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diff --git a/78400-0.txt b/78400-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4946e61 --- /dev/null +++ b/78400-0.txt @@ -0,0 +1,7166 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 *** + + + + + MAURICE MAGRE + + MAGICIENS ET ILLUMINÉS + + APOLLONIUS DE TYANE. + LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS. + LES ROSE-CROIX.--LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS. + NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE. + SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL.--CAGLIOSTRO LE CHARLATAN. + Mme BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES. + + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + FASQUELLE ÉDITEURS + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1930 + + + + + Tous droits réservés. + Copyright 1930, by FASQUELLE ÉDITEURS. + + + + +FASQUELLE ÉDITEURS, 11, rue de Grenelle, PARIS (7e) + +DU MÊME AUTEUR + + +POÉSIES + + La Chanson des Hommes 1 vol. + Le Poème de la Jeunesse 1 vol. + Les Lèvres et le Secret 1 vol. + Les Belles de Nuits 1 vol. + La Montée aux enfers 1 vol. + La Porte du mystère 1 vol. + +ROMANS + + Le Roman de Confucius (Fasquelle) 1 vol. + L’Appel de la Bête (Albin Michel) 1 vol. + Priscilla d’Alexandrie (Albin Michel) 1 vol. + La Luxure de Grenade (Albin Michel) 1 vol. + Le Mystère du Tigre (Albin Michel) 1 vol. + Le Poison de Goa (Albin Michel) 1 vol. + Lucifer (Albin Michel) 1 vol. + La Tendre Camarade (Fort) 1 vol. + La Vie de Messaline (Flammarion) 1 vol. + +DIVERS + + Le Livre des lotus entr’ouverts (Fasquelle) 1 vol. + Pourquoi je suis bouddhiste (Éditions de France) 1 vol. + +THÉATRE + + La mort enchaînée (Albin Michel) 1 vol. + Arlequin (Librairie Théâtrale) 1 vol. + Sin (Librairie Théâtrale) 1 vol. + Le Soldat de plomb et la Danseuse de papier + (Librairie Théâtrale) 1 vol. + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE + +_20 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._ + + + + +PRÉFACE + + +Un message a de tout temps circulé de l’Orient à l’Occident, comme l’eau +d’une rivière bienfaisante, pour indiquer aux hommes le véritable chemin +de leur perfection. Parfois, sous la sécheresse du mal, l’ardeur trop +vive de l’ignorance, la rivière s’est tarie et ceux qui avaient soif +n’ont pas reçu l’eau libératrice. Il y a eu des siècles où il ne leur +est parvenu qu’une seule goutte, portée par un homme courageux, dans le +vase de son cœur. Il est arrivé aussi que l’eau a coulé à flots et que +personne n’a su voir le lit profond où elle passait. + +J’ai voulu écrire l’histoire des messagers héroïques qui ont apporté le +message au péril de leur vie, malgré la haine des méchants, la colère +des aveugles volontaires, et malgré un ennemi plus redoutable qui était +leur propre faiblesse. + +Cette histoire est incomplète parce que beaucoup d’êtres investis d’une +haute mission ont été oubliés ou dédaignés par les annales historiques +et aussi parce qu’il en est d’autres que l’auteur ignore. Elle +n’embrasse pas l’histoire des messagers les plus élevés, des fondateurs +de religion. Ils sont connus dans leur vie et dans leurs doctrines et un +nouveau récit n’apprendrait rien à personne. + +Je me suis attaché à parler de maîtres moins sublimes mais plus près de +nous. Ceux qui sont trop grands nous échappent dans leur essence intime. +Nous sommes tentés de les assimiler à des dieux et de ne plus penser à +eux à cause de la distance qui nous sépare. Même si l’on avait plus de +détails sur l’énigmatique Lao-Tseu, qui songerait parmi nous à imiter sa +manière de vivre? Ce que l’on retient de lui et avec une certaine +satisfaction, c’est qu’il avait mauvais caractère. La méditation du +Bouddha sous son figuier nous apparaît d’une durée extra-humaine. Nous +aurions aimé qu’il revînt sur ses pas, qu’il eut des regrets, quand il +quitta son épouse Yasodhara. Nous sommes presque noyés par l’indulgence +infinie de son sourire. Jésus aussi est trop parfait. Que n’a-t-il +repris de temps en temps le fouet avec lequel il chassa les vendeurs du +temple! Ah! S’il s’était laissé aller une fois à presser tendrement la +main de Madeleine! + +On est davantage instruit par les faiblesses et les travers des grands +hommes que par leurs qualités inaccessibles à la commune humanité. +Lorsque je lis qu’un Albigeois qui avait atteint le grade de parfait +dénonça sous la torture tous ceux qui l’avaient secouru et caché dans sa +fuite, je m’indigne d’abord de son manque de courage, mais je me demande +ensuite de quelle façon je me serais conduit moi-même, si on avait versé +du plomb fondu dans ma bouche et si on avait cassé lentement les os de +mes jambes dans une machine préparée à cet effet. Et j’aime d’autant +plus ce parfait qu’il fut vaincu par la douleur de sa chair et qu’ainsi +je lui ressemble, au moins par cette faiblesse. + +L’amour de Cagliostro pour Lorenza me touche profondément parce qu’il me +permet de mesurer la valeur de ce qu’il lui sacrifia. Il connaissait le +pouvoir que la chasteté donne à l’homme et je peux imaginer ses remords +et l’immense amertume qu’il dut savourer, quand il fut vendu par elle à +l’Inquisition. Même les innombrables cigarettes que fumait +inlassablement Mme Blavatsky me sont le témoignage que l’on peut, sans +désespérer de soi-même, donner quelquefois satisfaction à ce corps +physique que l’on s’efforce de vaincre. + +L’histoire des maîtres imparfaits est plus utile que celle de ceux qui +se sont tenus si près des dieux qu’ils ont été enveloppés par les nuages +de l’empyrée. Tels qu’ils furent, ils ont formé la chaîne incomplète, +brisée quelquefois de leur propre main, qui relie la pensée d’Occident à +l’éternelle vérité Brahmanique, aussi vieille que l’apparition des +hommes sur la terre. Selon les temps et selon les peuples, cette vérité +s’est propagée différemment. Nous l’avons connue par les enseignements +de la Kabbale, par ceux des Mystères de la Grèce et de la philosophie +Neo-platonicienne. Les Albigeois du Languedoc l’ont possédée dans toute +sa pureté. Les Rose-croix l’ont entrevue à travers les ombres de leur +christianisme. Elle souffle maintenant largement et librement, bien +qu’on puisse évaluer à peine à une quinzaine de personnes en France le +nombre de ceux qui s’efforcent de la recevoir. Mais sous ses aspects +divers cette vérité a toujours été une. Et c’est la même lumière de son +diamant intérieur qui rayonne à travers le prisme des formules si +variées en apparence. + +Ce qui m’a paru le plus remarquable dans l’histoire de cette +transmission de la vérité, c’est le phénomène suivant, sans cesse +renouvelé. + +Toutes les fois que l’éternelle sagesse de l’Orient s’est présentée aux +hommes, par les paroles d’un prophète, par la propagande d’une secte ou +sous la forme d’un livre, elle a soulevé l’indignation et cette +indignation a eu des vagues d’autant plus furieuses que la vérité était +plus dépouillée de scories, plus belle, plus morale, au sens sublime de +ce mot trop profané. Et puis l’indignation s’est apaisée. Comme dans un +fruit arrivé à sa maturité s’introduit un ver qui le ronge, un élément +obscur calomnie le prophète, désagrège la secte, parodie la pensée du +livre. Et ce phénomène semble être la marque d’une volonté consciente. +Les pères de l’Église opposent Apollonius de Tyane à Jésus pour +détourner de lui les chrétiens et avec une extraordinaire habileté, ils +travestissent toutes ses actions. Des éléments de corruption +s’introduisent parmi les Templiers et servent à justifier, en apparence, +les accusations du roi de France et du pape. Les Jésuites pénètrent dans +l’Ordre des Rose-croix, y occupent la première place grâce à leurs +qualités de patience et d’humilité, ils transforment son symbolisme, ils +le détournent de son but philosophique et ils en font un groupement +religieux vide de sens. Dans la théosophie moderne un courant intérieur +s’est dessiné récemment qui tend à la ramener à une sorte de +catholicisme ésotérique. On ne voit d’exception à cette règle qu’au +moment des Albigeois, parce que la haine qu’ils suscitèrent fut +tellement grande qu’on les extermina jusqu’au dernier et qu’on extermina +même leurs descendants. Partout l’idée se change en dogme étroit, se +fige en rites morts, se matérialise en cérémonies et en génuflexions, en +clartés de cierges et en parfums de cassolettes. La lettre écrase +l’esprit. Ainsi au début du christianisme la pure pensée chrétienne fut +étouffée par la pompe sacerdotale de l’Église. + +Mais quelle est cette volonté arrêtée qui enveloppe les mouvements de +l’idéal humain et s’oppose à eux soit par la force, soit par la ruse? + +La croyance aux messagers comporte la croyance en ceux qui les ont +envoyés. Depuis les premiers âges du monde, malgré les cataclysmes et +les guerres, des hommes plus développés que nous ont été les +dépositaires de l’antique sagesse qu’ils se sont léguée à travers les +siècles. La tradition rapporte qu’il existe sept confréries de ces sages +dont la plus importante a son asile dans un monastère inconnu de +l’Himalaya. Ces maîtres, plus instruits que nous dans les lois de la +nature, plus spiritualisés, travaillent au développement des autres +hommes dans la mesure de leurs moyens qui sont limités et de notre +propre capacité qui est minime. Ce ne sont ni des dieux, ni même des +demi-dieux, ce sont nos semblables, avec plus de connaissance, plus de +sagesse, plus d’amour. Ils voudraient nous faire partager le fruit de +vérité si difficilement cultivé et si précieusement conservé et c’est +pourquoi ils envoient dans le monde des messagers chargés de répandre +leur enseignement. + +L’ignorance humaine est si puissante que les messagers ont toujours été +accueillis par le rire ou le mépris. Un orgueilleux amour des ténèbres +est la caractéristique des races d’occident. Mais si on les suit à la +trace, on voit que ce n’est pas seulement l’ignorance aveugle qui a +contrecarré leurs efforts, mais une volonté contraire pleine d’activité +et d’intelligence. On est alors en droit de penser, qu’en face des +maîtres qui orientent les hommes vers l’esprit, il est d’autres maîtres +d’un autre ordre qui ont un idéal opposé et cet idéal, à notre degré de +développement, nous pouvons l’appeler le mal. Ils sont la force de +régression en lutte avec notre élan spirituel. Toutes les fois que +l’homme essaie de se dégager de la matière et tend au retour vers +l’unité divine, ce qui est le but de toutes les religions et de tous les +occultismes, ils lui font obstacle et dressent un idéal +d’individualisme, un modèle de jouissance matérielle à outrance. A +l’ascète qui cherche Dieu, ils opposent le surhomme, artiste ou +conquérant qui trouve un plaisir sublime dans l’agrandissement égoïste +de son être. + +Et peut-être ces maîtres envoient-ils aussi des messagers. Alors, ces +messagers ne seraient pas seulement des hommes représentatifs de +l’égoïsme, des chantres du plaisir physique comme les poètes de Rome, +des jouisseurs insensés comme Néron, des philosophes comme Nietzsche, +ils seraient les destructeurs conscients de la pensée, ceux qu’on voit +tout au long de l’histoire arrêter systématiquement l’esprit. L’un d’eux +serait l’empereur chinois Che-Hoang-ti qui, à la fin du IIIe siècle +avant Jésus-Christ fit rechercher dans tout l’empire les livres sacrés +de la Chine pour en faire un immense autodafé et dont le nom resta +auprès des lettrés, comme un symbole d’horreur. De même l’empereur de +Rome Dioclétien, qui détruisit les livres traitant de l’ancienne science +occulte et qui condamna à mort leurs détenteurs. L’évêque Cyrille, qui +fut sanctifié, serait aussi un messager de la confrérie noire, lui qui +persécuta les philosophes de l’école d’Alexandrie et acheva la +destruction de cette école qui représentait le plus haut point de vérité +atteint par les hommes. Innocent III, Torquemada, l’émir Almohade +Yacoub, qui faisait mettre à mort les philosophes, le khalife d’Égypte +Hakem dont la plus grande volupté était d’avilir, de faire rétrograder, +et mille autres en furent aussi. Beaucoup d’entre eux pratiquèrent avec +amour et fidélité leur haine native de l’esprit. Ils furent parfois +remplis de bonté de cœur, ils aimèrent leurs parents et leurs enfants +lorsqu’ils en eurent, car les lois de l’instinct sont communes à tous +les êtres et le véritable mal ou le véritable bien s’exercent sur un +plan différent que celui sur lequel nous avons coutume de les placer. + +D’ailleurs, il se peut qu’à un point de vue beaucoup plus haut, les +confréries blanches et les confréries du mal, les initiés de Dieu et les +initiés de l’égoïsme, se rencontrent après avoir suivi leur longue route +opposée et s’aperçoivent qu’ils doivent marcher, unis étroitement sur +une voie commune. + +Il y aura dans les siècles à venir une réconciliation du Christ divin +avec l’ange qui s’est révolté parce qu’il voulait être librement +lui-même. Ce jour-là, l’ascétique Albigeois marchera la main dans la +main de l’orgueilleux évêque qui le fit brûler. Sur l’autel des +Templiers, l’idole Baphomet rayonnera à nouveau avec son double visage, +symbole des deux courants qui divisent l’homme. Le Rose-croix +travaillant au grand œuvre n’écoutera plus si le pas d’un inquisiteur +résonne dans la rue. Il n’y aura plus besoin de messager pour porter la +vérité dans le monde parce que le contenu du message sera tracé par +avance dans les âmes. + + * * * * * + +Je m’excuse de la passion que j’ai apportée à écrire certains passages +de ce livre, notamment celui qui est relatif aux Albigeois. Une grande +injustice qui n’a jamais été réparée et qui ne semble pas près de +l’être, remplit le cœur d’indignation. Les hommes sobres et modestes qui +vivaient au XIIIe siècle dans le midi de la France, ayant pour règle +pratique la pauvreté, pour idéal l’amour de leurs semblables, ont été +mis à mort jusqu’au dernier et la calomnie triomphante a effacé même +leur nom, même leur souvenir. Cette calomnie a été si active, et si +habile que les descendants de ces hommes excellents ignorent la noble +histoire de leurs pères et que lorsqu’ils veulent l’apprendre elle leur +est présentée de telle façon qu’ils rougissent d’un passé si +merveilleux. Grâce à une injustice analogue, on a pu flétrir ou entacher +du soupçon de charlatanisme, les noms d’Apollonius de Tyane, et du comte +de Saint-Germain. + +Puisse ce livre imparfait jeter un rayon sur la vie de ceux qui sont +morts pour un haut idéal et qui n’ont même pas eu la récompense posthume +d’être utile à leurs descendants aveugles! Puisse-t-il rendre aux +maîtres incomplets, dont j’ai tracé incomplètement la vie, un fragment +de la gloire qui leur est due et qui leur a été ôtée parce qu’ils furent +faibles et passionnés quelquefois, parce qu’il leur est arrivé d’oublier +le but, parce qu’ils furent humains comme nous! Puisse-t-il montrer que +l’imperfection a sa grandeur, que le visage du charlatan, s’il est +sincère, réconforte mieux que l’austérité du savant ou du prêtre et que +le message d’amour et de vérité nous est un apport d’autant meilleur +qu’il est transmis à l’homme par un homme! + + + + +APOLLONIUS DE TYANE + + + + +LA JEUNESSE D’APOLLONIUS + + +La voix qui avait crié un soir: Pan, le grand Pan est mort! au capitaine +de navire Thamas résonnait encore sur la mer Tyrrhénienne, les trois +mages astrologues de Chaldée venaient à peine de remonter dans leur tour +après leur voyage de Bethléem quand Apollonius naquit dans la petite +ville de Tyane. + +De grands prodiges, d’après les légendes, marquèrent sa naissance. Le +plus merveilleux, parce qu’il est tout à fait vraisemblable et qu’ainsi +il cesse d’être un prodige, me paraît digne d’être rapporté. + +Comme elle était enceinte de lui, sa mère alla, un jour, se promener +dans une prairie, elle se coucha sur le gazon et s’endormit. Des cygnes +sauvages qui avaient accompli un long voyage s’approchèrent d’elle et +par leurs cris et le battement de leurs ailes la réveillèrent si +brusquement que l’enfant Apollonius vint au monde avant terme. +Peut-être,--car il y a des correspondances entre la naissance de +certains êtres et la vie ambiante,--ces cygnes avaient-ils pressenti et +marquèrent-ils par leur présence que ce jour-là devait naître une +créature à l’âme aussi blanche que leur plume et qui serait comme eux +errant et splendide. + +Car Apollonius reçut par exception le don de la beauté. Les hommes +marqués du sceau de l’esprit sont d’ordinaire myopes, disproportionnés, +contrefaits. Il semble que leur feu intérieur soulève sans règle leur +écorce humaine. Et il s’attache à leur destinée le vague murmure qu’ils +n’ont suivi la voie aride de la pensée que parce que celle du plaisir +leur était fermée. Rien de tel pour ce favorisé entre les enfants de la +Grèce. Et sa renommée de beauté et d’intelligence en même temps devint +si grande que cette phrase fut proverbiale en Cappadoce: + +--Où courez-vous si vite? Sans doute vous allez voir le jeune homme. + +Un autre don inusité fut celui d’une grande fortune. Son père était un +des hommes les plus riches de sa province. Aussi son enfance s’écoula +dans le luxe. Rien ne lui manqua, ni les maîtres savants pour +l’instruire, ni l’inestimable possibilité de la rêverie que procure +l’oisiveté. Certains mérites ne sont dévolus qu’à un petit nombre. Pour +distribuer sa fortune, il faut avoir d’abord la chance d’en posséder +une. Mais tout avantage a son revers. Apollonius garda de sa première +éducation une tendance aristocratique, un faible pour la grandeur qui le +poussa, au cours de ses voyages, à se précipiter d’abord chez les +souverains des pays qu’il traversait, et plus tard, à Rome, à devenir le +conseiller des empereurs. + +A quatorze ans, son père l’envoya à Tarse afin d’y compléter son +éducation. Tarse était une ville de plaisirs en même temps qu’une ville +d’études et la vie y était voluptueuse et douce pour un jeune homme +riche. Le long du Cydnus, sur une avenue bordée d’orangers, les +étudiants en philosophie s’entretenaient de Pythagore et de Platon avec +de jeunes femmes aux tuniques de couleur, fendues sur le côté jusqu’à la +hanche et qui portaient dans leur chevelure de hauts peignes égyptiens +triangulaires. Le climat était chaud, les mœurs libres, les amours +faciles. Mais cela n’était pas pour enchanter le jeune Apollonius. Il +montra à Tarse un précoce puritanisme dont il ne se départit jamais. Le +vin coulait à son gré avec trop d’abondance, le vin qui voile la clarté +des idées, et arrête l’essor spirituel. Peut-être fut-il troublé un soir +par un trop beau visage et pensa-t-il que s’il se laissait aller à +reposer sur un sein de femme, à défaire une fois l’agrafe d’or d’un +chiton de soie, il aurait la tentation de recommencer jusqu’à la fin de +ses jours. + +Sans doute, dès sa quatorzième année, eut-il la notion des deux chemins +différents et pesa-t-il tout ce que l’on perd de temps, de richesse +intellectuelle, de sève vivante, par l’amour. Il dut apprendre le +rapport inverse qui existe entre le don de clairvoyance et l’acte +sexuel. Et sans doute aussi n’éprouva-t-il pas le besoin d’enrichir +l’esprit par l’apport du cœur. Il prit la résolution de demeurer chaste +et il semble avoir tenu sa promesse. + +Les hommes d’une si austère vertu, si toutefois on peut appeler vertu +l’absence de désir sexuel, n’ont souvent aucune peine à pratiquer cette +vertu parce qu’ils sont dépourvus du désir qui brûle les autres. De +combien d’enseignements sont privés ceux qui se font, dès le +commencement de leur vie, une règle de la chasteté. Le Bouddha épousa la +belle Yasodhara et il l’aima tendrement. Il eut même d’autres femmes +selon les usages de son pays. Confucius fut marié à l’obéissante Ki-Kéou +et Socrate eut deux épouses, comme le prescrivaient les lois d’Athènes, +la charmante Myrto et l’acariâtre Xanthippe. Platon ne faisait pas +profession de chasteté et Pythagore n’avait pas inscrit cette chasteté +parmi les règles essentielles de sa secte puisque la tradition rapporte +qu’il fut marié avec Théano et qu’il édicta même une série de +prescriptions sur la vie conjugale. Ce fut donc sa propre prudence, un +souci extrême de préservation spirituelle qui poussa l’exemplaire jeune +homme de Tyane à garder une virginité que l’on n’exigeait que des +vestales et des pythies. + +Il s’installa à Egées avec son maître l’épicurien Euxène. + +Egées possédait un temple d’Esculape dont les prêtres étaient des +philosophes et des médecins de l’école pythagoricienne. On venait de +toute la Grèce, de la Syrie et même d’Alexandrie pour les consulter. Il +y avait des pèlerinages, des guérisons collectives, une atmosphère de +psychisme et de miracle. Les prêtres d’Egées guérissaient par +l’imposition des mains et l’application du pouvoir de la pensée qui +était chez eux une science. Ils pratiquaient la magie, étudiaient l’art +d’interpréter les rêves et l’art plus subtil de les provoquer et d’en +dégager l’élément prophétique. Ils étaient les héritiers de +connaissances séculaires dont l’enseignement était oral, qui venaient +des anciens mystères orphiques et dont le secret devait être jalousement +gardé par le disciple qui les recevait[1]. + + [1] La pythagoricienne Timycha se coupa la langue plutôt que de + révéler à Denys l’ancien la cause de l’interdiction des fèves dans les + règles de la communauté. + +L’école de Pythagore formait alors une communauté secrète qui avait +plusieurs degrés d’initiation dont les membres se reconnaissaient par +des signes convenus et employaient un langage symbolique afin que la +doctrine demeurât inintelligible aux profanes. La musique, la géométrie +et l’astronomie étaient les sciences les plus recommandées chez les +pythagoriciens comme susceptibles de préparer l’âme à la pénétration des +idées supra-sensibles. Ils enseignaient le détachement des choses +matérielles, la doctrine de la transmigration des âmes à travers des +corps humains successifs, le développement de nos facultés spirituelles +au moyen du courage, de la tempérance, de la fidélité à l’amitié. Ils +avaient découvert les rapports des nombres avec les phénomènes de +l’univers et au moyen de conjurations et de cérémonies ils +communiquaient avec les âmes des morts et les génies de la nature. Le +but de tous leurs enseignements était l’agrandissement et la +purification de l’homme intérieur, sa réalisation en esprit. + +Apollonius ne quitta plus le temple d’Esculape. Il y montra des dons +précoces de guérisseur et de clairvoyant, une extraordinaire ardeur à +s’instruire dans la science secrète. Il laissa croître sa chevelure, ne +mangea plus d’aucun animal, s’abstint de vin, marcha pieds nus et ne se +revêtit que d’étoffes de lin, renonçant à toutes celles qui sont faites +de poils d’animaux. Il mit même une certaine ostentation à avoir +l’apparence extérieure d’un jeune prophète. Si grand que soit l’homme il +ne dédaigne pas d’habiller sa sagesse d’un uniforme de sage. + +En vain Euxène tenta-t-il de le détourner vers une voie plus moyenne. La +vraie sagesse n’avait pas tant d’exigences selon lui. Elle se conciliait +avec tous les plaisirs de la vie. Cet Euxène était un de ces jouisseurs +maigres, jamais rassasiés comme l’Orient en produit tant et pour qui les +spéculations de l’esprit étaient des voluptés presque physiques du même +ordre que le choix des vins ou celui des femmes. Il doutait des miracles +et ce qu’il admirait le plus dans Platon, c’était qu’il avait discuté de +l’immortalité de l’âme, parmi les fleurs et devant les mets choisis du +Banquet d’Agathon. + +Apollonius ne lui en voulut pas d’être si différent de l’homme parfait +qu’il avait pour idéal. Il lui acheta aux environs d’Egées une villa +entourée d’un jardin et il lui donna l’argent nécessaire pour les +courtisanes, les soupers et les amis pauvres. + +Il s’impose alors les quatre années de silence nécessaires pour obtenir +la dernière initiation pythagoricienne. Il est devenu très célèbre. +Cette célébrité ne fait que grandir et il voit sans déplaisir cet +accroissement de gloire. Il fait des prédictions qui se réalisent, +apaise une émeute par sa seule présence, ressuscite une jeune fille dont +le cortège funèbre passe auprès de lui. Mais ce ne sont là que des +récréations. Comme tous ceux qui cherchent la vérité avec passion, il +remonte à ses sources, il veut savoir l’origine de cette eau divine dont +il s’abreuve. Pythagore a voyagé à Babylone et en Égypte. Mais d’après +une tradition conservée dans tous les temples, c’est dans l’Inde qu’il a +reçu le dernier mot de sa sagesse, c’est de l’Inde qu’il est revenu +porteur du message dont l’annonce devait transformer les hommes de +Grèce. Des siècles ont passé et ont ramené avec eux les vagues profondes +et régulières de l’ignorance. Le message est toujours à renouveler. +Apollonius se sent investi de la mission d’aller chercher la parole +nouvelle et de la rapporter. + +Sans doute devait-il être très impressionné par les récits qui +défrayaient alors la Grèce touchant le prêtre bouddhiste Zarmaros de +Bargosa. Quelques années avant la naissance d’Apollonius, ce Zarmaros +était venu à Athènes avec une ambassade indienne chargée de présents +pour l’empereur Auguste. Il s’était fait initier aux mystères d’Eleusis, +puis comme il était très âgé, il avait déclaré que le terme de sa vie +était arrivé, il avait fait dresser un bûcher sur une place et il y +était monté devant les Athéniens stupéfaits. + +Le récit de cette mort poussa Apollonius à voir le pays où vivaient des +sages qui avaient un tel mépris de la mort. Seul, à pied, il va se +mettre en marche. Le voyage sera long et difficile. Moins cependant +qu’on peut le supposer. Savants et religieux se reconnaissaient alors de +la même race et ils formaient des communautés secrètes où le voyageur +trouvait une aide et un abri, d’étape en étape. + +Et puis, Apollonius sait où il va. Il reprend la route de Pythagore dont +le hasard ou la bienveillance d’une puissance cachée lui ont fait +découvrir l’itinéraire. + +A quelque distance d’Antioche, visitant selon sa coutume les anciens +lieux consacrés aux dieux, il est allé dans le temple à demi abandonné +d’Apollon Daphnéen. Il a été séduit par la beauté solitaire du lieu, la +mélancolie de la fontaine et le cercle de cyprès d’une hauteur +extraordinaire qui entoure le temple. Il n’y avait là qu’un prêtre à +demi paysan, un peu insensé mais en qui vivait, comme une lampe oubliée, +le sentiment d’un secret religieux à conserver. Le prêtre en revenant de +labourer son champ trouva Apollonius au milieu de ses cyprès. Il lui +offrit l’hospitalité pour la nuit et le Tyanéen l’accepta pour se +trouver le lendemain, avant l’apparition du soleil, dans le lieu saint. +Car il pensait que pour converser avec les dieux, en recevoir des +avertissements et des conseils, l’heure la plus favorable est celle qui +précède la naissance du jour. Il était en prière le lendemain quand le +prêtre lui apporta le trésor du temple conservé en vertu d’une tradition +reçue de père en fils. C’était quelques lamelles de cuivre sur +lesquelles étaient gravés des chiffres et des dessins. Le prêtre insensé +les avait gardées jalousement jusque là mais il venait de reconnaître en +Apollonius, l’homme digne de recevoir l’incompréhensible trésor. + +A la lumière du soleil levant, le pythagoricien déchiffra sur les +lamelles de cuivre le tracé du voyage de son maître, l’indication des +déserts qu’il fallait franchir, des hautes montagnes qu’il fallait +traverser pour atteindre le fleuve où s’ébattent les éléphants et près +duquel fleurissent des pommes de couleur bleue, comme le calice de +l’hyacinthe. Il y vit la description de l’endroit exact où il devait +parvenir, de ce monastère entre les dix mille monastères de l’Inde qui +était la demeure des hommes qui savent. + +Il sera le dernier missionnaire d’Occident. Après lui la porte se ferme. +En vain Plotin tentera deux siècles après de refaire le voyage +d’Apollonius derrière les armées de l’empereur Gordien. Il sera obligé +de revenir sur ses pas. Il faudra désormais produire la lumière avec les +éclats perdus de la vieille sagesse. Les ténèbres s’étendront pendant +des siècles sur le monde devenu chrétien. + + + + +APOLLONIUS DANS «LA DEMEURE DES HOMMES SAGES» + + +Apollonius venait d’arriver dans la petite ville de Mespila qui avait +jadis été Ninive, «brillante comme le soleil sur une forêt de palmiers» +et il regardait les maisons basses construites dans les siècles révolus +par les esclaves de Salmanazar. L’arc d’une coupole à demi ensevelie +émergeait du sable. A côté se dressait la statue d’une déesse inconnue +qui avait deux cornes sur le front et un homme était assis parmi les +mosaïques brisées. C’était Damis[2] celui qui allait devenir, à partir +de cet instant, le compagnon de sa vie. + + [2] On connaît la vie d’Apollonius par les récits naïfs de Damis, son + disciple. Ces récits furent recueillis au IIe siècle par Philostrate + qui composa une Vie d’Apollonius de Tyane, à la demande de + l’impératrice lettrée Julia Domna. + +En vertu d’une affinité inconnaissable, un chien que l’on croise dans +une rue se détourne et s’attache obstinément à vous en manifestant une +inexplicable fidélité. Damis se leva, salua celui qui devait être +désormais son maître et se fit agréer par lui comme guide pour aller +jusqu’à Babylone. + +Il en connaissait parfaitement la route et il se flatta aussi de +connaître les langues des peuples chez lesquels ils allaient passer. +Apollonius sourit et répondit qu’il savait toutes les langues que +parlent les hommes et qu’il comprenait aussi leur silence. Damis devait +s’apercevoir un peu plus tard qu’Apollonius possédait en outre la +connaissance du langage des oiseaux et qu’il savait lire ces grands +caractères, sombres sur l’azur, que forment les trajectoires de leur +vol. + +D’ailleurs le guide ne devait être guide que de la route terrestre et +c’est lui qui allait être guidé dans le voyage spirituel. Damis était un +homme ordinaire en quête d’un destin quelconque. Si une troupe de mimes +était passée, peut-être se serait-il engagé comme danseur. Ce fut un +sage qu’il rencontra. Il se voua à la sagesse. La sagesse ne fit jamais +grand cas de lui. Il ne pénétra rien des mystères qu’il frôla. Peut-être +parce qu’Apollonius le laissa toujours à la porte des temples. Peut-être +parce que son amour du merveilleux lui empêcha de comprendre la vérité, +plus belle que les fictions. + +Les deux voyageurs virent étinceler les dômes en argent bleui de +Babylone; ils franchirent ses murailles; ils s’entretinrent avec les +mages et ils repartirent. Ils gravirent des montagnes comme ils n’en +avaient encore jamais vues. Les nuages voilaient leurs sommets, mais le +déroulement de leurs immensités neigeuses n’impressionnait pas +Apollonius. + +--Lorsque l’âme est sans souillures, disait-il, elle peut s’élancer bien +au-dessus des monts les plus élevés. Ils traversèrent l’Indus, +marchèrent dans les pays où la monnaie est en orichalque et en cuivre +noir et où il y a des rois revêtus de blanc et qui méprisent le faste. +Ils rencontrèrent un soir, sur le rivage désert d’un fleuve, une stèle +d’airain sur laquelle étaient gravés ces mots: Ici Alexandre s’arrêta... + +Et quand ils eurent longtemps descendu le Gange, quand ils eurent +longtemps remonté de nouvelles pentes, gravi de nouvelles montagnes, +rencontré l’onagre unicorne, le poisson à crête bleue comme celle du +paon et l’insecte avec le corps duquel on fait une huile inflammable, +après avoir évité le tigre au corps dentelé dont le crâne renferme une +pierre précieuse, ils aperçurent au milieu d’une plaine une demeure de +pierre qui avait la même élévation que l’Acropole d’Athènes. Ils +étaient, rapporte Philostrate, à 18 jours de marche du Gange[3]. Un +brouillard singulier flottait alentour et sur les rochers qui les +entouraient, il y avait des empreintes de visages, de barbes et de dos +d’hommes qui paraissaient être tombés à la renverse. D’un puits dont le +fond était d’arsenic rouge, le soleil faisait sortir un arc-en-ciel. + + [3] Il est à remarquer que Tzigadzi, le grand centre des lamaseries + thibétaines est à environ 18 jours de marche du Gange. + +Apollonius et son compagnon eurent le sentiment que le chemin par lequel +ils étaient arrivés avait disparu derrière eux. Ils étaient dans un lieu +gardé par l’illusion, où le paysage était mouvant et se déplaçait afin +que le voyageur n’y put fixer de repère. Apollonius venait d’arriver +enfin dans le pays des hommes sages de l’Inde, dont il devait dire plus +tard: + +--J’ai vu des hommes habitant la terre et cependant n’y vivant pas, +protégés de tous côtés sans avoir aucun moyen de défense, et qui +pourtant ne possèdent que ce que tous possèdent. + +Alors un jeune Indien s’avança vers eux. Il avait une lune brillante +dans l’intervalle de ses sourcils et il tenait à la main une baguette de +bambou doré en forme d’ancre. Il salua Apollonius en langue grecque, car +ceux dont il était le messager étaient informés de sa venue et il les +conduisit vers la communauté des sages et vers leur chef, Iarchas. + +Durant plusieurs mois Apollonius vécut avec ceux qui savent. C’est là +qu’il s’instruisit dans la science de l’esprit, qu’il apprit les +pouvoirs cachés dans le cœur de l’homme et les moyens de les développer, +afin de vivre dans la proximité des dieux. C’est d’Iarchas qu’il reçut +la mission qui devait le faire errer, toute sa vie, à travers les +temples des pays méditerranéens, afin de dématérialiser le culte, de lui +rendre son ancienne pureté. C’est là qu’il apprit la prononciation du +nom ineffable, dont la combinaison secrète confère à celui qui la +possède un pouvoir suprême sur les hommes et la faculté de se faire +obéir par les êtres invisibles. + +Quand il quitta ses hôtes hindous, Apollonius avait la certitude de +rester en communication avec eux. + +--Je suis venu à vous par terre, dit-il, et non seulement vous m’avez +frayé le chemin de la mer, mais votre sagesse m’a ouvert le chemin du +ciel. Je rapporterai toutes ces choses aux Grecs et si je n’ai pas bu en +vain à la coupe de Tantale, je continuerai à m’entretenir avec vous +comme si vous étiez présents. + +Les sages, au seuil de leur vallée de méditation, indiquèrent aux +voyageurs le chemin du retour et ils leur donnèrent des chameaux blancs +pour la traversée de l’Inde. + +Ils revinrent par la mer Érythrée sur laquelle ne se reflète pas la +grande Ourse et où à midi les navigateurs ne projettent aucune ombre sur +le pont de leur navire. Ils virent le pays des Orites où les rivières +charrient du cuivre, Stobera, la ville des Ichtyophages et le port de +Balara entouré de myrtes et de lauriers, où l’on trouve des crustacés +dont la coquille est blanche et qui ont une perle à la place du cœur. + + + + +LA MISSION D’APOLLONIUS + + +Apollonius revenait de l’Inde, chargé d’une tâche d’ordre magique, qu’à +la connaissance des hommes, il devait être le seul à accomplir. +Peut-être Pythagore avant lui fut-il investi de la même mission et s’en +acquitta-t-il au cours de ses voyages. Mais nous l’ignorerons toujours. + +Iarchas lui avait montré dans une cellule de son monastère un jeune +ascète aux yeux brillants dont les facultés intellectuelles étaient plus +extraordinaires que celles de tous les autres sages de la communauté +mais qui ne parvenait pourtant à avoir une méditation sereine. Il se +laissait aller parfois à maudire l’intelligence et à la déclarer +inutile. Il souffrait sans cesse d’inquiétude et on ne pouvait +l’apaiser. Apollonius avait demandé quel était cet ascète et la raison +de sa souffrance. + +--Il souffre par une injustice commise à son égard dans une vie +antérieure, avait répondu Iarchas. Il a été Palamède, le plus grand et +le plus intelligent des Grecs. Or, son nom est oublié, sa tombe est +abandonnée et Homère n’a pas parlé de lui en racontant l’histoire de la +guerre de Troie. + +Cela était un exemple du danger de la connaissance. Apollonius aurait pu +répondre: + +--Comme il faut louer la nature qui a étendu sur l’homme le voile de +l’oubli, en même temps que celui de la mort. Ainsi elle l’a préservé du +contre coup des maux de la vie qu’on laisse derrière soi. Comme il faut +plaindre celui qui est assez développé pour lire dans le passé mais qui +ne l’est pas assez pour juger avec indifférence une injustice révolue. + +Cette injustice, Apollonius entreprit de la réparer. Il ne fit du reste +qu’agir selon les instructions qu’il avait reçues. + +Il avait appris d’Iarchas l’art d’enfermer dans des objets, des +influences spirituelles qui devaient agir à distance et à travers le +temps. Dans des lieux choisis, de préférence des sanctuaires renfermant +déjà un magnétisme d’essence religieuse, il devait déposer des talismans +destinés à perpétuer la force active qu’il y avait enclose. De même, il +devait retrouver dans les anciens tombeaux, dans les cryptes consacrées, +les talismans déposés jadis par d’autres messagers de l’esprit. + +Les sépultures des héros gardent longtemps parmi leurs pierres, dans les +feuillages des arbres proches, dans l’ambiance de l’air solitaire, +l’idéal de celui qui est devenu poussière et ossements. C’est pourquoi +les pèlerins qui traversent la terre en vertu de leur fidélité à un vœu, +pour aller se prosterner devant le monument d’un être vénéré rapportent +toujours dans leurs mains vides une immatérielle richesse qu’ils sont +seuls à voir. + +Le christianisme devait un peu plus tard restaurer ces pratiques de la +magie antique et leur donner une extension immense avec le culte des +saints et l’adoration des reliques. Mais il n’a jamais connu le secret +d’Apollonius. + +Le premier soin du Tyanéen, après qu’il eut atteint Smyrne fut de se +rendre dans le territoire de Troie. Son voyage dans l’Inde avait accru +sa célébrité et beaucoup de disciples l’accompagnaient. Ils montèrent +avec lui sur un navire qui les conduisit sur les côtes d’Eolie, en face +de Lesbos, non loin du petit port de Methymne. Ils arrivèrent au coucher +du soleil dans une baie déserte et Apollonius demanda à être laissé seul +sur le rivage pour qu’il put se trouver en méditation, à l’heure qui +précède le jour et où les intuitions des esprits des morts et des +puissances plus élevées parviennent aux hommes assez purs pour les +recueillir. + +C’est dans cet endroit qu’avait été enseveli autrefois Palamède. +Palamède, dont Homère ignora jusqu’au nom; Palamède, le poète et le +savant avait été la victime d’Ulysse, l’homme de l’action. Lui qui avait +inventé différents modes de calcul, les signaux au moyen de feux et le +jeu de dames, Palamède le plus inventif des Grecs avait été lapidé +devant Troie par ses compagnons, à cause d’une fausse accusation de +trahison portée par Ulysse. Que l’intelligence créatrice fût méconnue; +que le don ailé du trouveur de science et de beauté fût étouffé par la +jalousie et que l’injustice ne fût pas réparée au delà de la mort, +c’était un crime de la race qu’il fallait réparer, une souillure sur +l’histoire des hommes qui irait grandissant avec leur culture et qu’il +appartenait à la main d’un sage d’effacer. + +Quand le jour parut, Apollonius indiqua l’endroit près des flots où l’on +devait creuser. On découvrit une statue de la hauteur d’une coudée et +qui était celle de Palamède. On la dressa à son ancienne place où +Philostrate, deux siècles après, atteste l’avoir vue. L’image du héros +méconnu, debout devant la mer, enseigna longtemps aux voyageurs curieux +des monuments de la Grèce primitive que tôt ou tard justice est rendue à +ceux qui ont allumé les premières lampes de l’intelligence. Et peut-être +dans une cellule de la demeure des hommes sages, un ascète taciturne +sentit tomber sur lui, comme un rayon du soleil d’Eolie une douceur +d’âme qu’il n’avait jamais connue. + +Où Apollonius déposa-t-il au cours de ses voyages dans le monde les +talismans dont le rayonnement devait assurer la spiritualité de +l’humanité? Est-ce à lui qu’il faut attribuer l’impression mystérieuse +que l’on ressent à Pæstum où il séjourna, devant le temple maintenant +abandonné de Neptune. Celui qui, de nos jours encore, en respire le +silence, en touche le marbre pentélique, se sent obligé de regarder en +lui-même et entrevoit au fond de son cœur un autre temple abandonné, +devant une mer plus indéfinie que la Méditerranée. Il en est de même aux +îles de Lérins où Apollonius s’arrêta parce qu’il supposait, sans raison +du reste, que ce point favorisé de la côte gauloise deviendrait un +centre de la civilisation future. Là, peu après sa visite, fut fondé le +monastère de Saint-Honorat qui a subsisté à travers les siècles. + +Les cyprès de l’allée y ont un autre murmure qu’ailleurs, les pierres y +ont une autre couleur et si l’on se penche sur le puits, on y sent +frissonner les éternelles vérités de la vie. Est-ce par l’effet de la +magie d’Apollonius? Il serait bien puéril de l’affirmer. Tout ce qu’on +peut dire, c’est qu’il appliqua ou tenta d’appliquer une méthode dont la +transcendance nous échappe. + +Le but avoué et plus compréhensible qu’il poursuivit fut d’unifier les +cultes, d’expliquer les symboles, de montrer l’esprit derrière les +images des dieux du paganisme, de supprimer les sacrifices et les formes +extérieures pour que toute adoration participât de l’union platonicienne +avec la divinité. Pour cela, il se rendit dans tous les lieux consacrés, +en Syrie, en Égypte, en Espagne et il atteignit même le rocher de Gadès +qui devait devenir Cadix et qui, d’après Pline, est le dernier morceau +de continent échappé à la catastrophe de l’Atlantide. + +Partout il reçoit sur son passage des honneurs presque divins. Ses dons +de clairvoyance lui font faire des prédictions qui sont confirmées par +les événements et sa renommée en est sans cesse accrue. Il échappe sans +difficulté à la persécution de Néron contre les philosophes et ses +admirateurs disent qu’il sut, devant le tribunal qui allait le juger, +rendre blanche, par son art magique, la page de son acte d’accusation. +Il donne des conseils à Vespasien. Il reconnaît la véritable nature +d’une femme vampire qui, sous l’aspect d’une belle jeune fille incitait +au plaisir son disciple Ménippe afin de boire la nuit suivante, un sang +d’autant plus précieux que c’était celui d’un philosophe. Il reconnaît +aussi la personnalité d’un roi mort récemment et pleuré par son peuple +dans un lion apprivoisé qui était herbivore, avait un caractère d’une +douceur exquise et se montrait affectueux jusqu’à l’attendrissement. Il +rend la juste notion de l’amour à un riche insensé qui voulait épouser +solennellement une statue. Il exorcise un démon luxurieux qui poussait +un habitant de Corcyre à se jeter sur toutes les femmes. Il guérit +quelqu’un qui vient d’être mordu par un chien enragé, ce qui est un +miracle ordinaire mais il ne néglige pas de courir longtemps après le +chien enragé afin de le guérir aussi en le trempant dans une rivière, ce +qui est le signe d’une exceptionnelle bonté. Emprisonné par Domitien, il +disparut subitement quand il fut rendu à la liberté, après le jugement +qui l’absolvait, soit parce qu’il usa d’un prestige de suggestion +collective, comme le pratiquent certains fakirs, soit parce que, +désireux d’être tranquille après les émotions de ce jugement, il se +perdit simplement dans la foule sans être remarqué. + +Enfin après mille prodiges naturels, aisément accomplis, ayant dépassé +quatre-vingts ans, il accomplit le prodige de mourir. C’en fut un et +très grand, car tout le monde le croyait éternel. Mais ce prodige ne fut +peut-être pas réalisé car Apollonius, comme tous les grands adeptes, au +terme d’une existence, disparut sans laisser de trace. Le phénomène de +la disparition semble lui avoir été particulièrement agréable et il ne +manqua pas de le pratiquer, au moment de la mort, cette disparition de +longue durée. + +Les uns disent qu’il sortit un soir de la maison d’Ephèse où il vivait +avec deux servantes et qu’il ne rentra pas. D’autres prétendent que +l’évanouissement de sa forme physique eut lieu dans un temple de +Dictynne où il avait voulu passer une nuit à méditer. + +On n’a jamais entendu parler d’un tombeau d’Apollonius de même que nul +n’a su où était mort Pythagore. Plusieurs empereurs romains, admirateurs +d’Apollonius, notamment Caracalla qui lui fit élever un temple, firent à +ce sujet d’inutiles recherches. + +Il convient de signaler, sans y attacher d’importance, que, onze siècles +après, vivait, en Espagne, un philosophe arabe nommé Artephius qui +prétendait être Apollonius de Tyane. Cet Artephius habita Grenade et +Cadix où Apollonius avait longtemps séjourné. Il jouissait d’une très +grande autorité parmi les philosophes hermétiques de son temps qui +venaient des pays les plus éloignés pour le consulter. Comme Apollonius, +il professait la philosophie pythagoricienne, étudiait l’art de composer +les talismans et la divination par les caractères des planètes et le +chant des oiseaux. Il avait pu, disait-il, prolonger sa vie de façon +prodigieuse, par sa connaissance de la pierre philosophale. + + + + +FAIBLESSE ET GRANDEUR + + +--Apollonius, interrogea Domitien quand le philosophe de Tyane comparut +devant lui, pourquoi ne portez-vous pas le même vêtement que tout le +monde et en avez-vous un particulier et d’une espèce bizarre? + +Jusqu’à la fin de ses jours Apollonius éprouva le besoin de se +singulariser, d’attirer la curiosité sur sa personne. Plus les hommes +s’élèvent haut et plus leur orgueil grandit et demeure puéril. + +En entrant en Mésopotamie, le percepteur des péages au pont de +l’Euphrate lui demande ce qu’il apporte avec lui: + +--La continence, la justice, la bravoure, la patience, répond +Apollonius. + +Et comme le percepteur ne songeant qu’aux droits d’entrée, lui dit: + +--Donnez-moi la liste de toutes ces esclaves. + +Il répond: + +--Ce ne sont pas des esclaves, ce sont des maîtresses. + +Quand il arrive à Babylone, un haut fonctionnaire du roi, qu’il va +visiter, selon sa coutume, lui demande quels présents il apporte. +Apollonius répond: + +--Toutes les vertus. + +--Supposez-vous qu’il ne les a pas? dit le haut fonctionnaire. + +--S’il les a, je lui apprendrai à s’en servir. + +Il a deux servantes et il n’en affranchit qu’une seule, ce qui est le +signe d’une demi-générosité. + +Quand, dans un jardin d’Ephèse, il voit par clairvoyance l’assassinat de +Domitien à Rome, il s’écrie, plein de joie: Frappe le tyran, frappe +donc! comme pour stimuler le lointain meurtrier, ce qui montre qu’il ne +professait pas le pardon de toutes les offenses. + +Il fit des miracles si nombreux qu’il est impossible qu’un certain +nombre n’aient pas été accomplis pour éblouir son entourage, gagner une +célébrité plus grande. Il se servit pour son usage personnel de sa +connaissance des lois physiques, ignorées encore par les hommes de son +temps. Ainsi, sur l’avant-dernier échelon de la supériorité, l’amour de +soi-même vous tire en bas et vous fait redescendre. + +Malheur à ceux qui, prétendant au désintéressement n’atteignent pas un +désintéressement total. Engagé sur un certain sentier qui va vers les +cimes, on n’a plus le droit de jeter un regard en arrière et une seule +pensée égoïste détruit le fruit d’une vie entière consacrée à l’amour +des hommes. + +Le monde, pour la spiritualité duquel il travailla avec tant +d’enthousiasme, ne lui a pas pleinement rendu justice et a même âprement +discuté la parfaite pureté de sa vie. La haine l’environna autant que +l’admiration. Trop de prophéties, même exactement réalisées, trop de +tours éblouissants! Les esprits moyens qui font les réputations des +grands hommes veulent que la vertu soit enveloppée d’ennui et qu’aucun +merveilleux ne l’éclaire. Si l’on n’a pas assez d’audace ou trop de +sincérité pour se présenter comme un dieu, il faut rester dans un +honnête cadre humain. Si les philosophes glorifièrent Apollonius, le +monde chrétien l’opposa à Jésus et les historiens ecclésiastiques, +durant des siècles et jusqu’à nos jours, firent de son nom le synonyme +de charlatan et de faiseur de tours avec un acharnement et une mauvaise +foi qui devraient suffire comme garants de sa grandeur d’âme. + +Renan, le dernier de ces historiens ecclésiastiques, après l’avoir +appelé «une sorte de Christ du paganisme» se rétracte et dit de lui: + +--Si Apollonius avait été un homme sérieux, nous le connaîtrions par +Pline, Suetone, Aulu Gelle, comme nous connaissons Euphrate, Musonius et +d’autres philosophes. + +Et il oublie que ni Pline, ni Suetone, ni Aulu Gelle n’ont parlé de +Jésus qu’il a pourtant considéré comme un homme sérieux. + +Nous pensons que c’était «un homme sérieux» celui qui n’entrait pas dans +un temple sans prononcer cette prière: + +--Faites, ô dieux, que j’aie peu et que je ne sente le besoin de rien! + +Car c’est une merveilleuse pierre de touche de la supériorité de l’homme +que le mépris des richesses. + +Un homme sérieux, celui qui enseignait l’immortalité de l’âme mais +l’enseignait avec précaution, semblable en cela au Bouddha, disant qu’il +est vain de trop discuter sur cette question et sur la destinée de +l’homme après la mort, parce qu’il jugeait trop décevante la part de +vérité qui lui était connue. + +Un homme sérieux, celui qui disait: + +--Quand le corps est épuisé, l’âme s’élance au milieu des espaces +éthérés, pleine de mépris pour le rude et triste esclavage qu’elle a +souffert. Mais que vous importent ces choses? Vous les connaîtrez quand +vous ne serez plus. + +Celui pour qui la sagesse était «une sorte d’état permanent +d’inspiration», celui qui, pour atteindre cet état, prescrivait la +chasteté, une nourriture d’herbes et de fruits, des vêtements immaculés +comme le corps et comme l’âme. + +Un homme sérieux celui qui s’efforçait de dégager l’essence spirituelle +de son être et de la rapprocher de l’esprit divin, qui, attribuant un +grand rôle à l’imagination, faisant d’elle une porte vers la perfection, +distinguait dans le sourire des statues, l’esprit qui veille derrière la +forme et considérait les choses matérielles, le contour des paysages, la +couleur des fleuves et celle des étoiles, la terre multiforme, comme le +symbole d’un autre monde plus pur dont ils étaient les reflets. + + + + +LE DAÏMON + + +Nous avons presque tous, au moins une fois dans notre vie, durant une +nuit d’insomnie ou pendant une maladie, entendu une voix qui ne venait +de nulle part et qui résonnait silencieusement pour nous donner un +conseil, sage d’ordinaire. C’est toujours dans la solitude et de +préférence dans les minutes d’exaltation que parle la voix au timbre +muet. + +Quelques hommes de génie ont entendu cette voix auprès d’eux avec assez +de netteté et de fréquence pour penser qu’une entité intelligente se +penchait sur eux et les dirigeait de ses avis inspirés. + +Les Grecs appelaient daïmon cette entité et le daïmon le plus célèbre, +sur lequel se sont le plus longuement entretenus les philosophes, fut le +daïmon de Socrate. + +--La faveur céleste, a dit le sage d’Athènes, m’a accordé un don +merveilleux qui ne m’a pas quitté depuis mon enfance. C’est une voix qui +lorsqu’elle se fait entendre me détourne de ce que je vais faire et ne +m’y pousse jamais. + +Il parlait familièrement de ce daïmon, plaisantait à son sujet et +obéissait aveuglément à ses indications. Ses amis avaient fini par ne +plus guère accomplir d’action importante sans le consulter. Mais le +daïmon avait ses sympathies et il restait absolument silencieux quand il +n’était pas favorable à ceux qui le questionnaient et Socrate n’avait +pas alors la moindre possibilité de le faire parler. + +De quelle nature était ce daïmon qui se manifesta à Socrate dès son +enfance, et dont Apollonius de Tyane entendit seulement la voix après +qu’il eut pratiqué les règles de vie pythagoriciennes? + +--Il y a des puissances intermédiaires et de nature divine. Elles +composent les songes, inspirent les devins, dit Apulée. + +--Ce sont des immortels inférieurs, appelés dieux de deuxième rang, +placés entre la terre et le ciel, dit Maxime de Tyr. + +Platon pense qu’une sorte de génie, distinct de nous, reçoit l’homme à +sa naissance, le suit dans sa vie et après la mort. C’est ce qu’il +appelle «le démon qui nous a reçus en partage». (Phoedre). Il serait +analogue alors à l’ange gardien des chrétiens. + +Peut-être le daïmon n’est-il que la partie supérieure de l’esprit de +l’homme, celle qui est séparée de l’élément humain et susceptible de se +confondre par l’extase avec l’esprit universel. Elle pourrait alors sous +certaines conditions communiquer à un organisme purifié soit la vision +des choses passées dont le tableau lui serait accessible, soit la partie +des choses futures dont les causes sont générées et dont les effets +seraient par conséquent prévisibles. + +Mais que le daïmon ait eu des préférences parmi les amis de Socrate, +qu’il ait fait un choix, semblerait indiquer que c’est une intelligence +différente de celle de Socrate lui-même. Ensuite, Socrate a souvent dit +que la voix intérieure qui l’avait souvent détourné d’accomplir une +action ne l’avait jamais engagé à en accomplir une autre. Or, c’est une +règle parmi les adeptes de ne donner que des avis négatifs, car celui +qui incite quelqu’un à faire une chose, non seulement prend sur lui la +charge des conséquences mais prive celui qu’il conseille du mérite de +l’action. + +Apollonius pensait qu’entre l’imperfection de l’homme et le type le plus +élevé de la hiérarchie des êtres, il y avait des intermédiaires. Un de +ses intermédiaires était l’idéal que nous nous faisons de la beauté, +idéal sans forme, mais réel pourtant sur un autre mode d’existence. Cet +idéal était le daïmon dont la réalité était d’autant plus grande que +celui qui le créait s’en faisait une idée plus forte. Le daïmon de +chacun était proportionné à la foi qu’il avait en lui. + +Ainsi un sculpteur intuitif qui serait versé dans la connaissance de la +magie pourrait donner sous certaines conditions une apparence de forme à +une créature d’une idéale beauté, enfantée par son propre idéal. + +Pour s’abreuver à la perfection de cet être, être inondé de son +rayonnement il y aurait alors deux moyens: Le réaliser sur le plan +terrestre en lui donnant une forme, ou le rejoindre dans son domaine +subtil en se dépouillant de sa forme par la transformation de l’extase. + +Plotin, Jamblique, Proelus et tous les mystiques de l’école +néo-platonicienne ont utilisé le deuxième moyen. Ils ont poursuivi la +beauté de l’âme, la rencontre de l’ego intérieur et resplendissant et +grâce à l’entraînement de l’enthousiasme extatique ils sont parvenus +quelquefois à l’atteindre. + +Peut-être des thaumaturges, possesseurs d’un étonnant secret ont employé +le premier moyen et ont vécu auprès d’un compagnon divin qu’ils avaient +pu rendre visible pour leurs yeux d’hommes. Ils ne l’ont alors confié à +personne et ils ont été sages. Ceux qui en ont parlé passèrent pour des +insensés, furent enfermés ou brûlés. Et il y en eut aussi dont l’âme +était impure et qui enfantèrent des caricatures d’idéal, furent obsédés +par des monstres à leur ressemblance. Le moyen âge durant lequel on se +transmettait encore des méthodes de magie qui appartenaient à +l’antiquité est plein de l’histoire de possédés, tourmentés par leurs +propres démons qui, une fois créés ne veulent plus mourir et s’attachent +à leur créateur. + +Nous ne saurons jamais de quelle essence était le daïmon d’Apollonius, +si l’être qui le conseillait, empruntait une forme, chaste comme +lui-même et belle comme les statues des Dieux qu’il aimait contempler, +ou si la voix provenait d’un maître lointain désireux de voir son +disciple accomplir la mission qu’il lui avait confiée. + +--Je continuerai à m’entretenir avec vous comme si vous étiez présents, +dit Apollonius en quittant ses maîtres hindous. + +Est-ce leurs paroles qu’il entendit à distance, reçut-il par une divine +suggestion l’influx de leurs bonnes pensées? Celui auquel il a donné le +nom d’Iarchas dut souvent apporter au voyageur inlassable, à l’illuminé +errant, la consolation d’un appui lointain. Même dans la plus obscure +prison de Domitien, il y avait une heure où une certaine fluidité de +l’air annonçait le crépuscule de l’aurore. Le monde était plus +silencieux, les murailles devenaient plus légères, l’esprit retrouvait +sa propre nature et la voix se faisait entendre: + +--Les plus grands sont ceux qui ne trouvent jamais leur place dans un +temps qui n’est pas à leur mesure. Rien de ce qu’on a fait et surtout +pensé de bien n’est perdu, même si on est emprisonné ou crucifié pour ce +bien. Mais ne fais pas comme l’ascète hindou qui ne pouvait oublier +l’injustice. Parce que la parole du maître Jésus sera tombée comme une +flamme vivante au fond du cœur des hommes d’Occident, toi, tu seras +calomnié et oublié. On t’opposera à lui et les hommes pieux, pendant des +siècles, parleront de toi comme d’un prestidigitateur ou d’un montreur +d’ours, sans savoir que votre tâche était commune et que vous variez à +peine sur les moyens de la réaliser. Mais si tu t’élèves jusqu’à la +région où il n’y a ni justice ni injustice, tu sauras que c’est de peu +d’importance. Tu sauras que l’hommage qui va à ton frère t’atteint +indirectement et tu retrouveras un peu de tes traits sur les +innombrables croix qui sont dressées pour lui sur la terre. Et il te +faudra aussi partager sa peine qui est immense. Il a été mille fois plus +incompris que toi et mille fois plus trahi. Apprête-toi à revenir à ses +côtés, quand les jours en seront marqués sur le livre sans caractères. +Ce sera peut-être son tour de parler aux rois et le tien d’instruire de +pauvres pêcheurs. Tu seras peut-être alors comblé de cette gloire que tu +as désirée et seulement alors tu apprendras le goût du fiel qu’elle +laisse aux lèvres. + + + + +LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS + + + + +LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS + + +Y eut-il un maître inconnu dont la parole fit éclore la vérité +cathare[4]? Un instructeur apporta-t-il d’Orient les éternelles vérités +aux hommes albigeois et toulousains? Est-ce celui qu’un paysan de +Rouergue rencontra au bord d’un chemin, un soir qu’il regagnait sa +ferme, celui qui avait, d’après ce que le paysan rapporta au tribunal de +l’Inquisition, outre une étrange puissance persuasive, un visage de +Maure et une lumière bleuâtre autour des cheveux. Est-ce ce Pierre, +disciple d’Abélard qui commença à enseigner au douzième siècle? Est-ce +un de ces prêcheurs anonymes qui s’arrêtaient dans les carrefours des +bourgades pour apprendre aux hommes simples que la pauvreté qui faisait +leur malheur apparent était le gage d’une immense béatitude après la +mort? + + [4] L’origine du mot cathare est obscure. Dérivé du grec, cathari + devait signifier ceux qui tendent à la perfection et être le nom + que les membres de la secte se sont primitivement donnés. Prononcé + Cazari il a pu désigner les habitants de Cazères, petite ville près de + Toulouse qui fut un centre de l’hérésie et de même que le mot + Albigeois s’étendre ensuite à tous les hérétiques du Midi. + +Le véritable initié, le grand propagateur du catharisme serait-il ce +Nicetas, ce mystique bulgare qui traversa à plusieurs reprises le midi +de la France, jeta à Saint-Félix de Caraman les bases d’une église +nouvelle et confia à certains hommes qu’il reconnut purs d’esprit, le +livre où était résumée la doctrine spirituelle? On ne sait rien de lui, +sauf la grande impression que laissa son passage et l’extension du +mouvement cathare qui suivit son départ pour la Sicile[5]. + + [5] Il est à remarquer que c’est après le séjour en Sicile de Nicetas + que se forma le groupe des Fidèles d’amour dont la doctrine avait tant + de rapports avec le catharisme. Frédéric II, protecteur des hérétiques + y fut dit-on initié. Un des maîtres de ce groupe fut Guido Cavalcanti, + ami et initiateur du Dante. + +Les plus grands maîtres demeurent cachés et l’on ne retrouve avec +certitude à l’origine des Albigeois aucun personnage sublime jouant le +rôle d’initiateur. Peut-être, en vertu de la force expansive de la +vérité, les doctrines hérétiques venues d’Orient traversèrent-elles +l’Europe pour envahir la France et s’étendre jusqu’en Allemagne, comme +les pollens de l’arbre que le vent transporte au loin et qui germent +partout où il y a une terre propice. + +En Grèce, le moine Niphon, homme plein de sagesse et de vertu est +condamné à perdre sa barbe par le patriarche Oxitès, ce qui est un +supplice bien doux et un peu singulier. On l’enferme aussi. Mais il est +délivré par un autre patriarche. Sa barbe repousse et ses prédications +ardentes lui suscitent des disciples qui partent à travers le monde pour +répandre sa parole. + +Près de Turin, une comtesse exaltée qui habite le château de Monteforte, +forme avec un mystique appelé Girard, une communauté où l’on essaie de +mener la vie parfaite. Tous les hommes y sont égaux et les biens de l’un +appartiennent à l’autre. On ne fait pas usage de viande, car il ne +convient pas d’ôter la vie aux animaux. On ne boit pas de vin dont la +vapeur obscurcit la présence de l’esprit. La vie est une sorte de +pénitence et si l’on ne veut pas rentrer éternellement dans de nouveaux +corps, se réincarner sans fin, il faut arriver au détachement de toutes +choses qui seul permet de réintégrer Dieu. On doit, mais seulement +lorsqu’on a atteint un certain degré de perfection, se garder du mariage +et de l’acte par lequel se perpétue la vie. + +L’archevêque de Milan dirigea une expédition contre le château de +Monteforte. Il s’empara des hérétiques et les fit tous brûler. +L’historien de ces faits note qu’il aurait préféré leur laisser la vie +sans expliquer pourquoi il ne le fit pas. + +Et alors se vérifièrent les paroles que Girard avait dites avant de +mourir: + +--Ce n’est pas moi seulement que le Saint-Esprit visite. J’ai une grande +famille sur la terre et elle comprend un grand nombre d’hommes qu’il +éclaire, certains jours et à certaines heures et auxquels il donne +l’illumination. + +On vit de toutes parts cette illumination se manifester. + +Une femme inconnue arrive à Orléans et après l’avoir écoutée, tous les +chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix deviennent hérétiques. +Deux clercs, Etienne et Lisoi sont les théologiens d’une nouvelle église +où l’on enseigne que Jéhovah, le dieu de la Bible fut un Dieu mauvais +qui après avoir eu l’imprudence de créer, ne s’occupa que de châtier, +une église où l’on rejette le baptême et où l’on n’obtient la rémission +des péchés que par la perfection de la vie. + +Sur l’ordre du roi Robert, ces hérétiques sont saisis dans une maison +d’Orléans où ils étaient réunis. On les entraîne dans une église où +Guarin, évêque de Beauvais, les interroge pendant qu’on dresse leur +bûcher en dehors de la ville. La reine Constance attend la sortie des +condamnés devant le portail de l’église et elle tient personnellement à +crever avec le bout de sa canne, un œil d’Etienne parce qu’il avait été +auparavant son confesseur et lui avait fait courir le risque d’ouïr +quelque fausse doctrine. L’historien note qu’une nonne préféra abjurer +ses erreurs que de mourir par le bûcher, sans indiquer le nombre de ceux +qui préférèrent mourir que d’abjurer. + +L’esprit souffla au hasard, toucha les extravagants autant que les +raisonnables. Un jour que le breton Eon de Loudéac écoutait la messe +dans une église, il s’endormit. Or le prêtre qui officiait avait une +voix retentissante et cette voix réveilla Eon en prononçant la phrase de +la liturgie: _Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos._ Eon +crut entendre prononcer son nom dans ces syllabes: _Per eum!_ C’était +Dieu qui le conviait à être juge des vivants et des morts, à reconnaître +les purs et les impurs. Il sortit précipitamment de l’église. Sa mission +commençait. + +Il se mit à prêcher. Il flétrissait la richesse des prélats, la dureté +des puissants. Tous ceux qui possédaient étaient les morts. Lui, Eon, +conférait la vie par l’imposition des mains. Il jugeait, comme Dieu le +lui avait prescrit, en s’adressant à lui directement. Il exposait les +doctrines cathares qui étaient mystérieusement arrivées jusqu’à lui et +sa sincérité, voisinant avec une sorte de folie pleine d’allégresse le +rendait populaire dans tous les lieux où il passait. Des disciples se +groupèrent autour de lui et leur nombre alla grandissant. Eon après +avoir parcouru la Bretagne descendit vers le midi. Il campait avec sa +troupe dans les landes et les forêts. Il avait organisé une Église de +prêtres selon Dieu qui ne possédaient rien et allaient, presque nus, +suivis d’une immense cohorte de fidèles. + +L’archevêque de Reims parvint à disperser le flot menaçant de ces hommes +purs. Le pape Eugène III vint présider en personne le concile qui jugea +Eon. Mais à toutes les interrogations Eon se contenta d’affirmer qu’il +était celui qui devait juger les vivants et les morts à cause d’un ordre +de Dieu. + +Dans les Flandres c’est Tanquelin qui parle aux pêcheurs, comme Jésus. +Il enthousiasme les populations du Nord en proclamant que les sacrements +sont inutiles et que les femmes doivent être mises en commun à cause de +la vanité du plaisir qu’elles procurent. Mais le succès lui fait perdre +la raison. Il se laisse aller à festoyer avec ses disciples. Il revient +à ce goût des richesses qu’il avait commencé par proscrire. Cet ancien +apôtre de la simplicité, se revêt d’un habit de prince, entoure ses +cheveux de bandelettes d’or, et un jour, devant une statue il se fiance +à la Vierge Marie. + +Mais c’est dans la région d’Albi, de Carcassonne et de Toulouse que +s’opère la révolution mystique. Il y a Pons dans le Périgord, Henri à +Toulouse, Guillabert à Castres. Mais ceux-là sont des lettrés et des +philosophes qui expliquent par écrit la sagesse du catharisme. Le dogme +romain avait fermé ses portes de fer et élevé les murailles de ses +principes à jamais immuables. Avec la philosophie cathare, beaucoup +d’esprits accueillirent la possibilité de voir s’ouvrir par la libre +recherche le sens spirituel des Ecritures et de résoudre les problèmes +métaphysiques qui ont de tout temps hanté les intelligents. Les autres, +ceux qui ne lisaient pas de livres, mais qui regardaient et +s’indignaient du faste et de l’immoralité des évêques, écoutèrent les +ascètes des carrefours parce qu’ils avaient des âmes semblables à celles +des premiers chrétiens et qu’ils retrouvaient dans leurs paroles la pure +doctrine du maître Jésus. + +Ce que l’église appela «l’abominable lèpre épidémique du midi» se +manifesta comme une épidémie de désintéressement, une communication de +bonté, une chaîne de sacrifice. + +Un riche bourgeois de Carcassonne s’éveille la nuit parce qu’il ne peut +plus supporter l’idée de sa richesse, quand il y a tant de pauvres qui +n’ont rien. Une voix intérieure lui a dit qu’il ne fallait pas perdre +une minute et il lui obéit scrupuleusement. Il charge ses meubles +précieux sur ses épaules et il les transporte dans la rue afin que +chacun puisse prendre ce qui lui convient. Comme la nuit est obscure il +allume deux chandeliers devant sa porte pour faciliter le choix du +passant et comme la rue est déserte, il s’empare d’une trompette et il +en joue pour qu’on sache que ses biens ne sont plus à lui, qu’on se hâte +de l’en dépouiller et que le soleil levant éclaire sa pauvreté +rédemptrice. + +A Lavaur, un homme bègue se force à parler et devient éloquent par le +désir d’apprendre à ses frères qu’il n’y a pas qu’une seule vie de +douleur, mais qu’il faudra se réincarner sans fin dans de nouveaux corps +d’hommes si on n’échappe pas à cette inexorable roue en devenant parfait +dans une vie. + +A Montauban, un certain Querigut scandalise la ville en abandonnant une +épouse qu’il aimait pourtant avec tendresse et en la laissant à un autre +homme dont elle était aimée. Il se retire sur une colline du voisinage +hantée par les loups, il se nourrit de fruits et de racines, dort avec +joie sur la terre nue, car, dit-il, on est enseigné par le compagnonnage +des loups, plus le corps souffre, plus l’âme s’élève, plus on triomphe +de l’amour humain et plus on gagne l’amour divin. + +Le renoncement bouddhiste devient une loi morale qui se répand avec une +étonnante rapidité. De Bordeaux jusqu’aux confins de la Provence, dans +l’âpre Languedoc, sous les marronniers de l’Albigeois, et les landes du +Lauragais, les routes sont pleines d’ascètes qui vont nu pieds, et qui +sont avides de faire savoir à leurs frères ce que l’esprit leur a +révélé. Et ce sont toujours des humbles qui sont inspirés. L’esprit est +écarté par le magnétisme que dégage l’or des églises. Au contraire, il +entre volontiers dans une cabane solitaire sur une hauteur, dans la +petite maison d’un artisan adossée aux remparts d’une ville ou dans un +monastère paisible sur les bords de l’Ariège où de la Garonne. Dans +l’allée des peupliers, le cloître de pierre où tournent une centaine +d’hommes au crâne rasé, il souffle parfois avec une force si +communicative qu’il fait clore la porte, laisser le jardin et la +chapelle à l’abandon et il change ces copistes de manuscrits, ces +enlumineurs de missels en prophètes errants de la nouvelle hérésie. + +A la fin du XIIe siècle cette parole des Pélagiens: Christ n’a rien eu +de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu... apparaît comme +essentielle à la plupart des hommes du midi. De plus en plus étrangers +au Dieu des églises, le Dieu qui avait des images trop dorées dans des +châsses trop magnifiques, le Dieu des riches prélats et des seigneurs +impitoyables, ils honorent le Dieu intérieur dont la lumière est +d’autant plus visible qu’ils mènent une vie plus pure et plus remplie +d’amour pour leurs semblables. + +Crime du désintéressement et de l’amour! Il ne peut pas y en avoir de +plus grand aux yeux des hommes égoïstes. La haine que suscite la +supériorité morale est toujours impitoyable. L’église chrétienne avec sa +hiérarchie sacerdotale, ses confréries de moines richement dotées, ses +puissantes abbayes, ne devait pas pardonner aux Cathares de donner +l’exemple d’un ascétisme plus grand que le sien. Il n’y a pas de +tragédie plus cruelle dans l’histoire que celle de l’anéantissement +presque total de la race méridionale par le roi de France et par le +pape, par les barons du Nord et par l’Église de Jésus[6]. + + [6] Toutes les histoires de France sont les histoires de l’unité de la + France et non l’histoire impartiale de ce pays. Cette idée d’unité + fait aller à l’encontre de la plus élémentaire justice. La guerre des + Albigeois semble avoir servi la future unité de la France. Aussi elle + ne soulève qu’une incomplète indignation chez ceux qui la racontent. + Elle est partout résumée hâtivement. On veut l’oublier. Elle est + gênante. Michelet lui-même, apôtre du droit, ne peut s’empêcher de + laisser percer le mépris qu’a toujours inspiré et qu’inspire encore à + l’homme du nord «les mangeurs d’ail, d’huile et de figues». + + + + +LA CROISADE + + +En ce temps-là, le pays qui allait de la mer de Provence et des tours de +Fréjus, jusqu’aux pins maritimes de Guyenne, était, après l’Espagne +savante des arabes, le plus civilisé de la terre. La lumière d’Athènes +et d’Alexandrie l’éclairait encore d’un rayon qui ne voulait pas +s’éteindre. Les thermes et les arcs de triomphe des empereurs n’étaient +pas tombés en ruine dans ses cités et il n’y avait pas une colline sur +laquelle ne se dressât, entre la vigne et l’olivier, la blancheur d’un +marbre romain. Aristote et Platon qu’on était allé traduire en latin à +Grenade, étaient la nourriture de ses lettrés. Les villes avaient des +libertés municipales ignorées par les villes du nord. A Toulouse le +pouvoir des Capitouls élus par le peuple tempérait celui des comtes. +L’immense littérature des troubadours fleurissait jusque dans les +villages perdus des Pyrénées. Et les envahisseurs Sarrasins avaient +laissé en s’en allant des théorbes qui venaient de Damas et sur +lesquelles on faisait résonner la musique de l’Orient. + +Mais les hommes du midi semblaient alors aux hommes du nord, ce qu’ils +leur paraissent encore aujourd’hui: une race bavarde, vaine et oisive. +Leur légèreté joyeuse était un manque de sérieux et leur mysticisme ne +pouvait être qu’hérétique. Les souvenirs du paganisme étaient parmi eux +plus vivants qu’ailleurs, la liberté de pensée était plus grande, elle +se traduisait dans les vers satyriques des poètes, dans les prédications +des moines prêcheurs, dans les mouvements populaires si audacieux, si +irrespectueux qu’on put voir saint Bernard, après une tournée triomphale +dans la France, hué par la foule toulousaine. Les croisés qui revenaient +de Constantinople et de la Palestine et qui pour rentrer chez eux +débarquaient à Fréjus et à Marseille ne pouvaient s’empêcher de trouver +une étrange ressemblance entre les méridionaux bruns et maigres, aux os +trop saillants, aux faces trop longues et ces infidèles qu’ils avaient +combattus avec une si pieuse ardeur et une si grande soif de pillage. + +C’est vrai, les seigneurs de Provence et de Gascogne avaient été leurs +compagnons. Mais en remontant le Rhône pour gagner les forêts +d’Armorique ou les landes de Flandres, ils voyaient des villes trop +claires, dont les architectures différaient des leurs, des villes qui +ressemblaient de loin à celles qu’ils venaient d’assiéger et devant +lesquelles tant de chevaliers avides de richesses étaient tombés pour un +butin insuffisant. Ils voyaient les restes détestables de l’invasion +Sarrasine. C’était non loin de Saint-Tropez la masse du château Fraxinet +d’où les infidèles avaient commandé si longtemps la côte +méditerranéenne, les fortifications de Narbonne aux tourelles dentelées, +l’abbaye de Saint-Donat près de Grenoble et ces tours octogones sur les +hauteurs, gardiennes de passages et de carrefours qui attestaient le +séjour des Maures venus d’Espagne. Les robes des femmes étaient trop +voyantes et avaient quelque chose d’oriental et d’impudique. La langue +avait une résonnance barbare. Les villes renfermaient un grand nombre de +juifs et non seulement ceux-ci exerçaient librement leur religion +maudite, mais ils avaient des commerces prospères, professaient les +lettres et la médecine, étaient honorés par une noblesse insouciante. + +Aussi, quand sur l’ordre du pape Innocent III les moines de Citeaux se +répandirent dans toute la France pour prêcher la guerre d’extermination +contre Raymond VI, comte de Toulouse et contre le midi tout entier, ils +trouvèrent un terrain préparé. L’opération était mille fois plus +avantageuse que celle qu’on avait tentée en passant les mers sous le +prétexte de délivrer le tombeau du Christ. On avait les mêmes avantages +spirituels assurés par l’Église, la rédemption des péchés et même la vie +éternelle et les avantages matériels étaient immédiats et connus. On +savait les richesses des châteaux, la beauté des femmes, l’abondance du +vin. Ce devait être une œuvre bénie de Dieu que d’envahir cette terre +ocrée comme un paysage de Palestine, de mettre à mort ces hommes d’Oc +turbulents et révoltés, de posséder, au milieu d’étoffes mauresques, +leurs épouses perverses comme les filles de satan. + +Trois figures terribles dominent le grand massacre Albigeois. Pour que +ce massacre ait été possible, il a fallu que dans le même temps un +extraordinaire génie de violence, d’organisation et d’hypocrisie +s’incarnât dans trois hommes, également dépourvus de pitié et peut-être +également sincères dans leur haine de l’hérésie et leur amour de +l’Église. + +Ce fut le pape Innocent III qui voulut et qui décida la croisade avec +une volonté obstinée. L’assassinat du légat Pierre de Castelnau ne fut +qu’un prétexte. Tous les historiens sont unanimes à glorifier le génie +de ce pape. Les grands hommes de l’histoire sont ceux qui font quelque +chose, qui exercent vers un but une puissante volonté. On ne se +préoccupe pas après eux si le but fut sublime ou néfaste et la réussite +donne la mesure du génie. + +A peine élu pape, Innocent III commence à parler dans tous ses discours +«d’exterminer les impies». C’est là l’idée maîtresse de sa vie et il l’a +pleinement réalisée. Il pense avec une puissante conviction que tout +homme qui essaye de se faire de Dieu une opinion personnelle en +désaccord avec le dogme de l’Église doit être impitoyablement brûlé. + +Il va même plus loin. Il estime que l’on doit déterrer les cadavres des +morts hérétiques, dont on a ignoré l’hérésie de leur vivant pour leur +ôter une paix à laquelle ils n’ont pas droit. «En 1206, il excommunie un +abbé de Faenza qui se refusait à laisser déterrer les restes d’un +hérétique déposés dans le cimetière abbatial[7]». «Il faut que l’habile +investigation des catholiques, dit-il, révèle le crime de ceux qui ont +feint de mener une vie chrétienne pour égarer l’opinion». + + [7] Luchaire, Innocent III. + +Dans un décret adressé aux bourgeois de Viterbe, il assure que «la +sentence divine punit les pères jusque dans les fils et que les lois +canoniques sanctionnent cette disposition.» + +Il est très bien renseigné sur la pureté des mœurs des Albigeois et des +Cathares, et cependant il les traite de «sectes lascives qui, bouillant +d’ardeur libertine, ne sont que les esclaves des voluptés de la chair.» +Il exhorte sans scrupule ses envoyés à tromper le comte de Toulouse par +des promesses qui ne seront pas tenues car pour une aussi juste cause +que la destruction d’un peuple, tous les moyens lui paraissent bons. + +Il trouve en Simon de Montfort l’instrument de fer qui doit servir sa +fureur apostolique. + +Ce Simon de Montfort est un guerrier noble et pauvre. Il est sexagénaire +quand commence la croisade et dépouillé du désir des femmes qui peut +inciter un chef à l’indulgence quand on va massacrer les habitants d’une +ville. Ses mœurs sont austères. Il ne sait pas lire et il ne songe pas à +apprendre. Peut-être ne pourrait-il pas d’ailleurs. Il est étonnamment +myope. Quand il se bat, il ne voit pas l’ennemi qu’il frappe. Il donne +des coups d’épée au petit bonheur et il rit bruyamment ensuite avec ses +chevaliers d’avoir pu tuer sans voir. Ses paupières sont toujours +fermées et on l’a appelé le chevalier sans yeux. Peut-être une partie de +sa cruauté vint-elle de ce qu’il ne vit jamais les expressions de +désespoir sur le visage de ses victimes. Il obéit en aveugle aux ordres +du pape. Il est animé d’une inconcevable cupidité, mais il est prodigue +avec le clergé. Il ne voit pas plus loin que son nez, mais il a le don +de voir les richesses à travers les murailles et quand il a traversé une +ville il sait quel habitant il doit accuser d’hérésie pour confisquer +ses biens à son profit. Il ignore l’honneur chevaleresque de son temps. +Il est comme possédé par une folie destructrice, une passion froide de +raser des châteaux, de faire périr des prisonniers, de promener la +dévastation. Pendant les dix années que dure la guerre on ne peut +rapporter de lui un trait de pitié. Il est dévoré par la haine du pays +qu’il conquiert et dont on l’a nommé suzerain. Il n’aime même pas les +siens. Quand il lève le siège de Toulouse, il abandonne ses blessés +qu’il aurait pu emmener avec lui. Il est impitoyable pour les faibles et +il se prosterne devant les puissants. Il est le valet des évêques, +l’esclave du pape. Le lion est son emblème héraldique. Rien n’exprime +davantage le mal que la face de ce félin monstrueux et féroce. Simon de +Montfort ressemble au lion. Il a le courage que donne la certitude +d’être le plus fort. Il est le symbole du mal incarné dans l’homme et ce +mal s’exerce d’une façon d’autant plus redoutable qu’il a mis sur son +visage le masque de l’archange saint Michel[8]. + + [8] Michelet, désireux de lui trouver quelque vertu parle: «de son + courage, de ses mœurs sévères, de son invariable croyance en Dieu.» + Il raconte aussi avec admiration un récit rapporté par tous les + chroniqueurs. Simon de Montfort aida une fois, au péril de sa vie, + plusieurs de ses soldats à passer une rivière. Et M. Achille Luchaire + dit en parlant de lui: «Un diplomate plein de ressources, un + organisateur habile des pays conquis». + +Un grand saint lève une croix derrière le front de Montfort pour lui +faire une sorte d’auréole et lui permet de puiser à une source idéale +cette exceptionnelle puissance de détruire les villes, de faire périr +des hommes. Ce saint est l’espagnol Dominique de Guzman. Il est pour le +domaine spirituel ce que Montfort est pour la pierre et pour la chair. +Mais l’ennemi auquel il s’attaque a plus de résistance que les murailles +de Carcassonne ou celles du château narbonnais. C’est l’hydre de +l’hérésie qu’il entrevoit dans les âmes. Ce sont les pensées de pureté +qui montent plus haut que les tours, les rêves divins plus légers que +les nuages. Pour arriver à ses fins, il imite les ascètes Albigeois, il +s’en va nu pieds, en demandant son pain sur les routes méridionales, +avide de parler et de convertir. Sa foi est aussi absolue, son +désintéressement aussi parfait que ceux de ses ennemis. Mais il ne sait +pas mendier. Il le fait avec orgueil et il a envie de frapper de son +bâton celui qui a rempli sa besace généreusement mais qui est demeuré +muet quand il a parlé de la sainte Église. Ceux qu’il rencontre en +cheminant ont des crânes aussi durs que son crâne espagnol et dans sa +rage de ne pas les convertir, il forge le plan d’un Ordre terrible, +l’Ordre qui convertira un peu plus tard par la force. Le son de sa voix +est rauque et il n’a pas pu perdre son accent d’Espagne. De ce côté des +Pyrénées, la voix est chantante et l’homme du midi reconnaît sa race à +une lumière de l’œil noir que le moine d’Osma ne possède pas. Il est +incapable de gagner les cœurs. Il ne se retrouve avec les siens que +parmi les barons du nord. Simon de Montfort n’agit jamais sans prendre +conseil de lui. Le mystique suit le guerrier. Il n’a jamais un mot de +clémence. Il n’intervient jamais en faveur de femmes ou d’enfants +d’hérétiques que l’on va massacrer devant lui et il assiste à toutes les +tueries. D’ailleurs il regarde les maux de la croisade comme le juste +châtiment de fautes qui ne méritent pas de pardon. A Prouille, il avait +dit à la foule: + +--Là où ne vaut la bénédiction vaudra le bâton. Voici que nous +exciterons contre vous les princes et les prélats. Les tours seront +détruites, les murailles renversées et vous serez réduits en servitude. + +Il n’a aucun scrupule à s’installer dans les demeures que Montfort lui +donne et qui sont volées aux seigneurs du midi, pour en faire les +monastères de son Ordre. Un globe de feu tombant la nuit d’une façon +miraculeuse sur le domaine de Prouille lui indique que là Dieu veut voir +s’élever l’école des convertisseurs qui doit porter son nom et il +n’hésite pas à faire déposséder Guilhem de Prouille de son bien +héréditaire. Ses disciples après lui glorifient le saint et +s’enorgueillissent du miracle, sans trouver invraisemblable que Dieu ait +envoyé un globe de feu pour désigner le lieu d’une rapine. + +Le sens de sa vie est indiqué par un autre miracle qui eut lieu à +Toulouse en 1234, le jour de sa canonisation. L’évêque Raymond venait de +célébrer cette canonisation par une messe, dans le couvent des +Dominicains. Comme il se rendait au réfectoire pour achever la fête +religieuse par un repas, on vint lui apprendre qu’une femme hérétique de +Toulouse était en train de mourir dans la rue de l’Olmet sec et qu’elle +attendait l’évêque Cathare pour en recevoir le consolamentum. Aussitôt +il se précipite avec des soldats. Les parents de la mourante crient: +Voici l’évêque! La femme trompée croit qu’il s’agit de l’évêque Cathare +et, avec allégresse, elle affirme sa foi devant Raymond, elle répond à +toutes ses questions, lui donne les noms des croyants qu’elle connaît. +L’évêque et les Dominicains la font condamner avec rapidité et ils ont +le temps de la voir brûler sur la place voisine sans que le repas ait +subi un retard exagéré. Mais une méprise si heureuse, un bûcher si vite +allumé sont les signes de la faveur de Saint-Dominique. Les moines +rentrent au réfectoire en chantant des cantiques et ils célèbrent par un +appétit inaccoutumé le miracle qui marque la canonisation du saint. + +On sait, ou plutôt on devrait savoir l’histoire de la croisade +Albigeoise. Je la résume rapidement. + + * * * * * + +Le Catharisme venait de se répandre avec une extraordinaire rapidité +dans le midi de la France. C’était le culte rayonnant de l’Esprit pur +qui s’emparait des âmes et il faisait courir le plus grand danger à +l’église matérialiste du pape. Innocent III le comprit et il dépêcha +dans le midi de la France plusieurs légats apostoliques. Ces légats se +rendirent à Toulouse qui était la capitale du Catharisme. + +Ils étaient résolus à frapper un coup retentissant qui ferait pleurer le +midi et l’épouvanterait. + +Il y avait alors à Toulouse dans la rue du Taur, un vénérable vieillard +appelé Pierre Maurand qui avait été l’hôte de Nicetas et qui tenait chez +lui des réunions nocturnes où il prêchait la religion nouvelle. On le +comparait à saint Jean à cause de ses yeux illuminés. Il était capitoul +et sa fortune était une des plus grandes de Toulouse. Les légats le +firent comparaître solennellement devant le peuple, l’interrogèrent, le +convainquirent d’hérésie et le condamnèrent à mort. La force d’un martyr +n’était pas en lui. Il eut peur de la mort, plus dure à un riche +vieillard qu’à un autre homme et il promit de rentrer dans l’église +romaine. Mais on lui imposa un retour difficile. Il dut aller nu, à +pied, de la prison à l’église de Saint-Sernin entre l’évêque de Toulouse +et un des légats qui le fouettaient de verges à tour de bras. Là, il +demanda pardon à genoux, il abjura et il s’entendit condamner à avoir +ses châteaux détruits, ses biens confisqués. Il devait partir pour la +Terre sainte et durant trois années se consacrer à secourir les pauvres +de Jérusalem. En outre, avant son départ, pour qu’aucun habitant de +Toulouse n’ignorât son abjuration, il devait pendant quarante jours +visiter en se flagellant toutes les églises de Toulouse. + +Pierre Maurand qui avait alors quatre-vingts ans, se fouetta et erra nu +dans les rues pendant les quarante jours prescrits. Il partit, traversa +la mer, atteignit l’Orient. Il alla en Arabie s’entretenir sur des +sujets mystiques avec le soufi persan Farid Uddin, il séjourna à +Tripoli, connut le philosophe Maïmonide, passa trois années à Jérusalem +et put rentrer à Toulouse où ses amis ne pensaient plus le revoir. Sa +carrière n’était pas finie. Elle commençait presque. Symbole de la race +tenace des hommes de Toulouse, il recommença à prêcher secrètement et il +fut chaque trois ans et à cinq reprises élu consul de la ville par ses +compatriotes désireux d’honorer en lui la résistance nationale au pape +étranger. On s’était tellement habitué à l’idée que la mort ne pouvait +le frapper qu’il passa longtemps pour s’être réfugié dans les forêts de +Comminges et un siècle et demi après les gens des faubourgs prétendirent +avoir vu Pierre Maurand faire le tour des remparts de Toulouse, pour en +examiner la solidité[9], appuyé sur son bâton et très droit, comme +jadis. + + [9] Ne pouvant croire à cette étonnante longévité quelques historiens + ont prétendu à tort que les consuls qui se succédèrent après son + voyage en Palestine étaient ses fils. + +Le midi avait été terrifié par la condamnation de Pierre Maurand. Le +pape qui osait toucher à un vieillard d’une vertu aussi parfaite ne +pouvait être que le pape du mal. Le Catharisme grandit: Les églises +furent abandonnées. Une nouvelle église spirituelle sans monuments, sans +hiérarchie et sans costumes d’apparat se créa secrètement. La voix de +l’espagnol Dominique retentit inutilement sur le parvis des cathédrales. + +Le légat Pierre de Castelnau repartit vers Rome découragé. C’était un +ancien abbé de Maguelonne. Le jour où il avait été promu au titre de +légat par le pape, il avait été atteint comme par une flèche, d’une +sorte de folie d’orgueil. Il avait fait habiller ses gardes de rouge et +il marchait revêtu d’un étrange uniforme ecclésiastique, chamarré d’or. +Il venait d’excommunier Raymond VI, comte de Toulouse. Il avait fait +réunir les capitouls, les notables et le peuple et il avait repris en +s’adressant au comte les termes d’une lettre d’Innocent III. + +--Homme pestilent! Tremble, pervers! Tu es comme les corbeaux qui vivent +de cadavres. Impie, cruel et barbare tyran! n’es-tu pas confus de +protéger les hérétiques? + +Il avait menacé Toulouse de la destruction, et il avait assuré que par +ses soins personnels on labourerait bientôt là où s’élevaient les tours +de ses remparts. + +Un jeune homme dont le nom n’a pas été retenu avait vivement ressenti +l’injure faite à la cité. Il résolut de punir l’orgueilleux légat. Il le +suivit jusqu’au Rhône ce qui devait être aisé à cause de l’éclat des +costumes de sa suite. Près de Fourques, à la nuit tombante, comme Pierre +de Castelnau s’apprêtait à passer le fleuve, le toulousain s’élança sur +lui et lui porta un coup de lance dont il mourut. Il put s’enfuir +jusqu’à Beaucaire et regagner Toulouse où nul ne le punit de son acte. + +Le pape Innocent III, dit «la chanson de la Croisade» en apprenant la +mort de son légat «de l’affliction qu’il en eut tint longtemps la main à +sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle». Il ne devait pas +s’en tenir là. Il envoya des messages à tous les rois chrétiens. Toutes +les chaires romaines fulminèrent de malédictions. La croisade contre les +hérétiques Albigeois fut prêchée avec la promesse des riches cités du +Languedoc à piller. La noblesse de France à la tête de routiers +allemands s’apprêta à descendre vers le midi par le Rhône, par le Velay +et par l’Agenois. + +Le midi pouvait tenir tête au nord. Si Raymond VI, le plus puissant +seigneur d’occident après le roi de France avait réuni ses armées et +s’était entendu avec l’héroïque Trencavel, vicomte de Béziers, la +victoire lui serait peut-être restée. Mais il était possédé par l’amour +des femmes plus que par celui de son peuple. Déjà, adolescent, il +excitait la colère de son père parce qu’il s’obstinait à le tromper avec +ses maîtresses. Il venait de se marier pour la cinquième fois avec la +belle Eléonore d’Aragon qui avait seize ans et que son père avait été +obligé de tenir captive dans une tour parce qu’elle ne pouvait voir un +homme sans se pâmer. Il désirait savourer en paix la possession d’une +aussi ardente créature. Albigeois de cœur, il commençait à s’habituer +aux excommunications. Mais il craignait une lutte ouverte avec l’église. +Peut-être avait-il ce goût de se trahir soi-même que l’on rencontre chez +certains hommes usés par l’amour du plaisir. D’ailleurs on ne peut rien +attendre de grand de quelqu’un qui a les yeux chassieux, les mains trop +grasses et molles et toujours un peu humides. Il fit sa soumission au +pape. Il fut assez misérable pour guider l’armée des croisés dans les +plaines du midi et combattre ceux qui s’étaient placés sous sa +protection. + + * * * * * + +Les croisés arrivèrent devant Béziers où s’étaient enfermées les +populations des campagnes fuyant devant les envahisseurs. La ville +contenait avec tous ceux qui s’y étaient entassés plus de soixante mille +personnes. Un grand nombre n’avait pas participé à l’hérésie et étaient +d’excellents chrétiens. C’est là qu’eut lieu, au nom de la religion de +Jésus, par le fanatisme de l’un des plus vénérés entre ses papes, un des +plus sauvages massacres de l’histoire. D’ailleurs l’histoire, si +habilement contée aux enfants par les historiens officiels, mentionne à +peine, en passant, la prise de Béziers et semble la considérer comme un +événement sans importance. + +Les portes furent forcées le premier jour par l’avant-garde des Ribauds. +On appelait ainsi des bandes de brigands qui accompagnaient les armées +pour profiter des pillages et détrousser les morts. Les croisés +s’élancèrent derrière eux. La veille un conseil des chefs et des légats +avait décidé l’extermination de toute la population. + +--Mais comment, avait dit un baron ingénu, distinguerons-nous les +catholiques des Cathares? + +Et l’abbé de Citeaux avait répondu, réprimant sans doute le sourire que +lui inspirait une semblable candeur: Tuez-les tous, Dieu saura +reconnaître les siens. + +Comme les rues étaient pleines de morts et que les portes des maisons +étaient enfoncées le peuple crut trouver le salut en se réfugiant dans +les églises. Les croisés y mirent le feu. Douze mille personnes périrent +dans la cathédrale de Saint-Nazaire dont le plafond se fendit et dont +trois côtés éclatèrent dans le même moment. Toute la ville fut livrée +aux flammes et les soldats du pape encerclèrent cet immense bûcher, +mettant à mort ceux qui tentaient d’en sortir. + +--Que Dieu reçoive les âmes des morts dans son paradis! dit un pieux +chroniqueur après avoir narré la prise de Béziers. + +L’abbé de Citeaux, dans la lettre qu’il écrit au pape pour lui faire le +récit de l’événement, pris d’une modestie singulière, n’évalue les morts +qu’à vingt mille à peine. + +Le jeune vicomte Trencavel qui avait vingt-cinq ans, qui était courageux +comme Roland et beau comme le héros d’un roman de chevalerie s’était +enfermé dans son imprenable cité de Carcassonne. Sa peau était couleur +de lait et il était étonnamment imberbe avec des yeux bleus pleins de +crédulité ce qui lui donnait une apparence d’enfant. Mais il avait un +crâne carré qui faisait penser aux tours qu’élevaient les Templiers. Il +était confiant jusqu’à l’absurdité et d’une violence extrême. Naguère à +Béziers, il avait cruellement vengé son père assassiné par des notables +de la ville. Non seulement il avait fait mourir ces notables mais, comme +il avait entendu dire que leurs femmes avaient joué un rôle dans cette +affaire, il avait forcé ces femmes à épouser les meurtriers de leurs +maris, gens de basse condition. Ses sujets avaient vu là un beau trait +d’énergie. + +Ce fut en vain que la croisade battit les tours de pierre et les larges +murs de Carcassonne avec les solives des machines, les pluies de flèches +et le travail des sapes. La vaillance des assiégés repoussait les +attaques. Une sorte de légende s’attachait au courage de Trencavel. Les +barons du Nord sentirent que ce jeune homme plein de foi était comme le +cœur du Languedoc et qu’il fallait arracher ce cœur pour obtenir la +victoire. Ils se servirent pour le perdre de sa divine crédulité. Sous +la sauvegarde du Christ, si authentiquement représenté par les légats +romains, on lui demanda de venir sans armes dans le camp des Croisés +afin de s’entretenir des conditions d’une paix possible. Le confiant +héros, incapable de soupçonner une trahison sans exemple sortit de sa +ville malgré l’inquiétude de ses compagnons d’armes qui le suppliaient +de demeurer. A peine arrivé sous les tentes où se trouvait l’élite de la +noblesse de France il fut saisi et retenu prisonnier. + +On l’attendit tout le jour sur les remparts. Quand la nuit vint, les +défenseurs de Carcassonne comprirent qu’ils ne reverraient plus leur +chef. Alors des gémissements éclatèrent; ils se propagèrent de tour en +tour, de rue en rue et de partout monta dans la nuit une plainte +funèbre, le désespoir de la cité privée du chef héroïque qui incarnait +sa vie. + +C’était le 15 août, jour de la fête de la Vierge, protectrice de la +Croisade. La nuit était extraordinairement claire. Les assiégeants +crurent voir de loin les silhouettes des archers qui faisaient le guet +devenir moins nombreuses sur les remparts, puis disparaître. La plainte +nocturne diminua, mourut et il passa sur Carcassonne désespérée un +impressionnant silence. L’assaut devait être commencé au lever du +soleil. La forteresse semblait morte, comme un immense tombeau de +pierre. Chevaliers et soldats avancèrent avec prudence, sous leur +bouclier, croyant à un piège. Ils forcèrent une des silencieuses portes +et quand elle fut tombée ils avancèrent à pas lents, glacés de stupeur +dans une ville déserte, muette, comme ces villes des mille et une nuits, +frappée d’un enchantement. Par les fenêtres entr’ouvertes, on voyait les +intérieurs des maisons avec leurs richesses abandonnées. Dans les +carrefours, des chiens hurlaient à la mort. Il y avait des armures vides +sur le sol et des chevaux couraient çà et là. On pensa d’abord à un +miracle puis on connut la vérité. + +Le vieux baron Pierre de Cabaret, ami de Trencavel avait fait creuser +quelques années auparavant un large souterrain allant du donjon de +Carcassonne à son château de Cabardez, dans la montagne noire. Les +guerriers, les consuls, toute la ville s’étaient enfuis durant la nuit. +C’est à peine si les croisés purent trouver, terrés au fond des caves, +pour leurs gibets et leurs bûchers, quatre ou cinq cents Cathares +oubliés, qu’on se hâta de pendre et de brûler, en trouvant que c’était +bien peu. + +Le midi était virtuellement vaincu. Les vainqueurs le donnèrent par +élection à Simon de Montfort qui y demeura pour achever d’éteindre +l’hérésie, avec ses bandes venues des Pays-Bas et de l’Allemagne. + +Le lendemain de cette élection, on apprenait que Trencavel, vicomte de +Béziers, était mort de maladie dans la prison où il avait été enfermé. +Il fut connu jusqu’aux confins de la chrétienté que Montfort avait fait +assassiner celui qu’il venait de dépouiller. Mais un assassinat était +bien peu de chose quand il s’agissait d’hérésie. + +Et l’hérésie était encore vivace. Il fallut prendre les châteaux un par +un, recommencer les sièges après les sièges. A Minerve, près de +Narbonne, à Limoux, non loin de la montagne de ruines et d’ossements +qu’était la malheureuse cité de Béziers, à Pamiers et à Mirepoix, +partout Simon de Montfort dresse des potences et fait flamber des +hérétiques. Les moines des abbayes et les fonctionnaires ecclésiastiques +des villes, traîtres à leur pays, appellent l’homme du nord, envoyé par +le pape, tandis que les Albigeois refluent vers les forêts des Pyrénées. +L’inlassable armée des croisés longe l’Ariège, puis la Garonne, revient +vers l’Aude et recommence un nouveau massacre de toute la population de +Lavaur dont la belle châtelaine, dona Geralda, fut jetée vivante dans un +puits pour que sa mort fût lente et digne de la grandeur de son impiété. + +«Nous les exterminâmes avec une immense joie» dit, en parlant des +habitants le pieux Pierre de Vaux de Cernay, le chroniqueur de la +croisade. Il signale à un autre moment que les Albigeois «se +précipitaient eux-mêmes dans les bûchers, tant ils étaient pervers et +obstinés dans leur malice.» + +Une proie et peut-être la plus désirable échappa pourtant à la fureur de +Montfort. Ce fut le château aux trois tours de Cabardez situé sur un +contrefort de la Montagne Noire et où s’était réfugié Pierre de Cabaret +et les défenseurs de Carcassonne. Pierre de Cabaret était marié à +Brunissande, la plus belle châtelaine du Languedoc dont les chants des +troubadours avaient rendu la beauté célèbre dans le monde. Il avait une +fille d’un premier mariage, la blonde Nova, et une belle-fille, la brune +Stephania de Sardaigne qui n’étaient pas moins illustres que Brunissande +pour la beauté du corps et la sentimentalité amoureuse de l’âme. Les +chevaliers de Montfort rêvaient des trois jeunes femmes enfermées dans +le château aux trois tours. Quelle récompense pour les vainqueurs! Ils +eurent pour les longs soirs de siège devant les tentes un aliment à +leurs imaginations luxurieuses. Il dut y avoir des querelles, des choix +et des partages. Brunissande passait pour s’être refusée à son époux par +chasteté mystique de cathare parfaite et c’était un attrait de plus. +C’était un attrait aussi que la jeunesse virginale de Nova, et les +sauvages guerriers, habitués aux viols dans les villes qu’on venait de +prendre, devaient se représenter leur entrée dans le château de Cabardez +comme l’entrée d’un paradis de plaisir charnel. Mais ce paradis de +pierre qui dominait dans les rochers et les arbres, demeura clos +derrière les herses et les ponts-levis. Les croisés furent obligés de +lever le siège et de s’en revenir en longues colonnes vers les champs de +Carcassonne n’ayant fait qu’entrevoir une robe blanche sur un rempart, +un casque de cheveux parmi des casques d’acier, laissant derrière eux +les trois jeunes femmes inviolées, comme le symbole de la pure beauté de +l’esprit qui, pour l’homme grossier, demeure éternellement inaccessible. + +Le comte de Toulouse avait en vain supplié le roi de France, le roi +d’Angleterre, l’empereur d’Allemagne et il était allé en vain se +prosterner en pleurant aux pieds du pape. Il avait pris dans la +compagnie des femmes une étonnante facilité à pleurer et à tomber à +genoux. Il comprit enfin qu’aucune bassesse ne le sauverait. L’hérésie +n’était qu’un prétexte, c’était à ses terres et à ses villes qu’on en +voulait. Il se décida enfin à la résistance. Il était trop tard. Ses +barons étaient décimés. Il avait lui-même livré à Montfort les meilleurs +de ses partisans. A Toulouse, l’évêque Foulque avait fait mourir dix +mille personnes accusées d’hérésie. C’était un ancien troubadour, un +aventurier sans croyance, qui avait trouvé sage en vieillissant +d’embrasser la carrière où l’on s’enrichissait le plus vite. Il était +tellement dévoré par l’envie qu’on disait qu’il jalousait même le Christ +quand il le voyait sur un autel trop chargé d’or. Il sortit de Toulouse +en excommuniant pour la dixième fois en quelques années, la ville, son +comte, ses capitouls et son peuple. + +Toulouse ne fut pas prise par Simon de Montfort grâce à l’héroïsme de +ses habitants. Deux fois les armées des croisés se brisèrent devant ses +remparts. «O Toulouse! O nid d’hérétiques! O tabernacle de voleurs!» +s’écrie Pierre de Vaux de Cernay, indigné de cette résistance d’une +ville qui ne veut pas mourir. Mais les croisés quittèrent la ville +imprenable pour aller ravager Albi et le Quercy, le Lauragais et le +comté de Foix. Le temps passait. Des renforts arrivaient toujours du +nord. Une fois, c’était dix mille pèlerins armés d’Allemagne, une autre +fois c’était le comte de Bar et ses troupes aguerries. D’Hautpoul dans +la Montagne Noire, à Lavelanet, dans l’Ariège, Simon de Montfort, +inlassable, cheminait, suivi d’un cortège d’évêques et de prélats, +détruisant avec amour, avec patience, avec méthode, comme s’ils +obéissaient