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+The Project Gutenberg EBook of Thermidor, by Ernest Hamel
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+Title: Thermidor
+
+Author: Ernest Hamel
+
+Release Date: August, 2005 [EBook #8739]
+[This file was first posted on August 6, 2003]
+[Most recently updated: August 6, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: US-ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR ***
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+Produced by Distributed Proofreaders
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+
+
+ERNEST HAMEL
+
+
+
+THERMIDOR
+
+
+D'APRÈS LES SOURCES ORIGINALES
+
+ET LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES
+
+AVEC UN PORTRAIT DE ROBESPIERRE
+
+gravé sur acier.
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+_Scribitur ad narrandum_ ET PROBANDUM.
+
+La pièce, récemment représentée au Théâtre-Français sous le titre de
+_Thermidor_, a réveillé l'attention publique sur un des événements
+les plus controversés de la Révolution française: la chute de Maximilien
+Robespierre.
+
+Des innombrables discussions auxquelles a donné lieu la pièce de M.
+Sardou, il est résulté pour moi cette conviction, à savoir que presque
+personne, parmi ceux qui ont la prétention de bien connaître la
+Révolution, ne sait le premier mot de la basse intrigue qui a amené la
+catastrophe du 9 thermidor.
+
+Pour un certain nombre de républicains de nos jours, peu d'accord avec
+la grande école républicaine de 1830, avec les Armand Carrel, les
+Godefroy Cavaignac, les Garnier-Pagès, les Buchez, les Raspail, les
+Armand Barbès et tant d'autres, Robespierre est resté l'incarnation de
+la Terreur. On a beau leur rappeler le mot que prononçait Barère, au nom
+du comité de Salut public, dans la séance du 10 thermidor, mot qui donna
+à la tragédie de ce jour sa véritable signification: «Robespierre a péri
+pour avoir voulu arrêter le cours terrible, majestueux de la
+Révolution», rien n'y fait. Il n'y a pires sourds que ceux qui ne
+veulent entendre.
+
+Comme le disait si bien Henry Maret, il y a quelques mois, avec son bon
+sens gaulois: «C'est le vieux préjugé, la vieille légende persistante,
+qui fait de Robespierre un bouc émissaire, chargé de tous les méfaits de
+la Terreur».
+
+Songez donc, c'est si commode! Chacun s'est débarrassé de sa part de
+responsabilité en rejetant tout sur les vaincus qui, muets dans leur
+tombe, n'étaient plus là pour répondre. Et malheur à qui eût osé élever
+la voix pour les défendre; on lui aurait fait voir que le règne de la
+guillotine n'était point passé. Aussi la légende a-t-elle pu s'établir
+avec une facilité merveilleuse. Il y a même de graves docteurs qui vous
+disent qu'il n'y a point d'intérêt à la détruire; que chacun a le droit
+d'édifier sur elle tous les contes en l'air que peut enfanter une
+imagination maladive ou perverse, comme si la vérité n'était pas d'un
+intérêt supérieur à tout.
+
+S'il faut en croire certains publicistes qui présentent plaisamment
+_M. de Robespierre_ comme «le plus noir scélérat des temps
+modernes», les choses sans lui se seraient passées le plus doucement du
+monde. Otez Robespierre de la Révolution, et les principes de 1789,
+qu'il n'avait pas peu contribué à faire proclamer, se seraient défendus
+tout seuls. Pas d'émigration, pas de manifeste de Brunswick; Louis XVI
+et Marie-Antoinette se seraient agenouillés devant la Révolution; la
+Vendée ne se serait pas soulevée; soixante départements ne se seraient
+pas insurgés contre la Convention; l'armée de Condé n'aurait pas
+bivouaqué sur nos frontières dès les premiers mois de 1792; toute
+l'Europe ne se serait pas levée en armes contre nous; les millions de
+l'Angleterre n'auraient pas servi à alimenter la coalition; Danton enfin
+ne se serait pas cru obligé de réclamer l'établissement du tribunal
+révolutionnaire et de faire mettre la terreur à l'ordre du jour. Non,
+mais vraisemblablement il y aurait eu soixante-treize Girondins de plus
+exécutés sur la place de la Révolution.
+
+Nul n'ignore aujourd'hui la réponse de Cambacérès à Napoléon lui
+demandant ce qu'il pensait du 9 thermidor: «C'est un procès jugé, mais
+non plaidé». Cambacérès avait été le collègue et l'ami de Robespierre;
+il s'était bien gardé de tremper dans le 9 thermidor; personne n'était
+donc mieux placé que lui pour faire la lumière complète sur cette
+journée lugubre. Mais l'archichancelier avait alors d'autres soucis en
+tête que celui de blanchir la mémoire de son ancien collègue, ce qui
+l'eût obligé de dresser un acte d'accusation formidable contre
+l'ex-mitrailleur Fouché, devenu l'un des hauts dignitaires de l'Empire.
+
+Ce procès, je l'ai plaidé, preuves en mains, d'après d'irréfutables
+documents, en des circonstances et dans un temps où il y avait peut-être
+quelque courage à le faire. Mon _Histoire de Saint-Just_ avait été
+saisie, poursuivie et détruite en 1859. Je ne m'étais pas découragé. Les
+recherches qu'avait nécessitées cette première étude sur les vaincus de
+Thermidor m'avaient fait découvrir les documents les plus précieux sur
+la principale victime de cette journée. A quelques années de là
+paraissait le premier volume de l'_Histoire de Robespierre et du coup
+d'État de Thermidor_. Seulement les éditeurs, aux yeux desquels le
+mot de _coup d'État_ flamboyait comme un épouvantail avaient, par
+prudence, supprimé la seconde partie du titre[1].
+
+[Note 1: Le titre a été rétabli _in extenso_ dans l'édition
+illustrée publiée en 1878.]
+
+Cette précaution n'empêcha pas l'_Histoire de Robespierre_ d'être
+l'objet des menaces du parquet de l'époque. «Nous l'attendons au second
+volume», s'était écrié un jour le procureur impérial en terminant son
+réquisitoire dans un procès retentissant. Cette menace produisit son
+effet. Les éditeurs Lacroix et Verboekoven, effrayés, refusèrent de
+continuer la publication du livre, il me fallut employer les voies
+judiciaires pour les y contraindre. Un jugement, fortement motivé, les
+condamna à s'exécuter, et ce fut grâce aux juges de l'Empire que
+l'oeuvre, interrompue pendant dix-huit mois, put enfin paraître
+entièrement.
+
+Ni l'auteur, ni l'éditeur, ne furent inquiétés. Et pourquoi
+l'auraient-ils été? La situation s'était un peu détendue depuis la
+saisie de mon _Histoire de Saint-Just_. Et puis, le livre n'était
+pas une oeuvre de parti: c'était l'histoire dans toute sa sérénité, dans
+toute sa vérité, dans toute son impartialité.
+
+«En sondant d'une main pieuse, comme celle d'un fils, disais-je alors,
+les annales de notre Révolution, je n'ai fait qu'obéir à un sentiment de
+mon coeur. Car, au milieu de mes tâtonnements, de mes incertitudes et de
+mes hésitations avant de me former un idéal d'organisation politique et
+sociale, s'il est une chose sur laquelle je n'aie jamais varié, et que
+j'aie toujours entourée d'un amour et d'une vénération sans bornes,
+c'est bien toi, ô Révolution, mère du monde moderne, _alma parens_.
+Et quand nous parlons de la Révolution, nous entendons tous les
+bienfaits décrétés par elle, et dont sans elle nous n'aurions jamais
+joui: la liberté, l'égalité, en un mot ce qu'on appelle les principes de
+1789, et non point les excès et les erreurs auxquels elle a pu se
+laisser entraîner. Prétendre le contraire, comme le font certains
+publicistes libéraux, c'est ergoter ou manquer de franchise. Jamais, ô
+Révolution, un mot de blasphème n'est tombé de ma bouche sur tes
+défenseurs consciencieux et dévoués, qu'ils appartinssent d'ailleurs à
+la Gironde ou à la Montagne. Si, en racontant leurs divisions fatales,
+j'ai dû rétablir, sur bien des points, la vérité altérée ou méconnue,
+j'ai, du moins, reconcilié dans la tombe ces glorieux patriotes qui tous
+ont voulu la patrie honorée, heureuse, libre et forte. Adversaire
+décidé, plus que personne peut-être, de tous les moyens de rigueur, je
+me suis dit que ce n'était pas à nous, fils des hommes de la Révolution,
+héritiers des moissons arrosées de leur sang, à apprécier trop
+sévèrement les mesures terribles que, dans leur bonne foi farouche, ils
+ont jugées indispensables pour sauver des entreprises de tant d'ennemis
+la jeune Révolution assaillie de toutes parts. Il est assurément fort
+commode, à plus d'un demi-siècle des événements, la plume à la main, et
+assis dans un bon fauteuil, de se couvrir majestueusement la face d'un
+masque d'indulgence, de se signer au seul mot de Terreur; mais quand on
+n'a pas traversé la tourmente, quand on n'a pas été mêlé aux enivrements
+de la lutte, quand on n'a pas respiré l'odeur de la poudre, peut-on
+répondre de ce que l'on aurait été soi-même, si l'on s'était trouvé au
+milieu de la fournaise ardente, si l'on avait figuré dans la bataille?
