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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 ***
+
+
+
+
+ MAURICE MAGRE
+
+ MAGICIENS ET ILLUMINÉS
+
+ APOLLONIUS DE TYANE.
+ LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS.
+ LES ROSE-CROIX.--LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS.
+ NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE.
+ SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL.--CAGLIOSTRO LE CHARLATAN.
+ Mme BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES.
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ FASQUELLE ÉDITEURS
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1930
+
+
+
+
+ Tous droits réservés.
+ Copyright 1930, by FASQUELLE ÉDITEURS.
+
+
+
+
+FASQUELLE ÉDITEURS, 11, rue de Grenelle, PARIS (7e)
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+POÉSIES
+
+ La Chanson des Hommes 1 vol.
+ Le Poème de la Jeunesse 1 vol.
+ Les Lèvres et le Secret 1 vol.
+ Les Belles de Nuits 1 vol.
+ La Montée aux enfers 1 vol.
+ La Porte du mystère 1 vol.
+
+ROMANS
+
+ Le Roman de Confucius (Fasquelle) 1 vol.
+ L’Appel de la Bête (Albin Michel) 1 vol.
+ Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel) 1 vol.
+ La Luxure de Grenade (Albin Michel) 1 vol.
+ Le Mystère du Tigre (Albin Michel) 1 vol.
+ Le Poison de Goa (Albin Michel) 1 vol.
+ Lucifer (Albin Michel) 1 vol.
+ La Tendre Camarade (Fort) 1 vol.
+ La Vie de Messaline (Flammarion) 1 vol.
+
+DIVERS
+
+ Le Livre des lotus entr’ouverts (Fasquelle) 1 vol.
+ Pourquoi je suis bouddhiste (Éditions de France) 1 vol.
+
+THÉATRE
+
+ La mort enchaînée (Albin Michel) 1 vol.
+ Arlequin (Librairie Théâtrale) 1 vol.
+ Sin (Librairie Théâtrale) 1 vol.
+ Le Soldat de plomb et la Danseuse de papier
+ (Librairie Théâtrale) 1 vol.
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+
+_20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Un message a de tout temps circulé de l’Orient à l’Occident, comme l’eau
+d’une rivière bienfaisante, pour indiquer aux hommes le véritable chemin
+de leur perfection. Parfois, sous la sécheresse du mal, l’ardeur trop
+vive de l’ignorance, la rivière s’est tarie et ceux qui avaient soif
+n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu des siècles où il ne leur
+est parvenu qu’une seule goutte, portée par un homme courageux, dans le
+vase de son cœur. Il est arrivé aussi que l’eau a coulé à flots et que
+personne n’a su voir le lit profond où elle passait.
+
+J’ai voulu écrire l’histoire des messagers héroïques qui ont apporté le
+message au péril de leur vie, malgré la haine des méchants, la colère
+des aveugles volontaires, et malgré un ennemi plus redoutable qui était
+leur propre faiblesse.
+
+Cette histoire est incomplète parce que beaucoup d’êtres investis d’une
+haute mission ont été oubliés ou dédaignés par les annales historiques
+et aussi parce qu’il en est d’autres que l’auteur ignore. Elle
+n’embrasse pas l’histoire des messagers les plus élevés, des fondateurs
+de religion. Ils sont connus dans leur vie et dans leurs doctrines et un
+nouveau récit n’apprendrait rien à personne.
+
+Je me suis attaché à parler de maîtres moins sublimes mais plus près de
+nous. Ceux qui sont trop grands nous échappent dans leur essence intime.
+Nous sommes tentés de les assimiler à des dieux et de ne plus penser à
+eux à cause de la distance qui nous sépare. Même si l’on avait plus de
+détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui songerait parmi nous à imiter sa
+manière de vivre? Ce que l’on retient de lui et avec une certaine
+satisfaction, c’est qu’il avait mauvais caractère. La méditation du
+Bouddha sous son figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. Nous
+aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il eut des regrets, quand il
+quitta son épouse Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence
+infinie de son sourire. Jésus aussi est trop parfait. Que n’a-t-il
+repris de temps en temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs du
+temple! Ah! S’il s’était laissé aller une fois à presser tendrement la
+main de Madeleine!
+
+On est davantage instruit par les faiblesses et les travers des grands
+hommes que par leurs qualités inaccessibles à la commune humanité.
+Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint le grade de parfait
+dénonça sous la torture tous ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa
+fuite, je m’indigne d’abord de son manque de courage, mais je me demande
+ensuite de quelle façon je me serais conduit moi-même, si on avait versé
+du plomb fondu dans ma bouche et si on avait cassé lentement les os de
+mes jambes dans une machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant
+plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur de sa chair et qu’ainsi
+je lui ressemble, au moins par cette faiblesse.
+
+L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche profondément parce qu’il me
+permet de mesurer la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait le
+pouvoir que la chasteté donne à l’homme et je peux imaginer ses remords
+et l’immense amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu par elle à
+l’Inquisition. Même les innombrables cigarettes que fumait
+inlassablement Mme Blavatsky me sont le témoignage que l’on peut, sans
+désespérer de soi-même, donner quelquefois satisfaction à ce corps
+physique que l’on s’efforce de vaincre.
+
+L’histoire des maîtres imparfaits est plus utile que celle de ceux qui
+se sont tenus si près des dieux qu’ils ont été enveloppés par les nuages
+de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont formé la chaîne incomplète,
+brisée quelquefois de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident à
+l’éternelle vérité Brahmanique, aussi vieille que l’apparition des
+hommes sur la terre. Selon les temps et selon les peuples, cette vérité
+s’est propagée différemment. Nous l’avons connue par les enseignements
+de la Kabbale, par ceux des Mystères de la Grèce et de la philosophie
+Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc l’ont possédée dans toute
+sa pureté. Les Rose-croix l’ont entrevue à travers les ombres de leur
+christianisme. Elle souffle maintenant largement et librement, bien
+qu’on puisse évaluer à peine à une quinzaine de personnes en France le
+nombre de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais sous ses aspects
+divers cette vérité a toujours été une. Et c’est la même lumière de son
+diamant intérieur qui rayonne à travers le prisme des formules si
+variées en apparence.
+
+Ce qui m’a paru le plus remarquable dans l’histoire de cette
+transmission de la vérité, c’est le phénomène suivant, sans cesse
+renouvelé.
+
+Toutes les fois que l’éternelle sagesse de l’Orient s’est présentée aux
+hommes, par les paroles d’un prophète, par la propagande d’une secte ou
+sous la forme d’un livre, elle a soulevé l’indignation et cette
+indignation a eu des vagues d’autant plus furieuses que la vérité était
+plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, au sens sublime de
+ce mot trop profané. Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans un
+fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver qui le ronge, un élément
+obscur calomnie le prophète, désagrège la secte, parodie la pensée du
+livre. Et ce phénomène semble être la marque d’une volonté consciente.
+Les pères de l’Église opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour
+détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire habileté, ils
+travestissent toutes ses actions. Des éléments de corruption
+s’introduisent parmi les Templiers et servent à justifier, en apparence,
+les accusations du roi de France et du pape. Les Jésuites pénètrent dans
+l’Ordre des Rose-croix, y occupent la première place grâce à leurs
+qualités de patience et d’humilité, ils transforment son symbolisme, ils
+le détournent de son but philosophique et ils en font un groupement
+religieux vide de sens. Dans la théosophie moderne un courant intérieur
+s’est dessiné récemment qui tend à la ramener à une sorte de
+catholicisme ésotérique. On ne voit d’exception à cette règle qu’au
+moment des Albigeois, parce que la haine qu’ils suscitèrent fut
+tellement grande qu’on les extermina jusqu’au dernier et qu’on extermina
+même leurs descendants. Partout l’idée se change en dogme étroit, se
+fige en rites morts, se matérialise en cérémonies et en génuflexions, en
+clartés de cierges et en parfums de cassolettes. La lettre écrase
+l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure pensée chrétienne fut
+étouffée par la pompe sacerdotale de l’Église.
+
+Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe les mouvements de
+l’idéal humain et s’oppose à eux soit par la force, soit par la ruse?
+
+La croyance aux messagers comporte la croyance en ceux qui les ont
+envoyés. Depuis les premiers âges du monde, malgré les cataclysmes et
+les guerres, des hommes plus développés que nous ont été les
+dépositaires de l’antique sagesse qu’ils se sont léguée à travers les
+siècles. La tradition rapporte qu’il existe sept confréries de ces sages
+dont la plus importante a son asile dans un monastère inconnu de
+l’Himalaya. Ces maîtres, plus instruits que nous dans les lois de la
+nature, plus spiritualisés, travaillent au développement des autres
+hommes dans la mesure de leurs moyens qui sont limités et de notre
+propre capacité qui est minime. Ce ne sont ni des dieux, ni même des
+demi-dieux, ce sont nos semblables, avec plus de connaissance, plus de
+sagesse, plus d’amour. Ils voudraient nous faire partager le fruit de
+vérité si difficilement cultivé et si précieusement conservé et c’est
+pourquoi ils envoient dans le monde des messagers chargés de répandre
+leur enseignement.
+
+L’ignorance humaine est si puissante que les messagers ont toujours été
+accueillis par le rire ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres
+est la caractéristique des races d’occident. Mais si on les suit à la
+trace, on voit que ce n’est pas seulement l’ignorance aveugle qui a
+contrecarré leurs efforts, mais une volonté contraire pleine d’activité
+et d’intelligence. On est alors en droit de penser, qu’en face des
+maîtres qui orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres maîtres
+d’un autre ordre qui ont un idéal opposé et cet idéal, à notre degré de
+développement, nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont la force de
+régression en lutte avec notre élan spirituel. Toutes les fois que
+l’homme essaie de se dégager de la matière et tend au retour vers
+l’unité divine, ce qui est le but de toutes les religions et de tous les
+occultismes, ils lui font obstacle et dressent un idéal
+d’individualisme, un modèle de jouissance matérielle à outrance. A
+l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le surhomme, artiste ou
+conquérant qui trouve un plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste
+de son être.
+
+Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi des messagers. Alors, ces
+messagers ne seraient pas seulement des hommes représentatifs de
+l’égoïsme, des chantres du plaisir physique comme les poètes de Rome,
+des jouisseurs insensés comme Néron, des philosophes comme Nietzsche,
+ils seraient les destructeurs conscients de la pensée, ceux qu’on voit
+tout au long de l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un d’eux
+serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti qui, à la fin du IIIe siècle
+avant Jésus-Christ fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés
+de la Chine pour en faire un immense autodafé et dont le nom resta
+auprès des lettrés, comme un symbole d’horreur. De même l’empereur de
+Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant de l’ancienne science
+occulte et qui condamna à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui
+fut sanctifié, serait aussi un messager de la confrérie noire, lui qui
+persécuta les philosophes de l’école d’Alexandrie et acheva la
+destruction de cette école qui représentait le plus haut point de vérité
+atteint par les hommes. Innocent III, Torquemada, l’émir Almohade
+Yacoub, qui faisait mettre à mort les philosophes, le khalife d’Égypte
+Hakem dont la plus grande volupté était d’avilir, de faire rétrograder,
+et mille autres en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent avec
+amour et fidélité leur haine native de l’esprit. Ils furent parfois
+remplis de bonté de cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants
+lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct sont communes à tous
+les êtres et le véritable mal ou le véritable bien s’exercent sur un
+plan différent que celui sur lequel nous avons coutume de les placer.
+
+D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue beaucoup plus haut, les
+confréries blanches et les confréries du mal, les initiés de Dieu et les
+initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir suivi leur longue route
+opposée et s’aperçoivent qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur
+une voie commune.
+
+Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation du Christ divin
+avec l’ange qui s’est révolté parce qu’il voulait être librement
+lui-même. Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera la main dans la
+main de l’orgueilleux évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des
+Templiers, l’idole Baphomet rayonnera à nouveau avec son double visage,
+symbole des deux courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix
+travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si le pas d’un inquisiteur
+résonne dans la rue. Il n’y aura plus besoin de messager pour porter la
+vérité dans le monde parce que le contenu du message sera tracé par
+avance dans les âmes.
+
+ * * * * *
+
+Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à écrire certains passages
+de ce livre, notamment celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande
+injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne semble pas près de
+l’être, remplit le cœur d’indignation. Les hommes sobres et modestes qui
+vivaient au XIIIe siècle dans le midi de la France, ayant pour règle
+pratique la pauvreté, pour idéal l’amour de leurs semblables, ont été
+mis à mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante a effacé même
+leur nom, même leur souvenir. Cette calomnie a été si active, et si
+habile que les descendants de ces hommes excellents ignorent la noble
+histoire de leurs pères et que lorsqu’ils veulent l’apprendre elle leur
+est présentée de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si
+merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on a pu flétrir ou entacher
+du soupçon de charlatanisme, les noms d’Apollonius de Tyane, et du comte
+de Saint-Germain.
+
+Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la vie de ceux qui sont
+morts pour un haut idéal et qui n’ont même pas eu la récompense posthume
+d’être utile à leurs descendants aveugles! Puisse-t-il rendre aux
+maîtres incomplets, dont j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment
+de la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée parce qu’ils furent
+faibles et passionnés quelquefois, parce qu’il leur est arrivé d’oublier
+le but, parce qu’ils furent humains comme nous! Puisse-t-il montrer que
+l’imperfection a sa grandeur, que le visage du charlatan, s’il est
+sincère, réconforte mieux que l’austérité du savant ou du prêtre et que
+le message d’amour et de vérité nous est un apport d’autant meilleur
+qu’il est transmis à l’homme par un homme!
+
+
+
+
+APOLLONIUS DE TYANE
+
+
+
+
+LA JEUNESSE D’APOLLONIUS
+
+
+La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine
+de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois
+mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour
+après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite
+ville de Tyane.
+
+De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le
+plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi
+il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté.
+
+Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener
+dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes
+sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et
+par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si
+brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme.
+Peut-être,--car il y a des correspondances entre la naissance de
+certains êtres et la vie ambiante,--ces cygnes avaient-ils pressenti et
+marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une
+créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux
+errant et splendide.
+
+Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes
+marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés,
+contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur
+écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils
+n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir
+leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la
+Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint
+si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce:
+
+--Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme.
+
+Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un
+des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula
+dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour
+l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure
+l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour
+distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder
+une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première
+éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le
+poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les
+souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le
+conseiller des empereurs.
+
+A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son
+éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville
+d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme
+riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les
+étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec
+de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la
+hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens
+triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours
+faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il
+montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le
+vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté
+des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir
+par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à
+reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un
+chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de
+ses jours.
+
+Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins
+différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse
+intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le
+rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte
+sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir
+l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste
+et il semble avoir tenu sa promesse.
+
+Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu
+l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette
+vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De
+combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le
+commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la
+belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes
+selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou
+et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes,
+la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas
+profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté
+parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte
+qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de
+prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un
+souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune
+homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des
+vestales et des pythies.
+
+Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène.
+
+Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des
+philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de
+toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il
+y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de
+psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par
+l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui
+était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art
+d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en
+dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de
+connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient
+des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement
+gardé par le disciple qui les recevait[1].
+
+ [1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de
+ révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les
+ règles de la communauté.
+
+L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait
+plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par
+des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la
+doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie
+et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les
+pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des
+idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses
+matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des
+corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles
+au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils
+avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de
+l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils
+communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le
+but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la
+purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit.
+
+Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons
+précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à
+s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne
+mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se
+revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites
+de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir
+l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il
+ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage.
+
+En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La
+vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait
+avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs
+maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les
+spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même
+ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles
+et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de
+l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du
+Banquet d’Agathon.
+
+Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait
+qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa
+entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les
+courtisanes, les soupers et les amis pauvres.
+
+Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir
+la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre.
+Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet
+accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent,
+apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont
+le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des
+récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il
+remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont
+il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après
+une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a
+reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu
+porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de
+Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes
+et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler.
+Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole
+nouvelle et de la rapporter.
+
+Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui
+défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de
+Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros
+était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents
+pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis,
+puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie
+était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y
+était monté devant les Athéniens stupéfaits.
+
+Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des
+sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se
+mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant
+qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de
+la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur
+trouvait une aide et un abri, d’étape en étape.
+
+Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont
+le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait
+découvrir l’itinéraire.
+
+A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens
+lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné
+d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la
+mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur
+extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à
+demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée,
+le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de
+labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui
+offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se
+trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint.
+Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des
+avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui
+précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le
+prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition
+reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur
+lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé
+les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en
+Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor.
+
+A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les
+lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des
+déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait
+traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près
+duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de
+l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait
+parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui
+était la demeure des hommes qui savent.
+
+Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme.
+En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage
+d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé
+de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les
+éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant
+des siècles sur le monde devenu chrétien.
+
+
+
+
+APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES»
+
+
+Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait
+jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers»
+et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus
+par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie
+émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue
+qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les
+mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir
+de cet instant, le compagnon de sa vie.
+
+ [2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son
+ disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate
+ qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de
+ l’impératrice lettrée Julia Domna.
+
+En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans
+une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une
+inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être
+désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller
+jusqu’à Babylone.
+
+Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de
+connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer.
+Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que
+parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait
+s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la
+connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands
+caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur
+vol.
+
+D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et
+c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un
+homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes
+était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un
+sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais
+grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être
+parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être
+parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité,
+plus belle que les fictions.
+
+Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de
+Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les
+mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en
+avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le
+déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas
+Apollonius.
+
+--Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien
+au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus,
+marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre
+noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste.
+Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle
+d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta...
+
+Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent
+longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes,
+rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du
+paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable,
+après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une
+pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de
+pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils
+étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un
+brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les
+entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos
+d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le
+fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel.
+
+ [3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries
+ thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange.
+
+Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel
+ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu
+gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin
+que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver
+enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus
+tard:
+
+--J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas,
+protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui
+pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent.
+
+Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante
+dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de
+bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car
+ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les
+conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas.
+
+Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là
+qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les
+pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer,
+afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut
+la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les
+temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui
+rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du
+nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la
+possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire
+obéir par les êtres invisibles.
+
+Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de
+rester en communication avec eux.