à un mystérieux idéal de mort. + +Une grande partie se joue à Muret où le roi d’Aragon est venu avec une +immense armée défendre le comte de Toulouse. Le midi se réveille et +espère. Le roi d’Aragon est un grand capitaine et la victoire semble +assurée. Mais Montfort gagne encore. Il est protégé par le dieu des +armées. Il gagne toujours la partie matérielle car il est l’homme de la +matière qui dans ce temps et dans ce pays doit vaincre l’esprit. + +Enfin, sous les murs de Toulouse qu’il assiège à nouveau et où on a armé +les vieillards, les femmes et même les enfants, l’invincible tombe. Une +pierre lancée par un mangonneau que manie une jeune fille fait voler en +éclats le crâne du soldat de fer, de l’homme sans pitié. On ne sait pas +le nom de la jeune fille. Un tableau la représente dans une salle du +Capitole de Toulouse lançant la pierre libératrice. On ne voit pas son +visage que le destin a voulu garder anonyme. Mais on sent dans l’élan du +bras et du cou, la gerbe des tresses tordues, le mouvement du buste, les +qualités de courage, de mysticité et d’indépendance de la race +méridionale si injustement écrasée au treizième siècle. + +Le corps de Simon de Montfort fut pieusement ramené par son fils et par +son frère à travers le Toulousain et l’Albigeois, la Montagne Noire et +le Quercy. D’abbaye en abbaye, d’église en église, le cortège funèbre +chemina à travers les villes silencieuses, sur les routes où les paysans +fuyaient en reconnaissant la bannière aux armes maudites. Parfois dans +un défilé une pierre lancée d’une hauteur tombait sur le cercueil comme +le témoignage de la malédiction populaire. Le soir dans les monastères +où le mort était accueilli on allumait des cierges et l’on chantait des +chants funèbres. Mais tout autour, dans les maisons, on éteignait les +lumières. Enfin, Simon de Montfort sortit de la terre dont il avait été +le fléau. Le terrible paladin du pape fut ramené à Montfort l’Amaury, +dans le cloître des Hautes Bruyères, et l’on sculpta sur son sarcophage +le lion symbolique, la bête qui rampe et qui dévore, avec cette +inscription: Martyr très glorieux de Jésus-Christ. + +Six siècles après, seulement, la Révolution brisa le sarcophage et le +lion sculpté pour que le vent pût emporter sa poussière jusqu’aux +Pyrénées. + + + + +LES DEUX ESCLARMONDE + + +Les mouvements de l’esprit s’incarnent presque toujours dans la beauté +d’une femme qui en devient la vivante statue. L’héroïne du midi, la +symbolique châtelaine de la montagne pyrénéenne où se réfugièrent et +moururent les derniers Cathares, s’appelle Esclarmonde. Et comme la +résistance fut longue et s’étagea sur un siècle, comme la mort fut +lente, il y eut deux Esclarmonde. Il y eut Esclarmonde de Foix, la +chaste, celle des châteaux qui devint une sorte de papesse du Catharisme +et Esclarmonde d’Alion la bâtarde, l’amoureuse, celle des forêts, de la +montagne du Capsir, qui fut errante avec les Albigeois traqués, +combattit comme un homme, aima comme une femme et mourut avec ceux +qu’elle aimait. + +Esclarmonde de Foix avait, dès son adolescence fait don d’elle-même à la +pureté Cathare. Elle avait juré de se consacrer à l’esprit. Cela datait +de sa douzième année. Dans le château de son père, Roger Bernard de +Foix, elle avait vu le bulgare Nicetas qui errait à travers le midi pour +apporter l’enseignement de l’Orient. Elle n’avait pas eu la possibilité +de l’entendre. Il ne lui avait jeté qu’un seul regard et en l’apercevant +il avait fait un léger signe avec la main. Avait-il reconnu, dans +l’enfant silencieuse, celle qui était faite pour comprendre et défendre +la vérité? Esclarmonde devait vivre avec cette flamme du regard de +l’envoyé Nicetas. + +Mais avant d’être l’apôtre, l’organisatrice et l’âme du Catharisme, un +long martyr lui était réservé. Son père se servait de ses filles comme +d’un moyen commercial pour agrandir sa maison seigneuriale. Il donna +Esclarmonde à Jordan, vicomte de Gimoez, brutal guerrier qui se riait du +mysticisme nouveau et s’empara de la platonique adolescente pour +qu’après ses chasses et ses courses à cheval elle fût l’instrument +obéissant de ses plaisirs. Esclarmonde subit le viol quotidien que +sanctifie pour les hommes le sacrement du mariage et ce ne fut qu’à la +mort de son mari qu’elle commença un apostolat qui devait durer trente +années. Elle se convertit au Catharisme d’une façon éclatante afin de +donner un exemple au peuple. Elle ligua tous les seigneurs des Pyrénées +contre l’autorité des pontifes romains et la tyrannie locale des +abbayes. Elle parla, elle appliqua la religion de l’Esprit, elle devint +la docte Esclarmonde. + +La légende s’empara d’elle et ceux qui ne la connurent pas la créèrent +avec la richesse de l’âme, car il faut qu’un haut idéal prenne un corps +physique, devienne vivant et agissant parmi les hommes. Les Albigeois +martyrs d’Avignonnet, de Lavaur ou de Pamiers, quand ils montaient sur +le bûcher et qu’ils sentaient les flammes lécher leurs pieds, étaient +heureux de penser qu’il y avait quelque part, dans une lointaine +forteresse des Pyrénées, sur la tour de Montségur, au milieu des nuages, +une belle châtelaine vêtue de blanc, qui levait les bras vers le soleil +et en qui s’incarnait la parfaite pureté de leur foi. + +Entrevoyant l’avenir et la défaite du midi, la sage Esclarmonde avait +fait bâtir comme dernier asile, comme refuge suprême des Cathares en +fuite, entre Lavelanet et Quillan, au-dessus des vallées de pierre, +au-dessus des torrents d’argent et des montagnes de sapins, l’imprenable +château de Montségur. C’est vers Montségur que marchèrent de nuit, à +travers des sentiers détournés tous ceux qui ne voulurent pas renier +leur foi, tous ceux qui échappèrent aux massacres des pieux soldats de +l’église, à la dénonciation des moines, aux prisons souterraines de +l’Inquisition. + +Car la pierre de justice qui avait brisé le crâne de Montfort n’avait +que pour quelque temps, rendu Toulouse à ses capitouls et à son +seigneur. Le temps de la liberté municipale des cités du midi était +révolu. Les rois de France volèrent le Languedoc aux comtes de Toulouse; +les évêques du pape rentrèrent sur leurs chevaux caparaçonnés, avec +leurs cortèges de prélats romains, dans leurs évêchés fortifiés. Le +tribunal de l’Inquisition créé tout exprès pour découvrir l’hérésie +cachée et composé des impitoyables dominicains, se mit à fonctionner +dans toutes les villes. + +L’histoire devient incroyable tant elle est terrible et l’on ne peut +s’expliquer l’oubli dans lequel elle est tombée. Les grands seigneurs +épouvantés sont revenus au catholicisme, à la religion qui ne pardonne +pas la moindre parcelle de différence avec l’intangible dogme et eux +mêmes ils livrent à l’église leurs sujets. + +Le comte de Toulouse va se flageller à Notre-Dame pour montrer sa +fidélité à l’église et au roi. Mais ce n’est pas assez. Le cardinal de +Saint-Ange, légat de Rome et amant de la Reine Blanche de Castille le +traîne derrière lui à Toulouse pour qu’il s’incline à ses pieds, dans +une cérémonie d’humiliation, sur le parvis de la cathédrale toulousaine. +Il emmenait en même temps une légion de professeurs afin de réorganiser +l’université trop indépendante de la capitale du Languedoc et enseigner +aux Toulousains le droit théocratique, la dure théologie romaine et +l’aigre patois picard et beauceron que l’on parlait alors à Paris, en +place de la claire langue des troubadours[10]. Ce n’était pas assez de +prendre les champs de maïs, les vignes bleuâtres et les belles maisons +d’architecture sarrazine, il fallait modifier les cerveaux de ces hommes +rebelles, conformer leur pensée au bronze glacé de la pensée romaine. + + [10] Napoléon Peyrat, _Histoire des Albigeois_. + +A Toulouse, on fit tomber à coups de marteau les symboles profanes qui +ornaient les façades des demeures et l’on dressa en face du château +narbonnais sur l’emplacement de la maison qu’avait habité saint +Dominique, le palais de l’Inquisition. Un figuier miraculeux qu’avait +planté le saint redoublait par sa présence l’ardeur des Inquisiteurs; le +portail de ce palais subsiste encore. Sur son fronton, un sculpteur +bucolique, sans doute venu d’Italie dans la suite des légats, traça dans +la pierre de gracieux bouquets de lis et une colombe portant un rameau +d’olivier. + +Pour avoir mangé le fruit du figuier sanctifié les Inquisiteurs de +Toulouse font merveille. Les prisons qui existent sont insuffisantes et +il faut entreprendre de grands travaux pour en construire à la hâte de +nouvelles dans tous les quartiers. Sur la place du Peyrou et sur celle +d’Arnaud Bernard il y a chaque jour des gibets dressés et comme les +bourreaux sont ignorants et trop peu nombreux on en fait venir de Paris. +Quelque fois un citoyen disparaît et nul ne le revoit plus. Il a été +emmuré. On est emprisonné pour le moindre soupçon d’hérésie. Toutes les +dénonciations, même celles qui ne s’appuient sur rien, sont accueillies +comme véritables. Le clergé se sert de ce moyen pour confisquer les +biens des plus riches citoyens. Il n’y a plus de sécurité dans aucune +ville du midi. La dénonciation se cache derrière toutes les portes. +C’est le moment où l’on introduit la torture dans la procédure comme +moyen légal pour obtenir les aveux. Cette innovation fait passer un +souffle d’épouvante sur les hommes paisibles du Languedoc, mais le +résultat est extraordinaire. Les aveux se multiplient dans des +proportions qui dépassent l’espérance des juges. Tout le monde est +hérétique. Il suffit d’avoir une seule fois dans la période des trente +années qui précèdent, écouté un sermon fait par un prêcheur Albigeois +pour être arrêté et obligé, au besoin par la torture, de chercher au +fond de sa mémoire les noms de ceux qui ont écouté avec vous le sermon +trente années auparavant. + +La lâcheté humaine multiplie les trahisons et les dénonciations. On voit +un parfait Albigeois dénoncer tous ceux qui l’ont abrité pendant sa +fuite entre Toulouse et Marseille et les étapes ont été nombreuses et +les hôtes ont été accueillants et remplis d’amour. Des hommes traversent +leur ville à genoux pour aller demander pardon devant la maison de +l’Inquisition, d’une hérésie à laquelle ils n’ont jamais adhéré, afin +d’en finir avec la terreur d’être soupçonnés. On peut soupçonner et +juger les morts. On les déterre solennellement et les biens de leurs +enfants et petits enfants, même s’ils sont bons catholiques, sont +confisqués parce qu’ils n’ont pas droit à ce qui a été acquis par un +hérétique. + +Le temps où flambent le plus de bûchers et où disparaissent le plus +d’emmurés est celui où l’on célèbre à Paris le mariage de saint Louis, +le modèle des rois. La terreur arrête les transactions commerciales, les +mariages, les rapports d’amitié. A Albi et à Castelnaudary des gens sont +emprisonnés parce qu’ils sont trop pâles de visage et qu’on les +soupçonne à cause de cela de pratiquer l’ascétisme Cathare dont la règle +condamne le vin et les viandes. Certains, pour éviter ce soupçon ne +sortent plus que maquillés et affectent l’ivrognerie. + +Et comme les bourgeoisies des villes envoyaient en 1245 une plainte au +pape, les évêques du Languedoc, pour contrebalancer l’effet de cette +plainte ou par un féroce humour, se plaignirent à leur tour de l’extrême +indulgence des Inquisiteurs dont la faiblesse, disaient-ils, aggravait +l’hérésie. + +Le désespoir s’empara des âmes. Pour ceux qui avaient conservé au fond +de leur cœur la foi Albigeoise, il n’y avait plus rien à attendre des +hommes. Il n’y avait désormais plus d’espérance qu’en Dieu. Mais Dieu +allait trahir les plus purs et les plus désintéressés de ceux qui se +tournaient vers lui. + + + + +MONTSÉGUR + + +Dans les nuages des monts de l’Ariège, comme une forteresse céleste, le +château de Montségur, bâti avec soin par la sage Esclarmonde de Foix, +demeurait imprenable aux armées du pape et du roi. Le trésor du +Catharisme, ses évêques et ses parfaits s’y étaient réfugiés. Au loin, +dans les montagnes, seigneurs et paysans demeurés fidèles à la pure +doctrine, s’étaient constitués en bandes armées et vivaient errants avec +la complicité des paysans. Les villages s’étaient ralliés par crainte au +catholicisme mais chaque habitant savait dans le secret de son cœur que +la vérité était là-haut, avec ses derniers fidèles, au fond des grottes, +le long des torrents couleur d’émeraude, sur les pentes où commencent +les neiges. + +Deux générations étaient passées et le Catharisme résistait encore. Il +s’accrochait dans les bourgs suspendus au-dessus des précipices, se +cachait dans les profondes forêts, allumait la nuit des feux sur les +hauteurs comme des lumières fraternelles qui répondaient aux feux des +tours de Montségur. Il y eut des combats épiques dans les montagnes, des +héroïsmes inconnus, des martyrs dont on ne saura jamais les noms. C’est +le temps où la solitaire Saurimonde, la sybille inspirée de la région de +Mazamet, marche nue comme aux jours de la naissance du monde, parce que +son âme est claire comme le soleil qu’elle invoque. C’est le temps où à +Hautpoul, le haut pic, Guilhem d’Aïrons guérit les blessures des +Cathares rien qu’en étendant sur eux sa main aux vertus magiques. C’est +le temps où Guilhabert de Castres, le saint, se transporte avec une +inexplicable vitesse pour donner le consolamentum, extrême-onction de la +religion Cathare. Partout il apparaît quand un fidèle de la foi de +l’esprit va mourir. Tantôt habillé en mendiant, tantôt en pèlerin, il se +dresse au seuil des grottes, son pas résonne dans les rues des cités à +l’heure des agonies, malgré les gardes inquisitoriales et les guetteurs +aux portes des remparts. Lorsque les bûchers flambent, il suffit que le +brûlé entrevoie, perdu dans la foule, un parfait faisant le signe +mystérieux du salut pour qu’il meure sans souffrance et consolé. Car +l’amour échangé de l’un à l’autre sauve l’âme et la projette dans son +véritable séjour. Et l’insaisissable Guilhabert de Castres est toujours +devant les bûchers pour faire le signe et donner l’amour. + +Il périt très vieux et le plus grand miracle fut qu’il échappa lui-même +au bûcher. La mort, qui n’était pour lui que le chemin qui mène à un +état meilleur l’atteignit à Montségur et ses os furent couchés dans des +cryptes si profondes qu’on ne put jamais en découvrir les issues et que +les Inquisiteurs ne purent les déterrer pour jeter au vent les cendres +hérétiques. + +Auprès de lui reposa Esclarmonde de Foix. Elle était devenue une fée +légendaire, une papesse aux cheveux d’argent. Sa figure avait autant de +rides que le Catharisme avait de martyrs. Son corps semblait +incorruptible tant il était desséché. Elle ressemblait à la sagesse +divine qui ne traverse l’enveloppe humaine que pour se purifier et +s’élever dans l’échelle des sagesses divines. + +C’est alors qu’apparaît la seconde Esclarmonde, nièce de la première, +Esclarmonde d’Alion la bâtarde. Elle était fille de Roger Ramon. Un soir +ce Roger Ramon qui était un hardi chasseur, se perdit dans les vallées +ariégeoises en poursuivant un loup énorme. Il atteignit le loup, lui +coupa la tête et comme il cherchait un gîte pour la nuit, il aperçut la +porte d’une abbaye de femmes, cachée dans les figuiers, les myrtes et +les vignes sauvages. Il cloua la tête du loup sur la porte, entra, soupa +et comme l’abbesse était jeune noble et belle, il passa la nuit auprès +d’elle. Au matin, il repartit. L’abbesse mit au monde deux jumeaux, Loup +de Foix, ainsi nommé à cause de l’exploit de son père le soir de sa +conception et Esclarmonde qui devait devenir aux côtés de son frère +l’héroïne des derniers Albigeois. + +Autour de Montségur, à So, à Tarascon, à Lavelanet, s’est groupé le +suprême effort de la résistance. Esclarmonde a vingt ans. Son père avant +de mourir, l’a mariée à Bernard d’Alion, seigneur d’une petite +principauté pyrénéenne. Elle fait de son château le refuge de Cathares +et elle ordonne de lever les ponts-levis lorsque passent les troupes +royales. Son frère, Loup, commande les insurgés dans les montagnes, elle +va le rejoindre à cheval, revêtue d’une armure d’homme. Elle lutte dans +les défilés; elle ravitaille Montségur assiégé; elle allume les signaux +nocturnes qui font communiquer entre eux les groupes Albigeois; avec les +bergers elle pousse les rochers qui vont, au fond des gorges, écraser +les soldats du roi. Plus d’un chevalier rêve, le soir, de cette figure +ardente de jeune femme, de ses yeux couleur de torrent et, comme elle +est débordante de passion, elle se donne à plus d’un, à l’ombre des +sapins au milieu des fougères pyrénéennes, près de son cheval, près de +son épée. + +Montségur appuyé sur ses escarpements trapus, au-dessus de ses étages de +granit, avec ses galeries qui débouchent dans les précipices, et ses +réserves souterraines, Montségur qui cache dans ses murailles les +sépulcres de ses saints, dont les tours sont hérissées des lances de ses +défenseurs, Montségur tient contre le roi, contre le pape, contre la +malédiction du monde chrétien. + +Ramon de Perella y commande. Les barons chassés de leurs demeures +féodales, les Lantar, les Belissen, les Caraman y sont venus avec leurs +hommes d’armes. Le blé y a été entassé pour des années, à côté des +étables pour les chevaux, et des cellules où prient les ermites. Des +corridors s’y enfoncent dans la terre et des escaliers en spirale +percent l’immense roche fortifiée. Comme à Toulouse, les femmes +s’exercent à la défense, car Montségur est le dernier refuge de la +religion des parfaits. + +Une nouvelle croisade a été décidée et une armée sous les ordres du +sénéchal de Carcassonne et des évêques d’Albi et de Narbonne, cerne tous +les défilés, bloque toutes les vallées ariégeoises. On a fait venir des +machines de guerre d’une force étonnante pour battre les tours. Chaque +jour arrivent des renforts. Lavelanet est devenu un camp pour les +chariots et Tarascon abrite les balistes de rechange. Et le siège dure +deux années avec des combats quotidiens. + +Des secours viennent aussi aux assiégés car le comte de Toulouse et le +comte de Foix, terrorisés par l’église, protègent secrètement les +Albigeois. Une fois, c’est le fils du poète Pierre Vidal, poète +lui-même, qui parvient à forcer les lignes et à se jeter dans Montségur +pour annoncer une heureuse nouvelle. Il a croisé de nuit, sur une route, +un paladin fantôme à cheval avec un manteau de pourpre et des gants de +saphir ce qui est un présage certain de la victoire des croyants. A +peine a-t-il apporté l’espoir qu’il meurt en combattant. Une autre fois, +c’est Esclarmonde qui se jette dans la place avec une petite troupe +d’hommes d’armes. Elle en ressort bientôt se chargeant d’emmener +quelques évêques Cathares. + +Mais les héros tombent un à un. Ils ne sont plus que quelques centaines. +Du fond de la gorge de l’Ers ou de la combe de l’Abès, l’armée royale +peut compter sur les hautes barbacanes de pierre, leurs armures brisées +qui étincellent encore et qui sont mêlées aux robes blanches des +parfaits. On leur a dit d’attendre. Un grand mouvement se préparait. Le +midi allait se soulever. Le comte de Toulouse, allait cesser de se +flageller et de baiser les pieds du pape. Ses armées avançaient vers +Montségur. Sept jours encore! leur disaient les messagers. Et ils +murmuraient sur leurs tours: Palombelles blanches, ne voyez-vous pas +venir au loin l’Ost de Toulouse? + +L’Ost de Toulouse ne vint jamais. Poussé par un pressentiment, Ramon de +Perella avait fait fuir de nuit, le trésor Cathare, avec quelques hommes +pour le conduire et le cacher dans la grotte d’Ornolhac. Des bergers +trahirent Montségur et révélèrent l’étroit sentier par où avait fui le +trésor. Les soldats du sénéchal de Carcassonne pénétrèrent, à la faveur +de l’obscurité dans la tour de l’Ers et forcèrent les poternes. Le +massacre général ne fut arrêté que par la promesse de la reddition, le +lendemain matin. Les Albigeois héroïques eurent une nuit pour se dire +adieu et quand le soleil parut sur les monts de Belestar, ils se +livrèrent au pouvoir des évêques catholiques. Seul Pierre-Roger de +Mirepoix qui commandait les combattants obtint de sortir avec ses armes +et ses soldats. + +Tous les autres furent enchaînés par le cou et conduits sur une vaste +plate-forme qui dominait l’Ers. On dressa avec les chênes et les hêtres +de la forêt un formidable bûcher. L’évêque d’Albi, par bonté d’âme, +promit la prison éternelle à ceux qui abjureraient. Nul n’accepta. +Prêtres et soldats entonnèrent des cantiques et précipitèrent dans les +flammes les trois cents parfaits de Montségur. + +La flamme monta si rouge dans le ciel, la fumée monta si haute et si +droite que les hommes du Toulousain, du Lauragais et de l’Albigeois qui +regardaient du côté de l’Ariège avec un cœur anxieux surent par ce signe +enflammé de la mort que leurs frères héroïques avaient péri et que la +dernière espérance du midi était éteinte. + +Le château de Montségur fut détruit. Au-dessus de ses pierres calcinées, +il n’y eut que le nom d’Esclarmonde qui survécut dans l’âme populaire et +dans la légende. Esclarmonde de Foix la chaste et Esclarmonde d’Alion +l’amoureuse se confondirent en une seule créature qui fut Esclarmonde de +Montségur. Longtemps les gens des villages prétendirent la voir errer +parmi les brumes nuageuses qui montent, le soir, des bords escarpés de +l’Ers. Après six siècles, elle se tient encore sur les vestiges de la +tour qui fait face au nord. Elle s’y tiendra toujours. On voit sa main +au-dessus des nuages. Elle fait signe que là elle est venue et qu’aucune +tyrannie ecclésiastique, aucune colère dogmatique ne pourra la faire +repartir. Car où l’esprit a soufflé, il demeure. Esclarmonde est venue +au milieu des montagnes pyrénéennes affirmer que l’homme doit tendre +vers la perfection spirituelle et que pour enseigner le chemin qui y +mène, on peut donner joyeusement sa vie. + + + + +LA GROTTE D’ORNOLHAC + + +Dans le pays de Sabartez, à l’endroit où expirent les forêts de +Sarrelongue, il y avait une caverne célèbre pour sa profondeur et ses +labyrinthes souterrains. Elle s’ouvrait à mi-hauteur de la montagne, +au-dessus des escarpements qui dominent l’Ariège, à l’endroit où, dans +les eaux glacées de cette rivière, tombent les sources d’Ussat. Les +druides y avaient célébré leurs mystères. Les Sarrazins s’y étaient +arrêtés pour y dormir. Les Albigeois devaient y dormir à leur tour. + +Ceux qui subsistaient étaient traqués dans les montagnes comme des bêtes +sauvages. De même qu’il y eut plus tard des lieutenants de louveterie, +il y eut des officiers préposés à la poursuite des Cathares et qui +disposaient de meutes de chiens dressés à les découvrir. Les fugitifs +vivaient au milieu des broussailles de la plaine ou parmi les pierres +des hauteurs. Ils habitaient des huttes qu’il fallait quitter à la hâte, +lorsque les chasseurs étaient annoncés. Ils vivaient parfois dans les +arbres comme les singes. + +Un grand nombre de ces errants et de ces maudits refluèrent vers la +grotte d’Ornolhac où l’on savait qu’était caché le trésor Cathare. Il +s’y constitua un nouveau centre, un nouveau Montségur. Mais celui-là +était aussi profondément caché sous la terre que l’autre avait été +resplendissant dans le ciel. + +L’inlassable Inquisition ne pouvait laisser en paix dans son ombre ce +refuge de misérables. D’accord avec le seigneur de Castelverdun auquel +appartenait le territoire, elle envoya des troupes commandées par le +sénéchal de Toulouse. + +La légende dit qu’au moment où ces troupes avançaient, soit par pur +héroïsme, soit pour partager le destin d’un jeune homme qu’elle aimait, +Esclarmonde d’Alion courut à cheval le long de l’Ariège et arrivée au +sentier abrupt qui mène à la grotte, elle abandonna sa monture, gravit à +pied les lacets de pierre et alla rejoindre ceux de sa foi. + +La grotte avait deux entrées qu’on cerna mais les Albigeois se hissèrent +par des échelles qu’ils retirèrent jusqu’à une grotte plus profonde et +plus inaccessible dans la terre. Il sembla au sénéchal de Toulouse qu’on +ne pouvait en tenter l’assaut. Il trouva plus sage et peut-être plus +humain de changer pour les Albigeois les tortures et le bûcher en une +mort silencieuse dans les ténèbres. Il fit solidement murer toutes les +entrées de la caverne. Il campa quelque temps sur les bords de l’Ariège. +Il attendit. Il écouta si quelque bruit ne lui parvenait pas de +l’intérieur du granit et il quitta la montagne qui était devenue un +tombeau. + +Les Albigeois durent vivre encore assez longtemps dans les ténèbres, car +ils avaient fait un grenier de la grotte. Plusieurs évêques et un grand +nombre de parfaits étaient parmi eux. Les évêques, dans le silence de la +nuit durent prononcer les paroles qui annonçaient la grâce obtenue de la +mort prochaine et de l’Esprit délivré. Ils durent étendre la main pour +faire le geste invisible du consolamentum au-dessus des fronts +prosternés. Et peut-être pour les Albigeois embrassés, pour les groupes +qui se disaient adieu dans l’ombre, pour Esclarmonde même, serrée contre +son amant de chair, une magnifique lumière fit-elle resplendir la voûte +aux mille cristaux éteints, les suintements pétrifiés de la roche, les +stalactites millénaires. Peut-être par le miracle de l’amour qui les +unissait si étroitement, furent-ils projetés ensemble, comme il est +enseigné dans leur religion, vers le séjour où la matière n’a plus de +poids, l’eau de fluidité, le feu de chaleur et où l’on jouit de la +béatitude d’aimer sans fin. + +La montagne Ariégeoise a gardé le secret de la messe sans flambeaux, de +la mort sans fosse et sans suaire. Le livre de Nicetas conservé dans le +trésor, le baiser des amants, le geste de bénédiction des évêques ont dû +se minéraliser, se momifier par l’absence d’air. Les derniers Albigeois, +immobiles, revêtus de pierre, célèbrent encore leur suprême cérémonie au +milieu des fougères glacées, des micas morts, dans une basilique de +ténèbres. + + + + +LE DOCTRINE DE L’ESPRIT + + +Quel est donc le poison spirituel, la mortelle erreur des âmes contre +laquelle s’est soulevé l’occident indigné et qui fit couler tant de +sang? Les livres où les vérités antiques étaient énoncées, où la +tradition de l’esprit avait sa base écrite furent soigneusement détruits +jusqu’aux derniers feuillets et nous ne pouvons retrouver la pensée +Cathare que dans les réfutations amères, pleines d’imprécations et de +menaces, des religieux du temps. + +Le mystérieux Nicetas, avant de repartir pour l’Orient, de disparaître +du monde où il avait apporté la parole, passe pour avoir laissé un +monument écrit de sa doctrine. Le manuscrit en dut être conservé avec le +trésor Cathare, dans le château de Montségur et il doit maintenant +reposer sous la terre, dans la grotte d’Ornolhac, serré entre les +ossements d’un gardien fidèle. + +Un certain Ramon Fort de Caraman avait en sa possession à la fin du +XIIIe siècle un des livres sacrés des Albigeois. Sentant sa vie peu +sûre à cause de la possession de ce livre, il le confia au seigneur de +Cambiac. L’épouse de ce seigneur était à la fois bonne chrétienne et +animée du goût de la trahison. Elle courut prévenir les Inquisiteurs, +mais quand ils vinrent, le livre avait disparu. La torture fit savoir +qu’il était entre les mains d’un certain Guilhem Viguier. On alla chez +lui pour l’arrêter. On le trouva mort, par suicide, semblait-il. +Qu’était devenu le livre? Il échappa à la fureur de l’Inquisition. Aucun +de ceux qui l’avaient gardé avec amour et préservé de la destruction +n’était Albigeois. Il n’y avait plus alors d’Albigeois. La puissance +rayonnante de la doctrine avait dégagé des feuillets du parchemin la +force vivace qui permit au livre de subsister engendrant la fidélité +dans le cœur de ceux qui le possédaient, mais qui ne pouvaient plus le +comprendre. Longtemps il dut être conservé dans les archives d’un +château noirci par les vieux sièges du temps de la foi. Mais où est à +présent le livre de Ramon Fort? + +Presque tous les auteurs qui ont étudié la doctrine des Albigeois ont +affirmé avec la puissante autorité que donne le parti pris chrétien et +l’ignorance qui rend invulnérable, que les Albigeois étaient, soit des +manichéens, soit des hérésiarques catholiques, comme la religion du +Christ en engendra tant. Ils se sont trompés. + +L’Église romaine en emprisonnant, en brûlant et en extirpant, était +logique à son point de vue. L’histoire montre qu’elle a voué à la +destruction tout ce qui n’était pas d’accord avec son intangible dogme. +Avec les Albigeois, elle était en présence d’un rameau occidental de +l’arbre asiatique, de la fleur des Védas millénaires, de la pure vérité +de l’Orient. La croyance Albigeoise qui après s’être répandue dans le +midi de la France aurait pu étendre sa tolérance et sa pureté à tout +l’occident et qui devait expirer sous les arbres pyrénéens était né sous +le figuier de Kapilavastu où le Bouddha prêcha sa réforme. + +Les Albigeois furent des Bouddhistes occidentaux qui imprégnèrent la +doctrine orientale d’un mélange de christianisme gnostique. Comment les +paroles du sage de l’Inde purent-elles voler à travers les continents et +tomber dans les âmes des hommes du Languedoc, on ne le sait pas et +d’ailleurs il importe peu. La pensée est d’une fluidité si grande que +nous ne sommes pas sûrs qu’elle n’agisse pas, même sans moyen +d’expression, par le seul fait qu’elle a été pensée, en vertu d’une +qualité subtile qui nous échappe. Le Bouddhisme traversa le monde et il +se mua en ce qui fut le Catharisme chez le peuple d’oc plus mystique +alors que sensuel. Il est probable qu’après le grand élan vers l’esprit, +la persécution et le malheur changèrent la race, la firent rétrograder +et la ramenèrent au matérialisme des méridionaux d’aujourd’hui. + +Pour les Albigeois, l’origine de Dieu est inconnaissable. De même chez +les Hindous, Brahma, la cause des causes est enveloppée d’un sextuple +voile et demeure fermé à la conception humaine. A un moment donné du +temps, les âmes des hommes, en vertu d’une loi de désir que les +chrétiens appellent le péché originel se sont détachées de la matrice +céleste, de l’esprit sans fin et se sont incarnées dans la matière pour +en jouir et pour en souffrir. Elles ont commencé une course qui, après +les avoir amenées au point le plus bas de la matérialisation, doit les +faire remonter d’échelle en échelle, à travers les hiérarchies +organisées des êtres, vers la source première, l’esprit divin d’où elles +se sont détachées. + +Cette dernière partie de la course, ce retour au divin, s’opère par des +réincarnations successives dans des corps humains imparfaits. Ce sont +nos œuvres dans chaque vie, notre capacité de détachement qui nous font +nous élever plus ou moins vite. Plus nous avons de désirs, plus nous +nous laissons aller à nos passions, plus nous aimons ce qui est matériel +et plus nous retardons notre arrivée dans le royaume de l’Esprit. C’est +en vertu d’une illusion que nous plaçons le bonheur dans la satisfaction +de nos sens. Tout plaisir des sens est limité à une contre-partie de +douleur. Chaque jouissance physique est comparable au pas en arrière que +ferait un voyageur tournant le dos à son but. Le but est le retour à +l’esprit où l’on jouit d’une béatitude sans fin. C’est ce que les +Hindous appellent le Nirvana, qui n’est pas comme les ignorants le +prétendent, l’annihilation de la conscience, mais la participation à la +conscience universelle, même quelque chose de plus subtil et +d’inexprimable, une sorte d’état permanent d’amour que peut à peine +caractériser le mot divin. Le moyen pour y parvenir est l’arrachement de +soi-même à l’illusoire prison de notre corps, productrice de plaisirs +apparents. + +La sagesse Albigeoise, comme la sagesse Bouddhiste, donne une méthode +pour anéantir le désir de la vie, échapper à la loi de la réincarnation, +rentrer en une seule existence dans l’unité de l’Esprit. C’est une +méthode de renonciation comme celle que prescrivit le Bouddha. + +Il y avait plusieurs degrés dans la secte. Ceux qui y adhéraient +simplement, reconnaissant la vérité des principes énoncés, les défendant +selon leurs moyens, mais continuant cependant à mener la vie du monde, +étaient les croyants. Ils correspondaient à ceux qui suivaient «la voie +moyenne» recommandée par le Bouddha aux hommes ordinaires, à la majorité +des hommes, à tous ceux qui n’étaient pas animés d’une volonté de +délivrance immédiate. Au-dessus d’eux étaient les parfaits. Ceux-là +avaient sacrifié la vie de leur corps pour celle de leur esprit. Ils +avaient renoncé à la magnificence du costume, à la propriété des biens, +aux joies de la nourriture et même aux joies de la possession des +femmes. Ces parfaits pouvaient transmettre au moyen du consolamentum, du +signe de la pureté fait aux mourants l’aide invisible qui permettait +d’échapper à la chaîne des renaissances et ouvrait l’accès du royaume +spirituel. Le consolamentum n’était qu’un symbole extérieur. Les +parfaits Albigeois étaient héritiers d’un secret perdu, d’un secret venu +de l’Orient, connu des gnostiques et des premiers chrétiens. Ce secret +avait pour base la transmission d’une force d’amour. Le geste du rite +était le moyen matériel et visible pour projeter la force. Derrière lui +se cachait le don de l’âme, par lequel l’âme était aidée, pouvait +traverser sans souffrance le portique étroit de la mort, échapper à +l’ombre et s’identifier avec la lumière. + +Jamais aucun peuple, dans aucun temps ne fut aussi versé dans les rites +magiques qui concernent la mort. Le consolamentum devait avoir une +puissance insoupçonnable pour nous, puissance certaine et prouvée pour +les vivants, car il ne se serait pas sans cela propagé avec cette +vitesse, il ne serait pas devenu aussi populaire. L’illumination de ceux +qui mouraient devait être visible pour les assistants. Et ils avaient +pour l’entr’aide en mourant des procédés dont la science est à jamais +perdue. + +On a retrouvé dans la Montagne Noire, non loin de Carcassonne, une +crypte datant de l’époque Albigeoise, pleine de squelettes. «Ils étaient +couchés circulairement, les têtes au centre, les pieds à la +circonférence, comme les rayons d’une roue parfaite[11].» Ceux qui ont +étudié la magie retrouveront dans cette posture pour la mort un rite +très ancien servant à faciliter la sortie de l’âme et à lui faire +traverser les mondes intermédiaires grâce à l’élan que donne l’union. + + [11] N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_. + +La conséquence de la philosophie Albigeoise est que la vie est mauvaise +et qu’il convient d’échapper à la forme dont elle nous enserré. Le +principe de la création, le dieu créateur, est par conséquent mauvais +puisqu’il a engendré la forme, cause du mal. C’est Jéhovah de l’Ancien +Testament, l’irascible, l’exterminateur, celui qui se plaît à châtier et +à se venger. Les Albigeois voient dans ce Dieu terrible la puissance +rétrograde de la matière. Jésus-Christ, symbole du Verbe est venu +enseigner aux hommes le moyen d’échapper à ce Dieu et de retourner vers +la patrie céleste. Quelques-uns prétendaient que Jésus n’avait pas eu +d’existence terrestre, qu’il n’était venu parmi les hommes que revêtu +d’un corps spirituel et que les miracles racontés dans le Nouveau +Testament avaient un caractère symbolique et ne s’étaient réalisés que +sur le plan de l’esprit. Les aveugles n’avaient été guéris que d’une +cécité spirituelle parce qu’ils étaient aveuglés par le péché. Le +tombeau d’où Lazare était remonté était le séjour ténébreux où l’homme +s’enferme volontairement. + +Le véritable culte des Albigeois était celui du Saint-Esprit, du +Paraclet divin, c’est-à-dire du principe qui permet à l’esprit humain +d’atteindre le monde vraiment réel dont le nôtre n’est que l’envers ou +la caricature, le monde invisible, le monde de la pure lumière, «la cité +permanente et inaltérable.» + +Ce qui pouvait découler de cette croyance avait des effets qui, malgré +leur logique rigoureuse paraissaient monstrueux aux hommes du XIIe +siècle, comme ils paraîtraient monstrueux aux hommes du XXe siècle. Le +suicide, pour échapper aux maux de la vie qu’aggravaient encore les +persécutions, était sinon recommandé du moins permis. + +Les Albigeois se donnaient volontiers la mort en s’ouvrant les veines, +comme les anciens romains. Mais il était prescrit de ne terminer ainsi +sa vie que si l’on avait atteint le calme absolu, l’indifférence +complète, afin d’éviter dans l’au-delà les angoisses que comporte une +mort obtenue dans l’angoisse. Les bourreaux de l’Inquisition trouvèrent +souvent les parfaits Albigeois, exsangues dans leurs cachots et portant +dans la pâleur de leur visage le reflet de la lumière éternelle vers +laquelle ils s’élançaient. + +Les femmes jouent parmi eux un rôle inattendu. Elles sont les égales des +hommes car la loi de la réincarnation est indifférente aux sexes. La +seule restriction à cette égalité est qu’elles ne sont pas admises à +prêcher. Le mariage est haïssable et ses liens indissolubles ne sont pas +reconnus. L’union de l’homme et de la femme ne doit avoir d’autre +sanction que celle de leur réciproque amour. Cette union est du reste +interdite aux parfaits qui ne doivent pas propager l’espèce humaine et +perpétuer ainsi la douleur dans l’esclavage de la forme. Les simples +croyants qui s’unissent entre eux par la chair ne doivent pas perdre de +vue l’effort vers la libération finale. On vit ainsi dans le midi, les +fils des plus nobles familles, épouser, sans rite d’aucune sorte, les +prostituées les plus humbles, les filles des faubourgs toulousains ou +biterrois, ou celles qui suivaient les armées, afin de les régénérer, de +faire faire à leur âme un pas en avant sur le long chemin de la +perfection, car cette aide fraternelle est la plus noble mission de +l’homme sur la terre. + +Ils professaient l’horreur du mensonge et ils poussaient aussi loin que +les Hindous la défense de tuer un animal et de manger sa chair. Ils +avaient pourtant l’injustice d’excepter les serpents de cette défense, +car c’était une de leurs superstitions de croire que le mal s’incarnait +volontiers dans les reptiles et que le corps de ces créatures ne pouvait +sous aucun prétexte servir de corps passager à une âme condamnée à la +pénitence dans une forme animale. + +Mais ce qui excita la plus grande haine contre eux, fut leur mépris des +biens terrestres, leur exaltation de la pauvreté comme idéal. Ils ne +reconnaissaient pas la propriété et aussi loin que l’on remonte dans +l’histoire de l’homme, on voit que celui qui a renoncé à cet attachement +essentiel et s’est dépouillé lui-même avec amour a été un objet +d’exécration à cause du danger social qu’il représentait. + +Ce fut à l’imitation des Albigeois que Dominique marcha nu pied par les +routes et en mendiant, de façon à les combattre avec leurs propres +armes, celles du désintéressement et de la pauvreté. Saint François et +son ordre ne firent qu’imiter leur exemple. Mais l’ascétisme qui était +permis à des moines respectueux de l’Église ne l’était plus s’il se +généralisait chez un peuple indépendant dont la voix était assez haute +pour crier son indignation contre la tyrannie romaine et la cupidité +royale. L’on avait le droit de s’élever vers Dieu par la méditation et +l’ascétisme si l’on était le membre obscur d’un monastère dont les +autres membres prélevaient les dîmes, arrachaient les impôts, d’accord +avec les seigneurs et avec le roi. Mais si tout un peuple cessait de +travailler et d’enfanter, ne reconnaissait plus l’autorité de ses +maîtres, pour n’obéir qu’à une autorité intérieure, s’il s’avisait de +converser directement avec Dieu en négligeant ses intermédiaires +intéressés, il valait mieux détruire ce peuple. C’est ce qui fut fait. + +La principale cause du grand massacre Albigeois, la cause cachée mais la +vraie cause, fut que le secret des sanctuaires, l’antique enseignement +des mystères si jalousement gardé dans tous les temples du monde, par +toutes les confréries de prêtres, avait été révélé. Il y avait même +plus. Il avait été révélé et il avait été compris. Ce qui arriva dans ce +temps ne s’était jamais vu encore dans l’histoire de l’univers. Pendant +que les gardiens ecclésiastiques du secret balbutiaient le rituel latin +de ses formules dont ils avaient perdu le sens au fond de leur cœur, le +secret divin, par des messagers inconnus, avait été porté sur les routes +du Languedoc, le long des claires eaux du Tarn et de l’Ariège. Les plus +humbles hommes en avaient été éblouis, et ils avaient déposé l’épée, +abandonné la charrue pour répondre à l’appel de Dieu. Car l’univers +qu’ils venaient d’entrevoir était mille fois plus beau que leur horizon +de vignes ou leurs vallées couvertes de forêts. + +Mais alors les maîtres des sentences, les gardiens infidèles, connurent +que l’or des tabernacles allait s’éteindre, que le faste des autels +allait se faner. Ils frémirent comme avaient frémi les brahmanes de +l’Inde pour un danger moins grand, au moment de la réforme du Bouddha, +comme les prêtres du feu en Perse, quand résonnèrent les paroles de +Zoroastre. + +Malheur à ceux qui s’emparent du secret et qui le divulguent! Les +hiérarchies de prêtres grecques et romaines, appuyées par les +républiques et par les empereurs punissaient aussi de la mort la +divulgation des mystères. Jamais le mystère ne s’était autant dévoilé +pour les hommes. Jamais la société organisée avec son édifice de +prêtres, de seigneurs et de rois ne courut un aussi grand danger. Les +esclaves se libéraient de leur servitude sans détruire la forteresse des +maîtres, sans révolution et sans efforts, naturellement, par le simple +jeu de leur pensée. Le pape Innocent III et Philippe Auguste durent +avoir la vague conscience que leur domination était compromise, que leur +trône allait désormais reposer sur le néant. La masse opprimée des +faibles échappait aux forts par une porte donnant sur l’au-delà et +qu’avait ouverte on ne savait qui. + +La guerre des Albigeois fut le plus grand tournant de l’histoire +religieuse des hommes. Lorsque le laboureur comprend la vanité de +labourer, lorsque le mendiant refuse l’aumône parce qu’il se trouve plus +riche que celui qui la lui donne, lorsque la parole du prêtre devient +pour tous vide de sens parce que chacun a en lui-même une consolation +plus haute, alors l’organisation sociale s’écroule d’elle-même. La +libération que faillit connaître l’humanité était bien plus grande que +celle d’un peuple vaincu qui se débarrasse de son vainqueur. C’était la +libération du mal lui-même, de la nature écrasante. Elle se communiqua +avec la rapidité d’un feu parmi les pins, en été. Mais ceux qui ont la +haine de la lumière furent les plus forts. Non contents d’éteindre le +feu divin, ils coururent après chaque brindille susceptible de donner +chaleur et clarté, ils recouvrirent de cendres la moindre étincelle. Ils +appelèrent à leur secours, leur vieille alliée l’amie de l’Ombre, +l’invincible ignorance. Ils ne laissèrent pas subsister un fragment +d’enseignement, un feuillet de livre, une inscription sur une muraille. + +Aucune trace ne devait subsister de la vérité Albigeoise. Six siècles +après, quand on s’est flatté de tout connaître et de tout apprendre, +l’histoire a pu passer à côté de cette lumière sans la rallumer. La +guerre des Albigeois n’est que le récit de la naissance et de la mort +d’une hérésie, un chapitre ajouté à l’histoire de l’unité française. + +Le secret sublime du consolamentum qui permet à l’homme de mourir dans +l’allégresse parce qu’il s’identifie par l’illumination de l’amour avec +son Dieu intérieur est à jamais perdu. Aucune colline du Lauragais, +aucune montagne pyrénéenne n’en a gardé la trace sur sa pierre. +D’ailleurs l’ignorance a tellement obscurci les âmes que personne ne +songe à le rechercher, personne ne croit même à la possibilité de son +existence. + + + + +L’AUBÉPINE DE FERROCAS + + +Napoléon Peyrat raconte dans son «Histoire des Albigeois» qu’en allant +visiter le village de bergers qui s’appelle Montségur et qui est situé +aux pieds des ruines du château, il fut frappé par la vue d’une tombe, +au bord du chemin, à droite et que surmontait une croix de fer, sans +ornements. Ayant interrogé le guide qui le conduisait, celui-ci lui +répondit que c’était la tombe d’un certain Ferrocas, enterré là quelques +années auparavant. + +Ce Ferrocas, que le guide avait connu était un vieux paysan solitaire, +une sorte de philosophe campagnard, qui, de sa vie, n’avait jamais voulu +aller à la messe. Le curé le lui avait reproché avec véhémence et même +il l’avait publiquement dénoncé du haut de sa chaire. Ferrocas +prétendait être le seul à pratiquer la véritable religion qui n’était +pas celle des églises. Il disait familièrement qu’il portait le Christ +en lui-même, qu’il le découvrait un peu plus chaque jour et qu’il +n’arriverait à le trouver complètement que bien plus tard, dans une vie +suivante, paroles incompréhensibles pour ceux qui l’écoutaient et le +faisaient passer pour fou. A sa mort le curé, un brave homme pourtant, +résolut de faire un exemple et il défendit qu’on portât le corps de +Ferrocas dans le cimetière. Les habitants de Montségur creusèrent pour +le vieux philosophe, un trou au bord de la route, comme pour un chien. +Toutefois ils choisirent l’emplacement de la tombe sous une grande +aubépine blanche. La grâce équitable de la nature voulut que l’aubépine +fleurisse intensément et s’épanouisse en une voûte de fleurs. Le curé +mourut à son tour, mais son successeur à qui on raconta l’histoire de +l’impie et qui passait chaque jour devant son monument de fleurs, fit +raser l’aubépine et fit planter à sa place la rude croix que vit +Napoléon Peyrat. + +Ce fut vers 1860 que cet historien, passionné du midi, visita Montségur +et vit la croix de Ferrocas. + +Ferrocas était sans doute le dernier Albigeois, un Albigeois qui devait +porter à demi consciemment en lui les restes de la doctrine pour +laquelle étaient morts ses pères. Mais il était écrit que, jusqu’au +dernier les purs de la France du sud seraient persécutés dans leur foi. +C’est à cause de la liberté du siècle que les ossements de Ferrocas ne +furent pas déterrés et dispersés. On lui arracha son aubépine blanche. +Il doit encore subir sur sa dépouille mortelle le poids de cette croix +au nom de laquelle on l’a fait souffrir et mourir jadis. + +Pauvre Ferrocas de l’Ariège! Son sort est celui de tous les hommes du +midi. Lorsque le grand mouvement Albigeois fut éteint les petits-fils et +les arrières petits-fils des hérétiques étaient obligés de porter sur +leurs vêtements, par devant et par derrière une croix jaune d’un pied de +long afin qu’on sût leur hérésie et que la malédiction fût perpétuée sur +eux. Les emplois civils et le droit de faire du commerce leur étaient +refusés. Sous le nom de cagots, ils étaient dans les villages des +montagnes, assimilés aux lépreux. Comme eux, ils avaient une rue ou un +quartier spécial dans chaque ville, ils ne pouvaient entrer à l’église +que par une porte basse, dans une chapelle réservée, parce que les +pierres que touchaient leurs pieds demeuraient souillées. + +Maintenant les descendants des Albigeois n’ont plus les mêmes +traitements que les lépreux et aucune croix jaune ne s’étale sur leur +poitrine. C’est parce qu’ils sont devenus pareils à la commune humanité. +Mais ils portent tous un signe plus redoutable que la croix jaune, c’est +celui de l’ignorance. Ils ont oublié. Ils ne savent pas. Ils se sont +désolidarisés des maux de leurs pères. Ils apprennent vaguement +l’histoire de France, mais ils ignorent l’histoire de leur pays. Quand +résonne à Albi la cloche de la Tour de San Salvi, elle ne réveille aucun +écho. Nul ne dénombre les morts du Pré-comtal, près de Toulouse. Portant +sous le bras leur Bædeker muet, quand les étrangers qui cheminent sur +les remparts de Carcassonne demandent quelle poussière se soulève au +fond de l’horizon, il ne leur est pas répondu que c’est le fantôme de +l’armée de Montfort. + +Moi-même, lorsque j’avais vingt ans, venant de Toulouse ma patrie, j’ai +descendu sans émotion les pentes du Castellar de Pamiers où avait vécu +Esclarmonde de Foix; j’ai vu Mirepoix et Lavelanet; j’ai marché sur les +routes où avait henni le cheval d’Esclarmonde d’Alion, sans connaître +l’épopée qui s’était déroulée dans ces lieux. Je ne savais des Albigeois +que ce qu’on peut en apprendre au lycée, c’est-à-dire à peine le nom, la +gloire de Simon de Montfort et la défaite de Toulouse. Je me suis avancé +entre le pic de Bidorte et la forêt de Belestar, parmi les châtaigniers +et les fougères, au bruit des scieries et des eaux contre les rochers. +J’ai cru voir au loin la vague silhouette d’une ruine, celle de +Montségur et comme le soleil allait bientôt se coucher, j’ai mesuré la +distance, ma curiosité médiocre et je suis revenu sur mes pas. + +Il en est ainsi de tous ceux qui ont voulu étudier le Catharisme et sa +sublime philosophie. Ils se sont rebutés devant des documents trop +compacts, ils ont trouvé la route trop longue. Ils ont entrevu au loin, +voilée de nuages, la tour de Montségur, et ils ont renoncé à +l’atteindre. + +Il me faut me souvenir de ma promenade de jadis pour m’expliquer l’oubli +dans lequel on tient toute une partie de l’histoire. Et je me demande +parfois s’il n’y a pas une cause plus profonde que l’absence de textes +clairs qui a éloigné de la sagesse de la secte parfaite les esprits +occidentaux. Quand je vois des méridionaux cultivés confondre leurs +aïeux héroïques avec les Sarrasins ou même les Goths, quand je vois les +érudits de l’histoire des philosophies et des religions ne faire aucun +cas de la doctrine Cathare, je pense à une sorte de conspiration du +silence, à un effort organisé pour taire la vérité morte. + +C’est vrai, la vérité est impérissable et quand elle est étouffée ici, +elle renaît à côté, un peu plus tard, sous une forme plus belle. C’est +vrai, une croix de fer, au bord d’une route, demeure toujours le symbole +de l’esprit. Mais à la place de celle qui est à droite, un peu avant +d’arriver à Montségur, qui donc ira planter à nouveau l’aubépine de +Ferrocas? + + + + +CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX + + + + +VIE ET VOYAGES DE CHRISTIAN ROSENCREUTZ + + +Il y a dans le midi de la France, certaines régions couvertes de pins +qui sont périodiquement ravagées par les incendies. Souvent les pins +repoussent et l’on voit, quelques années après, là où il n’y avait que +poussière calcinée, une nouvelle forêt d’arbres résineux. Mais parfois, +comme si la puissance du feu était descendue dans la source même des +germes, la colline jadis recouverte d’une chevelure de pins, demeure +chauve et stérile. Il arrive alors qu’au sommet de cette colline nue +jaillit un arbre unique, étrangement vivace, qui s’élève solitaire comme +pour attester la présence perdue d’une forêt morte. + +Ainsi de la grande forêt Albigeoise, coupée, brûlée et réduite en +poussière, il ne subsista qu’un homme qui devait en perpétuer la +doctrine en la transformant. Comme le pin solitaire de la colline, il +enfonça sa pensée vigoureuse dans le terreau humain de son temps et il +la fit planer dans le ciel bleu des