+Il faut donc se montrer au moins d'une excessive réserve en jugeant les
+acteurs de ce drame formidable; c'est ce que comprennent et admettent
+tous les hommes de bonne foi et d'intelligence, quelles que soient
+d'ailleurs leurs opinions.»
+
+Il y a vingt-sept ans que j'écrivais ces lignes, et elles sont
+aujourd'hui plus vraies que jamais.
+
+Sans doute il y a eu dans la Révolution des sévérités inouïes et de
+déplorables excès. Mais que sont ces sévérités et ces excès, surtout si
+l'on considère les circonstances effroyables au milieu desquelles ils se
+sont produits, comparés aux horreurs commises au temps de la monarchie?
+Que sont, sans compter les massacres de la Saint-Barthélémy, les
+exécutions de 1793 et de 1794 auprès des cruautés sans nom qui ont
+déshonoré le règne de Louis XIV avant et après la révocation de l'édit
+de Nantes? Et nous-mêmes, avons-nous donc été si tendres, pour nous
+montrer d'une telle rigueur dans nos jugements sur les grands lutteurs
+de la Révolution? N'avons-nous pas vu fusiller de nos jours, après le
+combat, froidement, indistinctement, au hasard, des milliers et des
+milliers de malheureux? Un peu plus de réserve conviendrait donc,
+surtout de la part de gens chez qui ces immolations impitoyables n'ont
+pas soulevé beaucoup d'indignation.
+
+Ah! combien M. Guizot appréciait plus sainement les choses, quand il
+écrivait à propos de la Révolution d'Angleterre et de la nôtre: «Qu'on
+cesse donc de les peindre comme des apparitions monstrueuses dans
+l'histoire de l'Europe; qu'on ne nous parle plus de leurs prétentions
+inouïes, de leurs infernales inventions, elles ont poussé la
+civilisation dans la route qu'elle suit depuis quatorze siècles....
+
+«Je ne pense pas qu'on s'obstine longtemps à les condamner absolument
+parce qu'elles sont chargées d'erreurs, de malheurs et de crimes: il
+faut en ceci tout accorder à leurs adversaires, les surpasser même en
+sévérité, ne regarder à leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en
+oublient, et puis les sommer de dresser à leur tour le compte des
+erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu'ils
+ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le marché.»
+
+Il ne s'agit donc pas d'écheniller la Révolution. Il faut, dans une
+certaine mesure, la prendre en bloc, comme on l'a dit si justement. Mais
+cela n'empêche de rendre à chacun des acteurs du drame immense la
+justice qui lui est due, et surtout de réduire à leur juste valeur les
+anathèmes, faits de mensonges et de calomnies, dont on s'est efforcé
+d'accabler la mémoire de quelques-uns des plus méritants. C'est ce que
+j'ai fait pour ma part, avec la sérénité d'un homme qui n'a jamais
+demandé ses inspirations qu'à sa conscience. Les fanatiques de la
+légende ont hurlé, mais tous les amis de la vérité m'ont tendu la main.
+«Vous êtes le laborieux reconstructeur du vrai, m'écrivait Victor Hugo
+en 1865. Cette passion de la vérité est la première qualité de
+l'historien.» Elle n'a fait que grandir en moi devant la persistance de
+l'erreur et de la calomnie.
+
+Dans les polémiques soulevées par la pièce de Thermidor, et auxquelles
+je ne me suis point mêlé, j'ai été plusieurs fois pris à partie.
+Celui-ci, qui n'a jamais lu mes livres, s'imagine que je ne jure que par
+Saint-Just et par Robespierre; celui-là insinue que je n'ai dégagé la
+responsabilité de ce dernier qu'en la rejetant sur Pierre, Jacques et
+Paul. Ce brave homme ne s'aperçoit pas qu'il a fait, dans un sens
+contraire, ce qu'il me reproche si légèrement.
+
+Je demande, moi, que les responsabilités, si responsabilités il y a,
+soient partagées. Je ne réclame pour Robespierre que la justice, mais
+toute la justice, comme pour les autres. Que fait-il, lui? Il ramasse
+tous les excès, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la
+Révolution, et il les rejette bravement sur Robespierre, sans avoir
+l'air de se douter du colossal et impuissant effort de ce dernier pour
+réprimer tous ces excès, «arrêter le cours terrible de la Révolution» et
+substituer la justice à la terreur.
+
+Voilà bien la méthode de M. Sardou. Il prétend connaître la Révolution.
+Oui, il la connaît, à l'envers, par le rapport de Courtois et les plus
+impurs libelles que la calomnie ait jamais enfantés. C'est ainsi que
+Robespierre lui apparaît comme un tyran, comme un dictateur, comme un
+Cromwell. Un exemple nous permettra de préciser.
+
+M. Sardou met à la charge de Robespierre toutes les horreurs de la
+Révolution; en revanche, il en exonère complètement celui-ci ou
+celui-là, Carnot par exemple. Cependant M. Sardou, qui connaît si bien
+son histoire de la Révolution, même par les libelles où il a puisé ses
+inspirations, ne doit pas ignorer que du 29 prairial au 8 thermidor,
+c'est-à-dire dans les quarante jours où la Terreur a atteint son maximum
+d'intensité, Robespierre est resté à peu près étranger à l'action du
+gouvernement, qu'il n'est pour rien, en conséquence, dans les actes de
+rigueur qui ont signalé cette période de six semaines, et qu'il s'est
+volontairement dessaisi de sa part de dictature, alors que tel autre,
+absous par lui, est resté jusqu'au bout inébranlable et immuable dans la
+Terreur.
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui, en dehors de l'action
+gouvernementale, s'est usé à faire une guerre acharnée à certains
+représentants en mission, comme Fouché et Carrier, et à leur demander
+compte «du sang versé par le crime»?
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est efforcé d'empêcher qu'on
+n'érigeât en crime ou des préjugés incurables ou des choses
+indifférentes?
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est plaint si amèrement que l'on
+persécutât les nobles uniquement parce qu'ils étaient nobles, et les
+prêtres uniquement parce qu'ils étaient prêtres?
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui demandait que l'on substituât la
+Justice à la Terreur?
+
+Est-ce enfin Robespierre qui est mort dans la journée du 10 thermidor,
+pour avoir voulu, suivant l'expression de Barère, parlant au nom des
+survivants du Comité de Salut public, «arrêter le cours terrible,
+majestueux de la Révolution?»
+
+Eh bien! l'histoire inflexible répond que c'est Robespierre.
+
+Mais M. Sardou se soucie bien de la vérité historique. Aux gémonies les
+vaincus de Thermidor! et vive Carnot! dont le petit-fils occupe
+aujourd'hui, si correctement d'ailleurs, la première magistrature de la
+République.
+
+Ah! les vainqueurs de Thermidor! Écoutez ce que l'on en pensait, non pas
+sous la République, mais en pleine Restauration. Voici ce qu'écrivait
+Charles Nodier, en 1829, dans la _Revue de Paris_: «La nouvelle du
+9 thermidor, parvenue dans les départements de l'Est, développa un vague
+sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne
+comprenaient pas le secret de ces événements, et qui craignaient de voir
+tomber ce grand oeuvre de la Révolution avec la renommée prestigieuse de
+son héros, car derrière cette réputation d'incorruptible vertu qu'un
+fanatisme incroyable lui avait faite, il ne restait plus un seul élément
+de popularité universelle auquel les doctrines flottantes de l'époque
+pussent se rattacher. Hélas! se disait-on à mi-voix, qu'allons-nous
+devenir? Nos malheurs ne sont pas finis puisqu'il nous reste encore des
+amis et des parents et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte
+n'était pas sans motifs, car le parti de Robespierre venait d'être
+immolé par le parti de la Terreur.»
+
+Il faut croire que Charles Nodier, qui avait traversé la Révolution,
+était mieux à même que M. Sardou de juger sainement les choses.
+
+Je sais bien que les suppôts de la Terreur n'ont pas tardé à être dupés;
+que l'arme sanglante a passé de gauche à droite, et que la Terreur
+blanche s'est promptement substituée à la Terreur révolutionnaire. Mais
+la moralité du 9 thermidor n'en reste pas moins la même. Quiconque garde
+au coeur le culte de la Révolution, ne saurait avoir assez de mépris
+«pour cet exécrable parti des Thermidoriens, qui, suivant l'expression
+du même Charles Nodier, n'arrachait la France à Robespierre que pour la
+donner au bourreau, et qui, trompé dans ses sanguinaires espérances, a
+fini par la jeter à la tête d'un officier téméraire; pour cette faction
+à jamais odieuse devant l'histoire qui a tué la République au coeur dans
+la personne de ses derniers défenseurs, pour se saisir sans partage du
+droit de décimer le peuple, et qui n'a même pas eu la force de profiter
+de ses crimes». Les républicains de nos jours, qui font chorus avec «cet
+exécrable parti des Thermidoriens», feraient peut-être bien de méditer
+ces paroles du royaliste auteur des _Souvenirs de la Révolution et de
+l'Empire_.