+
+--Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez
+frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du
+ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en
+vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous
+comme si vous étiez présents.
+
+Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux
+voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs
+pour la traversée de l’Inde.
+
+Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la
+grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur
+le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières
+charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de
+Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés
+dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur.
+
+
+
+
+LA MISSION D’APOLLONIUS
+
+
+Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à
+la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir.
+Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en
+acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours.
+
+Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune
+ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus
+extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté
+mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se
+laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer
+inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait
+l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison
+de sa souffrance.
+
+--Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie
+antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et
+le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est
+abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la
+guerre de Troie.
+
+Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu
+répondre:
+
+--Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de
+l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du
+contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut
+plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui
+ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue.
+
+Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste
+qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues.
+
+Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des
+influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le
+temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant
+déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans
+destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il
+devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées,
+les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit.
+
+Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les
+feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire,
+l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi
+les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu,
+pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent
+toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont
+seuls à voir.
+
+Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la
+magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des
+saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret
+d’Apollonius.
+
+Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se
+rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru
+sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent
+avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face
+de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher
+du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul
+sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui
+précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des
+puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les
+recueillir.
+
+C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède.
+Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le
+savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait
+inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le
+jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé
+devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de
+trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue;
+que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la
+jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort,
+c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur
+l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il
+appartenait à la main d’un sage d’effacer.
+
+Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on
+devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et
+qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où
+Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros
+méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux
+des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à
+ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être
+dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne
+sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur
+d’âme qu’il n’avait jamais connue.
+
+Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les
+talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de
+l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse
+que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant
+abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le
+silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en
+lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné,
+devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux
+îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison
+du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un
+centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le
+monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles.
+
+Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y
+ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent
+frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la
+magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on
+peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la
+transcendance nous échappe.
+
+Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les
+cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les
+images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes
+extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne
+avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés,
+en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès
+qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau
+de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide.
+
+Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons
+de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par
+les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans
+difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses
+admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger,
+rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation.
+Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature
+d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait
+au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang
+d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît
+aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple
+dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une
+douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il
+rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser
+solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait
+un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit
+quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un
+miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le
+chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce
+qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il
+disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement
+qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion
+collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que,
+désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se
+perdit simplement dans la foule sans être remarqué.
+
+Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé
+quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et
+très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut
+peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au
+terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de
+la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne
+manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de
+longue durée.
+
+Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait
+avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que
+l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de
+Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer.
+
+On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul
+n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs
+d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à
+ce sujet d’inutiles recherches.
+
+Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles
+après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui
+prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et
+Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très
+grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui
+venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius,
+il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer
+les talismans et la divination par les caractères des planètes et le
+chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon
+prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale.
+
+
+
+
+FAIBLESSE ET GRANDEUR
+
+
+--Apollonius, interrogea Domitien quand le philosophe de Tyane comparut
+devant lui, pourquoi ne portez-vous pas le même vêtement que tout le
+monde et en avez-vous un particulier et d’une espèce bizarre?
+
+Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva le besoin de se
+singulariser, d’attirer la curiosité sur sa personne. Plus les hommes
+s’élèvent haut et plus leur orgueil grandit et demeure puéril.
+
+En entrant en Mésopotamie, le percepteur des péages au pont de
+l’Euphrate lui demande ce qu’il apporte avec lui:
+
+--La continence, la justice, la bravoure, la patience, répond
+Apollonius.
+
+Et comme le percepteur ne songeant qu’aux droits d’entrée, lui dit:
+
+--Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves.
+
+Il répond:
+
+--Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des maîtresses.
+
+Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire du roi, qu’il va
+visiter, selon sa coutume, lui demande quels présents il apporte.
+Apollonius répond:
+
+--Toutes les vertus.
+
+--Supposez-vous qu’il ne les a pas? dit le haut fonctionnaire.
+
+--S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir.
+
+Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une seule, ce qui est le
+signe d’une demi-générosité.
+
+Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par clairvoyance l’assassinat de
+Domitien à Rome, il s’écrie, plein de joie: Frappe le tyran, frappe
+donc! comme pour stimuler le lointain meurtrier, ce qui montre qu’il ne
+professait pas le pardon de toutes les offenses.
+
+Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible qu’un certain
+nombre n’aient pas été accomplis pour éblouir son entourage, gagner une
+célébrité plus grande. Il se servit pour son usage personnel de sa
+connaissance des lois physiques, ignorées encore par les hommes de son
+temps. Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, l’amour de
+soi-même vous tire en bas et vous fait redescendre.
+
+Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement n’atteignent pas un
+désintéressement total. Engagé sur un certain sentier qui va vers les
+cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard en arrière et une seule
+pensée égoïste détruit le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour
+des hommes.
+
+Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla avec tant
+d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement rendu justice et a même âprement
+discuté la parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna autant que
+l’admiration. Trop de prophéties, même exactement réalisées, trop de
+tours éblouissants! Les esprits moyens qui font les réputations des
+grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée d’ennui et qu’aucun
+merveilleux ne l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop de
+sincérité pour se présenter comme un dieu, il faut rester dans un
+honnête cadre humain. Si les philosophes glorifièrent Apollonius, le
+monde chrétien l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques,
+durant des siècles et jusqu’à nos jours, firent de son nom le synonyme
+de charlatan et de faiseur de tours avec un acharnement et une mauvaise
+foi qui devraient suffire comme garants de sa grandeur d’âme.
+
+Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, après l’avoir
+appelé «une sorte de Christ du paganisme» se rétracte et dit de lui:
+
+--Si Apollonius avait été un homme sérieux, nous le connaîtrions par
+Pline, Suetone, Aulu Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius et
+d’autres philosophes.
+
+Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu Gelle n’ont parlé de
+Jésus qu’il a pourtant considéré comme un homme sérieux.
+
+Nous pensons que c’était «un homme sérieux» celui qui n’entrait pas dans
+un temple sans prononcer cette prière:
+
+--Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne sente le besoin de rien!
+
+Car c’est une merveilleuse pierre de touche de la supériorité de l’homme
+que le mépris des richesses.
+
+Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité de l’âme mais
+l’enseignait avec précaution, semblable en cela au Bouddha, disant qu’il
+est vain de trop discuter sur cette question et sur la destinée de
+l’homme après la mort, parce qu’il jugeait trop décevante la part de
+vérité qui lui était connue.
+
+Un homme sérieux, celui qui disait:
+
+--Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au milieu des espaces
+éthérés, pleine de mépris pour le rude et triste esclavage qu’elle a
+souffert. Mais que vous importent ces choses? Vous les connaîtrez quand
+vous ne serez plus.
+
+Celui pour qui la sagesse était «une sorte d’état permanent
+d’inspiration», celui qui, pour atteindre cet état, prescrivait la
+chasteté, une nourriture d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés
+comme le corps et comme l’âme.
+
+Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager l’essence spirituelle
+de son être et de la rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un
+grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte vers la perfection,
+distinguait dans le sourire des statues, l’esprit qui veille derrière la
+forme et considérait les choses matérielles, le contour des paysages, la
+couleur des fleuves et celle des étoiles, la terre multiforme, comme le
+symbole d’un autre monde plus pur dont ils étaient les reflets.
+
+
+
+
+LE DAÏMON
+
+
+Nous avons presque tous, au moins une fois dans notre vie, durant une
+nuit d’insomnie ou pendant une maladie, entendu une voix qui ne venait
+de nulle part et qui résonnait silencieusement pour nous donner un
+conseil, sage d’ordinaire. C’est toujours dans la solitude et de
+préférence dans les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre
+muet.
+
+Quelques hommes de génie ont entendu cette voix auprès d’eux avec assez
+de netteté et de fréquence pour penser qu’une entité intelligente se
+penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés.
+
+Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le daïmon le plus célèbre,
+sur lequel se sont le plus longuement entretenus les philosophes, fut le
+daïmon de Socrate.
+
+--La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, m’a accordé un don
+merveilleux qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui
+lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que je vais faire et ne
+m’y pousse jamais.
+
+Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait à son sujet et
+obéissait aveuglément à ses indications. Ses amis avaient fini par ne
+plus guère accomplir d’action importante sans le consulter. Mais le
+daïmon avait ses sympathies et il restait absolument silencieux quand il
+n’était pas favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate n’avait
+pas alors la moindre possibilité de le faire parler.
+
+De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta à Socrate dès son
+enfance, et dont Apollonius de Tyane entendit seulement la voix après
+qu’il eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes?
+
+--Il y a des puissances intermédiaires et de nature divine. Elles
+composent les songes, inspirent les devins, dit Apulée.
+
+--Ce sont des immortels inférieurs, appelés dieux de deuxième rang,
+placés entre la terre et le ciel, dit Maxime de Tyr.
+
+Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de nous, reçoit l’homme à
+sa naissance, le suit dans sa vie et après la mort. C’est ce qu’il
+appelle «le démon qui nous a reçus en partage». (Phoedre). Il serait
+analogue alors à l’ange gardien des chrétiens.
+
+Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure de l’esprit de
+l’homme, celle qui est séparée de l’élément humain et susceptible de se
+confondre par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait alors sous
+certaines conditions communiquer à un organisme purifié soit la vision
+des choses passées dont le tableau lui serait accessible, soit la partie
+des choses futures dont les causes sont générées et dont les effets
+seraient par conséquent prévisibles.
+
+Mais que le daïmon ait eu des préférences parmi les amis de Socrate,
+qu’il ait fait un choix, semblerait indiquer que c’est une intelligence
+différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, Socrate a souvent dit
+que la voix intérieure qui l’avait souvent détourné d’accomplir une
+action ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. Or, c’est une
+règle parmi les adeptes de ne donner que des avis négatifs, car celui
+qui incite quelqu’un à faire une chose, non seulement prend sur lui la
+charge des conséquences mais prive celui qu’il conseille du mérite de
+l’action.
+
+Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de l’homme et le type le plus
+élevé de la hiérarchie des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de
+ses intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons de la beauté,
+idéal sans forme, mais réel pourtant sur un autre mode d’existence. Cet
+idéal était le daïmon dont la réalité était d’autant plus grande que
+celui qui le créait s’en faisait une idée plus forte. Le daïmon de
+chacun était proportionné à la foi qu’il avait en lui.
+
+Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans la connaissance de la
+magie pourrait donner sous certaines conditions une apparence de forme à
+une créature d’une idéale beauté, enfantée par son propre idéal.
+
+Pour s’abreuver à la perfection de cet être, être inondé de son
+rayonnement il y aurait alors deux moyens: Le réaliser sur le plan
+terrestre en lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son domaine
+subtil en se dépouillant de sa forme par la transformation de l’extase.
+
+Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques de l’école
+néo-platonicienne ont utilisé le deuxième moyen. Ils ont poursuivi la
+beauté de l’âme, la rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et
+grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique ils sont parvenus
+quelquefois à l’atteindre.
+
+Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un étonnant secret ont employé
+le premier moyen et ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils avaient
+pu rendre visible pour leurs yeux d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à
+personne et ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent pour des
+insensés, furent enfermés ou brûlés. Et il y en eut aussi dont l’âme
+était impure et qui enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés
+par des monstres à leur ressemblance. Le moyen âge durant lequel on se
+transmettait encore des méthodes de magie qui appartenaient à
+l’antiquité est plein de l’histoire de possédés, tourmentés par leurs
+propres démons qui, une fois créés ne veulent plus mourir et s’attachent
+à leur créateur.
+
+Nous ne saurons jamais de quelle essence était le daïmon d’Apollonius,
+si l’être qui le conseillait, empruntait une forme, chaste comme
+lui-même et belle comme les statues des Dieux qu’il aimait contempler,
+ou si la voix provenait d’un maître lointain désireux de voir son
+disciple accomplir la mission qu’il lui avait confiée.
+
+--Je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents,
+dit Apollonius en quittant ses maîtres hindous.
+
+Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, reçut-il par une divine
+suggestion l’influx de leurs bonnes pensées? Celui auquel il a donné le
+nom d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, à l’illuminé
+errant, la consolation d’un appui lointain. Même dans la plus obscure
+prison de Domitien, il y avait une heure où une certaine fluidité de
+l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. Le monde était plus
+silencieux, les murailles devenaient plus légères, l’esprit retrouvait
+sa propre nature et la voix se faisait entendre:
+
+--Les plus grands sont ceux qui ne trouvent jamais leur place dans un
+temps qui n’est pas à leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout
+pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné ou crucifié pour ce
+bien. Mais ne fais pas comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier
+l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus sera tombée comme une
+flamme vivante au fond du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras
+calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les hommes pieux, pendant des
+siècles, parleront de toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur
+d’ours, sans savoir que votre tâche était commune et que vous variez à
+peine sur les moyens de la réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la
+région où il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est de peu
+d’importance. Tu sauras que l’hommage qui va à ton frère t’atteint
+indirectement et tu retrouveras un peu de tes traits sur les
+innombrables croix qui sont dressées pour lui sur la terre. Et il te
+faudra aussi partager sa peine qui est immense. Il a été mille fois plus
+incompris que toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir à ses
+côtés, quand les jours en seront marqués sur le livre sans caractères.
+Ce sera peut-être son tour de parler aux rois et le tien d’instruire de
+pauvres pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de cette gloire que tu
+as désirée et seulement alors tu apprendras le goût du fiel qu’elle
+laisse aux lèvres.
+
+
+
+
+LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS
+
+
+
+
+LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS
+
+
+Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité
+cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités
+aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de
+Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa
+ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de
+l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de
+Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre,
+disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce
+un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des
+bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait
+leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la
+mort?
+
+ [4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari
+ devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom
+ que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé
+ Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de
+ Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot
+ Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi.
+
+Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce
+Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi
+de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église
+nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le
+livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui,
+sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du
+mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5].
+
+ [5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas
+ que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant
+ de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques
+ y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti,
+ ami et initiateur du Dante.
+
+Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec
+certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le
+rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la
+vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles
+l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme
+les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent
+partout où il y a une terre propice.
+
+En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est
+condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un
+supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est
+délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications
+ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour
+répandre sa parole.
+
+Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte,
+forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de
+mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un
+appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne
+convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la
+vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de
+pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux
+corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes
+choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement
+lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage
+et de l’acte par lequel se perpétue la vie.
+
+L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de
+Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler.
+L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie
+sans expliquer pourquoi il ne le fit pas.
+
+Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de
+mourir:
+
+--Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande
+famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il
+éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne
+l’illumination.
+
+On vit de toutes parts cette illumination se manifester.
+
+Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les
+chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques.
+Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église
+où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais
+qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier,
+une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission
+des péchés que par la perfection de la vie.
+
+Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison
+d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où
+Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur
+bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des
+condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à
+crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été
+auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr
+quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer
+ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux
+qui préférèrent mourir que d’abjurer.
+
+L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les
+raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe
+dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une
+voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de
+la liturgie: _Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos._ Eon
+crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: _Per eum!_ C’était
+Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître
+les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission
+commençait.
+
+Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté
+des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon,
+conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le
+lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les
+doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et
+sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le
+rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se
+groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après
+avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa
+troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de
+prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus,
+suivis d’une immense cohorte de fidèles.
+
+L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes
+purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea
+Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il
+était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre
+de Dieu.
+
+Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus.
+Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements
+sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de
+la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre
+la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient
+à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien
+apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses
+cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance
+à la Vierge Marie.
+
+Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que
+s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à
+Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des
+philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme
+romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses
+principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup
+d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre
+recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes
+métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres,
+ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et
+s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les
+ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles
+des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure
+doctrine du maître Jésus.
+
+Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se
+manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de
+bonté, une chaîne de sacrifice.
+
+Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut
+plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui
+n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre
+une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles
+précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que
+chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il
+allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du
+passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il
+en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte
+de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté
+rédemptrice.
+
+A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le
+désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de
+douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps
+d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait
+dans une vie.
+
+A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une
+épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre
+homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage
+hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec
+joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage
+des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe
+de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin.
+
+Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une
+étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans
+l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du
+Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui
+sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a
+révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est
+écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il
+entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la
+petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un
+monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans
+l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine
+d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si
+communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la
+chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces
+enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie.
+
+A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu
+de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme
+essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers
+au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des
+châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs
+impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est
+d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie
+d’amour pour leurs semblables.
+
+Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de
+plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la
+supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa
+hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses
+puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner
+l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de
+tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement
+presque total de la race méridionale par le roi de France et par le
+pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6].
+
+ [6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la
+ France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité
+ fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des
+ Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle
+ ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent.
+ Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est
+ gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de
+ laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à
+ l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues».
+
+
+
+
+LA CROISADE
+
+
+En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de Provence et des tours de
+Fréjus, jusqu’aux pins maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne
+savante des arabes, le plus civilisé de la terre. La lumière d’Athènes
+et d’Alexandrie l’éclairait encore d’un rayon qui ne voulait pas
+s’éteindre. Les thermes et les arcs de triomphe des empereurs n’étaient
+pas tombés en ruine dans ses cités et il n’y avait pas une colline sur
+laquelle ne se dressât, entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un
+marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé traduire en latin à
+Grenade, étaient la nourriture de ses lettrés. Les villes avaient des
+libertés municipales ignorées par les villes du nord. A Toulouse le
+pouvoir des Capitouls élus par le peuple tempérait celui des comtes.
+L’immense littérature des troubadours fleurissait jusque dans les
+villages perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins avaient
+laissé en s’en allant des théorbes qui venaient de Damas et sur
+lesquelles on faisait résonner la musique de l’Orient.
+
+Mais les hommes du midi semblaient alors aux hommes du nord, ce qu’ils
+leur paraissent encore aujourd’hui: une race bavarde, vaine et oisive.
+Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux et leur mysticisme ne
+pouvait être qu’hérétique. Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux
+plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était plus grande, elle
+se traduisait dans les vers satyriques des poètes, dans les prédications
+des moines prêcheurs, dans les mouvements populaires si audacieux, si
+irrespectueux qu’on put voir saint Bernard, après une tournée triomphale
+dans la France, hué par la foule toulousaine. Les croisés qui revenaient
+de Constantinople et de la Palestine et qui pour rentrer chez eux
+débarquaient à Fréjus et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver
+une étrange ressemblance entre les méridionaux bruns et maigres, aux os
+trop saillants, aux faces trop longues et ces infidèles qu’ils avaient
+combattus avec une si pieuse ardeur et une si grande soif de pillage.