siècles avec le feuillage des +livres. + +Des Albigeois est issu au milieu du XIIIe siècle l’homme sage qui a été +connu sous le nom symbolique de Christian Rosencreutz et qui fut le +dernier descendant de la famille allemande de Germelshausen[12]. Ici, il +n’y a plus de données précises, mais seulement une tradition, une +histoire racontée oralement. Il n’existe pas de texte écrit, pas de +preuve historique. Comment pourrait-il y en avoir? Si grand était le +désir de supprimer l’hérésie qu’on détruisait non seulement les corps +des hérétiques, mais encore les pierres qui les avaient abrités et les +documents qui pouvaient être le réceptacle de leur pensée. D’ailleurs, +ces hérétiques comprirent vite qu’ils n’avaient quelque chance de +subsister qu’en s’enveloppant d’obscurité, en se cachant sous de faux +noms, en ne correspondant qu’avec des écritures cryptographiques. Nous +ne pouvons plus retrouver l’histoire que sous le vêtement de la légende. +Mais un personnage qui a laissé une trace aussi profonde après une vie +aussi obscure, aussi dépourvue d’actions merveilleuses et de miracles, +ne peut pas avoir été créé par une légende. Prudence, modestie, bonté +sans ostentation, science sans gloire, ne sont pas les apanages de la +légende. Christian Rosencreutz est aussi réel que Jésus ou que le +Bouddha dont on cite des traits plus illustres, mais qui n’ont guère +plus de fondement historique. + + [12] Presque tous ceux qui ont étudié les Rose-croix, ont fixé,--à + tort selon moi--la naissance de Christian Rosencreutz au milieu du + XIVe siècle. Quelques-uns l’ont placée même au XVe. + +Les doctrines Albigeoises s’étaient répandues d’une façon fragmentaire +dans le nord de la France, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Des +familles en fuite avaient cheminé sur les routes. Des hommes solitaires +avaient fui, en mendiant, la terre ensoleillée où ils étaient désormais +maudits. Beaucoup moururent. Mais quelques-uns atteignirent ces régions +lointaines où il n’y a plus de vigne, où les fleuves sont plus +impétueux, où le soleil est moins chaud. Il en fut qui rapportèrent ce +qu’ils avaient entendu là-bas, dans les maisons basses abritées par les +remparts de Toulouse ou à l’ombre de Montségur, ce qui leur brûlait +encore le cœur. Et quelques-uns furent compris. Il se forma de petits +noyaux d’Albigeois du nord autour de la prédication d’un homme maigre, +un peu bronzé, dont la figure rappelait celle des Sarrasins. Ainsi, la +graine lancée par le vent va germer dans le pays où le hasard la porte. + +Sous l’influence d’un Albigeois voyageur, la doctrine traversa des +montagnes hérissées de sapins et fleurit dans le pays de Rhoen, sur le +frontière de Hesse et de Thuringe. Au milieu de la forêt de Thuringe se +dressait le château de Germelshausen. Les seigneurs étaient d’humeur +farouche, à moitié brigands et leur christianisme était mélangé de +superstitions païennes. Ils passaient leur temps à guerroyer contre +leurs voisins et ils ne dédaignaient pas de s’embusquer sur les routes +pour dépouiller les voyageurs. Ils rendaient une sorte de culte à une +divinité de pierre qui était usée et dont ils ignoraient l’origine. Elle +avait dû être jadis le fruit de quelque lointain pillage. Cette statue +était peut-être une Minerve de l’Hellade. Ils l’avaient dressée dans la +cour du château juste à côté de la porte de la chapelle. + +On était au milieu du XIIIe siècle. L’Allemagne venait d’être ravagée +par le dominicain fanatique Conrad de Marbourg, envoyé du pape Grégoire +IX. Le dominicain Tors continuait son œuvre. Il était accompagné d’un +laïque borgne nommé Jean qui prétendait que son œil unique avait reçu la +faculté divine de reconnaître du premier coup un hérétique d’un bon +chrétien. Presque tous ceux qui rentraient dans le rayon visuel de cet +œil terrible étaient marqués du signe de l’hérésie. Sans doute lui +suffit-il d’entrevoir, à travers ses rochers et ses sapins, les tours du +château de Germelshausen pour reconnaître à la couleur de sa pierre +qu’il abritait un nid d’hérétiques. Peut-être un peu de la force de +l’esprit éternel rayonnait-il de l’antique statue dressée dans la cour. +Le landgrave Conrad de Thuringe qui avait rasé la petite ville de +Wilnsdorf résolut la destruction du château. Il en entreprit plusieurs +fois le siège, à plusieurs années d’intervalle. Le château tomba enfin +et toute la famille des Germelshausen qui s’était ralliée à la doctrine +mystique des Albigeois, qui pratiquait ses austérités, croyait à la +réincarnation et au consolamentum qui sauve des réincarnations, fut mise +à mort au moment de l’assaut final. + +Le plus jeune fils, âgé alors de cinq ans fut emporté à travers +l’incendie du château par un moine qui avait élu domicile dans la +chapelle, et qui avait été frappé par la merveilleuse intelligence dont +l’enfant faisait preuve. Ce moine, cet habitant ascétique de la chapelle +des Germelshausen, était un parfait Albigeois venu du Languedoc et +c’était lui qui avait été l’instructeur de la famille. Il se réfugia +dans un monastère proche où avaient déjà pénétré des souffles d’hérésie. + +Ce fut dans ce monastère que le dernier descendant des Germelshausen qui +devait être connu sous le nom de Christian Rosencreutz, fut élevé et +instruit. Il apprit le grec et le latin et il forma avec quatre autres +moines de la communauté, un groupe fraternel qui résolut de se consacrer +à la recherche de la vérité. Ils firent le projet d’aller chercher cette +vérité à la source d’où elle était toujours partie, dans l’Orient +lointain. + +Deux d’entre eux se mirent en marche, Christian Rosencreutz qui avait +alors quinze ans et un des quatre moines que la «Fama fraternitatis[13]» +appelle le frère P.A.L. Le prétexte de leur voyage fut un pèlerinage au +Saint-Sépulcre. Leur but réel était de parvenir à un centre +d’initiation, sur le lieu duquel ils devaient avoir des données +précises. + + [13] La Fama fraternitatis est un écrit anonyme paru au XVIIe siècle. + C’est une puérile image d’Epinal qui résume tout ce que l’on + connaissait à cette époque des authentiques Rose-croix. + +Le frère P.A.L. mourut dans l’île de Chypre où les hasards du voyage +avaient conduit les deux compagnons. Le jeune Christian continua sa +route et, sans doute à cause des indications qu’il avait, il se dirigea +vers Damas. Il prenait cette direction, parce que le lien avec l’Orient +qui allait se briser, subsistait encore. De même qu’Apollonius avait +appris des groupes pythagoriciens parmi lesquels il vivait, +l’emplacement exact de «la demeure des hommes sages», Christian +Rosencreutz savait, sans doute par le parfait qui avait instruit les +Germelshausen, que Damas était le chemin de l’initiation. + +Il ne devait pas être aisé de passer du royaume chrétien de Chypre, dans +le pays des infidèles. Mais pour celui qui cherche sincèrement la +vérité, toutes les religions sont semblables et en quittant les terres +chrétiennes, Rosencreutz prit le costume et l’apparence d’un pèlerin +musulman. + +Damas était alors sous la domination des Mamelouks. Tous les savants et +tous les poètes de la Perse y avaient reflué devant l’invasion des +mongols d’Houlagou. La destruction de Bagdad et de Nichapour, +l’anéantissement de leurs universités et de leurs bibliothèques +faisaient croire aux intellectuels d’Orient à une sorte de déclin de la +pensée. Il courait des bruits de fin du monde. Il y avait eu de grands +tremblements de terre en Syrie et même une pluie de scorpions en +Mésopotamie. Les Mongols occupaient la Perse et l’on scrutait l’horizon +sur les remparts de Damas, avec l’appréhension de voir apparaître leurs +avant-gardes. + +Quel dut être l’étonnement de Rosencreutz dans la ville aux trois cents +mosquées, au milieu des érudits de la littérature Orientale! Quelles +découvertes pour le jeune homme avide d’apprendre! Il lut «le Guide des +égarés» de Maïmonide, l’«Alchimie du bonheur» de Gazali, «les Prairies +d’Or» de Maçoudi. Il écouta réciter les vers d’Omar Khayyam et il +s’efforça de comprendre ses traités d’Algèbre et son commentaire sur +Euclide. Il s’entretint d’Astronomie avec les disciples de Naçir Eddin. +Il médita le Mecnevi, le livre sacré du soufisme et il s’émerveilla d’y +retrouver le panthéisme mystique de ses pères spirituels les Albigeois. +Combien l’Allemagne dut lui paraître barbare au sein de l’effervescence +intellectuelle dont il était entouré! En présence de la grande +civilisation arabe qui finissait, il comprit davantage la nécessité de +sa mission, conserver l’esprit et le transmettre aux hommes de sa race. + +Après plusieurs années d’études à Damas, quand il eut acquis la plus +grande somme de connaissances possible à un homme qui n’a d’autre but +que de s’instruire, il songea à une connaissance plus haute. Il était +alors mûr pour l’acquérir. L’énigmatique nom du lieu vers lequel il se +dirigea a été gardé par la tradition. C’est Damcar en Arabie. A Damcar, +qui désigne sans doute un monastère dans les sables, se trouvait alors +et se trouve peut-être encore un centre d’initiés. Damcar fut pour lui +ce que «la demeure des hommes sages» fut pour Apollonius. Il y resta +quelques années, puis il passa en Égypte, traversa la Méditerranée et +gagna Fez. + +Sous le règne d’Abou Saïd Othman, dans la ville aux six cents fontaines +d’eau vive qui était alors dans toute sa splendeur, il y avait une école +d’astrologie et de magie. Elle était devenue secrète depuis les +persécutions d’Abou Yousouf. Ce fut là que Rosencreutz apprit la +divination par les astres et certaines lois qui régissent les forces +cachées de la nature. + +Mais il avait hâte maintenant de retourner dans son pays. Il quitta Fez +et s’embarqua pour l’Espagne. C’est à ce moment-là qu’il dut prendre le +nom de Rosencreutz qui résumait l’essence de ses croyances. Il entra en +rapport avec les Alumbrados. Ceux-ci formaient en Espagne, une société +secrète née sous l’influence des Arabes, où l’on étudiait les sciences +et où l’on pratiquait un mysticisme dérivé de celui des +néo-platoniciens. On y cherchait aussi la pierre philosophale d’après +les écrits d’Artephius. Cette société secrète devait être un peu plus +tard entièrement anéantie par l’Inquisition. + +La «Fama fraternitatis» rapporte un écho de la déception éprouvée par +Christian Rosencreutz. Il se hâtait de faire part des nouveautés qu’il +apportait dans le domaine de la science et de la philosophie. Il +comptait corriger les erreurs, donner avec amour ce qu’il avait appris. +Il fut accueilli par le rire et par le mépris. Dans tous les temps, la +demi-connaissance a enveloppé les faux savants d’une illusion de +certitude qui ne leur permet de recevoir aucune idée nouvelle. Il faut +une accoutumance pour qu’un esprit médiocre perçoive une vérité qui ne +lui est pas familière, même si elle est lumineuse comme le soleil. + +Ce fut alors que Christian Rosencreutz comprit combien la lenteur est +nécessaire à la sagesse pour pénétrer dans le cœur humain. Il dut se +rappeler les persécutions qui avaient frappé les possesseurs trop +précoces de vérité. Et, tout en s’étonnant du temps qu’il fallait à +l’esprit pour se développer quand il ne faut qu’une seule journée à la +fleur pour s’épanouir, un seul siècle à l’arbre pour monter très haut, +il se résigna à laisser les glands aux pourceaux et à garder les perles +pour les élus, quitte à mélanger parfois aux glands une poussière +infinitésimale de perle. Il médita sur les philtres subtils, sur les +tamis formidablement serrés par lesquels la pensée parviendrait aux +hommes de sa race, en gouttes rares et microscopiques, pour qu’ils n’en +soient pas brûlés. Il compta ceux qu’il pourrait initier et il vit que +leur nombre ne pourrait s’élever guère à plus de huit. Il jeta les bases +d’un groupement occulte si secret et dont les membres furent liés par un +serment si terrible que ce groupement put ensuite agir comme il l’avait +prescrit, poursuivre et atteindre ses buts, sans qu’on connût son +existence, durant trois siècles, autrement que par de vagues +chuchotements. + +La curiosité des hommes superficiels qui aiment les anecdotes en a +souffert. Mais qui pourrait soutenir qu’il y a là l’égoïsme d’une +minorité supérieure dédaignant d’éclairer ses semblables et de leur +faire partager sa connaissance? Combien actuellement y a-t-il d’hommes +en Europe, assez dépourvus d’orgueil intellectuel, pour accueillir une +idée absolument nouvelle? Est-ce que cet orgueil n’est pas une barrière +qui interdit à l’idée nouvelle, même de parvenir? Si Christian +Rosencreutz débarquait aujourd’hui de Fez, ne ferait-il pas rire toutes +les académies du monde, s’il tentait d’expliquer que le grand œuvre, le +problème de l’unité de la matière est lié au développement de l’amour +dans l’homme? Ne rencontrerait-il pas, s’il voulait instruire, la même +inaptitude à recevoir de la part de ceux qui veulent s’instruire? Pour +l’aider, sans espoir de récompense, trouverait-il comme alors sept +moines fidèles? + +Christian Rosencreutz traversa la France sans que son passage y laissât +de traces. Ce devait être le moment où l’on venait de brûler à Paris la +mystique Marguerite Porète et il se hâta de regagner l’Allemagne. + +De longues années étaient passées. L’Allemagne était pénétrée par toutes +sortes de courants mystiques, issus de l’hérésie Albigeoise. Il y avait +les Frères du libre Esprit qui proclamaient la vanité des cultes +extérieurs et des sacrements, niaient le purgatoire et l’enfer; disaient +que l’homme est un fragment de Dieu qui doit, à travers une longue série +d’existences, retourner finalement à l’essence divine. Il y avait les +Amis de Dieu qui poursuivaient l’affranchissement du désir, s’adonnaient +à des pratiques analogues à celles du système yoga et dont la +philosophie était exactement calquée sur la théologie hindoue. Mais la +persécution de l’église s’organisait avec une force plus grande que +celle que ces sectes employaient à se propager. + +Christian Rosencreutz, devant le nombre des emprisonnements et des +bûchers, dut mesurer le danger que la lumière spirituelle faisait courir +aux hommes parmi lesquels elle se répandait. Il alla retrouver en +Thuringe les trois moines qui avaient été les compagnons de ses +premières études. Ils formèrent une confrérie de quatre membres dont le +nombre fut un peu plus tard porté à huit. C’est à ce moment-là que la +confrérie des Rose-croix eut son plus grand épanouissement et qu’elle +réunit un nombre de vrais initiés qui ne devait jamais être atteint par +la suite. + +Tous les membres de la confrérie étaient allemands. Seul le frère que la +«Fama fraternitatis» désigne par les initiales I. A. était originaire +d’un autre pays, vraisemblablement du Languedoc. + +Christian Rosencreutz apprit d’abord à ses disciples l’écriture secrète +et les symboles par lesquels les adeptes correspondent entre eux. Il +écrivit à leur usage un livre qui était la synthèse de sa philosophie et +qui contenait le résumé de ses connaissances scientifiques et médicales. +Le rôle de la communauté semble avoir été d’agir sur les quelques hommes +d’occident adonnés alors à la science, pour que cette science se +développât dans le sens du désintéressement. Ce fut peut-être alors le +grand tournant de notre civilisation. Si le but des Rose-croix avait été +atteint, la science, au lieu de ne s’organiser que pour des fins +matérielles, aurait pu être la source d’un développement illimité de +l’esprit. Nous avons vu qu’il n’en a pas été ainsi. + +Ceux qu’on désigna par le symbole de la rose et de la croix, s’en +allèrent à travers le monde, ayant chacun une mission à remplir. Mais on +n’a plus jamais rien su d’aucun d’eux. Le Frère I. A., d’après la Fama, +regagna le midi de la France où il lui incombait peut-être de rallumer +l’antique flamme Albigeoise. Mais il devait être très vieux. Réussit-il +à rendre la vie à la secte d’une façon aussi secrète que celle des +Rose-croix? La tradition ne rapporte que sa mort dans le pays +Narbonnais. + +On ne sait historiquement rien de l’activité de Rosencreutz dans la +dernière partie de sa vie, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle. +On peut toutefois supposer, sans grande crainte d’erreur, qu’il inspira +Jean de Mechlin qui prêchait dans la haute Allemagne et qu’il fut à +Bruxelles la source de vérité à laquelle puisa la mystique Blœmert. +Cette femme inspirée faisait des cures miraculeuses et elle publiait des +écrits où elle enseignait la libération de l’être par l’amour. Ses +disciples affirmaient voir à sa droite et à sa gauche deux séraphins qui +la conseillaient. + +Ce fut Christian Rosencreutz qui fut, selon toute vraisemblance, le +mystérieux visiteur de Jean Tauler sur la personnalité duquel on a tant +épilogué. Jean Tauler était le plus célèbre docteur en théologie de son +temps. Le monde savant de l’Europe venait écouter ses prédications à +Strasbourg. Il eut un jour la visite d’un laïque dont il ne révéla +jamais le nom et qui le convertit à une philosophie mystique dont +l’idéal était l’absorption de l’homme par l’essence divine. Il garda +deux ans le silence et il s’enrôla dans la secte des Amis de Dieu. Cette +secte avait les mêmes caractéristiques que celle des Albigeois. Elle +rejetait comme l’expression du mal le dieu cruel de l’Ancien Testament. +Elle condamnait le mariage. Elle enseignait la pauvreté comme moyen +pratique de réalisation divine. + +On ne sait rien sur la mort de Christian Rosencreutz. Comme pour +Apollonius de Tyane, on ne peut fixer aucune place à sa tombe. C’était +une règle des adeptes de tenir cachées leur naissance ainsi que leur +mort. Etait-ce seulement pour éviter le viol de sépulture et la +profanation du corps que l’église faisait subir aux hérétiques? Etait-ce +pour permettre à certains d’entre eux la translation de leur esprit dans +une nouvelle forme humaine et afin qu’un secret aussi étonnant pour le +commun des hommes ne pût même être soupçonné? + +Il ne nous est parvenu qu’une puérile légende relative au tombeau de +Rosencreutz. Deux siècles et demi après sa mort, au moment où le récit +de son existence commençait à se répandre, ses disciples, ou plutôt ceux +qui auraient désiré l’être, prétendirent retrouver une grotte aux +proportions géométriques dans laquelle reposait à la clarté d’un soleil +artificiel, le corps du maître encore intact. + +Les hommes ont désiré de tout temps, que ceux qu’ils ont estimé plus +grands qu’eux, ne périssent pas dans leur chair. Ils attachent moins +d’importance à la durée de leur pensée qui est pourtant la seule forme +de leur éternité. Ainsi les saints catholiques ou musulmans dégagent une +odeur suave quand on retrouve leur dépouille. La véritable odeur suave +que dégage le corps des sages dans le silence de la terre et l’ambiance +de la pourriture n’est faite d’aucun atome matériel quintessencié, +d’aucune volatilisation odorante. Le subtil rayonnement de leur âme +flotte dans les lieux où ils reposent et les imprègne, alors que leur +corps a cessé même d’être poussière. Mais il faut soi-même être un sage +pour prendre contact avec cette posthume subsistance d’être et cette +perception, en vous faisant entrevoir que les meilleurs n’échappent pas +à la loi, vous fait sentir plus profondément l’irrémédiable tristesse +des transformations. + + + + +VRAIS ET FAUX ROSE-CROIX + + +C’est au commencement du XVIIe siècle qu’éclata une sorte de folie +rosicrutienne. Deux écrits anonymes, la Fama fraternitatis et la +Confessio publièrent, sous une forme naïve, ce que le vulgaire savait de +la secte des Rose-croix et qui était bien peu de chose. Un grand nombre +de philosophes et de savants et aussi beaucoup d’imposteurs, séduits par +la philosophie élevée des Rose-croix prétendirent en être les héritiers. +Des sociétés secrètes se formèrent qui cessèrent rapidement d’être +secrètes à cause de la vanité de leurs membres qui se flattaient d’en +faire partie. La plupart de ces groupes, quand ils n’étaient pas +luthériens, s’inclinaient devant l’autorité de l’église. Tous les +alchimistes, se disaient Rose-croix. Descartes chercha à entrer en +contact avec la véritable confrérie des Rose-croix. Il les chercha aux +Pays-Bas et en Allemagne, mais il déclara à son retour en France, qu’il +n’avait pu rien apprendre de certain à leur égard. + +On a dit que Paracelse, François Bacon et Spinoza avaient été +Rose-croix. Mais rien ne semble l’avoir prouvé. Au XVIIIe siècle, un +nouveau grade, celui de Rose-croix, est introduit dans la +franc-maçonnerie, par les Jésuites qui y ont pénétré et des groupements +chrétiens de cet ordre sont formés par eux un peu partout. La liberté +vivace des hérésies du XIIIe siècle a disparu. Les soi-disant +Rose-croix reconnaissent les sacrements, étudient l’Ancien Testament +comme source de toute vérité, s’inclinent devant le pouvoir de l’église +et l’infaillibilité du pape. C’est là l’évolution habituelle de tous les +courants spirituels. L’arbre dont est sortie une fleur trop belle, un +fruit trop parfait devient la proie d’une force obscure qui lui +communique une sève gâtée et le fait mourir. + +Mais les vrais Rose-croix continuaient leur œuvre. Leur association +n’avait pas cessé de rester cachée. A cause de l’obscurité volontaire de +chaque membre, personne ne sut jamais l’identité de ceux qui en +faisaient partie. Dans le fait que certains hommes se proclamaient +Rose-croix, on pouvait seulement reconnaître qu’ils n’étaient pas +affiliés à la secte fondée par Christian Rosencreutz. L’influence de ce +libre esprit se fit sentir au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, auprès +de tous ceux qui luttèrent contre la tyrannie calviniste et luthérienne +aussi intolérante que celle de l’Inquisition, et contre l’intransigeance +des universités qui voulaient courber tous les esprits sous la +discipline intellectuelle d’Aristote. Mais les messagers demeurèrent +fidèles au serment de ne pas se faire connaître. Le message arriva mais +on ne sut pas qui l’avait apporté. + +Certains traits de la vie de certains hommes peuvent faire penser +toutefois qu’ils étaient les véritables possesseurs de la tradition +rosicrutienne. Paracelse pratiquait la médecine gratuitement; sa +philosophie était néo-platonicienne; il ne portait que des vêtements +très modestes et il glorifiait la pauvreté; nommé professeur de +chirurgie par le sénat de Bâle, il brûla dans l’amphithéâtre, devant les +étudiants, les livres des vieux médecins auxquels on s’en rapportait +aveuglément et qui, sous prétexte de respect, étaient un obstacle aux +recherches. Philalèthe qui possédait le secret de la pierre +philosophale, parcourait le monde pour soigner les malades; son +incessante préoccupation était de se dérober à la célébrité que lui +attiraient ses guérisons. Bien que le comte de Saint-Germain eût le goût +des bijoux précieux, on peut le ranger, pour d’autres raisons, parmi les +vrais Rose-croix. Mais la même conclusion ne peut être tirée pour +Spinoza, du fait que son sceau représentait une rose et qu’il ne tenait +pas à signer ses ouvrages. Certains écrivains trop passionnés ont enrôlé +parmi les Rose-croix tous les esprits remarquables des derniers siècles. + +En 1888 Stanislas de Guaita et Papus fondèrent un ordre cabalistique de +la Rose-croix, avec un cérémonial, des grades et peut-être des costumes. +Cela et le bruit qu’ils firent autour de cette fondation indiquait assez +que le nouvel ordre n’était pas inspiré par la tradition de son premier +fondateur. On peut dire la même chose pour l’Ordre de la Rose-croix +catholique que fonda en même temps Josephin Péladan. Ces ordres n’eurent +qu’une vie éphémère. On trouve encore de nos jours, divers groupements, +presque tous chrétiens, qui s’intitulent Rose-croix, sans que cela +corresponde à une réalité initiatique quelconque. + +Les vrais Rose-croix, les seuls, les huit héritiers sans cesse +renouvelés de l’Albigeois Christian de Germelshausen, n’ont pas cessé de +poursuivre leur œuvre secrète. On a dit que vers la fin du XVIIe +siècle, devant le matérialisme grandissant de l’Europe et comme s’ils +jugeaient la partie perdue, ils avaient quitté les races uniquement +assoiffées de bien-être physique et ils s’étaient retirés dans les +solitudes inaccessibles des monts Himalaya. Mais une partie où l’enjeu +est divin n’est jamais perdue. Peut-être ont-ils quitté l’Europe durant +un temps et sont-ils revenus. Leur légende après avoir défrayé les +conversations de toutes les sociétés intellectuelles d’Europe s’est +effacée après la Révolution. Elle n’intéresse plus à présent qu’un petit +nombre de curieux. Les huit sages se sont remis en toute liberté à leur +tâche. Il est vrai que cette tâche est devenue démesurée. Par quels +moyens tentent-ils de l’accomplir? + +Il faut quelquefois peu de chose pour orienter une âme humaine dans un +sens nouveau, meilleur et plus élevé. Il arrive que la lecture d’un +livre suffit, ou une parole qu’on entend, même un visage très bon que +l’on entrevoit un soir et qui rappelle que la bonté existe. Chacun de +nous peut rencontrer, quand la minute sera venue ou quand il le +demandera avec force, un des huit sages errants. Qu’il ne soit pas de +mauvaise humeur ce jour-là, ou distrait ou fatigué. La sagesse n’est pas +capricieuse comme la fortune, mais elle passe bien moins souvent. + + + + +LA ROSE ET LA CROIX + + +Les Rose-croix ont pris pour symbole l’union de la rose et de la croix +parce que cette union résume le sens de leur effort et que cet effort +doit être celui de tous les hommes. Depuis des âges immémoriaux, les +plus sages d’entre nous ont découvert que le but de l’humanité sur la +terre était de parvenir à la sagesse divine. Deux routes conduisent à la +sagesse divine: la connaissance et l’amour. + +La croix est le plus antique symbole qui existe. Dès que les premières +civilisations apparurent, elle signifia l’esprit, l’esprit en mouvement +vers la perfection. La rose a le sens de l’amour parce qu’elle est, par +le parfum, la couleur et la délicatesse, le chef-d’œuvre de beauté de la +nature et que la beauté suscite l’amour, de même que l’amour transforme +en beauté les éléments sur lesquels il se répand. Par la rose qui +s’épanouit au milieu de la croix, le sens de l’univers est expliqué, la +doctrine unique est résumée, la vérité brille avec clarté. L’homme pour +se réaliser et devenir parfait doit développer sa puissance d’amour au +point d’aimer tous les êtres et toutes les formes perceptibles pour ses +sens, étendre sa faculté de connaître et de comprendre jusqu’au point de +posséder les lois qui régissent le monde et de pouvoir remonter, par +l’intelligence, de tous les effets à toutes les causes. + +Celui qui respire la rose et en savoure la beauté, celui qui voit +s’ouvrir les branches de la croix vers les quatre points cardinaux de +l’esprit, peut se tromper, revenir en arrière, être momentanément +enseveli par l’ignorance, mais il tient la bouée dans la tempête, il +voit la lampe sur la colline, il retrouvera tôt ou tard la bonne voie. +Gloire au messager qui trouva ce signal salutaire, qui le fixa dans le +bois ou sur la pierre pour qu’il fût transmis! Gloire au messager qui, +par la vertu de l’image, permit à la vérité de ne pas être perdue! Il a +mis le chiffre et la lettre sur la borne kilométrique, il a été le +réconfort du voyageur et le salut de l’homme égaré. + +Christian Rosencreutz avait fixé des règles à la vie de ses disciples. +La première de ces règles était le désintéressement. Le désintéressement +restera toujours la vertu la plus difficile à pratiquer. Les hommes dont +on dit qu’ils sont désintéressés et qui passent parmi nous avec une +vague auréole de générosité sont seulement ceux qui sont moins avides +que les autres. Personne n’est désintéressé. Il n’y a pas d’exemple dans +notre société moderne d’un homme assez grand pour briser la formidable +chaîne de l’argent et passer avec aisance et sans ostentation de la +richesse à la pauvreté ou même de la pauvreté à une pauvreté plus +grande. Dès que l’esprit a atteint une certaine élévation, il comprend +que c’est dans ce sens que doit être accompli le premier pas. Pourtant +il ne fait pas ce pas. Un des plus courageux et un des plus persuadés de +la vertu de la pauvreté, Tolstoï, s’est décidé seulement quelques heures +avant sa mort à pratiquer l’état de moine mendiant. C’était bien tard. + +Une autre règle essentielle était l’absence d’orgueil. Le Rose-croix +devait passer inaperçu, ne pas se flatter de sa science, demeurer autant +que possible anonyme. La modestie est aussi impraticable que la pauvreté +pour l’homme ordinaire. On peut même remarquer qu’une sotte vanité, +fière d’elle-même, accompagne toujours de grandes facultés +intellectuelles. Et cette sotte vanité est considérée avec faveur comme +le signe du génie. + +La troisième règle des Rose-croix était la chasteté. Les sages, ont, de +tout temps, attaché à la chasteté une grande importance. Ni Pythagore, +ni Socrate, ni Platon, ni les philosophes de l’école d’Alexandrie ne +l’ont pourtant pratiquée d’une façon rigoureuse. Elle n’est peut-être +qu’une mesure préventive contre l’excès des désirs et les violences +qu’ils engendrent. Logiquement, si le plaisir de manger n’est pas +prohibé, il n’y a pas de raison pour que la volupté des sens le soit. Et +l’on ne peut même assimiler ces deux ordres de plaisirs physiques. Ils +sont, chez l’homme normal, aussi indispensables à la vie l’un que +l’autre. Mais tandis que l’on ne tire de la nourriture qu’une habitude +du corps venant d’une digestion harmonieuse, on peut obtenir de +merveilleuses possibilités de la volupté si elle est pratiquée avec un +être qu’on aime. Elle peut même être un chemin de perfection. Seulement +ce chemin n’est pas connu. Les lois qui enseignent comment on peut +parvenir à l’élévation spirituelle par la communauté du désir et sa +satisfaction mutuelle n’ont encore été écrites par aucun maître. Je n’ai +même jamais entendu dire qu’il y ait eu d’enseignement oral à ce sujet. +Une pruderie vieille comme le monde a arrêté par son vertueux silence +l’essor que l’humanité aurait pu avoir par la porte de la chair et du +baiser. + +Mais nous ne savons pas si la rose du symbole rosicrutien ne renferme +pas implicitement l’indication du secret d’amour qui reste à trouver. + +Celui qui arriverait à la connaissance suprême par l’intelligence +agrandie ne pourrait qu’aimer les êtres et les choses dont il aurait +pénétré les rouages, dont il verrait les mouvements, dont il +comprendrait les passions comme si elles étaient les siennes propres. +Celui qui par l’élan émotif de son cœur parviendrait à l’état sensible +d’amour parfait, verrait tomber les barrières de l’ignorance et +conquerrait le savoir par le don de lui-même à ce qu’il aime. Car les +deux chemins se rejoignent et à une certaine hauteur ils n’en font plus +qu’un. + +Le symbole est juste et éternel et il n’en est pas besoin d’autre pour +encore des milliers d’évolutions humaines. Chacun peut se peser à sa +mesure et trouver une pierre de touche provisoire du bien et du mal en +se reportant à la rose et à la croix. Or, c’est là le point +d’interrogation qui se dresse dans bien des consciences, sans qu’elles +se l’avouent à elles-mêmes. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est +mal? Ai-je raison d’accomplir une action qui semble bonne à mon point de +vue et mauvaise au point de vue des autres? Certes, la rose et la croix +ne peuvent servir de clef à toutes les énigmes, car il y a trop de +portes dans l’ombre de l’âme. L’angoissante question, posée au moins une +fois par chacun, mille fois pour certains, de savoir si ce qui importe +le plus est son propre développement ou l’entr’aide aux autres, s’il +vaut mieux se sacrifier ou s’élancer en avant par l’étude, n’est pas +résolue. Mais les deux images toujours présentes donnent une base à +l’homme, s’il est sincère avec lui-même. + +Toutes les fois que l’on s’identifie par l’amour, soit avec cet ensemble +des univers qu’on appelle Dieu, soit avec un paysage, soit avec un être +humain ou un être quelconque, serait-ce un chien, on est sur le chemin +de la rose, protégé par elle et enrichi de sa substance. Toutes les fois +que l’on échappe à l’ignorance, que l’on apprend un fait ou une loi, que +l’on permet à son esprit d’aller un peu plus loin dans la connaissance +de ce qui existe, on est en marche vers le lieu supra-terrestre et +supra-céleste où la croix étend ses quatre branches spirituelles. + +C’est ce message que Christian Rosencreutz est venu apporter aux hommes +d’occident. C’est un message qui peut paraître très humble aux +sceptiques de notre race qui sont persuadés posséder toute connaissance +et font plus de cas de la haine que de l’amour. Mais il fut apporté très +humblement par un messager qui a mis sa gloire à cacher son nom et qui, +ayant voyagé plus de cent années pour transmettre sa petite vérité, n’a +laissé d’autre trace de son passage que le dessin de la fleur ouverte au +milieu de la croix. + + + + +LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS + + + + +LES INITIÉS DE L’ACTION + + +Il était prescrit au chevalier du Temple, dans les règlements de l’Ordre +de ne pas reculer et de combattre à outrance devant trois ennemis et +l’on disait communément, au XIIe et XIIIe siècle qu’un seul chevalier +Templier suffisait pour vaincre dix Sarrasins. + +La qualité essentielle demandée à un membre de l’Ordre était le courage, +la valeur personnelle et l’ensemble de ces courages réunis devait +procurer la puissance de la force, la domination matérielle. + +Les Templiers furent les initiés de l’action, les messagers de l’épée. +Ils marquent un échec nouveau de l’initiation orientale pour pacifier et +cultiver l’occident broyé par l’étreinte de l’église. Jadis à Athènes et +à Alexandrie cette église avait anéanti les initiés de la connaissance +qu’étaient les néo-platoniciens. Les derniers survivants de cette école +merveilleuse, les disciples d’Ammonius Saccas, qui avaient rêvé d’amener +le monde à la perfection, par la connaissance philosophique avaient été +obligés, devant les persécutions, de s’enfuir en Perse auprès du roi +Chosroès. + +Au moment où l’Ordre du Temple arrivait à son apogée, les initiés de +l’amour, les Cathares et les Albigeois qui avaient découvert le secret +de la perfection immédiate, conquise en cette vie par le chemin de la +pauvreté purificatrice et du fraternel amour étaient exterminés jusqu’au +dernier et de l’Atlantique à la Méditerranée il était impossible de +découvrir même une pierre où subsistât un signe de leur sublime +tradition. + +Les initiés de l’Ordre du Temple tentèrent de faire triompher par l’épée +la vérité des sages. Ils suivirent le troisième des chemins ouverts +devant l’homme, après celui de la connaissance et celui de l’amour, le +chemin de l’action. Leur réussite fut d’abord éblouissante. L’élite du +monde, séduite par l’idéal de courage chevaleresque qu’ils levaient +comme une bannière, vint de toutes parts à eux. Tous les jeunes hommes +vaillants de l’Europe rêvaient de collaborer à la défense de la Terre +sainte dans la phalange de ces vétérans glorieux de la Croisade. Mais +les dirigeants de l’Ordre entrevoyaient un but plus magnifique. La Terre +sainte ne renfermait à leurs yeux que le tombeau d’un prophète entre les +prophètes et non d’un Dieu. Il s’agissait de faire du monde entier une +Terre sainte. Il fallait d’abord s’emparer du monde. Et c’était +possible. L’Ordre du Temple le tenta et il aurait pu réussir. Le XIe et +XIIe siècle virent se développer ce rêve énorme, cette chimère +gigantesque et secrète, la conquête de l’Europe et de l’Asie par une +minorité vaillante et bien organisée, une minorité ignorante pourtant du +but et que dirigeait un groupe d’initiés. La réussite aurait été le +rétablissement de l’antique hiérarchie sacerdotale d’Égypte. Derrière +les rois et leurs guerriers, il y aurait eu des sages, à la fois prêtres +et savants, qui auraient imposé une volonté de justice et orienté +l’univers vers la perfection. + +Si l’on ne trouve pas dans les règlements de l’Ordre les textes qui +peuvent donner la preuve du but grandiose des Templiers, on ne peut s’en +étonner. Un projet aussi vaste que la chute des rois et le nivellement +des religions, la constitution d’une civilisation unique, à la fois +musulmane et chrétienne ne pouvait être confié à aucun parchemin, et ne +devait être révélé aux grands prieurs du conseil secret que lorsque leur +ambition et leur sagesse avaient été mesurées avec soin. Nul chevalier +ne révéla au moment du procès le but de l’Ordre dont il n’était qu’un +aveugle instrument. Les membres du groupe intérieur, ceux qui savaient, +n’avouèrent sous les tortures que des rites extérieurs, scandaleux pour +les profanes, mais qui ne touchaient pas à l’essence même de ce qu’était +le Temple en vérité. Sans doute Philippe le Bel et le pape Clément V +n’ignorèrent pas le danger que couraient la papauté et les royautés. +L’extraordinaire avarice du roi de France n’était pas un levier +suffisant pour lui faire soulever une pierre aussi lourde que l’Ordre du +Temple et pour la briser. Il pouvait ne pas réussir et être brisé +lui-même. Il ne dut se décider à cet acte audacieux que parce que +c’était une question vitale pour son trône. Naguère il avait essayé +d’être admis parmi les chevaliers du Temple et à sa grande surprise, il +avait été rejeté. Il supprima ceux qui l’auraient supprimé un peu plus +tard. La papauté n’aurait été atteinte que bien après car l’Ordre avait +besoin de l’organisation ecclésiastique pour dominer. Rien ne transpira, +ni dans les interrogatoires ni dans les jugements, de la force qui avait +failli détruire l’édifice social, pour le réorganiser sur un plan plus +parfait. On se contenta de convaincre les Templiers d’avoir craché sur +le Christ, d’avoir permis et même recommandé la sodomie, d’avoir adoré +l’idole Baphomet, toutes choses qui furent prouvées à la lettre, mais +furent ignorées dans leur esprit. Les peuples stupéfaits virent +condamner l’ordre glorieux et célèbre et ils n’en surent pas la vraie +cause. Après eux l’histoire demeura aussi ignorante. + +Les plus prodigieuses actions peuvent être accomplies par les croyants. +La foi, non seulement soulève les montagnes, mais elle peut les lancer +au ciel en se jouant. Et il n’est pas nécessaire que cette foi soit la +foi au bien, à Dieu ou à n’importe quelle chimère sublime. La foi en +l’égoïsme a autant de puissance. Seulement elle plie vite. Mais il faut +que l’élément foi soit à la base de l’action. Quand les hommes cessent +de croire à leur but, leur cuirasse tombe, ils cessent d’être +invincibles. C’est ce qui arriva pour les Templiers. La richesse entrait +dans leur plan de conquête et avec une vertigineuse rapidité ils étaient +devenus les banquiers du monde. Les chevaliers chargés de compter +montraient encore plus de zèle que ceux qui étaient chargés de combattre +et qui passaient pour les plus illustres combattants de leur époque. La +richesse les corrompit comme elle corrompt tous ceux qui la possèdent. +Ils périrent pour avoir été trop riches et avec eux s’éteignit le rêve +d’une civilisation réconciliant l’Orient et l’Occident et remplaçant le +pouvoir des rois par le gouvernement d’une élite d’hommes intelligents +et justes. + + + + +HUGUES DES PAYENS ET L’ORDRE DES ASSASSINS + + +Ce fut vers 1120, à Jérusalem, que le rêve magnifique apparut dans le +cerveau génial du fondateur des Templiers, Hugues des Payens. + +C’était un pauvre chevalier de Champagne qui avait suivi Godefroy de +Bouillon dans la croisade et qui était demeuré à Jérusalem. Les pillages +l’avaient laissé sans fortune. L’histoire montre que lorsqu’une ville, +si vaste soit-elle, est prise et pillée, il suffit à peine de trois +jours pour qu’il n’y ait plus une maison à prendre, une femme à violer. +A Antioche et à Jérusalem, Hugues des Payens avait dû passer les trois +premiers jours à remercier Dieu de la victoire. Il est vraisemblable que +le fondateur de l’ordre le plus riche de la chrétienté fut un homme +désintéressé. + +Quand on rêve du royaume du Christ, qu’est-ce qu’une maison mauresque +avec des femmes autour d’un jet d’eau et des nègres esclaves en +pourpoint vermillon? Il n’avait ni la maison, ni les femmes. Il se +croyait bon chrétien mais il aimait discuter sur les doctrines +hérétiques avec son compagnon de guerre, le toulousain Geoffroy de +Saint-Adhémar[14] qui, comme tous les hommes de sa race, était imbu de +Catharisme. Ils étaient jeunes et pauvres, comme il convient aux +bâtisseurs de projets immenses et aux prompts réalisateurs de chimères. + + [14] Et non de Saint-Omer comme on l’a écrit souvent. + +L’Orient avec ses beautés d’architecture, les voluptés de ses femmes et +le mysticisme de sa philosophie transformait avec une surprenante +rapidité les hommes d’occident. Baudoin II qui était devenu roi de +Jérusalem donnait l’exemple. Fait prisonnier par l’Emir Balak dans une +embuscade, il était resté un an au pouvoir des Sarrasins. Quand il fut +délivré, il continua à guerroyer avec la même ardeur, mais il parlait de +l’Emir Balak comme d’un sage avec lequel il s’était plu à s’entretenir. +Il s’habillait d’une robe, à la manière des orientaux, il affectait de +suivre leurs usages et il épousa une jeune fille qui appartenait à une +ancienne famille arabe. Il fut le protecteur des premiers Templiers +auxquels il donna comme logement, peut-être avec intention, la partie de +son palais qui était construite sur l’emplacement de l’ancien temple de +Salomon. + +Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar qui étaient des +combattants en même temps que des mystiques, furent frappés d’admiration +par ce que l’Orient leur révélait dans l’ordre d’idées qui les +préoccupait le plus. Ils n’entendaient raconter que des histoires de +saints de l’Islam qui imposaient par la force leur conception mystique +ou même le souvenir d’un certain prophète méconnu. Tous employaient une +méthode semblable. Ils fondaient une société secrète, à la fois +philosophique et guerrière, avec différents degrés d’initiation et une +hiérarchie de membres, basée sur la hiérarchie de la nature, selon +l’antique principe: ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Il y +avait eu en Perse, Mastek, Kermath, puis les Rawendi qui enseignaient à +leurs initiés que les âmes transmigrent de corps en corps. Ils avaient +entendu parler de «ceux qui sont vêtus de blanc», de Mokanaa, le masqué, +qui portait toujours sur son visage un masque d’or et de Sasendeimah, +celui qui dispose du clair de lune ainsi appelé parce que pour éblouir +ses disciples il faisait paraître, la nuit, au-dessus d’une fontaine, +une lumière éblouissante qu’il assimilait à celle de l’esprit divin. + +C’était aussi le fondateur d’une société secrète Ismaïlite, Abdallah, +fils de Maïmoun qui était parvenu à monter sur le trône du Khalifat +d’Égypte. Depuis son avènement, il y avait au Caire une société de +sagesse dont le Khalife était le grand maître et qui avait sa «maison de +sagesse» et sa «maison de science» pleine d’instruments d’astronomie, de +livres, où l’encre, le parchemin et les plumes étaient distribués +gratuitement et où affluaient les médecins, les poètes et les savants de +l’Orient. + +Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar eurent dans ce même temps +à Jérusalem l’écho d’un grand événement, la fermeture passagère de cette +«maison de science» au Caire, à la suite d’une émeute et ils +s’étonnèrent de l’importance qu’avaient les choses de l’esprit, dans cet +Orient qu’ils avaient pu croire barbare, quand ils habitaient leur +château de pierre, enclos de tristes fossés, dans le pays de France. + +La destinée d’Hassan Sabbah surtout, du Vieux de la Montagne et celle de +la secte des Assassins qui régnait par la terreur sur la Perse, la Syrie +et l’Égypte et même sur les croisés, devait occuper leurs longues +causeries, durant les nuits chaudes de Jérusalem. + +Hassan Sabbah avait été un ambitieux en même temps qu’un philosophe +mystique. Instruit dans la grande université de Nichapour avec le poète +astronome Omar Khayyam et Nizamolmouk qui devait devenir le premier +ministre du Khalife de Bagdad, il s’était initié à la secte des +Ismaïlites d’Égypte et il avait fondé une secte dont il s’était proclamé +le grand maître. Cette secte avait neuf degrés d’initiation et reposait +à la fois sur l’obéissance absolue et la connaissance intellectuelle des +philosophies. Selon leur intelligence, les disciples s’élevaient dans la +hiérarchie de la secte. Après la connaissance il fallait arriver à la +foi dans le Dieu supérieur commun à toutes les religions. A ce degré on +pratiquait l’extase des soufis et des saints. Mais le dernier degré +enseignait qu’il n’y a pour l’homme ni récompense ni châtiment, que le +monde est dirigé par une loi indifférente et que l’égoïsme individuel +est vraisemblablement le dernier mot de la vie. Seuls, quelques +dirigeants de la secte parvenaient à ce degré ultime. Il dut y avoir un +degré encore supérieur qui fut le partage du premier grand maître Hassan +Sabbah et dont il ne révéla l’angoisse à personne. Il dut douter de sa +propre philosophie et de la supériorité dernière de l’égoïsme. Ses +disciples rapportent qu’il passa trente-cinq ans sans sortir de la +bibliothèque du château d’Alamout où tant de livres étaient entassés +qu’elle était devenue la plus grande du monde après celle de Bagdad. +Durant ce délai de trente-cinq ans on ne se rappela l’avoir vu paraître +que deux fois sur son balcon. Un homme qui porte en lui une certitude +absolue reconnaît la vanité des livres autant que celui qui est possédé +par la foi, il n’attend rien de la poussière des parchemins et il ne se +contente pas en trente-cinq ans, de voir deux fois seulement la lumière +du soleil. + +Hassan Sabbah avait trouvé un ingénieux moyen de devenir le premier +personnage de l’Orient, d’y prélever des impôts et d’en gouverner les +souverains. Tout homme qui résistait à sa volonté était assassiné par un +de ses émissaires. Si un de ces émissaires était pris avant la +réalisation du meurtre, il en venait un autre, puis un autre encore. Et +les disciples d’Hassan n’hésitaient devant rien. Ils se convertissaient +au christianisme s’il fallait tuer un chrétien. Il en est qui prirent +l’apparence de femmes ravissantes et se firent vendre comme esclaves +pour parvenir auprès d’un émir méfiant et luxurieux et le poignarder à +l’heure des caresses. + +Pour fanatiser ses disciples et obtenir d’eux le sacrifice de leur vie, +Hassan possédait une méthode personnelle qu’il légua à ses successeurs. +Comme son père Ali Sabbah, qui était déjà surnommé le sceptique et +l’athée et dont il révérait les connaissances, il avait étudié les +plantes dès son enfance. Il avait trouvé une manière de préparer le +haschich et de le mélanger avec de la jusquiame qui donnait la confiance +en soi, qui provoquait l’inébranlable fermeté de l’âme. Ceux qu’il +envoyait, portaient avec eux, outre le court poignard triangulaire, la +certitude absolue de réussir; peut-être, comme l’a raconté Marco Polo, +dont tous les autres récits ont été confirmés, Hassan donnait-il à ses +disciples un autre mélange de haschich qui leur procurait, parmi les +jardins d’Alamout et au milieu de ses fontaines, des rêves et une +béatitude délicieuse et leur faisait-il croire qu’il les envoyait au +paradis, en vertu de son pouvoir divin[15]. L’obéissance était aisée à +celui qui disposait d’une semblable récompense. C’est de là que les +membres de la secte ont tiré leur nom d’Assassins, ou haschichins, +mangeurs d’herbes. Le Vieux de la Montagne était appelé le possesseur du +Haschicha[16]. + + [15] Une partie du château d’Alamout s’appelait Meïmoun-Diz, la + forteresse du bonheur. + + [16] Certains esprits trop graves se plaisent à écarter de l’histoire + les événements qui se présentent, revêtus de pied en cap, de fantaisie + légendaire. Les faits sont souvent plats et ennuyeux, mais d’autres + fois, sublimes et poétiques sans qu’on y ajoute rien. Dans son + intéressant ouvrage sur la chevalerie M. Victor-Emile Michelet, dit + que faire venir Assassin de Haschichin est comme faire venir cheval de + equus et il semble trouver l’usage du haschich indigne d’Hassan + Sabbah. L’étymologie que je donne est abondamment prouvée par + Sylvestre de Sacy, Hammer et plusieurs autres historiens. D’ailleurs, + beaucoup de sociétés secrètes persanes, hindoues et chinoises ont + employé et emploient encore maintenant des breuvages à base de + haschich, d’opium, et de beaucoup d’autres plantes pour favoriser la + sortie du double astral et atteindre les premiers degrés de l’extase. + +Au moment où Hugues des Payens et Geoffroy de Saint-Adhémar rêvaient +d’un pouvoir conquis à l’imitation des intellectuels orientaux, Hassan +Sabbah mourut. Mais sa secte ne perdit rien de sa force, grâce aux +rouages de son organisation. Les deux Français n’eurent pas de peine à +voir que plus encore que les poignards obscurément levés sur les têtes, +ce qui faisait sa puissance, c’étaient les châteaux méthodiquement +acquis et fortifiés par elle, les châteaux inexpugnables et que +gardaient de petites troupes disciplinées. + +Et le rêve se précisa. On pourrait être maître de l’Europe si on +disposait de châteaux disséminés un peu partout à travers ses royaumes. +Pour avoir ces châteaux, il fallait être riche, mais la religion menait +à tout, surtout à la richesse. Que de gens avaient renoncé à leur +fortune au moment de la Croisade, échangeant des richesses contre le +pardon de l’Église! Les chevaliers du Christ draineraient l’or de la +chrétienté. Quant à la terreur, au pouvoir de l’assassinat qui avait été +le premier levier d’Hassan, on le retrouverait dans un mot d’ordre +religieux, une vertu que donne la foi. + +Ce mot d’ordre leur fut apporté par l’initiation orientale qu’ils +reçurent de Théoclet. C’était le patriarche de la secte gnostique des +Johannites. Cette secte se rattachait à l’évangéliste Jean et prétendait +qu’il était le fondateur de la véritable église. L’Église de Rome +n’était pas l’église légitime. Les missionnaires de Pierre avaient +altéré la pensée de Jésus en allant prêcher chez des peuples barbares. +D’après les Johannites, c’était un blasphème de dire que Jésus était +monté sur la croix, car le fils de Dieu n’avait pu être crucifié. Depuis +Jean, les patriarches Johannites s’étaient succédé sans interruption. Le +dernier était Théoclet. Il errait obscurément en Palestine, mais s’il +trouvait des défenseurs, son église triompherait des fausses églises et +son successeur serait l’homme le plus puissant de la chrétienté. + +Hugues des Payens réunit autour de lui sept chevaliers et fonda un ordre +de chevalerie dont le but apparent était de protéger les pèlerins se +rendant vers la Terre Sainte. Il l’appela l’Ordre du Temple parce que +son but mystique et secret était la reconstitution du Temple de Salomon, +symbole de la perfection. On avait enfermé ce symbole dans la géométrie +des pierres; c’était la poursuite de la sagesse divine et sa réalisation +par l’ordre et l’harmonie sous la direction hiérarchique des initiés. La +puissance matérielle devait être le moyen pour élever le Temple. + +Cette puissance matérielle fut