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Parfois, sous la sécheresse du mal, l’ardeur trop +vive de l’ignorance, la rivière s’est tarie et ceux qui avaient soif +n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu des siècles où il ne leur +est parvenu qu’une seule goutte, portée par un homme courageux, dans le +vase de son cœur. Il est arrivé aussi que l’eau a coulé à flots et que +personne n’a su voir le lit profond où elle passait. + +J’ai voulu écrire l’histoire des messagers héroïques qui ont apporté le +message au péril de leur vie, malgré la haine des méchants, la colère +des aveugles volontaires, et malgré un ennemi plus redoutable qui était +leur propre faiblesse. + +Cette histoire est incomplète parce que beaucoup d’êtres investis d’une +haute mission ont été oubliés ou dédaignés par les annales historiques +et aussi parce qu’il en est d’autres que l’auteur ignore. Elle +n’embrasse pas l’histoire des messagers les plus élevés, des fondateurs +de religion. Ils sont connus dans leur vie et dans leurs doctrines et un +nouveau récit n’apprendrait rien à personne. + +Je me suis attaché à parler de maîtres moins sublimes mais plus près de +nous. Ceux qui sont trop grands nous échappent dans leur essence intime. +Nous sommes tentés de les assimiler à des dieux et de ne plus penser à +eux à cause de la distance qui nous sépare. Même si l’on avait plus de +détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui songerait parmi nous à imiter sa +manière de vivre? Ce que l’on retient de lui et avec une certaine +satisfaction, c’est qu’il avait mauvais caractère. La méditation du +Bouddha sous son figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. Nous +aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il eut des regrets, quand il +quitta son épouse Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence +infinie de son sourire. Jésus aussi est trop parfait. Que n’a-t-il +repris de temps en temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs du +temple! Ah! S’il s’était laissé aller une fois à presser tendrement la +main de Madeleine! + +On est davantage instruit par les faiblesses et les travers des grands +hommes que par leurs qualités inaccessibles à la commune humanité. +Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint le grade de parfait +dénonça sous la torture tous ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa +fuite, je m’indigne d’abord de son manque de courage, mais je me demande +ensuite de quelle façon je me serais conduit moi-même, si on avait versé +du plomb fondu dans ma bouche et si on avait cassé lentement les os de +mes jambes dans une machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant +plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur de sa chair et qu’ainsi +je lui ressemble, au moins par cette faiblesse. + +L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche profondément parce qu’il me +permet de mesurer la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait le +pouvoir que la chasteté donne à l’homme et je peux imaginer ses remords +et l’immense amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu par elle à +l’Inquisition. Même les innombrables cigarettes que fumait +inlassablement Mme Blavatsky me sont le témoignage que l’on peut, sans +désespérer de soi-même, donner quelquefois satisfaction à ce corps +physique que l’on s’efforce de vaincre. + +L’histoire des maîtres imparfaits est plus utile que celle de ceux qui +se sont tenus si près des dieux qu’ils ont été enveloppés par les nuages +de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont formé la chaîne incomplète, +brisée quelquefois de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident à +l’éternelle vérité Brahmanique, aussi vieille que l’apparition des +hommes sur la terre. Selon les temps et selon les peuples, cette vérité +s’est propagée différemment. Nous l’avons connue par les enseignements +de la Kabbale, par ceux des Mystères de la Grèce et de la philosophie +Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc l’ont possédée dans toute +sa pureté. Les Rose-croix l’ont entrevue à travers les ombres de leur +christianisme. Elle souffle maintenant largement et librement, bien +qu’on puisse évaluer à peine à une quinzaine de personnes en France le +nombre de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais sous ses aspects +divers cette vérité a toujours été une. Et c’est la même lumière de son +diamant intérieur qui rayonne à travers le prisme des formules si +variées en apparence. + +Ce qui m’a paru le plus remarquable dans l’histoire de cette +transmission de la vérité, c’est le phénomène suivant, sans cesse +renouvelé. + +Toutes les fois que l’éternelle sagesse de l’Orient s’est présentée aux +hommes, par les paroles d’un prophète, par la propagande d’une secte ou +sous la forme d’un livre, elle a soulevé l’indignation et cette +indignation a eu des vagues d’autant plus furieuses que la vérité était +plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, au sens sublime de +ce mot trop profané. Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans un +fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver qui le ronge, un élément +obscur calomnie le prophète, désagrège la secte, parodie la pensée du +livre. Et ce phénomène semble être la marque d’une volonté consciente. +Les pères de l’Église opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour +détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire habileté, ils +travestissent toutes ses actions. Des éléments de corruption +s’introduisent parmi les Templiers et servent à justifier, en apparence, +les accusations du roi de France et du pape. Les Jésuites pénètrent dans +l’Ordre des Rose-croix, y occupent la première place grâce à leurs +qualités de patience et d’humilité, ils transforment son symbolisme, ils +le détournent de son but philosophique et ils en font un groupement +religieux vide de sens. Dans la théosophie moderne un courant intérieur +s’est dessiné récemment qui tend à la ramener à une sorte de +catholicisme ésotérique. On ne voit d’exception à cette règle qu’au +moment des Albigeois, parce que la haine qu’ils suscitèrent fut +tellement grande qu’on les extermina jusqu’au dernier et qu’on extermina +même leurs descendants. Partout l’idée se change en dogme étroit, se +fige en rites morts, se matérialise en cérémonies et en génuflexions, en +clartés de cierges et en parfums de cassolettes. La lettre écrase +l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure pensée chrétienne fut +étouffée par la pompe sacerdotale de l’Église. + +Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe les mouvements de +l’idéal humain et s’oppose à eux soit par la force, soit par la ruse? + +La croyance aux messagers comporte la croyance en ceux qui les ont +envoyés. Depuis les premiers âges du monde, malgré les cataclysmes et +les guerres, des hommes plus développés que nous ont été les +dépositaires de l’antique sagesse qu’ils se sont léguée à travers les +siècles. La tradition rapporte qu’il existe sept confréries de ces sages +dont la plus importante a son asile dans un monastère inconnu de +l’Himalaya. Ces maîtres, plus instruits que nous dans les lois de la +nature, plus spiritualisés, travaillent au développement des autres +hommes dans la mesure de leurs moyens qui sont limités et de notre +propre capacité qui est minime. Ce ne sont ni des dieux, ni même des +demi-dieux, ce sont nos semblables, avec plus de connaissance, plus de +sagesse, plus d’amour. Ils voudraient nous faire partager le fruit de +vérité si difficilement cultivé et si précieusement conservé et c’est +pourquoi ils envoient dans le monde des messagers chargés de répandre +leur enseignement. + +L’ignorance humaine est si puissante que les messagers ont toujours été +accueillis par le rire ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres +est la caractéristique des races d’occident. Mais si on les suit à la +trace, on voit que ce n’est pas seulement l’ignorance aveugle qui a +contrecarré leurs efforts, mais une volonté contraire pleine d’activité +et d’intelligence. On est alors en droit de penser, qu’en face des +maîtres qui orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres maîtres +d’un autre ordre qui ont un idéal opposé et cet idéal, à notre degré de +développement, nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont la force de +régression en lutte avec notre élan spirituel. Toutes les fois que +l’homme essaie de se dégager de la matière et tend au retour vers +l’unité divine, ce qui est le but de toutes les religions et de tous les +occultismes, ils lui font obstacle et dressent un idéal +d’individualisme, un modèle de jouissance matérielle à outrance. A +l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le surhomme, artiste ou +conquérant qui trouve un plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste +de son être. + +Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi des messagers. Alors, ces +messagers ne seraient pas seulement des hommes représentatifs de +l’égoïsme, des chantres du plaisir physique comme les poètes de Rome, +des jouisseurs insensés comme Néron, des philosophes comme Nietzsche, +ils seraient les destructeurs conscients de la pensée, ceux qu’on voit +tout au long de l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un d’eux +serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti qui, à la fin du IIIe siècle +avant Jésus-Christ fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés +de la Chine pour en faire un immense autodafé et dont le nom resta +auprès des lettrés, comme un symbole d’horreur. De même l’empereur de +Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant de l’ancienne science +occulte et qui condamna à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui +fut sanctifié, serait aussi un messager de la confrérie noire, lui qui +persécuta les philosophes de l’école d’Alexandrie et acheva la +destruction de cette école qui représentait le plus haut point de vérité +atteint par les hommes. Innocent III, Torquemada, l’émir Almohade +Yacoub, qui faisait mettre à mort les philosophes, le khalife d’Égypte +Hakem dont la plus grande volupté était d’avilir, de faire rétrograder, +et mille autres en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent avec +amour et fidélité leur haine native de l’esprit. Ils furent parfois +remplis de bonté de cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants +lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct sont communes à tous +les êtres et le véritable mal ou le véritable bien s’exercent sur un +plan différent que celui sur lequel nous avons coutume de les placer. + +D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue beaucoup plus haut, les +confréries blanches et les confréries du mal, les initiés de Dieu et les +initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir suivi leur longue route +opposée et s’aperçoivent qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur +une voie commune. + +Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation du Christ divin +avec l’ange qui s’est révolté parce qu’il voulait être librement +lui-même. Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera la main dans la +main de l’orgueilleux évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des +Templiers, l’idole Baphomet rayonnera à nouveau avec son double visage, +symbole des deux courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix +travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si le pas d’un inquisiteur +résonne dans la rue. Il n’y aura plus besoin de messager pour porter la +vérité dans le monde parce que le contenu du message sera tracé par +avance dans les âmes. + + * * * * * + +Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à écrire certains passages +de ce livre, notamment celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande +injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne semble pas près de +l’être, remplit le cœur d’indignation. Les hommes sobres et modestes qui +vivaient au XIIIe siècle dans le midi de la France, ayant pour règle +pratique la pauvreté, pour idéal l’amour de leurs semblables, ont été +mis à mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante a effacé même +leur nom, même leur souvenir. Cette calomnie a été si active, et si +habile que les descendants de ces hommes excellents ignorent la noble +histoire de leurs pères et que lorsqu’ils veulent l’apprendre elle leur +est présentée de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si +merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on a pu flétrir ou entacher +du soupçon de charlatanisme, les noms d’Apollonius de Tyane, et du comte +de Saint-Germain. + +Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la vie de ceux qui sont +morts pour un haut idéal et qui n’ont même pas eu la récompense posthume +d’être utile à leurs descendants aveugles! Puisse-t-il rendre aux +maîtres incomplets, dont j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment +de la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée parce qu’ils furent +faibles et passionnés quelquefois, parce qu’il leur est arrivé d’oublier +le but, parce qu’ils furent humains comme nous! Puisse-t-il montrer que +l’imperfection a sa grandeur, que le visage du charlatan, s’il est +sincère, réconforte mieux que l’austérité du savant ou du prêtre et que +le message d’amour et de vérité nous est un apport d’autant meilleur +qu’il est transmis à l’homme par un homme! + + + + +APOLLONIUS DE TYANE + + + + +LA JEUNESSE D’APOLLONIUS + + +La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine +de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois +mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour +après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite +ville de Tyane. + +De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le +plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi +il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté. + +Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener +dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes +sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et +par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si +brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme. +Peut-être,--car il y a des correspondances entre la naissance de +certains êtres et la vie ambiante,--ces cygnes avaient-ils pressenti et +marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une +créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux +errant et splendide. + +Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes +marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés, +contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur +écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils +n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir +leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la +Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint +si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce: + +--Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme. + +Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un +des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula +dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour +l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure +l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour +distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder +une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première +éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le +poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les +souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le +conseiller des empereurs. + +A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son +éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville +d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme +riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les +étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec +de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la +hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens +triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours +faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il +montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le +vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté +des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir +par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à +reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un +chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de +ses jours. + +Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins +différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse +intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le +rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte +sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir +l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste +et il semble avoir tenu sa promesse. + +Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu +l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette +vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De +combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le +commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la +belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes +selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou +et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes, +la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas +profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté +parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte +qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de +prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un +souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune +homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des +vestales et des pythies. + +Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène. + +Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des +philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de +toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il +y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de +psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par +l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui +était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art +d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en +dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de +connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient +des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement +gardé par le disciple qui les recevait[1]. + + [1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de + révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les + règles de la communauté. + +L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait +plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par +des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la +doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie +et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les +pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des +idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses +matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des +corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles +au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils +avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de +l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils +communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le +but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la +purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit. + +Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons +précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à +s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne +mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se +revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites +de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir +l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il +ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage. + +En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La +vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait +avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs +maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les +spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même +ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles +et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de +l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du +Banquet d’Agathon. + +Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait +qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa +entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les +courtisanes, les soupers et les amis pauvres. + +Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir +la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre. +Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet +accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent, +apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont +le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des +récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il +remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont +il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après +une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a +reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu +porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de +Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes +et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler. +Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole +nouvelle et de la rapporter. + +Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui +défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de +Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros +était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents +pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis, +puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie +était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y +était monté devant les Athéniens stupéfaits. + +Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des +sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se +mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant +qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de +la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur +trouvait une aide et un abri, d’étape en étape. + +Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont +le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait +découvrir l’itinéraire. + +A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens +lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné +d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la +mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur +extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à +demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée, +le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de +labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui +offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se +trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint. +Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des +avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui +précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le +prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition +reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur +lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé +les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en +Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor. + +A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les +lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des +déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait +traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près +duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de +l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait +parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui +était la demeure des hommes qui savent. + +Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme. +En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage +d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé +de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les +éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant +des siècles sur le monde devenu chrétien. + + + + +APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES» + + +Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait +jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers» +et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus +par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie +émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue +qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les +mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir +de cet instant, le compagnon de sa vie. + + [2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son + disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate + qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de + l’impératrice lettrée Julia Domna. + +En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans +une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une +inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être +désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller +jusqu’à Babylone. + +Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de +connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer. +Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que +parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait +s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la +connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands +caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur +vol. + +D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et +c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un +homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes +était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un +sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais +grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être +parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être +parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité, +plus belle que les fictions. + +Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de +Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les +mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en +avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le +déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas +Apollonius. + +--Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien +au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus, +marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre +noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste. +Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle +d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta... + +Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent +longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes, +rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du +paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable, +après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une +pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de +pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils +étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un +brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les +entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos +d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le +fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel. + + [3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries + thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange. + +Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel +ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu +gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin +que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver +enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus +tard: + +--J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas, +protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui +pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent. + +Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante +dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de +bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car +ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les +conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas. + +Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là +qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les +pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer, +afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut +la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les +temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui +rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du +nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la +possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire +obéir par les êtres invisibles. + +Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de +rester en communication avec eux. + +--Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez +frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du +ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en +vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous +comme si vous étiez présents. + +Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux +voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs +pour la traversée de l’Inde. + +Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la +grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur +le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières +charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de +Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés +dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur. + + + + +LA MISSION D’APOLLONIUS + + +Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à +la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir. +Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en +acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours. + +Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune +ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus +extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté +mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se +laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer +inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait +l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison +de sa souffrance. + +--Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie +antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et +le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est +abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la +guerre de Troie. + +Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu +répondre: + +--Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de +l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du +contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut +plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui +ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue. + +Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste +qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues. + +Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des +influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le +temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant +déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans +destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il +devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées, +les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit. + +Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les +feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire, +l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi +les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu, +pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent +toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont +seuls à voir. + +Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la +magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des +saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret +d’Apollonius. + +Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se +rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru +sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent +avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face +de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher +du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul +sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui +précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des +puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les +recueillir. + +C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède. +Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le +savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait +inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le +jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé +devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de +trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue; +que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la +jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort, +c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur +l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il +appartenait à la main d’un sage d’effacer. + +Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on +devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et +qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où +Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros +méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux +des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à +ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être +dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne +sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur +d’âme qu’il n’avait jamais connue. + +Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les +talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de +l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse +que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant +abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le +silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en +lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné, +devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux +îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison +du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un +centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le +monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles. + +Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y +ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent +frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la +magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on +peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la +transcendance nous échappe. + +Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les +cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les +images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes +extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne +avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés, +en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès +qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau +de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide. + +Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons +de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par +les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans +difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses +admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger, +rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation. +Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature +d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait +au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang +d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît +aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple +dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une +douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il +rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser +solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait +un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit +quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un +miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le +chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce +qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il +disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement +qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion +collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que, +désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se +perdit simplement dans la foule sans être remarqué. + +Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé +quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et +très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut +peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au +terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de +la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne +manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de +longue durée. + +Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait +avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que +l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de +Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer. + +On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul +n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs +d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à +ce sujet d’inutiles recherches. + +Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles +après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui +prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et +Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très +grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui +venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius, +il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer +les talismans et la divination par les caractères des planètes et le +chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon +prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale. + + + + +FAIBLESSE ET GRANDEUR + + +--Apollonius, interrogea Domitien quand le philosophe de Tyane comparut +devant lui, pourquoi ne portez-vous pas le même vêtement que tout le +monde et en avez-vous un particulier et d’une espèce bizarre? + +Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva le besoin de se +singulariser, d’attirer la curiosité sur sa personne. Plus les hommes +s’élèvent haut et plus leur orgueil grandit et demeure puéril. + +En entrant en Mésopotamie, le percepteur des péages au pont de +l’Euphrate lui demande ce qu’il apporte avec lui: + +--La continence, la justice, la bravoure, la patience, répond +Apollonius. + +Et comme le percepteur ne songeant qu’aux droits d’entrée, lui dit: + +--Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves. + +Il répond: + +--Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des maîtresses. + +Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire du roi, qu’il va +visiter, selon sa coutume, lui demande quels présents il apporte. +Apollonius répond: + +--Toutes les vertus. + +--Supposez-vous qu’il ne les a pas? dit le haut fonctionnaire. + +--S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir. + +Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une seule, ce qui est le +signe d’une demi-générosité. + +Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par clairvoyance l’assassinat de +Domitien à Rome, il s’écrie, plein de joie: Frappe le tyran, frappe +donc! comme pour stimuler le lointain meurtrier, ce qui montre qu’il ne +professait pas le pardon de toutes les offenses. + +Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible qu’un certain +nombre n’aient pas été accomplis pour éblouir son entourage, gagner une +célébrité plus grande. Il se servit pour son usage personnel de sa +connaissance des lois physiques, ignorées encore par les hommes de son +temps. Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, l’amour de +soi-même vous tire en bas et vous fait redescendre. + +Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement n’atteignent pas un +désintéressement total. Engagé sur un certain sentier qui va vers les +cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard en arrière et une seule +pensée égoïste détruit le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour +des hommes. + +Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla avec tant +d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement rendu justice et a même âprement +discuté la parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna autant que +l’admiration. Trop de prophéties, même exactement réalisées, trop de +tours éblouissants! Les esprits moyens qui font les réputations des +grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée d’ennui et qu’aucun +merveilleux ne l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop de +sincérité pour se présenter comme un dieu, il faut rester dans un +honnête cadre humain. Si les philosophes glorifièrent Apollonius, le +monde chrétien l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques, +durant des siècles et jusqu’à nos jours, firent de son nom le synonyme +de charlatan et de faiseur de tours avec un acharnement et une mauvaise +foi qui devraient suffire comme garants de sa grandeur d’âme. + +Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, après l’avoir +appelé «une sorte de Christ du paganisme» se rétracte et dit de lui: + +--Si Apollonius avait été un homme sérieux, nous le connaîtrions par +Pline, Suetone, Aulu Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius et +d’autres philosophes. + +Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu Gelle n’ont parlé de +Jésus qu’il a pourtant considéré comme un homme sérieux. + +Nous pensons que c’était «un homme sérieux» celui qui n’entrait pas dans +un temple sans prononcer cette prière: + +--Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne sente le besoin de rien! + +Car c’est une merveilleuse pierre de touche de la supériorité de l’homme +que le mépris des richesses. + +Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité de l’âme mais +l’enseignait avec précaution, semblable en cela au Bouddha, disant qu’il +est vain de trop discuter sur cette question et sur la destinée de +l’homme après la mort, parce qu’il jugeait trop décevante la part de +vérité qui lui était connue. + +Un homme sérieux, celui qui disait: + +--Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au milieu des espaces +éthérés, pleine de mépris pour le rude et triste esclavage qu’elle a +souffert. Mais que vous importent ces choses? Vous les connaîtrez quand +vous ne serez plus. + +Celui pour qui la sagesse était «une sorte d’état permanent +d’inspiration», celui qui, pour atteindre cet état, prescrivait la +chasteté, une nourriture d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés +comme le corps et comme l’âme. + +Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager l’essence spirituelle +de son être et de la rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un +grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte vers la perfection, +distinguait dans le sourire des statues, l’esprit qui veille derrière la +forme et considérait les choses matérielles, le contour des paysages, la +couleur des fleuves et celle des étoiles, la terre multiforme, comme le +symbole d’un autre monde plus pur dont ils étaient les reflets. + + + + +LE DAÏMON + + +Nous avons presque tous, au moins une fois dans notre vie, durant une +nuit d’insomnie ou pendant une maladie, entendu une voix qui ne venait +de nulle part et qui résonnait silencieusement pour nous donner un +conseil, sage d’ordinaire. C’est toujours dans la solitude et de +préférence dans les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre +muet. + +Quelques hommes de génie ont entendu cette voix auprès d’eux avec assez +de netteté et de fréquence pour penser qu’une entité intelligente se +penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés. + +Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le daïmon le plus célèbre, +sur lequel se sont le plus longuement entretenus les philosophes, fut le +daïmon de Socrate. + +--La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, m’a accordé un don +merveilleux qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui +lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que je vais faire et ne +m’y pousse jamais. + +Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait à son sujet et +obéissait aveuglément à ses indications. Ses amis avaient fini par ne +plus guère accomplir d’action importante sans le consulter. Mais le +daïmon avait ses sympathies et il restait absolument silencieux quand il +n’était pas favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate n’avait +pas alors la moindre possibilité de le faire parler. + +De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta à Socrate dès son +enfance, et dont Apollonius de Tyane entendit seulement la voix après +qu’il eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes? + +--Il y a des puissances intermédiaires et de nature divine. Elles +composent les songes, inspirent les devins, dit Apulée. + +--Ce sont des immortels inférieurs, appelés dieux de deuxième rang, +placés entre la terre et le ciel, dit Maxime de Tyr. + +Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de nous, reçoit l’homme à +sa naissance, le suit dans sa vie et après la mort. C’est ce qu’il +appelle «le démon qui nous a reçus en partage». (Phoedre). Il serait +analogue alors à l’ange gardien des chrétiens. + +Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure de l’esprit de +l’homme, celle qui est séparée de l’élément humain et susceptible de se +confondre par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait alors sous +certaines conditions communiquer à un organisme purifié soit la vision +des choses passées dont le tableau lui serait accessible, soit la partie +des choses futures dont les causes sont générées et dont les effets +seraient par conséquent prévisibles. + +Mais que le daïmon ait eu des préférences parmi les amis de Socrate, +qu’il ait fait un choix, semblerait indiquer que c’est une intelligence +différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, Socrate a souvent dit +que la voix intérieure qui l’avait souvent détourné d’accomplir une +action ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. Or, c’est une +règle parmi les adeptes de ne donner que des avis négatifs, car celui +qui incite quelqu’un à faire une chose, non seulement prend sur lui la +charge des conséquences mais prive celui qu’il conseille du mérite de +l’action. + +Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de l’homme et le type le plus +élevé de la hiérarchie des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de +ses intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons de la beauté, +idéal sans forme, mais réel pourtant sur un autre mode d’existence. Cet +idéal était le daïmon dont la réalité était d’autant plus grande que +celui qui le créait s’en faisait une idée plus forte. Le daïmon de +chacun était proportionné à la foi qu’il avait en lui. + +Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans la connaissance de la +magie pourrait donner sous certaines conditions une apparence de forme à +une créature d’une idéale beauté, enfantée par son propre idéal. + +Pour s’abreuver à la perfection de cet être, être inondé de son +rayonnement il y aurait alors deux moyens: Le réaliser sur le plan +terrestre en lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son domaine +subtil en se dépouillant de sa forme par la transformation de l’extase. + +Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques de l’école +néo-platonicienne ont utilisé le deuxième moyen. Ils ont poursuivi la +beauté de l’âme, la rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et +grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique ils sont parvenus +quelquefois à l’atteindre. + +Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un étonnant secret ont employé +le premier moyen et ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils avaient +pu rendre visible pour leurs yeux d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à +personne et ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent pour des +insensés, furent enfermés ou brûlés. Et il y en eut aussi dont l’âme +était impure et qui enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés +par des monstres à leur ressemblance. Le moyen âge durant lequel on se +transmettait encore des méthodes de magie qui appartenaient à +l’antiquité est plein de l’histoire de possédés, tourmentés par leurs +propres démons qui, une fois créés ne veulent plus mourir et s’attachent +à leur créateur. + +Nous ne saurons jamais de quelle essence était le daïmon d’Apollonius, +si l’être qui le conseillait, empruntait une forme, chaste comme +lui-même et belle comme les statues des Dieux qu’il aimait contempler, +ou si la voix provenait d’un maître lointain désireux de voir son +disciple accomplir la mission qu’il lui avait confiée. + +--Je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents, +dit Apollonius en quittant ses maîtres hindous. + +Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, reçut-il par une divine +suggestion l’influx de leurs bonnes pensées? Celui auquel il a donné le +nom d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, à l’illuminé +errant, la consolation d’un appui lointain. Même dans la plus obscure +prison de Domitien, il y avait une heure où une certaine fluidité de +l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. Le monde était plus +silencieux, les murailles devenaient plus légères, l’esprit retrouvait +sa propre nature et la voix se faisait entendre: + +--Les plus grands sont ceux qui ne trouvent jamais leur place dans un +temps qui n’est pas à leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout +pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné ou crucifié pour ce +bien. Mais ne fais pas comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier +l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus sera tombée comme une +flamme vivante au fond du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras +calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les hommes pieux, pendant des +siècles, parleront de toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur +d’ours, sans savoir que votre tâche était commune et que vous variez à +peine sur les moyens de la réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la +région où il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est de peu +d’importance. Tu sauras que l’hommage qui va à ton frère t’atteint +indirectement et tu retrouveras un peu de tes traits sur les +innombrables croix qui sont dressées pour lui sur la terre. Et il te +faudra aussi partager sa peine qui est immense. Il a été mille fois plus +incompris que toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir à ses +côtés, quand les jours en seront marqués sur le livre sans caractères. +Ce sera peut-être son tour de parler aux rois et le tien d’instruire de +pauvres pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de cette gloire que tu +as désirée et seulement alors tu apprendras le goût du fiel qu’elle +laisse aux lèvres. + + + + +LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS + + + + +LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS + + +Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité +cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités +aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de +Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa +ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de +l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de +Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre, +disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce +un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des +bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait +leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la +mort? + + [4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari + devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom + que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé + Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de + Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot + Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi. + +Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce +Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi +de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église +nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le +livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui, +sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du +mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5]. + + [5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas + que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant + de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques + y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti, + ami et initiateur du Dante. + +Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec +certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le +rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la +vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles +l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme +les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent +partout où il y a une terre propice. + +En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est +condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un +supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est +délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications +ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour +répandre sa parole. + +Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte, +forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de +mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un +appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne +convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la +vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de +pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux +corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes +choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement +lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage +et de l’acte par lequel se perpétue la vie. + +L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de +Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler. +L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie +sans expliquer pourquoi il ne le fit pas. + +Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de +mourir: + +--Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande +famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il +éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne +l’illumination. + +On vit de toutes parts cette illumination se manifester. + +Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les +chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques. +Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église +où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais +qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier, +une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission +des péchés que par la perfection de la vie. + +Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison +d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où +Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur +bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des +condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à +crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été +auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr +quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer +ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux +qui préférèrent mourir que d’abjurer. + +L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les +raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe +dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une +voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de +la liturgie: _Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos._ Eon +crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: _Per eum!_ C’était +Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître +les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission +commençait. + +Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté +des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon, +conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le +lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les +doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et +sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le +rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se +groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après +avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa +troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de +prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus, +suivis d’une immense cohorte de fidèles. + +L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes +purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea +Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il +était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre +de Dieu. + +Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus. +Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements +sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de +la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre +la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient +à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien +apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses +cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance +à la Vierge Marie. + +Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que +s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à +Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des +philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme +romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses +principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup +d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre +recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes +métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres, +ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et +s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les +ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles +des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure +doctrine du maître Jésus. + +Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se +manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de +bonté, une chaîne de sacrifice. + +Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut +plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui +n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre +une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles +précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que +chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il +allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du +passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il +en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte +de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté +rédemptrice. + +A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le +désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de +douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps +d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait +dans une vie. + +A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une +épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre +homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage +hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec +joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage +des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe +de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin. + +Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une +étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans +l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du +Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui +sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a +révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est +écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il +entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la +petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un +monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans +l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine +d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si +communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la +chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces +enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie. + +A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu +de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme +essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers +au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des +châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs +impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est +d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie +d’amour pour leurs semblables. + +Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de +plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la +supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa +hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses +puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner +l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de +tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement +presque total de la race méridionale par le roi de France et par le +pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6]. + + [6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la + France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité + fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des + Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle + ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent. + Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est + gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de + laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à + l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues». + + + + +LA CROISADE + + +En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de Provence et des tours de +Fréjus, jusqu’aux pins maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne +savante des arabes, le plus civilisé de la terre. La lumière d’Athènes +et d’Alexandrie l’éclairait encore d’un rayon qui ne voulait pas +s’éteindre. Les thermes et les arcs de triomphe des empereurs n’étaient +pas tombés en ruine dans ses cités et il n’y avait pas une colline sur +laquelle ne se dressât, entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un +marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé traduire en latin à +Grenade, étaient la nourriture de ses lettrés. Les villes avaient des +libertés municipales ignorées par les villes du nord. A Toulouse le +pouvoir des Capitouls élus par le peuple tempérait celui des comtes. +L’immense littérature des troubadours fleurissait jusque dans les +villages perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins avaient +laissé en s’en allant des théorbes qui venaient de Damas et sur +lesquelles on faisait résonner la musique de l’Orient. + +Mais les hommes du midi semblaient alors aux hommes du nord, ce qu’ils +leur paraissent encore aujourd’hui: une race bavarde, vaine et oisive. +Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux et leur mysticisme ne +pouvait être qu’hérétique. Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux +plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était plus grande, elle +se traduisait dans les vers satyriques des poètes, dans les prédications +des moines prêcheurs, dans les mouvements populaires si audacieux, si +irrespectueux qu’on put voir saint Bernard, après une tournée triomphale +dans la France, hué par la foule toulousaine. Les croisés qui revenaient +de Constantinople et de la Palestine et qui pour rentrer chez eux +débarquaient à Fréjus et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver +une étrange ressemblance entre les méridionaux bruns et maigres, aux os +trop saillants, aux faces trop longues et ces infidèles qu’ils avaient +combattus avec une si pieuse ardeur et une si grande soif de pillage. + +C’est vrai, les seigneurs de Provence et de Gascogne avaient été leurs +compagnons. Mais en remontant le Rhône pour gagner les forêts +d’Armorique ou les landes de Flandres, ils voyaient des villes trop +claires, dont les architectures différaient des leurs, des villes qui +ressemblaient de loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant +lesquelles tant de chevaliers avides de richesses étaient tombés pour un +butin insuffisant. Ils voyaient les restes détestables de l’invasion +Sarrasine. C’était non loin de Saint-Tropez la masse du château Fraxinet +d’où les infidèles avaient commandé si longtemps la côte +méditerranéenne, les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées, +l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble et ces tours octogones sur les +hauteurs, gardiennes de passages et de carrefours qui attestaient le +séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes des femmes étaient trop +voyantes et avaient quelque chose d’oriental et d’impudique. La langue +avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient un grand nombre de +juifs et non seulement ceux-ci exerçaient librement leur religion +maudite, mais ils avaient des commerces prospères, professaient les +lettres et la médecine, étaient honorés par une noblesse insouciante. + +Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III les moines de Citeaux se +répandirent dans toute la France pour prêcher la guerre d’extermination +contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre le midi tout entier, ils +trouvèrent un terrain préparé. L’opération était mille fois plus +avantageuse que celle qu’on avait tentée en passant les mers sous le +prétexte de délivrer le tombeau du Christ. On avait les mêmes avantages +spirituels assurés par l’Église, la rédemption des péchés et même la vie +éternelle et les avantages matériels étaient immédiats et connus. On +savait les richesses des châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du +vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que d’envahir cette terre +ocrée comme un paysage de Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc +turbulents et révoltés, de posséder, au milieu d’étoffes mauresques, +leurs épouses perverses comme les filles de satan. + +Trois figures terribles dominent le grand massacre Albigeois. Pour que +ce massacre ait été possible, il a fallu que dans le même temps un +extraordinaire génie de violence, d’organisation et d’hypocrisie +s’incarnât dans trois hommes, également dépourvus de pitié et peut-être +également sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour de +l’Église. + +Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui décida la croisade avec +une volonté obstinée. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut +qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes à glorifier le génie +de ce pape. Les grands hommes de l’histoire sont ceux qui font quelque +chose, qui exercent vers un but une puissante volonté. On ne se +préoccupe pas après eux si le but fut sublime ou néfaste et la réussite +donne la mesure du génie. + +A peine élu pape, Innocent III commence à parler dans tous ses discours +«d’exterminer les impies». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il l’a +pleinement réalisée. Il pense avec une puissante conviction que tout +homme qui essaye de se faire de Dieu une opinion personnelle en +désaccord avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement brûlé. + +Il va même plus loin. Il estime que l’on doit déterrer les cadavres des +morts hérétiques, dont on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur +ôter une paix à laquelle ils n’ont pas droit. «En 1206, il excommunie un +abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d’un +hérétique déposés dans le cimetière abbatial[7]». «Il faut que l’habile +investigation des catholiques, dit-il, révèle le crime de ceux qui ont +feint de mener une vie chrétienne pour égarer l’opinion». + + [7] Luchaire, Innocent III. + +Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, il assure que «la +sentence divine punit les pères jusque dans les fils et que les lois +canoniques sanctionnent cette disposition.» + +Il est très bien renseigné sur la pureté des mœurs des Albigeois et des +Cathares, et cependant il les traite de «sectes lascives qui, bouillant +d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des voluptés de la chair.» +Il exhorte sans scrupule ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par +des promesses qui ne seront pas tenues car pour une aussi juste cause +que la destruction d’un peuple, tous les moyens lui paraissent bons. + +Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de fer qui doit servir sa +fureur apostolique. + +Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et pauvre. Il est sexagénaire +quand commence la croisade et dépouillé du désir des femmes qui peut +inciter un chef à l’indulgence quand on va massacrer les habitants d’une +ville. Ses mœurs sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas à +apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. Il est étonnamment +myope. Quand il se bat, il ne voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne +des coups d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite avec ses +chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses paupières sont toujours +fermées et on l’a appelé le chevalier sans yeux. Peut-être une partie de +sa cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les expressions de +désespoir sur le visage de ses victimes. Il obéit en aveugle aux ordres +du pape. Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il est prodigue +avec le clergé. Il ne voit pas plus loin que son nez, mais il a le don +de voir les richesses à travers les murailles et quand il a traversé une +ville il sait quel habitant il doit accuser d’hérésie pour confisquer +ses biens à son profit. Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps. +Il est comme possédé par une folie destructrice, une passion froide de +raser des châteaux, de faire périr des prisonniers, de promener la +dévastation. Pendant les dix années que dure la guerre on ne peut +rapporter de lui un trait de pitié. Il est dévoré par la haine du pays +qu’il conquiert et dont on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les +siens. Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne ses blessés +qu’il aurait pu emmener avec lui. Il est impitoyable pour les faibles et +il se prosterne devant les puissants. Il est le valet des évêques, +l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. Rien n’exprime +davantage le mal que la face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de +Montfort ressemble au lion. Il a le courage que donne la certitude +d’être le plus fort. Il est le symbole du mal incarné dans l’homme et ce +mal s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il a mis sur son +visage le masque de l’archange saint Michel[8]. + + [8] Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle: «de son + courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance en Dieu.» + Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté par tous les + chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au péril de sa vie, + plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et M. Achille Luchaire + dit en parlant de lui: «Un diplomate plein de ressources, un + organisateur habile des pays conquis». + +Un grand saint lève une croix derrière le front de Montfort pour lui +faire une sorte d’auréole et lui permet de puiser à une source idéale +cette exceptionnelle puissance de détruire les villes, de faire périr +des hommes. Ce saint est l’espagnol Dominique de Guzman. Il est pour le +domaine spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour la chair. +Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus de résistance que les murailles +de Carcassonne ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de +l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les pensées de pureté +qui montent plus haut que les tours, les rêves divins plus légers que +les nuages. Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, il +s’en va nu pieds, en demandant son pain sur les routes méridionales, +avide de parler et de convertir. Sa foi est aussi absolue, son +désintéressement aussi parfait que ceux de ses ennemis. Mais il ne sait +pas mendier. Il le fait avec orgueil et il a envie de frapper de son +bâton celui qui a rempli sa besace généreusement mais qui est demeuré +muet quand il a parlé de la sainte Église. Ceux qu’il rencontre en +cheminant ont des crânes aussi durs que son crâne espagnol et dans sa +rage de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre terrible, +l’Ordre qui convertira un peu plus tard par la force. Le son de sa voix +est rauque et il n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce côté des +Pyrénées, la voix est chantante et l’homme du midi reconnaît sa race à +une lumière de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. Il est +incapable de gagner les cœurs. Il ne se retrouve avec les siens que +parmi les barons du nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre +conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. Il n’a jamais un mot de +clémence. Il n’intervient jamais en faveur de femmes ou d’enfants +d’hérétiques que l’on va massacrer devant lui et il assiste à toutes les +tueries. D’ailleurs il regarde les maux de la croisade comme le juste +châtiment de fautes qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait +dit à la foule: + +--Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. Voici que nous +exciterons contre vous les princes et les prélats. Les tours seront +détruites, les murailles renversées et vous serez réduits en servitude. + +Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les demeures que Montfort lui +donne et qui sont volées aux seigneurs du midi, pour en faire les +monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant la nuit d’une façon +miraculeuse sur le domaine de Prouille lui indique que là Dieu veut voir +s’élever l’école des convertisseurs qui doit porter son nom et il +n’hésite pas à faire déposséder Guilhem de Prouille de son bien +héréditaire. Ses disciples après lui glorifient le saint et +s’enorgueillissent du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu ait +envoyé un globe de feu pour désigner le lieu d’une rapine. + +Le sens de sa vie est indiqué par un autre miracle qui eut lieu à +Toulouse en 1234, le jour de sa canonisation. L’évêque Raymond venait de +célébrer cette canonisation par une messe, dans le couvent des +Dominicains. Comme il se rendait au réfectoire pour achever la fête +religieuse par un repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique de +Toulouse était en train de mourir dans la rue de l’Olmet sec et qu’elle +attendait l’évêque Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt +il se précipite avec des soldats. Les parents de la mourante crient: +Voici l’évêque! La femme trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare +et, avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, elle répond à +toutes ses questions, lui donne les noms des croyants qu’elle connaît. +L’évêque et les Dominicains la font condamner avec rapidité et ils ont +le temps de la voir brûler sur la place voisine sans que le repas ait +subi un retard exagéré. Mais une méprise si heureuse, un bûcher si vite +allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. Les moines +rentrent au réfectoire en chantant des cantiques et ils célèbrent par un +appétit inaccoutumé le miracle qui marque la canonisation du saint. + +On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de la croisade +Albigeoise. Je la résume rapidement. + + * * * * * + +Le Catharisme venait de se répandre avec une extraordinaire rapidité +dans le midi de la France. C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur +qui s’emparait des âmes et il faisait courir le plus grand danger à +l’église matérialiste du pape. Innocent III le comprit et il dépêcha +dans le midi de la France plusieurs légats apostoliques. Ces légats se +rendirent à Toulouse qui était la capitale du Catharisme. + +Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant qui ferait pleurer le +midi et l’épouvanterait. + +Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, un vénérable vieillard +appelé Pierre Maurand qui avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez +lui des réunions nocturnes où il prêchait la religion nouvelle. On le +comparait à saint Jean à cause de ses yeux illuminés. Il était capitoul +et sa fortune était une des plus grandes de Toulouse. Les légats le +firent comparaître solennellement devant le peuple, l’interrogèrent, le +convainquirent d’hérésie et le condamnèrent à mort. La force d’un martyr +n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, plus dure à un riche +vieillard qu’à un autre homme et il promit de rentrer dans l’église +romaine. Mais on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, à +pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin entre l’évêque de Toulouse +et un des légats qui le fouettaient de verges à tour de bras. Là, il +demanda pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner à avoir +ses châteaux détruits, ses biens confisqués. Il devait partir pour la +Terre sainte et durant trois années se consacrer à secourir les pauvres +de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour qu’aucun habitant de +Toulouse n’ignorât son abjuration, il devait pendant quarante jours +visiter en se flagellant toutes les églises de Toulouse. + +Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts ans, se fouetta et erra nu +dans les rues pendant les quarante jours prescrits. Il partit, traversa +la mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir sur des +sujets mystiques avec le soufi persan Farid Uddin, il séjourna à +Tripoli, connut le philosophe Maïmonide, passa trois années à Jérusalem +et put rentrer à Toulouse où ses amis ne pensaient plus le revoir. Sa +carrière n’était pas finie. Elle commençait presque. Symbole de la race +tenace des hommes de Toulouse, il recommença à prêcher secrètement et il +fut chaque trois ans et à cinq reprises élu consul de la ville par ses +compatriotes désireux d’honorer en lui la résistance nationale au pape +étranger. On s’était tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait +le frapper qu’il passa longtemps pour s’être réfugié dans les forêts de +Comminges et un siècle et demi après les gens des faubourgs prétendirent +avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts de Toulouse, pour en +examiner la solidité[9], appuyé sur son bâton et très droit, comme +jadis. + + [9] Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques historiens + ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent après son + voyage en Palestine étaient ses fils. + +Le midi avait été terrifié par la condamnation de Pierre Maurand. Le +pape qui osait toucher à un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne +pouvait être que le pape du mal. Le Catharisme grandit: Les églises +furent abandonnées. Une nouvelle église spirituelle sans monuments, sans +hiérarchie et sans costumes d’apparat se créa secrètement. La voix de +l’espagnol Dominique retentit inutilement sur le parvis des cathédrales. + +Le légat Pierre de Castelnau repartit vers Rome découragé. C’était un +ancien abbé de Maguelonne. Le jour où il avait été promu au titre de +légat par le pape, il avait été atteint comme par une flèche, d’une +sorte de folie d’orgueil. Il avait fait habiller ses gardes de rouge et +il marchait revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, chamarré d’or. +Il venait d’excommunier Raymond VI, comte de Toulouse. Il avait fait +réunir les capitouls, les notables et le peuple et il avait repris en +s’adressant au comte les termes d’une lettre d’Innocent III. + +--Homme pestilent! Tremble, pervers! Tu es comme les corbeaux qui vivent +de cadavres. Impie, cruel et barbare tyran! n’es-tu pas confus de +protéger les hérétiques? + +Il avait menacé Toulouse de la destruction, et il avait assuré que par +ses soins personnels on labourerait bientôt là où s’élevaient les tours +de ses remparts. + +Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu avait vivement ressenti +l’injure faite à la cité. Il résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le +suivit jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause de l’éclat des +costumes de sa suite. Près de Fourques, à la nuit tombante, comme Pierre +de Castelnau s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain s’élança sur +lui et lui porta un coup de lance dont il mourut. Il put s’enfuir +jusqu’à Beaucaire et regagner Toulouse où nul ne le punit de son acte. + +Le pape Innocent III, dit «la chanson de la Croisade» en apprenant la +mort de son légat «de l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à +sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle». Il ne devait pas +s’en tenir là. Il envoya des messages à tous les rois chrétiens. Toutes +les chaires romaines fulminèrent de malédictions. La croisade contre les +hérétiques Albigeois fut prêchée avec la promesse des riches cités du +Languedoc à piller. La noblesse de France à la tête de routiers +allemands s’apprêta à descendre vers le midi par le Rhône, par le Velay +et par l’Agenois. + +Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, le plus puissant +seigneur d’occident après le roi de France avait réuni ses armées et +s’était entendu avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, la +victoire lui serait peut-être restée. Mais il était possédé par l’amour +des femmes plus que par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il +excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait à le tromper avec +ses maîtresses. Il venait de se marier pour la cinquième fois avec la +belle Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son père avait été +obligé de tenir captive dans une tour parce qu’elle ne pouvait voir un +homme sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la possession d’une +aussi ardente créature. Albigeois de cœur, il commençait à s’habituer +aux excommunications. Mais il craignait une lutte ouverte avec l’église. +Peut-être avait-il ce goût de se trahir soi-même que l’on rencontre chez +certains hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs on ne peut rien +attendre de grand de quelqu’un qui a les yeux chassieux, les mains trop +grasses et molles et toujours un peu humides. Il fit sa soumission au +pape. Il fut assez misérable pour guider l’armée des croisés dans les +plaines du midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous sa +protection. + + * * * * * + +Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient enfermées les +populations des campagnes fuyant devant les envahisseurs. La ville +contenait avec tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante mille +personnes. Un grand nombre n’avait pas participé à l’hérésie et étaient +d’excellents chrétiens. C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion de +Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés entre ses papes, un des +plus sauvages massacres de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si +habilement contée aux enfants par les historiens officiels, mentionne à +peine, en passant, la prise de Béziers et semble la considérer comme un +événement sans importance. + +Les portes furent forcées le premier jour par l’avant-garde des Ribauds. +On appelait ainsi des bandes de brigands qui accompagnaient les armées +pour profiter des pillages et détrousser les morts. Les croisés +s’élancèrent derrière eux. La veille un conseil des chefs et des légats +avait décidé l’extermination de toute la population. + +--Mais comment, avait dit un baron ingénu, distinguerons-nous les +catholiques des Cathares? + +Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant sans doute le sourire que +lui inspirait une semblable candeur: Tuez-les tous, Dieu saura +reconnaître les siens. + +Comme les rues étaient pleines de morts et que les portes des maisons +étaient enfoncées le peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans +les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze mille personnes périrent +dans la cathédrale de Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont +trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute la ville fut livrée +aux flammes et les soldats du pape encerclèrent cet immense bûcher, +mettant à mort ceux qui tentaient d’en sortir. + +--Que Dieu reçoive les âmes des morts dans son paradis! dit un pieux +chroniqueur après avoir narré la prise de Béziers. + +L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au pape pour lui faire le +récit de l’événement, pris d’une modestie singulière, n’évalue les morts +qu’à vingt mille à peine. + +Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq ans, qui était courageux +comme Roland et beau comme le héros d’un roman de chevalerie s’était +enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. Sa peau était couleur +de lait et il était étonnamment imberbe avec des yeux bleus pleins de +crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. Mais il avait un +crâne carré qui faisait penser aux tours qu’élevaient les Templiers. Il +était confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence extrême. Naguère à +Béziers, il avait cruellement vengé son père assassiné par des notables +de la ville. Non seulement il avait fait mourir ces notables mais, comme +il avait entendu dire que leurs femmes avaient joué un rôle dans cette +affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les meurtriers de leurs +maris, gens de basse condition. Ses sujets avaient vu là un beau trait +d’énergie. + +Ce fut en vain que la croisade battit les tours de pierre et les larges +murs de Carcassonne avec les solives des machines, les pluies de flèches +et le travail des sapes. La vaillance des assiégés repoussait les +attaques. Une sorte de légende s’attachait au courage de Trencavel. Les +barons du Nord sentirent que ce jeune homme plein de foi était comme le +cœur du Languedoc et qu’il fallait arracher ce cœur pour obtenir la +victoire. Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. Sous +la sauvegarde du Christ, si authentiquement représenté par les légats +romains, on lui demanda de venir sans armes dans le camp des Croisés +afin de s’entretenir des conditions d’une paix possible. Le confiant +héros, incapable de soupçonner une trahison sans exemple sortit de sa +ville malgré l’inquiétude de ses compagnons d’armes qui le suppliaient +de demeurer. A peine arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la +noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier. + +On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les +défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur +chef. Alors des gémissements éclatèrent; ils se propagèrent de tour en +tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte +funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait +sa vie. + +C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la +Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants +crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet +devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte +nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un +impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du +soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de +pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur +bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes +et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur +dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits, +frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les +intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les +carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides +sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un +miracle puis on connut la vérité. + +Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser +quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de +Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les +guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit. +C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves, +pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares +oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était +bien peu. + +Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par +élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre +l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne. + +Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de +Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé. +Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait +assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était +bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie. + +Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par +un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de +Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements +qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix, +partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des +hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques +des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par +le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées. +L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient +vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de +Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un +puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété. + +«Nous les exterminâmes avec une immense joie» dit, en parlant des +habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la +croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois «se +précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et +obstinés dans leur malice.» + +Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de +Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un +contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret +et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à +Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des +troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une +fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune +Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande +pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les +chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans +le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs! Ils +eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à +leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix +et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par +chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus. +C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les +sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de +prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez +comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de +pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos +derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de +lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de +Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart, +un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux +les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de +l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible. + +Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi +d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se +prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la +compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à +genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie +n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en +voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses +barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs +de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix +mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un +aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant +d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était +tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ +quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse +en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son +comte, ses capitouls et son peuple. + +Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de +ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses +remparts. «O Toulouse! O nid d’hérétiques! O tabernacle de voleurs!» +s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une +ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville +imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le +comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du +nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre +fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans +la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort, +inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats, +détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils +obéissaient à un mystérieux idéal de mort. + +Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une +immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et +espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble +assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des +armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la +matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit. + +Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé +les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une +pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en +éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas +le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du +Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son +visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du +bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les +qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race +méridionale si injustement écrasée au treizième siècle. + +Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par +son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et +le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre +chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans +fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans +un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme +le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères +où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des +chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les +lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été +le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury, +dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage +le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette +inscription: Martyr très glorieux de Jésus-Christ. + +Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le +lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux +Pyrénées. + + + + +LES DEUX ESCLARMONDE + + +Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté +d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la +symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et +moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la +résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut +lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la +chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme +et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la +montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués, +combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux +qu’elle aimait. + +Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la +pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait +de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de +Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour +apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité +de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant +il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans +l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre +la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de +l’envoyé Nicetas. + +Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un +long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme +d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna +Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du +mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour +qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument +obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que +sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la +mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente +années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de +donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées +contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des +abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint +la docte Esclarmonde. + +La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent +avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps +physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois +martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur +le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient +heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine +forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages, +une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil +et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi. + +Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait +fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en +fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre, +au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable +château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à +travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier +leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de +l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de +l’Inquisition. + +Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait +que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son +seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était +révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse; +les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec +leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le +tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie +cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner +dans toutes les villes. + +L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut +s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs +épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne +pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux +mêmes ils livrent à l’église leurs sujets. + +Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa +fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de +Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le +traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans +une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine. +Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser +l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner +aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et +l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en +place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de +prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons +d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes +rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine. + + [10] Napoléon Peyrat, _Histoire des Albigeois_. + +A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui +ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château +narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint +Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait +planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le +portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur +bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans +la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau +d’olivier. + +Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de +Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et +il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de +nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle +d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les +bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris. +Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été +emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les +dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies +comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les +biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune +ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes. +C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme +moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un +souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le +résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des +proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est +hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente +années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois +pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au +fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon +trente années auparavant. + +La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit +un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa +fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et +les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent +leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de +l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin +d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et +juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs +enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont +confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un +hérétique. + +Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus +d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis, +le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les +mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont +emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les +soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle +condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne +sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie. + +Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au +pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette +plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême +indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait +l’hérésie. + +Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond +de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des +hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu +allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se +tournaient vers lui. + + + + +MONTSÉGUR + + +Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le +château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix, +demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du +Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin, +dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure +doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec +la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au +catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que +la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes, +le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent +les neiges. + +Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il +s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se +cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les +hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des +tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des +héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est +le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de +Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que +son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à +Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des +Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est +le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une +inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la +religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de +l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se +dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à +l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs +aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le +brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe +mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car +l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son +véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours +devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour. + +Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même +au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un +état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des +cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que +les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres +hérétiques. + +Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée +légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de +rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait +incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse +divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et +s’élever dans l’échelle des sagesses divines. + +C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première, +Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir +ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées +ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui +coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la +porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et +les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa +et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès +d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup +de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa +conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère +l’héroïne des derniers Albigeois. + +Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le +suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant +de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite +principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares +et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes +royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle +va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans +les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux +nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les +bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser +les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure +ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle +est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des +sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de +son épée. + +Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de +granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses +réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les +sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses +défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la +malédiction du monde chrétien. + +Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures +féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs +hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des +étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des +corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale +percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes +s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la +religion des parfaits. + +Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du +sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous +les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des +machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque +jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les +chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure +deux années avec des combats quotidiens. + +Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le +comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les +Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète +lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur +pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route, +un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de +saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A +peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois, +c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe +d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener +quelques évêques Cathares. + +Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines. +Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale +peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées +qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des +parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le +midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se +flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers +Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils +murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas +venir au loin l’Ost de Toulouse? + +L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de +Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes +pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers +trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le +trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur +de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le +massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le +lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire +adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se +livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de +Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes +et ses soldats. + +Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste +plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres +de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme, +promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta. +Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les +flammes les trois cents parfaits de Montségur. + +La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si +droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui +regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe +enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la +dernière espérance du midi était éteinte. + +Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées, +il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et +dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion +l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de +Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer +parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de +l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la +tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main +au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune +tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire +repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue +au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre +vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y +mène, on peut donner joyeusement sa vie. + + + + +LA GROTTE D’ORNOLHAC + + +Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de +Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses +labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne, +au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans +les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les +druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient +arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour. + +Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes +sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie, +il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui +disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs +vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres +des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte, +lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les +arbres comme les singes. + +Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la +grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il +s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là +était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été +resplendissant dans le ciel. + +L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce +refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel +appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le +sénéchal de Toulouse. + +La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur +héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait, +Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au +sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à +pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi. + +La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent +par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et +plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on +ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus +humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une +mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les +entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège. +Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de +l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un +tombeau. + +Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car +ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand +nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la +nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la +mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour +faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts +prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes +qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre +son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte +aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les +stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les +unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est +enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de +poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la +béatitude d’aimer sans fin. + +La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de +la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le +trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû +se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois, +immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au +milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de +ténèbres. + + + + +LE DOCTRINE DE L’ESPRIT + + +Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre +laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de +sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la +tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits +jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée +Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de +menaces, des religieux du temps. + +Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître +du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un +monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le +trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant +reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les +ossements d’un gardien fidèle. + +Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du +XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu +sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de +Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et +animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs, +mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir +qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez +lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il. +Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun +de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction +n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance +rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la +force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité +dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le +comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un +château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à +présent le livre de Ramon Fort? + +Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont +affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et +l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des +manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du +Christ en engendra tant. Ils se sont trompés. + +L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était +logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la +destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme. +Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de +l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité +de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le +midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout +l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous +le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme. + +Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la +doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les +paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et +tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et +d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que +nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen +d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une +qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il +se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique +alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit, +la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder +et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui. + +Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez +les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple +voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du +temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les +chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice +céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour +en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après +les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les +faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies +organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles +se sont détachées. + +Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des +réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont +nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font +nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous +nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel +et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est +en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction +de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de +douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que +ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à +l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les +Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le +prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la +conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et +d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine +caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de +soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs +apparents. + +La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode +pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation, +rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une +méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha. + +Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient +simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant +selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde, +étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie +moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité +des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de +délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là +avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils +avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens, +aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des +femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du +signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait +d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume +spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les +parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu +de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret +avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite +était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui +se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait +traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à +l’ombre et s’identifier avec la lumière. + +Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites +magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une +puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour +les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette +vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux +qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient +pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais +perdue. + +On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une +crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient +couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la +circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont +étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite +très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire +traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union. + + [11] N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_. + +La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise +et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le +principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais +puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien +Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et +à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance +rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu +enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers +la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu +d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu +d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau +Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que +sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une +cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le +tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme +s’enferme volontairement. + +Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du +Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain +d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou +la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité +permanente et inaltérable.» + +Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré +leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe +siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le +suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les +persécutions, était sinon recommandé du moins permis. + +Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines, +comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi +sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence +complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une +mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent +souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant +dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers +laquelle ils s’élançaient. + +Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des +hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La +seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à +prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas +reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre +sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste +interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et +perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples +croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de +vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les +fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les +prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou +biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de +faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la +perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de +l’homme sur la terre. + +Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que +les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils +avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense, +car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait +volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait +sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la +pénitence dans une forme animale. + +Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des +biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne +reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans +l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement +essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet +d’exécration à cause du danger social qu’il représentait. + +Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les +routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres +armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et +son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était +permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se +généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute +pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité +royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et +l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les +autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord +avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de +travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses +maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de +converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires +intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait. + +La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la +vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement +des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par +toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même +plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce +temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant +que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin +de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le +secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes +du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus +humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée, +abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers +qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon +de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts. + +Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent +que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels +allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de +l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha, +comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de +Zoroastre. + +Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les +hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les +républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la +divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé +pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de +prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les +esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des +maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple +jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent +avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur +trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des +faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et +qu’avait ouverte on ne savait qui. + +La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire +religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de +labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus +riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient +pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation +plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La +libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que +celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la +libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua +avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la +haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le +feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner +chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils +appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre, +l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment +d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille. + +Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles +après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre, +l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La +guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort +d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française. + +Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans +l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec +son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais, +aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre. +D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne +songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son +existence. + + + + +L’AUBÉPINE DE FERROCAS + + +Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant +visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé +aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe, +au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans +ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui +répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques +années auparavant. + +Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire, +une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu +aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même +il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas +prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était +pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ +en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il +n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie +suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le +faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant, +résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de +Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour +le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien. +Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande +aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine +fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé +mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de +l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit +raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit +Napoléon Peyrat. + +Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur +et vit la croix de Ferrocas. + +Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait +porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour +laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au +dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi. +C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne +furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche. +Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix +au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis. + +Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du +midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et +les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur +leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de +long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur +eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient +refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des +montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un +quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église +que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les +pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées. + +Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes +traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur +poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité. +Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est +celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont +désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement +l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand +résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun +écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant +sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur +les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au +fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de +l’armée de Montfort. + +Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai +descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu +Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les +routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître +l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois +que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la +gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé +entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers +et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers. +J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de +Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la +distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas. + +Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa +sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop +compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin, +voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à +l’atteindre. + +Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli +dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande +parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes +clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits +occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs +aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les +érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun +cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du +silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte. + +C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici, +elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est +vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole +de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant +d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de +Ferrocas? + + + + +CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX + + + + +VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ + + +Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins +qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins +repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que +poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois, +comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des +germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure +chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue +jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme +pour attester la présence perdue d’une forêt morte. + +Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en +poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la +doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il +enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il +la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des +livres. + +Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été +connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le +dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il +n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une +histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de +preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le +désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps +des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les +documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, +ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de +subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux +noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous +ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende. +Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie +aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles, +ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté +sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la +légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le +Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère +plus de fondement historique. + + [12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à + tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du + XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe. + +Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire +dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des +familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires +avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais +maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions +lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus +impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce +qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les +remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait +encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits +noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre, +un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la +graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte. + +Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des +montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le +frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se +dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur +farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de +superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre +leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes +pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une +divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle +avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue +était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la +cour du château juste à côté de la porte de la chapelle. + +On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée +par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire +IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un +laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la +faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon +chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet +œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui +suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du +château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre +qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de +l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour. +Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de +Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs +fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin +et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine +mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la +réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise +à mort au moment de l’assaut final. + +Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers +l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la +chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont +l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle +des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et +c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia +dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie. + +Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui +devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et +instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres +moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer +à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette +vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient +lointain. + +Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait +alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]» +appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au +Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre +d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données +précises. + + [13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle. + C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on + connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix. + +Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage +avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa +route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea +vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient +qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait +appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait, +l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian +Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les +Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation. + +Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans +le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la +vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres +chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin +musulman. + +Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et +tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des +mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour, +l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques +faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la +pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands +tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en +Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon +sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs +avant-gardes. + +Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents +mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles +découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des +égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies +d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il +s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur +Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin. +Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y +retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois. +Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence +intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande +civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de +sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race. + +Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus +grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but +que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était +alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se +dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar, +qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors +et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui +ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta +quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et +gagna Fez. + +Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines +d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école +d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les +persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la +divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces +cachées de la nature. + +Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez +et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le +nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en +rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société +secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences +et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des +néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après +les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus +tard entièrement anéantie par l’Inquisition. + +La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par +Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il +apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il +comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris. +Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la +demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de +certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut +une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne +lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil. + +Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est +nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se +rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop +précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à +l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la +fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut, +il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles +pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière +infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les +tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux +hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en +soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que +leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases +d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un +serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait +prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son +existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues +chuchotements. + +La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a +souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une +minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur +faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes +en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une +idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière +qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian +Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes +les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le +problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour +dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même +inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour +l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept +moines fidèles? + +Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât +de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la +mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne. + +De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes +sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait +les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes +extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient +que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série +d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les +Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient +à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la +philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la +persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que +celle que ces sectes employaient à se propager. + +Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des +bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir +aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en +Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses +premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le +nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la +confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle +réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par +la suite. + +Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la +«Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire +d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc. + +Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète +et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il +écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et +qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales. +Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes +d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se +développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le +grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été +atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins +matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de +l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi. + +Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en +allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on +n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama, +regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer +l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il +à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des +Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays +Narbonnais. + +On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la +dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle. +On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira +Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à +Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert. +Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des +écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses +disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui +la conseillaient. + +Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le +mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant +épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son +temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à +Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla +jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont +l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda +deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette +secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle +rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament. +Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen +pratique de réalisation divine. + +On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour +Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était +une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur +mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la +profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce +pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans +une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le +commun des hommes ne pût même être soupçonné? + +Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de +Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit +de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux +qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux +proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil +artificiel, le corps du maître encore intact. + +Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus +grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins +d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme +de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une +odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave +que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance +de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié, +d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme +flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur +corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage +pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette +perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas +à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse +des transformations. + + + + +VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX + + +C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie +rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la +Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de +la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre +de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par +la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers. +Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être +secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en +faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas +luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les +alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en +contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux +Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il +n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard. + +On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été +Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un +nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la +franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements +chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté +vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant +Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament +comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église +et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les +courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un +fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui +communique une sève gâtée et le fait mourir. + +Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association +n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de +chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en +faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient +Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas +affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce +libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès +de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne +aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance +des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la +discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent +fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais +on ne sut pas qui l’avait apporté. + +Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser +toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition +rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement; sa +philosophie était néo-platonicienne; il ne portait que des vêtements +très modestes et il glorifiait la pauvreté; nommé professeur de +chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les +étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait +aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux +recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre +philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades; son +incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui +attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût +des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les +vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour +Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait +pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé +parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles. + +En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de +la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes. +Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez +que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier +fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix +catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent +qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements, +presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela +corresponde à une réalité initiatique quelconque. + +Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse +renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de +poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe +siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils +jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement +assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les +solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu +est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant +un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les +conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est +effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit +nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur +tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels +moyens tentent-ils de l’accomplir? + +Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un +sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un +livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que +l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de +nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le +demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de +mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas +capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent. + + + + +LA ROSE ET LA CROIX + + +Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix +parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort +doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les +plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la +terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la +sagesse divine: la connaissance et l’amour. + +La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières +civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement +vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par +le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la +nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme +en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui +s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la +doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour +se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au +point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses +sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de +posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par +l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes. + +Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit +s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de +l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément +enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il +voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie. +Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le +bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui, +par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a +mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le +réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré. + +Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples. +La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement +restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont +on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une +vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides +que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans +notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable +chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la +richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus +grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend +que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant +il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de +la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures +avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard. + +Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix +devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant +que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté +pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité, +fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés +intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme +le signe du génie. + +La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de +tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore, +ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne +l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être +qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences +qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas +prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et +l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils +sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que +l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude +du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de +merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un +être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement +ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut +parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa +satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai +même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet. +Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence +l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du +baiser. + +Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme +pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver. + +Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence +agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait +pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il +comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres. +Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible +d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et +conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les +deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus +qu’un. + +Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour +encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa +mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en +se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point +d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles +se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est +mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de +vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix +ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de +portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une +fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe +le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il +vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas +résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à +l’homme, s’il est sincère avec lui-même. + +Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble +des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être +humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin +de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois +que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que +l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance +de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et +supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles. + +C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes +d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux +sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance +et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très +humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui, +ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a +laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au +milieu de la croix. + + + + +LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS + + + + +LES INITIÉS DE L’ACTION + + +Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre +de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et +l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier +Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins. + +La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage, +la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait +procurer la puissance de la force, la domination matérielle. + +Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée. +Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et +cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et +à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance +qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école +merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener +le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été +obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi +Chosroès. + +Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de +l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret +de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la +pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au +dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de +découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime +tradition. + +Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée +la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts +devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le +chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du +monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient +comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes +vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre +sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais +les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre +sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les +prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une +Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était +possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et +XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère +gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une +minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du +but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le +rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière +les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres +et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté +l’univers vers la perfection. + +Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui +peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en +étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement +des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois +musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne +devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur +ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier +ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un +aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient, +n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour +les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était +le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V +n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés. +L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier +suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du +Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé +lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que +c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé +d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il +avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus +tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait +besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira, +ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait +failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus +parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur +le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré +l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais +furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent +condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie +cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante. + +Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants. +La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer +au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la +foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en +l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut +que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent +de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être +invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait +dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient +devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter +montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre +et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La +richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent. +Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve +d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le +pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents +et justes. + + + + +HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS + + +Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le +cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens. + +C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de +Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages +l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville, +si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois +jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer. +A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois +premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que +le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme +désintéressé. + +Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque +avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en +pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se +croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines +hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de +Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de +Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux +bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères. + + [14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent. + +L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et +le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante +rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de +Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une +embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut +délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de +l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir. +Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de +suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une +ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers +auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de +son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de +Salomon. + +Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des +combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration +par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les +préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de +saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique +ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une +méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois +philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une +hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon +l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y +avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à +leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient +entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué, +qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah, +celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir +ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine, +une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin. + +C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah, +fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat +d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de +sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de +sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de +livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués +gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de +l’Orient. + +Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps +à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette +«maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils +s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet +Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur +château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France. + +La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de +la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie +et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues +causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem. + +Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe +mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète +astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier +ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des +Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé +le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait +à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des +philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la +hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la +foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on +pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré +enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le +monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel +est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques +dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un +degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan +Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa +propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses +disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la +bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés +qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad. +Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître +que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude +absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé +par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se +contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière +du soleil. + +Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier +personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les +souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un +de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la +réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et +les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient +au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent +l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves +pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à +l’heure des caresses. + +Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie, +Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs. +Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et +l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les +plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le +haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance +en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il +envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la +certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo, +dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses +disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les +jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une +béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au +paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à +celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les +membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins, +mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du +Haschicha[16]. + + [15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la + forteresse du bonheur. + + [16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire + les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie + légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres + fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son + intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit + que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de + equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan + Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par + Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs, + beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont + employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de + haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la + sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase. + +Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient +d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan +Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux +rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à +voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes, +ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement +acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que +gardaient de petites troupes disciplinées. + +Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on +disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes. +Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait +à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur +fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le +pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la +chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été +le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre +religieux, une vertu que donne la foi. + +Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils +reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des +Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait +qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome +n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient +altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares. +D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était +monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis +Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le +dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il +trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et +son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté. + +Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre +de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se +rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que +son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon, +symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie +des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation +par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La +puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple. + +Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa +tous les rêves des fondateurs. + +En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par +saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et +guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés +secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en +trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils +obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé +de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition +primitive. + +Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté +gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois. +Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un +rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis +chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie +avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque +chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et +communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient +flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux. + +Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens +immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en +Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force +chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières. + +Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le +but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté +obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils +progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et +l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur +organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des +forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et +ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs +rivaux. + +Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues, +unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II +pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre +les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de +Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le +cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement +cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans. +Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des +Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur, +c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable +conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre. + +Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités +avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la +chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers +Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent +partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans +l’accroissement de leur force. + +Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils +n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux +chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils +la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs +yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer +indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni +l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni +les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un +exemple significatif. + +Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près +de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe, +brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne +peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18]. + + [17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent + mille volumes. + + [18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels + d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques + des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de + l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait + avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce + qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre + sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais + Christ d’un ennemi se fait un champion». + +Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la +défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de +Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et +comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs +nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le +moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un +guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut +pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre +de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont +les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de +résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple +sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la +liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière +leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques +centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à +ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour +était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes. +Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la +vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et +les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir +le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait +et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa +les épaules et répondit: + +--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire +en d’aussi tristes conjonctures[19]? + + [19] Père Mansuet, _Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du + Temple_. + +Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine +des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la +faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le +viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient +entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent +sauvés. + +Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de +Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes +déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment +de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus. + +Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les +orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe, +s’écroulèrent en même temps. + + + + +LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET + + +C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les +monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même +besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du +Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de +cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait +demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait +un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait +fait surseoir à l’exécution. + +Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris. +Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret, +ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla. + +Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier +apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être +exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son +compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête +homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus +grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient +aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers +reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment +de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par +plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une +action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite +magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une +étrange idole barbue appelée Baphomet. + +On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape +de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de +Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou +contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous +les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de +l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement +du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se +chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité +pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut +faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui +s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune +autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se +dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger +par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune +de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de +vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule +excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que +commirent ensemble le pape et le roi de France. + +Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être +venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de +l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces +guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des +forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus +de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des +sommes énormes allaient se trouver disponibles. + +Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On +venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son +trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé +des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à +la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume +méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna +une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de +sa nièce Marie, et le titre de César. + +Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il +était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes +dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire +supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie +en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de +Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito, +presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec +une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela +peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était +désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses +combattants. + +Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay +et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs. +D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu +pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la +première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver +la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre +populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis +longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui +avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple. + +Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on, +notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait +avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du +Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs +maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre +les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le +Saint-Sépulcre[20].» + + [20] Michelet, _Histoire de France_. + +On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et +plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte +des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres +rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans +l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend +pas. + +Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les +chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à +l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent +emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent +quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni +les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite +des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru +quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait +fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais. + +Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher +par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de +fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé +diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup +d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de +réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux +ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié +devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de +l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux +que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers, +le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu. + + [21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par + la grandeur de l’impiété. + +Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait +paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans +qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement +simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du +pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il +avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement +calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été +oubliée! + +En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur +initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou +qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale, +ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même +temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une +autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur. + +L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier +vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en +esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel +prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance +rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme +rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque +membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique. +Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut +mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait +combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se +souvenir de son initiation comme d’un acte vivant. + +Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église +catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et +qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs +précepteurs qui souvent étaient laïques. + +L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle +d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été +très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que +de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans +le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles +suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier +sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il +avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été +en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait +jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour +qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles +actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de +nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition +que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son +manteau de cendres. + + [22] Frédéric Nicolaï. _Essai sur les accusations intentées aux + Templiers et sur le secret de cet ordre_. + +Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans +l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la +sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation +souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation +n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme +un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La +sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens. +Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de +châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les +femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui +résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était +lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle +un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant +les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut +peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de +l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir +charnel. + +Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux +qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques +en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens +par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui +sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une +trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe +qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de +tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions +et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces +rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun, +ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment +de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot. + +Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses +adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel. +Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence +totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes. +La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un +plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de +l’Ordre furent altérés. + +Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et +qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la +pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de +plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de +scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du +Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte +découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un +chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il +avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut, +avait aussitôt abusé de lui[23].» + + [23] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers_, 1779. + +A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre +de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se +coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres +baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le +supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...» + +La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait +Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il +y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre, +avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le +chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques +instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait +la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités +contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le +Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une +divinité orientale. + + [24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit» + (Hammer). + +En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à +résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en +lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et +comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par +l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours +représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une +couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles +ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au +milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée +supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que +l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter +sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle +représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal. + + + + +LA CHUTE DE L’ORDRE + + +Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers +et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand +nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand +maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être +falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les +reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés +des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé». + +Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais +il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la +dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle +Brunissande, comtesse de Foix. + +Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la +justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers. +Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une +commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris +et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier +paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un +veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.» +Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent +avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir +traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense +de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues. +La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot. +Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va +innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare +qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre +et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que +c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et +l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple. + +Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les +chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même +déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement. +Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et +l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être +l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés? +Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence +humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est +l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable. + +Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier +l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à +entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient +vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara +suspect d’hérésie et l’abolit. + +Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales. +Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que +présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la +férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient +rétracté leurs premiers aveux. + +«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt +bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons +ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre +chevaliers y furent précipités[25].» + + [25] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers._ + +Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été +condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant +l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils +déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à +mourir pour soutenir cette vérité». + +Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île +de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux +bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien +«étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une +foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée +pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme +Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il +s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal +de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe, +également injuste, dans l’an». + +Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le +roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire +ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le +conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa +mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé +l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année. + +On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie +qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois +pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept +années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure +qui ne peut s’exercer que pour la vengeance. + + * * * * * + +Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de +Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque +13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix +retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ +est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et +répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!». + +La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue +symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que +dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que +même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise. + +Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais +secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son +successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui +succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession +de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et +influents n’a jamais été interrompue[26]». + + [26] Le Couteulx de Canteleu, _Les sectes et les sociétés secrètes_. + +De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et +possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques +Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des +terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons +Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent +en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la +franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais +l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un +sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le +dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation +Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la +Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre +la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI. + +Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine, +un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis +la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses +mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule +s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la +liberté[27]. + + [27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de + Guaita. + +Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre +but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus, +depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe +siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais +d’une manière imparfaite. + +Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de +tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le +grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il +envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul +Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour +l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers +étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur +des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient +des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à +franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après +la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces +somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de +sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un +initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de +l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des +couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité +facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes +et autres groupements où s’exprime la vanité humaine. + +Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction +du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite. +Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et +d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit +appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les +doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta +de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de +nouveaux uniformes. + +L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque +l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable +église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de +l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi +que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de +Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau +blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le +tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir +été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs. + +Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand +dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie. +L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du +catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour +les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire +l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses +débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les +cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent +à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident. + +Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une +manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des +religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur +avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à +l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du +tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe +aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été +transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus +vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer +qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force. + +C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient, +à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par +l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem +étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la +vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine +lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de +l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par +le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités, +pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des +lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une +main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations. + +Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou +fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour +collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de +peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des +escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle +ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment +l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et +par Clément V. + +Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour +le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers, +acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de +vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse +divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac +Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors +qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils +gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs +chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent +expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur +courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même +que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un +Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas +entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour +accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du +mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme +toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait +désintéressement. + + + + +NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE + + + + +LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF + + +La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme. +Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une +secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une +philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand +avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et +produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un +rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au +XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de +celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures +hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il +opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et +plus merveilleuse. + +Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les +hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie +parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa +mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui +avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale +se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux +où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que +Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était +vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient +incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans +les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa +pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire. + +La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la +Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages +originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie, +contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée +solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à +grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand +elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire +indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais +partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau +solide de la vérité. + +Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses +historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît +d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe +siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique +adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie. + +C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que +deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit. +Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir +le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les +enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et +apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une +croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps +de valet de chambre. + +Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure +et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien. + +Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il +est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle +fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle +en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de +l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le +révéler en confidence à tout le monde. + +L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait +apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles +qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait. + +Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art +hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en +honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays +chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie +comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit +élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret +essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la +sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal +était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet +idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la +pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de +symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus +qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un +petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages! + +Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore +beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont +ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et +ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur +intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la +visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas. + +Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux +placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la +puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le +livre vînt à son heure. + +Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée +d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une +tendance au mysticisme. + +Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange, +lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains +immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester +dans la mémoire de celui qui les entendit. + +--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni +toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait +voir. + +Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout +disparut dans la lumière d’or des songes. + +Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement. + +Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu +en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute +fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à +celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré +vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il +reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins +sans marchander. + +Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu +divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur +laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les +uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les +feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel +était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de +tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec +une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et +formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur +lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première +page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif, +prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes +malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux, +s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété +sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère +redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus +impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité +sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature, +quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme. + +Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait +entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret +de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir +de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la +formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il +n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas +révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les +intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si +clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture +aux pourceaux. + +Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans +l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute, +y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le +Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné +dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se +représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable +de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de +sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de +pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle +comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant +dans son manuscrit. + +Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en +rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits +de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa +bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient +habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre +d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il +quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa +boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait +à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou +l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait +aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des +occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions +et belles lettres. + +Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il +est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de +méditation suffisent pour trouver la clef de la vie! + + + + +LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL + + +Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé +en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière +qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors, +les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui +permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de +grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort +volontaire et de la destinée malléable. + +Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le +livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son +texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment +chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces +Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade +qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait +des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se +formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes +chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures, +allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et +revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des +maîtres arabes. + +Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque +kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages +étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient +possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à +Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un +moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son +voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses +projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit +le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les +chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie. + +Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux +manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter +avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans +son modeste bagage. + +Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en +eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir. +Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à +Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en +relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard +des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur +pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui +l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un +homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un +voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de +son foyer qui le rappelle. + +Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville +de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à +la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses +affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques +mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif +savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations +avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les +livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire +connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter +une dernière expérience avant de quitter l’Espagne. + +J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne +s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les +portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se +débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français +qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence +de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence +d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier, +tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui +jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham +le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que +Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui. +Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand +maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous +les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié +supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent +demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles, +mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de +main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir. +Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est +très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il +renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière +se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu +du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée. +Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la +vérité! + +Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que +le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner +Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera. +Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a +longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes +désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les +routes d’Espagne. + +La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se +rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus +chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu! +songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne +franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du +secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient +esprit! + +Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière +avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la +mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de +Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne +fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel +le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire +des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré +un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait +être en repos dans le royaume des âmes sans corps. + +Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie, +ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout +était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le +trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux +illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il +continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et +avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui +avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre +d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout +le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et +à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la +transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il +devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham, +il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or +vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de +l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait +fait jaillir la substance de l’esprit éternel. + + + + +LA PIERRE PHILOSOPHALE + + +C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il +acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de +cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des +satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec +Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui +a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses +semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils +fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever +le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement +des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à +l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont +continué jusqu’en 1789[28].» + + [28] Louis Figuier. + +En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe +quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son +esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des +satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que +l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur +la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui +est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie +à ce que les chrétiens appellent faire leur salut. + +Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la +petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des +manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue +Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour +lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche +de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir. +S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce +n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts +qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions +et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour +se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure +minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret +qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer +l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le +secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection +de cette âme. + +Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu +céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun +sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont +utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on +pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la +mort. + +Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois +fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea +jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les +maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet +de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte. + +Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et +dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine +qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les +vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles +sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart +des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de +bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien +portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur. +Lui seul peut contribuer à élever l’homme. + +La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il +parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les +pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon +marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi +Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une +enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de +Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable. + +Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un +sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se +promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort +lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des +missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne +guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible +affection. + +Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de +quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à +écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses +affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef +de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la +pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur +cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté +au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son +existence[29]. + + [29] La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny. + +Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée +et aussi parfaite que sa vie. + +Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs +plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel. + +Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et +méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un +étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son +visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il +demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans +quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur +une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps +de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir, +rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle, +appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade, +mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel. + +Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de +s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour +secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir +qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre. + + + + +HISTOIRE DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF + + +Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être +Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant +sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze +fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain. + +A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et +d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit +dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre +poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des +lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de +cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques +qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux +qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il +n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la +pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la +science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions +pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les +murs. «Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom +et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de +Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un +ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une +somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta. +L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les +fondations; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque +raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il +disparut oubliant de payer les ouvriers[30].» + + [30] Albert Poisson, _Nicolas Flamel_. + +Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert +dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui +devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes +maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de +leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre +murs. + +Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif? Nicolas Flamel avait +légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui +s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument +rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son +oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante +chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant +ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux +siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve +la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois, +qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de +projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit +pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de +cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette +expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu. +Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la +poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et +le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On +trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le +faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit. + +Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre +de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu +à Flamel et les fit fouiller de fond en comble. + +On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de +l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent +pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent +son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à +courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais +contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant. + +Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il +fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend +fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à +interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre. +Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et +un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme +Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de +la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou +d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à +rien. + +A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de +son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être +copié car l’auteur du «Trésor des recherches et antiquités gauloises» +fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies +qui appartenait au seigneur de Cabrières. + + [31] Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle et + qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, sans + s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est autre que + l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah. + +Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même +repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale, +peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui +aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour +l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer. + +Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle +un renouveau de mystère. + +Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas, +qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en +inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts +scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant +devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas +réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il +fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les +trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux +apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se +résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son «Voyage dans la Turquie» +et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de +reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif. + +Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui +portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues +connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont +on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia +assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe +était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie +particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but +que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se +retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui +était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine +devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui +connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille +années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même +temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de +l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour +eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages. +Nicolas Flamel avait été un de ceux-là. + +Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au +courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui +narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en +possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance +jusqu’alors. + +«Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent +également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en +avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue +les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les +voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à +Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au +grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna +beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin, +pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe, +le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite, +tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut +brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et +vous savez qu’ils furent chassés du royaume.» + +Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel +par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en +débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante +qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que +Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la +pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique +qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les +funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait +réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche +vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore. + +Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y +avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui +pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans +l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que +ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie. +Car cette croyance a existé dans tous les temps. + +Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes? S’il en fut un, peut-on penser +raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort +apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été +faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la +prolonger? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende +rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit +visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte? +Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré. + +Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours +fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre, +dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui +que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y +soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme, +quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse +qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté. + + + + +LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES + + +Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession +du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus +grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré. +Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse +laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement, +la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer +la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent +trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se +servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche +à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur +propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable. + +Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot, +voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un +petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui +encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et +qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à +donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place +de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir +d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de +descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité, +un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux +de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux +papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit. + +Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des +soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui +était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque, +ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et +l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une +poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles +de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à +l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de +jouer avec la boule. + +Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une +guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de +science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme +instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et +de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il +fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y +trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de +projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première +expérience, devant Talbot ébloui. + +Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous +l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une +ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans +l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique, +l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un +pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la +transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise +et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à +voyager. + +Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en +Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque +catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie +qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un +adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense +mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien +II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de +transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il +voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection, +mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour +que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais +Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la +poudre de l’évêque touchait à sa fin. + +Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester +obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine +Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui +muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne +vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux +Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il +mourut dans sa prison. + +J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre +philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que +son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des +moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité +ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs +semblables. + +Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or. +Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait +de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la +transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus +haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré +n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les +métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une +température très élevée, une transformation de molécules, de même les +éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de +vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième +sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme +de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont +semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La +nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière +terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le +corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente +vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre +des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi +unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses +manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de +cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre +qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver +son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes +seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur +exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de +la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des +intelligences. + +Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges +Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille +livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre +énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient +d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui +avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une +quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui +était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La +source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui +n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il +laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même +pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680 +Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin +Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre +philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère +pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un +inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre +de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que +lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter +toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van +Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire, +l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié +du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse +quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle +d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de +l’alchimie[32]. + + [32] Louis Figuier. _L’alchimie et les alchimistes_. + +Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours +nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage +mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot +sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est +peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant +plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des +maîtres officiels. + +Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les +alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence +barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart +du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui +tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en +échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur +prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement +leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute +religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies. + +Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le +Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et +d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage. +Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et +jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui +l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre +philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut +chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des +aiguilles jusqu’à la mort. + +Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie +en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié +l’alchimie. + +Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il +y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a +beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute +façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie +furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires +connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant +d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de +rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette +infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des +alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les +savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que +possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on +pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or. + +D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas +seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de +fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un +maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité +supérieure. + +Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit, +comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie. + +--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument. + +Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du +pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers, +«de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et +inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui +détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création +égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une +faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne +confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la +science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils +omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût +comprendre celui qui savait déjà. + +De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit +appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée +de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais +Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous +les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux +qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment +mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la +gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les +persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille. +Personne ne sait où et quand ils sont morts. + +Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement +humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur +vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la +tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider +leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne +consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être +physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut +s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur +tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils +venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs +voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école +et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la +limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à +une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille +fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des +bibliothèques, de la possession de la science humaine. + +Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont +tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef +maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils +avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de +lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même +que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance, +on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en +avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de +défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre +l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La +nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux +cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres. + +Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte +obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des +passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir +vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en +s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré +ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de +lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne +succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait +les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement, +sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il +faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en +possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux +d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en +arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et +pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre +de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique +serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant. + + + + +SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL + + + + +SON ORIGINE + + +Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les +mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont +toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès +la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles, +truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques +et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et +la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la +tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le +sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à +la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands +généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du +génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être +étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la +sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec +l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus +basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent +être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand +sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou +lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des +médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité. + +C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point +extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer +ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une +cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il +attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait, +et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il +avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages +pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est +retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière. + +Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui +ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même +apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît +pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et +il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui +permit de vivre au delà des limites humaines connues. + +Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont +revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies +femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en +ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause +des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui +vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied +d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la +couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes +dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de +Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de +laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et +il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une +femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui. + +Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission +dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés +secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est +peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord +nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa +souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception +erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc +de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un +plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa +famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances +exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes +pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur +la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au +comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir +devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un +de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour? + +Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a +peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité +la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens +n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort +ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui +vous est dévolu. + + * * * * * + +«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte +de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut +sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain +a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est +vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est +vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays +où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa +naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une +amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement +dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de +Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa +conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses +connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les +égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires +qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre +naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut +pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi +posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui +et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que +Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en +1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien +révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours +refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son +mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était +un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était +éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme +qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de +l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une +puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler. +On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et +cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes. +Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de +maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils +n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe. + +L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la +veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle +aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que +Victor Hugo prit pour héroïne de _Ruy-Blas_ sans tenir aucun compte de +sa véritable personnalité. + +Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils +d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour +ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif +alsacien appelé Wolff. + +Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de +toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme +Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de +Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de +Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par +l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On +fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la +famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de +Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait +passé quelques années de son enfance et où son père avait des +propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres +méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à +évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la +considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut +gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour +raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances +possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne +font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère +comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce +milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive +et de révélation merveilleuse. + + + + +ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT + + +Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très +robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un +sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une +conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon +dont il l’a rencontré pour la première fois. + +«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se +plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en +disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il +n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout +comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.» + +A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce +personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit: +Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le +margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce +qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre +dans sa poche. + +«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même +succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont +affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses +de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière +limite possible de cet art. + +Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de +vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux. +«Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il +me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de +perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la +première classe». + +Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un +sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite +par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en +vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de +Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie +est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la +distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions +et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour +celui qui a peu de sagesse en partage. + +Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient +dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut +assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait +seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de +fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au +moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec +plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses +jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il +disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait +en sa possession d’une surprenante dimension. + +Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui +coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du +Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa +présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches +et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme +du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses, +lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite +évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur. + +Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de +Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et +Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne +encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en +1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à +affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et +cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à +néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie +de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir +en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à +Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir +qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération, +l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne +s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de +Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans +auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir, +répond en riant: + +--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que +cette dame que je respecte, radote. + +On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à +Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit +ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un +grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien! +reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla +d’autre chose.» + +Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde +alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante +ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse +d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura +encore le même air quand elle le reverra douze ans après. + +Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de +son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer. +Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait +doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son +auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles +Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il +parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les +plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs, +jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une +vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait +réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour, +croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée +puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je +ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]». + + [33] Gleichen. + +La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté +au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les +hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende +vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les +salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à +Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les +entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel +il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais +romanesque et inconsidéré. + +Un journal anglais, le _London Chronicle_, raconta sérieusement, vers +1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une +dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son +célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir. +Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon +contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand +la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille, +presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de +plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des +vagissements. + +«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit +Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand +celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu +Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers +s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux +plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était +une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il +préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine. + +Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires +dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur +physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que +celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la +flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment +quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus +des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est +susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins +double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il +n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu +d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique +médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait +conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans +rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un +chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa +dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être +jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure +d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente +permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure +normale du corps. + +Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité +d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il +supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à +notre insu par le souffle et le mouvement du cœur. + +Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables. +Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en +Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal +fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la +France. + +Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il +fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira +l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc +de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié +qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être +enfermé à la Bastille. + +Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la +politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il +pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut +envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui +s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit +de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des +négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de +Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de +réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le +gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de +sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer +sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain +avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de +s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova +donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel +voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se +trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs, +de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes +celles qui forment la trame habituelle de sa vie. + +Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à +Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence. +On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre +lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce +qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas +arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où +il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762. +Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit +de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre +révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt +mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont +on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un +uniforme de général russe et s’appelle Soltikof. + +C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il +revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar +a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34]. + + [34] Récit reproduit dans le _Lotus Bleu_ de 1899, par Mme Cooper + Oakley. + +C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la +reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son +souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui +avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un +rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui +demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris. + +--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse. + +Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il +annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après. +«La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti +encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute +absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la +monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille +royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra +l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur +être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront +plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce +sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de +sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la +magistrature. + +--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec +impatience. + +--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera +le couteau de l’exécuteur.» + +On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait +différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de +l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument +actif du mouvement révolutionnaire. + +Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme +de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire +des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son +ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le +range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice +mais par incapacité.» + +Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec +quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant +de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci +pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une +vision aussi sombre de l’avenir. + +Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse +d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre. + +«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos +policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les +années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte +Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans. + +A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le +bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri. +Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux. + +--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne +pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie +le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à +donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après +trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand +l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les +verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire. + +M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint +vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver +furent inutiles. + +Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les +jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de +Saint-Germain. + +Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les +catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le +bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de +mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse +Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date +officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de +Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore +qu’il ne l’a été. + +Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de +l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli, +mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des +femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort. +Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il +avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la +franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son +côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son +attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail +sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation +si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut +le complice d’une mort simulée. + +Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait +avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle. + +Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les +maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention +qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il +fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse +d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789 +après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets. + +Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de +la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se +passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort +que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres +où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.» + +Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont +se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la +reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs, +cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde +nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme +de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un +déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le +dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette +de l’État dépassera plusieurs milliards.» + +«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et +toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux +approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc +d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M. +le duc de Berry.» + +Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821 +au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons +assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à +Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins +probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans +une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait +parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la +princesse de Lamballe, avant d’être massacrée. + +Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à +la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue +dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre +imagination se refuse à l’accepter. + + + + +LES SOCIÉTÉS SECRÈTES + + +Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont +pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas +posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière +lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les +livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est +modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa +seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus +vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague. +Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et +selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de +ses bijoux. + +Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui +a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier. +Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé +d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel +et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et +dormir. + +Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes +bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient +négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été. + +A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères +Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait +l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur +le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer +sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois +dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces +hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants +opposés et une destinée différente. + +La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et +où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir +l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble +que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire +tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées +mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait +prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra +l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs +promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il +comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le +dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions +de la haine. + +De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se +manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé +n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges +de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une +d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de +la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait +fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des +Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand +maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes. +Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux +et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de +Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.» + +Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les +dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils +pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être +dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en +eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché; +on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes +et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend +immortel. + +C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à +un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une +fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste +rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes +bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un +sage. Il ne devait pas se réaliser. + +Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il +fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis +réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des +Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que +Saint-Germain exposa sa philosophie. + +C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de +Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On +y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans +successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que +l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit +tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en +communication avec le monde des intelligences supérieures. + +Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux +grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges +maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient +abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur +philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense, +peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde +dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé. + +Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les +injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets +allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal, +solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être +interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents, +quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être +éteinte, à peine allumée. + + + + +LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL + + +Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie +mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses +bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif +parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail +avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier +considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture +de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la +préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée. + +Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut +que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère. + +Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on +signale encore son existence? + +Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris», +parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe +et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte +de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne +fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son +argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour +tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays +d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et, +chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les +éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un +sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être +entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].» + + [35] Cité par Lang dans _Les mystères de l’histoire_. + +Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante +ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est +le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme +Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne, +il disparaît sans laisser de traces. + +Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage +dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans +les sources de la Jumna? + +C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain +s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de +ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il +disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des +premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut +considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme +un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya. + +On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du +Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de +la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers +leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des +messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le +Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres +messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour +l’un deux. + +C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet +élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science +secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide +a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui +après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains +pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre +meilleur, plus sage et plus heureux.» + +Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils +étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en +Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait +à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui +collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de +le rencontrer. + +Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers +1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter +quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie +roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des +données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas. + +A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la +hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des +hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes. +Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection +pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi. +On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin +et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable +qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion +et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler +l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un +groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître +vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à +enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico +Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la +gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps +physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si +belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance +serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de +son esprit. + + [36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut + l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit + M. Lazemby dans _l’Œuvre des maîtres_, traduction Jacquemot. Or + Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de + Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une + certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres. + +La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et +Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce +qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de +clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre +initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes, +dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit +ainsi le comte de Saint-Germain. + + [37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de + certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich. + +«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence +toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et +d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint +olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par +une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un +uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un +magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure +militaire.» + +Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a +écrit dans _The Theosophist_ de janvier 1912: + +«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue +Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je +trouverais». + +Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte +comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du +conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von +Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et +mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus +historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait +logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut +être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui +du comte de Saint-Germain ont été reproduits par _The Theosophist_ puis +par le _Lotus bleu_. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A. +Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée +ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue +représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant +examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé +aucun rapport de ressemblance. + +Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion +involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de +la foi profonde. + +Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que +Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je +disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya» +et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe +siècle. + + [38] Franz Grœffer, _Souvenirs de Vienne_. + +«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le +Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y +arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il +parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes +les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il +produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années +seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi +les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls +Shaberons[39].» + + [39] Blavatsky, _Isis dévoilée_. + +Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain? + +Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut +rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre +encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et +son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a +conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe +d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus +vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le +soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui +qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue. +Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte +merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en +est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce +qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité +pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde +astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y +aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des +voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer +sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les +autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne +sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant +une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a +rêvé de l’être. + + + + +CAGLIOSTRO LE CHARLATAN + + +Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra +plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des +forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne +devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus +extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art +des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des +jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en +or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les +remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses +frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance +les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes +privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple +et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit +largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec +les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les +événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre +homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le +divin Cagliostro. + + [40] Marc Haven, _Le Maître inconnu_. + +Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi, +plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est +mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est +enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il +n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par +l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire, +cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de +«Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de +calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et +demi. + +Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible? + +C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant +d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais +elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous? +dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne +sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est +démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je +suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il +s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le +fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la +maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt +en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires +d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que +l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro. +Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal +et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela +d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le +front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux +enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent +apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des +séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents +dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie +égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit +et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente +auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de +recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui +après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre». +Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à +base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la +distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il +parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement +dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il +prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe +devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est +interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé. + + [41] Antonio Benedetti, _Mémoires_. + + [42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette. + +La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il +s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et +Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire +complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777 +il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu +en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est +médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire +crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique +et morale de l’homme. + +Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses +connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux +qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même +pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente +pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se +donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde, +élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien +solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître +Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était +Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain +qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour +de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le +compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses +actions. + +Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution. + +Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de +l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne +peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a +souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de +l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de +Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu +chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé +les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont +neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des +Jacobins. + +Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant +d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant +l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres +initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et +de brûler au cours des siècles. + +S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques +mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa +femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de +l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto, +le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu +comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans +le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de +prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie. + +Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au +divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme. +Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été +condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur +le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné +qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en +celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et +la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce». + + [43] Borowski, _Cagliostro_. + +Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge +à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines, +pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut +descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses +impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui +ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de +son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les +Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797. + +Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé +d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les +initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de +leur torture et de leur injustice. + + + + +MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES + + + + +LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER + + +Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans +la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour +acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui +dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole. +Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois +tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.» + +De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses +du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait +quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui +lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence. +Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de +misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance. +Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole +libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au +prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et +persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et +ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs. + +Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave +visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit: +«Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.» + +H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à +notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le +réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits +des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la +prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance +des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être +gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt +éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui +est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans +l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative +devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement +soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait +pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé. + +Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins +de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les +méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine +sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté, +délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé +aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de +cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était +sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas +perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique +doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le +recevoir? + +Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la +prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un +descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils +prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident +quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la +partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun +de dévoiler. + +Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un +homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre +intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours +défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré +sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un +sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui +détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons +attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre +arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à +Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les +facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité +que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance +par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi +désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur +mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut, +devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue +à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence. + + * * * * * + +Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine, +considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y +ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu +sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne +peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve +matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait +pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la +méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode +de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu +intellectuel que chacun apporte au monde en naissant. + +L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a +des hommes,--et des hommes de couleur,--qui n’admirent pas sans réserve +les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine +et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances +métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît +invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut +supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient +l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres, +obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en +sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est +pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses +découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du +corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des +fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair. + +Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception +erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs +existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus +instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils +leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la +vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût +inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui +dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils +font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard +toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La +légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles +que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint +Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs +explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes +avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et +moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que +Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un +grand arbre. + + [44] _Mission de l’Inde_. + + [45] _Les maîtres et le sentier_. + +Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que +des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le +rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur +artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent +pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur +chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture, +à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du +ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils +peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont +arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir +et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous +ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés +aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir +leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir +en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la +pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais +atteignent-ils à une sérénité parfaite? + +Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il +n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie +sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent +par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent, +ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté +derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison +est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur +diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne +pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou +se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la +prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans +leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence +agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de +nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses +humaines. + +De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands +messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur +impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver +leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles +pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du +mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale, +telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu +jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se +seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à +sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une +erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et +des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la +doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu +nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que +dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des +lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du +plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut +apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le +message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en +profitèrent pour le décrier. + +Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût +enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand «la Doctrine secrète» +parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se +déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé +l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au +nom d’H. P. Blavatsky,--la plus sincère et la plus désintéressée de ceux +qui vouèrent leur vie à l’esprit. + + + + +LA VIE PHÉNOMÉNALE D’H. P. BLAVATSKY + + +Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu caricaturale. Au don de +l’esprit correspond toujours quelque disproportion physique, un +ridicule, ou une laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément +longues; Socrate avait une trop grosse tête, Swedenborg était d’une +stature gigantesque. De plus le génie est toujours mal fait pour la vie, +déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet chacun à sa place, a des +mutismes étranges ou s’exprime avec une voix qui résonne comme un +clairon. + +Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de travers que de qualités +visibles. Elle devient précocement énorme et elle porte ce corps +imparfait et tourmenté de maladies, inlassablement à travers les cinq +parties du monde. Elle déborde de passion, elle est toujours en colère; +elle s’indigne, maudit et commande sans cesse; elle jure comme un +troupier; elle fume toute la journée en public et même dans les temples +sacrés de l’Inde; elle traite fréquemment son fraternel compagnon Olcott +de stupide et d’âne. A la moindre maladie, elle écrit des lettres qui +commencent par: «Je vous écris de mon lit de mort» et elle est guérie +dans la même journée. Elle est somnambule; elle a des goûts bohèmes; à +New-York ou dans l’Inde, il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à +dîner, certains jours où elle n’a même pas une tasse de thé à leur +offrir. Elle promet à tout le monde, même à des domestiques, sa +succession comme animatrice de la Société théosophique. Elle se confie +au premier venu et, tout en prétendant connaître, en vertu «d’un flair +occulte», la nature de chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne +la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un héritage, elle achète +des terrains en Amérique, mais elle perd les papiers qui prouvent cet +achat et elle oublie même dans quelle région se trouvent les terrains +achetés. Dirigeant le Theosophist à Londres, elle fonde elle-même une +revue concurrente du Theosophist et elle en prend la direction. Par +horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient anticléricale. Partout +où elle passe, elle se fait des ennemis à cause de son incapacité à +déguiser la vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, tout +préjugé, toute convenance mondaine. Elle ne respecte rien, sauf les +maîtres, et encore les plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement +Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne tout ce qu’elle +possède. Elle n’a que sa mission comme but et elle sait faire totalement +abstraction d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle ne considère +sa personne que comme un moyen d’expression d’êtres plus élevés, la voix +chargée de proclamer leur message et elle subordonne à cela toute sa +vie. + + * * * * * + +C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. P. Blavatsky apparut au +monde. C’était en 1831, près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et +plusieurs personnes venaient de mourir dans la demeure du colonel Hahn, +son père. + +Comme elle était chétive, on fit un baptême hâtif. Pendant cette +cérémonie où étaient rassemblés dans une salle, les serfs et les membres +de la famille, le cierge que tenait un enfant alluma la robe d’un +prêtre. Une panique s’ensuivit. Le prêtre brûla partiellement et à cause +de cela il fut prédit à l’enfant une existence de vicissitude et de +lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul alors ne pouvait penser +qu’Hélène Petrowna rallumerait plus tard le cierge de son baptême et en +proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait avec sa parole tant de +robes sacerdotales et tant d’ornements de vaines cérémonies. + +Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs ceux qui l’ont connue +enfant, ils sont tous unanimes pour dire qu’elle manifesta précocement +des dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent quand elle +pénètre dans une pièce. Elle décrit des événements qui se produisent au +loin et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé autour d’elle +de fantômes et d’esprits de la nature dont elle dépeint la forme et +pénètre les intentions. Si elle prend dans sa main une poignée de sable +de la steppe, elle voit les océans des époques évanouies, des flores +sous-marines, des animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard qui +passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure toutes les actions +qu’il a accomplies dans ses existences antérieures. Un maître veille sur +elle. C’est celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de Morya et un +jour où le cheval d’H. P. Blavatsky s’emballe et la précipite sur le +sol, elle sent deux bras invisibles qui la soutiennent et amortissent sa +chute. + +Les bras invisibles sont de chair; la figure de rêve devient une figure +vivante et H. P. Blavatsky quand elle va à Londres pour la première fois +reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs hindous qui font +partie de l’ambassade du Nepaul. Elle parle à son maître qu’elle +rencontre dans Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses actions +seront subordonnées à ses ordres. Bien entendu, aucun de ces ordres ne +contrecarrera la destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer dans +la peine sa propre instruction, subir les effets des causes +qu’engendreront sa nature impulsive et désordonnée. C’est parmi +l’agitation, la maladie et la colère que sa mission s’accomplira car +tous les messagers sont entachés d’imperfection et aussi haut que l’on +remonte dans la hiérarchie des êtres, on voit que les plus élevés et les +meilleurs sont susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur. + +A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa famille à un vieux général; +mais elle éprouve déjà une horreur invincible pour ce qu’elle appelle +«le magnétisme du sexe», horreur qui la fera rester chaste toute sa vie. +Son vieil époux n’arrive pas à lui baiser le bout des doigts et elle +quitte le toit conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors une +série de voyages sans fin. + +Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va dans l’Amérique du Sud +et elle partage l’existence sauvage des cow-boys. Elle se rend dans +l’Inde par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour pénétrer +dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite par le gouvernement +anglais. Elle revient en Europe, en repassant par l’Égypte où elle +étudie la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle se passionne pour +l’indépendance des peuples et se joint aux troupes de Garibaldi parmi +lesquelles elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle lit des +romans de Fenimore Cooper, s’éprend des Peaux-rouges et part aussitôt +pour le Canada afin d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de +voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé des bottines auxquelles +elle tenait beaucoup, elle se lasse des Peaux-rouges et va vivre au +Texas avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la +Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de magie noire professés par +les Vaudoux. Elle vit quelque temps parmi cette secte de nègres +magiciens, mais un rêve l’informe du danger qu’elle court et elle repart +pour les Indes. Elle essaie à nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle +voyage dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères +bouddhistes; elle est gelée par la neige, aveuglée par le sable, elle a +faim et soif sous la tente quand la tempête souffle sur elle et elle +regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des cipayes. Son guide +occulte lui prescrit alors de retourner en Europe et elle rentre dans sa +famille qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, durant +quelques années. Ce n’est que dix ans après que le temps de sa véritable +instruction est venu. Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu +préparatoire. Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là que se place +son temps d’initiation au Thibet. + +Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun et c’est dans cette +région inexplorée, et dont elle n’a jamais voulu préciser l’endroit +exact, qu’elle retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit d’eux les +renseignements sur la science secrète qu’elle sera chargée de révéler. +Il lui est prescrit de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un +homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi à cause de sa foi, de +son courage et de son amour désintéressé du bien pour créer avec elle le +mouvement spiritualiste qui sera connu sous le nom de mouvement +théosophique. + +Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes sont dans son étoile; le +vaisseau qui la porte avait une cargaison de poudre qui saute et elle +échappe presque seule au naufrage. + +--Connaissez-vous le colonel Olcott? demande-t-elle aussitôt arrivée en +Amérique, à tous ceux qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas +longues. Dans une réunion, un homme à longue barbe lui offre du feu pour +une cigarette qu’elle vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette +petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un grand feu spirituel +qui n’est pas encore éteint. Le calme américain de haute stature et de +grand cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, par ses facultés +médiumniques vit partiellement dans l’au-delà, vont devenir les +chevaliers inséparables de l’idéal. Ils seront des sortes de don +Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité et sous le casque de +leur foi, plus invulnérable que l’armet de Mambrin, ils combattront les +terribles moulins à vent de la sottise et de la bigotterie et ne se +laisseront pas renverser par eux. + +Les connaissances en science occulte d’H. P. Blavatsky se sont accrues +au cours de ses voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, tous les +nécromanciens, tous les sorciers de la terre. Avec ses extraordinaires +pouvoirs, elle a ébloui également les charlatans, les hommes sensés et +les savants. On a discuté, cherché des explications, dressé des +procès-verbaux. Devant l’accumulation des faits, il est impossible de +nier, ou si l’on nie: il faut supposer un truquage de toutes les maisons +où elle pénètre, une complicité de tous les gens qu’elle rencontre dans +les cinq parties du monde. + +On est avec raison plongé dans l’étonnement par les phénomènes qu’elle +produit. Il semble que dans certaines circonstances et dans de certaines +dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa volonté des objets +matériels, de tracer de longues lettres sans le secours de la main et de +la plume et de les envoyer à distance par le moyen de la force astrale. +Elle donnait aussi une autre explication de ses pouvoirs. Elle +prétendait avoir la faculté de faire obéir à son ordre certains esprits +intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés Elementals et elle +faisait travailler pour elle dans l’invisible ces sortes d’esclaves +magiques. + +Un enfant vient la visiter dans une pièce presque nue. Désireuse de lui +faire plaisir, elle plonge le bras derrière un paravent et en retire un +grand mouton monté sur des roues qui n’y était pas, une minute +auparavant. + +Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle prend trois clefs +attachées à un anneau et les enferme dans sa main. Quand elle rouvre la +main les trois clefs sont changées en sifflet. + +Pendant un dîner, comme on constatait l’absence de pinces à sucre, elle +en fabrique phénoménalement d’étranges, un peu difformes et qui portent +le cachet de ses maîtres. + +Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait d’un sage de l’Inde, +instructeur des parias, connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à +Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, l’écrase légèrement sur une +feuille de papier qu’elle retourne et une minute après le portrait est +dessiné avec minutie et les portraitistes américains auxquels on le +montre déclarent que c’est une œuvre unique au point de vue technique, +qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire. + +Une autre fois, elle est en train d’ourler des serviettes. Le colonel +Olcott la voit donner un coup de pied sous la table avec irritation, en +disant: Ote-toi de là, nigaud! Il demande ce qu’il y a. C’est une petite +bête d’Élémental qui me tire par ma robe, dit H. P. Blavatsky. +Donnez-lui donc vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant. +Elle jette les serviettes sous la table et un quart d’heure après, quand +elle les ramasse, les serviettes sont ourlées. + +On pourrait faire des récits semblables à l’infini. + +Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent les esprits. La +réputation d’H. P. Blavatsky devient immense. La Société théosophique +est fondée par elle et par Olcott et tous deux en transportent le centre +dans l’Inde, à Madras puis à Adyar. + +H. P. Blavatsky connaît pendant quelques années la réalisation de son +rêve. Elle est dans la plénitude de son activité. De toutes parts +arrivent d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, aux idées +théosophiques qui ne font qu’exprimer la philosophie de certains groupes +bouddhistes du Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky +rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement et une explication +des origines de l’univers plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine +brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent rebelles à ses idées, un +grand nombre d’autres y adhèrent avec enthousiasme. + +Mais les éternels ennemis de tous les grands élans de la vérité se sont +alarmés et ils se hâtent d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on +relit les livres et les journaux de cette époque, on demeure stupéfait +de l’étonnant mouvement de haine qu’a provoqué un groupement +désintéressé qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la +vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce qu’elle s’exerçait sur +une femme. + +Les fanatiques missionnaires de l’église catholique à Madras ne purent +supporter l’idée que l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres +européens qu’eux, au nom d’un prophète qui n’était pas le leur. Ils +préparèrent l’œuvre de calomnie par laquelle l’église a toujours atteint +sous des formes différentes, mais inexorables, tous ceux qui, hors sa +règle de fer, ont fait entendre une parole d’ordre divin. Ils payèrent +d’anciens tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence d’H. P. +Blavatsky domestiques de confiance à Adyar, et ceux-ci accusèrent de +fraude la fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent avoir +été ses complices, ils montrèrent de fausses lettres qu’ils avaient +fabriquées. D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne relevaient +que de la prestidigitation, les lettres des maîtres étaient des faux, il +n’y avait pas de maîtres, il n’y avait rien. + +Dans le même moment la Société des Recherches psychiques de Londres +avait envoyé à Madras un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance, +appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la nature des phénomènes +produits par H. P. Blavatsky. Influencé par les missionnaires, par +l’opinion de la bonne société anglaise qui suivait unanimement les +missionnaires et par sa propre volonté de ne pas croire qu’il avait +apportée d’Angleterre dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique, +il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture d’H. P. Blavatsky. + +Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce qui est supérieur dans le +domaine de l’esprit, ne devaient pas être oubliées. Elles germèrent, +elles fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et le +matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, la joie de haïr ce +qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup des amis d’H. P. Blavatsky se +détournèrent d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. On prétendit +qu’elle était une espionne au service de la Russie et en France le +docteur Papus forgea de toutes pièces et sans la moindre preuve, +l’accusation qu’elle avait copié une partie de ses livres sur des +manuscrits laissés par un certain baron de Palmes. Cette accusation +était ridicule et celui qui la formulait savait qu’elle était ridicule. +Le baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie autrichien très +peu lettré et pas du tout philosophe qui n’avait jamais écrit une ligne +de sa vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine suprématie +spirituelle déchaîne une fureur plus aveugle que la possession de +l’argent. + +H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. Elle était pauvre et +ne pouvait faire les frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses +ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu répondre +victorieusement qu’en faisant la preuve de l’existence réelle de Morya +et de Koot Houmi, et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle +ne voulait faire à aucun prix. + +Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de retrouver en Europe, +dans la solitude, le calme nécessaire pour écrire la Doctrine secrète. +Elle savoura dans une misérable chambre à Naples l’amertume de voir ses +meilleures intentions rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais +sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources intérieures qu’ont +les grandes âmes, l’idée lucide que la parole écrite a plus d’importance +que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre demeure dans les +temps quand le visage et même le nom de l’auteur sont effacés. Elle +subordonna sa vie à la création de son livre. Elle oublia les pouvoirs +avec lesquels elle était habituée à obtenir des réunions d’admirateurs. +Elle cessa de faire sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un +geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. Elle passa les +dernières années de sa vie, les yeux fixés sur les sources intimes de sa +connaissance. Elle résista aux vagues de haine que lui apportaient les +articles de journaux ou les paroles empoisonnées de ceux qui venaient +lui rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, maintenant par +la force de sa volonté sa santé chancelante, s’obligeant à tracer +quotidiennement sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense. + +Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et +des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou +Pourana: La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle +put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle +avait écrit les derniers mots de «la Doctrine secrète» et la Société +théosophique était répandue dans le monde entier. + +Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle +est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P. +Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre +elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens +deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées +par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure. +On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne +sait d’où. On se dit: Qui sait? Peut-être... Et ceux qui croient le plus +fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le +meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du +fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre. + + * * * * * + +Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé +récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste +et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste: «Il collait des +poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu.» + +Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se +faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour +paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu +par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait +ainsi avec puérilité; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus. + +De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et +considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels +phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la +tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se +produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a +produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette +tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le +prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau +baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il +m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du +monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance +transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui +contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends, +modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté +reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la +manière merveilleuse dont il me fut présenté. + + + + +LA DOCTRINE SECRÈTE + + +Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est +qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée, +comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire, +raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection. + +Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante, +mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à +elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur +vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre +sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des +autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur +front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer +leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses +humaines, ils ont acquis plus de pitié. + +De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P. +Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa +philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est +chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient +les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la +théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il +n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais +prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait +fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des +bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle +écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon +médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous +celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français +et appartenait à un groupe d’initiés différent. + +Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de +connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces +connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères +du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux +origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux +penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en +bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et +d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les +présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes. +Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont +trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le +leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format +connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de +leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal. + + [46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de + Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui + est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique. + +Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le +rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges +immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps +successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de +la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit +accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être +absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant +la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et +justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et +incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le +voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons +notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos +souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action +accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient +la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le +paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde +logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est +d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de +l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux. +Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant +au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future +s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous +nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce +qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur +parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé +nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être +qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins +qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation +de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la +lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous +identifiera à l’essence divine. + +Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée +occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut +rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme +qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop +tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs. +Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui +firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels +rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce +n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les +grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la +doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes. +Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier, +dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et +de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient. + +Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament +d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en +partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut +que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par +suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se +minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La +théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice +considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte +d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les +maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions +de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés +de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été +négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes +du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel +s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement +théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme +ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier +sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la +magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les +principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom +d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky +avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole +de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme +dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée. + +La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les +successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un +jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au +lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui +était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec +un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné +et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai +sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a +repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes +de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés +avec cette liberté que seule donne la jeunesse. + +Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des +barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes +d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens; +que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même +à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile +intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et +que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de +son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu. + + + + +LA TRISTESSE DES MAITRES + + +C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde +anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les +régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville +d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société +anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des +villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la +route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes +des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et +aussi transcendante que l’échelle de Jacob. + +C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de +géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits +pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont +fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était +la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les +hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle +couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien +vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant +tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit. + +Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est +chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle +est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou +académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique +militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment +penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps +pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une +caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la +philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de +l’Europe. + +Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs +savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli +d’amour. + +Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne +s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et +se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de +l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et +brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment +où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il +toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses +jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il +s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis +Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec +laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé +plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler +de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis +sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus +au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la +béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis +longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres. + +H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se +fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à +Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient +instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper +de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le +mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz +chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme +cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban +n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que +quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années +a disparu des possibilités de la vie. + +Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins, +il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font +vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et +de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau +étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec +sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme. +Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant +cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie +dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois +fois plus longue que celle de l’homme insensé[47]. + + [47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un + explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec + un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme + Blavatsky. + +Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand +ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur +tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient. +J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner +encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler +que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des +missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de +mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut +prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on +a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites +du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de +nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils +doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui +nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de +révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien +intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui +fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la +hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils +doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait +voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur +permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense +nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme +des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les +intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères +aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu +d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers +devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits +et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant +de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière +des sages, s’obscurcissent-ils... + + + + +EPILOGUE + + +L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs. +Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois +minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace +apparente de leur passage. + +Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est +qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages +n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première +lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre +ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule +manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus +ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort +très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne +dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre. + +Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler +le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de +l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et +les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui +devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par +rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain +arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force +cachée, un principe supérieur qui les porte. + +Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a +l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre, +on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées +pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume +et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la +natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en +mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre +toute prévision humaine parvient au rivage. + +Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs +de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les +attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les +aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une +force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les +flots et leur permet d’atteindre le but. + +Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas. +C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples, +dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite +sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent, +devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté. +A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne +penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se +livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être +présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le +devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en +raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine. + +L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de +la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de +personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une +aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable +qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du +mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles +forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno, +l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les +villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa +raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de +métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de +Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça +qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui +recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme, +gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout +en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles +de flamme de l’amour divin. + +Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le +nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de +cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu +des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui +mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages +qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté. +Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans +auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante, +un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard. + +Car le message circule partout. Il est d’essence humaine comme +l’espérance ou la douleur. Pour l’entendre il n’est pas nécessaire, +ainsi qu’Apollonius d’invoquer, au lever du jour, les intelligences +platoniciennes, de pratiquer la mortification des ascètes ou la prière +des moines chrétiens. On peut le comprendre sans connaître aucune +philosophie, sans être le croyant d’aucune religion. Il est accessible +au plus humble pourvu que son âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas +nécessaire; il suffit de désirer l’intelligence et la bonne intention +d’amour est le signe qu’on l’a reçu. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE 5 + + APOLLONIUS DE TYANE LE VOYAGEUR 17 + La jeunesse d’Apollonius 19 + Apollonius dans «la demeure des hommes sages» 28 + La mission d’Apollonius 33 + Faiblesse et grandeur 40 + Le Daïmon 44 + + LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS 49 + Le maître inconnu des Albigeois 51 + La croisade 60 + Les deux Esclarmonde 82 + Montségur 88 + La grotte d’Ornolhac 95 + La doctrine de l’esprit 98 + L’aubépine de Ferrocas 110 + + CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX 115 + Vie et voyages de Christian Rosencreutz 117 + Vrais et faux Rose-croix 130 + La rose et la croix 134 + + LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS 139 + Les initiés de l’action 141 + Hugues des Payens et l’ordre des Assassins 145 + Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet 157 + La chute de l’Ordre 168 + + NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE 179 + Le livre d’Abraham le Juif 181 + Le voyage de Nicolas Flamel 188 + La Pierre philosophale 194 + Histoire du livre d’Abraham le Juif 199 + Les alchimistes et les adeptes 207 + + SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL 219 + Son origine 221 + Enigme de sa vie et de sa mort 227 + Les sociétés secrètes 241 + La légende du maître éternel 245 + Cagliostro le charlatan 253 + + MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES 259 + Les maîtres et le choix du messager 261 + La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky 269 + La doctrine secrète 283 + La tristesse des maîtres 289 + + ÉPILOGUE 295 + + + + +QUELQUES LIVRES A CONSULTER + + + PHILOSTRATE, _Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages_, traduit par + Chassang (Didier 1862). + RENAN, _Les origines du Christianisme_ (Calman Lévy). + MEAD, _Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur_ (Publications + théosophiques). + NAPOLÉON PEYRAT, _Histoire des Albigeois_, 5 vol. (Librairie + Internationale 1870). + SCHMIDT, _Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois_ + (Cherbulier 1849). + DOM CLAUDE DE VIC et DOM VAISSETTE, _Histoire Générale du Languedoc_, + 10 vol. (Paya 1840). + D’ALDIGUIER, _Histoire de Toulouse_, 4 vol. (Paya 1833). + MICHELET, _Histoire de France_. + Jean GUIRAUD, _Questions d’histoire_ (Lecoffre 1906). + LEA, _Histoire de l’Inquisition_, 3 vol. (Fischbacher 1900). + WITTEMANS, _Histoire des Rose-croix_ (Éditions Adyar 1925). + FRANTZ HARTMAN, _Au seuil du sanctuaire_ (Libraire de l’Art + indépendant 1920). + FRANTZ HARTMAN, _Rose-croix et alchimistes_ (Libraire de l’Art + indépendant 1920). + SEDIR, _Histoire des Rose-croix_ (Librairie du XXe siècle 1910). + REV. Père MANSUET, _Histoire critique des Templiers_ (2 vol. 1789). + NICOLAÏ, _Essai sur les accusations intentées contre les Templiers_ + (Amsterdam 1783). + CADET DE GASSICOURT, _Le Tombeau de Jacques Molay_ (1796). + E. DE MONTAGNAC, _Histoire des Chevaliers Templiers_ (Aubry 1864). + STANISLAS DE GUAITA, _Le temple de Satan_ (Durville). + Victor Émile MICHELET, _Le secret de la chevalerie_ (Bosse 1928). + MICHAUD, _Histoire des croisades_. + A. POISSON, _Nicolas Flamel_ (Chacornac 1893). + Louis FIGUIER, _L’alchimie et les alchimistes_ (Hachette 1860). + BULAU, _Personnages énigmatiques_ (Poulet Malassis 1861). + Marc HAVEN, _Le maître inconnu: Cagliostro_ (Dorbon). + G. BORD, _La Franc-Maçonnerie en France_. + CLAVEL, _Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie_ (Pagnerre 1843). + A. LANTOINE, _Histoire de la Franc-Maçonnerie française_ + (Nourry 1929). + _Souvenirs du baron de Gleichen_ (Techener 1868). + LE COUTEULX DE CANTELEU, _Les sectes et les sociétés secrètes_ (Didier + 1863). + SINNET, _Vie de Mme Blavatsky_ (Librairie de l’Art indépendant 1920). + SINNET, _Le monde occulte_ (Carré 1887). + Annie BESANT, _H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse_ + (Publications théosophiques 1908). + OLCOTT, _Histoire authentique de la Société théosophique_ + (Publications théosophiques 1907). + CHEVRIER, _Essai de doctrine occulte_ (Publications théosophiques). + + +TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--PARIS.--1930. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 *** diff --git a/78400-h/78400-h.htm b/78400-h/78400-h.htm new file mode 100644 index 0000000..336d15b --- /dev/null +++ b/78400-h/78400-h.htm @@ -0,0 +1,9995 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"><head> + <meta charset="utf-8"> + <meta content="width=device-width, initial-scale=1" name="viewport"> + <title>Magiciens et illuminés | Project Gutenberg</title> + <link href="images/cover.jpg" rel="icon" type="image/x-cover"> + <style>@media screen { + body { + margin-left: 8%; + margin-right: 8% + } + } +.fss { + font-size: 75% + } +p { + text-align: justify; + line-height: 1.2em; + text-indent: 1.5em; + margin: 0.3em 0 + } +h1 { + text-align: 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class="x-ebookmaker-drop break"></div> + +<p class="c top2em b ssf large">MAURICE MAGRE</p> + +<h1>MAGICIENS<br> +<span class="xsmall">ET</span><br> +<span class="large">ILLUMINÉS</Span></h1> + +<hr> + +<p class="c small"> +APOLLONIUS DE TYANE.<br> +LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS.<br> +LES ROSE-CROIX. — LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS.<br> +NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE.<br> +SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL. — CAGLIOSTRO LE CHARLATAN.<br> +M<sup>me</sup> BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES.</p> + +<hr> + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br> +<span class="ssf small">FASQUELLE ÉDITEURS</span><br> +11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</Span>, 11<br> +1930</p> + +<p class="c top4em">Tous droits réservés.<br> +<span lang="en">Copyright 1930, by</span> <span class="sc">Fasquelle Éditeurs</span>.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">FASQUELLE ÉDITEURS, 11, rue de Grenelle, PARIS (7<sup>e</sup>)</p> + +<p class="c">DU MÊME AUTEUR</p> + +<div class="flex"> +<table><tbody> + +<tr><td class="c" colspan="2"><div>POÉSIES</div></td></tr> + +<tr><td class="b">La Chanson des Hommes</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="b">Le Poème de la Jeunesse</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="b">Les Lèvres et le Secret</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="b">Les Belles de Nuits</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="b">La Montée aux enfers</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="b">La Porte du mystère</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> + +<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td class="c" colspan="2"><div>ROMANS</div></td></tr> + +<tr><td><b>Le Roman de Confucius</b> (Fasquelle)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>L’Appel de la Bête</b> (Albin Michel)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>Priscilla d’Alexandrie</b> (Albin Michel)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>La Luxure de Grenade</b> (Albin Michel)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>Le Mystère du Tigre</b> (Albin Michel)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>Le Poison de Goa</b> (Albin Michel)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>Lucifer</b> (Albin Michel)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>La Tendre Camarade</b> (Fort)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>La Vie de Messaline</b> (Flammarion)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> + +<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td class="c" colspan="2"><div>DIVERS</div></td></tr> + +<tr><td><b>Le Livre des lotus entr’ouverts</b> (Fasquelle)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>Pourquoi je suis bouddhiste</b> (Éditions de France)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> + +<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr> +<tr><td class="c" colspan="2"><div>THÉATRE</div></td></tr> + +<tr><td><b>La mort enchaînée</b> (Albin Michel)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>Arlequin</b> (Librairie Théâtrale)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td><b>Sin</b> (Librairie Théâtrale)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><b>Le Soldat de plomb et la Danseuse de papier</b> (Librairie Théâtrale)</td> +<td class="bot r"><div>1 vol.</div></td></tr> + +<tr><td class="c" colspan="2"><div><hr></div></td></tr> + +</tbody></table> +</div> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span><br> +<i>20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c005">PRÉFACE</h2> + +<p>Un message a de tout temps circulé de l’Orient +à l’Occident, comme l’eau d’une rivière bienfaisante, +pour indiquer aux hommes le véritable +chemin de leur perfection. Parfois, sous la +sécheresse du mal, l’ardeur trop vive de l’ignorance, +la rivière s’est tarie et ceux qui avaient +soif n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu +des siècles où il ne leur est parvenu qu’une +seule goutte, portée par un homme courageux, +dans le vase de son cœur. Il est arrivé aussi +que l’eau a coulé à flots et que personne n’a su +voir le lit profond où elle passait.</p> + +<p>J’ai voulu écrire l’histoire des messagers +héroïques qui ont apporté le message au péril +de leur vie, malgré la haine des méchants, la +colère des aveugles volontaires, et malgré un +ennemi plus redoutable qui était leur propre +faiblesse.</p> + +<p>Cette histoire est incomplète parce que beaucoup +d’êtres investis d’une haute mission ont +été oubliés ou dédaignés par les annales historiques +et aussi parce qu’il en est d’autres que +l’auteur ignore. Elle n’embrasse pas l’histoire +des messagers les plus élevés, des fondateurs +de religion. Ils sont connus dans leur vie et +dans leurs doctrines et un nouveau récit n’apprendrait +rien à personne.</p> + +<p>Je me suis attaché à parler de maîtres moins +sublimes mais plus près de nous. Ceux qui sont +trop grands nous échappent dans leur essence +intime. Nous sommes tentés de les assimiler à +des dieux et de ne plus penser à eux à cause de +la distance qui nous sépare. Même si l’on avait +plus de détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui +songerait parmi nous à imiter sa manière de +vivre ? Ce que l’on retient de lui et avec une +certaine satisfaction, c’est qu’il avait mauvais +caractère. La méditation du Bouddha sous son +figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. +Nous aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il +eut des regrets, quand il quitta son épouse +Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence +infinie de son sourire. Jésus aussi est +trop parfait. Que n’a-t-il repris de temps en +temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs +du temple ! Ah ! S’il s’était laissé aller +une fois à presser tendrement la main de Madeleine !</p> + +<p>On est davantage instruit par les faiblesses +et les travers des grands hommes que par leurs +qualités inaccessibles à la commune humanité. +Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint +le grade de parfait dénonça sous la torture tous +ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa fuite, +je m’indigne d’abord de son manque de courage, +mais je me demande ensuite de quelle façon je +me serais conduit moi-même, si on avait versé +du plomb fondu dans ma bouche et si on avait +cassé lentement les os de mes jambes dans une +machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant +plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur +de sa chair et qu’ainsi je lui ressemble, au +moins par cette faiblesse.</p> + +<p>L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche +profondément parce qu’il me permet de mesurer +la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait +le pouvoir que la chasteté donne à l’homme et +je peux imaginer ses remords et l’immense +amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu +par elle à l’Inquisition. Même les innombrables +cigarettes que fumait inlassablement M<sup>me</sup> Blavatsky +me sont le témoignage que l’on peut, +sans désespérer de soi-même, donner quelquefois +satisfaction à ce corps physique que l’on s’efforce +de vaincre.</p> + +<p>L’histoire des maîtres imparfaits est plus +utile que celle de ceux qui se sont tenus si près +des dieux qu’ils ont été enveloppés par les +nuages de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont +formé la chaîne incomplète, brisée quelquefois +de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident +à l’éternelle vérité Brahmanique, aussi +vieille que l’apparition des hommes sur la terre. +Selon les temps et selon les peuples, cette vérité +s’est propagée différemment. Nous l’avons connue +par les enseignements de la Kabbale, par ceux +des Mystères de la Grèce et de la philosophie +Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc +l’ont possédée dans toute sa pureté. Les Rose-croix +l’ont entrevue à travers les ombres de leur +christianisme. Elle souffle maintenant largement +et librement, bien qu’on puisse évaluer à peine +à une quinzaine de personnes en France le nombre +de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais +sous ses aspects divers cette vérité a toujours +été une. Et c’est la même lumière de son diamant +intérieur qui rayonne à travers le prisme +des formules si variées en apparence.</p> + +<p>Ce qui m’a paru le plus remarquable dans +l’histoire de cette transmission de la vérité, +c’est le phénomène suivant, sans cesse renouvelé.</p> + +<p>Toutes les fois que l’éternelle sagesse de +l’Orient s’est présentée aux hommes, par les +paroles d’un prophète, par la propagande d’une +secte ou sous la forme d’un livre, elle a soulevé +l’indignation et cette indignation a eu des vagues +d’autant plus furieuses que la vérité était +plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, +au sens sublime de ce mot trop profané. +Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans +un fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver +qui le ronge, un élément obscur calomnie le +prophète, désagrège la secte, parodie la pensée +du livre. Et ce phénomène semble être la marque +d’une volonté consciente. Les pères de l’Église +opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour +détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire +habileté, ils travestissent toutes ses +actions. Des éléments de corruption s’introduisent +parmi les Templiers et servent à justifier, +en apparence, les accusations du roi de France +et du pape. Les Jésuites pénètrent dans l’Ordre +des Rose-croix, y occupent la première place +grâce à leurs qualités de patience et d’humilité, +ils transforment son symbolisme, ils le détournent +de son but philosophique et ils en font un +groupement religieux vide de sens. Dans la +théosophie moderne un courant intérieur s’est +dessiné récemment qui tend à la ramener à une +sorte de catholicisme ésotérique. On ne voit +d’exception à cette règle qu’au moment des Albigeois, +parce que la haine qu’ils suscitèrent fut +tellement grande qu’on les extermina jusqu’au +dernier et qu’on extermina même leurs descendants. +Partout l’idée se change en dogme étroit, +se fige en rites morts, se matérialise en cérémonies +et en génuflexions, en clartés de cierges +et en parfums de cassolettes. La lettre écrase +l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure +pensée chrétienne fut étouffée par la pompe +sacerdotale de l’Église.</p> + +<p>Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe +les mouvements de l’idéal humain et s’oppose +à eux soit par la force, soit par la ruse ?</p> + +<p>La croyance aux messagers comporte la croyance +en ceux qui les ont envoyés. Depuis les +premiers âges du monde, malgré les cataclysmes +et les guerres, des hommes plus développés +que nous ont été les dépositaires de l’antique +sagesse qu’ils se sont léguée à travers les siècles. +La tradition rapporte qu’il existe sept +confréries de ces sages dont la plus importante +a son asile dans un monastère inconnu de l’Himalaya. +Ces maîtres, plus instruits que nous +dans les lois de la nature, plus spiritualisés, +travaillent au développement des autres hommes +dans la mesure de leurs moyens qui sont limités +et de notre propre capacité qui est minime. +Ce ne sont ni des dieux, ni même des demi-dieux, +ce sont nos semblables, avec plus de +connaissance, plus de sagesse, plus d’amour. +Ils voudraient nous faire partager le fruit de +vérité si difficilement cultivé et si précieusement +conservé et c’est pourquoi ils envoient dans le +monde des messagers chargés de répandre leur +enseignement.</p> + +<p>L’ignorance humaine est si puissante que les +messagers ont toujours été accueillis par le rire +ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres +est la caractéristique des races d’occident. Mais +si on les suit à la trace, on voit que ce n’est +pas seulement l’ignorance aveugle qui a contrecarré +leurs efforts, mais une volonté contraire +pleine d’activité et d’intelligence. On est alors +en droit de penser, qu’en face des maîtres qui +orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres +maîtres d’un autre ordre qui ont un idéal +opposé et cet idéal, à notre degré de développement, +nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont +la force de régression en lutte avec notre élan +spirituel. Toutes les fois que l’homme essaie de +se dégager de la matière et tend au retour vers +l’unité divine, ce qui est le but de toutes les +religions et de tous les occultismes, ils lui font +obstacle et dressent un idéal d’individualisme, +un modèle de jouissance matérielle à outrance. +A l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le +surhomme, artiste ou conquérant qui trouve un +plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste +de son être.</p> + +<p>Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi +des messagers. Alors, ces messagers ne seraient +pas seulement des hommes représentatifs de +l’égoïsme, des chantres du plaisir physique +comme les poètes de Rome, des jouisseurs insensés +comme Néron, des philosophes comme +Nietzsche, ils seraient les destructeurs conscients +de la pensée, ceux qu’on voit tout au long de +l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un +d’eux serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti +qui, à la fin du <span class="fss">III</span><sup>e</sup> siècle avant Jésus-Christ +fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés +de la Chine pour en faire un immense autodafé +et dont le nom resta auprès des lettrés, comme +un symbole d’horreur. De même l’empereur de +Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant +de l’ancienne science occulte et qui condamna +à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui +fut sanctifié, serait aussi un messager de la +confrérie noire, lui qui persécuta les philosophes +de l’école d’Alexandrie et acheva la destruction +de cette école qui représentait le plus haut point +de vérité atteint par les hommes. Innocent III, +Torquemada, l’émir Almohade Yacoub, qui faisait +mettre à mort les philosophes, le khalife +d’Égypte Hakem dont la plus grande volupté +était d’avilir, de faire rétrograder, et mille autres +en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent +avec amour et fidélité leur haine native de +l’esprit. Ils furent parfois remplis de bonté de +cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants +lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct +sont communes à tous les êtres et le véritable +mal ou le véritable bien s’exercent sur un plan +différent que celui sur lequel nous avons coutume +de les placer.</p> + +<p>D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue +beaucoup plus haut, les confréries blanches et +les confréries du mal, les initiés de Dieu et les +initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir +suivi leur longue route opposée et s’aperçoivent +qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur une +voie commune.</p> + +<p>Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation +du Christ divin avec l’ange qui s’est +révolté parce qu’il voulait être librement lui-même. +Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera +la main dans la main de l’orgueilleux +évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des Templiers, +l’idole Baphomet rayonnera à nouveau +avec son double visage, symbole des deux +courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix +travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si +le pas d’un inquisiteur résonne dans la rue. +Il n’y aura plus besoin de messager pour +porter la vérité dans le monde parce que le +contenu du message sera tracé par avance dans +les âmes.</p> + +<hr> + +<p>Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à +écrire certains passages de ce livre, notamment +celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande +injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne +semble pas près de l’être, remplit le cœur d’indignation. +Les hommes sobres et modestes qui +vivaient au <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle dans le midi de la France, +ayant pour règle pratique la pauvreté, pour +idéal l’amour de leurs semblables, ont été mis à +mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante +a effacé même leur nom, même leur souvenir. +Cette calomnie a été si active, et si habile que +les descendants de ces hommes excellents ignorent +la noble histoire de leurs pères et que lorsqu’ils +veulent l’apprendre elle leur est présentée +de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si +merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on +a pu flétrir ou entacher du soupçon de charlatanisme, +les noms d’Apollonius de Tyane, et du +comte de Saint-Germain.</p> + +<p>Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la +vie de ceux qui sont morts pour un haut idéal +et qui n’ont même pas eu la récompense posthume +d’être utile à leurs descendants aveugles ! +Puisse-t-il rendre aux maîtres incomplets, dont +j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment de +la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée +parce qu’ils furent faibles et passionnés quelquefois, +parce qu’il leur est arrivé d’oublier le +but, parce qu’ils furent humains comme nous ! +Puisse-t-il montrer que l’imperfection a sa grandeur, +que le visage du charlatan, s’il est sincère, +réconforte mieux que l’austérité du savant ou du +prêtre et que le message d’amour et de vérité +nous est un apport d’autant meilleur qu’il est +transmis à l’homme par un homme !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c017">APOLLONIUS DE TYANE</h2> + +<h3 class="nobreak" id="c019">LA JEUNESSE D’APOLLONIUS</h3> + +<p>La voix qui avait crié un soir : Pan, le grand +Pan est mort ! au capitaine de navire Thamas résonnait +encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois +mages astrologues de Chaldée venaient à peine de +remonter dans leur tour après leur voyage de +Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite +ville de Tyane.</p> + +<p>De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent +sa naissance. Le plus merveilleux, parce +qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi il +cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être +rapporté.</p> + +<p>Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, +un jour, se promener dans une prairie, elle se +coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes +sauvages qui avaient accompli un long voyage +s’approchèrent d’elle et par leurs cris et le battement +de leurs ailes la réveillèrent si brusquement +que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme. +Peut-être, — car il y a des correspondances entre +la naissance de certains êtres et la vie ambiante, — ces +cygnes avaient-ils pressenti et marquèrent-ils +par leur présence que ce jour-là devait naître +une créature à l’âme aussi blanche que leur plume +et qui serait comme eux errant et splendide.</p> + +<p>Car Apollonius reçut par exception le don de la +beauté. Les hommes marqués du sceau de l’esprit +sont d’ordinaire myopes, disproportionnés, contrefaits. +Il semble que leur feu intérieur soulève sans +règle leur écorce humaine. Et il s’attache à leur +destinée le vague murmure qu’ils n’ont suivi la +voie aride de la pensée que parce que celle du +plaisir leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé +entre les enfants de la Grèce. Et sa renommée +de beauté et d’intelligence en même temps devint +si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce :</p> + +<p>— Où courez-vous si vite ? Sans doute vous +allez voir le jeune homme.</p> + +<p>Un autre don inusité fut celui d’une grande +fortune. Son père était un des hommes les plus +riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula +dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres +savants pour l’instruire, ni l’inestimable possibilité +de la rêverie que procure l’oisiveté. Certains +mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. +Pour distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord +la chance d’en posséder une. Mais tout avantage +a son revers. Apollonius garda de sa première +éducation une tendance aristocratique, un faible +pour la grandeur qui le poussa, au cours de +ses voyages, à se précipiter d’abord chez les +souverains des pays qu’il traversait, et plus +tard, à Rome, à devenir le conseiller des empereurs.</p> + +<p>A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin +d’y compléter son éducation. Tarse était une +ville de plaisirs en même temps qu’une ville +d’études et la vie y était voluptueuse et douce +pour un jeune homme riche. Le long du Cydnus, +sur une avenue bordée d’orangers, les étudiants +en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de +Platon avec de jeunes femmes aux tuniques de +couleur, fendues sur le côté jusqu’à la hanche et +qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes +égyptiens triangulaires. Le climat était chaud, les +mœurs libres, les amours faciles. Mais cela n’était +pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il montra +à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se +départit jamais. Le vin coulait à son gré avec trop +d’abondance, le vin qui voile la clarté des idées, +et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé +un soir par un trop beau visage et pensa-t-il +que s’il se laissait aller à reposer sur un sein de +femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un chiton +de soie, il aurait la tentation de recommencer +jusqu’à la fin de ses jours.</p> + +<p>Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la +notion des deux chemins différents et pesa-t-il tout +ce que l’on perd de temps, de richesse intellectuelle, +de sève vivante, par l’amour. Il dut +apprendre le rapport inverse qui existe entre le +don de clairvoyance et l’acte sexuel. Et sans doute +aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir l’esprit +par l’apport du cœur. Il prit la résolution de +demeurer chaste et il semble avoir tenu sa promesse.</p> + +<p>Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois +on peut appeler vertu l’absence de désir sexuel, +n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette +vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui +brûle les autres. De combien d’enseignements +sont privés ceux qui se font, dès le commencement +de leur vie, une règle de la chasteté. Le +Bouddha épousa la belle Yasodhara et il l’aima +tendrement. Il eut même d’autres femmes selon +les usages de son pays. Confucius fut marié à +l’obéissante Ki-Kéou et Socrate eut deux épouses, +comme le prescrivaient les lois d’Athènes, la +charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon +ne faisait pas profession de chasteté et Pythagore +n’avait pas inscrit cette chasteté parmi les +règles essentielles de sa secte puisque la tradition +rapporte qu’il fut marié avec Théano et qu’il +édicta même une série de prescriptions sur la vie +conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un +souci extrême de préservation spirituelle qui +poussa l’exemplaire jeune homme de Tyane à +garder une virginité que l’on n’exigeait que des +vestales et des pythies.</p> + +<p>Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien +Euxène.</p> + +<p>Egées possédait un temple d’Esculape dont les +prêtres étaient des philosophes et des médecins +de l’école pythagoricienne. On venait de toute +la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour +les consulter. Il y avait des pèlerinages, des guérisons +collectives, une atmosphère de psychisme +et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient +par l’imposition des mains et l’application du +pouvoir de la pensée qui était chez eux une science. +Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art d’interpréter +les rêves et l’art plus subtil de les provoquer +et d’en dégager l’élément prophétique. Ils +étaient les héritiers de connaissances séculaires +dont l’enseignement était oral, qui venaient des +anciens mystères orphiques et dont le secret +devait être jalousement gardé par le disciple qui +les recevait<a href="#f1" id="FNanchor_1"><sup>[1]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_1" id="f1">[1]</a> La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que +de révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves +dans les règles de la communauté.</p> +</div> + +<p>L’école de Pythagore formait alors une communauté +secrète qui avait plusieurs degrés d’initiation +dont les membres se reconnaissaient par +des signes convenus et employaient un langage +symbolique afin que la doctrine demeurât inintelligible +aux profanes. La musique, la géométrie +et l’astronomie étaient les sciences les plus +recommandées chez les pythagoriciens comme +susceptibles de préparer l’âme à la pénétration +des idées supra-sensibles. Ils enseignaient le +détachement des choses matérielles, la doctrine +de la transmigration des âmes à travers des corps +humains successifs, le développement de nos facultés +spirituelles au moyen du courage, de la tempérance, +de la fidélité à l’amitié. Ils avaient découvert +les rapports des nombres avec les phénomènes +de l’univers et au moyen de conjurations et de +cérémonies ils communiquaient avec les âmes des +morts et les génies de la nature. Le but de tous +leurs enseignements était l’agrandissement et +la purification de l’homme intérieur, sa réalisation +en esprit.</p> + +<p>Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. +Il y montra des dons précoces de guérisseur et +de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à s’instruire +dans la science secrète. Il laissa croître sa +chevelure, ne mangea plus d’aucun animal, +s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se revêtit +que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui +sont faites de poils d’animaux. Il mit même une +certaine ostentation à avoir l’apparence extérieure +d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme +il ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme +de sage.</p> + +<p>En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers +une voie plus moyenne. La vraie sagesse n’avait +pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait +avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était +un de ces jouisseurs maigres, jamais rassasiés +comme l’Orient en produit tant et pour qui les +spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque +physiques du même ordre que le choix des +vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles +et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était +qu’il avait discuté de l’immortalité de l’âme, parmi +les fleurs et devant les mets choisis du Banquet +d’Agathon.</p> + +<p>Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent +de l’homme parfait qu’il avait pour idéal. Il +lui acheta aux environs d’Egées une villa entourée +d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour +les courtisanes, les soupers et les amis pauvres.</p> + +<p>Il s’impose alors les quatre années de silence +nécessaires pour obtenir la dernière initiation +pythagoricienne. Il est devenu très célèbre. Cette +célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir +cet accroissement de gloire. Il fait des prédictions +qui se réalisent, apaise une émeute par sa +seule présence, ressuscite une jeune fille dont le +cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne +sont là que des récréations. Comme tous ceux +qui cherchent la vérité avec passion, il remonte +à ses sources, il veut savoir l’origine de cette +eau divine dont il s’abreuve. Pythagore a voyagé +à Babylone et en Égypte. Mais d’après une tradition +conservée dans tous les temples, c’est dans +l’Inde qu’il a reçu le dernier mot de sa sagesse, +c’est de l’Inde qu’il est revenu porteur du message +dont l’annonce devait transformer les hommes +de Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené +avec eux les vagues profondes et régulières de +l’ignorance. Le message est toujours à renouveler. +Apollonius se sent investi de la mission +d’aller chercher la parole nouvelle et de la rapporter.</p> + +<p>Sans doute devait-il être très impressionné par +les récits qui défrayaient alors la Grèce touchant +le prêtre bouddhiste Zarmaros de Bargosa. Quelques +années avant la naissance d’Apollonius, ce +Zarmaros était venu à Athènes avec une ambassade +indienne chargée de présents pour l’empereur +Auguste. Il s’était fait initier aux mystères +d’Eleusis, puis comme il était très âgé, il avait +déclaré que le terme de sa vie était arrivé, il avait +fait dresser un bûcher sur une place et il y était +monté devant les Athéniens stupéfaits.</p> + +<p>Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir +le pays où vivaient des sages qui avaient un tel +mépris de la mort. Seul, à pied, il va se mettre +en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins +cependant qu’on peut le supposer. Savants et +religieux se reconnaissaient alors de la même +race et ils formaient des communautés secrètes +où le voyageur trouvait une aide et un abri, +d’étape en étape.</p> + +<p>Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la +route de Pythagore dont le hasard ou la bienveillance +d’une puissance cachée lui ont fait découvrir +l’itinéraire.</p> + +<p>A quelque distance d’Antioche, visitant selon +sa coutume les anciens lieux consacrés aux dieux, +il est allé dans le temple à demi abandonné +d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté +solitaire du lieu, la mélancolie de la fontaine et +le cercle de cyprès d’une hauteur extraordinaire +qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre +à demi paysan, un peu insensé mais en qui +vivait, comme une lampe oubliée, le sentiment +d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en +revenant de labourer son champ trouva Apollonius +au milieu de ses cyprès. Il lui offrit l’hospitalité +pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se +trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, +dans le lieu saint. Car il pensait que pour converser +avec les dieux, en recevoir des avertissements +et des conseils, l’heure la plus favorable est celle +qui précède la naissance du jour. Il était en prière +le lendemain quand le prêtre lui apporta le trésor +du temple conservé en vertu d’une tradition reçue +de père en fils. C’était quelques lamelles de +cuivre sur lesquelles étaient gravés des chiffres +et des dessins. Le prêtre insensé les avait gardées +jalousement jusque là mais il venait de +reconnaître en Apollonius, l’homme digne de recevoir +l’incompréhensible trésor.</p> + +<p>A la lumière du soleil levant, le pythagoricien +déchiffra sur les lamelles de cuivre le tracé du +voyage de son maître, l’indication des déserts qu’il +fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait +traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent +les éléphants et près duquel fleurissent des pommes +de couleur bleue, comme le calice de l’hyacinthe. +Il y vit la description de l’endroit exact où +il devait parvenir, de ce monastère entre les dix +mille monastères de l’Inde qui était la demeure +des hommes qui savent.</p> + +<p>Il sera le dernier missionnaire d’Occident. +Après lui la porte se ferme. En vain Plotin tentera +deux siècles après de refaire le voyage +d’Apollonius derrière les armées de l’empereur +Gordien. Il sera obligé de revenir sur ses pas. +Il faudra désormais produire la lumière avec les +éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres +s’étendront pendant des siècles sur le monde +devenu chrétien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c028">APOLLONIUS DANS +« LA DEMEURE DES HOMMES SAGES »</h3> + +<p>Apollonius venait d’arriver dans la petite ville +de Mespila qui avait jadis été Ninive, « brillante +comme le soleil sur une forêt de palmiers » et il +regardait les maisons basses construites dans les +siècles révolus par les esclaves de Salmanazar. +L’arc d’une coupole à demi ensevelie émergeait +du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse +inconnue qui avait deux cornes sur le front et un +homme était assis parmi les mosaïques brisées. +C’était Damis<a href="#f2" id="FNanchor_2"><sup>[2]</sup></a> celui qui allait devenir, à partir +de cet instant, le compagnon de sa vie.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_2" id="f2">[2]</a> On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de +Damis, son disciple. Ces récits furent recueillis au <span class="fss">II</span><sup>e</sup> siècle +par Philostrate qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, +à la demande de l’impératrice lettrée Julia Domna.</p> +</div> + +<p>En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien +que l’on croise dans une rue se détourne et +s’attache obstinément à vous en manifestant une +inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui +qui devait être désormais son maître et se fit +agréer par lui comme guide pour aller jusqu’à +Babylone.</p> + +<p>Il en connaissait parfaitement la route et il se +flatta aussi de connaître les langues des peuples +chez lesquels ils allaient passer. Apollonius sourit +et répondit qu’il savait toutes les langues que +parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur +silence. Damis devait s’apercevoir un peu plus +tard qu’Apollonius possédait en outre la connaissance +du langage des oiseaux et qu’il savait lire +ces grands caractères, sombres sur l’azur, que +forment les trajectoires de leur vol.</p> + +<p>D’ailleurs le guide ne devait être guide que de +la route terrestre et c’est lui qui allait être guidé +dans le voyage spirituel. Damis était un homme +ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si +une troupe de mimes était passée, peut-être se +serait-il engagé comme danseur. Ce fut un sage +qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La +sagesse ne fit jamais grand cas de lui. Il ne pénétra +rien des mystères qu’il frôla. Peut-être parce +qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des +temples. Peut-être parce que son amour du merveilleux +lui empêcha de comprendre la vérité, +plus belle que les fictions.</p> + +<p>Les deux voyageurs virent étinceler les dômes +en argent bleui de Babylone ; ils franchirent +ses murailles ; ils s’entretinrent avec les mages +et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes +comme ils n’en avaient encore jamais vues. Les +nuages voilaient leurs sommets, mais le déroulement +de leurs immensités neigeuses n’impressionnait +pas Apollonius.</p> + +<p>— Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, +elle peut s’élancer bien au-dessus des monts les +plus élevés. Ils traversèrent l’Indus, marchèrent +dans les pays où la monnaie est en orichalque et +en cuivre noir et où il y a des rois revêtus de +blanc et qui méprisent le faste. Ils rencontrèrent +un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle +d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots : +Ici Alexandre s’arrêta...</p> + +<p>Et quand ils eurent longtemps descendu le +Gange, quand ils eurent longtemps remonté de +nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes, +rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête +bleue comme celle du paon et l’insecte avec le +corps duquel on fait une huile inflammable, après +avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne +renferme une pierre précieuse, ils aperçurent au +milieu d’une plaine une demeure de pierre qui +avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. +Ils étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de +marche du Gange<a href="#f3" id="FNanchor_3"><sup>[3]</sup></a>. Un brouillard singulier flottait +alentour et sur les rochers qui les entouraient, il +y avait des empreintes de visages, de barbes et +de dos d’hommes qui paraissaient être tombés à +la renverse. D’un puits dont le fond était d’arsenic +rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_3" id="f3">[3]</a> Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des +lamaseries thibétaines est à environ 18 jours de marche du +Gange.</p> +</div> + +<p>Apollonius et son compagnon eurent le sentiment +que le chemin par lequel ils étaient arrivés avait +disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu +gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant +et se déplaçait afin que le voyageur n’y put fixer +de repère. Apollonius venait d’arriver enfin dans +le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait +dire plus tard :</p> + +<p>— J’ai vu des hommes habitant la terre et +cependant n’y vivant pas, protégés de tous côtés +sans avoir aucun moyen de défense, et qui pourtant +ne possèdent que ce que tous possèdent.</p> + +<p>Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il +avait une lune brillante dans l’intervalle de ses +sourcils et il tenait à la main une baguette de +bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius +en langue grecque, car ceux dont il était le +messager étaient informés de sa venue et il les +conduisit vers la communauté des sages et vers +leur chef, Iarchas.</p> + +<p>Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec +ceux qui savent. C’est là qu’il s’instruisit dans +la science de l’esprit, qu’il apprit les pouvoirs +cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de +les développer, afin de vivre dans la proximité +des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut la mission +qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers +les temples des pays méditerranéens, afin de +dématérialiser le culte, de lui rendre son ancienne +pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du +nom ineffable, dont la combinaison secrète confère +à celui qui la possède un pouvoir suprême sur +les hommes et la faculté de se faire obéir par les +êtres invisibles.</p> + +<p>Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius +avait la certitude de rester en communication avec +eux.</p> + +<p>— Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non +seulement vous m’avez frayé le chemin de la mer, +mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du ciel. +Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je +n’ai pas bu en vain à la coupe de Tantale, je +continuerai à m’entretenir avec vous comme si +vous étiez présents.</p> + +<p>Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, +indiquèrent aux voyageurs le chemin du +retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs +pour la traversée de l’Inde.</p> + +<p>Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle +ne se reflète pas la grande Ourse et où à midi les +navigateurs ne projettent aucune ombre sur le +pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites +où les rivières charrient du cuivre, Stobera, la +ville des Ichtyophages et le port de Balara entouré +de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés +dont la coquille est blanche et qui ont une +perle à la place du cœur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c033">LA MISSION D’APOLLONIUS</h3> + +<p>Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une +tâche d’ordre magique, qu’à la connaissance des +hommes, il devait être le seul à accomplir. Peut-être +Pythagore avant lui fut-il investi de la même +mission et s’en acquitta-t-il au cours de ses voyages. +Mais nous l’ignorerons toujours.</p> + +<p>Iarchas lui avait montré dans une cellule de +son monastère un jeune ascète aux yeux brillants +dont les facultés intellectuelles étaient plus extraordinaires +que celles de tous les autres sages de +la communauté mais qui ne parvenait pourtant à +avoir une méditation sereine. Il se laissait aller +parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer +inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on +ne pouvait l’apaiser. Apollonius avait demandé +quel était cet ascète et la raison de sa souffrance.</p> + +<p>— Il souffre par une injustice commise à son +égard dans une vie antérieure, avait répondu +Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et le +plus intelligent des Grecs. Or, son nom est +oublié, sa tombe est abandonnée et Homère n’a +pas parlé de lui en racontant l’histoire de la +guerre de Troie.</p> + +<p>Cela était un exemple du danger de la connaissance. +Apollonius aurait pu répondre :</p> + +<p>— Comme il faut louer la nature qui a étendu +sur l’homme le voile de l’oubli, en même temps +que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du +contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière +soi. Comme il faut plaindre celui qui est +assez développé pour lire dans le passé mais qui +ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une +injustice révolue.</p> + +<p>Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. +Il ne fit du reste qu’agir selon les instructions +qu’il avait reçues.</p> + +<p>Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans +des objets, des influences spirituelles qui devaient +agir à distance et à travers le temps. Dans des +lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant +déjà un magnétisme d’essence religieuse, +il devait déposer des talismans destinés à perpétuer +la force active qu’il y avait enclose. De même, +il devait retrouver dans les anciens tombeaux, +dans les cryptes consacrées, les talismans déposés +jadis par d’autres messagers de l’esprit.</p> + +<p>Les sépultures des héros gardent longtemps +parmi leurs pierres, dans les feuillages des arbres +proches, dans l’ambiance de l’air solitaire, l’idéal +de celui qui est devenu poussière et ossements. +C’est pourquoi les pèlerins qui traversent +la terre en vertu de leur fidélité à un vœu, pour +aller se prosterner devant le monument d’un être +vénéré rapportent toujours dans leurs mains +vides une immatérielle richesse qu’ils sont seuls +à voir.</p> + +<p>Le christianisme devait un peu plus tard restaurer +ces pratiques de la magie antique et leur +donner une extension immense avec le culte des +saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a +jamais connu le secret d’Apollonius.</p> + +<p>Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut +atteint Smyrne fut de se rendre dans le territoire +de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru sa +célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. +Ils montèrent avec lui sur un navire +qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face de +Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils +arrivèrent au coucher du soleil dans une baie déserte +et Apollonius demanda à être laissé seul +sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, +à l’heure qui précède le jour et où les intuitions +des esprits des morts et des puissances plus +élevées parviennent aux hommes assez purs pour +les recueillir.</p> + +<p>C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli +autrefois Palamède. Palamède, dont Homère +ignora jusqu’au nom ; Palamède, le poète et le +savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de +l’action. Lui qui avait inventé différents modes de +calcul, les signaux au moyen de feux et le jeu de +dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait +été lapidé devant Troie par ses compagnons, à +cause d’une fausse accusation de trahison portée +par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue ; +que le don ailé du trouveur de science et +de beauté fût étouffé par la jalousie et que l’injustice +ne fût pas réparée au delà de la mort, +c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une +souillure sur l’histoire des hommes qui irait grandissant +avec leur culture et qu’il appartenait à la +main d’un sage d’effacer.</p> + +<p>Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit +près des flots où l’on devait creuser. On découvrit +une statue de la hauteur d’une coudée et qui +était celle de Palamède. On la dressa à son +ancienne place où Philostrate, deux siècles après, +atteste l’avoir vue. L’image du héros méconnu, +debout devant la mer, enseigna longtemps aux +voyageurs curieux des monuments de la Grèce +primitive que tôt ou tard justice est rendue à ceux +qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. +Et peut-être dans une cellule de la demeure +des hommes sages, un ascète taciturne sentit +tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie +une douceur d’âme qu’il n’avait jamais connue.</p> + +<p>Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses +voyages dans le monde les talismans dont le rayonnement +devait assurer la spiritualité de l’humanité ? +Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression +mystérieuse que l’on ressent à Pæstum où il +séjourna, devant le temple maintenant abandonné +de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en +respire le silence, en touche le marbre pentélique, +se sent obligé de regarder en lui-même et entrevoit +au fond de son cœur un autre temple abandonné, +devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. +Il en est de même aux îles de Lérins où +Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans +raison du reste, que ce point favorisé de la côte +gauloise deviendrait un centre de la civilisation +future. Là, peu après sa visite, fut fondé le monastère +de Saint-Honorat qui a subsisté à travers +les siècles.