+n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les
+métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une
+température très élevée, une transformation de molécules, de même les
+éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de
+vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième
+sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme
+de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont
+semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La
+nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière
+terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le
+corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente
+vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre
+des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi
+unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses
+manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de
+cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre
+qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver
+son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes
+seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur
+exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de
+la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des
+intelligences.
+
+Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges
+Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille
+livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre
+énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient
+d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui
+avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une
+quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui
+était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La
+source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui
+n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il
+laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même
+pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680
+Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin
+Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre
+philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère
+pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un
+inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre
+de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que
+lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter
+toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van
+Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire,
+l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié
+du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse
+quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle
+d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de
+l’alchimie[32].
+
+ [32] Louis Figuier. _L’alchimie et les alchimistes_.
+
+Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours
+nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage
+mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot
+sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est
+peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant
+plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des
+maîtres officiels.
+
+Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les
+alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence
+barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart
+du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui
+tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en
+échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur
+prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement
+leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute
+religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies.
+
+Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le
+Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et
+d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage.
+Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et
+jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui
+l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre
+philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut
+chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des
+aiguilles jusqu’à la mort.
+
+Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie
+en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié
+l’alchimie.
+
+Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il
+y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a
+beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute
+façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie
+furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires
+connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant
+d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de
+rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette
+infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des
+alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les
+savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que
+possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on
+pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.
+
+D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas
+seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de
+fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un
+maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité
+supérieure.
+
+Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit,
+comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie.
+
+--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument.
+
+Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du
+pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers,
+«de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et
+inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui
+détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création
+égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une
+faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne
+confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la
+science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils
+omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût
+comprendre celui qui savait déjà.
+
+De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit
+appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée
+de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais
+Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous
+les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux
+qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment
+mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la
+gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les
+persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille.
+Personne ne sait où et quand ils sont morts.
+
+Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement
+humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur
+vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la
+tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider
+leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne
+consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être
+physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut
+s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur
+tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils
+venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs
+voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école
+et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la
+limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à
+une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille
+fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des
+bibliothèques, de la possession de la science humaine.
+
+Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont
+tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef
+maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils
+avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de
+lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même
+que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance,
+on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en
+avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de
+défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre
+l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La
+nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux
+cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres.
+
+Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte
+obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des
+passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir
+vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en
+s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré
+ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de
+lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne
+succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait
+les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement,
+sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il
+faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en
+possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux
+d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en
+arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et
+pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre
+de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique
+serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant.
+
+
+
+
+SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL
+
+
+
+
+SON ORIGINE
+
+
+Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les
+mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont
+toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès
+la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles,
+truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques
+et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et
+la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la
+tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le
+sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à
+la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands
+généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du
+génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être
+étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la
+sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec
+l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus
+basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent
+être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand
+sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou
+lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des
+médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité.
+
+C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point
+extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer
+ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une
+cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il
+attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait,
+et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il
+avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages
+pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est
+retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.
+
+Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui
+ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même
+apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît
+pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et
+il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui
+permit de vivre au delà des limites humaines connues.
+
+Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont
+revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies
+femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en
+ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause
+des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui
+vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied
+d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la
+couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes
+dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de
+Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de
+laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et
+il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une
+femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui.
+
+Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission
+dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés
+secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est
+peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord
+nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa
+souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception
+erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc
+de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un
+plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa
+famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances
+exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes
+pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur
+la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au
+comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir
+devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un
+de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour?
+
+Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a
+peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité
+la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens
+n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort
+ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui
+vous est dévolu.
+
+ * * * * *
+
+«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte
+de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut
+sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain
+a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est
+vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est
+vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays
+où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa
+naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une
+amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement
+dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de
+Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa
+conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses
+connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les
+égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires
+qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre
+naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut
+pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi
+posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui
+et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que
+Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en
+1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien
+révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours
+refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son
+mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était
+un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était
+éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme
+qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de
+l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une
+puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler.
+On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et
+cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes.
+Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de
+maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils
+n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe.
+
+L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la
+veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle
+aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que
+Victor Hugo prit pour héroïne de _Ruy-Blas_ sans tenir aucun compte de
+sa véritable personnalité.
+
+Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils
+d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour
+ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif
+alsacien appelé Wolff.
+
+Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de
+toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme
+Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de
+Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de
+Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par
+l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On
+fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la
+famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de
+Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait
+passé quelques années de son enfance et où son père avait des
+propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres
+méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à
+évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la
+considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut
+gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour
+raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances
+possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne
+font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère
+comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce
+milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive
+et de révélation merveilleuse.
+
+
+
+
+ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT
+
+
+Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très
+robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un
+sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une
+conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon
+dont il l’a rencontré pour la première fois.
+
+«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se
+plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en
+disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il
+n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout
+comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.»
+
+A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce
+personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit:
+Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le
+margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce
+qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre
+dans sa poche.
+
+«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même
+succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont
+affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses
+de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière
+limite possible de cet art.
+
+Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de
+vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux.
+«Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il
+me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de
+perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la
+première classe».
+
+Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un
+sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite
+par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en
+vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de
+Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie
+est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la
+distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions
+et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour
+celui qui a peu de sagesse en partage.
+
+Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient
+dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut
+assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait
+seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de
+fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au
+moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec
+plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses
+jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il
+disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait
+en sa possession d’une surprenante dimension.
+
+Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui
+coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du
+Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa
+présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches
+et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme
+du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses,
+lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite
+évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur.
+
+Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de
+Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et
+Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne
+encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en
+1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à
+affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et
+cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à
+néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie
+de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir
+en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à
+Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir
+qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération,
+l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne
+s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de
+Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans
+auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir,
+répond en riant:
+
+--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que
+cette dame que je respecte, radote.
+
+On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à
+Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit
+ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un
+grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien!
+reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla
+d’autre chose.»
+
+Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde
+alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante
+ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse
+d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura
+encore le même air quand elle le reverra douze ans après.
+
+Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de
+son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer.
+Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait
+doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son
+auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles
+Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il
+parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les
+plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs,
+jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une
+vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait
+réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour,
+croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée
+puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je
+ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]».
+
+ [33] Gleichen.
+
+La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté
+au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les
+hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende
+vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les
+salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à
+Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les
+entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel
+il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais
+romanesque et inconsidéré.
+
+Un journal anglais, le _London Chronicle_, raconta sérieusement, vers
+1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une
+dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son
+célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir.
+Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon
+contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand
+la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille,
+presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de
+plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des
+vagissements.
+
+«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit
+Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand
+celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu
+Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers
+s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux
+plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était
+une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il
+préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine.
+
+Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires
+dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur
+physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que
+celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la
+flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment
+quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus
+des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est
+susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins
+double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il
+n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu
+d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique
+médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait
+conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans
+rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un
+chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa
+dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être
+jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure
+d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente
+permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure
+normale du corps.
+
+Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité
+d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il
+supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à
+notre insu par le souffle et le mouvement du cœur.
+
+Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables.
+Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en
+Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal
+fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la
+France.
+
+Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il
+fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira
+l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc
+de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié
+qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être
+enfermé à la Bastille.
+
+Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la
+politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il
+pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut
+envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui
+s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit
+de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des
+négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de
+Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de
+réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le
+gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de
+sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer
+sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain
+avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de
+s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova
+donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel
+voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se
+trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs,
+de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes
+celles qui forment la trame habituelle de sa vie.
+
+Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à
+Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence.
+On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre
+lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce
+qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas
+arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où
+il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762.
+Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit
+de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre
+révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt
+mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont
+on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un
+uniforme de général russe et s’appelle Soltikof.
+
+C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il
+revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar
+a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34].
+
+ [34] Récit reproduit dans le _Lotus Bleu_ de 1899, par Mme Cooper
+ Oakley.
+
+C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la
+reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son
+souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui
+avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un
+rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui
+demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.
+
+--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse.
+
+Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il
+annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après.
+«La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti
+encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute
+absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la
+monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille
+royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra
+l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur
+être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront
+plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce
+sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de
+sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la
+magistrature.
+
+--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec
+impatience.
+
+--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera
+le couteau de l’exécuteur.»
+
+On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait
+différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de
+l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument
+actif du mouvement révolutionnaire.
+
+Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme
+de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire
+des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son
+ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le
+range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice
+mais par incapacité.»
+
+Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec
+quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant
+de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci
+pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une
+vision aussi sombre de l’avenir.
+
+Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse
+d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre.
+
+«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos
+policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les
+années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte
+Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans.
+
+A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le
+bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri.
+Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux.
+
+--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne
+pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie
+le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à
+donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après
+trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand
+l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les
+verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire.
+
+M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint
+vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver
+furent inutiles.
+
+Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les
+jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de
+Saint-Germain.
+
+Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les
+catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le
+bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de
+mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse
+Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date
+officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de
+Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore
+qu’il ne l’a été.
+
+Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de
+l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli,
+mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des
+femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort.
+Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il
+avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la
+franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son
+côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son
+attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail
+sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation
+si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut
+le complice d’une mort simulée.
+
+Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait
+avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle.
+
+Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les
+maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention
+qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il
+fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse
+d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789
+après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets.
+
+Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de
+la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se
+passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort
+que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres
+où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.»
+
+Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont
+se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la
+reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs,
+cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde
+nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme
+de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un
+déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le
+dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette
+de l’État dépassera plusieurs milliards.»
+
+«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et
+toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux
+approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc
+d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M.
+le duc de Berry.»
+
+Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821
+au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons
+assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à
+Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins
+probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans
+une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait
+parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la
+princesse de Lamballe, avant d’être massacrée.
+
+Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à
+la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue
+dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre
+imagination se refuse à l’accepter.
+
+
+
+
+LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
+
+
+Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont
+pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas
+posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière
+lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les
+livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est
+modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa
+seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus
+vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague.
+Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et
+selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de
+ses bijoux.
+
+Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui
+a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier.
+Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé
+d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel
+et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et
+dormir.
+
+Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes
+bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient
+négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été.
+
+A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères
+Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait
+l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur
+le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer
+sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois
+dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces
+hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants
+opposés et une destinée différente.
+
+La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et
+où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir
+l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble
+que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire
+tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées
+mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait
+prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra
+l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs
+promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il
+comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le
+dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions
+de la haine.
+
+De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se
+manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé
+n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges
+de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une
+d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de
+la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait
+fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des
+Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand
+maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes.
+Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux
+et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de
+Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.»
+
+Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les
+dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils
+pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être
+dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en
+eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché;
+on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes
+et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend
+immortel.
+
+C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à
+un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une
+fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste
+rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes
+bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un
+sage. Il ne devait pas se réaliser.
+
+Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il
+fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis
+réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des
+Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que
+Saint-Germain exposa sa philosophie.
+
+C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de
+Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On
+y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans
+successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que
+l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit
+tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en
+communication avec le monde des intelligences supérieures.
+
+Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux
+grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges
+maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient
+abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur
+philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense,
+peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde
+dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé.
+
+Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les
+injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets
+allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal,
+solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être
+interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents,
+quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être
+éteinte, à peine allumée.
+
+
+
+
+LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL
+
+
+Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie
+mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses
+bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif
+parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail
+avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier
+considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture
+de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la
+préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée.
+
+Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut
+que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère.
+
+Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on
+signale encore son existence?
+
+Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris»,
+parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe
+et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte
+de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne
+fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son
+argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour
+tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays
+d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et,
+chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les
+éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un
+sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être
+entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].»
+
+ [35] Cité par Lang dans _Les mystères de l’histoire_.
+
+Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante
+ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est
+le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme
+Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne,
+il disparaît sans laisser de traces.
+
+Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage
+dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans
+les sources de la Jumna?
+
+C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain
+s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de
+ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il
+disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des
+premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut
+considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme
+un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya.
+
+On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du
+Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de
+la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers
+leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des
+messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le
+Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres
+messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour
+l’un deux.
+
+C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet
+élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science
+secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide
+a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui
+après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains
+pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre
+meilleur, plus sage et plus heureux.»
+
+Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils
+étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en
+Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait
+à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui
+collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de
+le rencontrer.
+
+Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers
+1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter
+quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie
+roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des
+données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas.
+
+A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la
+hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des
+hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes.
+Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection
+pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi.
+On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin
+et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable
+qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion
+et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler
+l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un
+groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître
+vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à
+enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico
+Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la
+gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps
+physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si
+belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance
+serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de
+son esprit.
+
+ [36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut
+ l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit
+ M. Lazemby dans _l’Œuvre des maîtres_, traduction Jacquemot. Or
+ Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de
+ Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une
+ certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres.
+
+La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et
+Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce
+qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de
+clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre
+initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes,
+dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit
+ainsi le comte de Saint-Germain.
+
+ [37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de
+ certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.
+
+«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence
+toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et
+d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint
+olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par
+une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un
+uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un
+magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure
+militaire.»
+
+Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a
+écrit dans _The Theosophist_ de janvier 1912:
+
+«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue
+Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je
+trouverais».
+
+Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte
+comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du
+conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von
+Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et
+mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus
+historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait
+logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut
+être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui
+du comte de Saint-Germain ont été reproduits par _The Theosophist_ puis
+par le _Lotus bleu_. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A.
+Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée
+ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue
+représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant
+examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé
+aucun rapport de ressemblance.
+
+Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion
+involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de
+la foi profonde.
+
+Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que
+Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je
+disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya»
+et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe
+siècle.
+
+ [38] Franz Grœffer, _Souvenirs de Vienne_.
+
+«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le
+Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y
+arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il
+parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes
+les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il
+produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années
+seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi
+les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls
+Shaberons[39].»
+
+ [39] Blavatsky, _Isis dévoilée_.
+
+Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain?
+
+Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut
+rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre
+encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et
+son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a
+conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe
+d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus
+vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le
+soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui
+qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue.
+Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte
+merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en
+est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce
+qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité
+pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde
+astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y
+aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des
+voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer
+sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les
+autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne
+sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant
+une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a
+rêvé de l’être.
+
+
+
+
+CAGLIOSTRO LE CHARLATAN
+
+
+Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra
+plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des
+forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne
+devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus
+extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art
+des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des
+jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en
+or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les
+remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses
+frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance
+les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes
+privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple
+et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit
+largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec
+les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les
+événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre
+homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le
+divin Cagliostro.
+
+ [40] Marc Haven, _Le Maître inconnu_.
+
+Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi,
+plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est
+mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est
+enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il
+n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par
+l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire,
+cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de
+«Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de
+calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et
+demi.
+
+Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible?
+
+C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant
+d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais
+elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous?
+dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne
+sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est
+démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je
+suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il
+s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le
+fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la
+maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt
+en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires
+d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que
+l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro.
+Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal
+et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela
+d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le
+front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux
+enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent
+apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des
+séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents
+dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie
+égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit
+et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente
+auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de
+recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui
+après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre».
+Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à
+base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la
+distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il
+parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement
+dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il
+prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe
+devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est
+interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé.
+
+ [41] Antonio Benedetti, _Mémoires_.
+
+ [42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.
+
+La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il
+s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et
+Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire
+complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777
+il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu
+en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est
+médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire
+crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique
+et morale de l’homme.
+
+Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses
+connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux
+qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même
+pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente
+pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se
+donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde,
+élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien
+solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître
+Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était
+Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain
+qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour
+de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le
+compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses
+actions.
+
+Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution.
+
+Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de
+l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne
+peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a
+souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de
+l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de
+Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu
+chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé
+les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont
+neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des
+Jacobins.
+
+Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant
+d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant
+l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres
+initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et
+de brûler au cours des siècles.
+
+S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques
+mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa
+femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de
+l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto,
+le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu
+comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans
+le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de
+prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie.
+
+Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au
+divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme.
+Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été
+condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur
+le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné
+qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en
+celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et
+la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce».
+
+ [43] Borowski, _Cagliostro_.
+
+Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge
+à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines,
+pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut
+descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses
+impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui
+ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de
+son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les
+Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797.
+
+Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé
+d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les
+initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de
+leur torture et de leur injustice.
+
+
+
+
+MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES
+
+
+
+
+LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER
+
+
+Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans
+la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour
+acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui
+dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole.
+Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois
+tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.»
+
+De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses
+du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait
+quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui
+lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence.
+Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de
+misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance.
+Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole
+libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au
+prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et
+persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et
+ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs.
+
+Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave
+visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit:
+«Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.»
+
+H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à
+notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le
+réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits
+des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la
+prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance
+des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être
+gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt
+éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui
+est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans
+l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative
+devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement
+soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait
+pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé.
+
+Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins
+de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les
+méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine
+sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté,
+délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé
+aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de
+cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était
+sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas
+perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique
+doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le
+recevoir?
+
+Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la
+prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un
+descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils
+prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident
+quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la
+partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun
+de dévoiler.
+
+Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un
+homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre
+intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours
+défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré
+sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un
+sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui
+détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons
+attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre
+arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à
+Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les
+facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité
+que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance
+par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi
+désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur
+mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut,
+devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue
+à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine,
+considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y
+ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu
+sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne
+peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve
+matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait
+pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la
+méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode
+de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu
+intellectuel que chacun apporte au monde en naissant.
+
+L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a
+des hommes,--et des hommes de couleur,--qui n’admirent pas sans réserve
+les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine
+et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances
+métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît
+invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut
+supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient
+l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres,
+obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en
+sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est
+pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses
+découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du
+corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des
+fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair.
+
+Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception
+erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs
+existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus
+instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils
+leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la
+vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût
+inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui
+dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils
+font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard
+toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La
+légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles
+que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint
+Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs
+explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes
+avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et
+moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que
+Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un
+grand arbre.
+
+ [44] _Mission de l’Inde_.
+
+ [45] _Les maîtres et le sentier_.
+
+Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que
+des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le
+rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur
+artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent
+pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur
+chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture,
+à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du
+ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils
+peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont
+arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir
+et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous
+ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés
+aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir
+leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir
+en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la
+pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais
+atteignent-ils à une sérénité parfaite?
+
+Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il
+n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie
+sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent
+par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent,
+ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté
+derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison
+est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur
+diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne
+pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou
+se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la
+prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans
+leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence
+agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de
+nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses
+humaines.
+
+De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands
+messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur
+impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver
+leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles
+pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du
+mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale,
+telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu
+jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se
+seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à
+sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une
+erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et
+des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la
+doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu
+nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que
+dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des
+lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du
+plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut
+apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le
+message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en
+profitèrent pour le décrier.
+
+Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût
+enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand «la Doctrine secrète»
+parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se
+déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé
+l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au
+nom d’H. P. Blavatsky,--la plus sincère et la plus désintéressée de ceux
+qui vouèrent leur vie à l’esprit.
+
+
+
+
+LA VIE PHÉNOMÉNALE D’H. P. BLAVATSKY
+
+
+Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu caricaturale. Au don de
+l’esprit correspond toujours quelque disproportion physique, un
+ridicule, ou une laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément
+longues; Socrate avait une trop grosse tête, Swedenborg était d’une
+stature gigantesque. De plus le génie est toujours mal fait pour la vie,
+déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet chacun à sa place, a des
+mutismes étranges ou s’exprime avec une voix qui résonne comme un
+clairon.
+
+Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de travers que de qualités
+visibles. Elle devient précocement énorme et elle porte ce corps
+imparfait et tourmenté de maladies, inlassablement à travers les cinq
+parties du monde. Elle déborde de passion, elle est toujours en colère;
+elle s’indigne, maudit et commande sans cesse; elle jure comme un
+troupier; elle fume toute la journée en public et même dans les temples
+sacrés de l’Inde; elle traite fréquemment son fraternel compagnon Olcott
+de stupide et d’âne. A la moindre maladie, elle écrit des lettres qui
+commencent par: «Je vous écris de mon lit de mort» et elle est guérie
+dans la même journée. Elle est somnambule; elle a des goûts bohèmes; à
+New-York ou dans l’Inde, il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à
+dîner, certains jours où elle n’a même pas une tasse de thé à leur
+offrir. Elle promet à tout le monde, même à des domestiques, sa
+succession comme animatrice de la Société théosophique. Elle se confie
+au premier venu et, tout en prétendant connaître, en vertu «d’un flair
+occulte», la nature de chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne
+la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un héritage, elle achète
+des terrains en Amérique, mais elle perd les papiers qui prouvent cet
+achat et elle oublie même dans quelle région se trouvent les terrains
+achetés. Dirigeant le Theosophist à Londres, elle fonde elle-même une
+revue concurrente du Theosophist et elle en prend la direction. Par
+horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient anticléricale. Partout
+où elle passe, elle se fait des ennemis à cause de son incapacité à
+déguiser la vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, tout
+préjugé, toute convenance mondaine. Elle ne respecte rien, sauf les
+maîtres, et encore les plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement
+Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne tout ce qu’elle
+possède. Elle n’a que sa mission comme but et elle sait faire totalement
+abstraction d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle ne considère
+sa personne que comme un moyen d’expression d’êtres plus élevés, la voix
+chargée de proclamer leur message et elle subordonne à cela toute sa
+vie.
+
+ * * * * *
+
+C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. P. Blavatsky apparut au
+monde. C’était en 1831, près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et
+plusieurs personnes venaient de mourir dans la demeure du colonel Hahn,
+son père.
+
+Comme elle était chétive, on fit un baptême hâtif. Pendant cette
+cérémonie où étaient rassemblés dans une salle, les serfs et les membres
+de la famille, le cierge que tenait un enfant alluma la robe d’un
+prêtre. Une panique s’ensuivit. Le prêtre brûla partiellement et à cause
+de cela il fut prédit à l’enfant une existence de vicissitude et de
+lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul alors ne pouvait penser
+qu’Hélène Petrowna rallumerait plus tard le cierge de son baptême et en
+proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait avec sa parole tant de
+robes sacerdotales et tant d’ornements de vaines cérémonies.
+
+Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs ceux qui l’ont connue
+enfant, ils sont tous unanimes pour dire qu’elle manifesta précocement
+des dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent quand elle
+pénètre dans une pièce. Elle décrit des événements qui se produisent au
+loin et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé autour d’elle
+de fantômes et d’esprits de la nature dont elle dépeint la forme et
+pénètre les intentions. Si elle prend dans sa main une poignée de sable
+de la steppe, elle voit les océans des époques évanouies, des flores
+sous-marines, des animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard qui
+passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure toutes les actions
+qu’il a accomplies dans ses existences antérieures. Un maître veille sur
+elle. C’est celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de Morya et un
+jour où le cheval d’H. P. Blavatsky s’emballe et la précipite sur le
+sol, elle sent deux bras invisibles qui la soutiennent et amortissent sa
+chute.
+
+Les bras invisibles sont de chair; la figure de rêve devient une figure
+vivante et H. P. Blavatsky quand elle va à Londres pour la première fois
+reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs hindous qui font
+partie de l’ambassade du Nepaul. Elle parle à son maître qu’elle
+rencontre dans Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses actions
+seront subordonnées à ses ordres. Bien entendu, aucun de ces ordres ne
+contrecarrera la destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer dans
+la peine sa propre instruction, subir les effets des causes
+qu’engendreront sa nature impulsive et désordonnée. C’est parmi
+l’agitation, la maladie et la colère que sa mission s’accomplira car
+tous les messagers sont entachés d’imperfection et aussi haut que l’on
+remonte dans la hiérarchie des êtres, on voit que les plus élevés et les
+meilleurs sont susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur.
+
+A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa famille à un vieux général;
+mais elle éprouve déjà une horreur invincible pour ce qu’elle appelle
+«le magnétisme du sexe», horreur qui la fera rester chaste toute sa vie.
+Son vieil époux n’arrive pas à lui baiser le bout des doigts et elle
+quitte le toit conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors une
+série de voyages sans fin.
+
+Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va dans l’Amérique du Sud
+et elle partage l’existence sauvage des cow-boys. Elle se rend dans
+l’Inde par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour pénétrer
+dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite par le gouvernement
+anglais. Elle revient en Europe, en repassant par l’Égypte où elle
+étudie la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle se passionne pour
+l’indépendance des peuples et se joint aux troupes de Garibaldi parmi
+lesquelles elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle lit des
+romans de Fenimore Cooper, s’éprend des Peaux-rouges et part aussitôt
+pour le Canada afin d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de
+voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé des bottines auxquelles
+elle tenait beaucoup, elle se lasse des Peaux-rouges et va vivre au
+Texas avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la
+Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de magie noire professés par
+les Vaudoux. Elle vit quelque temps parmi cette secte de nègres
+magiciens, mais un rêve l’informe du danger qu’elle court et elle repart
+pour les Indes. Elle essaie à nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle
+voyage dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères
+bouddhistes; elle est gelée par la neige, aveuglée par le sable, elle a
+faim et soif sous la tente quand la tempête souffle sur elle et elle
+regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des cipayes. Son guide
+occulte lui prescrit alors de retourner en Europe et elle rentre dans sa
+famille qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, durant
+quelques années. Ce n’est que dix ans après que le temps de sa véritable
+instruction est venu. Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu
+préparatoire. Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là que se place
+son temps d’initiation au Thibet.
+
+Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun et c’est dans cette
+région inexplorée, et dont elle n’a jamais voulu préciser l’endroit
+exact, qu’elle retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit d’eux les
+renseignements sur la science secrète qu’elle sera chargée de révéler.
+Il lui est prescrit de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un
+homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi à cause de sa foi, de
+son courage et de son amour désintéressé du bien pour créer avec elle le
+mouvement spiritualiste qui sera connu sous le nom de mouvement
+théosophique.
+
+Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes sont dans son étoile; le
+vaisseau qui la porte avait une cargaison de poudre qui saute et elle
+échappe presque seule au naufrage.
+
+--Connaissez-vous le colonel Olcott? demande-t-elle aussitôt arrivée en
+Amérique, à tous ceux qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas
+longues. Dans une réunion, un homme à longue barbe lui offre du feu pour
+une cigarette qu’elle vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette
+petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un grand feu spirituel
+qui n’est pas encore éteint. Le calme américain de haute stature et de
+grand cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, par ses facultés
+médiumniques vit partiellement dans l’au-delà, vont devenir les
+chevaliers inséparables de l’idéal. Ils seront des sortes de don
+Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité et sous le casque de
+leur foi, plus invulnérable que l’armet de Mambrin, ils combattront les
+terribles moulins à vent de la sottise et de la bigotterie et ne se
+laisseront pas renverser par eux.
+
+Les connaissances en science occulte d’H. P. Blavatsky se sont accrues
+au cours de ses voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, tous les
+nécromanciens, tous les sorciers de la terre. Avec ses extraordinaires
+pouvoirs, elle a ébloui également les charlatans, les hommes sensés et
+les savants. On a discuté, cherché des explications, dressé des
+procès-verbaux. Devant l’accumulation des faits, il est impossible de
+nier, ou si l’on nie: il faut supposer un truquage de toutes les maisons
+où elle pénètre, une complicité de tous les gens qu’elle rencontre dans
+les cinq parties du monde.
+
+On est avec raison plongé dans l’étonnement par les phénomènes qu’elle
+produit. Il semble que dans certaines circonstances et dans de certaines
+dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa volonté des objets
+matériels, de tracer de longues lettres sans le secours de la main et de
+la plume et de les envoyer à distance par le moyen de la force astrale.
+Elle donnait aussi une autre explication de ses pouvoirs. Elle
+prétendait avoir la faculté de faire obéir à son ordre certains esprits
+intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés Elementals et elle
+faisait travailler pour elle dans l’invisible ces sortes d’esclaves
+magiques.
+
+Un enfant vient la visiter dans une pièce presque nue. Désireuse de lui
+faire plaisir, elle plonge le bras derrière un paravent et en retire un
+grand mouton monté sur des roues qui n’y était pas, une minute
+auparavant.
+
+Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle prend trois clefs
+attachées à un anneau et les enferme dans sa main. Quand elle rouvre la
+main les trois clefs sont changées en sifflet.
+
+Pendant un dîner, comme on constatait l’absence de pinces à sucre, elle
+en fabrique phénoménalement d’étranges, un peu difformes et qui portent
+le cachet de ses maîtres.
+
+Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait d’un sage de l’Inde,
+instructeur des parias, connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à
+Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, l’écrase légèrement sur une
+feuille de papier qu’elle retourne et une minute après le portrait est
+dessiné avec minutie et les portraitistes américains auxquels on le
+montre déclarent que c’est une œuvre unique au point de vue technique,
+qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire.
+
+Une autre fois, elle est en train d’ourler des serviettes. Le colonel
+Olcott la voit donner un coup de pied sous la table avec irritation, en
+disant: Ote-toi de là, nigaud! Il demande ce qu’il y a. C’est une petite
+bête d’Élémental qui me tire par ma robe, dit H. P. Blavatsky.
+Donnez-lui donc vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant.
+Elle jette les serviettes sous la table et un quart d’heure après, quand
+elle les ramasse, les serviettes sont ourlées.
+
+On pourrait faire des récits semblables à l’infini.
+
+Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent les esprits. La
+réputation d’H. P. Blavatsky devient immense. La Société théosophique
+est fondée par elle et par Olcott et tous deux en transportent le centre
+dans l’Inde, à Madras puis à Adyar.
+
+H. P. Blavatsky connaît pendant quelques années la réalisation de son
+rêve. Elle est dans la plénitude de son activité. De toutes parts
+arrivent d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, aux idées
+théosophiques qui ne font qu’exprimer la philosophie de certains groupes
+bouddhistes du Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky
+rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement et une explication
+des origines de l’univers plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine
+brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent rebelles à ses idées, un
+grand nombre d’autres y adhèrent avec enthousiasme.
+
+Mais les éternels ennemis de tous les grands élans de la vérité se sont
+alarmés et ils se hâtent d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on
+relit les livres et les journaux de cette époque, on demeure stupéfait
+de l’étonnant mouvement de haine qu’a provoqué un groupement
+désintéressé qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la
+vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce qu’elle s’exerçait sur
+une femme.
+
+Les fanatiques missionnaires de l’église catholique à Madras ne purent
+supporter l’idée que l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres
+européens qu’eux, au nom d’un prophète qui n’était pas le leur. Ils
+préparèrent l’œuvre de calomnie par laquelle l’église a toujours atteint
+sous des formes différentes, mais inexorables, tous ceux qui, hors sa
+règle de fer, ont fait entendre une parole d’ordre divin. Ils payèrent
+d’anciens tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence d’H. P.
+Blavatsky domestiques de confiance à Adyar, et ceux-ci accusèrent de
+fraude la fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent avoir
+été ses complices, ils montrèrent de fausses lettres qu’ils avaient
+fabriquées. D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne relevaient
+que de la prestidigitation, les lettres des maîtres étaient des faux, il
+n’y avait pas de maîtres, il n’y avait rien.
+
+Dans le même moment la Société des Recherches psychiques de Londres
+avait envoyé à Madras un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance,
+appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la nature des phénomènes
+produits par H. P. Blavatsky. Influencé par les missionnaires, par
+l’opinion de la bonne société anglaise qui suivait unanimement les
+missionnaires et par sa propre volonté de ne pas croire qu’il avait
+apportée d’Angleterre dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique,
+il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture d’H. P. Blavatsky.
+
+Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce qui est supérieur dans le
+domaine de l’esprit, ne devaient pas être oubliées. Elles germèrent,
+elles fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et le
+matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, la joie de haïr ce
+qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup des amis d’H. P. Blavatsky se
+détournèrent d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. On prétendit
+qu’elle était une espionne au service de la Russie et en France le
+docteur Papus forgea de toutes pièces et sans la moindre preuve,
+l’accusation qu’elle avait copié une partie de ses livres sur des
+manuscrits laissés par un certain baron de Palmes. Cette accusation
+était ridicule et celui qui la formulait savait qu’elle était ridicule.
+Le baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie autrichien très
+peu lettré et pas du tout philosophe qui n’avait jamais écrit une ligne
+de sa vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine suprématie
+spirituelle déchaîne une fureur plus aveugle que la possession de
+l’argent.
+
+H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. Elle était pauvre et
+ne pouvait faire les frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses
+ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu répondre
+victorieusement qu’en faisant la preuve de l’existence réelle de Morya
+et de Koot Houmi, et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle
+ne voulait faire à aucun prix.
+
+Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de retrouver en Europe,
+dans la solitude, le calme nécessaire pour écrire la Doctrine secrète.
+Elle savoura dans une misérable chambre à Naples l’amertume de voir ses
+meilleures intentions rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais
+sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources intérieures qu’ont
+les grandes âmes, l’idée lucide que la parole écrite a plus d’importance
+que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre demeure dans les
+temps quand le visage et même le nom de l’auteur sont effacés. Elle
+subordonna sa vie à la création de son livre. Elle oublia les pouvoirs
+avec lesquels elle était habituée à obtenir des réunions d’admirateurs.
+Elle cessa de faire sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un
+geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. Elle passa les
+dernières années de sa vie, les yeux fixés sur les sources intimes de sa
+connaissance. Elle résista aux vagues de haine que lui apportaient les
+articles de journaux ou les paroles empoisonnées de ceux qui venaient
+lui rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, maintenant par
+la force de sa volonté sa santé chancelante, s’obligeant à tracer
+quotidiennement sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense.
+
+Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et
+des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou
+Pourana: La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle
+put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle
+avait écrit les derniers mots de «la Doctrine secrète» et la Société
+théosophique était répandue dans le monde entier.
+
+Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle
+est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P.
+Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre
+elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens
+deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées
+par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure.
+On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne
+sait d’où. On se dit: Qui sait? Peut-être... Et ceux qui croient le plus
+fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le
+meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du
+fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre.
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé
+récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste
+et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste: «Il collait des
+poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu.»
+
+Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se
+faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour
+paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu
+par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait
+ainsi avec puérilité; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus.
+
+De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et
+considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels
+phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la
+tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se
+produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a
+produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette
+tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le
+prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau
+baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il
+m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du
+monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance
+transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui
+contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends,
+modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté
+reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la
+manière merveilleuse dont il me fut présenté.
+
+
+
+
+LA DOCTRINE SECRÈTE
+
+
+Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est
+qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée,
+comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire,
+raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection.
+
+Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante,
+mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à
+elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur
+vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre
+sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des
+autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur
+front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer
+leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses
+humaines, ils ont acquis plus de pitié.
+
+De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P.
+Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa
+philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est
+chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient
+les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la
+théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il
+n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais
+prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait
+fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des
+bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle
+écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon
+médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous
+celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français
+et appartenait à un groupe d’initiés différent.
+
+Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de
+connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces
+connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères
+du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux
+origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux
+penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en
+bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et
+d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les
+présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes.
+Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont
+trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le
+leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format
+connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de
+leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal.
+
+ [46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de
+ Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui
+ est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.
+
+Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le
+rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges
+immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps
+successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de
+la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit
+accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être
+absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant
+la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et
+justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et
+incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le
+voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons
+notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos
+souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action
+accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient
+la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le
+paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde
+logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est
+d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de
+l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux.
+Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant
+au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future
+s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous
+nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce
+qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur
+parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé
+nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être
+qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins
+qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation
+de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la
+lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous
+identifiera à l’essence divine.
+
+Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée
+occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut
+rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme
+qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop
+tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs.
+Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui
+firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels
+rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce
+n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les
+grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la
+doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes.
+Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier,
+dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et
+de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient.
+
+Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament
+d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en
+partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut
+que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par
+suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se
+minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La
+théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice
+considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte
+d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les
+maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions
+de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés
+de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été
+négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes
+du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel
+s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement
+théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme
+ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier
+sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la
+magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les
+principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom
+d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky
+avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole
+de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme
+dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée.
+
+La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les
+successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un
+jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au
+lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui
+était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec
+un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné
+et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai
+sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a
+repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes
+de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés
+avec cette liberté que seule donne la jeunesse.
+
+Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des
+barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes
+d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens;
+que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même
+à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile
+intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et
+que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de
+son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.
+
+
+
+
+LA TRISTESSE DES MAITRES
+
+
+C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde
+anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les
+régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville
+d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société
+anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des
+villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la
+route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes
+des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et
+aussi transcendante que l’échelle de Jacob.
+
+C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de
+géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits
+pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont
+fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était
+la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les
+hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle
+couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien
+vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant
+tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit.
+
+Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est
+chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle
+est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou
+académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique
+militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment
+penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps
+pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une
+caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la
+philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de
+l’Europe.
+
+Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs
+savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli
+d’amour.
+
+Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne
+s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et
+se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de
+l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et
+brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment
+où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il
+toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses
+jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il
+s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis
+Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec
+laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé
+plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler
+de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis
+sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus
+au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la
+béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis
+longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres.
+
+H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se
+fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à
+Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient
+instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper
+de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le
+mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz
+chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme
+cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban
+n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que
+quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années
+a disparu des possibilités de la vie.
+
+Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins,
+il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font
+vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et
+de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau
+étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec
+sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme.
+Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant
+cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie
+dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois
+fois plus longue que celle de l’homme insensé[47].
+
+ [47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un
+ explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec
+ un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme
+ Blavatsky.
+
+Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand
+ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur
+tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient.
+J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner
+encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler
+que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des
+missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de
+mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut
+prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on
+a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites
+du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de
+nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils
+doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui
+nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de
+révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien
+intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui
+fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la
+hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils
+doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait
+voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur
+permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense
+nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme
+des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les
+intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères
+aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu
+d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers
+devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits
+et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant
+de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière
+des sages, s’obscurcissent-ils...
+
+
+
+
+EPILOGUE
+
+
+L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs.
+Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois
+minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace
+apparente de leur passage.
+
+Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est
+qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages
+n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première
+lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre
+ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule
+manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus
+ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort
+très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne
+dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.
+
+Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler
+le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de
+l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et
+les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui
+devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par
+rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain
+arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force
+cachée, un principe supérieur qui les porte.
+
+Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a
+l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre,
+on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées
+pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume
+et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la
+natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en
+mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre
+toute prévision humaine parvient au rivage.
+
+Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs
+de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les
+attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les
+aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une
+force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les
+flots et leur permet d’atteindre le but.
+
+Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas.
+C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples,
+dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite
+sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent,
+devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté.
+A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne
+penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se
+livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être
+présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le
+devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en
+raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine.
+
+L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de
+la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de
+personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une
+aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable
+qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du
+mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles
+forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno,
+l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les
+villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa
+raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de
+métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de
+Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça
+qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui
+recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme,
+gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout
+en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles
+de flamme de l’amour divin.
+
+Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le
+nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de
+cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu
+des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui
+mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages
+qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté.
+Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans
+auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante,
+un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard.
+
+Car le message circule partout. Il est d’essence humaine comme
+l’espérance ou la douleur. Pour l’entendre il n’est pas nécessaire,
+ainsi qu’Apollonius d’invoquer, au lever du jour, les intelligences
+platoniciennes, de pratiquer la mortification des ascètes ou la prière
+des moines chrétiens. On peut le comprendre sans connaître aucune
+philosophie, sans être le croyant d’aucune religion. Il est accessible
+au plus humble pourvu que son âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas
+nécessaire; il suffit de désirer l’intelligence et la bonne intention
+d’amour est le signe qu’on l’a reçu.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE 5
+
+ APOLLONIUS DE TYANE LE VOYAGEUR 17
+ La jeunesse d’Apollonius 19
+ Apollonius dans «la demeure des hommes sages» 28
+ La mission d’Apollonius 33
+ Faiblesse et grandeur 40
+ Le Daïmon 44
+
+ LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS 49
+ Le maître inconnu des Albigeois 51
+ La croisade 60
+ Les deux Esclarmonde 82
+ Montségur 88
+ La grotte d’Ornolhac 95
+ La doctrine de l’esprit 98
+ L’aubépine de Ferrocas 110
+
+ CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX 115
+ Vie et voyages de Christian Rosencreutz 117
+ Vrais et faux Rose-croix 130
+ La rose et la croix 134
+
+ LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS 139
+ Les initiés de l’action 141
+ Hugues des Payens et l’ordre des Assassins 145
+ Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet 157
+ La chute de l’Ordre 168
+
+ NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE 179
+ Le livre d’Abraham le Juif 181
+ Le voyage de Nicolas Flamel 188
+ La Pierre philosophale 194
+ Histoire du livre d’Abraham le Juif 199
+ Les alchimistes et les adeptes 207
+
+ SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL 219
+ Son origine 221
+ Enigme de sa vie et de sa mort 227
+ Les sociétés secrètes 241
+ La légende du maître éternel 245
+ Cagliostro le charlatan 253
+
+ MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES 259
+ Les maîtres et le choix du messager 261
+ La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky 269
+ La doctrine secrète 283
+ La tristesse des maîtres 289
+
+ ÉPILOGUE 295
+
+
+
+
+QUELQUES LIVRES A CONSULTER
+
+
+ PHILOSTRATE, _Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages_, traduit par
+ Chassang (Didier 1862).
+ RENAN, _Les origines du Christianisme_ (Calman Lévy).
+ MEAD, _Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur_ (Publications
+ théosophiques).
+ NAPOLÉON PEYRAT, _Histoire des Albigeois_, 5 vol. (Librairie
+ Internationale 1870).
+ SCHMIDT, _Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois_
+ (Cherbulier 1849).
+ DOM CLAUDE DE VIC et DOM VAISSETTE, _Histoire Générale du Languedoc_,
+ 10 vol. (Paya 1840).
+ D’ALDIGUIER, _Histoire de Toulouse_, 4 vol. (Paya 1833).
+ MICHELET, _Histoire de France_.
+ Jean GUIRAUD, _Questions d’histoire_ (Lecoffre 1906).
+ LEA, _Histoire de l’Inquisition_, 3 vol. (Fischbacher 1900).
+ WITTEMANS, _Histoire des Rose-croix_ (Éditions Adyar 1925).
+ FRANTZ HARTMAN, _Au seuil du sanctuaire_ (Libraire de l’Art
+ indépendant 1920).
+ FRANTZ HARTMAN, _Rose-croix et alchimistes_ (Libraire de l’Art
+ indépendant 1920).
+ SEDIR, _Histoire des Rose-croix_ (Librairie du XXe siècle 1910).
+ REV. Père MANSUET, _Histoire critique des Templiers_ (2 vol. 1789).
+ NICOLAÏ, _Essai sur les accusations intentées contre les Templiers_
+ (Amsterdam 1783).
+ CADET DE GASSICOURT, _Le Tombeau de Jacques Molay_ (1796).
+ E. DE MONTAGNAC, _Histoire des Chevaliers Templiers_ (Aubry 1864).
+ STANISLAS DE GUAITA, _Le temple de Satan_ (Durville).
+ Victor Émile MICHELET, _Le secret de la chevalerie_ (Bosse 1928).
+ MICHAUD, _Histoire des croisades_.
+ A. POISSON, _Nicolas Flamel_ (Chacornac 1893).
+ Louis FIGUIER, _L’alchimie et les alchimistes_ (Hachette 1860).
+ BULAU, _Personnages énigmatiques_ (Poulet Malassis 1861).
+ Marc HAVEN, _Le maître inconnu: Cagliostro_ (Dorbon).
+ G. BORD, _La Franc-Maçonnerie en France_.
+ CLAVEL, _Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie_ (Pagnerre 1843).
+ A. LANTOINE, _Histoire de la Franc-Maçonnerie française_
+ (Nourry 1929).
+ _Souvenirs du baron de Gleichen_ (Techener 1868).
+ LE COUTEULX DE CANTELEU, _Les sectes et les sociétés secrètes_ (Didier
+ 1863).
+ SINNET, _Vie de Mme Blavatsky_ (Librairie de l’Art indépendant 1920).
+ SINNET, _Le monde occulte_ (Carré 1887).
+ Annie BESANT, _H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse_
+ (Publications théosophiques 1908).
+ OLCOTT, _Histoire authentique de la Société théosophique_
+ (Publications théosophiques 1907).
+ CHEVRIER, _Essai de doctrine occulte_ (Publications théosophiques).
+
+
+TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--PARIS.--1930.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 ***
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+<p class="c top2em b ssf large">MAURICE MAGRE</p>
+
+<h1>MAGICIENS<br>
+<span class="xsmall">ET</span><br>
+<span class="large">ILLUMINÉS</Span></h1>
+
+<hr>
+
+<p class="c small">
+APOLLONIUS DE TYANE.<br>
+LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS.<br>
+LES ROSE-CROIX. — LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS.<br>
+NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE.<br>
+SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL. — CAGLIOSTRO LE CHARLATAN.<br>
+M<sup>me</sup> BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES.</p>
+
+<hr>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br>
+<span class="ssf small">FASQUELLE ÉDITEURS</span><br>
+11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</Span>, 11<br>
+1930</p>
+
+<p class="c top4em">Tous droits réservés.<br>
+<span lang="en">Copyright 1930, by</span> <span class="sc">Fasquelle Éditeurs</span>.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">FASQUELLE ÉDITEURS, 11, rue de Grenelle, PARIS (7<sup>e</sup>)</p>
+
+<p class="c">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<div class="flex">
+<table><tbody>
+
+<tr><td class="c" colspan="2"><div>POÉSIES</div></td></tr>
+
+<tr><td class="b">La Chanson des Hommes</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="b">Le Poème de la Jeunesse</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="b">Les Lèvres et le Secret</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="b">Les Belles de Nuits</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="b">La Montée aux enfers</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="b">La Porte du mystère</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+
+<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr>
+<tr><td class="c" colspan="2"><div>ROMANS</div></td></tr>
+
+<tr><td><b>Le Roman de Confucius</b> (Fasquelle)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>L’Appel de la Bête</b> (Albin Michel)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>Priscilla d’Alexandrie</b> (Albin Michel)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>La Luxure de Grenade</b> (Albin Michel)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>Le Mystère du Tigre</b> (Albin Michel)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>Le Poison de Goa</b> (Albin Michel)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>Lucifer</b> (Albin Michel)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>La Tendre Camarade</b> (Fort)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>La Vie de Messaline</b> (Flammarion)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+
+<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr>
+<tr><td class="c" colspan="2"><div>DIVERS</div></td></tr>
+
+<tr><td><b>Le Livre des lotus entr’ouverts</b> (Fasquelle)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>Pourquoi je suis bouddhiste</b> (Éditions de France)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+
+<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr>
+<tr><td class="c" colspan="2"><div>THÉATRE</div></td></tr>
+
+<tr><td><b>La mort enchaînée</b> (Albin Michel)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>Arlequin</b> (Librairie Théâtrale)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td><b>Sin</b> (Librairie Théâtrale)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><b>Le Soldat de plomb et la Danseuse de papier</b> (Librairie Théâtrale)</td>
+<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr>
+
+<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr>
+
+</tbody></table>
+</div>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span><br>
+<i>20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c005">PRÉFACE</h2>
+
+<p>Un message a de tout temps circulé de l’Orient
+à l’Occident, comme l’eau d’une rivière bienfaisante,
+pour indiquer aux hommes le véritable
+chemin de leur perfection. Parfois, sous la
+sécheresse du mal, l’ardeur trop vive de l’ignorance,
+la rivière s’est tarie et ceux qui avaient
+soif n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu
+des siècles où il ne leur est parvenu qu’une
+seule goutte, portée par un homme courageux,
+dans le vase de son cœur. Il est arrivé aussi
+que l’eau a coulé à flots et que personne n’a su
+voir le lit profond où elle passait.</p>
+
+<p>J’ai voulu écrire l’histoire des messagers
+héroïques qui ont apporté le message au péril
+de leur vie, malgré la haine des méchants, la
+colère des aveugles volontaires, et malgré un
+ennemi plus redoutable qui était leur propre
+faiblesse.</p>
+
+<p>Cette histoire est incomplète parce que beaucoup
+d’êtres investis d’une haute mission ont
+été oubliés ou dédaignés par les annales historiques
+et aussi parce qu’il en est d’autres que
+l’auteur ignore. Elle n’embrasse pas l’histoire
+des messagers les plus élevés, des fondateurs
+de religion. Ils sont connus dans leur vie et
+dans leurs doctrines et un nouveau récit n’apprendrait
+rien à personne.</p>
+
+<p>Je me suis attaché à parler de maîtres moins
+sublimes mais plus près de nous. Ceux qui sont
+trop grands nous échappent dans leur essence
+intime. Nous sommes tentés de les assimiler à
+des dieux et de ne plus penser à eux à cause de
+la distance qui nous sépare. Même si l’on avait
+plus de détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui
+songerait parmi nous à imiter sa manière de
+vivre ? Ce que l’on retient de lui et avec une
+certaine satisfaction, c’est qu’il avait mauvais
+caractère. La méditation du Bouddha sous son
+figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine.
+Nous aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il
+eut des regrets, quand il quitta son épouse
+Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence
+infinie de son sourire. Jésus aussi est
+trop parfait. Que n’a-t-il repris de temps en
+temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs
+du temple ! Ah ! S’il s’était laissé aller
+une fois à presser tendrement la main de Madeleine !</p>
+
+<p>On est davantage instruit par les faiblesses
+et les travers des grands hommes que par leurs
+qualités inaccessibles à la commune humanité.
+Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint
+le grade de parfait dénonça sous la torture tous
+ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa fuite,
+je m’indigne d’abord de son manque de courage,
+mais je me demande ensuite de quelle façon je
+me serais conduit moi-même, si on avait versé
+du plomb fondu dans ma bouche et si on avait
+cassé lentement les os de mes jambes dans une
+machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant
+plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur
+de sa chair et qu’ainsi je lui ressemble, au
+moins par cette faiblesse.</p>
+
+<p>L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche
+profondément parce qu’il me permet de mesurer
+la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait
+le pouvoir que la chasteté donne à l’homme et
+je peux imaginer ses remords et l’immense
+amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu
+par elle à l’Inquisition. Même les innombrables
+cigarettes que fumait inlassablement M<sup>me</sup> Blavatsky
+me sont le témoignage que l’on peut,
+sans désespérer de soi-même, donner quelquefois
+satisfaction à ce corps physique que l’on s’efforce
+de vaincre.</p>
+
+<p>L’histoire des maîtres imparfaits est plus
+utile que celle de ceux qui se sont tenus si près
+des dieux qu’ils ont été enveloppés par les
+nuages de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont
+formé la chaîne incomplète, brisée quelquefois
+de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident
+à l’éternelle vérité Brahmanique, aussi
+vieille que l’apparition des hommes sur la terre.
+Selon les temps et selon les peuples, cette vérité
+s’est propagée différemment. Nous l’avons connue
+par les enseignements de la Kabbale, par ceux
+des Mystères de la Grèce et de la philosophie
+Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc
+l’ont possédée dans toute sa pureté. Les Rose-croix
+l’ont entrevue à travers les ombres de leur
+christianisme. Elle souffle maintenant largement
+et librement, bien qu’on puisse évaluer à peine
+à une quinzaine de personnes en France le nombre
+de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais
+sous ses aspects divers cette vérité a toujours
+été une. Et c’est la même lumière de son diamant
+intérieur qui rayonne à travers le prisme
+des formules si variées en apparence.</p>
+
+<p>Ce qui m’a paru le plus remarquable dans
+l’histoire de cette transmission de la vérité,
+c’est le phénomène suivant, sans cesse renouvelé.</p>
+
+<p>Toutes les fois que l’éternelle sagesse de
+l’Orient s’est présentée aux hommes, par les
+paroles d’un prophète, par la propagande d’une
+secte ou sous la forme d’un livre, elle a soulevé
+l’indignation et cette indignation a eu des vagues
+d’autant plus furieuses que la vérité était
+plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale,
+au sens sublime de ce mot trop profané.
+Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans
+un fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver
+qui le ronge, un élément obscur calomnie le
+prophète, désagrège la secte, parodie la pensée
+du livre. Et ce phénomène semble être la marque
+d’une volonté consciente. Les pères de l’Église
+opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour
+détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire
+habileté, ils travestissent toutes ses
+actions. Des éléments de corruption s’introduisent
+parmi les Templiers et servent à justifier,
+en apparence, les accusations du roi de France
+et du pape. Les Jésuites pénètrent dans l’Ordre
+des Rose-croix, y occupent la première place
+grâce à leurs qualités de patience et d’humilité,
+ils transforment son symbolisme, ils le détournent
+de son but philosophique et ils en font un
+groupement religieux vide de sens. Dans la
+théosophie moderne un courant intérieur s’est
+dessiné récemment qui tend à la ramener à une
+sorte de catholicisme ésotérique. On ne voit
+d’exception à cette règle qu’au moment des Albigeois,
+parce que la haine qu’ils suscitèrent fut
+tellement grande qu’on les extermina jusqu’au
+dernier et qu’on extermina même leurs descendants.
+Partout l’idée se change en dogme étroit,
+se fige en rites morts, se matérialise en cérémonies
+et en génuflexions, en clartés de cierges
+et en parfums de cassolettes. La lettre écrase
+l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure
+pensée chrétienne fut étouffée par la pompe
+sacerdotale de l’Église.</p>
+
+<p>Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe
+les mouvements de l’idéal humain et s’oppose
+à eux soit par la force, soit par la ruse ?</p>
+
+<p>La croyance aux messagers comporte la croyance
+en ceux qui les ont envoyés. Depuis les
+premiers âges du monde, malgré les cataclysmes
+et les guerres, des hommes plus développés
+que nous ont été les dépositaires de l’antique
+sagesse qu’ils se sont léguée à travers les siècles.
+La tradition rapporte qu’il existe sept
+confréries de ces sages dont la plus importante
+a son asile dans un monastère inconnu de l’Himalaya.
+Ces maîtres, plus instruits que nous
+dans les lois de la nature, plus spiritualisés,
+travaillent au développement des autres hommes
+dans la mesure de leurs moyens qui sont limités
+et de notre propre capacité qui est minime.
+Ce ne sont ni des dieux, ni même des demi-dieux,
+ce sont nos semblables, avec plus de
+connaissance, plus de sagesse, plus d’amour.
+Ils voudraient nous faire partager le fruit de
+vérité si difficilement cultivé et si précieusement
+conservé et c’est pourquoi ils envoient dans le
+monde des messagers chargés de répandre leur
+enseignement.</p>
+
+<p>L’ignorance humaine est si puissante que les
+messagers ont toujours été accueillis par le rire
+ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres
+est la caractéristique des races d’occident. Mais
+si on les suit à la trace, on voit que ce n’est
+pas seulement l’ignorance aveugle qui a contrecarré
+leurs efforts, mais une volonté contraire
+pleine d’activité et d’intelligence. On est alors
+en droit de penser, qu’en face des maîtres qui
+orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres
+maîtres d’un autre ordre qui ont un idéal
+opposé et cet idéal, à notre degré de développement,
+nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont
+la force de régression en lutte avec notre élan
+spirituel. Toutes les fois que l’homme essaie de
+se dégager de la matière et tend au retour vers
+l’unité divine, ce qui est le but de toutes les
+religions et de tous les occultismes, ils lui font
+obstacle et dressent un idéal d’individualisme,
+un modèle de jouissance matérielle à outrance.
+A l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le
+surhomme, artiste ou conquérant qui trouve un
+plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste
+de son être.</p>
+
+<p>Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi
+des messagers. Alors, ces messagers ne seraient
+pas seulement des hommes représentatifs de
+l’égoïsme, des chantres du plaisir physique
+comme les poètes de Rome, des jouisseurs insensés
+comme Néron, des philosophes comme
+Nietzsche, ils seraient les destructeurs conscients
+de la pensée, ceux qu’on voit tout au long de
+l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un
+d’eux serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti
+qui, à la fin du <span class="fss">III</span><sup>e</sup> siècle avant Jésus-Christ
+fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés
+de la Chine pour en faire un immense autodafé
+et dont le nom resta auprès des lettrés, comme
+un symbole d’horreur. De même l’empereur de
+Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant
+de l’ancienne science occulte et qui condamna
+à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui
+fut sanctifié, serait aussi un messager de la
+confrérie noire, lui qui persécuta les philosophes
+de l’école d’Alexandrie et acheva la destruction
+de cette école qui représentait le plus haut point
+de vérité atteint par les hommes. Innocent III,
+Torquemada, l’émir Almohade Yacoub, qui faisait
+mettre à mort les philosophes, le khalife
+d’Égypte Hakem dont la plus grande volupté
+était d’avilir, de faire rétrograder, et mille autres
+en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent
+avec amour et fidélité leur haine native de
+l’esprit. Ils furent parfois remplis de bonté de
+cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants
+lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct
+sont communes à tous les êtres et le véritable
+mal ou le véritable bien s’exercent sur un plan
+différent que celui sur lequel nous avons coutume
+de les placer.</p>
+
+<p>D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue
+beaucoup plus haut, les confréries blanches et
+les confréries du mal, les initiés de Dieu et les
+initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir
+suivi leur longue route opposée et s’aperçoivent
+qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur une
+voie commune.</p>
+
+<p>Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation
+du Christ divin avec l’ange qui s’est
+révolté parce qu’il voulait être librement lui-même.
+Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera
+la main dans la main de l’orgueilleux
+évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des Templiers,
+l’idole Baphomet rayonnera à nouveau
+avec son double visage, symbole des deux
+courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix
+travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si
+le pas d’un inquisiteur résonne dans la rue.
+Il n’y aura plus besoin de messager pour
+porter la vérité dans le monde parce que le
+contenu du message sera tracé par avance dans
+les âmes.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à
+écrire certains passages de ce livre, notamment
+celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande
+injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne
+semble pas près de l’être, remplit le cœur d’indignation.
+Les hommes sobres et modestes qui
+vivaient au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle dans le midi de la France,
+ayant pour règle pratique la pauvreté, pour
+idéal l’amour de leurs semblables, ont été mis à
+mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante
+a effacé même leur nom, même leur souvenir.
+Cette calomnie a été si active, et si habile que
+les descendants de ces hommes excellents ignorent
+la noble histoire de leurs pères et que lorsqu’ils
+veulent l’apprendre elle leur est présentée
+de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si
+merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on
+a pu flétrir ou entacher du soupçon de charlatanisme,
+les noms d’Apollonius de Tyane, et du
+comte de Saint-Germain.</p>
+
+<p>Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la
+vie de ceux qui sont morts pour un haut idéal
+et qui n’ont même pas eu la récompense posthume
+d’être utile à leurs descendants aveugles !
+Puisse-t-il rendre aux maîtres incomplets, dont
+j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment de
+la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée
+parce qu’ils furent faibles et passionnés quelquefois,
+parce qu’il leur est arrivé d’oublier le
+but, parce qu’ils furent humains comme nous !
+Puisse-t-il montrer que l’imperfection a sa grandeur,
+que le visage du charlatan, s’il est sincère,
+réconforte mieux que l’austérité du savant ou du
+prêtre et que le message d’amour et de vérité
+nous est un apport d’autant meilleur qu’il est
+transmis à l’homme par un homme !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c017">APOLLONIUS DE TYANE</h2>
+
+<h3 class="nobreak" id="c019">LA JEUNESSE D’APOLLONIUS</h3>
+
+<p>La voix qui avait crié un soir : Pan, le grand
+Pan est mort ! au capitaine de navire Thamas résonnait
+encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois
+mages astrologues de Chaldée venaient à peine de
+remonter dans leur tour après leur voyage de
+Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite
+ville de Tyane.</p>
+
+<p>De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent
+sa naissance. Le plus merveilleux, parce
+qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi il
+cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être
+rapporté.</p>
+
+<p>Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla,
+un jour, se promener dans une prairie, elle se
+coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes
+sauvages qui avaient accompli un long voyage
+s’approchèrent d’elle et par leurs cris et le battement
+de leurs ailes la réveillèrent si brusquement
+que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme.
+Peut-être, — car il y a des correspondances entre
+la naissance de certains êtres et la vie ambiante, — ces
+cygnes avaient-ils pressenti et marquèrent-ils
+par leur présence que ce jour-là devait naître
+une créature à l’âme aussi blanche que leur plume
+et qui serait comme eux errant et splendide.</p>
+
+<p>Car Apollonius reçut par exception le don de la
+beauté. Les hommes marqués du sceau de l’esprit
+sont d’ordinaire myopes, disproportionnés, contrefaits.
+Il semble que leur feu intérieur soulève sans
+règle leur écorce humaine. Et il s’attache à leur
+destinée le vague murmure qu’ils n’ont suivi la
+voie aride de la pensée que parce que celle du
+plaisir leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé
+entre les enfants de la Grèce. Et sa renommée
+de beauté et d’intelligence en même temps devint
+si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce :</p>
+
+<p>— Où courez-vous si vite ? Sans doute vous
+allez voir le jeune homme.</p>
+
+<p>Un autre don inusité fut celui d’une grande
+fortune. Son père était un des hommes les plus
+riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula
+dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres
+savants pour l’instruire, ni l’inestimable possibilité
+de la rêverie que procure l’oisiveté. Certains
+mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre.
+Pour distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord
+la chance d’en posséder une. Mais tout avantage
+a son revers. Apollonius garda de sa première
+éducation une tendance aristocratique, un faible
+pour la grandeur qui le poussa, au cours de
+ses voyages, à se précipiter d’abord chez les
+souverains des pays qu’il traversait, et plus
+tard, à Rome, à devenir le conseiller des empereurs.</p>
+
+<p>A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin
+d’y compléter son éducation. Tarse était une
+ville de plaisirs en même temps qu’une ville
+d’études et la vie y était voluptueuse et douce
+pour un jeune homme riche. Le long du Cydnus,
+sur une avenue bordée d’orangers, les étudiants
+en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de
+Platon avec de jeunes femmes aux tuniques de
+couleur, fendues sur le côté jusqu’à la hanche et
+qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes
+égyptiens triangulaires. Le climat était chaud, les
+mœurs libres, les amours faciles. Mais cela n’était
+pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il montra
+à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se
+départit jamais. Le vin coulait à son gré avec trop
+d’abondance, le vin qui voile la clarté des idées,
+et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé
+un soir par un trop beau visage et pensa-t-il
+que s’il se laissait aller à reposer sur un sein de
+femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un chiton
+de soie, il aurait la tentation de recommencer
+jusqu’à la fin de ses jours.</p>
+
+<p>Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la
+notion des deux chemins différents et pesa-t-il tout
+ce que l’on perd de temps, de richesse intellectuelle,
+de sève vivante, par l’amour. Il dut
+apprendre le rapport inverse qui existe entre le
+don de clairvoyance et l’acte sexuel. Et sans doute
+aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir l’esprit
+par l’apport du cœur. Il prit la résolution de
+demeurer chaste et il semble avoir tenu sa promesse.</p>
+
+<p>Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois
+on peut appeler vertu l’absence de désir sexuel,
+n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette
+vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui
+brûle les autres. De combien d’enseignements
+sont privés ceux qui se font, dès le commencement
+de leur vie, une règle de la chasteté. Le
+Bouddha épousa la belle Yasodhara et il l’aima
+tendrement. Il eut même d’autres femmes selon
+les usages de son pays. Confucius fut marié à
+l’obéissante Ki-Kéou et Socrate eut deux épouses,
+comme le prescrivaient les lois d’Athènes, la
+charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon
+ne faisait pas profession de chasteté et Pythagore
+n’avait pas inscrit cette chasteté parmi les
+règles essentielles de sa secte puisque la tradition
+rapporte qu’il fut marié avec Théano et qu’il
+édicta même une série de prescriptions sur la vie
+conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un
+souci extrême de préservation spirituelle qui
+poussa l’exemplaire jeune homme de Tyane à
+garder une virginité que l’on n’exigeait que des
+vestales et des pythies.</p>
+
+<p>Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien
+Euxène.</p>
+
+<p>Egées possédait un temple d’Esculape dont les
+prêtres étaient des philosophes et des médecins
+de l’école pythagoricienne. On venait de toute
+la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour
+les consulter. Il y avait des pèlerinages, des guérisons
+collectives, une atmosphère de psychisme
+et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient
+par l’imposition des mains et l’application du
+pouvoir de la pensée qui était chez eux une science.
+Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art d’interpréter
+les rêves et l’art plus subtil de les provoquer
+et d’en dégager l’élément prophétique. Ils
+étaient les héritiers de connaissances séculaires
+dont l’enseignement était oral, qui venaient des
+anciens mystères orphiques et dont le secret
+devait être jalousement gardé par le disciple qui
+les recevait<a href="#f1" id="FNanchor_1"><sup>[1]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_1" id="f1">[1]</a> La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que
+de révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves
+dans les règles de la communauté.</p>
+</div>
+
+<p>L’école de Pythagore formait alors une communauté
+secrète qui avait plusieurs degrés d’initiation
+dont les membres se reconnaissaient par
+des signes convenus et employaient un langage
+symbolique afin que la doctrine demeurât inintelligible
+aux profanes. La musique, la géométrie
+et l’astronomie étaient les sciences les plus
+recommandées chez les pythagoriciens comme
+susceptibles de préparer l’âme à la pénétration
+des idées supra-sensibles. Ils enseignaient le
+détachement des choses matérielles, la doctrine
+de la transmigration des âmes à travers des corps
+humains successifs, le développement de nos facultés
+spirituelles au moyen du courage, de la tempérance,
+de la fidélité à l’amitié. Ils avaient découvert
+les rapports des nombres avec les phénomènes
+de l’univers et au moyen de conjurations et de
+cérémonies ils communiquaient avec les âmes des
+morts et les génies de la nature. Le but de tous
+leurs enseignements était l’agrandissement et
+la purification de l’homme intérieur, sa réalisation
+en esprit.</p>
+
+<p>Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape.
+Il y montra des dons précoces de guérisseur et
+de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à s’instruire
+dans la science secrète. Il laissa croître sa
+chevelure, ne mangea plus d’aucun animal,
+s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se revêtit
+que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui
+sont faites de poils d’animaux. Il mit même une
+certaine ostentation à avoir l’apparence extérieure
+d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme
+il ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme
+de sage.</p>
+
+<p>En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers
+une voie plus moyenne. La vraie sagesse n’avait
+pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait
+avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était
+un de ces jouisseurs maigres, jamais rassasiés
+comme l’Orient en produit tant et pour qui les
+spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque
+physiques du même ordre que le choix des
+vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles
+et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était
+qu’il avait discuté de l’immortalité de l’âme, parmi
+les fleurs et devant les mets choisis du Banquet
+d’Agathon.</p>
+
+<p>Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent
+de l’homme parfait qu’il avait pour idéal. Il
+lui acheta aux environs d’Egées une villa entourée
+d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour
+les courtisanes, les soupers et les amis pauvres.</p>
+
+<p>Il s’impose alors les quatre années de silence
+nécessaires pour obtenir la dernière initiation
+pythagoricienne. Il est devenu très célèbre. Cette
+célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir
+cet accroissement de gloire. Il fait des prédictions
+qui se réalisent, apaise une émeute par sa
+seule présence, ressuscite une jeune fille dont le
+cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne
+sont là que des récréations. Comme tous ceux
+qui cherchent la vérité avec passion, il remonte
+à ses sources, il veut savoir l’origine de cette
+eau divine dont il s’abreuve. Pythagore a voyagé
+à Babylone et en Égypte. Mais d’après une tradition
+conservée dans tous les temples, c’est dans
+l’Inde qu’il a reçu le dernier mot de sa sagesse,
+c’est de l’Inde qu’il est revenu porteur du message
+dont l’annonce devait transformer les hommes
+de Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené
+avec eux les vagues profondes et régulières de
+l’ignorance. Le message est toujours à renouveler.
+Apollonius se sent investi de la mission
+d’aller chercher la parole nouvelle et de la rapporter.</p>
+
+<p>Sans doute devait-il être très impressionné par
+les récits qui défrayaient alors la Grèce touchant
+le prêtre bouddhiste Zarmaros de Bargosa. Quelques
+années avant la naissance d’Apollonius, ce
+Zarmaros était venu à Athènes avec une ambassade
+indienne chargée de présents pour l’empereur
+Auguste. Il s’était fait initier aux mystères
+d’Eleusis, puis comme il était très âgé, il avait
+déclaré que le terme de sa vie était arrivé, il avait
+fait dresser un bûcher sur une place et il y était
+monté devant les Athéniens stupéfaits.</p>
+
+<p>Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir
+le pays où vivaient des sages qui avaient un tel
+mépris de la mort. Seul, à pied, il va se mettre
+en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins
+cependant qu’on peut le supposer. Savants et
+religieux se reconnaissaient alors de la même
+race et ils formaient des communautés secrètes
+où le voyageur trouvait une aide et un abri,
+d’étape en étape.</p>
+
+<p>Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la
+route de Pythagore dont le hasard ou la bienveillance
+d’une puissance cachée lui ont fait découvrir
+l’itinéraire.</p>
+
+<p>A quelque distance d’Antioche, visitant selon
+sa coutume les anciens lieux consacrés aux dieux,
+il est allé dans le temple à demi abandonné
+d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté
+solitaire du lieu, la mélancolie de la fontaine et
+le cercle de cyprès d’une hauteur extraordinaire
+qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre
+à demi paysan, un peu insensé mais en qui
+vivait, comme une lampe oubliée, le sentiment
+d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en
+revenant de labourer son champ trouva Apollonius
+au milieu de ses cyprès. Il lui offrit l’hospitalité
+pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se
+trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil,
+dans le lieu saint. Car il pensait que pour converser
+avec les dieux, en recevoir des avertissements
+et des conseils, l’heure la plus favorable est celle
+qui précède la naissance du jour. Il était en prière
+le lendemain quand le prêtre lui apporta le trésor
+du temple conservé en vertu d’une tradition reçue
+de père en fils. C’était quelques lamelles de
+cuivre sur lesquelles étaient gravés des chiffres
+et des dessins. Le prêtre insensé les avait gardées
+jalousement jusque là mais il venait de
+reconnaître en Apollonius, l’homme digne de recevoir
+l’incompréhensible trésor.</p>
+
+<p>A la lumière du soleil levant, le pythagoricien
+déchiffra sur les lamelles de cuivre le tracé du
+voyage de son maître, l’indication des déserts qu’il
+fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait
+traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent
+les éléphants et près duquel fleurissent des pommes
+de couleur bleue, comme le calice de l’hyacinthe.
+Il y vit la description de l’endroit exact où
+il devait parvenir, de ce monastère entre les dix
+mille monastères de l’Inde qui était la demeure
+des hommes qui savent.</p>
+
+<p>Il sera le dernier missionnaire d’Occident.
+Après lui la porte se ferme. En vain Plotin tentera
+deux siècles après de refaire le voyage
+d’Apollonius derrière les armées de l’empereur
+Gordien. Il sera obligé de revenir sur ses pas.
+Il faudra désormais produire la lumière avec les
+éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres
+s’étendront pendant des siècles sur le monde
+devenu chrétien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c028">APOLLONIUS DANS
+« LA DEMEURE DES HOMMES SAGES »</h3>
+
+<p>Apollonius venait d’arriver dans la petite ville
+de Mespila qui avait jadis été Ninive, « brillante
+comme le soleil sur une forêt de palmiers » et il
+regardait les maisons basses construites dans les
+siècles révolus par les esclaves de Salmanazar.
+L’arc d’une coupole à demi ensevelie émergeait
+du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse
+inconnue qui avait deux cornes sur le front et un
+homme était assis parmi les mosaïques brisées.
+C’était Damis<a href="#f2" id="FNanchor_2"><sup>[2]</sup></a> celui qui allait devenir, à partir
+de cet instant, le compagnon de sa vie.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_2" id="f2">[2]</a> On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de
+Damis, son disciple. Ces récits furent recueillis au <span class="fss">II</span><sup>e</sup> siècle
+par Philostrate qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane,
+à la demande de l’impératrice lettrée Julia Domna.</p>
+</div>
+
+<p>En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien
+que l’on croise dans une rue se détourne et
+s’attache obstinément à vous en manifestant une
+inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui
+qui devait être désormais son maître et se fit
+agréer par lui comme guide pour aller jusqu’à
+Babylone.</p>
+
+<p>Il en connaissait parfaitement la route et il se
+flatta aussi de connaître les langues des peuples
+chez lesquels ils allaient passer. Apollonius sourit
+et répondit qu’il savait toutes les langues que
+parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur
+silence. Damis devait s’apercevoir un peu plus
+tard qu’Apollonius possédait en outre la connaissance
+du langage des oiseaux et qu’il savait lire
+ces grands caractères, sombres sur l’azur, que
+forment les trajectoires de leur vol.</p>
+
+<p>D’ailleurs le guide ne devait être guide que de
+la route terrestre et c’est lui qui allait être guidé
+dans le voyage spirituel. Damis était un homme
+ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si
+une troupe de mimes était passée, peut-être se
+serait-il engagé comme danseur. Ce fut un sage
+qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La
+sagesse ne fit jamais grand cas de lui. Il ne pénétra
+rien des mystères qu’il frôla. Peut-être parce
+qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des
+temples. Peut-être parce que son amour du merveilleux
+lui empêcha de comprendre la vérité,
+plus belle que les fictions.</p>
+
+<p>Les deux voyageurs virent étinceler les dômes
+en argent bleui de Babylone ; ils franchirent
+ses murailles ; ils s’entretinrent avec les mages
+et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes
+comme ils n’en avaient encore jamais vues. Les
+nuages voilaient leurs sommets, mais le déroulement
+de leurs immensités neigeuses n’impressionnait
+pas Apollonius.</p>
+
+<p>— Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il,
+elle peut s’élancer bien au-dessus des monts les
+plus élevés. Ils traversèrent l’Indus, marchèrent
+dans les pays où la monnaie est en orichalque et
+en cuivre noir et où il y a des rois revêtus de
+blanc et qui méprisent le faste. Ils rencontrèrent
+un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle
+d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots :
+Ici Alexandre s’arrêta...</p>
+
+<p>Et quand ils eurent longtemps descendu le
+Gange, quand ils eurent longtemps remonté de
+nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes,
+rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête
+bleue comme celle du paon et l’insecte avec le
+corps duquel on fait une huile inflammable, après
+avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne
+renferme une pierre précieuse, ils aperçurent au
+milieu d’une plaine une demeure de pierre qui
+avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes.
+Ils étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de
+marche du Gange<a href="#f3" id="FNanchor_3"><sup>[3]</sup></a>. Un brouillard singulier flottait
+alentour et sur les rochers qui les entouraient, il
+y avait des empreintes de visages, de barbes et
+de dos d’hommes qui paraissaient être tombés à
+la renverse. D’un puits dont le fond était d’arsenic
+rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_3" id="f3">[3]</a> Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des
+lamaseries thibétaines est à environ 18 jours de marche du
+Gange.</p>
+</div>
+
+<p>Apollonius et son compagnon eurent le sentiment
+que le chemin par lequel ils étaient arrivés avait
+disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu
+gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant
+et se déplaçait afin que le voyageur n’y put fixer
+de repère. Apollonius venait d’arriver enfin dans
+le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait
+dire plus tard :</p>
+
+<p>— J’ai vu des hommes habitant la terre et
+cependant n’y vivant pas, protégés de tous côtés
+sans avoir aucun moyen de défense, et qui pourtant
+ne possèdent que ce que tous possèdent.</p>
+
+<p>Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il
+avait une lune brillante dans l’intervalle de ses
+sourcils et il tenait à la main une baguette de
+bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius
+en langue grecque, car ceux dont il était le
+messager étaient informés de sa venue et il les
+conduisit vers la communauté des sages et vers
+leur chef, Iarchas.</p>
+
+<p>Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec
+ceux qui savent. C’est là qu’il s’instruisit dans
+la science de l’esprit, qu’il apprit les pouvoirs
+cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de
+les développer, afin de vivre dans la proximité
+des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut la mission
+qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers
+les temples des pays méditerranéens, afin de
+dématérialiser le culte, de lui rendre son ancienne
+pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du
+nom ineffable, dont la combinaison secrète confère
+à celui qui la possède un pouvoir suprême sur
+les hommes et la faculté de se faire obéir par les
+êtres invisibles.</p>
+
+<p>Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius
+avait la certitude de rester en communication avec
+eux.</p>
+
+<p>— Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non
+seulement vous m’avez frayé le chemin de la mer,
+mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du ciel.
+Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je
+n’ai pas bu en vain à la coupe de Tantale, je
+continuerai à m’entretenir avec vous comme si
+vous étiez présents.</p>
+
+<p>Les sages, au seuil de leur vallée de méditation,
+indiquèrent aux voyageurs le chemin du
+retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs
+pour la traversée de l’Inde.</p>
+
+<p>Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle
+ne se reflète pas la grande Ourse et où à midi les
+navigateurs ne projettent aucune ombre sur le
+pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites
+où les rivières charrient du cuivre, Stobera, la
+ville des Ichtyophages et le port de Balara entouré
+de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés
+dont la coquille est blanche et qui ont une
+perle à la place du cœur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c033">LA MISSION D’APOLLONIUS</h3>
+
+<p>Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une
+tâche d’ordre magique, qu’à la connaissance des
+hommes, il devait être le seul à accomplir. Peut-être
+Pythagore avant lui fut-il investi de la même
+mission et s’en acquitta-t-il au cours de ses voyages.
+Mais nous l’ignorerons toujours.</p>
+
+<p>Iarchas lui avait montré dans une cellule de
+son monastère un jeune ascète aux yeux brillants
+dont les facultés intellectuelles étaient plus extraordinaires
+que celles de tous les autres sages de
+la communauté mais qui ne parvenait pourtant à
+avoir une méditation sereine. Il se laissait aller
+parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer
+inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on
+ne pouvait l’apaiser. Apollonius avait demandé
+quel était cet ascète et la raison de sa souffrance.</p>
+
+<p>— Il souffre par une injustice commise à son
+égard dans une vie antérieure, avait répondu
+Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et le
+plus intelligent des Grecs. Or, son nom est
+oublié, sa tombe est abandonnée et Homère n’a
+pas parlé de lui en racontant l’histoire de la
+guerre de Troie.</p>
+
+<p>Cela était un exemple du danger de la connaissance.
+Apollonius aurait pu répondre :</p>
+
+<p>— Comme il faut louer la nature qui a étendu
+sur l’homme le voile de l’oubli, en même temps
+que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du
+contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière
+soi. Comme il faut plaindre celui qui est
+assez développé pour lire dans le passé mais qui
+ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une
+injustice révolue.</p>
+
+<p>Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer.
+Il ne fit du reste qu’agir selon les instructions
+qu’il avait reçues.</p>
+
+<p>Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans
+des objets, des influences spirituelles qui devaient
+agir à distance et à travers le temps. Dans des
+lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant
+déjà un magnétisme d’essence religieuse,
+il devait déposer des talismans destinés à perpétuer
+la force active qu’il y avait enclose. De même,
+il devait retrouver dans les anciens tombeaux,
+dans les cryptes consacrées, les talismans déposés
+jadis par d’autres messagers de l’esprit.</p>
+
+<p>Les sépultures des héros gardent longtemps
+parmi leurs pierres, dans les feuillages des arbres
+proches, dans l’ambiance de l’air solitaire, l’idéal
+de celui qui est devenu poussière et ossements.
+C’est pourquoi les pèlerins qui traversent
+la terre en vertu de leur fidélité à un vœu, pour
+aller se prosterner devant le monument d’un être
+vénéré rapportent toujours dans leurs mains
+vides une immatérielle richesse qu’ils sont seuls
+à voir.</p>
+
+<p>Le christianisme devait un peu plus tard restaurer
+ces pratiques de la magie antique et leur
+donner une extension immense avec le culte des
+saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a
+jamais connu le secret d’Apollonius.</p>
+
+<p>Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut
+atteint Smyrne fut de se rendre dans le territoire
+de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru sa
+célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient.
+Ils montèrent avec lui sur un navire
+qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face de
+Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils
+arrivèrent au coucher du soleil dans une baie déserte
+et Apollonius demanda à être laissé seul
+sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation,
+à l’heure qui précède le jour et où les intuitions
+des esprits des morts et des puissances plus
+élevées parviennent aux hommes assez purs pour
+les recueillir.</p>
+
+<p>C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli
+autrefois Palamède. Palamède, dont Homère
+ignora jusqu’au nom ; Palamède, le poète et le
+savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de
+l’action. Lui qui avait inventé différents modes de
+calcul, les signaux au moyen de feux et le jeu de
+dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait
+été lapidé devant Troie par ses compagnons, à
+cause d’une fausse accusation de trahison portée
+par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue ;
+que le don ailé du trouveur de science et
+de beauté fût étouffé par la jalousie et que l’injustice
+ne fût pas réparée au delà de la mort,
+c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une
+souillure sur l’histoire des hommes qui irait grandissant
+avec leur culture et qu’il appartenait à la
+main d’un sage d’effacer.</p>
+
+<p>Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit
+près des flots où l’on devait creuser. On découvrit
+une statue de la hauteur d’une coudée et qui
+était celle de Palamède. On la dressa à son
+ancienne place où Philostrate, deux siècles après,
+atteste l’avoir vue. L’image du héros méconnu,
+debout devant la mer, enseigna longtemps aux
+voyageurs curieux des monuments de la Grèce
+primitive que tôt ou tard justice est rendue à ceux
+qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence.
+Et peut-être dans une cellule de la demeure
+des hommes sages, un ascète taciturne sentit
+tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie
+une douceur d’âme qu’il n’avait jamais connue.</p>
+
+<p>Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses
+voyages dans le monde les talismans dont le rayonnement
+devait assurer la spiritualité de l’humanité ?
+Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression
+mystérieuse que l’on ressent à Pæstum où il
+séjourna, devant le temple maintenant abandonné
+de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en
+respire le silence, en touche le marbre pentélique,
+se sent obligé de regarder en lui-même et entrevoit
+au fond de son cœur un autre temple abandonné,
+devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée.
+Il en est de même aux îles de Lérins où
+Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans
+raison du reste, que ce point favorisé de la côte
+gauloise deviendrait un centre de la civilisation
+future. Là, peu après sa visite, fut fondé le monastère
+de Saint-Honorat qui a subsisté à travers
+les siècles.</p>
+
+<p>Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure
+qu’ailleurs, les pierres y ont une autre couleur et
+si l’on se penche sur le puits, on y sent frissonner
+les éternelles vérités de la vie. Est-ce par
+l’effet de la magie d’Apollonius ? Il serait bien
+puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on peut dire, c’est
+qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode
+dont la transcendance nous échappe.</p>
+
+<p>Le but avoué et plus compréhensible qu’il
+poursuivit fut d’unifier les cultes, d’expliquer les
+symboles, de montrer l’esprit derrière les images
+des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices
+et les formes extérieures pour que toute
+adoration participât de l’union platonicienne avec
+la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les
+lieux consacrés, en Syrie, en Égypte, en Espagne
+et il atteignit même le rocher de Gadès qui devait
+devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier
+morceau de continent échappé à la catastrophe
+de l’Atlantide.</p>
+
+<p>Partout il reçoit sur son passage des honneurs
+presque divins. Ses dons de clairvoyance lui font
+faire des prédictions qui sont confirmées par les
+événements et sa renommée en est sans cesse
+accrue. Il échappe sans difficulté à la persécution
+de Néron contre les philosophes et ses admirateurs
+disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le
+juger, rendre blanche, par son art magique, la
+page de son acte d’accusation. Il donne des conseils
+à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature
+d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une
+belle jeune fille incitait au plaisir son disciple
+Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang
+d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe.
+Il reconnaît aussi la personnalité d’un roi
+mort récemment et pleuré par son peuple dans un
+lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère
+d’une douceur exquise et se montrait affectueux
+jusqu’à l’attendrissement. Il rend la juste
+notion de l’amour à un riche insensé qui voulait
+épouser solennellement une statue. Il exorcise
+un démon luxurieux qui poussait un habitant de
+Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit
+quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien
+enragé, ce qui est un miracle ordinaire mais il ne
+néglige pas de courir longtemps après le chien
+enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans
+une rivière, ce qui est le signe d’une exceptionnelle
+bonté. Emprisonné par Domitien, il disparut
+subitement quand il fut rendu à la liberté, après
+le jugement qui l’absolvait, soit parce qu’il usa
+d’un prestige de suggestion collective, comme le
+pratiquent certains fakirs, soit parce que, désireux
+d’être tranquille après les émotions de ce
+jugement, il se perdit simplement dans la foule
+sans être remarqué.</p>
+
+<p>Enfin après mille prodiges naturels, aisément
+accomplis, ayant dépassé quatre-vingts ans, il
+accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et
+très grand, car tout le monde le croyait éternel.
+Mais ce prodige ne fut peut-être pas réalisé car
+Apollonius, comme tous les grands adeptes, au
+terme d’une existence, disparut sans laisser de
+trace. Le phénomène de la disparition semble lui
+avoir été particulièrement agréable et il ne manqua
+pas de le pratiquer, au moment de la mort,
+cette disparition de longue durée.</p>
+
+<p>Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison
+d’Ephèse où il vivait avec deux servantes et qu’il
+ne rentra pas. D’autres prétendent que l’évanouissement
+de sa forme physique eut lieu dans un
+temple de Dictynne où il avait voulu passer une
+nuit à méditer.</p>
+
+<p>On n’a jamais entendu parler d’un tombeau
+d’Apollonius de même que nul n’a su où était mort
+Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs
+d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui
+fit élever un temple, firent à ce sujet d’inutiles
+recherches.</p>
+
+<p>Il convient de signaler, sans y attacher d’importance,
+que, onze siècles après, vivait, en Espagne,
+un philosophe arabe nommé Artephius qui prétendait
+être Apollonius de Tyane. Cet Artephius
+habita Grenade et Cadix où Apollonius avait longtemps
+séjourné. Il jouissait d’une très grande
+autorité parmi les philosophes hermétiques de
+son temps qui venaient des pays les plus éloignés
+pour le consulter. Comme Apollonius, il professait
+la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de
+composer les talismans et la divination par les
+caractères des planètes et le chant des oiseaux.
+Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon
+prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c040">FAIBLESSE ET GRANDEUR</h3>
+
+<p>— Apollonius, interrogea Domitien quand le
+philosophe de Tyane comparut devant lui, pourquoi
+ne portez-vous pas le même vêtement que
+tout le monde et en avez-vous un particulier et
+d’une espèce bizarre ?</p>
+
+<p>Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva
+le besoin de se singulariser, d’attirer la curiosité
+sur sa personne. Plus les hommes s’élèvent haut
+et plus leur orgueil grandit et demeure puéril.</p>
+
+<p>En entrant en Mésopotamie, le percepteur des
+péages au pont de l’Euphrate lui demande ce qu’il
+apporte avec lui :</p>
+
+<p>— La continence, la justice, la bravoure, la
+patience, répond Apollonius.</p>
+
+<p>Et comme le percepteur ne songeant qu’aux
+droits d’entrée, lui dit :</p>
+
+<p>— Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves.</p>
+
+<p>Il répond :</p>
+
+<p>— Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des
+maîtresses.</p>
+
+<p>Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire
+du roi, qu’il va visiter, selon sa coutume,
+lui demande quels présents il apporte. Apollonius
+répond :</p>
+
+<p>— Toutes les vertus.</p>
+
+<p>— Supposez-vous qu’il ne les a pas ? dit le haut
+fonctionnaire.</p>
+
+<p>— S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir.</p>
+
+<p>Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une
+seule, ce qui est le signe d’une demi-générosité.</p>
+
+<p>Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par
+clairvoyance l’assassinat de Domitien à Rome, il
+s’écrie, plein de joie : Frappe le tyran, frappe
+donc ! comme pour stimuler le lointain meurtrier,
+ce qui montre qu’il ne professait pas le pardon
+de toutes les offenses.</p>
+
+<p>Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible
+qu’un certain nombre n’aient pas été accomplis
+pour éblouir son entourage, gagner une célébrité
+plus grande. Il se servit pour son usage
+personnel de sa connaissance des lois physiques,
+ignorées encore par les hommes de son temps.
+Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité,
+l’amour de soi-même vous tire en bas et vous
+fait redescendre.</p>
+
+<p>Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement
+n’atteignent pas un désintéressement
+total. Engagé sur un certain sentier qui va vers
+les cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard
+en arrière et une seule pensée égoïste détruit
+le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour
+des hommes.</p>
+
+<p>Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla
+avec tant d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement
+rendu justice et a même âprement discuté la
+parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna
+autant que l’admiration. Trop de prophéties,
+même exactement réalisées, trop de tours éblouissants !
+Les esprits moyens qui font les réputations
+des grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée
+d’ennui et qu’aucun merveilleux ne
+l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop
+de sincérité pour se présenter comme un dieu, il
+faut rester dans un honnête cadre humain. Si les
+philosophes glorifièrent Apollonius, le monde chrétien
+l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques,
+durant des siècles et jusqu’à nos jours,
+firent de son nom le synonyme de charlatan et
+de faiseur de tours avec un acharnement et une
+mauvaise foi qui devraient suffire comme garants
+de sa grandeur d’âme.</p>
+
+<p>Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques,
+après l’avoir appelé « une sorte de Christ
+du paganisme » se rétracte et dit de lui :</p>
+
+<p>— Si Apollonius avait été un homme sérieux,
+nous le connaîtrions par Pline, Suetone, Aulu
+Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius
+et d’autres philosophes.</p>
+
+<p>Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu
+Gelle n’ont parlé de Jésus qu’il a pourtant considéré
+comme un homme sérieux.</p>
+
+<p>Nous pensons que c’était « un homme sérieux »
+celui qui n’entrait pas dans un temple sans prononcer
+cette prière :</p>
+
+<p>— Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne
+sente le besoin de rien !</p>
+
+<p>Car c’est une merveilleuse pierre de touche de
+la supériorité de l’homme que le mépris des richesses.</p>
+
+<p>Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité
+de l’âme mais l’enseignait avec précaution,
+semblable en cela au Bouddha, disant qu’il
+est vain de trop discuter sur cette question et sur
+la destinée de l’homme après la mort, parce qu’il
+jugeait trop décevante la part de vérité qui lui
+était connue.</p>
+
+<p>Un homme sérieux, celui qui disait :</p>
+
+<p>— Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au
+milieu des espaces éthérés, pleine de mépris pour
+le rude et triste esclavage qu’elle a souffert. Mais
+que vous importent ces choses ? Vous les connaîtrez
+quand vous ne serez plus.</p>
+
+<p>Celui pour qui la sagesse était « une sorte d’état
+permanent d’inspiration », celui qui, pour atteindre
+cet état, prescrivait la chasteté, une nourriture
+d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés
+comme le corps et comme l’âme.</p>
+
+<p>Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager
+l’essence spirituelle de son être et de la
+rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un
+grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte
+vers la perfection, distinguait dans le sourire des
+statues, l’esprit qui veille derrière la forme et
+considérait les choses matérielles, le contour des
+paysages, la couleur des fleuves et celle des
+étoiles, la terre multiforme, comme le symbole
+d’un autre monde plus pur dont ils étaient les
+reflets.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c044">LE DAÏMON</h3>
+
+<p>Nous avons presque tous, au moins une fois dans
+notre vie, durant une nuit d’insomnie ou pendant
+une maladie, entendu une voix qui ne venait de
+nulle part et qui résonnait silencieusement pour
+nous donner un conseil, sage d’ordinaire. C’est
+toujours dans la solitude et de préférence dans
+les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre
+muet.</p>
+
+<p>Quelques hommes de génie ont entendu cette
+voix auprès d’eux avec assez de netteté et de fréquence
+pour penser qu’une entité intelligente se
+penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés.</p>
+
+<p>Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le
+daïmon le plus célèbre, sur lequel se sont le plus
+longuement entretenus les philosophes, fut le daïmon
+de Socrate.</p>
+
+<p>— La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes,
+m’a accordé un don merveilleux qui ne m’a pas
+quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui
+lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que
+je vais faire et ne m’y pousse jamais.</p>
+
+<p>Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait
+à son sujet et obéissait aveuglément à ses
+indications. Ses amis avaient fini par ne plus
+guère accomplir d’action importante sans le consulter.
+Mais le daïmon avait ses sympathies et il
+restait absolument silencieux quand il n’était pas
+favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate
+n’avait pas alors la moindre possibilité de le faire
+parler.</p>
+
+<p>De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta
+à Socrate dès son enfance, et dont Apollonius
+de Tyane entendit seulement la voix après qu’il
+eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes ?</p>
+
+<p>— Il y a des puissances intermédiaires et de
+nature divine. Elles composent les songes, inspirent
+les devins, dit Apulée.</p>
+
+<p>— Ce sont des immortels inférieurs, appelés
+dieux de deuxième rang, placés entre la terre et
+le ciel, dit Maxime de Tyr.</p>
+
+<p>Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de
+nous, reçoit l’homme à sa naissance, le suit dans
+sa vie et après la mort. C’est ce qu’il appelle « le
+démon qui nous a reçus en partage ». (Phoedre).
+Il serait analogue alors à l’ange gardien des chrétiens.</p>
+
+<p>Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure
+de l’esprit de l’homme, celle qui est séparée
+de l’élément humain et susceptible de se confondre
+par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait
+alors sous certaines conditions communiquer
+à un organisme purifié soit la vision des choses
+passées dont le tableau lui serait accessible, soit
+la partie des choses futures dont les causes sont
+générées et dont les effets seraient par conséquent
+prévisibles.</p>
+
+<p>Mais que le daïmon ait eu des préférences
+parmi les amis de Socrate, qu’il ait fait un choix,
+semblerait indiquer que c’est une intelligence
+différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite,
+Socrate a souvent dit que la voix intérieure qui
+l’avait souvent détourné d’accomplir une action
+ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre.
+Or, c’est une règle parmi les adeptes de ne
+donner que des avis négatifs, car celui qui incite
+quelqu’un à faire une chose, non seulement prend
+sur lui la charge des conséquences mais prive
+celui qu’il conseille du mérite de l’action.</p>
+
+<p>Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de
+l’homme et le type le plus élevé de la hiérarchie
+des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de ses
+intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons
+de la beauté, idéal sans forme, mais réel pourtant
+sur un autre mode d’existence. Cet idéal était le
+daïmon dont la réalité était d’autant plus grande
+que celui qui le créait s’en faisait une idée plus
+forte. Le daïmon de chacun était proportionné à
+la foi qu’il avait en lui.</p>
+
+<p>Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans
+la connaissance de la magie pourrait donner sous
+certaines conditions une apparence de forme à
+une créature d’une idéale beauté, enfantée par son
+propre idéal.</p>
+
+<p>Pour s’abreuver à la perfection de cet être,
+être inondé de son rayonnement il y aurait alors
+deux moyens : Le réaliser sur le plan terrestre en
+lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son
+domaine subtil en se dépouillant de sa forme par
+la transformation de l’extase.</p>
+
+<p>Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques
+de l’école néo-platonicienne ont utilisé le deuxième
+moyen. Ils ont poursuivi la beauté de l’âme, la
+rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et
+grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique
+ils sont parvenus quelquefois à l’atteindre.</p>
+
+<p>Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un
+étonnant secret ont employé le premier moyen et
+ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils
+avaient pu rendre visible pour leurs yeux
+d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à personne et
+ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent
+pour des insensés, furent enfermés ou brûlés. Et
+il y en eut aussi dont l’âme était impure et qui
+enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés
+par des monstres à leur ressemblance. Le
+moyen âge durant lequel on se transmettait encore
+des méthodes de magie qui appartenaient à l’antiquité
+est plein de l’histoire de possédés, tourmentés
+par leurs propres démons qui, une fois créés ne
+veulent plus mourir et s’attachent à leur créateur.</p>
+
+<p>Nous ne saurons jamais de quelle essence était
+le daïmon d’Apollonius, si l’être qui le conseillait,
+empruntait une forme, chaste comme lui-même et
+belle comme les statues des Dieux qu’il aimait
+contempler, ou si la voix provenait d’un maître
+lointain désireux de voir son disciple accomplir
+la mission qu’il lui avait confiée.</p>
+
+<p>— Je continuerai à m’entretenir avec vous
+comme si vous étiez présents, dit Apollonius en
+quittant ses maîtres hindous.</p>
+
+<p>Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance,
+reçut-il par une divine suggestion l’influx de leurs
+bonnes pensées ? Celui auquel il a donné le nom
+d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable,
+à l’illuminé errant, la consolation d’un
+appui lointain. Même dans la plus obscure prison
+de Domitien, il y avait une heure où une certaine
+fluidité de l’air annonçait le crépuscule de l’aurore.
+Le monde était plus silencieux, les murailles
+devenaient plus légères, l’esprit retrouvait sa
+propre nature et la voix se faisait entendre :</p>
+
+<p>— Les plus grands sont ceux qui ne trouvent
+jamais leur place dans un temps qui n’est pas à
+leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout
+pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné
+ou crucifié pour ce bien. Mais ne fais pas
+comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier
+l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus
+sera tombée comme une flamme vivante au fond
+du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras
+calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les
+hommes pieux, pendant des siècles, parleront de
+toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur
+d’ours, sans savoir que votre tâche était commune
+et que vous variez à peine sur les moyens de la
+réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la région où
+il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est
+de peu d’importance. Tu sauras que l’hommage
+qui va à ton frère t’atteint indirectement et tu
+retrouveras un peu de tes traits sur les innombrables
+croix qui sont dressées pour lui sur la
+terre. Et il te faudra aussi partager sa peine qui
+est immense. Il a été mille fois plus incompris que
+toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir
+à ses côtés, quand les jours en seront marqués
+sur le livre sans caractères. Ce sera peut-être son
+tour de parler aux rois et le tien d’instruire de pauvres
+pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de
+cette gloire que tu as désirée et seulement alors tu
+apprendras le goût du fiel qu’elle laisse aux lèvres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c049">LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS</h2>
+
+<h3 class="nobreak" id="c051">LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS</h3>
+
+<p>Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit
+éclore la vérité cathare<a href="#f4" id="FNanchor_4"><sup>[4]</sup></a> ? Un instructeur apporta-t-il
+d’Orient les éternelles vérités aux hommes
+albigeois et toulousains ? Est-ce celui qu’un paysan
+de Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un
+soir qu’il regagnait sa ferme, celui qui avait,
+d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de
+l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive,
+un visage de Maure et une lumière bleuâtre
+autour des cheveux. Est-ce ce Pierre, disciple
+d’Abélard qui commença à enseigner au douzième
+siècle ? Est-ce un de ces prêcheurs anonymes
+qui s’arrêtaient dans les carrefours des bourgades
+pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté
+qui faisait leur malheur apparent était le
+gage d’une immense béatitude après la mort ?</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_4" id="f4">[4]</a> L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec,
+cathari devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être
+le nom que les membres de la secte se sont primitivement donnés.
+Prononcé Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères,
+petite ville près de Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et
+de même que le mot Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques
+du Midi.</p>
+</div>
+
+<p>Le véritable initié, le grand propagateur du
+catharisme serait-il ce Nicetas, ce mystique
+bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi
+de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les
+bases d’une église nouvelle et confia à certains
+hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le livre où
+était résumée la doctrine spirituelle ? On ne sait
+rien de lui, sauf la grande impression que laissa
+son passage et l’extension du mouvement cathare
+qui suivit son départ pour la Sicile<a href="#f5" id="FNanchor_5"><sup>[5]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_5" id="f5">[5]</a> Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de
+Nicetas que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine
+avait tant de rapports avec le catharisme. Frédéric II,
+protecteur des hérétiques y fut dit-on initié. Un des maîtres de
+ce groupe fut Guido Cavalcanti, ami et initiateur du Dante.</p>
+</div>
+
+<p>Les plus grands maîtres demeurent cachés et
+l’on ne retrouve avec certitude à l’origine des Albigeois
+aucun personnage sublime jouant le rôle
+d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive
+de la vérité, les doctrines hérétiques venues
+d’Orient traversèrent-elles l’Europe pour envahir
+la France et s’étendre jusqu’en Allemagne,
+comme les pollens de l’arbre que le vent transporte
+au loin et qui germent partout où il y a une
+terre propice.</p>
+
+<p>En Grèce, le moine Niphon, homme plein de
+sagesse et de vertu est condamné à perdre sa
+barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un supplice
+bien doux et un peu singulier. On l’enferme
+aussi. Mais il est délivré par un autre patriarche.
+Sa barbe repousse et ses prédications ardentes lui
+suscitent des disciples qui partent à travers le
+monde pour répandre sa parole.</p>
+
+<p>Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite
+le château de Monteforte, forme avec un mystique
+appelé Girard, une communauté où l’on
+essaie de mener la vie parfaite. Tous les hommes
+y sont égaux et les biens de l’un appartiennent à
+l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne
+convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne
+boit pas de vin dont la vapeur obscurcit la présence
+de l’esprit. La vie est une sorte de pénitence
+et si l’on ne veut pas rentrer éternellement
+dans de nouveaux corps, se réincarner sans fin,
+il faut arriver au détachement de toutes choses
+qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit,
+mais seulement lorsqu’on a atteint un certain
+degré de perfection, se garder du mariage et de
+l’acte par lequel se perpétue la vie.</p>
+
+<p>L’archevêque de Milan dirigea une expédition
+contre le château de Monteforte. Il s’empara des
+hérétiques et les fit tous brûler. L’historien de
+ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la
+vie sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.</p>
+
+<p>Et alors se vérifièrent les paroles que Girard
+avait dites avant de mourir :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit
+visite. J’ai une grande famille sur la terre
+et elle comprend un grand nombre d’hommes
+qu’il éclaire, certains jours et à certaines heures
+et auxquels il donne l’illumination.</p>
+
+<p>On vit de toutes parts cette illumination se
+manifester.</p>
+
+<p>Une femme inconnue arrive à Orléans et après
+l’avoir écoutée, tous les chanoines de l’église
+collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques.
+Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens
+d’une nouvelle église où l’on enseigne que Jéhovah,
+le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais qui
+après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa
+que de châtier, une église où l’on rejette le
+baptême et où l’on n’obtient la rémission des
+péchés que par la perfection de la vie.</p>
+
+<p>Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont
+saisis dans une maison d’Orléans où ils étaient
+réunis. On les entraîne dans une église où Guarin,
+évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on
+dresse leur bûcher en dehors de la ville. La reine
+Constance attend la sortie des condamnés devant
+le portail de l’église et elle tient personnellement
+à crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne
+parce qu’il avait été auparavant son confesseur
+et lui avait fait courir le risque d’ouïr quelque
+fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne
+préféra abjurer ses erreurs que de mourir par le
+bûcher, sans indiquer le nombre de ceux qui
+préférèrent mourir que d’abjurer.</p>
+
+<p>L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants
+autant que les raisonnables. Un jour que
+le breton Eon de Loudéac écoutait la messe dans
+une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait
+avait une voix retentissante et cette voix réveilla
+Eon en prononçant la phrase de la liturgie : <i lang="la">Per
+eum qui venturus est judicare vivos et mortuos.</i>
+Eon crut entendre prononcer son nom dans ces
+syllabes : <i lang="la">Per eum !</i> C’était Dieu qui le conviait
+à être juge des vivants et des morts, à reconnaître
+les purs et les impurs. Il sortit précipitamment
+de l’église. Sa mission commençait.</p>
+
+<p>Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des
+prélats, la dureté des puissants. Tous ceux qui
+possédaient étaient les morts. Lui, Eon, conférait
+la vie par l’imposition des mains. Il jugeait,
+comme Dieu le lui avait prescrit, en s’adressant à
+lui directement. Il exposait les doctrines cathares
+qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui
+et sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie
+pleine d’allégresse le rendait populaire dans tous
+les lieux où il passait. Des disciples se groupèrent
+autour de lui et leur nombre alla grandissant.
+Eon après avoir parcouru la Bretagne descendit
+vers le midi. Il campait avec sa troupe dans les
+landes et les forêts. Il avait organisé une Église
+de prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et
+allaient, presque nus, suivis d’une immense cohorte
+de fidèles.</p>
+
+<p>L’archevêque de Reims parvint à disperser le
+flot menaçant de ces hommes purs. Le pape
+Eugène III vint présider en personne le concile
+qui jugea Eon. Mais à toutes les interrogations
+Eon se contenta d’affirmer qu’il était celui qui
+devait juger les vivants et les morts à cause d’un
+ordre de Dieu.</p>
+
+<p>Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle
+aux pêcheurs, comme Jésus. Il enthousiasme les
+populations du Nord en proclamant que les sacrements
+sont inutiles et que les femmes doivent être
+mises en commun à cause de la vanité du plaisir
+qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre
+la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses
+disciples. Il revient à ce goût des richesses qu’il
+avait commencé par proscrire. Cet ancien apôtre
+de la simplicité, se revêt d’un habit de prince,
+entoure ses cheveux de bandelettes d’or, et un
+jour, devant une statue il se fiance à la Vierge
+Marie.</p>
+
+<p>Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne
+et de Toulouse que s’opère la révolution mystique.