acquise avec une rapidité qui dépassa +tous les rêves des fondateurs. + +En 1128, Hugues des Payens venait en France et faisait approuver par +saint Bernard, la règle de l’ordre nouveau. Elle était ascétique et +guerrière. Si elle ressemblait étrangement aux règles des sociétés +secrètes de l’Orient, nul ne le sut. Les Templiers se divisaient en +trois grades: les chevaliers, les servants d’armes et les affiliés. Ils +obéissaient au Grand Maître mais il y avait un ordre intérieur, composé +de sept membres qui restaient inconnus et qui perpétuaient la tradition +primitive. + +Leur costume fut la robe blanche avec une croix rouge sur le côté +gauche. Ils étaient exemptés d’impôts et de service militaire aux rois. +Ils ne pouvaient être jugés que par le pape. Le nombre trois jouait un +rôle particulier dans leurs rites. Quand un candidat voulait être admis +chevalier il frappait trois fois à la porte de l’église où la cérémonie +avait lieu et on lui demandait trois fois ce qu’il voulait. Chaque +chevalier devait avoir trois chevaux, faire trois grands jeûnes et +communier trois fois l’an. Ceux qui avaient commis une faute étaient +flagellés trois fois. Ils faisaient trois vœux. + +Quelques années s’étaient à peine écoulées qu’ils avaient des biens +immenses et qu’ils formaient au milieu des nations européennes et en +Orient une force qui allait toujours grandissant. Cette force +chevaleresque s’accrut de leurs opérations financières. + +Durant les cent quatre-vingt-quatre ans de l’existence de l’Ordre, le +but ne fut jamais perdu de vue et il fut poursuivi avec une volonté +obstinée. Ils eurent partout des châteaux et jusqu’à neuf mille. Ils +progressaient sans cesse. En combattant les Egyptiens, les Syriens et +l’Ordre des Assassins, ils s’instruisaient dans leurs mœurs, dans leur +organisation militaire et dans leurs doctrines. Quand ils élèvent des +forteresses, elles sont sur les plans des forteresses Sarrasines et +ainsi on peut les distinguer aisément de celles des Hospitaliers, leurs +rivaux. + +Des rapports étroits, sous forme d’alliances conclues, puis rompues, +unissent souvent les Templiers aux Sarrasins. Ils trahissent Frédéric II +pour le sultan de Babylone. Une autre fois, ils refusent de combattre +les infidèles au profit de Léon, roi d’Arménie. Après la prise de +Damiette, Imbert, maréchal du Temple et confident du légat du pape, le +cardinal Pelage, qui commandait l’armée chrétienne, quitte brusquement +cette armée embourbée dans le débordement du Nil et passe aux Musulmans. +Si c’est un chevalier du Temple qui empêcha, dit-on, le Grand Maître des +Assassins de se convertir au christianisme et qui tua son ambassadeur, +c’est sans doute qu’il n’ajoutait pas foi à cette invraisemblable +conversion et qu’il ne voyait en elle qu’une ruse de guerre. + +Tout cela prouve combien les chevaliers du Temple eurent d’affinités +avec les ennemis qu’ils combattirent. Ils n’hésitent pas à trahir la +chrétienté si c’est leur intérêt et lorsqu’ils font des prisonniers +Musulmans, on ne voit pas qu’ils leur font grâce ou qu’ils les laissent +partir sans rançon. C’est qu’il n’y a pour eux de vérité que dans +l’accroissement de leur force. + +Avec les années, les grands maîtres deviennent plus puissants et ils +n’en sont que plus ambitieux. Sous Thomas Béraut, ils font la guerre aux +chevaliers Hospitaliers avec une ardeur au moins aussi grande que s’ils +la faisaient aux infidèles. Mais la vie humaine ne compte pas à leurs +yeux. On ne peut réaliser un grand projet matériel sans tuer +indifféremment ses amis et ses ennemis. Rien ne compte même, ni +l’autorité du pape dont ils s’affranchissent chaque jour davantage, ni +les lois morales, ni les lois chevaleresques. Nous n’en donnerons qu’un +exemple significatif. + +Les chrétiens étaient presque partout chassés de l’Orient où depuis près +de trois siècles ils détruisaient les monuments de l’art arabe, +brûlaient les bibliothèques[17] et répandaient une désolation qui ne +peut être comparée qu’à celle qui fut apportée par les Mongols[18]. + + [17] Notamment la Bibliothèque de Tripoli qui contenait plus de cent + mille volumes. + + [18] Je ne peux m’expliquer l’admiration dont sont remplis les manuels + d’histoire pour ce qu’on y appelle «les grands mouvements mystiques + des croisades.» Derrière la chevalerie française, c’était la lie de + l’Occident qui courait au pillage de l’Orient. Saint Bernard peignait + avec justesse ces croisés dont il avait suscité l’enthousiasme: «Ce + qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre + sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Mais + Christ d’un ennemi se fait un champion». + +Le sultan Khalil avait mis le siège devant Saint-Jean-d’Acre dont la +défense avait été confiée au grand maître du Temple, Guillaume de +Beaujeu. Il fut tué sur les remparts après plusieurs mois de lutte et +comme la ville assiégée renfermait le nombre des grands prieurs +nécessaire à l’élection, on proclama tout de suite son successeur, le +moine Gaudini. C’était un intellectuel et un philosophe plutôt qu’un +guerrier. Il se hâta de négocier, mais trop tard, et la ville fut +pillée. Les jeunes filles et les femmes des nobles de la ville au nombre +de trois cents s’étaient réfugiées dans la forteresse des Templiers dont +les tours étaient battues par la mer, et permettaient encore de +résister. La nuit arrêta combats et pillages. Les chevaliers du Temple +sommés de se rendre n’y consentirent que s’ils avaient le lendemain la +liberté de se retirer sains et saufs avec les femmes réfugiées derrière +leurs murs. Le sultan y consentit, mais il fut entendu que quelques +centaines de soldats Musulmans occuperaient une des tours pour veiller à +ce que les articles de la capitulation fussent observés. Cette tour +était malheureusement celle où étaient entassées les nobles chrétiennes. +Les soldats Musulmans enivrés par la victoire ne purent résister à la +vue des femmes: Ils les entraînèrent toutes dans l’Église de l’Ordre et +les violèrent. Les chevaliers, prévenus par les cris, coururent avertir +le grand maître Gaudini de la trahison, du malheur qui s’accomplissait +et de la vengeance qu’il était nécessaire d’en tirer. Celui-ci haussa +les épaules et répondit: + +--Eh! Messieurs! je n’en suis pas moins affligé que vous! Mais que faire +en d’aussi tristes conjonctures[19]? + + [19] Père Mansuet, _Histoire critique de l’Ordre des Chevaliers du + Temple_. + +Et il se hâta de s’embarquer avec les archives du Temple et une dizaine +des plus hauts gradés de l’Ordre, sur une barque qui put s’échapper à la +faveur de l’obscurité et atteindre Chypre. Qu’importait, en effet, le +viol de trois cents femmes pourvu que les quelques hommes qui avaient +entre leurs mains la conquête et l’organisation de l’Europe fussent +sauvés. + +Les Templiers qui demeurèrent massacrèrent les voluptueux soldats de +Khalil, mais ils périrent le lendemain, ainsi que les chrétiennes +déshonorées; la tour du Temple où ils se défendaient s’écroula au moment +de l’assaut, ensevelissant vainqueurs et vaincus. + +Quelques années après, sous la maîtrise de Jacques de Molay, toutes les +orgueilleuses tours du Temple dressées aux carrefours de l’Europe, +s’écroulèrent en même temps. + + + + +LE RENIEMENT DE JÉSUS, LA SODOMIE, BAPHOMET + + +C’était le temps où Philippe le Bel venait d’altérer à son profit les +monnaies de France. Malgré ces altérations il restait tout de même +besogneux. Or, il reçut une lettre du gouverneur d’un château du +Languedoc, près Béziers. Ce gouverneur lui disait qu’un bourgeois de +cette ville, nommé Squint de Florian, qui était condamné à mort, avait +demandé à parler au roi, avant de subir sa peine, assurant qu’il avait +un secret d’une importance inouïe à lui révéler. Le gouverneur avait +fait surseoir à l’exécution. + +Poussé par la curiosité le roi avait fait envoyer Florian à Paris. +Florian se jeta à ses pieds et lui demanda la vie en échange du secret, +ce qui lui fut accordé. Et voici ce qu’il révéla. + +Florian avait passé des jours dans sa prison en compagnie d’un Templier +apostat et comme lui condamné à mort. Ce Templier, sur le point d’être +exécuté et ne pouvant obtenir de prêtre s’était confessé à son +compagnon. Il lui avait révélé avoir commis, quand il était honnête +homme et faisait partie de l’Ordre du Temple, des crimes bien plus +grands que ceux qui le menaient à présent à la mort. Ces crimes étaient +aussi commis par l’élite de la chevalerie française. Les Templiers +reniaient Jésus-Christ et crachaient trois fois sur la croix au moment +de leur réception dans l’Ordre. Ils pratiquaient la sodomie non par +plaisir occasionnel, mais avec une permission officielle et comme une +action louable et recommandée. Enfin, ils se vouaient, par le rite +magique d’une corde qu’on leur faisait ceindre autour des reins, à une +étrange idole barbue appelée Baphomet. + +On a peine à croire que Philippe le Bel, si peu respectueux pour le pape +de l’église qu’il avait récemment fait souffleter par l’entremise de +Nogaret, se soit indigné contre l’hérésie et l’adoration de Baphomet, ou +contre les pratiques de sodomie, si courantes dans ce temps et dans tous +les temps. Il est vraisemblable qu’il fut révélé encore quelque chose de +l’ambitieux idéal de conquête des Templiers. Cet idéal, connu seulement +du groupe intérieur des grands prieurs, avait dû filtrer, devait se +chuchoter comme une légende incertaine et n’eut pas assez de réalité +pour figurer dans les accusations du procès. Mais sa connaissance dut +faire réfléchir Philippe le Bel sur l’extraordinaire puissance qui +s’était constituée dans son royaume et sur laquelle il n’avait aucune +autorité. Il dut comprendre tout à coup qu’un immense danger pouvait se +dresser devant lui et se dire que s’il détruisait brusquement ce danger +par un coup d’audace il s’enrichirait en même temps de l’immense fortune +de l’Ordre du Temple. Cette crainte qui ne s’appuya pour lui que sur de +vagues témoignages et que rien ne lui prouva formellement est la seule +excuse du plus grand crime, après le massacre des Albigeois, que +commirent ensemble le pape et le roi de France. + +Pour la grande réalisation de l’Ordre, les temps étaient peut-être +venus. Les musulmans avaient rejeté les chrétiens de la Palestine et de +l’Égypte. A quoi allait s’employer la formidable activité de ces +guerriers pour qui combattre était une nécessité vitale? L’entretien des +forts et des possessions de l’Orient dévorait presque tous les revenus +de l’Ordre. Avec la cessation de la guerre contre les infidèles, des +sommes énormes allaient se trouver disponibles. + +Un Templier appelé Roger de Flor, avait pensé que le moment été venu. On +venait de le chasser de l’Ordre pour avoir volé une partie de son +trésor, au moment de la chute de Saint-Jean-d’Acre et pour avoir abusé +des chrétiennes qui s’étaient réfugiées sur sa galère. Il tenta seul, à +la tête d’aventuriers espagnols, la fondation d’un royaume +méditerranéen. Il échappa aux poursuites du pape et de l’Ordre, gagna +une immense fortune et obtint de l’Empereur de Constantinople la main de +sa nièce Marie, et le titre de César. + +Mais Jacques de Molay n’avait pas l’envergure qu’il aurait fallu. Il +était sympathique à tous. L’honnêteté et les qualités moyennes +dominaient en lui. Cela ne mène pas loin. Un seul indice peut faire +supposer que le Temple jugeait le moment venu de jouer sa grande partie +en Europe. Quand le pape d’accord avec Philippe le Bel, mande Jacques de +Molay, auprès de lui à Poitiers, il lui recommande de venir incognito, +presque seul. Or, Jacques de Molay quitte Chypre où il se trouvait, avec +une suite immense, l’élite des chevaliers et le trésor du Temple. Cela +peut indiquer qu’il jugeait que le champ d’action de l’Ordre était +désormais en Europe et qu’il allait avoir besoin là, de tous ses +combattants. + +Avec habileté et hypocrisie, Philippe le Bel prodigua à Jacques de Molay +et aux Templiers toutes sortes de marques d’amitié et de faveurs. +D’autre part, Clément V ne pouvait rien lui refuser. Il avait été élu +pape grâce au roi de France. L’opinion fut travaillée et pour la +première fois on devait demander à l’université et au peuple d’approuver +la décision royale. Mais le caractère même des accusations devait rendre +populaire cette sorte de coup d’état. Des bruits couraient depuis +longtemps sur des disparitions, des morts mystérieuses de gens qui +avaient imprudemment assisté à une cérémonie secrète du Temple. + +Les Templiers étaient haïs un peu partout. «Ils étaient, disait-on, +notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie. Le peuple remarquait +avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du +Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan dans leurs +maisons, permis le culte mahométan. Dans leur rivalité furieuse contre +les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches contre le +Saint-Sépulcre[20].» + + [20] Michelet, _Histoire de France_. + +On trouvait scandaleux que la cour du grand maître fût plus nombreuse et +plus belle que celle des rois. On leur reprochait le caractère occulte +des initiations à l’Ordre. On parlait à voix basse de magie, de meurtres +rituels d’enfants. Philippe le Bel, allait trouver des auxiliaires dans +l’indignation et la haine que cause au peuple tout ce qu’il ne comprend +pas. + +Dans la nuit du 13 octobre 1306, Jacques de Molay fut arrêté avec les +chevaliers qui se trouvaient à Paris. Des ordres avaient été envoyés à +l’avance en province pour que tous les Templiers de France fussent +emprisonnés en même temps. La torture obtint avec rapidité plus de cent +quarante aveux. Mais on ne trouva, en fouillant la maison du Temple, ni +les archives de l’Ordre, ni sa véritable et primitive règle, ni le rite +des initiations. Jacques de Molay, ému par les bruits qui avaient couru +quelques jours auparavant, sur un danger qui menaçait l’Ordre, les avait +fait sortir du Temple et cacher en lieu sûr. On ne les retrouva jamais. + +Les Templiers étaient accusés de renoncer à Jésus-Christ et de cracher +par trois fois sur la croix au moment où ils prêtaient serment de +fidélité. On a épilogué sans fin sur cette accusation et on y a trouvé +diverses explications. Celle à laquelle se sont ralliés beaucoup +d’esprits sensés et notamment Michelet[21] est que cette forme de +réception était empruntée aux anciens mystères. Pour faire mieux +ressortir la parfaite pureté de l’initié après l’initiation, l’initié +devait se montrer avant comme ayant atteint le dernier degré de +l’irréligion. Il reniait Jésus. L’Ordre le réhabilitait d’autant mieux +que sa chute avait été plus profonde. Au moment du procès des Templiers, +le rite était pratiqué mais son sens symbolique était perdu. + + [21] Malgré l’explication qu’il donne, il demeure frappé d’horreur par + la grandeur de l’impiété. + +Cette explication est un peu enfantine. Comment une action qui devait +paraître monstrueuse à des chrétiens leur aurait-elle été demandée sans +qu’on leur en donnât la raison, puisque cette raison était tellement +simple? La question devait être posée sans cesse, car l’angoisse du +pieux chevalier admis dans l’Ordre et invité à cracher sur ce qu’il +avait appris à adorer, devait être profonde. On aurait pu facilement +calmer sa conscience et une réponse aussi aisée à comprendre aurait été +oubliée! + +En réalité, les nombreux chevaliers qui ont déclaré avoir supplié leur +initiateur de les dispenser de la cérémonie du reniement de la croix ou +qui ont pensé échapper à ses conséquences par une restriction mentale, +ne pouvaient en avoir la véritable explication sans connaître en même +temps les secrets de l’Ordre, et ces secrets étaient réservés à une +autre initiation, à l’entrée dans l’ordre intérieur. + +L’action de cracher sur la croix signifiait la délivrance du Templier +vis-à-vis de l’Église romaine que désormais il ne servirait plus en +esprit. De même que les Assassins ennemis de l’Islamisme officiel +prescrivaient à leurs disciples des premiers degrés l’observance +rigoureuse du Coran, ainsi l’Ordre du Temple enseignait un christianisme +rigoureux dans la forme. Mais dans l’esprit, le lien qui unissait chaque +membre de l’Ordre à l’Église, était rompu par la cérémonie initiatique. +Il était rattaché à une église plus haute, à un Christ qui ne peut +mourir sur la croix et il devait venir un jour, quand il faudrait +combattre le pape de Rome et ses évêques, où chacun serait obligé de se +souvenir de son initiation comme d’un acte vivant. + +Les Templiers étaient, en fait, tellement détachés de l’Église +catholique qu’ils ne se servaient pas à la messe d’hosties consacrées et +qu’ils recevaient la confession de leurs visiteurs et de leurs +précepteurs qui souvent étaient laïques. + +L’accusation de sodomie pesa aussi lourdement sur eux que celle +d’hérésie. Ce n’est pas que durant le moyen âge la sodomie n’ait été +très répandue. Elle semble l’avoir été plus qu’en Grèce et même plus que +de nos jours, dans la société de Londres, de Berlin et de Paris. «Dans +le VIIIe siècle, au rapport d’Alcuin et probablement dans les siècles +suivants, tout évêque élu devait, avant d’être consacré, se justifier +sur ces demandes canoniques: 1º S’il avait été pédéraste; 2º S’il +avait été en commerce criminel avec une religieuse; 3º S’il avait été +en commerce criminel «avec une bête à quatre pieds[22]». Et il devait +jurer après de ne pratiquer aucun de «ces commerces criminels!» Pour +qu’un candidat évêque fût interrogé avec insistance sur de telles +actions, c’est qu’elles devaient être d’un usage courant; mais comme de +nos jours encore, tout était toléré, permis, encouragé, à la condition +que ce fût à voix basse et que l’hypocrisie recouvrît tout de son +manteau de cendres. + + [22] Frédéric Nicolaï. _Essai sur les accusations intentées aux + Templiers et sur le secret de cet ordre_. + +Un grand nombre de témoins déposèrent qu’au moment de leur entrée dans +l’Ordre il leur était recommandé par leur supérieur de s’adonner à la +sodomie entre eux et de négliger l’amour des femmes. Cette révélation +souleva une grande indignation par le monde, mais cette indignation +n’est pas tellement justifiée. La chasteté complète était proposée comme +un idéal, mais cet idéal ne pouvait être réalisé qu’à la longue. La +sodomie était un premier pas, une atténuation de l’exaltation des sens. +Puis les Templiers étaient surtout des guerriers, des preneurs de +châteaux et de villes. L’usage, dans ce temps, était de violer les +femmes quand on entrait quelque part en vainqueur. On tuait celles qui +résistaient et quelquefois celles qu’on avait eues et dont on s’était +lassé. Cet usage était tellement établi qu’il se fonda au XIIe siècle +un ordre de chevalerie spécial pour la préservation des femmes pendant +les marches des armées et au moment des prises de villes. Ce fut +peut-être dans un but d’économie humaine qu’un sage grand maître de +l’Ordre du Temple recommanda la sodomie comme un pis aller du désir +charnel. + +Il y a dans l’histoire des sectes mystiques des exemples analogues. Ceux +qui trouvent la vie matérielle irrémédiablement mauvaise sont logiques +en se refusant à la perpétuer. Ils donnent alors un dérivé à leurs sens +par des actions rapides qui leur apportent un minimum de plaisir et qui +sont dépourvues de conséquences. Il y eut dans l’Inde, il y a une +trentaine d’années, un procès assez retentissant intenté à un philosophe +qui donnait des enseignements de même nature. En réalité, la cause de +tous les malentendus vient de l’importance démesurée que les religions +et les sociétés donnent aux rapports physiques des êtres entre eux. Ces +rapports, dont l’intérêt varie avec l’âge et l’intelligence de chacun, +ne devraient compter que dans la mesure où ils développent le sentiment +de la beauté et l’amour au sens le plus élevé du mot. + +Mais un règlement comme celui de l’Ordre du Temple supposait chez ses +adhérents le sens de la mesure et un minimum de développement spirituel. +Il ne tenait aucun compte de la bassesse des instincts et de l’absence +totale des rudiments de spiritualité chez la grande majorité des hommes. +La plupart des Templiers n’y virent que la permission de prendre un +plaisir qui était jusqu’alors considéré comme défendu. Tous les rites de +l’Ordre furent altérés. + +Le baiser sur les lèvres, donné au candidat au moment de la réception et +qui était la communication du souffle, de la force, telle qu’on la +pratiquait dans les sociétés secrètes orientales, devint un signe de +plaisir. La réception du chevalier fut très souvent le prétexte de +scènes caricaturales et obscènes dans lesquelles les défenseurs du +Temple et les amoureux de symboles ne peuvent sous aucun prétexte +découvrir un sens caché. Durant les interrogatoires de Cahors, un +chevalier appelé Arnaud, rapporta que sitôt après sa réception «où il +avait fait et souffert des baisers criminels, le supérieur qui le reçut, +avait aussitôt abusé de lui[23].» + + [23] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers_, 1779. + +A Carcassonne, le jeune Jean de Cassagne avoua que «pendant qu’un prêtre +de l’Ordre lisait un psaume, le supérieur le baisa à la bouche, se +coucha sur le banc où il était assis, qu’ils échangèrent d’autres +baisers et que les dix chevaliers le baisèrent au nombril. Puis le +supérieur tira d’une boîte une idole de cuivre...» + +La troisième accusation avait trait à cette idole. Elle s’appelait +Baphomet[24]. Celle qu’on trouva à Paris avait un numéro d’ordre car il +y en avait une dans chaque chapitre du Temple. Elle était en cuivre, +avec une longue barbe blanche. On l’a dépeinte diversement car le +chevalier ne la voyait, au moment de l’initiation, que quelques +instants. On a dit que c’était une sorte de marionnette, qu’elle avait +la face d’un chat et aussi qu’elle représentait Satan. Ces puérilités +contribuèrent à donner une base au soupçon d’hérésie qui planait sur le +Temple. Les chevaliers furent convaincus dans l’opinion d’adorer une +divinité orientale. + + [24] Mot dérivé du grec, dont le sens est «baptême de l’esprit» + (Hammer). + +En réalité, Baphomet était le signe d’origine gnostique, destiné à +résumer la doctrine du Temple et à en rappeler le but. On n’adorait en +lui ni la figure de Jupiter, ni celle de Mahomet, comme on le dit et +comme on le crut, on adorait la puissance, la force dirigée par +l’intelligence qui était l’idéal du Temple et qui fut toujours +représentée dans l’ancien symbolisme par un homme barbu portant une +couronne. On retrouve cet homme barbu sur les sceaux et les médailles +ayant appartenu aux Templiers. Il était pour eux ce que la rose au +milieu de la croix, était pour les Rose-croix, le symbole de l’idée +supérieure à laquelle ils avaient voué leur vie. La corde de lin que +l’on donnait au nouveau chevalier et qu’on lui prescrivait de porter +sous son vêtement, devait avoir touché Baphomet parce qu’elle +représentait la chaîne qui lie l’homme à son idéal. + + + + +LA CHUTE DE L’ORDRE + + +Je ne raconterai pas en détails le procès intenté contre les Templiers +et qui dura sept ans. La torture avait tout de suite arraché à un grand +nombre d’entre eux les aveux d’hérésie que l’on attendait. Le grand +maître lui-même n’avait su y résister. Ses aveux durent pourtant être +falsifiés par les trois cardinaux qui les entendirent car il ne les +reconnut pas, quand on les lui relut et il déclara préférer les procédés +des Sarrasins «qui coupent tout de suite la tête à l’accusé». + +Clément V parut d’abord résister devant la grandeur de l’injustice. Mais +il était lié par l’intérêt au roi de France. Puis il convoitait la +dépouille des Templiers pour satisfaire aux exigences de la belle +Brunissande, comtesse de Foix. + +Ce qui frappe surtout dans le procès c’est la terreur qu’inspire la +justice du roi. Aucune voix n’ose s’élever pour défendre les Templiers. +Après deux ans de tergiversations et de supplices préparatoires, une +commission pontificale s’installe solennellement à l’archevêché de Paris +et y siège chaque jour pour entendre la défense. Chaque jour un huissier +paraît sur le seuil de l’archevêché et crie au peuple: «Si quelqu’un +veut défendre l’Ordre de la milice du Temple, il n’a qu’à se présenter.» +Mais personne ne se présente. Les jours passent. Quatre mois s’écoulent +avec le retour de la même cérémonie. Enfin, un homme vêtu de noir +traverse le peuple silencieux et demande à être entendu pour la défense +de l’Ordre. Un frémissement court dans la foule qui encombre les rues. +La commission est debout en grand émoi. L’homme s’appelle Jean de Melot. +Il a été Templier pendant dix ans. Il a beaucoup de choses à dire. Il va +innocenter l’Ordre. Et comme l’attention est à son comble, il déclare +qu’il a besoin de quelque nourriture sur-le-champ, qu’il est fort pauvre +et qu’il espère qu’on va lui venir en aide. On s’aperçoit alors que +c’est un simple d’esprit. On lui fait donner la nourriture demandée et +l’on renonce à entendre une défense quelconque de l’Ordre du Temple. + +Cette défense ne devait jamais se produire. Il semble que tous les +chevaliers soient devenus des simples d’esprit. Le grand maître lui-même +déclare qu’il est un homme de guerre, incapable de discuter logiquement. +Après deux années de captivité il demande huit jours pour réfléchir et +l’autorisation d’avoir un chapelain qui lui dise la messe. Peut-être +l’épouvante de la torture jetait-elle un voile sur l’esprit des accusés? +Peut-être a-t-on supprimé des interrogatoires toute trace d’intelligence +humaine. Ce qui demeure mystérieux dans le procès du Temple est +l’incapacité des chevaliers à trouver une défense raisonnable. + +Enfin, au bout de sept ans, Clément V nomma un concile pour étudier +l’affaire et pour juger. Mais comme les membres du concile demandaient à +entendre des témoins, à être au courant de la cause et qu’ils semblaient +vouloir innocenter l’Ordre, Clément V, de sa propre autorité, le déclara +suspect d’hérésie et l’abolit. + +Un grand nombre de chevaliers étaient retenus dans les prisons royales. +Philippe le Bel se hâta de faire condamner à mort par un tribunal que +présidait l’archevêque de Sens, frère de son ministre Marigny, sur la +férocité duquel il pouvait compter, tous les Templiers qui avaient +rétracté leurs premiers aveux. + +«Près de l’abbaye de Saint-Antoine, on avait allumé quinze ou vingt +bûchers, non pas enflammés, mais comme autant de lits de charbons +ardents, pour brûler les coupables insensiblement. Cinquante-quatre +chevaliers y furent précipités[25].» + + [25] _Histoire de l’abolition de l’Ordre des Templiers._ + +Le grand maître Jacques de Molay et le maître de Normandie, avaient été +condamnés à la prison perpétuelle. Mais à la dernière minute, devant +l’archevêque de Sens, ils revinrent brusquement sur leurs aveux. Ils +déclarèrent que «l’Ordre était pur et saint et qu’ils étaient prêts à +mourir pour soutenir cette vérité». + +Ils moururent le jour même. Philippe le Bel les fit conduire dans l’île +de la Seine située entre les jardins du roi et les Augustins, où deux +bûchers avaient été dressés. Les deux Templiers, dit l’historien +«étaient devenus hideux par les suites d’une si longue captivité». Une +foule immense assistait au supplice. Il n’y eut point d’épaisse fumée +pour les étouffer, en sorte qu’ils furent brûlés avec lenteur. Comme +Jacques de Molay était à moitié consumé, la tradition rapporte qu’il +s’écria: «Clément, juge inique, je t’ajourne à comparaître au tribunal +de Dieu, d’aujourd’hui en quarante jours. Et toi, roi Philippe, +également injuste, dans l’an». + +Quarante jours après, Clément V mourut d’un lupus, près d’Avignon. Le +roi de France ne lui survécut que huit mois. Un templier de Beaucaire +ayant, au moment où on allait le brûler, rencontré en chemin Nogaret, le +conseiller du roi et l’instigateur du procès, lui aurait fixé aussi sa +mort prochaine. Florian et le prieur de Montfaucon qui avait dénoncé +l’Ordre après lui, furent assassinés dans l’année. + +On vit dans ces coïncidences la preuve de certains pouvoirs de magie +qu’on avait prêtés aux Templiers. On ne s’expliqua pas toutefois +pourquoi ces pouvoirs ne s’étaient pas manifestés pendant les sept +années qu’avait duré le procès. Il y a peut-être une magie inférieure +qui ne peut s’exercer que pour la vengeance. + + * * * * * + +Une légende du midi dit que dans l’église du petit village pyrénéen de +Gavarnie, neuf têtes de Templiers suppliciés ont été conservées. Chaque +13 octobre, jour anniversaire de la chute de l’Ordre, à minuit, une voix +retentit dans l’église et dit: Le jour de délivrer le tombeau du Christ +est-il venu?... Et les neuf têtes battent de leurs paupières séchées et +répondent, comme un souffle, avec leurs lèvres de momies: «Pas encore!». + +La délivrance du tombeau du Christ était à l’origine entendue +symboliquement comme la délivrance de l’esprit. Cette légende montre que +dans la terre des Albigeois, on avait compris le but de l’Ordre et que +même après sa destruction, on ne désespéra pas de la délivrance promise. + +Car la bulle du pape ne fit que rendre l’Ordre des Templiers désormais +secret. Jacques de Molay dans sa prison avait désigné pour son +successeur Jean Marc Larmenie de Jérusalem. Thibaut d’Alexandrie lui +succéda et depuis lors, l’Ordre a continué d’exister «et la succession +de ses grands maîtres qui compta beaucoup d’hommes illustres et +influents n’a jamais été interrompue[26]». + + [26] Le Couteulx de Canteleu, _Les sectes et les sociétés secrètes_. + +De Beaujeu, neveu de Jacques de Molay avait recueilli ses cendres et +possédait les archives et les secrets de l’Ordre. Suivi par quelques +Templiers il passa en Écosse où Edouard II leur avait concédé des +terres. Ce petit groupe reconnut comme chef le maître des francs-maçons +Henry Fitz Edwin et il forma la loge d’Édimbourg. D’autres se rendirent +en Suède. Dans les siècles qui suivirent, les Templiers se mêlèrent à la +franc-maçonnerie et jouèrent un rôle actif dans son développement. Mais +l’étude de ce rôle et son action sur la Révolution française est un +sujet trop vaste pour que je le traite ici. Je ne rapporterai que le +dernier trait du drame qui indique, s’il est véritable, que la filiation +Templière existait d’une façon vivace parmi les premiers éléments de la +Révolution et qu’il y a une parenté directe, de cause et d’effet, entre +la mort de Jacques de Molay et celle de Louis XVI. + +Au moment où la tête de Louis XVI venait de tomber sous la guillotine, +un homme qu’on avait vu dans toutes les manifestations de la rue depuis +la prise de la Bastille, se précipita sur l’échafaud, prit dans ses +mains du sang royal et faisant le geste de le lancer sur la foule +s’écria: Peuple, je te baptise au nom de Jacques de Molay et de la +liberté[27]. + + [27] Histoire racontée par Eliphas Lévy et reproduite par Stanislas de + Guaita. + +Jacques de Molay fut vengé. Peut-être l’Ordre n’avait-il plus d’autre +but depuis cinq siècles, que cette vengeance. On ne le revoit plus, +depuis lors, que sous une forme affaiblie. Au commencement du XIXe +siècle, quelques-uns de ses membres tentèrent de le reconstituer, mais +d’une manière imparfaite. + +Cet essai fut fait avec l’assentiment de Napoléon qui se réservait de +tirer le meilleur parti possible de l’Ordre et peut-être d’en devenir le +grand maître, quand l’Ordre aurait conquis une importance sociale. Il +envoya un régiment d’infanterie faire la haie devant l’église Saint-Paul +Saint-Antoine quand, en 1808 une cérémonie funèbre fut célébrée pour +l’anniversaire de la mort de Jacques de Molay. Les nouveaux Templiers +étaient réunis dans cette cérémonie et ils siégeaient dans l’Église sur +des trônes. Ils portaient une chlamyde bordée d’hermine et ils avaient +des croix pectorales, des épaulettes, des bandelettes, des ceintures à +franges, des bottines blanches à talon rouge. Leur premier soin, après +la distribution des titres et des dignités, avait été de composer ces +somptueux uniformes. C’est hélas la caractéristique de beaucoup de +sectes qui prétendent rechercher la vraie spiritualité de croire qu’un +initié doit porter un costume d’initié et que le signe de l’élévation de +l’esprit est en rapport avec la diversité des symboles, le choix des +couleurs et des étoffes. On retrouve la recherche de cette supériorité +facile dans les académies, les sociétés philharmoniques ou mutualistes +et autres groupements où s’exprime la vanité humaine. + +Le nouvel ordre du Temple fut modifié un peu plus tard sous la direction +du médecin Fabré Palaprat, qui tenta de restaurer la religion Johannite. +Il était en cela dans la véritable tradition Templière de Théoclet et +d’Hugues des Payens. Il basait ses croyances sur un mystérieux manuscrit +appelé le Leviticon qu’il aurait retrouvé et qui aurait contenu les +doctrines secrètes des Templiers du XIIIe siècle. Mais rien ne résulta +de son effort, si ce n’est de nouvelles dignités distribuées, de +nouveaux uniformes. + +L’Ordre du Temple a maintenant disparu et cette disparition marque +l’échec complet de ses hautes visées. L’église de Jean, la véritable +église chrétienne a perdu ses héroïques champions. La délivrance de +l’esprit, l’organisation du monde par un groupe de sages initiés, ainsi +que l’attestent les neuf têtes mortes, sous la brique et l’ardoise de +Gavarnie, ne fut pas et ne sera pas réalisée. Les hommes au manteau +blanc qui avaient une croix rouge sur le cœur et qui auraient pu le +tenter ont péri dans les prisons royales de Philippe le Bel après avoir +été déshonorés par les interrogatoires des dominicains inquisiteurs. + +Mais l’Esprit ne pouvait être délivré par les Templiers. Un grand +dessein ne peut être accompli par ce qui est fondé sur l’hypocrisie. +L’Ordre du Temple enseignait à ses chevaliers les pratiques du +catholicisme le plus étroit, comme l’Ordre des Assassins le faisait pour +les règles du Coran. L’un et l’autre ordre voulaient pourtant détruire +l’église qu’ils vénéraient en apparence, afin d’en élever sur ses +débris, une autre plus parfaite. Le mensonge n’est jamais solide. Les +cavaliers mongols d’Houlagou et la prévoyance de Philippe le Bel vinrent +à bout de ces deux grandes forces d’Orient et d’Occident. + +Si les Templiers avaient triomphé, l’histoire aurait été modifiée d’une +manière imprévisible. Ils avaient compris la nécessité de l’union des +religions. Leurs rapports étroits avec l’Islam et ses philosophes leur +avaient enseigné à respecter la civilisation de leurs ennemis et même à +l’adopter. Ils embrassaient dans leurs projets sociaux l’élévation du +tiers ordre. Qui sait ce qu’auraient pu devenir les états de l’Europe +aux mains de cette aristocratie armée? Peut-être auraient-ils été +transformés par un élément de progrès sublime? Peut-être, et c’est plus +vraisemblable, auraient-ils été courbés sous la tyrannie de fer +qu’exercent toujours ceux qui possèdent la force. + +C’étaient des chevaliers mystiques de la première Croisade qui avaient, +à l’origine, reçu le message. Ils avaient voulu le transmettre par +l’épée. Mais les hautes vérités qu’ils avaient apprises à Jérusalem +étaient incomplètes. Ils ne savaient pas que Verbe perd sa vertu avec la +vapeur du sang que l’on fait couler pour lui. Il y a une certaine +lumière de l’esprit qui meurt au contact du métal de la cuirasse, de +l’acier de l’épée. Et si celui qui veut la transmettre est enveloppé par +le magnétisme de l’or, cette lumière devient ombre. Certaines vérités, +pour garder leur pureté originelle ont besoin d’être exprimées par des +lèvres d’hommes pauvres, leur signe annonciateur doit être fait avec une +main qu’a blanchie l’ascétisme des longues invocations. + +Que les corruptions dont on a accusé les Templiers soient vraies ou +fausses, que les initiations aient dégénéré dans ces scènes d’amour +collectif que l’on retrouve dans tant de sectes mystiques, cela est de +peu d’importance. Il importe peu que les yeux de Baphomet aient été des +escarboucles lumineuses, ou que le reniement du Christ ait affecté telle +ou telle forme. Leur vrai crime ne fut pas énoncé au procès. Comment +l’aurait-il été? Il était commis quotidiennement par Philippe le Bel et +par Clément V. + +Ayant perdu leur premier idéal, les Templiers avaient pris le moyen pour +le but. Ces moines exterminateurs devinrent d’âpres banquiers, +acquéreurs de châteaux et de villes, prêteurs d’argent, seigneurs de +vassaux et de terres domaniales. Que ne gardèrent-ils cette allégresse +divine de leurs années de jeunesse, quand ils couraient au bord du lac +Tibériade, pour la défense des pèlerins! Ils étaient si pauvres alors +qu’ils n’avaient qu’un cheval pour deux. C’est dans ce temps qu’ils +gardaient Jérusalem aux chrétiens. Lorsque chacun d’eux eut plusieurs +chevaux caparaçonnés et des écuyers pour les conduire, ils furent +expulsés de Saint-Jean-d’Acre. Le secret de leur force fut dans leur +courage et leur foi. Mais ils prirent la richesse pour idéal, de même +que les Albigeois avaient eu la pauvreté. Eux qui se réclamaient d’un +Christ supérieur à celui qu’adorait le vulgaire, ils n’avaient même pas +entendu la parabole de l’aiguille et du chameau. Ils crurent que pour +accomplir une grande œuvre on pouvait se servir impunément des armes du +mal. Aussi, le message fut perdu, leur œuvre fut vouée au néant comme +toutes celles qui n’ont pas pour principe premier un parfait +désintéressement. + + + + +NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE + + + + +LE LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF + + +La sagesse a des moyens divers pour pénétrer dans le cœur de l’homme. +Quelquefois c’est un prophète qui apparaît et qui se met à parler. Une +secte d’hommes mystiques reçoit d’autres fois l’enseignement d’une +philosophie, comme une pluie un soir d’été, la recueille et la répand +avec amour. Il arrive qu’un charlatan fait des tours pour éblouir et +produit, peut-être à son insu, avec ses dés et ses miroirs magiques un +rayon de vraie lumière. La pure vérité des maîtres fut transmise au +XIVe siècle par un livre. Ce livre tomba exactement entre les mains de +celui qui devait le recevoir et avec le texte et les figures +hiéroglyphiques qui enseignaient la transmutation des métaux en or, il +opéra la transmutation de son âme, ce qui est une opération plus rare et +plus merveilleuse. + +Grâce au livre étonnant d’Abraham le Juif, il fut donné à tous les +hermétistes des siècles qui suivirent d’admirer l’exemple d’une vie +parfaite, celle de Nicolas Flamel, l’homme qui reçut le livre. Après sa +mort ou sa disparition, bien des savants, bien des alchimistes qui +avaient consacré leur existence à la recherche de la pierre philosophale +se désespérèrent de ne pas avoir en leur possession le livre merveilleux +où était enfermé le secret de l’or et de la vie éternelle, livre que +Nicolas Flamel avait emporté dans sa tombe. Mais leur désespoir était +vain. Le secret était devenu vivant. Les formules magiques s’étaient +incarnées dans les actes d’un homme. Aucun lingot d’or vierge fondu dans +les creusets et les athanors ne pouvait atteindre par sa couleur et sa +pureté, la beauté de la vie pieuse d’un sage libraire. + +La vie de Nicolas Flamel n’a rien de légendaire. Il y a à la +Bibliothèque nationale des ouvrages copiés de sa main et des ouvrages +originaux de lui. On a retrouvé tous les actes officiels de sa vie, +contrat de mariage, donations, testament. Son histoire est appuyée +solidement sur ces inexorables preuves matérielles que réclament à +grands cris les hommes pour croire aux choses les plus évidentes, quand +elles renferment un semblant de beauté. Sur cette histoire +indiscutablement véridique la légende a ajouté quelques fleurs. Mais +partout où montent les fleurs de la légende, il y a dessous le terreau +solide de la vérité. + +Que Nicolas Flamel soit né à Pontoise ou ailleurs, chose que ses +historiens ont recherchée avec une extrême attention, cela me paraît +d’une importance nulle. Il suffit de savoir que vers le milieu du XIVe +siècle il exerçait la profession de libraire, et il avait une boutique +adossée au pilier de Saint-Jacques la Boucherie. + +C’était un fort petit libraire puisque cette boutique ne mesurait que +deux pieds et demi de long sur deux de large. Cependant il s’agrandit. +Il acheta une maison dans l’antique rue de Marivaux et il en fit servir +le rez-de-chaussée à son commerce. Là, les copistes copiaient, les +enlumineurs enluminaient. Lui-même donnait quelques leçons d’écriture et +apprenait à des nobles ignorants l’art de signer autrement qu’avec une +croix. Un des copistes ou un des enlumineurs lui servait en même temps +de valet de chambre. + +Nicolas Flamel se maria. Il épousa Pernelle, une veuve de bonne tournure +et sage, un peu plus âgée que lui et qui avait quelque bien. + +Chaque homme rencontre une fois dans sa vie la femme avec laquelle il +est appelé à vivre dans l’absence d’inquiétude et l’harmonie. Pernelle +fut cette femme pour Nicolas Flamel. Outre ses qualités naturelles, elle +en avait une autre plus rare. C’est la seule femme, dans l’histoire de +l’humanité, qui est susceptible de garder un secret toute sa vie sans le +révéler en confidence à tout le monde. + +L’histoire de Nicolas Flamel est l’histoire d’un livre. Le secret allait +apparaître avec le livre. Ni la mort de ses possesseurs ni les siècles +qui s’écouleront ne permettront de le résoudre tout à fait. + +Nicolas Flamel avait acquis quelques connaissances dans l’art +hermétique. L’antique alchimie des Egyptiens et des Grecs qui était en +honneur chez les Arabes avait pénétré grâce à eux dans les pays +chrétiens. Nicolas Flamel ne considérait naturellement pas l’alchimie +comme la recherche vulgaire du moyen de faire de l’or. Pour tout esprit +élevé, trouver la pierre philosophale, c’était trouver le secret +essentiel de la nature, de son unité, et de ses lois, posséder la +sagesse parfaite. Flamel rêvait de participer à cette sagesse. Son idéal +était le plus haut auquel l’homme puisse atteindre. Et il savait que cet +idéal pouvait être réalisé au moyen d’un livre. Car le secret de la +pierre philosophale avait déjà été trouvé et transcrit sous la forme de +symboles. Il existait quelque part. Il était aux mains de sages inconnus +qui habitaient on ne savait où. Mais comme il était difficile, pour un +petit libraire parisien, d’entrer en rapport avec ces sages! + +Ainsi, rien n’a changé depuis le XIVe siècle. De nos jours encore +beaucoup d’hommes tendent désespérément leur esprit vers un idéal dont +ils connaissent le chemin, mais qu’ils ne sont pas à même de gravir et +ils attendent d’une visite merveilleuse ou d’un livre écrit à leur +intention, la formule magique qui fera d’eux un être nouveau. Mais la +visite n’a pas lieu et le livre n’arrive pas. + +Il arriva pour Nicolas Flamel. Peut-être parce qu’un libraire est mieux +placé qu’un autre pour recevoir un livre unique, peut-être parce que la +puissance de son désir organisa à son insu les événements pour que le +livre vînt à son heure. + +Il le désirait avec une telle force que la venue du livre fut précédée +d’un rêve, ce qui prouve que ce sage et pondéré libraire avait une +tendance au mysticisme. + +Une nuit, Nicolas Flamel rêva qu’un ange se tenait devant lui. Cet ange, +lumineux et ailé comme tous les anges, tenait un livre dans ses mains +immatérielles et il prononça ces propres paroles qui devaient rester +dans la mémoire de celui qui les entendit. + +--Regarde bien ce livre que voici. Tu n’y comprendras d’abord rien, ni +toi, ni bien d’autres, mais tu y verras un jour ce que nul n’y saurait +voir. + +Flamel tendit la main pour recevoir le présent de l’ange et tout +disparut dans la lumière d’or des songes. + +Ce fut à quelque temps de là que le rêve se réalisa partiellement. + +Un jour que Nicolas Flamel se trouvait seul dans sa boutique, un inconnu +en quête d’argent se présenta avec un manuscrit à vendre. Sans doute +fut-il tenté de le recevoir avec une hauteur dédaigneuse, pareille à +celle qu’ont les libraires, de nos jours, quand quelque pauvre lettré +vient leur offrir d’acheter un morceau de sa bibliothèque. Mais il +reconnut d’un coup d’œil le livre de l’ange et il le paya deux florins +sans marchander. + +Le livre lui apparut, en vérité, resplendissant et animé d’une vertu +divine. Il avait une reliure très antique en cuivre travaillé sur +laquelle étaient gravés d’étranges figures et certains caractères, les +uns grecs, les autres en une langue qu’il ne sut discerner. Les +feuillets n’étaient pas de parchemin, comme les ouvrages que Flamel +était habitué à copier et à relier. Ils étaient faits d’une écorce de +tendres arbrisseaux et recouverts de lettres très nettes gravées avec +une pointe de fer. Ces feuillets étaient divisés en groupes de sept, et +formaient trois parties séparées par un feuillet sans écriture sur +lequel était peinte une image au sens incompréhensible. Sur la première +page, il était écrit que ce manuscrit avait pour auteur Abraham le Juif, +prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et de grandes +malédictions et menaces suivaient pour celui qui y jetterait les yeux, +s’il n’était sacrificateur ou scribe. Le mot Maranatha souvent répété +sur cette page ajoutait, par le mystère de ses syllabes, au caractère +redoutable de ce texte et de ces figures. Mais ce qui paraissait le plus +impressionnant, était l’or patiné des tranches du livre, l’antiquité +sacrée qui s’en dégageait, cette inexplicable vertu que cache la nature, +quand elle enclôt l’effort vénérable, la pensée laborieuse de l’homme. + +Maranatha! Mais Nicolas Flamel estima qu’étant scribe il pouvait +entreprendre la lecture du livre sans trembler. Il sentit que le secret +de la vie et de la mort, celui de l’unité de la nature, celui du devoir +de l’homme sage avait été enfermé derrière le symbole des figures et la +formule des caractères par un initié mort depuis longtemps. Il +n’ignorait pas que c’est une loi inexorable pour les initiés de ne pas +révéler la connaissance parce que si elle est bonne et féconde pour les +intelligents, elle est mauvaise aux hommes ordinaires. Comme l’a si +clairement exprimé Jésus, aucune perle ne doit être donnée en nourriture +aux pourceaux. + +Il tenait la perle dans ses mains. C’était à lui à s’élever dans +l’échelle des êtres pour être digne de comprendre sa pureté. Sans doute, +y eut-il dans son âme un hymne de reconnaissance pour cet Abraham le +Juif dont il n’avait jamais entendu parler, qui avait médité et peiné +dans des siècles passés et dont il devenait l’héritier. Il dut se +représenter un vieillard chauve, au nez recourbé, sous la robe misérable +de sa race, écrivant dans quelque sombre ghetto, pour que la lumière de +sa pensée ne fût pas perdue. Sans doute dut-il faire le serment de +pénétrer l’énigme, de rallumer la lumière, d’être patient et fidèle +comme le Juif, mort dans sa chair et ses os, mais éternellement vivant +dans son manuscrit. + +Nicolas Flamel avait étudié l’art des transmutations. Il était en +rapport avec tous les savants de son temps. On a retrouvé des manuscrits +de chimie, notamment celui d’Almasatus, qui faisaient partie de sa +bibliothèque personnelle. Il connaissait les symboles dont se servaient +habituellement les alchimistes. Mais ceux qu’il vit dans le livre +d’Abraham le Juif demeurèrent muets pour lui. En vain recopia-t-il +quelques-unes des pages énigmatiques et les exposa-t-il dans sa +boutique, avec l’espoir qu’un visiteur versé dans la Kabbale l’aiderait +à résoudre le problème. Il ne rencontra que le rire des sceptiques ou +l’ignorance des faux savants, exactement comme il les rencontrerait +aujourd’hui s’il montrait le livre d’Abraham le Juif soit à des +occultistes prétentieux, soit aux membres de l’Académie des inscriptions +et belles lettres. + +Il médita vingt et un ans sur le sens caché du livre. C’est bien peu. Il +est favorisé, entre les hommes, celui a qui vingt et un ans de +méditation suffisent pour trouver la clef de la vie! + + + + +LE VOYAGE DE NICOLAS FLAMEL + + +Il advint qu’au bout de vingt et un ans, Nicolas Flamel avait développé +en lui une sagesse assez grande pour résister à cette tempête de lumière +qu’est la venue de la vérité dans le cœur de l’homme. Seulement alors, +les événements se groupèrent avec harmonie selon sa volonté pour lui +permettre de réaliser son désir. Car tout ce qui arrive de bien et de +grand pour l’homme est le résultat de la coordination de son effort +volontaire et de la destinée malléable. + +Personne, à Paris, ne pouvait aider Nicolas Flamel à comprendre le +livre. Or, ce livre avait été composé par un Juif et une partie de son +texte était écrit en hébreu ancien. Des persécutions avaient récemment +chassé les Juifs de France. Nicolas Flamel savait que beaucoup de ces +Juifs avaient émigré en Espagne. Dans les villes comme Malaga et Grenade +qui étaient encore sous la domination éclairée des Arabes, il y avait +des communautés prospères de Juifs, des synagogues florissantes où se +formaient des savants et des médecins. Beaucoup de Juifs des villes +chrétiennes d’Espagne, profitant de la tolérance des rois maures, +allaient s’instruire à Grenade, y copiaient Aristote et Platon et +revenaient ensuite chez eux répandre la science des anciens et celle des +maîtres arabes. + +Nicolas Flamel pensa qu’en Espagne, il pourrait connaître quelque +kabbaliste érudit qui lui traduirait le livre d’Abraham. Les voyages +étaient difficiles et sans une nombreuse escorte armée, ils n’étaient +possibles que pour un pèlerin. Aussi Flamel prétexta un vœu fait à +Saint-Jacques de Compostelle, patron de sa paroisse. C’était aussi un +moyen pour cacher à ses voisins et à ses amis le véritable but de son +voyage. La sage et fidèle Pernelle était seule au courant de ses +projets. Il revêtit donc l’habit de pèlerin orné de coquilles, il prit +le bourdon qui assurait au voyageur une certaine sécurité parmi les +chrétiens et il se mit en marche vers la Galicie. + +Comme il était prudent et qu’il ne voulait pas exposer le précieux +manuscrit d’Abraham aux risques du voyage, il se contenta d’en emporter +avec lui quelques feuillets soigneusement copiés et il les cacha dans +son modeste bagage. + +Nicolas Flamel n’a pas narré les aventures de son voyage. Peut-être n’en +eut-il pas, les aventures n’arrivant qu’à ceux qui ont envie d’en avoir. +Il a relaté simplement qu’il alla d’abord accomplir son vœu à +Saint-Jacques. Il erra ensuite en Espagne, tâchant de se mettre en +relation avec des Juifs érudits. Mais ceux-ci étaient méfiants à l’égard +des chrétiens et surtout des Français qui les avaient expulsés de leur +pays. Puis il avait peu de temps. Il devait penser à Pernelle qui +l’attendait et à sa boutique qui n’était gérée que par ses employés. Un +homme de plus de cinquante ans qui pour la première fois entreprend un +voyage lointain, entend chaque soir avec force la voix silencieuse de +son foyer qui le rappelle. + +Découragé, il reprit le chemin de France. Comme il traversait la ville +de Léon, il s’arrêta pour passer la nuit dans une auberge et il soupa à +la même table qu’un marchand français de Boulogne qui voyageait pour ses +affaires. Ce marchand lui inspira confiance et il lui glissa quelques +mots sur le désir qu’il