</p> + +<p>Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure +qu’ailleurs, les pierres y ont une autre couleur et +si l’on se penche sur le puits, on y sent frissonner +les éternelles vérités de la vie. Est-ce par +l’effet de la magie d’Apollonius ? Il serait bien +puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on peut dire, c’est +qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode +dont la transcendance nous échappe.</p> + +<p>Le but avoué et plus compréhensible qu’il +poursuivit fut d’unifier les cultes, d’expliquer les +symboles, de montrer l’esprit derrière les images +des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices +et les formes extérieures pour que toute +adoration participât de l’union platonicienne avec +la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les +lieux consacrés, en Syrie, en Égypte, en Espagne +et il atteignit même le rocher de Gadès qui devait +devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier +morceau de continent échappé à la catastrophe +de l’Atlantide.</p> + +<p>Partout il reçoit sur son passage des honneurs +presque divins. Ses dons de clairvoyance lui font +faire des prédictions qui sont confirmées par les +événements et sa renommée en est sans cesse +accrue. Il échappe sans difficulté à la persécution +de Néron contre les philosophes et ses admirateurs +disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le +juger, rendre blanche, par son art magique, la +page de son acte d’accusation. Il donne des conseils +à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature +d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une +belle jeune fille incitait au plaisir son disciple +Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang +d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. +Il reconnaît aussi la personnalité d’un roi +mort récemment et pleuré par son peuple dans un +lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère +d’une douceur exquise et se montrait affectueux +jusqu’à l’attendrissement. Il rend la juste +notion de l’amour à un riche insensé qui voulait +épouser solennellement une statue. Il exorcise +un démon luxurieux qui poussait un habitant de +Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit +quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien +enragé, ce qui est un miracle ordinaire mais il ne +néglige pas de courir longtemps après le chien +enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans +une rivière, ce qui est le signe d’une exceptionnelle +bonté. Emprisonné par Domitien, il disparut +subitement quand il fut rendu à la liberté, après +le jugement qui l’absolvait, soit parce qu’il usa +d’un prestige de suggestion collective, comme le +pratiquent certains fakirs, soit parce que, désireux +d’être tranquille après les émotions de ce +jugement, il se perdit simplement dans la foule +sans être remarqué.</p> + +<p>Enfin après mille prodiges naturels, aisément +accomplis, ayant dépassé quatre-vingts ans, il +accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et +très grand, car tout le monde le croyait éternel. +Mais ce prodige ne fut peut-être pas réalisé car +Apollonius, comme tous les grands adeptes, au +terme d’une existence, disparut sans laisser de +trace. Le phénomène de la disparition semble lui +avoir été particulièrement agréable et il ne manqua +pas de le pratiquer, au moment de la mort, +cette disparition de longue durée.</p> + +<p>Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison +d’Ephèse où il vivait avec deux servantes et qu’il +ne rentra pas. D’autres prétendent que l’évanouissement +de sa forme physique eut lieu dans un +temple de Dictynne où il avait voulu passer une +nuit à méditer.</p> + +<p>On n’a jamais entendu parler d’un tombeau +d’Apollonius de même que nul n’a su où était mort +Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs +d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui +fit élever un temple, firent à ce sujet d’inutiles +recherches.</p> + +<p>Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, +que, onze siècles après, vivait, en Espagne, +un philosophe arabe nommé Artephius qui prétendait +être Apollonius de Tyane. Cet Artephius +habita Grenade et Cadix où Apollonius avait longtemps +séjourné. Il jouissait d’une très grande +autorité parmi les philosophes hermétiques de +son temps qui venaient des pays les plus éloignés +pour le consulter. Comme Apollonius, il professait +la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de +composer les talismans et la divination par les +caractères des planètes et le chant des oiseaux. +Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon +prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c040">FAIBLESSE ET GRANDEUR</h3> + +<p>— Apollonius, interrogea Domitien quand le +philosophe de Tyane comparut devant lui, pourquoi +ne portez-vous pas le même vêtement que +tout le monde et en avez-vous un particulier et +d’une espèce bizarre ?</p> + +<p>Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva +le besoin de se singulariser, d’attirer la curiosité +sur sa personne. Plus les hommes s’élèvent haut +et plus leur orgueil grandit et demeure puéril.</p> + +<p>En entrant en Mésopotamie, le percepteur des +péages au pont de l’Euphrate lui demande ce qu’il +apporte avec lui :</p> + +<p>— La continence, la justice, la bravoure, la +patience, répond Apollonius.</p> + +<p>Et comme le percepteur ne songeant qu’aux +droits d’entrée, lui dit :</p> + +<p>— Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves.</p> + +<p>Il répond :</p> + +<p>— Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des +maîtresses.</p> + +<p>Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire +du roi, qu’il va visiter, selon sa coutume, +lui demande quels présents il apporte. Apollonius +répond :</p> + +<p>— Toutes les vertus.</p> + +<p>— Supposez-vous qu’il ne les a pas ? dit le haut +fonctionnaire.</p> + +<p>— S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir.</p> + +<p>Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une +seule, ce qui est le signe d’une demi-générosité.</p> + +<p>Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par +clairvoyance l’assassinat de Domitien à Rome, il +s’écrie, plein de joie : Frappe le tyran, frappe +donc ! comme pour stimuler le lointain meurtrier, +ce qui montre qu’il ne professait pas le pardon +de toutes les offenses.</p> + +<p>Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible +qu’un certain nombre n’aient pas été accomplis +pour éblouir son entourage, gagner une célébrité +plus grande. Il se servit pour son usage +personnel de sa connaissance des lois physiques, +ignorées encore par les hommes de son temps. +Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, +l’amour de soi-même vous tire en bas et vous +fait redescendre.</p> + +<p>Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement +n’atteignent pas un désintéressement +total. Engagé sur un certain sentier qui va vers +les cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard +en arrière et une seule pensée égoïste détruit +le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour +des hommes.</p> + +<p>Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla +avec tant d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement +rendu justice et a même âprement discuté la +parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna +autant que l’admiration. Trop de prophéties, +même exactement réalisées, trop de tours éblouissants ! +Les esprits moyens qui font les réputations +des grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée +d’ennui et qu’aucun merveilleux ne +l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop +de sincérité pour se présenter comme un dieu, il +faut rester dans un honnête cadre humain. Si les +philosophes glorifièrent Apollonius, le monde chrétien +l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques, +durant des siècles et jusqu’à nos jours, +firent de son nom le synonyme de charlatan et +de faiseur de tours avec un acharnement et une +mauvaise foi qui devraient suffire comme garants +de sa grandeur d’âme.</p> + +<p>Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, +après l’avoir appelé « une sorte de Christ +du paganisme » se rétracte et dit de lui :</p> + +<p>— Si Apollonius avait été un homme sérieux, +nous le connaîtrions par Pline, Suetone, Aulu +Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius +et d’autres philosophes.</p> + +<p>Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu +Gelle n’ont parlé de Jésus qu’il a pourtant considéré +comme un homme sérieux.</p> + +<p>Nous pensons que c’était « un homme sérieux » +celui qui n’entrait pas dans un temple sans prononcer +cette prière :</p> + +<p>— Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne +sente le besoin de rien !</p> + +<p>Car c’est une merveilleuse pierre de touche de +la supériorité de l’homme que le mépris des richesses.</p> + +<p>Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité +de l’âme mais l’enseignait avec précaution, +semblable en cela au Bouddha, disant qu’il +est vain de trop discuter sur cette question et sur +la destinée de l’homme après la mort, parce qu’il +jugeait trop décevante la part de vérité qui lui +était connue.</p> + +<p>Un homme sérieux, celui qui disait :</p> + +<p>— Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au +milieu des espaces éthérés, pleine de mépris pour +le rude et triste esclavage qu’elle a souffert. Mais +que vous importent ces choses ? Vous les connaîtrez +quand vous ne serez plus.</p> + +<p>Celui pour qui la sagesse était « une sorte d’état +permanent d’inspiration », celui qui, pour atteindre +cet état, prescrivait la chasteté, une nourriture +d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés +comme le corps et comme l’âme.</p> + +<p>Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager +l’essence spirituelle de son être et de la +rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un +grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte +vers la perfection, distinguait dans le sourire des +statues, l’esprit qui veille derrière la forme et +considérait les choses matérielles, le contour des +paysages, la couleur des fleuves et celle des +étoiles, la terre multiforme, comme le symbole +d’un autre monde plus pur dont ils étaient les +reflets.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c044">LE DAÏMON</h3> + +<p>Nous avons presque tous, au moins une fois dans +notre vie, durant une nuit d’insomnie ou pendant +une maladie, entendu une voix qui ne venait de +nulle part et qui résonnait silencieusement pour +nous donner un conseil, sage d’ordinaire. C’est +toujours dans la solitude et de préférence dans +les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre +muet.</p> + +<p>Quelques hommes de génie ont entendu cette +voix auprès d’eux avec assez de netteté et de fréquence +pour penser qu’une entité intelligente se +penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés.</p> + +<p>Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le +daïmon le plus célèbre, sur lequel se sont le plus +longuement entretenus les philosophes, fut le daïmon +de Socrate.</p> + +<p>— La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, +m’a accordé un don merveilleux qui ne m’a pas +quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui +lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que +je vais faire et ne m’y pousse jamais.</p> + +<p>Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait +à son sujet et obéissait aveuglément à ses +indications. Ses amis avaient fini par ne plus +guère accomplir d’action importante sans le consulter. +Mais le daïmon avait ses sympathies et il +restait absolument silencieux quand il n’était pas +favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate +n’avait pas alors la moindre possibilité de le faire +parler.</p> + +<p>De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta +à Socrate dès son enfance, et dont Apollonius +de Tyane entendit seulement la voix après qu’il +eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes ?</p> + +<p>— Il y a des puissances intermédiaires et de +nature divine. Elles composent les songes, inspirent +les devins, dit Apulée.</p> + +<p>— Ce sont des immortels inférieurs, appelés +dieux de deuxième rang, placés entre la terre et +le ciel, dit Maxime de Tyr.</p> + +<p>Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de +nous, reçoit l’homme à sa naissance, le suit dans +sa vie et après la mort. C’est ce qu’il appelle « le +démon qui nous a reçus en partage ». (Phoedre). +Il serait analogue alors à l’ange gardien des chrétiens.</p> + +<p>Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure +de l’esprit de l’homme, celle qui est séparée +de l’élément humain et susceptible de se confondre +par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait +alors sous certaines conditions communiquer +à un organisme purifié soit la vision des choses +passées dont le tableau lui serait accessible, soit +la partie des choses futures dont les causes sont +générées et dont les effets seraient par conséquent +prévisibles.</p> + +<p>Mais que le daïmon ait eu des préférences +parmi les amis de Socrate, qu’il ait fait un choix, +semblerait indiquer que c’est une intelligence +différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, +Socrate a souvent dit que la voix intérieure qui +l’avait souvent détourné d’accomplir une action +ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. +Or, c’est une règle parmi les adeptes de ne +donner que des avis négatifs, car celui qui incite +quelqu’un à faire une chose, non seulement prend +sur lui la charge des conséquences mais prive +celui qu’il conseille du mérite de l’action.</p> + +<p>Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de +l’homme et le type le plus élevé de la hiérarchie +des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de ses +intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons +de la beauté, idéal sans forme, mais réel pourtant +sur un autre mode d’existence. Cet idéal était le +daïmon dont la réalité était d’autant plus grande +que celui qui le créait s’en faisait une idée plus +forte. Le daïmon de chacun était proportionné à +la foi qu’il avait en lui.</p> + +<p>Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans +la connaissance de la magie pourrait donner sous +certaines conditions une apparence de forme à +une créature d’une idéale beauté, enfantée par son +propre idéal.</p> + +<p>Pour s’abreuver à la perfection de cet être, +être inondé de son rayonnement il y aurait alors +deux moyens : Le réaliser sur le plan terrestre en +lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son +domaine subtil en se dépouillant de sa forme par +la transformation de l’extase.</p> + +<p>Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques +de l’école néo-platonicienne ont utilisé le deuxième +moyen. Ils ont poursuivi la beauté de l’âme, la +rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et +grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique +ils sont parvenus quelquefois à l’atteindre.</p> + +<p>Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un +étonnant secret ont employé le premier moyen et +ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils +avaient pu rendre visible pour leurs yeux +d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à personne et +ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent +pour des insensés, furent enfermés ou brûlés. Et +il y en eut aussi dont l’âme était impure et qui +enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés +par des monstres à leur ressemblance. Le +moyen âge durant lequel on se transmettait encore +des méthodes de magie qui appartenaient à l’antiquité +est plein de l’histoire de possédés, tourmentés +par leurs propres démons qui, une fois créés ne +veulent plus mourir et s’attachent à leur créateur.</p> + +<p>Nous ne saurons jamais de quelle essence était +le daïmon d’Apollonius, si l’être qui le conseillait, +empruntait une forme, chaste comme lui-même et +belle comme les statues des Dieux qu’il aimait +contempler, ou si la voix provenait d’un maître +lointain désireux de voir son disciple accomplir +la mission qu’il lui avait confiée.</p> + +<p>— Je continuerai à m’entretenir avec vous +comme si vous étiez présents, dit Apollonius en +quittant ses maîtres hindous.</p> + +<p>Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, +reçut-il par une divine suggestion l’influx de leurs +bonnes pensées ? Celui auquel il a donné le nom +d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, +à l’illuminé errant, la consolation d’un +appui lointain. Même dans la plus obscure prison +de Domitien, il y avait une heure où une certaine +fluidité de l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. +Le monde était plus silencieux, les murailles +devenaient plus légères, l’esprit retrouvait sa +propre nature et la voix se faisait entendre :</p> + +<p>— Les plus grands sont ceux qui ne trouvent +jamais leur place dans un temps qui n’est pas à +leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout +pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné +ou crucifié pour ce bien. Mais ne fais pas +comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier +l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus +sera tombée comme une flamme vivante au fond +du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras +calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les +hommes pieux, pendant des siècles, parleront de +toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur +d’ours, sans savoir que votre tâche était commune +et que vous variez à peine sur les moyens de la +réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la région où +il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est +de peu d’importance. Tu sauras que l’hommage +qui va à ton frère t’atteint indirectement et tu +retrouveras un peu de tes traits sur les innombrables +croix qui sont dressées pour lui sur la +terre. Et il te faudra aussi partager sa peine qui +est immense. Il a été mille fois plus incompris que +toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir +à ses côtés, quand les jours en seront marqués +sur le livre sans caractères. Ce sera peut-être son +tour de parler aux rois et le tien d’instruire de pauvres +pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de +cette gloire que tu as désirée et seulement alors tu +apprendras le goût du fiel qu’elle laisse aux lèvres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c049">LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS</h2> + +<h3 class="nobreak" id="c051">LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS</h3> + +<p>Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit +éclore la vérité cathare<a href="#f4" id="FNanchor_4"><sup>[4]</sup></a> ? Un instructeur apporta-t-il +d’Orient les éternelles vérités aux hommes +albigeois et toulousains ? Est-ce celui qu’un paysan +de Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un +soir qu’il regagnait sa ferme, celui qui avait, +d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de +l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, +un visage de Maure et une lumière bleuâtre +autour des cheveux. Est-ce ce Pierre, disciple +d’Abélard qui commença à enseigner au douzième +siècle ? Est-ce un de ces prêcheurs anonymes +qui s’arrêtaient dans les carrefours des bourgades +pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté +qui faisait leur malheur apparent était le +gage d’une immense béatitude après la mort ?</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_4" id="f4">[4]</a> L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, +cathari devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être +le nom que les membres de la secte se sont primitivement donnés. +Prononcé Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, +petite ville près de Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et +de même que le mot Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques +du Midi.</p> +</div> + +<p>Le véritable initié, le grand propagateur du +catharisme serait-il ce Nicetas, ce mystique +bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi +de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les +bases d’une église nouvelle et confia à certains +hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le livre où +était résumée la doctrine spirituelle ? On ne sait +rien de lui, sauf la grande impression que laissa +son passage et l’extension du mouvement cathare +qui suivit son départ pour la Sicile<a href="#f5" id="FNanchor_5"><sup>[5]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_5" id="f5">[5]</a> Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de +Nicetas que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine +avait tant de rapports avec le catharisme. Frédéric II, +protecteur des hérétiques y fut dit-on initié. Un des maîtres de +ce groupe fut Guido Cavalcanti, ami et initiateur du Dante.</p> +</div> + +<p>Les plus grands maîtres demeurent cachés et +l’on ne retrouve avec certitude à l’origine des Albigeois +aucun personnage sublime jouant le rôle +d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive +de la vérité, les doctrines hérétiques venues +d’Orient traversèrent-elles l’Europe pour envahir +la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, +comme les pollens de l’arbre que le vent transporte +au loin et qui germent partout où il y a une +terre propice.</p> + +<p>En Grèce, le moine Niphon, homme plein de +sagesse et de vertu est condamné à perdre sa +barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un supplice +bien doux et un peu singulier. On l’enferme +aussi. Mais il est délivré par un autre patriarche. +Sa barbe repousse et ses prédications ardentes lui +suscitent des disciples qui partent à travers le +monde pour répandre sa parole.</p> + +<p>Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite +le château de Monteforte, forme avec un mystique +appelé Girard, une communauté où l’on +essaie de mener la vie parfaite. Tous les hommes +y sont égaux et les biens de l’un appartiennent à +l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne +convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne +boit pas de vin dont la vapeur obscurcit la présence +de l’esprit. La vie est une sorte de pénitence +et si l’on ne veut pas rentrer éternellement +dans de nouveaux corps, se réincarner sans fin, +il faut arriver au détachement de toutes choses +qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, +mais seulement lorsqu’on a atteint un certain +degré de perfection, se garder du mariage et de +l’acte par lequel se perpétue la vie.</p> + +<p>L’archevêque de Milan dirigea une expédition +contre le château de Monteforte. Il s’empara des +hérétiques et les fit tous brûler. L’historien de +ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la +vie sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.</p> + +<p>Et alors se vérifièrent les paroles que Girard +avait dites avant de mourir :</p> + +<p>— Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit +visite. J’ai une grande famille sur la terre +et elle comprend un grand nombre d’hommes +qu’il éclaire, certains jours et à certaines heures +et auxquels il donne l’illumination.</p> + +<p>On vit de toutes parts cette illumination se +manifester.</p> + +<p>Une femme inconnue arrive à Orléans et après +l’avoir écoutée, tous les chanoines de l’église +collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques. +Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens +d’une nouvelle église où l’on enseigne que Jéhovah, +le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais qui +après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa +que de châtier, une église où l’on rejette le +baptême et où l’on n’obtient la rémission des +péchés que par la perfection de la vie.</p> + +<p>Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont +saisis dans une maison d’Orléans où ils étaient +réunis. On les entraîne dans une église où Guarin, +évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on +dresse leur bûcher en dehors de la ville. La reine +Constance attend la sortie des condamnés devant +le portail de l’église et elle tient personnellement +à crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne +parce qu’il avait été auparavant son confesseur +et lui avait fait courir le risque d’ouïr quelque +fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne +préféra abjurer ses erreurs que de mourir par le +bûcher, sans indiquer le nombre de ceux qui +préférèrent mourir que d’abjurer.</p> + +<p>L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants +autant que les raisonnables. Un jour que +le breton Eon de Loudéac écoutait la messe dans +une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait +avait une voix retentissante et cette voix réveilla +Eon en prononçant la phrase de la liturgie : <i lang="la">Per +eum qui venturus est judicare vivos et mortuos.</i> +Eon crut entendre prononcer son nom dans ces +syllabes : <i lang="la">Per eum !</i> C’était Dieu qui le conviait +à être juge des vivants et des morts, à reconnaître +les purs et les impurs. Il sortit précipitamment +de l’église. Sa mission commençait.</p> + +<p>Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des +prélats, la dureté des puissants. Tous ceux qui +possédaient étaient les morts. Lui, Eon, conférait +la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, +comme Dieu le lui avait prescrit, en s’adressant à +lui directement. Il exposait les doctrines cathares +qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui +et sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie +pleine d’allégresse le rendait populaire dans tous +les lieux où il passait. Des disciples se groupèrent +autour de lui et leur nombre alla grandissant. +Eon après avoir parcouru la Bretagne descendit +vers le midi. Il campait avec sa troupe dans les +landes et les forêts. Il avait organisé une Église +de prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et +allaient, presque nus, suivis d’une immense cohorte +de fidèles.</p> + +<p>L’archevêque de Reims parvint à disperser le +flot menaçant de ces hommes purs. Le pape +Eugène III vint présider en personne le concile +qui jugea Eon. Mais à toutes les interrogations +Eon se contenta d’affirmer qu’il était celui qui +devait juger les vivants et les morts à cause d’un +ordre de Dieu.</p> + +<p>Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle +aux pêcheurs, comme Jésus. Il enthousiasme les +populations du Nord en proclamant que les sacrements +sont inutiles et que les femmes doivent être +mises en commun à cause de la vanité du plaisir +qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre +la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses +disciples. Il revient à ce goût des richesses qu’il +avait commencé par proscrire. Cet ancien apôtre +de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, +entoure ses cheveux de bandelettes d’or, et un +jour, devant une statue il se fiance à la Vierge +Marie.</p> + +<p>Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne +et de Toulouse que s’opère la révolution mystique. +Il y a Pons dans le Périgord, Henri à Toulouse, +Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des +lettrés et des philosophes qui expliquent par écrit +la sagesse du catharisme. Le dogme romain avait +fermé ses portes de fer et élevé les murailles de +ses principes à jamais immuables. Avec la philosophie +cathare, beaucoup d’esprits accueillirent +la possibilité de voir s’ouvrir par la libre recherche +le sens spirituel des Ecritures et de résoudre +les problèmes métaphysiques qui ont de tout temps +hanté les intelligents. Les autres, ceux qui ne +lisaient pas de livres, mais qui regardaient et +s’indignaient du faste et de l’immoralité des +évêques, écoutèrent les ascètes des carrefours +parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles +des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient +dans leurs paroles la pure doctrine du maître +Jésus.</p> + +<p>Ce que l’église appela « l’abominable lèpre +épidémique du midi » se manifesta comme une +épidémie de désintéressement, une communication +de bonté, une chaîne de sacrifice.</p> + +<p>Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la +nuit parce qu’il ne peut plus supporter l’idée de +sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui +n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne +fallait pas perdre une minute et il lui obéit scrupuleusement. +Il charge ses meubles précieux sur +ses épaules et il les transporte dans la rue afin +que chacun puisse prendre ce qui lui convient. +Comme la nuit est obscure il allume deux chandeliers +devant sa porte pour faciliter le choix du +passant et comme la rue est déserte, il s’empare +d’une trompette et il en joue pour qu’on sache +que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte +de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire +sa pauvreté rédemptrice.</p> + +<p>A Lavaur, un homme bègue se force à parler +et devient éloquent par le désir d’apprendre à +ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de +douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin +dans de nouveaux corps d’hommes si on n’échappe +pas à cette inexorable roue en devenant parfait +dans une vie.</p> + +<p>A Montauban, un certain Querigut scandalise +la ville en abandonnant une épouse qu’il aimait +pourtant avec tendresse et en la laissant à un +autre homme dont elle était aimée. Il se retire +sur une colline du voisinage hantée par les loups, +il se nourrit de fruits et de racines, dort avec +joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné +par le compagnonnage des loups, plus le corps +souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe de +l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.</p> + +<p>Le renoncement bouddhiste devient une loi +morale qui se répand avec une étonnante rapidité. +De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, +dans l’âpre Languedoc, sous les marronniers de +l’Albigeois, et les landes du Lauragais, les routes +sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui +sont avides de faire savoir à leurs frères ce que +l’esprit leur a révélé. Et ce sont toujours des +humbles qui sont inspirés. L’esprit est écarté par +le magnétisme que dégage l’or des églises. Au +contraire, il entre volontiers dans une cabane +solitaire sur une hauteur, dans la petite maison +d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou +dans un monastère paisible sur les bords de +l’Ariège où de la Garonne. Dans l’allée des peupliers, +le cloître de pierre où tournent une centaine +d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois +avec une force si communicative qu’il fait clore +la porte, laisser le jardin et la chapelle à l’abandon +et il change ces copistes de manuscrits, ces +enlumineurs de missels en prophètes errants de la +nouvelle hérésie.</p> + +<p>A la fin du <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle cette parole des Pélagiens : +Christ n’a rien eu de plus que moi, je puis +me diviniser par la vertu... apparaît comme essentielle +à la plupart des hommes du midi. De +plus en plus étrangers au Dieu des églises, le +Dieu qui avait des images trop dorées dans des +châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats +et des seigneurs impitoyables, ils honorent le +Dieu intérieur dont la lumière est d’autant plus +visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus +remplie d’amour pour leurs semblables.</p> + +<p>Crime du désintéressement et de l’amour ! Il ne +peut pas y en avoir de plus grand aux yeux des +hommes égoïstes. La haine que suscite la supériorité +morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne +avec sa hiérarchie sacerdotale, ses confréries +de moines richement dotées, ses puissantes +abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares +de donner l’exemple d’un ascétisme plus grand +que le sien. Il n’y a pas de tragédie plus cruelle +dans l’histoire que celle de l’anéantissement presque +total de la race méridionale par le roi de +France et par le pape, par les barons du Nord et +par l’Église de Jésus<a href="#f6" id="FNanchor_6"><sup>[6]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_6" id="f6">[6]</a> Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité +de la France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée +d’unité fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La +guerre des Albigeois semble avoir servi la future unité de la +France. Aussi elle ne soulève qu’une incomplète indignation +chez ceux qui la racontent. Elle est partout résumée hâtivement. +On veut l’oublier. Elle est gênante. Michelet lui-même, apôtre +du droit, ne peut s’empêcher de laisser percer le mépris qu’a +toujours inspiré et qu’inspire encore à l’homme du nord « les +mangeurs d’ail, d’huile et de figues ».</p> +</div> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c060">LA CROISADE</h3> + +<p>En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de +Provence et des tours de Fréjus, jusqu’aux pins +maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne savante +des arabes, le plus civilisé de la terre. La +lumière d’Athènes et d’Alexandrie l’éclairait encore +d’un rayon qui ne voulait pas s’éteindre. Les thermes +et les arcs de triomphe des empereurs +n’étaient pas tombés en ruine dans ses cités et il +n’y avait pas une colline sur laquelle ne se dressât, +entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un +marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé +traduire en latin à Grenade, étaient la nourriture +de ses lettrés. Les villes avaient des libertés municipales +ignorées par les villes du nord. A Toulouse +le pouvoir des Capitouls élus par le peuple +tempérait celui des comtes. L’immense littérature +des troubadours fleurissait jusque dans les villages +perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins +avaient laissé en s’en allant des théorbes qui +venaient de Damas et sur lesquelles on faisait résonner +la musique de l’Orient.</p> + +<p>Mais les hommes du midi semblaient alors aux +hommes du nord, ce qu’ils leur paraissent encore +aujourd’hui : une race bavarde, vaine et oisive. +Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux +et leur mysticisme ne pouvait être qu’hérétique. +Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux +plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était +plus grande, elle se traduisait dans les vers satyriques +des poètes, dans les prédications des +moines prêcheurs, dans les mouvements populaires +si audacieux, si irrespectueux qu’on put voir saint +Bernard, après une tournée triomphale dans la +France, hué par la foule toulousaine. Les croisés +qui revenaient de Constantinople et de la Palestine +et qui pour rentrer chez eux débarquaient à Fréjus +et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver +une étrange ressemblance entre les méridionaux +bruns et maigres, aux os trop saillants, aux faces +trop longues et ces infidèles qu’ils avaient combattus +avec une si pieuse ardeur et une si grande +soif de pillage.</p> + +<p>C’est vrai, les seigneurs de Provence et de +Gascogne avaient été leurs compagnons. Mais en +remontant le Rhône pour gagner les forêts d’Armorique +ou les landes de Flandres, ils voyaient +des villes trop claires, dont les architectures différaient +des leurs, des villes qui ressemblaient de +loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant +lesquelles tant de chevaliers avides de richesses +étaient tombés pour un butin insuffisant. Ils +voyaient les restes détestables de l’invasion Sarrasine. +C’était non loin de Saint-Tropez la masse +du château Fraxinet d’où les infidèles avaient +commandé si longtemps la côte méditerranéenne, +les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées, +l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble +et ces tours octogones sur les hauteurs, gardiennes +de passages et de carrefours qui attestaient +le séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes +des femmes étaient trop voyantes et avaient quelque +chose d’oriental et d’impudique. La langue +avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient +un grand nombre de juifs et non seulement +ceux-ci exerçaient librement leur religion +maudite, mais ils avaient des commerces prospères, +professaient les lettres et la médecine, étaient +honorés par une noblesse insouciante.</p> + +<p>Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III +les moines de Citeaux se répandirent dans toute +la France pour prêcher la guerre d’extermination +contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre +le midi tout entier, ils trouvèrent un terrain préparé. +L’opération était mille fois plus avantageuse +que celle qu’on avait tentée en passant les mers +sous le prétexte de délivrer le tombeau du Christ. +On avait les mêmes avantages spirituels assurés +par l’Église, la rédemption des péchés et même la +vie éternelle et les avantages matériels étaient +immédiats et connus. On savait les richesses des +châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du +vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que +d’envahir cette terre ocrée comme un paysage de +Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc +turbulents et révoltés, de posséder, au milieu +d’étoffes mauresques, leurs épouses perverses +comme les filles de satan.</p> + +<p>Trois figures terribles dominent le grand massacre +Albigeois. Pour que ce massacre ait été +possible, il a fallu que dans le même temps un +extraordinaire génie de violence, d’organisation et +d’hypocrisie s’incarnât dans trois hommes, également +dépourvus de pitié et peut-être également +sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour +de l’Église.</p> + +<p>Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui +décida la croisade avec une volonté obstinée. +L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut +qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes +à glorifier le génie de ce pape. Les grands hommes +de l’histoire sont ceux qui font quelque chose, qui +exercent vers un but une puissante volonté. On +ne se préoccupe pas après eux si le but fut sublime +ou néfaste et la réussite donne la mesure +du génie.</p> + +<p>A peine élu pape, Innocent III commence à +parler dans tous ses discours « d’exterminer les +impies ». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il +l’a pleinement réalisée. Il pense avec une puissante +conviction que tout homme qui essaye de se +faire de Dieu une opinion personnelle en désaccord +avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement +brûlé.</p> + +<p>Il va même plus loin. Il estime que l’on doit +déterrer les cadavres des morts hérétiques, dont +on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur ôter +une paix à laquelle ils n’ont pas droit. « En 1206, +il excommunie un abbé de Faenza qui se refusait +à laisser déterrer les restes d’un hérétique déposés +dans le cimetière abbatial<a href="#f7" id="FNanchor_7"><sup>[7]</sup></a> ». « Il faut que +l’habile investigation des catholiques, dit-il, révèle +le crime de ceux qui ont feint de mener une vie +chrétienne pour égarer l’opinion ».</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_7" id="f7">[7]</a> Luchaire, Innocent III.</p> +</div> + +<p>Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, +il assure que « la sentence divine punit les +pères jusque dans les fils et que les lois canoniques +sanctionnent cette disposition. »</p> + +<p>Il est très bien renseigné sur la pureté des +mœurs des Albigeois et des Cathares, et cependant +il les traite de « sectes lascives qui, bouillant +d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des +voluptés de la chair. » Il exhorte sans scrupule +ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par +des promesses qui ne seront pas tenues car pour +une aussi juste cause que la destruction d’un peuple, +tous les moyens lui paraissent bons.</p> + +<p>Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de +fer qui doit servir sa fureur apostolique.</p> + +<p>Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et +pauvre. Il est sexagénaire quand commence la +croisade et dépouillé du désir des femmes qui +peut inciter un chef à l’indulgence quand on va +massacrer les habitants d’une ville. Ses mœurs +sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas +à apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. +Il est étonnamment myope. Quand il se bat, il ne +voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne des coups +d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite +avec ses chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses +paupières sont toujours fermées et on l’a appelé le +chevalier sans yeux. Peut-être une partie de sa +cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les +expressions de désespoir sur le visage de ses +victimes. Il obéit en aveugle aux ordres du pape. +Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il +est prodigue avec le clergé. Il ne voit pas plus +loin que son nez, mais il a le don de voir les +richesses à travers les murailles et quand il a traversé +une ville il sait quel habitant il doit accuser +d’hérésie pour confisquer ses biens à son profit. +Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps. +Il est comme possédé par une folie destructrice, +une passion froide de raser des châteaux, de faire +périr des prisonniers, de promener la dévastation. +Pendant les dix années que dure la guerre on ne +peut rapporter de lui un trait de pitié. Il est +dévoré par la haine du pays qu’il conquiert et dont +on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les siens. +Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne +ses blessés qu’il aurait pu emmener avec lui. Il +est impitoyable pour les faibles et il se prosterne +devant les puissants. Il est le valet des évêques, +l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. +Rien n’exprime davantage le mal que la +face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de +Montfort ressemble au lion. Il a le courage que +donne la certitude d’être le plus fort. Il est le +symbole du mal incarné dans l’homme et ce mal +s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il +a mis sur son visage le masque de l’archange +saint Michel<a href="#f8" id="FNanchor_8"><sup>[8]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_8" id="f8">[8]</a> Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle : « de +son courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance +en Dieu. » Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté +par tous les chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au +péril de sa vie, plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et +M. Achille Luchaire dit en parlant de lui : « Un diplomate plein +de ressources, un organisateur habile des pays conquis ».</p> +</div> + +<p>Un grand saint lève une croix derrière le front +de Montfort pour lui faire une sorte d’auréole et +lui permet de puiser à une source idéale cette +exceptionnelle puissance de détruire les villes, de +faire périr des hommes. Ce saint est l’espagnol +Dominique de Guzman. Il est pour le domaine +spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour +la chair. Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus +de résistance que les murailles de Carcassonne +ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de +l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les +pensées de pureté qui montent plus haut que les +tours, les rêves divins plus légers que les nuages. +Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, +il s’en va nu pieds, en demandant son pain +sur les routes méridionales, avide de parler et de +convertir. Sa foi est aussi absolue, son désintéressement +aussi parfait que ceux de ses ennemis. +Mais il ne sait pas mendier. Il le fait avec orgueil +et il a envie de frapper de son bâton celui qui a +rempli sa besace généreusement mais qui est +demeuré muet quand il a parlé de la sainte Église. +Ceux qu’il rencontre en cheminant ont des crânes +aussi durs que son crâne espagnol et dans sa rage +de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre +terrible, l’Ordre qui convertira un peu plus tard +par la force. Le son de sa voix est rauque et il +n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce +côté des Pyrénées, la voix est chantante et +l’homme du midi reconnaît sa race à une lumière +de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. +Il est incapable de gagner les cœurs. Il ne se +retrouve avec les siens que parmi les barons du +nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre +conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. +Il n’a jamais un mot de clémence. Il n’intervient +jamais en faveur de femmes ou d’enfants d’hérétiques +que l’on va massacrer devant lui et il assiste +à toutes les tueries. D’ailleurs il regarde les maux +de la croisade comme le juste châtiment de fautes +qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait +dit à la foule :</p> + +<p>— Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. +Voici que nous exciterons contre vous les princes +et les prélats. Les tours seront détruites, les +murailles renversées et vous serez réduits en +servitude.</p> + +<p>Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les +demeures que Montfort lui donne et qui sont +volées aux seigneurs du midi, pour en faire les +monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant +la nuit d’une façon miraculeuse sur le domaine +de Prouille lui indique que là Dieu veut voir s’élever +l’école des convertisseurs qui doit porter son +nom et il n’hésite pas à faire déposséder Guilhem +de Prouille de son bien héréditaire. Ses disciples +après lui glorifient le saint et s’enorgueillissent +du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu +ait envoyé un globe de feu pour désigner le lieu +d’une rapine.</p> + +<p>Le sens de sa vie est indiqué par un autre +miracle qui eut lieu à Toulouse en 1234, le jour de +sa canonisation. L’évêque Raymond venait de célébrer +cette canonisation par une messe, dans le +couvent des Dominicains. Comme il se rendait au +réfectoire pour achever la fête religieuse par un +repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique +de Toulouse était en train de mourir dans la +rue de l’Olmet sec et qu’elle attendait l’évêque +Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt +il se précipite avec des soldats. Les parents +de la mourante crient : Voici l’évêque ! La femme +trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare et, +avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, +elle répond à toutes ses questions, lui donne les +noms des croyants qu’elle connaît. L’évêque et +les Dominicains la font condamner avec rapidité +et ils ont le temps de la voir brûler sur la place +voisine sans que le repas ait subi un retard exagéré. +Mais une méprise si heureuse, un bûcher si +vite allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. +Les moines rentrent au réfectoire en +chantant des cantiques et ils célèbrent par un +appétit inaccoutumé le miracle qui marque la +canonisation du saint.</p> + +<p>On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de +la croisade Albigeoise. Je la résume rapidement.</p> + +<hr> + +<p>Le Catharisme venait de se répandre avec une +extraordinaire rapidité dans le midi de la France. +C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur qui s’emparait +des âmes et il faisait courir le plus grand +danger à l’église matérialiste du pape. Innocent +III le comprit et il dépêcha dans le midi de la +France plusieurs légats apostoliques. Ces légats +se rendirent à Toulouse qui était la capitale du +Catharisme.</p> + +<p>Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant +qui ferait pleurer le midi et l’épouvanterait.</p> + +<p>Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, +un vénérable vieillard appelé Pierre Maurand qui +avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez lui +des réunions nocturnes où il prêchait la religion +nouvelle. On le comparait à saint Jean à cause de +ses yeux illuminés. Il était capitoul et sa fortune +était une des plus grandes de Toulouse. Les légats +le firent comparaître solennellement devant le +peuple, l’interrogèrent, le convainquirent d’hérésie +et le condamnèrent à mort. La force d’un +martyr n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, +plus dure à un riche vieillard qu’à un autre homme +et il promit de rentrer dans l’église romaine. Mais +on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, +à pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin +entre l’évêque de Toulouse et un des légats qui le +fouettaient de verges à tour de bras. Là, il demanda +pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner +à avoir ses châteaux détruits, ses biens confisqués. +Il devait partir pour la Terre sainte et durant +trois années se consacrer à secourir les pauvres +de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour +qu’aucun habitant de Toulouse n’ignorât son abjuration, +il devait pendant quarante jours visiter en +se flagellant toutes les églises de Toulouse.</p> + +<p>Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts +ans, se fouetta et erra nu dans les rues pendant +les quarante jours prescrits. Il partit, traversa la +mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir +sur des sujets mystiques avec le soufi +persan Farid Uddin, il séjourna à Tripoli, connut +le philosophe Maïmonide, passa trois années à +Jérusalem et put rentrer à Toulouse où ses amis +ne pensaient plus le revoir. Sa carrière n’était +pas finie. Elle commençait presque. Symbole de +la race tenace des hommes de Toulouse, il recommença +à prêcher secrètement et il fut chaque trois +ans et à cinq reprises élu consul de la ville par +ses compatriotes désireux d’honorer en lui la +résistance nationale au pape étranger. On s’était +tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait +le frapper qu’il passa longtemps pour s’être +réfugié dans les forêts de Comminges et un siècle +et demi après les gens des faubourgs prétendirent +avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts +de Toulouse, pour en examiner la solidité<a href="#f9" id="FNanchor_9"><sup>[9]</sup></a>, +appuyé sur son bâton et très droit, comme jadis.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_9" id="f9">[9]</a> Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques +historiens ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent +après son voyage en Palestine étaient ses fils.</p> +</div> + +<p>Le midi avait été terrifié par la condamnation +de Pierre Maurand. Le pape qui osait toucher à +un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne pouvait +être que le pape du mal. Le Catharisme grandit : +Les églises furent abandonnées. Une nouvelle +église spirituelle sans monuments, sans hiérarchie +et sans costumes d’apparat se créa secrètement. +La voix de l’espagnol Dominique retentit inutilement +sur le parvis des cathédrales.</p> + +<p>Le légat Pierre de Castelnau repartit vers +Rome découragé. C’était un ancien abbé de Maguelonne. +Le jour où il avait été promu au titre +de légat par le pape, il avait été atteint comme +par une flèche, d’une sorte de folie d’orgueil. Il +avait fait habiller ses gardes de rouge et il marchait +revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, +chamarré d’or. Il venait d’excommunier Raymond +VI, comte de Toulouse. Il avait fait réunir +les capitouls, les notables et le peuple et il avait +repris en s’adressant au comte les termes d’une +lettre d’Innocent III.</p> + +<p>— Homme pestilent ! Tremble, pervers ! Tu es +comme les corbeaux qui vivent de cadavres. +Impie, cruel et barbare tyran ! n’es-tu pas confus +de protéger les hérétiques ?</p> + +<p>Il avait menacé Toulouse de la destruction, et +il avait assuré que par ses soins personnels on +labourerait bientôt là où s’élevaient les tours de +ses remparts.</p> + +<p>Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu +avait vivement ressenti l’injure faite à la cité. Il +résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le suivit +jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause +de l’éclat des costumes de sa suite. Près de Fourques, +à la nuit tombante, comme Pierre de Castelnau +s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain +s’élança sur lui et lui porta un coup de lance +dont il mourut. Il put s’enfuir jusqu’à Beaucaire +et regagner Toulouse où nul ne le punit de son +acte.</p> + +<p>Le pape Innocent III, dit « la chanson de la +Croisade » en apprenant la mort de son légat « de +l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à +sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle ». +Il ne devait pas s’en tenir là. Il envoya +des messages à tous les rois chrétiens. Toutes +les chaires romaines fulminèrent de malédictions. +La croisade contre les hérétiques Albigeois fut +prêchée avec la promesse des riches cités du +Languedoc à piller. La noblesse de France à la +tête de routiers allemands s’apprêta à descendre +vers le midi par le Rhône, par le Velay et par +l’Agenois.</p> + +<p>Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, +le plus puissant seigneur d’occident après le roi +de France avait réuni ses armées et s’était entendu +avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, +la victoire lui serait peut-être restée. Mais il +était possédé par l’amour des femmes plus que +par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il +excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait +à le tromper avec ses maîtresses. Il venait +de se marier pour la cinquième fois avec la belle +Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son +père avait été obligé de tenir captive dans une +tour parce qu’elle ne pouvait voir un homme +sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la +possession d’une aussi ardente créature. Albigeois +de cœur, il commençait à s’habituer aux excommunications. +Mais il craignait une lutte ouverte +avec l’église. Peut-être avait-il ce goût de se +trahir soi-même que l’on rencontre chez certains +hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs +on ne peut rien attendre de grand de quelqu’un +qui a les yeux chassieux, les mains trop grasses +et molles et toujours un peu humides. Il fit sa +soumission au pape. Il fut assez misérable pour +guider l’armée des croisés dans les plaines du +midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous +sa protection.</p> + +<hr> + +<p>Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient +enfermées les populations des campagnes fuyant +devant les envahisseurs. La ville contenait avec +tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante +mille personnes. Un grand nombre n’avait pas +participé à l’hérésie et étaient d’excellents chrétiens. +C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion +de Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés +entre ses papes, un des plus sauvages massacres +de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si habilement +contée aux enfants par les historiens officiels, +mentionne à peine, en passant, la prise de Béziers +et semble la considérer comme un événement sans +importance.</p> + +<p>Les portes furent forcées le premier jour par +l’avant-garde des Ribauds. On appelait ainsi des +bandes de brigands qui accompagnaient les armées +pour profiter des pillages et détrousser les morts. +Les croisés s’élancèrent derrière eux. La veille +un conseil des chefs et des légats avait décidé +l’extermination de toute la population.</p> + +<p>— Mais comment, avait dit un baron ingénu, +distinguerons-nous les catholiques des Cathares ?</p> + +<p>Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant +sans doute le sourire que lui inspirait une semblable +candeur : Tuez-les tous, Dieu saura reconnaître +les siens.</p> + +<p>Comme les rues étaient pleines de morts et +que les portes des maisons étaient enfoncées le +peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans +les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze +mille personnes périrent dans la cathédrale de +Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont +trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute +la ville fut livrée aux flammes et les soldats du +pape encerclèrent cet immense bûcher, mettant à +mort ceux qui tentaient d’en sortir.</p> + +<p>— Que Dieu reçoive les âmes des morts dans +son paradis ! dit un pieux chroniqueur après avoir +narré la prise de Béziers.</p> + +<p>L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au +pape pour lui faire le récit de l’événement, pris +d’une modestie singulière, n’évalue les morts qu’à +vingt mille à peine.</p> + +<p>Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq +ans, qui était courageux comme Roland et beau +comme le héros d’un roman de chevalerie s’était +enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. +Sa peau était couleur de lait et il était étonnamment +imberbe avec des yeux bleus pleins de +crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. +Mais il avait un crâne carré qui faisait penser +aux tours qu’élevaient les Templiers. Il était +confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence +extrême. Naguère à Béziers, il avait cruellement +vengé son père assassiné par des notables de la +ville. Non seulement il avait fait mourir ces +notables mais, comme il avait entendu dire que +leurs femmes avaient joué un rôle dans cette +affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les +meurtriers de leurs maris, gens de basse condition. +Ses sujets avaient vu là un beau trait +d’énergie.</p> + +<p>Ce fut en vain que la croisade battit les tours +de pierre et les larges murs de Carcassonne avec +les solives des machines, les pluies de flèches et +le travail des sapes. La vaillance des assiégés +repoussait les attaques. Une sorte de légende +s’attachait au courage de Trencavel. Les barons +du Nord sentirent que ce jeune homme plein de +foi était comme le cœur du Languedoc et qu’il +fallait arracher ce cœur pour obtenir la victoire. +Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. +Sous la sauvegarde du Christ, si authentiquement +représenté par les légats romains, on lui +demanda de venir sans armes dans le camp des +Croisés afin de s’entretenir des conditions d’une +paix possible. Le confiant héros, incapable de +soupçonner une trahison sans exemple sortit de +sa ville malgré l’inquiétude de ses compagnons +d’armes qui le suppliaient de demeurer. A peine +arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la +noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier.</p> + +<p>On l’attendit tout le jour sur les remparts. +Quand la nuit vint, les défenseurs de Carcassonne +comprirent qu’ils ne reverraient plus leur +chef. Alors des gémissements éclatèrent ; ils se +propagèrent de tour en tour, de rue en rue et de +partout monta dans la nuit une plainte funèbre, +le désespoir de la cité privée du chef héroïque +qui incarnait sa vie.</p> + +<p>C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, +protectrice de la Croisade. La nuit était extraordinairement +claire. Les assiégeants crurent voir +de loin les silhouettes des archers qui faisaient +le guet devenir moins nombreuses sur les remparts, +puis disparaître. La plainte nocturne diminua, +mourut et il passa sur Carcassonne désespérée +un impressionnant silence. L’assaut devait +être commencé au lever du soleil. La forteresse +semblait morte, comme un immense tombeau de +pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, +sous leur bouclier, croyant à un piège. Ils +forcèrent une des silencieuses portes et quand +elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés +de stupeur dans une ville déserte, muette, comme +ces villes des mille et une nuits, frappée d’un +enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on +voyait les intérieurs des maisons avec leurs +richesses abandonnées. Dans les carrefours, des +chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures +vides sur le sol et des chevaux couraient çà et là. +On pensa d’abord à un miracle puis on connut la +vérité.</p> + +<p>Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel +avait fait creuser quelques années auparavant +un large souterrain allant du donjon de +Carcassonne à son château de Cabardez, dans la +montagne noire. Les guerriers, les consuls, toute +la ville s’étaient enfuis durant la nuit. C’est à +peine si les croisés purent trouver, terrés au fond +des caves, pour leurs gibets et leurs bûchers, +quatre ou cinq cents Cathares oubliés, qu’on se +hâta de pendre et de brûler, en trouvant que +c’était bien peu.</p> + +<p>Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs +le donnèrent par élection à Simon de Montfort +qui y demeura pour achever d’éteindre l’hérésie, +avec ses bandes venues des Pays-Bas et de +l’Allemagne.</p> + +<p>Le lendemain de cette élection, on apprenait que +Trencavel, vicomte de Béziers, était mort de maladie +dans la prison où il avait été enfermé. Il fut +connu jusqu’aux confins de la chrétienté que +Montfort avait fait assassiner celui qu’il venait +de dépouiller. Mais un assassinat était bien peu +de chose quand il s’agissait d’hérésie.</p> + +<p>Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre +les châteaux un par un, recommencer les sièges +après les sièges. A Minerve, près de Narbonne, +à Limoux, non loin de la montagne de ruines et +d’ossements qu’était la malheureuse cité de +Béziers, à Pamiers et à Mirepoix, partout Simon +de Montfort dresse des potences et fait flamber +des hérétiques. Les moines des abbayes et les +fonctionnaires ecclésiastiques des villes, traîtres +à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé +par le pape, tandis que les Albigeois refluent +vers les forêts des Pyrénées. L’inlassable armée +des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, +revient vers l’Aude et recommence un nouveau +massacre de toute la population de Lavaur dont +la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante +dans un puits pour que sa mort fût lente et digne +de la grandeur de son impiété.</p> + +<p>« Nous les exterminâmes avec une immense +joie » dit, en parlant des habitants le pieux Pierre +de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la croisade. +Il signale à un autre moment que les Albigeois +« se précipitaient eux-mêmes dans les +bûchers, tant ils étaient pervers et obstinés dans +leur malice. »</p> + +<p>Une proie et peut-être la plus désirable échappa +pourtant à la fureur de Montfort. Ce fut le château +aux trois tours de Cabardez situé sur un contrefort +de la Montagne Noire et où s’était réfugié +Pierre de Cabaret et les défenseurs de Carcassonne. +Pierre de Cabaret était marié à Brunissande, +la plus belle châtelaine du Languedoc dont les +chants des troubadours avaient rendu la beauté +célèbre dans le monde. Il avait une fille d’un +premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, +la brune Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas +moins illustres que Brunissande pour la beauté +du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. +Les chevaliers de Montfort rêvaient des trois +jeunes femmes enfermées dans le château aux +trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs ! +Ils eurent pour les longs soirs de siège +devant les tentes un aliment à leurs imaginations +luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des +choix et des partages. Brunissande passait pour +s’être refusée à son époux par chasteté mystique +de cathare parfaite et c’était un attrait de plus. +C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale +de Nova, et les sauvages guerriers, habitués aux +viols dans les villes qu’on venait de prendre, +devaient se représenter leur entrée dans le château +de Cabardez comme l’entrée d’un paradis de plaisir +charnel. Mais ce paradis de pierre qui dominait +dans les rochers et les arbres, demeura clos +derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés +furent obligés de lever le siège et de s’en revenir +en longues colonnes vers les champs de Carcassonne +n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche +sur un rempart, un casque de cheveux parmi +des casques d’acier, laissant derrière eux les trois +jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la +pure beauté de l’esprit qui, pour l’homme grossier, +demeure éternellement inaccessible.</p> + +<p>Le comte de Toulouse avait en vain supplié le +roi de France, le roi d’Angleterre, l’empereur +d’Allemagne et il était allé en vain se prosterner +en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans +la compagnie des femmes une étonnante facilité à +pleurer et à tomber à genoux. Il comprit enfin +qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie +n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses +villes qu’on en voulait. Il se décida enfin à la +résistance. Il était trop tard. Ses barons étaient +décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les +meilleurs de ses partisans. A Toulouse, l’évêque +Foulque avait fait mourir dix mille personnes +accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, +un aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage +en vieillissant d’embrasser la carrière où l’on +s’enrichissait le plus vite. Il était tellement dévoré +par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ +quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. +Il sortit de Toulouse en excommuniant pour la +dixième fois en quelques années, la ville, son +comte, ses capitouls et son peuple.</p> + +<p>Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort +grâce à l’héroïsme de ses habitants. Deux +fois les armées des croisés se brisèrent devant ses +remparts. « O Toulouse ! O nid d’hérétiques ! O +tabernacle de voleurs ! » s’écrie Pierre de Vaux de +Cernay, indigné de cette résistance d’une ville qui +ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent +la ville imprenable pour aller ravager Albi et le +Quercy, le Lauragais et le comté de Foix. Le +temps passait. Des renforts arrivaient toujours du +nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés +d’Allemagne, une autre fois c’était le comte de +Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans la +Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, +Simon de Montfort, inlassable, cheminait, suivi +d’un cortège d’évêques et de prélats, détruisant +avec amour, avec patience, avec méthode, +comme s’ils obéissaient à un mystérieux idéal de +mort.</p> + +<p>Une grande partie se joue à Muret où le roi +d’Aragon est venu avec une immense armée +défendre le comte de Toulouse. Le midi se +réveille et espère. Le roi d’Aragon est un grand +capitaine et la victoire semble assurée. Mais +Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu +des armées. Il gagne toujours la partie matérielle +car il est l’homme de la matière qui dans ce temps +et dans ce pays doit vaincre l’esprit.</p> + +<p>Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège +à nouveau et où on a armé les vieillards, les +femmes et même les enfants, l’invincible tombe. +Une pierre lancée par un mangonneau que manie +une jeune fille fait voler en éclats le crâne du +soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait +pas le nom de la jeune fille. Un tableau la représente +dans une salle du Capitole de Toulouse +lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son +visage que le destin a voulu garder anonyme. +Mais on sent dans l’élan du bras et du cou, la +gerbe des tresses tordues, le mouvement du +buste, les qualités de courage, de mysticité et +d’indépendance de la race méridionale si injustement +écrasée au treizième siècle.</p> + +<p>Le corps de Simon de Montfort fut pieusement +ramené par son fils et par son frère à travers le +Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et le +Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, +le cortège funèbre chemina à travers les villes +silencieuses, sur les routes où les paysans fuyaient +en reconnaissant la bannière aux armes maudites. +Parfois dans un défilé une pierre lancée d’une +hauteur tombait sur le cercueil comme le témoignage +de la malédiction populaire. Le soir dans +les monastères où le mort était accueilli on allumait +des cierges et l’on chantait des chants +funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on +éteignait les lumières. Enfin, Simon de Montfort +sortit de la terre dont il avait été le fléau. Le +terrible paladin du pape fut ramené à Montfort +l’Amaury, dans le cloître des Hautes Bruyères, +et l’on sculpta sur son sarcophage le lion symbolique, +la bête qui rampe et qui dévore, avec +cette inscription : Martyr très glorieux de Jésus-Christ.</p> + +<p>Six siècles après, seulement, la Révolution brisa +le sarcophage et le lion sculpté pour que le vent +pût emporter sa poussière jusqu’aux Pyrénées.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c082">LES DEUX ESCLARMONDE</h3> + +<p>Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque +toujours dans la beauté d’une femme qui en devient +la vivante statue. L’héroïne du midi, la symbolique +châtelaine de la montagne pyrénéenne +où se réfugièrent et moururent les derniers +Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la +résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, +comme la mort fut lente, il y eut deux Esclarmonde. +Il y eut Esclarmonde de Foix, la chaste, +celle des châteaux qui devint une sorte de papesse +du Catharisme et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, +l’amoureuse, celle des forêts, de la montagne du +Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués, +combattit comme un homme, aima comme une +femme et mourut avec ceux qu’elle aimait.</p> + +<p>Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence +fait don d’elle-même à la pureté Cathare. Elle +avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait +de sa douzième année. Dans le château de son +père, Roger Bernard de Foix, elle avait vu le +bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour +apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait +pas eu la possibilité de l’entendre. Il ne lui avait +jeté qu’un seul regard et en l’apercevant il avait +fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, +dans l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour +comprendre et défendre la vérité ? Esclarmonde +devait vivre avec cette flamme du regard de l’envoyé +Nicetas.</p> + +<p>Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et +l’âme du Catharisme, un long martyr lui était +réservé. Son père se servait de ses filles comme +d’un moyen commercial pour agrandir sa maison +seigneuriale. Il donna Esclarmonde à Jordan, +vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait +du mysticisme nouveau et s’empara de la platonique +adolescente pour qu’après ses chasses et ses +courses à cheval elle fût l’instrument obéissant de +ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien +que sanctifie pour les hommes le sacrement du +mariage et ce ne fut qu’à la mort de son mari +qu’elle commença un apostolat qui devait durer +trente années. Elle se convertit au Catharisme +d’une façon éclatante afin de donner un exemple +au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des +Pyrénées contre l’autorité des pontifes romains et +la tyrannie locale des abbayes. Elle parla, elle +appliqua la religion de l’Esprit, elle devint la docte +Esclarmonde.</p> + +<p>La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la +connurent pas la créèrent avec la richesse de +l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps +physique, devienne vivant et agissant parmi les +hommes. Les Albigeois martyrs d’Avignonnet, de +Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur le +bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs +pieds, étaient heureux de penser qu’il y avait +quelque part, dans une lointaine forteresse des +Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des +nuages, une belle châtelaine vêtue de blanc, qui +levait les bras vers le soleil et en qui s’incarnait +la parfaite pureté de leur foi.</p> + +<p>Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la +sage Esclarmonde avait fait bâtir comme dernier +asile, comme refuge suprême des Cathares en +fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des +vallées de pierre, au-dessus des torrents d’argent +et des montagnes de sapins, l’imprenable château +de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent +de nuit, à travers des sentiers détournés +tous ceux qui ne voulurent pas renier leur foi, +tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux +soldats de l’église, à la dénonciation des moines, +aux prisons souterraines de l’Inquisition.</p> + +<p>Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne +de Montfort n’avait que pour quelque temps, +rendu Toulouse à ses capitouls et à son seigneur. +Le temps de la liberté municipale des cités du +midi était révolu. Les rois de France volèrent le +Languedoc aux comtes de Toulouse ; les évêques +du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, +avec leurs cortèges de prélats romains, dans +leurs évêchés fortifiés. Le tribunal de l’Inquisition +créé tout exprès pour découvrir l’hérésie cachée +et composé des impitoyables dominicains, se mit +à fonctionner dans toutes les villes.</p> + +<p>L’histoire devient incroyable tant elle est terrible +et l’on ne peut s’expliquer l’oubli dans lequel +elle est tombée. Les grands seigneurs épouvantés +sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne +pardonne pas la moindre parcelle de différence +avec l’intangible dogme et eux mêmes ils livrent +à l’église leurs sujets.</p> + +<p>Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame +pour montrer sa fidélité à l’église et au roi. +Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de Saint-Ange, +légat de Rome et amant de la Reine Blanche de +Castille le traîne derrière lui à Toulouse pour +qu’il s’incline à ses pieds, dans une cérémonie +d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine. +Il emmenait en même temps une légion +de professeurs afin de réorganiser l’université +trop indépendante de la capitale du Languedoc et +enseigner aux Toulousains le droit théocratique, +la dure théologie romaine et l’aigre patois picard et +beauceron que l’on parlait alors à Paris, en place de +la claire langue des troubadours<a href="#f10" id="FNanchor_10"><sup>[10]</sup></a>. Ce n’était pas +assez de prendre les champs de maïs, les vignes +bleuâtres et les belles maisons d’architecture +sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces +hommes rebelles, conformer leur pensée au bronze +glacé de la pensée romaine.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_10" id="f10">[10]</a> Napoléon Peyrat, <i>Histoire des Albigeois</i>.</p> +</div> + +<p>A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau +les symboles profanes qui ornaient les façades des +demeures et l’on dressa en face du château narbonnais +sur l’emplacement de la maison qu’avait +habité saint Dominique, le palais de l’Inquisition. +Un figuier miraculeux qu’avait planté le saint +redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs ; +le portail de ce palais subsiste encore. Sur +son fronton, un sculpteur bucolique, sans doute +venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans +la pierre de gracieux bouquets de lis et une +colombe portant un rameau d’olivier.</p> + +<p>Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié +les Inquisiteurs de Toulouse font merveille. Les +prisons qui existent sont insuffisantes et il faut entreprendre +de grands travaux pour en construire +à la hâte de nouvelles dans tous les quartiers. Sur +la place du Peyrou et sur celle d’Arnaud Bernard +il y a chaque jour des gibets dressés et comme +les bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux +on en fait venir de Paris. Quelque fois un +citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été +emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon +d’hérésie. Toutes les dénonciations, même +celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies +comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen +pour confisquer les biens des plus riches citoyens. +Il n’y a plus de sécurité dans aucune ville du +midi. La dénonciation se cache derrière toutes les +portes. C’est le moment où l’on introduit la torture +dans la procédure comme moyen légal pour +obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un +souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du +Languedoc, mais le résultat est extraordinaire. +Les aveux se multiplient dans des proportions qui +dépassent l’espérance des juges. Tout le monde +est hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans +la période des trente années qui précèdent, écouté +un sermon fait par un prêcheur Albigeois pour +être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de +chercher au fond de sa mémoire les noms de ceux +qui ont écouté avec vous le sermon trente années +auparavant.</p> + +<p>La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les +dénonciations. On voit un parfait Albigeois dénoncer +tous ceux qui l’ont abrité pendant sa fuite +entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été +nombreuses et les hôtes ont été accueillants et +remplis d’amour. Des hommes traversent leur ville +à genoux pour aller demander pardon devant la +maison de l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils +n’ont jamais adhéré, afin d’en finir avec la terreur +d’être soupçonnés. On peut soupçonner et juger +les morts. On les déterre solennellement et les +biens de leurs enfants et petits enfants, même +s’ils sont bons catholiques, sont confisqués parce +qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un +hérétique.</p> + +<p>Le temps où flambent le plus de bûchers et où +disparaissent le plus d’emmurés est celui où l’on +célèbre à Paris le mariage de saint Louis, le +modèle des rois. La terreur arrête les transactions +commerciales, les mariages, les rapports d’amitié. +A Albi et à Castelnaudary des gens sont emprisonnés +parce qu’ils sont trop pâles de visage et +qu’on les soupçonne à cause de cela de pratiquer +l’ascétisme Cathare dont la règle condamne le vin +et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne +sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.</p> + +<p>Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient +en 1245 une plainte au pape, les évêques du Languedoc, +pour contrebalancer l’effet de cette plainte +ou par un féroce humour, se plaignirent à leur +tour de l’extrême indulgence des Inquisiteurs dont +la faiblesse, disaient-ils, aggravait l’hérésie.</p> + +<p>Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui +avaient conservé au fond de leur cœur la foi Albigeoise, +il n’y avait plus rien à attendre des hommes. +Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. +Mais Dieu allait trahir les plus purs et les plus +désintéressés de ceux qui se tournaient vers lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c088">MONTSÉGUR</h3> + +<p>Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme +une forteresse céleste, le château de Montségur, +bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix, +demeurait imprenable aux armées du pape et du +roi. Le trésor du Catharisme, ses évêques et ses +parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin, dans les +montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles +à la pure doctrine, s’étaient constitués en bandes +armées et vivaient errants avec la complicité des +paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte +au catholicisme mais chaque habitant savait dans +le secret de son cœur que la vérité était là-haut, +avec ses derniers fidèles, au fond des grottes, le +long des torrents couleur d’émeraude, sur les +pentes où commencent les neiges.</p> + +<p>Deux générations étaient passées et le Catharisme +résistait encore. Il s’accrochait dans les +bourgs suspendus au-dessus des précipices, se +cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit +des feux sur les hauteurs comme des lumières +fraternelles qui répondaient aux feux des tours de +Montségur. Il y eut des combats épiques dans les +montagnes, des héroïsmes inconnus, des martyrs +dont on ne saura jamais les noms. C’est le +temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée +de la région de Mazamet, marche nue comme +aux jours de la naissance du monde, parce que +son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. +C’est le temps où à Hautpoul, le haut pic, Guilhem +d’Aïrons guérit les blessures des Cathares rien +qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. +C’est le temps où Guilhabert de Castres, le +saint, se transporte avec une inexplicable vitesse +pour donner le consolamentum, extrême-onction +de la religion Cathare. Partout il apparaît quand +un fidèle de la foi de l’esprit va mourir. Tantôt +habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se dresse +au seuil des grottes, son pas résonne dans les +rues des cités à l’heure des agonies, malgré les +gardes inquisitoriales et les guetteurs aux portes +des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit +que le brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un +parfait faisant le signe mystérieux du salut pour +qu’il meure sans souffrance et consolé. Car l’amour +échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette +dans son véritable séjour. Et l’insaisissable +Guilhabert de Castres est toujours devant les +bûchers pour faire le signe et donner l’amour.</p> + +<p>Il périt très vieux et le plus grand miracle fut +qu’il échappa lui-même au bûcher. La mort, qui +n’était pour lui que le chemin qui mène à un état +meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent +couchés dans des cryptes si profondes qu’on ne put +jamais en découvrir les issues et que les Inquisiteurs +ne purent les déterrer pour jeter au vent +les cendres hérétiques.</p> + +<p>Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. +Elle était devenue une fée légendaire, une papesse +aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de +rides que le Catharisme avait de martyrs. Son +corps semblait incorruptible tant il était desséché. +Elle ressemblait à la sagesse divine qui ne traverse +l’enveloppe humaine que pour se purifier +et s’élever dans l’échelle des sagesses divines.</p> + +<p>C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, +nièce de la première, Esclarmonde d’Alion la +bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir +ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se +perdit dans les vallées ariégeoises en poursuivant +un loup énorme. Il atteignit le loup, lui coupa la +tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, +il aperçut la porte d’une abbaye de femmes, cachée +dans les figuiers, les myrtes et les vignes sauvages. +Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, +soupa et comme l’abbesse était jeune noble et +belle, il passa la nuit auprès d’elle. Au matin, il +repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, +Loup de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit +de son père le soir de sa conception et Esclarmonde +qui devait devenir aux côtés de son frère +l’héroïne des derniers Albigeois.</p> + +<p>Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, +s’est groupé le suprême effort de la résistance. +Esclarmonde a vingt ans. Son père avant +de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur +d’une petite principauté pyrénéenne. Elle fait de +son château le refuge de Cathares et elle ordonne +de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes +royales. Son frère, Loup, commande les insurgés +dans les montagnes, elle va le rejoindre à +cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte +dans les défilés ; elle ravitaille Montségur assiégé ; +elle allume les signaux nocturnes qui font communiquer +entre eux les groupes Albigeois ; avec +les bergers elle pousse les rochers qui vont, au +fond des gorges, écraser les soldats du roi. Plus +d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure +ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de +torrent et, comme elle est débordante de passion, +elle se donne à plus d’un, à l’ombre des sapins +au milieu des fougères pyrénéennes, près de son +cheval, près de son épée.</p> + +<p>Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, +au-dessus de ses étages de granit, avec ses +galeries qui débouchent dans les précipices, et +ses réserves souterraines, Montségur qui cache +dans ses murailles les sépulcres de ses saints, +dont les tours sont hérissées des lances de ses +défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre +le pape, contre la malédiction du monde chrétien.</p> + +<p>Ramon de Perella y commande. Les barons +chassés de leurs demeures féodales, les Lantar, +les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs +hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des +années, à côté des étables pour les chevaux, et +des cellules où prient les ermites. Des corridors +s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en +spirale percent l’immense roche fortifiée. Comme +à Toulouse, les femmes s’exercent à la défense, +car Montségur est le dernier refuge de la religion +des parfaits.</p> + +<p>Une nouvelle croisade a été décidée et une +armée sous les ordres du sénéchal de Carcassonne +et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne +tous les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. +On a fait venir des machines de guerre +d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque +jour arrivent des renforts. Lavelanet est +devenu un camp pour les chariots et Tarascon +abrite les balistes de rechange. Et le siège dure +deux années avec des combats quotidiens.</p> + +<p>Des secours viennent aussi aux assiégés car le +comte de Toulouse et le comte de Foix, terrorisés +par l’église, protègent secrètement les Albigeois. +Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète +lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à +se jeter dans Montségur pour annoncer une heureuse +nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route, +un paladin fantôme à cheval avec un manteau +de pourpre et des gants de saphir ce qui est un +présage certain de la victoire des croyants. A +peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. +Une autre fois, c’est Esclarmonde qui se +jette dans la place avec une petite troupe +d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant +d’emmener quelques évêques Cathares.</p> + +<p>Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont +plus que quelques centaines. Du fond de la gorge +de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale +peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, +leurs armures brisées qui étincellent encore et +qui sont mêlées aux robes blanches des parfaits. +On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement +se préparait. Le midi allait se soulever. Le comte +de Toulouse, allait cesser de se flageller et de +baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient +vers Montségur. Sept jours encore ! leur disaient +les messagers. Et ils murmuraient sur leurs tours : +Palombelles blanches, ne voyez-vous pas venir au +loin l’Ost de Toulouse ?</p> + +<p>L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par +un pressentiment, Ramon de Perella avait fait fuir +de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes +pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. +Des bergers trahirent Montségur et révélèrent +l’étroit sentier par où avait fui le trésor. +Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, +à la faveur de l’obscurité dans la tour de +l’Ers et forcèrent les poternes. Le massacre général +ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, +le lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent +une nuit pour se dire adieu et quand le soleil +parut sur les monts de Belestar, ils se livrèrent +au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger +de Mirepoix qui commandait les combattants +obtint de sortir avec ses armes et ses soldats.</p> + +<p>Tous les autres furent enchaînés par le cou et +conduits sur une vaste plate-forme qui dominait +l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres de +la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, +par bonté d’âme, promit la prison éternelle à ceux +qui abjureraient. Nul n’accepta. Prêtres et soldats +entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans +les flammes les trois cents parfaits de Montségur.</p> + +<p>La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée +monta si haute et si droite que les hommes du +Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui +regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur +anxieux surent par ce signe enflammé de la mort +que leurs frères héroïques avaient péri et que la +dernière espérance du midi était éteinte.</p> + +<p>Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus +de ses pierres calcinées, il n’y eut que le nom +d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire +et dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste +et Esclarmonde d’Alion l’amoureuse se confondirent +en une seule créature qui fut Esclarmonde de +Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent +la voir errer parmi les brumes nuageuses +qui montent, le soir, des bords escarpés de l’Ers. +Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges +de la tour qui fait face au nord. Elle s’y +tiendra toujours. On voit sa main au-dessus des +nuages. Elle fait signe que là elle est venue et +qu’aucune tyrannie ecclésiastique, aucune colère +dogmatique ne pourra la faire repartir. Car où +l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue +au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer +que l’homme doit tendre vers la perfection spirituelle +et que pour enseigner le chemin qui y mène, +on peut donner joyeusement sa vie.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c095">LA GROTTE D’ORNOLHAC</h3> + +<p>Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent +les forêts de Sarrelongue, il y avait une caverne +célèbre pour sa profondeur et ses labyrinthes +souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la +montagne, au-dessus des escarpements qui dominent +l’Ariège, à l’endroit où, dans les eaux glacées +de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les +druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins +s’y étaient arrêtés pour y dormir. Les Albigeois +devaient y dormir à leur tour.</p> + +<p>Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les +montagnes comme des bêtes sauvages. De même +qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie, +il y eut des officiers préposés à la poursuite des +Cathares et qui disposaient de meutes de chiens +dressés à les découvrir. Les fugitifs vivaient au +milieu des broussailles de la plaine ou parmi les +pierres des hauteurs. Ils habitaient des huttes +qu’il fallait quitter à la hâte, lorsque les chasseurs +étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les arbres +comme les singes.</p> + +<p>Un grand nombre de ces errants et de ces maudits +refluèrent vers la grotte d’Ornolhac où l’on +savait qu’était caché le trésor Cathare. Il s’y constitua +un nouveau centre, un nouveau Montségur. +Mais celui-là était aussi profondément caché sous +la terre que l’autre avait été resplendissant dans +le ciel.</p> + +<p>L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en +paix dans son ombre ce refuge de misérables. +D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel +appartenait le territoire, elle envoya des troupes +commandées par le sénéchal de Toulouse.</p> + +<p>La légende dit qu’au moment où ces troupes +avançaient, soit par pur héroïsme, soit pour partager +le destin d’un jeune homme qu’elle aimait, +Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de +l’Ariège et arrivée au sentier abrupt qui mène à +la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à pied +les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa +foi.</p> + +<p>La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais +les Albigeois se hissèrent par des échelles qu’ils +retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et plus +inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal +de Toulouse qu’on ne pouvait en tenter l’assaut. +Il trouva plus sage et peut-être plus humain de +changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher +en une mort silencieuse dans les ténèbres. +Il fit solidement murer toutes les entrées de la +caverne. Il campa quelque temps sur les bords +de l’Ariège. Il attendit. Il écouta si quelque bruit +ne lui parvenait pas de l’intérieur du granit et +il quitta la montagne qui était devenue un tombeau.</p> + +<p>Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps +dans les ténèbres, car ils avaient fait un +grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un +grand nombre de parfaits étaient parmi eux. Les +évêques, dans le silence de la nuit durent prononcer +les paroles qui annonçaient la grâce obtenue +de la mort prochaine et de l’Esprit délivré. +Ils durent étendre la main pour faire le geste invisible +du consolamentum au-dessus des fronts +prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, +pour les groupes qui se disaient adieu +dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée +contre son amant de chair, une magnifique lumière +fit-elle resplendir la voûte aux mille cristaux +éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les +stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de +l’amour qui les unissait si étroitement, furent-ils +projetés ensemble, comme il est enseigné dans +leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus +de poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et +où l’on jouit de la béatitude d’aimer sans fin.</p> + +<p>La montagne Ariégeoise a gardé le secret de +la messe sans flambeaux, de la mort sans fosse et +sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le +trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction +des évêques ont dû se minéraliser, se momifier +par l’absence d’air. Les derniers Albigeois, +immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore +leur suprême cérémonie au milieu des fougères +glacées, des micas morts, dans une basilique de +ténèbres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c098">LE DOCTRINE DE L’ESPRIT</h3> + +<p>Quel est donc le poison spirituel, la mortelle +erreur des âmes contre laquelle s’est soulevé l’occident +indigné et qui fit couler tant de sang ? Les +livres où les vérités antiques étaient énoncées, où +la tradition de l’esprit avait sa base écrite furent +soigneusement détruits jusqu’aux derniers feuillets +et nous ne pouvons retrouver la pensée Cathare +que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations +et de menaces, des religieux du temps.</p> + +<p>Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour +l’Orient, de disparaître du monde où il avait apporté +la parole, passe pour avoir laissé un monument +écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être +conservé avec le trésor Cathare, dans le château +de Montségur et il doit maintenant reposer sous +la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les +ossements d’un gardien fidèle.</p> + +<p>Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa +possession à la fin du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle un des livres sacrés +des Albigeois. Sentant sa vie peu sûre à +cause de la possession de ce livre, il le confia au +seigneur de Cambiac. L’épouse de ce seigneur +était à la fois bonne chrétienne et animée du goût +de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs, +mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. +La torture fit savoir qu’il était entre les +mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez +lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, +semblait-il. Qu’était devenu le livre ? Il échappa +à la fureur de l’Inquisition. Aucun de ceux qui +l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction +n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors +d’Albigeois. La puissance rayonnante de la doctrine +avait dégagé des feuillets du parchemin la +force vivace qui permit au livre de subsister engendrant +la fidélité dans le cœur de ceux qui le +possédaient, mais qui ne pouvaient plus le comprendre. +Longtemps il dut être conservé dans les +archives d’un château noirci par les vieux sièges +du temps de la foi. Mais où est à présent le livre +de Ramon Fort ?</p> + +<p>Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine +des Albigeois ont affirmé avec la puissante +autorité que donne le parti pris chrétien et l’ignorance +qui rend invulnérable, que les Albigeois +étaient, soit des manichéens, soit des hérésiarques +catholiques, comme la religion du Christ en engendra +tant. Ils se sont trompés.</p> + +<p>L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant +et en extirpant, était logique à son point de vue. +L’histoire montre qu’elle a voué à la destruction +tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible +dogme. Avec les Albigeois, elle était en présence +d’un rameau occidental de l’arbre asiatique, de la +fleur des Védas millénaires, de la pure vérité de +l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être +répandue dans le midi de la France aurait pu +étendre sa tolérance et sa pureté à tout l’occident +et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens +était né sous le figuier de Kapilavastu où le +Bouddha prêcha sa réforme.</p> + +<p>Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux +qui imprégnèrent la doctrine orientale d’un +mélange de christianisme gnostique. Comment les +paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers +les continents et tomber dans les âmes des +hommes du Languedoc, on ne le sait pas et +d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité +si grande que nous ne sommes pas sûrs qu’elle +n’agisse pas, même sans moyen d’expression, par +le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une +qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme +traversa le monde et il se mua en ce qui fut le +Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique alors +que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan +vers l’esprit, la persécution et le malheur changèrent +la race, la firent rétrograder et la ramenèrent +au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.</p> + +<p>Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. +De même chez les Hindous, Brahma, la +cause des causes est enveloppée d’un sextuple +voile et demeure fermé à la conception humaine. +A un moment donné du temps, les âmes des +hommes, en vertu d’une loi de désir que les chrétiens +appellent le péché originel se sont détachées +de la matrice céleste, de l’esprit sans fin et se +sont incarnées dans la matière pour en jouir et +pour en souffrir. Elles ont commencé une course +qui, après les avoir amenées au point le plus bas +de la matérialisation, doit les faire remonter d’échelle +en échelle, à travers les hiérarchies organisées +des êtres, vers la source première, l’esprit +divin d’où elles se sont détachées.</p> + +<p>Cette dernière partie de la course, ce retour +au divin, s’opère par des réincarnations successives +dans des corps humains imparfaits. Ce sont +nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement +qui nous font nous élever plus ou moins +vite. Plus nous avons de désirs, plus nous nous +laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce +qui est matériel et plus nous retardons notre arrivée +dans le royaume de l’Esprit. C’est en vertu +d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la +satisfaction de nos sens. Tout plaisir des sens est +limité à une contre-partie de douleur. Chaque +jouissance physique est comparable au pas en arrière +que ferait un voyageur tournant le dos à son +but. Le but est le retour à l’esprit où l’on jouit +d’une béatitude sans fin. C’est ce que les Hindous +appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les +ignorants le prétendent, l’annihilation de la conscience, +mais la participation à la conscience universelle, +même quelque chose de plus subtil et +d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour +que peut à peine caractériser le mot divin. Le +moyen pour y parvenir est l’arrachement de soi-même +à l’illusoire prison de notre corps, productrice +de plaisirs apparents.</p> + +<p>La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, +donne une méthode pour anéantir le désir +de la vie, échapper à la loi de la réincarnation, +rentrer en une seule existence dans l’unité de +l’Esprit. C’est une méthode de renonciation comme +celle que prescrivit le Bouddha.