+
+Eh bien! ce qu'il importe de rétablir à cette heure, c'est la vérité
+toute nue sur le sanglant épisode de Thermidor.
+
+C'est ce que je me suis efforcé de faire en remettant sous les yeux du
+lecteur l'histoire des faits dégagée de tout esprit de parti, l'histoire
+impartiale et sereine, qui ne se préoccupe que de rendre à tous et à
+chacun une exacte justice distributive.
+
+Je ne saurais donc mieux terminer cette courte préface qu'en rappelant
+ces lignes que je traçais en 1859 à la fin du préambule de mon
+_Histoire de Saint-Just_, et dont je me suis inspiré dans mon
+_Précis de l'Histoire de la Révolution_:
+
+«Quant à l'écrivain qui s'imposera la tâche d'écrire sincèrement la vie
+d'un de ces grands acteurs, il ne devra jamais perdre de vue que tous
+les hommes de la Révolution qu'a dirigés un patriotisme sans
+arrière-pensée, ont un droit égal à son respect. Son affection et son
+penchant pour les uns ne devra diminuer en rien l'équité qu'il doit aux
+autres. S'il considère comme un devoir de se montrer sévère envers ceux
+qui n'ont vu dans la Révolution qu'un moyen de satisfaire des passions
+perverses, une ambition sordide, et qui ont élevé leur fortune sur les
+ruines de la liberté, il bénira sans réserve, tous ceux qui, par
+conviction, se sont dévoués à la Révolution, qu'ils s'appellent
+d'ailleurs Mirabeau ou Danton, Robespierre ou Camille Desmoulins, Carnot
+ou Saint-Just, Romme ou Couthon, Le Bas ou Merlin (de Thionville),
+Vergniaud ou Cambon. Il se rappellera que la plupart ont scellé de leur
+sang la fidélité à des principes qui eussent assuré dans l'avenir la
+grandeur et la liberté de la France, et qu'il n'a pas tenu à eux de
+faire triompher; il réconciliera devant l'histoire ceux que de
+déplorables malentendus ont divisés, mais qui tous ont voulu rendre la
+patrie heureuse, libre et prospère: son oeuvre enfin devra être une
+oeuvre de conciliation générale, parce que là est la justice, là est la
+vérité, là est le salut de la démocratie.»
+
+ERNEST HAMEL
+
+Mars 1891.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût
+pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines
+infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux
+États-généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.--
+Popularité de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez
+Duplay.--Triomphe de Robespierre.--Discussions sur la guerre.--
+Dumouriez aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de
+septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la
+Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73
+girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre tombe.--Le colossal
+effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse.
+--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes
+sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.--
+Reconnaissance de l'Être suprême.
+
+
+I.
+
+
+Avant de mettre sous les yeux du public le drame complet de Thermidor,
+d'en exposer, à l'aide d'irréfutables documents, les causes
+déterminantes, et d'en faire pressentir les conséquences, il importe,
+pour l'intelligence des faits, d'esquisser rapidement la vie de l'homme
+qui en a été la principale victime et qui est tombé, entraînant dans sa
+chute d'incomparables patriotes et aussi, hélas! les destinées de la
+République.
+
+Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras le 6 mai 1758[2].
+Sa famille était l'une des plus anciennes de l'Artois. Son père et son
+grand-père avaient exercé, l'un et l'autre, la profession d'avocat au
+conseil provincial d'Artois. Sa mère, femme d'une grâce et d'un esprit
+charmants, mourut toute jeune encore, laissant quatre enfants en bas
+âge, deux fils et deux filles. Le père, désespéré, prit en dégoût ses
+affaires; il voyagea pour essayer de faire diversion à sa douleur, et,
+peu de temps après, il mourut à Munich, dévoré par le chagrin.
+
+[Note 2: Nous empruntons, en partie, cette esquisse de la vie de
+Robespierre à la _Biographie universelle de Michaud_ (nouvelle
+édition), pour laquelle nous avons écrit, il y a une trentaine d'années,
+les articles Robespierre aîné, Robespierre jeune, Charlotte Robespierre,
+etc.]
+
+Maximilien avait un peu plus de neuf ans; c'était l'aîné de la famille.
+D'étourdi et de turbulent qu'il était, il devint étonnamment sérieux et
+réfléchi, comme s'il eût compris qu'il était appelé à devenir le soutien
+de ses deux soeurs et de son jeune frère.
+
+On le mit d'abord au collège d'Arras; puis bientôt, par la protection de
+M. de Conzié, évêque de la ville, il obtint une bourse au collège
+Louis-le-Grand. Il y fut le plus laborieux des élèves, le plus soumis
+des écoliers, et, chaque année, son nom retentissait glorieusement dans
+les concours universitaires. Il y avait en lui comme une intuition des
+vertus républicaines. Son professeur de rhétorique, le doux et savant M.
+Hérivaux, l'avait surnommé le _Romain_.
+
+Ses études classiques terminées, il fit son droit, toujours sous le
+patronage du collège Louis-le-Grand, dont l'administration, dès qu'il
+eut conquis tous ses grades, voulant lui donner une marque publique de
+l'estime et de l'intérêt qu'elle lui portait, décida, par une
+délibération en date du 19 juillet 1781 que, «sur le compte rendu par M.
+le principal, des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du
+collège d'Arras, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses
+succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de
+l'Université qu'aux examens de philosophie et de droit», il lui serait
+alloué une gratification de six cents livres.
+
+Après s'être fait recevoir avocat au parlement, il retourna dans sa
+ville natale, où une cause célèbre ne tarda pas à le mettre en pleine
+lumière. Il s'agissait d'un paratonnerre que M. de Bois-Valé avait fait
+élever sur sa maison et dont les échevins de Saint-Omer avaient ordonné
+la destruction comme menaçant pour la sûreté publique. Robespierre, dans
+une fort belle plaidoirie, n'eut pas de peine à démontrer le ridicule
+d'une sentence «digne des juges grossiers du quinzième siècle», et il
+gagna son procès sur tous les points.
+
+Nommé juge au tribunal criminel d'Arras par M. de Conzié, il donna
+bientôt sa démission, de chagrin d'avoir été obligé de prononcer une
+condamnation à mort, et il se consacra entièrement au barreau et aux
+lettres.
+
+Ces dernières étaient son délassement favori. Il entra dans une société
+littéraire, connue sous le nom de _Société des Rosati_, dont
+faisait partie Carnot, alors en garnison à Arras, et avec lequel il noua
+des relations d'amitié, comme le prouve cette strophe d'une pièce de
+vers qu'il composa pour une des réunions de la société:
+
+ Amis, de ce discours usé,
+ Concluons qu'il faut boire;
+ Avec le bon ami Ruzé
+ Qui n'aimerait à boire?
+ A l'ami Carnot,
+ A l'aimable Cot,
+ A l'instant, je veux boire....
+
+Peu de temps avant la Révolution, il était président de l'académie
+d'Arras. En 1784, la Société royale des arts et des sciences de Metz
+couronna un discours de lui sur les peines infamantes et l'opprobre qui
+en rejaillissait sur les familles des condamnés. L'année suivante, il
+écrivit un éloge de Gresset, où se trouvent quelques pages qui semblent
+le programme du romantisme et que l'on croirait détachées de la célèbre
+préface de Cromwell, s'il n'était pas antérieur de plus de trente ans au
+manifeste de Victor Hugo.
+
+Cependant, on entendait retentir comme le bruit avant-coureur de la
+Révolution. A la nouvelle de la convocation des États-généraux,
+Robespierre publia une adresse au peuple artésien, qui n'était autre
+chose qu'un acte d'accusation en bonne forme contre l'ancienne société
+française. Aussi, sa candidature fût-elle vivement combattue par les
+privilégiés qui, dans le camp du tiers-état, disposaient de beaucoup
+d'électeurs. Il n'en fut pas moins élu député aux États-généraux le 26
+avril 1789, et, presque tout de suite, il partit pour Paris où
+l'attendait une carrière si glorieuse et si tragique.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Ses débuts à l'Assemblée constituante furent modestes; mais il allait
+bientôt s'y faire une situation prépondérante. Assis à l'extrême gauche
+de l'Assemblée, il était de ceux qui voulaient imprimer à la Révolution
+un caractère entièrement démocratique, et il s'associa à toutes les
+mesures par lesquelles le tiers-état signala son avènement. Toutes les
+libertés eurent en lui le plus intrépide défenseur. Répondant à ceux qui
+s'efforçaient d'opposer des restrictions à l'expansion de la pensée, il
+disait: «La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de
+communiquer ses pensées; vous ne devez donc pas balancer à la déclarer
+franchement.» Lorsque l'Assemblée discuta une motion de Target, tendant
+à faire proclamer que le gouvernement était monarchique, il demanda que
+chacun pût discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait
+de donner à la France.