avait de s’instruire auprès de quelque Juif +savant. Heureuse coïncidence! le marchand de Boulogne était en relations +avec un certain maître Canches, vieil homme toujours plongé dans les +livres et qui habitait Léon. Rien n’était plus aisé que de faire +connaître ce maître Canches à Nicolas Flamel. Celui-ci résolut de tenter +une dernière expérience avant de quitter l’Espagne. + +J’imagine la beauté de la scène, quand le profane marchand de Boulogne +s’est éloigné et que les deux hommes sont face à face. On entend les +portes du ghetto qui se referment. Maître Canches ne songe qu’à se +débarrasser vivement par quelques paroles polies de ce libraire français +qui a éteint son regard et s’est enveloppé de médiocrité, par prudence +de voyageur désireux de passer inaperçu. Flamel parle, avec réticence +d’abord. Il admire la science des Juifs. Il a lu, grâce à son métier, +tant de livres. Enfin, il laisse tomber un nom, timidement, un nom qui +jusqu’ici n’a éveillé aucune curiosité chez ses interlocuteurs. Abraham +le Juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe. Et voilà que +Flamel voit s’allumer les yeux du vieillard débile qu’il a devant lui. +Maître Canches connaît l’existence de cet Abraham. Ce fut un grand +maître de la race errante, ce fut le plus vénérable peut-être de tous +les sages qui étudièrent les mystères de la Kabbale, un initié +supérieur, un de ceux qui montent d’autant plus haut qu’ils savent +demeurer inconnus. Son livre a existé et a disparu depuis des siècles, +mais la tradition dit qu’il n’a pas été détruit, qu’il se transmet de +main en main et qu’il parvient toujours à celui qui doit le recevoir. +Maître Canches a rêvé toute sa vie de le découvrir. Maintenant il est +très vieux, tout près de la mort et voilà que l’espoir auquel il +renonçait est près de se réaliser. La nuit passe et une grande lumière +se fait autour des deux visages penchés. Maître Canches traduit l’hébreu +du temps de Moïse. Il explique des symboles qui viennent de la Chaldée. +Comme ils sont redevenus jeunes ces deux hommes qu’anime la foi dans la +vérité! + +Mais les quelques pages apportées par Flamel sont insuffisantes pour que +le secret soit révélé. Maître Canches décide aussitôt d’accompagner +Flamel à Paris. Son extrême vieillesse est un obstacle. Il le bravera. +Les Juifs ne sont pas tolérés en France. Il se convertira. Il y a +longtemps qu’il s’est placé au-dessus de toute religion. Les deux hommes +désormais unis par un indissoluble lien se mettent en marche sur les +routes d’Espagne. + +La nature a de mystérieuses fatalités. A mesure que Maître Canches se +rapprochait de la réalisation de son rêve, sa santé devenait plus +chancelante, le souffle de la vie décroissait en lui. Mon Dieu! +songeait-il, donnez-moi les jours nécessaires. Permettez-moi de ne +franchir la porte de la mort que lorsque je serai en possession du +secret libérateur par lequel l’ombre devient lumière et la chair devient +esprit! + +Mais la prière ne fut pas entendue. La loi qui n’entend pas la prière +avait, en vertu de causes lointaines, fixé sans rémission l’heure de la +mort du vieillard. Il tomba malade à Orléans et malgré les soins de +Flamel, il expira après sept jours. Comme il était converti et qu’il ne +fallait pas donner le soupçon d’avoir ramené un Juif en France, Flamel +le fit enterrer pieusement dans l’église de Sainte-Croix et il fit dire +des messes pour lui, car il pensa justement que l’âme qui avait désiré +un but si pur et avait trépassé au moment de l’atteindre, ne pouvait +être en repos dans le royaume des âmes sans corps. + +Pour lui, il poursuivit sa route. Il retrouva Pernelle, sa librairie, +ses copistes, ses manuscrits. Il déposa le bourdon du pèlerin. Mais tout +était changé désormais. Ce fut avec un cœur joyeux qu’il accomplit le +trajet quotidien de sa maison à sa boutique, qu’il enseigna à écrire aux +illettrés et qu’il devisa de science hermétique avec les lettrés. Il +continua à simuler l’ignorance, en vertu de sa prudence naturelle et +avec d’autant plus de facilité que la science était en lui. Ce que lui +avait appris maître Canches en déchiffrant quelques pages du livre +d’Abraham le Juif, était suffisant pour lui permettre de comprendre tout +le livre de la transmutation. Il passa encore trois années à chercher et +à compléter sa connaissance, mais au bout de trois années la +transmutation était opérée. Ayant appris quelles matières premières il +devait amalgamer d’abord et, suivant à la lettre la méthode d’Abraham, +il avait changé une demi-livre de mercure en argent d’abord, puis en or +vierge. Et il avait opéré la même transformation avec les agents de +l’âme. De ses passions mélangées dans un invisible creuset, il avait +fait jaillir la substance de l’esprit éternel. + + + + +LA PIERRE PHILOSOPHALE + + +C’est à partir de ce moment que le petit libraire devient riche. Il +acquiert des maisons, il dote des églises. Mais il ne se sert pas de +cette richesse pour agrandir son bien-être personnel ou obtenir des +satisfactions d’amour-propre. Il ne change rien à sa vie modeste. Avec +Pernelle qui l’a aidé dans la recherche de la pierre philosophale et qui +a réalisé avec lui le grand œuvre, il consacre sa vie à aider ses +semblables. «Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils +fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever +le portail de Sainte-Geneviève des Ardents, et dotent l’établissement +des Quinze-Vingts, qui en mémoire de ce fait, venaient chaque année à +l’Église Saint-Jacques la Boucherie prier pour leur bienfaiteur et ont +continué jusqu’en 1789[28].» + + [28] Louis Figuier. + +En même temps qu’il apprenait le moyen de faire de l’or avec n’importe +quelle matière, il avait acquis la sagesse de le mépriser avec son +esprit. Grâce au livre d’Abraham le Juif il s’était placé au-dessus des +satisfactions des sens et des mouvements de ses passions. Il savait que +l’homme ne conquiert son immortalité que par la victoire de l’esprit sur +la matière, par la purification essentielle, la transmutation de ce qui +est humain en ce qui est divin. Il consacra la dernière partie de sa vie +à ce que les chrétiens appellent faire leur salut. + +Il réalisa ce salut sans macérations et sans ascétisme, en gardant la +petite place que le destin lui avait fixée, en continuant à copier des +manuscrits, en achetant et en vendant, dans l’étroite boutique de la rue +Saint-Jacques la Boucherie. Mais toutes choses s’étaient agrandies pour +lui. Aucun mystère n’enveloppait plus le charnier des Innocents, proche +de sa maison et sous les arcades duquel il aimait à se promener le soir. +S’il en faisait refaire à ses frais les voûtes et les monuments ce +n’était que pour complaire aux usages du temps. Il savait que les morts +qu’on y avait couchés n’avaient pas souci de pierres et d’inscriptions +et qu’ils reviendraient à leur heure dans des formes différentes, pour +se perfectionner et mourir à nouveau. Il savait dans quelle mesure +minime il pouvait les aider. Il n’était pas tenté de divulguer le secret +qui lui avait été confié avec le livre, car il était à même de mesurer +l’infime vertu nécessaire à sa possession, à même de savoir que le +secret révélé à une âme imparfaite ne faisait qu’aggraver l’imperfection +de cette âme. + +Et quand, sur un manuscrit, il ajoutait avec un pinceau délicat, du bleu +céleste au regard d’un ange, un peu de blancheur dans une aile, aucun +sourire n’effleurait son grave visage, car il savait que les images sont +utiles aux enfants et que d’ailleurs les belles fictions auxquelles on +pense avec un sincère amour deviennent des réalités dans le rêve de la +mort. + +Possesseur du moyen de faire de l’or, Nicolas Flamel n’en fit que trois +fois dans toute sa vie et ce ne fut pas pour lui-même, car il ne changea +jamais rien à sa manière de vivre, ce fut seulement pour adoucir les +maux qu’il voyait autour de lui. C’est là la pierre de touche qui permet +de reconnaître qu’il avait atteint véritablement l’état d’adepte. + +Et cette pierre de touche peut être employée avec tous les hommes et +dans tous les temps. Il n’y a pour distinguer la supériorité humaine +qu’un signe unique, le mépris de la richesse. Si grandes que soient les +vertus de l’action, la puissance lumineuse de l’intelligence, si elles +sont accompagnées de cet amour de lucre que l’on trouve chez la plupart +des hommes éminents, on peut être sûr qu’elles sont entachées de +bassesse. Ce qu’elles engendreront avec un hypocrite prétexte de bien +portera des germes de pourriture. Seul le désintéressement est créateur. +Lui seul peut contribuer à élever l’homme. + +La générosité de Flamel éveilla les curiosités et même les jalousies. Il +parut extraordinaire qu’un pauvre libraire créât des asiles pour les +pauvres et des hôpitaux, fît élever des immeubles avec des loyers à bon +marché, des églises et des couvents. Cela vint aux oreilles du roi +Charles VI qui chargea le maître des requêtes Cramoisi de faire une +enquête à ce sujet. Mais grâce aux qualités de prudence et de réserve de +Flamel, le résultat de l’enquête lui fut favorable. + +Le reste de la vie de Flamel s’écoula sans histoire. C’est la vie d’un +sage. Il va de sa maison de la rue de Marivaux à sa boutique. Il se +promène dans le cimetière des Innocents, parce que l’image de la mort +lui est agréable. Il touche de beaux parchemins. Il enlumine des +missels. Il sourit à Pernelle vieillissante. Il sait que la vie ne donne +guère rien de mieux que le calme du travail quotidien et d’une paisible +affection. + +Pernelle mourut la première. Nicolas Flamel atteignit l’âge de +quatre-vingts ans. Il avait passé les dernières années de sa vie à +écrire quelques traités d’alchimie. Il avait réglé avec soin ses +affaires et la manière dont on devait l’inhumer, à l’extrémité de la nef +de Saint-Jacques de la Boucherie. Il avait fait préparer devant lui la +pierre tumulaire que l’on devait placer sur son corps. Il y avait sur +cette pierre au milieu de différentes figures, un soleil sculpté +au-dessus d’une clé et d’un livre fermé. C’était le symbole de son +existence[29]. + + [29] La pierre tombale de Flamel se trouve au Musée de Cluny. + +Sa mort, qu’il attendait avec une certaine allégresse, fut aussi mesurée +et aussi parfaite que sa vie. + +Comme la faiblesse des hommes est aussi utile à considérer que leurs +plus belles qualités, il convient de noter celle de Nicolas Flamel. + +Ce sage qui n’attachait d’importance qu’à l’immortalité de son âme et +méprisait la forme passagère du corps, fut animé en vieillissant d’un +étrange goût pour la reproduction sculpturale de son corps et de son +visage. Toutes les fois qu’il fait bâtir ou même réparer une église, il +demande au sculpteur de le représenter, pieusement agenouillé dans +quelque coin du fronton de la façade. Il se fait sculpter deux fois sur +une arche du charnier des Innocents, une fois tel qu’il était au temps +de sa jeunesse, et une autre fois vieux et cassé. Quand il fit bâtir, +rue de Montmorency, dans un faubourg de Paris, une maison nouvelle, +appelée la maison du grand pignon, il y a onze saints sur la façade, +mais une porte sur le côté est surmontée du portrait de Flamel. + +Ainsi, quelque sagesse qu’ait l’homme, si loin qu’il pousse le désir de +s’évader de sa forme physique, il ne peut s’empêcher de nourrir un amour +secret pour cette forme sans beauté et il tient à ce que son souvenir +qu’il déclarait méprisable soit tout de même perpétué dans la pierre. + + + + +HISTOIRE DU LIVRE D’ABRAHAM LE JUIF + + +Les os des sages reposent rarement en paix dans les tombeaux. Peut-être +Nicolas Flamel le savait-il et il pensa défendre sa dépouille en faisant +sceller une aussi lourde pierre sur son corps et en faisant faire douze +fois l’an un service religieux à son intention. Mais ce fut en vain. + +A peine Flamel était-il mort que le bruit de son pouvoir d’alchimiste et +d’une énorme quantité d’or qu’il aurait cachée quelque part se répandit +dans Paris et dans le monde. Tous ceux qui recherchaient la célèbre +poudre de projection qui mue en or la matière vinrent rôder autour des +lieux qu’il avait habités dans l’espoir de découvrir quelque parcelle de +cette précieuse poudre. On disait aussi que les figures symboliques +qu’il avait fait représenter sur divers monuments donnaient, pour ceux +qui savaient les déchiffrer, la formule de la pierre philosophale. Il +n’y eut pas un alchimiste qui ne vînt en pèlerinage étudier sur la +pierre de Saint-Jacques la Boucherie ou du charnier des Innocents, la +science sacrée. On cassa, la nuit, des sculptures et des inscriptions +pour les emporter. On creusa les caves de sa maison et on en sonda les +murs. «Vers le milieu du XVIe siècle, un individu, pourvu d’un beau nom +et de qualités, imaginaires sans doute, se présenta à la fabrique de +Saint-Jacques de la Boucherie. Il déclarait devoir accomplir le vœu d’un +ami défunt, pieux alchimiste qui, à son lit de mort, lui avait remis une +somme d’argent pour réparer la maison de Flamel. Le chapitre accepta. +L’inconnu fit fouiller les caves sous prétexte de raffermir les +fondations; partout où il voyait un hiéroglyphe, il trouvait quelque +raison pour faire démolir la muraille à cet endroit. Enfin, déçu, il +disparut oubliant de payer les ouvriers[30].» + + [30] Albert Poisson, _Nicolas Flamel_. + +Un frère capucin et un seigneur allemand passèrent pour avoir découvert +dans la maison, des fioles de grès pleines d’une poudre rougeâtre qui +devait être la poudre de projection. Au XVIIe siècle, les différentes +maisons qui avaient appartenu à Flamel étaient nues et dépouillées de +leurs ornements et de leurs figures et il n’en restait que les quatre +murs. + +Mais qu’était devenu le livre d’Abraham le Juif? Nicolas Flamel avait +légué ses papiers et sa bibliothèque à un neveu appelé Perrier qui +s’occupait d’alchimie et qu’il aimait beaucoup. On ne sait absolument +rien de ce Perrier. Sans doute mit-il à profit les enseignements de son +oncle et mena-t-il la vie du sage dans cette obscurité bienfaisante +chère à Flamel et que celui-ci n’avait pu garder complètement pendant +ses derniers jours. Le précieux héritage fut transmis durant deux +siècles, de père en fils, sans qu’on en entendît parler. On en retrouve +la trace sous Louis XIII. Un des descendants de Flamel, appelé Dubois, +qui devait encore avoir entre ses mains une provision de poudre de +projection, sortit de la prudente réserve de ses aïeux et s’en servit +pour éblouir ses contemporains. Il changea, devant le roi, à l’aide de +cette poudre, des balles de plomb en or. Il eut à la suite de cette +expérience de fréquentes entrevues avec le cardinal de Richelieu. +Celui-ci voulut lui faire donner son secret. Dubois qui possédait la +poudre et n’était pas à même de comprendre les manuscrits de Flamel et +le livre d’Abraham, ne put rien livrer. Il fut enfermé à Vincennes. On +trouva certaines fautes dans son passé qui permirent à Richelieu de le +faire condamner à mort et de confisquer ses biens à son profit. + +Ce fut au même moment que le procureur du Châtelet, sans doute par ordre +de Richelieu, fit mettre saisie sur les immeubles qui avaient appartenu +à Flamel et les fit fouiller de fond en comble. + +On ne put cacher complètement, bien qu’on l’essaya, la profanation de +l’Église Saint-Jacques de la Boucherie. Des voleurs s’y introduisirent +pendant la nuit, soulevèrent la pierre tombale de Flamel et brisèrent +son cercueil. C’est à partir de cette époque que le bruit commença à +courir que le cercueil avait été trouvé vide, qu’il n’avait jamais +contenu la dépouille de Flamel et que celui-ci était encore vivant. + +Cependant Richelieu était en possession du livre d’Abraham le Juif. Il +fait construire un laboratoire dans le château de Rueil et il s’y rend +fréquemment, pour feuilleter les manuscrits du maître, chercher à +interpréter les hiéroglyphes sacrés, tenter de réaliser le grand œuvre. +Mais ce qu’un sage comme Flamel n’avait pu comprendre qu’après vingt et +un ans de méditation, ne pouvait être accessible à un homme d’état comme +Richelieu. La science des mutations de la matière, celle de la vie et de +la mort, est plus complexe que l’art de composer des tragédies ou +d’administrer un royaume. Les recherches de Richelieu n’aboutirent à +rien. + +A la mort du cardinal on perd la trace du livre[31], ou tout au moins de +son texte, car les figures ont souvent été reproduites. Il dut être +copié car l’auteur du «Trésor des recherches et antiquités gauloises» +fait au XVIIe siècle un voyage à Milan pour aller voir une des copies +qui appartenait au seigneur de Cabrières. + + [31] Eliphas Lévy, avec l’autorité sibylline qui lui est habituelle et + qui n’est pas toujours justifiée, déclare, au petit bonheur, sans + s’appuyer sur rien, que le livre d’Abraham le Juif n’est autre que + l’Asch Mezareph, commentaire du Sepher Jezirah. + +Il a maintenant disparu. Peut-être une copie ou l’original lui-même +repose-t-il sous la poussière de quelque bibliothèque provinciale, +peut-être un sage destin l’enverra-t-il, quand il le faudra, à celui qui +aura assez de patience pour le méditer, assez de connaissances pour +l’interpréter, assez de sagesse pour ne pas le divulguer. + +Mais l’histoire de Flamel qui semblait terminée, trouve au XVIIe siècle +un renouveau de mystère. + +Louis XIV chargea de mission en Orient un archéologue appelé Paul Lucas, +qui devait étudier les antiquités et rapporter ce qu’il pourrait en +inscriptions et en documents afin d’aider les modestes efforts +scientifiques que l’on faisait en France à cette époque. Un savant +devait être alors en même temps un soldat et un aventurier. Paul Lucas +réunissait à la fois les qualités de Salomon Reinach et de Casanova. Il +fut prisonnier des corsaires barbaresques qui lui volèrent, dit-il, les +trésors enlevés par lui à la Grèce et à la Palestine. Le plus précieux +apport que fit à la science ce chargé de mission officielle peut se +résumer dans l’histoire qu’il raconte dans son «Voyage dans la Turquie» +et qu’il publia en 1719. Son récit permet aux esprits remplis de foi de +reconstituer une partie de l’histoire du livre d’Abraham le Juif. + +Paul Lucas fit connaissance à Brousse d’une sorte de philosophe qui +portait le costume turc, parlait couramment presque toutes les langues +connues, et faisait, au physique, partie de cette classe d’hommes dont +on dit qu’ils n’ont pas d’âge. Grâce à sa culture personnelle, il se lia +assez intimement avec lui et voilà ce qu’il en apprit. Ce philosophe +était membre d’un groupe de sept philosophes qui n’avaient aucune patrie +particulière et qui voyageaient à travers le monde, n’ayant d’autre but +que la recherche de la sagesse et leur propre perfection. Ils se +retrouvaient tous les vingt ans dans un lieu fixé à l’avance et qui +était cette année-là la ville de Brousse. D’après lui, la vie humaine +devait avoir une durée infiniment plus longue que celle que nous lui +connaissons et dont la moyenne était mille ans. On pouvait vivre mille +années par la connaissance de la pierre philosophale qui était en même +temps que la connaissance de la transmutation des métaux, celle de +l’élixir de longue vie. Les sages la possédaient et la gardaient pour +eux. Il n’y avait en en Occident qu’un petit nombre de ces sages. +Nicolas Flamel avait été un de ceux-là. + +Paul Lucas fut étonné qu’un Turc rencontré par hasard à Brousse fût au +courant de l’histoire de Flamel. Il le fut davantage quand ce Turc lui +narra de quelle façon le livre d’Abraham le Juif était entré en +possession de Flamel, récit dont personne n’avait eu connaissance +jusqu’alors. + +«Nos sages, lui dit-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent +également dans toutes les sectes. Du temps de Flamel en France, il y en +avait un de religion juive qui s’était attaché à ne pas perdre de vue +les descendants de ses frères réfugiés en France. Il eut le désir de les +voir et malgré tout ce que nous fîmes pour le détourner, il se rendit à +Paris. Là, il fit connaissance d’un rabbin de sa race qui travaillait au +grand œuvre. Notre ami se lia avec lui d’une amitié étroite et lui donna +beaucoup d’éclaircissements. Mais quand il voulut repartir, le rabbin, +pour s’emparer de ses secrets, par une trahison aussi noire qu’inouïe, +le tua et lui prit tous ses papiers. Ce Juif fut arrêté par la suite, +tant pour ce crime que pour d’autres dont on le convainquit et il fut +brûlé tout vif. La persécution des Juifs commença peu de temps après et +vous savez qu’ils furent chassés du royaume.» + +Le livre d’Abraham apporté par le sage d’Orient avait été remis à Flamel +par quelque dépositaire juif, ignorant de sa valeur et qui voulait s’en +débarrasser au moment de quitter Paris. Mais la chose la plus étonnante +qu’entendit Paul Lucas, fut l’affirmation par le Turc de Brousse que +Flamel était vivant ainsi que Pernelle sa femme. Ayant découvert la +pierre philosophale, il avait pu garder la vie sous la forme physique +qu’il possédait au moment de sa découverte. Ses funérailles, les +funérailles de Pernelle et le soin minutieux avec lequel il les avait +réglées n’avaient été que d’habiles simulacres. Il s’était mis en marche +vers l’Inde, la patrie des initiés et il s’y trouvait encore. + +Le livre de Paul Lucas eut un grand retentissement quand il parut. Il y +avait au XVIIe siècle, comme aujourd’hui, des hommes sensés qui +pensaient que toute vérité vient de l’Orient et qu’il existait dans +l’Inde des adeptes en possession de pouvoirs infiniment plus grands que +ceux que la science nous révèle au jour le jour avec tant de parcimonie. +Car cette croyance a existé dans tous les temps. + +Nicolas Flamel fut-il un de ces adeptes? S’il en fut un, peut-on penser +raisonnablement qu’il existait encore trois siècles après sa mort +apparente, en vertu d’une étude plus approfondie que celle qui avait été +faite jusqu’alors, de la vitalité de l’homme et des moyens de la +prolonger? Faut-il rapprocher du récit de Paul Lucas une autre légende +rapportée par l’abbé Vilain qui dit que Flamel au XVIIe siècle rendit +visite à M. Desalleurs, ambassadeur de France auprès de la Porte? +Chacun, selon son amour du merveilleux, conclura à son gré. + +Je crois personnellement, qu’en vertu de la sagesse dont il a toujours +fait montre dans sa vie, Nicolas Flamel en possession du grand œuvre, +dut être d’autant moins tenté d’échapper à une mort qui n’était pour lui +que le passage vers un état meilleur. En obéissant, sans chercher à s’y +soustraire, à l’antique et simple règle qui réduit en poussière l’homme, +quand la courbe de sa vie est terminée, il donna la preuve d’une sagesse +qui, si elle est commune, n’en a pas moins de beauté. + + + + +LES ALCHIMISTES ET LES ADEPTES + + +Il y eut après Nicolas Flamel d’autres adeptes qui furent en possession +du secret de la pierre philosophale. Nous ignorons le nom des plus +grands car le véritable signe de l’adeptat est de savoir rester ignoré. +Il ne nous est parvenu d’eux que ce parfum de vérité que la sagesse +laisse après elle. Mais nous connaissons, tout au moins partiellement, +la vie de ces demi-adeptes, qui eurent assez de science pour pratiquer +la transmutation, qui entrevirent le chemin du divin, mais restèrent +trop humains pour ne pas s’abandonner à leurs passions. Ceux-là se +servirent du grand œuvre dans un but égoïste et comme tout ce qui touche +à l’or déchaîne la cupidité et la haine, ils furent entraînés par leur +propre folie et ils périrent presque tous d’une façon misérable. + +Vers le milieu du XVIe siècle, un homme de loi anglais appelé Talbot, +voyageant dans le pays de Galles s’arrêta un soir dans l’auberge d’un +petit village des montagnes. Il portait un singulier bonnet qui +encadrait son visage jusqu’au menton, bonnet qu’il ne quittait jamais et +qui fut décrit toutes les fois que les polices de l’Europe eurent à +donner son signalement. Cette étrange coiffure servait à cacher la place +de ses oreilles qu’on venait de lui couper à Londres pour le punir +d’avoir fait des faux. L’aubergiste de l’auberge où il venait de +descendre avait coutume de montrer à ses clients à titre de curiosité, +un vieux manuscrit incompréhensible. Il mit ce manuscrit sous les yeux +de Talbot. Celui-ci savait les avantages qu’on peut tirer des vieux +papiers. Il demanda l’origine de ce manuscrit. + +Quelques années auparavant, au moment des guerres de religion, des +soldats protestants avaient violé la tombe d’un évêque catholique qui +était extrêmement riche de son vivant. Outre les ossements de l’évêque, +ils avaient trouvé ce manuscrit et deux boules d’ivoire, une rouge et +l’autre blanche. Ils avaient cassé la rouge qui ne contenait qu’une +poudre foncée et ils l’avaient jetée. En échange de quelques bouteilles +de vin, ils avaient laissé le manuscrit et la boule blanche à +l’aubergiste. Les enfants de celui-ci étaient justement en train de +jouer avec la boule. + +Pris d’un soupçon, Talbot acheta le manuscrit et la boule pour une +guinée et comme il avait un ami, le docteur Jean Dée qui s’occupait de +science hermétique, il alla lui montrer sa trouvaille. Cet homme +instruit reconnut que le manuscrit traitait de la pierre philosophale et +de la manière de l’obtenir, mais sous une forme symbolique dont il +fallait découvrir le vrai sens. Il ouvrit la boule blanche et il y +trouva une poudre qui n’était autre que l’inestimable poudre de +projection. Il put, grâce à elle, faire de l’or dès la première +expérience, devant Talbot ébloui. + +Ebloui, n’est pas assez dire. L’homme ordinaire perd la raison sous +l’influence de l’or. Ce métal royal communique avec sa flamme terne une +ivresse plus puissante que celle de tous les alcools. Il multiplie dans +l’homme les passions basses, le goût de la jouissance physique, +l’avarice et la vanité. Possédé par la folie de l’or, Talbot conclut un +pacte avec Jean Dée dont il ne pouvait se passer pour l’opération de la +transmutation et comme en Angleterre sa réputation était fort mauvaise +et que son bonnet sur son crâne le lui rappelait sans cesse, il se mit à +voyager. + +Les deux compagnons, unis par la richesse allèrent en Bohême et en +Allemagne. Jean Dée n’arrivait pas à comprendre le livre de l’évêque +catholique, mais il savait faire usage de la poudre. Le train de vie +qu’ils menaient et les discours de Talbot qui se flattait d’être un +adepte et de faire de l’or à son gré, attirèrent autour d’eux un immense +mouvement de curiosité, partout où ils passèrent. L’empereur Maximilien +II fit venir Talbot et assista, ainsi que toute la cour à une séance de +transmutation. Il nomma aussitôt Talbot maréchal de Bohême. Ce qu’il +voulait obtenir de lui, c’était, non pas un peu de poudre de projection, +mais le secret de sa fabrication. Il fit surveiller Talbot, puis pour +que le précieux secret ne lui échappât pas, il le fit emprisonner. Mais +Talbot ne pouvait pas révéler un secret qu’il ignorait et de plus la +poudre de l’évêque touchait à sa fin. + +Jean Dée qui avait eu la prudence de mesurer son ignorance et de rester +obscur s’enfuit en Angleterre où il obtint la protection de la reine +Elisabeth. Sans doute le manuscrit sur lequel il peinait resta pour lui +muet jusqu’à sa mort car pendant la dernière période de sa vie, il ne +vécut que d’une petite pension faite par la reine. Quant à l’orgueilleux +Talbot après avoir tué un de ses gardiens, en tentant de s’évader, il +mourut dans sa prison. + +J’ai raconté cette histoire afin de montrer que le secret de la pierre +philosophale n’était pas seulement parvenu à Nicolas Flamel, mais que +son existence immémoriale, connue de tout temps, avait filtré par des +moyens divers et était parvenue aux hommes modernes, pour leur félicité +ou leur malheur, selon leur capacité de comprendre et d’aimer leurs +semblables. + +Nous avons connaissance de beaucoup d’hommes qui ont su faire de l’or. +Mais ce n’était là que le premier degré du secret. Le second permettait +de guérir les maladies du corps avec le même agent qui servait à la +transmutation. Il fallait pour parvenir à ce degré une intelligence plus +haute jointe à un désintéressement plus parfait. Le troisième degré +n’était accessible qu’à un bien petit nombre d’hommes. De même que les +métaux, identiques dans leur nature, subissent, en s’élevant à une +température très élevée, une transformation de molécules, de même les +éléments passionnels de la nature humaine peuvent subir une élévation de +vibrations qui les transforme et les rend spirituels. Dans son troisième +sens, le secret de la pierre philosophale permettait à l’âme de l’homme +de ne faire qu’un avec l’esprit divin. Les lois de la nature sont +semblables pour ce qui est en bas comme pour ce qui est en haut. La +nature se modifie selon un idéal. L’or est la perfection de la matière +terrestre et c’est pour produire l’or que les minéraux évoluent. Le +corps humain est le modèle du règne animal et la forme vivante s’oriente +vers son type idéal. L’âme passionnelle s’efforce à travers le philtre +des sens de se muer en esprit et de revenir à l’unité divine. Une loi +unique régit les mouvements de la nature, diverse dans ses +manifestations, mais semblable dans son essence. C’est la découverte de +cette loi qu’ont cherchée les alchimistes. S’il y en eut un grand nombre +qui découvrirent l’agent minéral, un moins grand nombre surent trouver +son application plastique au corps humain et quelques rares adeptes +seulement eurent connaissance de l’agent essentiel, de la chaleur +exaltée de l’âme, qui met les passions en fusion, consume la prison de +la forme et permet de pénétrer dans le monde supérieur des +intelligences. + +Raymond Lulle fit de l’or pour Edouard III, roi d’Angleterre. Georges +Ripley donna aux chevaliers de Rhodes attaqués par les Turcs cent mille +livres d’or alchimique. Gustave Adolphe de Suède fit frapper un nombre +énorme de pièces que l’on marqua d’un signe parce qu’elles étaient +d’origine hermétique. Elles avaient été fabriquées par un inconnu qui +avait la protection du roi chez lequel on trouva quand il mourut une +quantité considérable d’or. En 1580, l’électeur Auguste de Saxe qui +était alchimiste laissa une fortune de dix-sept millions de rixdales. La +source de la fortune du pape Jean XXII qui résidait à Avignon et qui +n’avait que des revenus modiques doit être attribuée à l’alchimie. Il +laissa dans son trésor vingt-cinq millions de florins. Il en est de même +pour les quatre-vingt-quatre quintaux d’or que possédait en 1680 +Rodolphe II d’Allemagne. Le savant chimiste Van Helmont, le médecin +Helvetius, qui étaient tous les deux sceptiques à l’égard de la pierre +philosophale et avaient même publié des ouvrages contre cette chimère +pernicieuse furent convertis à la suite d’une semblable aventure. Un +inconnu se présenta chez eux et leur remit une petite quantité de poudre +de projection en leur demandant de ne faire la transmutation que +lorsqu’il serait parti et avec des objets préparés par eux, pour éviter +toute possibilité de supercherie. Le grain de poudre, remis à Van +Helmont était si minime qu’il sourit de sa petitesse. Voyant ce sourire, +l’inconnu, qui le lui tendait, souriant aussi, enleva encore la moitié +du grain en disant que cela était suffisant pour faire une grosse +quantité d’or. L’expérience de Van Helmont réussit, ainsi que celle +d’Helvétius et ils devinrent l’un et l’autre des partisans avoués de +l’alchimie[32]. + + [32] Louis Figuier. _L’alchimie et les alchimistes_. + +Van Helmont était le plus grand chimiste de son temps. Si de nos jours +nous n’apprenons pas que Mme Curie a reçu la visite d’un personnage +mystérieux venu pour lui remettre un peu de poudre «couleur du pavot +sauvage et dont l’odeur rappelle celle du sel marin calciné», c’est +peut-être que le secret est perdu, peut-être que les alchimistes n’étant +plus persécutés et brûlés n’ont plus besoin du jugement favorable des +maîtres officiels. + +Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il était d’usage de pendre les +alchimistes, revêtus d’une grotesque robe dorée à une potence +barbouillée d’or. Ceux qui échappaient à ce supplice étaient la plupart +du temps emprisonnés par les grands seigneurs ou par les rois qui +tâchaient de leur faire faire de l’or ou de leur arracher leur secret en +échange de leur liberté. On les laissait mourir de faim dans leur +prison. Il arriva qu’on les brûla à petit feu ou qu’on cassa lentement +leurs membres dans les tortures. Car lorsqu’il s’agit d’or, toute +religion et toute moralité s’effacent, les lois humaines sont abolies. + +Ce fut ce qui advint à Alexandre Sethon, celui qu’on a appelé le +Cosmopolite. Il avait eu la prudence de se cacher toute sa vie et +d’éviter la fréquentation des hommes puissants. C’était un vrai sage. +Pourtant, il se maria. Afin de plaire à sa femme qui était belle et +jeune, il céda aux avances de l’électeur de Saxe, Christian II, qui +l’appelait à sa cour. Ne voulant pas livrer le secret de la pierre +philosophale en possession duquel il était depuis longtemps, il fut +chaque jour brûlé avec du plomb fondu, battu de verges, déchiré avec des +aiguilles jusqu’à la mort. + +Michel Sendivogius, Botticher, Paykull passèrent une partie de leur vie +en prison. Beaucoup payèrent de leur vie le seul fait d’avoir étudié +l’alchimie. + +Si un grand nombre de ces chercheurs furent poussés par l’ambition, s’il +y eut parmi eux beaucoup de charlatans et d’imposteurs, il y en a +beaucoup qui nourrirent un sincère idéal d’élévation morale. De toute +façon, leurs travaux, dans le domaine de la physique et de la chimie +furent la base solide de ces quelques misérables et fragmentaires +connaissances, qu’on appelle la science moderne et qui permettent à tant +d’ignorants de s’enorgueillir. Ces ignorants traitent les alchimistes de +rêveurs et de fous, bien que chaque nouvelle découverte de cette +infaillible science soit en puissance dans les rêveries et folies des +alchimistes. Ce n’est plus un paradoxe, mais une vérité prouvée par les +savants officiels eux-mêmes, que les quelques bribes de vérité que +possèdent les hommes modernes sont dues aux faux ou vrais adeptes qu’on +pendit au moyen âge avec un bonnet d’âne peint en or. + +D’ailleurs, ils ne restèrent pas tous en chemin. Tous ne virent pas +seulement dans la pierre philosophale le but vulgaire et inutile de +fabriquer l’or. Un petit nombre reçut, soit de l’instruction d’un +maître, soit du silence des méditations quotidiennes, la vérité +supérieure. + +Ceux-là furent ceux qui, à force de l’avoir examiné dans leur esprit, +comprirent le symbole de la troisième règle essentielle de l’alchimie. + +--Ne te sers que d’un seul vase, d’un seul feu et d’un seul instrument. + +Ils connurent les caractéristiques de l’agent unique, du feu secret, du +pouvoir serpentin qui progresse en spirale comme la force de l’univers, +«de la grande puissance primitive cachée sous toute matière organique et +inorganique», que les Indous appellent Kundalini, qui crée et qui +détruit en même temps. Ils mesurèrent que la capacité de création +égalait celle de destruction, que le possesseur du secret avait une +faculté de mal aussi grande que sa faculté de bien et, de même qu’on ne +confie pas un explosif redoutable à un enfant, ils gardèrent pour eux la +science sublime ou, s’ils en tracèrent par écrit les données, ils +omirent toujours l’élément essentiel, de façon à ce que seul pût +comprendre celui qui savait déjà. + +De ce nombre furent, au XVIIe siècle, Thomas de Vaughan, qui se fit +appeler Philalèthe et Lascaris au XVIIIe siècle. On peut avoir une idée +de la hauteur de pensée de Philalèthe par son livre «l’Introïtus», mais +Lascaris n’a rien laissé. On sait peu de chose de leur existence. Tous +les deux sont errants à travers l’Europe dans le but d’instruire ceux +qu’ils jugent dignes de cette instruction. Ils font de l’or fréquemment +mais rien que dans des buts déterminés. Ils ne recherchent pas la +gloire, même ils la fuient. Ils sont assez sages pour prévoir les +persécutions et s’y dérober. Ils n’ont ni demeure fixe, ni famille. +Personne ne sait où et quand ils sont morts. + +Ils avaient vraisemblablement atteint l’état parfait de dépouillement +humain, opéré la transmutation de leur âme. Ils participaient de leur +vivant au monde spirituel. Ils avaient régénéré leur être, accompli la +tâche de l’homme. Ils étaient deux fois nés. Ils se consacraient à aider +leurs semblables et ils le faisaient de la façon la plus utile qui ne +consiste pas à guérir les maux du corps ou à améliorer le bien-être +physique des hommes. Ils pratiquaient le bien supérieur qui ne peut +s’exercer que sur un petit nombre, mais qui s’exercera à la longue sur +tous. Ils aidaient les esprits les plus élevés à atteindre le but qu’ils +venaient eux-mêmes de franchir. Ils les cherchaient au cours de leurs +voyages et dans les villes où ils passaient. Ils n’avaient pas d’école +et d’enseignement régulier, parce que leur enseignement était à la +limite de l’humain et du divin. Mais ils savaient que la parole versée à +une certaine heure, dans une certaine âme réalisait un progrès mille +fois plus grand que celui qui peut résulter de la connaissance des +bibliothèques, de la possession de la science humaine. + +Comme nous devons remercier du fond du cœur ces hommes modestes qui ont +tenu dans leur main la formule magique qui rend maître du monde, la clef +maudite du plaisir et qui l’ont cachée avec autant de soins qu’ils +avaient mis à la découvrir! Car si éblouissante que soit la médaille de +lumière, elle a un revers couleur de nuit. Le chemin du bien est le même +que celui du mal et quand on a franchi le portique de la connaissance, +on a plus d’intelligence mais non plus d’amour. On est même tenté d’en +avoir moins. Car avec la connaissance vient l’orgueil, et le désir de +défendre un épanouissement de facultés, qu’on croit sublimes, engendre +l’égoïsme. Par l’égoïsme on revient au mal qu’on avait voulu fuir. La +nature est pleine de pièges et les pièges sont plus nombreux et mieux +cachés à mesure qu’on s’élève dans les hiérarchies des êtres. + +Les ascètes sont heureux tant que leur ascétisme est en quelque sorte +obligatoire, tant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire des +passions endormies en eux et qu’ils ne connaissent que pour les avoir +vues chez les autres. Mais quel drame si la porte de leur cellule en +s’ouvrant laissait voir à portée de leur main tout ce qu’ils ont désiré +ou auraient pu désirer. Saint Antoine dans son désert n’avait autour de +lui que des rêves. Il tendait les bras pour étreindre et s’il ne +succombait pas, c’est que les images s’évanouissaient, quand il voulait +les saisir. Mais la réalité vivante, tangible presque immédiatement, +sous les espèces de l’or, qui procure tout! Quelle énergie surhumaine il +faudrait pour y résister! C’est ce qu’ont dû mesurer les adeptes en +possession de la triple vérité hermétique. Ils ont dû se rappeler ceux +d’entre eux qui avaient failli et étaient revenus avec tant d’ardeur en +arrière. Et ils ont dû considérer combien illogique en apparence et +pleine de tristesse pour l’homme est cette loi qui fait garder l’arbre +de la sagesse par un serpent mille fois plus redoutable que l’antique +serpent, donneur de pommes, de l’humanité enfant. + + + + +SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL + + + + +SON ORIGINE + + +Un rapport étroit unit l’art suprême du génie à l’art du charlatan. Les +mages, les sages, les kabbalistes, les initiateurs des hommes se sont +toujours laissés aller à faire des tours, à surprendre, à éblouir. Dès +la plus haute antiquité, les plus grands pratiquaient les faux miracles, +truquaient les révélations des pythies, agitaient des baguettes magiques +et s’efforçaient d’impressionner le vulgaire par l’apparat des mitres et +la blancheur des robes d’hiérophantes. Ils escamotaient, usaient de la +tromperie des miroirs, annonçaient des éclipses. Ils aimaient à être le +sujet des conversations comme les cabotins célèbres ou les courtisanes à +la mode. Une vanité égale se retrouve chez les grands poètes, les grands +généraux, les hommes d’État. Peut-être est-ce l’inévitable revers du +génie? Peut-être les hommes ne peuvent-ils être instruits sans être +étonnés? Mais beaucoup d’esprits sensés et moyens ne conçoivent la +sagesse que sous la forme ennuyeuse du sermon et le sage qu’avec +l’apparence d’un clergyman. La pudibonderie, l’hypocrisie et la plus +basse servilité à l’égard des rites, des usages, des préjugés doivent +être ses vertus quotidiennes. Aussi lorsqu’il advient qu’un vrai grand +sage, par jeu, mystifie ses contemporains, suit une femme qui passe, ou +lève joyeusement son verre, il est à jamais flétri par l’armée des +médiocres à courte vue dont le jugement forme la postérité. + +C’est ce qui arriva pour le comte de Saint-Germain. Il avait à un point +extrême le goût des bijoux, et il mettait de l’ostentation à montrer +ceux qu’il possédait. Il en avait une quantité extraordinaire dans une +cassette qu’il transportait toujours avec lui. L’importance qu’il +attachait aux bijoux était telle que dans les peintures qu’il composait, +et qui étaient remarquables, ses personnages en étaient couverts et il +avait trouvé des couleurs à ce point vives et étranges que les visages +pâlissaient et devenaient insignifiants. Ce reflet des bijoux s’est +retourné contre lui et a éclairé toute sa vie d’une fausse lumière. + +Ses contemporains ne lui ont pas pardonné cette faiblesse. Ils ne lui +ont pas pardonné non plus de présenter durant tout un siècle la même +apparence physique d’un homme de quarante à cinquante ans. Il ne paraît +pas sérieux de ne pas se conformer strictement aux lois de la nature, et +il fut qualifié de charlatan parce qu’il possédait un secret qui lui +permit de vivre au delà des limites humaines connues. + +Il semble aussi avoir écarté de sa personne cette gravité dont sont +revêtus les religieux et les philosophes. Il se plaît avec les jolies +femmes de son temps et il recherche leur compagnie. Il aime dîner en +ville, bien qu’il ne prenne jamais aucune nourriture en public, à cause +des gens qu’il voit et des propos qu’il entend. C’est un aristocrate qui +vit avec des princes et même avec des rois, presque sur un pied +d’égalité. Il donne des recettes pour effacer les rides ou changer la +couleur des cheveux. Il raconte indéfiniment des histoires plaisantes +dont le monde fait ses délices. Il résulte des souvenirs du baron de +Gleichen qu’il est, à Paris, l’amant d’une jeune fille dans la maison de +laquelle il habite, Mlle Lambert, la fille du chevalier Lambert. Et +il résulte des mémoires de Grosley qu’il est en Hollande l’amant d’une +femme aussi riche et aussi mystérieuse que lui. + +Au premier abord, tout cela est mal conciliable avec la haute mission +dont il est investi, le rôle mystique qu’il joue parmi les sociétés +secrètes d’Allemagne et de France. Mais cette contradiction n’est +peut-être qu’apparente. Cet extérieur d’homme du monde était d’abord +nécessaire pour la diplomatie secrète à laquelle Louis XV l’employa +souvent. Puis nous nous faisons de l’activité d’un maître une conception +erronée. Posséder «une opale d’une grosseur monstrueuse, un saphir blanc +de la taille d’un œuf, les trésors de la lampe merveilleuse», est un +plaisir inoffensif si on a trouvé ces richesses dans l’héritage de sa +famille, ou si on les a fabriquées grâce à des connaissances +exceptionnelles. C’est un bien petit travers de tirer ses manchettes +pour faire étinceler les rubis des boutons. Et si Mlle Lambert a sur +la galanterie des idées de son siècle, quel reproche peut-on faire au +comte de Saint-Germain de s’attarder un soir dans sa chambre pour ouvrir +devant elle la mystérieuse cassette aux bijoux et lui faire choisir un +de ces diamants qui firent l’admiration de Mme de Pompadour? + +Car le plaisir de la vie ne rabaisse l’homme que par son excès. Il y a +peut-être un chemin qui permet d’atteindre dans la joie la spiritualité +la plus élevée. D’ailleurs à une certaine hauteur la chaîne des sens +n’existe plus, le baiser cesse de brûler, on ne peut plus faire de tort +ni à soi-même ni aux autres à cause du pouvoir de transformation qui +vous est dévolu. + + * * * * * + +«Un homme qui sait tout et qui ne meurt jamais», a dit Voltaire du comte +de Saint-Germain. Un homme qui venait on ne sait d’où et qui disparut +sans laisser de traces, aurait-il pu ajouter. Le comte de Saint-Germain +a volontairement gardé le plus profond mystère sur son origine. C’est +vainement que ses contemporains essayèrent de percer ce mystère et c’est +vainement que les chefs de police et les ministres des différents pays +où il intrigua les hommes, se flattèrent d’éclaircir l’énigme de sa +naissance. Louis XV dut savoir qui il était car il lui témoignait une +amitié qui rendait sa cour jalouse. Il lui avait donné un appartement +dans le château de Chambord. Il s’enfermait avec lui et Mme de +Pompadour durant des soirées entières et le plaisir qu’il prenait à sa +conversation, l’admiration que pouvait lui inspirer l’étendue de ses +connaissances ne peuvent pas expliquer la considération et presque les +égards qu’il avait pour lui. Mme du Hausset dit dans ses mémoires +qu’il parlait de Saint-Germain comme d’un personnage d’illustre +naissance. Le landgrave Charles de Hesse Cassel chez lequel il vécut +pendant les dernières années où l’histoire peut le suivre devait aussi +posséder le secret de sa naissance. Il travaillait l’alchimie avec lui +et Saint-Germain le traitait d’égal à égal. C’est à lui que +Saint-Germain confia ses papiers, un peu avant sa prétendue mort en +1784. Or, ni Louis XV ni le landgrave de Hesse Cassel n’ont jamais rien +révélé de la naissance de Saint-Germain. Le landgrave même a toujours +refusé obstinément de donner le moindre détail sur la vie de son +mystérieux ami. C’est là une chose extraordinaire. Saint-Germain était +un personnage très célèbre. Dans ce temps où la bonne société était +éprise de sciences occultes, de sociétés secrètes et de magie, cet homme +qui passait pour posséder l’élixir de longue vie et pour fabriquer de +l’or à son gré, était le sujet d’interminables conversations. Une +puissance intérieure d’une force invincible oblige les hommes à parler. +On a beau être roi ou landgrave, on est soumis à cette puissance. Et +cela d’autant plus fortement que l’on consacre son temps aux femmes. +Pour que ces personnages aient résisté à satisfaire la curiosité de +maîtresses bien-aimées, il faut leur supposer une force d’âme qu’ils +n’avaient pas ou un impérieux motif qui nous échappe. + +L’hypothèse la plus répandue est qu’il aurait été le fils naturel de la +veuve de Charles II d’Espagne et d’un certain comte Adanero qu’elle +aurait connu à Bayonne. Cette reine espagnole était Marie de Neuborg que +Victor Hugo prit pour héroïne de _Ruy-Blas_ sans tenir aucun compte de +sa véritable personnalité. + +Ceux qui étaient hostiles à Saint-Germain disaient qu’il était le fils +d’un Juif portugais appelé Aymar et ceux qui le haïssaient, comme pour +ajouter un degré à sa déconsidération, le prétendaient fils d’un Juif +alsacien appelé Wolff. + +Assez récemment il a été donné de lui une nouvelle généalogie qui est de +toutes la plus vraisemblable. Elle provient des théosophes et de Mme +Annie Besant. Celle-ci a écrit à plusieurs reprises que le comte de +Saint-Germain était un des fils de François II Racokzi, prince de +Transylvanie. Les enfants de François Racokzi furent élevés par +l’empereur d’Autriche, mais l’un d’eux fut soustrait à sa tutelle. On +fit croire qu’il était mort et il fut confié au dernier descendant de la +famille des Médicis qui l’éleva en Italie. Il prit le nom de +Saint-Germain à cause de la petite ville de San Germano où il avait +passé quelques années de son enfance et où son père avait des +propriétés. Cela rendrait vraisemblables les souvenirs de terres +méridionales et de palais ensoleillés que Saint-Germain se plaisait à +évoquer comme le cadre de sa jeunesse. On s’expliquerait la +considération que Louis XV lui marquait. Le silence impénétrable qui fut +gardé par lui et par ceux auxquels il confia son secret aurait eu pour +raison la crainte de l’empereur d’Autriche et de ses vengeances +possibles. L’opinion que Saint-Germain et le descendant des Racokzi ne +font qu’un est maintenant ancrée dans tout un milieu qui le considère +comme un personnage actuel et même vivant encore. Il est vrai que ce +milieu a moins souci de vérité historique que de connaissance intuitive +et de révélation merveilleuse. + + + + +ENIGME DE SA VIE ET DE SA MORT + + +Le comte de Saint-Germain était un homme «de taille moyenne, très +robuste, vêtu avec une simplicité magnifique». Il parlait avec un +sans-gêne extrême aux personnages les plus haut placés et il avait une +conscience parfaite de sa supériorité. Gleichen raconte ainsi la façon +dont il l’a rencontré pour la première fois. + +«Il jeta son chapeau et son épée sur le lit de la maîtresse du logis, se +plaça dans un fauteuil près du feu et interrompit la conversation en +disant à l’homme qui parlait: Vous ne savez pas ce que vous dites. Il +n’y a que moi qui puisse parler sur cette matière que j’ai épuisée, tout +comme la musique que j’ai abandonnée ne pouvant plus aller au delà.» + +A la cour du margrave d’Anspach, alors très âgé, il montre à ce +personnage vénérable une lettre de Frédéric II et il lui dit: +Connaissez-vous cette écriture et ce cachet?