</p> + +<p>Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux +qui y adhéraient simplement, reconnaissant la vérité +des principes énoncés, les défendant selon +leurs moyens, mais continuant cependant à mener +la vie du monde, étaient les croyants. Ils correspondaient +à ceux qui suivaient « la voie moyenne » +recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, +à la majorité des hommes, à tous ceux qui +n’étaient pas animés d’une volonté de délivrance +immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. +Ceux-là avaient sacrifié la vie de leur corps pour +celle de leur esprit. Ils avaient renoncé à la magnificence +du costume, à la propriété des biens, +aux joies de la nourriture et même aux joies de la +possession des femmes. Ces parfaits pouvaient +transmettre au moyen du consolamentum, du signe +de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui +permettait d’échapper à la chaîne des renaissances +et ouvrait l’accès du royaume spirituel. Le consolamentum +n’était qu’un symbole extérieur. Les +parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret +perdu, d’un secret venu de l’Orient, connu des +gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret +avait pour base la transmission d’une force d’amour. +Le geste du rite était le moyen matériel et visible +pour projeter la force. Derrière lui se cachait le +don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait +traverser sans souffrance le portique étroit de la +mort, échapper à l’ombre et s’identifier avec la +lumière.</p> + +<p>Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut +aussi versé dans les rites magiques qui concernent +la mort. Le consolamentum devait avoir une puissance +insoupçonnable pour nous, puissance certaine +et prouvée pour les vivants, car il ne se +serait pas sans cela propagé avec cette vitesse, il +ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination +de ceux qui mouraient devait être visible pour +les assistants. Et ils avaient pour l’entr’aide en +mourant des procédés dont la science est à jamais +perdue.</p> + +<p>On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin +de Carcassonne, une crypte datant de l’époque +Albigeoise, pleine de squelettes. « Ils étaient +couchés circulairement, les têtes au centre, les +pieds à la circonférence, comme les rayons d’une +roue parfaite<a href="#f11" id="FNanchor_11"><sup>[11]</sup></a>. » Ceux qui ont étudié la magie +retrouveront dans cette posture pour la mort un +rite très ancien servant à faciliter la sortie de +l’âme et à lui faire traverser les mondes intermédiaires +grâce à l’élan que donne l’union.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_11" id="f11">[11]</a> N. Peyrat, <i>Histoire des Albigeois</i>.</p> +</div> + +<p>La conséquence de la philosophie Albigeoise est +que la vie est mauvaise et qu’il convient d’échapper +à la forme dont elle nous enserré. Le principe +de la création, le dieu créateur, est par +conséquent mauvais puisqu’il a engendré la forme, +cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien Testament, +l’irascible, l’exterminateur, celui qui se +plaît à châtier et à se venger. Les Albigeois voient +dans ce Dieu terrible la puissance rétrograde +de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est +venu enseigner aux hommes le moyen d’échapper +à ce Dieu et de retourner vers la patrie céleste. +Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas +eu d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi +les hommes que revêtu d’un corps spirituel et que +les miracles racontés dans le Nouveau Testament +avaient un caractère symbolique et ne s’étaient +réalisés que sur le plan de l’esprit. Les aveugles +n’avaient été guéris que d’une cécité spirituelle +parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le +tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour +ténébreux où l’homme s’enferme volontairement.</p> + +<p>Le véritable culte des Albigeois était celui du +Saint-Esprit, du Paraclet divin, c’est-à-dire du +principe qui permet à l’esprit humain d’atteindre +le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que +l’envers ou la caricature, le monde invisible, le +monde de la pure lumière, « la cité permanente +et inaltérable. »</p> + +<p>Ce qui pouvait découler de cette croyance avait +des effets qui, malgré leur logique rigoureuse +paraissaient monstrueux aux hommes du <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle, +comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du +<span class="fss">XX</span><sup>e</sup> siècle. Le suicide, pour échapper aux maux +de la vie qu’aggravaient encore les persécutions, +était sinon recommandé du moins permis.</p> + +<p>Les Albigeois se donnaient volontiers la mort +en s’ouvrant les veines, comme les anciens +romains. Mais il était prescrit de ne terminer +ainsi sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, +l’indifférence complète, afin d’éviter dans l’au-delà +les angoisses que comporte une mort obtenue +dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition +trouvèrent souvent les parfaits Albigeois, exsangues +dans leurs cachots et portant dans la pâleur de +leur visage le reflet de la lumière éternelle vers +laquelle ils s’élançaient.</p> + +<p>Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. +Elles sont les égales des hommes car la loi de la +réincarnation est indifférente aux sexes. La seule +restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas +admises à prêcher. Le mariage est haïssable et ses +liens indissolubles ne sont pas reconnus. L’union +de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre +sanction que celle de leur réciproque amour. Cette +union est du reste interdite aux parfaits qui ne +doivent pas propager l’espèce humaine et perpétuer +ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les +simples croyants qui s’unissent entre eux par la +chair ne doivent pas perdre de vue l’effort vers +la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les +fils des plus nobles familles, épouser, sans rite +d’aucune sorte, les prostituées les plus humbles, +les filles des faubourgs toulousains ou biterrois, +ou celles qui suivaient les armées, afin de les +régénérer, de faire faire à leur âme un pas en +avant sur le long chemin de la perfection, car +cette aide fraternelle est la plus noble mission de +l’homme sur la terre.</p> + +<p>Ils professaient l’horreur du mensonge et ils +poussaient aussi loin que les Hindous la défense de +tuer un animal et de manger sa chair. Ils avaient +pourtant l’injustice d’excepter les serpents de +cette défense, car c’était une de leurs superstitions +de croire que le mal s’incarnait volontiers +dans les reptiles et que le corps de ces créatures +ne pouvait sous aucun prétexte servir de corps +passager à une âme condamnée à la pénitence +dans une forme animale.</p> + +<p>Mais ce qui excita la plus grande haine contre +eux, fut leur mépris des biens terrestres, leur +exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne +reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que +l’on remonte dans l’histoire de l’homme, on voit +que celui qui a renoncé à cet attachement essentiel +et s’est dépouillé lui-même avec amour a été +un objet d’exécration à cause du danger social +qu’il représentait.</p> + +<p>Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique +marcha nu pied par les routes et en mendiant, de +façon à les combattre avec leurs propres armes, +celles du désintéressement et de la pauvreté. +Saint François et son ordre ne firent qu’imiter +leur exemple. Mais l’ascétisme qui était permis +à des moines respectueux de l’Église ne l’était +plus s’il se généralisait chez un peuple indépendant +dont la voix était assez haute pour crier son +indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité +royale. L’on avait le droit de s’élever vers +Dieu par la méditation et l’ascétisme si l’on était +le membre obscur d’un monastère dont les autres +membres prélevaient les dîmes, arrachaient les +impôts, d’accord avec les seigneurs et avec le roi. +Mais si tout un peuple cessait de travailler et +d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses +maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, +s’il s’avisait de converser directement avec Dieu +en négligeant ses intermédiaires intéressés, il +valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut +fait.</p> + +<p>La principale cause du grand massacre Albigeois, +la cause cachée mais la vraie cause, fut +que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement +des mystères si jalousement gardé dans tous +les temples du monde, par toutes les confréries +de prêtres, avait été révélé. Il y avait même plus. +Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui +arriva dans ce temps ne s’était jamais vu encore +dans l’histoire de l’univers. Pendant que les gardiens +ecclésiastiques du secret balbutiaient le +rituel latin de ses formules dont ils avaient perdu +le sens au fond de leur cœur, le secret divin, par +des messagers inconnus, avait été porté sur les +routes du Languedoc, le long des claires eaux du +Tarn et de l’Ariège. Les plus humbles hommes +en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée, +abandonné la charrue pour répondre à l’appel de +Dieu. Car l’univers qu’ils venaient d’entrevoir +était mille fois plus beau que leur horizon de +vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.</p> + +<p>Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens +infidèles, connurent que l’or des tabernacles +allait s’éteindre, que le faste des autels allait se +faner. Ils frémirent comme avaient frémi les +brahmanes de l’Inde pour un danger moins grand, +au moment de la réforme du Bouddha, comme les +prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les +paroles de Zoroastre.</p> + +<p>Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui +le divulguent ! Les hiérarchies de prêtres grecques +et romaines, appuyées par les républiques et par +les empereurs punissaient aussi de la mort la +divulgation des mystères. Jamais le mystère ne +s’était autant dévoilé pour les hommes. Jamais +la société organisée avec son édifice de prêtres, +de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand +danger. Les esclaves se libéraient de leur servitude +sans détruire la forteresse des maîtres, sans +révolution et sans efforts, naturellement, par le +simple jeu de leur pensée. Le pape Innocent III +et Philippe Auguste durent avoir la vague conscience +que leur domination était compromise, que +leur trône allait désormais reposer sur le néant. +La masse opprimée des faibles échappait aux forts +par une porte donnant sur l’au-delà et qu’avait +ouverte on ne savait qui.</p> + +<p>La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant +de l’histoire religieuse des hommes. Lorsque +le laboureur comprend la vanité de labourer, +lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il +se trouve plus riche que celui qui la lui donne, +lorsque la parole du prêtre devient pour tous +vide de sens parce que chacun a en lui-même une +consolation plus haute, alors l’organisation sociale +s’écroule d’elle-même. La libération que faillit +connaître l’humanité était bien plus grande que +celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son +vainqueur. C’était la libération du mal lui-même, +de la nature écrasante. Elle se communiqua avec +la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais +ceux qui ont la haine de la lumière furent les +plus forts. Non contents d’éteindre le feu divin, +ils coururent après chaque brindille susceptible +de donner chaleur et clarté, ils recouvrirent de +cendres la moindre étincelle. Ils appelèrent à +leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre, +l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister +un fragment d’enseignement, un feuillet +de livre, une inscription sur une muraille.</p> + +<p>Aucune trace ne devait subsister de la vérité +Albigeoise. Six siècles après, quand on s’est flatté +de tout connaître et de tout apprendre, l’histoire +a pu passer à côté de cette lumière sans la +rallumer. La guerre des Albigeois n’est que le +récit de la naissance et de la mort d’une hérésie, +un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.</p> + +<p>Le secret sublime du consolamentum qui permet +à l’homme de mourir dans l’allégresse parce +qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec +son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune +colline du Lauragais, aucune montagne pyrénéenne +n’en a gardé la trace sur sa pierre. +D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les +âmes que personne ne songe à le rechercher, +personne ne croit même à la possibilité de son +existence.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c110">L’AUBÉPINE DE FERROCAS</h3> + +<p>Napoléon Peyrat raconte dans son « Histoire des +Albigeois » qu’en allant visiter le village de bergers +qui s’appelle Montségur et qui est situé aux +pieds des ruines du château, il fut frappé par la +vue d’une tombe, au bord du chemin, à droite et +que surmontait une croix de fer, sans ornements. +Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci +lui répondit que c’était la tombe d’un certain +Ferrocas, enterré là quelques années auparavant.</p> + +<p>Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un +vieux paysan solitaire, une sorte de philosophe +campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu +aller à la messe. Le curé le lui avait reproché +avec véhémence et même il l’avait publiquement +dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas prétendait +être le seul à pratiquer la véritable religion +qui n’était pas celle des églises. Il disait familièrement +qu’il portait le Christ en lui-même, qu’il le +découvrait un peu plus chaque jour et qu’il n’arriverait +à le trouver complètement que bien plus +tard, dans une vie suivante, paroles incompréhensibles +pour ceux qui l’écoutaient et le faisaient +passer pour fou. A sa mort le curé, un brave +homme pourtant, résolut de faire un exemple et il +défendit qu’on portât le corps de Ferrocas dans +le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent +pour le vieux philosophe, un trou au bord de +la route, comme pour un chien. Toutefois ils choisirent +l’emplacement de la tombe sous une grande +aubépine blanche. La grâce équitable de la nature +voulut que l’aubépine fleurisse intensément et +s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé mourut +à son tour, mais son successeur à qui on raconta +l’histoire de l’impie et qui passait chaque jour devant +son monument de fleurs, fit raser l’aubépine +et fit planter à sa place la rude croix que vit +Napoléon Peyrat.</p> + +<p>Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné +du midi, visita Montségur et vit la croix de Ferrocas.</p> + +<p>Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, +un Albigeois qui devait porter à demi consciemment +en lui les restes de la doctrine pour laquelle +étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, +jusqu’au dernier les purs de la France du sud +seraient persécutés dans leur foi. C’est à cause de +la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas +ne furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha +son aubépine blanche. Il doit encore subir sur +sa dépouille mortelle le poids de cette croix au +nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir +jadis.</p> + +<p>Pauvre Ferrocas de l’Ariège ! Son sort est celui +de tous les hommes du midi. Lorsque le grand +mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et +les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés +de porter sur leurs vêtements, par devant et +par derrière une croix jaune d’un pied de long +afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût +perpétuée sur eux. Les emplois civils et le droit +de faire du commerce leur étaient refusés. Sous +le nom de cagots, ils étaient dans les villages des +montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, +ils avaient une rue ou un quartier spécial dans +chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église que +par une porte basse, dans une chapelle réservée, +parce que les pierres que touchaient leurs pieds +demeuraient souillées.</p> + +<p>Maintenant les descendants des Albigeois n’ont +plus les mêmes traitements que les lépreux et +aucune croix jaune ne s’étale sur leur poitrine. +C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune +humanité. Mais ils portent tous un signe plus +redoutable que la croix jaune, c’est celui de l’ignorance. +Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se +sont désolidarisés des maux de leurs pères. Ils +apprennent vaguement l’histoire de France, mais +ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand résonne +à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne +réveille aucun écho. Nul ne dénombre les morts +du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant sous le +bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui +cheminent sur les remparts de Carcassonne demandent +quelle poussière se soulève au fond de +l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le +fantôme de l’armée de Montfort.</p> + +<p>Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de +Toulouse ma patrie, j’ai descendu sans émotion +les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu +Esclarmonde de Foix ; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet ; +j’ai marché sur les routes où avait henni le +cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître +l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne +savais des Albigeois que ce qu’on peut en apprendre +au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la gloire +de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. +Je me suis avancé entre le pic de Bidorte et la +forêt de Belestar, parmi les châtaigniers et les +fougères, au bruit des scieries et des eaux contre +les rochers. J’ai cru voir au loin la vague silhouette +d’une ruine, celle de Montségur et comme le +soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la distance, +ma curiosité médiocre et je suis revenu +sur mes pas.</p> + +<p>Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier +le Catharisme et sa sublime philosophie. Ils +se sont rebutés devant des documents trop compacts, +ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont +entrevu au loin, voilée de nuages, la tour de Montségur, +et ils ont renoncé à l’atteindre.</p> + +<p>Il me faut me souvenir de ma promenade de +jadis pour m’expliquer l’oubli dans lequel on tient +toute une partie de l’histoire. Et je me demande +parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que +l’absence de textes clairs qui a éloigné de la +sagesse de la secte parfaite les esprits occidentaux. +Quand je vois des méridionaux cultivés confondre +leurs aïeux héroïques avec les Sarrasins +ou même les Goths, quand je vois les érudits de +l’histoire des philosophies et des religions ne faire +aucun cas de la doctrine Cathare, je pense à une +sorte de conspiration du silence, à un effort organisé +pour taire la vérité morte.</p> + +<p>C’est vrai, la vérité est impérissable et quand +elle est étouffée ici, elle renaît à côté, un peu plus +tard, sous une forme plus belle. C’est vrai, une +croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours +le symbole de l’esprit. Mais à la place de celle +qui est à droite, un peu avant d’arriver à Montségur, +qui donc ira planter à nouveau l’aubépine +de Ferrocas ?</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c115">CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET +LES ROSE-CROIX</h2> + +<h3 class="nobreak" id="c117">VIE ET VOYAGES DE +CHRISTIAN ROSENCREUTZ</h3> + +<p>Il y a dans le midi de la France, certaines régions +couvertes de pins qui sont périodiquement ravagées +par les incendies. Souvent les pins repoussent +et l’on voit, quelques années après, là où il n’y +avait que poussière calcinée, une nouvelle forêt +d’arbres résineux. Mais parfois, comme si la puissance +du feu était descendue dans la source même +des germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure +de pins, demeure chauve et stérile. Il +arrive alors qu’au sommet de cette colline nue +jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui +s’élève solitaire comme pour attester la présence +perdue d’une forêt morte.</p> + +<p>Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, +brûlée et réduite en poussière, il ne subsista qu’un +homme qui devait en perpétuer la doctrine en la +transformant. Comme le pin solitaire de la colline, +il enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau +humain de son temps et il la fit planer dans le ciel +bleu des siècles avec le feuillage des livres.</p> + +<p>Des Albigeois est issu au milieu du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle +l’homme sage qui a été connu sous le nom symbolique +de Christian Rosencreutz et qui fut le dernier +descendant de la famille allemande de Germelshausen<a href="#f12" id="FNanchor_12"><sup>[12]</sup></a>. +Ici, il n’y a plus de données précises, +mais seulement une tradition, une histoire racontée +oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas +de preuve historique. Comment pourrait-il y en +avoir ? Si grand était le désir de supprimer l’hérésie +qu’on détruisait non seulement les corps des +hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient +abrités et les documents qui pouvaient être le +réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, ces hérétiques +comprirent vite qu’ils n’avaient quelque +chance de subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, +en se cachant sous de faux noms, en ne correspondant +qu’avec des écritures cryptographiques. +Nous ne pouvons plus retrouver l’histoire +que sous le vêtement de la légende. Mais un +personnage qui a laissé une trace aussi profonde +après une vie aussi obscure, aussi dépourvue d’actions +merveilleuses et de miracles, ne peut pas +avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, +bonté sans ostentation, science sans gloire, +ne sont pas les apanages de la légende. Christian +Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le +Bouddha dont on cite des traits plus illustres, +mais qui n’ont guère plus de fondement historique.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_12" id="f12">[12]</a> Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé, — à +tort selon moi — la naissance de Christian Rosencreutz au +milieu du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Quelques-uns l’ont placée même au <span class="fss">XV</span><sup>e</sup>.</p> +</div> + +<p>Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues +d’une façon fragmentaire dans le nord de la +France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des +familles en fuite avaient cheminé sur les routes. +Des hommes solitaires avaient fui, en mendiant, +la terre ensoleillée où ils étaient désormais maudits. +Beaucoup moururent. Mais quelques-uns +atteignirent ces régions lointaines où il n’y a plus +de vigne, où les fleuves sont plus impétueux, +où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent +ce qu’ils avaient entendu là-bas, dans les +maisons basses abritées par les remparts de Toulouse +ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur +brûlait encore le cœur. Et quelques-uns furent +compris. Il se forma de petits noyaux d’Albigeois +du nord autour de la prédication d’un homme +maigre, un peu bronzé, dont la figure rappelait +celle des Sarrasins. Ainsi, la graine lancée par le +vent va germer dans le pays où le hasard la +porte.</p> + +<p>Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la +doctrine traversa des montagnes hérissées de +sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le +frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de +la forêt de Thuringe se dressait le château de +Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur +farouche, à moitié brigands et leur christianisme +était mélangé de superstitions païennes. Ils passaient +leur temps à guerroyer contre leurs voisins +et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les +routes pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient +une sorte de culte à une divinité de pierre qui +était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle +avait dû être jadis le fruit de quelque lointain +pillage. Cette statue était peut-être une Minerve +de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la cour +du château juste à côté de la porte de la chapelle.</p> + +<p>On était au milieu du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle. L’Allemagne +venait d’être ravagée par le dominicain fanatique +Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire IX. +Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était +accompagné d’un laïque borgne nommé Jean qui +prétendait que son œil unique avait reçu la faculté +divine de reconnaître du premier coup un hérétique +d’un bon chrétien. Presque tous ceux qui +rentraient dans le rayon visuel de cet œil terrible +étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute +lui suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et +ses sapins, les tours du château de Germelshausen +pour reconnaître à la couleur de sa pierre qu’il +abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de +la force de l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique +statue dressée dans la cour. Le landgrave Conrad +de Thuringe qui avait rasé la petite ville de +Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en +entreprit plusieurs fois le siège, à plusieurs années +d’intervalle. Le château tomba enfin et toute la +famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la +doctrine mystique des Albigeois, qui pratiquait +ses austérités, croyait à la réincarnation et au +consolamentum qui sauve des réincarnations, fut +mise à mort au moment de l’assaut final.</p> + +<p>Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut +emporté à travers l’incendie du château par un +moine qui avait élu domicile dans la chapelle, et +qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence +dont l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet +habitant ascétique de la chapelle des Germelshausen, +était un parfait Albigeois venu du Languedoc +et c’était lui qui avait été l’instructeur de la +famille. Il se réfugia dans un monastère proche +où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.</p> + +<p>Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant +des Germelshausen qui devait être connu +sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé +et instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma +avec quatre autres moines de la communauté, un +groupe fraternel qui résolut de se consacrer à la +recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller +chercher cette vérité à la source d’où elle était +toujours partie, dans l’Orient lointain.</p> + +<p>Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian +Rosencreutz qui avait alors quinze ans et un des +quatre moines que la « Fama fraternitatis<a href="#f13" id="FNanchor_13"><sup>[13]</sup></a> » +appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage +fut un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Leur but réel +était de parvenir à un centre d’initiation, sur le +lieu duquel ils devaient avoir des données précises.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_13" id="f13">[13]</a> La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle. +C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que +l’on connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.</p> +</div> + +<p>Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre +où les hasards du voyage avaient conduit les +deux compagnons. Le jeune Christian continua +sa route et, sans doute à cause des indications +qu’il avait, il se dirigea vers Damas. Il prenait +cette direction, parce que le lien avec l’Orient +qui allait se briser, subsistait encore. De même +qu’Apollonius avait appris des groupes pythagoriciens +parmi lesquels il vivait, l’emplacement exact +de « la demeure des hommes sages », Christian +Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui +avait instruit les Germelshausen, que Damas +était le chemin de l’initiation.</p> + +<p>Il ne devait pas être aisé de passer du royaume +chrétien de Chypre, dans le pays des infidèles. +Mais pour celui qui cherche sincèrement la vérité, +toutes les religions sont semblables et en quittant +les terres chrétiennes, Rosencreutz prit le costume +et l’apparence d’un pèlerin musulman.</p> + +<p>Damas était alors sous la domination des Mamelouks. +Tous les savants et tous les poètes de la +Perse y avaient reflué devant l’invasion des mongols +d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de +Nichapour, l’anéantissement de leurs universités +et de leurs bibliothèques faisaient croire aux +intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la +pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il +y avait eu de grands tremblements de terre en +Syrie et même une pluie de scorpions en Mésopotamie. +Les Mongols occupaient la Perse et l’on +scrutait l’horizon sur les remparts de Damas, avec +l’appréhension de voir apparaître leurs avant-gardes.</p> + +<p>Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz +dans la ville aux trois cents mosquées, au milieu +des érudits de la littérature Orientale ! Quelles +découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre ! +Il lut « le Guide des égarés » de Maïmonide, +l’« Alchimie du bonheur » de Gazali, +« les Prairies d’Or » de Maçoudi. Il écouta réciter +les vers d’Omar Khayyam et il s’efforça de comprendre +ses traités d’Algèbre et son commentaire +sur Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les +disciples de Naçir Eddin. Il médita le Mecnevi, +le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y +retrouver le panthéisme mystique de ses pères +spirituels les Albigeois. Combien l’Allemagne dut +lui paraître barbare au sein de l’effervescence +intellectuelle dont il était entouré ! En présence +de la grande civilisation arabe qui finissait, il +comprit davantage la nécessité de sa mission, +conserver l’esprit et le transmettre aux hommes +de sa race.</p> + +<p>Après plusieurs années d’études à Damas, quand +il eut acquis la plus grande somme de connaissances +possible à un homme qui n’a d’autre but +que de s’instruire, il songea à une connaissance +plus haute. Il était alors mûr pour l’acquérir. +L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se dirigea +a été gardé par la tradition. C’est Damcar en +Arabie. A Damcar, qui désigne sans doute un +monastère dans les sables, se trouvait alors et se +trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar +fut pour lui ce que « la demeure des hommes +sages » fut pour Apollonius. Il y resta quelques +années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée +et gagna Fez.</p> + +<p>Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville +aux six cents fontaines d’eau vive qui était alors +dans toute sa splendeur, il y avait une école d’astrologie +et de magie. Elle était devenue secrète +depuis les persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut +là que Rosencreutz apprit la divination par les +astres et certaines lois qui régissent les forces +cachées de la nature.</p> + +<p>Mais il avait hâte maintenant de retourner dans +son pays. Il quitta Fez et s’embarqua pour l’Espagne. +C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le +nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses +croyances. Il entra en rapport avec les Alumbrados. +Ceux-ci formaient en Espagne, une société +secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on +étudiait les sciences et où l’on pratiquait un mysticisme +dérivé de celui des néo-platoniciens. On y +cherchait aussi la pierre philosophale d’après les +écrits d’Artephius. Cette société secrète devait +être un peu plus tard entièrement anéantie par +l’Inquisition.</p> + +<p>La « Fama fraternitatis » rapporte un écho de la +déception éprouvée par Christian Rosencreutz. Il +se hâtait de faire part des nouveautés qu’il apportait +dans le domaine de la science et de la philosophie. +Il comptait corriger les erreurs, donner +avec amour ce qu’il avait appris. Il fut accueilli +par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, +la demi-connaissance a enveloppé les faux savants +d’une illusion de certitude qui ne leur permet de +recevoir aucune idée nouvelle. Il faut une accoutumance +pour qu’un esprit médiocre perçoive une +vérité qui ne lui est pas familière, même si elle est +lumineuse comme le soleil.</p> + +<p>Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit +combien la lenteur est nécessaire à la sagesse pour +pénétrer dans le cœur humain. Il dut se rappeler +les persécutions qui avaient frappé les possesseurs +trop précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du +temps qu’il fallait à l’esprit pour se développer +quand il ne faut qu’une seule journée à la fleur +pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter +très haut, il se résigna à laisser les glands +aux pourceaux et à garder les perles pour les +élus, quitte à mélanger parfois aux glands une +poussière infinitésimale de perle. Il médita sur les +philtres subtils, sur les tamis formidablement serrés +par lesquels la pensée parviendrait aux hommes +de sa race, en gouttes rares et microscopiques, +pour qu’ils n’en soient pas brûlés. Il compta ceux +qu’il pourrait initier et il vit que leur nombre ne +pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les +bases d’un groupement occulte si secret et dont +les membres furent liés par un serment si terrible +que ce groupement put ensuite agir comme il +l’avait prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, +sans qu’on connût son existence, durant trois +siècles, autrement que par de vagues chuchotements.</p> + +<p>La curiosité des hommes superficiels qui aiment +les anecdotes en a souffert. Mais qui pourrait +soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une minorité +supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et +de leur faire partager sa connaissance ? Combien +actuellement y a-t-il d’hommes en Europe, assez +dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir +une idée absolument nouvelle ? Est-ce que cet +orgueil n’est pas une barrière qui interdit à l’idée +nouvelle, même de parvenir ? Si Christian Rosencreutz +débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il +pas rire toutes les académies du monde, s’il tentait +d’expliquer que le grand œuvre, le problème de +l’unité de la matière est lié au développement de +l’amour dans l’homme ? Ne rencontrerait-il pas, +s’il voulait instruire, la même inaptitude à recevoir +de la part de ceux qui veulent s’instruire ? Pour +l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il +comme alors sept moines fidèles ?</p> + +<p>Christian Rosencreutz traversa la France sans +que son passage y laissât de traces. Ce devait être +le moment où l’on venait de brûler à Paris la +mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner +l’Allemagne.</p> + +<p>De longues années étaient passées. L’Allemagne +était pénétrée par toutes sortes de courants mystiques, +issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait les +Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité +des cultes extérieurs et des sacrements, niaient +le purgatoire et l’enfer ; disaient que l’homme est +un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue +série d’existences, retourner finalement à l’essence +divine. Il y avait les Amis de Dieu qui poursuivaient +l’affranchissement du désir, s’adonnaient à des +pratiques analogues à celles du système yoga et +dont la philosophie était exactement calquée sur +la théologie hindoue. Mais la persécution de +l’église s’organisait avec une force plus grande +que celle que ces sectes employaient à se propager.</p> + +<p>Christian Rosencreutz, devant le nombre des +emprisonnements et des bûchers, dut mesurer le +danger que la lumière spirituelle faisait courir aux +hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla +retrouver en Thuringe les trois moines qui avaient +été les compagnons de ses premières études. Ils +formèrent une confrérie de quatre membres dont +le nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est +à ce moment-là que la confrérie des Rose-croix +eut son plus grand épanouissement et qu’elle réunit +un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais +être atteint par la suite.</p> + +<p>Tous les membres de la confrérie étaient allemands. +Seul le frère que la « Fama fraternitatis » +désigne par les initiales I. A. était originaire d’un +autre pays, vraisemblablement du Languedoc.</p> + +<p>Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples +l’écriture secrète et les symboles par lesquels +les adeptes correspondent entre eux. Il +écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse +de sa philosophie et qui contenait le résumé de ses +connaissances scientifiques et médicales. Le rôle +de la communauté semble avoir été d’agir sur les +quelques hommes d’occident adonnés alors à la +science, pour que cette science se développât dans +le sens du désintéressement. Ce fut peut-être +alors le grand tournant de notre civilisation. Si le +but des Rose-croix avait été atteint, la science, +au lieu de ne s’organiser que pour des fins matérielles, +aurait pu être la source d’un développement +illimité de l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en +a pas été ainsi.</p> + +<p>Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et +de la croix, s’en allèrent à travers le monde, ayant +chacun une mission à remplir. Mais on n’a plus +jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., +d’après la Fama, regagna le midi de la France où +il lui incombait peut-être de rallumer l’antique +flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. +Réussit-il à rendre la vie à la secte d’une façon +aussi secrète que celle des Rose-croix ? La tradition +ne rapporte que sa mort dans le pays +Narbonnais.</p> + +<p>On ne sait historiquement rien de l’activité de +Rosencreutz dans la dernière partie de sa vie, +c’est-à-dire au commencement du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle. On +peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, +qu’il inspira Jean de Mechlin qui prêchait +dans la haute Allemagne et qu’il fut à Bruxelles la +source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert. +Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses +et elle publiait des écrits où elle enseignait +la libération de l’être par l’amour. Ses +disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche +deux séraphins qui la conseillaient.</p> + +<p>Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute +vraisemblance, le mystérieux visiteur de Jean Tauler +sur la personnalité duquel on a tant épilogué. +Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie +de son temps. Le monde savant de l’Europe +venait écouter ses prédications à Strasbourg. Il +eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla +jamais le nom et qui le convertit à une philosophie +mystique dont l’idéal était l’absorption de l’homme +par l’essence divine. Il garda deux ans le silence +et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette +secte avait les mêmes caractéristiques que celle +des Albigeois. Elle rejetait comme l’expression du +mal le dieu cruel de l’Ancien Testament. Elle +condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté +comme moyen pratique de réalisation divine.</p> + +<p>On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. +Comme pour Apollonius de Tyane, on ne +peut fixer aucune place à sa tombe. C’était une +règle des adeptes de tenir cachées leur naissance +ainsi que leur mort. Etait-ce seulement pour éviter +le viol de sépulture et la profanation du corps +que l’église faisait subir aux hérétiques ? Etait-ce +pour permettre à certains d’entre eux la translation +de leur esprit dans une nouvelle forme humaine +et afin qu’un secret aussi étonnant pour le commun +des hommes ne pût même être soupçonné ?</p> + +<p>Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende +relative au tombeau de Rosencreutz. Deux siècles +et demi après sa mort, au moment où le récit de +son existence commençait à se répandre, ses disciples, +ou plutôt ceux qui auraient désiré l’être, +prétendirent retrouver une grotte aux proportions +géométriques dans laquelle reposait à la clarté +d’un soleil artificiel, le corps du maître encore +intact.</p> + +<p>Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux +qu’ils ont estimé plus grands qu’eux, ne périssent +pas dans leur chair. Ils attachent moins +d’importance à la durée de leur pensée qui est +pourtant la seule forme de leur éternité. Ainsi les +saints catholiques ou musulmans dégagent une +odeur suave quand on retrouve leur dépouille. +La véritable odeur suave que dégage le corps des +sages dans le silence de la terre et l’ambiance +de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel +quintessencié, d’aucune volatilisation odorante. +Le subtil rayonnement de leur âme flotte dans +les lieux où ils reposent et les imprègne, alors +que leur corps a cessé même d’être poussière. +Mais il faut soi-même être un sage pour prendre +contact avec cette posthume subsistance d’être +et cette perception, en vous faisant entrevoir que +les meilleurs n’échappent pas à la loi, vous fait +sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse +des transformations.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c130">VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX</h3> + +<p>C’est au commencement du <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle qu’éclata +une sorte de folie rosicrutienne. Deux écrits anonymes, +la Fama fraternitatis et la Confessio +publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire +savait de la secte des Rose-croix et qui +était bien peu de chose. Un grand nombre de +philosophes et de savants et aussi beaucoup +d’imposteurs, séduits par la philosophie élevée +des Rose-croix prétendirent en être les héritiers. +Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent +rapidement d’être secrètes à cause de la vanité +de leurs membres qui se flattaient d’en faire +partie. La plupart de ces groupes, quand ils +n’étaient pas luthériens, s’inclinaient devant l’autorité +de l’église. Tous les alchimistes, se disaient +Rose-croix. Descartes chercha à entrer en contact +avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les +chercha aux Pays-Bas et en Allemagne, mais il +déclara à son retour en France, qu’il n’avait pu +rien apprendre de certain à leur égard.</p> + +<p>On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza +avaient été Rose-croix. Mais rien ne semble +l’avoir prouvé. Au <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, un nouveau grade, +celui de Rose-croix, est introduit dans la franc-maçonnerie, +par les Jésuites qui y ont pénétré et +des groupements chrétiens de cet ordre sont formés +par eux un peu partout. La liberté vivace +des hérésies du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle a disparu. Les soi-disant +Rose-croix reconnaissent les sacrements, +étudient l’Ancien Testament comme source de +toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de +l’église et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution +habituelle de tous les courants spirituels. +L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un +fruit trop parfait devient la proie d’une force +obscure qui lui communique une sève gâtée et le +fait mourir.</p> + +<p>Mais les vrais Rose-croix continuaient leur +œuvre. Leur association n’avait pas cessé de +rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire +de chaque membre, personne ne sut jamais l’identité +de ceux qui en faisaient partie. Dans le fait +que certains hommes se proclamaient Rose-croix, +on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient +pas affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. +L’influence de ce libre esprit se fit sentir +au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle et au <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, auprès de tous +ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste +et luthérienne aussi intolérante que celle de +l’Inquisition, et contre l’intransigeance des universités +qui voulaient courber tous les esprits +sous la discipline intellectuelle d’Aristote. Mais +les messagers demeurèrent fidèles au serment de +ne pas se faire connaître. Le message arriva mais +on ne sut pas qui l’avait apporté.</p> + +<p>Certains traits de la vie de certains hommes +peuvent faire penser toutefois qu’ils étaient les +véritables possesseurs de la tradition rosicrutienne. +Paracelse pratiquait la médecine gratuitement ; +sa philosophie était néo-platonicienne ; il +ne portait que des vêtements très modestes et il +glorifiait la pauvreté ; nommé professeur de chirurgie +par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, +devant les étudiants, les livres des vieux +médecins auxquels on s’en rapportait aveuglément +et qui, sous prétexte de respect, étaient un +obstacle aux recherches. Philalèthe qui possédait +le secret de la pierre philosophale, parcourait le +monde pour soigner les malades ; son incessante +préoccupation était de se dérober à la célébrité +que lui attiraient ses guérisons. Bien que le +comte de Saint-Germain eût le goût des bijoux +précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, +parmi les vrais Rose-croix. Mais la même conclusion +ne peut être tirée pour Spinoza, du fait que +son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait +pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains +trop passionnés ont enrôlé parmi les Rose-croix +tous les esprits remarquables des derniers siècles.</p> + +<p>En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent +un ordre cabalistique de la Rose-croix, avec un +cérémonial, des grades et peut-être des costumes. +Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation +indiquait assez que le nouvel ordre n’était +pas inspiré par la tradition de son premier fondateur. +On peut dire la même chose pour l’Ordre +de la Rose-croix catholique que fonda en même +temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent +qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos +jours, divers groupements, presque tous chrétiens, +qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela +corresponde à une réalité initiatique quelconque.</p> + +<p>Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers +sans cesse renouvelés de l’Albigeois Christian +de Germelshausen, n’ont pas cessé de poursuivre +leur œuvre secrète. On a dit que vers la +fin du <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle, devant le matérialisme grandissant +de l’Europe et comme s’ils jugeaient la +partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement +assoiffées de bien-être physique et ils +s’étaient retirés dans les solitudes inaccessibles +des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu +est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils +quitté l’Europe durant un temps et sont-ils revenus. +Leur légende après avoir défrayé les conversations +de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe +s’est effacée après la Révolution. Elle n’intéresse +plus à présent qu’un petit nombre de curieux. +Les huit sages se sont remis en toute liberté à +leur tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue +démesurée. Par quels moyens tentent-ils de +l’accomplir ?</p> + +<p>Il faut quelquefois peu de chose pour orienter +une âme humaine dans un sens nouveau, meilleur +et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un livre +suffit, ou une parole qu’on entend, même un +visage très bon que l’on entrevoit un soir et qui +rappelle que la bonté existe. Chacun de nous peut +rencontrer, quand la minute sera venue ou quand +il le demandera avec force, un des huit sages +errants. Qu’il ne soit pas de mauvaise humeur ce +jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est +pas capricieuse comme la fortune, mais elle passe +bien moins souvent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c134">LA ROSE ET LA CROIX</h3> + +<p>Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de +la rose et de la croix parce que cette union +résume le sens de leur effort et que cet effort +doit être celui de tous les hommes. Depuis des +âges immémoriaux, les plus sages d’entre nous +ont découvert que le but de l’humanité sur la +terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux +routes conduisent à la sagesse divine : la connaissance +et l’amour.</p> + +<p>La croix est le plus antique symbole qui existe. +Dès que les premières civilisations apparurent, +elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement vers +la perfection. La rose a le sens de l’amour parce +qu’elle est, par le parfum, la couleur et la délicatesse, +le chef-d’œuvre de beauté de la nature et +que la beauté suscite l’amour, de même que +l’amour transforme en beauté les éléments sur +lesquels il se répand. Par la rose qui s’épanouit +au milieu de la croix, le sens de l’univers est +expliqué, la doctrine unique est résumée, la +vérité brille avec clarté. L’homme pour se réaliser +et devenir parfait doit développer sa puissance +d’amour au point d’aimer tous les êtres et toutes +les formes perceptibles pour ses sens, étendre sa +faculté de connaître et de comprendre jusqu’au +point de posséder les lois qui régissent le monde +et de pouvoir remonter, par l’intelligence, de tous +les effets à toutes les causes.</p> + +<p>Celui qui respire la rose et en savoure la +beauté, celui qui voit s’ouvrir les branches de la +croix vers les quatre points cardinaux de l’esprit, +peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément +enseveli par l’ignorance, mais il tient la +bouée dans la tempête, il voit la lampe sur la +colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie. +Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, +qui le fixa dans le bois ou sur la pierre pour qu’il +fût transmis ! Gloire au messager qui, par la +vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être +perdue ! Il a mis le chiffre et la lettre sur la borne +kilométrique, il a été le réconfort du voyageur et +le salut de l’homme égaré.</p> + +<p>Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la +vie de ses disciples. La première de ces règles +était le désintéressement. Le désintéressement +restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. +Les hommes dont on dit qu’ils sont désintéressés +et qui passent parmi nous avec une vague +auréole de générosité sont seulement ceux qui +sont moins avides que les autres. Personne n’est +désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans notre +société moderne d’un homme assez grand pour +briser la formidable chaîne de l’argent et passer +avec aisance et sans ostentation de la richesse à +la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté +plus grande. Dès que l’esprit a atteint une +certaine élévation, il comprend que c’est dans ce +sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant +il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux +et un des plus persuadés de la vertu de la pauvreté, +Tolstoï, s’est décidé seulement quelques +heures avant sa mort à pratiquer l’état de moine +mendiant. C’était bien tard.</p> + +<p>Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. +Le Rose-croix devait passer inaperçu, ne +pas se flatter de sa science, demeurer autant que +possible anonyme. La modestie est aussi impraticable +que la pauvreté pour l’homme ordinaire. On +peut même remarquer qu’une sotte vanité, fière +d’elle-même, accompagne toujours de grandes +facultés intellectuelles. Et cette sotte vanité est +considérée avec faveur comme le signe du génie.</p> + +<p>La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. +Les sages, ont, de tout temps, attaché à la +chasteté une grande importance. Ni Pythagore, +ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école +d’Alexandrie ne l’ont pourtant pratiquée d’une +façon rigoureuse. Elle n’est peut-être qu’une +mesure préventive contre l’excès des désirs et les +violences qu’ils engendrent. Logiquement, si le +plaisir de manger n’est pas prohibé, il n’y a pas +de raison pour que la volupté des sens le soit. Et +l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de +plaisirs physiques. Ils sont, chez l’homme normal, +aussi indispensables à la vie l’un que l’autre. +Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une +habitude du corps venant d’une digestion harmonieuse, +on peut obtenir de merveilleuses possibilités +de la volupté si elle est pratiquée avec un +être qu’on aime. Elle peut même être un chemin +de perfection. Seulement ce chemin n’est pas +connu. Les lois qui enseignent comment on peut +parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté +du désir et sa satisfaction mutuelle n’ont +encore été écrites par aucun maître. Je n’ai même +jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement +oral à ce sujet. Une pruderie vieille comme le +monde a arrêté par son vertueux silence l’essor +que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la +chair et du baiser.</p> + +<p>Mais nous ne savons pas si la rose du symbole +rosicrutien ne renferme pas implicitement l’indication +du secret d’amour qui reste à trouver.</p> + +<p>Celui qui arriverait à la connaissance suprême +par l’intelligence agrandie ne pourrait qu’aimer +les êtres et les choses dont il aurait pénétré les +rouages, dont il verrait les mouvements, dont il +comprendrait les passions comme si elles étaient +les siennes propres. Celui qui par l’élan émotif de +son cœur parviendrait à l’état sensible d’amour +parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance +et conquerrait le savoir par le don de lui-même à +ce qu’il aime. Car les deux chemins se rejoignent +et à une certaine hauteur ils n’en font plus qu’un.</p> + +<p>Le symbole est juste et éternel et il n’en est +pas besoin d’autre pour encore des milliers d’évolutions +humaines. Chacun peut se peser à sa +mesure et trouver une pierre de touche provisoire +du bien et du mal en se reportant à la rose et à la +croix. Or, c’est là le point d’interrogation qui se +dresse dans bien des consciences, sans qu’elles +se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien +et qu’est-ce qui est mal ? Ai-je raison d’accomplir +une action qui semble bonne à mon point de vue +et mauvaise au point de vue des autres ? Certes, +la rose et la croix ne peuvent servir de clef à +toutes les énigmes, car il y a trop de portes dans +l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée +au moins une fois par chacun, mille fois pour +certains, de savoir si ce qui importe le plus est +son propre développement ou l’entr’aide aux autres, +s’il vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par +l’étude, n’est pas résolue. Mais les deux images +toujours présentes donnent une base à l’homme, +s’il est sincère avec lui-même.</p> + +<p>Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, +soit avec cet ensemble des univers qu’on appelle +Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être +humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, +on est sur le chemin de la rose, protégé par elle +et enrichi de sa substance. Toutes les fois que l’on +échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait +ou une loi, que l’on permet à son esprit d’aller un +peu plus loin dans la connaissance de ce qui existe, +on est en marche vers le lieu supra-terrestre et +supra-céleste où la croix étend ses quatre branches +spirituelles.</p> + +<p>C’est ce message que Christian Rosencreutz est +venu apporter aux hommes d’occident. C’est un +message qui peut paraître très humble aux sceptiques +de notre race qui sont persuadés posséder +toute connaissance et font plus de cas de la haine +que de l’amour. Mais il fut apporté très humblement +par un messager qui a mis sa gloire à cacher +son nom et qui, ayant voyagé plus de cent années +pour transmettre sa petite vérité, n’a laissé d’autre +trace de son passage que le dessin de la fleur +ouverte au milieu de la croix.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c139">LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS</h2> + +<h3 class="nobreak" id="c141">LES INITIÉS DE L’ACTION</h3> + +<p>Il était prescrit au chevalier du Temple, dans +les règlements de l’Ordre de ne pas reculer et +de combattre à outrance devant trois ennemis et +l’on disait communément, au <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> et <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle +qu’un seul chevalier Templier suffisait pour vaincre +dix Sarrasins.</p> + +<p>La qualité essentielle demandée à un membre de +l’Ordre était le courage, la valeur personnelle et +l’ensemble de ces courages réunis devait procurer +la puissance de la force, la domination matérielle.</p> + +<p>Les Templiers furent les initiés de l’action, les +messagers de l’épée. Ils marquent un échec nouveau +de l’initiation orientale pour pacifier et cultiver +l’occident broyé par l’étreinte de l’église. +Jadis à Athènes et à Alexandrie cette église avait +anéanti les initiés de la connaissance qu’étaient +les néo-platoniciens. Les derniers survivants de +cette école merveilleuse, les disciples d’Ammonius +Saccas, qui avaient rêvé d’amener le monde +à la perfection, par la connaissance philosophique +avaient été obligés, devant les persécutions, de +s’enfuir en Perse auprès du roi Chosroès.</p> + +<p>Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son +apogée, les initiés de l’amour, les Cathares et les +Albigeois qui avaient découvert le secret de la +perfection immédiate, conquise en cette vie par +le chemin de la pauvreté purificatrice et du fraternel +amour étaient exterminés jusqu’au dernier +et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible +de découvrir même une pierre où subsistât +un signe de leur sublime tradition.</p> + +<p>Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de +faire triompher par l’épée la vérité des sages. Ils +suivirent le troisième des chemins ouverts devant +l’homme, après celui de la connaissance et celui +de l’amour, le chemin de l’action. Leur réussite +fut d’abord éblouissante. L’élite du monde, séduite +par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils +levaient comme une bannière, vint de toutes +parts à eux. Tous les jeunes hommes vaillants de +l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la +Terre sainte dans la phalange de ces vétérans +glorieux de la Croisade. Mais les dirigeants de +l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La +Terre sainte ne renfermait à leurs yeux que le +tombeau d’un prophète entre les prophètes et non +d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier +une Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du +monde. Et c’était possible. L’Ordre du Temple le +tenta et il aurait pu réussir. Le <span class="fss">XI</span><sup>e</sup> et <span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle +virent se développer ce rêve énorme, cette chimère +gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe +et de l’Asie par une minorité vaillante et bien +organisée, une minorité ignorante pourtant du +but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite +aurait été le rétablissement de l’antique hiérarchie +sacerdotale d’Égypte. Derrière les rois et +leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois +prêtres et savants, qui auraient imposé une volonté +de justice et orienté l’univers vers la perfection.</p> + +<p>Si l’on ne trouve pas dans les règlements de +l’Ordre les textes qui peuvent donner la preuve +du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en +étonner. Un projet aussi vaste que la chute des +rois et le nivellement des religions, la constitution +d’une civilisation unique, à la fois musulmane +et chrétienne ne pouvait être confié à aucun +parchemin, et ne devait être révélé aux grands +prieurs du conseil secret que lorsque leur ambition +et leur sagesse avaient été mesurées avec +soin. Nul chevalier ne révéla au moment du procès +le but de l’Ordre dont il n’était qu’un aveugle +instrument. Les membres du groupe intérieur, +ceux qui savaient, n’avouèrent sous les tortures +que des rites extérieurs, scandaleux pour les profanes, +mais qui ne touchaient pas à l’essence +même de ce qu’était le Temple en vérité. Sans +doute Philippe le Bel et le pape Clément V n’ignorèrent +pas le danger que couraient la papauté et +les royautés. L’extraordinaire avarice du roi de +France n’était pas un levier suffisant pour lui +faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre +du Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas +réussir et être brisé lui-même. Il ne dut se décider +à cet acte audacieux que parce que c’était une +question vitale pour son trône. Naguère il avait +essayé d’être admis parmi les chevaliers du +Temple et à sa grande surprise, il avait été rejeté. +Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu +plus tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien +après car l’Ordre avait besoin de l’organisation +ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira, +ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, +de la force qui avait failli détruire l’édifice social, +pour le réorganiser sur un plan plus parfait. On +se contenta de convaincre les Templiers d’avoir +craché sur le Christ, d’avoir permis et même recommandé +la sodomie, d’avoir adoré l’idole Baphomet, +toutes choses qui furent prouvées à la lettre, +mais furent ignorées dans leur esprit. Les peuples +stupéfaits virent condamner l’ordre glorieux et +célèbre et ils n’en surent pas la vraie cause. +Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.</p> + +<p>Les plus prodigieuses actions peuvent être +accomplies par les croyants. La foi, non seulement +soulève les montagnes, mais elle peut les lancer au +ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que +cette foi soit la foi au bien, à Dieu ou à n’importe +quelle chimère sublime. La foi en l’égoïsme a +autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais +il faut que l’élément foi soit à la base de l’action. +Quand les hommes cessent de croire à leur but, +leur cuirasse tombe, ils cessent d’être invincibles. +C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse +entrait dans leur plan de conquête et avec une +vertigineuse rapidité ils étaient devenus les banquiers +du monde. Les chevaliers chargés de compter +montraient encore plus de zèle que ceux qui +étaient chargés de combattre et qui passaient +pour les plus illustres combattants de leur époque. +La richesse les corrompit comme elle corrompt +tous ceux qui la possèdent. Ils périrent +pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit +le rêve d’une civilisation réconciliant l’Orient et +l’Occident et remplaçant le pouvoir des rois par +le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents +et justes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c145">HUGUES DES PAYENS +ET L’ORDRE DES ASSASSINS</h3> + +<p>Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique +apparut dans le cerveau génial du fondateur +des Templiers, Hugues des Payens.</p> + +<p>C’était un pauvre chevalier de Champagne qui +avait suivi Godefroy de Bouillon dans la croisade +et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages +l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que +lorsqu’une ville, si vaste soit-elle, est prise et +pillée, il suffit à peine de trois jours pour qu’il n’y +ait plus une maison à prendre, une femme à violer. +A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens +avait dû passer les trois premiers jours à remercier +Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que +le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté +fut un homme désintéressé.</p> + +<p>Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce +qu’une maison mauresque avec des femmes autour +d’un jet d’eau et des nègres esclaves en pourpoint +vermillon ? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. +Il se croyait bon chrétien mais il aimait discuter +sur les doctrines hérétiques avec son compagnon +de guerre, le toulousain Geoffroy de Saint-Adhémar<a href="#f14" id="FNanchor_14"><sup>[14]</sup></a> +qui, comme tous les hommes de sa race, était +imbu de Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, +comme il convient aux bâtisseurs de projets immenses +et aux prompts réalisateurs de chimères.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_14" id="f14">[14]</a> Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.</p> +</div> + +<p>L’Orient avec ses beautés d’architecture, les +voluptés de ses femmes et le mysticisme de sa +philosophie transformait avec une surprenante rapidité +les hommes d’occident. Baudoin II qui était +devenu roi de Jérusalem donnait l’exemple. Fait +prisonnier par l’Emir Balak dans une embuscade, +il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. +Quand il fut délivré, il continua à guerroyer avec +la même ardeur, mais il parlait de l’Emir Balak +comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir. +Il s’habillait d’une robe, à la manière +des orientaux, il affectait de suivre leurs usages +et il épousa une jeune fille qui appartenait à une +ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des +premiers Templiers auxquels il donna comme logement, +peut-être avec intention, la partie de son +palais qui était construite sur l’emplacement de +l’ancien temple de Salomon.</p> + +<p>Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar +qui étaient des combattants en même temps +que des mystiques, furent frappés d’admiration par +ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées +qui les préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter +que des histoires de saints de l’Islam qui +imposaient par la force leur conception mystique +ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. +Tous employaient une méthode semblable. +Ils fondaient une société secrète, à la fois philosophique +et guerrière, avec différents degrés d’initiation +et une hiérarchie de membres, basée sur +la hiérarchie de la nature, selon l’antique principe : +ce qui est en bas est comme ce qui est en +haut. Il y avait eu en Perse, Mastek, Kermath, +puis les Rawendi qui enseignaient à leurs initiés +que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils +avaient entendu parler de « ceux qui sont vêtus +de blanc », de Mokanaa, le masqué, qui portait +toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah, +celui qui dispose du clair de lune ainsi +appelé parce que pour éblouir ses disciples il faisait +paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine, +une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de +l’esprit divin.</p> + +<p>C’était aussi le fondateur d’une société secrète +Ismaïlite, Abdallah, fils de Maïmoun qui était +parvenu à monter sur le trône du Khalifat d’Égypte. +Depuis son avènement, il y avait au Caire une +société de sagesse dont le Khalife était le grand +maître et qui avait sa « maison de sagesse » et +sa « maison de science » pleine d’instruments +d’astronomie, de livres, où l’encre, le parchemin +et les plumes étaient distribués gratuitement et +où affluaient les médecins, les poètes et les savants +de l’Orient.</p> + +<p>Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar +eurent dans ce même temps à Jérusalem l’écho +d’un grand événement, la fermeture passagère +de cette « maison de science » au Caire, à la suite +d’une émeute et ils s’étonnèrent de l’importance +qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet Orient +qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient +leur château de pierre, enclos de tristes +fossés, dans le pays de France.</p> + +<p>La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux +de la Montagne et celle de la secte des Assassins +qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie +et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper +leurs longues causeries, durant les nuits +chaudes de Jérusalem.</p> + +<p>Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même +temps qu’un philosophe mystique. Instruit dans la +grande université de Nichapour avec le poète astronome +Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait +devenir le premier ministre du Khalife de +Bagdad, il s’était initié à la secte des Ismaïlites +d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était +proclamé le grand maître. Cette secte avait neuf +degrés d’initiation et reposait à la fois sur l’obéissance +absolue et la connaissance intellectuelle des +philosophies. Selon leur intelligence, les disciples +s’élevaient dans la hiérarchie de la secte. Après +la connaissance il fallait arriver à la foi dans le +Dieu supérieur commun à toutes les religions. A +ce degré on pratiquait l’extase des soufis et des +saints. Mais le dernier degré enseignait qu’il n’y +a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que +le monde est dirigé par une loi indifférente et que +l’égoïsme individuel est vraisemblablement le dernier +mot de la vie. Seuls, quelques dirigeants de +la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y +avoir un degré encore supérieur qui fut le partage +du premier grand maître Hassan Sabbah et dont +il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter +de sa propre philosophie et de la supériorité dernière +de l’égoïsme. Ses disciples rapportent qu’il +passa trente-cinq ans sans sortir de la bibliothèque +du château d’Alamout où tant de livres étaient +entassés qu’elle était devenue la plus grande du +monde après celle de Bagdad. Durant ce délai de +trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître +que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte +en lui une certitude absolue reconnaît la vanité +des livres autant que celui qui est possédé par la +foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins +et il ne se contente pas en trente-cinq ans, +de voir deux fois seulement la lumière du soleil.</p> + +<p>Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen +de devenir le premier personnage de l’Orient, d’y +prélever des impôts et d’en gouverner les souverains. +Tout homme qui résistait à sa volonté était +assassiné par un de ses émissaires. Si un de ces +émissaires était pris avant la réalisation du meurtre, +il en venait un autre, puis un autre encore. +Et les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. +Ils se convertissaient au christianisme s’il fallait +tuer un chrétien. Il en est qui prirent l’apparence +de femmes ravissantes et se firent vendre comme +esclaves pour parvenir auprès d’un émir méfiant +et luxurieux et le poignarder à l’heure des caresses.</p> + +<p>Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le +sacrifice de leur vie, Hassan possédait une méthode +personnelle qu’il légua à ses successeurs. +Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé +le sceptique et l’athée et dont il révérait +les connaissances, il avait étudié les plantes dès +son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer +le haschich et de le mélanger avec de la +jusquiame qui donnait la confiance en soi, qui +provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux +qu’il envoyait, portaient avec eux, outre le court +poignard triangulaire, la certitude absolue de +réussir ; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo, +dont tous les autres récits ont été confirmés, +Hassan donnait-il à ses disciples un autre mélange +de haschich qui leur procurait, parmi les jardins +d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves +et une béatitude délicieuse et leur faisait-il croire +qu’il les envoyait au paradis, en vertu de son pouvoir +divin<a href="#f15" id="FNanchor_15"><sup>[15]</sup></a>. L’obéissance était aisée à celui qui +disposait d’une semblable récompense. C’est de là +que les membres de la secte ont tiré leur nom +d’Assassins, ou haschichins, mangeurs d’herbes. +Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur +du Haschicha<a href="#f16" id="FNanchor_16"><sup>[16]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_15" id="f15">[15]</a> Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, +la forteresse du bonheur.</p> + +<p> +<a href="#FNanchor_16" id="f16">[16]</a> Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire +les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, +de fantaisie légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, +mais d’autres fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute +rien. Dans son intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile +Michelet, dit que faire venir Assassin de Haschichin est +comme faire venir cheval de equus et il semble trouver l’usage +du haschich indigne d’Hassan Sabbah. L’étymologie que je donne +est abondamment prouvée par Sylvestre de Sacy, Hammer et +plusieurs autres historiens. D’ailleurs, beaucoup de sociétés secrètes +persanes, hindoues et chinoises ont employé et emploient +encore maintenant des breuvages à base de haschich, d’opium, +et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la sortie du +double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.</p> +</div> + +<p>Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy +de Saint-Adhémar rêvaient d’un pouvoir conquis à +l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan +Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa +force, grâce aux rouages de son organisation. Les +deux Français n’eurent pas de peine à voir que plus +encore que les poignards obscurément levés sur +les têtes, ce qui faisait sa puissance, c’étaient les +châteaux méthodiquement acquis et fortifiés par +elle, les châteaux inexpugnables et que gardaient +de petites troupes disciplinées.</p> + +<p>Et le rêve se précisa. On pourrait être maître +de l’Europe si on disposait de châteaux disséminés +un peu partout à travers ses royaumes. Pour +avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la +religion menait à tout, surtout à la richesse. Que +de gens avaient renoncé à leur fortune au moment +de la Croisade, échangeant des richesses contre +le pardon de l’Église ! Les chevaliers du Christ +draineraient l’or de la chrétienté. Quant à la terreur, +au pouvoir de l’assassinat qui avait été le +premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans +un mot d’ordre religieux, une vertu que donne la +foi.</p> + +<p>Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation +orientale qu’ils reçurent de Théoclet. C’était le +patriarche de la secte gnostique des Johannites. +Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et +prétendait qu’il était le fondateur de la véritable +église. L’Église de Rome n’était pas l’église légitime. +Les missionnaires de Pierre avaient altéré +la pensée de Jésus en allant prêcher chez des +peuples barbares. D’après les Johannites, c’était +un blasphème de dire que Jésus était monté sur +la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. +Depuis Jean, les patriarches Johannites +s’étaient succédé sans interruption. Le dernier +était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, +mais s’il trouvait des défenseurs, son église +triompherait des fausses églises et son successeur +serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.</p> + +<p>Hugues des Payens réunit autour de lui sept +chevaliers et fonda un ordre de chevalerie dont le +but apparent était de protéger les pèlerins se +rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre +du Temple parce que son but mystique et secret +était la reconstitution du Temple de Salomon, symbole +de la perfection. On avait enfermé ce symbole +dans la géométrie des pierres ; c’était la poursuite +de la sagesse divine et sa réalisation par l’ordre +et l’harmonie sous la direction hiérarchique des +initiés. La puissance matérielle devait être le +moyen pour élever le Temple.</p> + +<p>Cette puissance matérielle fut acquise avec une +rapidité qui dépassa tous les rêves des fondateurs.</p> + +<p>En 1128, Hugues des Payens venait en France +et faisait approuver par saint Bernard, la règle +de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et guerrière. +Si elle ressemblait étrangement aux règles +des sociétés secrètes de l’Orient, nul ne le sut. +Les Templiers se divisaient en trois grades : les +chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. +Ils obéissaient au Grand Maître mais il y avait +un ordre intérieur, composé de sept membres +qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition +primitive.</p> + +<p>Leur costume fut la robe blanche avec une croix +rouge sur le côté gauche. Ils étaient exemptés +d’impôts et de service militaire aux rois. Ils ne +pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre +trois jouait un rôle particulier dans leurs rites. +Quand un candidat voulait être admis chevalier +il frappait trois fois à la porte de l’église où la +cérémonie avait lieu et on lui demandait trois fois +ce qu’il voulait. Chaque chevalier devait avoir +trois chevaux, faire trois grands jeûnes et communier +trois fois l’an. Ceux qui avaient commis +une faute étaient flagellés trois fois. Ils faisaient +trois vœux.</p> + +<p>Quelques années s’étaient à peine écoulées +qu’ils avaient des biens immenses et qu’ils formaient +au milieu des nations européennes et en +Orient une force qui allait toujours grandissant. +Cette force chevaleresque s’accrut de leurs opérations +financières.</p> + +<p>Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de +l’existence de l’Ordre, le but ne fut jamais perdu +de vue et il fut poursuivi avec une volonté obstinée. +Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à +neuf mille. Ils progressaient sans cesse. En combattant +les Egyptiens, les Syriens et l’Ordre des +Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, +dans leur organisation militaire et dans leurs +doctrines. Quand ils élèvent des forteresses, elles +sont sur les plans des forteresses Sarrasines et +ainsi on peut les distinguer aisément de celles +des Hospitaliers, leurs rivaux.</p> + +<p>Des rapports étroits, sous forme d’alliances +conclues, puis rompues, unissent souvent les Templiers +aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II +pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils +refusent de combattre les infidèles au profit de +Léon, roi d’Arménie. Après la prise de Damiette, +Imbert, maréchal du Temple et confident du légat +du pape, le cardinal Pelage, qui commandait +l’armée chrétienne, quitte brusquement cette +armée embourbée dans le débordement du Nil et +passe aux Musulmans. Si c’est un chevalier du +Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître +des Assassins de se convertir au christianisme +et qui tua son ambassadeur, c’est sans doute +qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable +conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse +de guerre.</p> + +<p>Tout cela prouve combien les chevaliers du +Temple eurent d’affinités avec les ennemis qu’ils +combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la chrétienté +si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des +prisonniers Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur +font grâce ou qu’ils les laissent partir sans rançon. +C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans +l’accroissement de leur force.</p> + +<p>Avec les années, les grands maîtres deviennent +plus puissants et ils n’en sont que plus ambitieux. +Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux +chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins +aussi grande que s’ils la faisaient aux infidèles. +Mais la vie humaine ne compte pas à leurs yeux. +On ne peut réaliser un grand projet matériel sans +tuer indifféremment ses amis et ses ennemis. +Rien ne compte même, ni l’autorité du pape dont +ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni les +lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en +donnerons qu’un exemple significatif.</p> + +<p>Les chrétiens étaient presque partout chassés +de l’Orient où depuis près de trois siècles ils +détruisaient les monuments de l’art arabe, brûlaient +les bibliothèques<a href="#f17" id="FNanchor_17"><sup>[17]</sup></a> et répandaient une désolation +qui ne peut être comparée qu’à celle qui +fut apportée par les Mongols<a href="#f18" id="FNanchor_18"><sup>[18]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_17" id="f17">[17]</a> Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus +de cent mille volumes.</p> + +<p> +<a href="#FNanchor_18" id="f18">[18]</a> Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les +manuels d’histoire pour ce qu’on y appelle « les grands mouvements +mystiques des croisades. » Derrière la chevalerie française, +c’était la lie de l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. +Saint Bernard peignait avec justesse ces croisés dont il avait +suscité l’enthousiasme : « Ce qui charme dans cette foule, dans +ce torrent qui coule à la Terre sainte, c’est que vous n’y voyez +que des scélérats et des impies. Mais Christ d’un ennemi se fait +un champion ».</p> +</div> + +<p>Le sultan Khalil avait mis le siège devant +Saint-Jean-d’Acre dont la défense avait été confiée +au grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu. +Il fut tué sur les remparts après plusieurs +mois de lutte et comme la ville assiégée renfermait +le nombre des grands prieurs nécessaire à +l’élection, on proclama tout de suite son successeur, +le moine Gaudini. C’était un intellectuel et +un philosophe plutôt qu’un guerrier. Il se hâta de +négocier, mais trop tard, et la ville fut pillée. Les +jeunes filles et les femmes des nobles de la ville +au nombre de trois cents s’étaient réfugiées dans +la forteresse des Templiers dont les tours étaient +battues par la mer, et permettaient encore de +résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les +chevaliers du Temple sommés de se rendre n’y +consentirent que s’ils avaient le lendemain la +liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes +réfugiées derrière leurs murs. Le sultan y consentit, +mais il fut entendu que quelques centaines +de soldats Musulmans occuperaient une des tours +pour veiller à ce que les articles de la capitulation +fussent observés. Cette tour était malheureusement +celle où étaient entassées les nobles chrétiennes. +Les soldats Musulmans enivrés par la +victoire ne purent résister à la vue des femmes : +Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre +et les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les +cris, coururent avertir le grand maître Gaudini +de la trahison, du malheur qui s’accomplissait et +de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. +Celui-ci haussa les épaules et répondit :</p> + +<p>— Eh ! Messieurs ! je n’en suis pas moins affligé +que vous ! Mais que faire en d’aussi tristes conjonctures<a href="#f19" id="FNanchor_19"><sup>[19]</sup></a> ?</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_19" id="f19">[19]</a> Père Mansuet, <i>Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers +du Temple</i>.</p> +</div> + +<p>Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du +Temple et une dizaine des plus hauts gradés de +l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la +faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, +en effet, le viol de trois cents femmes +pourvu que les quelques hommes qui avaient +entre leurs mains la conquête et l’organisation +de l’Europe fussent sauvés.</p> + +<p>Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent +les voluptueux soldats de Khalil, mais ils périrent +le lendemain, ainsi que les chrétiennes déshonorées ; +la tour du Temple où ils se défendaient +s’écroula au moment de l’assaut, ensevelissant +vainqueurs et vaincus.</p> + +<p>Quelques années après, sous la maîtrise de +Jacques de Molay, toutes les orgueilleuses tours +du Temple dressées aux carrefours de l’Europe, +s’écroulèrent en même temps.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c157">LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, +BAPHOMET</h3> + +<p>C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer +à son profit les monnaies de France. Malgré +ces altérations il restait tout de même besogneux. +Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château +du Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui +disait qu’un bourgeois de cette ville, nommé Squint +de Florian, qui était condamné à mort, avait demandé +à parler au roi, avant de subir sa peine, +assurant qu’il avait un secret d’une importance +inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait fait surseoir +à l’exécution.</p> + +<p>Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer +Florian à Paris. Florian se jeta à ses pieds et lui +demanda la vie en échange du secret, ce qui lui +fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.</p> + +<p>Florian avait passé des jours dans sa prison en +compagnie d’un Templier apostat et comme lui +condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être +exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était +confessé à son compagnon. Il lui avait révélé avoir +commis, quand il était honnête homme et faisait +partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus +grands que ceux qui le menaient à présent à la +mort. Ces crimes étaient aussi commis par l’élite +de la chevalerie française. Les Templiers reniaient +Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix +au moment de leur réception dans l’Ordre. Ils +pratiquaient la sodomie non par plaisir occasionnel, +mais avec une permission officielle et comme +une action louable et recommandée. Enfin, ils se +vouaient, par le rite magique d’une corde qu’on +leur faisait ceindre autour des reins, à une +étrange idole barbue appelée Baphomet.</p> + +<p>On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu +respectueux pour le pape de l’église qu’il avait +récemment fait souffleter par l’entremise de Nogaret, +se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration +de Baphomet, ou contre les pratiques de sodomie, +si courantes dans ce temps et dans tous les +temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore +quelque chose de l’ambitieux idéal de conquête +des Templiers. Cet idéal, connu seulement du +groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, +devait se chuchoter comme une légende +incertaine et n’eut pas assez de réalité pour figurer +dans les accusations du procès. Mais sa connaissance +dut faire réfléchir Philippe le Bel sur +l’extraordinaire puissance qui s’était constituée +dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune +autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un +immense danger pouvait se dresser devant lui et +se dire que s’il détruisait brusquement ce danger +par un coup d’audace il s’enrichirait en même +temps de l’immense fortune de l’Ordre du Temple. +Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de +vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement +est la seule excuse du plus grand crime, +après le massacre des Albigeois, que commirent +ensemble le pape et le roi de France.</p> + +<p>Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps +étaient peut-être venus. Les musulmans avaient +rejeté les chrétiens de la Palestine et de l’Égypte. +A quoi allait s’employer la formidable activité de +ces guerriers pour qui combattre était une nécessité +vitale ? L’entretien des forts et des possessions +de l’Orient dévorait presque tous les revenus +de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre +contre les infidèles, des sommes énormes allaient +se trouver disponibles.</p> + +<p>Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé +que le moment été venu. On venait de le chasser +de l’Ordre pour avoir volé une partie de son trésor, +au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre +et pour avoir abusé des chrétiennes qui s’étaient +réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à la tête +d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume +méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape +et de l’Ordre, gagna une immense fortune et +obtint de l’Empereur de Constantinople la main de +sa nièce Marie, et le titre de César.</p> + +<p>Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure +qu’il aurait fallu. Il était sympathique à tous. +L’honnêteté et les qualités moyennes dominaient en +lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut +faire supposer que le Temple jugeait le moment +venu de jouer sa grande partie en Europe. Quand le +pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques +de Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande +de venir incognito, presque seul. Or, Jacques +de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec une +suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du +Temple. Cela peut indiquer qu’il jugeait que le +champ d’action de l’Ordre était désormais en Europe +et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses +combattants.</p> + +<p>Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua +à Jacques de Molay et aux Templiers toutes +sortes de marques d’amitié et de faveurs. D’autre +part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il +avait été élu pape grâce au roi de France. L’opinion +fut travaillée et pour la première fois on +devait demander à l’université et au peuple d’approuver +la décision royale. Mais le caractère +même des accusations devait rendre populaire +cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient +depuis longtemps sur des disparitions, des morts +mystérieuses de gens qui avaient imprudemment +assisté à une cérémonie secrète du Temple.</p> + +<p>Les Templiers étaient haïs un peu partout. +« Ils étaient, disait-on, notoirement en rapport +avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait +avec effroi l’analogie de leur costume avec +celui des sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils +avaient accueilli le Soudan dans leurs maisons, +permis le culte mahométan. Dans leur rivalité +furieuse contre les Hospitaliers, ils avaient été +jusqu’à lancer des flèches contre le Saint-Sépulcre<a href="#f20" id="FNanchor_20"><sup>[20]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_20" id="f20">[20]</a> Michelet, <i>Histoire de France</i>.</p> +</div> + +<p>On trouvait scandaleux que la cour du grand +maître fût plus nombreuse et plus belle que celle +des rois. On leur reprochait le caractère occulte +des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse +de magie, de meurtres rituels d’enfants. Philippe +le Bel, allait trouver des auxiliaires dans l’indignation +et la haine que cause au peuple tout ce +qu’il ne comprend pas.</p> + +<p>Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de +Molay fut arrêté avec les chevaliers qui se trouvaient +à Paris. Des ordres avaient été envoyés +à l’avance en province pour que tous les Templiers +de France fussent emprisonnés en même temps. +La torture obtint avec rapidité plus de cent quarante +aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la +maison du Temple, ni les archives de l’Ordre, ni +sa véritable et primitive règle, ni le rite des initiations. +Jacques de Molay, ému par les bruits qui +avaient couru quelques jours auparavant, sur un +danger qui menaçait l’Ordre, les avait fait sortir +du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les +retrouva jamais.</p> + +<p>Les Templiers étaient accusés de renoncer à +Jésus-Christ et de cracher par trois fois sur la +croix au moment où ils prêtaient serment de fidélité. +On a épilogué sans fin sur cette accusation +et on y a trouvé diverses explications. Celle à +laquelle se sont ralliés beaucoup d’esprits sensés +et notamment Michelet<a href="#f21" id="FNanchor_21"><sup>[21]</sup></a> est que cette forme de +réception était empruntée aux anciens mystères. +Pour faire mieux ressortir la parfaite pureté de +l’initié après l’initiation, l’initié devait se montrer +avant comme ayant atteint le dernier degré de l’irréligion. +Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait +d’autant mieux que sa chute avait été plus profonde. +Au moment du procès des Templiers, le rite +était pratiqué mais son sens symbolique était +perdu.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_21" id="f21">[21]</a> Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur +par la grandeur de l’impiété.</p> +</div> + +<p>Cette explication est un peu enfantine. Comment +une action qui devait paraître monstrueuse à +des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans +qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison +était tellement simple ? La question devait +être posée sans cesse, car l’angoisse du pieux +chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher +sur ce qu’il avait appris à adorer, devait être profonde. +On aurait pu facilement calmer sa conscience +et une réponse aussi aisée à comprendre +aurait été oubliée !</p> + +<p>En réalité, les nombreux chevaliers qui ont +déclaré avoir supplié leur initiateur de les dispenser +de la cérémonie du reniement de la croix ou +qui ont pensé échapper à ses conséquences par +une restriction mentale, ne pouvaient en avoir la +véritable explication sans connaître en même temps +les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient +réservés à une autre initiation, à l’entrée dans +l’ordre intérieur.</p> + +<p>L’action de cracher sur la croix signifiait la +délivrance du Templier vis-à-vis de l’Église romaine +que désormais il ne servirait plus en esprit. +De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme +officiel prescrivaient à leurs disciples des +premiers degrés l’observance rigoureuse du Coran, +ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme +rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, +le lien qui unissait chaque membre de l’Ordre à +l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique. +Il était rattaché à une église plus haute, à un +Christ qui ne peut mourir sur la croix et il devait +venir un jour, quand il faudrait combattre le pape +de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé +de se souvenir de son initiation comme d’un acte +vivant.</p> + +<p>Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés +de l’Église catholique qu’ils ne se servaient +pas à la messe d’hosties consacrées et qu’ils recevaient +la confession de leurs visiteurs et de leurs +précepteurs qui souvent étaient laïques.</p> + +<p>L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement +sur eux que celle d’hérésie. Ce n’est pas que +durant le moyen âge la sodomie n’ait été très +répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce +et même plus que de nos jours, dans la société +de Londres, de Berlin et de Paris. « Dans le +<span class="fss">VIII</span><sup>e</sup> siècle, au rapport d’Alcuin et probablement +dans les siècles suivants, tout évêque élu devait, +avant d’être consacré, se justifier sur ces demandes +canoniques : 1<sup>o</sup> S’il avait été pédéraste ; 2<sup>o</sup> S’il +avait été en commerce criminel avec une religieuse ; +3<sup>o</sup> S’il avait été en commerce criminel +« avec une bête à quatre pieds<a href="#f22" id="FNanchor_22"><sup>[22]</sup></a> ». Et il devait +jurer après de ne pratiquer aucun de « ces commerces +criminels ! » Pour qu’un candidat évêque +fût interrogé avec insistance sur de telles actions, +c’est qu’elles devaient être d’un usage courant ; +mais comme de nos jours encore, tout était toléré, +permis, encouragé, à la condition que ce fût à voix +basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son +manteau de cendres.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_22" id="f22">[22]</a> Frédéric Nicolaï. <i>Essai sur les accusations intentées aux +Templiers et sur le secret de cet ordre</i>.</p> +</div> + +<p>Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au +moment de leur entrée dans l’Ordre il leur était +recommandé par leur supérieur de s’adonner à +la sodomie entre eux et de négliger l’amour des +femmes. Cette révélation souleva une grande indignation +par le monde, mais cette indignation n’est +pas tellement justifiée. La chasteté complète était +proposée comme un idéal, mais cet idéal ne pouvait +être réalisé qu’à la longue. La sodomie était +un premier pas, une atténuation de l’exaltation +des sens. Puis les Templiers étaient surtout des +guerriers, des preneurs de châteaux et de villes. +L’usage, dans ce temps, était de violer les femmes +quand on entrait quelque part en vainqueur. On +tuait celles qui résistaient et quelquefois celles +qu’on avait eues et dont on s’était lassé. Cet +usage était tellement établi qu’il se fonda au +<span class="fss">XII</span><sup>e</sup> siècle un ordre de chevalerie spécial pour la +préservation des femmes pendant les marches des +armées et au moment des prises de villes. Ce fut +peut-être dans un but d’économie humaine qu’un +sage grand maître de l’Ordre du Temple recommanda +la sodomie comme un pis aller du désir +charnel.</p> + +<p>Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des +exemples analogues. Ceux qui trouvent la vie matérielle +irrémédiablement mauvaise sont logiques +en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors +un dérivé à leurs sens par des actions rapides qui +leur apportent un minimum de plaisir et qui sont +dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, +il y a une trentaine d’années, un procès assez +retentissant intenté à un philosophe qui donnait +des enseignements de même nature. En réalité, +la cause de tous les malentendus vient de l’importance +démesurée que les religions et les sociétés +donnent aux rapports physiques des êtres entre +eux. Ces rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge +et l’intelligence de chacun, ne devraient compter +que dans la mesure où ils développent le sentiment +de la beauté et l’amour au sens le plus élevé +du mot.</p> + +<p>Mais un règlement comme celui de l’Ordre du +Temple supposait chez ses adhérents le sens de +la mesure et un minimum de développement spirituel. +Il ne tenait aucun compte de la bassesse +des instincts et de l’absence totale des rudiments +de spiritualité chez la grande majorité des hommes. +La plupart des Templiers n’y virent que la permission +de prendre un plaisir qui était jusqu’alors +considéré comme défendu. Tous les rites de +l’Ordre furent altérés.</p> + +<p>Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au +moment de la réception et qui était la communication +du souffle, de la force, telle qu’on la pratiquait +dans les sociétés secrètes orientales, devint un +signe de plaisir. La réception du chevalier fut très +souvent le prétexte de scènes caricaturales et +obscènes dans lesquelles les défenseurs du Temple +et les amoureux de symboles ne peuvent sous +aucun prétexte découvrir un sens caché. Durant +les interrogatoires de Cahors, un chevalier appelé +Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception +« où il avait fait et souffert des baisers criminels, +le supérieur qui le reçut, avait aussitôt abusé de +lui<a href="#f23" id="FNanchor_23"><sup>[23]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_23" id="f23">[23]</a> <i>Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers</i>, 1779.</p> +</div> + +<p>A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne +avoua que « pendant qu’un prêtre de l’Ordre lisait +un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se +coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent +d’autres baisers et que les dix chevaliers +le baisèrent au nombril. Puis le supérieur tira +d’une boîte une idole de cuivre... »</p> + +<p>La troisième accusation avait trait à cette idole. +Elle s’appelait Baphomet<a href="#f24" id="FNanchor_24"><sup>[24]</sup></a>. Celle qu’on trouva à +Paris avait un numéro d’ordre car il y en avait une +dans chaque chapitre du Temple. Elle était en +cuivre, avec une longue barbe blanche. On l’a +dépeinte diversement car le chevalier ne la +voyait, au moment de l’initiation, que quelques +instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, +qu’elle avait la face d’un chat et aussi qu’elle +représentait Satan. Ces puérilités contribuèrent +à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait +sur le Temple. Les chevaliers furent convaincus +dans l’opinion d’adorer une divinité +orientale.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_24" id="f24">[24]</a> Mot dérivé du grec, dont le sens est « baptême de l’esprit » +(Hammer).</p> +</div> + +<p>En réalité, Baphomet était le signe d’origine +gnostique, destiné à résumer la doctrine du Temple +et à en rappeler le but. On n’adorait en lui ni la +figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on +le dit et comme on le crut, on adorait la puissance, +la force dirigée par l’intelligence qui était l’idéal +du Temple et qui fut toujours représentée dans +l’ancien symbolisme par un homme barbu portant +une couronne. On retrouve cet homme barbu sur +les sceaux et les médailles ayant appartenu aux +Templiers. Il était pour eux ce que la rose au +milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le +symbole de l’idée supérieure à laquelle ils avaient +voué leur vie. La corde de lin que l’on donnait au +nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de +porter sous son vêtement, devait avoir touché +Baphomet parce qu’elle représentait la chaîne qui +lie l’homme à son idéal.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c168">LA CHUTE DE L’ORDRE</h3> + +<p>Je ne raconterai pas en détails le procès intenté +contre les Templiers et qui dura sept ans. La +torture avait tout de suite arraché à un grand +nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on +attendait. Le grand maître lui-même n’avait su y +résister. Ses aveux durent pourtant être falsifiés +par les trois cardinaux qui les entendirent car il +ne les reconnut pas, quand on les lui relut et il +déclara préférer les procédés des Sarrasins « qui +coupent tout de suite la tête à l’accusé ».