+Il y a Pons dans le Périgord, Henri à Toulouse,
+Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des
+lettrés et des philosophes qui expliquent par écrit
+la sagesse du catharisme. Le dogme romain avait
+fermé ses portes de fer et élevé les murailles de
+ses principes à jamais immuables. Avec la philosophie
+cathare, beaucoup d’esprits accueillirent
+la possibilité de voir s’ouvrir par la libre recherche
+le sens spirituel des Ecritures et de résoudre
+les problèmes métaphysiques qui ont de tout temps
+hanté les intelligents. Les autres, ceux qui ne
+lisaient pas de livres, mais qui regardaient et
+s’indignaient du faste et de l’immoralité des
+évêques, écoutèrent les ascètes des carrefours
+parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles
+des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient
+dans leurs paroles la pure doctrine du maître
+Jésus.</p>
+
+<p>Ce que l’église appela « l’abominable lèpre
+épidémique du midi » se manifesta comme une
+épidémie de désintéressement, une communication
+de bonté, une chaîne de sacrifice.</p>
+
+<p>Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la
+nuit parce qu’il ne peut plus supporter l’idée de
+sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui
+n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne
+fallait pas perdre une minute et il lui obéit scrupuleusement.
+Il charge ses meubles précieux sur
+ses épaules et il les transporte dans la rue afin
+que chacun puisse prendre ce qui lui convient.
+Comme la nuit est obscure il allume deux chandeliers
+devant sa porte pour faciliter le choix du
+passant et comme la rue est déserte, il s’empare
+d’une trompette et il en joue pour qu’on sache
+que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte
+de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire
+sa pauvreté rédemptrice.</p>
+
+<p>A Lavaur, un homme bègue se force à parler
+et devient éloquent par le désir d’apprendre à
+ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de
+douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin
+dans de nouveaux corps d’hommes si on n’échappe
+pas à cette inexorable roue en devenant parfait
+dans une vie.</p>
+
+<p>A Montauban, un certain Querigut scandalise
+la ville en abandonnant une épouse qu’il aimait
+pourtant avec tendresse et en la laissant à un
+autre homme dont elle était aimée. Il se retire
+sur une colline du voisinage hantée par les loups,
+il se nourrit de fruits et de racines, dort avec
+joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné
+par le compagnonnage des loups, plus le corps
+souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe de
+l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.</p>
+
+<p>Le renoncement bouddhiste devient une loi
+morale qui se répand avec une étonnante rapidité.
+De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence,
+dans l’âpre Languedoc, sous les marronniers de
+l’Albigeois, et les landes du Lauragais, les routes
+sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui
+sont avides de faire savoir à leurs frères ce que
+l’esprit leur a révélé. Et ce sont toujours des
+humbles qui sont inspirés. L’esprit est écarté par
+le magnétisme que dégage l’or des églises. Au
+contraire, il entre volontiers dans une cabane
+solitaire sur une hauteur, dans la petite maison
+d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou
+dans un monastère paisible sur les bords de
+l’Ariège où de la Garonne. Dans l’allée des peupliers,
+le cloître de pierre où tournent une centaine
+d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois
+avec une force si communicative qu’il fait clore
+la porte, laisser le jardin et la chapelle à l’abandon
+et il change ces copistes de manuscrits, ces
+enlumineurs de missels en prophètes errants de la
+nouvelle hérésie.</p>
+
+<p>A la fin du <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle cette parole des Pélagiens :
+Christ n’a rien eu de plus que moi, je puis
+me diviniser par la vertu... apparaît comme essentielle
+à la plupart des hommes du midi. De
+plus en plus étrangers au Dieu des églises, le
+Dieu qui avait des images trop dorées dans des
+châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats
+et des seigneurs impitoyables, ils honorent le
+Dieu intérieur dont la lumière est d’autant plus
+visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus
+remplie d’amour pour leurs semblables.</p>
+
+<p>Crime du désintéressement et de l’amour ! Il ne
+peut pas y en avoir de plus grand aux yeux des
+hommes égoïstes. La haine que suscite la supériorité
+morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne
+avec sa hiérarchie sacerdotale, ses confréries
+de moines richement dotées, ses puissantes
+abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares
+de donner l’exemple d’un ascétisme plus grand
+que le sien. Il n’y a pas de tragédie plus cruelle
+dans l’histoire que celle de l’anéantissement presque
+total de la race méridionale par le roi de
+France et par le pape, par les barons du Nord et
+par l’Église de Jésus<a href="#f6" id="FNanchor_6"><sup>[6]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_6" id="f6">[6]</a> Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité
+de la France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée
+d’unité fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La
+guerre des Albigeois semble avoir servi la future unité de la
+France. Aussi elle ne soulève qu’une incomplète indignation
+chez ceux qui la racontent. Elle est partout résumée hâtivement.
+On veut l’oublier. Elle est gênante. Michelet lui-même, apôtre
+du droit, ne peut s’empêcher de laisser percer le mépris qu’a
+toujours inspiré et qu’inspire encore à l’homme du nord « les
+mangeurs d’ail, d’huile et de figues ».</p>
+</div>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c060">LA CROISADE</h3>
+
+<p>En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de
+Provence et des tours de Fréjus, jusqu’aux pins
+maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne savante
+des arabes, le plus civilisé de la terre. La
+lumière d’Athènes et d’Alexandrie l’éclairait encore
+d’un rayon qui ne voulait pas s’éteindre. Les thermes
+et les arcs de triomphe des empereurs
+n’étaient pas tombés en ruine dans ses cités et il
+n’y avait pas une colline sur laquelle ne se dressât,
+entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un
+marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé
+traduire en latin à Grenade, étaient la nourriture
+de ses lettrés. Les villes avaient des libertés municipales
+ignorées par les villes du nord. A Toulouse
+le pouvoir des Capitouls élus par le peuple
+tempérait celui des comtes. L’immense littérature
+des troubadours fleurissait jusque dans les villages
+perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins
+avaient laissé en s’en allant des théorbes qui
+venaient de Damas et sur lesquelles on faisait résonner
+la musique de l’Orient.</p>
+
+<p>Mais les hommes du midi semblaient alors aux
+hommes du nord, ce qu’ils leur paraissent encore
+aujourd’hui : une race bavarde, vaine et oisive.
+Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux
+et leur mysticisme ne pouvait être qu’hérétique.
+Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux
+plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était
+plus grande, elle se traduisait dans les vers satyriques
+des poètes, dans les prédications des
+moines prêcheurs, dans les mouvements populaires
+si audacieux, si irrespectueux qu’on put voir saint
+Bernard, après une tournée triomphale dans la
+France, hué par la foule toulousaine. Les croisés
+qui revenaient de Constantinople et de la Palestine
+et qui pour rentrer chez eux débarquaient à Fréjus
+et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver
+une étrange ressemblance entre les méridionaux
+bruns et maigres, aux os trop saillants, aux faces
+trop longues et ces infidèles qu’ils avaient combattus
+avec une si pieuse ardeur et une si grande
+soif de pillage.</p>
+
+<p>C’est vrai, les seigneurs de Provence et de
+Gascogne avaient été leurs compagnons. Mais en
+remontant le Rhône pour gagner les forêts d’Armorique
+ou les landes de Flandres, ils voyaient
+des villes trop claires, dont les architectures différaient
+des leurs, des villes qui ressemblaient de
+loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant
+lesquelles tant de chevaliers avides de richesses
+étaient tombés pour un butin insuffisant. Ils
+voyaient les restes détestables de l’invasion Sarrasine.
+C’était non loin de Saint-Tropez la masse
+du château Fraxinet d’où les infidèles avaient
+commandé si longtemps la côte méditerranéenne,
+les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées,
+l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble
+et ces tours octogones sur les hauteurs, gardiennes
+de passages et de carrefours qui attestaient
+le séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes
+des femmes étaient trop voyantes et avaient quelque
+chose d’oriental et d’impudique. La langue
+avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient
+un grand nombre de juifs et non seulement
+ceux-ci exerçaient librement leur religion
+maudite, mais ils avaient des commerces prospères,
+professaient les lettres et la médecine, étaient
+honorés par une noblesse insouciante.</p>
+
+<p>Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III
+les moines de Citeaux se répandirent dans toute
+la France pour prêcher la guerre d’extermination
+contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre
+le midi tout entier, ils trouvèrent un terrain préparé.
+L’opération était mille fois plus avantageuse
+que celle qu’on avait tentée en passant les mers
+sous le prétexte de délivrer le tombeau du Christ.
+On avait les mêmes avantages spirituels assurés
+par l’Église, la rédemption des péchés et même la
+vie éternelle et les avantages matériels étaient
+immédiats et connus. On savait les richesses des
+châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du
+vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que
+d’envahir cette terre ocrée comme un paysage de
+Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc
+turbulents et révoltés, de posséder, au milieu
+d’étoffes mauresques, leurs épouses perverses
+comme les filles de satan.</p>
+
+<p>Trois figures terribles dominent le grand massacre
+Albigeois. Pour que ce massacre ait été
+possible, il a fallu que dans le même temps un
+extraordinaire génie de violence, d’organisation et
+d’hypocrisie s’incarnât dans trois hommes, également
+dépourvus de pitié et peut-être également
+sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour
+de l’Église.</p>
+
+<p>Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui
+décida la croisade avec une volonté obstinée.
+L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut
+qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes
+à glorifier le génie de ce pape. Les grands hommes
+de l’histoire sont ceux qui font quelque chose, qui
+exercent vers un but une puissante volonté. On
+ne se préoccupe pas après eux si le but fut sublime
+ou néfaste et la réussite donne la mesure
+du génie.</p>
+
+<p>A peine élu pape, Innocent III commence à
+parler dans tous ses discours « d’exterminer les
+impies ». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il
+l’a pleinement réalisée. Il pense avec une puissante
+conviction que tout homme qui essaye de se
+faire de Dieu une opinion personnelle en désaccord
+avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement
+brûlé.</p>
+
+<p>Il va même plus loin. Il estime que l’on doit
+déterrer les cadavres des morts hérétiques, dont
+on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur ôter
+une paix à laquelle ils n’ont pas droit. « En 1206,
+il excommunie un abbé de Faenza qui se refusait
+à laisser déterrer les restes d’un hérétique déposés
+dans le cimetière abbatial<a href="#f7" id="FNanchor_7"><sup>[7]</sup></a> ». « Il faut que
+l’habile investigation des catholiques, dit-il, révèle
+le crime de ceux qui ont feint de mener une vie
+chrétienne pour égarer l’opinion ».</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_7" id="f7">[7]</a> Luchaire, Innocent III.</p>
+</div>
+
+<p>Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe,
+il assure que « la sentence divine punit les
+pères jusque dans les fils et que les lois canoniques
+sanctionnent cette disposition. »</p>
+
+<p>Il est très bien renseigné sur la pureté des
+mœurs des Albigeois et des Cathares, et cependant
+il les traite de « sectes lascives qui, bouillant
+d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des
+voluptés de la chair. » Il exhorte sans scrupule
+ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par
+des promesses qui ne seront pas tenues car pour
+une aussi juste cause que la destruction d’un peuple,
+tous les moyens lui paraissent bons.</p>
+
+<p>Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de
+fer qui doit servir sa fureur apostolique.</p>
+
+<p>Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et
+pauvre. Il est sexagénaire quand commence la
+croisade et dépouillé du désir des femmes qui
+peut inciter un chef à l’indulgence quand on va
+massacrer les habitants d’une ville. Ses mœurs
+sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas
+à apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs.
+Il est étonnamment myope. Quand il se bat, il ne
+voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne des coups
+d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite
+avec ses chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses
+paupières sont toujours fermées et on l’a appelé le
+chevalier sans yeux. Peut-être une partie de sa
+cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les
+expressions de désespoir sur le visage de ses
+victimes. Il obéit en aveugle aux ordres du pape.
+Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il
+est prodigue avec le clergé. Il ne voit pas plus
+loin que son nez, mais il a le don de voir les
+richesses à travers les murailles et quand il a traversé
+une ville il sait quel habitant il doit accuser
+d’hérésie pour confisquer ses biens à son profit.
+Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps.
+Il est comme possédé par une folie destructrice,
+une passion froide de raser des châteaux, de faire
+périr des prisonniers, de promener la dévastation.
+Pendant les dix années que dure la guerre on ne
+peut rapporter de lui un trait de pitié. Il est
+dévoré par la haine du pays qu’il conquiert et dont
+on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les siens.
+Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne
+ses blessés qu’il aurait pu emmener avec lui. Il
+est impitoyable pour les faibles et il se prosterne
+devant les puissants. Il est le valet des évêques,
+l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique.
+Rien n’exprime davantage le mal que la
+face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de
+Montfort ressemble au lion. Il a le courage que
+donne la certitude d’être le plus fort. Il est le
+symbole du mal incarné dans l’homme et ce mal
+s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il
+a mis sur son visage le masque de l’archange
+saint Michel<a href="#f8" id="FNanchor_8"><sup>[8]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_8" id="f8">[8]</a> Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle : « de
+son courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance
+en Dieu. » Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté
+par tous les chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au
+péril de sa vie, plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et
+M. Achille Luchaire dit en parlant de lui : « Un diplomate plein
+de ressources, un organisateur habile des pays conquis ».</p>
+</div>
+
+<p>Un grand saint lève une croix derrière le front
+de Montfort pour lui faire une sorte d’auréole et
+lui permet de puiser à une source idéale cette
+exceptionnelle puissance de détruire les villes, de
+faire périr des hommes. Ce saint est l’espagnol
+Dominique de Guzman. Il est pour le domaine
+spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour
+la chair. Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus
+de résistance que les murailles de Carcassonne
+ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de
+l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les
+pensées de pureté qui montent plus haut que les
+tours, les rêves divins plus légers que les nuages.
+Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois,
+il s’en va nu pieds, en demandant son pain
+sur les routes méridionales, avide de parler et de
+convertir. Sa foi est aussi absolue, son désintéressement
+aussi parfait que ceux de ses ennemis.
+Mais il ne sait pas mendier. Il le fait avec orgueil
+et il a envie de frapper de son bâton celui qui a
+rempli sa besace généreusement mais qui est
+demeuré muet quand il a parlé de la sainte Église.
+Ceux qu’il rencontre en cheminant ont des crânes
+aussi durs que son crâne espagnol et dans sa rage
+de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre
+terrible, l’Ordre qui convertira un peu plus tard
+par la force. Le son de sa voix est rauque et il
+n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce
+côté des Pyrénées, la voix est chantante et
+l’homme du midi reconnaît sa race à une lumière
+de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas.
+Il est incapable de gagner les cœurs. Il ne se
+retrouve avec les siens que parmi les barons du
+nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre
+conseil de lui. Le mystique suit le guerrier.
+Il n’a jamais un mot de clémence. Il n’intervient
+jamais en faveur de femmes ou d’enfants d’hérétiques
+que l’on va massacrer devant lui et il assiste
+à toutes les tueries. D’ailleurs il regarde les maux
+de la croisade comme le juste châtiment de fautes
+qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait
+dit à la foule :</p>
+
+<p>— Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton.
+Voici que nous exciterons contre vous les princes
+et les prélats. Les tours seront détruites, les
+murailles renversées et vous serez réduits en
+servitude.</p>
+
+<p>Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les
+demeures que Montfort lui donne et qui sont
+volées aux seigneurs du midi, pour en faire les
+monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant
+la nuit d’une façon miraculeuse sur le domaine
+de Prouille lui indique que là Dieu veut voir s’élever
+l’école des convertisseurs qui doit porter son
+nom et il n’hésite pas à faire déposséder Guilhem
+de Prouille de son bien héréditaire. Ses disciples
+après lui glorifient le saint et s’enorgueillissent
+du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu
+ait envoyé un globe de feu pour désigner le lieu
+d’une rapine.</p>
+
+<p>Le sens de sa vie est indiqué par un autre
+miracle qui eut lieu à Toulouse en 1234, le jour de
+sa canonisation. L’évêque Raymond venait de célébrer
+cette canonisation par une messe, dans le
+couvent des Dominicains. Comme il se rendait au
+réfectoire pour achever la fête religieuse par un
+repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique
+de Toulouse était en train de mourir dans la
+rue de l’Olmet sec et qu’elle attendait l’évêque
+Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt
+il se précipite avec des soldats. Les parents
+de la mourante crient : Voici l’évêque ! La femme
+trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare et,
+avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond,
+elle répond à toutes ses questions, lui donne les
+noms des croyants qu’elle connaît. L’évêque et
+les Dominicains la font condamner avec rapidité
+et ils ont le temps de la voir brûler sur la place
+voisine sans que le repas ait subi un retard exagéré.
+Mais une méprise si heureuse, un bûcher si
+vite allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique.
+Les moines rentrent au réfectoire en
+chantant des cantiques et ils célèbrent par un
+appétit inaccoutumé le miracle qui marque la
+canonisation du saint.</p>
+
+<p>On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de
+la croisade Albigeoise. Je la résume rapidement.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le Catharisme venait de se répandre avec une
+extraordinaire rapidité dans le midi de la France.
+C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur qui s’emparait
+des âmes et il faisait courir le plus grand
+danger à l’église matérialiste du pape. Innocent
+III le comprit et il dépêcha dans le midi de la
+France plusieurs légats apostoliques. Ces légats
+se rendirent à Toulouse qui était la capitale du
+Catharisme.</p>
+
+<p>Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant
+qui ferait pleurer le midi et l’épouvanterait.</p>
+
+<p>Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur,
+un vénérable vieillard appelé Pierre Maurand qui
+avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez lui
+des réunions nocturnes où il prêchait la religion
+nouvelle. On le comparait à saint Jean à cause de
+ses yeux illuminés. Il était capitoul et sa fortune
+était une des plus grandes de Toulouse. Les légats
+le firent comparaître solennellement devant le
+peuple, l’interrogèrent, le convainquirent d’hérésie
+et le condamnèrent à mort. La force d’un
+martyr n’était pas en lui. Il eut peur de la mort,
+plus dure à un riche vieillard qu’à un autre homme
+et il promit de rentrer dans l’église romaine. Mais
+on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu,
+à pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin
+entre l’évêque de Toulouse et un des légats qui le
+fouettaient de verges à tour de bras. Là, il demanda
+pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner
+à avoir ses châteaux détruits, ses biens confisqués.
+Il devait partir pour la Terre sainte et durant
+trois années se consacrer à secourir les pauvres
+de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour
+qu’aucun habitant de Toulouse n’ignorât son abjuration,
+il devait pendant quarante jours visiter en
+se flagellant toutes les églises de Toulouse.</p>
+
+<p>Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts
+ans, se fouetta et erra nu dans les rues pendant
+les quarante jours prescrits. Il partit, traversa la
+mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir
+sur des sujets mystiques avec le soufi
+persan Farid Uddin, il séjourna à Tripoli, connut
+le philosophe Maïmonide, passa trois années à
+Jérusalem et put rentrer à Toulouse où ses amis
+ne pensaient plus le revoir. Sa carrière n’était
+pas finie. Elle commençait presque. Symbole de
+la race tenace des hommes de Toulouse, il recommença
+à prêcher secrètement et il fut chaque trois
+ans et à cinq reprises élu consul de la ville par
+ses compatriotes désireux d’honorer en lui la
+résistance nationale au pape étranger. On s’était
+tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait
+le frapper qu’il passa longtemps pour s’être
+réfugié dans les forêts de Comminges et un siècle
+et demi après les gens des faubourgs prétendirent
+avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts
+de Toulouse, pour en examiner la solidité<a href="#f9" id="FNanchor_9"><sup>[9]</sup></a>,
+appuyé sur son bâton et très droit, comme jadis.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_9" id="f9">[9]</a> Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques
+historiens ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent
+après son voyage en Palestine étaient ses fils.</p>
+</div>
+
+<p>Le midi avait été terrifié par la condamnation
+de Pierre Maurand. Le pape qui osait toucher à
+un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne pouvait
+être que le pape du mal. Le Catharisme grandit :
+Les églises furent abandonnées. Une nouvelle
+église spirituelle sans monuments, sans hiérarchie
+et sans costumes d’apparat se créa secrètement.
+La voix de l’espagnol Dominique retentit inutilement
+sur le parvis des cathédrales.</p>
+
+<p>Le légat Pierre de Castelnau repartit vers
+Rome découragé. C’était un ancien abbé de Maguelonne.
+Le jour où il avait été promu au titre
+de légat par le pape, il avait été atteint comme
+par une flèche, d’une sorte de folie d’orgueil. Il
+avait fait habiller ses gardes de rouge et il marchait
+revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique,
+chamarré d’or. Il venait d’excommunier Raymond
+VI, comte de Toulouse. Il avait fait réunir
+les capitouls, les notables et le peuple et il avait
+repris en s’adressant au comte les termes d’une
+lettre d’Innocent III.</p>
+
+<p>— Homme pestilent ! Tremble, pervers ! Tu es
+comme les corbeaux qui vivent de cadavres.
+Impie, cruel et barbare tyran ! n’es-tu pas confus
+de protéger les hérétiques ?</p>
+
+<p>Il avait menacé Toulouse de la destruction, et
+il avait assuré que par ses soins personnels on
+labourerait bientôt là où s’élevaient les tours de
+ses remparts.</p>
+
+<p>Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu
+avait vivement ressenti l’injure faite à la cité. Il
+résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le suivit
+jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause
+de l’éclat des costumes de sa suite. Près de Fourques,
+à la nuit tombante, comme Pierre de Castelnau
+s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain
+s’élança sur lui et lui porta un coup de lance
+dont il mourut. Il put s’enfuir jusqu’à Beaucaire
+et regagner Toulouse où nul ne le punit de son
+acte.</p>
+
+<p>Le pape Innocent III, dit « la chanson de la
+Croisade » en apprenant la mort de son légat « de
+l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à
+sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle ».
+Il ne devait pas s’en tenir là. Il envoya
+des messages à tous les rois chrétiens. Toutes
+les chaires romaines fulminèrent de malédictions.
+La croisade contre les hérétiques Albigeois fut
+prêchée avec la promesse des riches cités du
+Languedoc à piller. La noblesse de France à la
+tête de routiers allemands s’apprêta à descendre
+vers le midi par le Rhône, par le Velay et par
+l’Agenois.</p>
+
+<p>Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI,
+le plus puissant seigneur d’occident après le roi
+de France avait réuni ses armées et s’était entendu
+avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers,
+la victoire lui serait peut-être restée. Mais il
+était possédé par l’amour des femmes plus que
+par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il
+excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait
+à le tromper avec ses maîtresses. Il venait
+de se marier pour la cinquième fois avec la belle
+Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son
+père avait été obligé de tenir captive dans une
+tour parce qu’elle ne pouvait voir un homme
+sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la
+possession d’une aussi ardente créature. Albigeois
+de cœur, il commençait à s’habituer aux excommunications.
+Mais il craignait une lutte ouverte
+avec l’église. Peut-être avait-il ce goût de se
+trahir soi-même que l’on rencontre chez certains
+hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs
+on ne peut rien attendre de grand de quelqu’un
+qui a les yeux chassieux, les mains trop grasses
+et molles et toujours un peu humides. Il fit sa
+soumission au pape. Il fut assez misérable pour
+guider l’armée des croisés dans les plaines du
+midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous
+sa protection.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient
+enfermées les populations des campagnes fuyant
+devant les envahisseurs. La ville contenait avec
+tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante
+mille personnes. Un grand nombre n’avait pas
+participé à l’hérésie et étaient d’excellents chrétiens.
+C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion
+de Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés
+entre ses papes, un des plus sauvages massacres
+de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si habilement
+contée aux enfants par les historiens officiels,
+mentionne à peine, en passant, la prise de Béziers
+et semble la considérer comme un événement sans
+importance.</p>
+
+<p>Les portes furent forcées le premier jour par
+l’avant-garde des Ribauds. On appelait ainsi des
+bandes de brigands qui accompagnaient les armées
+pour profiter des pillages et détrousser les morts.
+Les croisés s’élancèrent derrière eux. La veille
+un conseil des chefs et des légats avait décidé
+l’extermination de toute la population.</p>
+
+<p>— Mais comment, avait dit un baron ingénu,
+distinguerons-nous les catholiques des Cathares ?</p>
+
+<p>Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant
+sans doute le sourire que lui inspirait une semblable
+candeur : Tuez-les tous, Dieu saura reconnaître
+les siens.</p>
+
+<p>Comme les rues étaient pleines de morts et
+que les portes des maisons étaient enfoncées le
+peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans
+les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze
+mille personnes périrent dans la cathédrale de
+Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont
+trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute
+la ville fut livrée aux flammes et les soldats du
+pape encerclèrent cet immense bûcher, mettant à
+mort ceux qui tentaient d’en sortir.</p>
+
+<p>— Que Dieu reçoive les âmes des morts dans
+son paradis ! dit un pieux chroniqueur après avoir
+narré la prise de Béziers.</p>
+
+<p>L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au
+pape pour lui faire le récit de l’événement, pris
+d’une modestie singulière, n’évalue les morts qu’à
+vingt mille à peine.</p>
+
+<p>Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq
+ans, qui était courageux comme Roland et beau
+comme le héros d’un roman de chevalerie s’était
+enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne.
+Sa peau était couleur de lait et il était étonnamment
+imberbe avec des yeux bleus pleins de
+crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant.
+Mais il avait un crâne carré qui faisait penser
+aux tours qu’élevaient les Templiers. Il était
+confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence
+extrême. Naguère à Béziers, il avait cruellement
+vengé son père assassiné par des notables de la
+ville. Non seulement il avait fait mourir ces
+notables mais, comme il avait entendu dire que
+leurs femmes avaient joué un rôle dans cette
+affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les
+meurtriers de leurs maris, gens de basse condition.
+Ses sujets avaient vu là un beau trait
+d’énergie.</p>
+
+<p>Ce fut en vain que la croisade battit les tours
+de pierre et les larges murs de Carcassonne avec
+les solives des machines, les pluies de flèches et
+le travail des sapes. La vaillance des assiégés
+repoussait les attaques. Une sorte de légende
+s’attachait au courage de Trencavel. Les barons
+du Nord sentirent que ce jeune homme plein de
+foi était comme le cœur du Languedoc et qu’il
+fallait arracher ce cœur pour obtenir la victoire.
+Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité.
+Sous la sauvegarde du Christ, si authentiquement
+représenté par les légats romains, on lui
+demanda de venir sans armes dans le camp des
+Croisés afin de s’entretenir des conditions d’une
+paix possible. Le confiant héros, incapable de
+soupçonner une trahison sans exemple sortit de
+sa ville malgré l’inquiétude de ses compagnons
+d’armes qui le suppliaient de demeurer. A peine
+arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la
+noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier.</p>
+
+<p>On l’attendit tout le jour sur les remparts.
+Quand la nuit vint, les défenseurs de Carcassonne
+comprirent qu’ils ne reverraient plus leur
+chef. Alors des gémissements éclatèrent ; ils se
+propagèrent de tour en tour, de rue en rue et de
+partout monta dans la nuit une plainte funèbre,
+le désespoir de la cité privée du chef héroïque
+qui incarnait sa vie.</p>
+
+<p>C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge,
+protectrice de la Croisade. La nuit était extraordinairement
+claire. Les assiégeants crurent voir
+de loin les silhouettes des archers qui faisaient
+le guet devenir moins nombreuses sur les remparts,
+puis disparaître. La plainte nocturne diminua,
+mourut et il passa sur Carcassonne désespérée
+un impressionnant silence. L’assaut devait
+être commencé au lever du soleil. La forteresse
+semblait morte, comme un immense tombeau de
+pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence,
+sous leur bouclier, croyant à un piège. Ils
+forcèrent une des silencieuses portes et quand
+elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés
+de stupeur dans une ville déserte, muette, comme
+ces villes des mille et une nuits, frappée d’un
+enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on
+voyait les intérieurs des maisons avec leurs
+richesses abandonnées. Dans les carrefours, des
+chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures
+vides sur le sol et des chevaux couraient çà et là.
+On pensa d’abord à un miracle puis on connut la
+vérité.</p>
+
+<p>Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel
+avait fait creuser quelques années auparavant
+un large souterrain allant du donjon de
+Carcassonne à son château de Cabardez, dans la
+montagne noire. Les guerriers, les consuls, toute
+la ville s’étaient enfuis durant la nuit. C’est à
+peine si les croisés purent trouver, terrés au fond
+des caves, pour leurs gibets et leurs bûchers,
+quatre ou cinq cents Cathares oubliés, qu’on se
+hâta de pendre et de brûler, en trouvant que
+c’était bien peu.</p>
+
+<p>Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs
+le donnèrent par élection à Simon de Montfort
+qui y demeura pour achever d’éteindre l’hérésie,
+avec ses bandes venues des Pays-Bas et de
+l’Allemagne.</p>
+
+<p>Le lendemain de cette élection, on apprenait que
+Trencavel, vicomte de Béziers, était mort de maladie
+dans la prison où il avait été enfermé. Il fut
+connu jusqu’aux confins de la chrétienté que
+Montfort avait fait assassiner celui qu’il venait
+de dépouiller. Mais un assassinat était bien peu
+de chose quand il s’agissait d’hérésie.</p>
+
+<p>Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre
+les châteaux un par un, recommencer les sièges
+après les sièges. A Minerve, près de Narbonne,
+à Limoux, non loin de la montagne de ruines et
+d’ossements qu’était la malheureuse cité de
+Béziers, à Pamiers et à Mirepoix, partout Simon
+de Montfort dresse des potences et fait flamber
+des hérétiques. Les moines des abbayes et les
+fonctionnaires ecclésiastiques des villes, traîtres
+à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé
+par le pape, tandis que les Albigeois refluent
+vers les forêts des Pyrénées. L’inlassable armée
+des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne,
+revient vers l’Aude et recommence un nouveau
+massacre de toute la population de Lavaur dont
+la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante
+dans un puits pour que sa mort fût lente et digne
+de la grandeur de son impiété.</p>
+
+<p>« Nous les exterminâmes avec une immense
+joie » dit, en parlant des habitants le pieux Pierre
+de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la croisade.
+Il signale à un autre moment que les Albigeois
+« se précipitaient eux-mêmes dans les
+bûchers, tant ils étaient pervers et obstinés dans
+leur malice. »</p>
+
+<p>Une proie et peut-être la plus désirable échappa
+pourtant à la fureur de Montfort. Ce fut le château
+aux trois tours de Cabardez situé sur un contrefort
+de la Montagne Noire et où s’était réfugié
+Pierre de Cabaret et les défenseurs de Carcassonne.
+Pierre de Cabaret était marié à Brunissande,
+la plus belle châtelaine du Languedoc dont les
+chants des troubadours avaient rendu la beauté
+célèbre dans le monde. Il avait une fille d’un
+premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille,
+la brune Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas
+moins illustres que Brunissande pour la beauté
+du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme.
+Les chevaliers de Montfort rêvaient des trois
+jeunes femmes enfermées dans le château aux
+trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs !
+Ils eurent pour les longs soirs de siège
+devant les tentes un aliment à leurs imaginations
+luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des
+choix et des partages. Brunissande passait pour
+s’être refusée à son époux par chasteté mystique
+de cathare parfaite et c’était un attrait de plus.
+C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale
+de Nova, et les sauvages guerriers, habitués aux
+viols dans les villes qu’on venait de prendre,
+devaient se représenter leur entrée dans le château
+de Cabardez comme l’entrée d’un paradis de plaisir
+charnel. Mais ce paradis de pierre qui dominait
+dans les rochers et les arbres, demeura clos
+derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés
+furent obligés de lever le siège et de s’en revenir
+en longues colonnes vers les champs de Carcassonne
+n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche
+sur un rempart, un casque de cheveux parmi
+des casques d’acier, laissant derrière eux les trois
+jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la
+pure beauté de l’esprit qui, pour l’homme grossier,
+demeure éternellement inaccessible.</p>
+
+<p>Le comte de Toulouse avait en vain supplié le
+roi de France, le roi d’Angleterre, l’empereur
+d’Allemagne et il était allé en vain se prosterner
+en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans
+la compagnie des femmes une étonnante facilité à
+pleurer et à tomber à genoux. Il comprit enfin
+qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie
+n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses
+villes qu’on en voulait. Il se décida enfin à la
+résistance. Il était trop tard. Ses barons étaient
+décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les
+meilleurs de ses partisans. A Toulouse, l’évêque
+Foulque avait fait mourir dix mille personnes
+accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour,
+un aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage
+en vieillissant d’embrasser la carrière où l’on
+s’enrichissait le plus vite. Il était tellement dévoré
+par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ
+quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or.
+Il sortit de Toulouse en excommuniant pour la
+dixième fois en quelques années, la ville, son
+comte, ses capitouls et son peuple.</p>
+
+<p>Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort
+grâce à l’héroïsme de ses habitants. Deux
+fois les armées des croisés se brisèrent devant ses
+remparts. « O Toulouse ! O nid d’hérétiques ! O
+tabernacle de voleurs ! » s’écrie Pierre de Vaux de
+Cernay, indigné de cette résistance d’une ville qui
+ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent
+la ville imprenable pour aller ravager Albi et le
+Quercy, le Lauragais et le comté de Foix. Le
+temps passait. Des renforts arrivaient toujours du
+nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés
+d’Allemagne, une autre fois c’était le comte de
+Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans la
+Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège,
+Simon de Montfort, inlassable, cheminait, suivi
+d’un cortège d’évêques et de prélats, détruisant
+avec amour, avec patience, avec méthode,
+comme s’ils obéissaient à un mystérieux idéal de
+mort.</p>
+
+<p>Une grande partie se joue à Muret où le roi
+d’Aragon est venu avec une immense armée
+défendre le comte de Toulouse. Le midi se
+réveille et espère. Le roi d’Aragon est un grand
+capitaine et la victoire semble assurée. Mais
+Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu
+des armées. Il gagne toujours la partie matérielle
+car il est l’homme de la matière qui dans ce temps
+et dans ce pays doit vaincre l’esprit.</p>
+
+<p>Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège
+à nouveau et où on a armé les vieillards, les
+femmes et même les enfants, l’invincible tombe.
+Une pierre lancée par un mangonneau que manie
+une jeune fille fait voler en éclats le crâne du
+soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait
+pas le nom de la jeune fille. Un tableau la représente
+dans une salle du Capitole de Toulouse
+lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son
+visage que le destin a voulu garder anonyme.
+Mais on sent dans l’élan du bras et du cou, la
+gerbe des tresses tordues, le mouvement du
+buste, les qualités de courage, de mysticité et
+d’indépendance de la race méridionale si injustement
+écrasée au treizième siècle.</p>
+
+<p>Le corps de Simon de Montfort fut pieusement
+ramené par son fils et par son frère à travers le
+Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et le
+Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église,
+le cortège funèbre chemina à travers les villes
+silencieuses, sur les routes où les paysans fuyaient
+en reconnaissant la bannière aux armes maudites.
+Parfois dans un défilé une pierre lancée d’une
+hauteur tombait sur le cercueil comme le témoignage
+de la malédiction populaire. Le soir dans
+les monastères où le mort était accueilli on allumait
+des cierges et l’on chantait des chants
+funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on
+éteignait les lumières. Enfin, Simon de Montfort
+sortit de la terre dont il avait été le fléau. Le
+terrible paladin du pape fut ramené à Montfort
+l’Amaury, dans le cloître des Hautes Bruyères,
+et l’on sculpta sur son sarcophage le lion symbolique,
+la bête qui rampe et qui dévore, avec
+cette inscription : Martyr très glorieux de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Six siècles après, seulement, la Révolution brisa
+le sarcophage et le lion sculpté pour que le vent
+pût emporter sa poussière jusqu’aux Pyrénées.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c082">LES DEUX ESCLARMONDE</h3>
+
+<p>Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque
+toujours dans la beauté d’une femme qui en devient
+la vivante statue. L’héroïne du midi, la symbolique
+châtelaine de la montagne pyrénéenne
+où se réfugièrent et moururent les derniers
+Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la
+résistance fut longue et s’étagea sur un siècle,
+comme la mort fut lente, il y eut deux Esclarmonde.
+Il y eut Esclarmonde de Foix, la chaste,
+celle des châteaux qui devint une sorte de papesse
+du Catharisme et Esclarmonde d’Alion la bâtarde,
+l’amoureuse, celle des forêts, de la montagne du
+Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués,
+combattit comme un homme, aima comme une
+femme et mourut avec ceux qu’elle aimait.</p>
+
+<p>Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence
+fait don d’elle-même à la pureté Cathare. Elle
+avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait
+de sa douzième année. Dans le château de son
+père, Roger Bernard de Foix, elle avait vu le
+bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour
+apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait
+pas eu la possibilité de l’entendre. Il ne lui avait
+jeté qu’un seul regard et en l’apercevant il avait
+fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu,
+dans l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour
+comprendre et défendre la vérité ? Esclarmonde
+devait vivre avec cette flamme du regard de l’envoyé
+Nicetas.</p>
+
+<p>Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et
+l’âme du Catharisme, un long martyr lui était
+réservé. Son père se servait de ses filles comme
+d’un moyen commercial pour agrandir sa maison
+seigneuriale. Il donna Esclarmonde à Jordan,
+vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait
+du mysticisme nouveau et s’empara de la platonique
+adolescente pour qu’après ses chasses et ses
+courses à cheval elle fût l’instrument obéissant de
+ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien
+que sanctifie pour les hommes le sacrement du
+mariage et ce ne fut qu’à la mort de son mari
+qu’elle commença un apostolat qui devait durer
+trente années. Elle se convertit au Catharisme
+d’une façon éclatante afin de donner un exemple
+au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des
+Pyrénées contre l’autorité des pontifes romains et
+la tyrannie locale des abbayes. Elle parla, elle
+appliqua la religion de l’Esprit, elle devint la docte
+Esclarmonde.</p>
+
+<p>La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la
+connurent pas la créèrent avec la richesse de
+l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps
+physique, devienne vivant et agissant parmi les
+hommes. Les Albigeois martyrs d’Avignonnet, de
+Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur le
+bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs
+pieds, étaient heureux de penser qu’il y avait
+quelque part, dans une lointaine forteresse des
+Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des
+nuages, une belle châtelaine vêtue de blanc, qui
+levait les bras vers le soleil et en qui s’incarnait
+la parfaite pureté de leur foi.</p>
+
+<p>Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la
+sage Esclarmonde avait fait bâtir comme dernier
+asile, comme refuge suprême des Cathares en
+fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des
+vallées de pierre, au-dessus des torrents d’argent
+et des montagnes de sapins, l’imprenable château
+de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent
+de nuit, à travers des sentiers détournés
+tous ceux qui ne voulurent pas renier leur foi,
+tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux
+soldats de l’église, à la dénonciation des moines,
+aux prisons souterraines de l’Inquisition.</p>
+
+<p>Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne
+de Montfort n’avait que pour quelque temps,
+rendu Toulouse à ses capitouls et à son seigneur.
+Le temps de la liberté municipale des cités du
+midi était révolu. Les rois de France volèrent le
+Languedoc aux comtes de Toulouse ; les évêques
+du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés,
+avec leurs cortèges de prélats romains, dans
+leurs évêchés fortifiés. Le tribunal de l’Inquisition
+créé tout exprès pour découvrir l’hérésie cachée
+et composé des impitoyables dominicains, se mit
+à fonctionner dans toutes les villes.</p>
+
+<p>L’histoire devient incroyable tant elle est terrible
+et l’on ne peut s’expliquer l’oubli dans lequel
+elle est tombée. Les grands seigneurs épouvantés
+sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne
+pardonne pas la moindre parcelle de différence
+avec l’intangible dogme et eux mêmes ils livrent
+à l’église leurs sujets.</p>
+
+<p>Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame
+pour montrer sa fidélité à l’église et au roi.
+Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de Saint-Ange,
+légat de Rome et amant de la Reine Blanche de
+Castille le traîne derrière lui à Toulouse pour
+qu’il s’incline à ses pieds, dans une cérémonie
+d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine.
+Il emmenait en même temps une légion
+de professeurs afin de réorganiser l’université
+trop indépendante de la capitale du Languedoc et
+enseigner aux Toulousains le droit théocratique,
+la dure théologie romaine et l’aigre patois picard et
+beauceron que l’on parlait alors à Paris, en place de
+la claire langue des troubadours<a href="#f10" id="FNanchor_10"><sup>[10]</sup></a>. Ce n’était pas
+assez de prendre les champs de maïs, les vignes
+bleuâtres et les belles maisons d’architecture
+sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces
+hommes rebelles, conformer leur pensée au bronze
+glacé de la pensée romaine.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_10" id="f10">[10]</a> Napoléon Peyrat, <i>Histoire des Albigeois</i>.</p>
+</div>
+
+<p>A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau
+les symboles profanes qui ornaient les façades des
+demeures et l’on dressa en face du château narbonnais
+sur l’emplacement de la maison qu’avait
+habité saint Dominique, le palais de l’Inquisition.
+Un figuier miraculeux qu’avait planté le saint
+redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs ;
+le portail de ce palais subsiste encore. Sur
+son fronton, un sculpteur bucolique, sans doute
+venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans
+la pierre de gracieux bouquets de lis et une
+colombe portant un rameau d’olivier.</p>
+
+<p>Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié
+les Inquisiteurs de Toulouse font merveille. Les
+prisons qui existent sont insuffisantes et il faut entreprendre
+de grands travaux pour en construire
+à la hâte de nouvelles dans tous les quartiers. Sur
+la place du Peyrou et sur celle d’Arnaud Bernard
+il y a chaque jour des gibets dressés et comme
+les bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux
+on en fait venir de Paris. Quelque fois un
+citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été
+emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon
+d’hérésie. Toutes les dénonciations, même
+celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies
+comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen
+pour confisquer les biens des plus riches citoyens.
+Il n’y a plus de sécurité dans aucune ville du
+midi. La dénonciation se cache derrière toutes les
+portes. C’est le moment où l’on introduit la torture
+dans la procédure comme moyen légal pour
+obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un
+souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du
+Languedoc, mais le résultat est extraordinaire.
+Les aveux se multiplient dans des proportions qui
+dépassent l’espérance des juges. Tout le monde
+est hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans
+la période des trente années qui précèdent, écouté
+un sermon fait par un prêcheur Albigeois pour
+être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de
+chercher au fond de sa mémoire les noms de ceux
+qui ont écouté avec vous le sermon trente années
+auparavant.</p>
+
+<p>La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les
+dénonciations. On voit un parfait Albigeois dénoncer
+tous ceux qui l’ont abrité pendant sa fuite
+entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été
+nombreuses et les hôtes ont été accueillants et
+remplis d’amour. Des hommes traversent leur ville
+à genoux pour aller demander pardon devant la
+maison de l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils
+n’ont jamais adhéré, afin d’en finir avec la terreur
+d’être soupçonnés. On peut soupçonner et juger
+les morts. On les déterre solennellement et les
+biens de leurs enfants et petits enfants, même
+s’ils sont bons catholiques, sont confisqués parce
+qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un
+hérétique.</p>
+
+<p>Le temps où flambent le plus de bûchers et où
+disparaissent le plus d’emmurés est celui où l’on
+célèbre à Paris le mariage de saint Louis, le
+modèle des rois. La terreur arrête les transactions
+commerciales, les mariages, les rapports d’amitié.
+A Albi et à Castelnaudary des gens sont emprisonnés
+parce qu’ils sont trop pâles de visage et
+qu’on les soupçonne à cause de cela de pratiquer
+l’ascétisme Cathare dont la règle condamne le vin
+et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne
+sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.</p>
+
+<p>Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient
+en 1245 une plainte au pape, les évêques du Languedoc,
+pour contrebalancer l’effet de cette plainte
+ou par un féroce humour, se plaignirent à leur
+tour de l’extrême indulgence des Inquisiteurs dont
+la faiblesse, disaient-ils, aggravait l’hérésie.</p>
+
+<p>Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui
+avaient conservé au fond de leur cœur la foi Albigeoise,
+il n’y avait plus rien à attendre des hommes.
+Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu.
+Mais Dieu allait trahir les plus purs et les plus
+désintéressés de ceux qui se tournaient vers lui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c088">MONTSÉGUR</h3>
+
+<p>Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme
+une forteresse céleste, le château de Montségur,
+bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix,
+demeurait imprenable aux armées du pape et du
+roi. Le trésor du Catharisme, ses évêques et ses
+parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin, dans les
+montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles
+à la pure doctrine, s’étaient constitués en bandes
+armées et vivaient errants avec la complicité des
+paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte
+au catholicisme mais chaque habitant savait dans
+le secret de son cœur que la vérité était là-haut,
+avec ses derniers fidèles, au fond des grottes, le
+long des torrents couleur d’émeraude, sur les
+pentes où commencent les neiges.</p>
+
+<p>Deux générations étaient passées et le Catharisme
+résistait encore. Il s’accrochait dans les
+bourgs suspendus au-dessus des précipices, se
+cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit
+des feux sur les hauteurs comme des lumières
+fraternelles qui répondaient aux feux des tours de
+Montségur. Il y eut des combats épiques dans les
+montagnes, des héroïsmes inconnus, des martyrs
+dont on ne saura jamais les noms. C’est le
+temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée
+de la région de Mazamet, marche nue comme
+aux jours de la naissance du monde, parce que
+son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque.
+C’est le temps où à Hautpoul, le haut pic, Guilhem
+d’Aïrons guérit les blessures des Cathares rien
+qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques.
+C’est le temps où Guilhabert de Castres, le
+saint, se transporte avec une inexplicable vitesse
+pour donner le consolamentum, extrême-onction
+de la religion Cathare. Partout il apparaît quand
+un fidèle de la foi de l’esprit va mourir. Tantôt
+habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se dresse
+au seuil des grottes, son pas résonne dans les
+rues des cités à l’heure des agonies, malgré les
+gardes inquisitoriales et les guetteurs aux portes
+des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit
+que le brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un
+parfait faisant le signe mystérieux du salut pour
+qu’il meure sans souffrance et consolé. Car l’amour
+échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette
+dans son véritable séjour. Et l’insaisissable
+Guilhabert de Castres est toujours devant les
+bûchers pour faire le signe et donner l’amour.</p>
+
+<p>Il périt très vieux et le plus grand miracle fut
+qu’il échappa lui-même au bûcher. La mort, qui
+n’était pour lui que le chemin qui mène à un état
+meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent
+couchés dans des cryptes si profondes qu’on ne put
+jamais en découvrir les issues et que les Inquisiteurs
+ne purent les déterrer pour jeter au vent
+les cendres hérétiques.</p>
+
+<p>Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix.
+Elle était devenue une fée légendaire, une papesse
+aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de
+rides que le Catharisme avait de martyrs. Son
+corps semblait incorruptible tant il était desséché.
+Elle ressemblait à la sagesse divine qui ne traverse
+l’enveloppe humaine que pour se purifier
+et s’élever dans l’échelle des sagesses divines.</p>
+
+<p>C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde,
+nièce de la première, Esclarmonde d’Alion la
+bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir
+ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se
+perdit dans les vallées ariégeoises en poursuivant
+un loup énorme. Il atteignit le loup, lui coupa la
+tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit,
+il aperçut la porte d’une abbaye de femmes, cachée
+dans les figuiers, les myrtes et les vignes sauvages.
+Il cloua la tête du loup sur la porte, entra,
+soupa et comme l’abbesse était jeune noble et
+belle, il passa la nuit auprès d’elle. Au matin, il
+repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux,
+Loup de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit
+de son père le soir de sa conception et Esclarmonde
+qui devait devenir aux côtés de son frère
+l’héroïne des derniers Albigeois.</p>
+
+<p>Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet,
+s’est groupé le suprême effort de la résistance.
+Esclarmonde a vingt ans. Son père avant
+de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur
+d’une petite principauté pyrénéenne. Elle fait de
+son château le refuge de Cathares et elle ordonne
+de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes
+royales. Son frère, Loup, commande les insurgés
+dans les montagnes, elle va le rejoindre à
+cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte
+dans les défilés ; elle ravitaille Montségur assiégé ;
+elle allume les signaux nocturnes qui font communiquer
+entre eux les groupes Albigeois ; avec
+les bergers elle pousse les rochers qui vont, au
+fond des gorges, écraser les soldats du roi. Plus
+d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure
+ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de
+torrent et, comme elle est débordante de passion,
+elle se donne à plus d’un, à l’ombre des sapins
+au milieu des fougères pyrénéennes, près de son
+cheval, près de son épée.</p>
+
+<p>Montségur appuyé sur ses escarpements trapus,
+au-dessus de ses étages de granit, avec ses
+galeries qui débouchent dans les précipices, et
+ses réserves souterraines, Montségur qui cache
+dans ses murailles les sépulcres de ses saints,
+dont les tours sont hérissées des lances de ses
+défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre
+le pape, contre la malédiction du monde chrétien.</p>
+
+<p>Ramon de Perella y commande. Les barons
+chassés de leurs demeures féodales, les Lantar,
+les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs
+hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des
+années, à côté des étables pour les chevaux, et
+des cellules où prient les ermites. Des corridors
+s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en
+spirale percent l’immense roche fortifiée. Comme
+à Toulouse, les femmes s’exercent à la défense,
+car Montségur est le dernier refuge de la religion
+des parfaits.</p>
+
+<p>Une nouvelle croisade a été décidée et une
+armée sous les ordres du sénéchal de Carcassonne
+et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne
+tous les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises.
+On a fait venir des machines de guerre
+d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque
+jour arrivent des renforts. Lavelanet est
+devenu un camp pour les chariots et Tarascon
+abrite les balistes de rechange. Et le siège dure
+deux années avec des combats quotidiens.</p>
+
+<p>Des secours viennent aussi aux assiégés car le
+comte de Toulouse et le comte de Foix, terrorisés
+par l’église, protègent secrètement les Albigeois.
+Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète
+lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à
+se jeter dans Montségur pour annoncer une heureuse
+nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route,
+un paladin fantôme à cheval avec un manteau
+de pourpre et des gants de saphir ce qui est un
+présage certain de la victoire des croyants. A
+peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant.
+Une autre fois, c’est Esclarmonde qui se
+jette dans la place avec une petite troupe
+d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant
+d’emmener quelques évêques Cathares.</p>
+
+<p>Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont
+plus que quelques centaines. Du fond de la gorge
+de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale
+peut compter sur les hautes barbacanes de pierre,
+leurs armures brisées qui étincellent encore et
+qui sont mêlées aux robes blanches des parfaits.
+On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement
+se préparait. Le midi allait se soulever. Le comte
+de Toulouse, allait cesser de se flageller et de
+baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient
+vers Montségur. Sept jours encore ! leur disaient
+les messagers. Et ils murmuraient sur leurs tours :
+Palombelles blanches, ne voyez-vous pas venir au
+loin l’Ost de Toulouse ?</p>
+
+<p>L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par
+un pressentiment, Ramon de Perella avait fait fuir
+de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes
+pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac.
+Des bergers trahirent Montségur et révélèrent
+l’étroit sentier par où avait fui le trésor.
+Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent,
+à la faveur de l’obscurité dans la tour de
+l’Ers et forcèrent les poternes. Le massacre général
+ne fut arrêté que par la promesse de la reddition,
+le lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent
+une nuit pour se dire adieu et quand le soleil
+parut sur les monts de Belestar, ils se livrèrent
+au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger
+de Mirepoix qui commandait les combattants
+obtint de sortir avec ses armes et ses soldats.</p>
+
+<p>Tous les autres furent enchaînés par le cou et
+conduits sur une vaste plate-forme qui dominait
+l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres de
+la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi,
+par bonté d’âme, promit la prison éternelle à ceux
+qui abjureraient. Nul n’accepta. Prêtres et soldats
+entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans
+les flammes les trois cents parfaits de Montségur.</p>
+
+<p>La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée
+monta si haute et si droite que les hommes du
+Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui
+regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur
+anxieux surent par ce signe enflammé de la mort
+que leurs frères héroïques avaient péri et que la
+dernière espérance du midi était éteinte.</p>
+
+<p>Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus
+de ses pierres calcinées, il n’y eut que le nom
+d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire
+et dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste
+et Esclarmonde d’Alion l’amoureuse se confondirent
+en une seule créature qui fut Esclarmonde de
+Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent
+la voir errer parmi les brumes nuageuses
+qui montent, le soir, des bords escarpés de l’Ers.
+Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges
+de la tour qui fait face au nord. Elle s’y
+tiendra toujours. On voit sa main au-dessus des
+nuages. Elle fait signe que là elle est venue et
+qu’aucune tyrannie ecclésiastique, aucune colère
+dogmatique ne pourra la faire repartir. Car où
+l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue
+au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer
+que l’homme doit tendre vers la perfection spirituelle
+et que pour enseigner le chemin qui y mène,
+on peut donner joyeusement sa vie.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c095">LA GROTTE D’ORNOLHAC</h3>
+
+<p>Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent
+les forêts de Sarrelongue, il y avait une caverne
+célèbre pour sa profondeur et ses labyrinthes
+souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la
+montagne, au-dessus des escarpements qui dominent
+l’Ariège, à l’endroit où, dans les eaux glacées
+de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les
+druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins
+s’y étaient arrêtés pour y dormir. Les Albigeois
+devaient y dormir à leur tour.</p>
+
+<p>Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les
+montagnes comme des bêtes sauvages. De même
+qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie,
+il y eut des officiers préposés à la poursuite des
+Cathares et qui disposaient de meutes de chiens
+dressés à les découvrir. Les fugitifs vivaient au
+milieu des broussailles de la plaine ou parmi les
+pierres des hauteurs. Ils habitaient des huttes
+qu’il fallait quitter à la hâte, lorsque les chasseurs
+étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les arbres
+comme les singes.</p>
+
+<p>Un grand nombre de ces errants et de ces maudits
+refluèrent vers la grotte d’Ornolhac où l’on
+savait qu’était caché le trésor Cathare. Il s’y constitua
+un nouveau centre, un nouveau Montségur.
+Mais celui-là était aussi profondément caché sous
+la terre que l’autre avait été resplendissant dans
+le ciel.</p>
+
+<p>L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en
+paix dans son ombre ce refuge de misérables.
+D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel
+appartenait le territoire, elle envoya des troupes
+commandées par le sénéchal de Toulouse.</p>
+
+<p>La légende dit qu’au moment où ces troupes
+avançaient, soit par pur héroïsme, soit pour partager
+le destin d’un jeune homme qu’elle aimait,
+Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de
+l’Ariège et arrivée au sentier abrupt qui mène à
+la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à pied
+les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa
+foi.</p>
+
+<p>La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais
+les Albigeois se hissèrent par des échelles qu’ils
+retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et plus
+inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal
+de Toulouse qu’on ne pouvait en tenter l’assaut.
+Il trouva plus sage et peut-être plus humain de
+changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher
+en une mort silencieuse dans les ténèbres.
+Il fit solidement murer toutes les entrées de la
+caverne. Il campa quelque temps sur les bords
+de l’Ariège. Il attendit. Il écouta si quelque bruit
+ne lui parvenait pas de l’intérieur du granit et
+il quitta la montagne qui était devenue un tombeau.</p>
+
+<p>Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps
+dans les ténèbres, car ils avaient fait un
+grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un
+grand nombre de parfaits étaient parmi eux. Les
+évêques, dans le silence de la nuit durent prononcer
+les paroles qui annonçaient la grâce obtenue
+de la mort prochaine et de l’Esprit délivré.
+Ils durent étendre la main pour faire le geste invisible
+du consolamentum au-dessus des fronts
+prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés,
+pour les groupes qui se disaient adieu
+dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée
+contre son amant de chair, une magnifique lumière
+fit-elle resplendir la voûte aux mille cristaux
+éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les
+stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de
+l’amour qui les unissait si étroitement, furent-ils
+projetés ensemble, comme il est enseigné dans
+leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus
+de poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et
+où l’on jouit de la béatitude d’aimer sans fin.</p>
+
+<p>La montagne Ariégeoise a gardé le secret de
+la messe sans flambeaux, de la mort sans fosse et
+sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le
+trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction
+des évêques ont dû se minéraliser, se momifier
+par l’absence d’air. Les derniers Albigeois,
+immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore
+leur suprême cérémonie au milieu des fougères
+glacées, des micas morts, dans une basilique de
+ténèbres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c098">LE DOCTRINE DE L’ESPRIT</h3>
+
+<p>Quel est donc le poison spirituel, la mortelle
+erreur des âmes contre laquelle s’est soulevé l’occident
+indigné et qui fit couler tant de sang ? Les
+livres où les vérités antiques étaient énoncées, où
+la tradition de l’esprit avait sa base écrite furent
+soigneusement détruits jusqu’aux derniers feuillets
+et nous ne pouvons retrouver la pensée Cathare
+que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations
+et de menaces, des religieux du temps.</p>
+
+<p>Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour
+l’Orient, de disparaître du monde où il avait apporté
+la parole, passe pour avoir laissé un monument
+écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être
+conservé avec le trésor Cathare, dans le château
+de Montségur et il doit maintenant reposer sous
+la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les
+ossements d’un gardien fidèle.</p>
+
+<p>Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa
+possession à la fin du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle un des livres sacrés
+des Albigeois. Sentant sa vie peu sûre à
+cause de la possession de ce livre, il le confia au
+seigneur de Cambiac. L’épouse de ce seigneur
+était à la fois bonne chrétienne et animée du goût
+de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs,
+mais quand ils vinrent, le livre avait disparu.
+La torture fit savoir qu’il était entre les
+mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez
+lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide,
+semblait-il. Qu’était devenu le livre ? Il échappa
+à la fureur de l’Inquisition. Aucun de ceux qui
+l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction
+n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors
+d’Albigeois. La puissance rayonnante de la doctrine
+avait dégagé des feuillets du parchemin la
+force vivace qui permit au livre de subsister engendrant
+la fidélité dans le cœur de ceux qui le
+possédaient, mais qui ne pouvaient plus le comprendre.
+Longtemps il dut être conservé dans les
+archives d’un château noirci par les vieux sièges
+du temps de la foi. Mais où est à présent le livre
+de Ramon Fort ?</p>
+
+<p>Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine
+des Albigeois ont affirmé avec la puissante
+autorité que donne le parti pris chrétien et l’ignorance
+qui rend invulnérable, que les Albigeois
+étaient, soit des manichéens, soit des hérésiarques
+catholiques, comme la religion du Christ en engendra
+tant. Ils se sont trompés.</p>
+
+<p>L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant
+et en extirpant, était logique à son point de vue.
+L’histoire montre qu’elle a voué à la destruction
+tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible
+dogme. Avec les Albigeois, elle était en présence
+d’un rameau occidental de l’arbre asiatique, de la
+fleur des Védas millénaires, de la pure vérité de
+l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être
+répandue dans le midi de la France aurait pu
+étendre sa tolérance et sa pureté à tout l’occident
+et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens
+était né sous le figuier de Kapilavastu où le
+Bouddha prêcha sa réforme.</p>
+
+<p>Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux
+qui imprégnèrent la doctrine orientale d’un
+mélange de christianisme gnostique. Comment les
+paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers
+les continents et tomber dans les âmes des
+hommes du Languedoc, on ne le sait pas et
+d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité
+si grande que nous ne sommes pas sûrs qu’elle
+n’agisse pas, même sans moyen d’expression, par
+le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une
+qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme
+traversa le monde et il se mua en ce qui fut le
+Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique alors
+que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan
+vers l’esprit, la persécution et le malheur changèrent
+la race, la firent rétrograder et la ramenèrent
+au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable.
+De même chez les Hindous, Brahma, la
+cause des causes est enveloppée d’un sextuple
+voile et demeure fermé à la conception humaine.
+A un moment donné du temps, les âmes des
+hommes, en vertu d’une loi de désir que les chrétiens
+appellent le péché originel se sont détachées
+de la matrice céleste, de l’esprit sans fin et se
+sont incarnées dans la matière pour en jouir et
+pour en souffrir. Elles ont commencé une course
+qui, après les avoir amenées au point le plus bas
+de la matérialisation, doit les faire remonter d’échelle
+en échelle, à travers les hiérarchies organisées
+des êtres, vers la source première, l’esprit
+divin d’où elles se sont détachées.</p>
+
+<p>Cette dernière partie de la course, ce retour
+au divin, s’opère par des réincarnations successives
+dans des corps humains imparfaits. Ce sont
+nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement
+qui nous font nous élever plus ou moins
+vite. Plus nous avons de désirs, plus nous nous
+laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce
+qui est matériel et plus nous retardons notre arrivée
+dans le royaume de l’Esprit. C’est en vertu
+d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la
+satisfaction de nos sens. Tout plaisir des sens est
+limité à une contre-partie de douleur. Chaque
+jouissance physique est comparable au pas en arrière
+que ferait un voyageur tournant le dos à son
+but. Le but est le retour à l’esprit où l’on jouit
+d’une béatitude sans fin. C’est ce que les Hindous
+appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les
+ignorants le prétendent, l’annihilation de la conscience,
+mais la participation à la conscience universelle,
+même quelque chose de plus subtil et
+d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour
+que peut à peine caractériser le mot divin. Le
+moyen pour y parvenir est l’arrachement de soi-même
+à l’illusoire prison de notre corps, productrice
+de plaisirs apparents.</p>
+
+<p>La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste,
+donne une méthode pour anéantir le désir
+de la vie, échapper à la loi de la réincarnation,
+rentrer en une seule existence dans l’unité de
+l’Esprit. C’est une méthode de renonciation comme
+celle que prescrivit le Bouddha.</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux
+qui y adhéraient simplement, reconnaissant la vérité
+des principes énoncés, les défendant selon
+leurs moyens, mais continuant cependant à mener
+la vie du monde, étaient les croyants. Ils correspondaient
+à ceux qui suivaient « la voie moyenne »
+recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires,
+à la majorité des hommes, à tous ceux qui
+n’étaient pas animés d’une volonté de délivrance
+immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits.
+Ceux-là avaient sacrifié la vie de leur corps pour
+celle de leur esprit. Ils avaient renoncé à la magnificence
+du costume, à la propriété des biens,
+aux joies de la nourriture et même aux joies de la
+possession des femmes. Ces parfaits pouvaient
+transmettre au moyen du consolamentum, du signe
+de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui
+permettait d’échapper à la chaîne des renaissances
+et ouvrait l’accès du royaume spirituel. Le consolamentum
+n’était qu’un symbole extérieur. Les
+parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret
+perdu, d’un secret venu de l’Orient, connu des
+gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret
+avait pour base la transmission d’une force d’amour.
+Le geste du rite était le moyen matériel et visible
+pour projeter la force. Derrière lui se cachait le
+don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait
+traverser sans souffrance le portique étroit de la
+mort, échapper à l’ombre et s’identifier avec la
+lumière.</p>
+
+<p>Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut
+aussi versé dans les rites magiques qui concernent
+la mort. Le consolamentum devait avoir une puissance
+insoupçonnable pour nous, puissance certaine
+et prouvée pour les vivants, car il ne se
+serait pas sans cela propagé avec cette vitesse, il
+ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination
+de ceux qui mouraient devait être visible pour
+les assistants. Et ils avaient pour l’entr’aide en
+mourant des procédés dont la science est à jamais
+perdue.</p>
+
+<p>On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin
+de Carcassonne, une crypte datant de l’époque
+Albigeoise, pleine de squelettes. « Ils étaient
+couchés circulairement, les têtes au centre, les
+pieds à la circonférence, comme les rayons d’une
+roue parfaite<a href="#f11" id="FNanchor_11"><sup>[11]</sup></a>. » Ceux qui ont étudié la magie
+retrouveront dans cette posture pour la mort un
+rite très ancien servant à faciliter la sortie de
+l’âme et à lui faire traverser les mondes intermédiaires
+grâce à l’élan que donne l’union.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_11" id="f11">[11]</a> N. Peyrat, <i>Histoire des Albigeois</i>.</p>
+</div>
+
+<p>La conséquence de la philosophie Albigeoise est
+que la vie est mauvaise et qu’il convient d’échapper
+à la forme dont elle nous enserré. Le principe
+de la création, le dieu créateur, est par
+conséquent mauvais puisqu’il a engendré la forme,
+cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien Testament,
+l’irascible, l’exterminateur, celui qui se
+plaît à châtier et à se venger. Les Albigeois voient
+dans ce Dieu terrible la puissance rétrograde
+de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est
+venu enseigner aux hommes le moyen d’échapper
+à ce Dieu et de retourner vers la patrie céleste.
+Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas
+eu d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi
+les hommes que revêtu d’un corps spirituel et que
+les miracles racontés dans le Nouveau Testament
+avaient un caractère symbolique et ne s’étaient
+réalisés que sur le plan de l’esprit. Les aveugles
+n’avaient été guéris que d’une cécité spirituelle
+parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le
+tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour
+ténébreux où l’homme s’enferme volontairement.</p>
+
+<p>Le véritable culte des Albigeois était celui du
+Saint-Esprit, du Paraclet divin, c’est-à-dire du
+principe qui permet à l’esprit humain d’atteindre
+le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que
+l’envers ou la caricature, le monde invisible, le
+monde de la pure lumière, « la cité permanente
+et inaltérable. »</p>
+
+<p>Ce qui pouvait découler de cette croyance avait
+des effets qui, malgré leur logique rigoureuse
+paraissaient monstrueux aux hommes du <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle,
+comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du
+<span class="fss">XX</span><sup>e</sup> siècle. Le suicide, pour échapper aux maux
+de la vie qu’aggravaient encore les persécutions,
+était sinon recommandé du moins permis.</p>
+
+<p>Les Albigeois se donnaient volontiers la mort
+en s’ouvrant les veines, comme les anciens
+romains. Mais il était prescrit de ne terminer
+ainsi sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu,
+l’indifférence complète, afin d’éviter dans l’au-delà
+les angoisses que comporte une mort obtenue
+dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition
+trouvèrent souvent les parfaits Albigeois, exsangues
+dans leurs cachots et portant dans la pâleur de
+leur visage le reflet de la lumière éternelle vers
+laquelle ils s’élançaient.</p>
+
+<p>Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu.
+Elles sont les égales des hommes car la loi de la
+réincarnation est indifférente aux sexes. La seule
+restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas
+admises à prêcher. Le mariage est haïssable et ses
+liens indissolubles ne sont pas reconnus. L’union
+de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre
+sanction que celle de leur réciproque amour. Cette
+union est du reste interdite aux parfaits qui ne
+doivent pas propager l’espèce humaine et perpétuer
+ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les
+simples croyants qui s’unissent entre eux par la
+chair ne doivent pas perdre de vue l’effort vers
+la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les
+fils des plus nobles familles, épouser, sans rite
+d’aucune sorte, les prostituées les plus humbles,
+les filles des faubourgs toulousains ou biterrois,
+ou celles qui suivaient les armées, afin de les
+régénérer, de faire faire à leur âme un pas en
+avant sur le long chemin de la perfection, car
+cette aide fraternelle est la plus noble mission de
+l’homme sur la terre.</p>
+
+<p>Ils professaient l’horreur du mensonge et ils
+poussaient aussi loin que les Hindous la défense de
+tuer un animal et de manger sa chair. Ils avaient
+pourtant l’injustice d’excepter les serpents de
+cette défense, car c’était une de leurs superstitions
+de croire que le mal s’incarnait volontiers
+dans les reptiles et que le corps de ces créatures
+ne pouvait sous aucun prétexte servir de corps
+passager à une âme condamnée à la pénitence
+dans une forme animale.</p>
+
+<p>Mais ce qui excita la plus grande haine contre
+eux, fut leur mépris des biens terrestres, leur
+exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne
+reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que
+l’on remonte dans l’histoire de l’homme, on voit
+que celui qui a renoncé à cet attachement essentiel
+et s’est dépouillé lui-même avec amour a été
+un objet d’exécration à cause du danger social
+qu’il représentait.</p>
+
+<p>Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique
+marcha nu pied par les routes et en mendiant, de
+façon à les combattre avec leurs propres armes,
+celles du désintéressement et de la pauvreté.
+Saint François et son ordre ne firent qu’imiter
+leur exemple. Mais l’ascétisme qui était permis
+à des moines respectueux de l’Église ne l’était
+plus s’il se généralisait chez un peuple indépendant
+dont la voix était assez haute pour crier son
+indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité
+royale. L’on avait le droit de s’élever vers
+Dieu par la méditation et l’ascétisme si l’on était
+le membre obscur d’un monastère dont les autres
+membres prélevaient les dîmes, arrachaient les
+impôts, d’accord avec les seigneurs et avec le roi.
+Mais si tout un peuple cessait de travailler et
+d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses
+maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure,
+s’il s’avisait de converser directement avec Dieu
+en négligeant ses intermédiaires intéressés, il
+valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut
+fait.</p>
+
+<p>La principale cause du grand massacre Albigeois,
+la cause cachée mais la vraie cause, fut
+que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement
+des mystères si jalousement gardé dans tous
+les temples du monde, par toutes les confréries
+de prêtres, avait été révélé. Il y avait même plus.
+Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui
+arriva dans ce temps ne s’était jamais vu encore
+dans l’histoire de l’univers. Pendant que les gardiens
+ecclésiastiques du secret balbutiaient le
+rituel latin de ses formules dont ils avaient perdu
+le sens au fond de leur cœur, le secret divin, par
+des messagers inconnus, avait été porté sur les
+routes du Languedoc, le long des claires eaux du
+Tarn et de l’Ariège. Les plus humbles hommes
+en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée,
+abandonné la charrue pour répondre à l’appel de
+Dieu. Car l’univers qu’ils venaient d’entrevoir
+était mille fois plus beau que leur horizon de
+vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.</p>
+
+<p>Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens
+infidèles, connurent que l’or des tabernacles
+allait s’éteindre, que le faste des autels allait se
+faner. Ils frémirent comme avaient frémi les
+brahmanes de l’Inde pour un danger moins grand,
+au moment de la réforme du Bouddha, comme les
+prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les
+paroles de Zoroastre.</p>
+
+<p>Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui
+le divulguent ! Les hiérarchies de prêtres grecques
+et romaines, appuyées par les républiques et par
+les empereurs punissaient aussi de la mort la
+divulgation des mystères. Jamais le mystère ne
+s’était autant dévoilé pour les hommes. Jamais
+la société organisée avec son édifice de prêtres,
+de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand
+danger. Les esclaves se libéraient de leur servitude
+sans détruire la forteresse des maîtres, sans
+révolution et sans efforts, naturellement, par le
+simple jeu de leur pensée. Le pape Innocent III
+et Philippe Auguste durent avoir la vague conscience
+que leur domination était compromise, que
+leur trône allait désormais reposer sur le néant.
+La masse opprimée des faibles échappait aux forts
+par une porte donnant sur l’au-delà et qu’avait
+ouverte on ne savait qui.</p>
+
+<p>La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant
+de l’histoire religieuse des hommes. Lorsque
+le laboureur comprend la vanité de labourer,
+lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il
+se trouve plus riche que celui qui la lui donne,
+lorsque la parole du prêtre devient pour tous
+vide de sens parce que chacun a en lui-même une
+consolation plus haute, alors l’organisation sociale
+s’écroule d’elle-même. La libération que faillit
+connaître l’humanité était bien plus grande que
+celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son
+vainqueur. C’était la libération du mal lui-même,
+de la nature écrasante. Elle se communiqua avec
+la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais
+ceux qui ont la haine de la lumière furent les
+plus forts. Non contents d’éteindre le feu divin,
+ils coururent après chaque brindille susceptible
+de donner chaleur et clarté, ils recouvrirent de
+cendres la moindre étincelle. Ils appelèrent à
+leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre,
+l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister
+un fragment d’enseignement, un feuillet
+de livre, une inscription sur une muraille.</p>
+
+<p>Aucune trace ne devait subsister de la vérité
+Albigeoise. Six siècles après, quand on s’est flatté
+de tout connaître et de tout apprendre, l’histoire
+a pu passer à côté de cette lumière sans la
+rallumer. La guerre des Albigeois n’est que le
+récit de la naissance et de la mort d’une hérésie,
+un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.</p>
+
+<p>Le secret sublime du consolamentum qui permet
+à l’homme de mourir dans l’allégresse parce
+qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec
+son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune
+colline du Lauragais, aucune montagne pyrénéenne
+n’en a gardé la trace sur sa pierre.
+D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les
+âmes que personne ne songe à le rechercher,
+personne ne croit même à la possibilité de son
+existence.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c110">L’AUBÉPINE DE FERROCAS</h3>
+
+<p>Napoléon Peyrat raconte dans son « Histoire des
+Albigeois » qu’en allant visiter le village de bergers
+qui s’appelle Montségur et qui est situé aux
+pieds des ruines du château, il fut frappé par la
+vue d’une tombe, au bord du chemin, à droite et
+que surmontait une croix de fer, sans ornements.
+Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci
+lui répondit que c’était la tombe d’un certain
+Ferrocas, enterré là quelques années auparavant.</p>
+
+<p>Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un
+vieux paysan solitaire, une sorte de philosophe
+campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu
+aller à la messe. Le curé le lui avait reproché
+avec véhémence et même il l’avait publiquement
+dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas prétendait
+être le seul à pratiquer la véritable religion
+qui n’était pas celle des églises. Il disait familièrement
+qu’il portait le Christ en lui-même, qu’il le
+découvrait un peu plus chaque jour et qu’il n’arriverait
+à le trouver complètement que bien plus
+tard, dans une vie suivante, paroles incompréhensibles
+pour ceux qui l’écoutaient et le faisaient
+passer pour fou. A sa mort le curé, un brave
+homme pourtant, résolut de faire un exemple et il
+défendit qu’on portât le corps de Ferrocas dans
+le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent
+pour le vieux philosophe, un trou au bord de
+la route, comme pour un chien. Toutefois ils choisirent
+l’emplacement de la tombe sous une grande
+aubépine blanche. La grâce équitable de la nature
+voulut que l’aubépine fleurisse intensément et
+s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé mourut
+à son tour, mais son successeur à qui on raconta
+l’histoire de l’impie et qui passait chaque jour devant
+son monument de fleurs, fit raser l’aubépine
+et fit planter à sa place la rude croix que vit
+Napoléon Peyrat.</p>
+
+<p>Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné
+du midi, visita Montségur et vit la croix de Ferrocas.</p>
+
+<p>Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois,
+un Albigeois qui devait porter à demi consciemment
+en lui les restes de la doctrine pour laquelle
+étaient morts ses pères. Mais il était écrit que,
+jusqu’au dernier les purs de la France du sud
+seraient persécutés dans leur foi. C’est à cause de
+la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas
+ne furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha
+son aubépine blanche. Il doit encore subir sur
+sa dépouille mortelle le poids de cette croix au
+nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir
+jadis.</p>
+
+<p>Pauvre Ferrocas de l’Ariège ! Son sort est celui
+de tous les hommes du midi. Lorsque le grand
+mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et
+les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés
+de porter sur leurs vêtements, par devant et
+par derrière une croix jaune d’un pied de long
+afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût
+perpétuée sur eux. Les emplois civils et le droit
+de faire du commerce leur étaient refusés. Sous
+le nom de cagots, ils étaient dans les villages des
+montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux,
+ils avaient une rue ou un quartier spécial dans
+chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église que
+par une porte basse, dans une chapelle réservée,
+parce que les pierres que touchaient leurs pieds
+demeuraient souillées.</p>
+
+<p>Maintenant les descendants des Albigeois n’ont
+plus les mêmes traitements que les lépreux et
+aucune croix jaune ne s’étale sur leur poitrine.
+C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune
+humanité. Mais ils portent tous un signe plus
+redoutable que la croix jaune, c’est celui de l’ignorance.
+Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se
+sont désolidarisés des maux de leurs pères. Ils
+apprennent vaguement l’histoire de France, mais
+ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand résonne
+à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne
+réveille aucun écho. Nul ne dénombre les morts
+du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant sous le
+bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui
+cheminent sur les remparts de Carcassonne demandent
+quelle poussière se soulève au fond de
+l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le
+fantôme de l’armée de Montfort.</p>
+
+<p>Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de
+Toulouse ma patrie, j’ai descendu sans émotion
+les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu
+Esclarmonde de Foix ; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet ;
+j’ai marché sur les routes où avait henni le
+cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître
+l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne
+savais des Albigeois que ce qu’on peut en apprendre
+au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la gloire
+de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse.
+Je me suis avancé entre le pic de Bidorte et la
+forêt de Belestar, parmi les châtaigniers et les
+fougères, au bruit des scieries et des eaux contre
+les rochers. J’ai cru voir au loin la vague silhouette
+d’une ruine, celle de Montségur et comme le
+soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la distance,
+ma curiosité médiocre et je suis revenu
+sur mes pas.</p>
+
+<p>Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier
+le Catharisme et sa sublime philosophie. Ils
+se sont rebutés devant des documents trop compacts,
+ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont
+entrevu au loin, voilée de nuages, la tour de Montségur,
+et ils ont renoncé à l’atteindre.</p>
+
+<p>Il me faut me souvenir de ma promenade de
+jadis pour m’expliquer l’oubli dans lequel on tient
+toute une partie de l’histoire. Et je me demande
+parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que
+l’absence de textes clairs qui a éloigné de la
+sagesse de la secte parfaite les esprits occidentaux.
+Quand je vois des méridionaux cultivés confondre
+leurs aïeux héroïques avec les Sarrasins
+ou même les Goths, quand je vois les érudits de
+l’histoire des philosophies et des religions ne faire
+aucun cas de la doctrine Cathare, je pense à une
+sorte de conspiration du silence, à un effort organisé
+pour taire la vérité morte.</p>
+
+<p>C’est vrai, la vérité est impérissable et quand
+elle est étouffée ici, elle renaît à côté, un peu plus
+tard, sous une forme plus belle. C’est vrai, une
+croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours
+le symbole de l’esprit. Mais à la place de celle
+qui est à droite, un peu avant d’arriver à Montségur,
+qui donc ira planter à nouveau l’aubépine
+de Ferrocas ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c115">CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET
+LES ROSE-CROIX</h2>
+
+<h3 class="nobreak" id="c117">VIE ET VOYAGES DE
+CHRISTIAN ROSENCREUTZ</h3>
+
+<p>Il y a dans le midi de la France, certaines régions
+couvertes de pins qui sont périodiquement ravagées
+par les incendies. Souvent les pins repoussent
+et l’on voit, quelques années après, là où il n’y
+avait que poussière calcinée, une nouvelle forêt
+d’arbres résineux. Mais parfois, comme si la puissance
+du feu était descendue dans la source même
+des germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure
+de pins, demeure chauve et stérile. Il
+arrive alors qu’au sommet de cette colline nue
+jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui
+s’élève solitaire comme pour attester la présence
+perdue d’une forêt morte.</p>
+
+<p>Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée,
+brûlée et réduite en poussière, il ne subsista qu’un
+homme qui devait en perpétuer la doctrine en la
+transformant. Comme le pin solitaire de la colline,
+il enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau
+humain de son temps et il la fit planer dans le ciel
+bleu des siècles avec le feuillage des livres.</p>
+
+<p>Des Albigeois est issu au milieu du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle
+l’homme sage qui a été connu sous le nom symbolique
+de Christian Rosencreutz et qui fut le dernier
+descendant de la famille allemande de Germelshausen<a href="#f12" id="FNanchor_12"><sup>[12]</sup></a>.
+Ici, il n’y a plus de données précises,
+mais seulement une tradition, une histoire racontée
+oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas
+de preuve historique. Comment pourrait-il y en
+avoir ? Si grand était le désir de supprimer l’hérésie
+qu’on détruisait non seulement les corps des
+hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient
+abrités et les documents qui pouvaient être le
+réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, ces hérétiques
+comprirent vite qu’ils n’avaient quelque
+chance de subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité,
+en se cachant sous de faux noms, en ne correspondant
+qu’avec des écritures cryptographiques.
+Nous ne pouvons plus retrouver l’histoire
+que sous le vêtement de la légende. Mais un
+personnage qui a laissé une trace aussi profonde
+après une vie aussi obscure, aussi dépourvue d’actions
+merveilleuses et de miracles, ne peut pas
+avoir été créé par une légende. Prudence, modestie,
+bonté sans ostentation, science sans gloire,
+ne sont pas les apanages de la légende. Christian
+Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le
+Bouddha dont on cite des traits plus illustres,
+mais qui n’ont guère plus de fondement historique.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_12" id="f12">[12]</a> Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé, — à
+tort selon moi — la naissance de Christian Rosencreutz au
+milieu du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Quelques-uns l’ont placée même au <span class="fss">XV</span><sup>e</sup>.</p>
+</div>
+
+<p>Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues
+d’une façon fragmentaire dans le nord de la
+France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des
+familles en fuite avaient cheminé sur les routes.
+Des hommes solitaires avaient fui, en mendiant,
+la terre ensoleillée où ils étaient désormais maudits.
+Beaucoup moururent. Mais quelques-uns
+atteignirent ces régions lointaines où il n’y a plus
+de vigne, où les fleuves sont plus impétueux,
+où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent
+ce qu’ils avaient entendu là-bas, dans les
+maisons basses abritées par les remparts de Toulouse
+ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur
+brûlait encore le cœur. Et quelques-uns furent
+compris. Il se forma de petits noyaux d’Albigeois
+du nord autour de la prédication d’un homme
+maigre, un peu bronzé, dont la figure rappelait
+celle des Sarrasins. Ainsi, la graine lancée par le
+vent va germer dans le pays où le hasard la
+porte.</p>
+
+<p>Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la
+doctrine traversa des montagnes hérissées de
+sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le
+frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de
+la forêt de Thuringe se dressait le château de
+Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur
+farouche, à moitié brigands et leur christianisme
+était mélangé de superstitions païennes. Ils passaient
+leur temps à guerroyer contre leurs voisins
+et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les
+routes pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient
+une sorte de culte à une divinité de pierre qui
+était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle
+avait dû être jadis le fruit de quelque lointain
+pillage. Cette statue était peut-être une Minerve
+de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la cour
+du château juste à côté de la porte de la chapelle.</p>
+
+<p>On était au milieu du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle. L’Allemagne
+venait d’être ravagée par le dominicain fanatique
+Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire IX.
+Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était
+accompagné d’un laïque borgne nommé Jean qui
+prétendait que son œil unique avait reçu la faculté
+divine de reconnaître du premier coup un hérétique
+d’un bon chrétien. Presque tous ceux qui
+rentraient dans le rayon visuel de cet œil terrible
+étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute
+lui suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et
+ses sapins, les tours du château de Germelshausen
+pour reconnaître à la couleur de sa pierre qu’il
+abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de
+la force de l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique
+statue dressée dans la cour. Le landgrave Conrad
+de Thuringe qui avait rasé la petite ville de
+Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en
+entreprit plusieurs fois le siège, à plusieurs années
+d’intervalle. Le château tomba enfin et toute la
+famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la
+doctrine mystique des Albigeois, qui pratiquait
+ses austérités, croyait à la réincarnation et au
+consolamentum qui sauve des réincarnations, fut
+mise à mort au moment de l’assaut final.</p>
+
+<p>Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut
+emporté à travers l’incendie du château par un
+moine qui avait élu domicile dans la chapelle, et
+qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence
+dont l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet
+habitant ascétique de la chapelle des Germelshausen,
+était un parfait Albigeois venu du Languedoc
+et c’était lui qui avait été l’instructeur de la
+famille. Il se réfugia dans un monastère proche
+où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant
+des Germelshausen qui devait être connu
+sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé
+et instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma
+avec quatre autres moines de la communauté, un
+groupe fraternel qui résolut de se consacrer à la
+recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller
+chercher cette vérité à la source d’où elle était
+toujours partie, dans l’Orient lointain.</p>
+
+<p>Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian
+Rosencreutz qui avait alors quinze ans et un des
+quatre moines que la « Fama fraternitatis<a href="#f13" id="FNanchor_13"><sup>[13]</sup></a> »
+appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage
+fut un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Leur but réel
+était de parvenir à un centre d’initiation, sur le
+lieu duquel ils devaient avoir des données précises.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_13" id="f13">[13]</a> La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle.
+C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que
+l’on connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.</p>
+</div>
+
+<p>Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre
+où les hasards du voyage avaient conduit les
+deux compagnons. Le jeune Christian continua
+sa route et, sans doute à cause des indications
+qu’il avait, il se dirigea vers Damas. Il prenait
+cette direction, parce que le lien avec l’Orient
+qui allait se briser, subsistait encore. De même
+qu’Apollonius avait appris des groupes pythagoriciens
+parmi lesquels il vivait, l’emplacement exact
+de « la demeure des hommes sages », Christian
+Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui
+avait instruit les Germelshausen, que Damas
+était le chemin de l’initiation.</p>
+
+<p>Il ne devait pas être aisé de passer du royaume
+chrétien de Chypre, dans le pays des infidèles.
+Mais pour celui qui cherche sincèrement la vérité,
+toutes les religions sont semblables et en quittant
+les terres chrétiennes, Rosencreutz prit le costume
+et l’apparence d’un pèlerin musulman.</p>
+
+<p>Damas était alors sous la domination des Mamelouks.
+Tous les savants et tous les poètes de la
+Perse y avaient reflué devant l’invasion des mongols
+d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de
+Nichapour, l’anéantissement de leurs universités
+et de leurs bibliothèques faisaient croire aux
+intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la
+pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il
+y avait eu de grands tremblements de terre en
+Syrie et même une pluie de scorpions en Mésopotamie.
+Les Mongols occupaient la Perse et l’on
+scrutait l’horizon sur les remparts de Damas, avec
+l’appréhension de voir apparaître leurs avant-gardes.</p>
+
+<p>Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz
+dans la ville aux trois cents mosquées, au milieu
+des érudits de la littérature Orientale ! Quelles
+découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre !
+Il lut « le Guide des égarés » de Maïmonide,
+l’« Alchimie du bonheur » de Gazali,
+« les Prairies d’Or » de Maçoudi. Il écouta réciter
+les vers d’Omar Khayyam et il s’efforça de comprendre
+ses traités d’Algèbre et son commentaire
+sur Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les
+disciples de Naçir Eddin. Il médita le Mecnevi,
+le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y
+retrouver le panthéisme mystique de ses pères
+spirituels les Albigeois. Combien l’Allemagne dut
+lui paraître barbare au sein de l’effervescence
+intellectuelle dont il était entouré ! En présence
+de la grande civilisation arabe qui finissait, il
+comprit davantage la nécessité de sa mission,
+conserver l’esprit et le transmettre aux hommes
+de sa race.</p>
+
+<p>Après plusieurs années d’études à Damas, quand
+il eut acquis la plus grande somme de connaissances
+possible à un homme qui n’a d’autre but
+que de s’instruire, il songea à une connaissance
+plus haute. Il était alors mûr pour l’acquérir.
+L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se dirigea
+a été gardé par la tradition. C’est Damcar en
+Arabie. A Damcar, qui désigne sans doute un
+monastère dans les sables, se trouvait alors et se
+trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar
+fut pour lui ce que « la demeure des hommes
+sages » fut pour Apollonius. Il y resta quelques
+années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée
+et gagna Fez.</p>
+
+<p>Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville
+aux six cents fontaines d’eau vive qui était alors
+dans toute sa splendeur, il y avait une école d’astrologie
+et de magie. Elle était devenue secrète
+depuis les persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut
+là que Rosencreutz apprit la divination par les
+astres et certaines lois qui régissent les forces
+cachées de la nature.</p>
+
+<p>Mais il avait hâte maintenant de retourner dans
+son pays. Il quitta Fez et s’embarqua pour l’Espagne.
+C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le
+nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses
+croyances. Il entra en rapport avec les Alumbrados.
+Ceux-ci formaient en Espagne, une société
+secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on
+étudiait les sciences et où l’on pratiquait un mysticisme
+dérivé de celui des néo-platoniciens. On y
+cherchait aussi la pierre philosophale d’après les
+écrits d’Artephius. Cette société secrète devait
+être un peu plus tard entièrement anéantie par
+l’Inquisition.</p>
+
+<p>La « Fama fraternitatis » rapporte un écho de la
+déception éprouvée par Christian Rosencreutz. Il
+se hâtait de faire part des nouveautés qu’il apportait
+dans le domaine de la science et de la philosophie.
+Il comptait corriger les erreurs, donner
+avec amour ce qu’il avait appris. Il fut accueilli
+par le rire et par le mépris. Dans tous les temps,
+la demi-connaissance a enveloppé les faux savants
+d’une illusion de certitude qui ne leur permet de
+recevoir aucune idée nouvelle. Il faut une accoutumance
+pour qu’un esprit médiocre perçoive une
+vérité qui ne lui est pas familière, même si elle est
+lumineuse comme le soleil.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit
+combien la lenteur est nécessaire à la sagesse pour
+pénétrer dans le cœur humain. Il dut se rappeler
+les persécutions qui avaient frappé les possesseurs
+trop précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du
+temps qu’il fallait à l’esprit pour se développer
+quand il ne faut qu’une seule journée à la fleur
+pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter
+très haut, il se résigna à laisser les glands
+aux pourceaux et à garder les perles pour les
+élus, quitte à mélanger parfois aux glands une
+poussière infinitésimale de perle. Il médita sur les
+philtres subtils, sur les tamis formidablement serrés
+par lesquels la pensée parviendrait aux hommes
+de sa race, en gouttes rares et microscopiques,
+pour qu’ils n’en soient pas brûlés. Il compta ceux
+qu’il pourrait initier et il vit que leur nombre ne
+pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les
+bases d’un groupement occulte si secret et dont
+les membres furent liés par un serment si terrible
+que ce groupement put ensuite agir comme il
+l’avait prescrit, poursuivre et atteindre ses buts,
+sans qu’on connût son existence, durant trois
+siècles, autrement que par de vagues chuchotements.</p>
+
+<p>La curiosité des hommes superficiels qui aiment
+les anecdotes en a souffert. Mais qui pourrait
+soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une minorité
+supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et
+de leur faire partager sa connaissance ? Combien
+actuellement y a-t-il d’hommes en Europe, assez
+dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir
+une idée absolument nouvelle ? Est-ce que cet
+orgueil n’est pas une barrière qui interdit à l’idée
+nouvelle, même de parvenir ? Si Christian Rosencreutz
+débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il
+pas rire toutes les académies du monde, s’il tentait
+d’expliquer que le grand œuvre, le problème de
+l’unité de la matière est lié au développement de
+l’amour dans l’homme ? Ne rencontrerait-il pas,
+s’il voulait instruire, la même inaptitude à recevoir
+de la part de ceux qui veulent s’instruire ? Pour
+l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il
+comme alors sept moines fidèles ?</p>
+
+<p>Christian Rosencreutz traversa la France sans
+que son passage y laissât de traces. Ce devait être
+le moment où l’on venait de brûler à Paris la
+mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner
+l’Allemagne.</p>
+
+<p>De longues années étaient passées. L’Allemagne
+était pénétrée par toutes sortes de courants mystiques,
+issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait les
+Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité
+des cultes extérieurs et des sacrements, niaient
+le purgatoire et l’enfer ; disaient que l’homme est
+un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue
+série d’existences, retourner finalement à l’essence
+divine. Il y avait les Amis de Dieu qui poursuivaient
+l’affranchissement du désir, s’adonnaient à des
+pratiques analogues à celles du système yoga et
+dont la philosophie était exactement calquée sur
+la théologie hindoue. Mais la persécution de
+l’église s’organisait avec une force plus grande
+que celle que ces sectes employaient à se propager.</p>
+
+<p>Christian Rosencreutz, devant le nombre des
+emprisonnements et des bûchers, dut mesurer le
+danger que la lumière spirituelle faisait courir aux
+hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla
+retrouver en Thuringe les trois moines qui avaient
+été les compagnons de ses premières études. Ils
+formèrent une confrérie de quatre membres dont
+le nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est
+à ce moment-là que la confrérie des Rose-croix
+eut son plus grand épanouissement et qu’elle réunit
+un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais
+être atteint par la suite.</p>
+
+<p>Tous les membres de la confrérie étaient allemands.
+Seul le frère que la « Fama fraternitatis »
+désigne par les initiales I. A. était originaire d’un
+autre pays, vraisemblablement du Languedoc.</p>
+
+<p>Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples
+l’écriture secrète et les symboles par lesquels
+les adeptes correspondent entre eux. Il
+écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse
+de sa philosophie et qui contenait le résumé de ses
+connaissances scientifiques et médicales. Le rôle
+de la communauté semble avoir été d’agir sur les
+quelques hommes d’occident adonnés alors à la
+science, pour que cette science se développât dans
+le sens du désintéressement. Ce fut peut-être
+alors le grand tournant de notre civilisation. Si le
+but des Rose-croix avait été atteint, la science,
+au lieu de ne s’organiser que pour des fins matérielles,
+aurait pu être la source d’un développement
+illimité de l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en
+a pas été ainsi.</p>
+
+<p>Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et
+de la croix, s’en allèrent à travers le monde, ayant
+chacun une mission à remplir. Mais on n’a plus
+jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A.,
+d’après la Fama, regagna le midi de la France où
+il lui incombait peut-être de rallumer l’antique
+flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux.
+Réussit-il à rendre la vie à la secte d’une façon
+aussi secrète que celle des Rose-croix ? La tradition
+ne rapporte que sa mort dans le pays
+Narbonnais.</p>
+
+<p>On ne sait historiquement rien de l’activité de
+Rosencreutz dans la dernière partie de sa vie,
+c’est-à-dire au commencement du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle. On
+peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur,
+qu’il inspira Jean de Mechlin qui prêchait
+dans la haute Allemagne et qu’il fut à Bruxelles la
+source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert.
+Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses
+et elle publiait des écrits où elle enseignait
+la libération de l’être par l’amour. Ses
+disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche
+deux séraphins qui la conseillaient.</p>
+
+<p>Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute
+vraisemblance, le mystérieux visiteur de Jean Tauler
+sur la personnalité duquel on a tant épilogué.
+Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie
+de son temps. Le monde savant de l’Europe
+venait écouter ses prédications à Strasbourg. Il
+eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla
+jamais le nom et qui le convertit à une philosophie
+mystique dont l’idéal était l’absorption de l’homme
+par l’essence divine. Il garda deux ans le silence
+et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette
+secte avait les mêmes caractéristiques que celle
+des Albigeois. Elle rejetait comme l’expression du
+mal le dieu cruel de l’Ancien Testament. Elle
+condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté
+comme moyen pratique de réalisation divine.</p>
+
+<p>On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz.
+Comme pour Apollonius de Tyane, on ne
+peut fixer aucune place à sa tombe. C’était une
+règle des adeptes de tenir cachées leur naissance
+ainsi que leur mort. Etait-ce seulement pour éviter
+le viol de sépulture et la profanation du corps
+que l’église faisait subir aux hérétiques ? Etait-ce
+pour permettre à certains d’entre eux la translation
+de leur esprit dans une nouvelle forme humaine
+et afin qu’un secret aussi étonnant pour le commun
+des hommes ne pût même être soupçonné ?</p>
+
+<p>Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende
+relative au tombeau de Rosencreutz. Deux siècles
+et demi après sa mort, au moment où le récit de
+son existence commençait à se répandre, ses disciples,
+ou plutôt ceux qui auraient désiré l’être,
+prétendirent retrouver une grotte aux proportions
+géométriques dans laquelle reposait à la clarté
+d’un soleil artificiel, le corps du maître encore
+intact.</p>
+
+<p>Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux
+qu’ils ont estimé plus grands qu’eux, ne périssent
+pas dans leur chair. Ils attachent moins
+d’importance à la durée de leur pensée qui est
+pourtant la seule forme de leur éternité. Ainsi les
+saints catholiques ou musulmans dégagent une
+odeur suave quand on retrouve leur dépouille.
+La véritable odeur suave que dégage le corps des
+sages dans le silence de la terre et l’ambiance
+de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel
+quintessencié, d’aucune volatilisation odorante.
+Le subtil rayonnement de leur âme flotte dans
+les lieux où ils reposent et les imprègne, alors
+que leur corps a cessé même d’être poussière.
+Mais il faut soi-même être un sage pour prendre
+contact avec cette posthume subsistance d’être
+et cette perception, en vous faisant entrevoir que
+les meilleurs n’échappent pas à la loi, vous fait
+sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse
+des transformations.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c130">VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX</h3>
+
+<p>C’est au commencement du <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle qu’éclata
+une sorte de folie rosicrutienne. Deux écrits anonymes,
+la Fama fraternitatis et la Confessio
+publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire
+savait de la secte des Rose-croix et qui
+était bien peu de chose. Un grand nombre de
+philosophes et de savants et aussi beaucoup
+d’imposteurs, séduits par la philosophie élevée
+des Rose-croix prétendirent en être les héritiers.
+Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent
+rapidement d’être secrètes à cause de la vanité
+de leurs membres qui se flattaient d’en faire
+partie. La plupart de ces groupes, quand ils
+n’étaient pas luthériens, s’inclinaient devant l’autorité
+de l’église. Tous les alchimistes, se disaient
+Rose-croix. Descartes chercha à entrer en contact
+avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les
+chercha aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il
+déclara à son retour en France, qu’il n’avait pu
+rien apprendre de certain à leur égard.</p>
+
+<p>On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza
+avaient été Rose-croix. Mais rien ne semble
+l’avoir prouvé. Au <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, un nouveau grade,
+celui de Rose-croix, est introduit dans la franc-maçonnerie,
+par les Jésuites qui y ont pénétré et
+des groupements chrétiens de cet ordre sont formés
+par eux un peu partout. La liberté vivace
+des hérésies du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle a disparu. Les soi-disant
+Rose-croix reconnaissent les sacrements,
+étudient l’Ancien Testament comme source de
+toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de
+l’église et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution
+habituelle de tous les courants spirituels.
+L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un
+fruit trop parfait devient la proie d’une force
+obscure qui lui communique une sève gâtée et le
+fait mourir.</p>
+
+<p>Mais les vrais Rose-croix continuaient leur
+œuvre. Leur association n’avait pas cessé de
+rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire
+de chaque membre, personne ne sut jamais l’identité
+de ceux qui en faisaient partie. Dans le fait
+que certains hommes se proclamaient Rose-croix,
+on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient
+pas affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz.
+L’influence de ce libre esprit se fit sentir
+au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle et au <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, auprès de tous
+ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste
+et luthérienne aussi intolérante que celle de
+l’Inquisition, et contre l’intransigeance des universités
+qui voulaient courber tous les esprits
+sous la discipline intellectuelle d’Aristote. Mais
+les messagers demeurèrent fidèles au serment de
+ne pas se faire connaître. Le message arriva mais
+on ne sut pas qui l’avait apporté.</p>
+
+<p>Certains traits de la vie de certains hommes
+peuvent faire penser toutefois qu’ils étaient les
+véritables possesseurs de la tradition rosicrutienne.
+Paracelse pratiquait la médecine gratuitement ;
+sa philosophie était néo-platonicienne ; il
+ne portait que des vêtements très modestes et il
+glorifiait la pauvreté ; nommé professeur de chirurgie
+par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre,
+devant les étudiants, les livres des vieux
+médecins auxquels on s’en rapportait aveuglément
+et qui, sous prétexte de respect, étaient un
+obstacle aux recherches. Philalèthe qui possédait
+le secret de la pierre philosophale, parcourait le
+monde pour soigner les malades ; son incessante
+préoccupation était de se dérober à la célébrité
+que lui attiraient ses guérisons. Bien que le
+comte de Saint-Germain eût le goût des bijoux
+précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons,
+parmi les vrais Rose-croix. Mais la même conclusion
+ne peut être tirée pour Spinoza, du fait que
+son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait
+pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains
+trop passionnés ont enrôlé parmi les Rose-croix
+tous les esprits remarquables des derniers siècles.</p>
+
+<p>En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent
+un ordre cabalistique de la Rose-croix, avec un
+cérémonial, des grades et peut-être des costumes.
+Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation
+indiquait assez que le nouvel ordre n’était
+pas inspiré par la tradition de son premier fondateur.
+On peut dire la même chose pour l’Ordre
+de la Rose-croix catholique que fonda en même
+temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent
+qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos
+jours, divers groupements, presque tous chrétiens,
+qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela
+corresponde à une réalité initiatique quelconque.</p>
+
+<p>Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers
+sans cesse renouvelés de l’Albigeois Christian
+de Germelshausen, n’ont pas cessé de poursuivre
+leur œuvre secrète. On a dit que vers la
+fin du <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle, devant le matérialisme grandissant
+de l’Europe et comme s’ils jugeaient la
+partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement
+assoiffées de bien-être physique et ils
+s’étaient retirés dans les solitudes inaccessibles
+des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu
+est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils
+quitté l’Europe durant un temps et sont-ils revenus.
+Leur légende après avoir défrayé les conversations
+de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe
+s’est effacée après la Révolution. Elle n’intéresse
+plus à présent qu’un petit nombre de curieux.
+Les huit sages se sont remis en toute liberté à
+leur tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue
+démesurée. Par quels moyens tentent-ils de
+l’accomplir ?</p>
+
+<p>Il faut quelquefois peu de chose pour orienter
+une âme humaine dans un sens nouveau, meilleur
+et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un livre
+suffit, ou une parole qu’on entend, même un
+visage très bon que l’on entrevoit un soir et qui
+rappelle que la bonté existe. Chacun de nous peut
+rencontrer, quand la minute sera venue ou quand
+il le demandera avec force, un des huit sages
+errants. Qu’il ne soit pas de mauvaise humeur ce
+jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est
+pas capricieuse comme la fortune, mais elle passe
+bien moins souvent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c134">LA ROSE ET LA CROIX</h3>
+
+<p>Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de
+la rose et de la croix parce que cette union
+résume le sens de leur effort et que cet effort
+doit être celui de tous les hommes. Depuis des
+âges immémoriaux, les plus sages d’entre nous
+ont découvert que le but de l’humanité sur la
+terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux
+routes conduisent à la sagesse divine : la connaissance
+et l’amour.</p>
+
+<p>La croix est le plus antique symbole qui existe.
+Dès que les premières civilisations apparurent,
+elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement vers
+la perfection. La rose a le sens de l’amour parce
+qu’elle est, par le parfum, la couleur et la délicatesse,
+le chef-d’œuvre de beauté de la nature et
+que la beauté suscite l’amour, de même que
+l’amour transforme en beauté les éléments sur
+lesquels il se répand. Par la rose qui s’épanouit
+au milieu de la croix, le sens de l’univers est
+expliqué, la doctrine unique est résumée, la
+vérité brille avec clarté. L’homme pour se réaliser
+et devenir parfait doit développer sa puissance
+d’amour au point d’aimer tous les êtres et toutes
+les formes perceptibles pour ses sens, étendre sa
+faculté de connaître et de comprendre jusqu’au
+point de posséder les lois qui régissent le monde
+et de pouvoir remonter, par l’intelligence, de tous
+les effets à toutes les causes.</p>
+
+<p>Celui qui respire la rose et en savoure la
+beauté, celui qui voit s’ouvrir les branches de la
+croix vers les quatre points cardinaux de l’esprit,
+peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément
+enseveli par l’ignorance, mais il tient la
+bouée dans la tempête, il voit la lampe sur la
+colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie.
+Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire,
+qui le fixa dans le bois ou sur la pierre pour qu’il
+fût transmis ! Gloire au messager qui, par la
+vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être
+perdue ! Il a mis le chiffre et la lettre sur la borne
+kilométrique, il a été le réconfort du voyageur et
+le salut de l’homme égaré.</p>
+
+<p>Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la
+vie de ses disciples. La première de ces règles
+était le désintéressement. Le désintéressement
+restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer.
+Les hommes dont on dit qu’ils sont désintéressés
+et qui passent parmi nous avec une vague
+auréole de générosité sont seulement ceux qui
+sont moins avides que les autres. Personne n’est
+désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans notre
+société moderne d’un homme assez grand pour
+briser la formidable chaîne de l’argent et passer
+avec aisance et sans ostentation de la richesse à
+la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté
+plus grande. Dès que l’esprit a atteint une
+certaine élévation, il comprend que c’est dans ce
+sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant
+il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux
+et un des plus persuadés de la vertu de la pauvreté,
+Tolstoï, s’est décidé seulement quelques
+heures avant sa mort à pratiquer l’état de moine
+mendiant. C’était bien tard.</p>
+
+<p>Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil.
+Le Rose-croix devait passer inaperçu, ne
+pas se flatter de sa science, demeurer autant que
+possible anonyme. La modestie est aussi impraticable
+que la pauvreté pour l’homme ordinaire. On
+peut même remarquer qu’une sotte vanité, fière
+d’elle-même, accompagne toujours de grandes
+facultés intellectuelles. Et cette sotte vanité est
+considérée avec faveur comme le signe du génie.</p>
+
+<p>La troisième règle des Rose-croix était la chasteté.