+
+C’est vrai, les seigneurs de Provence et de Gascogne avaient été leurs
+compagnons. Mais en remontant le Rhône pour gagner les forêts
+d’Armorique ou les landes de Flandres, ils voyaient des villes trop
+claires, dont les architectures différaient des leurs, des villes qui
+ressemblaient de loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant
+lesquelles tant de chevaliers avides de richesses étaient tombés pour un
+butin insuffisant. Ils voyaient les restes détestables de l’invasion
+Sarrasine. C’était non loin de Saint-Tropez la masse du château Fraxinet
+d’où les infidèles avaient commandé si longtemps la côte
+méditerranéenne, les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées,
+l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble et ces tours octogones sur les
+hauteurs, gardiennes de passages et de carrefours qui attestaient le
+séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes des femmes étaient trop
+voyantes et avaient quelque chose d’oriental et d’impudique. La langue
+avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient un grand nombre de
+juifs et non seulement ceux-ci exerçaient librement leur religion
+maudite, mais ils avaient des commerces prospères, professaient les
+lettres et la médecine, étaient honorés par une noblesse insouciante.
+
+Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III les moines de Citeaux se
+répandirent dans toute la France pour prêcher la guerre d’extermination
+contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre le midi tout entier, ils
+trouvèrent un terrain préparé. L’opération était mille fois plus
+avantageuse que celle qu’on avait tentée en passant les mers sous le
+prétexte de délivrer le tombeau du Christ. On avait les mêmes avantages
+spirituels assurés par l’Église, la rédemption des péchés et même la vie
+éternelle et les avantages matériels étaient immédiats et connus. On
+savait les richesses des châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du
+vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que d’envahir cette terre
+ocrée comme un paysage de Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc
+turbulents et révoltés, de posséder, au milieu d’étoffes mauresques,
+leurs épouses perverses comme les filles de satan.
+
+Trois figures terribles dominent le grand massacre Albigeois. Pour que
+ce massacre ait été possible, il a fallu que dans le même temps un
+extraordinaire génie de violence, d’organisation et d’hypocrisie
+s’incarnât dans trois hommes, également dépourvus de pitié et peut-être
+également sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour de
+l’Église.
+
+Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui décida la croisade avec
+une volonté obstinée. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut
+qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes à glorifier le génie
+de ce pape. Les grands hommes de l’histoire sont ceux qui font quelque
+chose, qui exercent vers un but une puissante volonté. On ne se
+préoccupe pas après eux si le but fut sublime ou néfaste et la réussite
+donne la mesure du génie.
+
+A peine élu pape, Innocent III commence à parler dans tous ses discours
+«d’exterminer les impies». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il l’a
+pleinement réalisée. Il pense avec une puissante conviction que tout
+homme qui essaye de se faire de Dieu une opinion personnelle en
+désaccord avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement brûlé.
+
+Il va même plus loin. Il estime que l’on doit déterrer les cadavres des
+morts hérétiques, dont on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur
+ôter une paix à laquelle ils n’ont pas droit. «En 1206, il excommunie un
+abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d’un
+hérétique déposés dans le cimetière abbatial[7]». «Il faut que l’habile
+investigation des catholiques, dit-il, révèle le crime de ceux qui ont
+feint de mener une vie chrétienne pour égarer l’opinion».
+
+ [7] Luchaire, Innocent III.
+
+Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, il assure que «la
+sentence divine punit les pères jusque dans les fils et que les lois
+canoniques sanctionnent cette disposition.»
+
+Il est très bien renseigné sur la pureté des mœurs des Albigeois et des
+Cathares, et cependant il les traite de «sectes lascives qui, bouillant
+d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des voluptés de la chair.»
+Il exhorte sans scrupule ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par
+des promesses qui ne seront pas tenues car pour une aussi juste cause
+que la destruction d’un peuple, tous les moyens lui paraissent bons.
+
+Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de fer qui doit servir sa
+fureur apostolique.
+
+Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et pauvre. Il est sexagénaire
+quand commence la croisade et dépouillé du désir des femmes qui peut
+inciter un chef à l’indulgence quand on va massacrer les habitants d’une
+ville. Ses mœurs sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas à
+apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. Il est étonnamment
+myope. Quand il se bat, il ne voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne
+des coups d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite avec ses
+chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses paupières sont toujours
+fermées et on l’a appelé le chevalier sans yeux. Peut-être une partie de
+sa cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les expressions de
+désespoir sur le visage de ses victimes. Il obéit en aveugle aux ordres
+du pape. Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il est prodigue
+avec le clergé. Il ne voit pas plus loin que son nez, mais il a le don
+de voir les richesses à travers les murailles et quand il a traversé une
+ville il sait quel habitant il doit accuser d’hérésie pour confisquer
+ses biens à son profit. Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps.
+Il est comme possédé par une folie destructrice, une passion froide de
+raser des châteaux, de faire périr des prisonniers, de promener la
+dévastation. Pendant les dix années que dure la guerre on ne peut
+rapporter de lui un trait de pitié. Il est dévoré par la haine du pays
+qu’il conquiert et dont on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les
+siens. Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne ses blessés
+qu’il aurait pu emmener avec lui. Il est impitoyable pour les faibles et
+il se prosterne devant les puissants. Il est le valet des évêques,
+l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. Rien n’exprime
+davantage le mal que la face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de
+Montfort ressemble au lion. Il a le courage que donne la certitude
+d’être le plus fort. Il est le symbole du mal incarné dans l’homme et ce
+mal s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il a mis sur son
+visage le masque de l’archange saint Michel[8].
+
+ [8] Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle: «de son
+ courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance en Dieu.»
+ Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté par tous les
+ chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au péril de sa vie,
+ plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et M. Achille Luchaire
+ dit en parlant de lui: «Un diplomate plein de ressources, un
+ organisateur habile des pays conquis».
+
+Un grand saint lève une croix derrière le front de Montfort pour lui
+faire une sorte d’auréole et lui permet de puiser à une source idéale
+cette exceptionnelle puissance de détruire les villes, de faire périr
+des hommes. Ce saint est l’espagnol Dominique de Guzman. Il est pour le
+domaine spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour la chair.
+Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus de résistance que les murailles
+de Carcassonne ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de
+l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les pensées de pureté
+qui montent plus haut que les tours, les rêves divins plus légers que
+les nuages. Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, il
+s’en va nu pieds, en demandant son pain sur les routes méridionales,
+avide de parler et de convertir. Sa foi est aussi absolue, son
+désintéressement aussi parfait que ceux de ses ennemis. Mais il ne sait
+pas mendier. Il le fait avec orgueil et il a envie de frapper de son
+bâton celui qui a rempli sa besace généreusement mais qui est demeuré
+muet quand il a parlé de la sainte Église. Ceux qu’il rencontre en
+cheminant ont des crânes aussi durs que son crâne espagnol et dans sa
+rage de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre terrible,
+l’Ordre qui convertira un peu plus tard par la force. Le son de sa voix
+est rauque et il n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce côté des
+Pyrénées, la voix est chantante et l’homme du midi reconnaît sa race à
+une lumière de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. Il est
+incapable de gagner les cœurs. Il ne se retrouve avec les siens que
+parmi les barons du nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre
+conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. Il n’a jamais un mot de
+clémence. Il n’intervient jamais en faveur de femmes ou d’enfants
+d’hérétiques que l’on va massacrer devant lui et il assiste à toutes les
+tueries. D’ailleurs il regarde les maux de la croisade comme le juste
+châtiment de fautes qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait
+dit à la foule:
+
+--Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. Voici que nous
+exciterons contre vous les princes et les prélats. Les tours seront
+détruites, les murailles renversées et vous serez réduits en servitude.
+
+Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les demeures que Montfort lui
+donne et qui sont volées aux seigneurs du midi, pour en faire les
+monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant la nuit d’une façon
+miraculeuse sur le domaine de Prouille lui indique que là Dieu veut voir
+s’élever l’école des convertisseurs qui doit porter son nom et il
+n’hésite pas à faire déposséder Guilhem de Prouille de son bien
+héréditaire. Ses disciples après lui glorifient le saint et
+s’enorgueillissent du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu ait
+envoyé un globe de feu pour désigner le lieu d’une rapine.
+
+Le sens de sa vie est indiqué par un autre miracle qui eut lieu à
+Toulouse en 1234, le jour de sa canonisation. L’évêque Raymond venait de
+célébrer cette canonisation par une messe, dans le couvent des
+Dominicains. Comme il se rendait au réfectoire pour achever la fête
+religieuse par un repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique de
+Toulouse était en train de mourir dans la rue de l’Olmet sec et qu’elle
+attendait l’évêque Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt
+il se précipite avec des soldats. Les parents de la mourante crient:
+Voici l’évêque! La femme trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare
+et, avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, elle répond à
+toutes ses questions, lui donne les noms des croyants qu’elle connaît.
+L’évêque et les Dominicains la font condamner avec rapidité et ils ont
+le temps de la voir brûler sur la place voisine sans que le repas ait
+subi un retard exagéré. Mais une méprise si heureuse, un bûcher si vite
+allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. Les moines
+rentrent au réfectoire en chantant des cantiques et ils célèbrent par un
+appétit inaccoutumé le miracle qui marque la canonisation du saint.
+
+On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de la croisade
+Albigeoise. Je la résume rapidement.
+
+ * * * * *
+
+Le Catharisme venait de se répandre avec une extraordinaire rapidité
+dans le midi de la France. C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur
+qui s’emparait des âmes et il faisait courir le plus grand danger à
+l’église matérialiste du pape. Innocent III le comprit et il dépêcha
+dans le midi de la France plusieurs légats apostoliques. Ces légats se
+rendirent à Toulouse qui était la capitale du Catharisme.
+
+Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant qui ferait pleurer le
+midi et l’épouvanterait.
+
+Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, un vénérable vieillard
+appelé Pierre Maurand qui avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez
+lui des réunions nocturnes où il prêchait la religion nouvelle. On le
+comparait à saint Jean à cause de ses yeux illuminés. Il était capitoul
+et sa fortune était une des plus grandes de Toulouse. Les légats le
+firent comparaître solennellement devant le peuple, l’interrogèrent, le
+convainquirent d’hérésie et le condamnèrent à mort. La force d’un martyr
+n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, plus dure à un riche
+vieillard qu’à un autre homme et il promit de rentrer dans l’église
+romaine. Mais on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, à
+pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin entre l’évêque de Toulouse
+et un des légats qui le fouettaient de verges à tour de bras. Là, il
+demanda pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner à avoir
+ses châteaux détruits, ses biens confisqués. Il devait partir pour la
+Terre sainte et durant trois années se consacrer à secourir les pauvres
+de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour qu’aucun habitant de
+Toulouse n’ignorât son abjuration, il devait pendant quarante jours
+visiter en se flagellant toutes les églises de Toulouse.
+
+Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts ans, se fouetta et erra nu
+dans les rues pendant les quarante jours prescrits. Il partit, traversa
+la mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir sur des
+sujets mystiques avec le soufi persan Farid Uddin, il séjourna à
+Tripoli, connut le philosophe Maïmonide, passa trois années à Jérusalem
+et put rentrer à Toulouse où ses amis ne pensaient plus le revoir. Sa
+carrière n’était pas finie. Elle commençait presque. Symbole de la race
+tenace des hommes de Toulouse, il recommença à prêcher secrètement et il
+fut chaque trois ans et à cinq reprises élu consul de la ville par ses
+compatriotes désireux d’honorer en lui la résistance nationale au pape
+étranger. On s’était tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait
+le frapper qu’il passa longtemps pour s’être réfugié dans les forêts de
+Comminges et un siècle et demi après les gens des faubourgs prétendirent
+avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts de Toulouse, pour en
+examiner la solidité[9], appuyé sur son bâton et très droit, comme
+jadis.
+
+ [9] Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques historiens
+ ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent après son
+ voyage en Palestine étaient ses fils.
+
+Le midi avait été terrifié par la condamnation de Pierre Maurand. Le
+pape qui osait toucher à un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne
+pouvait être que le pape du mal. Le Catharisme grandit: Les églises
+furent abandonnées. Une nouvelle église spirituelle sans monuments, sans
+hiérarchie et sans costumes d’apparat se créa secrètement. La voix de
+l’espagnol Dominique retentit inutilement sur le parvis des cathédrales.
+
+Le légat Pierre de Castelnau repartit vers Rome découragé. C’était un
+ancien abbé de Maguelonne. Le jour où il avait été promu au titre de
+légat par le pape, il avait été atteint comme par une flèche, d’une
+sorte de folie d’orgueil. Il avait fait habiller ses gardes de rouge et
+il marchait revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, chamarré d’or.
+Il venait d’excommunier Raymond VI, comte de Toulouse. Il avait fait
+réunir les capitouls, les notables et le peuple et il avait repris en
+s’adressant au comte les termes d’une lettre d’Innocent III.
+
+--Homme pestilent! Tremble, pervers! Tu es comme les corbeaux qui vivent
+de cadavres. Impie, cruel et barbare tyran! n’es-tu pas confus de
+protéger les hérétiques?
+
+Il avait menacé Toulouse de la destruction, et il avait assuré que par
+ses soins personnels on labourerait bientôt là où s’élevaient les tours
+de ses remparts.
+
+Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu avait vivement ressenti
+l’injure faite à la cité. Il résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le
+suivit jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause de l’éclat des
+costumes de sa suite. Près de Fourques, à la nuit tombante, comme Pierre
+de Castelnau s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain s’élança sur
+lui et lui porta un coup de lance dont il mourut. Il put s’enfuir
+jusqu’à Beaucaire et regagner Toulouse où nul ne le punit de son acte.
+
+Le pape Innocent III, dit «la chanson de la Croisade» en apprenant la
+mort de son légat «de l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à
+sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle». Il ne devait pas
+s’en tenir là. Il envoya des messages à tous les rois chrétiens. Toutes
+les chaires romaines fulminèrent de malédictions. La croisade contre les
+hérétiques Albigeois fut prêchée avec la promesse des riches cités du
+Languedoc à piller. La noblesse de France à la tête de routiers
+allemands s’apprêta à descendre vers le midi par le Rhône, par le Velay
+et par l’Agenois.
+
+Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, le plus puissant
+seigneur d’occident après le roi de France avait réuni ses armées et
+s’était entendu avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, la
+victoire lui serait peut-être restée. Mais il était possédé par l’amour
+des femmes plus que par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il
+excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait à le tromper avec
+ses maîtresses. Il venait de se marier pour la cinquième fois avec la
+belle Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son père avait été
+obligé de tenir captive dans une tour parce qu’elle ne pouvait voir un
+homme sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la possession d’une
+aussi ardente créature. Albigeois de cœur, il commençait à s’habituer
+aux excommunications. Mais il craignait une lutte ouverte avec l’église.
+Peut-être avait-il ce goût de se trahir soi-même que l’on rencontre chez
+certains hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs on ne peut rien
+attendre de grand de quelqu’un qui a les yeux chassieux, les mains trop
+grasses et molles et toujours un peu humides. Il fit sa soumission au
+pape. Il fut assez misérable pour guider l’armée des croisés dans les
+plaines du midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous sa
+protection.
+
+ * * * * *
+
+Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient enfermées les
+populations des campagnes fuyant devant les envahisseurs. La ville
+contenait avec tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante mille
+personnes. Un grand nombre n’avait pas participé à l’hérésie et étaient
+d’excellents chrétiens. C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion de
+Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés entre ses papes, un des
+plus sauvages massacres de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si
+habilement contée aux enfants par les historiens officiels, mentionne à
+peine, en passant, la prise de Béziers et semble la considérer comme un
+événement sans importance.
+
+Les portes furent forcées le premier jour par l’avant-garde des Ribauds.
+On appelait ainsi des bandes de brigands qui accompagnaient les armées
+pour profiter des pillages et détrousser les morts. Les croisés
+s’élancèrent derrière eux. La veille un conseil des chefs et des légats
+avait décidé l’extermination de toute la population.
+
+--Mais comment, avait dit un baron ingénu, distinguerons-nous les
+catholiques des Cathares?
+
+Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant sans doute le sourire que
+lui inspirait une semblable candeur: Tuez-les tous, Dieu saura
+reconnaître les siens.
+
+Comme les rues étaient pleines de morts et que les portes des maisons
+étaient enfoncées le peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans
+les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze mille personnes périrent
+dans la cathédrale de Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont
+trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute la ville fut livrée
+aux flammes et les soldats du pape encerclèrent cet immense bûcher,
+mettant à mort ceux qui tentaient d’en sortir.
+
+--Que Dieu reçoive les âmes des morts dans son paradis! dit un pieux
+chroniqueur après avoir narré la prise de Béziers.
+
+L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au pape pour lui faire le
+récit de l’événement, pris d’une modestie singulière, n’évalue les morts
+qu’à vingt mille à peine.
+
+Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq ans, qui était courageux
+comme Roland et beau comme le héros d’un roman de chevalerie s’était
+enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. Sa peau était couleur
+de lait et il était étonnamment imberbe avec des yeux bleus pleins de
+crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. Mais il avait un
+crâne carré qui faisait penser aux tours qu’élevaient les Templiers. Il
+était confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence extrême. Naguère à
+Béziers, il avait cruellement vengé son père assassiné par des notables
+de la ville. Non seulement il avait fait mourir ces notables mais, comme
+il avait entendu dire que leurs femmes avaient joué un rôle dans cette
+affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les meurtriers de leurs
+maris, gens de basse condition. Ses sujets avaient vu là un beau trait
+d’énergie.
+
+Ce fut en vain que la croisade battit les tours de pierre et les larges
+murs de Carcassonne avec les solives des machines, les pluies de flèches
+et le travail des sapes. La vaillance des assiégés repoussait les
+attaques. Une sorte de légende s’attachait au courage de Trencavel. Les
+barons du Nord sentirent que ce jeune homme plein de foi était comme le
+cœur du Languedoc et qu’il fallait arracher ce cœur pour obtenir la
+victoire. Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. Sous
+la sauvegarde du Christ, si authentiquement représenté par les légats
+romains, on lui demanda de venir sans armes dans le camp des Croisés
+afin de s’entretenir des conditions d’une paix possible. Le confiant
+héros, incapable de soupçonner une trahison sans exemple sortit de sa
+ville malgré l’inquiétude de ses compagnons d’armes qui le suppliaient
+de demeurer. A peine arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la
+noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier.