</p> + +<p>Clément V parut d’abord résister devant la +grandeur de l’injustice. Mais il était lié par +l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la +dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences +de la belle Brunissande, comtesse de Foix.</p> + +<p>Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la +terreur qu’inspire la justice du roi. Aucune voix +n’ose s’élever pour défendre les Templiers. Après +deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, +une commission pontificale s’installe +solennellement à l’archevêché de Paris et y siège +chaque jour pour entendre la défense. Chaque +jour un huissier paraît sur le seuil de l’archevêché +et crie au peuple : « Si quelqu’un veut défendre +l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se +présenter. » Mais personne ne se présente. Les +jours passent. Quatre mois s’écoulent avec le +retour de la même cérémonie. Enfin, un homme +vêtu de noir traverse le peuple silencieux et +demande à être entendu pour la défense de l’Ordre. +Un frémissement court dans la foule qui +encombre les rues. La commission est debout en +grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot. +Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup +de choses à dire. Il va innocenter l’Ordre. Et +comme l’attention est à son comble, il déclare +qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, +qu’il est fort pauvre et qu’il espère qu’on va lui +venir en aide. On s’aperçoit alors que c’est un +simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture +demandée et l’on renonce à entendre une défense +quelconque de l’Ordre du Temple.</p> + +<p>Cette défense ne devait jamais se produire. Il +semble que tous les chevaliers soient devenus +des simples d’esprit. Le grand maître lui-même +déclare qu’il est un homme de guerre, incapable +de discuter logiquement. Après deux années de +captivité il demande huit jours pour réfléchir et +l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la +messe. Peut-être l’épouvante de la torture jetait-elle +un voile sur l’esprit des accusés ? Peut-être +a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace +d’intelligence humaine. Ce qui demeure mystérieux +dans le procès du Temple est l’incapacité +des chevaliers à trouver une défense raisonnable.</p> + +<p>Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma +un concile pour étudier l’affaire et pour juger. +Mais comme les membres du concile demandaient +à entendre des témoins, à être au courant de la +cause et qu’ils semblaient vouloir innocenter +l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le +déclara suspect d’hérésie et l’abolit.</p> + +<p>Un grand nombre de chevaliers étaient retenus +dans les prisons royales. Philippe le Bel se hâta +de faire condamner à mort par un tribunal que +présidait l’archevêque de Sens, frère de son +ministre Marigny, sur la férocité duquel il pouvait +compter, tous les Templiers qui avaient rétracté +leurs premiers aveux.</p> + +<p>« Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait +allumé quinze ou vingt bûchers, non pas enflammés, +mais comme autant de lits de charbons +ardents, pour brûler les coupables insensiblement. +Cinquante-quatre chevaliers y furent précipités<a href="#f25" id="FNanchor_25"><sup>[25]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_25" id="f25">[25]</a> <i>Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers.</i></p> +</div> + +<p>Le grand maître Jacques de Molay et le maître +de Normandie, avaient été condamnés à la prison +perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant +l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement +sur leurs aveux. Ils déclarèrent que « l’Ordre +était pur et saint et qu’ils étaient prêts à mourir +pour soutenir cette vérité ».</p> + +<p>Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les +fit conduire dans l’île de la Seine située entre les +jardins du roi et les Augustins, où deux bûchers +avaient été dressés. Les deux Templiers, dit +l’historien « étaient devenus hideux par les suites +d’une si longue captivité ». Une foule immense +assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse +fumée pour les étouffer, en sorte qu’ils furent +brûlés avec lenteur. Comme Jacques de Molay +était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il +s’écria : « Clément, juge inique, je t’ajourne à +comparaître au tribunal de Dieu, d’aujourd’hui +en quarante jours. Et toi, roi Philippe, également +injuste, dans l’an ».</p> + +<p>Quarante jours après, Clément V mourut d’un +lupus, près d’Avignon. Le roi de France ne lui +survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire +ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré +en chemin Nogaret, le conseiller du roi et l’instigateur +du procès, lui aurait fixé aussi sa mort +prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui +avait dénoncé l’Ordre après lui, furent assassinés +dans l’année.</p> + +<p>On vit dans ces coïncidences la preuve de certains +pouvoirs de magie qu’on avait prêtés aux +Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois pourquoi +ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés +pendant les sept années qu’avait duré le procès. +Il y a peut-être une magie inférieure qui ne peut +s’exercer que pour la vengeance.</p> + +<hr> + +<p>Une légende du midi dit que dans l’église du +petit village pyrénéen de Gavarnie, neuf têtes de +Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque +13 octobre, jour anniversaire de la chute de +l’Ordre, à minuit, une voix retentit dans l’église +et dit : Le jour de délivrer le tombeau du Christ +est-il venu ?... Et les neuf têtes battent de leurs +paupières séchées et répondent, comme un souffle, +avec leurs lèvres de momies : « Pas encore ! ».</p> + +<p>La délivrance du tombeau du Christ était à +l’origine entendue symboliquement comme la +délivrance de l’esprit. Cette légende montre que +dans la terre des Albigeois, on avait compris le +but de l’Ordre et que même après sa destruction, +on ne désespéra pas de la délivrance promise.</p> + +<p>Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre +des Templiers désormais secret. Jacques de Molay +dans sa prison avait désigné pour son successeur +Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut +d’Alexandrie lui succéda et depuis lors, l’Ordre +a continué d’exister « et la succession de ses +grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes +illustres et influents n’a jamais été interrompue<a href="#f26" id="FNanchor_26"><sup>[26]</sup></a> ».</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_26" id="f26">[26]</a> Le Couteulx de Canteleu, <i>Les sectes et les sociétés secrètes</i>.</p> +</div> + +<p>De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait +recueilli ses cendres et possédait les archives et +les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques Templiers +il passa en Écosse où Edouard II leur avait +concédé des terres. Ce petit groupe reconnut +comme chef le maître des francs-maçons Henry +Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. +D’autres se rendirent en Suède. Dans les siècles +qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la +franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans +son développement. Mais l’étude de ce rôle et son +action sur la Révolution française est un sujet +trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai +que le dernier trait du drame qui indique, +s’il est véritable, que la filiation Templière existait +d’une façon vivace parmi les premiers éléments +de la Révolution et qu’il y a une parenté directe, +de cause et d’effet, entre la mort de Jacques de +Molay et celle de Louis XVI.</p> + +<p>Au moment où la tête de Louis XVI venait de +tomber sous la guillotine, un homme qu’on avait +vu dans toutes les manifestations de la rue depuis +la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, +prit dans ses mains du sang royal et faisant le +geste de le lancer sur la foule s’écria : Peuple, je +te baptise au nom de Jacques de Molay et de la +liberté<a href="#f27" id="FNanchor_27"><sup>[27]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_27" id="f27">[27]</a> Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas +de Guaita.</p> +</div> + +<p>Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre +n’avait-il plus d’autre but depuis cinq siècles, que +cette vengeance. On ne le revoit plus, depuis +lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement +du <span class="fss">XIX</span><sup>e</sup> siècle, quelques-uns de ses membres +tentèrent de le reconstituer, mais d’une manière +imparfaite.</p> + +<p>Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon +qui se réservait de tirer le meilleur parti +possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le +grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une +importance sociale. Il envoya un régiment d’infanterie +faire la haie devant l’église Saint-Paul Saint-Antoine +quand, en 1808 une cérémonie funèbre +fut célébrée pour l’anniversaire de la mort de +Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers étaient +réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans +l’Église sur des trônes. Ils portaient une chlamyde +bordée d’hermine et ils avaient des croix pectorales, +des épaulettes, des bandelettes, des ceintures +à franges, des bottines blanches à talon +rouge. Leur premier soin, après la distribution +des titres et des dignités, avait été de composer +ces somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique +de beaucoup de sectes qui prétendent +rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un +initié doit porter un costume d’initié et que le +signe de l’élévation de l’esprit est en rapport avec +la diversité des symboles, le choix des couleurs +et des étoffes. On retrouve la recherche de cette +supériorité facile dans les académies, les sociétés +philharmoniques ou mutualistes et autres groupements +où s’exprime la vanité humaine.</p> + +<p>Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu +plus tard sous la direction du médecin Fabré +Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite. +Il était en cela dans la véritable tradition +Templière de Théoclet et d’Hugues des Payens. +Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit +appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et +qui aurait contenu les doctrines secrètes des +Templiers du <span class="fss">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Mais rien ne résulta de +son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, +de nouveaux uniformes.</p> + +<p>L’Ordre du Temple a maintenant disparu et +cette disparition marque l’échec complet de ses +hautes visées. L’église de Jean, la véritable église +chrétienne a perdu ses héroïques champions. La +délivrance de l’esprit, l’organisation du monde +par un groupe de sages initiés, ainsi que l’attestent +les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise +de Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. +Les hommes au manteau blanc qui avaient +une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu +le tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe +le Bel après avoir été déshonorés par les interrogatoires +des dominicains inquisiteurs.</p> + +<p>Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les +Templiers. Un grand dessein ne peut être accompli +par ce qui est fondé sur l’hypocrisie. L’Ordre du +Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques +du catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des +Assassins le faisait pour les règles du Coran. L’un +et l’autre ordre voulaient pourtant détruire l’église +qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en +élever sur ses débris, une autre plus parfaite. Le +mensonge n’est jamais solide. Les cavaliers mongols +d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le +Bel vinrent à bout de ces deux grandes forces +d’Orient et d’Occident.</p> + +<p>Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire +aurait été modifiée d’une manière imprévisible. +Ils avaient compris la nécessité de l’union des +religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et +ses philosophes leur avaient enseigné à respecter +la civilisation de leurs ennemis et même à +l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets +sociaux l’élévation du tiers ordre. Qui sait ce +qu’auraient pu devenir les états de l’Europe +aux mains de cette aristocratie armée ? Peut-être +auraient-ils été transformés par un élément de +progrès sublime ? Peut-être, et c’est plus vraisemblable, +auraient-ils été courbés sous la tyrannie de +fer qu’exercent toujours ceux qui possèdent la +force.</p> + +<p>C’étaient des chevaliers mystiques de la première +Croisade qui avaient, à l’origine, reçu le +message. Ils avaient voulu le transmettre par +l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient +apprises à Jérusalem étaient incomplètes. Ils ne +savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la +vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il +y a une certaine lumière de l’esprit qui meurt +au contact du métal de la cuirasse, de l’acier de +l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est +enveloppé par le magnétisme de l’or, cette lumière +devient ombre. Certaines vérités, pour garder leur +pureté originelle ont besoin d’être exprimées par +des lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur +doit être fait avec une main qu’a blanchie +l’ascétisme des longues invocations.</p> + +<p>Que les corruptions dont on a accusé les Templiers +soient vraies ou fausses, que les initiations +aient dégénéré dans ces scènes d’amour collectif +que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, +cela est de peu d’importance. Il importe peu que +les yeux de Baphomet aient été des escarboucles +lumineuses, ou que le reniement du Christ ait +affecté telle ou telle forme. Leur vrai crime ne fut +pas énoncé au procès. Comment l’aurait-il été ? +Il était commis quotidiennement par Philippe le +Bel et par Clément V.</p> + +<p>Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers +avaient pris le moyen pour le but. Ces moines +exterminateurs devinrent d’âpres banquiers, +acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs +d’argent, seigneurs de vassaux et de terres domaniales. +Que ne gardèrent-ils cette allégresse divine +de leurs années de jeunesse, quand ils couraient +au bord du lac Tibériade, pour la défense +des pèlerins ! Ils étaient si pauvres alors qu’ils +n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce +temps qu’ils gardaient Jérusalem aux chrétiens. +Lorsque chacun d’eux eut plusieurs chevaux +caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, +ils furent expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret +de leur force fut dans leur courage et leur foi. +Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même +que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui +se réclamaient d’un Christ supérieur à celui qu’adorait +le vulgaire, ils n’avaient même pas entendu +la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent +que pour accomplir une grande œuvre on +pouvait se servir impunément des armes du mal. +Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée +au néant comme toutes celles qui n’ont pas pour +principe premier un parfait désintéressement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c179">NICOLAS FLAMEL +ET LA PIERRE PHILOSOPHALE</h2> + +<h3 class="nobreak" id="c181">LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF</h3> + +<p>La sagesse a des moyens divers pour pénétrer +dans le cœur de l’homme. Quelquefois c’est un +prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une +secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement +d’une philosophie, comme une pluie +un soir d’été, la recueille et la répand avec amour. +Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour +éblouir et produit, peut-être à son insu, avec +ses dés et ses miroirs magiques un rayon de vraie +lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise +au <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle par un livre. Ce livre tomba exactement +entre les mains de celui qui devait le recevoir +et avec le texte et les figures hiéroglyphiques +qui enseignaient la transmutation des métaux +en or, il opéra la transmutation de son âme, ce +qui est une opération plus rare et plus merveilleuse.</p> + +<p>Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il +fut donné à tous les hermétistes des siècles qui +suivirent d’admirer l’exemple d’une vie parfaite, +celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. +Après sa mort ou sa disparition, bien des savants, +bien des alchimistes qui avaient consacré leur +existence à la recherche de la pierre philosophale +se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession +le livre merveilleux où était enfermé le secret +de l’or et de la vie éternelle, livre que Nicolas +Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur +désespoir était vain. Le secret était devenu vivant. +Les formules magiques s’étaient incarnées dans +les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge +fondu dans les creusets et les athanors ne pouvait +atteindre par sa couleur et sa pureté, la beauté +de la vie pieuse d’un sage libraire.</p> + +<p>La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. +Il y a à la Bibliothèque nationale des ouvrages copiés +de sa main et des ouvrages originaux de lui. +On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie, +contrat de mariage, donations, testament. Son +histoire est appuyée solidement sur ces inexorables +preuves matérielles que réclament à grands cris +les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, +quand elles renferment un semblant de +beauté. Sur cette histoire indiscutablement véridique +la légende a ajouté quelques fleurs. Mais +partout où montent les fleurs de la légende, il y a +dessous le terreau solide de la vérité.</p> + +<p>Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou +ailleurs, chose que ses historiens ont recherchée +avec une extrême attention, cela me paraît d’une +importance nulle. Il suffit de savoir que vers le +milieu du <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle il exerçait la profession de +libraire, et il avait une boutique adossée au pilier +de Saint-Jacques la Boucherie.</p> + +<p>C’était un fort petit libraire puisque cette boutique +ne mesurait que deux pieds et demi de long +sur deux de large. Cependant il s’agrandit. Il +acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux +et il en fit servir le rez-de-chaussée à son commerce. +Là, les copistes copiaient, les enlumineurs +enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons +d’écriture et apprenait à des nobles ignorants l’art +de signer autrement qu’avec une croix. Un des +copistes ou un des enlumineurs lui servait en même +temps de valet de chambre.</p> + +<p>Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une +veuve de bonne tournure et sage, un peu plus +âgée que lui et qui avait quelque bien.</p> + +<p>Chaque homme rencontre une fois dans sa vie +la femme avec laquelle il est appelé à vivre dans +l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle fut +cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités +naturelles, elle en avait une autre plus rare. +C’est la seule femme, dans l’histoire de l’humanité, +qui est susceptible de garder un secret toute +sa vie sans le révéler en confidence à tout le +monde.</p> + +<p>L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un +livre. Le secret allait apparaître avec le livre. Ni +la mort de ses possesseurs ni les siècles qui s’écouleront +ne permettront de le résoudre tout à +fait.</p> + +<p>Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances +dans l’art hermétique. L’antique alchimie +des Egyptiens et des Grecs qui était en honneur +chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les +pays chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement +pas l’alchimie comme la recherche +vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit +élevé, trouver la pierre philosophale, c’était +trouver le secret essentiel de la nature, de son +unité, et de ses lois, posséder la sagesse parfaite. +Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son +idéal était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. +Et il savait que cet idéal pouvait être +réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la +pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit +sous la forme de symboles. Il existait quelque +part. Il était aux mains de sages inconnus qui habitaient +on ne savait où. Mais comme il était difficile, +pour un petit libraire parisien, d’entrer en +rapport avec ces sages !</p> + +<p>Ainsi, rien n’a changé depuis le <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle. De +nos jours encore beaucoup d’hommes tendent désespérément +leur esprit vers un idéal dont ils +connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à +même de gravir et ils attendent d’une visite merveilleuse +ou d’un livre écrit à leur intention, la +formule magique qui fera d’eux un être nouveau. +Mais la visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.</p> + +<p>Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce +qu’un libraire est mieux placé qu’un autre pour +recevoir un livre unique, peut-être parce que la +puissance de son désir organisa à son insu les +événements pour que le livre vînt à son heure.</p> + +<p>Il le désirait avec une telle force que la venue +du livre fut précédée d’un rêve, ce qui prouve que +ce sage et pondéré libraire avait une tendance au +mysticisme.</p> + +<p>Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se +tenait devant lui. Cet ange, lumineux et ailé comme +tous les anges, tenait un livre dans ses mains immatérielles +et il prononça ces propres paroles qui +devaient rester dans la mémoire de celui qui les +entendit.</p> + +<p>— Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras +d’abord rien, ni toi, ni bien d’autres, +mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait +voir.</p> + +<p>Flamel tendit la main pour recevoir le présent +de l’ange et tout disparut dans la lumière d’or des +songes.</p> + +<p>Ce fut à quelque temps de là que le rêve se +réalisa partiellement.</p> + +<p>Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul +dans sa boutique, un inconnu en quête d’argent se +présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute +fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, +pareille à celle qu’ont les libraires, de +nos jours, quand quelque pauvre lettré vient leur +offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. +Mais il reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange +et il le paya deux florins sans marchander.</p> + +<p>Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et +animé d’une vertu divine. Il avait une reliure très +antique en cuivre travaillé sur laquelle étaient +gravés d’étranges figures et certains caractères, +les uns grecs, les autres en une langue qu’il ne +sut discerner. Les feuillets n’étaient pas de parchemin, +comme les ouvrages que Flamel était habitué +à copier et à relier. Ils étaient faits d’une +écorce de tendres arbrisseaux et recouverts de +lettres très nettes gravées avec une pointe de fer. +Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, +et formaient trois parties séparées par un feuillet +sans écriture sur lequel était peinte une image au +sens incompréhensible. Sur la première page, il +était écrit que ce manuscrit avait pour auteur +Abraham le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue +et philosophe. Et de grandes malédictions et menaces +suivaient pour celui qui y jetterait les +yeux, s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot +Maranatha souvent répété sur cette page ajoutait, +par le mystère de ses syllabes, au caractère redoutable +de ce texte et de ces figures. Mais ce +qui paraissait le plus impressionnant, était l’or +patiné des tranches du livre, l’antiquité sacrée qui +s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache +la nature, quand elle enclôt l’effort vénérable, la +pensée laborieuse de l’homme.</p> + +<p>Maranatha ! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant +scribe il pouvait entreprendre la lecture du livre +sans trembler. Il sentit que le secret de la vie et +de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du +devoir de l’homme sage avait été enfermé derrière +le symbole des figures et la formule des caractères +par un initié mort depuis longtemps. Il n’ignorait +pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de +ne pas révéler la connaissance parce que si elle +est bonne et féconde pour les intelligents, elle +est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a +si clairement exprimé Jésus, aucune perle ne +doit être donnée en nourriture aux pourceaux.</p> + +<p>Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui +à s’élever dans l’échelle des êtres pour être +digne de comprendre sa pureté. Sans doute, y eut-il +dans son âme un hymne de reconnaissance pour +cet Abraham le Juif dont il n’avait jamais entendu +parler, qui avait médité et peiné dans des siècles +passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se +représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, +sous la robe misérable de sa race, écrivant dans +quelque sombre ghetto, pour que la lumière de sa +pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il +faire le serment de pénétrer l’énigme, de rallumer +la lumière, d’être patient et fidèle comme le Juif, +mort dans sa chair et ses os, mais éternellement +vivant dans son manuscrit.</p> + +<p>Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. +Il était en rapport avec tous les savants +de son temps. On a retrouvé des manuscrits de +chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient +partie de sa bibliothèque personnelle. Il connaissait +les symboles dont se servaient habituellement +les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre +d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. +En vain recopia-t-il quelques-unes des pages +énigmatiques et les exposa-t-il dans sa boutique, +avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale +l’aiderait à résoudre le problème. Il ne rencontra +que le rire des sceptiques ou l’ignorance des faux +savants, exactement comme il les rencontrerait +aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif +soit à des occultistes prétentieux, soit aux membres +de l’Académie des inscriptions et belles lettres.</p> + +<p>Il médita vingt et un ans sur le sens caché du +livre. C’est bien peu. Il est favorisé, entre les +hommes, celui a qui vingt et un ans de méditation +suffisent pour trouver la clef de la vie !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c188">LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL</h3> + +<p>Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas +Flamel avait développé en lui une sagesse assez +grande pour résister à cette tempête de lumière +qu’est la venue de la vérité dans le cœur de +l’homme. Seulement alors, les événements se +groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour +lui permettre de réaliser son désir. Car tout ce +qui arrive de bien et de grand pour l’homme est +le résultat de la coordination de son effort volontaire +et de la destinée malléable.</p> + +<p>Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas +Flamel à comprendre le livre. Or, ce livre avait +été composé par un Juif et une partie de son texte +était écrit en hébreu ancien. Des persécutions +avaient récemment chassé les Juifs de France. +Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces Juifs +avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme +Malaga et Grenade qui étaient encore sous la +domination éclairée des Arabes, il y avait des +communautés prospères de Juifs, des synagogues +florissantes où se formaient des savants et des +médecins. Beaucoup de Juifs des villes chrétiennes +d’Espagne, profitant de la tolérance des +rois maures, allaient s’instruire à Grenade, y +copiaient Aristote et Platon et revenaient ensuite +chez eux répandre la science des anciens et celle +des maîtres arabes.</p> + +<p>Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait +connaître quelque kabbaliste érudit qui lui +traduirait le livre d’Abraham. Les voyages étaient +difficiles et sans une nombreuse escorte armée, +ils n’étaient possibles que pour un pèlerin. Aussi +Flamel prétexta un vœu fait à Saint-Jacques de +Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi +un moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis +le véritable but de son voyage. La sage et fidèle +Pernelle était seule au courant de ses projets. Il +revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, +il prit le bourdon qui assurait au voyageur une +certaine sécurité parmi les chrétiens et il se mit +en marche vers la Galicie.</p> + +<p>Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas +exposer le précieux manuscrit d’Abraham aux +risques du voyage, il se contenta d’en emporter +avec lui quelques feuillets soigneusement copiés +et il les cacha dans son modeste bagage.</p> + +<p>Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de +son voyage. Peut-être n’en eut-il pas, les aventures +n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en +avoir. Il a relaté simplement qu’il alla d’abord +accomplir son vœu à Saint-Jacques. Il erra ensuite +en Espagne, tâchant de se mettre en relation +avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants +à l’égard des chrétiens et surtout des +Français qui les avaient expulsés de leur pays. +Puis il avait peu de temps. Il devait penser à +Pernelle qui l’attendait et à sa boutique qui n’était +gérée que par ses employés. Un homme de plus +de cinquante ans qui pour la première fois entreprend +un voyage lointain, entend chaque soir +avec force la voix silencieuse de son foyer qui le +rappelle.</p> + +<p>Découragé, il reprit le chemin de France. +Comme il traversait la ville de Léon, il s’arrêta +pour passer la nuit dans une auberge et il soupa +à la même table qu’un marchand français de +Boulogne qui voyageait pour ses affaires. Ce marchand +lui inspira confiance et il lui glissa quelques +mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès +de quelque Juif savant. Heureuse coïncidence ! le +marchand de Boulogne était en relations avec un +certain maître Canches, vieil homme toujours +plongé dans les livres et qui habitait Léon. Rien +n’était plus aisé que de faire connaître ce maître +Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de +tenter une dernière expérience avant de quitter +l’Espagne.</p> + +<p>J’imagine la beauté de la scène, quand le profane +marchand de Boulogne s’est éloigné et que les +deux hommes sont face à face. On entend les portes +du ghetto qui se referment. Maître Canches ne +songe qu’à se débarrasser vivement par quelques +paroles polies de ce libraire français qui a éteint +son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par +prudence de voyageur désireux de passer inaperçu. +Flamel parle, avec réticence d’abord. Il +admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son +métier, tant de livres. Enfin, il laisse tomber un +nom, timidement, un nom qui jusqu’ici n’a éveillé +aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham +le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. +Et voilà que Flamel voit s’allumer les yeux +du vieillard débile qu’il a devant lui. Maître +Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce +fut un grand maître de la race errante, ce fut le +plus vénérable peut-être de tous les sages qui +étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié +supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus +haut qu’ils savent demeurer inconnus. Son livre a +existé et a disparu depuis des siècles, mais la tradition +dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet +de main en main et qu’il parvient toujours à celui +qui doit le recevoir. Maître Canches a rêvé toute +sa vie de le découvrir. Maintenant il est très +vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir +auquel il renonçait est près de se réaliser. La +nuit passe et une grande lumière se fait autour +des deux visages penchés. Maître Canches traduit +l’hébreu du temps de Moïse. Il explique des symboles +qui viennent de la Chaldée. Comme ils sont +redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la +foi dans la vérité !</p> + +<p>Mais les quelques pages apportées par Flamel +sont insuffisantes pour que le secret soit révélé. +Maître Canches décide aussitôt d’accompagner +Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un +obstacle. Il le bravera. Les Juifs ne sont pas tolérés +en France. Il se convertira. Il y a longtemps +qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les +deux hommes désormais unis par un indissoluble +lien se mettent en marche sur les routes d’Espagne.</p> + +<p>La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure +que Maître Canches se rapprochait de la réalisation +de son rêve, sa santé devenait plus chancelante, +le souffle de la vie décroissait en lui. Mon +Dieu ! songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. +Permettez-moi de ne franchir la porte de +la mort que lorsque je serai en possession du +secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière +et la chair devient esprit !</p> + +<p>Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui +n’entend pas la prière avait, en vertu de causes +lointaines, fixé sans rémission l’heure de la mort +du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré +les soins de Flamel, il expira après sept +jours. Comme il était converti et qu’il ne fallait +pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en +France, Flamel le fit enterrer pieusement dans +l’église de Sainte-Croix et il fit dire des messes +pour lui, car il pensa justement que l’âme qui +avait désiré un but si pur et avait trépassé au +moment de l’atteindre, ne pouvait être en repos +dans le royaume des âmes sans corps.</p> + +<p>Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, +sa librairie, ses copistes, ses manuscrits. Il +déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout était +changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux +qu’il accomplit le trajet quotidien de sa maison à +sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux illettrés et +qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. +Il continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa +prudence naturelle et avec d’autant plus de facilité +que la science était en lui. Ce que lui avait +appris maître Canches en déchiffrant quelques +pages du livre d’Abraham le Juif, était suffisant +pour lui permettre de comprendre tout le livre +de la transmutation. Il passa encore trois années +à chercher et à compléter sa connaissance, mais +au bout de trois années la transmutation était +opérée. Ayant appris quelles matières premières +il devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre +la méthode d’Abraham, il avait changé une demi-livre +de mercure en argent d’abord, puis en or +vierge. Et il avait opéré la même transformation +avec les agents de l’âme. De ses passions mélangées +dans un invisible creuset, il avait fait jaillir +la substance de l’esprit éternel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c194">LA PIERRE PHILOSOPHALE</h3> + +<p>C’est à partir de ce moment que le petit libraire +devient riche. Il acquiert des maisons, il dote des +églises. Mais il ne se sert pas de cette richesse +pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir +des satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien +à sa vie modeste. Avec Pernelle qui l’a aidé dans +la recherche de la pierre philosophale et qui a +réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à +aider ses semblables. « Les deux époux prodiguent +des secours aux pauvres, ils fondent des hôpitaux, +bâtissent ou réparent des cimetières, font relever +le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et +dotent l’établissement des Quinze-Vingts, qui en +mémoire de ce fait, venaient chaque année à +l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour +leur bienfaiteur et ont continué jusqu’en 1789<a href="#f28" id="FNanchor_28"><sup>[28]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_28" id="f28">[28]</a> Louis Figuier.</p> +</div> + +<p>En même temps qu’il apprenait le moyen de +faire de l’or avec n’importe quelle matière, il avait +acquis la sagesse de le mépriser avec son esprit. +Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé +au-dessus des satisfactions des sens et des mouvements +de ses passions. Il savait que l’homme +ne conquiert son immortalité que par la victoire de +l’esprit sur la matière, par la purification essentielle, +la transmutation de ce qui est humain en +ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa +vie à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.</p> + +<p>Il réalisa ce salut sans macérations et sans +ascétisme, en gardant la petite place que le destin +lui avait fixée, en continuant à copier des manuscrits, +en achetant et en vendant, dans l’étroite +boutique de la rue Saint-Jacques la Boucherie. +Mais toutes choses s’étaient agrandies pour lui. +Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des +Innocents, proche de sa maison et sous les arcades +duquel il aimait à se promener le soir. S’il en faisait +refaire à ses frais les voûtes et les monuments +ce n’était que pour complaire aux usages du temps. +Il savait que les morts qu’on y avait couchés +n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions et +qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes +différentes, pour se perfectionner et mourir à +nouveau. Il savait dans quelle mesure minime +il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer +le secret qui lui avait été confié avec le livre, +car il était à même de mesurer l’infime vertu +nécessaire à sa possession, à même de savoir que +le secret révélé à une âme imparfaite ne faisait +qu’aggraver l’imperfection de cette âme.</p> + +<p>Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un +pinceau délicat, du bleu céleste au regard d’un +ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun +sourire n’effleurait son grave visage, car il savait +que les images sont utiles aux enfants et que d’ailleurs +les belles fictions auxquelles on pense avec +un sincère amour deviennent des réalités dans le +rêve de la mort.</p> + +<p>Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas +Flamel n’en fit que trois fois dans toute sa vie et ce +ne fut pas pour lui-même, car il ne changea jamais +rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour +adoucir les maux qu’il voyait autour de lui. C’est +là la pierre de touche qui permet de reconnaître +qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.</p> + +<p>Et cette pierre de touche peut être employée +avec tous les hommes et dans tous les temps. Il +n’y a pour distinguer la supériorité humaine qu’un +signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes +que soient les vertus de l’action, la puissance +lumineuse de l’intelligence, si elles sont accompagnées +de cet amour de lucre que l’on trouve chez +la plupart des hommes éminents, on peut être sûr +qu’elles sont entachées de bassesse. Ce qu’elles +engendreront avec un hypocrite prétexte de bien +portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement +est créateur. Lui seul peut contribuer +à élever l’homme.</p> + +<p>La générosité de Flamel éveilla les curiosités et +même les jalousies. Il parut extraordinaire qu’un +pauvre libraire créât des asiles pour les pauvres et +des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des +loyers à bon marché, des églises et des couvents. +Cela vint aux oreilles du roi Charles VI qui chargea +le maître des requêtes Cramoisi de faire une +enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de +prudence et de réserve de Flamel, le résultat de +l’enquête lui fut favorable.</p> + +<p>Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. +C’est la vie d’un sage. Il va de sa maison +de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se promène +dans le cimetière des Innocents, parce que +l’image de la mort lui est agréable. Il touche de +beaux parchemins. Il enlumine des missels. Il +sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne +donne guère rien de mieux que le calme du travail +quotidien et d’une paisible affection.</p> + +<p>Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel +atteignit l’âge de quatre-vingts ans. Il avait passé +les dernières années de sa vie à écrire quelques +traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses +affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à +l’extrémité de la nef de Saint-Jacques de la Boucherie. +Il avait fait préparer devant lui la pierre tumulaire +que l’on devait placer sur son corps. Il y +avait sur cette pierre au milieu de différentes +figures, un soleil sculpté au-dessus d’une clé et +d’un livre fermé. C’était le symbole de son existence<a href="#f29" id="FNanchor_29"><sup>[29]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_29" id="f29">[29]</a> La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny.</p> +</div> + +<p>Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, +fut aussi mesurée et aussi parfaite que sa +vie.</p> + +<p>Comme la faiblesse des hommes est aussi utile +à considérer que leurs plus belles qualités, il +convient de noter celle de Nicolas Flamel.</p> + +<p>Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité +de son âme et méprisait la forme passagère +du corps, fut animé en vieillissant d’un +étrange goût pour la reproduction sculpturale de +son corps et de son visage. Toutes les fois qu’il +fait bâtir ou même réparer une église, il demande +au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé +dans quelque coin du fronton de la façade. +Il se fait sculpter deux fois sur une arche du +charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au +temps de sa jeunesse, et une autre fois vieux et +cassé. Quand il fit bâtir, rue de Montmorency, +dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle, +appelée la maison du grand pignon, il y a onze +saints sur la façade, mais une porte sur le côté +est surmontée du portrait de Flamel.</p> + +<p>Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin +qu’il pousse le désir de s’évader de sa forme physique, +il ne peut s’empêcher de nourrir un amour +secret pour cette forme sans beauté et il tient à +ce que son souvenir qu’il déclarait méprisable soit +tout de même perpétué dans la pierre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c199">HISTOIRE +DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF</h3> + +<p>Les os des sages reposent rarement en paix +dans les tombeaux. Peut-être Nicolas Flamel le +savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant +sceller une aussi lourde pierre sur son corps +et en faisant faire douze fois l’an un service religieux +à son intention. Mais ce fut en vain.</p> + +<p>A peine Flamel était-il mort que le bruit de son +pouvoir d’alchimiste et d’une énorme quantité d’or +qu’il aurait cachée quelque part se répandit dans +Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient +la célèbre poudre de projection qui mue +en or la matière vinrent rôder autour des lieux +qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque +parcelle de cette précieuse poudre. On disait +aussi que les figures symboliques qu’il avait fait +représenter sur divers monuments donnaient, +pour ceux qui savaient les déchiffrer, la formule +de la pierre philosophale. Il n’y eut pas un alchimiste +qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la +pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier +des Innocents, la science sacrée. On cassa, +la nuit, des sculptures et des inscriptions pour les +emporter. On creusa les caves de sa maison et on +en sonda les murs. « Vers le milieu du <span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle, +un individu, pourvu d’un beau nom et de qualités, +imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique +de Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait +devoir accomplir le vœu d’un ami défunt, pieux +alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis +une somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. +Le chapitre accepta. L’inconnu fit fouiller les +caves sous prétexte de raffermir les fondations ; +partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait +quelque raison pour faire démolir la muraille à +cet endroit. Enfin, déçu, il disparut oubliant de +payer les ouvriers<a href="#f30" id="FNanchor_30"><sup>[30]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_30" id="f30">[30]</a> Albert Poisson, <i>Nicolas Flamel</i>.</p> +</div> + +<p>Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent +pour avoir découvert dans la maison, des +fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui +devait être la poudre de projection. Au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +les différentes maisons qui avaient appartenu +à Flamel étaient nues et dépouillées de leurs +ornements et de leurs figures et il n’en restait +que les quatre murs.</p> + +<p>Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif ? +Nicolas Flamel avait légué ses papiers et sa bibliothèque +à un neveu appelé Perrier qui s’occupait +d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait +absolument rien de ce Perrier. Sans doute mit-il +à profit les enseignements de son oncle et mena-t-il +la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante +chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder +complètement pendant ses derniers jours. Le précieux +héritage fut transmis durant deux siècles, +de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On +en retrouve la trace sous Louis XIII. Un des +descendants de Flamel, appelé Dubois, qui devait +encore avoir entre ses mains une provision de +poudre de projection, sortit de la prudente réserve +de ses aïeux et s’en servit pour éblouir ses contemporains. +Il changea, devant le roi, à l’aide de +cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à +la suite de cette expérience de fréquentes entrevues +avec le cardinal de Richelieu. Celui-ci voulut +lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la +poudre et n’était pas à même de comprendre les +manuscrits de Flamel et le livre d’Abraham, ne +put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On +trouva certaines fautes dans son passé qui permirent +à Richelieu de le faire condamner à mort +et de confisquer ses biens à son profit.</p> + +<p>Ce fut au même moment que le procureur du +Châtelet, sans doute par ordre de Richelieu, fit +mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu +à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.</p> + +<p>On ne put cacher complètement, bien qu’on +l’essaya, la profanation de l’Église Saint-Jacques +de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent +pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de +Flamel et brisèrent son cercueil. C’est à partir de +cette époque que le bruit commença à courir que +le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais +contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci +était encore vivant.</p> + +<p>Cependant Richelieu était en possession du livre +d’Abraham le Juif. Il fait construire un laboratoire +dans le château de Rueil et il s’y rend fréquemment, +pour feuilleter les manuscrits du maître, +chercher à interpréter les hiéroglyphes sacrés, +tenter de réaliser le grand œuvre. Mais ce qu’un +sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après +vingt et un ans de méditation, ne pouvait être +accessible à un homme d’état comme Richelieu. +La science des mutations de la matière, celle de +la vie et de la mort, est plus complexe que l’art de +composer des tragédies ou d’administrer un +royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent +à rien.</p> + +<p>A la mort du cardinal on perd la trace du livre<a href="#f31" id="FNanchor_31"><sup>[31]</sup></a>, +ou tout au moins de son texte, car les figures ont +souvent été reproduites. Il dut être copié car l’auteur +du « Trésor des recherches et antiquités gauloises » +fait au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle un voyage à Milan +pour aller voir une des copies qui appartenait au +seigneur de Cabrières.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_31" id="f31">[31]</a> Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle +et qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, +sans s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est +autre que l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah.</p> +</div> + +<p>Il a maintenant disparu. Peut-être une copie +ou l’original lui-même repose-t-il sous la poussière +de quelque bibliothèque provinciale, peut-être +un sage destin l’enverra-t-il, quand il le +faudra, à celui qui aura assez de patience pour le +méditer, assez de connaissances pour l’interpréter, +assez de sagesse pour ne pas le divulguer.</p> + +<p>Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, +trouve au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle un renouveau de mystère.</p> + +<p>Louis XIV chargea de mission en Orient un +archéologue appelé Paul Lucas, qui devait étudier +les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en +inscriptions et en documents afin d’aider les +modestes efforts scientifiques que l’on faisait en +France à cette époque. Un savant devait être +alors en même temps un soldat et un aventurier. +Paul Lucas réunissait à la fois les qualités de +Salomon Reinach et de Casanova. Il fut prisonnier +des corsaires barbaresques qui lui volèrent, +dit-il, les trésors enlevés par lui à la Grèce et à +la Palestine. Le plus précieux apport que fit à la +science ce chargé de mission officielle peut se +résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son +« Voyage dans la Turquie » et qu’il publia en 1719. +Son récit permet aux esprits remplis de foi de reconstituer +une partie de l’histoire du livre d’Abraham +le Juif.</p> + +<p>Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une +sorte de philosophe qui portait le costume turc, +parlait couramment presque toutes les langues +connues, et faisait, au physique, partie de cette +classe d’hommes dont on dit qu’ils n’ont pas d’âge. +Grâce à sa culture personnelle, il se lia assez +intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce +philosophe était membre d’un groupe de sept philosophes +qui n’avaient aucune patrie particulière +et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant +d’autre but que la recherche de la sagesse et +leur propre perfection. Ils se retrouvaient tous +les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui +était cette année-là la ville de Brousse. D’après +lui, la vie humaine devait avoir une durée infiniment +plus longue que celle que nous lui connaissons +et dont la moyenne était mille ans. On pouvait +vivre mille années par la connaissance de la +pierre philosophale qui était en même temps que +la connaissance de la transmutation des métaux, +celle de l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient +et la gardaient pour eux. Il n’y avait en +en Occident qu’un petit nombre de ces sages. +Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.</p> + +<p>Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par +hasard à Brousse fût au courant de l’histoire de +Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui +narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif +était entré en possession de Flamel, récit dont +personne n’avait eu connaissance jusqu’alors.</p> + +<p>« Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le +monde, se rencontrent également dans toutes les +sectes. Du temps de Flamel en France, il y en +avait un de religion juive qui s’était attaché à ne +pas perdre de vue les descendants de ses frères +réfugiés en France. Il eut le désir de les voir et +malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, +il se rendit à Paris. Là, il fit connaissance d’un +rabbin de sa race qui travaillait au grand œuvre. +Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et +lui donna beaucoup d’éclaircissements. Mais +quand il voulut repartir, le rabbin, pour s’emparer +de ses secrets, par une trahison aussi noire +qu’inouïe, le tua et lui prit tous ses papiers. Ce +Juif fut arrêté par la suite, tant pour ce crime +que pour d’autres dont on le convainquit et il fut +brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença +peu de temps après et vous savez qu’ils furent +chassés du royaume. »</p> + +<p>Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient +avait été remis à Flamel par quelque dépositaire +juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en +débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la +chose la plus étonnante qu’entendit Paul Lucas, +fut l’affirmation par le Turc de Brousse que Flamel +était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant +découvert la pierre philosophale, il avait pu garder +la vie sous la forme physique qu’il possédait au +moment de sa découverte. Ses funérailles, les +funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec +lequel il les avait réglées n’avaient été que d’habiles +simulacres. Il s’était mis en marche vers +l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait +encore.</p> + +<p>Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement +quand il parut. Il y avait au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle, +comme aujourd’hui, des hommes sensés qui pensaient +que toute vérité vient de l’Orient et qu’il +existait dans l’Inde des adeptes en possession de +pouvoirs infiniment plus grands que ceux que la +science nous révèle au jour le jour avec tant de +parcimonie. Car cette croyance a existé dans tous +les temps.</p> + +<p>Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes ? S’il en +fut un, peut-on penser raisonnablement qu’il existait +encore trois siècles après sa mort apparente, +en vertu d’une étude plus approfondie que celle +qui avait été faite jusqu’alors, de la vitalité de +l’homme et des moyens de la prolonger ? Faut-il +rapprocher du récit de Paul Lucas une autre +légende rapportée par l’abbé Vilain qui dit que +Flamel au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle rendit visite à M. Desalleurs, +ambassadeur de France auprès de la Porte ? +Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura +à son gré.</p> + +<p>Je crois personnellement, qu’en vertu de la +sagesse dont il a toujours fait montre dans sa +vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre, +dut être d’autant moins tenté d’échapper à une +mort qui n’était pour lui que le passage vers un +état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y +soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit +en poussière l’homme, quand la courbe de sa vie +est terminée, il donna la preuve d’une sagesse +qui, si elle est commune, n’en a pas moins de +beauté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c207">LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES</h3> + +<p>Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes +qui furent en possession du secret de la pierre +philosophale. Nous ignorons le nom des plus +grands car le véritable signe de l’adeptat est de +savoir rester ignoré. Il ne nous est parvenu d’eux +que ce parfum de vérité que la sagesse laisse +après elle. Mais nous connaissons, tout au moins +partiellement, la vie de ces demi-adeptes, qui +eurent assez de science pour pratiquer la transmutation, +qui entrevirent le chemin du divin, mais +restèrent trop humains pour ne pas s’abandonner +à leurs passions. Ceux-là se servirent du grand +œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui +touche à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils +furent entraînés par leur propre folie et ils périrent +presque tous d’une façon misérable.</p> + +<p>Vers le milieu du <span class="fss">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un homme de loi +anglais appelé Talbot, voyageant dans le pays de +Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un petit +village des montagnes. Il portait un singulier +bonnet qui encadrait son visage jusqu’au menton, +bonnet qu’il ne quittait jamais et qui fut décrit +toutes les fois que les polices de l’Europe eurent +à donner son signalement. Cette étrange coiffure +servait à cacher la place de ses oreilles qu’on +venait de lui couper à Londres pour le punir +d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge +où il venait de descendre avait coutume de montrer +à ses clients à titre de curiosité, un vieux +manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit +sous les yeux de Talbot. Celui-ci savait les avantages +qu’on peut tirer des vieux papiers. Il +demanda l’origine de ce manuscrit.</p> + +<p>Quelques années auparavant, au moment des +guerres de religion, des soldats protestants avaient +violé la tombe d’un évêque catholique qui était +extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements +de l’évêque, ils avaient trouvé ce manuscrit +et deux boules d’ivoire, une rouge et l’autre +blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait +qu’une poudre foncée et ils l’avaient jetée. +En échange de quelques bouteilles de vin, ils +avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à +l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement +en train de jouer avec la boule.</p> + +<p>Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit +et la boule pour une guinée et comme il avait un +ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de science +hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet +homme instruit reconnut que le manuscrit traitait +de la pierre philosophale et de la manière de l’obtenir, +mais sous une forme symbolique dont il +fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule +blanche et il y trouva une poudre qui n’était autre +que l’inestimable poudre de projection. Il put, +grâce à elle, faire de l’or dès la première expérience, +devant Talbot ébloui.</p> + +<p>Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire +perd la raison sous l’influence de l’or. Ce métal +royal communique avec sa flamme terne une +ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. +Il multiplie dans l’homme les passions basses, le +goût de la jouissance physique, l’avarice et la +vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut +un pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se +passer pour l’opération de la transmutation et +comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise +et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait +sans cesse, il se mit à voyager.</p> + +<p>Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent +en Bohême et en Allemagne. Jean Dée n’arrivait +pas à comprendre le livre de l’évêque catholique, +mais il savait faire usage de la poudre. +Le train de vie qu’ils menaient et les discours de +Talbot qui se flattait d’être un adepte et de faire +de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense +mouvement de curiosité, partout où ils +passèrent. L’empereur Maximilien II fit venir +Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une +séance de transmutation. Il nomma aussitôt Talbot +maréchal de Bohême. Ce qu’il voulait obtenir de +lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection, +mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller +Talbot, puis pour que le précieux secret ne +lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais Talbot +ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et +de plus la poudre de l’évêque touchait à sa fin.</p> + +<p>Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer +son ignorance et de rester obscur s’enfuit en Angleterre +où il obtint la protection de la reine Elisabeth. +Sans doute le manuscrit sur lequel il +peinait resta pour lui muet jusqu’à sa mort car +pendant la dernière période de sa vie, il ne vécut +que d’une petite pension faite par la reine. Quant +à l’orgueilleux Talbot après avoir tué un de ses +gardiens, en tentant de s’évader, il mourut dans +sa prison.</p> + +<p>J’ai raconté cette histoire afin de montrer que +le secret de la pierre philosophale n’était pas +seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que son +existence immémoriale, connue de tout temps, avait +filtré par des moyens divers et était parvenue aux +hommes modernes, pour leur félicité ou leur +malheur, selon leur capacité de comprendre et +d’aimer leurs semblables.</p> + +<p>Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes +qui ont su faire de l’or. Mais ce n’était là que le +premier degré du secret. Le second permettait de +guérir les maladies du corps avec le même agent +qui servait à la transmutation. Il fallait pour parvenir +à ce degré une intelligence plus haute jointe +à un désintéressement plus parfait. Le troisième +degré n’était accessible qu’à un bien petit nombre +d’hommes. De même que les métaux, identiques +dans leur nature, subissent, en s’élevant à une +température très élevée, une transformation de +molécules, de même les éléments passionnels de +la nature humaine peuvent subir une élévation de +vibrations qui les transforme et les rend spirituels. +Dans son troisième sens, le secret de la pierre +philosophale permettait à l’âme de l’homme de ne +faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature +sont semblables pour ce qui est en bas comme +pour ce qui est en haut. La nature se modifie +selon un idéal. L’or est la perfection de la matière +terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux +évoluent. Le corps humain est le modèle du +règne animal et la forme vivante s’oriente vers +son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers +le philtre des sens de se muer en esprit et +de revenir à l’unité divine. Une loi unique régit +les mouvements de la nature, diverse dans ses +manifestations, mais semblable dans son essence. +C’est la découverte de cette loi qu’ont cherchée +les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre qui +découvrirent l’agent minéral, un moins grand +nombre surent trouver son application plastique +au corps humain et quelques rares adeptes seulement +eurent connaissance de l’agent essentiel, de +la chaleur exaltée de l’âme, qui met les passions +en fusion, consume la prison de la forme et permet +de pénétrer dans le monde supérieur des intelligences.</p> + +<p>Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi +d’Angleterre. Georges Ripley donna aux chevaliers +de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille +livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède +fit frapper un nombre énorme de pièces que l’on +marqua d’un signe parce qu’elles étaient d’origine +hermétique. Elles avaient été fabriquées par un +inconnu qui avait la protection du roi chez lequel +on trouva quand il mourut une quantité considérable +d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe +qui était alchimiste laissa une fortune de dix-sept +millions de rixdales. La source de la fortune du +pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui +n’avait que des revenus modiques doit être attribuée +à l’alchimie. Il laissa dans son trésor vingt-cinq +millions de florins. Il en est de même pour +les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait +en 1680 Rodolphe II d’Allemagne. Le savant +chimiste Van Helmont, le médecin Helvetius, qui +étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la +pierre philosophale et avaient même publié des +ouvrages contre cette chimère pernicieuse furent +convertis à la suite d’une semblable aventure. +Un inconnu se présenta chez eux et leur remit une +petite quantité de poudre de projection en leur +demandant de ne faire la transmutation que lorsqu’il +serait parti et avec des objets préparés par +eux, pour éviter toute possibilité de supercherie. +Le grain de poudre, remis à Van Helmont était si +minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce +sourire, l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, +enleva encore la moitié du grain en disant que +cela était suffisant pour faire une grosse quantité +d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi +que celle d’Helvétius et ils devinrent l’un et +l’autre des partisans avoués de l’alchimie<a href="#f32" id="FNanchor_32"><sup>[32]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_32" id="f32">[32]</a> Louis Figuier. <i>L’alchimie et les alchimistes</i>.</p> +</div> + +<p>Van Helmont était le plus grand chimiste de +son temps. Si de nos jours nous n’apprenons pas +que M<sup>me</sup> Curie a reçu la visite d’un personnage +mystérieux venu pour lui remettre un peu de +poudre « couleur du pavot sauvage et dont l’odeur +rappelle celle du sel marin calciné », c’est peut-être +que le secret est perdu, peut-être que les +alchimistes n’étant plus persécutés et brûlés n’ont +plus besoin du jugement favorable des maîtres +officiels.</p> + +<p>Jusqu’à la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, il était d’usage +de pendre les alchimistes, revêtus d’une grotesque +robe dorée à une potence barbouillée d’or. +Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart +du temps emprisonnés par les grands seigneurs +ou par les rois qui tâchaient de leur faire +faire de l’or ou de leur arracher leur secret en +échange de leur liberté. On les laissait mourir de +faim dans leur prison. Il arriva qu’on les brûla +à petit feu ou qu’on cassa lentement leurs membres +dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, +toute religion et toute moralité s’effacent, les lois +humaines sont abolies.</p> + +<p>Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui +qu’on a appelé le Cosmopolite. Il avait eu la prudence +de se cacher toute sa vie et d’éviter la fréquentation +des hommes puissants. C’était un vrai +sage. Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa +femme qui était belle et jeune, il céda aux avances +de l’électeur de Saxe, Christian II, qui l’appelait à +sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre +philosophale en possession duquel il était depuis +longtemps, il fut chaque jour brûlé avec du plomb +fondu, battu de verges, déchiré avec des aiguilles +jusqu’à la mort.</p> + +<p>Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent +une partie de leur vie en prison. Beaucoup payèrent +de leur vie le seul fait d’avoir étudié l’alchimie.</p> + +<p>Si un grand nombre de ces chercheurs furent +poussés par l’ambition, s’il y eut parmi eux beaucoup +de charlatans et d’imposteurs, il y en a beaucoup +qui nourrirent un sincère idéal d’élévation +morale. De toute façon, leurs travaux, dans le domaine +de la physique et de la chimie furent la base +solide de ces quelques misérables et fragmentaires +connaissances, qu’on appelle la science moderne et +qui permettent à tant d’ignorants de s’enorgueillir. +Ces ignorants traitent les alchimistes de rêveurs +et de fous, bien que chaque nouvelle découverte +de cette infaillible science soit en puissance dans +les rêveries et folies des alchimistes. Ce n’est plus +un paradoxe, mais une vérité prouvée par les savants +officiels eux-mêmes, que les quelques bribes +de vérité que possèdent les hommes modernes +sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on pendit +au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.</p> + +<p>D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. +Tous ne virent pas seulement dans la pierre philosophale +le but vulgaire et inutile de fabriquer +l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction +d’un maître, soit du silence des méditations quotidiennes, +la vérité supérieure.</p> + +<p>Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir +examiné dans leur esprit, comprirent le symbole +de la troisième règle essentielle de l’alchimie.</p> + +<p>— Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu +et d’un seul instrument.</p> + +<p>Ils connurent les caractéristiques de l’agent +unique, du feu secret, du pouvoir serpentin qui +progresse en spirale comme la force de l’univers, +« de la grande puissance primitive cachée sous +toute matière organique et inorganique », que les +Indous appellent Kundalini, qui crée et qui détruit +en même temps. Ils mesurèrent que la capacité +de création égalait celle de destruction, que le +possesseur du secret avait une faculté de mal +aussi grande que sa faculté de bien et, de même +qu’on ne confie pas un explosif redoutable à un +enfant, ils gardèrent pour eux la science sublime +ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils +omirent toujours l’élément essentiel, de façon à +ce que seul pût comprendre celui qui savait +déjà.</p> + +<p>De ce nombre furent, au <span class="fss">XVII</span><sup>e</sup> siècle, Thomas +de Vaughan, qui se fit appeler Philalèthe et Lascaris +au <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. On peut avoir une idée de +la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre +« l’Introïtus », mais Lascaris n’a rien laissé. On +sait peu de chose de leur existence. Tous les deux +sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire +ceux qu’ils jugent dignes de cette instruction. +Ils font de l’or fréquemment mais rien que dans +des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la +gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages +pour prévoir les persécutions et s’y dérober. Ils +n’ont ni demeure fixe, ni famille. Personne ne +sait où et quand ils sont morts.</p> + +<p>Ils avaient vraisemblablement atteint l’état +parfait de dépouillement humain, opéré la transmutation +de leur âme. Ils participaient de leur +vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur +être, accompli la tâche de l’homme. Ils étaient +deux fois nés. Ils se consacraient à aider leurs +semblables et ils le faisaient de la façon la plus +utile qui ne consiste pas à guérir les maux du +corps ou à améliorer le bien-être physique des +hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne +peut s’exercer que sur un petit nombre, mais qui +s’exercera à la longue sur tous. Ils aidaient les +esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils +venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient +au cours de leurs voyages et dans les villes où +ils passaient. Ils n’avaient pas d’école et d’enseignement +régulier, parce que leur enseignement +était à la limite de l’humain et du divin. Mais ils +savaient que la parole versée à une certaine +heure, dans une certaine âme réalisait un progrès +mille fois plus grand que celui qui peut résulter +de la connaissance des bibliothèques, de la possession +de la science humaine.</p> + +<p>Comme nous devons remercier du fond du cœur +ces hommes modestes qui ont tenu dans leur main +la formule magique qui rend maître du monde, +la clef maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec +autant de soins qu’ils avaient mis à la découvrir ! +Car si éblouissante que soit la médaille de lumière, +elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du +bien est le même que celui du mal et quand on a +franchi le portique de la connaissance, on a plus +d’intelligence mais non plus d’amour. On est même +tenté d’en avoir moins. Car avec la connaissance +vient l’orgueil, et le désir de défendre un épanouissement +de facultés, qu’on croit sublimes, +engendre l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au +mal qu’on avait voulu fuir. La nature est pleine +de pièges et les pièges sont plus nombreux +et mieux cachés à mesure qu’on s’élève dans les +hiérarchies des êtres.</p> + +<p>Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme +est en quelque sorte obligatoire, tant qu’ils +n’ont pas la possibilité de satisfaire des passions +endormies en eux et qu’ils ne connaissent que +pour les avoir vues chez les autres. Mais quel +drame si la porte de leur cellule en s’ouvrant +laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils +ont désiré ou auraient pu désirer. Saint Antoine +dans son désert n’avait autour de lui que des +rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne +succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, +quand il voulait les saisir. Mais la réalité +vivante, tangible presque immédiatement, sous les +espèces de l’or, qui procure tout ! Quelle énergie +surhumaine il faudrait pour y résister ! C’est ce +qu’ont dû mesurer les adeptes en possession de la +triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler +ceux d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus +avec tant d’ardeur en arrière. Et ils ont dû +considérer combien illogique en apparence et +pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui +fait garder l’arbre de la sagesse par un serpent +mille fois plus redoutable que l’antique serpent, +donneur de pommes, de l’humanité enfant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c219">SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL</h2> + +<h3 class="nobreak" id="c221">SON ORIGINE</h3> + +<p>Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à +l’art du charlatan. Les mages, les sages, les kabbalistes, +les initiateurs des hommes se sont toujours +laissés aller à faire des tours, à surprendre, +à éblouir. Dès la plus haute antiquité, les plus +grands pratiquaient les faux miracles, truquaient +les révélations des pythies, agitaient des baguettes +magiques et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire +par l’apparat des mitres et la blancheur des +robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de +la tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. +Ils aimaient à être le sujet des conversations +comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à +la mode. Une vanité égale se retrouve chez les +grands poètes, les grands généraux, les hommes +d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du génie ? +Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits +sans être étonnés ? Mais beaucoup d’esprits sensés +et moyens ne conçoivent la sagesse que sous la +forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec +l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, +l’hypocrisie et la plus basse servilité à l’égard des +rites, des usages, des préjugés doivent être ses +vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un +vrai grand sage, par jeu, mystifie ses contemporains, +suit une femme qui passe, ou lève joyeusement +son verre, il est à jamais flétri par l’armée +des médiocres à courte vue dont le jugement forme +la postérité.</p> + +<p>C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. +Il avait à un point extrême le goût des +bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer +ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité +extraordinaire dans une cassette qu’il transportait +toujours avec lui. L’importance qu’il attachait aux +bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait, +et qui étaient remarquables, ses personnages +en étaient couverts et il avait trouvé des +couleurs à ce point vives et étranges que les +visages pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce +reflet des bijoux s’est retourné contre lui et a +éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.</p> + +<p>Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette +faiblesse. Ils ne lui ont pas pardonné non plus de +présenter durant tout un siècle la même apparence +physique d’un homme de quarante à cinquante +ans. Il ne paraît pas sérieux de ne pas se conformer +strictement aux lois de la nature, et il fut qualifié +de charlatan parce qu’il possédait un secret qui +lui permit de vivre au delà des limites humaines +connues.</p> + +<p>Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette +gravité dont sont revêtus les religieux et les philosophes. +Il se plaît avec les jolies femmes de son +temps et il recherche leur compagnie. Il aime +dîner en ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune +nourriture en public, à cause des gens qu’il voit +et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate +qui vit avec des princes et même avec des rois, +presque sur un pied d’égalité. Il donne des recettes +pour effacer les rides ou changer la couleur des +cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes +dont le monde fait ses délices. Il résulte +des souvenirs du baron de Gleichen qu’il est, à +Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de +laquelle il habite, M<sup>lle</sup> Lambert, la fille du chevalier +Lambert. Et il résulte des mémoires de Grosley +qu’il est en Hollande l’amant d’une femme +aussi riche et aussi mystérieuse que lui.</p> + +<p>Au premier abord, tout cela est mal conciliable +avec la haute mission dont il est investi, le rôle +mystique qu’il joue parmi les sociétés secrètes +d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction +n’est peut-être qu’apparente. Cet extérieur +d’homme du monde était d’abord nécessaire pour +la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa +souvent. Puis nous nous faisons de l’activité +d’un maître une conception erronée. Posséder +« une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir +blanc de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe +merveilleuse », est un plaisir inoffensif si on a +trouvé ces richesses dans l’héritage de sa famille, +ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances +exceptionnelles. C’est un bien petit travers de +tirer ses manchettes pour faire étinceler les rubis +des boutons. Et si M<sup>lle</sup> Lambert a sur la galanterie +des idées de son siècle, quel reproche peut-on +faire au comte de Saint-Germain de s’attarder +un soir dans sa chambre pour ouvrir devant elle +la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire +choisir un de ces diamants qui firent l’admiration +de M<sup>me</sup> de Pompadour ?</p> + +<p>Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que +par son excès. Il y a peut-être un chemin qui permet +d’atteindre dans la joie la spiritualité la plus +élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne +des sens n’existe plus, le baiser cesse de brûler, +on ne peut plus faire de tort ni à soi-même ni aux +autres à cause du pouvoir de transformation qui +vous est dévolu.</p> + +<hr> + +<p>« Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais », +a dit Voltaire du comte de Saint-Germain. Un +homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut +sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte +de Saint-Germain a volontairement gardé le plus +profond mystère sur son origine. C’est vainement +que ses contemporains essayèrent de percer ce +mystère et c’est vainement que les chefs de police +et les ministres des différents pays où il intrigua +les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa +naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il +lui témoignait une amitié qui rendait sa cour +jalouse. Il lui avait donné un appartement dans le +château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et +M<sup>me</sup> de Pompadour durant des soirées entières et +le plaisir qu’il prenait à sa conversation, l’admiration +que pouvait lui inspirer l’étendue de ses connaissances +ne peuvent pas expliquer la considération +et presque les égards qu’il avait pour +lui. M<sup>me</sup> du Hausset dit dans ses mémoires qu’il +parlait de Saint-Germain comme d’un personnage +d’illustre naissance. Le landgrave Charles de +Hesse Cassel chez lequel il vécut pendant les +dernières années où l’histoire peut le suivre devait +aussi posséder le secret de sa naissance. Il travaillait +l’alchimie avec lui et Saint-Germain le +traitait d’égal à égal. C’est à lui que Saint-Germain +confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort +en 1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse +Cassel n’ont jamais rien révélé de la naissance de +Saint-Germain. Le landgrave même a toujours +refusé obstinément de donner le moindre détail sur +la vie de son mystérieux ami. C’est là une chose +extraordinaire. Saint-Germain était un personnage +très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était +éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes +et de magie, cet homme qui passait pour posséder +l’élixir de longue vie et pour fabriquer de l’or à +son gré, était le sujet d’interminables conversations. +Une puissance intérieure d’une force invincible +oblige les hommes à parler. On a beau être +roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. +Et cela d’autant plus fortement que l’on consacre +son temps aux femmes. Pour que ces personnages +aient résisté à satisfaire la curiosité de maîtresses +bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme +qu’ils n’avaient pas ou un impérieux motif qui +nous échappe.</p> + +<p>L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été +le fils naturel de la veuve de Charles II d’Espagne +et d’un certain comte Adanero qu’elle aurait connu +à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de +Neuborg que Victor Hugo prit pour héroïne de +<i>Ruy-Blas</i> sans tenir aucun compte de sa véritable +personnalité.</p> + +<p>Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient +qu’il était le fils d’un Juif portugais appelé Aymar +et ceux qui le haïssaient, comme pour ajouter un +degré à sa déconsidération, le prétendaient fils +d’un Juif alsacien appelé Wolff.</p> + +<p>Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle +généalogie qui est de toutes la plus vraisemblable. +Elle provient des théosophes et de +M<sup>me</sup> Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs +reprises que le comte de Saint-Germain était un +des fils de François II Racokzi, prince de Transylvanie. +Les enfants de François Racokzi furent +élevés par l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux +fut soustrait à sa tutelle. On fit croire qu’il était +mort et il fut confié au dernier descendant de la +famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le +nom de Saint-Germain à cause de la petite ville +de San Germano où il avait passé quelques années +de son enfance et où son père avait des propriétés. +Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de +terres méridionales et de palais ensoleillés que +Saint-Germain se plaisait à évoquer comme le +cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la considération +que Louis XV lui marquait. Le silence +impénétrable qui fut gardé par lui et par ceux +auxquels il confia son secret aurait eu pour raison +la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances +possibles. L’opinion que Saint-Germain et +le descendant des Racokzi ne font qu’un est maintenant +ancrée dans tout un milieu qui le considère +comme un personnage actuel et même vivant +encore. Il est vrai que ce milieu a moins souci de +vérité historique que de connaissance intuitive et +de révélation merveilleuse.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c227">ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT</h3> + +<p>Le comte de Saint-Germain était un homme +« de taille moyenne, très robuste, vêtu avec une +simplicité magnifique ». Il parlait avec un sans-gêne +extrême aux personnages les plus haut +placés et il avait une conscience parfaite de sa +supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon dont +il l’a rencontré pour la première fois.</p> + +<p>« Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de +la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil +près du feu et interrompit la conversation en +disant à l’homme qui parlait : Vous ne savez pas +ce que vous dites. Il n’y a que moi qui puisse +parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout +comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant +plus aller au delà. »</p> + +<p>A la cour du margrave d’Anspach, alors très +âgé, il montre à ce personnage vénérable une +lettre de Frédéric II et il lui dit : Connaissez-vous +cette écriture et ce cachet ? — Certes, répond le +margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien ! +Vous ne saurez pas ce qu’il y a dans la lettre et +Saint-Germain remet avec gravité la lettre dans +sa poche.</p> + +<p>« En musique il exécutait et composait avec +une égale facilité et le même succès ». Plusieurs +personnes qui l’entendirent jouer du violon ont +affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les +plus grands virtuoses de l’époque. Il aurait donc +bien atteint comme il le disait la dernière limite +possible de cet art.</p> + +<p>Un jour il amène Gleichen chez lui en lui +disant : Je suis content de vous et vous méritez +que je vous montre une douzaine de tableaux. +« Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, +car les tableaux qu’il me fit voir étaient tous marqués +à un coin de singularité ou de perfection +qui les rendait plus intéressants que bien des +morceaux de la première classe ».</p> + +<p>Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. +On a conservé de lui un sonnet médiocre et une +lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite +par la comtesse d’Adhémar et qui contient des +prédictions narrées en vers tout à fait mirlitonnesques. +Il compose aussi à la demande de +M<sup>me</sup> de Pompadour un assez pauvre canevas +de comédie. Mais la poésie est une grâce légère +qui semble être accordée par les puissances qui +la distribuent, à des êtres imparfaits marqués +du signe mobile des passions et la précieuse +chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus +que pour celui qui a peu de sagesse en partage.</p> + +<p>Les plus grands talents apparents du comte de +Saint-Germain résidaient dans sa connaissance de +la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut assez +avisé pour n’en rien dire. La possession de ce +secret pourrait seule expliquer les immenses +richesses dont il disposait sans avoir de fortune +connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir +avoué, tout au moins à mots couverts, c’est de +savoir faire de gros diamants avec plusieurs +petites pierres. On évaluait les diamants qu’il +portait à ses jarretières et à ses souliers à plus +de deux cent mille livres. Il disait aussi pouvoir +à son gré faire grossir les perles et il en avait en +sa possession d’une surprenante dimension.</p> + +<p>Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que +hâbleries, ces hâbleries lui coûtaient fort cher +car il les appuyait de dons magnifiques. M<sup>me</sup> du +Hausset raconte qu’un jour où il montrait des +bijoux à la reine en sa présence, elle déclara +trouver fort jolie une croix de pierres blanches et +vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment +cadeau. Comme M<sup>me</sup> du Hausset refusait, la +reine, pensant que les pierres étaient fausses, lui +fit signe qu’elle pouvait accepter. M<sup>me</sup> du Hausset +fit ensuite évaluer le bijou qui était vrai et de +grande valeur.</p> + +<p>Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la +personnalité de Saint-Germain est son extraordinaire +longévité. Le musicien Rameau et M<sup>me</sup> de +Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de +Casanova il dîne encore vers 1775) déclarent +tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en 1710, +sous le nom de marquis de Montferrat. Tous +deux sont unanimes à affirmer qu’il avait alors +déjà l’apparence d’un homme entre quarante et +cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce +témoignage met à néant les hypothèses qui veulent +que Saint-Germain soit le fils de Marie de Neubourg, +ou celui de François II Racokzi, car il +n’aurait pu avoir en 1710 plus d’une vingtaine +d’années. M<sup>me</sup> de Gergy dira plus tard à M<sup>me</sup> de +Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à +Venise, un élixir qui lui permit d’avoir très longtemps +et sans la moindre altération, l’apparence +d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux +cadeau ne s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain +questionné par M<sup>me</sup> de Pompadour au sujet +de sa rencontre avec M<sup>me</sup> de Gergy, cinquante +ans auparavant, et du don merveilleux qu’il lui +aurait fait de son élixir, répond en riant :</p> + +<p>— Cela n’est pas impossible, mais je conviens +qu’il est possible que cette dame que je respecte, +radote.</p> + +<p>On peut, à ce sujet, faire un rapprochement +avec l’offre qu’il fit à M<sup>me</sup> de Genlis, encore enfant : +« Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit ans, +serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du +moins pour un grand nombre d’années ? Je répondis +que j’en serais charmée. Eh bien ! reprit-il très +sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il +parla d’autre chose. »</p> + +<p>Sa grande renommée parisienne va de 1750 à +1760. Tout le monde s’accorde alors à lui trouver +l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante +ans. Il disparaît pendant une quinzaine +d’années et quand la comtesse d’Adhémar le +revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. +Il aura encore le même air quand elle le reverra +douze ans après.</p> + +<p>Le comte de Saint-Germain laissait volontiers +entendre que la durée de son existence était +beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer. +Il ne le disait pas positivement. Il procédait par +allusions : « Il savait doser le merveilleux de ses +récits, suivant la réceptibilité de son auditeur. +Quand il racontait à une bête un fait du temps de +Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y +avait assisté et quand il parlait à quelqu’un de +moins crédule, il se contentait de peindre les plus +petites circonstances, les mines et les gestes des +interlocuteurs, jusqu’à la chambre et la place +qu’ils occupaient, avec un détail d’une vivacité +qui faisaient l’impression d’entendre un homme +qui y avait réellement été présent. Ces sots de +Parisiens, me dit-il un jour, croient que j’ai +cinq cents ans et je les confirme dans cette idée +puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir — ce +n’est pas que je ne sois infiniment plus vieux +que je ne parais...<a href="#f33" id="FNanchor_33"><sup>[33]</sup></a> ».</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_33" id="f33">[33]</a> Gleichen.</p> +</div> + +<p>La légende a prétendu qu’il disait avoir connu +Jésus-Christ et assisté au concile de Nicée. Il n’est +point allé jusqu’à mépriser à ce point les hommes +qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. +Cette légende vient de ce qu’un mystificateur +appelé lord Gower imitait dans les salons les personnages +connus de son époque et quand il en +arrivait à Saint-Germain, il racontait en prenant +son allure et sa voix, les entretiens qu’il avait eus +avec le fondateur du christianisme sur lequel +il portait ce jugement : C’était le meilleur homme +du monde, mais romanesque et inconsidéré.</p> + +<p>Un journal anglais, le <i lang="en">London Chronicle</i>, raconta +sérieusement, vers 1760, l’histoire suivante : le +comte de Saint-Germain avait remis à une dame +de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un +flacon de son célèbre élixir de longue vie. La +dame enferma le flacon dans un tiroir. Une de ses +servantes, qui était d’un certain âge, croyant que +le flacon contenait une purge inoffensive, en but +le contenu. Le lendemain quand la dame appela +sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille, +presque une enfant ; c’était l’effet de l’élixir. +Quelques gouttes de plus et la servante n’aurait +répondu à sa maîtresse que par des vagissements.</p> + +<p>« Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu +manger ou boire, » dit Saint-Germain à Gräffer, +quand il est de passage à Vienne et quand celui-ci +lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu +Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, +s’il aime volontiers s’asseoir à table avec une +nombreuse société, il ne touche jamais aux plats. +La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses +intimes était une purgation faite de graines de +séné. Sa principale nourriture, qu’il préparait +lui-même était un mélange de farine d’avoine.</p> + +<p>Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs +des mémoires dépeignent un homme pendant tout +un siècle avec le même extérieur physique ? La +vie humaine peut avoir une durée infiniment plus +longue que celle que nous lui attribuons. C’est +le mouvement de nos nerfs, c’est la flamme de +notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment +quotidiennement notre organisme. Celui +qui parvient à s’élever au-dessus des passions, à +supprimer en lui la colère et la peur de la maladie +est susceptible de vaincre l’usure des années et +d’atteindre un âge au moins double de celui +qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. +Il n’y a rien d’extraordinaire à ce que le +visage de l’homme dépourvu d’angoisse garde sa +jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique +médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme +qui à 74 ans avait conservé « les traits et l’expression +d’une jeune fille de 20 ans, sans rides +ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la +suite d’un chagrin d’amour et sa folie consistait à +revivre l’instant de sa dernière séparation avec +celui qu’elle aimait. » Par la conviction d’être +jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière +intérieure d’envisager le temps, la suppression +de l’impatience et de l’attente permettent-elles +à un homme très évolué de réduire à un minimum +l’usure normale du corps.</p> + +<p>Le comte de Saint-Germain prétendait en +outre avoir la capacité d’arrêter pendant le sommeil +le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il +supprimait ainsi, presque totalement, la dépense +physique qui s’opère à notre insu par le souffle et +le mouvement du cœur.</p> + +<p>Son activité et la diversité de ses occupations +étaient considérables. Il s’occupa de la préparation +des couleurs et il fonda même, en Allemagne, +une fabrique de feutres pour les chapeaux. +Son rôle principal fut celui d’agent secret de +politique internationale au service de la France.</p> + +<p>Il était devenu pour Louis XV un confident, un +conseiller intime et il fut chargé par ce roi de +diverses missions secrètes. Cela lui attira l’inimitié +de beaucoup de grands personnages et +notamment celle du duc de Choiseul, le ministre +des Affaires étrangères. C’est cette inimitié qui +le força à partir précipitamment en Angleterre +pour éviter d’être enfermé à la Bastille.</p> + +<p>Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, +au sujet de la politique avec l’Autriche et il voulut +négocier la paix à son insu. Il pensa se servir de +l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut +envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince +Louis de Brunswick qui s’y trouvait. M. d’Affry, +le ministre de France en Hollande fut instruit de +cette démarche et se plaignit amèrement à son +ministre que des négociations fussent faites par +la France sans passer par lui. Le duc de Choiseul +sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry +l’ordre de réclamer l’extradition de Saint-Germain, +de le faire arrêter par le gouvernement des +Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le +roi, de sa décision, devant les ministres réunis +et Louis XV, n’osant pas avouer sa participation +à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain +avait été prévenu un peu avant l’arrestation. +Il eut le temps de s’enfuir et de s’embarquer +pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova donne +quelques détails sur ce départ. Il était justement +dans un hôtel voisin de celui dans lequel était +descendu Saint-Germain et il se trouvait embarrassé +dans une histoire compliquée de bijoux, +d’escrocs, de pères dupés et de jeunes filles amoureuses +de lui, comme toutes celles qui forment +la trame habituelle de sa vie.</p> + +<p>Saint-Germain d’après les lettres d’Horace +Walpole avait été arrêté à Londres quelques +années auparavant à cause de l’énigme de son +existence. On avait été obligé de le relâcher parce +qu’il n’y avait rien contre lui. Cet Anglais avait +conclu que « ce n’était pas un gentleman » parce +qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un +espion. Il ne fut pas arrêté une seconde fois. On +le retrouve peu de temps après en Russie où il +dut jouer un rôle important mais occulte dans la +révolution de 1762. Le comte Alexis Orlof le rencontrant +quelques années après en Italie dit de lui : +Voilà un homme qui a joué un rôle considérable +dans notre révolution, et son frère Grégoire Orlof +lui remet spontanément vingt mille sequins ce qui +est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont +on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain +porte alors un uniforme de général russe et s’appelle +Soltikof.</p> + +<p>C’est vers cette époque, au commencement du +règne de Louis XVI, qu’il revient en France et +qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar +a laissé de cette entrevue un récit détaillé<a href="#f34" id="FNanchor_34"><sup>[34]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_34" id="f34">[34]</a> Récit reproduit dans le <i>Lotus Bleu</i> de 1899, par M<sup>me</sup> Cooper +Oakley.</p> +</div> + +<p>C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour +parvenir auprès de la reine. Depuis sa fuite il +n’avait plus reparu en France, mais son souvenir +était resté légendaire et l’on savait l’amitié que +Louis XV lui avait portée. La comtesse d’Adhémar +put donc obtenir aisément un rendez-vous de +Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle +lui demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.</p> + +<p>— Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y +réapparaisse.</p> + +<p>Une fois en présence de la reine, il parle d’une +voix solennelle et il annonce les événements qui +se produiront une quinzaine d’années après. « La +reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui +confier. Le parti encyclopédique désire le pouvoir. +Il ne l’obtiendra que par la chute absolue du +clergé et pour assurer ce résultat il renversera la +monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi +les membres de la famille royale a jeté les yeux +sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra +l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand +il aura cessé de leur être utile. Il trouvera l’échafaud +au lieu du trône. Les lois ne seront plus +longtemps la protection des bons et la terreur des +méchants. Ce sont ces derniers qui saisiront le +pouvoir avec leurs mains teintées de sang. Ils +aboliront la religion catholique, la noblesse, la +magistrature.</p> + +<p>— De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt +la reine avec impatience.</p> + +<p>— Pas même la royauté, mais une république +avide, dont le sceptre sera le couteau de l’exécuteur. »</p> + +<p>On voit par ces paroles que Saint-Germain +avait des idées tout à fait différentes de celles +qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de +l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en +lui un instrument actif du mouvement révolutionnaire.</p> + +<p>Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent +le trouble dans l’âme de Marie-Antoinette. +Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire +des révélations plus graves, mais il demanda à le +voir sans que son ministre Maurepas en soit +informé. « Il est mon ennemi, dit-il, et je le range +parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, +non par malice mais par incapacité. »</p> + +<p>Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir +une entrevue avec quelqu’un sans la présence de +son ministre. Il mit Maurepas au courant de l’entretien +que Saint-Germain avait eu avec la reine +et celui-ci pensa que le mieux était d’enfermer à +la Bastille un homme qui avait une vision aussi +sombre de l’avenir.</p> + +<p>Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette +décision la comtesse d’Adhémar. Celle-ci le reçoit +dans sa chambre.</p> + +<p>« Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... +Il sera découvert. Nos policiers ont un flair très +fin... Une chose seulement me surprend. Les +années ne m’ont pas épargné et la reine déclare +que le comte Saint-Germain a l’apparence d’un +homme de quarante ans.</p> + +<p>A ce moment l’attention des deux interlocuteurs +est détournée par le bruit d’une porte qui se +referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri. +Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain +est devant eux.</p> + +<p>— Le roi vous a sommé de lui donner un bon +avis, dit-il, et vous ne pensez qu’à maintenir votre +autorité en vous opposant à ce que je voie le monarque. +Vous perdez la monarchie, car je n’ai +qu’un temps limité à donner à la France et ce +temps écoulé je ne serai plus revu qu’après trois +générations consécutives. Je n’aurai rien à me +reprocher quand l’horrible anarchie dévastera la +France. Ces calamités, vous ne les verrez pas, +mais les avoir préparées sera suffisant pour votre +mémoire.</p> + +<p>M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans +reprendre haleine, revint vers la porte, la ferma +et disparut. Tous les efforts pour le retrouver +furent inutiles.</p> + +<p>Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas +ne parvint pas les jours suivants ni plus tard +à découvrir ce qu’était devenu le comte de Saint-Germain.