+
+Accueilli par les cris: _A l'ordre! à l'ordre!_ il n'en insista pas
+moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considération de sa
+motion. Ses tendances démocratiques se trouvaient donc nettement
+dessinées dès cette époque, et la cour le considérait comme son plus
+terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait
+inaccessible à toute espèce de corruption.
+
+Sa renommée allait grandissant de jour en jour. Ses efforts désespérés
+et vains pour faire pénétrer dans la Constitution nouvelle le suffrage
+universel, achevèrent de porter au comble sa popularité.
+
+Mais il n'y avait pas que les prolétaires qui fussent privés du droit de
+participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien
+régime, étaient complètement en dehors du droit commun, c'étaient les
+juifs et les comédiens. L'abbé Maury, ayant proposé de maintenir leur
+exclusion de la vie civile, Robespierre s'élança à la tribune: «Il était
+bon, dit-il, en parlant des comédiens, qu'un membre de cette Assemblée
+vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée....» Et, à
+propos des juifs: «On vous a dit sur les juifs des choses infiniment
+exagérées et souvent contraires à l'histoire. Je pense qu'on ne peut
+priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur
+donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale....» Plus
+heureux cette fois, il finit par triompher, grâce au puissant concours
+de Mirabeau.
+
+«Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit.» Il
+n'était pas de question importante où il n'intervînt dans le sens le
+plus large et le plus démocratique. Dans les discussions relatives aux
+affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le
+partisan de la tolérance la plus absolue et le défenseur résolu de la
+liberté des cultes, n'hésitant pas d'ailleurs à appuyer de sa parole,
+même contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme à la
+justice et à l'équité.
+
+Ce fut à sa voix que l'Assemblée constituante décida qu'aucun de ses
+membres ne pourrait être promu au ministère pendant les quatre années
+qui suivraient la session, ni élu à la législature suivante, double
+motion qui dérangea bien des calculs ambitieux, et qui témoignait de son
+profond désintéressement. Il jouissait alors d'un ascendant considérable
+sur ses collègues. Les journaux de l'époque célébraient à l'envi ses
+vertus, ses talents, son courage, son éloquence. Déjà, le peuple l'avait
+salué du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire.
+
+En revanche, il était en butte à la haine profonde de la réaction. Mais
+cela le touchait peu. «Je trouve un dédommagement suffisant de la haine
+aristocratique qui s'est attachée à moi dans les témoignages de
+bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens», écrivait-il à un
+de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'être nommé président de la
+_Société des Amis de la Constitution_, dont il avait été l'un des
+fondateurs.
+
+Au mois de juin de l'année suivante, il était nommé accusateur public
+par les électeurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans
+quelque hésitation, la place d'accusateur près le tribunal criminel de
+Paris. «Quelque honorable que soit un pareil choix», écrivait-il à l'un
+de ses amis à Arras, «je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles
+auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une
+sorte de tristesse et un étrange pressentiment, je suis appelé à une
+destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait
+le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie.» Il venait à
+peine d'être appelé à ces fonctions que le roi et la reine quittaient
+les Tuileries et Paris.
+
+On connaît les tristes péripéties de l'arrestation de Varennes.
+Robespierre fut de ceux qui alors proposèrent la mise en accusation du
+roi pour avoir déserté son poste. Toutefois, il se montra opposé, comme
+s'il eût prévu un piège, à la pétition fameuse, rédigée par Laclos, au
+sujet de la déchéance, pétition que l'on devait colporter au
+Champ-de-Mars dans la journée du 17 juillet, et qui devait être arrosée
+de tant de sang français.
+
+Le soir même de cette journée, un grand changement se fit dans la vie de
+Robespierre. Jusque-là, il avait demeuré, isolé, dans un petit
+appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de
+l'Assemblée à Paris. Dans la soirée du 17, comme on craignait que la
+cour et les ministres ne se portassent à quelque extrémité sur les
+meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagèrent à venir habiter avec
+eux, mais il préféra l'hospitalité qui lui fut offerte par le menuisier
+Duplay, son admirateur passionné, qui allait devenir son ami le plus
+cher, et dont, jusqu'à sa mort, il ne devait plus quitter la maison,
+située rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'ancien couvent des
+Jacobins.
+
+Jusqu'à la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une
+intrépidité stoïque contre l'esprit de réaction qui l'avait envahie.
+Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le président Thouret
+eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, une scène étrange
+se passa à la porte de la salle. Là, le peuple attendait, des couronnes
+de chêne à la main. Quand il aperçut Robespierre et Pétion, il les leur
+mit sur la tête. Les deux députés essayèrent de se dérober à ce triomphe
+en montant dans une voiture de place, mais aussitôt les chevaux en
+furent dételés et quelques citoyens s'attelèrent au fiacre, tenant à
+honneur de le traîner eux-mêmes. Mais déjà Robespierre était descendu de
+la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignité, et,
+accompagné de Pétion, il regagna à pied la demeure de son hôte, salués
+l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: «Voilà les
+véritables amis, les défenseurs des droits du peuple.» Ici finit la
+période la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après être allé passer quelques semaines dans son pays natal, qu'il
+n'avait pas revu depuis deux ans, et où il fut également l'objet d'une
+véritable ovation, il revint à Paris qu'il trouva en proie à une
+véritable fièvre belliqueuse. Les Girondins, maîtres de l'Assemblée
+législative, y avaient prêché la guerre à outrance, et leurs discours
+avaient porté au suprême degré l'exaltation des esprits.
+
+Au risque de compromettre sa popularité, Robespierre essaya de calmer
+l'effervescence publique et de signaler les dangers d'une guerre
+intempestive. La guerre, dirigée par une cour évidemment hostile aux
+principes de la Révolution, lui semblait la chose la plus dangereuse du
+monde. Ce serait, dit-il, la guerre de tous les ennemis de la
+Constitution française contre la Révolution, ceux du dedans et ceux du
+dehors. «Peut-on, raisonnablement, ajouta-t-il, compter au nombre des
+ennemis du dedans la cour et les agents du pouvoir exécutif? Je ne puis
+résoudre cette question, mais je remarque que les ennemis du dehors, les
+rebelles français et ceux qui passent pour vouloir les soutenir,
+prétendent qu'ils ne sont les défenseurs que de la cour de France et de
+la noblesse française.» Il parvint à ramener à son opinion la plus
+grande partie des esprits; les Girondins ne le lui pardonnèrent pas, et
+ce fut là le point de départ de leur acharnement contre lui.
+
+La guerre se fit néanmoins. Mais ses débuts, peu heureux, prouvèrent
+combien Maximilien avait eu raison de conseiller à la France d'attendre
+qu'elle fût attaquée avant de tirer elle-même l'épée du fourreau.
+
+On vit alors Robespierre donner sa démission d'accusateur public, aimant
+mieux servir la Révolution comme simple citoyen que comme fonctionnaire.
+Il fonda, sous le titre de _Défenseur de la Constitution_, un
+journal pour défendre cette Constitution, non pas contre les idées de
+progrès, dont il avait été à la Constituante l'ardent propagateur, mais
+contre les entreprises possibles de la cour, convaincu, dit-il, que le
+salut public ordonnait à tous les bons citoyens de se réfugier à l'abri
+de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du
+despotisme. Il mettait donc au service de la Révolution son journal et
+la tribune des Jacobins, dont il était un des principaux orateurs, se
+gardant bien, du reste, d'être le flagorneur du peuple et n'hésitant
+jamais à lui dire la vérité.
+
+Cela se vit bien aux Jacobins, le 19 mars 1792, quand le ministre
+girondin Dumouriez vint, coiffé du bonnet rouge, promettre à la société
+de se conduire en bon patriote. Au moment où, la tête nue et les cheveux
+poudrés, Robespierre se dirigeait vers la tribune pour lui répondre, un
+_sans-culotte_ lui mit un bonnet rouge sur la tête. Aussitôt il
+arracha le bonnet sacré et le jeta dédaigneusement à terre, témoignant,
+par là, combien peu il était disposé à flatter bassement la multitude.
+
+Dès le mois de juillet, il posa nettement, dans son journal et à la
+tribune des Jacobins, la question de la déchéance et de la convocation
+d'une Convention nationale. «Est-ce bien Louis XVI qui règne?
+écrivit-il. Non, ce sont tous les intrigants qui s'emparent de lui tour
+à tour. Dépouillé de la confiance publique, qui seule fait la force des
+rois, il n'est plus rien par lui-même.»