--Certes, répond le +margrave, c’est le cachet de Frédéric II. Eh bien! Vous ne saurez pas ce +qu’il y a dans la lettre et Saint-Germain remet avec gravité la lettre +dans sa poche. + +«En musique il exécutait et composait avec une égale facilité et le même +succès». Plusieurs personnes qui l’entendirent jouer du violon ont +affirmé qu’il égalait et même qu’il surpassait les plus grands virtuoses +de l’époque. Il aurait donc bien atteint comme il le disait la dernière +limite possible de cet art. + +Un jour il amène Gleichen chez lui en lui disant: Je suis content de +vous et vous méritez que je vous montre une douzaine de tableaux. +«Effectivement il me tint parole, dit Gleichen, car les tableaux qu’il +me fit voir étaient tous marqués à un coin de singularité ou de +perfection qui les rendait plus intéressants que bien des morceaux de la +première classe». + +Il semble n’avoir pas excellé dans la poésie. On a conservé de lui un +sonnet médiocre et une lettre adressée à Marie-Antoinette et reproduite +par la comtesse d’Adhémar et qui contient des prédictions narrées en +vers tout à fait mirlitonnesques. Il compose aussi à la demande de +Mme de Pompadour un assez pauvre canevas de comédie. Mais la poésie +est une grâce légère qui semble être accordée par les puissances qui la +distribuent, à des êtres imparfaits marqués du signe mobile des passions +et la précieuse chanson du verbe ne vient des royaumes inconnus que pour +celui qui a peu de sagesse en partage. + +Les plus grands talents apparents du comte de Saint-Germain résidaient +dans sa connaissance de la chimie. S’il a su fabriquer de l’or, il fut +assez avisé pour n’en rien dire. La possession de ce secret pourrait +seule expliquer les immenses richesses dont il disposait sans avoir de +fortune connue chez aucun banquier. Ce qu’il semble avoir avoué, tout au +moins à mots couverts, c’est de savoir faire de gros diamants avec +plusieurs petites pierres. On évaluait les diamants qu’il portait à ses +jarretières et à ses souliers à plus de deux cent mille livres. Il +disait aussi pouvoir à son gré faire grossir les perles et il en avait +en sa possession d’une surprenante dimension. + +Si tous ses propos à ce sujet n’étaient que hâbleries, ces hâbleries lui +coûtaient fort cher car il les appuyait de dons magnifiques. Mme du +Hausset raconte qu’un jour où il montrait des bijoux à la reine en sa +présence, elle déclara trouver fort jolie une croix de pierres blanches +et vertes. Saint-Germain, lui en fit négligemment cadeau. Comme Mme +du Hausset refusait, la reine, pensant que les pierres étaient fausses, +lui fit signe qu’elle pouvait accepter. Mme du Hausset fit ensuite +évaluer le bijou qui était vrai et de grande valeur. + +Ce qui paraît le plus invraisemblable dans la personnalité de +Saint-Germain est son extraordinaire longévité. Le musicien Rameau et +Mme de Gergy (avec laquelle d’après les mémoires de Casanova il dîne +encore vers 1775) déclarent tous deux qu’ils l’ont rencontré à Venise en +1710, sous le nom de marquis de Montferrat. Tous deux sont unanimes à +affirmer qu’il avait alors déjà l’apparence d’un homme entre quarante et +cinquante ans. Si leurs souvenirs sont fidèles, ce témoignage met à +néant les hypothèses qui veulent que Saint-Germain soit le fils de Marie +de Neubourg, ou celui de François II Racokzi, car il n’aurait pu avoir +en 1710 plus d’une vingtaine d’années. Mme de Gergy dira plus tard à +Mme de Pompadour qu’elle reçut de Saint-Germain, à Venise, un élixir +qui lui permit d’avoir très longtemps et sans la moindre altération, +l’apparence d’une femme de vingt-cinq ans. Un aussi précieux cadeau ne +s’oublie pas. Il est vrai que Saint-Germain questionné par Mme de +Pompadour au sujet de sa rencontre avec Mme de Gergy, cinquante ans +auparavant, et du don merveilleux qu’il lui aurait fait de son élixir, +répond en riant: + +--Cela n’est pas impossible, mais je conviens qu’il est possible que +cette dame que je respecte, radote. + +On peut, à ce sujet, faire un rapprochement avec l’offre qu’il fit à +Mme de Genlis, encore enfant: «Quand vous aurez dix-sept ou dix-huit +ans, serez-vous bien aise d’être fixée à cet âge-là, du moins pour un +grand nombre d’années? Je répondis que j’en serais charmée. Eh bien! +reprit-il très sérieusement, je vous le promets. Et aussitôt il parla +d’autre chose.» + +Sa grande renommée parisienne va de 1750 à 1760. Tout le monde s’accorde +alors à lui trouver l’apparence d’un homme entre quarante et cinquante +ans. Il disparaît pendant une quinzaine d’années et quand la comtesse +d’Adhémar le revoit en 1775, elle déclare le trouver rajeuni. Il aura +encore le même air quand elle le reverra douze ans après. + +Le comte de Saint-Germain laissait volontiers entendre que la durée de +son existence était beaucoup plus longue qu’on ne pouvait le supposer. +Il ne le disait pas positivement. Il procédait par allusions: «Il savait +doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son +auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles +Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté et quand il +parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les +plus petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs, +jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail d’une +vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait +réellement été présent. Ces sots de Parisiens, me dit-il un jour, +croient que j’ai cinq cents ans et je les confirme dans cette idée +puisque je vois que cela leur fait tant de plaisir--ce n’est pas que je +ne sois infiniment plus vieux que je ne parais...[33]». + + [33] Gleichen. + +La légende a prétendu qu’il disait avoir connu Jésus-Christ et assisté +au concile de Nicée. Il n’est point allé jusqu’à mépriser à ce point les +hommes qu’il fréquentait et à se rire de leur crédulité. Cette légende +vient de ce qu’un mystificateur appelé lord Gower imitait dans les +salons les personnages connus de son époque et quand il en arrivait à +Saint-Germain, il racontait en prenant son allure et sa voix, les +entretiens qu’il avait eus avec le fondateur du christianisme sur lequel +il portait ce jugement: C’était le meilleur homme du monde, mais +romanesque et inconsidéré. + +Un journal anglais, le _London Chronicle_, raconta sérieusement, vers +1760, l’histoire suivante: le comte de Saint-Germain avait remis à une +dame de sa connaissance qui s’affligeait de vieillir, un flacon de son +célèbre élixir de longue vie. La dame enferma le flacon dans un tiroir. +Une de ses servantes, qui était d’un certain âge, croyant que le flacon +contenait une purge inoffensive, en but le contenu. Le lendemain quand +la dame appela sa servante, elle vit paraître une toute jeune fille, +presque une enfant; c’était l’effet de l’élixir. Quelques gouttes de +plus et la servante n’aurait répondu à sa maîtresse que par des +vagissements. + +«Je vous demande si jamais quelqu’un m’a vu manger ou boire,» dit +Saint-Germain à Gräffer, quand il est de passage à Vienne et quand +celui-ci lui offre du vin de Tokay. Tous ceux qui ont connu +Saint-Germain sont d’accord pour affirmer que, s’il aime volontiers +s’asseoir à table avec une nombreuse société, il ne touche jamais aux +plats. La recette qu’il donnait le plus volontiers à ses intimes était +une purgation faite de graines de séné. Sa principale nourriture, qu’il +préparait lui-même était un mélange de farine d’avoine. + +Faut-il s’étonner tellement de voir que les auteurs des mémoires +dépeignent un homme pendant tout un siècle avec le même extérieur +physique? La vie humaine peut avoir une durée infiniment plus longue que +celle que nous lui attribuons. C’est le mouvement de nos nerfs, c’est la +flamme de notre désir et l’acide de notre crainte qui consomment +quotidiennement notre organisme. Celui qui parvient à s’élever au-dessus +des passions, à supprimer en lui la colère et la peur de la maladie est +susceptible de vaincre l’usure des années et d’atteindre un âge au moins +double de celui qu’atteignent les hommes qui meurent de vieillesse. Il +n’y a rien d’extraordinaire à ce que le visage de l’homme dépourvu +d’angoisse garde sa jeunesse. Il n’y a pas longtemps, un périodique +médical de Londres rapporta l’histoire d’une femme qui à 74 ans avait +conservé «les traits et l’expression d’une jeune fille de 20 ans, sans +rides ni cheveux blancs. Elle était devenue folle à la suite d’un +chagrin d’amour et sa folie consistait à revivre l’instant de sa +dernière séparation avec celui qu’elle aimait.» Par la conviction d’être +jeune, elle était restée jeune. Peut-être une manière intérieure +d’envisager le temps, la suppression de l’impatience et de l’attente +permettent-elles à un homme très évolué de réduire à un minimum l’usure +normale du corps. + +Le comte de Saint-Germain prétendait en outre avoir la capacité +d’arrêter pendant le sommeil le mécanisme de l’horlogerie humaine. Il +supprimait ainsi, presque totalement, la dépense physique qui s’opère à +notre insu par le souffle et le mouvement du cœur. + +Son activité et la diversité de ses occupations étaient considérables. +Il s’occupa de la préparation des couleurs et il fonda même, en +Allemagne, une fabrique de feutres pour les chapeaux. Son rôle principal +fut celui d’agent secret de politique internationale au service de la +France. + +Il était devenu pour Louis XV un confident, un conseiller intime et il +fut chargé par ce roi de diverses missions secrètes. Cela lui attira +l’inimitié de beaucoup de grands personnages et notamment celle du duc +de Choiseul, le ministre des Affaires étrangères. C’est cette inimitié +qui le força à partir précipitamment en Angleterre pour éviter d’être +enfermé à la Bastille. + +Louis XV n’était pas d’accord avec son ministre, au sujet de la +politique avec l’Autriche et il voulut négocier la paix à son insu. Il +pensa se servir de l’intermédiaire de la Hollande. Saint-Germain fut +envoyé à La Haye pour y négocier avec le prince Louis de Brunswick qui +s’y trouvait. M. d’Affry, le ministre de France en Hollande fut instruit +de cette démarche et se plaignit amèrement à son ministre que des +négociations fussent faites par la France sans passer par lui. Le duc de +Choiseul sauta sur cette occasion. Il renvoya à M. d’Affry l’ordre de +réclamer l’extradition de Saint-Germain, de le faire arrêter par le +gouvernement des Pays-Bas et de l’envoyer à Paris. Il informa le roi, de +sa décision, devant les ministres réunis et Louis XV, n’osant pas avouer +sa participation à l’affaire, sacrifia son envoyé. Mais Saint-Germain +avait été prévenu un peu avant l’arrestation. Il eut le temps de +s’enfuir et de s’embarquer pour l’Angleterre. L’aventurier Casanova +donne quelques détails sur ce départ. Il était justement dans un hôtel +voisin de celui dans lequel était descendu Saint-Germain et il se +trouvait embarrassé dans une histoire compliquée de bijoux, d’escrocs, +de pères dupés et de jeunes filles amoureuses de lui, comme toutes +celles qui forment la trame habituelle de sa vie. + +Saint-Germain d’après les lettres d’Horace Walpole avait été arrêté à +Londres quelques années auparavant à cause de l’énigme de son existence. +On avait été obligé de le relâcher parce qu’il n’y avait rien contre +lui. Cet Anglais avait conclu que «ce n’était pas un gentleman» parce +qu’il disait en riant qu’on le prenait pour un espion. Il ne fut pas +arrêté une seconde fois. On le retrouve peu de temps après en Russie où +il dut jouer un rôle important mais occulte dans la révolution de 1762. +Le comte Alexis Orlof le rencontrant quelques années après en Italie dit +de lui: Voilà un homme qui a joué un rôle considérable dans notre +révolution, et son frère Grégoire Orlof lui remet spontanément vingt +mille sequins ce qui est un geste assez rare vis-à-vis d’un homme dont +on n’a pas reçu d’éminents services. Saint-Germain porte alors un +uniforme de général russe et s’appelle Soltikof. + +C’est vers cette époque, au commencement du règne de Louis XVI, qu’il +revient en France et qu’il voit Marie-Antoinette. La comtesse d’Adhémar +a laissé de cette entrevue un récit détaillé[34]. + + [34] Récit reproduit dans le _Lotus Bleu_ de 1899, par Mme Cooper + Oakley. + +C’est à elle que Saint-Germain s’adressa pour parvenir auprès de la +reine. Depuis sa fuite il n’avait plus reparu en France, mais son +souvenir était resté légendaire et l’on savait l’amitié que Louis XV lui +avait portée. La comtesse d’Adhémar put donc obtenir aisément un +rendez-vous de Marie-Antoinette. En s’y rendant avec lui, elle lui +demanda s’il allait de nouveau se fixer à Paris. + +--Un siècle se passera, dit-il, avant que j’y réapparaisse. + +Une fois en présence de la reine, il parle d’une voix solennelle et il +annonce les événements qui se produiront une quinzaine d’années après. +«La reine pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier. Le parti +encyclopédique désire le pouvoir. Il ne l’obtiendra que par la chute +absolue du clergé et pour assurer ce résultat il renversera la +monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille +royale a jeté les yeux sur le duc de Chartres. Ce prince deviendra +l’instrument d’hommes qui le sacrifieront quand il aura cessé de leur +être utile. Il trouvera l’échafaud au lieu du trône. Les lois ne seront +plus longtemps la protection des bons et la terreur des méchants. Ce +sont ces derniers qui saisiront le pouvoir avec leurs mains teintées de +sang. Ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la +magistrature. + +--De sorte qu’il ne restera que la royauté, interrompt la reine avec +impatience. + +--Pas même la royauté, mais une république avide, dont le sceptre sera +le couteau de l’exécuteur.» + +On voit par ces paroles que Saint-Germain avait des idées tout à fait +différentes de celles qui lui sont prêtées par la plupart des auteurs de +l’histoire de cette époque, qui ont voulu voir en lui un instrument +actif du mouvement révolutionnaire. + +Ces prédictions terribles et surprenantes jetèrent le trouble dans l’âme +de Marie-Antoinette. Saint-Germain demanda à voir le roi pour lui faire +des révélations plus graves, mais il demanda à le voir sans que son +ministre Maurepas en soit informé. «Il est mon ennemi, dit-il, et je le +range parmi ceux qui contribueront à la ruine du royaume, non par malice +mais par incapacité.» + +Le roi n’avait pas assez d’autorité pour avoir une entrevue avec +quelqu’un sans la présence de son ministre. Il mit Maurepas au courant +de l’entretien que Saint-Germain avait eu avec la reine et celui-ci +pensa que le mieux était d’enfermer à la Bastille un homme qui avait une +vision aussi sombre de l’avenir. + +Par courtoisie, il va prévenir chez elle de cette décision la comtesse +d’Adhémar. Celle-ci le reçoit dans sa chambre. + +«Je connais le coquin mieux que vous, dit-il... Il sera découvert. Nos +policiers ont un flair très fin... Une chose seulement me surprend. Les +années ne m’ont pas épargné et la reine déclare que le comte +Saint-Germain a l’apparence d’un homme de quarante ans. + +A ce moment l’attention des deux interlocuteurs est détournée par le +bruit d’une porte qui se referme. La comtesse d’Adhémar pousse un cri. +Le visage de Maurepas s’altère. Saint-Germain est devant eux. + +--Le roi vous a sommé de lui donner un bon avis, dit-il, et vous ne +pensez qu’à maintenir votre autorité en vous opposant à ce que je voie +le monarque. Vous perdez la monarchie, car je n’ai qu’un temps limité à +donner à la France et ce temps écoulé je ne serai plus revu qu’après +trois générations consécutives. Je n’aurai rien à me reprocher quand +l’horrible anarchie dévastera la France. Ces calamités, vous ne les +verrez pas, mais les avoir préparées sera suffisant pour votre mémoire. + +M. de Saint-Germain ayant ainsi parlé sans reprendre haleine, revint +vers la porte, la ferma et disparut. Tous les efforts pour le retrouver +furent inutiles. + +Le flair très fin des policiers de M. de Maurepas ne parvint pas les +jours suivants ni plus tard à découvrir ce qu’était devenu le comte de +Saint-Germain. + +Comme cela venait de lui être prédit, Maurepas ne vit pas les +catastrophes qu’il avait en partie préparées. Il mourut en 1781. Le +bruit courut en 1784, à Paris, que le comte de Saint-Germain venait de +mourir dans le duché de Schleswig, chez le landgrave Charles de Hesse +Cassel. Cette date restera pour les biographes et les historiens la date +officielle de sa mort. Mais le mystère qui a entouré le comte de +Saint-Germain va devenir, à partir de cet instant, plus grand encore +qu’il ne l’a été. + +Retiré à Eckenfoern dans le château du landgrave il se prétendait las de +l’existence. Il paraissait soucieux et triste. Il se disait affaibli, +mais il ne voyait aucun médecin et il ne se faisait soigner que par des +femmes. On n’a pas de détails sur sa mort, ou plutôt sa prétendue mort. +Aucune pierre tombale ne porta son nom à Eckenfoern. On savait qu’il +avait laissé tous ses papiers et des documents relatifs à la +franc-maçonnerie au landgrave de Hesse Cassel. Celui-ci déclarait de son +côté qu’il venait de perdre un ami qui lui était très cher. Mais son +attitude était pleine d’équivoque. Il se refusait à donner aucun détail +sur son ami et sur ses derniers moments, il détournait la conversation +si on parlait de lui. Tout, dans sa conduite, permet de penser qu’il fut +le complice d’une mort simulée. + +Or, cette mort d’un homme qui, par des témoins dignes de foi devait +avoir au moins un siècle d’âge, ne peut avoir été réelle. + +Les documents officiels de la franc-maçonnerie disent qu’en 1785 les +maçons français le choisirent comme représentant à la grande convention +qui eut lieu cette année-là avec Mesmer, Saint-Martin et Cagliostro. Il +fut reçu l’année suivante par l’impératrice de Russie. Enfin la comtesse +d’Adhémar narre longuement une entrevue qu’elle eut avec lui en 1789 +après la prise de la Bastille, dans l’église des Récollets. + +Il avait le même visage que trente ans auparavant. Il lui dit arriver de +la Chine et du Japon, «Là-bas, rien n’est aussi singulier que ce qui se +passe ici... Mais je ne peux rien. J’ai les mains liées par plus fort +que moi. Il y a des périodes de temps où reculer est possible, d’autres +où quand il a prononcé l’arrêt, il faut que l’arrêt s’exécute.» + +Et il lui raconte dans leurs grandes lignes tous les événements qui vont +se dérouler pendant les années suivantes sans excepter la mort de la +reine. «Les Français comme les enfants joueront aux titres, honneurs, +cordons. Tout leur sera hochet jusqu’au fourniment de la garde +nationale. (Il oubliait qu’il s’habillait parfois lui-même d’un uniforme +de général russe). Quelque quarante millions forment aujourd’hui un +déficit au nom duquel on fait la révolution. Eh bien! sous le +dictatoriat des philanthropes, des rhéteurs, des beaux diseurs, la dette +de l’État dépassera plusieurs milliards.» + +«J’ai revu M. de Saint-Germain, écrit Mme d’Adhémar en 1821, et +toujours à mon inconcevable surprise, à l’assassinat de la reine, aux +approches du 18 Brumaire, le lendemain de la mort de M. le duc +d’Enghien, en 1815 dans le mois de janvier et la veille du meurtre de M. +le duc de Berry.» + +Mme de Genlis dit avoir rencontré le comte de Saint-Germain en 1821 +au moment des négociations du traité de Vienne et le comte de Châlons +assure qu’il a causé avec lui peu après sur la place Saint-Marc à +Venise, où il était ambassadeur. Il y a d’autres témoignages, mais moins +probants, de sa survivance. L’anglais Grosley, prétend l’avoir vu dans +une prison de la Révolution en 93 et quelqu’un a écrit qu’il se tenait +parmi la foule qui entourait le tribunal devant lequel comparut la +princesse de Lamballe, avant d’être massacrée. + +Le comte de Saint-Germain n’est, à coup sûr, pas mort dans le lieu et à +la date que l’histoire a fixés. Il a poursuivi une carrière inconnue +dont nous ignorons le terme et dont la durée semble si grande que notre +imagination se refuse à l’accepter. + + + + +LES SOCIÉTÉS SECRÈTES + + +Beaucoup d’écrivains qui ont étudié la période de la Révolution n’ont +pas cru à l’influence du comte de Saint-Germain. En effet, il n’a pas +posé de jalons pour la postérité. Il efface même ses traces derrière +lui. Il ne laisse pas ces orgueilleuses inscriptions que sont les +livres. Il travaille pour l’humanité et non pour lui-même, il est +modeste, ce qui est la qualité la plus rare parmi les intelligents. Sa +seule vanité est cette inoffensive coquetterie à paraître beaucoup plus +vieux que son âge et le plaisir qu’il prend à faire étinceler une bague. +Mais on ne juge les hommes que d’après leurs propres déclarations et +selon le mérite qu’ils s’attribuent. On n’a parlé que de son âge et de +ses bijoux. + +Son rôle spirituel fut pourtant considérable. Il a été l’architecte qui +a dessiné les plans de l’œuvre et que l’on voit à peine sur le chantier. +Seulement il fut l’architecte que trahirent les ouvriers. Il avait rêvé +d’une haute tour qui permettrait à l’homme de communiquer avec le ciel +et les ouvriers préférèrent construire des maisons pour manger et +dormir. + +Ce rôle est exercé sur la franc-maçonnerie et sur les sociétés secrètes +bien que beaucoup d’autres maçons modernes l’aient nié et même aient +négligé souvent de nommer le grand inspirateur qu’il a été. + +A Vienne, il collabora à la fondation de la Société des «Frères +Asiatiques» et des «Chevaliers de la Lumière» où l’on étudiait +l’alchimie et ce fut lui qui donna à Mesmer ses idées fondamentales sur +le magnétisme et sur ses applications. On dit, et cela semble ne reposer +sur rien, qu’il initia Cagliostro et que celui-ci alla plusieurs fois +dans le Holstein le retrouver pour recevoir des directives de lui. Ces +hommes devaient être emportés très loin l’un de l’autre par des courants +opposés et une destinée différente. + +La comtesse d’Adhémar cite une lettre qu’elle reçut de Saint-Germain et +où il dit en parlant de son voyage à Paris en 89: «J’ai voulu voir +l’ouvrage qu’a préparé le démon Cagliostro; il est infernal.» Il semble +que Cagliostro a collaboré à la préparation du mouvement révolutionnaire +tandis que Saint-Germain a tenté de l’enrayer en développant des idées +mystiques parmi les hommes les plus avancés de son époque. Il avait +prévu le grand bouleversement de la fin du XVIIIe siècle et il espéra +l’orienter dans un sens pacifique en répandant parmi ses futurs +promoteurs une philosophie susceptible de les transformer. Mais il +comptait sans la lenteur qu’a l’esprit de l’homme à s’élever et le +dégoût qu’il y apporte. Il comptait aussi sans les puissantes réactions +de la haine. + +De toutes parts surgissaient des sociétés secrètes. L’esprit nouveau se +manifestait sous la forme d’associations. La noblesse et le clergé +n’échappaient pas à ce qui était devenu une mode. On créa même des loges +de femmes et la princesse de Lamballe fut grande maîtresse de l’une +d’elles. Il y avait en Allemagne «les Illuminés» et les «Chevaliers de +la Stricte Observance» et Frédéric II en arrivant sur le trône avait +fondé la secte des «Architectes d’Afrique». En France, l’Ordre des +Templiers était reconstitué et la franc-maçonnerie qui avait pour grand +maître le duc de Chartres multipliait ses loges dans toutes les villes. +Martinez de Pasqually enseignait sa philosophie à Marseille, à Bordeaux +et à Toulouse et Savalette de Lange avec des mystiques tels que Court de +Gebelin et Saint-Martin fondait la loge des «Amis réunis.» + +Les initiés de ces sectes avaient conscience qu’ils étaient les +dépositaires d’un héritage qu’ils ne connaissaient pas, mais dont ils +pressentaient la valeur immense et qui était quelque part, peut-être +dans des traditions, peut-être dans le livre d’un maître, peut-être en +eux-mêmes. On parlait de cette parole révélatrice, de ce trésor caché; +on disait qu’il était gardé par les «supérieurs inconnus» de ces sectes +et que ceux-ci leur dévoileraient un jour la richesse qui libère et rend +immortel. + +C’est cette immortalité de l’esprit que Saint-Germain tenta d’apporter à +un petit groupe d’initiés choisis. Il croyait que cette minorité, une +fois élevée, en élèverait une autre à son tour et qu’un vaste +rayonnement de spiritualité descendrait par degrés, en ondes +bienfaisantes, vers les masses moins instruites. C’était le rêve d’un +sage. Il ne devait pas se réaliser. + +Avec le concours de Savalette de Lange qui en fut le chef nominal il +fonda le groupe des Philalèthes qui était recruté parmi l’élite des Amis +réunis. Le prince de Hesse, Condorcet, Cagliostro furent membres des +Philalèthes. C’est à Ermenonville et à Paris dans la rue Plâtrière que +Saint-Germain exposa sa philosophie. + +C’était un christianisme platonicien qui unissait les rêveries de +Swedenborg à la théorie de la Réintégration de Martinez de Pasqually. On +y retrouvait les émanations de Plotin et la hiérarchie des plans +successifs que décrivent les théosophes d’aujourd’hui. Il enseignait que +l’homme a en lui des possibilités infinies et que, pratiquement, il doit +tendre sans cesse à se dégager de la matière pour entrer en +communication avec le monde des intelligences supérieures. + +Il fut compris de quelques-uns. Les Philalèthes tentèrent en deux +grandes réunions successives où étaient représentées toutes les loges +maçonniques de France, la réforme de la Maçonnerie. S’ils avaient +abouti, s’ils étaient arrivés à diriger par le prestige de leur +philosophie supérieure et désintéressée, cette force, alors immense, +peut-être les événements auraient-ils changé et le vieux rêve d’un monde +dirigé par de sages initiés aurait-il été réalisé. + +Il devait en être autrement. D’antiques causes, générées par les +injustices accumulées, avaient préparé de redoutables effets. Ces effets +allaient à leur tour créer des causes de mal futur. La chaîne du mal, +solidement liée par l’égoïsme et la haine des hommes, ne devait pas être +interrompue. La lumière levée par quelques visionnaires intelligents, +quelques veilleurs fidèles à la cause de leurs frères, allait être +éteinte, à peine allumée. + + + + +LA LÉGENDE DU MAITRE ÉTERNEL + + +Napoléon III intrigué par ce qu’il avait entendu dire au sujet de la vie +mystérieuse du comte de Saint-Germain avait chargé un de ses +bibliothécaires de rechercher et de réunir tout ce qui lui était relatif +parmi les archives et documents de la fin du XVIIIe siècle. Ce travail +avait été fait. Un grand nombre de pièces formant un dossier +considérable avaient été déposées dans une bibliothèque de la préfecture +de police. La guerre de 70 survint, puis la Commune et la partie de la +préfecture de police où se trouvait le dossier fut brûlée. + +Le hasard venait, une fois de plus, en aide à cette antique loi qui veut +que la vie de l’adepte demeure environnée de mystère. + +Qu’est devenu le comte de Saint-Germain depuis 1821, date à laquelle on +signale encore son existence? + +Un Anglais appelé Vandam, dans ses souvenirs d’un «Anglais à Paris», +parle d’un personnage «qu’il connut à la fin du règne de Louis-Philippe +et dont la manière de vivre s’apparente curieusement avec celle du comte +de Saint-Germain. Il se fait appeler le major Fraser, il vit seul et ne +fait aucune allusion à sa famille. «Avec cela toujours prodigue de son +argent, encore que les sources de sa fortune fussent un mystère pour +tout le monde. Il avait une connaissance merveilleuse de tous les pays +d’Europe dans tous les temps. Sa mémoire était vraiment incroyable et, +chose singulière, souvent il donnait à entendre qu’il en avait pris les +éléments ailleurs que dans les livres. Maintes fois il m’a dit, avec un +sourire singulier, qu’il était convaincu d’avoir connu Néron, de s’être +entretenu avec Dante et ainsi de suite[35].» + + [35] Cité par Lang dans _Les mystères de l’histoire_. + +Comme Saint-Germain, il a l’aspect d’un homme de quarante à cinquante +ans. Il est de taille moyenne et très robuste. Le bruit court qu’il est +le fils illégitime d’un prince de la cour d’Espagne et, comme +Saint-Germain, après avoir ébloui quelque temps la société parisienne, +il disparaît sans laisser de traces. + +Est-ce le même major Fraser qui, en 1825, publia un récit de son voyage +dans l’Himalaya et raconta avoir atteint Gangoutri et s’être baigné dans +les sources de la Jumna? + +C’est à la fin du XIXe siècle que la légende du comte de Saint-Germain +s’est agrandie démesurément. Il avait pu passer, avec raison, à cause de +ses connaissances, de la droiture de sa vie, des richesses dont il +disposait et du mystère dont il s’enveloppait, pour un héritier des +premiers Rose-croix, possesseur de la pierre philosophale. Il fut +considéré par les théosophes et par un grand nombre d’occultistes comme +un maître de la grande loge blanche de l’Himalaya. + +On connaît la légende des maîtres. Dans des lamaseries inaccessibles du +Thibet vivent des hommes très sages, possesseurs des anciens secrets de +la civilisation perdue de l’Atlantide. Ils envoient quelquefois vers +leurs frères imparfaits, aveuglés par les passions et l’ignorance, des +messagers sublimes pour les instruire et les guider. Krishna, le +Bouddha, Jésus, furent les plus grands. Mais il y eut bien d’autres +messagers plus obscurs. Le comte de Saint-Germain a été reconnu pour +l’un deux. + +C’est, je crois, Mme Blavatsky, qui l’a signalé la première. «Cet +élève des hiérophantes hindous, et égyptiens, ce savant en science +secrète de l’Orient, dit-elle de lui... C’est ainsi que le monde stupide +a toujours agi, envers ceux qui, comme Saint-Germain sont revenus à lui +après de longues années de réclusion consacrées à l’étude, les mains +pleines de trésors de sagesse ésotérique, avec l’espoir de le rendre +meilleur, plus sage et plus heureux.» + +Entre 1880 et 1900, il fut admis parmi tous les théosophes et ils +étaient devenus excessivement nombreux, surtout en Angleterre et en +Amérique, que le comte de Saint-Germain vivait encore, qu’il continuait +à s’occuper du développement spirituel de l’Occident et que ceux qui +collaboraient avec sincérité à ce développement étaient susceptibles de +le rencontrer. + +Mme Cooper Oakley consacra quelques années de son existence, vers +1900, à la recherche du comte de Saint-Germain. Elle alla même habiter +quelque temps aux environs du château de Kolochwar en Transylvanie +roumaine où elle pensait le rencontrer, se basant pour cela sur des +données qui me sont inconnues. Mais elle ne le rencontra pas. + +A ce moment-là on se forma des idées assez précises sur le nombre et la +hiérarchie des maîtres répandus dans le monde pour guider les pas des +hommes. J’ignore sur quelles réalités reposent ces idées séduisantes. +Saint-Germain fut appelé le maître hongrois à cause de sa prédilection +pour ce pays et de son incarnation dans un membre de la famille Racokzi. +On sut que le maître Hilarion[36] qui avait été l’inspirateur de Plotin +et de Porphyre, dicta à Mme Mabel Collins ce petit livre admirable +qui s’appelle «l’Idylle du lotus blanc». C’est au nom du maître Hilarion +et en se prétendant sa messagère qu’une dame qui se fait appeler +l’Etoile bleue vient de fonder, il y a quelques mois en Californie, un +groupement intitulé «Le mouvement du Temple». On sut que le maître +vénitien avait longtemps concentré son pouvoir sur Venise, collaboré à +enrichir la bibliothèque de Saint-Marc et guidé les actions de Ludovico +Cornaro et de l’alchimiste Gualdi. On sut que Serapis avait animé la +gnose égyptienne et que le maître Jésus habitait actuellement un corps +physique vivant parmi les Druses du Liban. On sut beaucoup de choses si +belles et étonnantes que la vie de celui qui en acquiert la connaissance +serait transformée si la faculté de douter s’effaçait en même temps de +son esprit. + + [36] «Ce maître était alors connu sous le nom de Jamblique. Il fut + l’inspirateur et le guide spirituel de Plotin et de Porphyre», dit + M. Lazemby dans _l’Œuvre des maîtres_, traduction Jacquemot. Or + Jamblique fut l’élève de Porphyre qui lui-même avait été l’élève de + Plotin. Je note ceci pour montrer qu’il faut accueillir avec une + certaine réserve les affirmations faites sur les maîtres. + +La documentation sur ces points est fournie par M. Leadbeater[37] et +Mme Annie Besant et je crois qu’elle est obtenue par clairvoyance, ce +qui lui enlève une partie de sa valeur. C’est par ces méthodes de +clairvoyance que M. Leadbeater put décrire minutieusement un centre +initiatique du Thibet où il put voir de près tous les grands adeptes, +dans la mesure où cela est possible par de semblables moyens. Il décrit +ainsi le comte de Saint-Germain. + + [37] On peut rapprocher les descriptions faites par M. Leadbeater de + certaines visions d’Anne-Catherine Emmerich. + +«Bien que de taille moyenne, il se tient très droit avec une apparence +toute militaire. Ses yeux, grands et marrons sont pleins de tendresse et +d’humour, avec l’autorité du pouvoir. Son visage est d’un teint +olivâtre. Ses cheveux foncés et coupés courts sont divisés au milieu par +une raie et brossés du front vers l’arrière. Souvent il revêt un +uniforme de couleur foncée, orné de galons d’or et parfois aussi un +magnifique manteau d’officier, rouge, qui accentue encore son allure +militaire.» + +Mais Mme Annie Besant a donné une précision plus décisive. Elle a +écrit dans _The Theosophist_ de janvier 1912: + +«Le maître (Racokzi) que je vis pour la première fois en 1896, Avenue +Road, 19, m’avait dit qu’il existait un tableau de lui et que je +trouverais». + +Mme A. Besant connaît donc le comte de Saint-Germain. Elle raconte +comment elle a retrouvé le portrait en question à Rome dans la salle du +conseil des chevaliers de Malte. Ce portrait est celui du comte von +Hompesch, grand maître des chevaliers de Malte qui naquit en 1744 et +mourut à Montpellier en 1805. Il vécut donc pendant la période la plus +historiquement connue de la vie du comte de Saint-Germain. Cela devrait +logiquement réduire à néant l’hypothèse que le portrait de l’un peut +être aussi celui de l’autre. Le portrait du comte von Hompesch et celui +du comte de Saint-Germain ont été reproduits par _The Theosophist_ puis +par le _Lotus bleu_. «Il n’y a pas de doute possible, dit Mme A. +Besant, ainsi qu’on peut le voir en comparant la reproduction donnée +ici, photographiée d’après ce tableau, avec la gravure bien connue +représentant le comte de Saint-Germain». Or, en toute sincérité, ayant +examiné avec le plus grand soin les deux visages, je ne leur ai trouvé +aucun rapport de ressemblance. + +Je ne donne ces détails que pour mesurer la part de l’illusion +involontaire et les contradictions (peut-être seulement apparentes) de +la foi profonde. + +Il convient encore de faire un rapprochement suggestif entre ce que +Saint-Germain dit à Franz Grœffer[38]. «Je pars demain soir. Je +disparaîtrai de l’Europe et je me rendrai dans la région de l’Himalaya» +et l’arrivée au Thibet de ce voyageur européen au commencement du XIXe +siècle. + + [38] Franz Grœffer, _Souvenirs de Vienne_. + +«La confrérie de Khe-lan était célèbre dans le pays tout entier (le +Haut-Thibet) et un des frères les plus renommés était un Européen qui y +arriva un jour de l’Occident dans la première partie de ce siècle. Il +parlait toutes les langues, y compris le thibétain et connaissait toutes +les sciences, nous dit la tradition. Sa sainteté et les phénomènes qu’il +produisit firent qu’il fut proclamé Shaberon après quelques années +seulement de résidence. Son souvenir est encore vivant aujourd’hui parmi +les Thibétains, mais son véritable nom n’est connu que des seuls +Shaberons[39].» + + [39] Blavatsky, _Isis dévoilée_. + +Ce voyageur mystérieux ne pourrait-il être le comte de Saint-Germain? + +Mais, même s’il n’est pas revenu, même s’il n’existe plus et s’il faut +rejeter dans la légende l’idée que le grand seigneur transylvanien erre +encore par le monde avec ses bijoux étincelants, sa tisane de séné et +son amour pour les princesses et les reines, on peut dire qu’il a +conquis cette immortalité à laquelle il prétendait. Pour tout un groupe +d’hommes chimériques et sincères, le comte de Saint-Germain est plus +vivant qu’il ne l’a jamais été. Il en est qui, lorsqu’ils entendent le +soir un pas résonner dans l’escalier, pensent que c’est peut-être lui +qui vient donner un conseil, apporter une idée philosophique inattendue. +Ils ne se préoccupent pas alors de courir ouvrir la porte à cet hôte +merveilleux car ces barrières matérielles n’existent pas pour lui. Il en +est qui, au moment de s’endormir, sont pénétrés d’un pur bonheur parce +qu’ils sont certains que leur esprit dégagé du corps aura toute facilité +pour s’entretenir avec le maître dans la brume lumineuse du monde +astral. Le comte de Saint-Germain est toujours présent parmi nous. Il y +aura toujours, comme au XVIIIe siècle des docteurs mystérieux, des +voyageurs énigmatiques, des porteurs de secrets occultes pour perpétuer +sa figure. Les uns se seront baignés dans les sources de la Jumna et les +autres montreront un talisman trouvé dans les pyramides. Mais ils ne +sont pas nécessaires. Ils diminuent la portée du mystère en lui donnant +une forme matérielle. Le comte de Saint-Germain est immortel comme il a +rêvé de l’être. + + + + +CAGLIOSTRO LE CHARLATAN + + +Cagliostro «devança de beaucoup l’heure marquée par le destin, pénétra +plus profondément dans le sanctuaire de la nature et mit en œuvre des +forces que, ni les hommes de son temps ni bien des générations encore ne +devaient connaître et employer[40]». Il fut un des hommes les plus +extraordinairement doués dans la science magique, un maître dans l’art +des transmutations, un étonnant prophète par le moyen des carafes et des +jeunes filles vierges. Il changea du mercure en argent et de l’argent en +or. Il pratiqua gratuitement la médecine, donna généreusement les +remèdes à des milliers de malades et même il logea et il nourrit à ses +frais un bon nombre de ceux qui étaient pauvres. Il devina avec aisance +les numéros des loteries et les indiqua à quelques personnes +privilégiées; il pardonna les offenses avec une générosité sans exemple +et même il intercéda personnellement pour ses pires ennemis. Il ouvrit +largement sa porte aux humbles et il se montra d’un accès difficile avec +les puissants. Il fut noble, désintéressé, magnanime. Il eut sur les +événements et sur la nature humaine une vue plus large qu’aucun autre +homme de son temps et l’on comprend que ses disciples l’aient appelé le +divin Cagliostro. + + [40] Marc Haven, _Le Maître inconnu_. + +Pourtant nul, plus que le divin Cagliostro ne fut plus haï, plus trahi, +plus méprisé. Volé à Londres il est arrêté comme escroc. A Paris, il est +mêlé à l’affaire du Collier où il n’avait joué aucun rôle et il est +enfermé pendant des mois à la Bastille. A Rome, vendu par sa femme qu’il +n’a jamais cessé d’aimer d’un amour passionné, il est emprisonné par +l’Inquisition, torturé, condamné à mort, et, ce qui peut-être est pire, +cette Inquisition suscite le jésuite Marcello qui publie sous le nom de +«Vie de Joseph Balsamo» un extraordinaire monument de haine et de +calomnie sur lequel la postérité ignorante l’a jugé depuis un siècle et +demi. + +Quelle est la raison de cette destinée incompréhensible? + +C’est que jamais dans le cœur d’aucun homme n’ont été réunis autant +d’éléments contradictoires. Ses paroles sont souvent admirables, mais +elles sont quelquefois ridicules. Quand on lui demande. Qui êtes-vous? +dans le procès du Collier, il répond: je suis un noble voyageur. Il ne +sait pas flatter, mais il aime qu’on le flatte et son orgueil est +démesuré. Je ne suis pas né de la chair et de la volonté de l’homme, je +suis né de l’esprit, dit-il. Il adore sa femme, mais il la trompe, il +s’excuse en disant que la supériorité de l’homme ne consiste pas dans le +fait de vivre comme un capucin, et il la pousse fréquemment à être la +maîtresse d’autres hommes. Il s’habille avec simplicité, mais il revêt +en Russie un uniforme de colonel espagnol et le chargé d’affaires +d’Espagne fait paraître dans un journal une note où il déclare que +l’Espagne n’a jamais eu dans ses armées un colonel du nom de Cagliostro. +Il fait apparaître des visages d’anges dans la transparence du cristal +et aussi des scènes prophétiques de l’avenir. Il se sert pour cela +d’enfants revêtus de robes blanches, mais il a besoin de frapper le +front des enfants avec une épée nue et parfois il fait la leçon aux +enfants et il leur décrit d’avance les tableaux qu’ils doivent +apercevoir quand il invoquera son génie tutélaire. Quand il donne des +séances, il y a des têtes de mort, des singes empaillés et des serpents +dans des bocaux disposés sur un autel[41]. Les rites de la Maçonnerie +égyptienne qu’il a fondée attestent la plus haute élévation de l’esprit +et une religion supérieure à toute religion. Mais se trouvant à Trente +auprès d’un prince évêque bigot dont il veut obtenir des lettres de +recommandation, il se confesse, il va communier et en rentrant chez lui +après s’être confessé, il dit à Lorenza: «J’ai bien attrapé ce prêtre». +Il guérit la plupart des malades qu’il traite, mais son élixir de vie à +base de vin de Malvoisie n’est qu’un aphrodisiaque produit par la +distillation du sperme de certains animaux avec certaines herbes[42]. Il +parle couramment plusieurs langues, mais il ne s’exprime correctement +dans aucune, même dans sa langue maternelle qui est l’italien. Il +prétend avoir été élevé à La Mecque et il fait des citations en arabe +devant ceux qui ne le parlent pas, mais quand, une fois, il est +interpellé dans cette langue, il ne répond pas et il semble fort ennuyé. + + [41] Antonio Benedetti, _Mémoires_. + + [42] Eliphas Lévy prétendait en avoir la recette. + +La constante dualité de sa vie se manifeste d’une autre manière. Il +s’appelle Joseph Balsamo pendant la première partie de son existence et +Joseph Balsamo est escroc, faussaire, joueur de tours et tire +complaisamment profit des amours de sa femme Lorenza. A partir de 1777 +il s’appelle le comte de Cagliostro et un merveilleux génie est descendu +en lui. Il est riche et il distribue l’argent à pleines mains, il est +médecin, ce qu’il n’était pas auparavant et il guérit de manière à faire +crier au miracle, il est philosophe et il rêve la régénération physique +et morale de l’homme. + +Que s’est-il passé? D’où lui viennent ces pouvoirs extraordinaires, ses +connaissances médicales, sa supériorité indiscutable qui éblouit ceux +qui l’approchent? On croirait que c’est un autre homme. C’est le même +pourtant. Cagliostro ne peut renier Joseph Balsamo, bien qu’il le tente +pourtant à Paris dans sa défense pour l’affaire du Collier, où il se +donne puérilement comme le fils naturel d’une princesse de Trébizonde, +élevé princièrement dans une cour des mille et une nuits. Un lien +solide, une chaîne charnelle joint l’aventurier Balsamo au maître +Cagliostro. C’est sa femme Lorenza qu’il a épousée à Rome quand il était +Balsamo et qu’il continue à aimer quand il est Cagliostro. C’est en vain +qu’il aura une vie de parfait désintéressement et que dominera l’amour +de l’humanité. Il sera suivi par son passé. L’homme ancien demeurera le +compagnon de l’homme nouveau et étendra une ombre sur l’éclat de ses +actions. + +Mais l’énigme de cette double personnalité n’a pas reçu de solution. + +Je ne raconterai pas l’histoire de Cagliostro, bien qu’elle mérite de +l’être, et je n’évoque son visage au double aspect que «parce qu’on ne +peut parler du comte de Saint-Germain sans parler de lui». On les a +souvent confondus et l’on a prêté à l’un des traits de la vie de +l’autre, bien qu’entre l’adepte aux bijoux et le magicien amoureux de +Lorenza il n’y ait que des rapports très éloignés. Ils ont appartenu +chacun d’un côté différent à ces deux courants opposés qui ont partagé +les sociétés secrètes de la fin du XVIIIe siècle, qui se sont +neutralisés et qui ont abouti à la lutte de la Convention et des +Jacobins. + +Cagliostro n’apporte pas de message comme il le prétend avec tant +d’orgueil. «Un jour, j’eus la grâce d’être admis comme Moïse devant +l’Eternel.» Mais il est un de ces porteurs de vérités, de ces libres +initiateurs que l’Église catholique s’est donné la tâche de torturer et +de brûler au cours des siècles. + +S’il vit avec netteté dans une carafe la chute de la Bastille quelques +mois avant qu’elle n’eût lieu, il ne sut pas voir dans les yeux de sa +femme Lorenza la trahison qui allait le livrer au tribunal de +l’Inquisition. S’il charma et éblouit le grand maître de Malte, Pinto, +le cardinal de Rohan et tant d’autres, il ne sut pas parler de Dieu +comme il fallait aux cardinaux réunis pour le juger et au pape tapi dans +le tribunal derrière un grillage pour contempler sur sa face de +prisonnier l’hydre de la franc-maçonnerie. + +Il ne fut qu’un maître incomplet, un homme partagé entre l’aspiration au +divin, la jonglerie du charlatan et la possession d’un corps de femme. +Mais par sa mort du moins, il s’est égalé aux plus grands. Il a été +condamné à la même flamme que Giordano Bruno. S’il n’est pas monté sur +le bûcher, c’est que le Pape Pie VI qui avait personnellement ordonné +qu’on lui mît un collier et des menottes en fer[43], commua sa peine en +celle de la prison perpétuelle, pour que sa torture fût plus longue et +la formule du jugement ajoutait «sans espoir de grâce». + + [43] Borowski, _Cagliostro_. + +Sans espoir de grâce, sous la cagoule du pénitent, pieds nus, un cierge +à la main, il défila dans les rues de Rome entre deux rangées de moines, +pour demander pardon à Dieu de ses fautes. Sans espoir de grâce, il fut +descendu dans un cachot souterrain de la forteresse San Leo. Mais ses +impitoyables bourreaux ecclésiastiques avec leur absence de pitié lui +ont donné la grandeur qu’il avait entrevue, mais n’avait pas atteinte de +son vivant. Sans espoir de grâce, il est mort dans sa prison où les +Français arrivèrent trop tard pour le délivrer en 1797. + +Maintenant, son vrai rôle avec le recul du temps, est enveloppé +d’obscurité. Mais les mauvais juges qui ont toujours voué à la mort les +initiés et les sages apportent du moins à sa gloire le témoignage de +leur torture et de leur injustice. + + + + +MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES + + + + +LES MAITRES ET LE CHOIX DU MESSAGER + + +Quand Jacob Boehme était tout enfant, un jour qu’il se trouvait seul dans +la boutique de cordonnier de son père, un homme inconnu entra pour +acheter des souliers. Il le regarda profondément dans les yeux et il lui +dit avec gravité: «Jacob, tu étonneras plus tard le monde par ta parole. +Tu auras à souffrir beaucoup de misères et de persécutions, mais sois +tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu et il a pitié de toi.» + +De même Helena Petrowna Blavatsky, assise dans les salles silencieuses +du château des Fadeef où s’écoulèrent les années de son enfance, voyait +quelquefois auprès d’elle une ombre, une image protectrice d’homme qui +lui souriait bienveillamment et dont elle sentait sur elle l’influence. +Cette forme aurait pu lui dire aussi: «Tu auras à souffrir beaucoup de +misères et de persécutions.» Car il y a des êtres marqués à l’avance. +Ceux qui sont chargés d’apporter aux hommes une révélation, une parole +libératrice des plus hautes facultés de l’âme, ne peuvent le faire qu’au +prix de la haine de leurs semblables. Ils doivent subir misère et +persécution. Mais ils appartiennent à une sorte de chaîne fraternelle et +ils ont autour d’eux, dès leur enfance, des signes annonciateurs. + +Heureux l’enfant à qui est promise une vie douloureuse par un grave +visage, fugitif comme un songe, l’enfant à qui un visiteur inconnu dit: +«Sois tranquille et ferme car tu es aimé de Dieu.» + +H. P. Blavatsky est le plus direct des messagers de l’Orient venus à +notre connaissance. Tsong-Ka-Pa, le grand sage de l’Inde et le +réformateur du Bouddhisme rappela au XIVe siècle aux hommes instruits +des grands plateaux Thibétains et des montagnes Himalayennes la +prescription d’une très ancienne loi. Cette loi concernait la balance +des deux principes opposés et également vrais: La vérité doit être +gardée secrète. La vérité doit être divulguée. Car si l’homme meurt +éternellement de son ignorance, une connaissance précocement donnée lui +est aussi fatale que la lumière à celui qui a longtemps séjourné dans +l’obscurité. Tsong-Ka-Pa rappela qu’à chaque fin de siècle une tentative +devait être faite pour instruire les hommes d’Occident uniquement +soucieux de puissance et de bien-être. Et depuis, un effort fut fait +pour que la lumière fût répandue, qu’un message fût envoyé. + +Dans la lamaserie de Ghalaring Tcho, près de Tzigatzi, sur les confins +de la Chine et du Thibet, des hommes très spiritualisés par les +méditations, des ascètes philosophes, qui dans la hiérarchie humaine +sont plus élevés que nous par leur science et par leur bonté, +délibérèrent pour savoir par quel intermédiaire le message serait envoyé +aux peuples incrédules et orgueilleux. De ce que nous pouvons savoir de +cette délibération, il résulte que d’un avis presque unanime, on était +sur le point de renoncer à cette tentative. L’Occident n’avait-il pas +perdu toute possibilité de recevoir et de comprendre la vraie et antique +doctrine? A quoi bon envoyer le message à ceux qui ne voulaient pas le +recevoir? + +Deux voix s’élevèrent pourtant en faveur de l’obéissance à la +prescription de Tsong-Ka-Pa. Ce furent celle de deux Hindous, Morya, un +descendant des princes du Pendjab; Koot Houmi, né dans le Cachemir. Ils +prirent sous leur responsabilité la tâche d’envoyer en Occident +quelqu’un qui répandrait la philosophie brahmanique, dévoilerait la +partie des mystères sur la nature et sur l’homme qu’il semblait opportun +de dévoiler. + +Et ce fut H. P. Blavatsky qu’ils choisirent. Pourquoi elle plutôt qu’un +homme plus qualifié, par la pondération, le pouvoir persuasif, l’ordre +intellectuel et l’absence de passion, qualités qui firent toujours +défaut à H. P. Blavatsky? Ceci touche à une réalité humaine qui, malgré +sa simplicité, est repoussée par les esprits sensés de nos races avec un +sourire de mépris. Nous naissons avec un long passé. C’est ce passé qui +détermine les conditions et les événements de notre vie que nous voulons +attribuer à cette ombre qu’est le hasard, ce fantôme qu’est le libre +arbitre. C’est en vertu de ce passé qu’H. P. Blavatsky était liée à +Morya. Elle fut choisie pour ses dons extraordinaires de médium, les +facultés supra normales qu’elle manifesta dès son enfance, la facilité +que Morya et Koot-Houmi purent avoir de communiquer avec elle à distance +par la télégraphie de la pensée. Et elle fut choisie encore pour sa foi +désintéressée, son amour sans fin de la connaissance, cette ardeur +mystérieuse qui pousse certains êtres à lever toujours plus haut, +devraient-ils en mourir, au milieu des ténèbres que la nature s’est plue +à amonceler sur nous, la lampe vivante de leur intelligence. + + * * * * * + +Si l’existence des maîtres est aux Indes, au Thibet et en Chine, +considérée comme indiscutable, il n’y a en Europe qu’une minorité qui y +ajoute foi et encore cette minorité est-elle considérée comme peu +sérieuse par la moyenne des gens cultivés. Cela tient à ce que l’on ne +peut avoir sur les maîtres aucune donnée positive, qu’aucune preuve +matérielle ne peut être fournie de leur existence. Cette preuve pourrait +pourtant être trouvée aisément, mais il faudrait la chercher et la +méthode à employer pour cela paraîtrait surprenante. Il est plus commode +de nier. Puis l’existence des maîtres choque cet orgueil de parvenu +intellectuel que chacun apporte au monde en naissant. + +L’idée que dans le sable et la neige d’une région dite sauvage, il y a +des hommes,--et des hommes de couleur,--qui n’admirent pas sans réserve +les automobiles, les aéroplanes et les travaux des instituts de médecine +et qui sont tout de même allés plus loin que nous dans les connaissances +métaphysiques et l’étude de l’esprit, est une idée qui paraît +invraisemblable, qui indigne ou fait hausser les épaules. On ne peut +supposer l’existence d’hommes supérieurs sans supposer qu’ils n’aient +l’orgueil de faire étalage de leur supériorité afin de devenir célèbres, +obtenir des décorations, entrer dans des académies officielles. Nous en +sommes au point où le désintéressement n’est pas imaginable. Il n’est +pas imaginable non plus qu’on puisse se passer des merveilleuses +découvertes de la science utilisées si habilement pour la jouissance du +corps. On assimile donc les sages des lamaseries Thibétaines à des +fakirs faiseurs de prodiges faciles et mortificateurs de leur chair. + +Ceux qui croient aux maîtres s’en font de leur côté une conception +erronée. Une fois qu’ils ont admis l’idée que des êtres supérieurs +existent, retirés dans la solitude, plus spiritualisés que nous, plus +instruits, plus parfaits, ils leur enlèvent leur qualité d’hommes et ils +leur prêtent la vertu et le pouvoir des dieux. Ils renoncent à la +vraisemblance pour satisfaire une dévotion longtemps réprimée, un goût +inné