+
+On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les
+défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur
+chef. Alors des gémissements éclatèrent; ils se propagèrent de tour en
+tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte
+funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait
+sa vie.
+
+C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la
+Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants
+crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet
+devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte
+nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un
+impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du
+soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de
+pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur
+bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes
+et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur
+dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits,
+frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les
+intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les
+carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides
+sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un
+miracle puis on connut la vérité.
+
+Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser
+quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de
+Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les
+guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit.
+C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves,
+pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares
+oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était
+bien peu.
+
+Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par
+élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre
+l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne.
+
+Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de
+Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé.
+Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait
+assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était
+bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie.
+
+Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par
+un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de
+Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements
+qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix,
+partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des
+hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques
+des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par
+le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées.
+L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient
+vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de
+Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un
+puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété.
+
+«Nous les exterminâmes avec une immense joie» dit, en parlant des
+habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la
+croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois «se
+précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et
+obstinés dans leur malice.»
+
+Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de
+Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un
+contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret
+et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à
+Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des
+troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une
+fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune
+Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande
+pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les
+chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans
+le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs! Ils
+eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à
+leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix
+et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par
+chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus.
+C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les
+sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de
+prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez
+comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de
+pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos
+derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de
+lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de
+Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart,
+un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux
+les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de
+l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible.
+
+Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi
+d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se
+prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la
+compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à
+genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie
+n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en
+voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses
+barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs
+de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix
+mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un
+aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant
+d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était
+tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ
+quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse
+en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son
+comte, ses capitouls et son peuple.
+
+Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de
+ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses
+remparts. «O Toulouse! O nid d’hérétiques! O tabernacle de voleurs!»
+s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une
+ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville
+imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le
+comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du
+nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre
+fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans
+la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort,
+inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats,
+détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils
+obéissaient à un mystérieux idéal de mort.
+
+Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une
+immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et
+espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble
+assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des
+armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la
+matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit.
+
+Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé
+les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une
+pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en
+éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas
+le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du
+Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son
+visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du
+bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les
+qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race
+méridionale si injustement écrasée au treizième siècle.
+
+Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par
+son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et
+le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre
+chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans
+fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans
+un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme
+le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères
+où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des
+chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les
+lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été
+le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury,
+dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage
+le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette
+inscription: Martyr très glorieux de Jésus-Christ.
+
+Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le
+lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux
+Pyrénées.
+
+
+
+
+LES DEUX ESCLARMONDE
+
+
+Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté
+d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la
+symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et
+moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la
+résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut
+lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la
+chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme
+et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la
+montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués,
+combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux
+qu’elle aimait.
+
+Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la
+pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait
+de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de
+Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour
+apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité
+de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant
+il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans
+l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre
+la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de
+l’envoyé Nicetas.
+
+Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un
+long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme
+d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna
+Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du
+mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour
+qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument
+obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que
+sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la
+mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente
+années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de
+donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées
+contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des
+abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint
+la docte Esclarmonde.
+
+La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent
+avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps
+physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois
+martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur
+le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient
+heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine
+forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages,
+une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil
+et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi.
+
+Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait
+fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en
+fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre,
+au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable
+château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à
+travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier
+leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de
+l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de
+l’Inquisition.
+
+Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait
+que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son
+seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était
+révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse;
+les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec
+leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le
+tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie
+cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner
+dans toutes les villes.
+
+L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut
+s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs
+épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne
+pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux
+mêmes ils livrent à l’église leurs sujets.
+
+Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa
+fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de
+Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le
+traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans
+une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine.
+Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser
+l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner
+aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et
+l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en
+place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de
+prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons
+d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes
+rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine.
+
+ [10] Napoléon Peyrat, _Histoire des Albigeois_.
+
+A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui
+ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château
+narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint
+Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait
+planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le
+portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur
+bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans
+la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau
+d’olivier.
+
+Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de
+Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et
+il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de
+nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle
+d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les
+bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris.
+Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été
+emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les
+dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies
+comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les
+biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune
+ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes.
+C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme
+moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un
+souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le
+résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des
+proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est
+hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente
+années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois
+pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au
+fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon
+trente années auparavant.
+
+La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit
+un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa
+fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et
+les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent
+leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de
+l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin
+d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et
+juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs
+enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont
+confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un
+hérétique.
+
+Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus
+d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis,
+le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les
+mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont
+emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les
+soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle
+condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne
+sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie.
+
+Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au
+pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette
+plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême
+indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait
+l’hérésie.
+
+Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond
+de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des
+hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu
+allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se
+tournaient vers lui.
+
+
+
+
+MONTSÉGUR
+
+
+Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le
+château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix,
+demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du
+Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin,
+dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure
+doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec
+la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au
+catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que
+la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes,
+le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent
+les neiges.
+
+Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il
+s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se
+cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les
+hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des
+tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des
+héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est
+le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de
+Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que
+son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à
+Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des
+Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est
+le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une
+inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la
+religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de
+l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se
+dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à
+l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs
+aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le
+brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe
+mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car
+l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son
+véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours
+devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour.
+
+Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même
+au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un
+état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des
+cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que
+les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres
+hérétiques.
+
+Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée
+légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de
+rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait
+incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse
+divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et
+s’élever dans l’échelle des sagesses divines.
+
+C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première,
+Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir
+ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées
+ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui
+coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la
+porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et
+les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa
+et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès
+d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup
+de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa
+conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère
+l’héroïne des derniers Albigeois.
+
+Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le
+suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant
+de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite
+principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares
+et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes
+royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle
+va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans
+les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux
+nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les
+bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser
+les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure
+ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle
+est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des
+sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de
+son épée.
+
+Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de
+granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses
+réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les
+sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses
+défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la
+malédiction du monde chrétien.
+
+Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures
+féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs
+hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des
+étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des
+corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale
+percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes
+s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la
+religion des parfaits.
+
+Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du
+sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous
+les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des
+machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque
+jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les
+chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure
+deux années avec des combats quotidiens.
+
+Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le
+comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les
+Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète
+lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur
+pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route,
+un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de
+saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A
+peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois,
+c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe
+d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener
+quelques évêques Cathares.
+
+Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines.
+Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale
+peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées
+qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des
+parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le
+midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se
+flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers
+Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils
+murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas
+venir au loin l’Ost de Toulouse?
+
+L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de
+Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes
+pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers
+trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le
+trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur
+de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le
+massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le
+lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire
+adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se
+livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de
+Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes
+et ses soldats.
+
+Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste
+plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres
+de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme,
+promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta.
+Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les
+flammes les trois cents parfaits de Montségur.
+
+La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si
+droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui
+regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe
+enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la
+dernière espérance du midi était éteinte.
+
+Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées,
+il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et
+dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion
+l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de
+Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer
+parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de
+l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la
+tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main
+au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune
+tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire
+repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue
+au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre
+vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y
+mène, on peut donner joyeusement sa vie.
+
+
+
+
+LA GROTTE D’ORNOLHAC
+
+
+Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de
+Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses
+labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne,
+au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans
+les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les
+druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient
+arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour.
+
+Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes
+sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie,
+il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui
+disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs
+vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres
+des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte,
+lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les
+arbres comme les singes.
+
+Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la
+grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il
+s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là
+était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été
+resplendissant dans le ciel.
+
+L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce
+refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel
+appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le
+sénéchal de Toulouse.
+
+La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur
+héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait,
+Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au
+sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à
+pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi.
+
+La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent
+par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et
+plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on
+ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus
+humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une
+mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les
+entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège.
+Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de
+l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un
+tombeau.
+
+Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car
+ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand
+nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la
+nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la
+mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour
+faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts
+prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes
+qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre
+son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte
+aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les
+stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les
+unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est
+enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de
+poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la
+béatitude d’aimer sans fin.
+
+La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de
+la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le
+trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû
+se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois,
+immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au
+milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de
+ténèbres.
+
+
+
+
+LE DOCTRINE DE L’ESPRIT
+
+
+Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre
+laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de
+sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la
+tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits
+jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée
+Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de
+menaces, des religieux du temps.
+
+Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître
+du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un
+monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le
+trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant
+reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les
+ossements d’un gardien fidèle.
+
+Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du
+XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu
+sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de
+Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et
+animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs,
+mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir
+qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez
+lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il.
+Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun
+de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction
+n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance
+rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la
+force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité
+dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le
+comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un
+château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à
+présent le livre de Ramon Fort?
+
+Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont
+affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et
+l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des
+manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du
+Christ en engendra tant. Ils se sont trompés.
+
+L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était
+logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la
+destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme.
+Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de
+l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité
+de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le
+midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout
+l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous
+le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme.
+
+Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la
+doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les
+paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et
+tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et
+d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que
+nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen
+d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une
+qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il
+se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique
+alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit,
+la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder
+et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui.
+
+Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez
+les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple
+voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du
+temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les
+chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice
+céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour
+en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après
+les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les
+faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies
+organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles
+se sont détachées.
+
+Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des
+réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont
+nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font
+nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous
+nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel
+et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est
+en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction
+de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de
+douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que
+ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à
+l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les
+Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le
+prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la
+conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et
+d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine
+caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de
+soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs
+apparents.
+
+La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode
+pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation,
+rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une
+méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha.
+
+Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient
+simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant
+selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde,
+étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie
+moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité
+des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de
+délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là
+avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils
+avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens,
+aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des
+femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du
+signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait
+d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume
+spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les
+parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu
+de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret
+avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite
+était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui
+se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait
+traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à
+l’ombre et s’identifier avec la lumière.
+
+Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites
+magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une
+puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour
+les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette
+vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux
+qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient
+pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais
+perdue.
+
+On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une
+crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient
+couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la
+circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont
+étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite
+très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire
+traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union.
+
+ [11] N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_.
+
+La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise
+et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le
+principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais
+puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien
+Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et
+à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance
+rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu
+enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers
+la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu
+d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu
+d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau
+Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que
+sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une
+cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le
+tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme
+s’enferme volontairement.
+
+Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du
+Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain
+d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou
+la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité
+permanente et inaltérable.»
+
+Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré
+leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe
+siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le
+suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les
+persécutions, était sinon recommandé du moins permis.
+
+Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines,
+comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi
+sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence
+complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une
+mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent
+souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant
+dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers
+laquelle ils s’élançaient.
+
+Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des
+hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La
+seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à
+prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas
+reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre
+sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste
+interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et
+perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples
+croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de
+vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les
+fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les
+prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou
+biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de
+faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la
+perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de
+l’homme sur la terre.
+
+Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que
+les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils
+avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense,
+car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait
+volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait
+sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la
+pénitence dans une forme animale.
+
+Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des
+biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne
+reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans
+l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement
+essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet
+d’exécration à cause du danger social qu’il représentait.
+
+Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les
+routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres
+armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et
+son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était
+permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se
+généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute
+pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité
+royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et
+l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les
+autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord
+avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de
+travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses
+maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de
+converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires
+intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait.
+
+La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la
+vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement
+des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par
+toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même
+plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce
+temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant
+que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin
+de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le
+secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes
+du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus
+humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée,
+abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers
+qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon
+de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts.
+
+Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent
+que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels
+allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de
+l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha,
+comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de
+Zoroastre.
+
+Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les
+hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les
+républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la
+divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé
+pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de
+prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les
+esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des
+maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple
+jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent
+avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur
+trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des
+faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et
+qu’avait ouverte on ne savait qui.
+
+La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire
+religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de
+labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus
+riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient
+pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation
+plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La
+libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que
+celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la
+libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua
+avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la
+haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le
+feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner
+chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils
+appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre,
+l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment
+d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille.
+
+Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles
+après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre,
+l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La
+guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort
+d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française.
+
+Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans
+l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec
+son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais,
+aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre.
+D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne
+songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son
+existence.
+
+
+
+
+L’AUBÉPINE DE FERROCAS
+
+
+Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant
+visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé
+aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe,
+au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans
+ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui
+répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques
+années auparavant.
+
+Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire,
+une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu
+aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même
+il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas
+prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était
+pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ
+en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il
+n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie
+suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le
+faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant,
+résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de
+Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour
+le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien.
+Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande
+aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine
+fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé
+mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de
+l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit
+raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit
+Napoléon Peyrat.
+
+Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur
+et vit la croix de Ferrocas.
+
+Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait
+porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour
+laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au
+dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi.
+C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne
+furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche.
+Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix
+au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis.
+
+Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du
+midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et
+les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur
+leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de
+long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur
+eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient
+refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des
+montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un
+quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église
+que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les
+pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées.
+
+Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes
+traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur
+poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité.
+Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est
+celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont
+désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement
+l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand
+résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun
+écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant
+sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur
+les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au
+fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de
+l’armée de Montfort.
+
+Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai
+descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu
+Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les
+routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître
+l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois
+que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la
+gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé
+entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers
+et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers.
+J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de
+Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la
+distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas.
+
+Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa
+sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop
+compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin,
+voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à
+l’atteindre.
+
+Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli
+dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande
+parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes
+clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits
+occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs
+aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les
+érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun
+cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du
+silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte.
+
+C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici,
+elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est
+vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole
+de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant
+d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de
+Ferrocas?
+
+
+
+
+CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX
+
+
+
+
+VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ
+
+
+Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins
+qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins
+repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que
+poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois,
+comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des
+germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure
+chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue
+jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme
+pour attester la présence perdue d’une forêt morte.
+
+Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en
+poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la
+doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il
+enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il
+la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des
+livres.
+
+Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été
+connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le
+dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il
+n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une
+histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de
+preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le
+désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps
+des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les
+documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs,
+ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de
+subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux
+noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous
+ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende.
+Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie
+aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles,
+ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté
+sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la
+légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le
+Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère
+plus de fondement historique.
+
+ [12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à
+ tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du
+ XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe.
+
+Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire
+dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des
+familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires
+avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais
+maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions
+lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus
+impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce
+qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les
+remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait
+encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits
+noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre,
+un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la
+graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte.
+
+Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des
+montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le
+frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se
+dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur
+farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de
+superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre
+leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes
+pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une
+divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle
+avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue
+était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la
+cour du château juste à côté de la porte de la chapelle.
+
+On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée
+par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire
+IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un
+laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la
+faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon
+chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet
+œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui
+suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du
+château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre
+qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de
+l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour.
+Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de
+Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs
+fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin
+et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine
+mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la
+réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise
+à mort au moment de l’assaut final.
+
+Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers
+l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la
+chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont
+l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle
+des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et
+c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia
+dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie.
+
+Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui
+devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et
+instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres
+moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer
+à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette
+vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient
+lointain.
+
+Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait
+alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]»
+appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au
+Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre
+d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données
+précises.
+
+ [13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle.
+ C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on
+ connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix.
+
+Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage
+avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa
+route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea
+vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient
+qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait
+appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait,
+l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian
+Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les
+Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation.
+
+Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans
+le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la
+vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres
+chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin
+musulman.
+
+Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et
+tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des
+mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour,
+l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques
+faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la
+pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands
+tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en
+Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon
+sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs
+avant-gardes.
+
+Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents
+mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles
+découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des
+égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies
+d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il
+s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur
+Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin.
+Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y
+retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois.
+Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence
+intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande
+civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de
+sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race.
+
+Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus
+grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but
+que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était
+alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se
+dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar,
+qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors
+et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui
+ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta
+quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et
+gagna Fez.
+
+Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines
+d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école
+d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les
+persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la
+divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces
+cachées de la nature.
+
+Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez
+et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le
+nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en
+rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société
+secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences
+et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des
+néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après
+les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus
+tard entièrement anéantie par l’Inquisition.
+
+La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par
+Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il
+apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il
+comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris.
+Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la
+demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de
+certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut
+une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne
+lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil.
+
+Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est
+nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se
+rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop
+précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à
+l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la
+fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut,
+il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles
+pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière
+infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les
+tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux
+hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en
+soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que
+leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases
+d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un
+serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait
+prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son
+existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues
+chuchotements.
+
+La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a
+souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une
+minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur
+faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes
+en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une
+idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière
+qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian
+Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes
+les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le
+problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour
+dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même
+inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour
+l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept
+moines fidèles?
+
+Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât
+de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la
+mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne.
+
+De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes
+sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait
+les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes
+extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient
+que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série
+d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les
+Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient
+à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la
+philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la
+persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que
+celle que ces sectes employaient à se propager.
+
+Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des
+bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir
+aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en
+Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses
+premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le
+nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la
+confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle
+réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par
+la suite.
+
+Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la
+«Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire
+d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc.
+
+Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète
+et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il
+écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et
+qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales.
+Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes
+d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se
+développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le
+grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été
+atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins
+matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de
+l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi.
+
+Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en
+allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on
+n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama,
+regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer
+l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il
+à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des
+Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays
+Narbonnais.
+
+On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la
+dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.
+On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira
+Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à
+Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert.
+Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des
+écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses
+disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui
+la conseillaient.
+
+Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le
+mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant
+épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son
+temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à
+Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla
+jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont
+l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda
+deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette
+secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle
+rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament.
+Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen
+pratique de réalisation divine.
+
+On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour
+Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était
+une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur
+mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la
+profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce
+pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans
+une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le
+commun des hommes ne pût même être soupçonné?
+
+Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de
+Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit
+de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux
+qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux
+proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil
+artificiel, le corps du maître encore intact.
+
+Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus
+grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins
+d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme
+de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une
+odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave
+que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance
+de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié,
+d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme
+flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur
+corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage
+pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette
+perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas
+à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse
+des transformations.
+
+
+
+
+VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX
+
+
+C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie
+rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la
+Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de
+la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre
+de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par
+la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers.
+Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être
+secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en
+faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas
+luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les
+alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en
+contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux
+Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il
+n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard.
+
+On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été
+Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un
+nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la
+franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements
+chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté
+vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant
+Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament
+comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église
+et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les
+courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un
+fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui
+communique une sève gâtée et le fait mourir.
+
+Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association
+n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de
+chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en
+faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient
+Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas
+affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce
+libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès
+de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne
+aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance
+des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la
+discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent
+fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais
+on ne sut pas qui l’avait apporté.
+
+Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser
+toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition
+rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement; sa
+philosophie était néo-platonicienne; il ne portait que des vêtements
+très modestes et il glorifiait la pauvreté; nommé professeur de
+chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les
+étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait
+aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux
+recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre
+philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades; son
+incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui
+attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût
+des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les
+vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour
+Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait
+pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé
+parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles.
+
+En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de
+la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes.
+Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez
+que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier
+fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix
+catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent
+qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements,
+presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela
+corresponde à une réalité initiatique quelconque.
+
+Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse
+renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de
+poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe
+siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils
+jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement
+assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les
+solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu
+est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant
+un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les
+conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est
+effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit
+nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur
+tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels
+moyens tentent-ils de l’accomplir?
+
+Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un
+sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un
+livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que
+l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de
+nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le
+demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de
+mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas
+capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent.
+
+
+
+
+LA ROSE ET LA CROIX
+
+
+Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix
+parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort
+doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les
+plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la
+terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la
+sagesse divine: la connaissance et l’amour.
+
+La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières
+civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement
+vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par
+le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la
+nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme
+en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui
+s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la
+doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour
+se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au
+point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses
+sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de
+posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par
+l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes.
+
+Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit
+s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de
+l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément
+enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il
+voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie.
+Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le
+bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui,
+par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a
+mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le
+réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré.
+
+Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples.
+La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement
+restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont
+on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une
+vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides
+que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans
+notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable
+chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la
+richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus
+grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend
+que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant
+il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de
+la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures
+avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard.
+
+Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix
+devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant
+que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté
+pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité,
+fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés
+intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme
+le signe du génie.
+
+La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de
+tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore,
+ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne
+l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être
+qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences
+qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas
+prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et
+l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils
+sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que
+l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude
+du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de
+merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un
+être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement
+ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut
+parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa
+satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai
+même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet.
+Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence
+l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du
+baiser.
+
+Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme
+pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver.
+
+Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence
+agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait
+pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il
+comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres.
+Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible
+d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et
+conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les
+deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus
+qu’un.
+
+Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour
+encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa
+mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en
+se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point
+d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles
+se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est
+mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de
+vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix
+ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de
+portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une
+fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe
+le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il
+vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas
+résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à
+l’homme, s’il est sincère avec lui-même.
+
+Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble
+des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être
+humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin
+de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois
+que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que
+l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance
+de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et
+supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles.
+
+C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes
+d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux
+sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance
+et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très
+humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui,
+ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a
+laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au
+milieu de la croix.
+
+
+
+
+LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS
+
+
+
+
+LES INITIÉS DE L’ACTION
+
+
+Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre
+de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et
+l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier
+Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins.
+
+La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage,
+la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait
+procurer la puissance de la force, la domination matérielle.
+
+Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée.
+Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et
+cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et
+à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance
+qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école
+merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener
+le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été
+obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi
+Chosroès.
+
+Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de
+l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret
+de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la
+pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au
+dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de
+découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime
+tradition.
+
+Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée
+la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts
+devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le
+chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du
+monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient
+comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes
+vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre
+sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais
+les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre
+sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les
+prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une
+Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était
+possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et
+XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère
+gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une
+minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du
+but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le
+rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière
+les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres
+et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté
+l’univers vers la perfection.
+
+Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui
+peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en
+étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement
+des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois
+musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne
+devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur
+ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier
+ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un
+aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient,
+n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour
+les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était
+le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V
+n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés.
+L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier
+suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du
+Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé
+lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que
+c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé
+d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il
+avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus
+tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait
+besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira,
+ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait
+failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus
+parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur
+le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré
+l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais
+furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent
+condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie
+cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante.
+
+Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants.
+La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer
+au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la
+foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en
+l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut
+que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent
+de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être
+invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait
+dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient
+devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter
+montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre
+et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La
+richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent.
+Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve
+d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le
+pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents
+et justes.
+
+
+
+
+HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS
+
+
+Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le
+cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens.
+
+C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de
+Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages
+l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville,
+si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois
+jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer.
+A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois
+premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que
+le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme
+désintéressé.
+
+Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque
+avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en
+pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se
+croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines
+hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de
+Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de
+Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux
+bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères.
+
+ [14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent.
+
+L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et
+le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante
+rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de
+Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une
+embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut
+délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de
+l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir.
+Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de
+suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une
+ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers
+auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de
+son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de
+Salomon.
+
+Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des
+combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration
+par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les
+préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de
+saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique
+ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une
+méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois
+philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une
+hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon
+l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y
+avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à
+leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient
+entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué,
+qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah,
+celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir
+ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine,
+une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin.
+
+C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah,
+fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat
+d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de
+sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de
+sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de
+livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués
+gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de
+l’Orient.
+
+Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps
+à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette
+«maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils
+s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet
+Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur
+château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France.
+
+La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de
+la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie
+et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues
+causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem.
+
+Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe
+mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète
+astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier
+ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des
+Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé
+le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait
+à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des
+philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la
+hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la
+foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on
+pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré
+enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le
+monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel
+est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques
+dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un
+degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan
+Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa
+propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses
+disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la
+bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés
+qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad.
+Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître
+que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude
+absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé
+par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se
+contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière
+du soleil.
+
+Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier
+personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les
+souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un
+de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la
+réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et
+les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient
+au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent
+l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves
+pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à
+l’heure des caresses.
+
+Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie,
+Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs.
+Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et
+l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les
+plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le
+haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance
+en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il
+envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la
+certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo,
+dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses
+disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les
+jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une
+béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au
+paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à
+celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les
+membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins,
+mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du
+Haschicha[16].
+
+ [15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la
+ forteresse du bonheur.
+
+ [16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire
+ les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie
+ légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres
+ fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son
+ intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit
+ que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de
+ equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan
+ Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par
+ Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs,
+ beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont
+ employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de
+ haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la
+ sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase.
+
+Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient
+d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan
+Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux
+rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à
+voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes,
+ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement
+acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que
+gardaient de petites troupes disciplinées.
+
+Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on
+disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes.
+Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait
+à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur
+fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le
+pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la
+chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été
+le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre
+religieux, une vertu que donne la foi.
+
+Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils
+reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des
+Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait
+qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome
+n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient
+altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares.
+D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était
+monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis
+Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le
+dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il
+trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et
+son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté.
+
+Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre
+de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se
+rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que
+son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon,
+symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie
+des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation
+par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La
+puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple.
+
+Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa
+tous les rêves des fondateurs.
+
+En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par
+saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et
+guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés
+secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en
+trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils
+obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé
+de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition
+primitive.
+
+Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté
+gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois.
+Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un
+rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis
+chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie
+avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque
+chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et
+communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient
+flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux.
+
+Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens
+immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en
+Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force
+chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières.
+
+Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le
+but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté
+obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils
+progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et
+l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur
+organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des
+forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et
+ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs
+rivaux.
+
+Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues,
+unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II
+pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre
+les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de
+Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le
+cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement
+cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans.
+Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des
+Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur,
+c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable
+conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre.
+
+Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités
+avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la
+chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers
+Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent
+partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans
+l’accroissement de leur force.
+
+Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils
+n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux
+chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils
+la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs
+yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer
+indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni
+l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni
+les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un
+exemple significatif.
+
+Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près
+de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe,
+brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne
+peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18].
+
+ [17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent
+ mille volumes.
+
+ [18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels
+ d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques
+ des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de
+ l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait
+ avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce
+ qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre
+ sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais
+ Christ d’un ennemi se fait un champion».
+
+Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la
+défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de
+Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et
+comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs
+nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le
+moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un
+guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut
+pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre
+de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont
+les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de
+résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple
+sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la
+liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière
+leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques
+centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à
+ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour
+était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes.
+Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la
+vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et
+les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir
+le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait
+et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa
+les épaules et répondit:
+
+--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire
+en d’aussi tristes conjonctures[19]?
+
+ [19] Père Mansuet, _Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du
+ Temple_.
+
+Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine
+des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la
+faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le
+viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient
+entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent
+sauvés.
+
+Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de
+Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes
+déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment
+de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus.
+
+Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les
+orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe,
+s’écroulèrent en même temps.
+
+
+
+
+LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET
+
+
+C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les
+monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même
+besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du
+Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de
+cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait
+demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait
+un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait
+fait surseoir à l’exécution.
+
+Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris.
+Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret,
+ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla.
+
+Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier
+apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être
+exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son
+compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête
+homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus
+grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient
+aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers
+reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment
+de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par
+plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une
+action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite
+magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une
+étrange idole barbue appelée Baphomet.
+
+On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape
+de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de
+Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou
+contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous
+les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de
+l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement
+du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se
+chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité
+pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut
+faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui
+s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune
+autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se
+dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger
+par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune
+de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de
+vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule
+excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que
+commirent ensemble le pape et le roi de France.
+
+Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être
+venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de
+l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces
+guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des
+forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus
+de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des
+sommes énormes allaient se trouver disponibles.
+
+Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On
+venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son
+trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé
+des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à
+la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume
+méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna
+une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de
+sa nièce Marie, et le titre de César.
+
+Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il
+était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes
+dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire
+supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie
+en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de
+Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito,
+presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec
+une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela
+peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était
+désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses
+combattants.
+
+Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay
+et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs.
+D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu
+pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la
+première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver
+la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre
+populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis
+longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui
+avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple.
+
+Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on,
+notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait
+avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du
+Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs
+maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre
+les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le
+Saint-Sépulcre[20].»
+
+ [20] Michelet, _Histoire de France_.
+
+On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et
+plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte
+des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres
+rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans
+l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend
+pas.
+
+Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les
+chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à
+l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent
+emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent
+quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni
+les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite
+des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru
+quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait
+fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais.
+
+Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher
+par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de
+fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé
+diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup
+d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de
+réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux
+ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié
+devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de
+l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux
+que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers,
+le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu.
+
+ [21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par
+ la grandeur de l’impiété.
+
+Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait
+paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans
+qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement
+simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du
+pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il
+avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement
+calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été
+oubliée!
+
+En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur
+initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou
+qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale,
+ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même
+temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une
+autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur.
+
+L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier
+vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en
+esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel
+prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance
+rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme
+rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque
+membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique.
+Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut
+mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait
+combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se
+souvenir de son initiation comme d’un acte vivant.
+
+Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église
+catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et
+qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs
+précepteurs qui souvent étaient laïques.
+
+L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle
+d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été
+très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que
+de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans
+le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles
+suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier
+sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il
+avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été
+en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait
+jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour
+qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles
+actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de
+nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition
+que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son
+manteau de cendres.
+
+ [22] Frédéric Nicolaï. _Essai sur les accusations intentées aux
+ Templiers et sur le secret de cet ordre_.
+
+Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans
+l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la
+sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation
+souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation
+n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme
+un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La
+sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens.
+Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de
+châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les
+femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui
+résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était
+lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle
+un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant
+les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut
+peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de
+l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir
+charnel.
+
+Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux
+qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques
+en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens
+par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui
+sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une
+trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe
+qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de
+tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions
+et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces
+rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun,
+ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment
+de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot.
+
+Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses
+adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel.
+Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence
+totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes.
+La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un
+plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de
+l’Ordre furent altérés.
+
+Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et
+qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la
+pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de
+plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de
+scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du
+Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte
+découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un
+chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il
+avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut,
+avait aussitôt abusé de lui[23].»
+
+ [23] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers_, 1779.
+
+A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre
+de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se
+coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres
+baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le
+supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...»
+
+La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait
+Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il
+y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre,
+avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le
+chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques
+instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait
+la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités
+contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le
+Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une
+divinité orientale.
+
+ [24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit»
+ (Hammer).
+
+En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à
+résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en
+lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et
+comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par
+l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours
+représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une
+couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles
+ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au
+milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée
+supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que
+l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter
+sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle
+représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal.
+
+
+
+
+LA CHUTE DE L’ORDRE
+
+
+Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers
+et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand
+nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand
+maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être
+falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les
+reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés
+des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé».
+
+Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais
+il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la
+dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle
+Brunissande, comtesse de Foix.
+
+Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la
+justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers.
+Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une
+commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris
+et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier
+paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un
+veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.»
+Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent
+avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir
+traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense
+de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues.
+La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot.
+Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va
+innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare
+qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre
+et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que
+c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et
+l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple.
+
+Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les
+chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même
+déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement.
+Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et
+l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être
+l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés?
+Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence
+humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est
+l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable.
+
+Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier
+l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à
+entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient
+vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara
+suspect d’hérésie et l’abolit.
+
+Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales.
+Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que
+présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la
+férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient
+rétracté leurs premiers aveux.
+
+«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt
+bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons
+ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre
+chevaliers y furent précipités[25].»
+
+ [25] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers._
+
+Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été
+condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant
+l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils
+déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à
+mourir pour soutenir cette vérité».
+
+Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île
+de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux
+bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien
+«étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une
+foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée
+pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme
+Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il
+s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal
+de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe,
+également injuste, dans l’an».
+
+Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le
+roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire
+ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le
+conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa
+mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé
+l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année.
+
+On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie
+qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois
+pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept
+années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure
+qui ne peut s’exercer que pour la vengeance.
+
+ * * * * *
+
+Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de
+Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque
+13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix
+retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ
+est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et
+répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!».
+
+La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue
+symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que
+dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que
+même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise.
+
+Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais
+secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son
+successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui
+succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession
+de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et
+influents n’a jamais été interrompue[26]».
+
+ [26] Le Couteulx de Canteleu, _Les sectes et les sociétés secrètes_.
+
+De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et
+possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques
+Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des
+terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons
+Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent
+en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la
+franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais
+l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un
+sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le
+dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation
+Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la
+Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre
+la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI.
+
+Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine,
+un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis
+la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses
+mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule
+s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la
+liberté[27].
+
+ [27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de
+ Guaita.
+
+Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre
+but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus,
+depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe
+siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais
+d’une manière imparfaite.
+
+Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de
+tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le
+grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il
+envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul
+Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour
+l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers
+étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur
+des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient
+des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à
+franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après
+la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces
+somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de
+sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un
+initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de
+l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des
+couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité
+facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes
+et autres groupements où s’exprime la vanité humaine.
+
+Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction
+du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite.
+Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et
+d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit
+appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les
+doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta
+de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de
+nouveaux uniformes.
+
+L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque
+l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable
+église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de
+l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi
+que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de
+Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau
+blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le
+tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir
+été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs.
+
+Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand
+dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie.
+L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du
+catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour
+les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire
+l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses
+débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les
+cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent
+à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident.
+
+Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une
+manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des
+religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur
+avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à
+l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du
+tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe
+aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été
+transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus
+vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer
+qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force.
+
+C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient,
+à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par
+l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem
+étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la
+vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine
+lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de
+l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par
+le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités,
+pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des
+lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une
+main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations.
+
+Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou
+fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour
+collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de
+peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des
+escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle
+ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment
+l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et
+par Clément V.
+
+Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour
+le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers,
+acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de
+vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse
+divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac
+Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors
+qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils
+gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs
+chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent
+expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur
+courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même
+que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un
+Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas
+entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour
+accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du
+mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme
+toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait
+désintéressement.
+
+
+
+
+NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE
+
+
+
+
+LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF
+
+
+La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme.
+Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une
+secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une
+philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand
+avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et
+produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un
+rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au
+XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de
+celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures
+hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il
+opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et
+plus merveilleuse.
+
+Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les
+hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie
+parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa
+mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui
+avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale
+se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux
+où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que
+Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était
+vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient
+incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans
+les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa
+pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire.
+
+La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la
+Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages
+originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie,
+contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée
+solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à
+grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand
+elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire
+indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais
+partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau
+solide de la vérité.
+
+Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses
+historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît
+d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe
+siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique
+adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie.
+
+C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que
+deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit.
+Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir
+le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les
+enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et
+apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une
+croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps
+de valet de chambre.
+
+Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure
+et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien.
+
+Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il
+est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle
+fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle
+en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de
+l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le
+révéler en confidence à tout le monde.
+
+L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait
+apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles
+qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait.
+
+Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art
+hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en
+honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays
+chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie
+comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit
+élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret
+essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la
+sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal
+était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet
+idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la
+pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de
+symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus
+qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un
+petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages!