+
+«... Au-dessus de toutes les intrigues et de toutes les factions, la
+nation ne doit consulter que les principes et ses droits. La puissance
+de la cour une fois abattue, la représention nationale régénérée, et
+surtout la nation assemblée, le salut public est assuré.»
+
+Le 10 août, le peuple fit violemment ce que Robespierre aurait voulu
+voir exécuter par la puissance législative. Il le félicita de son
+heureuse initiative et complimenta l'Assemblée d'avoir enfin effacé, au
+bruit du canon qui détruisait la vieille monarchie, l'injurieuse
+distinction établie, malgré lui, par la Constituante entre les citoyens
+actifs et les citoyens non actifs.
+
+Dans la soirée même, sa section, celle de la place Vendôme, le nomma
+membre du nouveau conseil général de la commune. Élu président du
+tribunal institué pour juger les conspirateurs, il donna immédiatement
+sa démission en disant qu'il ne pouvait être juge de ceux qu'il avait
+dénoncés, et qui, «s'ils étaient les ennemis de la patrie, s'étaient
+aussi déclarés les siens».[3]
+
+[Note 3: Lettre insérée dans le _Moniteur_ du 28 août 1792.]
+
+Nommé également membre de l'assemblée électorale chargée de choisir les
+députés à la Convention nationale, Il prit peu de part aux délibérations
+de la Commune. Le bruit des affreux massacres de septembre vint
+tardivement le frapper au milieu de ses fonctions d'électeur. A cette
+nouvelle, il se rendit au conseil général où, avec Deltroy et Manuel, il
+reçut la mission d'aller protéger la prison du Temple qui fut, en effet,
+épargnée par les assassins.[4]
+
+[Note 4: Procès-verbaux du conseil général de la commune de Paris.
+_Archives de la ville_, v. 22, carton 0.70.]
+
+Jusqu'ici, rien de sanglant n'apparaît ni dans ses actes ni dans ses
+paroles. Maintenant, jusqu'où doit aller, devant l'histoire, sa part de
+responsabilité dans les mesures sévères, terribles que, pour sauver la
+Révolution et la patrie, la Convention allait bientôt prendre ou
+ratifier? C'est ce dont le lecteur jugera d'après ce récit, écrit
+d'après les seules sources officielles, authentiques et originales.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Élu membre de la Convention nationale par les électeurs de Paris,
+Robespierre fut, dès les premières séances, l'objet d'une violente
+accusation de la part des hommes de la Gironde. Déjà Guadet, aux
+Jacobins, lui avait reproché amèrement d'être l'idole du peuple, et
+l'avait exhorté naïvement à se soustraire par l'ostracisme à cette
+idolâtrie. Lasource l'accusa d'aspirer à la dictature. A l'accusation
+dirigée contre lui, il opposa toute sa vie passée. «La meilleure réponse
+à de vagues accusations est de prouver qu'on a toujours fait des actes
+contraires. Loin d'être ambitieux, j'ai toujours combattu les ambitieux.
+Ah! si j'avais été l'homme de l'un de ces partis qui, plus d'une fois,
+tentèrent de me séduire, si j'avais transigé avec ma conscience et trahi
+la cause du peuple, je serais à l'abri des persécutions....»
+
+Barbaroux et Louvet vinrent à la rescousse. Le frivole auteur de
+_Faublas_, devançant les Thermidoriens, voulait absolument que la
+Convention frappât d'un acte d'accusation l'adversaire de son parti,
+parce qu'on l'avait proclamé l'homme le plus vertueux de France et que
+l'idolâtrie dont un citoyen était l'objet pouvait être mortelle à la
+patrie, parce qu'on l'entendait vanter constamment la souveraineté du
+peuple, et qu'il avait abdiqué le poste périlleux d'accusateur public.
+Malgré le vide et le ridicule de ces accusations, une partie de la
+Convention applaudit à la robespierride de Louvet, que le ministre
+Roland fit répandre dans les provinces à quinze mille exemplaires.
+
+Écrasante fut la réponse de Robespierre. Il n'eut pas de peine à prouver
+qu'à l'époque où l'on prétendait qu'il exerçait la dictature, toute la
+puissance était entre les mains de ses adversaires. Après avoir reproché
+à ceux-ci de ne parler de dictature que pour l'exercer eux-mêmes sans
+frein, il termina par un appel à la conciliation, ne demandant d'autre
+vengeance contre ses calomniateurs «que le retour de la paix et le
+triomphe de la liberté».
+
+Mais sourds à cet appel à la conciliation, les imprudents Girondins ne
+firent que redoubler d'invectives et d'animosité à l'égard de
+Robespierre et de Danton. La lutte entre la Gironde et la Montagne
+s'envenimait chaque jour et ne devait se terminer que par
+l'extermination d'un des deux partis. Mais d'où vinrent les attaques
+passionnées et les premiers traits empoisonnés? La justice nous commande
+bien de le dire, elles vinrent des Girondins.
+
+Le jugement du roi, dans lequel Girondins et Montagnards votèrent en
+grande majorité pour la mort, fut à peine une halte au milieu de cette
+lutte sans trêve ni merci.
+
+Le jour même où Louis XVI était décapité, Robespierre prenait la parole
+pour faire l'éloge de son ami Lepeletier de Saint-Fargeau, qui venait de
+tomber sous le poignard d'un assassin. Lorsque, dans la même séance,
+Bazire proposa que la peine de mort fût décrétée contre quiconque
+cacherait le meurtrier ou favoriserait sa fuite, il attaqua avec force
+cette motion comme contraire aux principes. «Quoi! s'écria-t-il, au
+moment où vous allez effacer de votre code pénal la peine de mort, vous
+la décréteriez pour un cas particulier! Les principes d'éternelle
+justice s'y opposent.» Et, sur sa proposition, l'Assemblée passa à
+l'ordre du jour.
+
+Déjà, du temps de la Constituante, il avait éloquemment, mais en vain,
+réclamé l'abolition de la peine de mort. Que ne fût-il écouté alors!
+Peut-être, comme il le dit lui-même un jour, l'histoire n'aurait-elle
+pas eu à enregistrer les actes sanglants qui jettent une teinte si
+sombre sur la Révolution. Mais on approchait de l'heure des sévérités
+implacables.
+
+La Convention, croyant reconnaître la main de l'étranger et celle des
+éternels adversaires de la Révolution dans les agitations qui marquèrent
+le mois de mars 1793, commença à prendre des mesures terribles contre
+les ennemis du dedans et du dehors. Le 10 mars, sur la proposition de
+Danton, elle adopta un projet de tribunal révolutionnaire, projet rédigé
+par le girondin Isnard, décrétant virtuellement ainsi le régime de la
+Terreur.
+
+Dans les discussions auxquelles donna lieu l'organisation de ce
+tribunal, Robespierre se borna à demander qu'il fût chargé de réprimer
+les écrits soudoyés tendant à pousser à l'assassinat des défenseurs de
+la liberté, et surtout que l'on définît bien ce que l'on entendait par
+conspirateurs. «Autrement, dit-il, les meilleurs citoyens risqueraient
+d'être victimes d'un tribunal institué pour les protéger contre les
+entreprises des contre-révolutionnaires.»
+
+Nommé membre du comité de Défense nationale, dit _Commission de Salut
+public_, dont faisaient également partie Isnard, Vergniaud, Guadet et
+quelques autres Girondins, il donna presque aussitôt sa démission, ne
+voulant pas s'y trouver, dit-il, avec Brissot, qu'il regardait comme un
+complice de Dumouriez. Il refusa également d'entrer dans le grand comité
+de Salut public qui succéda à celui de défense nationale.
+
+Les débats sur la Constitution firent à peine trêve aux querelles
+intestines qui divisaient la Convention. C'est au moment où les
+Girondins ressassaient contre Robespierre et Danton leur éternelle
+accusation de dictature que le premier, après avoir exposé, aux
+applaudissements de l'Assemblée, son mémorable projet de Déclaration des
+droits de l'homme, prononçait ces paroles, toujours dignes d'être
+méditées: «Fuyez la manière ancienne des gouvernements de vouloir trop
+gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire
+ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux communes le droit de régler
+elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point
+essentiellement à l'administration générale de la République; rendez à
+la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement à
+l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à
+l'ambition et à l'arbitraire.» Sages paroles, dont il serait bien temps
+de s'inspirer.
+
+Mais, à chaque instant, de nouvelles explosions interrompaient ces
+pacifiques discussions. Lorsque les Girondins avaient proposé la mise en
+accusation de Marat pour ses écrits violents, Danton s'était écrié:
+«N'entamez pas la Convention», et Robespierre avait également essayé de
+s'opposer à l'adoption d'un décret qui devait être suivi, hélas! de bien
+d'autres décrets analogues. Les Girondins ne firent que ménager à
+l'_Ami du peuple_ un triomphe éclatant.