d’adoration divine. Non seulement ces maîtres ont des facultés qui +dépassent l’imagination, mais ils dirigent à leur gré l’humanité, ils +font naître les races et ils les font mourir, ils voient d’un regard +toutes les pensées de tous les hommes, ils pèsent le bien et le mal. La +légende du roi du monde est dépassée par ces croyants, aussi aveugles +que les chrétiens les plus aveugles et oublieux de toute raison. Saint +Yves d’Alveydre raconte[44] que les membres de l’Agartha dans leurs +explorations souterraines de la terre ont retrouvé une race d’hommes +avec des ailes et des griffes et un dragon volant, moitié homme et +moitié singe. Et Leadbeater[45] résume presque les conversations que +Jésus et le Bouddha ont entre eux, sur un banc de pierre au pied d’un +grand arbre. + + [44] _Mission de l’Inde_. + + [45] _Les maîtres et le sentier_. + +Les maîtres existent, mais ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont que +des hommes pleins de sagesse. C’est déjà beaucoup. Si, comme le +rapportent les voyageurs, ils créent en eux-mêmes une chaleur +artificielle pour résister au froid des hautes régions, ils souffrent +pourtant des vents glacés, la neige fait des cristaux dans leur +chevelure humaine. Ils sont condamnés à la régularité de la nourriture, +à l’oubli du sommeil. Ils sentent la dureté de la terre, l’immensité du +ciel, la rigueur de la loi. Ils connaissent le secret de la mort et ils +peuvent la retarder, mais ils doivent tout de même la subir. S’ils sont +arrivés à supprimer la plupart de nos douleurs engendrées par le désir +et l’égoïsme, ils en éprouvent peut-être d’autres, d’un ordre que nous +ne concevons pas, nées de leur compréhension et de leur amour. Arrivés +aux portes du Nirvana, le regard qu’ils jettent derrière eux pour voir +leurs frères qui sont demeurés si loin, doit les faire souvent revenir +en arrière. Ils triomphent de la pitié par l’intelligence et avec la +pitié ils arrivent à casser le diamant de l’intelligence. Mais +atteignent-ils à une sérénité parfaite? + +Le sommet sur lequel ils sont parvenus péniblement n’en est pas un. Il +n’y a pas de sommet dans une hiérarchie sans fin. Dégagés de la vie +sociale et de son carcan, ils voient, ils connaissent, ils rejoignent +par l’élan de l’intuition des régions lumineuses, mais s’ils le veulent, +ils ne peuvent plus remettre le carcan abandonné. Ils l’ont jeté +derrière eux. Aux prisonniers délivrés, l’entrée de l’ancienne prison +est interdite. Ils sont inaptes à la conduite des hommes, à leur +diplomatie, à leur tromperie. Aucun des sublimes adeptes de l’Agartha ne +pourrait tenir un emploi commercial, être président d’une association ou +se faire élire député. Si, dans une certaine mesure, ils ont la +prévision des événements à venir, ils doivent être souvent déroutés dans +leurs calculs par les réactions de la haine. Si leur intelligence +agrandie pénètre les lois cosmiques et possède des pouvoirs inconnus de +nous, l’erreur doit être leur partage dans le domaine des choses +humaines. + +De quelque vénération ou religiosité dont on enveloppe les grands +messagers on est obligé de constater cette erreur. On voit leur +impuissance à l’égard du mal, l’inutilité de leurs efforts à préserver +leur œuvre. On voit que souvent ils ont employé des méthodes puériles +pour faire aboutir de grands desseins. Ce fut le cas pour la création du +mouvement théosophique. Il aurait pu produire une révolution morale, +telle qu’on n’en aurait jamais vue d’aussi grande. De lui aurait pu +jaillir un foyer de fraternité si ardent qu’autour de sa flamme se +seraient réconciliées les races et les religions. Mais l’erreur était à +sa base. Son point de départ, comme moyen de propagande reposait sur une +erreur. Un grand mouvement ne pouvait être créé avec des phénomènes et +des miracles, même si derrière eux se dressait l’apport solide de la +doctrine. C’était méconnaître à l’excès l’élite des occidentaux. Si peu +nombreuse qu’elle fût c’était cette élite qu’il fallait gagner. Bien que +dépourvue de vrai spiritualisme elle demandait autre chose que des +lettres envoyées d’une façon phénoménale et des roses tombant du +plafond, encore humides de rosée. La philosophie de l’Orient fut +apportée avec des tours de fakir, des mirages d’hallucination. Le +message en perdit de sa grandeur et les ignorants et les sceptiques en +profitèrent pour le décrier. + +Les intelligents ne voulurent pas admettre qu’une sublime pensée fût +enfermée dans un gobelet d’escamoteur. Et quand «la Doctrine secrète» +parut, il était trop tard. Ces extraordinaires courants de haine qui se +déchaînent contre les révélateurs de vérités nouvelles avaient enveloppé +l’œuvre et l’auteur. La calomnie avait accolé l’étiquette d’imposteur au +nom d’H. P. Blavatsky,--la plus sincère et la plus désintéressée de ceux +qui vouèrent leur vie à l’esprit. + + + + +LA VIE PHÉNOMÉNALE D’H. P. BLAVATSKY + + +Il n’y a pas de grande figure qui ne soit un peu caricaturale. Au don de +l’esprit correspond toujours quelque disproportion physique, un +ridicule, ou une laideur. Les oreilles de Lao Tseu étaient démesurément +longues; Socrate avait une trop grosse tête, Swedenborg était d’une +stature gigantesque. De plus le génie est toujours mal fait pour la vie, +déplacé, gênant. Il renverse les meubles, remet chacun à sa place, a des +mutismes étranges ou s’exprime avec une voix qui résonne comme un +clairon. + +Ainsi H. P. Blavatsky apparaît avec plus de travers que de qualités +visibles. Elle devient précocement énorme et elle porte ce corps +imparfait et tourmenté de maladies, inlassablement à travers les cinq +parties du monde. Elle déborde de passion, elle est toujours en colère; +elle s’indigne, maudit et commande sans cesse; elle jure comme un +troupier; elle fume toute la journée en public et même dans les temples +sacrés de l’Inde; elle traite fréquemment son fraternel compagnon Olcott +de stupide et d’âne. A la moindre maladie, elle écrit des lettres qui +commencent par: «Je vous écris de mon lit de mort» et elle est guérie +dans la même journée. Elle est somnambule; elle a des goûts bohèmes; à +New-York ou dans l’Inde, il lui arrive d’inviter plusieurs personnes à +dîner, certains jours où elle n’a même pas une tasse de thé à leur +offrir. Elle promet à tout le monde, même à des domestiques, sa +succession comme animatrice de la Société théosophique. Elle se confie +au premier venu et, tout en prétendant connaître, en vertu «d’un flair +occulte», la nature de chacun, elle donne son amitié à des gens qui ne +la recherchent que pour la trahir. Ayant fait un héritage, elle achète +des terrains en Amérique, mais elle perd les papiers qui prouvent cet +achat et elle oublie même dans quelle région se trouvent les terrains +achetés. Dirigeant le Theosophist à Londres, elle fonde elle-même une +revue concurrente du Theosophist et elle en prend la direction. Par +horreur de l’hypocrisie religieuse elle devient anticléricale. Partout +où elle passe, elle se fait des ennemis à cause de son incapacité à +déguiser la vérité. Elle est en révolte contre toute autorité, tout +préjugé, toute convenance mondaine. Elle ne respecte rien, sauf les +maîtres, et encore les plaisante-t-elle et appelle-t-elle familièrement +Morya, le général. Mais elle est bonne, elle donne tout ce qu’elle +possède. Elle n’a que sa mission comme but et elle sait faire totalement +abstraction d’elle-même pour réaliser cette mission. Elle ne considère +sa personne que comme un moyen d’expression d’êtres plus élevés, la voix +chargée de proclamer leur message et elle subordonne à cela toute sa +vie. + + * * * * * + +C’est au bruit des cercueils qu’on clouait qu’H. P. Blavatsky apparut au +monde. C’était en 1831, près d’Odessa. Le choléra ravageait la Russie et +plusieurs personnes venaient de mourir dans la demeure du colonel Hahn, +son père. + +Comme elle était chétive, on fit un baptême hâtif. Pendant cette +cérémonie où étaient rassemblés dans une salle, les serfs et les membres +de la famille, le cierge que tenait un enfant alluma la robe d’un +prêtre. Une panique s’ensuivit. Le prêtre brûla partiellement et à cause +de cela il fut prédit à l’enfant une existence de vicissitude et de +lutte. Cette prédiction se réalisa. Mais nul alors ne pouvait penser +qu’Hélène Petrowna rallumerait plus tard le cierge de son baptême et en +proclamant le culte du Dieu intérieur brûlerait avec sa parole tant de +robes sacerdotales et tant d’ornements de vaines cérémonies. + +Aussi loin que remontent dans leurs souvenirs ceux qui l’ont connue +enfant, ils sont tous unanimes pour dire qu’elle manifesta précocement +des dons extra-humains. Des coups inexplicables retentissent quand elle +pénètre dans une pièce. Elle décrit des événements qui se produisent au +loin et dont la réalité est confirmée. Le monde est peuplé autour d’elle +de fantômes et d’esprits de la nature dont elle dépeint la forme et +pénètre les intentions. Si elle prend dans sa main une poignée de sable +de la steppe, elle voit les océans des époques évanouies, des flores +sous-marines, des animaux fantastiques. Si elle regarde un vieillard qui +passe, elle voit dans l’atmosphère qui l’entoure toutes les actions +qu’il a accomplies dans ses existences antérieures. Un maître veille sur +elle. C’est celui qu’on connaîtra plus tard sous le nom de Morya et un +jour où le cheval d’H. P. Blavatsky s’emballe et la précipite sur le +sol, elle sent deux bras invisibles qui la soutiennent et amortissent sa +chute. + +Les bras invisibles sont de chair; la figure de rêve devient une figure +vivante et H. P. Blavatsky quand elle va à Londres pour la première fois +reconnaît l’apparition familière dans un des rajahs hindous qui font +partie de l’ambassade du Nepaul. Elle parle à son maître qu’elle +rencontre dans Hyde Park et à partir de ce moment toutes ses actions +seront subordonnées à ses ordres. Bien entendu, aucun de ces ordres ne +contrecarrera la destinée qui lui est réservée. Elle devra élaborer dans +la peine sa propre instruction, subir les effets des causes +qu’engendreront sa nature impulsive et désordonnée. C’est parmi +l’agitation, la maladie et la colère que sa mission s’accomplira car +tous les messagers sont entachés d’imperfection et aussi haut que l’on +remonte dans la hiérarchie des êtres, on voit que les plus élevés et les +meilleurs sont susceptibles de faiblesse et soumis à l’erreur. + +A dix-huit ans, elle se laisse marier par sa famille à un vieux général; +mais elle éprouve déjà une horreur invincible pour ce qu’elle appelle +«le magnétisme du sexe», horreur qui la fera rester chaste toute sa vie. +Son vieil époux n’arrive pas à lui baiser le bout des doigts et elle +quitte le toit conjugal, de nuit, à cheval. Elle commence alors une +série de voyages sans fin. + +Après avoir erré en Égypte et en Syrie, elle va dans l’Amérique du Sud +et elle partage l’existence sauvage des cow-boys. Elle se rend dans +l’Inde par l’océan Pacifique et elle fait une tentative pour pénétrer +dans le Thibet dont l’entrée lui est interdite par le gouvernement +anglais. Elle revient en Europe, en repassant par l’Égypte où elle +étudie la magie avec le vieux mage copte Metamon. Elle se passionne pour +l’indépendance des peuples et se joint aux troupes de Garibaldi parmi +lesquelles elle reçoit une grave blessure. Elle en guérit, elle lit des +romans de Fenimore Cooper, s’éprend des Peaux-rouges et part aussitôt +pour le Canada afin d’habiter les wigwams, de lancer des flèches, de +voir des scalps. Mais des squaws lui ayant volé des bottines auxquelles +elle tenait beaucoup, elle se lasse des Peaux-rouges et va vivre au +Texas avec des trappeurs. Elle les quitte et se rend à la +Nouvelle-Orléans pour pénétrer les secrets de magie noire professés par +les Vaudoux. Elle vit quelque temps parmi cette secte de nègres +magiciens, mais un rêve l’informe du danger qu’elle court et elle repart +pour les Indes. Elle essaie à nouveau de pénétrer dans le Thibet, elle +voyage dans l’Himalaya, elle séjourne dans divers monastères +bouddhistes; elle est gelée par la neige, aveuglée par le sable, elle a +faim et soif sous la tente quand la tempête souffle sur elle et elle +regagne l’Inde en 1857, un peu avant la révolte des cipayes. Son guide +occulte lui prescrit alors de retourner en Europe et elle rentre dans sa +famille qu’elle stupéfiera par des prodiges de tous ordres, durant +quelques années. Ce n’est que dix ans après que le temps de sa véritable +instruction est venu. Tous ses voyages n’avaient été qu’un jeu +préparatoire. Elle revint dans l’Inde en 1867 et c’est là que se place +son temps d’initiation au Thibet. + +Elle atteint le lac Palté puis les monts Kouenlun et c’est dans cette +région inexplorée, et dont elle n’a jamais voulu préciser l’endroit +exact, qu’elle retrouve Morya et Koot Houmi et qu’elle reçoit d’eux les +renseignements sur la science secrète qu’elle sera chargée de révéler. +Il lui est prescrit de regagner l’Amérique où elle doit retrouver un +homme qu’elle ne connaît pas mais qui est choisi à cause de sa foi, de +son courage et de son amour désintéressé du bien pour créer avec elle le +mouvement spiritualiste qui sera connu sous le nom de mouvement +théosophique. + +Elle repasse par l’Europe mais les catastrophes sont dans son étoile; le +vaisseau qui la porte avait une cargaison de poudre qui saute et elle +échappe presque seule au naufrage. + +--Connaissez-vous le colonel Olcott? demande-t-elle aussitôt arrivée en +Amérique, à tous ceux qu’elle voit. Mais ses recherches ne sont pas +longues. Dans une réunion, un homme à longue barbe lui offre du feu pour +une cigarette qu’elle vient de rouler. C’est le colonel Olcott. De cette +petite flamme qui a jailli entre eux s’élèvera un grand feu spirituel +qui n’est pas encore éteint. Le calme américain de haute stature et de +grand cœur, l’indomptable russe au corps pesant qui, par ses facultés +médiumniques vit partiellement dans l’au-delà, vont devenir les +chevaliers inséparables de l’idéal. Ils seront des sortes de don +Quichotte en marche pour la réforme de l’humanité et sous le casque de +leur foi, plus invulnérable que l’armet de Mambrin, ils combattront les +terribles moulins à vent de la sottise et de la bigotterie et ne se +laisseront pas renverser par eux. + +Les connaissances en science occulte d’H. P. Blavatsky se sont accrues +au cours de ses voyages. Elle a connu tous les magnétiseurs, tous les +nécromanciens, tous les sorciers de la terre. Avec ses extraordinaires +pouvoirs, elle a ébloui également les charlatans, les hommes sensés et +les savants. On a discuté, cherché des explications, dressé des +procès-verbaux. Devant l’accumulation des faits, il est impossible de +nier, ou si l’on nie: il faut supposer un truquage de toutes les maisons +où elle pénètre, une complicité de tous les gens qu’elle rencontre dans +les cinq parties du monde. + +On est avec raison plongé dans l’étonnement par les phénomènes qu’elle +produit. Il semble que dans certaines circonstances et dans de certaines +dispositions, elle ait eu le pouvoir de créer par sa volonté des objets +matériels, de tracer de longues lettres sans le secours de la main et de +la plume et de les envoyer à distance par le moyen de la force astrale. +Elle donnait aussi une autre explication de ses pouvoirs. Elle +prétendait avoir la faculté de faire obéir à son ordre certains esprits +intermédiaires entre l’homme et la nature, appelés Elementals et elle +faisait travailler pour elle dans l’invisible ces sortes d’esclaves +magiques. + +Un enfant vient la visiter dans une pièce presque nue. Désireuse de lui +faire plaisir, elle plonge le bras derrière un paravent et en retire un +grand mouton monté sur des roues qui n’y était pas, une minute +auparavant. + +Un autre enfant ayant désiré un sifflet, elle prend trois clefs +attachées à un anneau et les enferme dans sa main. Quand elle rouvre la +main les trois clefs sont changées en sifflet. + +Pendant un dîner, comme on constatait l’absence de pinces à sucre, elle +en fabrique phénoménalement d’étranges, un peu difformes et qui portent +le cachet de ses maîtres. + +Quelqu’un lui demande un jour de faire le portrait d’un sage de l’Inde, +instructeur des parias, connu sous le nom de Tiruvalluvar et qui vécut à +Vylapur. Elle prend un peu de mine de plomb, l’écrase légèrement sur une +feuille de papier qu’elle retourne et une minute après le portrait est +dessiné avec minutie et les portraitistes américains auxquels on le +montre déclarent que c’est une œuvre unique au point de vue technique, +qu’aucun artiste vivant n’aurait pu faire. + +Une autre fois, elle est en train d’ourler des serviettes. Le colonel +Olcott la voit donner un coup de pied sous la table avec irritation, en +disant: Ote-toi de là, nigaud! Il demande ce qu’il y a. C’est une petite +bête d’Élémental qui me tire par ma robe, dit H. P. Blavatsky. +Donnez-lui donc vos serviettes à ourler, répond Olcott en plaisantant. +Elle jette les serviettes sous la table et un quart d’heure après, quand +elle les ramasse, les serviettes sont ourlées. + +On pourrait faire des récits semblables à l’infini. + +Ces phénomènes éveillent la curiosité, passionnent les esprits. La +réputation d’H. P. Blavatsky devient immense. La Société théosophique +est fondée par elle et par Olcott et tous deux en transportent le centre +dans l’Inde, à Madras puis à Adyar. + +H. P. Blavatsky connaît pendant quelques années la réalisation de son +rêve. Elle est dans la plénitude de son activité. De toutes parts +arrivent d’Europe des adhésions à la foi nouvelle, aux idées +théosophiques qui ne font qu’exprimer la philosophie de certains groupes +bouddhistes du Thibet. A la philosophie bouddhiste, H. P. Blavatsky +rattache l’idée d’évolution et de perfectionnement et une explication +des origines de l’univers plus ancienne que le Bouddhisme et d’origine +brahmanique. Si beaucoup d’Hindous se montrent rebelles à ses idées, un +grand nombre d’autres y adhèrent avec enthousiasme. + +Mais les éternels ennemis de tous les grands élans de la vérité se sont +alarmés et ils se hâtent d’agir par les moyens les plus vils. Si l’on +relit les livres et les journaux de cette époque, on demeure stupéfait +de l’étonnant mouvement de haine qu’a provoqué un groupement +désintéressé qui prêchait la fraternité humaine et le culte de la +vérité. Et cette haine sembla se multiplier parce qu’elle s’exerçait sur +une femme. + +Les fanatiques missionnaires de l’église catholique à Madras ne purent +supporter l’idée que l’amour de leur prochain, fût enseigné par d’autres +européens qu’eux, au nom d’un prophète qui n’était pas le leur. Ils +préparèrent l’œuvre de calomnie par laquelle l’église a toujours atteint +sous des formes différentes, mais inexorables, tous ceux qui, hors sa +règle de fer, ont fait entendre une parole d’ordre divin. Ils payèrent +d’anciens tenanciers d’hôtel meublé, devenus par l’imprudence d’H. P. +Blavatsky domestiques de confiance à Adyar, et ceux-ci accusèrent de +fraude la fondatrice du mouvement théosophique. Ils prétendirent avoir +été ses complices, ils montrèrent de fausses lettres qu’ils avaient +fabriquées. D’après eux les phénomènes d’H. P. Blavatsky ne relevaient +que de la prestidigitation, les lettres des maîtres étaient des faux, il +n’y avait pas de maîtres, il n’y avait rien. + +Dans le même moment la Société des Recherches psychiques de Londres +avait envoyé à Madras un jeune homme, plein d’autorité et de suffisance, +appelé Hodgson, pour faire une enquête sur la nature des phénomènes +produits par H. P. Blavatsky. Influencé par les missionnaires, par +l’opinion de la bonne société anglaise qui suivait unanimement les +missionnaires et par sa propre volonté de ne pas croire qu’il avait +apportée d’Angleterre dans son étroite cervelle de bourgeois sceptique, +il conclut au cours d’un long rapport à l’imposture d’H. P. Blavatsky. + +Les calomnies de ces ennemis, nés de tout ce qui est supérieur dans le +domaine de l’esprit, ne devaient pas être oubliées. Elles germèrent, +elles fructifièrent, car l’ignorance, la fausse science et le +matérialisme y trouvèrent le prétexte du doute, la joie de haïr ce +qu’ils ne comprenaient pas. Beaucoup des amis d’H. P. Blavatsky se +détournèrent d’elle et répandirent de nouvelles calomnies. On prétendit +qu’elle était une espionne au service de la Russie et en France le +docteur Papus forgea de toutes pièces et sans la moindre preuve, +l’accusation qu’elle avait copié une partie de ses livres sur des +manuscrits laissés par un certain baron de Palmes. Cette accusation +était ridicule et celui qui la formulait savait qu’elle était ridicule. +Le baron de Palmes était un ancien officier de cavalerie autrichien très +peu lettré et pas du tout philosophe qui n’avait jamais écrit une ligne +de sa vie. La haine de ceux qui aspirent à une certaine suprématie +spirituelle déchaîne une fureur plus aveugle que la possession de +l’argent. + +H. P. Blavatsky ne poursuivit pas ses accusateurs. Elle était pauvre et +ne pouvait faire les frais de la coûteuse procédure anglaise, ce que ses +ennemis savaient bien. D’ailleurs elle n’aurait pu répondre +victorieusement qu’en faisant la preuve de l’existence réelle de Morya +et de Koot Houmi, et en désignant le lieu de leur retraite, ce qu’elle +ne voulait faire à aucun prix. + +Epuisée et malade, elle quitta les Indes, afin de retrouver en Europe, +dans la solitude, le calme nécessaire pour écrire la Doctrine secrète. +Elle savoura dans une misérable chambre à Naples l’amertume de voir ses +meilleures intentions rabaissées, son œuvre niée, son idéal bafoué. Mais +sans doute puisa-t-elle dans les profondes ressources intérieures qu’ont +les grandes âmes, l’idée lucide que la parole écrite a plus d’importance +que celui qui est chargé de l’écrire et que le livre demeure dans les +temps quand le visage et même le nom de l’auteur sont effacés. Elle +subordonna sa vie à la création de son livre. Elle oublia les pouvoirs +avec lesquels elle était habituée à obtenir des réunions d’admirateurs. +Elle cessa de faire sortir un serpent d’un sac à main ou de créer d’un +geste dans l’espace un papillon aux mille couleurs. Elle passa les +dernières années de sa vie, les yeux fixés sur les sources intimes de sa +connaissance. Elle résista aux vagues de haine que lui apportaient les +articles de journaux ou les paroles empoisonnées de ceux qui venaient +lui rendre visite. Elle poursuivit son but sans faillir, maintenant par +la force de sa volonté sa santé chancelante, s’obligeant à tracer +quotidiennement sur les feuillets, le sillon de son œuvre immense. + +Quand elle mourut en Angleterre, elle avait retrouvé des disciples et +des amis qui l’aimaient. Elle se plaisait à redire la parole du Vishnou +Pourana: La miséricorde est la puissance de celui qui est vertueux. Elle +put jeter un regard désormais tranquille sur sa tâche achevée. Elle +avait écrit les derniers mots de «la Doctrine secrète» et la Société +théosophique était répandue dans le monde entier. + +Mais comme c’est une loi amère et inexorable que la calomnie, quand elle +est dirigée avec habileté, laisse une trace qui ne périt pas, H. P. +Blavatsky n’a jamais été lavée entièrement de l’accusation portée contre +elle. Les années ont passé. Les sources et preuves d’événements anciens +deviennent vite incertaines. On écoute les paroles qui sont rapportées +par la rumeur publique qui fait aisément figure de sagesse inférieure. +On respire avec un plaisir secret un vent de scandale qui vient on ne +sait d’où. On se dit: Qui sait? Peut-être... Et ceux qui croient le plus +fermement à H. P. Blavatsky et qui ont reçu de sa philosophie le +meilleur réconfort sentent à de certaines heures, un doute remonter du +fond d’eux-mêmes, comme une buée triste, et qui jette une ombre. + + * * * * * + +Il y a dans le texte intégral de l’historien juif Josèphe retrouvé +récemment en Russie, un trait frappant. Ce contemporain de Jean-Baptiste +et de Jésus rapporte ceci au sujet de Jean-Baptiste: «Il collait des +poils d’animaux sur les places de son corps où il n’était pas velu.» + +Ainsi, ce prophète ajoutait à la nature pour réaliser l’idéal qu’il se +faisait du prophète. Et j’imagine qu’il le faisait secrètement pour +paraître aux yeux de ses disciples un envoyé que Dieu avait créé velu +par contraste avec les vêtements luxueux des Juifs riches. Il agissait +ainsi avec puérilité; c’était pourtant Jean-Baptiste, qui baptisa Jésus. + +De même H. P. Blavatsky ayant reçu le don de produire des phénomènes et +considérant qu’on n’est pas un véritable thaumaturge sans continuels +phénomènes, en ajouta peut-être de son cru par ruse et artifice, car la +tentation est bien grande d’aider au miracle quand le miracle ne se +produit pas et qu’on porte tout de même le miracle en soi, qu’on l’a +produit hier et qu’on le produira demain. Peut-être céda-t-elle à cette +tentation. Rien ne l’a prouvé. Mais c’est sans importance. Si le +prophète veut être velu qu’il le soit tant qu’il lui plaira. L’eau +baptismale n’en sera pas moins claire entre les rives du Jourdain. Il +m’importe peu que celui qui m’apporte une explication raisonnable du +monde, une philosophie élevée, une morale dont la connaissance +transforme mon cœur, escamote, par fantaisie magique, le livre qui +contient l’explication, la philosophie, la morale sublimes. J’attends, +modérant ma surprise pour le brio du tour, que le livre escamoté +reparaisse et j’en aspire la sagesse révélatrice sans me soucier de la +manière merveilleuse dont il me fut présenté. + + + + +LA DOCTRINE SECRÈTE + + +Ce qui caractérise la philosophie enseignée par H. P. Blavatsky c’est +qu’elle apparaît à beaucoup d’esprits, quand elle leur est révélée, +comme la plus belle des philosophies, la seule qui soit claire, +raisonnable et dont la connaissance vous incite à la perfection. + +Devenir plus intelligent et meilleur, non dans l’acception courante, +mais devenir plus estimable à ses propres yeux, voilà ce qui, grâce à +elle, est permis aux hommes de ces temps. A ceux qui ont trouvé leur +vérité propre dans les enseignements théosophiques, est accordé un titre +sans signe extérieur, un honneur qui ne comporte pas le respect des +autres mais confère la tranquillité de l’âme. Ceux-là sentent sur leur +front le mystère moins pesant, ils ont découvert la possibilité de créer +leur enfer ou leur paradis, ils mesurent plus justement les choses +humaines, ils ont acquis plus de pitié. + +De même qu’elle n’avait pas reçu le don de la beauté physique, H. P. +Blavatsky ignora la beauté de la forme littéraire et le visage de sa +philosophie est plein de bosses et de rides, le corps de son livre est +chaotique, difforme, écrasant, sans sexe comme elle-même. Il contient +les doctrines du Bouddhisme ésotérique, car ce qu’on appelle la +théosophie est le Bouddhisme d’une école d’intellectuels thibétains. Il +n’est pas la création propre d’H. P. Blavatsky et elle ne l’a jamais +prétendu. Elle écrivait sans le secours d’aucun livre, faisait +fréquemment des citations tirées d’ouvrages qui appartenaient à des +bibliothèques où elle n’avait pas la possibilité de puiser. Elle +écrivait,--tous les témoignages sont d’accord à ce sujet--d’une façon +médiumnique, sous la dictée de Morya et de Koot-Houmi et aussi sous +celle d’un autre initié platonicien, qui ne s’exprimait qu’en français +et appartenait à un groupe d’initiés différent. + +Il est impossible de résumer, même brièvement, l’énorme amas de +connaissances que contiennent Isis dévoilée et la Doctrine secrète. Ces +connaissances viennent des antiques livres conservés dans les monastères +du Thibet et elles remontent, à travers les civilisations, jusqu’aux +origines de l’homme. Elles ont paru si inattendues et si nouvelles aux +penseurs orgueilleux de l’Occident, qu’ils ont préféré les rejeter en +bloc sans les examiner. Annie Besant, Steiner, Leadbeater[46] et +d’autres encore, se sont efforcés pourtant de les clarifier et de les +présenter sous une forme accessible aux intelligences les plus moyennes. +Cela n’a pas suffi. Les intelligences moyennes comme les grandes, ont +trouvé que la lumière venait de trop loin, d’un pays qui n’était pas le +leur, qu’elle était trop éblouissante. Il leur faut une lampe au format +connu qui n’éclaire que le cercle étroit de leur savoir héréditaire, de +leurs petits préjugés, de leur médiocre idéal. + + [46] Voir «la sagesse antique» d’Annie Besant, «la science occulte» de + Steiner, et surtout «l’essai de doctrine occulte» de M. Chevrier qui + est l’exposé le plus clair de la doctrine théosophique. + +Pourtant quelle philosophie que celle qui nous permet de comprendre le +rapport de la matière et de l’esprit; comment à travers les âges +immémoriaux, l’homme s’est individualisé, s’est revêtu de corps +successifs pour devenir de plus en plus matériel sur l’arc descendant de +la nature; afin de remonter ensuite sur l’arc ascendant où il doit +accomplir la tâche inverse, c’est-à-dire se spiritualiser pour être +absorbé par la conscience divine. Cette philosophie, en nous apprenant +la loi de réincarnation et la loi de Karma, est la seule qui éclaire et +justifie un peu ce que nous percevons d’un univers impitoyable et +incompréhensible. Si nous voyons,--et il est possible à chacun de le +voir par une attention quotidienne--que c’est nous-mêmes qui tissons +notre destinée, qui engendrons les causes de nos bonheurs ou de nos +souffrances; si nous savons, sans en pouvoir douter, que toute action +accomplie contre autrui est accomplie contre nous-mêmes, il nous vient +la connaissance que le monde n’est peut-être pas aussi injuste qu’il le +paraît. Et à partir du moment où nous nous savons placés dans un monde +logique et ordonné, nous comprenons que la seule conduite possible est +d’obéir à cette logique et à cet ordre, nous ne souffrons plus de +l’injustice et nous nous considérons comme la seule cause de nos maux. +Nous cherchons une méthode pour devenir plus heureux en nous conformant +au courant qui nous emporte. Nous songeons à préparer notre vie future +s’il est trop tard pour obtenir de grands résultats dans celle-ci. Nous +nous apercevons que le bonheur tel que nous le concevons n’est pas ce +qui a le plus d’importance et qu’il y a des échelles de bonheur +parallèles à notre développement. La recherche d’un bonheur plus élevé +nous amène à entrevoir que c’est dans la spiritualisation de l’être +qu’est la source de la plus ineffable joie. Nous apprenons les chemins +qui y conduisent, la méditation, le silence de l’âme et la contemplation +de cette étoile intérieure qui brille dans notre cœur et dont la +lumière, quand nous la découvrirons dans tout son éclat, nous +identifiera à l’essence divine. + +Cet apport de la sagesse de l’Orient pouvait suffire à arrêter la pensée +occidentale sur la voie matérialiste et à la transformer. Il n’en fut +rien. L’ombre noire qui suit toute chose nouvelle s’étendit sur la femme +qui annonçait cette doctrine de perfection. Il était historiquement trop +tard pour que l’Inquisition pût dresser pour elle le bûcher des martyrs. +Elle ne fut ni lapidée ni mise en croix. Les hommes de son temps lui +firent subir le supplice du doute et celui du mépris. Les intellectuels +rejetèrent la doctrine ou s’obstinèrent à l’ignorer. Il est vrai que ce +n’était pas à eux qu’elle s’adressait. La théosophie, comme tous les +grands mouvements de l’esprit, comme le Christianisme et comme la +doctrine des Albigeois, faisait appel à la commune masse des hommes. +Elle fut par eux incomprise et méconnue. Et c’est un exemple singulier, +dont nous sommes les témoins aveugles. Le message est arrivé de loin et +de haut. Il est là et il demeure inutile pour ceux qui le nient. + +Quant aux disciples directs d’H. P. Blavatsky, ceux qui se réclament +d’elle, à leur insu ou par la force de leur nature propre, ils ont en +partie trahi le sens du message en l’expliquant. Il y a une loi qui veut +que tout mouvement initiatique, s’il ne rencontre pas la mort par +suppression totale comme le mouvement Albigeois, se dessèche, se +minéralise, devienne dure pierre d’église, marbre glacé de dogme. La +théosophie s’est enveloppée de cette religiosité que sa fondatrice +considérait comme tellement néfaste. Cela a commencé par une sorte +d’adoration chrétienne, de pieuse ferveur dont on a enveloppé les +maîtres hindous qui, certes, ne l’avaient pas demandé. Les prescriptions +de vie droite se sont muées en pudibonderie anglicane. Les buts élevés +de fraternité et de développement des pouvoirs spirituels ont été +négligés au profit de l’attente messianique, souci de toutes les sectes +du monde, qui a désormais occupé la première place. Le Bouddhisme auquel +s’étaient rattachés matériellement les fondateurs du mouvement +théosophique a été atténué, effacé au profit d’un christianisme +ésotérique. Enfin, pour répondre au besoin qu’ont les hommes de prier +sous des monuments, de voir des autels rituels, d’être aidés par la +magie cérémonielle des encens, des cierges et des costumes, les +principaux parmi les théosophes se sont proclamés évêques et sous le nom +d’église catholique libérale, ils ont réédifié ce qu’H. P. Blavatsky +avait travaillé à détruire. Ils ont été à l’encontre de la grande parole +de la théosophie, de la vérité essentielle, de la loi de chaque homme +dont H. P. Blavatsky avait été l’annonciatrice illuminée. + +La parole, la vérité, la loi ne sont pourtant pas perdues. Les +successeurs de H. P. Blavatsky en préparant leur église ont instruit un +jeune homme, Krishnamurti, pour en être le chef. Mais ce jeune homme, au +lieu de se parer avec orgueil du titre d’instructeur du monde qui lui +était décerné et d’accepter cette écrasante mitre papale, a préféré avec +un orgueil plus grand affirmer qu’il était «le possesseur inconditionné +et intégral de la vérité» et se couvrir de la mitre invisible du vrai +sage. A-t-il atteint ou non cet état sublime, peu importe! Mais il a +repris les enseignements de Blavatsky et, paraphrasant certains textes +de Sankaracharya et certaines paroles du Bouddha, il les a proclamés +avec cette liberté que seule donne la jeunesse. + +Il a redit que toutes les organisations et toutes les églises sont des +barrières, des obstacles à la compréhension; que les nouvelles formes +d’adoration et les nouveaux Dieux ne valent pas mieux que les anciens; +que les bonnes intentions, les bonnes œuvres ou l’immolation de soi-même +à une cause, sont insuffisants si on ne déchire pas d’abord le voile +intérieur de l’ignorance; que c’est en soi-même qu’est toute sagesse et +que c’est par le développement, la purification, l’incorruptibilité de +son moi intérieur que l’on s’identifie à l’absolu. + + + + +LA TRISTESSE DES MAITRES + + +C’est à Darjiling, dans le pays de Sikkim, aux confins de l’Inde +anglaise et du Thibet, que s’ouvre la mystérieuse porte donnant sur les +régions encore inconnues de la terre. Darjiling est une élégante ville +d’eaux, sur un haut plateau, au pied de l’Himalaya où la bonne société +anglaise vient se reposer du climat brûlant de l’Inde. Il y a des +villas, des fonctionnaires et des touristes. Personne ne sait que la +route qui s’en va en serpentant et s’enfonce dans les gorges profondes +des montagnes est une route qui mène à un autre univers, aussi longue et +aussi transcendante que l’échelle de Jacob. + +C’est par cette route que sont partis les explorateurs, soucieux de +géographie, de documents photographiques pour les magazines et de traits +pittoresques de mœurs. Quand ces hommes d’action sont revenus, ils ont +fait des conférences avec des projections, ils ont raconté comment était +la ville du Lhassa, comment les lamaseries se dressaient sur les +hauteurs pierreuses, pareilles à des forteresses du moyen âge, de quelle +couleur était la robe du Dalaï Lama. Mais ils n’avaient en réalité rien +vu. Rien vu que des populations primitives, des moines stupides faisant +tourner des moulins à prière, rien qui atteste la prière de l’esprit. + +Comment auraient-ils pu percevoir cette présence? Une haute culture est +chez nous inséparable de confort matériel et de bonnes manières et elle +est toujours incorporée à des groupements officiels, universités ou +académies, elle fait des discours, elle est précédée de musique +militaire. Surtout elle n’a pas souci de perfection morale. Comment +penser qu’un homme au brun visage, presque un nègre, qui oublie le corps +pour la pensée, qui demeure parfois immobile durant des jours, dans une +caverne battue de neige pour y méditer, peut avoir sur la science et la +philosophie des vues plus complètes que les grands fournisseurs de +l’Europe. + +Mais ceux qui ne peuvent pas être rencontrés par des explorateurs +savants et braves se font parfois connaître d’un homme au cœur rempli +d’amour. + +Il arrive que pour parvenir jusqu’à eux et recevoir la parole qui ne +s’écrit pas, un Hindou choisi ou même un Européen s’en va à Darjiling et +se met en marche sur la route qui serpente le long des pentes de +l’Himalaya. Ainsi fit ce Damodar, compagnon des premiers théosophes et +brahmane qui avait perdu sa caste pour vivre avec eux. Il vint un moment +où il se sentit appelé. Il devait aller sur les hautes montagnes. Il +toussait beaucoup et il était si maigre que Blavatsky disait que ses +jambes ressemblaient à des piquets. Il gagna Darjiling et il partit. Il +s’en allait vers le lac Palté et les monts Kouenlun. C’est là que jadis +Blavatsky avait été instruite. Le chef des porteurs de la caravane avec +laquelle il marcha pendant quelques jours, rapporta qu’il avait retrouvé +plus tard ses vêtements dans la neige. On n’a jamais plus entendu parler +de lui. Peut-être, nourri d’un peu de riz et de l’air des sommets, assis +sur la terrasse d’une lamaserie, si haute que les oiseaux ne volent plus +au-dessus d’elle, goûte-t-il encore, à peine vieilli par les années, la +béatitude de celui qui aime toutes choses. Peut-être est-il depuis +longtemps poussière au fond d’une gorge de pierres. + +H. P. Blavatsky disait qu’en 1897 il y aurait une porte occulte qui se +fermerait. Sans doute le premier degré de cette porte se trouvait-il à +Darjiling et savait-elle que vers cette époque, ceux qui l’avaient +instruite, ayant jeté la graine par le monde, cesseraient de s’occuper +de la façon dont elle lève. Les maîtres ne sont plus derrière le +mouvement théosophique. Il n’y a plus de lettre sur un papier de riz +chinois qui parvienne, sans le secours du facteur et de la poste, comme +cela advint aux premiers disciples. Un visage grave, sous un turban +n’illumine aucune nuit d’insomnie. Cette forme du merveilleux que +quelques privilégiés ont indiscutablement connue pendant quelques années +a disparu des possibilités de la vie. + +Parmi les hauteurs des monts Kouenlun, dans une vallée plantée de pins, +il y a deux maisons avec une toiture en style birman qui se font +vis-à-vis, de chaque côté de la vallée. Ce sont les maisons de Morya et +de Koot Houmi. Entre elles, sous les arbres inclinés, court un ruisseau +étroit et clair que surmonte un pont archaïque. Koot Houmi habite avec +sa sœur et il a pour serviteurs amicaux un vieux Thibétain et sa femme. +Morya vit seul et monte à cheval chaque matin. Ils ont maintenant +cinquante années de plus que lorsque leur élève Blavatsky est repartie +dans le monde mais la durée de la vie de l’homme sage est au moins trois +fois plus longue que celle de l’homme insensé[47]. + + [47] Les journaux ont rapporté il y a quatre ou cinq ans qu’un + explorateur russe qui revenait du Thibet disait s’être entretenu avec + un homme «d’un certain âge» qui avait été l’instructeur de Mme + Blavatsky. + +Quand ils se rejoignent auprès du petit pont sur le cours d’eau et quand +ils marchent parmi les pins, ils doivent se rappeler quelquefois leur +tentative passée pour indiquer la voie à ceux qui l’ignoraient. +J’imagine que malgré leur connaissance des hommes, ils doivent s’étonner +encore d’avoir si peu réussi. S’ils n’ont aucune amertume à se rappeler +que leur nom fut bafoué, mis en manchette sur les journaux des +missionnaires et qu’il est devenu pour beaucoup synonyme de +mystification, ils doivent tout de même s’avouer que leur effort fut +prématuré. Certes, on ne peut désespérer de l’humanité, surtout quand on +a atteint un haut degré de développement et appris à reculer les limites +du temps. Mais si, grâce à leur don de clairvoyance ils ont la vision de +nos villes et de nos machines, de nos passions et de nos égoïsmes, ils +doivent se réjouir de l’immensité de leur solitude et de la distance qui +nous sépare d’eux. Ils doivent se dire qu’ils ont été bien imprudents de +révéler leur existence, il y a quelques années, à quelques Anglais bien +intentionnés peut-être mais assez bornés. Se félicitant de la folie qui +fait douter qu’ils existent ils doivent mesurer avec satisfaction la +hauteur des pics Himalayens, la structure immuable des glaciers. Ils +doivent se dire qu’il est bien heureux qu’une inexplicable puissance ait +voulu isoler la terre Thibétaine du monde soi disant civilisé pour leur +permettre de cultiver la rare fleur de l’intelligence. Dans cet immense +nuage sombre qu’est pour eux le reste de l’univers, ils perçoivent comme +des clartés tremblotantes, comme des lampes à peine nées, les +intelligences des hommes qui s’éveillent et appellent leurs frères +aînés. Comme ces lumières sont peu nombreuses et comme elles jettent peu +d’éclat! Que les hommes sont lents à se développer! Que de messagers +devront partir de siècle en siècle, des messagers eux-mêmes imparfaits +et qui risquent de retomber aux ténèbres! Et peut-être songeant à tant +de lenteur, à tant d’efforts, à tant de mal, les yeux pleins de lumière +des sages, s’obscurcissent-ils... + + + + +EPILOGUE + + +L’histoire des messagers est l’histoire d’une série d’échecs successifs. +Ils sont venus, ils ont eu une influence quelquefois grande, quelquefois +minime, ils ont reçu l’injure ou la mort et la vie a repris sans trace +apparente de leur passage. + +Ce qui m’a frappé le plus, en suivant le récit de ces existences, c’est +qu’elles aient pu même se manifester. On est étonné que les messages +n’aient pas été étouffés quand ils étaient enfants, quand la première +lueur de l’esprit brilla dans leurs yeux entr’ouverts. La colère contre +ce qui est l’esprit est si grande qu’il faut considérer leur seule +manifestation comme merveilleuse. Et il demeure inexplicable que Jésus +ait atteint sa trente-troisième année, qu’Apollonius de Tyane soit mort +très vieux et que Christian Rosencreutz ait pu ensevelir sa personne +dans un silence qu’aucun tribunal de dominicains n’a pu rompre. + +Le désintéressement, le sacrifice de soi, ce qu’il est convenu d’appeler +le bien, en vertu de son respect de la vie et des scrupules de +l’intelligence ne se présente pas avec les mêmes moyens de défense et +les mêmes armes que ses ennemis. Logiquement c’est le mal, l’égoïsme qui +devrait toujours triompher, puisque dans la lutte il n’est borné par +rien. Si les pensées essentielles qui constituent l’idéal humain +arrivent tout de même à survivre c’est qu’il y a en elles une force +cachée, un principe supérieur qui les porte. + +Si quand la mer est agitée et que les vagues montent vers le ciel qui a +l’air de descendre, on regarde un nageur en train de regagner la terre, +on pense à chaque seconde qu’il va disparaître. Les forces combinées +pour l’engloutir sont immenses. Sa tête disparaît souvent sous l’écume +et l’on cesse de l’apercevoir. Mais le nageur, par sa connaissance de la +natation et grâce à la loi qui maintient à la surface un corps en +mouvement, traverse les puissances liquides qui l’environnent et contre +toute prévision humaine parvient au rivage. + +Il en est ainsi de ces courageux nageurs de la vie que sont les porteurs +de message. L’ignorance étend sur eux ses ombres, l’hypocrisie les +attire en bas, l’orgueil, comme une lune maléfique dans les nuages les +aveugle d’une lumière trouble. Mais un courant venu on ne sait d’où, une +force sous-marine dont l’attraction nous est inconnue les pousse sur les +flots et leur permet d’atteindre le but. + +Le message arrive régulièrement, malgré la tempête qui ne finit pas. +C’est toujours le même. Il tient dans quelques vérités très simples, +dans quelques mots. On pourrait en faire une formule qui serait écrite +sur la borne de la route. Il faut être désintéressé, mépriser l’argent, +devenir de plus en plus intelligent, pratiquer quotidiennement la bonté. +A cela chacun répond: Je veux jouir de la vie, aimer les richesses, ne +penser qu’à moi, être le plus fort. Le grand combat de la vie ne se +livre pas pour autre chose. Mais les vérités supérieures doivent être +présentées aux hommes sous des formes sans cesse nouvelles. C’est le +devoir qui incombe aux messagers et l’ingratitude de la tâche est en +raison directe de l’invincible égoïsme de la race humaine. + +L’idéal n’est pas le privilège d’une race ou d’un point particulier de +la terre. Beaucoup d’hommes l’ont proclamé qui ne le tenaient de +personne et ils ont parlé sans mandat aussi sincèrement et avec une +aussi grande beauté. Tel fut Ruysbrock le contemplateur et l’admirable +qui louait la vie active de l’homme ordinaire autant que l’adoration du +mystique dans le sanctuaire et trouvait sous les arbres des vieilles +forêts le chemin de l’union parfaite. Tel fut Giordano Bruno, +l’orgueilleux et le raisonnable qui raisonna et disserta dans toutes les +villes d’Europe et qui préféra le feu du bûcher au reniement de sa +raison. Tel fut Swedenborg le savant et l’illuminé, le curieux de +métallurgie et le grand mangeur de nourriture qui, dans une auberge de +Londres, eut la vision d’un homme entouré de lumières qui lui annonça +qu’il était choisi pour interpréter les Saintes Ecritures et lui +recommanda de manger avec moins d’abondance. Tel fut Jacob Boehme, +gardien de bestiaux et apprenti chez un cordonnier de Gœrlitz qui, tout +en enfonçant des clous dans des semelles, voyait jaillir les étincelles +de flamme de l’amour divin. + +Et outre ceux-là, il y a eu d’autres messagers dont on n’a pas connu le +nom parce qu’ils étaient peu soucieux de gloire ou faisaient si peu de +cas de leur propre vérité qu’elle rayonnait d’eux à leur insu. Il y a eu +des révélateurs qui ignoraient leur révélation, des sages modestes qui +mélangeaient leur sagesse à leurs actions quotidiennes, de timides mages +qui ne savaient pas quelle magie il y avait dans un petit acte de bonté. +Nous avons tous rencontré, au moins une fois, un de ces initiateurs sans +auréole et reçu d’eux un inestimable don par une parole bienveillante, +un certain aspect de tristesse, la loyauté d’un regard. + +Car le message circule partout. Il est d’essence humaine comme +l’espérance ou la douleur. Pour l’entendre il n’est pas nécessaire, +ainsi qu’Apollonius d’invoquer, au lever du jour, les intelligences +platoniciennes, de pratiquer la mortification des ascètes ou la prière +des moines chrétiens. On peut le comprendre sans connaître aucune +philosophie, sans être le croyant d’aucune religion. Il est accessible +au plus humble pourvu que son âme soit ouverte. L’intelligence n’est pas +nécessaire; il suffit de désirer l’intelligence et la bonne intention +d’amour est le signe qu’on l’a reçu. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE 5 + + APOLLONIUS DE TYANE LE VOYAGEUR 17 + La jeunesse d’Apollonius 19 + Apollonius dans «la demeure des hommes sages» 28 + La mission d’Apollonius 33 + Faiblesse et grandeur 40 + Le Daïmon 44 + + LE MAITRE INCONNU DES ALBIGEOIS 49 + Le maître inconnu des Albigeois 51 + La croisade 60 + Les deux Esclarmonde 82 + Montségur 88 + La grotte d’Ornolhac 95 + La doctrine de l’esprit 98 + L’aubépine de Ferrocas 110 + + CHRISTIAN ROSENCREUTZ ET LES ROSE-CROIX 115 + Vie et voyages de Christian Rosencreutz 117 + Vrais et faux Rose-croix 130 + La rose et la croix 134 + + LE MYSTÈRE DES TEMPLIERS 139 + Les initiés de l’action 141 + Hugues des Payens et l’ordre des Assassins 145 + Le reniement de Jésus, la sodomie, Baphomet 157 + La chute de l’Ordre 168 + + NICOLAS FLAMEL ET LA PIERRE PHILOSOPHALE 179 + Le livre d’Abraham le Juif 181 + Le voyage de Nicolas Flamel 188 + La Pierre philosophale 194 + Histoire du livre d’Abraham le Juif 199 + Les alchimistes et les adeptes 207 + + SAINT-GERMAIN L’IMMORTEL 219 + Son origine 221 + Enigme de sa vie et de sa mort 227 + Les sociétés secrètes 241 + La légende du maître éternel 245 + Cagliostro le charlatan 253 + + MADAME BLAVATSKY ET LES THÉOSOPHES 259 + Les maîtres et le choix du messager 261 + La vie phénoménale d’H. P. Blavatsky 269 + La doctrine secrète 283 + La tristesse des maîtres 289 + + ÉPILOGUE 295 + + + + +QUELQUES LIVRES A CONSULTER + + + PHILOSTRATE, _Apollonius de Tyane, sa vie et ses voyages_, traduit par + Chassang (Didier 1862). + RENAN, _Les origines du Christianisme_ (Calman Lévy). + MEAD, _Apollonius de Tyane, le philosophe réformateur_ (Publications + théosophiques). + NAPOLÉON PEYRAT, _Histoire des Albigeois_, 5 vol. (Librairie + Internationale 1870). + SCHMIDT, _Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois_ + (Cherbulier 1849). + DOM CLAUDE DE VIC et DOM VAISSETTE, _Histoire Générale du Languedoc_, + 10 vol. (Paya 1840). + D’ALDIGUIER, _Histoire de Toulouse_, 4 vol. (Paya 1833). + MICHELET, _Histoire de France_. + Jean GUIRAUD, _Questions d’histoire_ (Lecoffre 1906). + LEA, _Histoire de l’Inquisition_, 3 vol. (Fischbacher 1900). + WITTEMANS, _Histoire des Rose-croix_ (Éditions Adyar 1925). + FRANTZ HARTMAN, _Au seuil du sanctuaire_ (Libraire de l’Art + indépendant 1920). + FRANTZ HARTMAN, _Rose-croix et alchimistes_ (Libraire de l’Art + indépendant 1920). + SEDIR, _Histoire des Rose-croix_ (Librairie du XXe siècle 1910). + REV. Père MANSUET, _Histoire critique des Templiers_ (2 vol. 1789). + NICOLAÏ, _Essai sur les accusations intentées contre les Templiers_ + (Amsterdam 1783). + CADET DE GASSICOURT, _Le Tombeau de Jacques Molay_ (1796). + E. DE MONTAGNAC, _Histoire des Chevaliers Templiers_ (Aubry 1864). + STANISLAS DE GUAITA, _Le temple de Satan_ (Durville). + Victor Émile MICHELET, _Le secret de la chevalerie_ (Bosse 1928). + MICHAUD, _Histoire des croisades_. + A. POISSON, _Nicolas Flamel_ (Chacornac 1893). + Louis FIGUIER, _L’alchimie et les alchimistes_ (Hachette 1860). + BULAU, _Personnages énigmatiques_ (Poulet Malassis 1861). + Marc HAVEN, _Le maître inconnu: Cagliostro_ (Dorbon). + G. BORD, _La Franc-Maçonnerie en France_. + CLAVEL, _Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie_ (Pagnerre 1843). + A. LANTOINE, _Histoire de la Franc-Maçonnerie française_ + (Nourry 1929). + _Souvenirs du baron de Gleichen_ (Techener 1868). + LE COUTEULX DE CANTELEU, _Les sectes et les sociétés secrètes_ (Didier + 1863). + SINNET, _Vie de Mme Blavatsky_ (Librairie de l’Art indépendant 1920). + SINNET, _Le monde occulte_ (Carré 1887). + Annie BESANT, _H. P. Blavatsky et les maîtres de la Sagesse_ + (Publications théosophiques 1908). + OLCOTT, _Histoire authentique de la Société théosophique_ + (Publications théosophiques 1907). + CHEVRIER, _Essai de doctrine occulte_ (Publications théosophiques). + + +TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--PARIS.--1930. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78400 *** |