+Les sages, ont, de tout temps, attaché à la
+chasteté une grande importance. Ni Pythagore,
+ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école
+d’Alexandrie ne l’ont pourtant pratiquée d’une
+façon rigoureuse. Elle n’est peut-être qu’une
+mesure préventive contre l’excès des désirs et les
+violences qu’ils engendrent. Logiquement, si le
+plaisir de manger n’est pas prohibé, il n’y a pas
+de raison pour que la volupté des sens le soit. Et
+l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de
+plaisirs physiques. Ils sont, chez l’homme normal,
+aussi indispensables à la vie l’un que l’autre.
+Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une
+habitude du corps venant d’une digestion harmonieuse,
+on peut obtenir de merveilleuses possibilités
+de la volupté si elle est pratiquée avec un
+être qu’on aime. Elle peut même être un chemin
+de perfection. Seulement ce chemin n’est pas
+connu. Les lois qui enseignent comment on peut
+parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté
+du désir et sa satisfaction mutuelle n’ont
+encore été écrites par aucun maître. Je n’ai même
+jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement
+oral à ce sujet. Une pruderie vieille comme le
+monde a arrêté par son vertueux silence l’essor
+que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la
+chair et du baiser.</p>
+
+<p>Mais nous ne savons pas si la rose du symbole
+rosicrutien ne renferme pas implicitement l’indication
+du secret d’amour qui reste à trouver.</p>
+
+<p>Celui qui arriverait à la connaissance suprême
+par l’intelligence agrandie ne pourrait qu’aimer
+les êtres et les choses dont il aurait pénétré les
+rouages, dont il verrait les mouvements, dont il
+comprendrait les passions comme si elles étaient
+les siennes propres. Celui qui par l’élan émotif de
+son cœur parviendrait à l’état sensible d’amour
+parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance
+et conquerrait le savoir par le don de lui-même à
+ce qu’il aime. Car les deux chemins se rejoignent
+et à une certaine hauteur ils n’en font plus qu’un.</p>
+
+<p>Le symbole est juste et éternel et il n’en est
+pas besoin d’autre pour encore des milliers d’évolutions
+humaines. Chacun peut se peser à sa
+mesure et trouver une pierre de touche provisoire
+du bien et du mal en se reportant à la rose et à la
+croix. Or, c’est là le point d’interrogation qui se
+dresse dans bien des consciences, sans qu’elles
+se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien
+et qu’est-ce qui est mal ? Ai-je raison d’accomplir
+une action qui semble bonne à mon point de vue
+et mauvaise au point de vue des autres ? Certes,
+la rose et la croix ne peuvent servir de clef à
+toutes les énigmes, car il y a trop de portes dans
+l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée
+au moins une fois par chacun, mille fois pour
+certains, de savoir si ce qui importe le plus est
+son propre développement ou l’entr’aide aux autres,
+s’il vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par
+l’étude, n’est pas résolue. Mais les deux images
+toujours présentes donnent une base à l’homme,
+s’il est sincère avec lui-même.</p>
+
+<p>Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour,
+soit avec cet ensemble des univers qu’on appelle
+Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être
+humain ou un être quelconque, serait-ce un chien,
+on est sur le chemin de la rose, protégé par elle
+et enrichi de sa substance. Toutes les fois que l’on
+échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait
+ou une loi, que l’on permet à son esprit d’aller un
+peu plus loin dans la connaissance de ce qui existe,
+on est en marche vers le lieu supra-terrestre et
+supra-céleste où la croix étend ses quatre branches
+spirituelles.</p>
+
+<p>C’est ce message que Christian Rosencreutz est
+venu apporter aux hommes d’occident. C’est un
+message qui peut paraître très humble aux sceptiques
+de notre race qui sont persuadés posséder
+toute connaissance et font plus de cas de la haine
+que de l’amour. Mais il fut apporté très humblement
+par un messager qui a mis sa gloire à cacher
+son nom et qui, ayant voyagé plus de cent années
+pour transmettre sa petite vérité, n’a laissé d’autre
+trace de son passage que le dessin de la fleur
+ouverte au milieu de la croix.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c139">LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS</h2>
+
+<h3 class="nobreak" id="c141">LES INITIÉS DE L’ACTION</h3>
+
+<p>Il était prescrit au chevalier du Temple, dans
+les règlements de l’Ordre de ne pas reculer et
+de combattre à outrance devant trois ennemis et
+l’on disait communément, au <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> et <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle
+qu’un seul chevalier Templier suffisait pour vaincre
+dix Sarrasins.</p>
+
+<p>La qualité essentielle demandée à un membre de
+l’Ordre était le courage, la valeur personnelle et
+l’ensemble de ces courages réunis devait procurer
+la puissance de la force, la domination matérielle.</p>
+
+<p>Les Templiers furent les initiés de l’action, les
+messagers de l’épée. Ils marquent un échec nouveau
+de l’initiation orientale pour pacifier et cultiver
+l’occident broyé par l’étreinte de l’église.
+Jadis à Athènes et à Alexandrie cette église avait
+anéanti les initiés de la connaissance qu’étaient
+les néo-platoniciens. Les derniers survivants de
+cette école merveilleuse, les disciples d’Ammonius
+Saccas, qui avaient rêvé d’amener le monde
+à la perfection, par la connaissance philosophique
+avaient été obligés, devant les persécutions, de
+s’enfuir en Perse auprès du roi Chosroès.</p>
+
+<p>Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son
+apogée, les initiés de l’amour, les Cathares et les
+Albigeois qui avaient découvert le secret de la
+perfection immédiate, conquise en cette vie par
+le chemin de la pauvreté purificatrice et du fraternel
+amour étaient exterminés jusqu’au dernier
+et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible
+de découvrir même une pierre où subsistât
+un signe de leur sublime tradition.</p>
+
+<p>Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de
+faire triompher par l’épée la vérité des sages. Ils
+suivirent le troisième des chemins ouverts devant
+l’homme, après celui de la connaissance et celui
+de l’amour, le chemin de l’action. Leur réussite
+fut d’abord éblouissante. L’élite du monde, séduite
+par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils
+levaient comme une bannière, vint de toutes
+parts à eux. Tous les jeunes hommes vaillants de
+l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la
+Terre sainte dans la phalange de ces vétérans
+glorieux de la Croisade. Mais les dirigeants de
+l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La
+Terre sainte ne renfermait à leurs yeux que le
+tombeau d’un prophète entre les prophètes et non
+d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier
+une Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du
+monde. Et c’était possible. L’Ordre du Temple le
+tenta et il aurait pu réussir. Le <span class="fss">XI</span><sup>e</sup> et <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle
+virent se développer ce rêve énorme, cette chimère
+gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe
+et de l’Asie par une minorité vaillante et bien
+organisée, une minorité ignorante pourtant du
+but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite
+aurait été le rétablissement de l’antique hiérarchie
+sacerdotale d’Égypte. Derrière les rois et
+leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois
+prêtres et savants, qui auraient imposé une volonté
+de justice et orienté l’univers vers la perfection.</p>
+
+<p>Si l’on ne trouve pas dans les règlements de
+l’Ordre les textes qui peuvent donner la preuve
+du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en
+étonner. Un projet aussi vaste que la chute des
+rois et le nivellement des religions, la constitution
+d’une civilisation unique, à la fois musulmane
+et chrétienne ne pouvait être confié à aucun
+parchemin, et ne devait être révélé aux grands
+prieurs du conseil secret que lorsque leur ambition
+et leur sagesse avaient été mesurées avec
+soin. Nul chevalier ne révéla au moment du procès
+le but de l’Ordre dont il n’était qu’un aveugle
+instrument. Les membres du groupe intérieur,
+ceux qui savaient, n’avouèrent sous les tortures
+que des rites extérieurs, scandaleux pour les profanes,
+mais qui ne touchaient pas à l’essence
+même de ce qu’était le Temple en vérité. Sans
+doute Philippe le Bel et le pape Clément V n’ignorèrent
+pas le danger que couraient la papauté et
+les royautés. L’extraordinaire avarice du roi de
+France n’était pas un levier suffisant pour lui
+faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre
+du Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas
+réussir et être brisé lui-même. Il ne dut se décider
+à cet acte audacieux que parce que c’était une
+question vitale pour son trône. Naguère il avait
+essayé d’être admis parmi les chevaliers du
+Temple et à sa grande surprise, il avait été rejeté.
+Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu
+plus tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien
+après car l’Ordre avait besoin de l’organisation
+ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira,
+ni dans les interrogatoires ni dans les jugements,
+de la force qui avait failli détruire l’édifice social,
+pour le réorganiser sur un plan plus parfait. On
+se contenta de convaincre les Templiers d’avoir
+craché sur le Christ, d’avoir permis et même recommandé
+la sodomie, d’avoir adoré l’idole Baphomet,
+toutes choses qui furent prouvées à la lettre,
+mais furent ignorées dans leur esprit. Les peuples
+stupéfaits virent condamner l’ordre glorieux et
+célèbre et ils n’en surent pas la vraie cause.
+Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.</p>
+
+<p>Les plus prodigieuses actions peuvent être
+accomplies par les croyants. La foi, non seulement
+soulève les montagnes, mais elle peut les lancer au
+ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que
+cette foi soit la foi au bien, à Dieu ou à n’importe
+quelle chimère sublime. La foi en l’égoïsme a
+autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais
+il faut que l’élément foi soit à la base de l’action.
+Quand les hommes cessent de croire à leur but,
+leur cuirasse tombe, ils cessent d’être invincibles.
+C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse
+entrait dans leur plan de conquête et avec une
+vertigineuse rapidité ils étaient devenus les banquiers
+du monde. Les chevaliers chargés de compter
+montraient encore plus de zèle que ceux qui
+étaient chargés de combattre et qui passaient
+pour les plus illustres combattants de leur époque.
+La richesse les corrompit comme elle corrompt
+tous ceux qui la possèdent. Ils périrent
+pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit
+le rêve d’une civilisation réconciliant l’Orient et
+l’Occident et remplaçant le pouvoir des rois par
+le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents
+et justes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c145">HUGUES DES PAYENS
+ET L’ORDRE DES ASSASSINS</h3>
+
+<p>Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique
+apparut dans le cerveau génial du fondateur
+des Templiers, Hugues des Payens.</p>
+
+<p>C’était un pauvre chevalier de Champagne qui
+avait suivi Godefroy de Bouillon dans la croisade
+et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages
+l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que
+lorsqu’une ville, si vaste soit-elle, est prise et
+pillée, il suffit à peine de trois jours pour qu’il n’y
+ait plus une maison à prendre, une femme à violer.
+A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens
+avait dû passer les trois premiers jours à remercier
+Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que
+le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté
+fut un homme désintéressé.</p>
+
+<p>Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce
+qu’une maison mauresque avec des femmes autour
+d’un jet d’eau et des nègres esclaves en pourpoint
+vermillon ? Il n’avait ni la maison, ni les femmes.
+Il se croyait bon chrétien mais il aimait discuter
+sur les doctrines hérétiques avec son compagnon
+de guerre, le toulousain Geoffroy de Saint-Adhémar<a href="#f14" id="FNanchor_14"><sup>[14]</sup></a>
+qui, comme tous les hommes de sa race, était
+imbu de Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres,
+comme il convient aux bâtisseurs de projets immenses
+et aux prompts réalisateurs de chimères.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_14" id="f14">[14]</a> Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.</p>
+</div>
+
+<p>L’Orient avec ses beautés d’architecture, les
+voluptés de ses femmes et le mysticisme de sa
+philosophie transformait avec une surprenante rapidité
+les hommes d’occident. Baudoin II qui était
+devenu roi de Jérusalem donnait l’exemple. Fait
+prisonnier par l’Emir Balak dans une embuscade,
+il était resté un an au pouvoir des Sarrasins.
+Quand il fut délivré, il continua à guerroyer avec
+la même ardeur, mais il parlait de l’Emir Balak
+comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir.
+Il s’habillait d’une robe, à la manière
+des orientaux, il affectait de suivre leurs usages
+et il épousa une jeune fille qui appartenait à une
+ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des
+premiers Templiers auxquels il donna comme logement,
+peut-être avec intention, la partie de son
+palais qui était construite sur l’emplacement de
+l’ancien temple de Salomon.</p>
+
+<p>Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar
+qui étaient des combattants en même temps
+que des mystiques, furent frappés d’admiration par
+ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées
+qui les préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter
+que des histoires de saints de l’Islam qui
+imposaient par la force leur conception mystique
+ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu.
+Tous employaient une méthode semblable.
+Ils fondaient une société secrète, à la fois philosophique
+et guerrière, avec différents degrés d’initiation
+et une hiérarchie de membres, basée sur
+la hiérarchie de la nature, selon l’antique principe :
+ce qui est en bas est comme ce qui est en
+haut. Il y avait eu en Perse, Mastek, Kermath,
+puis les Rawendi qui enseignaient à leurs initiés
+que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils
+avaient entendu parler de « ceux qui sont vêtus
+de blanc », de Mokanaa, le masqué, qui portait
+toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah,
+celui qui dispose du clair de lune ainsi
+appelé parce que pour éblouir ses disciples il faisait
+paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine,
+une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de
+l’esprit divin.</p>
+
+<p>C’était aussi le fondateur d’une société secrète
+Ismaïlite, Abdallah, fils de Maïmoun qui était
+parvenu à monter sur le trône du Khalifat d’Égypte.
+Depuis son avènement, il y avait au Caire une
+société de sagesse dont le Khalife était le grand
+maître et qui avait sa « maison de sagesse » et
+sa « maison de science » pleine d’instruments
+d’astronomie, de livres, où l’encre, le parchemin
+et les plumes étaient distribués gratuitement et
+où affluaient les médecins, les poètes et les savants
+de l’Orient.</p>
+
+<p>Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar
+eurent dans ce même temps à Jérusalem l’écho
+d’un grand événement, la fermeture passagère
+de cette « maison de science » au Caire, à la suite
+d’une émeute et ils s’étonnèrent de l’importance
+qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet Orient
+qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient
+leur château de pierre, enclos de tristes
+fossés, dans le pays de France.</p>
+
+<p>La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux
+de la Montagne et celle de la secte des Assassins
+qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie
+et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper
+leurs longues causeries, durant les nuits
+chaudes de Jérusalem.</p>
+
+<p>Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même
+temps qu’un philosophe mystique. Instruit dans la
+grande université de Nichapour avec le poète astronome
+Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait
+devenir le premier ministre du Khalife de
+Bagdad, il s’était initié à la secte des Ismaïlites
+d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était
+proclamé le grand maître. Cette secte avait neuf
+degrés d’initiation et reposait à la fois sur l’obéissance
+absolue et la connaissance intellectuelle des
+philosophies. Selon leur intelligence, les disciples
+s’élevaient dans la hiérarchie de la secte. Après
+la connaissance il fallait arriver à la foi dans le
+Dieu supérieur commun à toutes les religions. A
+ce degré on pratiquait l’extase des soufis et des
+saints. Mais le dernier degré enseignait qu’il n’y
+a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que
+le monde est dirigé par une loi indifférente et que
+l’égoïsme individuel est vraisemblablement le dernier
+mot de la vie. Seuls, quelques dirigeants de
+la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y
+avoir un degré encore supérieur qui fut le partage
+du premier grand maître Hassan Sabbah et dont
+il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter
+de sa propre philosophie et de la supériorité dernière
+de l’égoïsme. Ses disciples rapportent qu’il
+passa trente-cinq ans sans sortir de la bibliothèque
+du château d’Alamout où tant de livres étaient
+entassés qu’elle était devenue la plus grande du
+monde après celle de Bagdad. Durant ce délai de
+trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître
+que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte
+en lui une certitude absolue reconnaît la vanité
+des livres autant que celui qui est possédé par la
+foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins
+et il ne se contente pas en trente-cinq ans,
+de voir deux fois seulement la lumière du soleil.</p>
+
+<p>Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen
+de devenir le premier personnage de l’Orient, d’y
+prélever des impôts et d’en gouverner les souverains.
+Tout homme qui résistait à sa volonté était
+assassiné par un de ses émissaires. Si un de ces
+émissaires était pris avant la réalisation du meurtre,
+il en venait un autre, puis un autre encore.
+Et les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien.
+Ils se convertissaient au christianisme s’il fallait
+tuer un chrétien. Il en est qui prirent l’apparence
+de femmes ravissantes et se firent vendre comme
+esclaves pour parvenir auprès d’un émir méfiant
+et luxurieux et le poignarder à l’heure des caresses.</p>
+
+<p>Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le
+sacrifice de leur vie, Hassan possédait une méthode
+personnelle qu’il légua à ses successeurs.
+Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé
+le sceptique et l’athée et dont il révérait
+les connaissances, il avait étudié les plantes dès
+son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer
+le haschich et de le mélanger avec de la
+jusquiame qui donnait la confiance en soi, qui
+provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux
+qu’il envoyait, portaient avec eux, outre le court
+poignard triangulaire, la certitude absolue de
+réussir ; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo,
+dont tous les autres récits ont été confirmés,
+Hassan donnait-il à ses disciples un autre mélange
+de haschich qui leur procurait, parmi les jardins
+d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves
+et une béatitude délicieuse et leur faisait-il croire
+qu’il les envoyait au paradis, en vertu de son pouvoir
+divin<a href="#f15" id="FNanchor_15"><sup>[15]</sup></a>. L’obéissance était aisée à celui qui
+disposait d’une semblable récompense. C’est de là
+que les membres de la secte ont tiré leur nom
+d’Assassins, ou haschichins, mangeurs d’herbes.
+Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur
+du Haschicha<a href="#f16" id="FNanchor_16"><sup>[16]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_15" id="f15">[15]</a> Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz,
+la forteresse du bonheur.</p>
+
+<p>
+<a href="#FNanchor_16" id="f16">[16]</a> Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire
+les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap,
+de fantaisie légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux,
+mais d’autres fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute
+rien. Dans son intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile
+Michelet, dit que faire venir Assassin de Haschichin est
+comme faire venir cheval de equus et il semble trouver l’usage
+du haschich indigne d’Hassan Sabbah. L’étymologie que je donne
+est abondamment prouvée par Sylvestre de Sacy, Hammer et
+plusieurs autres historiens. D’ailleurs, beaucoup de sociétés secrètes
+persanes, hindoues et chinoises ont employé et emploient
+encore maintenant des breuvages à base de haschich, d’opium,
+et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la sortie du
+double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.</p>
+</div>
+
+<p>Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy
+de Saint-Adhémar rêvaient d’un pouvoir conquis à
+l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan
+Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa
+force, grâce aux rouages de son organisation. Les
+deux Français n’eurent pas de peine à voir que plus
+encore que les poignards obscurément levés sur
+les têtes, ce qui faisait sa puissance, c’étaient les
+châteaux méthodiquement acquis et fortifiés par
+elle, les châteaux inexpugnables et que gardaient
+de petites troupes disciplinées.</p>
+
+<p>Et le rêve se précisa. On pourrait être maître
+de l’Europe si on disposait de châteaux disséminés
+un peu partout à travers ses royaumes. Pour
+avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la
+religion menait à tout, surtout à la richesse. Que
+de gens avaient renoncé à leur fortune au moment
+de la Croisade, échangeant des richesses contre
+le pardon de l’Église ! Les chevaliers du Christ
+draineraient l’or de la chrétienté. Quant à la terreur,
+au pouvoir de l’assassinat qui avait été le
+premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans
+un mot d’ordre religieux, une vertu que donne la
+foi.</p>
+
+<p>Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation
+orientale qu’ils reçurent de Théoclet. C’était le
+patriarche de la secte gnostique des Johannites.
+Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et
+prétendait qu’il était le fondateur de la véritable
+église. L’Église de Rome n’était pas l’église légitime.
+Les missionnaires de Pierre avaient altéré
+la pensée de Jésus en allant prêcher chez des
+peuples barbares. D’après les Johannites, c’était
+un blasphème de dire que Jésus était monté sur
+la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié.
+Depuis Jean, les patriarches Johannites
+s’étaient succédé sans interruption. Le dernier
+était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine,
+mais s’il trouvait des défenseurs, son église
+triompherait des fausses églises et son successeur
+serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.</p>
+
+<p>Hugues des Payens réunit autour de lui sept
+chevaliers et fonda un ordre de chevalerie dont le
+but apparent était de protéger les pèlerins se
+rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre
+du Temple parce que son but mystique et secret
+était la reconstitution du Temple de Salomon, symbole
+de la perfection. On avait enfermé ce symbole
+dans la géométrie des pierres ; c’était la poursuite
+de la sagesse divine et sa réalisation par l’ordre
+et l’harmonie sous la direction hiérarchique des
+initiés. La puissance matérielle devait être le
+moyen pour élever le Temple.</p>
+
+<p>Cette puissance matérielle fut acquise avec une
+rapidité qui dépassa tous les rêves des fondateurs.</p>
+
+<p>En 1128, Hugues des Payens venait en France
+et faisait approuver par saint Bernard, la règle
+de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et guerrière.
+Si elle ressemblait étrangement aux règles
+des sociétés secrètes de l’Orient, nul ne le sut.
+Les Templiers se divisaient en trois grades : les
+chevaliers, les servants d’armes et les affiliés.
+Ils obéissaient au Grand Maître mais il y avait
+un ordre intérieur, composé de sept membres
+qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition
+primitive.</p>
+
+<p>Leur costume fut la robe blanche avec une croix
+rouge sur le côté gauche. Ils étaient exemptés
+d’impôts et de service militaire aux rois. Ils ne
+pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre
+trois jouait un rôle particulier dans leurs rites.
+Quand un candidat voulait être admis chevalier
+il frappait trois fois à la porte de l’église où la
+cérémonie avait lieu et on lui demandait trois fois
+ce qu’il voulait. Chaque chevalier devait avoir
+trois chevaux, faire trois grands jeûnes et communier
+trois fois l’an. Ceux qui avaient commis
+une faute étaient flagellés trois fois. Ils faisaient
+trois vœux.</p>
+
+<p>Quelques années s’étaient à peine écoulées
+qu’ils avaient des biens immenses et qu’ils formaient
+au milieu des nations européennes et en
+Orient une force qui allait toujours grandissant.
+Cette force chevaleresque s’accrut de leurs opérations
+financières.</p>
+
+<p>Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de
+l’existence de l’Ordre, le but ne fut jamais perdu
+de vue et il fut poursuivi avec une volonté obstinée.
+Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à
+neuf mille. Ils progressaient sans cesse. En combattant
+les Egyptiens, les Syriens et l’Ordre des
+Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs,
+dans leur organisation militaire et dans leurs
+doctrines. Quand ils élèvent des forteresses, elles
+sont sur les plans des forteresses Sarrasines et
+ainsi on peut les distinguer aisément de celles
+des Hospitaliers, leurs rivaux.</p>
+
+<p>Des rapports étroits, sous forme d’alliances
+conclues, puis rompues, unissent souvent les Templiers
+aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II
+pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils
+refusent de combattre les infidèles au profit de
+Léon, roi d’Arménie. Après la prise de Damiette,
+Imbert, maréchal du Temple et confident du légat
+du pape, le cardinal Pelage, qui commandait
+l’armée chrétienne, quitte brusquement cette
+armée embourbée dans le débordement du Nil et
+passe aux Musulmans. Si c’est un chevalier du
+Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître
+des Assassins de se convertir au christianisme
+et qui tua son ambassadeur, c’est sans doute
+qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable
+conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse
+de guerre.</p>
+
+<p>Tout cela prouve combien les chevaliers du
+Temple eurent d’affinités avec les ennemis qu’ils
+combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la chrétienté
+si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des
+prisonniers Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur
+font grâce ou qu’ils les laissent partir sans rançon.
+C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans
+l’accroissement de leur force.</p>
+
+<p>Avec les années, les grands maîtres deviennent
+plus puissants et ils n’en sont que plus ambitieux.
+Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux
+chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins
+aussi grande que s’ils la faisaient aux infidèles.
+Mais la vie humaine ne compte pas à leurs yeux.
+On ne peut réaliser un grand projet matériel sans
+tuer indifféremment ses amis et ses ennemis.
+Rien ne compte même, ni l’autorité du pape dont
+ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni les
+lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en
+donnerons qu’un exemple significatif.</p>
+
+<p>Les chrétiens étaient presque partout chassés
+de l’Orient où depuis près de trois siècles ils
+détruisaient les monuments de l’art arabe, brûlaient
+les bibliothèques<a href="#f17" id="FNanchor_17"><sup>[17]</sup></a> et répandaient une désolation
+qui ne peut être comparée qu’à celle qui
+fut apportée par les Mongols<a href="#f18" id="FNanchor_18"><sup>[18]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_17" id="f17">[17]</a> Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus
+de cent mille volumes.</p>
+
+<p>
+<a href="#FNanchor_18" id="f18">[18]</a> Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les
+manuels d’histoire pour ce qu’on y appelle « les grands mouvements
+mystiques des croisades. » Derrière la chevalerie française,
+c’était la lie de l’Occident qui courait au pillage de l’Orient.
+Saint Bernard peignait avec justesse ces croisés dont il avait
+suscité l’enthousiasme : « Ce qui charme dans cette foule, dans
+ce torrent qui coule à la Terre sainte, c’est que vous n’y voyez
+que des scélérats et des impies. Mais Christ d’un ennemi se fait
+un champion ».</p>
+</div>
+
+<p>Le sultan Khalil avait mis le siège devant
+Saint-Jean-d’Acre dont la défense avait été confiée
+au grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu.
+Il fut tué sur les remparts après plusieurs
+mois de lutte et comme la ville assiégée renfermait
+le nombre des grands prieurs nécessaire à
+l’élection, on proclama tout de suite son successeur,
+le moine Gaudini. C’était un intellectuel et
+un philosophe plutôt qu’un guerrier. Il se hâta de
+négocier, mais trop tard, et la ville fut pillée. Les
+jeunes filles et les femmes des nobles de la ville
+au nombre de trois cents s’étaient réfugiées dans
+la forteresse des Templiers dont les tours étaient
+battues par la mer, et permettaient encore de
+résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les
+chevaliers du Temple sommés de se rendre n’y
+consentirent que s’ils avaient le lendemain la
+liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes
+réfugiées derrière leurs murs. Le sultan y consentit,
+mais il fut entendu que quelques centaines
+de soldats Musulmans occuperaient une des tours
+pour veiller à ce que les articles de la capitulation
+fussent observés. Cette tour était malheureusement
+celle où étaient entassées les nobles chrétiennes.
+Les soldats Musulmans enivrés par la
+victoire ne purent résister à la vue des femmes :
+Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre
+et les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les
+cris, coururent avertir le grand maître Gaudini
+de la trahison, du malheur qui s’accomplissait et
+de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer.
+Celui-ci haussa les épaules et répondit :</p>
+
+<p>— Eh ! Messieurs ! je n’en suis pas moins affligé
+que vous ! Mais que faire en d’aussi tristes conjonctures<a href="#f19" id="FNanchor_19"><sup>[19]</sup></a> ?</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_19" id="f19">[19]</a> Père Mansuet, <i>Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers
+du Temple</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du
+Temple et une dizaine des plus hauts gradés de
+l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la
+faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait,
+en effet, le viol de trois cents femmes
+pourvu que les quelques hommes qui avaient
+entre leurs mains la conquête et l’organisation
+de l’Europe fussent sauvés.</p>
+
+<p>Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent
+les voluptueux soldats de Khalil, mais ils périrent
+le lendemain, ainsi que les chrétiennes déshonorées ;
+la tour du Temple où ils se défendaient
+s’écroula au moment de l’assaut, ensevelissant
+vainqueurs et vaincus.</p>
+
+<p>Quelques années après, sous la maîtrise de
+Jacques de Molay, toutes les orgueilleuses tours
+du Temple dressées aux carrefours de l’Europe,
+s’écroulèrent en même temps.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c157">LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE,
+BAPHOMET</h3>
+
+<p>C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer
+à son profit les monnaies de France. Malgré
+ces altérations il restait tout de même besogneux.
+Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château
+du Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui
+disait qu’un bourgeois de cette ville, nommé Squint
+de Florian, qui était condamné à mort, avait demandé
+à parler au roi, avant de subir sa peine,
+assurant qu’il avait un secret d’une importance
+inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait fait surseoir
+à l’exécution.</p>
+
+<p>Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer
+Florian à Paris. Florian se jeta à ses pieds et lui
+demanda la vie en échange du secret, ce qui lui
+fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.</p>
+
+<p>Florian avait passé des jours dans sa prison en
+compagnie d’un Templier apostat et comme lui
+condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être
+exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était
+confessé à son compagnon. Il lui avait révélé avoir
+commis, quand il était honnête homme et faisait
+partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus
+grands que ceux qui le menaient à présent à la
+mort. Ces crimes étaient aussi commis par l’élite
+de la chevalerie française. Les Templiers reniaient
+Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix
+au moment de leur réception dans l’Ordre. Ils
+pratiquaient la sodomie non par plaisir occasionnel,
+mais avec une permission officielle et comme
+une action louable et recommandée. Enfin, ils se
+vouaient, par le rite magique d’une corde qu’on
+leur faisait ceindre autour des reins, à une
+étrange idole barbue appelée Baphomet.</p>
+
+<p>On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu
+respectueux pour le pape de l’église qu’il avait
+récemment fait souffleter par l’entremise de Nogaret,
+se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration
+de Baphomet, ou contre les pratiques de sodomie,
+si courantes dans ce temps et dans tous les
+temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore
+quelque chose de l’ambitieux idéal de conquête
+des Templiers. Cet idéal, connu seulement du
+groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer,
+devait se chuchoter comme une légende
+incertaine et n’eut pas assez de réalité pour figurer
+dans les accusations du procès. Mais sa connaissance
+dut faire réfléchir Philippe le Bel sur
+l’extraordinaire puissance qui s’était constituée
+dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune
+autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un
+immense danger pouvait se dresser devant lui et
+se dire que s’il détruisait brusquement ce danger
+par un coup d’audace il s’enrichirait en même
+temps de l’immense fortune de l’Ordre du Temple.
+Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de
+vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement
+est la seule excuse du plus grand crime,
+après le massacre des Albigeois, que commirent
+ensemble le pape et le roi de France.</p>
+
+<p>Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps
+étaient peut-être venus. Les musulmans avaient
+rejeté les chrétiens de la Palestine et de l’Égypte.
+A quoi allait s’employer la formidable activité de
+ces guerriers pour qui combattre était une nécessité
+vitale ? L’entretien des forts et des possessions
+de l’Orient dévorait presque tous les revenus
+de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre
+contre les infidèles, des sommes énormes allaient
+se trouver disponibles.</p>
+
+<p>Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé
+que le moment été venu. On venait de le chasser
+de l’Ordre pour avoir volé une partie de son trésor,
+au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre
+et pour avoir abusé des chrétiennes qui s’étaient
+réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à la tête
+d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume
+méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape
+et de l’Ordre, gagna une immense fortune et
+obtint de l’Empereur de Constantinople la main de
+sa nièce Marie, et le titre de César.</p>
+
+<p>Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure
+qu’il aurait fallu. Il était sympathique à tous.
+L’honnêteté et les qualités moyennes dominaient en
+lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut
+faire supposer que le Temple jugeait le moment
+venu de jouer sa grande partie en Europe. Quand le
+pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques
+de Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande
+de venir incognito, presque seul. Or, Jacques
+de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec une
+suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du
+Temple. Cela peut indiquer qu’il jugeait que le
+champ d’action de l’Ordre était désormais en Europe
+et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses
+combattants.</p>
+
+<p>Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua
+à Jacques de Molay et aux Templiers toutes
+sortes de marques d’amitié et de faveurs. D’autre
+part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il
+avait été élu pape grâce au roi de France. L’opinion
+fut travaillée et pour la première fois on
+devait demander à l’université et au peuple d’approuver
+la décision royale. Mais le caractère
+même des accusations devait rendre populaire
+cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient
+depuis longtemps sur des disparitions, des morts
+mystérieuses de gens qui avaient imprudemment
+assisté à une cérémonie secrète du Temple.</p>
+
+<p>Les Templiers étaient haïs un peu partout.
+« Ils étaient, disait-on, notoirement en rapport
+avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait
+avec effroi l’analogie de leur costume avec
+celui des sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils
+avaient accueilli le Soudan dans leurs maisons,
+permis le culte mahométan. Dans leur rivalité
+furieuse contre les Hospitaliers, ils avaient été
+jusqu’à lancer des flèches contre le Saint-Sépulcre<a href="#f20" id="FNanchor_20"><sup>[20]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_20" id="f20">[20]</a> Michelet, <i>Histoire de France</i>.</p>
+</div>
+
+<p>On trouvait scandaleux que la cour du grand
+maître fût plus nombreuse et plus belle que celle
+des rois. On leur reprochait le caractère occulte
+des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse
+de magie, de meurtres rituels d’enfants. Philippe
+le Bel, allait trouver des auxiliaires dans l’indignation
+et la haine que cause au peuple tout ce
+qu’il ne comprend pas.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de
+Molay fut arrêté avec les chevaliers qui se trouvaient
+à Paris. Des ordres avaient été envoyés
+à l’avance en province pour que tous les Templiers
+de France fussent emprisonnés en même temps.
+La torture obtint avec rapidité plus de cent quarante
+aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la
+maison du Temple, ni les archives de l’Ordre, ni
+sa véritable et primitive règle, ni le rite des initiations.
+Jacques de Molay, ému par les bruits qui
+avaient couru quelques jours auparavant, sur un
+danger qui menaçait l’Ordre, les avait fait sortir
+du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les
+retrouva jamais.</p>
+
+<p>Les Templiers étaient accusés de renoncer à
+Jésus-Christ et de cracher par trois fois sur la
+croix au moment où ils prêtaient serment de fidélité.
+On a épilogué sans fin sur cette accusation
+et on y a trouvé diverses explications. Celle à
+laquelle se sont ralliés beaucoup d’esprits sensés
+et notamment Michelet<a href="#f21" id="FNanchor_21"><sup>[21]</sup></a> est que cette forme de
+réception était empruntée aux anciens mystères.
+Pour faire mieux ressortir la parfaite pureté de
+l’initié après l’initiation, l’initié devait se montrer
+avant comme ayant atteint le dernier degré de l’irréligion.
+Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait
+d’autant mieux que sa chute avait été plus profonde.
+Au moment du procès des Templiers, le rite
+était pratiqué mais son sens symbolique était
+perdu.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_21" id="f21">[21]</a> Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur
+par la grandeur de l’impiété.</p>
+</div>
+
+<p>Cette explication est un peu enfantine. Comment
+une action qui devait paraître monstrueuse à
+des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans
+qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison
+était tellement simple ? La question devait
+être posée sans cesse, car l’angoisse du pieux
+chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher
+sur ce qu’il avait appris à adorer, devait être profonde.
+On aurait pu facilement calmer sa conscience
+et une réponse aussi aisée à comprendre
+aurait été oubliée !</p>
+
+<p>En réalité, les nombreux chevaliers qui ont
+déclaré avoir supplié leur initiateur de les dispenser
+de la cérémonie du reniement de la croix ou
+qui ont pensé échapper à ses conséquences par
+une restriction mentale, ne pouvaient en avoir la
+véritable explication sans connaître en même temps
+les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient
+réservés à une autre initiation, à l’entrée dans
+l’ordre intérieur.</p>
+
+<p>L’action de cracher sur la croix signifiait la
+délivrance du Templier vis-à-vis de l’Église romaine
+que désormais il ne servirait plus en esprit.
+De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme
+officiel prescrivaient à leurs disciples des
+premiers degrés l’observance rigoureuse du Coran,
+ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme
+rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit,
+le lien qui unissait chaque membre de l’Ordre à
+l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique.
+Il était rattaché à une église plus haute, à un
+Christ qui ne peut mourir sur la croix et il devait
+venir un jour, quand il faudrait combattre le pape
+de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé
+de se souvenir de son initiation comme d’un acte
+vivant.</p>
+
+<p>Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés
+de l’Église catholique qu’ils ne se servaient
+pas à la messe d’hosties consacrées et qu’ils recevaient
+la confession de leurs visiteurs et de leurs
+précepteurs qui souvent étaient laïques.</p>
+
+<p>L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement
+sur eux que celle d’hérésie. Ce n’est pas que
+durant le moyen âge la sodomie n’ait été très
+répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce
+et même plus que de nos jours, dans la société
+de Londres, de Berlin et de Paris. « Dans le
+<span class="fss">VIII</span><sup>e</sup> siècle, au rapport d’Alcuin et probablement
+dans les siècles suivants, tout évêque élu devait,
+avant d’être consacré, se justifier sur ces demandes
+canoniques : 1<sup>o</sup> S’il avait été pédéraste ; 2<sup>o</sup> S’il
+avait été en commerce criminel avec une religieuse ;
+3<sup>o</sup> S’il avait été en commerce criminel
+« avec une bête à quatre pieds<a href="#f22" id="FNanchor_22"><sup>[22]</sup></a> ». Et il devait
+jurer après de ne pratiquer aucun de « ces commerces
+criminels ! » Pour qu’un candidat évêque
+fût interrogé avec insistance sur de telles actions,
+c’est qu’elles devaient être d’un usage courant ;
+mais comme de nos jours encore, tout était toléré,
+permis, encouragé, à la condition que ce fût à voix
+basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son
+manteau de cendres.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_22" id="f22">[22]</a> Frédéric Nicolaï. <i>Essai sur les accusations intentées aux
+Templiers et sur le secret de cet ordre</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au
+moment de leur entrée dans l’Ordre il leur était
+recommandé par leur supérieur de s’adonner à
+la sodomie entre eux et de négliger l’amour des
+femmes. Cette révélation souleva une grande indignation
+par le monde, mais cette indignation n’est
+pas tellement justifiée. La chasteté complète était
+proposée comme un idéal, mais cet idéal ne pouvait
+être réalisé qu’à la longue. La sodomie était
+un premier pas, une atténuation de l’exaltation
+des sens. Puis les Templiers étaient surtout des
+guerriers, des preneurs de châteaux et de villes.
+L’usage, dans ce temps, était de violer les femmes
+quand on entrait quelque part en vainqueur. On
+tuait celles qui résistaient et quelquefois celles
+qu’on avait eues et dont on s’était lassé. Cet
+usage était tellement établi qu’il se fonda au
+<span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle un ordre de chevalerie spécial pour la
+préservation des femmes pendant les marches des
+armées et au moment des prises de villes. Ce fut
+peut-être dans un but d’économie humaine qu’un
+sage grand maître de l’Ordre du Temple recommanda
+la sodomie comme un pis aller du désir
+charnel.</p>
+
+<p>Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des
+exemples analogues. Ceux qui trouvent la vie matérielle
+irrémédiablement mauvaise sont logiques
+en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors
+un dérivé à leurs sens par des actions rapides qui
+leur apportent un minimum de plaisir et qui sont
+dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde,
+il y a une trentaine d’années, un procès assez
+retentissant intenté à un philosophe qui donnait
+des enseignements de même nature. En réalité,
+la cause de tous les malentendus vient de l’importance
+démesurée que les religions et les sociétés
+donnent aux rapports physiques des êtres entre
+eux. Ces rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge
+et l’intelligence de chacun, ne devraient compter
+que dans la mesure où ils développent le sentiment
+de la beauté et l’amour au sens le plus élevé
+du mot.</p>
+
+<p>Mais un règlement comme celui de l’Ordre du
+Temple supposait chez ses adhérents le sens de
+la mesure et un minimum de développement spirituel.
+Il ne tenait aucun compte de la bassesse
+des instincts et de l’absence totale des rudiments
+de spiritualité chez la grande majorité des hommes.
+La plupart des Templiers n’y virent que la permission
+de prendre un plaisir qui était jusqu’alors
+considéré comme défendu. Tous les rites de
+l’Ordre furent altérés.</p>
+
+<p>Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au
+moment de la réception et qui était la communication
+du souffle, de la force, telle qu’on la pratiquait
+dans les sociétés secrètes orientales, devint un
+signe de plaisir. La réception du chevalier fut très
+souvent le prétexte de scènes caricaturales et
+obscènes dans lesquelles les défenseurs du Temple
+et les amoureux de symboles ne peuvent sous
+aucun prétexte découvrir un sens caché. Durant
+les interrogatoires de Cahors, un chevalier appelé
+Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception
+« où il avait fait et souffert des baisers criminels,
+le supérieur qui le reçut, avait aussitôt abusé de
+lui<a href="#f23" id="FNanchor_23"><sup>[23]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_23" id="f23">[23]</a> <i>Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers</i>, 1779.</p>
+</div>
+
+<p>A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne
+avoua que « pendant qu’un prêtre de l’Ordre lisait
+un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se
+coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent
+d’autres baisers et que les dix chevaliers
+le baisèrent au nombril. Puis le supérieur tira
+d’une boîte une idole de cuivre... »</p>
+
+<p>La troisième accusation avait trait à cette idole.
+Elle s’appelait Baphomet<a href="#f24" id="FNanchor_24"><sup>[24]</sup></a>. Celle qu’on trouva à
+Paris avait un numéro d’ordre car il y en avait une
+dans chaque chapitre du Temple. Elle était en
+cuivre, avec une longue barbe blanche. On l’a
+dépeinte diversement car le chevalier ne la
+voyait, au moment de l’initiation, que quelques
+instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette,
+qu’elle avait la face d’un chat et aussi qu’elle
+représentait Satan. Ces puérilités contribuèrent
+à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait
+sur le Temple. Les chevaliers furent convaincus
+dans l’opinion d’adorer une divinité
+orientale.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_24" id="f24">[24]</a> Mot dérivé du grec, dont le sens est « baptême de l’esprit »
+(Hammer).</p>
+</div>
+
+<p>En réalité, Baphomet était le signe d’origine
+gnostique, destiné à résumer la doctrine du Temple
+et à en rappeler le but. On n’adorait en lui ni la
+figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on
+le dit et comme on le crut, on adorait la puissance,
+la force dirigée par l’intelligence qui était l’idéal
+du Temple et qui fut toujours représentée dans
+l’ancien symbolisme par un homme barbu portant
+une couronne. On retrouve cet homme barbu sur
+les sceaux et les médailles ayant appartenu aux
+Templiers. Il était pour eux ce que la rose au
+milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le
+symbole de l’idée supérieure à laquelle ils avaient
+voué leur vie. La corde de lin que l’on donnait au
+nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de
+porter sous son vêtement, devait avoir touché
+Baphomet parce qu’elle représentait la chaîne qui
+lie l’homme à son idéal.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c168">LA CHUTE DE L’ORDRE</h3>
+
+<p>Je ne raconterai pas en détails le procès intenté
+contre les Templiers et qui dura sept ans. La
+torture avait tout de suite arraché à un grand
+nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on
+attendait. Le grand maître lui-même n’avait su y
+résister. Ses aveux durent pourtant être falsifiés
+par les trois cardinaux qui les entendirent car il
+ne les reconnut pas, quand on les lui relut et il
+déclara préférer les procédés des Sarrasins « qui
+coupent tout de suite la tête à l’accusé ».</p>
+
+<p>Clément V parut d’abord résister devant la
+grandeur de l’injustice. Mais il était lié par
+l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la
+dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences
+de la belle Brunissande, comtesse de Foix.</p>
+
+<p>Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la
+terreur qu’inspire la justice du roi. Aucune voix
+n’ose s’élever pour défendre les Templiers. Après
+deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires,
+une commission pontificale s’installe
+solennellement à l’archevêché de Paris et y siège
+chaque jour pour entendre la défense. Chaque
+jour un huissier paraît sur le seuil de l’archevêché
+et crie au peuple : « Si quelqu’un veut défendre
+l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se
+présenter. » Mais personne ne se présente. Les
+jours passent. Quatre mois s’écoulent avec le
+retour de la même cérémonie. Enfin, un homme
+vêtu de noir traverse le peuple silencieux et
+demande à être entendu pour la défense de l’Ordre.
+Un frémissement court dans la foule qui
+encombre les rues. La commission est debout en
+grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot.
+Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup
+de choses à dire. Il va innocenter l’Ordre. Et
+comme l’attention est à son comble, il déclare
+qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ,
+qu’il est fort pauvre et qu’il espère qu’on va lui
+venir en aide. On s’aperçoit alors que c’est un
+simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture
+demandée et l’on renonce à entendre une défense
+quelconque de l’Ordre du Temple.</p>
+
+<p>Cette défense ne devait jamais se produire. Il
+semble que tous les chevaliers soient devenus
+des simples d’esprit. Le grand maître lui-même
+déclare qu’il est un homme de guerre, incapable
+de discuter logiquement. Après deux années de
+captivité il demande huit jours pour réfléchir et
+l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la
+messe. Peut-être l’épouvante de la torture jetait-elle
+un voile sur l’esprit des accusés ? Peut-être
+a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace
+d’intelligence humaine. Ce qui demeure mystérieux
+dans le procès du Temple est l’incapacité
+des chevaliers à trouver une défense raisonnable.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma
+un concile pour étudier l’affaire et pour juger.
+Mais comme les membres du concile demandaient
+à entendre des témoins, à être au courant de la
+cause et qu’ils semblaient vouloir innocenter
+l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le
+déclara suspect d’hérésie et l’abolit.</p>
+
+<p>Un grand nombre de chevaliers étaient retenus
+dans les prisons royales. Philippe le Bel se hâta
+de faire condamner à mort par un tribunal que
+présidait l’archevêque de Sens, frère de son
+ministre Marigny, sur la férocité duquel il pouvait
+compter, tous les Templiers qui avaient rétracté
+leurs premiers aveux.</p>
+
+<p>« Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait
+allumé quinze ou vingt bûchers, non pas enflammés,
+mais comme autant de lits de charbons
+ardents, pour brûler les coupables insensiblement.
+Cinquante-quatre chevaliers y furent précipités<a href="#f25" id="FNanchor_25"><sup>[25]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_25" id="f25">[25]</a> <i>Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers.</i></p>
+</div>
+
+<p>Le grand maître Jacques de Molay et le maître
+de Normandie, avaient été condamnés à la prison
+perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant
+l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement
+sur leurs aveux. Ils déclarèrent que « l’Ordre
+était pur et saint et qu’ils étaient prêts à mourir
+pour soutenir cette vérité ».</p>
+
+<p>Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les
+fit conduire dans l’île de la Seine située entre les
+jardins du roi et les Augustins, où deux bûchers
+avaient été dressés. Les deux Templiers, dit
+l’historien « étaient devenus hideux par les suites
+d’une si longue captivité ». Une foule immense
+assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse
+fumée pour les étouffer, en sorte qu’ils furent
+brûlés avec lenteur. Comme Jacques de Molay
+était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il
+s’écria : « Clément, juge inique, je t’ajourne à
+comparaître au tribunal de Dieu, d’aujourd’hui
+en quarante jours. Et toi, roi Philippe, également
+injuste, dans l’an ».</p>
+
+<p>Quarante jours après, Clément V mourut d’un
+lupus, près d’Avignon. Le roi de France ne lui
+survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire
+ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré
+en chemin Nogaret, le conseiller du roi et l’instigateur
+du procès, lui aurait fixé aussi sa mort
+prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui
+avait dénoncé l’Ordre après lui, furent assassinés
+dans l’année.</p>
+
+<p>On vit dans ces coïncidences la preuve de certains
+pouvoirs de magie qu’on avait prêtés aux
+Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois pourquoi
+ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés
+pendant les sept années qu’avait duré le procès.
+Il y a peut-être une magie inférieure qui ne peut
+s’exercer que pour la vengeance.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Une légende du midi dit que dans l’église du
+petit village pyrénéen de Gavarnie, neuf têtes de
+Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque
+13 octobre, jour anniversaire de la chute de
+l’Ordre, à minuit, une voix retentit dans l’église
+et dit : Le jour de délivrer le tombeau du Christ
+est-il venu ?... Et les neuf têtes battent de leurs
+paupières séchées et répondent, comme un souffle,
+avec leurs lèvres de momies : « Pas encore ! ».</p>
+
+<p>La délivrance du tombeau du Christ était à
+l’origine entendue symboliquement comme la
+délivrance de l’esprit. Cette légende montre que
+dans la terre des Albigeois, on avait compris le
+but de l’Ordre et que même après sa destruction,
+on ne désespéra pas de la délivrance promise.</p>
+
+<p>Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre
+des Templiers désormais secret. Jacques de Molay
+dans sa prison avait désigné pour son successeur
+Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut
+d’Alexandrie lui succéda et depuis lors, l’Ordre
+a continué d’exister « et la succession de ses
+grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes
+illustres et influents n’a jamais été interrompue<a href="#f26" id="FNanchor_26"><sup>[26]</sup></a> ».</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_26" id="f26">[26]</a> Le Couteulx de Canteleu, <i>Les sectes et les sociétés secrètes</i>.</p>
+</div>
+
+<p>De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait
+recueilli ses cendres et possédait les archives et
+les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques Templiers
+il passa en Écosse où Edouard II leur avait
+concédé des terres. Ce petit groupe reconnut
+comme chef le maître des francs-maçons Henry
+Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg.
+D’autres se rendirent en Suède. Dans les siècles
+qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la
+franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans
+son développement. Mais l’étude de ce rôle et son
+action sur la Révolution française est un sujet
+trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai
+que le dernier trait du drame qui indique,
+s’il est véritable, que la filiation Templière existait
+d’une façon vivace parmi les premiers éléments
+de la Révolution et qu’il y a une parenté directe,
+de cause et d’effet, entre la mort de Jacques de
+Molay et celle de Louis XVI.</p>
+
+<p>Au moment où la tête de Louis XVI venait de
+tomber sous la guillotine, un homme qu’on avait
+vu dans toutes les manifestations de la rue depuis
+la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud,
+prit dans ses mains du sang royal et faisant le
+geste de le lancer sur la foule s’écria : Peuple, je
+te baptise au nom de Jacques de Molay et de la
+liberté<a href="#f27" id="FNanchor_27"><sup>[27]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_27" id="f27">[27]</a> Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas
+de Guaita.</p>
+</div>
+
+<p>Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre
+n’avait-il plus d’autre but depuis cinq siècles, que
+cette vengeance. On ne le revoit plus, depuis
+lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement
+du <span class="fss">XIX</span><sup>e</sup> siècle, quelques-uns de ses membres
+tentèrent de le reconstituer, mais d’une manière
+imparfaite.</p>
+
+<p>Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon
+qui se réservait de tirer le meilleur parti
+possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le
+grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une
+importance sociale. Il envoya un régiment d’infanterie
+faire la haie devant l’église Saint-Paul Saint-Antoine
+quand, en 1808 une cérémonie funèbre
+fut célébrée pour l’anniversaire de la mort de
+Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers étaient
+réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans
+l’Église sur des trônes. Ils portaient une chlamyde
+bordée d’hermine et ils avaient des croix pectorales,
+des épaulettes, des bandelettes, des ceintures
+à franges, des bottines blanches à talon
+rouge. Leur premier soin, après la distribution
+des titres et des dignités, avait été de composer
+ces somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique
+de beaucoup de sectes qui prétendent
+rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un
+initié doit porter un costume d’initié et que le
+signe de l’élévation de l’esprit est en rapport avec
+la diversité des symboles, le choix des couleurs
+et des étoffes. On retrouve la recherche de cette
+supériorité facile dans les académies, les sociétés
+philharmoniques ou mutualistes et autres groupements
+où s’exprime la vanité humaine.</p>
+
+<p>Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu
+plus tard sous la direction du médecin Fabré
+Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite.
+Il était en cela dans la véritable tradition
+Templière de Théoclet et d’Hugues des Payens.
+Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit
+appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et
+qui aurait contenu les doctrines secrètes des
+Templiers du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Mais rien ne résulta de
+son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées,
+de nouveaux uniformes.</p>
+
+<p>L’Ordre du Temple a maintenant disparu et
+cette disparition marque l’échec complet de ses
+hautes visées. L’église de Jean, la véritable église
+chrétienne a perdu ses héroïques champions. La
+délivrance de l’esprit, l’organisation du monde
+par un groupe de sages initiés, ainsi que l’attestent
+les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise
+de Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée.
+Les hommes au manteau blanc qui avaient
+une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu
+le tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe
+le Bel après avoir été déshonorés par les interrogatoires
+des dominicains inquisiteurs.</p>
+
+<p>Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les
+Templiers. Un grand dessein ne peut être accompli
+par ce qui est fondé sur l’hypocrisie. L’Ordre du
+Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques
+du catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des
+Assassins le faisait pour les règles du Coran. L’un
+et l’autre ordre voulaient pourtant détruire l’église
+qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en
+élever sur ses débris, une autre plus parfaite. Le
+mensonge n’est jamais solide. Les cavaliers mongols
+d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le
+Bel vinrent à bout de ces deux grandes forces
+d’Orient et d’Occident.</p>
+
+<p>Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire
+aurait été modifiée d’une manière imprévisible.