+
+Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore
+beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont
+ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et
+ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur
+intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la
+visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas.
+
+Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux
+placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la
+puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le
+livre vînt à son heure.
+
+Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée
+d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une
+tendance au mysticisme.
+
+Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange,
+lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains
+immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester
+dans la mémoire de celui qui les entendit.
+
+--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni
+toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait
+voir.
+
+Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout
+disparut dans la lumière d’or des songes.
+
+Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement.
+
+Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu
+en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute
+fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à
+celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré
+vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il
+reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins
+sans marchander.
+
+Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu
+divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur
+laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les
+uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les
+feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel
+était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de
+tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec
+une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et
+formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur
+lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première
+page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif,
+prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes
+malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux,
+s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété
+sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère
+redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus
+impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité
+sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature,
+quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme.
+
+Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait
+entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret
+de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir
+de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la
+formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il
+n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas
+révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les
+intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si
+clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture
+aux pourceaux.
+
+Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans
+l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute,
+y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le
+Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné
+dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se
+représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable
+de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de
+sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de
+pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle
+comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant
+dans son manuscrit.
+
+Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en
+rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits
+de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa
+bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient
+habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre
+d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il
+quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa
+boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait
+à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou
+l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait
+aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des
+occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions
+et belles lettres.
+
+Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il
+est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de
+méditation suffisent pour trouver la clef de la vie!
+
+
+
+
+LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL
+
+
+Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé
+en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière
+qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors,
+les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui
+permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de
+grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort
+volontaire et de la destinée malléable.
+
+Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le
+livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son
+texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment
+chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces
+Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade
+qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait
+des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se
+formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes
+chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures,
+allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et
+revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des
+maîtres arabes.
+
+Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque
+kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages
+étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient
+possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à
+Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un
+moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son
+voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses
+projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit
+le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les
+chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie.
+
+Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux
+manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter
+avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans
+son modeste bagage.
+
+Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en
+eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir.
+Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à
+Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en
+relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard
+des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur
+pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui
+l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un
+homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un
+voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de
+son foyer qui le rappelle.
+
+Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville
+de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à
+la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses
+affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques
+mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif
+savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations
+avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les
+livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire
+connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter
+une dernière expérience avant de quitter l’Espagne.
+
+J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne
+s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les
+portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se
+débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français
+qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence
+de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence
+d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier,
+tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui
+jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham
+le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que
+Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui.
+Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand
+maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous
+les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié
+supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent
+demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles,
+mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de
+main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir.
+Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est
+très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il
+renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière
+se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu
+du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée.
+Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la
+vérité!
+
+Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que
+le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner
+Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera.
+Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a
+longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes
+désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les
+routes d’Espagne.
+
+La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se
+rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus
+chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu!
+songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne
+franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du
+secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient
+esprit!
+
+Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière
+avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la
+mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de
+Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne
+fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel
+le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire
+des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré
+un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait
+être en repos dans le royaume des âmes sans corps.
+
+Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie,
+ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout
+était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le
+trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux
+illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il
+continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et
+avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui
+avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre
+d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout
+le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et
+à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la
+transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il
+devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham,
+il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or
+vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de
+l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait
+fait jaillir la substance de l’esprit éternel.
+
+
+
+
+LA PIERRE PHILOSOPHALE
+
+
+C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il
+acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de
+cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des
+satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec
+Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui
+a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses
+semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils
+fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever
+le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement
+des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à
+l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont
+continué jusqu’en 1789[28].»
+
+ [28] Louis Figuier.
+
+En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe
+quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son
+esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des
+satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que
+l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur
+la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui
+est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie
+à ce que les chrétiens appellent faire leur salut.
+
+Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la
+petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des
+manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue
+Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour
+lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche
+de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir.
+S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce
+n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts
+qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions
+et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour
+se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure
+minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret
+qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer
+l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le
+secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection
+de cette âme.
+
+Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu
+céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun
+sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont
+utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on
+pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la
+mort.
+
+Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois
+fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea
+jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les
+maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet
+de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte.
+
+Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et
+dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine
+qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les
+vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles
+sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart
+des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de
+bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien
+portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur.
+Lui seul peut contribuer à élever l’homme.
+
+La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il
+parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les
+pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon
+marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi
+Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une
+enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de
+Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable.
+
+Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un
+sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se
+promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort
+lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des
+missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne
+guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible
+affection.
+
+Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de
+quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à
+écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses
+affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef
+de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la
+pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur
+cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté
+au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son
+existence[29].
+
+ [29] La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny.
+
+Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée
+et aussi parfaite que sa vie.
+
+Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs
+plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel.
+
+Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et
+méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un
+étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son
+visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il
+demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans
+quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur
+une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps
+de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir,
+rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle,
+appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade,
+mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel.
+
+Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de
+s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour
+secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir
+qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF
+
+
+Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être
+Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant
+sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze
+fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain.
+
+A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et
+d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit
+dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre
+poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des
+lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de
+cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques
+qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux
+qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il
+n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la
+pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la
+science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions
+pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les
+murs. «Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom
+et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de
+Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un
+ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une
+somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta.
+L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les
+fondations; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque
+raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il
+disparut oubliant de payer les ouvriers[30].»
+
+ [30] Albert Poisson, _Nicolas Flamel_.
+
+Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert
+dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui
+devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes
+maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de
+leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre
+murs.
+
+Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif? Nicolas Flamel avait
+légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui
+s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument
+rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son
+oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante
+chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant
+ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux
+siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve
+la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois,
+qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de
+projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit
+pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de
+cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette
+expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu.
+Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la
+poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et
+le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On
+trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le
+faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit.
+
+Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre
+de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu
+à Flamel et les fit fouiller de fond en comble.
+
+On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de
+l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent
+pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent
+son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à
+courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais
+contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant.
+
+Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il
+fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend
+fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à
+interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre.
+Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et
+un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme
+Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de
+la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou
+d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à
+rien.
+
+A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de
+son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être
+copié car l’auteur du «Trésor des recherches et antiquités gauloises»
+fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies
+qui appartenait au seigneur de Cabrières.
+
+ [31] Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle et
+ qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, sans
+ s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est autre que
+ l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah.
+
+Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même
+repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale,
+peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui
+aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour
+l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer.
+
+Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle
+un renouveau de mystère.
+
+Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas,
+qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en
+inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts
+scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant
+devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas
+réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il
+fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les
+trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux
+apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se
+résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son «Voyage dans la Turquie»
+et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de
+reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif.
+
+Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui
+portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues
+connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont
+on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia
+assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe
+était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie
+particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but
+que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se
+retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui
+était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine
+devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui
+connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille
+années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même
+temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de
+l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour
+eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages.
+Nicolas Flamel avait été un de ceux-là.
+
+Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au
+courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui
+narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en
+possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance
+jusqu’alors.
+
+«Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent
+également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en
+avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue
+les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les
+voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à
+Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au
+grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna
+beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin,
+pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe,
+le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite,
+tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut
+brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et
+vous savez qu’ils furent chassés du royaume.»
+
+Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel
+par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en
+débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante
+qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que
+Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la
+pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique
+qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les
+funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait
+réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche
+vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore.
+
+Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y
+avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui
+pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans
+l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que
+ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie.
+Car cette croyance a existé dans tous les temps.
+
+Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes? S’il en fut un, peut-on penser
+raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort
+apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été
+faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la
+prolonger? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende
+rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit
+visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte?
+Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré.
+
+Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours
+fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre,
+dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui
+que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y
+soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme,
+quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse
+qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté.
+
+
+
+
+LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES
+
+
+Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession
+du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus
+grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré.
+Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse
+laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement,
+la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer
+la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent
+trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se
+servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche
+à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur
+propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable.
+
+Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot,
+voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un
+petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui
+encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et
+qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à
+donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place
+de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir
+d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de
+descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité,
+un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux
+de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux
+papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit.
+
+Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des
+soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui
+était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque,
+ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et
+l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une
+poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles
+de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à
+l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de
+jouer avec la boule.
+
+Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une
+guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de
+science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme
+instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et
+de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il
+fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y
+trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de
+projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première
+expérience, devant Talbot ébloui.
+
+Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous
+l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une
+ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans
+l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique,
+l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un
+pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la
+transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise
+et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à
+voyager.
+
+Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en
+Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque
+catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie
+qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un
+adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense
+mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien
+II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de
+transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il
+voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection,
+mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour
+que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais
+Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la
+poudre de l’évêque touchait à sa fin.
+
+Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester
+obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine
+Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui
+muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne
+vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux
+Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il
+mourut dans sa prison.
+
+J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre
+philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que
+son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des
+moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité
+ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs
+semblables.
+
+Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or.
+Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait
+de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la
+transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus
+haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré
+n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les
+métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une
+température très élevée, une transformation de molécules, de même les
+éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de
+vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième
+sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme
+de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont
+semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La
+nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière
+terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le
+corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente
+vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre
+des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi
+unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses
+manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de
+cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre
+qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver
+son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes
+seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur
+exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de
+la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des
+intelligences.
+
+Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges
+Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille
+livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre
+énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient
+d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui
+avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une
+quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui
+était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La
+source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui
+n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il
+laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même
+pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680
+Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin
+Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre
+philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère
+pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un
+inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre
+de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que
+lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter
+toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van
+Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire,
+l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié
+du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse
+quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle
+d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de
+l’alchimie[32].
+
+ [32] Louis Figuier. _L’alchimie et les alchimistes_.
+
+Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours
+nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage
+mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot
+sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est
+peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant
+plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des
+maîtres officiels.
+
+Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les
+alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence
+barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart
+du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui
+tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en
+échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur
+prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement
+leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute
+religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies.
+
+Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le
+Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et
+d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage.
+Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et
+jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui
+l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre
+philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut
+chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des
+aiguilles jusqu’à la mort.
+
+Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie
+en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié
+l’alchimie.
+
+Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il
+y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a
+beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute
+façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie
+furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires
+connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant
+d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de
+rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette
+infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des
+alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les
+savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que
+possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on
+pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or.
+
+D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas
+seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de
+fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un
+maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité
+supérieure.
+
+Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit,
+comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie.
+
+--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument.
+
+Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du
+pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers,
+«de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et
+inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui
+détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création
+égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une
+faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne
+confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la
+science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils
+omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût
+comprendre celui qui savait déjà.
+
+De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit
+appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée
+de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais
+Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous
+les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux
+qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment
+mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la
+gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les
+persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille.
+Personne ne sait où et quand ils sont morts.
+
+Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement
+humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur
+vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la
+tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider
+leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne
+consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être
+physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut
+s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur
+tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils
+venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs
+voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école
+et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la
+limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à
+une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille
+fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des
+bibliothèques, de la possession de la science humaine.
+
+Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont
+tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef
+maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils
+avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de
+lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même
+que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance,
+on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en
+avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de
+défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre
+l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La
+nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux
+cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres.
+
+Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte
+obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des
+passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir
+vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en
+s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré
+ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de
+lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne
+succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait
+les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement,
+sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il
+faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en
+possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux
+d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en
+arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et
+pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre
+de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique
+serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant.
+
+
+
+
+SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL
+
+
+
+
+SON ORIGINE
+
+
+Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les
+mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont
+toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès
+la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles,
+truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques
+et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et
+la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la
+tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le
+sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à
+la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands
+généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du
+génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être
+étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la
+sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec
+l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus
+basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent
+être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand
+sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou
+lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des
+médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité.
+
+C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point
+extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer
+ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une
+cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il
+attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait,
+et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il
+avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages
+pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est
+retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière.
+
+Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui
+ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même
+apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît
+pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et
+il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui
+permit de vivre au delà des limites humaines connues.
+
+Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont
+revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies
+femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en
+ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause
+des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui
+vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied
+d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la
+couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes
+dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de
+Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de
+laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et
+il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une
+femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui.
+
+Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission
+dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés
+secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est
+peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord
+nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa
+souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception
+erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc
+de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un
+plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa
+famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances
+exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes
+pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur
+la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au
+comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir
+devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un
+de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour?
+
+Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a
+peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité
+la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens
+n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort
+ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui
+vous est dévolu.
+
+ * * * * *
+
+«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte
+de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut
+sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain
+a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est
+vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est
+vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays
+où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa
+naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une
+amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement
+dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de
+Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa
+conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses
+connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les
+égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires
+qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre
+naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut
+pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi
+posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui
+et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que
+Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en
+1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien
+révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours
+refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son
+mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était
+un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était
+éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme
+qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de
+l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une
+puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler.
+On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et
+cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes.
+Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de
+maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils
+n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe.
+
+L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la
+veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle
+aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que
+Victor Hugo prit pour héroïne de _Ruy-Blas_ sans tenir aucun compte de
+sa véritable personnalité.
+
+Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils
+d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour
+ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif
+alsacien appelé Wolff.
+
+Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de
+toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme
+Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de
+Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de
+Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par
+l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On
+fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la
+famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de
+Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait
+passé quelques années de son enfance et où son père avait des
+propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres
+méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à
+évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la
+considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut
+gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour
+raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances
+possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne
+font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère
+comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce
+milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive
+et de révélation merveilleuse.
+
+
+
+
+ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT
+
+
+Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très
+robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un
+sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une
+conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon
+dont il l’a rencontré pour la première fois.
+
+«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se
+plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en
+disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il
+n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout
+comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.»
+
+A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce
+personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit:
+Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le
+margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce
+qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre
+dans sa poche.
+
+«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même
+succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont
+affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses
+de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière
+limite possible de cet art.
+
+Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de
+vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux.
+«Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il
+me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de
+perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la
+première classe».
+
+Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un
+sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite
+par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en
+vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de
+Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie
+est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la
+distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions
+et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour
+celui qui a peu de sagesse en partage.
+
+Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient
+dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut
+assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait
+seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de
+fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au
+moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec
+plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses
+jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il
+disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait
+en sa possession d’une surprenante dimension.
+
+Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui
+coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du
+Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa
+présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches
+et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme
+du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses,
+lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite
+évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur.
+
+Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de
+Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et
+Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne
+encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en
+1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à
+affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et
+cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à
+néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie
+de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir
+en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à
+Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir
+qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération,
+l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne
+s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de
+Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans
+auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir,
+répond en riant:
+
+--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que
+cette dame que je respecte, radote.
+
+On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à
+Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit
+ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un
+grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien!
+reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla
+d’autre chose.»
+
+Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde
+alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante
+ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse
+d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura
+encore le même air quand elle le reverra douze ans après.
+
+Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de
+son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer.
+Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait
+doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son
+auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles
+Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il
+parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les
+plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs,
+jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une
+vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait
+réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour,
+croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée
+puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je
+ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]».
+
+ [33] Gleichen.
+
+La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté
+au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les
+hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende
+vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les
+salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à
+Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les
+entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel
+il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais
+romanesque et inconsidéré.
+
+Un journal anglais, le _London Chronicle_, raconta sérieusement, vers
+1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une
+dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son
+célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir.
+Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon
+contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand
+la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille,
+presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de
+plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des
+vagissements.
+
+«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit
+Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand
+celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu
+Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers
+s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux
+plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était
+une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il
+préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine.
+
+Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires
+dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur
+physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que
+celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la
+flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment
+quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus
+des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est
+susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins
+double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il
+n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu
+d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique
+médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait
+conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans
+rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un
+chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa
+dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être
+jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure
+d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente
+permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure
+normale du corps.
+
+Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité
+d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il
+supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à
+notre insu par le souffle et le mouvement du cœur.
+
+Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables.
+Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en
+Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal
+fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la
+France.
+
+Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il
+fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira
+l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc
+de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié
+qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être
+enfermé à la Bastille.
+
+Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la
+politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il
+pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut
+envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui
+s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit
+de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des
+négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de
+Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de
+réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le
+gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de
+sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer
+sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain
+avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de
+s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova
+donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel
+voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se
+trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs,
+de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes
+celles qui forment la trame habituelle de sa vie.
+
+Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à
+Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence.
+On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre
+lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce
+qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas
+arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où
+il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762.
+Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit
+de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre
+révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt
+mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont
+on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un
+uniforme de général russe et s’appelle Soltikof.
+
+C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il
+revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar
+a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34].
+
+ [34] Récit reproduit dans le _Lotus Bleu_ de 1899, par Mme Cooper
+ Oakley.
+
+C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la
+reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son
+souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui
+avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un
+rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui
+demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris.
+
+--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse.
+
+Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il
+annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après.
+«La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti
+encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute
+absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la
+monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille
+royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra
+l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur
+être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront
+plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce
+sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de
+sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la
+magistrature.
+
+--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec
+impatience.
+
+--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera
+le couteau de l’exécuteur.»
+
+On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait
+différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de
+l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument
+actif du mouvement révolutionnaire.
+
+Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme
+de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire
+des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son
+ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le
+range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice
+mais par incapacité.»
+
+Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec
+quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant
+de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci
+pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une
+vision aussi sombre de l’avenir.
+
+Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse
+d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre.
+
+«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos
+policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les
+années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte
+Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans.
+
+A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le
+bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri.
+Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux.
+
+--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne
+pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie
+le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à
+donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après
+trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand
+l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les
+verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire.
+
+M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint
+vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver
+furent inutiles.