+
+On sait comment ils finirent par sombrer dans les journées du 31 mai et
+du 2 juin, sous l'irrésistible impulsion du peuple de Paris, qu'ils
+avaient exaspéré. Depuis huit mois qu'ils étaient en possession du
+pouvoir, ils n'avaient su que troubler le pays et l'Assemblée par leurs
+haines implacables et leurs rancunes immortelles. «Encore quelques mois
+d'un pareil gouvernement, a écrit leur chantre inspiré, et la France, à
+demi conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution,
+dévorée par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé
+d'exister et comme république et comme nation. Tout périssait entre les
+mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec
+eux ou fortifier le gouvernement[5].
+
+[Note 5: Les _Girondins_, par M. de Lamartine. T. VI, p. 155.]
+
+Les journées des 31 mai et 2 juin, que trois mois après le 9 thermidor,
+Robert Lindet qualifiait encore de «grandes, heureuses, utiles et
+nécessaires», ne coûtèrent pas une goutte de sang au pays, et
+vraisemblablement les Girondins n'auraient pas été immolés, s'ils
+n'avaient point commis le crime de soulever une partie de la France
+contre la Convention.
+
+
+
+
+V
+
+
+«La liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés,
+s'était écrié Saint-Just, dans la séance du 8 juillet 1793, en terminant
+son rapport sur les Girondins décrétés d'accusation à la suite du 31
+mai. Proscrivez ceux qui ont fui pour prendre les armes ... non pour ce
+qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et
+pardonnez au plus grand nombre, l'erreur ne doit pas être confondue avec
+le crime, et vous n'aimez point à être sévères.»
+
+Mais le décret, rendu à la suite de ce rapport, ne proscrivait que neuf
+représentants, qui s'étaient mis en état de rébellion dans les
+départements de l'Eure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, et ne frappait
+d'accusation que les députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, Gardien et
+Mollevault. Cela parut infiniment trop modéré aux ardents de la
+Montagne, aux futurs Thermidoriens.
+
+Le 3 octobre, Amar parut à la tribune pour donner lecture d'un nouveau
+rapport contre les Girondins, au nom du comité de Sûreté générale.
+Quarante-six députés, cette fois, étaient impliqués dans l'affaire et
+renvoyés devant le tribunal révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout.
+Amar termina son rapport par la lecture d'une protestation, restée
+secrète jusque-là, contre les événements des 31 mai et 2 juin, et
+portant les signatures de soixante-treize membres de l'Assemblée, dont
+il réclama l'arrestation immédiate.
+
+Cette mesure parut insuffisante à quelques membres qui, appuyés par le
+rapporteur, proposèrent, aux applaudissements d'une partie de
+l'Assemblée, de décréter également d'accusation les soixante-treize
+signataires de la protestation. C'était le glaive suspendu sur les têtes
+de ces malheureux. Où donc étaient alors ceux qui, depuis, se sont
+donnés comme ayant voulu les sauver? L'Assemblée allait les livrer au
+bourreau quand Robespierre, devenu, depuis le mois de juillet, membre du
+comité de Salut public, s'élança à la tribune. En quelques paroles
+énergiques, il montra combien il serait injuste et impolitique de livrer
+au bourreau les signataires dont on venait de voter l'arrestation, et
+dont la plupart étaient des hommes de bonne foi, qui n'avaient été
+qu'égarés.
+
+L'Assemblée, ramenée à de tout autres sentiments, ne resta pas sourde à
+ce langage généreux, et, au milieu des applaudissements décernés au
+courageux orateur, elle se rangea à son avis. Les soixante-treize
+étaient sauvés.
+
+Les témoignages de reconnaissance n'ont pas manqué à Robespierre,
+témoignages que les Thermidoriens avaient eu grand soin de dissimuler.
+Fort heureusement nous avons pu les faire revenir au jour. Je me
+contenterai d'en citer quelques-uns.
+
+«Citoyen notre collègue, lui écrivaient, au nom de leurs compagnons
+d'infortune, le 29 nivôse an II, les députés Hecquet, Queinec, Arnault,
+Saint-Prix, Blad et Vincent, nous avons emporté, du sein de la
+Convention et dans notre captivité, un sentiment profond de
+reconnaissance, excité par l'opposition généreuse que tu formas le 3
+octobre, à l'accusation proposée contre nous. La mort aura flétri notre
+coeur avant que cet acte de bienfaisance en soit effacé.»
+
+Écoutez Garilhe, député de l'Ardèche à la Convention: «La loyauté, la
+justice et l'énergie que vous avez développées le 3 octobre, en faveur
+des signataires de la déclaration du 6 juin, m'ont prouvé que, de même
+que vous savez, sans autre passion que celle du bien public, employer
+vos talents à démasquer les traîtres, de même vous savez élever votre
+voix avec courage en faveur de l'innocent trompé. Cette conduite
+généreuse m'inspire la confiance de m'adresser à vous....»
+
+Lisez enfin ces quelques lignes écrites de la Force à la date du 3
+messidor an II (21 juin 1794), c'est-à-dire un peu plus d'un mois avant
+le 9 thermidor, et signées de trente et un Girondins: «Citoyen, tes
+collègues détenus à la Force t'invitent à prendre connaissance de la
+lettre dont ils t'envoient copie. Ils espèrent que, conséquemment à tes
+principes, tu l'appuieras. Quoique nous te devions beaucoup, nous ne te
+parlerons point de notre reconnaissance, il suffit de demander justice à
+un républicain tel que toi.»
+
+Combien y en a-t-il qui, après Thermidor, se souviendront de ce cri de
+reconnaissance? C'est triste à dire, mais beaucoup, comme
+Boissy-d'Anglas, qui comparait alors Robespierre à Orphée, feront chorus
+avec les calomniateurs de celui qui les avait arrachés à la mort.
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était le temps où, suivant l'expression du général Foy, la France
+accomplissait son colossal effort. Sans doute, on peut maudire les
+sévérités de 1793, mais il est impossible de ne pas les comprendre.
+Croit-on que c'est avec des ménagements que la République serait
+parvenue à rejeter l'Europe coalisée et les émigrés en armes au delà du
+Rhin, à écraser la Vendée, à faire rentrer sous terre l'armée des
+conspirateurs? Comme tous ses collègues du comité de Salut public et de
+la Convention, Robespierre s'associa à toutes les mesures inflexibles
+que commandait la situation.
+
+Mais, plus que ses collègues du comité, il eut le courage de combattre
+les excès inutiles, ce qu'il appelait «l'exagération systématique des
+faux patriotes» et les fureurs anarchiques si propres à déconsidérer la
+Révolution française. «La sagesse seule peut fonder une République,
+disait-il, le 27 brumaire (17 novembre 1793), à la Convention. Soyez
+dignes du peuple que vous représentez; le peuple hait tous les excès.»
+
+Avec Danton, il s'éleva courageusement contre les saturnales de la
+déprêtrisation et l'intolérance de quelques sectaires qui transformaient
+la dévotion en crime d'État. «De quel droit, s'écriait-il, le 1er
+frimaire, aux Jacobins, des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière
+de la Révolution viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom
+de la liberté? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages rendus
+à la vérité pure en des farces éternelles et ridicules? Pourquoi leur
+permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple et d'attacher
+les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie? La Convention
+ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte. On a
+dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe. Celui qui veut les empêcher
+est plus fanatique que celui qui dit la messe.» Il faut avouer que si
+c'était là de la _religiosité_, il y avait quelque courage à en
+faire parade, au moment où l'on emprisonnait comme suspects ceux qui
+allaient aux vêpres, et où, malgré son immense influence morale et sa
+qualité de membre du comité de Salut public, il lui fut impossible, à
+lui Robespierre, de réprimer ces odieux excès.
+
+Quelques jours après, Danton disait à la Convention: «Si nous n'avons
+pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas
+plus honorer le prêtre de l'incrédulité. Nous voulons servir le peuple.
+Je demande qu'il n'y ait plus de mascarade antireligieuse.»
+
+Le 15 frimaire, Robespierre, revenant encore sur le même sujet,
+demandait instamment à la Convention qu'on empêchât les autorités
+particulières de servir les ennemis de la République par des mesures
+irréfléchies et qu'il fût sévèrement interdit à toute force armée de
+s'immiscer dans ce qui appartenait aux opinions religieuses.
+
+Écoutons-le encore, le 18 pluviôse, stigmatisant les exagérés de sa
+mordante ironie: «Faut-il reprendre nos forteresses? ils veulent prendre
+d'assaut les églises et escalader le ciel; ils oublient les Autrichiens
+pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la
+fidélité de nos alliés? ils déclameront contre tous les gouvernements,
+et vous proposeront de mettre en état d'accusation le Grand Mogol
+lui-même.... Vous ne pourriez jamais vous imaginer certains excès commis
+par des contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la
+Révolution.»
+
+Épuisé par ces luttes continuelles, il tomba malade à cette époque, et,
+pendant trois semaines (du 30 pluviôse au 23 ventôse), il fut obligé de
+garder la chambre. Quand il reparut, l'hébertisme, foudroyé par le
+_Vieux Cordelier_ de Camille Desmoulins et par un virulent rapport
+de Saint-Just à la Convention, était terrassé, et ses plus ardents
+sectaires, accusés d'avoir conspiré le renversement de la Convention,
+étaient livrés au tribunal révolutionnaire.