+Ils avaient compris la nécessité de l’union des
+religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et
+ses philosophes leur avaient enseigné à respecter
+la civilisation de leurs ennemis et même à
+l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets
+sociaux l’élévation du tiers ordre. Qui sait ce
+qu’auraient pu devenir les états de l’Europe
+aux mains de cette aristocratie armée ? Peut-être
+auraient-ils été transformés par un élément de
+progrès sublime ? Peut-être, et c’est plus vraisemblable,
+auraient-ils été courbés sous la tyrannie de
+fer qu’exercent toujours ceux qui possèdent la
+force.</p>
+
+<p>C’étaient des chevaliers mystiques de la première
+Croisade qui avaient, à l’origine, reçu le
+message. Ils avaient voulu le transmettre par
+l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient
+apprises à Jérusalem étaient incomplètes. Ils ne
+savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la
+vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il
+y a une certaine lumière de l’esprit qui meurt
+au contact du métal de la cuirasse, de l’acier de
+l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est
+enveloppé par le magnétisme de l’or, cette lumière
+devient ombre. Certaines vérités, pour garder leur
+pureté originelle ont besoin d’être exprimées par
+des lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur
+doit être fait avec une main qu’a blanchie
+l’ascétisme des longues invocations.</p>
+
+<p>Que les corruptions dont on a accusé les Templiers
+soient vraies ou fausses, que les initiations
+aient dégénéré dans ces scènes d’amour collectif
+que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques,
+cela est de peu d’importance. Il importe peu que
+les yeux de Baphomet aient été des escarboucles
+lumineuses, ou que le reniement du Christ ait
+affecté telle ou telle forme. Leur vrai crime ne fut
+pas énoncé au procès. Comment l’aurait-il été ?
+Il était commis quotidiennement par Philippe le
+Bel et par Clément V.</p>
+
+<p>Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers
+avaient pris le moyen pour le but. Ces moines
+exterminateurs devinrent d’âpres banquiers,
+acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs
+d’argent, seigneurs de vassaux et de terres domaniales.
+Que ne gardèrent-ils cette allégresse divine
+de leurs années de jeunesse, quand ils couraient
+au bord du lac Tibériade, pour la défense
+des pèlerins ! Ils étaient si pauvres alors qu’ils
+n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce
+temps qu’ils gardaient Jérusalem aux chrétiens.
+Lorsque chacun d’eux eut plusieurs chevaux
+caparaçonnés et des écuyers pour les conduire,
+ils furent expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret
+de leur force fut dans leur courage et leur foi.
+Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même
+que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui
+se réclamaient d’un Christ supérieur à celui qu’adorait
+le vulgaire, ils n’avaient même pas entendu
+la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent
+que pour accomplir une grande œuvre on
+pouvait se servir impunément des armes du mal.
+Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée
+au néant comme toutes celles qui n’ont pas pour
+principe premier un parfait désintéressement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c179">NICOLAS FLAMEL
+ET LA PIERRE PHILOSOPHALE</h2>
+
+<h3 class="nobreak" id="c181">LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF</h3>
+
+<p>La sagesse a des moyens divers pour pénétrer
+dans le cœur de l’homme. Quelquefois c’est un
+prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une
+secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement
+d’une philosophie, comme une pluie
+un soir d’été, la recueille et la répand avec amour.
+Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour
+éblouir et produit, peut-être à son insu, avec
+ses dés et ses miroirs magiques un rayon de vraie
+lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise
+au <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle par un livre. Ce livre tomba exactement
+entre les mains de celui qui devait le recevoir
+et avec le texte et les figures hiéroglyphiques
+qui enseignaient la transmutation des métaux
+en or, il opéra la transmutation de son âme, ce
+qui est une opération plus rare et plus merveilleuse.</p>
+
+<p>Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il
+fut donné à tous les hermétistes des siècles qui
+suivirent d’admirer l’exemple d’une vie parfaite,
+celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre.
+Après sa mort ou sa disparition, bien des savants,
+bien des alchimistes qui avaient consacré leur
+existence à la recherche de la pierre philosophale
+se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession
+le livre merveilleux où était enfermé le secret
+de l’or et de la vie éternelle, livre que Nicolas
+Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur
+désespoir était vain. Le secret était devenu vivant.
+Les formules magiques s’étaient incarnées dans
+les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge
+fondu dans les creusets et les athanors ne pouvait
+atteindre par sa couleur et sa pureté, la beauté
+de la vie pieuse d’un sage libraire.</p>
+
+<p>La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire.
+Il y a à la Bibliothèque nationale des ouvrages copiés
+de sa main et des ouvrages originaux de lui.
+On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie,
+contrat de mariage, donations, testament. Son
+histoire est appuyée solidement sur ces inexorables
+preuves matérielles que réclament à grands cris
+les hommes pour croire aux choses les plus évidentes,
+quand elles renferment un semblant de
+beauté. Sur cette histoire indiscutablement véridique
+la légende a ajouté quelques fleurs. Mais
+partout où montent les fleurs de la légende, il y a
+dessous le terreau solide de la vérité.</p>
+
+<p>Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou
+ailleurs, chose que ses historiens ont recherchée
+avec une extrême attention, cela me paraît d’une
+importance nulle. Il suffit de savoir que vers le
+milieu du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle il exerçait la profession de
+libraire, et il avait une boutique adossée au pilier
+de Saint-Jacques la Boucherie.</p>
+
+<p>C’était un fort petit libraire puisque cette boutique
+ne mesurait que deux pieds et demi de long
+sur deux de large. Cependant il s’agrandit. Il
+acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux
+et il en fit servir le rez-de-chaussée à son commerce.
+Là, les copistes copiaient, les enlumineurs
+enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons
+d’écriture et apprenait à des nobles ignorants l’art
+de signer autrement qu’avec une croix. Un des
+copistes ou un des enlumineurs lui servait en même
+temps de valet de chambre.</p>
+
+<p>Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une
+veuve de bonne tournure et sage, un peu plus
+âgée que lui et qui avait quelque bien.</p>
+
+<p>Chaque homme rencontre une fois dans sa vie
+la femme avec laquelle il est appelé à vivre dans
+l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle fut
+cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités
+naturelles, elle en avait une autre plus rare.
+C’est la seule femme, dans l’histoire de l’humanité,
+qui est susceptible de garder un secret toute
+sa vie sans le révéler en confidence à tout le
+monde.</p>
+
+<p>L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un
+livre. Le secret allait apparaître avec le livre. Ni
+la mort de ses possesseurs ni les siècles qui s’écouleront
+ne permettront de le résoudre tout à
+fait.</p>
+
+<p>Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances
+dans l’art hermétique. L’antique alchimie
+des Egyptiens et des Grecs qui était en honneur
+chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les
+pays chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement
+pas l’alchimie comme la recherche
+vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit
+élevé, trouver la pierre philosophale, c’était
+trouver le secret essentiel de la nature, de son
+unité, et de ses lois, posséder la sagesse parfaite.
+Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son
+idéal était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre.
+Et il savait que cet idéal pouvait être
+réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la
+pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit
+sous la forme de symboles. Il existait quelque
+part. Il était aux mains de sages inconnus qui habitaient
+on ne savait où. Mais comme il était difficile,
+pour un petit libraire parisien, d’entrer en
+rapport avec ces sages !</p>
+
+<p>Ainsi, rien n’a changé depuis le <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle. De
+nos jours encore beaucoup d’hommes tendent désespérément
+leur esprit vers un idéal dont ils
+connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à
+même de gravir et ils attendent d’une visite merveilleuse
+ou d’un livre écrit à leur intention, la
+formule magique qui fera d’eux un être nouveau.
+Mais la visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.</p>
+
+<p>Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce
+qu’un libraire est mieux placé qu’un autre pour
+recevoir un livre unique, peut-être parce que la
+puissance de son désir organisa à son insu les
+événements pour que le livre vînt à son heure.</p>
+
+<p>Il le désirait avec une telle force que la venue
+du livre fut précédée d’un rêve, ce qui prouve que
+ce sage et pondéré libraire avait une tendance au
+mysticisme.</p>
+
+<p>Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se
+tenait devant lui. Cet ange, lumineux et ailé comme
+tous les anges, tenait un livre dans ses mains immatérielles
+et il prononça ces propres paroles qui
+devaient rester dans la mémoire de celui qui les
+entendit.</p>
+
+<p>— Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras
+d’abord rien, ni toi, ni bien d’autres,
+mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait
+voir.</p>
+
+<p>Flamel tendit la main pour recevoir le présent
+de l’ange et tout disparut dans la lumière d’or des
+songes.</p>
+
+<p>Ce fut à quelque temps de là que le rêve se
+réalisa partiellement.</p>
+
+<p>Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul
+dans sa boutique, un inconnu en quête d’argent se
+présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute
+fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse,
+pareille à celle qu’ont les libraires, de
+nos jours, quand quelque pauvre lettré vient leur
+offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque.
+Mais il reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange
+et il le paya deux florins sans marchander.</p>
+
+<p>Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et
+animé d’une vertu divine. Il avait une reliure très
+antique en cuivre travaillé sur laquelle étaient
+gravés d’étranges figures et certains caractères,
+les uns grecs, les autres en une langue qu’il ne
+sut discerner. Les feuillets n’étaient pas de parchemin,
+comme les ouvrages que Flamel était habitué
+à copier et à relier. Ils étaient faits d’une
+écorce de tendres arbrisseaux et recouverts de
+lettres très nettes gravées avec une pointe de fer.
+Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept,
+et formaient trois parties séparées par un feuillet
+sans écriture sur lequel était peinte une image au
+sens incompréhensible. Sur la première page, il
+était écrit que ce manuscrit avait pour auteur
+Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue
+et philosophe. Et de grandes malédictions et menaces
+suivaient pour celui qui y jetterait les
+yeux, s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot
+Maranatha souvent répété sur cette page ajoutait,
+par le mystère de ses syllabes, au caractère redoutable
+de ce texte et de ces figures. Mais ce
+qui paraissait le plus impressionnant, était l’or
+patiné des tranches du livre, l’antiquité sacrée qui
+s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache
+la nature, quand elle enclôt l’effort vénérable, la
+pensée laborieuse de l’homme.</p>
+
+<p>Maranatha ! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant
+scribe il pouvait entreprendre la lecture du livre
+sans trembler. Il sentit que le secret de la vie et
+de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du
+devoir de l’homme sage avait été enfermé derrière
+le symbole des figures et la formule des caractères
+par un initié mort depuis longtemps. Il n’ignorait
+pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de
+ne pas révéler la connaissance parce que si elle
+est bonne et féconde pour les intelligents, elle
+est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a
+si clairement exprimé Jésus, aucune perle ne
+doit être donnée en nourriture aux pourceaux.</p>
+
+<p>Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui
+à s’élever dans l’échelle des êtres pour être
+digne de comprendre sa pureté. Sans doute, y eut-il
+dans son âme un hymne de reconnaissance pour
+cet Abraham le Juif dont il n’avait jamais entendu
+parler, qui avait médité et peiné dans des siècles
+passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se
+représenter un vieillard chauve, au nez recourbé,
+sous la robe misérable de sa race, écrivant dans
+quelque sombre ghetto, pour que la lumière de sa
+pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il
+faire le serment de pénétrer l’énigme, de rallumer
+la lumière, d’être patient et fidèle comme le Juif,
+mort dans sa chair et ses os, mais éternellement
+vivant dans son manuscrit.</p>
+
+<p>Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations.
+Il était en rapport avec tous les savants
+de son temps. On a retrouvé des manuscrits de
+chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient
+partie de sa bibliothèque personnelle. Il connaissait
+les symboles dont se servaient habituellement
+les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre
+d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui.
+En vain recopia-t-il quelques-unes des pages
+énigmatiques et les exposa-t-il dans sa boutique,
+avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale
+l’aiderait à résoudre le problème. Il ne rencontra
+que le rire des sceptiques ou l’ignorance des faux
+savants, exactement comme il les rencontrerait
+aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif
+soit à des occultistes prétentieux, soit aux membres
+de l’Académie des inscriptions et belles lettres.</p>
+
+<p>Il médita vingt et un ans sur le sens caché du
+livre. C’est bien peu. Il est favorisé, entre les
+hommes, celui a qui vingt et un ans de méditation
+suffisent pour trouver la clef de la vie !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c188">LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL</h3>
+
+<p>Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas
+Flamel avait développé en lui une sagesse assez
+grande pour résister à cette tempête de lumière
+qu’est la venue de la vérité dans le cœur de
+l’homme. Seulement alors, les événements se
+groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour
+lui permettre de réaliser son désir. Car tout ce
+qui arrive de bien et de grand pour l’homme est
+le résultat de la coordination de son effort volontaire
+et de la destinée malléable.</p>
+
+<p>Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas
+Flamel à comprendre le livre. Or, ce livre avait
+été composé par un Juif et une partie de son texte
+était écrit en hébreu ancien. Des persécutions
+avaient récemment chassé les Juifs de France.
+Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces Juifs
+avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme
+Malaga et Grenade qui étaient encore sous la
+domination éclairée des Arabes, il y avait des
+communautés prospères de Juifs, des synagogues
+florissantes où se formaient des savants et des
+médecins. Beaucoup de Juifs des villes chrétiennes
+d’Espagne, profitant de la tolérance des
+rois maures, allaient s’instruire à Grenade, y
+copiaient Aristote et Platon et revenaient ensuite
+chez eux répandre la science des anciens et celle
+des maîtres arabes.</p>
+
+<p>Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait
+connaître quelque kabbaliste érudit qui lui
+traduirait le livre d’Abraham. Les voyages étaient
+difficiles et sans une nombreuse escorte armée,
+ils n’étaient possibles que pour un pèlerin. Aussi
+Flamel prétexta un vœu fait à Saint-Jacques de
+Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi
+un moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis
+le véritable but de son voyage. La sage et fidèle
+Pernelle était seule au courant de ses projets. Il
+revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles,
+il prit le bourdon qui assurait au voyageur une
+certaine sécurité parmi les chrétiens et il se mit
+en marche vers la Galicie.</p>
+
+<p>Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas
+exposer le précieux manuscrit d’Abraham aux
+risques du voyage, il se contenta d’en emporter
+avec lui quelques feuillets soigneusement copiés
+et il les cacha dans son modeste bagage.</p>
+
+<p>Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de
+son voyage. Peut-être n’en eut-il pas, les aventures
+n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en
+avoir. Il a relaté simplement qu’il alla d’abord
+accomplir son vœu à Saint-Jacques. Il erra ensuite
+en Espagne, tâchant de se mettre en relation
+avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants
+à l’égard des chrétiens et surtout des
+Français qui les avaient expulsés de leur pays.
+Puis il avait peu de temps. Il devait penser à
+Pernelle qui l’attendait et à sa boutique qui n’était
+gérée que par ses employés. Un homme de plus
+de cinquante ans qui pour la première fois entreprend
+un voyage lointain, entend chaque soir
+avec force la voix silencieuse de son foyer qui le
+rappelle.</p>
+
+<p>Découragé, il reprit le chemin de France.
+Comme il traversait la ville de Léon, il s’arrêta
+pour passer la nuit dans une auberge et il soupa
+à la même table qu’un marchand français de
+Boulogne qui voyageait pour ses affaires. Ce marchand
+lui inspira confiance et il lui glissa quelques
+mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès
+de quelque Juif savant. Heureuse coïncidence ! le
+marchand de Boulogne était en relations avec un
+certain maître Canches, vieil homme toujours
+plongé dans les livres et qui habitait Léon. Rien
+n’était plus aisé que de faire connaître ce maître
+Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de
+tenter une dernière expérience avant de quitter
+l’Espagne.</p>
+
+<p>J’imagine la beauté de la scène, quand le profane
+marchand de Boulogne s’est éloigné et que les
+deux hommes sont face à face. On entend les portes
+du ghetto qui se referment. Maître Canches ne
+songe qu’à se débarrasser vivement par quelques
+paroles polies de ce libraire français qui a éteint
+son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par
+prudence de voyageur désireux de passer inaperçu.
+Flamel parle, avec réticence d’abord. Il
+admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son
+métier, tant de livres. Enfin, il laisse tomber un
+nom, timidement, un nom qui jusqu’ici n’a éveillé
+aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham
+le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe.
+Et voilà que Flamel voit s’allumer les yeux
+du vieillard débile qu’il a devant lui. Maître
+Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce
+fut un grand maître de la race errante, ce fut le
+plus vénérable peut-être de tous les sages qui
+étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié
+supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus
+haut qu’ils savent demeurer inconnus. Son livre a
+existé et a disparu depuis des siècles, mais la tradition
+dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet
+de main en main et qu’il parvient toujours à celui
+qui doit le recevoir. Maître Canches a rêvé toute
+sa vie de le découvrir. Maintenant il est très
+vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir
+auquel il renonçait est près de se réaliser. La
+nuit passe et une grande lumière se fait autour
+des deux visages penchés. Maître Canches traduit
+l’hébreu du temps de Moïse. Il explique des symboles
+qui viennent de la Chaldée. Comme ils sont
+redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la
+foi dans la vérité !</p>
+
+<p>Mais les quelques pages apportées par Flamel
+sont insuffisantes pour que le secret soit révélé.
+Maître Canches décide aussitôt d’accompagner
+Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un
+obstacle. Il le bravera. Les Juifs ne sont pas tolérés
+en France. Il se convertira. Il y a longtemps
+qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les
+deux hommes désormais unis par un indissoluble
+lien se mettent en marche sur les routes d’Espagne.</p>
+
+<p>La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure
+que Maître Canches se rapprochait de la réalisation
+de son rêve, sa santé devenait plus chancelante,
+le souffle de la vie décroissait en lui. Mon
+Dieu ! songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires.
+Permettez-moi de ne franchir la porte de
+la mort que lorsque je serai en possession du
+secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière
+et la chair devient esprit !</p>
+
+<p>Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui
+n’entend pas la prière avait, en vertu de causes
+lointaines, fixé sans rémission l’heure de la mort
+du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré
+les soins de Flamel, il expira après sept
+jours. Comme il était converti et qu’il ne fallait
+pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en
+France, Flamel le fit enterrer pieusement dans
+l’église de Sainte-Croix et il fit dire des messes
+pour lui, car il pensa justement que l’âme qui
+avait désiré un but si pur et avait trépassé au
+moment de l’atteindre, ne pouvait être en repos
+dans le royaume des âmes sans corps.</p>
+
+<p>Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle,
+sa librairie, ses copistes, ses manuscrits. Il
+déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout était
+changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux
+qu’il accomplit le trajet quotidien de sa maison à
+sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux illettrés et
+qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés.
+Il continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa
+prudence naturelle et avec d’autant plus de facilité
+que la science était en lui. Ce que lui avait
+appris maître Canches en déchiffrant quelques
+pages du livre d’Abraham le Juif, était suffisant
+pour lui permettre de comprendre tout le livre
+de la transmutation. Il passa encore trois années
+à chercher et à compléter sa connaissance, mais
+au bout de trois années la transmutation était
+opérée. Ayant appris quelles matières premières
+il devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre
+la méthode d’Abraham, il avait changé une demi-livre
+de mercure en argent d’abord, puis en or
+vierge. Et il avait opéré la même transformation
+avec les agents de l’âme. De ses passions mélangées
+dans un invisible creuset, il avait fait jaillir
+la substance de l’esprit éternel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c194">LA PIERRE PHILOSOPHALE</h3>
+
+<p>C’est à partir de ce moment que le petit libraire
+devient riche. Il acquiert des maisons, il dote des
+églises. Mais il ne se sert pas de cette richesse
+pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir
+des satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien
+à sa vie modeste. Avec Pernelle qui l’a aidé dans
+la recherche de la pierre philosophale et qui a
+réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à
+aider ses semblables. « Les deux époux prodiguent
+des secours aux pauvres, ils fondent des hôpitaux,
+bâtissent ou réparent des cimetières, font relever
+le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et
+dotent l’établissement des Quinze-Vingts, qui en
+mémoire de ce fait, venaient chaque année à
+l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour
+leur bienfaiteur et ont continué jusqu’en 1789<a href="#f28" id="FNanchor_28"><sup>[28]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_28" id="f28">[28]</a> Louis Figuier.</p>
+</div>
+
+<p>En même temps qu’il apprenait le moyen de
+faire de l’or avec n’importe quelle matière, il avait
+acquis la sagesse de le mépriser avec son esprit.
+Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé
+au-dessus des satisfactions des sens et des mouvements
+de ses passions. Il savait que l’homme
+ne conquiert son immortalité que par la victoire de
+l’esprit sur la matière, par la purification essentielle,
+la transmutation de ce qui est humain en
+ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa
+vie à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.</p>
+
+<p>Il réalisa ce salut sans macérations et sans
+ascétisme, en gardant la petite place que le destin
+lui avait fixée, en continuant à copier des manuscrits,
+en achetant et en vendant, dans l’étroite
+boutique de la rue Saint-Jacques la Boucherie.
+Mais toutes choses s’étaient agrandies pour lui.
+Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des
+Innocents, proche de sa maison et sous les arcades
+duquel il aimait à se promener le soir. S’il en faisait
+refaire à ses frais les voûtes et les monuments
+ce n’était que pour complaire aux usages du temps.
+Il savait que les morts qu’on y avait couchés
+n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions et
+qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes
+différentes, pour se perfectionner et mourir à
+nouveau. Il savait dans quelle mesure minime
+il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer
+le secret qui lui avait été confié avec le livre,
+car il était à même de mesurer l’infime vertu
+nécessaire à sa possession, à même de savoir que
+le secret révélé à une âme imparfaite ne faisait
+qu’aggraver l’imperfection de cette âme.</p>
+
+<p>Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un
+pinceau délicat, du bleu céleste au regard d’un
+ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun
+sourire n’effleurait son grave visage, car il savait
+que les images sont utiles aux enfants et que d’ailleurs
+les belles fictions auxquelles on pense avec
+un sincère amour deviennent des réalités dans le
+rêve de la mort.</p>
+
+<p>Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas
+Flamel n’en fit que trois fois dans toute sa vie et ce
+ne fut pas pour lui-même, car il ne changea jamais
+rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour
+adoucir les maux qu’il voyait autour de lui. C’est
+là la pierre de touche qui permet de reconnaître
+qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.</p>
+
+<p>Et cette pierre de touche peut être employée
+avec tous les hommes et dans tous les temps. Il
+n’y a pour distinguer la supériorité humaine qu’un
+signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes
+que soient les vertus de l’action, la puissance
+lumineuse de l’intelligence, si elles sont accompagnées
+de cet amour de lucre que l’on trouve chez
+la plupart des hommes éminents, on peut être sûr
+qu’elles sont entachées de bassesse. Ce qu’elles
+engendreront avec un hypocrite prétexte de bien
+portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement
+est créateur. Lui seul peut contribuer
+à élever l’homme.</p>
+
+<p>La générosité de Flamel éveilla les curiosités et
+même les jalousies. Il parut extraordinaire qu’un
+pauvre libraire créât des asiles pour les pauvres et
+des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des
+loyers à bon marché, des églises et des couvents.
+Cela vint aux oreilles du roi Charles VI qui chargea
+le maître des requêtes Cramoisi de faire une
+enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de
+prudence et de réserve de Flamel, le résultat de
+l’enquête lui fut favorable.</p>
+
+<p>Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire.
+C’est la vie d’un sage. Il va de sa maison
+de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se promène
+dans le cimetière des Innocents, parce que
+l’image de la mort lui est agréable. Il touche de
+beaux parchemins. Il enlumine des missels. Il
+sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne
+donne guère rien de mieux que le calme du travail
+quotidien et d’une paisible affection.</p>
+
+<p>Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel
+atteignit l’âge de quatre-vingts ans. Il avait passé
+les dernières années de sa vie à écrire quelques
+traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses
+affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à
+l’extrémité de la nef de Saint-Jacques de la Boucherie.
+Il avait fait préparer devant lui la pierre tumulaire
+que l’on devait placer sur son corps. Il y
+avait sur cette pierre au milieu de différentes
+figures, un soleil sculpté au-dessus d’une clé et
+d’un livre fermé. C’était le symbole de son existence<a href="#f29" id="FNanchor_29"><sup>[29]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_29" id="f29">[29]</a> La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny.</p>
+</div>
+
+<p>Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse,
+fut aussi mesurée et aussi parfaite que sa
+vie.</p>
+
+<p>Comme la faiblesse des hommes est aussi utile
+à considérer que leurs plus belles qualités, il
+convient de noter celle de Nicolas Flamel.</p>
+
+<p>Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité
+de son âme et méprisait la forme passagère
+du corps, fut animé en vieillissant d’un
+étrange goût pour la reproduction sculpturale de
+son corps et de son visage. Toutes les fois qu’il
+fait bâtir ou même réparer une église, il demande
+au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé
+dans quelque coin du fronton de la façade.
+Il se fait sculpter deux fois sur une arche du
+charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au
+temps de sa jeunesse, et une autre fois vieux et
+cassé. Quand il fit bâtir, rue de Montmorency,
+dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle,
+appelée la maison du grand pignon, il y a onze
+saints sur la façade, mais une porte sur le côté
+est surmontée du portrait de Flamel.</p>
+
+<p>Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin
+qu’il pousse le désir de s’évader de sa forme physique,
+il ne peut s’empêcher de nourrir un amour
+secret pour cette forme sans beauté et il tient à
+ce que son souvenir qu’il déclarait méprisable soit
+tout de même perpétué dans la pierre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c199">HISTOIRE
+DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF</h3>
+
+<p>Les os des sages reposent rarement en paix
+dans les tombeaux. Peut-être Nicolas Flamel le
+savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant
+sceller une aussi lourde pierre sur son corps
+et en faisant faire douze fois l’an un service religieux
+à son intention. Mais ce fut en vain.</p>
+
+<p>A peine Flamel était-il mort que le bruit de son
+pouvoir d’alchimiste et d’une énorme quantité d’or
+qu’il aurait cachée quelque part se répandit dans
+Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient
+la célèbre poudre de projection qui mue
+en or la matière vinrent rôder autour des lieux
+qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque
+parcelle de cette précieuse poudre. On disait
+aussi que les figures symboliques qu’il avait fait
+représenter sur divers monuments donnaient,
+pour ceux qui savaient les déchiffrer, la formule
+de la pierre philosophale. Il n’y eut pas un alchimiste
+qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la
+pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier
+des Innocents, la science sacrée. On cassa,
+la nuit, des sculptures et des inscriptions pour les
+emporter. On creusa les caves de sa maison et on
+en sonda les murs. « Vers le milieu du <span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle,
+un individu, pourvu d’un beau nom et de qualités,
+imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique
+de Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait
+devoir accomplir le vœu d’un ami défunt, pieux
+alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis
+une somme d’argent pour réparer la maison de Flamel.
+Le chapitre accepta. L’inconnu fit fouiller les
+caves sous prétexte de raffermir les fondations ;
+partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait
+quelque raison pour faire démolir la muraille à
+cet endroit. Enfin, déçu, il disparut oubliant de
+payer les ouvriers<a href="#f30" id="FNanchor_30"><sup>[30]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_30" id="f30">[30]</a> Albert Poisson, <i>Nicolas Flamel</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent
+pour avoir découvert dans la maison, des
+fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui
+devait être la poudre de projection. Au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+les différentes maisons qui avaient appartenu
+à Flamel étaient nues et dépouillées de leurs
+ornements et de leurs figures et il n’en restait
+que les quatre murs.</p>
+
+<p>Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif ?
+Nicolas Flamel avait légué ses papiers et sa bibliothèque
+à un neveu appelé Perrier qui s’occupait
+d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait
+absolument rien de ce Perrier. Sans doute mit-il
+à profit les enseignements de son oncle et mena-t-il
+la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante
+chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder
+complètement pendant ses derniers jours. Le précieux
+héritage fut transmis durant deux siècles,
+de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On
+en retrouve la trace sous Louis XIII. Un des
+descendants de Flamel, appelé Dubois, qui devait
+encore avoir entre ses mains une provision de
+poudre de projection, sortit de la prudente réserve
+de ses aïeux et s’en servit pour éblouir ses contemporains.
+Il changea, devant le roi, à l’aide de
+cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à
+la suite de cette expérience de fréquentes entrevues
+avec le cardinal de Richelieu. Celui-ci voulut
+lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la
+poudre et n’était pas à même de comprendre les
+manuscrits de Flamel et le livre d’Abraham, ne
+put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On
+trouva certaines fautes dans son passé qui permirent
+à Richelieu de le faire condamner à mort
+et de confisquer ses biens à son profit.</p>
+
+<p>Ce fut au même moment que le procureur du
+Châtelet, sans doute par ordre de Richelieu, fit
+mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu
+à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.</p>
+
+<p>On ne put cacher complètement, bien qu’on
+l’essaya, la profanation de l’Église Saint-Jacques
+de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent
+pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de
+Flamel et brisèrent son cercueil. C’est à partir de
+cette époque que le bruit commença à courir que
+le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais
+contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci
+était encore vivant.</p>
+
+<p>Cependant Richelieu était en possession du livre
+d’Abraham le Juif. Il fait construire un laboratoire
+dans le château de Rueil et il s’y rend fréquemment,
+pour feuilleter les manuscrits du maître,
+chercher à interpréter les hiéroglyphes sacrés,
+tenter de réaliser le grand œuvre. Mais ce qu’un
+sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après
+vingt et un ans de méditation, ne pouvait être
+accessible à un homme d’état comme Richelieu.
+La science des mutations de la matière, celle de
+la vie et de la mort, est plus complexe que l’art de
+composer des tragédies ou d’administrer un
+royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent
+à rien.</p>
+
+<p>A la mort du cardinal on perd la trace du livre<a href="#f31" id="FNanchor_31"><sup>[31]</sup></a>,
+ou tout au moins de son texte, car les figures ont
+souvent été reproduites. Il dut être copié car l’auteur
+du « Trésor des recherches et antiquités gauloises »
+fait au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle un voyage à Milan
+pour aller voir une des copies qui appartenait au
+seigneur de Cabrières.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_31" id="f31">[31]</a> Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle
+et qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur,
+sans s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est
+autre que l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah.</p>
+</div>
+
+<p>Il a maintenant disparu. Peut-être une copie
+ou l’original lui-même repose-t-il sous la poussière
+de quelque bibliothèque provinciale, peut-être
+un sage destin l’enverra-t-il, quand il le
+faudra, à celui qui aura assez de patience pour le
+méditer, assez de connaissances pour l’interpréter,
+assez de sagesse pour ne pas le divulguer.</p>
+
+<p>Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée,
+trouve au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle un renouveau de mystère.</p>
+
+<p>Louis XIV chargea de mission en Orient un
+archéologue appelé Paul Lucas, qui devait étudier
+les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en
+inscriptions et en documents afin d’aider les
+modestes efforts scientifiques que l’on faisait en
+France à cette époque. Un savant devait être
+alors en même temps un soldat et un aventurier.
+Paul Lucas réunissait à la fois les qualités de
+Salomon Reinach et de Casanova. Il fut prisonnier
+des corsaires barbaresques qui lui volèrent,
+dit-il, les trésors enlevés par lui à la Grèce et à
+la Palestine. Le plus précieux apport que fit à la
+science ce chargé de mission officielle peut se
+résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son
+« Voyage dans la Turquie » et qu’il publia en 1719.
+Son récit permet aux esprits remplis de foi de reconstituer
+une partie de l’histoire du livre d’Abraham
+le Juif.</p>
+
+<p>Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une
+sorte de philosophe qui portait le costume turc,
+parlait couramment presque toutes les langues
+connues, et faisait, au physique, partie de cette
+classe d’hommes dont on dit qu’ils n’ont pas d’âge.
+Grâce à sa culture personnelle, il se lia assez
+intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce
+philosophe était membre d’un groupe de sept philosophes
+qui n’avaient aucune patrie particulière
+et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant
+d’autre but que la recherche de la sagesse et
+leur propre perfection. Ils se retrouvaient tous
+les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui
+était cette année-là la ville de Brousse. D’après
+lui, la vie humaine devait avoir une durée infiniment
+plus longue que celle que nous lui connaissons
+et dont la moyenne était mille ans. On pouvait
+vivre mille années par la connaissance de la
+pierre philosophale qui était en même temps que
+la connaissance de la transmutation des métaux,
+celle de l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient
+et la gardaient pour eux. Il n’y avait en
+en Occident qu’un petit nombre de ces sages.
+Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.</p>
+
+<p>Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par
+hasard à Brousse fût au courant de l’histoire de
+Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui
+narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif
+était entré en possession de Flamel, récit dont
+personne n’avait eu connaissance jusqu’alors.</p>
+
+<p>« Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le
+monde, se rencontrent également dans toutes les
+sectes. Du temps de Flamel en France, il y en
+avait un de religion juive qui s’était attaché à ne
+pas perdre de vue les descendants de ses frères
+réfugiés en France. Il eut le désir de les voir et
+malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner,
+il se rendit à Paris. Là, il fit connaissance d’un
+rabbin de sa race qui travaillait au grand œuvre.
+Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et
+lui donna beaucoup d’éclaircissements. Mais
+quand il voulut repartir, le rabbin, pour s’emparer
+de ses secrets, par une trahison aussi noire
+qu’inouïe, le tua et lui prit tous ses papiers. Ce
+Juif fut arrêté par la suite, tant pour ce crime
+que pour d’autres dont on le convainquit et il fut
+brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença
+peu de temps après et vous savez qu’ils furent
+chassés du royaume. »</p>
+
+<p>Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient
+avait été remis à Flamel par quelque dépositaire
+juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en
+débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la
+chose la plus étonnante qu’entendit Paul Lucas,
+fut l’affirmation par le Turc de Brousse que Flamel
+était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant
+découvert la pierre philosophale, il avait pu garder
+la vie sous la forme physique qu’il possédait au
+moment de sa découverte. Ses funérailles, les
+funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec
+lequel il les avait réglées n’avaient été que d’habiles
+simulacres. Il s’était mis en marche vers
+l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait
+encore.</p>
+
+<p>Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement
+quand il parut. Il y avait au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
+comme aujourd’hui, des hommes sensés qui pensaient
+que toute vérité vient de l’Orient et qu’il
+existait dans l’Inde des adeptes en possession de
+pouvoirs infiniment plus grands que ceux que la
+science nous révèle au jour le jour avec tant de
+parcimonie. Car cette croyance a existé dans tous
+les temps.</p>
+
+<p>Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes ? S’il en
+fut un, peut-on penser raisonnablement qu’il existait
+encore trois siècles après sa mort apparente,
+en vertu d’une étude plus approfondie que celle
+qui avait été faite jusqu’alors, de la vitalité de
+l’homme et des moyens de la prolonger ? Faut-il
+rapprocher du récit de Paul Lucas une autre
+légende rapportée par l’abbé Vilain qui dit que
+Flamel au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle rendit visite à M. Desalleurs,
+ambassadeur de France auprès de la Porte ?
+Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura
+à son gré.</p>
+
+<p>Je crois personnellement, qu’en vertu de la
+sagesse dont il a toujours fait montre dans sa
+vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre,
+dut être d’autant moins tenté d’échapper à une
+mort qui n’était pour lui que le passage vers un
+état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y
+soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit
+en poussière l’homme, quand la courbe de sa vie
+est terminée, il donna la preuve d’une sagesse
+qui, si elle est commune, n’en a pas moins de
+beauté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c207">LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES</h3>
+
+<p>Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes
+qui furent en possession du secret de la pierre
+philosophale. Nous ignorons le nom des plus
+grands car le véritable signe de l’adeptat est de
+savoir rester ignoré. Il ne nous est parvenu d’eux
+que ce parfum de vérité que la sagesse laisse
+après elle. Mais nous connaissons, tout au moins
+partiellement, la vie de ces demi-adeptes, qui
+eurent assez de science pour pratiquer la transmutation,
+qui entrevirent le chemin du divin, mais
+restèrent trop humains pour ne pas s’abandonner
+à leurs passions. Ceux-là se servirent du grand
+œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui
+touche à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils
+furent entraînés par leur propre folie et ils périrent
+presque tous d’une façon misérable.</p>
+
+<p>Vers le milieu du <span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un homme de loi
+anglais appelé Talbot, voyageant dans le pays de
+Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un petit
+village des montagnes. Il portait un singulier
+bonnet qui encadrait son visage jusqu’au menton,
+bonnet qu’il ne quittait jamais et qui fut décrit
+toutes les fois que les polices de l’Europe eurent
+à donner son signalement. Cette étrange coiffure
+servait à cacher la place de ses oreilles qu’on
+venait de lui couper à Londres pour le punir
+d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge
+où il venait de descendre avait coutume de montrer
+à ses clients à titre de curiosité, un vieux
+manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit
+sous les yeux de Talbot. Celui-ci savait les avantages
+qu’on peut tirer des vieux papiers. Il
+demanda l’origine de ce manuscrit.</p>
+
+<p>Quelques années auparavant, au moment des
+guerres de religion, des soldats protestants avaient
+violé la tombe d’un évêque catholique qui était
+extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements
+de l’évêque, ils avaient trouvé ce manuscrit
+et deux boules d’ivoire, une rouge et l’autre
+blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait
+qu’une poudre foncée et ils l’avaient jetée.
+En échange de quelques bouteilles de vin, ils
+avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à
+l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement
+en train de jouer avec la boule.</p>
+
+<p>Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit
+et la boule pour une guinée et comme il avait un
+ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de science
+hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet
+homme instruit reconnut que le manuscrit traitait
+de la pierre philosophale et de la manière de l’obtenir,
+mais sous une forme symbolique dont il
+fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule
+blanche et il y trouva une poudre qui n’était autre
+que l’inestimable poudre de projection. Il put,
+grâce à elle, faire de l’or dès la première expérience,
+devant Talbot ébloui.</p>
+
+<p>Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire
+perd la raison sous l’influence de l’or. Ce métal
+royal communique avec sa flamme terne une
+ivresse plus puissante que celle de tous les alcools.
+Il multiplie dans l’homme les passions basses, le
+goût de la jouissance physique, l’avarice et la
+vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut
+un pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se
+passer pour l’opération de la transmutation et
+comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise
+et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait
+sans cesse, il se mit à voyager.</p>
+
+<p>Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent
+en Bohême et en Allemagne. Jean Dée n’arrivait
+pas à comprendre le livre de l’évêque catholique,
+mais il savait faire usage de la poudre.
+Le train de vie qu’ils menaient et les discours de
+Talbot qui se flattait d’être un adepte et de faire
+de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense
+mouvement de curiosité, partout où ils
+passèrent. L’empereur Maximilien II fit venir
+Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une
+séance de transmutation. Il nomma aussitôt Talbot
+maréchal de Bohême. Ce qu’il voulait obtenir de
+lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection,
+mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller
+Talbot, puis pour que le précieux secret ne
+lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais Talbot
+ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et
+de plus la poudre de l’évêque touchait à sa fin.</p>
+
+<p>Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer
+son ignorance et de rester obscur s’enfuit en Angleterre
+où il obtint la protection de la reine Elisabeth.
+Sans doute le manuscrit sur lequel il
+peinait resta pour lui muet jusqu’à sa mort car
+pendant la dernière période de sa vie, il ne vécut
+que d’une petite pension faite par la reine. Quant
+à l’orgueilleux Talbot après avoir tué un de ses
+gardiens, en tentant de s’évader, il mourut dans
+sa prison.</p>
+
+<p>J’ai raconté cette histoire afin de montrer que
+le secret de la pierre philosophale n’était pas
+seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que son
+existence immémoriale, connue de tout temps, avait
+filtré par des moyens divers et était parvenue aux
+hommes modernes, pour leur félicité ou leur
+malheur, selon leur capacité de comprendre et
+d’aimer leurs semblables.</p>
+
+<p>Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes
+qui ont su faire de l’or. Mais ce n’était là que le
+premier degré du secret. Le second permettait de
+guérir les maladies du corps avec le même agent
+qui servait à la transmutation. Il fallait pour parvenir
+à ce degré une intelligence plus haute jointe
+à un désintéressement plus parfait. Le troisième
+degré n’était accessible qu’à un bien petit nombre
+d’hommes. De même que les métaux, identiques
+dans leur nature, subissent, en s’élevant à une
+température très élevée, une transformation de
+molécules, de même les éléments passionnels de
+la nature humaine peuvent subir une élévation de
+vibrations qui les transforme et les rend spirituels.
+Dans son troisième sens, le secret de la pierre
+philosophale permettait à l’âme de l’homme de ne
+faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature
+sont semblables pour ce qui est en bas comme
+pour ce qui est en haut. La nature se modifie
+selon un idéal. L’or est la perfection de la matière
+terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux
+évoluent. Le corps humain est le modèle du
+règne animal et la forme vivante s’oriente vers
+son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers
+le philtre des sens de se muer en esprit et
+de revenir à l’unité divine. Une loi unique régit
+les mouvements de la nature, diverse dans ses
+manifestations, mais semblable dans son essence.
+C’est la découverte de cette loi qu’ont cherchée
+les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre qui
+découvrirent l’agent minéral, un moins grand
+nombre surent trouver son application plastique
+au corps humain et quelques rares adeptes seulement
+eurent connaissance de l’agent essentiel, de
+la chaleur exaltée de l’âme, qui met les passions
+en fusion, consume la prison de la forme et permet
+de pénétrer dans le monde supérieur des intelligences.</p>
+
+<p>Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi
+d’Angleterre. Georges Ripley donna aux chevaliers
+de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille
+livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède
+fit frapper un nombre énorme de pièces que l’on
+marqua d’un signe parce qu’elles étaient d’origine
+hermétique. Elles avaient été fabriquées par un
+inconnu qui avait la protection du roi chez lequel
+on trouva quand il mourut une quantité considérable
+d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe
+qui était alchimiste laissa une fortune de dix-sept
+millions de rixdales. La source de la fortune du
+pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui
+n’avait que des revenus modiques doit être attribuée
+à l’alchimie. Il laissa dans son trésor vingt-cinq
+millions de florins. Il en est de même pour
+les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait
+en 1680 Rodolphe II d’Allemagne. Le savant
+chimiste Van Helmont, le médecin Helvetius, qui
+étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la
+pierre philosophale et avaient même publié des
+ouvrages contre cette chimère pernicieuse furent
+convertis à la suite d’une semblable aventure.
+Un inconnu se présenta chez eux et leur remit une
+petite quantité de poudre de projection en leur
+demandant de ne faire la transmutation que lorsqu’il
+serait parti et avec des objets préparés par
+eux, pour éviter toute possibilité de supercherie.
+Le grain de poudre, remis à Van Helmont était si
+minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce
+sourire, l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi,
+enleva encore la moitié du grain en disant que
+cela était suffisant pour faire une grosse quantité
+d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi
+que celle d’Helvétius et ils devinrent l’un et
+l’autre des partisans avoués de l’alchimie<a href="#f32" id="FNanchor_32"><sup>[32]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_32" id="f32">[32]</a> Louis Figuier. <i>L’alchimie et les alchimistes</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Van Helmont était le plus grand chimiste de
+son temps. Si de nos jours nous n’apprenons pas
+que M<sup>me</sup> Curie a reçu la visite d’un personnage
+mystérieux venu pour lui remettre un peu de
+poudre « couleur du pavot sauvage et dont l’odeur
+rappelle celle du sel marin calciné », c’est peut-être
+que le secret est perdu, peut-être que les
+alchimistes n’étant plus persécutés et brûlés n’ont
+plus besoin du jugement favorable des maîtres
+officiels.</p>
+
+<p>Jusqu’à la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il était d’usage
+de pendre les alchimistes, revêtus d’une grotesque
+robe dorée à une potence barbouillée d’or.
+Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart
+du temps emprisonnés par les grands seigneurs
+ou par les rois qui tâchaient de leur faire
+faire de l’or ou de leur arracher leur secret en
+échange de leur liberté. On les laissait mourir de
+faim dans leur prison. Il arriva qu’on les brûla
+à petit feu ou qu’on cassa lentement leurs membres
+dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or,
+toute religion et toute moralité s’effacent, les lois
+humaines sont abolies.</p>
+
+<p>Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui
+qu’on a appelé le Cosmopolite. Il avait eu la prudence
+de se cacher toute sa vie et d’éviter la fréquentation
+des hommes puissants. C’était un vrai
+sage. Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa
+femme qui était belle et jeune, il céda aux avances
+de l’électeur de Saxe, Christian II, qui l’appelait à
+sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre
+philosophale en possession duquel il était depuis
+longtemps, il fut chaque jour brûlé avec du plomb
+fondu, battu de verges, déchiré avec des aiguilles
+jusqu’à la mort.</p>
+
+<p>Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent
+une partie de leur vie en prison. Beaucoup payèrent
+de leur vie le seul fait d’avoir étudié l’alchimie.</p>
+
+<p>Si un grand nombre de ces chercheurs furent
+poussés par l’ambition, s’il y eut parmi eux beaucoup
+de charlatans et d’imposteurs, il y en a beaucoup
+qui nourrirent un sincère idéal d’élévation
+morale. De toute façon, leurs travaux, dans le domaine
+de la physique et de la chimie furent la base
+solide de ces quelques misérables et fragmentaires
+connaissances, qu’on appelle la science moderne et
+qui permettent à tant d’ignorants de s’enorgueillir.
+Ces ignorants traitent les alchimistes de rêveurs
+et de fous, bien que chaque nouvelle découverte
+de cette infaillible science soit en puissance dans
+les rêveries et folies des alchimistes. Ce n’est plus
+un paradoxe, mais une vérité prouvée par les savants
+officiels eux-mêmes, que les quelques bribes
+de vérité que possèdent les hommes modernes
+sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on pendit
+au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.</p>
+
+<p>D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin.
+Tous ne virent pas seulement dans la pierre philosophale
+le but vulgaire et inutile de fabriquer
+l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction
+d’un maître, soit du silence des méditations quotidiennes,
+la vérité supérieure.</p>
+
+<p>Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir
+examiné dans leur esprit, comprirent le symbole
+de la troisième règle essentielle de l’alchimie.</p>
+
+<p>— Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu
+et d’un seul instrument.</p>
+
+<p>Ils connurent les caractéristiques de l’agent
+unique, du feu secret, du pouvoir serpentin qui
+progresse en spirale comme la force de l’univers,
+« de la grande puissance primitive cachée sous
+toute matière organique et inorganique », que les
+Indous appellent Kundalini, qui crée et qui détruit
+en même temps. Ils mesurèrent que la capacité
+de création égalait celle de destruction, que le
+possesseur du secret avait une faculté de mal
+aussi grande que sa faculté de bien et, de même
+qu’on ne confie pas un explosif redoutable à un
+enfant, ils gardèrent pour eux la science sublime
+ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils
+omirent toujours l’élément essentiel, de façon à
+ce que seul pût comprendre celui qui savait
+déjà.</p>
+
+<p>De ce nombre furent, au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle, Thomas
+de Vaughan, qui se fit appeler Philalèthe et Lascaris
+au <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. On peut avoir une idée de
+la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre
+« l’Introïtus », mais Lascaris n’a rien laissé. On
+sait peu de chose de leur existence. Tous les deux
+sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire
+ceux qu’ils jugent dignes de cette instruction.
+Ils font de l’or fréquemment mais rien que dans
+des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la
+gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages
+pour prévoir les persécutions et s’y dérober. Ils
+n’ont ni demeure fixe, ni famille. Personne ne
+sait où et quand ils sont morts.</p>
+
+<p>Ils avaient vraisemblablement atteint l’état
+parfait de dépouillement humain, opéré la transmutation
+de leur âme. Ils participaient de leur
+vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur
+être, accompli la tâche de l’homme. Ils étaient
+deux fois nés. Ils se consacraient à aider leurs
+semblables et ils le faisaient de la façon la plus
+utile qui ne consiste pas à guérir les maux du
+corps ou à améliorer le bien-être physique des
+hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne
+peut s’exercer que sur un petit nombre, mais qui
+s’exercera à la longue sur tous. Ils aidaient les
+esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils
+venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient
+au cours de leurs voyages et dans les villes où
+ils passaient. Ils n’avaient pas d’école et d’enseignement
+régulier, parce que leur enseignement
+était à la limite de l’humain et du divin. Mais ils
+savaient que la parole versée à une certaine
+heure, dans une certaine âme réalisait un progrès
+mille fois plus grand que celui qui peut résulter
+de la connaissance des bibliothèques, de la possession
+de la science humaine.</p>
+
+<p>Comme nous devons remercier du fond du cœur
+ces hommes modestes qui ont tenu dans leur main
+la formule magique qui rend maître du monde,
+la clef maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec
+autant de soins qu’ils avaient mis à la découvrir !
+Car si éblouissante que soit la médaille de lumière,
+elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du
+bien est le même que celui du mal et quand on a
+franchi le portique de la connaissance, on a plus
+d’intelligence mais non plus d’amour. On est même
+tenté d’en avoir moins. Car avec la connaissance
+vient l’orgueil, et le désir de défendre un épanouissement
+de facultés, qu’on croit sublimes,
+engendre l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au
+mal qu’on avait voulu fuir. La nature est pleine
+de pièges et les pièges sont plus nombreux
+et mieux cachés à mesure qu’on s’élève dans les
+hiérarchies des êtres.</p>
+
+<p>Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme
+est en quelque sorte obligatoire, tant qu’ils
+n’ont pas la possibilité de satisfaire des passions
+endormies en eux et qu’ils ne connaissent que
+pour les avoir vues chez les autres. Mais quel
+drame si la porte de leur cellule en s’ouvrant
+laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils
+ont désiré ou auraient pu désirer. Saint Antoine
+dans son désert n’avait autour de lui que des
+rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne
+succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient,
+quand il voulait les saisir. Mais la réalité
+vivante, tangible presque immédiatement, sous les
+espèces de l’or, qui procure tout ! Quelle énergie
+surhumaine il faudrait pour y résister ! C’est ce
+qu’ont dû mesurer les adeptes en possession de la
+triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler
+ceux d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus
+avec tant d’ardeur en arrière. Et ils ont dû
+considérer combien illogique en apparence et
+pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui
+fait garder l’arbre de la sagesse par un serpent
+mille fois plus redoutable que l’antique serpent,
+donneur de pommes, de l’humanité enfant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c219">SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL</h2>
+
+<h3 class="nobreak" id="c221">SON ORIGINE</h3>
+
+<p>Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à
+l’art du charlatan. Les mages, les sages, les kabbalistes,
+les initiateurs des hommes se sont toujours
+laissés aller à faire des tours, à surprendre,
+à éblouir. Dès la plus haute antiquité, les plus
+grands pratiquaient les faux miracles, truquaient
+les révélations des pythies, agitaient des baguettes
+magiques et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire
+par l’apparat des mitres et la blancheur des
+robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de
+la tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses.
+Ils aimaient à être le sujet des conversations
+comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à
+la mode. Une vanité égale se retrouve chez les
+grands poètes, les grands généraux, les hommes
+d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du génie ?
+Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits
+sans être étonnés ? Mais beaucoup d’esprits sensés
+et moyens ne conçoivent la sagesse que sous la
+forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec
+l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie,
+l’hypocrisie et la plus basse servilité à l’égard des
+rites, des usages, des préjugés doivent être ses
+vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un
+vrai grand sage, par jeu, mystifie ses contemporains,
+suit une femme qui passe, ou lève joyeusement
+son verre, il est à jamais flétri par l’armée
+des médiocres à courte vue dont le jugement forme
+la postérité.</p>
+
+<p>C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain.
+Il avait à un point extrême le goût des
+bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer
+ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité
+extraordinaire dans une cassette qu’il transportait
+toujours avec lui. L’importance qu’il attachait aux
+bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait,
+et qui étaient remarquables, ses personnages
+en étaient couverts et il avait trouvé des
+couleurs à ce point vives et étranges que les
+visages pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce
+reflet des bijoux s’est retourné contre lui et a
+éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.</p>
+
+<p>Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette
+faiblesse. Ils ne lui ont pas pardonné non plus de
+présenter durant tout un siècle la même apparence
+physique d’un homme de quarante à cinquante
+ans. Il ne paraît pas sérieux de ne pas se conformer
+strictement aux lois de la nature, et il fut qualifié
+de charlatan parce qu’il possédait un secret qui
+lui permit de vivre au delà des limites humaines
+connues.</p>
+
+<p>Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette
+gravité dont sont revêtus les religieux et les philosophes.