</p> + +<p>Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas +ne vit pas les catastrophes qu’il avait en partie +préparées. Il mourut en 1781. Le bruit courut en +1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain +venait de mourir dans le duché de Schleswig, chez +le landgrave Charles de Hesse Cassel. Cette +date restera pour les biographes et les historiens +la date officielle de sa mort. Mais le mystère qui +a entouré le comte de Saint-Germain va devenir, +à partir de cet instant, plus grand encore qu’il ne +l’a été.</p> + +<p>Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave +il se prétendait las de l’existence. Il paraissait +soucieux et triste. Il se disait affaibli, mais il +ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner +que par des femmes. On n’a pas de détails sur sa +mort, ou plutôt sa prétendue mort. Aucune pierre +tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On +savait qu’il avait laissé tous ses papiers et des +documents relatifs à la franc-maçonnerie au landgrave +de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son +côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était +très cher. Mais son attitude était pleine d’équivoque. +Il se refusait à donner aucun détail sur +son ami et sur ses derniers moments, il détournait +la conversation si on parlait de lui. Tout, +dans sa conduite, permet de penser qu’il fut le +complice d’une mort simulée.</p> + +<p>Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins +dignes de foi devait avoir au moins un siècle +d’âge, ne peut avoir été réelle.</p> + +<p>Les documents officiels de la franc-maçonnerie +disent qu’en 1785 les maçons français le choisirent +comme représentant à la grande convention +qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin +et Cagliostro. Il fut reçu l’année suivante +par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse +d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle +eut avec lui en 1789 après la prise de la Bastille, +dans l’église des Récollets.</p> + +<p>Il avait le même visage que trente ans auparavant. +Il lui dit arriver de la Chine et du Japon, +« Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se +passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains +liées par plus fort que moi. Il y a des périodes +de temps où reculer est possible, d’autres où +quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt +s’exécute. »</p> + +<p>Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous +les événements qui vont se dérouler pendant les +années suivantes sans excepter la mort de la +reine. « Les Français comme les enfants joueront +aux titres, honneurs, cordons. Tout leur sera +hochet jusqu’au fourniment de la garde nationale. +(Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un +uniforme de général russe). Quelque quarante +millions forment aujourd’hui un déficit au nom +duquel on fait la révolution. Eh bien ! sous le +dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des +beaux diseurs, la dette de l’État dépassera plusieurs +milliards. »</p> + +<p>« J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit M<sup>me</sup> d’Adhémar +en 1821, et toujours à mon inconcevable +surprise, à l’assassinat de la reine, aux +approches du 18 Brumaire, le lendemain de la +mort de M. le duc d’Enghien, en 1815 dans le +mois de janvier et la veille du meurtre de M. le +duc de Berry. »</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Genlis dit avoir rencontré le comte de +Saint-Germain en 1821 au moment des négociations +du traité de Vienne et le comte de Châlons +assure qu’il a causé avec lui peu après sur la +place Saint-Marc à Venise, où il était ambassadeur. +Il y a d’autres témoignages, mais moins +probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, +prétend l’avoir vu dans une prison de la Révolution +en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait +parmi la foule qui entourait le tribunal devant +lequel comparut la princesse de Lamballe, avant +d’être massacrée.</p> + +<p>Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, +pas mort dans le lieu et à la date que l’histoire a +fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue dont +nous ignorons le terme et dont la durée semble +si grande que notre imagination se refuse à +l’accepter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c241">LES SOCIÉTÉS SECRÈTES</h3> + +<p>Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période +de la Révolution n’ont pas cru à l’influence du +comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas posé +de jalons pour la postérité. Il efface même ses +traces derrière lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses +inscriptions que sont les livres. Il travaille +pour l’humanité et non pour lui-même, il est +modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi +les intelligents. Sa seule vanité est cette inoffensive +coquetterie à paraître beaucoup plus vieux +que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler +une bague. Mais on ne juge les hommes que +d’après leurs propres déclarations et selon le +mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son +âge et de ses bijoux.</p> + +<p>Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il +a été l’architecte qui a dessiné les plans de l’œuvre +et que l’on voit à peine sur le chantier. Seulement +il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. +Il avait rêvé d’une haute tour qui permettrait à +l’homme de communiquer avec le ciel et les ouvriers +préférèrent construire des maisons pour manger +et dormir.</p> + +<p>Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et +sur les sociétés secrètes bien que beaucoup d’autres +maçons modernes l’aient nié et même aient +négligé souvent de nommer le grand inspirateur +qu’il a été.</p> + +<p>A Vienne, il collabora à la fondation de la +Société des « Frères Asiatiques » et des « Chevaliers +de la Lumière » où l’on étudiait l’alchimie et +ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales +sur le magnétisme et sur ses applications. +On dit, et cela semble ne reposer sur rien, qu’il +initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois +dans le Holstein le retrouver pour recevoir des +directives de lui. Ces hommes devaient être +emportés très loin l’un de l’autre par des courants +opposés et une destinée différente.</p> + +<p>La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle +reçut de Saint-Germain et où il dit en parlant de +son voyage à Paris en 89 : « J’ai voulu voir l’ouvrage +qu’a préparé le démon Cagliostro ; il est +infernal. » Il semble que Cagliostro a collaboré à +la préparation du mouvement révolutionnaire tandis +que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en +développant des idées mystiques parmi les hommes +les plus avancés de son époque. Il avait prévu le +grand bouleversement de la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle et +il espéra l’orienter dans un sens pacifique en +répandant parmi ses futurs promoteurs une philosophie +susceptible de les transformer. Mais il +comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à +s’élever et le dégoût qu’il y apporte. Il comptait +aussi sans les puissantes réactions de la haine.</p> + +<p>De toutes parts surgissaient des sociétés +secrètes. L’esprit nouveau se manifestait sous la +forme d’associations. La noblesse et le clergé +n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. +On créa même des loges de femmes et la princesse +de Lamballe fut grande maîtresse de l’une +d’elles. Il y avait en Allemagne « les Illuminés » +et les « Chevaliers de la Stricte Observance » et +Frédéric II en arrivant sur le trône avait fondé la +secte des « Architectes d’Afrique ». En France, +l’Ordre des Templiers était reconstitué et la +franc-maçonnerie qui avait pour grand maître le +duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes +les villes. Martinez de Pasqually enseignait sa +philosophie à Marseille, à Bordeaux et à Toulouse +et Savalette de Lange avec des mystiques tels +que Court de Gebelin et Saint-Martin fondait la +loge des « Amis réunis. »</p> + +<p>Les initiés de ces sectes avaient conscience +qu’ils étaient les dépositaires d’un héritage qu’ils +ne connaissaient pas, mais dont ils pressentaient +la valeur immense et qui était quelque part, peut-être +dans des traditions, peut-être dans le livre +d’un maître, peut-être en eux-mêmes. On parlait +de cette parole révélatrice, de ce trésor caché ; on +disait qu’il était gardé par les « supérieurs inconnus » +de ces sectes et que ceux-ci leur dévoileraient +un jour la richesse qui libère et rend immortel.</p> + +<p>C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain +tenta d’apporter à un petit groupe d’initiés +choisis. Il croyait que cette minorité, une fois +élevée, en élèverait une autre à son tour et +qu’un vaste rayonnement de spiritualité descendrait +par degrés, en ondes bienfaisantes, vers +les masses moins instruites. C’était le rêve d’un +sage. Il ne devait pas se réaliser.</p> + +<p>Avec le concours de Savalette de Lange qui en +fut le chef nominal il fonda le groupe des Philalèthes +qui était recruté parmi l’élite des Amis +réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro +furent membres des Philalèthes. C’est à Ermenonville +et à Paris dans la rue Plâtrière que Saint-Germain +exposa sa philosophie.</p> + +<p>C’était un christianisme platonicien qui unissait +les rêveries de Swedenborg à la théorie de la +Réintégration de Martinez de Pasqually. On y +retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie +des plans successifs que décrivent les théosophes +d’aujourd’hui. Il enseignait que l’homme a en +lui des possibilités infinies et que, pratiquement, +il doit tendre sans cesse à se dégager de la matière +pour entrer en communication avec le monde des +intelligences supérieures.</p> + +<p>Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes +tentèrent en deux grandes réunions successives +où étaient représentées toutes les loges maçonniques +de France, la réforme de la Maçonnerie. +S’ils avaient abouti, s’ils étaient arrivés à diriger +par le prestige de leur philosophie supérieure et +désintéressée, cette force, alors immense, peut-être +les événements auraient-ils changé et le +vieux rêve d’un monde dirigé par de sages initiés +aurait-il été réalisé.</p> + +<p>Il devait en être autrement. D’antiques causes, +générées par les injustices accumulées, avaient +préparé de redoutables effets. Ces effets allaient +à leur tour créer des causes de mal futur. La +chaîne du mal, solidement liée par l’égoïsme et la +haine des hommes, ne devait pas être interrompue. +La lumière levée par quelques visionnaires +intelligents, quelques veilleurs fidèles à la cause +de leurs frères, allait être éteinte, à peine allumée.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c245">LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL</h3> + +<p>Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu +dire au sujet de la vie mystérieuse du comte de +Saint-Germain avait chargé un de ses bibliothécaires +de rechercher et de réunir tout ce qui lui +était relatif parmi les archives et documents de +la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Ce travail avait été fait. +Un grand nombre de pièces formant un dossier +considérable avaient été déposées dans une bibliothèque +de la préfecture de police. La guerre de +70 survint, puis la Commune et la partie de la +préfecture de police où se trouvait le dossier fut +brûlée.</p> + +<p>Le hasard venait, une fois de plus, en aide à +cette antique loi qui veut que la vie de l’adepte +demeure environnée de mystère.</p> + +<p>Qu’est devenu le comte de Saint-Germain +depuis 1821, date à laquelle on signale encore son +existence ?</p> + +<p>Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs +d’un « Anglais à Paris », parle d’un personnage +« qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe +et dont la manière de vivre s’apparente curieusement +avec celle du comte de Saint-Germain. Il +se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne +fait aucune allusion à sa famille. « Avec cela +toujours prodigue de son argent, encore que les +sources de sa fortune fussent un mystère pour +tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse +de tous les pays d’Europe dans tous les +temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et, +chose singulière, souvent il donnait à entendre +qu’il en avait pris les éléments ailleurs que dans +les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un sourire +singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu +Néron, de s’être entretenu avec Dante et ainsi de +suite<a href="#f35" id="FNanchor_35"><sup>[35]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_35" id="f35">[35]</a> Cité par Lang dans <i>Les mystères de l’histoire</i>.</p> +</div> + +<p>Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme +de quarante à cinquante ans. Il est de taille +moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est +le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne +et, comme Saint-Germain, après avoir ébloui +quelque temps la société parisienne, il disparaît +sans laisser de traces.</p> + +<p>Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia +un récit de son voyage dans l’Himalaya et raconta +avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans les +sources de la Jumna ?</p> + +<p>C’est à la fin du <span class="fss">XIX</span><sup>e</sup> siècle que la légende du +comte de Saint-Germain s’est agrandie démesurément. +Il avait pu passer, avec raison, à cause +de ses connaissances, de la droiture de sa vie, +des richesses dont il disposait et du mystère +dont il s’enveloppait, pour un héritier des premiers +Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. +Il fut considéré par les théosophes et par +un grand nombre d’occultistes comme un maître +de la grande loge blanche de l’Himalaya.</p> + +<p>On connaît la légende des maîtres. Dans des +lamaseries inaccessibles du Thibet vivent des +hommes très sages, possesseurs des anciens secrets +de la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils +envoient quelquefois vers leurs frères imparfaits, +aveuglés par les passions et l’ignorance, des messagers +sublimes pour les instruire et les guider. +Krishna, le Bouddha, Jésus, furent les plus +grands. Mais il y eut bien d’autres messagers +plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été +reconnu pour l’un deux.</p> + +<p>C’est, je crois, M<sup>me</sup> Blavatsky, qui l’a signalé +la première. « Cet élève des hiérophantes hindous, +et égyptiens, ce savant en science secrète de +l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde +stupide a toujours agi, envers ceux qui, comme +Saint-Germain sont revenus à lui après de longues +années de réclusion consacrées à l’étude, les +mains pleines de trésors de sagesse ésotérique, +avec l’espoir de le rendre meilleur, plus sage et +plus heureux. »</p> + +<p>Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les +théosophes et ils étaient devenus excessivement +nombreux, surtout en Angleterre et en Amérique, +que le comte de Saint-Germain vivait encore, +qu’il continuait à s’occuper du développement +spirituel de l’Occident et que ceux qui collaboraient +avec sincérité à ce développement étaient +susceptibles de le rencontrer.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Cooper Oakley consacra quelques années +de son existence, vers 1900, à la recherche du +comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter +quelque temps aux environs du château de Kolochwar +en Transylvanie roumaine où elle pensait +le rencontrer, se basant pour cela sur des données +qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra +pas.</p> + +<p>A ce moment-là on se forma des idées assez +précises sur le nombre et la hiérarchie des maîtres +répandus dans le monde pour guider les pas +des hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent +ces idées séduisantes. Saint-Germain fut appelé +le maître hongrois à cause de sa prédilection +pour ce pays et de son incarnation dans un membre +de la famille Racokzi. On sut que le maître +Hilarion<a href="#f36" id="FNanchor_36"><sup>[36]</sup></a> qui avait été l’inspirateur de Plotin et +de Porphyre, dicta à M<sup>me</sup> Mabel Collins ce petit +livre admirable qui s’appelle « l’Idylle du lotus +blanc ». C’est au nom du maître Hilarion et en +se prétendant sa messagère qu’une dame qui se +fait appeler l’Etoile bleue vient de fonder, il y a +quelques mois en Californie, un groupement intitulé +« Le mouvement du Temple ». On sut que +le maître vénitien avait longtemps concentré son +pouvoir sur Venise, collaboré à enrichir la bibliothèque +de Saint-Marc et guidé les actions de +Ludovico Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On +sut que Serapis avait animé la gnose égyptienne +et que le maître Jésus habitait actuellement un +corps physique vivant parmi les Druses du Liban. +On sut beaucoup de choses si belles et étonnantes +que la vie de celui qui en acquiert la connaissance +serait transformée si la faculté de douter s’effaçait +en même temps de son esprit.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_36" id="f36">[36]</a> « Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. +Il fut l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre », +dit M. Lazemby dans <i>l’Œuvre des maîtres</i>, traduction +Jacquemot. Or Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même +avait été l’élève de Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il +faut accueillir avec une certaine réserve les affirmations faites +sur les maîtres.</p> +</div> + +<p>La documentation sur ces points est fournie par +M. Leadbeater<a href="#f37" id="FNanchor_37"><sup>[37]</sup></a> et M<sup>me</sup> Annie Besant et je crois +qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce qui lui +enlève une partie de sa valeur. C’est par ces +méthodes de clairvoyance que M. Leadbeater put +décrire minutieusement un centre initiatique du +Thibet où il put voir de près tous les grands +adeptes, dans la mesure où cela est possible par +de semblables moyens. Il décrit ainsi le comte de +Saint-Germain.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_37" id="f37">[37]</a> On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater +de certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.</p> +</div> + +<p>« Bien que de taille moyenne, il se tient très +droit avec une apparence toute militaire. Ses +yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse +et d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage +est d’un teint olivâtre. Ses cheveux foncés et +coupés courts sont divisés au milieu par une raie +et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt +un uniforme de couleur foncée, orné de galons +d’or et parfois aussi un magnifique manteau +d’officier, rouge, qui accentue encore son allure +militaire. »</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Annie Besant a donné une précision +plus décisive. Elle a écrit dans <i lang="en">The Theosophist</i> +de janvier 1912 :</p> + +<p>« Le maître (Racokzi) que je vis pour la première +fois en 1896, Avenue Road, 19, m’avait dit +qu’il existait un tableau de lui et que je trouverais ».</p> + +<p>M<sup>me</sup> A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. +Elle raconte comment elle a retrouvé +le portrait en question à Rome dans la salle du +conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est +celui du comte von Hompesch, grand maître des +chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et mourut +à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la +période la plus historiquement connue de la vie +du comte de Saint-Germain. Cela devrait logiquement +réduire à néant l’hypothèse que le portrait +de l’un peut être aussi celui de l’autre. Le +portrait du comte von Hompesch et celui du comte +de Saint-Germain ont été reproduits par <i lang="en">The +Theosophist</i> puis par le <i>Lotus bleu</i>. « Il n’y a pas +de doute possible, dit M<sup>me</sup> A. Besant, ainsi qu’on +peut le voir en comparant la reproduction donnée +ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure +bien connue représentant le comte de Saint-Germain ». +Or, en toute sincérité, ayant examiné +avec le plus grand soin les deux visages, je ne +leur ai trouvé aucun rapport de ressemblance.</p> + +<p>Je ne donne ces détails que pour mesurer la +part de l’illusion involontaire et les contradictions +(peut-être seulement apparentes) de la foi profonde.</p> + +<p>Il convient encore de faire un rapprochement +suggestif entre ce que Saint-Germain dit à Franz +Grœffer<a href="#f38" id="FNanchor_38"><sup>[38]</sup></a>. « Je pars demain soir. Je disparaîtrai de +l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya » +et l’arrivée au Thibet de ce voyageur +européen au commencement du <span class="fss">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_38" id="f38">[38]</a> Franz Grœffer, <i>Souvenirs de Vienne</i>.</p> +</div> + +<p>« La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le +pays tout entier (le Haut-Thibet) et un des frères +les plus renommés était un Européen qui y arriva +un jour de l’Occident dans la première partie de +ce siècle. Il parlait toutes les langues, y compris +le thibétain et connaissait toutes les sciences, +nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes +qu’il produisit firent qu’il fut proclamé +Shaberon après quelques années seulement de +résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui +parmi les Thibétains, mais son véritable nom +n’est connu que des seuls Shaberons<a href="#f39" id="FNanchor_39"><sup>[39]</sup></a>. »</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_39" id="f39">[39]</a> Blavatsky, <i>Isis dévoilée</i>.</p> +</div> + +<p>Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le +comte de Saint-Germain ?</p> + +<p>Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il +n’existe plus et s’il faut rejeter dans la légende +l’idée que le grand seigneur transylvanien erre +encore par le monde avec ses bijoux étincelants, +sa tisane de séné et son amour pour les princesses +et les reines, on peut dire qu’il a conquis cette +immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un +groupe d’hommes chimériques et sincères, le comte +de Saint-Germain est plus vivant qu’il ne l’a jamais +été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le soir un +pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est +peut-être lui qui vient donner un conseil, apporter +une idée philosophique inattendue. Ils ne se préoccupent +pas alors de courir ouvrir la porte à cet +hôte merveilleux car ces barrières matérielles +n’existent pas pour lui. Il en est qui, au moment +de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur +parce qu’ils sont certains que leur esprit dégagé +du corps aura toute facilité pour s’entretenir avec +le maître dans la brume lumineuse du monde +astral. Le comte de Saint-Germain est toujours +présent parmi nous. Il y aura toujours, comme au +<span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle des docteurs mystérieux, des voyageurs +énigmatiques, des porteurs de secrets occultes +pour perpétuer sa figure. Les uns se seront +baignés dans les sources de la Jumna et les autres +montreront un talisman trouvé dans les pyramides. +Mais ils ne sont pas nécessaires. Ils diminuent la +portée du mystère en lui donnant une forme matérielle. +Le comte de Saint-Germain est immortel +comme il a rêvé de l’être.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c253">CAGLIOSTRO LE CHARLATAN</h3> + +<p>Cagliostro « devança de beaucoup l’heure marquée +par le destin, pénétra plus profondément +dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre +des forces que, ni les hommes de son temps ni +bien des générations encore ne devaient connaître +et employer<a href="#f40" id="FNanchor_40"><sup>[40]</sup></a> ». Il fut un des hommes les +plus extraordinairement doués dans la science +magique, un maître dans l’art des transmutations, +un étonnant prophète par le moyen des carafes et +des jeunes filles vierges. Il changea du mercure +en argent et de l’argent en or. Il pratiqua gratuitement +la médecine, donna généreusement les +remèdes à des milliers de malades et même il logea +et il nourrit à ses frais un bon nombre de ceux qui +étaient pauvres. Il devina avec aisance les numéros +des loteries et les indiqua à quelques personnes +privilégiées ; il pardonna les offenses avec +une générosité sans exemple et même il intercéda +personnellement pour ses pires ennemis. Il +ouvrit largement sa porte aux humbles et il se +montra d’un accès difficile avec les puissants. Il +fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les +événements et sur la nature humaine une vue plus +large qu’aucun autre homme de son temps et l’on +comprend que ses disciples l’aient appelé le divin +Cagliostro.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_40" id="f40">[40]</a> Marc Haven, <i>Le Maître inconnu</i>.</p> +</div> + +<p>Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut +plus haï, plus trahi, plus méprisé. Volé à Londres +il est arrêté comme escroc. A Paris, il est mêlé à +l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle +et il est enfermé pendant des mois à la Bastille. +A Rome, vendu par sa femme qu’il n’a jamais +cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné +par l’Inquisition, torturé, condamné à mort, +et, ce qui peut-être est pire, cette Inquisition suscite +le jésuite Marcello qui publie sous le nom de +« Vie de Joseph Balsamo » un extraordinaire monument +de haine et de calomnie sur lequel la postérité +ignorante l’a jugé depuis un siècle et demi.</p> + +<p>Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible ?</p> + +<p>C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme +n’ont été réunis autant d’éléments contradictoires. +Ses paroles sont souvent admirables, mais elles +sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. +Qui êtes-vous ? dans le procès du Collier, il répond : +je suis un noble voyageur. Il ne sait pas flatter, +mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est démesuré. +Je ne suis pas né de la chair et de la volonté +de l’homme, je suis né de l’esprit, dit-il. Il adore +sa femme, mais il la trompe, il s’excuse en disant +que la supériorité de l’homme ne consiste pas +dans le fait de vivre comme un capucin, et il la +pousse fréquemment à être la maîtresse d’autres +hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt +en Russie un uniforme de colonel espagnol et le +chargé d’affaires d’Espagne fait paraître dans un +journal une note où il déclare que l’Espagne n’a +jamais eu dans ses armées un colonel du nom de +Cagliostro. Il fait apparaître des visages d’anges +dans la transparence du cristal et aussi des scènes +prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela +d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a +besoin de frapper le front des enfants avec une +épée nue et parfois il fait la leçon aux enfants et +il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent +apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. +Quand il donne des séances, il y a des têtes de +mort, des singes empaillés et des serpents dans +des bocaux disposés sur un autel<a href="#f41" id="FNanchor_41"><sup>[41]</sup></a>. Les rites de +la Maçonnerie égyptienne qu’il a fondée attestent +la plus haute élévation de l’esprit et une religion +supérieure à toute religion. Mais se trouvant à +Trente auprès d’un prince évêque bigot dont il +veut obtenir des lettres de recommandation, il se +confesse, il va communier et en rentrant chez lui +après s’être confessé, il dit à Lorenza : « J’ai bien +attrapé ce prêtre ». Il guérit la plupart des malades +qu’il traite, mais son élixir de vie à base de +vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit +par la distillation du sperme de certains animaux +avec certaines herbes<a href="#f42" id="FNanchor_42"><sup>[42]</sup></a>. Il parle couramment +plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement +dans aucune, même dans sa langue maternelle +qui est l’italien. Il prétend avoir été élevé +à La Mecque et il fait des citations en arabe devant +ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il +est interpellé dans cette langue, il ne répond pas +et il semble fort ennuyé.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_41" id="f41">[41]</a> Antonio Benedetti, <i>Mémoires</i>.</p> +<p> + +<a href="#FNanchor_42" id="f42">[42]</a> Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.</p> +</div> + +<p>La constante dualité de sa vie se manifeste d’une +autre manière. Il s’appelle Joseph Balsamo pendant +la première partie de son existence et Joseph +Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et +tire complaisamment profit des amours de sa femme +Lorenza. A partir de 1777 il s’appelle le comte de +Cagliostro et un merveilleux génie est descendu +en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines +mains, il est médecin, ce qu’il n’était pas auparavant +et il guérit de manière à faire crier au miracle, +il est philosophe et il rêve la régénération +physique et morale de l’homme.</p> + +<p>Que s’est-il passé ? D’où lui viennent ces pouvoirs +extraordinaires, ses connaissances médicales, +sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux qui +l’approchent ? On croirait que c’est un autre homme. +C’est le même pourtant. Cagliostro ne peut renier +Joseph Balsamo, bien qu’il le tente pourtant à +Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où +il se donne puérilement comme le fils naturel d’une +princesse de Trébizonde, élevé princièrement dans +une cour des mille et une nuits. Un lien solide, +une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au +maître Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a +épousée à Rome quand il était Balsamo et qu’il +continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en +vain qu’il aura une vie de parfait désintéressement +et que dominera l’amour de l’humanité. Il sera suivi +par son passé. L’homme ancien demeurera le +compagnon de l’homme nouveau et étendra une +ombre sur l’éclat de ses actions.</p> + +<p>Mais l’énigme de cette double personnalité n’a +pas reçu de solution.</p> + +<p>Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, +bien qu’elle mérite de l’être, et je n’évoque son +visage au double aspect que « parce qu’on ne peut +parler du comte de Saint-Germain sans parler de +lui ». On les a souvent confondus et l’on a prêté à +l’un des traits de la vie de l’autre, bien qu’entre +l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de +Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. +Ils ont appartenu chacun d’un côté différent à ces +deux courants opposés qui ont partagé les sociétés +secrètes de la fin du <span class="fss">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui se sont neutralisés +et qui ont abouti à la lutte de la Convention +et des Jacobins.</p> + +<p>Cagliostro n’apporte pas de message comme il +le prétend avec tant d’orgueil. « Un jour, j’eus la +grâce d’être admis comme Moïse devant l’Eternel. » +Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces +libres initiateurs que l’Église catholique s’est +donné la tâche de torturer et de brûler au cours +des siècles.</p> + +<p>S’il vit avec netteté dans une carafe la chute +de la Bastille quelques mois avant qu’elle n’eût +lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa femme +Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal +de l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand +maître de Malte, Pinto, le cardinal de Rohan et tant +d’autres, il ne sut pas parler de Dieu comme il +fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au +pape tapi dans le tribunal derrière un grillage pour +contempler sur sa face de prisonnier l’hydre de la +franc-maçonnerie.</p> + +<p>Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme +partagé entre l’aspiration au divin, la jonglerie du +charlatan et la possession d’un corps de femme. +Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus +grands. Il a été condamné à la même flamme que +Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur le bûcher, +c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement +ordonné qu’on lui mît un collier et des menottes +en fer<a href="#f43" id="FNanchor_43"><sup>[43]</sup></a>, commua sa peine en celle de la prison +perpétuelle, pour que sa torture fût plus +longue et la formule du jugement ajoutait « sans +espoir de grâce ».</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_43" id="f43">[43]</a> Borowski, <i>Cagliostro</i>.</p> +</div> + +<p>Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, +pieds nus, un cierge à la main, il défila dans +les rues de Rome entre deux rangées de moines, +pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans +espoir de grâce, il fut descendu dans un cachot +souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses impitoyables +bourreaux ecclésiastiques avec leur +absence de pitié lui ont donné la grandeur qu’il +avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de son vivant. +Sans espoir de grâce, il est mort dans sa +prison où les Français arrivèrent trop tard pour le +délivrer en 1797.</p> + +<p>Maintenant, son vrai rôle avec le recul du +temps, est enveloppé d’obscurité. Mais les mauvais +juges qui ont toujours voué à la mort les +initiés et les sages apportent du moins à sa gloire +le témoignage de leur torture et de leur injustice.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c259">MADAME BLAVATSKY +ET LES THÉOSOPHES</h2> + +<h3 class="nobreak" id="c261">LES MAITRES ET LE CHOIX +DU MESSAGER</h3> + +<p>Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour +qu’il se trouvait seul dans la boutique de cordonnier +de son père, un homme inconnu entra pour +acheter des souliers. Il le regarda profondément +dans les yeux et il lui dit avec gravité : « Jacob, +tu étonneras plus tard le monde par ta parole. Tu +auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, +mais sois tranquille et ferme car tu es aimé +de Dieu et il a pitié de toi. »</p> + +<p>De même Helena Petrowna Blavatsky, assise +dans les salles silencieuses du château des Fadeef +où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait +quelquefois auprès d’elle une ombre, une image +protectrice d’homme qui lui souriait bienveillamment +et dont elle sentait sur elle l’influence. Cette +forme aurait pu lui dire aussi : « Tu auras à +souffrir beaucoup de misères et de persécutions. » +Car il y a des êtres marqués à l’avance. Ceux qui +sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, +une parole libératrice des plus hautes facultés +de l’âme, ne peuvent le faire qu’au prix de la +haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère +et persécution. Mais ils appartiennent à une +sorte de chaîne fraternelle et ils ont autour d’eux, +dès leur enfance, des signes annonciateurs.</p> + +<p>Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse +par un grave visage, fugitif comme un +songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit : « Sois +tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu. »</p> + +<p>H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers +de l’Orient venus à notre connaissance. +Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le réformateur +du Bouddhisme rappela au <span class="fss">XIV</span><sup>e</sup> siècle aux +hommes instruits des grands plateaux Thibétains +et des montagnes Himalayennes la prescription +d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance +des deux principes opposés et également +vrais : La vérité doit être gardée secrète. La vérité +doit être divulguée. Car si l’homme meurt +éternellement de son ignorance, une connaissance +précocement donnée lui est aussi fatale que la lumière +à celui qui a longtemps séjourné dans l’obscurité. +Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de +siècle une tentative devait être faite pour instruire +les hommes d’Occident uniquement soucieux de +puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut +fait pour que la lumière fût répandue, qu’un message +fût envoyé.</p> + +<p>Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de +Tzigatzi, sur les confins de la Chine et du Thibet, +des hommes très spiritualisés par les méditations, +des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine +sont plus élevés que nous par leur science +et par leur bonté, délibérèrent pour savoir par +quel intermédiaire le message serait envoyé aux +peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous +pouvons savoir de cette délibération, il résulte que +d’un avis presque unanime, on était sur le point +de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il +pas perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre +la vraie et antique doctrine ? A quoi bon +envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas +le recevoir ?</p> + +<p>Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de +l’obéissance à la prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce +furent celle de deux Hindous, Morya, un descendant +des princes du Pendjab ; Koot Houmi, né dans +le Cachemir. Ils prirent sous leur responsabilité +la tâche d’envoyer en Occident quelqu’un qui répandrait +la philosophie brahmanique, dévoilerait +la partie des mystères sur la nature et sur l’homme +qu’il semblait opportun de dévoiler.</p> + +<p>Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi +elle plutôt qu’un homme plus qualifié, par la +pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre intellectuel +et l’absence de passion, qualités qui firent +toujours défaut à H. P. Blavatsky ? Ceci touche à +une réalité humaine qui, malgré sa simplicité, est +repoussée par les esprits sensés de nos races avec +un sourire de mépris. Nous naissons avec un long +passé. C’est ce passé qui détermine les conditions +et les événements de notre vie que nous voulons +attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme +qu’est le libre arbitre. C’est en vertu de ce +passé qu’H. P. Blavatsky était liée à Morya. Elle +fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, +les facultés supra normales qu’elle manifesta +dès son enfance, la facilité que Morya et Koot-Houmi +purent avoir de communiquer avec elle à +distance par la télégraphie de la pensée. Et elle +fut choisie encore pour sa foi désintéressée, son +amour sans fin de la connaissance, cette ardeur +mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours +plus haut, devraient-ils en mourir, au milieu +des ténèbres que la nature s’est plue à amonceler +sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.</p> + +<hr> + +<p>Si l’existence des maîtres est aux Indes, au +Thibet et en Chine, considérée comme indiscutable, +il n’y a en Europe qu’une minorité qui y +ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée +comme peu sérieuse par la moyenne des +gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne peut +avoir sur les maîtres aucune donnée positive, +qu’aucune preuve matérielle ne peut être fournie +de leur existence. Cette preuve pourrait pourtant +être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher +et la méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. +Il est plus commode de nier. Puis l’existence +des maîtres choque cet orgueil de parvenu +intellectuel que chacun apporte au monde en +naissant.</p> + +<p>L’idée que dans le sable et la neige d’une région +dite sauvage, il y a des hommes, — et des +hommes de couleur, — qui n’admirent pas sans +réserve les automobiles, les aéroplanes et les travaux +des instituts de médecine et qui sont tout +de même allés plus loin que nous dans les connaissances +métaphysiques et l’étude de l’esprit, est +une idée qui paraît invraisemblable, qui indigne +ou fait hausser les épaules. On ne peut supposer +l’existence d’hommes supérieurs sans supposer +qu’ils n’aient l’orgueil de faire étalage de leur supériorité +afin de devenir célèbres, obtenir des décorations, +entrer dans des académies officielles. +Nous en sommes au point où le désintéressement +n’est pas imaginable. Il n’est pas imaginable non +plus qu’on puisse se passer des merveilleuses découvertes +de la science utilisées si habilement +pour la jouissance du corps. On assimile donc les +sages des lamaseries Thibétaines à des fakirs faiseurs +de prodiges faciles et mortificateurs de leur +chair.</p> + +<p>Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur +côté une conception erronée. Une fois qu’ils ont +admis l’idée que des êtres supérieurs existent, retirés +dans la solitude, plus spiritualisés que nous, +plus instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur +qualité d’hommes et ils leur prêtent la vertu et +le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la vraisemblance +pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, +un goût inné d’adoration divine. Non seulement +ces maîtres ont des facultés qui dépassent +l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, +ils font naître les races et ils les font mourir, +ils voient d’un regard toutes les pensées de tous +les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La légende +du roi du monde est dépassée par ces +croyants, aussi aveugles que les chrétiens les plus +aveugles et oublieux de toute raison. Saint Yves +d’Alveydre raconte<a href="#f44" id="FNanchor_44"><sup>[44]</sup></a> que les membres de l’Agartha +dans leurs explorations souterraines de la +terre ont retrouvé une race d’hommes avec des +ailes et des griffes et un dragon volant, moitié +homme et moitié singe. Et Leadbeater<a href="#f45" id="FNanchor_45"><sup>[45]</sup></a> résume +presque les conversations que Jésus et le Bouddha +ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un +grand arbre.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_44" id="f44">[44]</a> <i>Mission de l’Inde</i>.</p> + +<p> +<a href="#FNanchor_45" id="f45">[45]</a> <i>Les maîtres et le sentier</i>.</p> +</div> + +<p>Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des +dieux. Ils ne sont que des hommes pleins de sagesse. +C’est déjà beaucoup. Si, comme le rapportent +les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une +chaleur artificielle pour résister au froid des hautes +régions, ils souffrent pourtant des vents glacés, la +neige fait des cristaux dans leur chevelure humaine. +Ils sont condamnés à la régularité de la +nourriture, à l’oubli du sommeil. Ils sentent la +dureté de la terre, l’immensité du ciel, la rigueur +de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et +ils peuvent la retarder, mais ils doivent tout de +même la subir. S’ils sont arrivés à supprimer la +plupart de nos douleurs engendrées par le désir +et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, +d’un ordre que nous ne concevons pas, nées de +leur compréhension et de leur amour. Arrivés aux +portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière +eux pour voir leurs frères qui sont demeurés si +loin, doit les faire souvent revenir en arrière. Ils +triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la +pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. +Mais atteignent-ils à une sérénité parfaite ?</p> + +<p>Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement +n’en est pas un. Il n’y a pas de sommet dans +une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie sociale +et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils +rejoignent par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, +mais s’ils le veulent, ils ne peuvent +plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté +derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de +l’ancienne prison est interdite. Ils sont inaptes à +la conduite des hommes, à leur diplomatie, à leur +tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha +ne pourrait tenir un emploi commercial, être +président d’une association ou se faire élire député. +Si, dans une certaine mesure, ils ont la prévision +des événements à venir, ils doivent être souvent +déroutés dans leurs calculs par les réactions de la +haine. Si leur intelligence agrandie pénètre les +lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus +de nous, l’erreur doit être leur partage dans le +domaine des choses humaines.</p> + +<p>De quelque vénération ou religiosité dont on +enveloppe les grands messagers on est obligé de +constater cette erreur. On voit leur impuissance +à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver +leur œuvre. On voit que souvent ils ont +employé des méthodes puériles pour faire aboutir +de grands desseins. Ce fut le cas pour la création +du mouvement théosophique. Il aurait pu produire +une révolution morale, telle qu’on n’en aurait +jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu jaillir +un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa +flamme se seraient réconciliées les races et les +religions. Mais l’erreur était à sa base. Son point +de départ, comme moyen de propagande reposait +sur une erreur. Un grand mouvement ne pouvait +être créé avec des phénomènes et des miracles, +même si derrière eux se dressait l’apport solide +de la doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite +des occidentaux. Si peu nombreuse qu’elle fût +c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que +dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait +autre chose que des lettres envoyées d’une façon +phénoménale et des roses tombant du plafond, +encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient +fut apportée avec des tours de fakir, des mirages +d’hallucination. Le message en perdit de sa grandeur +et les ignorants et les sceptiques en profitèrent +pour le décrier.</p> + +<p>Les intelligents ne voulurent pas admettre +qu’une sublime pensée fût enfermée dans un gobelet +d’escamoteur. Et quand « la Doctrine secrète » +parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants +de haine qui se déchaînent contre les révélateurs +de vérités nouvelles avaient enveloppé +l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette +d’imposteur au nom d’H. P. Blavatsky, — la +plus sincère et la plus désintéressée de ceux +qui vouèrent leur vie à l’esprit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c269">LA VIE PHÉNOMÉNALE +D’H. P. BLAVATSKY</h3> + +<p>Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu +caricaturale. Au don de l’esprit correspond toujours +quelque disproportion physique, un ridicule, ou une +laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément +longues ; Socrate avait une trop grosse +tête, Swedenborg était d’une stature gigantesque. +De plus le génie est toujours mal fait pour la vie, +déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet +chacun à sa place, a des mutismes étranges ou +s’exprime avec une voix qui résonne comme un +clairon.</p> + +<p>Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de +travers que de qualités visibles. Elle devient +précocement énorme et elle porte ce corps imparfait +et tourmenté de maladies, inlassablement à +travers les cinq parties du monde. Elle déborde +de passion, elle est toujours en colère ; elle s’indigne, +maudit et commande sans cesse ; elle jure +comme un troupier ; elle fume toute la journée en +public et même dans les temples sacrés de l’Inde ; +elle traite fréquemment son fraternel compagnon +Olcott de stupide et d’âne. A la moindre maladie, +elle écrit des lettres qui commencent par : « Je +vous écris de mon lit de mort » et elle est guérie +dans la même journée. Elle est somnambule ; elle +a des goûts bohèmes ; à New-York ou dans l’Inde, +il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à dîner, +certains jours où elle n’a même pas une tasse de +thé à leur offrir. Elle promet à tout le monde, +même à des domestiques, sa succession comme +animatrice de la Société théosophique. Elle se +confie au premier venu et, tout en prétendant connaître, +en vertu « d’un flair occulte », la nature de +chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne +la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un +héritage, elle achète des terrains en Amérique, +mais elle perd les papiers qui prouvent cet achat +et elle oublie même dans quelle région se trouvent +les terrains achetés. Dirigeant le Theosophist à +Londres, elle fonde elle-même une revue concurrente +du Theosophist et elle en prend la direction. +Par horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient +anticléricale. Partout où elle passe, elle se fait des +ennemis à cause de son incapacité à déguiser la +vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, +tout préjugé, toute convenance mondaine. Elle +ne respecte rien, sauf les maîtres, et encore les +plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement +Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne +tout ce qu’elle possède. Elle n’a que sa mission +comme but et elle sait faire totalement abstraction +d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle +ne considère sa personne que comme un moyen +d’expression d’êtres plus élevés, la voix chargée +de proclamer leur message et elle subordonne à +cela toute sa vie.</p> + +<hr> + +<p>C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. +P. Blavatsky apparut au monde. C’était en 1831, +près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et +plusieurs personnes venaient de mourir dans la +demeure du colonel Hahn, son père.</p> + +<p>Comme elle était chétive, on fit un baptême +hâtif. Pendant cette cérémonie où étaient rassemblés +dans une salle, les serfs et les membres de +la famille, le cierge que tenait un enfant alluma +la robe d’un prêtre. Une panique s’ensuivit. Le +prêtre brûla partiellement et à cause de cela il fut +prédit à l’enfant une existence de vicissitude et +de lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul +alors ne pouvait penser qu’Hélène Petrowna rallumerait +plus tard le cierge de son baptême et en +proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait +avec sa parole tant de robes sacerdotales et tant +d’ornements de vaines cérémonies.</p> + +<p>Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs +ceux qui l’ont connue enfant, ils sont tous unanimes +pour dire qu’elle manifesta précocement des +dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent +quand elle pénètre dans une pièce. Elle +décrit des événements qui se produisent au loin +et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé +autour d’elle de fantômes et d’esprits de la +nature dont elle dépeint la forme et pénètre les +intentions. Si elle prend dans sa main une poignée +de sable de la steppe, elle voit les océans des +époques évanouies, des flores sous-marines, des +animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard +qui passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure +toutes les actions qu’il a accomplies dans ses existences +antérieures. Un maître veille sur elle. C’est +celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de +Morya et un jour où le cheval d’H. P. Blavatsky +s’emballe et la précipite sur le sol, elle sent deux +bras invisibles qui la soutiennent et amortissent +sa chute.</p> + +<p>Les bras invisibles sont de chair ; la figure de +rêve devient une figure vivante et H. P. Blavatsky +quand elle va à Londres pour la première fois +reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs +hindous qui font partie de l’ambassade du Nepaul. +Elle parle à son maître qu’elle rencontre dans +Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses +actions seront subordonnées à ses ordres. Bien +entendu, aucun de ces ordres ne contrecarrera la +destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer +dans la peine sa propre instruction, subir les effets +des causes qu’engendreront sa nature impulsive +et désordonnée. C’est parmi l’agitation, la maladie +et la colère que sa mission s’accomplira car tous +les messagers sont entachés d’imperfection et aussi +haut que l’on remonte dans la hiérarchie des êtres, +on voit que les plus élevés et les meilleurs sont +susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur.</p> + +<p>A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa +famille à un vieux général ; mais elle éprouve déjà +une horreur invincible pour ce qu’elle appelle « le +magnétisme du sexe », horreur qui la fera rester +chaste toute sa vie. Son vieil époux n’arrive pas +à lui baiser le bout des doigts et elle quitte le toit +conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors +une série de voyages sans fin.</p> + +<p>Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va +dans l’Amérique du Sud et elle partage l’existence +sauvage des cow-boys. Elle se rend dans l’Inde +par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour +pénétrer dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite +par le gouvernement anglais. Elle revient en +Europe, en repassant par l’Égypte où elle étudie +la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle +se passionne pour l’indépendance des peuples et se +joint aux troupes de Garibaldi parmi lesquelles +elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle +lit des romans de Fenimore Cooper, s’éprend des +Peaux-rouges et part aussitôt pour le Canada afin +d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de +voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé +des bottines auxquelles elle tenait beaucoup, elle +se lasse des Peaux-rouges et va vivre au Texas +avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la +Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de +magie noire professés par les Vaudoux. Elle vit +quelque temps parmi cette secte de nègres magiciens, +mais un rêve l’informe du danger qu’elle +court et elle repart pour les Indes. Elle essaie à +nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle voyage +dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères +bouddhistes ; elle est gelée par la neige, +aveuglée par le sable, elle a faim et soif sous la +tente quand la tempête souffle sur elle et elle +regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des +cipayes. Son guide occulte lui prescrit alors de +retourner en Europe et elle rentre dans sa famille +qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, +durant quelques années. Ce n’est que dix ans après +que le temps de sa véritable instruction est venu. +Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu préparatoire. +Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là +que se place son temps d’initiation au Thibet.</p> + +<p>Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun +et c’est dans cette région inexplorée, et dont elle +n’a jamais voulu préciser l’endroit exact, qu’elle +retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit +d’eux les renseignements sur la science secrète +qu’elle sera chargée de révéler. Il lui est prescrit +de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un +homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi +à cause de sa foi, de son courage et de son amour +désintéressé du bien pour créer avec elle le mouvement +spiritualiste qui sera connu sous le nom +de mouvement théosophique.</p> + +<p>Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes +sont dans son étoile ; le vaisseau qui la porte +avait une cargaison de poudre qui saute et elle +échappe presque seule au naufrage.</p> + +<p>— Connaissez-vous le colonel Olcott ? demande-t-elle +aussitôt arrivée en Amérique, à tous ceux +qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas longues. +Dans une réunion, un homme à longue +barbe lui offre du feu pour une cigarette qu’elle +vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette +petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un +grand feu spirituel qui n’est pas encore éteint. Le +calme américain de haute stature et de grand +cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, +par ses facultés médiumniques vit partiellement +dans l’au-delà, vont devenir les chevaliers inséparables +de l’idéal. Ils seront des sortes de don +Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité +et sous le casque de leur foi, plus invulnérable +que l’armet de Mambrin, ils combattront les +terribles moulins à vent de la sottise et de la +bigotterie et ne se laisseront pas renverser par eux.</p> + +<p>Les connaissances en science occulte d’H. P. +Blavatsky se sont accrues au cours de ses +voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, +tous les nécromanciens, tous les sorciers de la +terre. Avec ses extraordinaires pouvoirs, elle a +ébloui également les charlatans, les hommes sensés +et les savants. On a discuté, cherché des explications, +dressé des procès-verbaux. Devant l’accumulation +des faits, il est impossible de nier, ou si +l’on nie : il faut supposer un truquage de toutes +les maisons où elle pénètre, une complicité de +tous les gens qu’elle rencontre dans les cinq +parties du monde.</p> + +<p>On est avec raison plongé dans l’étonnement +par les phénomènes qu’elle produit. Il semble que +dans certaines circonstances et dans de certaines +dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa +volonté des objets matériels, de tracer de longues +lettres sans le secours de la main et de la plume +et de les envoyer à distance par le moyen de la +force astrale. Elle donnait aussi une autre explication +de ses pouvoirs. Elle prétendait avoir la +faculté de faire obéir à son ordre certains esprits +intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés +Elementals et elle faisait travailler pour elle dans +l’invisible ces sortes d’esclaves magiques.</p> + +<p>Un enfant vient la visiter dans une pièce presque +nue. Désireuse de lui faire plaisir, elle +plonge le bras derrière un paravent et en retire +un grand mouton monté sur des roues qui n’y +était pas, une minute auparavant.</p> + +<p>Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle +prend trois clefs attachées à un anneau et les +enferme dans sa main. Quand elle rouvre la main +les trois clefs sont changées en sifflet.</p> + +<p>Pendant un dîner, comme on constatait l’absence +de pinces à sucre, elle en fabrique phénoménalement +d’étranges, un peu difformes et qui portent +le cachet de ses maîtres.</p> + +<p>Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait +d’un sage de l’Inde, instructeur des parias, +connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à +Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, +l’écrase légèrement sur une feuille de papier +qu’elle retourne et une minute après le portrait est +dessiné avec minutie et les portraitistes américains +auxquels on le montre déclarent que c’est +une œuvre unique au point de vue technique, +qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire.</p> + +<p>Une autre fois, elle est en train d’ourler des +serviettes. Le colonel Olcott la voit donner un +coup de pied sous la table avec irritation, en +disant : Ote-toi de là, nigaud ! Il demande ce qu’il +y a. C’est une petite bête d’Élémental qui me tire +par ma robe, dit H. P. Blavatsky. Donnez-lui donc +vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant. +Elle jette les serviettes sous la table et un +quart d’heure après, quand elle les ramasse, les +serviettes sont ourlées.</p> + +<p>On pourrait faire des récits semblables à l’infini.</p> + +<p>Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent +les esprits. La réputation d’H. P. Blavatsky +devient immense. La Société théosophique est fondée +par elle et par Olcott et tous deux en transportent +le centre dans l’Inde, à Madras puis à Adyar.</p> + +<p>H. P. Blavatsky connaît pendant quelques +années la réalisation de son rêve. Elle est dans la +plénitude de son activité. De toutes parts arrivent +d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, +aux idées théosophiques qui ne font qu’exprimer +la philosophie de certains groupes bouddhistes du +Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky +rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement +et une explication des origines de l’univers +plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine +brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent +rebelles à ses idées, un grand nombre d’autres y +adhèrent avec enthousiasme.</p> + +<p>Mais les éternels ennemis de tous les grands +élans de la vérité se sont alarmés et ils se hâtent +d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on relit +les livres et les journaux de cette époque, on +demeure stupéfait de l’étonnant mouvement de +haine qu’a provoqué un groupement désintéressé +qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la +vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce +qu’elle s’exerçait sur une femme.</p> + +<p>Les fanatiques missionnaires de l’église catholique +à Madras ne purent supporter l’idée que +l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres +européens qu’eux, au nom d’un prophète qui +n’était pas le leur. Ils préparèrent l’œuvre de +calomnie par laquelle l’église a toujours atteint +sous des formes différentes, mais inexorables, tous +ceux qui, hors sa règle de fer, ont fait entendre +une parole d’ordre divin. Ils payèrent d’anciens +tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence +d’H. P. Blavatsky domestiques de confiance +à Adyar, et ceux-ci accusèrent de fraude la +fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent +avoir été ses complices, ils montrèrent +de fausses lettres qu’ils avaient fabriquées. +D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne +relevaient que de la prestidigitation, les lettres +des maîtres étaient des faux, il n’y avait pas de +maîtres, il n’y avait rien.</p> + +<p>Dans le même moment la Société des Recherches +psychiques de Londres avait envoyé à Madras +un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance, +appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la +nature des phénomènes produits par H. P. Blavatsky. +Influencé par les missionnaires, par l’opinion +de la bonne société anglaise qui suivait unanimement +les missionnaires et par sa propre volonté +de ne pas croire qu’il avait apportée d’Angleterre +dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique, +il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture +d’H. P. Blavatsky.</p> + +<p>Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce +qui est supérieur dans le domaine de l’esprit, ne +devaient pas être oubliées. Elles germèrent, elles +fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et +le matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, +la joie de haïr ce qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup +des amis d’H. P. Blavatsky se détournèrent +d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. +On prétendit qu’elle était une espionne au service +de la Russie et en France le docteur Papus forgea +de toutes pièces et sans la moindre preuve, l’accusation +qu’elle avait copié une partie de ses livres +sur des manuscrits laissés par un certain baron de +Palmes. Cette accusation était ridicule et celui +qui la formulait savait qu’elle était ridicule. Le +baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie +autrichien très peu lettré et pas du tout philosophe +qui n’avait jamais écrit une ligne de sa +vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine +suprématie spirituelle déchaîne une fureur plus +aveugle que la possession de l’argent.</p> + +<p>H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. +Elle était pauvre et ne pouvait faire les +frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses +ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu +répondre victorieusement qu’en faisant la preuve +de l’existence réelle de Morya et de Koot Houmi, +et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle +ne voulait faire à aucun prix.</p> + +<p>Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de +retrouver en Europe, dans la solitude, le calme +nécessaire pour écrire la Doctrine secrète. Elle +savoura dans une misérable chambre à Naples +l’amertume de voir ses meilleures intentions +rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais +sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources +intérieures qu’ont les grandes âmes, l’idée +lucide que la parole écrite a plus d’importance +que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre +demeure dans les temps quand le visage et même +le nom de l’auteur sont effacés. Elle subordonna +sa vie à la création de son livre. Elle oublia les +pouvoirs avec lesquels elle était habituée à obtenir +des réunions d’admirateurs. Elle cessa de faire +sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un +geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. +Elle passa les dernières années de sa vie, +les yeux fixés sur les sources intimes de sa connaissance. +Elle résista aux vagues de haine que +lui apportaient les articles de journaux ou les +paroles empoisonnées de ceux qui venaient lui +rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, +maintenant par la force de sa volonté sa santé +chancelante, s’obligeant à tracer quotidiennement +sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense.</p> + +<p>Quand elle mourut en Angleterre, elle avait +retrouvé des disciples et des amis qui l’aimaient. +Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou +Pourana : La miséricorde est la puissance de celui +qui est vertueux. Elle put jeter un regard désormais +tranquille sur sa tâche achevée. Elle avait +écrit les derniers mots de « la Doctrine secrète » +et la Société théosophique était répandue dans le +monde entier.</p> + +<p>Mais comme c’est une loi amère et inexorable +que la calomnie, quand elle est dirigée avec habileté, +laisse une trace qui ne périt pas, H. P. Blavatsky +n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation +portée contre elle. Les années ont passé. +Les sources et preuves d’événements anciens +deviennent vite incertaines. On écoute les paroles +qui sont rapportées par la rumeur publique qui fait +aisément figure de sagesse inférieure. On respire +avec un plaisir secret un vent de scandale qui +vient on ne sait d’où. On se dit : Qui sait ? Peut-être... +Et ceux qui croient le plus fermement à +H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie +le meilleur réconfort sentent à de certaines heures, +un doute remonter du fond d’eux-mêmes, comme +une buée triste, et qui jette une ombre.</p> + +<hr> + +<p>Il y a dans le texte intégral de l’historien juif +Josèphe retrouvé récemment en Russie, un trait +frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste et de +Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste : « Il +collait des poils d’animaux sur les places de son +corps où il n’était pas velu. »</p> + +<p>Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour +réaliser l’idéal qu’il se faisait du prophète. Et +j’imagine qu’il le faisait secrètement pour paraître +aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu +avait créé velu par contraste avec les vêtements +luxueux des Juifs riches. Il agissait ainsi avec +puérilité ; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa +Jésus.</p> + +<p>De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don +de produire des phénomènes et considérant qu’on +n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels +phénomènes, en ajouta peut-être de son +cru par ruse et artifice, car la tentation est bien +grande d’aider au miracle quand le miracle ne +se produit pas et qu’on porte tout de même le +miracle en soi, qu’on l’a produit hier et qu’on le +produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette tentation. +Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. +Si le prophète veut être velu qu’il le soit +tant qu’il lui plaira. L’eau baptismale n’en sera +pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il +m’importe peu que celui qui m’apporte une explication +raisonnable du monde, une philosophie élevée, +une morale dont la connaissance transforme +mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le +livre qui contient l’explication, la philosophie, la +morale sublimes. J’attends, modérant ma surprise +pour le brio du tour, que le livre escamoté reparaisse +et j’en aspire la sagesse révélatrice sans +me soucier de la manière merveilleuse dont il me +fut présenté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c283">LA DOCTRINE SECRÈTE</h3> + +<p>Ce qui caractérise la philosophie enseignée par +H. P. Blavatsky c’est qu’elle apparaît à beaucoup +d’esprits, quand elle leur est révélée, comme la +plus belle des philosophies, la seule qui soit claire, +raisonnable et dont la connaissance vous incite à +la perfection.</p> + +<p>Devenir plus intelligent et meilleur, non dans +l’acception courante, mais devenir plus estimable +à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à elle, est +permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont +trouvé leur vérité propre dans les enseignements +théosophiques, est accordé un titre sans signe +extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect +des autres mais confère la tranquillité de +l’âme. Ceux-là sentent sur leur front le mystère +moins pesant, ils ont découvert la possibilité de +créer leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus +justement les choses humaines, ils ont acquis plus +de pitié.</p> + +<p>De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la +beauté physique, H. P. Blavatsky ignora la beauté +de la forme littéraire et le visage de sa philosophie +est plein de bosses et de rides, le corps de son +livre est chaotique, difforme, écrasant, sans sexe +comme elle-même. Il contient les doctrines du Bouddhisme +ésotérique, car ce qu’on appelle la théosophie +est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels +thibétains. Il n’est pas la création propre d’H. P. +Blavatsky et elle ne l’a jamais prétendu. Elle écrivait +sans le secours d’aucun livre, faisait fréquemment +des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient +à des bibliothèques où elle n’avait pas la +possibilité de puiser. Elle écrivait, — tous les +témoignages sont d’accord à ce sujet — d’une façon +médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi +et aussi sous celle d’un autre initié platonicien, +qui ne s’exprimait qu’en français et appartenait +à un groupe d’initiés différent.</p> + +<p>Il est impossible de résumer, même brièvement, +l’énorme amas de connaissances que contiennent +Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces connaissances +viennent des antiques livres conservés dans +les monastères du Thibet et elles remontent, à +travers les civilisations, jusqu’aux origines de +l’homme. Elles ont paru si inattendues et si +nouvelles aux penseurs orgueilleux de l’Occident, +qu’ils ont préféré les rejeter en bloc sans les examiner. +Annie Besant, Steiner, Leadbeater<a href="#f46" id="FNanchor_46"><sup>[46]</sup></a> et +d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les +clarifier et de les présenter sous une forme accessible +aux intelligences les plus moyennes. Cela n’a +pas suffi. Les intelligences moyennes comme les +grandes, ont trouvé que la lumière venait de trop +loin, d’un pays qui n’était pas le leur, qu’elle était +trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format +connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur +savoir héréditaire, de leurs petits préjugés, de +leur médiocre idéal.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_46" id="f46">[46]</a> Voir « la sagesse antique » d’Annie Besant, « la science +occulte » de Steiner, et surtout « l’essai de doctrine occulte » de +M. Chevrier qui est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.</p> +</div> + +<p>Pourtant quelle philosophie que celle qui nous +permet de comprendre le rapport de la matière et +de l’esprit ; comment à travers les âges immémoriaux, +l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de +corps successifs pour devenir de plus en plus +matériel sur l’arc descendant de la nature ; afin +de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit +accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser +pour être absorbé par la conscience divine. +Cette philosophie, en nous apprenant la loi de réincarnation +et la loi de Karma, est la seule qui +éclaire et justifie un peu ce que nous percevons +d’un univers impitoyable et incompréhensible. Si +nous voyons, — et il est possible à chacun de le +voir par une attention quotidienne — que c’est +nous-mêmes qui tissons notre destinée, qui engendrons +les causes de nos bonheurs ou de nos +souffrances ; si nous savons, sans en pouvoir +douter, que toute action accomplie contre autrui +est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient la +connaissance que le monde n’est peut-être pas +aussi injuste qu’il le paraît. Et à partir du moment +où nous nous savons placés dans un monde logique +et ordonné, nous comprenons que la seule +conduite possible est d’obéir à cette logique et à +cet ordre, nous ne souffrons plus de l’injustice et +nous nous considérons comme la seule cause de +nos maux. Nous cherchons une méthode pour devenir +plus heureux en nous conformant au courant +qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre +vie future s’il est trop tard pour obtenir de grands +résultats dans celle-ci. Nous nous apercevons que +le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce +qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles +de bonheur parallèles à notre développement. La +recherche d’un bonheur plus élevé nous amène à +entrevoir que c’est dans la spiritualisation de +l’être qu’est la source de la plus ineffable joie. +Nous apprenons les chemins qui y conduisent, la +méditation, le silence de l’âme et la contemplation +de cette étoile intérieure qui brille dans notre +cœur et dont la lumière, quand nous la découvrirons +dans tout son éclat, nous identifiera à l’essence +divine.</p> + +<p>Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait +suffire à arrêter la pensée occidentale sur la voie +matérialiste et à la transformer. Il n’en fut rien. +L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit +sur la femme qui annonçait cette doctrine de +perfection. Il était historiquement trop tard pour +que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher +des martyrs. Elle ne fut ni lapidée ni mise en +croix. Les hommes de son temps lui firent subir +le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels +rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à +l’ignorer. Il est vrai que ce n’était pas à eux +qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les +grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme +et comme la doctrine des Albigeois, faisait +appel à la commune masse des hommes. Elle +fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un +exemple singulier, dont nous sommes les témoins +aveugles. Le message est arrivé de loin et de +haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui +le nient.</p> + +<p>Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, +ceux qui se réclament d’elle, à leur insu ou par la +force de leur nature propre, ils ont en partie trahi +le sens du message en l’expliquant. Il y a une +loi qui veut que tout mouvement initiatique, s’il +ne rencontre pas la mort par suppression totale +comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se +minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre +glacé de dogme. La théosophie s’est enveloppée +de cette religiosité que sa fondatrice considérait +comme tellement néfaste. Cela a commencé par +une sorte d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur +dont on a enveloppé les maîtres hindous qui, +certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions +de vie droite se sont muées en pudibonderie +anglicane. Les buts élevés de fraternité et de développement +des pouvoirs spirituels ont été négligés +au profit de l’attente messianique, souci +de toutes les sectes du monde, qui a désormais +occupé la première place. Le Bouddhisme auquel +s’étaient rattachés matériellement les fondateurs +du mouvement théosophique a été atténué, effacé +au profit d’un christianisme ésotérique. Enfin, pour +répondre au besoin qu’ont les hommes de prier +sous des monuments, de voir des autels rituels, +d’être aidés par la magie cérémonielle des encens, +des cierges et des costumes, les principaux parmi +les théosophes se sont proclamés évêques et sous +le nom d’église catholique libérale, ils ont réédifié +ce qu’H. P. Blavatsky avait travaillé à détruire. +Ils ont été à l’encontre de la grande parole de la +théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de +chaque homme dont H. P. Blavatsky avait été +l’annonciatrice illuminée.</p> + +<p>La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas +perdues. Les successeurs de H. P. Blavatsky en +préparant leur église ont instruit un jeune homme, +Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune +homme, au lieu de se parer avec orgueil du titre +d’instructeur du monde qui lui était décerné et +d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré +avec un orgueil plus grand affirmer qu’il était +« le possesseur inconditionné et intégral de la +vérité » et se couvrir de la mitre invisible du vrai +sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu +importe ! Mais il a repris les enseignements de Blavatsky +et, paraphrasant certains textes de Sankaracharya +et certaines paroles du Bouddha, il les a +proclamés avec cette liberté que seule donne la +jeunesse.</p> + +<p>Il a redit que toutes les organisations et toutes +les églises sont des barrières, des obstacles à la +compréhension ; que les nouvelles formes d’adoration +et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux +que les anciens ; que les bonnes intentions, les +bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même à une +cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord +le voile intérieur de l’ignorance ; que c’est en soi-même +qu’est toute sagesse et que c’est par le +développement, la purification, l’incorruptibilité +de son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 class="nobreak" id="c289">LA TRISTESSE DES MAITRES</h3> + +<p>C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux +confins de l’Inde anglaise et du Thibet, que s’ouvre +la mystérieuse porte donnant sur les régions +encore inconnues de la terre. Darjiling est une +élégante ville d’eaux, sur un haut plateau, au +pied de l’Himalaya où la bonne société anglaise +vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y +a des villas, des fonctionnaires et des touristes. +Personne ne sait que la route qui s’en va en serpentant +et s’enfonce dans les gorges profondes des +montagnes est une route qui mène à un autre +univers, aussi longue et aussi transcendante que +l’échelle de Jacob.</p> + +<p>C’est par cette route que sont partis les explorateurs, +soucieux de géographie, de documents +photographiques pour les magazines et de traits +pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action +sont revenus, ils ont fait des conférences avec +des projections, ils ont raconté comment était la +ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient +sur les hauteurs pierreuses, pareilles à des +forteresses du moyen âge, de quelle couleur était +la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité +rien vu. Rien vu que des populations primitives, +des moines stupides faisant tourner des +moulins à prière, rien qui atteste la prière de +l’esprit.</p> + +<p>Comment auraient-ils pu percevoir cette présence ? +Une haute culture est chez nous inséparable +de confort matériel et de bonnes manières et +elle est toujours incorporée à des groupements +officiels, universités ou académies, elle fait des +discours, elle est précédée de musique militaire. +Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. +Comment penser qu’un homme au brun visage, +presque un nègre, qui oublie le corps pour la +pensée, qui demeure parfois immobile durant des +jours, dans une caverne battue de neige pour y +méditer, peut avoir sur la science et la philosophie +des vues plus complètes que les grands fournisseurs +de l’Europe.</p> + +<p>Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés +par des explorateurs savants et braves se font +parfois connaître d’un homme au cœur rempli +d’amour.</p> + +<p>Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir +la parole qui ne s’écrit pas, un Hindou choisi +ou même un Européen s’en va à Darjiling et se +met en marche sur la route qui serpente le long +des pentes de l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, +compagnon des premiers théosophes et brahmane +qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il +vint un moment où il se sentit appelé. Il devait +aller sur les hautes montagnes. Il toussait beaucoup +et il était si maigre que Blavatsky disait que +ses jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna +Darjiling et il partit. Il s’en allait vers le lac +Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis +Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs +de la caravane avec laquelle il marcha pendant +quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé plus +tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais +plus entendu parler de lui. Peut-être, nourri d’un +peu de riz et de l’air des sommets, assis sur la +terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux +ne volent plus au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, +à peine vieilli par les années, la béatitude de celui +qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis +longtemps poussière au fond d’une gorge de +pierres.</p> + +<p>H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait +une porte occulte qui se fermerait. Sans doute le +premier degré de cette porte se trouvait-il à Darjiling +et savait-elle que vers cette époque, ceux +qui l’avaient instruite, ayant jeté la graine par le +monde, cesseraient de s’occuper de la façon dont +elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le +mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre +sur un papier de riz chinois qui parvienne, sans +le secours du facteur et de la poste, comme cela +advint aux premiers disciples. Un visage grave, +sous un turban n’illumine aucune nuit d’insomnie. +Cette forme du merveilleux que quelques privilégiés +ont indiscutablement connue pendant quelques +années a disparu des possibilités de la vie.</p> + +<p>Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans +une vallée plantée de pins, il y a deux maisons +avec une toiture en style birman qui se font vis-à-vis, +de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons +de Morya et de Koot Houmi. Entre elles, +sous les arbres inclinés, court un ruisseau étroit +et clair que surmonte un pont archaïque. Koot +Houmi habite avec sa sœur et il a pour serviteurs +amicaux un vieux Thibétain et sa femme. Morya +vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont +maintenant cinquante années de plus que lorsque +leur élève Blavatsky est repartie dans le monde +mais la durée de la vie de l’homme sage est au +moins trois fois plus longue que celle de l’homme +insensé<a href="#f47" id="FNanchor_47"><sup>[47]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_47" id="f47">[47]</a> Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un +explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu +avec un homme « d’un certain âge » qui avait été l’instructeur +de M<sup>me</sup> Blavatsky.</p> +</div> + +<p>Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur +le cours d’eau et quand ils marchent parmi les +pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur tentative +passée pour indiquer la voie à ceux qui +l’ignoraient. J’imagine que malgré leur connaissance +des hommes, ils doivent s’étonner encore +d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume +à se rappeler que leur nom fut bafoué, mis en +manchette sur les journaux des missionnaires et +qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de mystification, +ils doivent tout de même s’avouer que +leur effort fut prématuré. Certes, on ne peut désespérer +de l’humanité, surtout quand on a atteint +un haut degré de développement et appris à reculer +les limites du temps. Mais si, grâce à leur +don de clairvoyance ils ont la vision de nos villes +et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, +ils doivent se réjouir de l’immensité de leur +solitude et de la distance qui nous sépare d’eux. +Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents +de révéler leur existence, il y a quelques années, +à quelques Anglais bien intentionnés peut-être +mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui fait +douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec +satisfaction la hauteur des pics Himalayens, la +structure immuable des glaciers. Ils doivent se +dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable +puissance ait voulu isoler la terre Thibétaine du +monde soi disant civilisé pour leur permettre de +cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet +immense nuage sombre qu’est pour eux le reste +de l’univers, ils perçoivent comme des clartés +tremblotantes, comme des lampes à peine nées, +les intelligences des hommes qui s’éveillent et +appellent leurs frères aînés. Comme ces lumières +sont peu nombreuses et comme elles jettent peu +d’éclat ! Que les hommes sont lents à se développer ! +Que de messagers devront partir de siècle +en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits et +qui risquent de retomber aux ténèbres ! Et peut-être +songeant à tant de lenteur, à tant d’efforts, +à tant de mal, les yeux pleins de lumière des +sages, s’obscurcissent-ils...</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c295">EPILOGUE</h2> + +<p>L’histoire des messagers est l’histoire d’une série +d’échecs successifs. Ils sont venus, ils ont eu +une influence quelquefois grande, quelquefois +minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a +repris sans trace apparente de leur passage.</p> + +<p>Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de +ces existences, c’est qu’elles aient pu même se +manifester. On est étonné que les messages +n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, +quand la première lueur de l’esprit brilla +dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre ce +qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer +leur seule manifestation comme merveilleuse. Et +il demeure inexplicable que Jésus ait atteint sa +trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane +soit mort très vieux et que Christian Rosencreutz +ait pu ensevelir sa personne dans un silence +qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.</p> + +<p>Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il +est convenu d’appeler le bien, en vertu de son +respect de la vie et des scrupules de l’intelligence +ne se présente pas avec les mêmes moyens de +défense et les mêmes armes que ses ennemis. +Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui devrait +toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est +borné par rien. Si les pensées essentielles qui +constituent l’idéal humain arrivent tout de même +à survivre c’est qu’il y a en elles une force +cachée, un principe supérieur qui les porte.</p> + +<p>Si quand la mer est agitée et que les vagues +montent vers le ciel qui a l’air de descendre, on +regarde un nageur en train de regagner la terre, +on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. +Les forces combinées pour l’engloutir sont immenses. +Sa tête disparaît souvent sous l’écume et +l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa +connaissance de la natation et grâce à la loi qui +maintient à la surface un corps en mouvement, +traverse les puissances liquides qui l’environnent +et contre toute prévision humaine parvient au +rivage.</p> + +<p>Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la +vie que sont les porteurs de message. L’ignorance +étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les attire +en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans +les nuages les aveugle d’une lumière trouble. +Mais un courant venu on ne sait d’où, une force +sous-marine dont l’attraction nous est inconnue +les pousse sur les flots et leur permet d’atteindre +le but.</p> + +<p>Le message arrive régulièrement, malgré la +tempête qui ne finit pas. C’est toujours le même. +Il tient dans quelques vérités très simples, dans +quelques mots. On pourrait en faire une formule +qui serait écrite sur la borne de la route. Il faut +être désintéressé, mépriser l’argent, devenir de +plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement +la bonté. A cela chacun répond : Je veux +jouir de la vie, aimer les richesses, ne penser +qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la +vie ne se livre pas pour autre chose. Mais les +vérités supérieures doivent être présentées aux +hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est +le devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude +de la tâche est en raison directe de l’invincible +égoïsme de la race humaine.</p> + +<p>L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un +point particulier de la terre. Beaucoup d’hommes +l’ont proclamé qui ne le tenaient de personne et +ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et +avec une aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock +le contemplateur et l’admirable qui louait la vie +active de l’homme ordinaire autant que l’adoration +du mystique dans le sanctuaire et trouvait +sous les arbres des vieilles forêts le chemin de +l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno, l’orgueilleux +et le raisonnable qui raisonna et disserta +dans toutes les villes d’Europe et qui préféra le +feu du bûcher au reniement de sa raison. Tel +fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux +de métallurgie et le grand mangeur de nourriture +qui, dans une auberge de Londres, eut la +vision d’un homme entouré de lumières qui lui +annonça qu’il était choisi pour interpréter les +Saintes Ecritures et lui recommanda de manger +avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme, +gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier +de Gœrlitz qui, tout en enfonçant des clous +dans des semelles, voyait jaillir les étincelles de +flamme de l’amour divin.</p> + +<p>Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers +dont on n’a pas connu le nom parce qu’ils étaient +peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de cas +de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à +leur insu. Il y a eu des révélateurs qui ignoraient +leur révélation, des sages modestes qui mélangeaient +leur sagesse à leurs actions quotidiennes, +de timides mages qui ne savaient pas quelle magie +il y avait dans un petit acte de bonté. Nous avons +tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs +sans auréole et reçu d’eux un inestimable don +par une parole bienveillante, un certain aspect de +tristesse, la loyauté d’un regard.</p> + +<p>Car le message circule partout. Il est d’essence +humaine comme l’espérance ou la douleur. Pour +l’entendre il n’est pas nécessaire, ainsi qu’Apollonius +d’invoquer, au lever du jour, les intelligences +platoniciennes, de pratiquer la mortification des +ascètes ou la prière des moines chrétiens. On +peut le comprendre sans connaître aucune philosophie, +sans être le croyant d’aucune religion. +Il est accessible au plus humble pourvu que son +âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas nécessaire ; +il suffit de désirer l’intelligence et la bonne +intention d’amour est le signe qu’on l’a reçu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="flex"> +<table> +<tbody> + +<tr> +<td class="sc">Préface</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c005">5</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Apollonius de Tyane le voyageur</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c017">17</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La jeunesse d’Apollonius</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c019">19</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Apollonius dans « la demeure des hommes sages »</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c028">28</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La mission d’Apollonius</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c033">33</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Faiblesse et grandeur</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c040">40</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Le Daïmon</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c044">44</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Le Maitre inconnu des Albigeois</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c049">49</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Le maître inconnu des Albigeois</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c051">51</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La croisade</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c060">60</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Les deux Esclarmonde</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c082">82</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Montségur</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c088">88</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La grotte d’Ornolhac</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c095">95</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La doctrine de l’esprit</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c098">98</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">L’aubépine de Ferrocas</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c110">110</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Christian Rosencreutz et les Rose-croix</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c115">115</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Vie et voyages de Christian Rosencreutz</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c117">117</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Vrais et faux Rose-croix</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c130">130</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La rose et la croix</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c134">134</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Le Mystère des Templiers</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c139">139</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Les initiés de l’action </td> +<td class="r bot"><div><a href="#c141">141</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Hugues des Payens et l’ordre des Assassins</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c145">145</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c157">157</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La chute de l’Ordre</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c168">168</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Nicolas Flamel et la pierre philosophale</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c179">179</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Le livre d’Abraham le Juif</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c181">181</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Le voyage de Nicolas Flamel</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c188">188</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La Pierre philosophale</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c194">194</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Histoire du livre d’Abraham le Juif </td> +<td class="r bot"><div><a href="#c199">199</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Les alchimistes et les adeptes</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c207">207</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Saint-Germain l’immortel</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c219">219</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Son origine</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c221">221</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Enigme de sa vie et de sa mort</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c227">227</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Les sociétés secrètes</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c241">241</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La légende du maître éternel</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c245">245</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Cagliostro le charlatan</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c253">253</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Madame Blavatsky et les théosophes</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c259">259</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">Les maîtres et le choix du messager</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c261">261</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c269">269</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La doctrine secrète</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c283">283</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="hang2">La tristesse des maîtres</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c289">289</a></div></td> +</tr> + +<tr> +<td class="sc top1em">Épilogue</td> +<td class="r bot"><div><a href="#c295">295</a></div></td> +</tr> + +</tbody> +</table> +</div> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">QUELQUES LIVRES A CONSULTER</p> + +<ul> + +<li><span class="sc">Philostrate</span>, <i>Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages</i>, +traduit par Chassang (Didier 1862).</li> + +<li><span class="sc">Renan</span>, <i>Les origines du Christianisme</i> (Calman Lévy).</li> + +<li><span class="sc">Mead</span>, <i>Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur</i> (Publications +théosophiques).</li> + +<li><span class="sc">Napoléon Peyrat</span>, <i>Histoire des Albigeois</i>, 5 vol. (Librairie +Internationale 1870).</li> + +<li><span class="sc">Schmidt</span>, <i>Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou +Albigeois</i> (Cherbulier 1849).</li> + +<li><span class="sc">Dom Claude de Vic</span> et <span class="sc">Dom Vaissette</span>, <i>Histoire Générale du +Languedoc</i>, 10 vol. (Paya 1840).</li> + +<li><span class="sc">d’Aldiguier</span>, <i>Histoire de Toulouse</i>, 4 vol. (Paya 1833).</li> + +<li><span class="sc">Michelet</span>, <i>Histoire de France</i>.</li> + +<li>Jean <span class="sc">Guiraud</span>, <i>Questions d’histoire</i> (Lecoffre 1906).</li> + +<li><span class="sc">Lea</span>, <i>Histoire de l’Inquisition</i>, 3 vol. (Fischbacher 1900).</li> + +<li><span class="sc">Wittemans</span>, <i>Histoire des Rose-croix</i> (Éditions Adyar 1925).</li> + +<li><span class="sc">Frantz Hartman</span>, <i>Au seuil du sanctuaire</i> (Libraire de l’Art +indépendant 1920).</li> + +<li><span class="sc">Frantz Hartman</span>, <i>Rose-croix et alchimistes</i> (Libraire de l’Art +indépendant 1920).</li> + +<li><span class="sc">Sedir</span>, <i>Histoire des Rose-croix</i> (Librairie du <span class="fss">XX</span><sup>e</sup> siècle 1910).</li> + +<li><span class="sc">Rev</span>. Père <span class="sc">Mansuet</span>, <i>Histoire critique des Templiers</i> (2 vol. +1789).</li> + +<li><span class="sc">Nicolaï</span>, <i>Essai sur les accusations intentées contre les Templiers</i> +(Amsterdam 1783).</li> + +<li><span class="sc">Cadet de Gassicourt</span>, <i>Le Tombeau de Jacques Molay</i> (1796).</li> + +<li><span class="sc">E. de Montagnac</span>, <i>Histoire des Chevaliers Templiers</i> (Aubry +1864).</li> + +<li><span class="sc">Stanislas de Guaita</span>, <i>Le temple de Satan</i> (Durville).</li> + +<li>Victor Émile <span class="sc">Michelet</span>, <i>Le secret de la chevalerie</i> (Bosse +1928).</li> + +<li><span class="sc">Michaud</span>, <i>Histoire des croisades</i>.</li> + +<li><span class="sc">A. Poisson</span>, <i>Nicolas Flamel</i> (Chacornac 1893).</li> + +<li>Louis <span class="sc">Figuier</span>, <i>L’alchimie et les alchimistes</i> (Hachette 1860).</li> + +<li><span class="sc">Bulau</span>, <i>Personnages énigmatiques</i> (Poulet Malassis 1861).</li> + +<li>Marc <span class="sc">Haven</span>, <i>Le maître inconnu : Cagliostro</i> (Dorbon).</li> + +<li><span class="sc">G. Bord</span>, <i>La Franc-Maçonnerie en France</i>.</li> + +<li><span class="sc">Clavel</span>, <i>Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie</i> (Pagnerre +1843).</li> + +<li><span class="sc">A. Lantoine</span>, <i>Histoire de la Franc-Maçonnerie française</i> +(Nourry 1929).</li> + +<li><i>Souvenirs du baron de Gleichen</i> (Techener 1868).</li> + +<li><span class="sc">Le Couteulx de Canteleu</span>, <i>Les sectes et les sociétés secrètes</i> +(Didier 1863).</li> + +<li><span class="sc">Sinnet</span>, <i>Vie de M<sup>me</sup> Blavatsky</i> (Librairie de l’Art indépendant +1920).</li> + +<li><span class="sc">Sinnet</span>, <i>Le monde occulte</i> (Carré 1887).</li> + +<li>Annie <span class="sc">Besant</span>, <i>H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse</i> +(Publications théosophiques 1908).</li> + +<li><span class="sc">Olcott</span>, <i>Histoire authentique de la Société théosophique</i> +(Publications théosophiques 1907).</li> + +<li><span class="sc">Chevrier</span>, <i>Essai de doctrine occulte</i> (Publications théosophiques). +</li> + +</ul> + +<p class="c gap xsmall">TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET C<sup>ie</sup>. — PARIS. — 1930.</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78400-h/images/cover.jpg b/78400-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d3b0807 --- /dev/null +++ b/78400-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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