+
+Mais ce coup porté aux exagérés eut cela de funeste qu'il engagea
+certains membres des comités de Salut public et de Sûreté générale à
+poursuivre ceux qui s'étaient le plus violemment déchaînés contre les
+hébertistes et qu'on appelait les _Indulgents_. Depuis quelque
+temps déjà, Danton et Camille Desmoulins, considérés comme les chefs de
+ce parti, après avoir tant poussé eux-mêmes aux mesures extrêmes,
+avaient été l'objet des plus amères dénonciations. A diverses reprises,
+Robespierre défendit, avec une énergie suprême, à la Convention et aux
+Jacobins, ses deux amis et compagnons d'armes dans la carrière de la
+Révolution. Pourquoi aurait-il attaqué Camille? Est-ce que le _Vieux
+Cordelier_ n'est pas d'un bout à l'autre un véritable dithyrambe en
+son honneur[6]. Le jour où, au sein du comité de Salut public, Billaud-
+Varenne proposa la mise en accusation de Danton, Robespierre se leva
+comme un furieux en s'écriant que l'on voulait perdre les meilleurs
+patriotes[7].
+
+[Note 6: Un journal a récemment publié certains extraits du numéro 7
+du _Vieux Cordelier_, défavorables à Robespierre. Mais ce numéro 7,
+arrangé ou non après coup, n'a paru que six mois après la mort de
+Camille Desmoulins, un mois après celle de Robespierre; celui-ci n'avait
+donc pu s'en montrer froissé.]
+
+[Note 7: Déclaration de Billaud-Varenne dans la séance du 9
+thermidor.]
+
+Robespierre ne consentit à abandonner Danton que lorsqu'on fut parvenu à
+faire pénétrer dans son esprit la conviction que Danton s'était laissé
+corrompre, conviction partagée par l'intègre Cambon. Dans son procès,
+Danton a parlé, sans les nommer, des deux plats coquins qui l'avaient
+perdu dans l'esprit de Robespierre. Quoiqu'il en soit, le sacrifice de
+Danton et de ses amis fut un grand malheur. «Soixante-quatre ans se sont
+écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, ai-je
+écrit dans mon _Histoire de Saint-Just_, et, depuis cette époque,
+les historiens n'ont cessé d'agiter les discussions autour de ce fatal
+holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont
+efforcés d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les
+autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une
+irréprochable faute; mais elle n'a pas été le fait particulier de
+celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière; ça
+été le crime, je me trompe, ça été la folie de tous[8].» La mort de
+Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des
+hébertistes; mais ce n'en fut pas moins une proie nouvelle jetée à la
+réaction[9].
+
+[Note 8: _Histoire de Saint-Just_, édition princeps, p. 444.]
+
+[Note 9: J'ai sous les yeux le mandat d'arrêt rendu contre les
+dantonistes par les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il
+est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout en
+haut d'une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date, et est
+ainsi conçu: «Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent
+que Danton, Lacroix (du département d'Eure-et-Loir), Camille Desmoulins
+et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés
+et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément
+et au secret....»
+
+La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que
+le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé,
+dans l'ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin)
+Collot-d'Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon,
+Dubarran, Voulland, Moïse Bayle, Amar, Élie Lacoste, Robespierre,
+Lavicomterie.... Un seul parmi les membres du comité de Salut public ne
+donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet.
+
+Carnot, qui a signé le troisième, s'est excusé plus tard en disant que,
+fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il
+n'avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu'il venait de
+combattre (_Mémoires sur Carnot_, t. 1er, page 369). Mauvaise
+excuse. Qui l'empêchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion,
+ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de
+s'abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini
+par céder aux obsessions de Billaud-Varenne.]
+
+
+
+
+VII
+
+
+Toutefois, il faut bien le dire, l'effet immédiat de cette sanglante
+tragédie, fut de faire rentrer sous terre la contre-révolution. L'idée
+républicaine, loin de s'affaiblir, éclata plus rayonnante que jamais, et
+se manifesta sous toutes les formes.
+
+Au lendemain de la chute des dantonistes, la Convention, sur un rapport
+de Carnot, supprimait l'institution des ministères et la remplaçait par
+l'établissement de douze commissions, comprenant les diverses
+attributions des anciens ministères. Il y avait la commission de
+l'instruction publique, si négligée jadis, et qui, pour la première
+fois, figurait au rang des premiers besoins du pays.
+
+Presque en même temps, dans un accès de sombre enthousiasme, l'Assemblée
+décrétait que tout individu qui usurperait la souveraineté du peuple
+serait mis à mort sur-le-champ, et que, dans le délai d'un mois, chacun
+de ses membres rendrait compte de sa conduite politique et de l'état de
+sa fortune. C'était là sans doute un décret très austère et personne
+moins que Robespierre ne pouvait en redouter les effets; il le critiqua
+néanmoins, parce qu'il craignit que les malveillants ne s'en fissent une
+arme contre les riches et ne portassent dans les familles une
+inquisition intolérable. Il était en cela fidèle au système de
+modération et de bon sens qui, quelques jours auparavant, l'avait engagé
+à défendre les signataires des fameuses pétitions des huit mille et des
+vingt mille, que certains énergumènes voulaient ranger en bloc dans la
+catégorie des suspects.
+
+Jusqu'au dernier jour, il ne se départit pas du système qu'il avait
+adopté: guerre implacable, sans trêve ni merci, à tous les ennemis
+actifs de la République, à tous ceux qui conspiraient la destruction de
+l'ordre de choses résultant des principes posés en 1789; mais tolérance
+absolue à l'égard de ceux qui n'étaient qu'égarés. Il ne cessa de
+demander que l'on ne confondît pas l'erreur avec le crime et que l'on ne
+punît pas de simples opinions ou des préjugés incurables. Il voulait, en
+un mot, que l'on ne cherchât pas partout des coupables.
+
+Nous le voyons, à la fin de germinal, refuser sa signature à la
+proscription du général Hoche, qui avait été arrêté à l'armée des Alpes
+sur un ordre écrit de Carnot et signé par ce dernier et
+Collot-d'Herbois. Le 22 germinal (11 avril 1794), le comité de Salut
+public eut à statuer sur le sort du général. Neuf de ses membres étaient
+présents: Barère, Carnot, Couthon, Collot-d'Herbois, C.-A. Prieur,
+Billaud-Varenne, Robespierre, Saint-Just et Robert Lindet. Deux étaient
+en mission aux armées, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la Marne), le
+douzième, Hérault-Séchelles, venait d'être guillotiné.
+
+Le résultat des débats de cette séance du 22 germinal fut l'arrêté
+suivant: «Le comité de Salut public arrête que le général Hoche sera mis
+en état d'arrestation et conduit dans la maison d'arrêt dite des Carmes,
+pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre.» Tous signèrent, tous excepté
+Robespierre qui, n'approuvant pas la mesure, ne voulut pas l'appuyer de
+l'autorité de son nom[10].
+
+[Note 10: Ont signé, dans l'ordre suivant: Saint-Just,
+Collot-d'Herbois, Barère, C.-A. Prieur, Carnot, Couthon, Robert Lindet
+et Billaud-Varenne.--M. Hippolyte Carnot, dans ses _Mémoires sur
+Carnot_, fait figurer Robespierre au nombre des signataires de cet
+arrêté. C'est une grave erreur. Nous avons relevé nous-même cet arrêté
+sur les catalogues de M. Laverdet. Nous avons fait mieux, nous avons été
+consulter--ce que chacun peut faire comme nous--l'ordre d'écrou du
+général aux archives de la préfecture de police, et nous l'avons trouvé
+parfaitement conforme au texte de l'arrêté publié dans le catalogue
+Laverdet.]
+
+Hoche n'ignora point qu'il avait eu Robespierre pour défenseur au Comité
+de Salut public, et, le 1er prairial, il lui écrivit la lettre suivante
+que nous avons révélée à l'histoire: «L. Hoche à Robespierre. Le soldat
+qui a mille fois bravé la mort dans les combats ne la craint pas sur
+l'échafaud. Son seul regret est de ne plus servir son pays et de perdre
+en un moment l'estime du citoyen qu'il regarda de tout temps comme son
+génie tutélaire. Tu connais, Robespierre, la haute opinion que j'ai
+conçue de tes talents et de tes vertus; les lettres que je t'écrivis de
+Dunkerque[11] et mes professions de foi sur ton compte, adressées à
+Bouchotte et à Audoin, en sont l'expression fidèle; mais mon respect
+pour toi n'est pas un mérite, c'est un acte de justice, et s'il est un
+rapport sous lequel je puisse véritablement t'intéresser, c'est celui
+sous lequel j'ai pu utilement servir la chose publique. Tu le sais,
+Robespierre, né soldat, soldat toute ma vie, il n'est pas une seule
+goutte de mon sang que je n'ai (_sic_) consacré (_sic_) à la
+cause que tu as illustrée. Si la vie, que je n'aime que pour ma patrie,
+m'est conservée, je croirai avec raison que je la tiens de ton amour
+pour les patriotes. Si, au contraire, la rage de mes ennemis m'entraîne
+au tombeau, j'y descendrai en bénissant la République et Robespierre. L.