+
+Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les
+jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de
+Saint-Germain.
+
+Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les
+catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le
+bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de
+mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse
+Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date
+officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de
+Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore
+qu’il ne l’a été.
+
+Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de
+l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli,
+mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des
+femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort.
+Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il
+avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la
+franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son
+côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son
+attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail
+sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation
+si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut
+le complice d’une mort simulée.
+
+Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait
+avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle.
+
+Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les
+maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention
+qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il
+fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse
+d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789
+après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets.
+
+Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de
+la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se
+passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort
+que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres
+où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.»
+
+Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont
+se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la
+reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs,
+cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde
+nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme
+de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un
+déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le
+dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette
+de l’État dépassera plusieurs milliards.»
+
+«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et
+toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux
+approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc
+d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M.
+le duc de Berry.»
+
+Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821
+au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons
+assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à
+Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins
+probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans
+une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait
+parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la
+princesse de Lamballe, avant d’être massacrée.
+
+Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à
+la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue
+dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre
+imagination se refuse à l’accepter.
+
+
+
+
+LES SOCIÉTÉS SECRÈTES
+
+
+Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont
+pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas
+posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière
+lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les
+livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est
+modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa
+seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus
+vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague.
+Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et
+selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de
+ses bijoux.
+
+Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui
+a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier.
+Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé
+d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel
+et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et
+dormir.
+
+Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes
+bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient
+négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été.
+
+A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères
+Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait
+l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur
+le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer
+sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois
+dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces
+hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants
+opposés et une destinée différente.
+
+La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et
+où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir
+l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble
+que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire
+tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées
+mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait
+prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra
+l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs
+promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il
+comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le
+dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions
+de la haine.
+
+De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se
+manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé
+n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges
+de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une
+d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de
+la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait
+fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des
+Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand
+maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes.
+Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux
+et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de
+Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.»
+
+Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les
+dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils
+pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être
+dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en
+eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché;
+on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes
+et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend
+immortel.
+
+C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à
+un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une
+fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste
+rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes
+bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un
+sage. Il ne devait pas se réaliser.
+
+Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il
+fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis
+réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des
+Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que
+Saint-Germain exposa sa philosophie.
+
+C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de
+Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On
+y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans
+successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que
+l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit
+tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en
+communication avec le monde des intelligences supérieures.
+
+Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux
+grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges
+maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient
+abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur
+philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense,
+peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde
+dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé.
+
+Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les
+injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets
+allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal,
+solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être
+interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents,
+quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être
+éteinte, à peine allumée.
+
+
+
+
+LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL
+
+
+Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie
+mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses
+bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif
+parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail
+avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier
+considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture
+de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la
+préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée.
+
+Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut
+que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère.
+
+Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on
+signale encore son existence?
+
+Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris»,
+parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe
+et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte
+de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne
+fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son
+argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour
+tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays
+d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et,
+chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les
+éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un
+sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être
+entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].»
+
+ [35] Cité par Lang dans _Les mystères de l’histoire_.
+
+Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante
+ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est
+le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme
+Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne,
+il disparaît sans laisser de traces.
+
+Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage
+dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans
+les sources de la Jumna?
+
+C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain
+s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de
+ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il
+disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des
+premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut
+considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme
+un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya.
+
+On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du
+Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de
+la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers
+leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des
+messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le
+Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres
+messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour
+l’un deux.
+
+C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet
+élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science
+secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide
+a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui
+après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains
+pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre
+meilleur, plus sage et plus heureux.»
+
+Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils
+étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en
+Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait
+à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui
+collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de
+le rencontrer.
+
+Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers
+1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter
+quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie
+roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des
+données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas.
+
+A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la
+hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des
+hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes.
+Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection
+pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi.
+On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin
+et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable
+qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion
+et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler
+l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un
+groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître
+vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à
+enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico
+Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la
+gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps
+physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si
+belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance
+serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de
+son esprit.
+
+ [36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut
+ l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit
+ M. Lazemby dans _l’Œuvre des maîtres_, traduction Jacquemot. Or
+ Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de
+ Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une
+ certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres.
+
+La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et
+Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce
+qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de
+clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre
+initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes,
+dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit
+ainsi le comte de Saint-Germain.
+
+ [37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de
+ certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich.
+
+«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence
+toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et
+d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint
+olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par
+une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un
+uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un
+magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure
+militaire.»
+
+Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a
+écrit dans _The Theosophist_ de janvier 1912:
+
+«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue
+Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je
+trouverais».
+
+Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte
+comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du
+conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von
+Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et
+mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus
+historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait
+logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut
+être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui
+du comte de Saint-Germain ont été reproduits par _The Theosophist_ puis
+par le _Lotus bleu_. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A.
+Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée
+ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue
+représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant
+examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé
+aucun rapport de ressemblance.
+
+Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion
+involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de
+la foi profonde.
+
+Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que
+Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je
+disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya»
+et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe
+siècle.
+
+ [38] Franz Grœffer, _Souvenirs de Vienne_.
+
+«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le
+Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y
+arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il
+parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes
+les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il
+produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années
+seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi
+les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls
+Shaberons[39].»
+
+ [39] Blavatsky, _Isis dévoilée_.
+
+Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain?
+
+Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut
+rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre
+encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et
+son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a
+conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe
+d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus
+vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le
+soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui
+qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue.
+Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte
+merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en
+est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce
+qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité
+pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde
+astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y
+aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des
+voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer
+sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les
+autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne
+sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant
+une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a
+rêvé de l’être.
+
+
+
+
+CAGLIOSTRO LE CHARLATAN
+
+
+Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra
+plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des
+forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne
+devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus
+extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art
+des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des
+jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en
+or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les
+remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses
+frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance
+les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes
+privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple
+et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit
+largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec
+les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les
+événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre
+homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le
+divin Cagliostro.
+
+ [40] Marc Haven, _Le Maître inconnu_.
+
+Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi,
+plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est
+mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est
+enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il
+n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par
+l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire,
+cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de
+«Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de
+calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et
+demi.
+
+Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible?
+
+C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant
+d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais
+elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous?
+dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne
+sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est
+démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je
+suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il
+s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le
+fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la
+maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt
+en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires
+d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que
+l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro.
+Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal
+et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela
+d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le
+front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux
+enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent
+apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des
+séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents
+dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie
+égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit
+et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente
+auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de
+recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui
+après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre».
+Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à
+base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la
+distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il
+parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement
+dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il
+prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe
+devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est
+interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé.
+
+ [41] Antonio Benedetti, _Mémoires_.
+
+ [42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette.
+
+La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il
+s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et
+Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire
+complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777
+il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu
+en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est
+médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire
+crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique
+et morale de l’homme.
+
+Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses
+connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux
+qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même
+pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente
+pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se
+donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde,
+élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien
+solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître
+Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était
+Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain
+qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour
+de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le
+compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses
+actions.
+
+Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution.
+
+Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de
+l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne
+peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a
+souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de
+l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de
+Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu
+chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé
+les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont
+neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des
+Jacobins.
+
+Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant
+d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant
+l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres
+initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et
+de brûler au cours des siècles.
+
+S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques
+mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa
+femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de
+l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto,
+le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu
+comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans
+le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de
+prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie.
+
+Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au
+divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme.
+Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été
+condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur
+le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné
+qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en
+celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et
+la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce».
+
+ [43] Borowski, _Cagliostro_.
+
+Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge
+à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines,
+pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut
+descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses
+impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui
+ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de
+son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les
+Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797.
+
+Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé
+d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les
+initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de
+leur torture et de leur injustice.
+
+
+
+
+MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES
+
+
+
+
+LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER
+
+
+Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans
+la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour
+acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui
+dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole.
+Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois
+tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.»
+
+De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses
+du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait
+quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui
+lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence.
+Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de
+misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance.
+Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole
+libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au
+prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et
+persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et
+ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs.
+
+Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave
+visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit:
+«Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.»
+
+H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à
+notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le
+réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits
+des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la
+prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance
+des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être
+gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt
+éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui
+est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans
+l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative
+devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement
+soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait
+pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé.
+
+Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins
+de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les
+méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine
+sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté,
+délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé
+aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de
+cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était
+sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas
+perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique
+doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le
+recevoir?
+
+Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la
+prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un
+descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils
+prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident
+quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la
+partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun
+de dévoiler.
+
+Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un
+homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre
+intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours
+défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré
+sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un
+sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui
+détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons
+attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre
+arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à
+Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les
+facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité
+que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance
+par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi
+désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur
+mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut,
+devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue
+à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence.
+
+ * * * * *
+
+Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine,
+considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y
+ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu
+sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne
+peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve
+matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait
+pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la
+méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode
+de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu
+intellectuel que chacun apporte au monde en naissant.
+
+L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a
+des hommes,--et des hommes de couleur,--qui n’admirent pas sans réserve
+les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine
+et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances
+métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît
+invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut
+supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient
+l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres,
+obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en
+sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est
+pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses
+découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du
+corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des
+fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair.
+
+Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception
+erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs
+existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus
+instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils
+leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la
+vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût
+inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui
+dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils
+font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard
+toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La
+légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles
+que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint
+Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs
+explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes
+avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et
+moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que
+Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un
+grand arbre.
+
+ [44] _Mission de l’Inde_.
+
+ [45] _Les maîtres et le sentier_.
+
+Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que
+des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le
+rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur
+artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent
+pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur
+chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture,
+à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du
+ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils
+peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont
+arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir
+et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous
+ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés
+aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir
+leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir
+en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la
+pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais
+atteignent-ils à une sérénité parfaite?
+
+Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il
+n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie
+sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent
+par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent,
+ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté
+derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison
+est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur
+diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne
+pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou
+se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la
+prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans
+leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence
+agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de
+nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses
+humaines.
+
+De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands
+messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur
+impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver
+leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles
+pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du
+mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale,
+telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu
+jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se
+seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à
+sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une
+erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et
+des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la
+doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu
+nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que
+dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des
+lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du
+plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut
+apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le
+message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en
+profitèrent pour le décrier.
+
+Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût
+enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand «la Doctrine secrète»
+parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se
+déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé
+l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au
+nom d’H. P. Blavatsky,--la plus sincère et la plus désintéressée de ceux
+qui vouèrent leur vie à l’esprit.
+
+
+
+
+LA VIE PHÉNOMÉNALE D’H. P. BLAVATSKY
+
+
+Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu caricaturale. Au don de
+l’esprit correspond toujours quelque disproportion physique, un
+ridicule, ou une laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément
+longues; Socrate avait une trop grosse tête, Swedenborg était d’une
+stature gigantesque. De plus le génie est toujours mal fait pour la vie,
+déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet chacun à sa place, a des
+mutismes étranges ou s’exprime avec une voix qui résonne comme un
+clairon.
+
+Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de travers que de qualités
+visibles. Elle devient précocement énorme et elle porte ce corps
+imparfait et tourmenté de maladies, inlassablement à travers les cinq
+parties du monde. Elle déborde de passion, elle est toujours en colère;
+elle s’indigne, maudit et commande sans cesse; elle jure comme un
+troupier; elle fume toute la journée en public et même dans les temples
+sacrés de l’Inde; elle traite fréquemment son fraternel compagnon Olcott
+de stupide et d’âne. A la moindre maladie, elle écrit des lettres qui
+commencent par: «Je vous écris de mon lit de mort» et elle est guérie
+dans la même journée. Elle est somnambule; elle a des goûts bohèmes; à
+New-York ou dans l’Inde, il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à
+dîner, certains jours où elle n’a même pas une tasse de thé à leur
+offrir. Elle promet à tout le monde, même à des domestiques, sa
+succession comme animatrice de la Société théosophique. Elle se confie
+au premier venu et, tout en prétendant connaître, en vertu «d’un flair
+occulte», la nature de chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne
+la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un héritage, elle achète
+des terrains en Amérique, mais elle perd les papiers qui prouvent cet
+achat et elle oublie même dans quelle région se trouvent les terrains
+achetés. Dirigeant le Theosophist à Londres, elle fonde elle-même une
+revue concurrente du Theosophist et elle en prend la direction. Par
+horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient anticléricale. Partout
+où elle passe, elle se fait des ennemis à cause de son incapacité à
+déguiser la vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, tout
+préjugé, toute convenance mondaine. Elle ne respecte rien, sauf les
+maîtres, et encore les plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement
+Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne tout ce qu’elle
+possède. Elle n’a que sa mission comme but et elle sait faire totalement
+abstraction d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle ne considère
+sa personne que comme un moyen d’expression d’êtres plus élevés, la voix
+chargée de proclamer leur message et elle subordonne à cela toute sa
+vie.
+
+ * * * * *
+
+C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. P. Blavatsky apparut au
+monde. C’était en 1831, près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et
+plusieurs personnes venaient de mourir dans la demeure du colonel Hahn,
+son père.
+
+Comme elle était chétive, on fit un baptême hâtif. Pendant cette
+cérémonie où étaient rassemblés dans une salle, les serfs et les membres
+de la famille, le cierge que tenait un enfant alluma la robe d’un
+prêtre. Une panique s’ensuivit. Le prêtre brûla partiellement et à cause
+de cela il fut prédit à l’enfant une existence de vicissitude et de
+lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul alors ne pouvait penser
+qu’Hélène Petrowna rallumerait plus tard le cierge de son baptême et en
+proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait avec sa parole tant de
+robes sacerdotales et tant d’ornements de vaines cérémonies.
+
+Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs ceux qui l’ont connue
+enfant, ils sont tous unanimes pour dire qu’elle manifesta précocement
+des dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent quand elle
+pénètre dans une pièce. Elle décrit des événements qui se produisent au
+loin et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé autour d’elle
+de fantômes et d’esprits de la nature dont elle dépeint la forme et
+pénètre les intentions. Si elle prend dans sa main une poignée de sable
+de la steppe, elle voit les océans des époques évanouies, des flores
+sous-marines, des animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard qui
+passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure toutes les actions
+qu’il a accomplies dans ses existences antérieures. Un maître veille sur
+elle. C’est celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de Morya et un
+jour où le cheval d’H. P. Blavatsky s’emballe et la précipite sur le
+sol, elle sent deux bras invisibles qui la soutiennent et amortissent sa
+chute.
+
+Les bras invisibles sont de chair; la figure de rêve devient une figure
+vivante et H. P. Blavatsky quand elle va à Londres pour la première fois
+reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs hindous qui font
+partie de l’ambassade du Nepaul. Elle parle à son maître qu’elle
+rencontre dans Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses actions
+seront subordonnées à ses ordres. Bien entendu, aucun de ces ordres ne
+contrecarrera la destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer dans
+la peine sa propre instruction, subir les effets des causes
+qu’engendreront sa nature impulsive et désordonnée. C’est parmi
+l’agitation, la maladie et la colère que sa mission s’accomplira car
+tous les messagers sont entachés d’imperfection et aussi haut que l’on
+remonte dans la hiérarchie des êtres, on voit que les plus élevés et les
+meilleurs sont susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur.
+
+A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa famille à un vieux général;
+mais elle éprouve déjà une horreur invincible pour ce qu’elle appelle
+«le magnétisme du sexe», horreur qui la fera rester chaste toute sa vie.
+Son vieil époux n’arrive pas à lui baiser le bout des doigts et elle
+quitte le toit conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors une
+série de voyages sans fin.
+
+Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va dans l’Amérique du Sud
+et elle partage l’existence sauvage des cow-boys. Elle se rend dans
+l’Inde par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour pénétrer
+dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite par le gouvernement
+anglais. Elle revient en Europe, en repassant par l’Égypte où elle
+étudie la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle se passionne pour
+l’indépendance des peuples et se joint aux troupes de Garibaldi parmi
+lesquelles elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle lit des
+romans de Fenimore Cooper, s’éprend des Peaux-rouges et part aussitôt
+pour le Canada afin d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de
+voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé des bottines auxquelles
+elle tenait beaucoup, elle se lasse des Peaux-rouges et va vivre au
+Texas avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la
+Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de magie noire professés par
+les Vaudoux. Elle vit quelque temps parmi cette secte de nègres
+magiciens, mais un rêve l’informe du danger qu’elle court et elle repart
+pour les Indes. Elle essaie à nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle
+voyage dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères
+bouddhistes; elle est gelée par la neige, aveuglée par le sable, elle a
+faim et soif sous la tente quand la tempête souffle sur elle et elle
+regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des cipayes. Son guide
+occulte lui prescrit alors de retourner en Europe et elle rentre dans sa
+famille qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, durant
+quelques années. Ce n’est que dix ans après que le temps de sa véritable
+instruction est venu. Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu
+préparatoire. Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là que se place
+son temps d’initiation au Thibet.
+
+Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun et c’est dans cette
+région inexplorée, et dont elle n’a jamais voulu préciser l’endroit
+exact, qu’elle retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit d’eux les
+renseignements sur la science secrète qu’elle sera chargée de révéler.
+Il lui est prescrit de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un
+homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi à cause de sa foi, de
+son courage et de son amour désintéressé du bien pour créer avec elle le
+mouvement spiritualiste qui sera connu sous le nom de mouvement
+théosophique.
+
+Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes sont dans son étoile; le
+vaisseau qui la porte avait une cargaison de poudre qui saute et elle
+échappe presque seule au naufrage.
+
+--Connaissez-vous le colonel Olcott? demande-t-elle aussitôt arrivée en
+Amérique, à tous ceux qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas
+longues. Dans une réunion, un homme à longue barbe lui offre du feu pour
+une cigarette qu’elle vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette
+petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un grand feu spirituel
+qui n’est pas encore éteint. Le calme américain de haute stature et de
+grand cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, par ses facultés
+médiumniques vit partiellement dans l’au-delà, vont devenir les
+chevaliers inséparables de l’idéal. Ils seront des sortes de don
+Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité et sous le casque de
+leur foi, plus invulnérable que l’armet de Mambrin, ils combattront les
+terribles moulins à vent de la sottise et de la bigotterie et ne se
+laisseront pas renverser par eux.