+Il se plaît avec les jolies femmes de son
+temps et il recherche leur compagnie. Il aime
+dîner en ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune
+nourriture en public, à cause des gens qu’il voit
+et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate
+qui vit avec des princes et même avec des rois,
+presque sur un pied d’égalité. Il donne des recettes
+pour effacer les rides ou changer la couleur des
+cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes
+dont le monde fait ses délices. Il résulte
+des souvenirs du baron de Gleichen qu’il est, à
+Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de
+laquelle il habite, M<sup>lle</sup> Lambert, la fille du chevalier
+Lambert. Et il résulte des mémoires de Grosley
+qu’il est en Hollande l’amant d’une femme
+aussi riche et aussi mystérieuse que lui.</p>
+
+<p>Au premier abord, tout cela est mal conciliable
+avec la haute mission dont il est investi, le rôle
+mystique qu’il joue parmi les sociétés secrètes
+d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction
+n’est peut-être qu’apparente. Cet extérieur
+d’homme du monde était d’abord nécessaire pour
+la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa
+souvent. Puis nous nous faisons de l’activité
+d’un maître une conception erronée. Posséder
+« une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir
+blanc de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe
+merveilleuse », est un plaisir inoffensif si on a
+trouvé ces richesses dans l’héritage de sa famille,
+ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances
+exceptionnelles. C’est un bien petit travers de
+tirer ses manchettes pour faire étinceler les rubis
+des boutons. Et si M<sup>lle</sup> Lambert a sur la galanterie
+des idées de son siècle, quel reproche peut-on
+faire au comte de Saint-Germain de s’attarder
+un soir dans sa chambre pour ouvrir devant elle
+la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire
+choisir un de ces diamants qui firent l’admiration
+de M<sup>me</sup> de Pompadour ?</p>
+
+<p>Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que
+par son excès. Il y a peut-être un chemin qui permet
+d’atteindre dans la joie la spiritualité la plus
+élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne
+des sens n’existe plus, le baiser cesse de brûler,
+on ne peut plus faire de tort ni à soi-même ni aux
+autres à cause du pouvoir de transformation qui
+vous est dévolu.</p>
+
+<hr>
+
+<p>« Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais »,
+a dit Voltaire du comte de Saint-Germain. Un
+homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut
+sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte
+de Saint-Germain a volontairement gardé le plus
+profond mystère sur son origine. C’est vainement
+que ses contemporains essayèrent de percer ce
+mystère et c’est vainement que les chefs de police
+et les ministres des différents pays où il intrigua
+les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa
+naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il
+lui témoignait une amitié qui rendait sa cour
+jalouse. Il lui avait donné un appartement dans le
+château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et
+M<sup>me</sup> de Pompadour durant des soirées entières et
+le plaisir qu’il prenait à sa conversation, l’admiration
+que pouvait lui inspirer l’étendue de ses connaissances
+ne peuvent pas expliquer la considération
+et presque les égards qu’il avait pour
+lui. M<sup>me</sup> du Hausset dit dans ses mémoires qu’il
+parlait de Saint-Germain comme d’un personnage
+d’illustre naissance. Le landgrave Charles de
+Hesse Cassel chez lequel il vécut pendant les
+dernières années où l’histoire peut le suivre devait
+aussi posséder le secret de sa naissance. Il travaillait
+l’alchimie avec lui et Saint-Germain le
+traitait d’égal à égal. C’est à lui que Saint-Germain
+confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort
+en 1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse
+Cassel n’ont jamais rien révélé de la naissance de
+Saint-Germain. Le landgrave même a toujours
+refusé obstinément de donner le moindre détail sur
+la vie de son mystérieux ami. C’est là une chose
+extraordinaire. Saint-Germain était un personnage
+très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était
+éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes
+et de magie, cet homme qui passait pour posséder
+l’élixir de longue vie et pour fabriquer de l’or à
+son gré, était le sujet d’interminables conversations.
+Une puissance intérieure d’une force invincible
+oblige les hommes à parler. On a beau être
+roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance.
+Et cela d’autant plus fortement que l’on consacre
+son temps aux femmes. Pour que ces personnages
+aient résisté à satisfaire la curiosité de maîtresses
+bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme
+qu’ils n’avaient pas ou un impérieux motif qui
+nous échappe.</p>
+
+<p>L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été
+le fils naturel de la veuve de Charles II d’Espagne
+et d’un certain comte Adanero qu’elle aurait connu
+à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de
+Neuborg que Victor Hugo prit pour héroïne de
+<i>Ruy-Blas</i> sans tenir aucun compte de sa véritable
+personnalité.</p>
+
+<p>Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient
+qu’il était le fils d’un Juif portugais appelé Aymar
+et ceux qui le haïssaient, comme pour ajouter un
+degré à sa déconsidération, le prétendaient fils
+d’un Juif alsacien appelé Wolff.</p>
+
+<p>Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle
+généalogie qui est de toutes la plus vraisemblable.
+Elle provient des théosophes et de
+M<sup>me</sup> Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs
+reprises que le comte de Saint-Germain était un
+des fils de François II Racokzi, prince de Transylvanie.
+Les enfants de François Racokzi furent
+élevés par l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux
+fut soustrait à sa tutelle. On fit croire qu’il était
+mort et il fut confié au dernier descendant de la
+famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le
+nom de Saint-Germain à cause de la petite ville
+de San Germano où il avait passé quelques années
+de son enfance et où son père avait des propriétés.
+Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de
+terres méridionales et de palais ensoleillés que
+Saint-Germain se plaisait à évoquer comme le
+cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la considération
+que Louis XV lui marquait. Le silence
+impénétrable qui fut gardé par lui et par ceux
+auxquels il confia son secret aurait eu pour raison
+la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances
+possibles. L’opinion que Saint-Germain et
+le descendant des Racokzi ne font qu’un est maintenant
+ancrée dans tout un milieu qui le considère
+comme un personnage actuel et même vivant
+encore. Il est vrai que ce milieu a moins souci de
+vérité historique que de connaissance intuitive et
+de révélation merveilleuse.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c227">ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT</h3>
+
+<p>Le comte de Saint-Germain était un homme
+« de taille moyenne, très robuste, vêtu avec une
+simplicité magnifique ». Il parlait avec un sans-gêne
+extrême aux personnages les plus haut
+placés et il avait une conscience parfaite de sa
+supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon dont
+il l’a rencontré pour la première fois.</p>
+
+<p>« Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de
+la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil
+près du feu et interrompit la conversation en
+disant à l’homme qui parlait : Vous ne savez pas
+ce que vous dites. Il n’y a que moi qui puisse
+parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout
+comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant
+plus aller au delà. »</p>
+
+<p>A la cour du margrave d’Anspach, alors très
+âgé, il montre à ce personnage vénérable une
+lettre de Frédéric II et il lui dit : Connaissez-vous
+cette écriture et ce cachet ? — Certes, répond le
+margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien !
+Vous ne saurez pas ce qu’il y a dans la lettre et
+Saint-Germain remet avec gravité la lettre dans
+sa poche.</p>
+
+<p>« En musique il exécutait et composait avec
+une égale facilité et le même succès ». Plusieurs
+personnes qui l’entendirent jouer du violon ont
+affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les
+plus grands virtuoses de l’époque. Il aurait donc
+bien atteint comme il le disait la dernière limite
+possible de cet art.</p>
+
+<p>Un jour il amène Gleichen chez lui en lui
+disant : Je suis content de vous et vous méritez
+que je vous montre une douzaine de tableaux.
+« Effectivement il me tint parole, dit Gleichen,
+car les tableaux qu’il me fit voir étaient tous marqués
+à un coin de singularité ou de perfection
+qui les rendait plus intéressants que bien des
+morceaux de la première classe ».</p>
+
+<p>Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie.
+On a conservé de lui un sonnet médiocre et une
+lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite
+par la comtesse d’Adhémar et qui contient des
+prédictions narrées en vers tout à fait mirlitonnesques.
+Il compose aussi à la demande de
+M<sup>me</sup> de Pompadour un assez pauvre canevas
+de comédie. Mais la poésie est une grâce légère
+qui semble être accordée par les puissances qui
+la distribuent, à des êtres imparfaits marqués
+du signe mobile des passions et la précieuse
+chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus
+que pour celui qui a peu de sagesse en partage.</p>
+
+<p>Les plus grands talents apparents du comte de
+Saint-Germain résidaient dans sa connaissance de
+la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut assez
+avisé pour n’en rien dire. La possession de ce
+secret pourrait seule expliquer les immenses
+richesses dont il disposait sans avoir de fortune
+connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir
+avoué, tout au moins à mots couverts, c’est de
+savoir faire de gros diamants avec plusieurs
+petites pierres. On évaluait les diamants qu’il
+portait à ses jarretières et à ses souliers à plus
+de deux cent mille livres. Il disait aussi pouvoir
+à son gré faire grossir les perles et il en avait en
+sa possession d’une surprenante dimension.</p>
+
+<p>Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que
+hâbleries, ces hâbleries lui coûtaient fort cher
+car il les appuyait de dons magnifiques. M<sup>me</sup> du
+Hausset raconte qu’un jour où il montrait des
+bijoux à la reine en sa présence, elle déclara
+trouver fort jolie une croix de pierres blanches et
+vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment
+cadeau. Comme M<sup>me</sup> du Hausset refusait, la
+reine, pensant que les pierres étaient fausses, lui
+fit signe qu’elle pouvait accepter. M<sup>me</sup> du Hausset
+fit ensuite évaluer le bijou qui était vrai et de
+grande valeur.</p>
+
+<p>Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la
+personnalité de Saint-Germain est son extraordinaire
+longévité. Le musicien Rameau et M<sup>me</sup> de
+Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de
+Casanova il dîne encore vers 1775) déclarent
+tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en 1710,
+sous le nom de marquis de Montferrat. Tous
+deux sont unanimes à affirmer qu’il avait alors
+déjà l’apparence d’un homme entre quarante et
+cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce
+témoignage met à néant les hypothèses qui veulent
+que Saint-Germain soit le fils de Marie de Neubourg,
+ou celui de François II Racokzi, car il
+n’aurait pu avoir en 1710 plus d’une vingtaine
+d’années. M<sup>me</sup> de Gergy dira plus tard à M<sup>me</sup> de
+Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à
+Venise, un élixir qui lui permit d’avoir très longtemps
+et sans la moindre altération, l’apparence
+d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux
+cadeau ne s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain
+questionné par M<sup>me</sup> de Pompadour au sujet
+de sa rencontre avec M<sup>me</sup> de Gergy, cinquante
+ans auparavant, et du don merveilleux qu’il lui
+aurait fait de son élixir, répond en riant :</p>
+
+<p>— Cela n’est pas impossible, mais je conviens
+qu’il est possible que cette dame que je respecte,
+radote.</p>
+
+<p>On peut, à ce sujet, faire un rapprochement
+avec l’offre qu’il fit à M<sup>me</sup> de Genlis, encore enfant :
+« Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit ans,
+serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du
+moins pour un grand nombre d’années ? Je répondis
+que j’en serais charmée. Eh bien ! reprit-il très
+sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il
+parla d’autre chose. »</p>
+
+<p>Sa grande renommée parisienne va de 1750 à
+1760. Tout le monde s’accorde alors à lui trouver
+l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante
+ans. Il disparaît pendant une quinzaine
+d’années et quand la comtesse d’Adhémar le
+revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni.
+Il aura encore le même air quand elle le reverra
+douze ans après.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Germain laissait volontiers
+entendre que la durée de son existence était
+beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer.
+Il ne le disait pas positivement. Il procédait par
+allusions : « Il savait doser le merveilleux de ses
+récits, suivant la réceptibilité de son auditeur.
+Quand il racontait à une bête un fait du temps de
+Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y
+avait assisté et quand il parlait à quelqu’un de
+moins crédule, il se contentait de peindre les plus
+petites circonstances, les mines et les gestes des
+interlocuteurs, jusqu’à la chambre et la place
+qu’ils occupaient, avec un détail d’une vivacité
+qui faisaient l’impression d’entendre un homme
+qui y avait réellement été présent. Ces sots de
+Parisiens, me dit-il un jour, croient que j’ai
+cinq cents ans et je les confirme dans cette idée
+puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir — ce
+n’est pas que je ne sois infiniment plus vieux
+que je ne parais...<a href="#f33" id="FNanchor_33"><sup>[33]</sup></a> ».</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_33" id="f33">[33]</a> Gleichen.</p>
+</div>
+
+<p>La légende a prétendu qu’il disait avoir connu
+Jésus-Christ et assisté au concile de Nicée. Il n’est
+point allé jusqu’à mépriser à ce point les hommes
+qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité.
+Cette légende vient de ce qu’un mystificateur
+appelé lord Gower imitait dans les salons les personnages
+connus de son époque et quand il en
+arrivait à Saint-Germain, il racontait en prenant
+son allure et sa voix, les entretiens qu’il avait eus
+avec le fondateur du christianisme sur lequel
+il portait ce jugement : C’était le meilleur homme
+du monde, mais romanesque et inconsidéré.</p>
+
+<p>Un journal anglais, le <i lang="en">London Chronicle</i>, raconta
+sérieusement, vers 1760, l’histoire suivante : le
+comte de Saint-Germain avait remis à une dame
+de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un
+flacon de son célèbre élixir de longue vie. La
+dame enferma le flacon dans un tiroir. Une de ses
+servantes, qui était d’un certain âge, croyant que
+le flacon contenait une purge inoffensive, en but
+le contenu. Le lendemain quand la dame appela
+sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille,
+presque une enfant ; c’était l’effet de l’élixir.
+Quelques gouttes de plus et la servante n’aurait
+répondu à sa maîtresse que par des vagissements.</p>
+
+<p>« Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu
+manger ou boire, » dit Saint-Germain à Gräffer,
+quand il est de passage à Vienne et quand celui-ci
+lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu
+Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que,
+s’il aime volontiers s’asseoir à table avec une
+nombreuse société, il ne touche jamais aux plats.
+La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses
+intimes était une purgation faite de graines de
+séné. Sa principale nourriture, qu’il préparait
+lui-même était un mélange de farine d’avoine.</p>
+
+<p>Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs
+des mémoires dépeignent un homme pendant tout
+un siècle avec le même extérieur physique ? La
+vie humaine peut avoir une durée infiniment plus
+longue que celle que nous lui attribuons. C’est
+le mouvement de nos nerfs, c’est la flamme de
+notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment
+quotidiennement notre organisme. Celui
+qui parvient à s’élever au-dessus des passions, à
+supprimer en lui la colère et la peur de la maladie
+est susceptible de vaincre l’usure des années et
+d’atteindre un âge au moins double de celui
+qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse.
+Il n’y a rien d’extraordinaire à ce que le
+visage de l’homme dépourvu d’angoisse garde sa
+jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique
+médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme
+qui à 74 ans avait conservé « les traits et l’expression
+d’une jeune fille de 20 ans, sans rides
+ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la
+suite d’un chagrin d’amour et sa folie consistait à
+revivre l’instant de sa dernière séparation avec
+celui qu’elle aimait. » Par la conviction d’être
+jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière
+intérieure d’envisager le temps, la suppression
+de l’impatience et de l’attente permettent-elles
+à un homme très évolué de réduire à un minimum
+l’usure normale du corps.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Germain prétendait en
+outre avoir la capacité d’arrêter pendant le sommeil
+le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il
+supprimait ainsi, presque totalement, la dépense
+physique qui s’opère à notre insu par le souffle et
+le mouvement du cœur.</p>
+
+<p>Son activité et la diversité de ses occupations
+étaient considérables. Il s’occupa de la préparation
+des couleurs et il fonda même, en Allemagne,
+une fabrique de feutres pour les chapeaux.
+Son rôle principal fut celui d’agent secret de
+politique internationale au service de la France.</p>
+
+<p>Il était devenu pour Louis XV un confident, un
+conseiller intime et il fut chargé par ce roi de
+diverses missions secrètes. Cela lui attira l’inimitié
+de beaucoup de grands personnages et
+notamment celle du duc de Choiseul, le ministre
+des Affaires étrangères. C’est cette inimitié qui
+le força à partir précipitamment en Angleterre
+pour éviter d’être enfermé à la Bastille.</p>
+
+<p>Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre,
+au sujet de la politique avec l’Autriche et il voulut
+négocier la paix à son insu. Il pensa se servir de
+l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut
+envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince
+Louis de Brunswick qui s’y trouvait. M. d’Affry,
+le ministre de France en Hollande fut instruit de
+cette démarche et se plaignit amèrement à son
+ministre que des négociations fussent faites par
+la France sans passer par lui. Le duc de Choiseul
+sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry
+l’ordre de réclamer l’extradition de Saint-Germain,
+de le faire arrêter par le gouvernement des
+Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le
+roi, de sa décision, devant les ministres réunis
+et Louis XV, n’osant pas avouer sa participation
+à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain
+avait été prévenu un peu avant l’arrestation.
+Il eut le temps de s’enfuir et de s’embarquer
+pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova donne
+quelques détails sur ce départ. Il était justement
+dans un hôtel voisin de celui dans lequel était
+descendu Saint-Germain et il se trouvait embarrassé
+dans une histoire compliquée de bijoux,
+d’escrocs, de pères dupés et de jeunes filles amoureuses
+de lui, comme toutes celles qui forment
+la trame habituelle de sa vie.</p>
+
+<p>Saint-Germain d’après les lettres d’Horace
+Walpole avait été arrêté à Londres quelques
+années auparavant à cause de l’énigme de son
+existence. On avait été obligé de le relâcher parce
+qu’il n’y avait rien contre lui. Cet Anglais avait
+conclu que « ce n’était pas un gentleman » parce
+qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un
+espion. Il ne fut pas arrêté une seconde fois. On
+le retrouve peu de temps après en Russie où il
+dut jouer un rôle important mais occulte dans la
+révolution de 1762. Le comte Alexis Orlof le rencontrant
+quelques années après en Italie dit de lui :
+Voilà un homme qui a joué un rôle considérable
+dans notre révolution, et son frère Grégoire Orlof
+lui remet spontanément vingt mille sequins ce qui
+est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont
+on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain
+porte alors un uniforme de général russe et s’appelle
+Soltikof.</p>
+
+<p>C’est vers cette époque, au commencement du
+règne de Louis XVI, qu’il revient en France et
+qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar
+a laissé de cette entrevue un récit détaillé<a href="#f34" id="FNanchor_34"><sup>[34]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_34" id="f34">[34]</a> Récit reproduit dans le <i>Lotus Bleu</i> de 1899, par M<sup>me</sup> Cooper
+Oakley.</p>
+</div>
+
+<p>C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour
+parvenir auprès de la reine. Depuis sa fuite il
+n’avait plus reparu en France, mais son souvenir
+était resté légendaire et l’on savait l’amitié que
+Louis XV lui avait portée. La comtesse d’Adhémar
+put donc obtenir aisément un rendez-vous de
+Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle
+lui demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.</p>
+
+<p>— Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y
+réapparaisse.</p>
+
+<p>Une fois en présence de la reine, il parle d’une
+voix solennelle et il annonce les événements qui
+se produiront une quinzaine d’années après. « La
+reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui
+confier. Le parti encyclopédique désire le pouvoir.
+Il ne l’obtiendra que par la chute absolue du
+clergé et pour assurer ce résultat il renversera la
+monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi
+les membres de la famille royale a jeté les yeux
+sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra
+l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand
+il aura cessé de leur être utile. Il trouvera l’échafaud
+au lieu du trône. Les lois ne seront plus
+longtemps la protection des bons et la terreur des
+méchants. Ce sont ces derniers qui saisiront le
+pouvoir avec leurs mains teintées de sang. Ils
+aboliront la religion catholique, la noblesse, la
+magistrature.</p>
+
+<p>— De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt
+la reine avec impatience.</p>
+
+<p>— Pas même la royauté, mais une république
+avide, dont le sceptre sera le couteau de l’exécuteur. »</p>
+
+<p>On voit par ces paroles que Saint-Germain
+avait des idées tout à fait différentes de celles
+qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de
+l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en
+lui un instrument actif du mouvement révolutionnaire.</p>
+
+<p>Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent
+le trouble dans l’âme de Marie-Antoinette.
+Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire
+des révélations plus graves, mais il demanda à le
+voir sans que son ministre Maurepas en soit
+informé. « Il est mon ennemi, dit-il, et je le range
+parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume,
+non par malice mais par incapacité. »</p>
+
+<p>Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir
+une entrevue avec quelqu’un sans la présence de
+son ministre. Il mit Maurepas au courant de l’entretien
+que Saint-Germain avait eu avec la reine
+et celui-ci pensa que le mieux était d’enfermer à
+la Bastille un homme qui avait une vision aussi
+sombre de l’avenir.</p>
+
+<p>Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette
+décision la comtesse d’Adhémar. Celle-ci le reçoit
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>« Je connais le coquin mieux que vous, dit-il...
+Il sera découvert. Nos policiers ont un flair très
+fin... Une chose seulement me surprend. Les
+années ne m’ont pas épargné et la reine déclare
+que le comte Saint-Germain a l’apparence d’un
+homme de quarante ans.</p>
+
+<p>A ce moment l’attention des deux interlocuteurs
+est détournée par le bruit d’une porte qui se
+referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri.
+Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain
+est devant eux.</p>
+
+<p>— Le roi vous a sommé de lui donner un bon
+avis, dit-il, et vous ne pensez qu’à maintenir votre
+autorité en vous opposant à ce que je voie le monarque.
+Vous perdez la monarchie, car je n’ai
+qu’un temps limité à donner à la France et ce
+temps écoulé je ne serai plus revu qu’après trois
+générations consécutives. Je n’aurai rien à me
+reprocher quand l’horrible anarchie dévastera la
+France. Ces calamités, vous ne les verrez pas,
+mais les avoir préparées sera suffisant pour votre
+mémoire.</p>
+
+<p>M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans
+reprendre haleine, revint vers la porte, la ferma
+et disparut. Tous les efforts pour le retrouver
+furent inutiles.</p>
+
+<p>Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas
+ne parvint pas les jours suivants ni plus tard
+à découvrir ce qu’était devenu le comte de Saint-Germain.</p>
+
+<p>Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas
+ne vit pas les catastrophes qu’il avait en partie
+préparées. Il mourut en 1781. Le bruit courut en
+1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain
+venait de mourir dans le duché de Schleswig, chez
+le landgrave Charles de Hesse Cassel. Cette
+date restera pour les biographes et les historiens
+la date officielle de sa mort. Mais le mystère qui
+a entouré le comte de Saint-Germain va devenir,
+à partir de cet instant, plus grand encore qu’il ne
+l’a été.</p>
+
+<p>Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave
+il se prétendait las de l’existence. Il paraissait
+soucieux et triste. Il se disait affaibli, mais il
+ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner
+que par des femmes. On n’a pas de détails sur sa
+mort, ou plutôt sa prétendue mort. Aucune pierre
+tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On
+savait qu’il avait laissé tous ses papiers et des
+documents relatifs à la franc-maçonnerie au landgrave
+de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son
+côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était
+très cher. Mais son attitude était pleine d’équivoque.
+Il se refusait à donner aucun détail sur
+son ami et sur ses derniers moments, il détournait
+la conversation si on parlait de lui. Tout,
+dans sa conduite, permet de penser qu’il fut le
+complice d’une mort simulée.</p>
+
+<p>Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins
+dignes de foi devait avoir au moins un siècle
+d’âge, ne peut avoir été réelle.</p>
+
+<p>Les documents officiels de la franc-maçonnerie
+disent qu’en 1785 les maçons français le choisirent
+comme représentant à la grande convention
+qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin
+et Cagliostro. Il fut reçu l’année suivante
+par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse
+d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle
+eut avec lui en 1789 après la prise de la Bastille,
+dans l’église des Récollets.</p>
+
+<p>Il avait le même visage que trente ans auparavant.
+Il lui dit arriver de la Chine et du Japon,
+« Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se
+passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains
+liées par plus fort que moi. Il y a des périodes
+de temps où reculer est possible, d’autres où
+quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt
+s’exécute. »</p>
+
+<p>Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous
+les événements qui vont se dérouler pendant les
+années suivantes sans excepter la mort de la
+reine. « Les Français comme les enfants joueront
+aux titres, honneurs, cordons. Tout leur sera
+hochet jusqu’au fourniment de la garde nationale.
+(Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un
+uniforme de général russe). Quelque quarante
+millions forment aujourd’hui un déficit au nom
+duquel on fait la révolution. Eh bien ! sous le
+dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des
+beaux diseurs, la dette de l’État dépassera plusieurs
+milliards. »</p>
+
+<p>« J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit M<sup>me</sup> d’Adhémar
+en 1821, et toujours à mon inconcevable
+surprise, à l’assassinat de la reine, aux
+approches du 18 Brumaire, le lendemain de la
+mort de M. le duc d’Enghien, en 1815 dans le
+mois de janvier et la veille du meurtre de M. le
+duc de Berry. »</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Genlis dit avoir rencontré le comte de
+Saint-Germain en 1821 au moment des négociations
+du traité de Vienne et le comte de Châlons
+assure qu’il a causé avec lui peu après sur la
+place Saint-Marc à Venise, où il était ambassadeur.
+Il y a d’autres témoignages, mais moins
+probants, de sa survivance. L’anglais Grosley,
+prétend l’avoir vu dans une prison de la Révolution
+en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait
+parmi la foule qui entourait le tribunal devant
+lequel comparut la princesse de Lamballe, avant
+d’être massacrée.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr,
+pas mort dans le lieu et à la date que l’histoire a
+fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue dont
+nous ignorons le terme et dont la durée semble
+si grande que notre imagination se refuse à
+l’accepter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c241">LES SOCIÉTÉS SECRÈTES</h3>
+
+<p>Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période
+de la Révolution n’ont pas cru à l’influence du
+comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas posé
+de jalons pour la postérité. Il efface même ses
+traces derrière lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses
+inscriptions que sont les livres. Il travaille
+pour l’humanité et non pour lui-même, il est
+modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi
+les intelligents. Sa seule vanité est cette inoffensive
+coquetterie à paraître beaucoup plus vieux
+que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler
+une bague. Mais on ne juge les hommes que
+d’après leurs propres déclarations et selon le
+mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son
+âge et de ses bijoux.</p>
+
+<p>Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il
+a été l’architecte qui a dessiné les plans de l’œuvre
+et que l’on voit à peine sur le chantier. Seulement
+il fut l’architecte que trahirent les ouvriers.
+Il avait rêvé d’une haute tour qui permettrait à
+l’homme de communiquer avec le ciel et les ouvriers
+préférèrent construire des maisons pour manger
+et dormir.</p>
+
+<p>Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et
+sur les sociétés secrètes bien que beaucoup d’autres
+maçons modernes l’aient nié et même aient
+négligé souvent de nommer le grand inspirateur
+qu’il a été.</p>
+
+<p>A Vienne, il collabora à la fondation de la
+Société des « Frères Asiatiques » et des « Chevaliers
+de la Lumière » où l’on étudiait l’alchimie et
+ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales
+sur le magnétisme et sur ses applications.
+On dit, et cela semble ne reposer sur rien, qu’il
+initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois
+dans le Holstein le retrouver pour recevoir des
+directives de lui. Ces hommes devaient être
+emportés très loin l’un de l’autre par des courants
+opposés et une destinée différente.</p>
+
+<p>La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle
+reçut de Saint-Germain et où il dit en parlant de
+son voyage à Paris en 89 : « J’ai voulu voir l’ouvrage
+qu’a préparé le démon Cagliostro ; il est
+infernal. » Il semble que Cagliostro a collaboré à
+la préparation du mouvement révolutionnaire tandis
+que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en
+développant des idées mystiques parmi les hommes
+les plus avancés de son époque. Il avait prévu le
+grand bouleversement de la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et
+il espéra l’orienter dans un sens pacifique en
+répandant parmi ses futurs promoteurs une philosophie
+susceptible de les transformer. Mais il
+comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à
+s’élever et le dégoût qu’il y apporte. Il comptait
+aussi sans les puissantes réactions de la haine.</p>
+
+<p>De toutes parts surgissaient des sociétés
+secrètes. L’esprit nouveau se manifestait sous la
+forme d’associations. La noblesse et le clergé
+n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode.
+On créa même des loges de femmes et la princesse
+de Lamballe fut grande maîtresse de l’une
+d’elles. Il y avait en Allemagne « les Illuminés »
+et les « Chevaliers de la Stricte Observance » et
+Frédéric II en arrivant sur le trône avait fondé la
+secte des « Architectes d’Afrique ». En France,
+l’Ordre des Templiers était reconstitué et la
+franc-maçonnerie qui avait pour grand maître le
+duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes
+les villes. Martinez de Pasqually enseignait sa
+philosophie à Marseille, à Bordeaux et à Toulouse
+et Savalette de Lange avec des mystiques tels
+que Court de Gebelin et Saint-Martin fondait la
+loge des « Amis réunis. »</p>
+
+<p>Les initiés de ces sectes avaient conscience
+qu’ils étaient les dépositaires d’un héritage qu’ils
+ne connaissaient pas, mais dont ils pressentaient
+la valeur immense et qui était quelque part, peut-être
+dans des traditions, peut-être dans le livre
+d’un maître, peut-être en eux-mêmes. On parlait
+de cette parole révélatrice, de ce trésor caché ; on
+disait qu’il était gardé par les « supérieurs inconnus »
+de ces sectes et que ceux-ci leur dévoileraient
+un jour la richesse qui libère et rend immortel.</p>
+
+<p>C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain
+tenta d’apporter à un petit groupe d’initiés
+choisis. Il croyait que cette minorité, une fois
+élevée, en élèverait une autre à son tour et
+qu’un vaste rayonnement de spiritualité descendrait
+par degrés, en ondes bienfaisantes, vers
+les masses moins instruites. C’était le rêve d’un
+sage. Il ne devait pas se réaliser.</p>
+
+<p>Avec le concours de Savalette de Lange qui en
+fut le chef nominal il fonda le groupe des Philalèthes
+qui était recruté parmi l’élite des Amis
+réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro
+furent membres des Philalèthes. C’est à Ermenonville
+et à Paris dans la rue Plâtrière que Saint-Germain
+exposa sa philosophie.</p>
+
+<p>C’était un christianisme platonicien qui unissait
+les rêveries de Swedenborg à la théorie de la
+Réintégration de Martinez de Pasqually. On y
+retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie
+des plans successifs que décrivent les théosophes
+d’aujourd’hui. Il enseignait que l’homme a en
+lui des possibilités infinies et que, pratiquement,
+il doit tendre sans cesse à se dégager de la matière
+pour entrer en communication avec le monde des
+intelligences supérieures.</p>
+
+<p>Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes
+tentèrent en deux grandes réunions successives
+où étaient représentées toutes les loges maçonniques
+de France, la réforme de la Maçonnerie.
+S’ils avaient abouti, s’ils étaient arrivés à diriger
+par le prestige de leur philosophie supérieure et
+désintéressée, cette force, alors immense, peut-être
+les événements auraient-ils changé et le
+vieux rêve d’un monde dirigé par de sages initiés
+aurait-il été réalisé.</p>
+
+<p>Il devait en être autrement. D’antiques causes,
+générées par les injustices accumulées, avaient
+préparé de redoutables effets. Ces effets allaient
+à leur tour créer des causes de mal futur. La
+chaîne du mal, solidement liée par l’égoïsme et la
+haine des hommes, ne devait pas être interrompue.
+La lumière levée par quelques visionnaires
+intelligents, quelques veilleurs fidèles à la cause
+de leurs frères, allait être éteinte, à peine allumée.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c245">LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL</h3>
+
+<p>Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu
+dire au sujet de la vie mystérieuse du comte de
+Saint-Germain avait chargé un de ses bibliothécaires
+de rechercher et de réunir tout ce qui lui
+était relatif parmi les archives et documents de
+la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Ce travail avait été fait.
+Un grand nombre de pièces formant un dossier
+considérable avaient été déposées dans une bibliothèque
+de la préfecture de police. La guerre de
+70 survint, puis la Commune et la partie de la
+préfecture de police où se trouvait le dossier fut
+brûlée.</p>
+
+<p>Le hasard venait, une fois de plus, en aide à
+cette antique loi qui veut que la vie de l’adepte
+demeure environnée de mystère.</p>
+
+<p>Qu’est devenu le comte de Saint-Germain
+depuis 1821, date à laquelle on signale encore son
+existence ?</p>
+
+<p>Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs
+d’un « Anglais à Paris », parle d’un personnage
+« qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe
+et dont la manière de vivre s’apparente curieusement
+avec celle du comte de Saint-Germain. Il
+se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne
+fait aucune allusion à sa famille. « Avec cela
+toujours prodigue de son argent, encore que les
+sources de sa fortune fussent un mystère pour
+tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse
+de tous les pays d’Europe dans tous les
+temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et,
+chose singulière, souvent il donnait à entendre
+qu’il en avait pris les éléments ailleurs que dans
+les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un sourire
+singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu
+Néron, de s’être entretenu avec Dante et ainsi de
+suite<a href="#f35" id="FNanchor_35"><sup>[35]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_35" id="f35">[35]</a> Cité par Lang dans <i>Les mystères de l’histoire</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme
+de quarante à cinquante ans. Il est de taille
+moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est
+le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne
+et, comme Saint-Germain, après avoir ébloui
+quelque temps la société parisienne, il disparaît
+sans laisser de traces.</p>
+
+<p>Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia
+un récit de son voyage dans l’Himalaya et raconta
+avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans les
+sources de la Jumna ?</p>
+
+<p>C’est à la fin du <span class="fss">XIX</span><sup>e</sup> siècle que la légende du
+comte de Saint-Germain s’est agrandie démesurément.
+Il avait pu passer, avec raison, à cause
+de ses connaissances, de la droiture de sa vie,
+des richesses dont il disposait et du mystère
+dont il s’enveloppait, pour un héritier des premiers
+Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale.
+Il fut considéré par les théosophes et par
+un grand nombre d’occultistes comme un maître
+de la grande loge blanche de l’Himalaya.</p>
+
+<p>On connaît la légende des maîtres. Dans des
+lamaseries inaccessibles du Thibet vivent des
+hommes très sages, possesseurs des anciens secrets
+de la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils
+envoient quelquefois vers leurs frères imparfaits,
+aveuglés par les passions et l’ignorance, des messagers
+sublimes pour les instruire et les guider.
+Krishna, le Bouddha, Jésus, furent les plus
+grands. Mais il y eut bien d’autres messagers
+plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été
+reconnu pour l’un deux.</p>
+
+<p>C’est, je crois, M<sup>me</sup> Blavatsky, qui l’a signalé
+la première. « Cet élève des hiérophantes hindous,
+et égyptiens, ce savant en science secrète de
+l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde
+stupide a toujours agi, envers ceux qui, comme
+Saint-Germain sont revenus à lui après de longues
+années de réclusion consacrées à l’étude, les
+mains pleines de trésors de sagesse ésotérique,
+avec l’espoir de le rendre meilleur, plus sage et
+plus heureux. »</p>
+
+<p>Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les
+théosophes et ils étaient devenus excessivement
+nombreux, surtout en Angleterre et en Amérique,
+que le comte de Saint-Germain vivait encore,
+qu’il continuait à s’occuper du développement
+spirituel de l’Occident et que ceux qui collaboraient
+avec sincérité à ce développement étaient
+susceptibles de le rencontrer.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Cooper Oakley consacra quelques années
+de son existence, vers 1900, à la recherche du
+comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter
+quelque temps aux environs du château de Kolochwar
+en Transylvanie roumaine où elle pensait
+le rencontrer, se basant pour cela sur des données
+qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra
+pas.</p>
+
+<p>A ce moment-là on se forma des idées assez
+précises sur le nombre et la hiérarchie des maîtres
+répandus dans le monde pour guider les pas
+des hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent
+ces idées séduisantes. Saint-Germain fut appelé
+le maître hongrois à cause de sa prédilection
+pour ce pays et de son incarnation dans un membre
+de la famille Racokzi. On sut que le maître
+Hilarion<a href="#f36" id="FNanchor_36"><sup>[36]</sup></a> qui avait été l’inspirateur de Plotin et
+de Porphyre, dicta à M<sup>me</sup> Mabel Collins ce petit
+livre admirable qui s’appelle « l’Idylle du lotus
+blanc ». C’est au nom du maître Hilarion et en
+se prétendant sa messagère qu’une dame qui se
+fait appeler l’Etoile bleue vient de fonder, il y a
+quelques mois en Californie, un groupement intitulé
+« Le mouvement du Temple ». On sut que
+le maître vénitien avait longtemps concentré son
+pouvoir sur Venise, collaboré à enrichir la bibliothèque
+de Saint-Marc et guidé les actions de
+Ludovico Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On
+sut que Serapis avait animé la gnose égyptienne
+et que le maître Jésus habitait actuellement un
+corps physique vivant parmi les Druses du Liban.
+On sut beaucoup de choses si belles et étonnantes
+que la vie de celui qui en acquiert la connaissance
+serait transformée si la faculté de douter s’effaçait
+en même temps de son esprit.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_36" id="f36">[36]</a> « Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique.
+Il fut l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre »,
+dit M. Lazemby dans <i>l’Œuvre des maîtres</i>, traduction
+Jacquemot. Or Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même
+avait été l’élève de Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il
+faut accueillir avec une certaine réserve les affirmations faites
+sur les maîtres.</p>
+</div>
+
+<p>La documentation sur ces points est fournie par
+M. Leadbeater<a href="#f37" id="FNanchor_37"><sup>[37]</sup></a> et M<sup>me</sup> Annie Besant et je crois
+qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce qui lui
+enlève une partie de sa valeur. C’est par ces
+méthodes de clairvoyance que M. Leadbeater put
+décrire minutieusement un centre initiatique du
+Thibet où il put voir de près tous les grands
+adeptes, dans la mesure où cela est possible par
+de semblables moyens. Il décrit ainsi le comte de
+Saint-Germain.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_37" id="f37">[37]</a> On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater
+de certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.</p>
+</div>
+
+<p>« Bien que de taille moyenne, il se tient très
+droit avec une apparence toute militaire. Ses
+yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse
+et d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage
+est d’un teint olivâtre. Ses cheveux foncés et
+coupés courts sont divisés au milieu par une raie
+et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt
+un uniforme de couleur foncée, orné de galons
+d’or et parfois aussi un magnifique manteau
+d’officier, rouge, qui accentue encore son allure
+militaire. »</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Annie Besant a donné une précision
+plus décisive. Elle a écrit dans <i lang="en">The Theosophist</i>
+de janvier 1912 :</p>
+
+<p>« Le maître (Racokzi) que je vis pour la première
+fois en 1896, Avenue Road, 19, m’avait dit
+qu’il existait un tableau de lui et que je trouverais ».</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain.
+Elle raconte comment elle a retrouvé
+le portrait en question à Rome dans la salle du
+conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est
+celui du comte von Hompesch, grand maître des
+chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et mourut
+à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la
+période la plus historiquement connue de la vie
+du comte de Saint-Germain. Cela devrait logiquement
+réduire à néant l’hypothèse que le portrait
+de l’un peut être aussi celui de l’autre. Le
+portrait du comte von Hompesch et celui du comte
+de Saint-Germain ont été reproduits par <i lang="en">The
+Theosophist</i> puis par le <i>Lotus bleu</i>. « Il n’y a pas
+de doute possible, dit M<sup>me</sup> A. Besant, ainsi qu’on
+peut le voir en comparant la reproduction donnée
+ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure
+bien connue représentant le comte de Saint-Germain ».
+Or, en toute sincérité, ayant examiné
+avec le plus grand soin les deux visages, je ne
+leur ai trouvé aucun rapport de ressemblance.</p>
+
+<p>Je ne donne ces détails que pour mesurer la
+part de l’illusion involontaire et les contradictions
+(peut-être seulement apparentes) de la foi profonde.</p>
+
+<p>Il convient encore de faire un rapprochement
+suggestif entre ce que Saint-Germain dit à Franz
+Grœffer<a href="#f38" id="FNanchor_38"><sup>[38]</sup></a>. « Je pars demain soir. Je disparaîtrai de
+l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya »
+et l’arrivée au Thibet de ce voyageur
+européen au commencement du <span class="fss">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_38" id="f38">[38]</a> Franz Grœffer, <i>Souvenirs de Vienne</i>.</p>
+</div>
+
+<p>« La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le
+pays tout entier (le Haut-Thibet) et un des frères
+les plus renommés était un Européen qui y arriva
+un jour de l’Occident dans la première partie de
+ce siècle. Il parlait toutes les langues, y compris
+le thibétain et connaissait toutes les sciences,
+nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes
+qu’il produisit firent qu’il fut proclamé
+Shaberon après quelques années seulement de
+résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui
+parmi les Thibétains, mais son véritable nom
+n’est connu que des seuls Shaberons<a href="#f39" id="FNanchor_39"><sup>[39]</sup></a>. »</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_39" id="f39">[39]</a> Blavatsky, <i>Isis dévoilée</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le
+comte de Saint-Germain ?</p>
+
+<p>Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il
+n’existe plus et s’il faut rejeter dans la légende
+l’idée que le grand seigneur transylvanien erre
+encore par le monde avec ses bijoux étincelants,
+sa tisane de séné et son amour pour les princesses
+et les reines, on peut dire qu’il a conquis cette
+immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un
+groupe d’hommes chimériques et sincères, le comte
+de Saint-Germain est plus vivant qu’il ne l’a jamais
+été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le soir un
+pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est
+peut-être lui qui vient donner un conseil, apporter
+une idée philosophique inattendue. Ils ne se préoccupent
+pas alors de courir ouvrir la porte à cet
+hôte merveilleux car ces barrières matérielles
+n’existent pas pour lui. Il en est qui, au moment
+de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur
+parce qu’ils sont certains que leur esprit dégagé
+du corps aura toute facilité pour s’entretenir avec
+le maître dans la brume lumineuse du monde
+astral. Le comte de Saint-Germain est toujours
+présent parmi nous. Il y aura toujours, comme au
+<span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle des docteurs mystérieux, des voyageurs
+énigmatiques, des porteurs de secrets occultes
+pour perpétuer sa figure. Les uns se seront
+baignés dans les sources de la Jumna et les autres
+montreront un talisman trouvé dans les pyramides.
+Mais ils ne sont pas nécessaires. Ils diminuent la
+portée du mystère en lui donnant une forme matérielle.
+Le comte de Saint-Germain est immortel
+comme il a rêvé de l’être.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c253">CAGLIOSTRO LE CHARLATAN</h3>
+
+<p>Cagliostro « devança de beaucoup l’heure marquée
+par le destin, pénétra plus profondément
+dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre
+des forces que, ni les hommes de son temps ni
+bien des générations encore ne devaient connaître
+et employer<a href="#f40" id="FNanchor_40"><sup>[40]</sup></a> ». Il fut un des hommes les
+plus extraordinairement doués dans la science
+magique, un maître dans l’art des transmutations,
+un étonnant prophète par le moyen des carafes et
+des jeunes filles vierges. Il changea du mercure
+en argent et de l’argent en or. Il pratiqua gratuitement
+la médecine, donna généreusement les
+remèdes à des milliers de malades et même il logea
+et il nourrit à ses frais un bon nombre de ceux qui
+étaient pauvres. Il devina avec aisance les numéros
+des loteries et les indiqua à quelques personnes
+privilégiées ; il pardonna les offenses avec
+une générosité sans exemple et même il intercéda
+personnellement pour ses pires ennemis. Il
+ouvrit largement sa porte aux humbles et il se
+montra d’un accès difficile avec les puissants. Il
+fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les
+événements et sur la nature humaine une vue plus
+large qu’aucun autre homme de son temps et l’on
+comprend que ses disciples l’aient appelé le divin
+Cagliostro.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_40" id="f40">[40]</a> Marc Haven, <i>Le Maître inconnu</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut
+plus haï, plus trahi, plus méprisé. Volé à Londres
+il est arrêté comme escroc. A Paris, il est mêlé à
+l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle
+et il est enfermé pendant des mois à la Bastille.
+A Rome, vendu par sa femme qu’il n’a jamais
+cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné
+par l’Inquisition, torturé, condamné à mort,
+et, ce qui peut-être est pire, cette Inquisition suscite
+le jésuite Marcello qui publie sous le nom de
+« Vie de Joseph Balsamo » un extraordinaire monument
+de haine et de calomnie sur lequel la postérité
+ignorante l’a jugé depuis un siècle et demi.</p>
+
+<p>Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible ?</p>
+
+<p>C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme
+n’ont été réunis autant d’éléments contradictoires.
+Ses paroles sont souvent admirables, mais elles
+sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande.
+Qui êtes-vous ? dans le procès du Collier, il répond :
+je suis un noble voyageur. Il ne sait pas flatter,
+mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est démesuré.
+Je ne suis pas né de la chair et de la volonté
+de l’homme, je suis né de l’esprit, dit-il. Il adore
+sa femme, mais il la trompe, il s’excuse en disant
+que la supériorité de l’homme ne consiste pas
+dans le fait de vivre comme un capucin, et il la
+pousse fréquemment à être la maîtresse d’autres
+hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt
+en Russie un uniforme de colonel espagnol et le
+chargé d’affaires d’Espagne fait paraître dans un
+journal une note où il déclare que l’Espagne n’a
+jamais eu dans ses armées un colonel du nom de
+Cagliostro. Il fait apparaître des visages d’anges
+dans la transparence du cristal et aussi des scènes
+prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela
+d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a
+besoin de frapper le front des enfants avec une
+épée nue et parfois il fait la leçon aux enfants et
+il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent
+apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire.
+Quand il donne des séances, il y a des têtes de
+mort, des singes empaillés et des serpents dans
+des bocaux disposés sur un autel<a href="#f41" id="FNanchor_41"><sup>[41]</sup></a>. Les rites de
+la Maçonnerie égyptienne qu’il a fondée attestent
+la plus haute élévation de l’esprit et une religion
+supérieure à toute religion. Mais se trouvant à
+Trente auprès d’un prince évêque bigot dont il
+veut obtenir des lettres de recommandation, il se
+confesse, il va communier et en rentrant chez lui
+après s’être confessé, il dit à Lorenza : « J’ai bien
+attrapé ce prêtre ». Il guérit la plupart des malades
+qu’il traite, mais son élixir de vie à base de
+vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit
+par la distillation du sperme de certains animaux
+avec certaines herbes<a href="#f42" id="FNanchor_42"><sup>[42]</sup></a>. Il parle couramment
+plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement
+dans aucune, même dans sa langue maternelle
+qui est l’italien. Il prétend avoir été élevé
+à La Mecque et il fait des citations en arabe devant
+ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il
+est interpellé dans cette langue, il ne répond pas
+et il semble fort ennuyé.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_41" id="f41">[41]</a> Antonio Benedetti, <i>Mémoires</i>.</p>
+<p>
+
+<a href="#FNanchor_42" id="f42">[42]</a> Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.</p>
+</div>
+
+<p>La constante dualité de sa vie se manifeste d’une
+autre manière. Il s’appelle Joseph Balsamo pendant
+la première partie de son existence et Joseph
+Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et
+tire complaisamment profit des amours de sa femme
+Lorenza. A partir de 1777 il s’appelle le comte de
+Cagliostro et un merveilleux génie est descendu
+en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines
+mains, il est médecin, ce qu’il n’était pas auparavant
+et il guérit de manière à faire crier au miracle,
+il est philosophe et il rêve la régénération
+physique et morale de l’homme.</p>
+
+<p>Que s’est-il passé ? D’où lui viennent ces pouvoirs
+extraordinaires, ses connaissances médicales,
+sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux qui
+l’approchent ? On croirait que c’est un autre homme.
+C’est le même pourtant. Cagliostro ne peut renier
+Joseph Balsamo, bien qu’il le tente pourtant à
+Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où
+il se donne puérilement comme le fils naturel d’une
+princesse de Trébizonde, élevé princièrement dans
+une cour des mille et une nuits. Un lien solide,
+une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au
+maître Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a
+épousée à Rome quand il était Balsamo et qu’il
+continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en
+vain qu’il aura une vie de parfait désintéressement
+et que dominera l’amour de l’humanité. Il sera suivi
+par son passé. L’homme ancien demeurera le
+compagnon de l’homme nouveau et étendra une
+ombre sur l’éclat de ses actions.</p>
+
+<p>Mais l’énigme de cette double personnalité n’a
+pas reçu de solution.</p>
+
+<p>Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro,
+bien qu’elle mérite de l’être, et je n’évoque son
+visage au double aspect que « parce qu’on ne peut
+parler du comte de Saint-Germain sans parler de
+lui ». On les a souvent confondus et l’on a prêté à
+l’un des traits de la vie de l’autre, bien qu’entre
+l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de
+Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés.
+Ils ont appartenu chacun d’un côté différent à ces
+deux courants opposés qui ont partagé les sociétés
+secrètes de la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui se sont neutralisés
+et qui ont abouti à la lutte de la Convention
+et des Jacobins.</p>
+
+<p>Cagliostro n’apporte pas de message comme il
+le prétend avec tant d’orgueil. « Un jour, j’eus la
+grâce d’être admis comme Moïse devant l’Eternel. »
+Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces
+libres initiateurs que l’Église catholique s’est
+donné la tâche de torturer et de brûler au cours
+des siècles.</p>
+
+<p>S’il vit avec netteté dans une carafe la chute
+de la Bastille quelques mois avant qu’elle n’eût
+lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa femme
+Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal
+de l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand
+maître de Malte, Pinto, le cardinal de Rohan et tant
+d’autres, il ne sut pas parler de Dieu comme il
+fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au
+pape tapi dans le tribunal derrière un grillage pour
+contempler sur sa face de prisonnier l’hydre de la
+franc-maçonnerie.</p>
+
+<p>Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme
+partagé entre l’aspiration au divin, la jonglerie du
+charlatan et la possession d’un corps de femme.
+Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus
+grands. Il a été condamné à la même flamme que
+Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur le bûcher,
+c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement
+ordonné qu’on lui mît un collier et des menottes
+en fer<a href="#f43" id="FNanchor_43"><sup>[43]</sup></a>, commua sa peine en celle de la prison
+perpétuelle, pour que sa torture fût plus
+longue et la formule du jugement ajoutait « sans
+espoir de grâce ».</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_43" id="f43">[43]</a> Borowski, <i>Cagliostro</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent,
+pieds nus, un cierge à la main, il défila dans
+les rues de Rome entre deux rangées de moines,
+pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans
+espoir de grâce, il fut descendu dans un cachot
+souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses impitoyables
+bourreaux ecclésiastiques avec leur
+absence de pitié lui ont donné la grandeur qu’il
+avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de son vivant.
+Sans espoir de grâce, il est mort dans sa
+prison où les Français arrivèrent trop tard pour le
+délivrer en 1797.</p>
+
+<p>Maintenant, son vrai rôle avec le recul du
+temps, est enveloppé d’obscurité. Mais les mauvais
+juges qui ont toujours voué à la mort les
+initiés et les sages apportent du moins à sa gloire
+le témoignage de leur torture et de leur injustice.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c259">MADAME BLAVATSKY
+ET LES THÉOSOPHES</h2>
+
+<h3 class="nobreak" id="c261">LES MAITRES ET LE CHOIX
+DU MESSAGER</h3>
+
+<p>Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour
+qu’il se trouvait seul dans la boutique de cordonnier
+de son père, un homme inconnu entra pour
+acheter des souliers. Il le regarda profondément
+dans les yeux et il lui dit avec gravité : « Jacob,
+tu étonneras plus tard le monde par ta parole. Tu
+auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions,
+mais sois tranquille et ferme car tu es aimé
+de Dieu et il a pitié de toi. »</p>
+
+<p>De même Helena Petrowna Blavatsky, assise
+dans les salles silencieuses du château des Fadeef
+où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait
+quelquefois auprès d’elle une ombre, une image
+protectrice d’homme qui lui souriait bienveillamment
+et dont elle sentait sur elle l’influence. Cette
+forme aurait pu lui dire aussi : « Tu auras à
+souffrir beaucoup de misères et de persécutions. »
+Car il y a des êtres marqués à l’avance. Ceux qui
+sont chargés d’apporter aux hommes une révélation,
+une parole libératrice des plus hautes facultés
+de l’âme, ne peuvent le faire qu’au prix de la
+haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère
+et persécution. Mais ils appartiennent à une
+sorte de chaîne fraternelle et ils ont autour d’eux,
+dès leur enfance, des signes annonciateurs.</p>
+
+<p>Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse
+par un grave visage, fugitif comme un
+songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit : « Sois
+tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu. »</p>
+
+<p>H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers
+de l’Orient venus à notre connaissance.
+Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le réformateur
+du Bouddhisme rappela au <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle aux
+hommes instruits des grands plateaux Thibétains
+et des montagnes Himalayennes la prescription
+d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance
+des deux principes opposés et également
+vrais : La vérité doit être gardée secrète. La vérité
+doit être divulguée. Car si l’homme meurt
+éternellement de son ignorance, une connaissance
+précocement donnée lui est aussi fatale que la lumière
+à celui qui a longtemps séjourné dans l’obscurité.
+Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de
+siècle une tentative devait être faite pour instruire
+les hommes d’Occident uniquement soucieux de
+puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut
+fait pour que la lumière fût répandue, qu’un message
+fût envoyé.</p>
+
+<p>Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de
+Tzigatzi, sur les confins de la Chine et du Thibet,
+des hommes très spiritualisés par les méditations,
+des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine
+sont plus élevés que nous par leur science
+et par leur bonté, délibérèrent pour savoir par
+quel intermédiaire le message serait envoyé aux
+peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous
+pouvons savoir de cette délibération, il résulte que
+d’un avis presque unanime, on était sur le point
+de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il
+pas perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre
+la vraie et antique doctrine ? A quoi bon
+envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas
+le recevoir ?</p>
+
+<p>Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de
+l’obéissance à la prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce
+furent celle de deux Hindous, Morya, un descendant
+des princes du Pendjab ; Koot Houmi, né dans
+le Cachemir. Ils prirent sous leur responsabilité
+la tâche d’envoyer en Occident quelqu’un qui répandrait
+la philosophie brahmanique, dévoilerait
+la partie des mystères sur la nature et sur l’homme
+qu’il semblait opportun de dévoiler.</p>
+
+<p>Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi
+elle plutôt qu’un homme plus qualifié, par la
+pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre intellectuel
+et l’absence de passion, qualités qui firent
+toujours défaut à H. P. Blavatsky ? Ceci touche à
+une réalité humaine qui, malgré sa simplicité, est
+repoussée par les esprits sensés de nos races avec
+un sourire de mépris. Nous naissons avec un long
+passé. C’est ce passé qui détermine les conditions
+et les événements de notre vie que nous voulons
+attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme
+qu’est le libre arbitre. C’est en vertu de ce
+passé qu’H. P. Blavatsky était liée à Morya. Elle
+fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium,
+les facultés supra normales qu’elle manifesta
+dès son enfance, la facilité que Morya et Koot-Houmi
+purent avoir de communiquer avec elle à
+distance par la télégraphie de la pensée. Et elle
+fut choisie encore pour sa foi désintéressée, son
+amour sans fin de la connaissance, cette ardeur
+mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours
+plus haut, devraient-ils en mourir, au milieu
+des ténèbres que la nature s’est plue à amonceler
+sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Si l’existence des maîtres est aux Indes, au
+Thibet et en Chine, considérée comme indiscutable,
+il n’y a en Europe qu’une minorité qui y
+ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée
+comme peu sérieuse par la moyenne des
+gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne peut
+avoir sur les maîtres aucune donnée positive,
+qu’aucune preuve matérielle ne peut être fournie
+de leur existence. Cette preuve pourrait pourtant
+être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher
+et la méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante.
+Il est plus commode de nier. Puis l’existence
+des maîtres choque cet orgueil de parvenu
+intellectuel que chacun apporte au monde en
+naissant.</p>
+
+<p>L’idée que dans le sable et la neige d’une région
+dite sauvage, il y a des hommes, — et des
+hommes de couleur, — qui n’admirent pas sans
+réserve les automobiles, les aéroplanes et les travaux
+des instituts de médecine et qui sont tout
+de même allés plus loin que nous dans les connaissances
+métaphysiques et l’étude de l’esprit, est
+une idée qui paraît invraisemblable, qui indigne
+ou fait hausser les épaules. On ne peut supposer
+l’existence d’hommes supérieurs sans supposer
+qu’ils n’aient l’orgueil de faire étalage de leur supériorité
+afin de devenir célèbres, obtenir des décorations,
+entrer dans des académies officielles.
+Nous en sommes au point où le désintéressement
+n’est pas imaginable. Il n’est pas imaginable non
+plus qu’on puisse se passer des merveilleuses découvertes
+de la science utilisées si habilement
+pour la jouissance du corps. On assimile donc les
+sages des lamaseries Thibétaines à des fakirs faiseurs
+de prodiges faciles et mortificateurs de leur
+chair.</p>
+
+<p>Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur
+côté une conception erronée. Une fois qu’ils ont
+admis l’idée que des êtres supérieurs existent, retirés
+dans la solitude, plus spiritualisés que nous,
+plus instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur
+qualité d’hommes et ils leur prêtent la vertu et
+le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la vraisemblance
+pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée,
+un goût inné d’adoration divine. Non seulement
+ces maîtres ont des facultés qui dépassent
+l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité,
+ils font naître les races et ils les font mourir,
+ils voient d’un regard toutes les pensées de tous
+les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La légende
+du roi du monde est dépassée par ces
+croyants, aussi aveugles que les chrétiens les plus
+aveugles et oublieux de toute raison. Saint Yves
+d’Alveydre raconte<a href="#f44" id="FNanchor_44"><sup>[44]</sup></a> que les membres de l’Agartha
+dans leurs explorations souterraines de la
+terre ont retrouvé une race d’hommes avec des
+ailes et des griffes et un dragon volant, moitié
+homme et moitié singe. Et Leadbeater<a href="#f45" id="FNanchor_45"><sup>[45]</sup></a> résume
+presque les conversations que Jésus et le Bouddha
+ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un
+grand arbre.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_44" id="f44">[44]</a> <i>Mission de l’Inde</i>.</p>
+
+<p>
+<a href="#FNanchor_45" id="f45">[45]</a> <i>Les maîtres et le sentier</i>.</p>
+</div>
+
+<p>Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des
+dieux. Ils ne sont que des hommes pleins de sagesse.
+C’est déjà beaucoup. Si, comme le rapportent
+les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une
+chaleur artificielle pour résister au froid des hautes
+régions, ils souffrent pourtant des vents glacés, la
+neige fait des cristaux dans leur chevelure humaine.
+Ils sont condamnés à la régularité de la
+nourriture, à l’oubli du sommeil. Ils sentent la
+dureté de la terre, l’immensité du ciel, la rigueur
+de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et
+ils peuvent la retarder, mais ils doivent tout de
+même la subir. S’ils sont arrivés à supprimer la
+plupart de nos douleurs engendrées par le désir
+et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres,
+d’un ordre que nous ne concevons pas, nées de
+leur compréhension et de leur amour. Arrivés aux
+portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière
+eux pour voir leurs frères qui sont demeurés si
+loin, doit les faire souvent revenir en arrière. Ils
+triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la
+pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence.
+Mais atteignent-ils à une sérénité parfaite ?</p>
+
+<p>Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement
+n’en est pas un. Il n’y a pas de sommet dans
+une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie sociale
+et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils
+rejoignent par l’élan de l’intuition des régions lumineuses,
+mais s’ils le veulent, ils ne peuvent
+plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté
+derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de
+l’ancienne prison est interdite. Ils sont inaptes à
+la conduite des hommes, à leur diplomatie, à leur
+tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha
+ne pourrait tenir un emploi commercial, être
+président d’une association ou se faire élire député.
+Si, dans une certaine mesure, ils ont la prévision
+des événements à venir, ils doivent être souvent
+déroutés dans leurs calculs par les réactions de la
+haine. Si leur intelligence agrandie pénètre les
+lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus
+de nous, l’erreur doit être leur partage dans le
+domaine des choses humaines.</p>
+
+<p>De quelque vénération ou religiosité dont on
+enveloppe les grands messagers on est obligé de
+constater cette erreur. On voit leur impuissance
+à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver
+leur œuvre. On voit que souvent ils ont
+employé des méthodes puériles pour faire aboutir
+de grands desseins. Ce fut le cas pour la création
+du mouvement théosophique. Il aurait pu produire
+une révolution morale, telle qu’on n’en aurait
+jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu jaillir
+un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa
+flamme se seraient réconciliées les races et les
+religions. Mais l’erreur était à sa base. Son point
+de départ, comme moyen de propagande reposait
+sur une erreur. Un grand mouvement ne pouvait
+être créé avec des phénomènes et des miracles,
+même si derrière eux se dressait l’apport solide
+de la doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite
+des occidentaux. Si peu nombreuse qu’elle fût
+c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que
+dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait
+autre chose que des lettres envoyées d’une façon
+phénoménale et des roses tombant du plafond,
+encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient
+fut apportée avec des tours de fakir, des mirages
+d’hallucination. Le message en perdit de sa grandeur
+et les ignorants et les sceptiques en profitèrent
+pour le décrier.</p>
+
+<p>Les intelligents ne voulurent pas admettre
+qu’une sublime pensée fût enfermée dans un gobelet
+d’escamoteur. Et quand « la Doctrine secrète »
+parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants
+de haine qui se déchaînent contre les révélateurs
+de vérités nouvelles avaient enveloppé
+l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette
+d’imposteur au nom d’H. P. Blavatsky, — la
+plus sincère et la plus désintéressée de ceux
+qui vouèrent leur vie à l’esprit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c269">LA VIE PHÉNOMÉNALE
+D’H. P. BLAVATSKY</h3>
+
+<p>Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu
+caricaturale. Au don de l’esprit correspond toujours
+quelque disproportion physique, un ridicule, ou une
+laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément
+longues ; Socrate avait une trop grosse
+tête, Swedenborg était d’une stature gigantesque.
+De plus le génie est toujours mal fait pour la vie,
+déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet
+chacun à sa place, a des mutismes étranges ou
+s’exprime avec une voix qui résonne comme un
+clairon.</p>
+
+<p>Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de
+travers que de qualités visibles. Elle devient
+précocement énorme et elle porte ce corps imparfait
+et tourmenté de maladies, inlassablement à
+travers les cinq parties du monde. Elle déborde
+de passion, elle est toujours en colère ; elle s’indigne,
+maudit et commande sans cesse ; elle jure
+comme un troupier ; elle fume toute la journée en
+public et même dans les temples sacrés de l’Inde ;
+elle traite fréquemment son fraternel compagnon
+Olcott de stupide et d’âne. A la moindre maladie,
+elle écrit des lettres qui commencent par : « Je
+vous écris de mon lit de mort » et elle est guérie
+dans la même journée. Elle est somnambule ; elle
+a des goûts bohèmes ; à New-York ou dans l’Inde,
+il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à dîner,
+certains jours où elle n’a même pas une tasse de
+thé à leur offrir. Elle promet à tout le monde,
+même à des domestiques, sa succession comme
+animatrice de la Société théosophique. Elle se
+confie au premier venu et, tout en prétendant connaître,
+en vertu « d’un flair occulte », la nature de
+chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne
+la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un
+héritage, elle achète des terrains en Amérique,
+mais elle perd les papiers qui prouvent cet achat
+et elle oublie même dans quelle région se trouvent
+les terrains achetés. Dirigeant le Theosophist à
+Londres, elle fonde elle-même une revue concurrente
+du Theosophist et elle en prend la direction.
+Par horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient
+anticléricale. Partout où elle passe, elle se fait des
+ennemis à cause de son incapacité à déguiser la
+vérité. Elle est en révolte contre toute autorité,
+tout préjugé, toute convenance mondaine. Elle
+ne respecte rien, sauf les maîtres, et encore les
+plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement
+Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne
+tout ce qu’elle possède. Elle n’a que sa mission
+comme but et elle sait faire totalement abstraction
+d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle
+ne considère sa personne que comme un moyen
+d’expression d’êtres plus élevés, la voix chargée
+de proclamer leur message et elle subordonne à
+cela toute sa vie.</p>
+
+<hr>
+
+<p>C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H.
+P. Blavatsky apparut au monde. C’était en 1831,
+près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et
+plusieurs personnes venaient de mourir dans la
+demeure du colonel Hahn, son père.</p>
+
+<p>Comme elle était chétive, on fit un baptême
+hâtif. Pendant cette cérémonie où étaient rassemblés
+dans une salle, les serfs et les membres de
+la famille, le cierge que tenait un enfant alluma
+la robe d’un prêtre. Une panique s’ensuivit. Le
+prêtre brûla partiellement et à cause de cela il fut
+prédit à l’enfant une existence de vicissitude et
+de lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul
+alors ne pouvait penser qu’Hélène Petrowna rallumerait
+plus tard le cierge de son baptême et en
+proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait
+avec sa parole tant de robes sacerdotales et tant
+d’ornements de vaines cérémonies.</p>
+
+<p>Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs
+ceux qui l’ont connue enfant, ils sont tous unanimes
+pour dire qu’elle manifesta précocement des
+dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent
+quand elle pénètre dans une pièce. Elle
+décrit des événements qui se produisent au loin
+et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé
+autour d’elle de fantômes et d’esprits de la
+nature dont elle dépeint la forme et pénètre les
+intentions. Si elle prend dans sa main une poignée
+de sable de la steppe, elle voit les océans des
+époques évanouies, des flores sous-marines, des
+animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard
+qui passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure
+toutes les actions qu’il a accomplies dans ses existences
+antérieures. Un maître veille sur elle. C’est
+celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de
+Morya et un jour où le cheval d’H. P. Blavatsky
+s’emballe et la précipite sur le sol, elle sent deux
+bras invisibles qui la soutiennent et amortissent
+sa chute.</p>
+
+<p>Les bras invisibles sont de chair ; la figure de
+rêve devient une figure vivante et H. P. Blavatsky
+quand elle va à Londres pour la première fois
+reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs
+hindous qui font partie de l’ambassade du Nepaul.
+Elle parle à son maître qu’elle rencontre dans
+Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses
+actions seront subordonnées à ses ordres. Bien
+entendu, aucun de ces ordres ne contrecarrera la
+destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer
+dans la peine sa propre instruction, subir les effets
+des causes qu’engendreront sa nature impulsive
+et désordonnée. C’est parmi l’agitation, la maladie
+et la colère que sa mission s’accomplira car tous
+les messagers sont entachés d’imperfection et aussi
+haut que l’on remonte dans la hiérarchie des êtres,
+on voit que les plus élevés et les meilleurs sont
+susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur.</p>
+
+<p>A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa
+famille à un vieux général ; mais elle éprouve déjà
+une horreur invincible pour ce qu’elle appelle « le
+magnétisme du sexe », horreur qui la fera rester
+chaste toute sa vie. Son vieil époux n’arrive pas
+à lui baiser le bout des doigts et elle quitte le toit
+conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors
+une série de voyages sans fin.</p>
+
+<p>Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va
+dans l’Amérique du Sud et elle partage l’existence
+sauvage des cow-boys. Elle se rend dans l’Inde
+par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour
+pénétrer dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite
+par le gouvernement anglais. Elle revient en
+Europe, en repassant par l’Égypte où elle étudie
+la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle
+se passionne pour l’indépendance des peuples et se
+joint aux troupes de Garibaldi parmi lesquelles
+elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle
+lit des romans de Fenimore Cooper, s’éprend des
+Peaux-rouges et part aussitôt pour le Canada afin
+d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de
+voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé
+des bottines auxquelles elle tenait beaucoup, elle
+se lasse des Peaux-rouges et va vivre au Texas
+avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la
+Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de
+magie noire professés par les Vaudoux. Elle vit
+quelque temps parmi cette secte de nègres magiciens,
+mais un rêve l’informe du danger qu’elle
+court et elle repart pour les Indes. Elle essaie à
+nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle voyage
+dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères
+bouddhistes ; elle est gelée par la neige,
+aveuglée par le sable, elle a faim et soif sous la
+tente quand la tempête souffle sur elle et elle
+regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des
+cipayes. Son guide occulte lui prescrit alors de
+retourner en Europe et elle rentre dans sa famille
+qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres,
+durant quelques années. Ce n’est que dix ans après
+que le temps de sa véritable instruction est venu.
+Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu préparatoire.
+Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là
+que se place son temps d’initiation au Thibet.</p>
+
+<p>Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun
+et c’est dans cette région inexplorée, et dont elle
+n’a jamais voulu préciser l’endroit exact, qu’elle
+retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit
+d’eux les renseignements sur la science secrète
+qu’elle sera chargée de révéler. Il lui est prescrit
+de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un
+homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi
+à cause de sa foi, de son courage et de son amour
+désintéressé du bien pour créer avec elle le mouvement
+spiritualiste qui sera connu sous le nom
+de mouvement théosophique.</p>
+
+<p>Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes
+sont dans son étoile ; le vaisseau qui la porte
+avait une cargaison de poudre qui saute et elle
+échappe presque seule au naufrage.</p>
+
+<p>— Connaissez-vous le colonel Olcott ? demande-t-elle
+aussitôt arrivée en Amérique, à tous ceux
+qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas longues.
+Dans une réunion, un homme à longue
+barbe lui offre du feu pour une cigarette qu’elle
+vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette
+petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un
+grand feu spirituel qui n’est pas encore éteint. Le
+calme américain de haute stature et de grand
+cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui,
+par ses facultés médiumniques vit partiellement
+dans l’au-delà, vont devenir les chevaliers inséparables
+de l’idéal. Ils seront des sortes de don
+Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité
+et sous le casque de leur foi, plus invulnérable
+que l’armet de Mambrin, ils combattront les
+terribles moulins à vent de la sottise et de la
+bigotterie et ne se laisseront pas renverser par eux.</p>
+
+<p>Les connaissances en science occulte d’H. P.
+Blavatsky se sont accrues au cours de ses
+voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs,
+tous les nécromanciens, tous les sorciers de la
+terre. Avec ses extraordinaires pouvoirs, elle a
+ébloui également les charlatans, les hommes sensés
+et les savants. On a discuté, cherché des explications,
+dressé des procès-verbaux. Devant l’accumulation
+des faits, il est impossible de nier, ou si
+l’on nie : il faut supposer un truquage de toutes
+les maisons où elle pénètre, une complicité de
+tous les gens qu’elle rencontre dans les cinq
+parties du monde.</p>
+
+<p>On est avec raison plongé dans l’étonnement
+par les phénomènes qu’elle produit. Il semble que
+dans certaines circonstances et dans de certaines
+dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa
+volonté des objets matériels, de tracer de longues
+lettres sans le secours de la main et de la plume
+et de les envoyer à distance par le moyen de la
+force astrale. Elle donnait aussi une autre explication
+de ses pouvoirs. Elle prétendait avoir la
+faculté de faire obéir à son ordre certains esprits
+intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés
+Elementals et elle faisait travailler pour elle dans
+l’invisible ces sortes d’esclaves magiques.</p>
+
+<p>Un enfant vient la visiter dans une pièce presque
+nue. Désireuse de lui faire plaisir, elle
+plonge le bras derrière un paravent et en retire
+un grand mouton monté sur des roues qui n’y
+était pas, une minute auparavant.</p>
+
+<p>Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle
+prend trois clefs attachées à un anneau et les
+enferme dans sa main. Quand elle rouvre la main
+les trois clefs sont changées en sifflet.</p>
+
+<p>Pendant un dîner, comme on constatait l’absence
+de pinces à sucre, elle en fabrique phénoménalement
+d’étranges, un peu difformes et qui portent
+le cachet de ses maîtres.</p>
+
+<p>Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait
+d’un sage de l’Inde, instructeur des parias,
+connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à
+Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb,
+l’écrase légèrement sur une feuille de papier
+qu’elle retourne et une minute après le portrait est
+dessiné avec minutie et les portraitistes américains
+auxquels on le montre déclarent que c’est
+une œuvre unique au point de vue technique,
+qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire.</p>
+
+<p>Une autre fois, elle est en train d’ourler des
+serviettes. Le colonel Olcott la voit donner un
+coup de pied sous la table avec irritation, en
+disant : Ote-toi de là, nigaud ! Il demande ce qu’il
+y a. C’est une petite bête d’Élémental qui me tire
+par ma robe, dit H. P. Blavatsky. Donnez-lui donc
+vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant.
+Elle jette les serviettes sous la table et un
+quart d’heure après, quand elle les ramasse, les
+serviettes sont ourlées.</p>
+
+<p>On pourrait faire des récits semblables à l’infini.</p>
+
+<p>Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent
+les esprits. La réputation d’H. P. Blavatsky
+devient immense. La Société théosophique est fondée
+par elle et par Olcott et tous deux en transportent
+le centre dans l’Inde, à Madras puis à Adyar.</p>
+
+<p>H. P. Blavatsky connaît pendant quelques
+années la réalisation de son rêve. Elle est dans la
+plénitude de son activité. De toutes parts arrivent
+d’Europe des adhésions à la foi nouvelle,
+aux idées théosophiques qui ne font qu’exprimer
+la philosophie de certains groupes bouddhistes du
+Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky
+rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement
+et une explication des origines de l’univers
+plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine
+brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent
+rebelles à ses idées, un grand nombre d’autres y
+adhèrent avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Mais les éternels ennemis de tous les grands
+élans de la vérité se sont alarmés et ils se hâtent
+d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on relit
+les livres et les journaux de cette époque, on
+demeure stupéfait de l’étonnant mouvement de
+haine qu’a provoqué un groupement désintéressé
+qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la
+vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce
+qu’elle s’exerçait sur une femme.</p>
+
+<p>Les fanatiques missionnaires de l’église catholique
+à Madras ne purent supporter l’idée que
+l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres
+européens qu’eux, au nom d’un prophète qui
+n’était pas le leur. Ils préparèrent l’œuvre de
+calomnie par laquelle l’église a toujours atteint
+sous des formes différentes, mais inexorables, tous
+ceux qui, hors sa règle de fer, ont fait entendre
+une parole d’ordre divin. Ils payèrent d’anciens
+tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence
+d’H. P. Blavatsky domestiques de confiance
+à Adyar, et ceux-ci accusèrent de fraude la
+fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent
+avoir été ses complices, ils montrèrent
+de fausses lettres qu’ils avaient fabriquées.
+D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne
+relevaient que de la prestidigitation, les lettres
+des maîtres étaient des faux, il n’y avait pas de
+maîtres, il n’y avait rien.</p>
+
+<p>Dans le même moment la Société des Recherches
+psychiques de Londres avait envoyé à Madras
+un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance,
+appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la
+nature des phénomènes produits par H. P. Blavatsky.
+Influencé par les missionnaires, par l’opinion
+de la bonne société anglaise qui suivait unanimement
+les missionnaires et par sa propre volonté
+de ne pas croire qu’il avait apportée d’Angleterre
+dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique,
+il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture
+d’H. P. Blavatsky.</p>
+
+<p>Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce
+qui est supérieur dans le domaine de l’esprit, ne
+devaient pas être oubliées. Elles germèrent, elles
+fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et
+le matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute,
+la joie de haïr ce qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup
+des amis d’H. P. Blavatsky se détournèrent
+d’elle et répandirent de nouvelles calomnies.
+On prétendit qu’elle était une espionne au service
+de la Russie et en France le docteur Papus forgea
+de toutes pièces et sans la moindre preuve, l’accusation
+qu’elle avait copié une partie de ses livres
+sur des manuscrits laissés par un certain baron de
+Palmes. Cette accusation était ridicule et celui
+qui la formulait savait qu’elle était ridicule. Le
+baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie
+autrichien très peu lettré et pas du tout philosophe
+qui n’avait jamais écrit une ligne de sa
+vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine
+suprématie spirituelle déchaîne une fureur plus
+aveugle que la possession de l’argent.</p>
+
+<p>H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs.
+Elle était pauvre et ne pouvait faire les
+frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses
+ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu
+répondre victorieusement qu’en faisant la preuve
+de l’existence réelle de Morya et de Koot Houmi,
+et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle
+ne voulait faire à aucun prix.</p>
+
+<p>Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de
+retrouver en Europe, dans la solitude, le calme
+nécessaire pour écrire la Doctrine secrète. Elle
+savoura dans une misérable chambre à Naples
+l’amertume de voir ses meilleures intentions
+rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais
+sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources
+intérieures qu’ont les grandes âmes, l’idée
+lucide que la parole écrite a plus d’importance
+que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre
+demeure dans les temps quand le visage et même
+le nom de l’auteur sont effacés. Elle subordonna
+sa vie à la création de son livre. Elle oublia les
+pouvoirs avec lesquels elle était habituée à obtenir
+des réunions d’admirateurs. Elle cessa de faire
+sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un
+geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs.
+Elle passa les dernières années de sa vie,
+les yeux fixés sur les sources intimes de sa connaissance.
+Elle résista aux vagues de haine que
+lui apportaient les articles de journaux ou les
+paroles empoisonnées de ceux qui venaient lui
+rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir,
+maintenant par la force de sa volonté sa santé
+chancelante, s’obligeant à tracer quotidiennement
+sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense.</p>
+
+<p>Quand elle mourut en Angleterre, elle avait
+retrouvé des disciples et des amis qui l’aimaient.
+Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou
+Pourana : La miséricorde est la puissance de celui
+qui est vertueux. Elle put jeter un regard désormais
+tranquille sur sa tâche achevée. Elle avait
+écrit les derniers mots de « la Doctrine secrète »
+et la Société théosophique était répandue dans le
+monde entier.</p>
+
+<p>Mais comme c’est une loi amère et inexorable
+que la calomnie, quand elle est dirigée avec habileté,
+laisse une trace qui ne périt pas, H. P. Blavatsky
+n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation
+portée contre elle. Les années ont passé.
+Les sources et preuves d’événements anciens
+deviennent vite incertaines. On écoute les paroles
+qui sont rapportées par la rumeur publique qui fait
+aisément figure de sagesse inférieure. On respire
+avec un plaisir secret un vent de scandale qui
+vient on ne sait d’où. On se dit : Qui sait ? Peut-être...
+Et ceux qui croient le plus fermement à
+H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie
+le meilleur réconfort sentent à de certaines heures,
+un doute remonter du fond d’eux-mêmes, comme
+une buée triste, et qui jette une ombre.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il y a dans le texte intégral de l’historien juif
+Josèphe retrouvé récemment en Russie, un trait
+frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste et de
+Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste : « Il
+collait des poils d’animaux sur les places de son
+corps où il n’était pas velu. »</p>
+
+<p>Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour
+réaliser l’idéal qu’il se faisait du prophète. Et
+j’imagine qu’il le faisait secrètement pour paraître
+aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu
+avait créé velu par contraste avec les vêtements
+luxueux des Juifs riches. Il agissait ainsi avec
+puérilité ; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa
+Jésus.</p>
+
+<p>De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don
+de produire des phénomènes et considérant qu’on
+n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels
+phénomènes, en ajouta peut-être de son
+cru par ruse et artifice, car la tentation est bien
+grande d’aider au miracle quand le miracle ne
+se produit pas et qu’on porte tout de même le
+miracle en soi, qu’on l’a produit hier et qu’on le
+produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette tentation.
+Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance.
+Si le prophète veut être velu qu’il le soit
+tant qu’il lui plaira. L’eau baptismale n’en sera
+pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il
+m’importe peu que celui qui m’apporte une explication
+raisonnable du monde, une philosophie élevée,
+une morale dont la connaissance transforme
+mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le
+livre qui contient l’explication, la philosophie, la
+morale sublimes. J’attends, modérant ma surprise
+pour le brio du tour, que le livre escamoté reparaisse
+et j’en aspire la sagesse révélatrice sans
+me soucier de la manière merveilleuse dont il me
+fut présenté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c283">LA DOCTRINE SECRÈTE</h3>
+
+<p>Ce qui caractérise la philosophie enseignée par
+H. P. Blavatsky c’est qu’elle apparaît à beaucoup
+d’esprits, quand elle leur est révélée, comme la
+plus belle des philosophies, la seule qui soit claire,
+raisonnable et dont la connaissance vous incite à
+la perfection.</p>
+
+<p>Devenir plus intelligent et meilleur, non dans
+l’acception courante, mais devenir plus estimable
+à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à elle, est
+permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont
+trouvé leur vérité propre dans les enseignements
+théosophiques, est accordé un titre sans signe
+extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect
+des autres mais confère la tranquillité de
+l’âme. Ceux-là sentent sur leur front le mystère
+moins pesant, ils ont découvert la possibilité de
+créer leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus
+justement les choses humaines, ils ont acquis plus
+de pitié.</p>
+
+<p>De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la
+beauté physique, H. P. Blavatsky ignora la beauté
+de la forme littéraire et le visage de sa philosophie
+est plein de bosses et de rides, le corps de son
+livre est chaotique, difforme, écrasant, sans sexe
+comme elle-même. Il contient les doctrines du Bouddhisme
+ésotérique, car ce qu’on appelle la théosophie
+est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels
+thibétains. Il n’est pas la création propre d’H. P.
+Blavatsky et elle ne l’a jamais prétendu. Elle écrivait
+sans le secours d’aucun livre, faisait fréquemment
+des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient
+à des bibliothèques où elle n’avait pas la
+possibilité de puiser. Elle écrivait, — tous les
+témoignages sont d’accord à ce sujet — d’une façon
+médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi
+et aussi sous celle d’un autre initié platonicien,
+qui ne s’exprimait qu’en français et appartenait
+à un groupe d’initiés différent.</p>
+
+<p>Il est impossible de résumer, même brièvement,
+l’énorme amas de connaissances que contiennent
+Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces connaissances
+viennent des antiques livres conservés dans
+les monastères du Thibet et elles remontent, à
+travers les civilisations, jusqu’aux origines de
+l’homme. Elles ont paru si inattendues et si
+nouvelles aux penseurs orgueilleux de l’Occident,
+qu’ils ont préféré les rejeter en bloc sans les examiner.
+Annie Besant, Steiner, Leadbeater<a href="#f46" id="FNanchor_46"><sup>[46]</sup></a> et
+d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les
+clarifier et de les présenter sous une forme accessible
+aux intelligences les plus moyennes. Cela n’a
+pas suffi. Les intelligences moyennes comme les
+grandes, ont trouvé que la lumière venait de trop
+loin, d’un pays qui n’était pas le leur, qu’elle était
+trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format
+connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur
+savoir héréditaire, de leurs petits préjugés, de
+leur médiocre idéal.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_46" id="f46">[46]</a> Voir « la sagesse antique » d’Annie Besant, « la science
+occulte » de Steiner, et surtout « l’essai de doctrine occulte » de
+M. Chevrier qui est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.</p>
+</div>
+
+<p>Pourtant quelle philosophie que celle qui nous
+permet de comprendre le rapport de la matière et
+de l’esprit ; comment à travers les âges immémoriaux,
+l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de
+corps successifs pour devenir de plus en plus
+matériel sur l’arc descendant de la nature ; afin
+de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit
+accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser
+pour être absorbé par la conscience divine.
+Cette philosophie, en nous apprenant la loi de réincarnation
+et la loi de Karma, est la seule qui
+éclaire et justifie un peu ce que nous percevons
+d’un univers impitoyable et incompréhensible. Si
+nous voyons, — et il est possible à chacun de le
+voir par une attention quotidienne — que c’est
+nous-mêmes qui tissons notre destinée, qui engendrons
+les causes de nos bonheurs ou de nos
+souffrances ; si nous savons, sans en pouvoir
+douter, que toute action accomplie contre autrui
+est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient la
+connaissance que le monde n’est peut-être pas
+aussi injuste qu’il le paraît. Et à partir du moment
+où nous nous savons placés dans un monde logique
+et ordonné, nous comprenons que la seule
+conduite possible est d’obéir à cette logique et à
+cet ordre, nous ne souffrons plus de l’injustice et
+nous nous considérons comme la seule cause de
+nos maux. Nous cherchons une méthode pour devenir
+plus heureux en nous conformant au courant
+qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre
+vie future s’il est trop tard pour obtenir de grands
+résultats dans celle-ci. Nous nous apercevons que
+le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce
+qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles
+de bonheur parallèles à notre développement. La
+recherche d’un bonheur plus élevé nous amène à
+entrevoir que c’est dans la spiritualisation de
+l’être qu’est la source de la plus ineffable joie.
+Nous apprenons les chemins qui y conduisent, la
+méditation, le silence de l’âme et la contemplation
+de cette étoile intérieure qui brille dans notre
+cœur et dont la lumière, quand nous la découvrirons
+dans tout son éclat, nous identifiera à l’essence
+divine.</p>
+
+<p>Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait
+suffire à arrêter la pensée occidentale sur la voie
+matérialiste et à la transformer. Il n’en fut rien.
+L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit
+sur la femme qui annonçait cette doctrine de
+perfection. Il était historiquement trop tard pour
+que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher
+des martyrs. Elle ne fut ni lapidée ni mise en
+croix. Les hommes de son temps lui firent subir
+le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels
+rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à
+l’ignorer. Il est vrai que ce n’était pas à eux
+qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les
+grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme
+et comme la doctrine des Albigeois, faisait
+appel à la commune masse des hommes. Elle
+fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un
+exemple singulier, dont nous sommes les témoins
+aveugles. Le message est arrivé de loin et de
+haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui
+le nient.</p>
+
+<p>Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky,
+ceux qui se réclament d’elle, à leur insu ou par la
+force de leur nature propre, ils ont en partie trahi
+le sens du message en l’expliquant. Il y a une
+loi qui veut que tout mouvement initiatique, s’il
+ne rencontre pas la mort par suppression totale
+comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se
+minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre
+glacé de dogme. La théosophie s’est enveloppée
+de cette religiosité que sa fondatrice considérait
+comme tellement néfaste. Cela a commencé par
+une sorte d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur
+dont on a enveloppé les maîtres hindous qui,
+certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions
+de vie droite se sont muées en pudibonderie
+anglicane. Les buts élevés de fraternité et de développement
+des pouvoirs spirituels ont été négligés
+au profit de l’attente messianique, souci
+de toutes les sectes du monde, qui a désormais
+occupé la première place. Le Bouddhisme auquel
+s’étaient rattachés matériellement les fondateurs
+du mouvement théosophique a été atténué, effacé
+au profit d’un christianisme ésotérique. Enfin, pour
+répondre au besoin qu’ont les hommes de prier
+sous des monuments, de voir des autels rituels,
+d’être aidés par la magie cérémonielle des encens,
+des cierges et des costumes, les principaux parmi
+les théosophes se sont proclamés évêques et sous
+le nom d’église catholique libérale, ils ont réédifié
+ce qu’H. P. Blavatsky avait travaillé à détruire.
+Ils ont été à l’encontre de la grande parole de la
+théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de
+chaque homme dont H. P. Blavatsky avait été
+l’annonciatrice illuminée.</p>
+
+<p>La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas
+perdues. Les successeurs de H. P. Blavatsky en
+préparant leur église ont instruit un jeune homme,
+Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune
+homme, au lieu de se parer avec orgueil du titre
+d’instructeur du monde qui lui était décerné et
+d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré
+avec un orgueil plus grand affirmer qu’il était
+« le possesseur inconditionné et intégral de la
+vérité » et se couvrir de la mitre invisible du vrai
+sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu
+importe ! Mais il a repris les enseignements de Blavatsky
+et, paraphrasant certains textes de Sankaracharya
+et certaines paroles du Bouddha, il les a
+proclamés avec cette liberté que seule donne la
+jeunesse.</p>
+
+<p>Il a redit que toutes les organisations et toutes
+les églises sont des barrières, des obstacles à la
+compréhension ; que les nouvelles formes d’adoration
+et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux
+que les anciens ; que les bonnes intentions, les
+bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même à une
+cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord
+le voile intérieur de l’ignorance ; que c’est en soi-même
+qu’est toute sagesse et que c’est par le
+développement, la purification, l’incorruptibilité
+de son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 class="nobreak" id="c289">LA TRISTESSE DES MAITRES</h3>
+
+<p>C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux
+confins de l’Inde anglaise et du Thibet, que s’ouvre
+la mystérieuse porte donnant sur les régions
+encore inconnues de la terre. Darjiling est une
+élégante ville d’eaux, sur un haut plateau, au
+pied de l’Himalaya où la bonne société anglaise
+vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y
+a des villas, des fonctionnaires et des touristes.
+Personne ne sait que la route qui s’en va en serpentant
+et s’enfonce dans les gorges profondes des
+montagnes est une route qui mène à un autre
+univers, aussi longue et aussi transcendante que
+l’échelle de Jacob.</p>
+
+<p>C’est par cette route que sont partis les explorateurs,
+soucieux de géographie, de documents
+photographiques pour les magazines et de traits
+pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action
+sont revenus, ils ont fait des conférences avec
+des projections, ils ont raconté comment était la
+ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient
+sur les hauteurs pierreuses, pareilles à des
+forteresses du moyen âge, de quelle couleur était
+la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité
+rien vu. Rien vu que des populations primitives,
+des moines stupides faisant tourner des
+moulins à prière, rien qui atteste la prière de
+l’esprit.</p>
+
+<p>Comment auraient-ils pu percevoir cette présence ?
+Une haute culture est chez nous inséparable
+de confort matériel et de bonnes manières et
+elle est toujours incorporée à des groupements
+officiels, universités ou académies, elle fait des
+discours, elle est précédée de musique militaire.
+Surtout elle n’a pas souci de perfection morale.
+Comment penser qu’un homme au brun visage,
+presque un nègre, qui oublie le corps pour la
+pensée, qui demeure parfois immobile durant des
+jours, dans une caverne battue de neige pour y
+méditer, peut avoir sur la science et la philosophie
+des vues plus complètes que les grands fournisseurs
+de l’Europe.</p>
+
+<p>Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés
+par des explorateurs savants et braves se font
+parfois connaître d’un homme au cœur rempli
+d’amour.</p>
+
+<p>Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir
+la parole qui ne s’écrit pas, un Hindou choisi
+ou même un Européen s’en va à Darjiling et se
+met en marche sur la route qui serpente le long
+des pentes de l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar,
+compagnon des premiers théosophes et brahmane
+qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il
+vint un moment où il se sentit appelé. Il devait
+aller sur les hautes montagnes. Il toussait beaucoup
+et il était si maigre que Blavatsky disait que
+ses jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna
+Darjiling et il partit. Il s’en allait vers le lac
+Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis
+Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs
+de la caravane avec laquelle il marcha pendant
+quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé plus
+tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais
+plus entendu parler de lui. Peut-être, nourri d’un
+peu de riz et de l’air des sommets, assis sur la
+terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux
+ne volent plus au-dessus d’elle, goûte-t-il encore,
+à peine vieilli par les années, la béatitude de celui
+qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis
+longtemps poussière au fond d’une gorge de
+pierres.</p>
+
+<p>H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait
+une porte occulte qui se fermerait. Sans doute le
+premier degré de cette porte se trouvait-il à Darjiling
+et savait-elle que vers cette époque, ceux
+qui l’avaient instruite, ayant jeté la graine par le
+monde, cesseraient de s’occuper de la façon dont
+elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le
+mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre
+sur un papier de riz chinois qui parvienne, sans
+le secours du facteur et de la poste, comme cela
+advint aux premiers disciples. Un visage grave,
+sous un turban n’illumine aucune nuit d’insomnie.
+Cette forme du merveilleux que quelques privilégiés
+ont indiscutablement connue pendant quelques
+années a disparu des possibilités de la vie.</p>
+
+<p>Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans
+une vallée plantée de pins, il y a deux maisons
+avec une toiture en style birman qui se font vis-à-vis,
+de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons
+de Morya et de Koot Houmi. Entre elles,
+sous les arbres inclinés, court un ruisseau étroit
+et clair que surmonte un pont archaïque. Koot
+Houmi habite avec sa sœur et il a pour serviteurs
+amicaux un vieux Thibétain et sa femme. Morya
+vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont
+maintenant cinquante années de plus que lorsque
+leur élève Blavatsky est repartie dans le monde
+mais la durée de la vie de l’homme sage est au
+moins trois fois plus longue que celle de l’homme
+insensé<a href="#f47" id="FNanchor_47"><sup>[47]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_47" id="f47">[47]</a> Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un
+explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu
+avec un homme « d’un certain âge » qui avait été l’instructeur
+de M<sup>me</sup> Blavatsky.</p>
+</div>
+
+<p>Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur
+le cours d’eau et quand ils marchent parmi les
+pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur tentative
+passée pour indiquer la voie à ceux qui
+l’ignoraient. J’imagine que malgré leur connaissance
+des hommes, ils doivent s’étonner encore
+d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume
+à se rappeler que leur nom fut bafoué, mis en
+manchette sur les journaux des missionnaires et
+qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de mystification,
+ils doivent tout de même s’avouer que
+leur effort fut prématuré. Certes, on ne peut désespérer
+de l’humanité, surtout quand on a atteint
+un haut degré de développement et appris à reculer
+les limites du temps. Mais si, grâce à leur
+don de clairvoyance ils ont la vision de nos villes
+et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes,
+ils doivent se réjouir de l’immensité de leur
+solitude et de la distance qui nous sépare d’eux.
+Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents
+de révéler leur existence, il y a quelques années,
+à quelques Anglais bien intentionnés peut-être
+mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui fait
+douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec
+satisfaction la hauteur des pics Himalayens, la
+structure immuable des glaciers. Ils doivent se
+dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable
+puissance ait voulu isoler la terre Thibétaine du
+monde soi disant civilisé pour leur permettre de
+cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet
+immense nuage sombre qu’est pour eux le reste
+de l’univers, ils perçoivent comme des clartés
+tremblotantes, comme des lampes à peine nées,
+les intelligences des hommes qui s’éveillent et
+appellent leurs frères aînés. Comme ces lumières
+sont peu nombreuses et comme elles jettent peu
+d’éclat ! Que les hommes sont lents à se développer !
+Que de messagers devront partir de siècle
+en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits et
+qui risquent de retomber aux ténèbres ! Et peut-être
+songeant à tant de lenteur, à tant d’efforts,
+à tant de mal, les yeux pleins de lumière des
+sages, s’obscurcissent-ils...</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c295">EPILOGUE</h2>
+
+<p>L’histoire des messagers est l’histoire d’une série
+d’échecs successifs. Ils sont venus, ils ont eu
+une influence quelquefois grande, quelquefois
+minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a
+repris sans trace apparente de leur passage.</p>
+
+<p>Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de
+ces existences, c’est qu’elles aient pu même se
+manifester. On est étonné que les messages
+n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants,
+quand la première lueur de l’esprit brilla
+dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre ce
+qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer
+leur seule manifestation comme merveilleuse. Et
+il demeure inexplicable que Jésus ait atteint sa
+trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane
+soit mort très vieux et que Christian Rosencreutz
+ait pu ensevelir sa personne dans un silence
+qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.</p>
+
+<p>Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il
+est convenu d’appeler le bien, en vertu de son
+respect de la vie et des scrupules de l’intelligence
+ne se présente pas avec les mêmes moyens de
+défense et les mêmes armes que ses ennemis.
+Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui devrait
+toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est
+borné par rien. Si les pensées essentielles qui
+constituent l’idéal humain arrivent tout de même
+à survivre c’est qu’il y a en elles une force
+cachée, un principe supérieur qui les porte.</p>
+
+<p>Si quand la mer est agitée et que les vagues
+montent vers le ciel qui a l’air de descendre, on
+regarde un nageur en train de regagner la terre,
+on pense à chaque seconde qu’il va disparaître.
+Les forces combinées pour l’engloutir sont immenses.
+Sa tête disparaît souvent sous l’écume et
+l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa
+connaissance de la natation et grâce à la loi qui
+maintient à la surface un corps en mouvement,
+traverse les puissances liquides qui l’environnent
+et contre toute prévision humaine parvient au
+rivage.</p>
+
+<p>Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la
+vie que sont les porteurs de message. L’ignorance
+étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les attire
+en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans
+les nuages les aveugle d’une lumière trouble.
+Mais un courant venu on ne sait d’où, une force
+sous-marine dont l’attraction nous est inconnue
+les pousse sur les flots et leur permet d’atteindre
+le but.</p>
+
+<p>Le message arrive régulièrement, malgré la
+tempête qui ne finit pas. C’est toujours le même.
+Il tient dans quelques vérités très simples, dans
+quelques mots. On pourrait en faire une formule
+qui serait écrite sur la borne de la route. Il faut
+être désintéressé, mépriser l’argent, devenir de
+plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement
+la bonté. A cela chacun répond : Je veux
+jouir de la vie, aimer les richesses, ne penser
+qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la
+vie ne se livre pas pour autre chose. Mais les
+vérités supérieures doivent être présentées aux
+hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est
+le devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude
+de la tâche est en raison directe de l’invincible
+égoïsme de la race humaine.</p>
+
+<p>L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un
+point particulier de la terre. Beaucoup d’hommes
+l’ont proclamé qui ne le tenaient de personne et
+ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et
+avec une aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock
+le contemplateur et l’admirable qui louait la vie
+active de l’homme ordinaire autant que l’adoration
+du mystique dans le sanctuaire et trouvait
+sous les arbres des vieilles forêts le chemin de
+l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno, l’orgueilleux
+et le raisonnable qui raisonna et disserta
+dans toutes les villes d’Europe et qui préféra le
+feu du bûcher au reniement de sa raison. Tel
+fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux
+de métallurgie et le grand mangeur de nourriture
+qui, dans une auberge de Londres, eut la
+vision d’un homme entouré de lumières qui lui
+annonça qu’il était choisi pour interpréter les
+Saintes Ecritures et lui recommanda de manger
+avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme,
+gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier
+de Gœrlitz qui, tout en enfonçant des clous
+dans des semelles, voyait jaillir les étincelles de
+flamme de l’amour divin.</p>
+
+<p>Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers
+dont on n’a pas connu le nom parce qu’ils étaient
+peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de cas
+de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à
+leur insu. Il y a eu des révélateurs qui ignoraient
+leur révélation, des sages modestes qui mélangeaient
+leur sagesse à leurs actions quotidiennes,
+de timides mages qui ne savaient pas quelle magie
+il y avait dans un petit acte de bonté. Nous avons
+tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs
+sans auréole et reçu d’eux un inestimable don
+par une parole bienveillante, un certain aspect de
+tristesse, la loyauté d’un regard.</p>
+
+<p>Car le message circule partout. Il est d’essence
+humaine comme l’espérance ou la douleur. Pour
+l’entendre il n’est pas nécessaire, ainsi qu’Apollonius
+d’invoquer, au lever du jour, les intelligences
+platoniciennes, de pratiquer la mortification des
+ascètes ou la prière des moines chrétiens. On
+peut le comprendre sans connaître aucune philosophie,
+sans être le croyant d’aucune religion.
+Il est accessible au plus humble pourvu que son
+âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas nécessaire ;
+il suffit de désirer l’intelligence et la bonne
+intention d’amour est le signe qu’on l’a reçu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tbody>
+
+<tr>
+<td class="sc">Préface</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c005">5</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Apollonius de Tyane le voyageur</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c017">17</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La jeunesse d’Apollonius</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c019">19</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Apollonius dans « la demeure des hommes sages »</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c028">28</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La mission d’Apollonius</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c033">33</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Faiblesse et grandeur</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c040">40</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Le Daïmon</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c044">44</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Le Maitre inconnu des Albigeois</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c049">49</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Le maître inconnu des Albigeois</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c051">51</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La croisade</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c060">60</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Les deux Esclarmonde</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c082">82</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Montségur</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c088">88</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La grotte d’Ornolhac</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c095">95</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La doctrine de l’esprit</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c098">98</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">L’aubépine de Ferrocas</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c110">110</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Christian Rosencreutz et les Rose-croix</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c115">115</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Vie et voyages de Christian Rosencreutz</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c117">117</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Vrais et faux Rose-croix</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c130">130</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La rose et la croix</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c134">134</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Le Mystère des Templiers</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c139">139</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Les initiés de l’action </td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c141">141</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Hugues des Payens et l’ordre des Assassins</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c145">145</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c157">157</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La chute de l’Ordre</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c168">168</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Nicolas Flamel et la pierre philosophale</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c179">179</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Le livre d’Abraham le Juif</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c181">181</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Le voyage de Nicolas Flamel</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c188">188</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La Pierre philosophale</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c194">194</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Histoire du livre d’Abraham le Juif </td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c199">199</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Les alchimistes et les adeptes</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c207">207</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Saint-Germain l’immortel</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c219">219</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Son origine</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c221">221</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Enigme de sa vie et de sa mort</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c227">227</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Les sociétés secrètes</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c241">241</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La légende du maître éternel</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c245">245</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Cagliostro le charlatan</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c253">253</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Madame Blavatsky et les théosophes</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c259">259</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">Les maîtres et le choix du messager</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c261">261</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c269">269</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La doctrine secrète</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c283">283</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="hang2">La tristesse des maîtres</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c289">289</a></div></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td class="sc top1em">Épilogue</td>
+<td class="r bot"><div><a href="#c295">295</a></div></td>
+</tr>
+
+</tbody>
+</table>
+</div>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">QUELQUES LIVRES A CONSULTER</p>
+
+<ul>
+
+<li><span class="sc">Philostrate</span>, <i>Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages</i>,
+traduit par Chassang (Didier 1862).</li>
+
+<li><span class="sc">Renan</span>, <i>Les origines du Christianisme</i> (Calman Lévy).</li>
+
+<li><span class="sc">Mead</span>, <i>Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur</i> (Publications
+théosophiques).</li>
+
+<li><span class="sc">Napoléon Peyrat</span>, <i>Histoire des Albigeois</i>, 5 vol. (Librairie
+Internationale 1870).</li>
+
+<li><span class="sc">Schmidt</span>, <i>Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou
+Albigeois</i> (Cherbulier 1849).</li>
+
+<li><span class="sc">Dom Claude de Vic</span> et <span class="sc">Dom Vaissette</span>, <i>Histoire Générale du
+Languedoc</i>, 10 vol. (Paya 1840).</li>
+
+<li><span class="sc">d’Aldiguier</span>, <i>Histoire de Toulouse</i>, 4 vol. (Paya 1833).</li>
+
+<li><span class="sc">Michelet</span>, <i>Histoire de France</i>.</li>
+
+<li>Jean <span class="sc">Guiraud</span>, <i>Questions d’histoire</i> (Lecoffre 1906).</li>
+
+<li><span class="sc">Lea</span>, <i>Histoire de l’Inquisition</i>, 3 vol. (Fischbacher 1900).</li>
+
+<li><span class="sc">Wittemans</span>, <i>Histoire des Rose-croix</i> (Éditions Adyar 1925).</li>
+
+<li><span class="sc">Frantz Hartman</span>, <i>Au seuil du sanctuaire</i> (Libraire de l’Art
+indépendant 1920).</li>
+
+<li><span class="sc">Frantz Hartman</span>, <i>Rose-croix et alchimistes</i> (Libraire de l’Art
+indépendant 1920).</li>
+
+<li><span class="sc">Sedir</span>, <i>Histoire des Rose-croix</i> (Librairie du <span class="fss">XX</span><sup>e</sup> siècle 1910).</li>
+
+<li><span class="sc">Rev</span>. Père <span class="sc">Mansuet</span>, <i>Histoire critique des Templiers</i> (2 vol.
+1789).</li>
+
+<li><span class="sc">Nicolaï</span>, <i>Essai sur les accusations intentées contre les Templiers</i>
+(Amsterdam 1783).</li>
+
+<li><span class="sc">Cadet de Gassicourt</span>, <i>Le Tombeau de Jacques Molay</i> (1796).</li>
+
+<li><span class="sc">E. de Montagnac</span>, <i>Histoire des Chevaliers Templiers</i> (Aubry
+1864).</li>
+
+<li><span class="sc">Stanislas de Guaita</span>, <i>Le temple de Satan</i> (Durville).</li>
+
+<li>Victor Émile <span class="sc">Michelet</span>, <i>Le secret de la chevalerie</i> (Bosse
+1928).</li>
+
+<li><span class="sc">Michaud</span>, <i>Histoire des croisades</i>.</li>
+
+<li><span class="sc">A. Poisson</span>, <i>Nicolas Flamel</i> (Chacornac 1893).</li>
+
+<li>Louis <span class="sc">Figuier</span>, <i>L’alchimie et les alchimistes</i> (Hachette 1860).</li>
+
+<li><span class="sc">Bulau</span>, <i>Personnages énigmatiques</i> (Poulet Malassis 1861).</li>
+
+<li>Marc <span class="sc">Haven</span>, <i>Le maître inconnu : Cagliostro</i> (Dorbon).</li>
+
+<li><span class="sc">G. Bord</span>, <i>La Franc-Maçonnerie en France</i>.</li>
+
+<li><span class="sc">Clavel</span>, <i>Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie</i> (Pagnerre
+1843).</li>
+
+<li><span class="sc">A. Lantoine</span>, <i>Histoire de la Franc-Maçonnerie française</i>
+(Nourry 1929).</li>
+
+<li><i>Souvenirs du baron de Gleichen</i> (Techener 1868).</li>
+
+<li><span class="sc">Le Couteulx de Canteleu</span>, <i>Les sectes et les sociétés secrètes</i>
+(Didier 1863).</li>
+
+<li><span class="sc">Sinnet</span>, <i>Vie de M<sup>me</sup> Blavatsky</i> (Librairie de l’Art indépendant
+1920).</li>
+
+<li><span class="sc">Sinnet</span>, <i>Le monde occulte</i> (Carré 1887).</li>
+
+<li>Annie <span class="sc">Besant</span>, <i>H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse</i>
+(Publications théosophiques 1908).</li>
+
+<li><span class="sc">Olcott</span>, <i>Histoire authentique de la Société théosophique</i>
+(Publications théosophiques 1907).</li>
+
+<li><span class="sc">Chevrier</span>, <i>Essai de doctrine occulte</i> (Publications théosophiques).
+</li>
+
+</ul>
+
+<p class="c gap xsmall">TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C<sup>ie</sup>. — PARIS. — 1930.</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 ***</div>
+</body>
+</html>
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