+
+Les connaissances en science occulte d’H. P. Blavatsky se sont accrues
+au cours de ses voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, tous les
+nécromanciens, tous les sorciers de la terre. Avec ses extraordinaires
+pouvoirs, elle a ébloui également les charlatans, les hommes sensés et
+les savants. On a discuté, cherché des explications, dressé des
+procès-verbaux. Devant l’accumulation des faits, il est impossible de
+nier, ou si l’on nie: il faut supposer un truquage de toutes les maisons
+où elle pénètre, une complicité de tous les gens qu’elle rencontre dans
+les cinq parties du monde.
+
+On est avec raison plongé dans l’étonnement par les phénomènes qu’elle
+produit. Il semble que dans certaines circonstances et dans de certaines
+dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa volonté des objets
+matériels, de tracer de longues lettres sans le secours de la main et de
+la plume et de les envoyer à distance par le moyen de la force astrale.
+Elle donnait aussi une autre explication de ses pouvoirs. Elle
+prétendait avoir la faculté de faire obéir à son ordre certains esprits
+intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés Elementals et elle
+faisait travailler pour elle dans l’invisible ces sortes d’esclaves
+magiques.
+
+Un enfant vient la visiter dans une pièce presque nue. Désireuse de lui
+faire plaisir, elle plonge le bras derrière un paravent et en retire un
+grand mouton monté sur des roues qui n’y était pas, une minute
+auparavant.
+
+Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle prend trois clefs
+attachées à un anneau et les enferme dans sa main. Quand elle rouvre la
+main les trois clefs sont changées en sifflet.
+
+Pendant un dîner, comme on constatait l’absence de pinces à sucre, elle
+en fabrique phénoménalement d’étranges, un peu difformes et qui portent
+le cachet de ses maîtres.
+
+Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait d’un sage de l’Inde,
+instructeur des parias, connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à
+Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, l’écrase légèrement sur une
+feuille de papier qu’elle retourne et une minute après le portrait est
+dessiné avec minutie et les portraitistes américains auxquels on le
+montre déclarent que c’est une œuvre unique au point de vue technique,
+qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire.
+
+Une autre fois, elle est en train d’ourler des serviettes. Le colonel
+Olcott la voit donner un coup de pied sous la table avec irritation, en
+disant: Ote-toi de là, nigaud! Il demande ce qu’il y a. C’est une petite
+bête d’Élémental qui me tire par ma robe, dit H. P. Blavatsky.
+Donnez-lui donc vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant.
+Elle jette les serviettes sous la table et un quart d’heure après, quand
+elle les ramasse, les serviettes sont ourlées.
+
+On pourrait faire des récits semblables à l’infini.
+
+Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent les esprits. La
+réputation d’H. P. Blavatsky devient immense. La Société théosophique
+est fondée par elle et par Olcott et tous deux en transportent le centre
+dans l’Inde, à Madras puis à Adyar.
+
+H. P. Blavatsky connaît pendant quelques années la réalisation de son
+rêve. Elle est dans la plénitude de son activité. De toutes parts
+arrivent d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, aux idées
+théosophiques qui ne font qu’exprimer la philosophie de certains groupes
+bouddhistes du Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky
+rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement et une explication
+des origines de l’univers plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine
+brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent rebelles à ses idées, un
+grand nombre d’autres y adhèrent avec enthousiasme.
+
+Mais les éternels ennemis de tous les grands élans de la vérité se sont
+alarmés et ils se hâtent d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on
+relit les livres et les journaux de cette époque, on demeure stupéfait
+de l’étonnant mouvement de haine qu’a provoqué un groupement
+désintéressé qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la
+vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce qu’elle s’exerçait sur
+une femme.
+
+Les fanatiques missionnaires de l’église catholique à Madras ne purent
+supporter l’idée que l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres
+européens qu’eux, au nom d’un prophète qui n’était pas le leur. Ils
+préparèrent l’œuvre de calomnie par laquelle l’église a toujours atteint
+sous des formes différentes, mais inexorables, tous ceux qui, hors sa
+règle de fer, ont fait entendre une parole d’ordre divin. Ils payèrent
+d’anciens tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence d’H. P.
+Blavatsky domestiques de confiance à Adyar, et ceux-ci accusèrent de
+fraude la fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent avoir
+été ses complices, ils montrèrent de fausses lettres qu’ils avaient
+fabriquées. D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne relevaient
+que de la prestidigitation, les lettres des maîtres étaient des faux, il
+n’y avait pas de maîtres, il n’y avait rien.
+
+Dans le même moment la Société des Recherches psychiques de Londres
+avait envoyé à Madras un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance,
+appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la nature des phénomènes
+produits par H. P. Blavatsky. Influencé par les missionnaires, par
+l’opinion de la bonne société anglaise qui suivait unanimement les
+missionnaires et par sa propre volonté de ne pas croire qu’il avait
+apportée d’Angleterre dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique,
+il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture d’H. P. Blavatsky.
+
+Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce qui est supérieur dans le
+domaine de l’esprit, ne devaient pas être oubliées. Elles germèrent,
+elles fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et le
+matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, la joie de haïr ce
+qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup des amis d’H. P. Blavatsky se
+détournèrent d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. On prétendit
+qu’elle était une espionne au service de la Russie et en France le
+docteur Papus forgea de toutes pièces et sans la moindre preuve,
+l’accusation qu’elle avait copié une partie de ses livres sur des
+manuscrits laissés par un certain baron de Palmes. Cette accusation
+était ridicule et celui qui la formulait savait qu’elle était ridicule.
+Le baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie autrichien très
+peu lettré et pas du tout philosophe qui n’avait jamais écrit une ligne
+de sa vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine suprématie
+spirituelle déchaîne une fureur plus aveugle que la possession de
+l’argent.
+
+H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. Elle était pauvre et
+ne pouvait faire les frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses
+ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu répondre
+victorieusement qu’en faisant la preuve de l’existence réelle de Morya
+et de Koot Houmi, et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle
+ne voulait faire à aucun prix.
+
+Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de retrouver en Europe,
+dans la solitude, le calme nécessaire pour écrire la Doctrine secrète.
+Elle savoura dans une misérable chambre à Naples l’amertume de voir ses
+meilleures intentions rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais
+sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources intérieures qu’ont
+les grandes âmes, l’idée lucide que la parole écrite a plus d’importance
+que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre demeure dans les
+temps quand le visage et même le nom de l’auteur sont effacés. Elle
+subordonna sa vie à la création de son livre. Elle oublia les pouvoirs
+avec lesquels elle était habituée à obtenir des réunions d’admirateurs.
+Elle cessa de faire sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un
+geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. Elle passa les
+dernières années de sa vie, les yeux fixés sur les sources intimes de sa
+connaissance. Elle résista aux vagues de haine que lui apportaient les
+articles de journaux ou les paroles empoisonnées de ceux qui venaient
+lui rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, maintenant par
+la force de sa volonté sa santé chancelante, s’obligeant à tracer
+quotidiennement sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense.
+
+Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et
+des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou
+Pourana: La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle
+put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle
+avait écrit les derniers mots de «la Doctrine secrète» et la Société
+théosophique était répandue dans le monde entier.
+
+Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle
+est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P.
+Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre
+elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens
+deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées
+par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure.
+On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne
+sait d’où. On se dit: Qui sait? Peut-être... Et ceux qui croient le plus
+fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le
+meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du
+fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre.
+
+ * * * * *
+
+Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé
+récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste
+et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste: «Il collait des
+poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu.»
+
+Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se
+faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour
+paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu
+par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait
+ainsi avec puérilité; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus.
+
+De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et
+considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels
+phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la
+tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se
+produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a
+produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette
+tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le
+prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau
+baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il
+m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du
+monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance
+transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui
+contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends,
+modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté
+reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la
+manière merveilleuse dont il me fut présenté.
+
+
+
+
+LA DOCTRINE SECRÈTE
+
+
+Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est
+qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée,
+comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire,
+raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection.
+
+Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante,
+mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à
+elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur
+vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre
+sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des
+autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur
+front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer
+leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses
+humaines, ils ont acquis plus de pitié.
+
+De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P.
+Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa
+philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est
+chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient
+les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la
+théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il
+n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais
+prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait
+fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des
+bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle
+écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon
+médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous
+celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français
+et appartenait à un groupe d’initiés différent.
+
+Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de
+connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces
+connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères
+du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux
+origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux
+penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en
+bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et
+d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les
+présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes.
+Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont
+trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le
+leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format
+connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de
+leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal.
+
+ [46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de
+ Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui
+ est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique.
+
+Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le
+rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges
+immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps
+successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de
+la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit
+accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être
+absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant
+la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et
+justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et
+incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le
+voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons
+notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos
+souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action
+accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient
+la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le
+paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde
+logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est
+d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de
+l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux.
+Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant
+au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future
+s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous
+nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce
+qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur
+parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé
+nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être
+qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins
+qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation
+de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la
+lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous
+identifiera à l’essence divine.
+
+Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée
+occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut
+rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme
+qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop
+tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs.
+Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui
+firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels
+rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce
+n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les
+grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la
+doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes.
+Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier,
+dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et
+de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient.
+
+Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament
+d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en
+partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut
+que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par
+suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se
+minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La
+théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice
+considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte
+d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les
+maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions
+de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés
+de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été
+négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes
+du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel
+s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement
+théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme
+ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier
+sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la
+magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les
+principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom
+d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky
+avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole
+de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme
+dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée.
+
+La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les
+successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un
+jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au
+lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui
+était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec
+un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné
+et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai
+sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a
+repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes
+de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés
+avec cette liberté que seule donne la jeunesse.
+
+Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des
+barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes
+d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens;
+que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même
+à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile
+intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et
+que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de
+son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu.
+
+
+
+
+LA TRISTESSE DES MAITRES
+
+
+C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde
+anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les
+régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville
+d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société
+anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des
+villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la
+route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes
+des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et
+aussi transcendante que l’échelle de Jacob.
+
+C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de
+géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits
+pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont
+fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était
+la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les
+hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle
+couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien
+vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant
+tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit.
+
+Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est
+chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle
+est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou
+académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique
+militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment
+penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps
+pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une
+caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la
+philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de
+l’Europe.
+
+Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs
+savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli
+d’amour.
+
+Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne
+s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et
+se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de
+l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et
+brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment
+où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il
+toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses
+jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il
+s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis
+Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec
+laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé
+plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler
+de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis
+sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus
+au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la
+béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis
+longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres.
+
+H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se
+fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à
+Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient
+instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper
+de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le
+mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz
+chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme
+cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban
+n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que
+quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années
+a disparu des possibilités de la vie.
+
+Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins,
+il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font
+vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et
+de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau
+étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec
+sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme.
+Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant
+cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie
+dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois
+fois plus longue que celle de l’homme insensé[47].
+
+ [47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un
+ explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec
+ un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme
+ Blavatsky.
+
+Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand
+ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur
+tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient.
+J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner
+encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler
+que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des
+missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de
+mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut
+prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on
+a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites
+du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de
+nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils
+doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui
+nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de
+révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien
+intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui
+fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la
+hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils
+doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait
+voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur
+permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense
+nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme
+des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les
+intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères
+aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu
+d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers
+devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits
+et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant
+de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière
+des sages, s’obscurcissent-ils...
+
+
+
+
+EPILOGUE
+
+
+L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs.
+Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois
+minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace
+apparente de leur passage.
+
+Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est
+qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages
+n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première
+lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre
+ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule
+manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus
+ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort
+très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne
+dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre.
+
+Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler
+le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de
+l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et
+les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui
+devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par
+rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain
+arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force
+cachée, un principe supérieur qui les porte.
+
+Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a
+l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre,
+on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées
+pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume
+et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la
+natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en
+mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre
+toute prévision humaine parvient au rivage.
+
+Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs
+de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les
+attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les
+aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une
+force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les
+flots et leur permet d’atteindre le but.
+
+Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas.
+C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples,
+dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite
+sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent,
+devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté.
+A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne
+penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se
+livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être
+présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le
+devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en
+raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine.
+
+L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de
+la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de
+personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une
+aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable
+qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du
+mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles
+forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno,
+l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les
+villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa
+raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de
+métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de
+Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça
+qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui
+recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme,
+gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout
+en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles
+de flamme de l’amour divin.
+
+Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le
+nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de
+cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu
+des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui
+mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages
+qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté.
+Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans
+auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante,
+un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard.
+
+Car le message circule partout. Il est d’essence humaine comme
+l’espérance ou la douleur. Pour l’entendre il n’est pas nécessaire,
+ainsi qu’Apollonius d’invoquer, au lever du jour, les intelligences
+platoniciennes, de pratiquer la mortification des ascètes ou la prière
+des moines chrétiens. On peut le comprendre sans connaître aucune
+philosophie, sans être le croyant d’aucune religion. Il est accessible
+au plus humble pourvu que son âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas
+nécessaire; il suffit de désirer l’intelligence et la bonne intention
+d’amour est le signe qu’on l’a reçu.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE 5
+
+ APOLLONIUS DE TYANE LE VOYAGEUR 17
+ La jeunesse d’Apollonius 19
+ Apollonius dans «la demeure des hommes sages» 28
+ La mission d’Apollonius 33
+ Faiblesse et grandeur 40
+ Le Daïmon 44
+
+ LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS 49
+ Le maître inconnu des Albigeois 51
+ La croisade 60
+ Les deux Esclarmonde 82
+ Montségur 88
+ La grotte d’Ornolhac 95
+ La doctrine de l’esprit 98
+ L’aubépine de Ferrocas 110
+
+ CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX 115
+ Vie et voyages de Christian Rosencreutz 117
+ Vrais et faux Rose-croix 130
+ La rose et la croix 134
+
+ LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS 139
+ Les initiés de l’action 141
+ Hugues des Payens et l’ordre des Assassins 145
+ Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet 157
+ La chute de l’Ordre 168
+
+ NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE 179
+ Le livre d’Abraham le Juif 181
+ Le voyage de Nicolas Flamel 188
+ La Pierre philosophale 194
+ Histoire du livre d’Abraham le Juif 199
+ Les alchimistes et les adeptes 207
+
+ SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL 219
+ Son origine 221
+ Enigme de sa vie et de sa mort 227
+ Les sociétés secrètes 241
+ La légende du maître éternel 245
+ Cagliostro le charlatan 253
+
+ MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES 259
+ Les maîtres et le choix du messager 261
+ La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky 269
+ La doctrine secrète 283
+ La tristesse des maîtres 289
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+ ÉPILOGUE 295
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+QUELQUES LIVRES A CONSULTER
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+ PHILOSTRATE, _Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages_, traduit par
+ Chassang (Didier 1862).
+ RENAN, _Les origines du Christianisme_ (Calman Lévy).
+ MEAD, _Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur_ (Publications
+ théosophiques).
+ NAPOLÉON PEYRAT, _Histoire des Albigeois_, 5 vol. (Librairie
+ Internationale 1870).
+ SCHMIDT, _Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois_
+ (Cherbulier 1849).
+ DOM CLAUDE DE VIC et DOM VAISSETTE, _Histoire Générale du Languedoc_,
+ 10 vol. (Paya 1840).
+ D’ALDIGUIER, _Histoire de Toulouse_, 4 vol. (Paya 1833).
+ MICHELET, _Histoire de France_.
+ Jean GUIRAUD, _Questions d’histoire_ (Lecoffre 1906).
+ LEA, _Histoire de l’Inquisition_, 3 vol. (Fischbacher 1900).
+ WITTEMANS, _Histoire des Rose-croix_ (Éditions Adyar 1925).
+ FRANTZ HARTMAN, _Au seuil du sanctuaire_ (Libraire de l’Art
+ indépendant 1920).
+ FRANTZ HARTMAN, _Rose-croix et alchimistes_ (Libraire de l’Art
+ indépendant 1920).
+ SEDIR, _Histoire des Rose-croix_ (Librairie du XXe siècle 1910).
+ REV. Père MANSUET, _Histoire critique des Templiers_ (2 vol. 1789).
+ NICOLAÏ, _Essai sur les accusations intentées contre les Templiers_
+ (Amsterdam 1783).
+ CADET DE GASSICOURT, _Le Tombeau de Jacques Molay_ (1796).
+ E. DE MONTAGNAC, _Histoire des Chevaliers Templiers_ (Aubry 1864).
+ STANISLAS DE GUAITA, _Le temple de Satan_ (Durville).
+ Victor Émile MICHELET, _Le secret de la chevalerie_ (Bosse 1928).
+ MICHAUD, _Histoire des croisades_.
+ A. POISSON, _Nicolas Flamel_ (Chacornac 1893).
+ Louis FIGUIER, _L’alchimie et les alchimistes_ (Hachette 1860).
+ BULAU, _Personnages énigmatiques_ (Poulet Malassis 1861).
+ Marc HAVEN, _Le maître inconnu: Cagliostro_ (Dorbon).
+ G. BORD, _La Franc-Maçonnerie en France_.
+ CLAVEL, _Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie_ (Pagnerre 1843).
+ A. LANTOINE, _Histoire de la Franc-Maçonnerie française_
+ (Nourry 1929).
+ _Souvenirs du baron de Gleichen_ (Techener 1868).
+ LE COUTEULX DE CANTELEU, _Les sectes et les sociétés secrètes_ (Didier
+ 1863).
+ SINNET, _Vie de Mme Blavatsky_ (Librairie de l’Art indépendant 1920).
+ SINNET, _Le monde occulte_ (Carré 1887).
+ Annie BESANT, _H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse_
+ (Publications théosophiques 1908).
+ OLCOTT, _Histoire authentique de la Société théosophique_
+ (Publications théosophiques 1907).
+ CHEVRIER, _Essai de doctrine occulte_ (Publications théosophiques).
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+TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--PARIS.--1930.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 ***