+HOCHE.» Cette lettre ne parvint pas à son adresse[12]. Hoche était
+certainement de ceux auxquels Robespierre faisait allusion lorsque, dans
+son discours du 8 thermidor, il reprochait aux comités de persécuter les
+généraux patriotes[13].
+
+[Note 11: Ces lettres ont disparu. C'est encore là un vol fait à
+l'histoire par les Thermidoriens.]
+
+[Note 12: Cette lettre de Hoche à Robespierre a été trouvée dans le
+dossier de Fouquier-Tinville, accompagnée de celle-ci: «Je compte assez,
+citoyen, sur ton attachement aux intérêts de la patrie pour être
+persuadé que tu voudras bien remettre la lettre ci-jointe à son adresse.
+L. Hoche.»--Fouquier garda la lettre. On voit avec quel sans façon le
+fougueux accusateur public agissait à l'égard de Robespierre.
+(_Archives_, carton W 136, 2e dossier, cotes 90 et 91).]
+
+[Note 13: On lit dans les _Mémoires sur Carnot_, par son fils,
+t. I, p. 450: «J'avais sauvé la vie à Hoche avec beaucoup de peine, du
+temps de Robespierre, et je l'avais fait mettre en liberté
+_immédiatement_ après Thermidor.» C'est là une allégation démentie
+par tous les faits. Hoche ne recouvra sa liberté ni le 11, ni le 12, ni
+le 13 thermidor, c'est-à-dire au moment où une foule de gens notoirement
+ennemis de la Révolution trouvaient moyen de sortir des prisons où ils
+avaient été enfermés.
+
+Hoche n'obtint sa liberté, à grand peine, que le 17. Voici l'arrêté, qui
+est de la main de Thuriot: «Le 17 Thermidor de l'an II.... Le comité de
+Salut public arrête que Hoche, ci-devant général de l'armée de la
+Moselle, sera sur-le-champ mis en liberté, et les scellés, apposés sur
+ses papiers, levés.... Signé Thuriot, Collot-d'Herbois, Tallien, P.-A.
+Lalloy, C.-A. Prieur, Treilhard, Carnot. (_Archives_, A. T. II,
+60.)]
+
+Ce fut surtout dans son rapport du 18 floréal, sur les fêtes décadaires,
+que Robespierre s'efforça d'assurer le triomphe de la modération et de
+la tolérance religieuse, sans rien diminuer de l'énergie révolutionnaire
+qui lui paraissait nécessaire encore pour assurer le triomphe de la
+République.
+
+C'était Danton qui, le premier, avait réclamé, à la Convention, le culte
+de l'Être suprême. «Si la Grèce eut ses jeux Olympiques, disait-il, dans
+la séance du 6 frimaire an II (26 novembre 1793), la France solennisera
+aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans
+lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, le maître de la
+nature; car nous n'avons pas voulu anéantir la superstition pour établir
+le règne de l'athéïsme.»
+
+On voit combien, sur ce point, il marchait d'accord avec Robespierre, et
+l'on ne peut que déplorer qu'il n'ait plus été là pour soutenir avec lui
+les saines notions de la sagesse et de la raison.
+
+Dans la reconnaissance de l'Être suprême, qui fut avant tout un acte
+politique, Robespierre vit surtout le moyen de rassurer les âmes faibles
+et de ramener le triomphe de la raison «qu'on ne cessait d'outrager,
+dit-il, par des violences absurdes, par des extravagances concertées
+pour la rendre ridicule, et qu'on ne semblait reléguer, dans les
+temples, que pour la bannir de la République».
+
+Mais, en même temps, il maintenait strictement la liberté des cultes,
+maintes fois déjà défendue par lui, et qui ne sombra tout à fait
+qu'après le 9 thermidor. «Que la liberté des cultes, ajoutait-il, soit
+respectée pour le triomphe même de la raison.» Et l'article XI du décret
+rendu à la suite de ce rapport, et par lequel la Convention instituait
+des fêtes décadaires pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et
+à la dignité de son être portait: «La liberté des cultes est maintenue,
+conformément au décret du 18 frimaire.»
+
+Il fut décidé, en outre, qu'une fête en l'honneur de l'Être suprême
+serait célébrée le 2 prairial, fête qui fut remise au 20, et à laquelle
+Robespierre dut présider, comme président de la Convention.
+
+C'étaient donc la liberté de conscience et la tolérance religieuse qui
+triomphaient, et c'est ce qui explique pourquoi le rapport du 18 floréal
+souleva, dans la France entière, des acclamations presque unanimes.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+
+Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la
+Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
+de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la
+Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
+interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de
+mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à
+Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc
+d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le
+crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de
+Thermidor.--Prétendues listes de proscrits.
+
+
+I
+
+
+Nous sommes au lendemain de la fête de l'Être suprême, à laquelle
+Robespierre, comme on l'a vu, avait présidé en sa qualité de président
+de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un
+modérateur.
+
+Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait
+été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d'espérance
+et le gage d'une pacification prochaine à l'intérieur, il avait
+indisposé un certain nombre d'hébertistes de la Convention; mais, au
+fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon,
+les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison; ils
+faisaient de l'irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns
+d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion
+restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce
+fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte.
+Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l'Assemblée,
+aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils
+répandirent par des cris de haine et de fureur. _«Voyez-vous comme on
+l'applaudit»!_ disaient les uns en allant de rang en rang pour semer
+le soupçon contre lui dans le coeur de ses collègues[14]. _Il n'y a
+qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne_, s'écriait celui-ci,
+parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements
+qui marquaient sa présence, _Je te méprise autant que je
+t'abhorre_[15]. Bourdon (de l'Oise) fut celui qui se fit remarquer le
+plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes[16].
+
+[Note 14: Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.]
+
+[Note 15: Lecointre a revendiqué l'honneur de cette insulte; il faut
+le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand
+crime de Robespierre, c'était «les applaudissements qui marquaient sa
+présence». (_Conjuration formée dès le 5 prairial_, p. 3.)]
+
+[Note 16: Notes de Robespierre sur certains députés. _Papiers
+inédits_, t. II, p. 19.]
+
+Aux injures vomies par l'envie, Robespierre se contenta d'opposer le
+mépris et le dédain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation
+suffisante dans l'ovation dont il était l'objet, et les cris d'amour
+poussés à ses côtés n'étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les
+discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son
+visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il
+était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne
+symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l'hymne de Chénier à
+l'Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours,
+et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au
+delà, pour le moment, l'amertume qu'on s'était efforcé de déposer dans
+son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de
+l'allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le
+calme et dans le silence, il ne put se défendre d'un vague sentiment de
+tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes.
+Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes
+joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait
+été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un accent pénétré, il
+leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps[17].» Lui, du reste, sans se
+préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se
+montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à
+demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement
+versé et des rapines exercées par eux.
+
+[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le
+manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d'après M.A. Esquiros, qui la
+tenait de Mme Le Bas elle-même.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l'Être suprême
+laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et
+de bonté[18]. On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros
+de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de
+la France et de l'Europe, n'avait pas profité de la dictature morale
+qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du
+gouvernement révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre», lui
+avait écrit, la veille même de la fête à l'Être suprême, le député
+Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique
+le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer
+une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France
+depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés
+les homicides et les fauteurs d'homicide[19].» Nul doute que Maximilien
+n'ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les
+rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang «versé par
+le crime». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7
+prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la
+liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui
+prêtait, témoin cette phrase d'un pamphlétaire royaliste: «La fête de
+l'Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut
+véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution, et
+peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui
+qui en était l'objet[20].» Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par
+exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou
+mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des
+noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et Fréron,
+Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans
+résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de
+songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la
+justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait
+réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du
+crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que
+Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entraînant avec eux
+Carnot, Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de
+sitôt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils
+abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec
+Barère, l'aveu est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter
+_le cours terrible_ de la Révolution[21].
+
+[Note 18: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.]
+
+[Note 20: Mallet-Dupan. _Mémoires_, t. II, p. 99.]
+
+[Note 21: Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.]
+
+Il ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les
+scélérats «gorgés de sang et de rapines», suivant sa propre expression.
+Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d'être tout récemment
+condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s'être procuré des
+biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district
+d'Avignon, où il commandait en qualité de chef d'escadron d'artillerie.
+C'était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des
+dilapidations ayant motivé sa condamnation le représentant du peuple
+Rovère, un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la
+Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain
+le châtiment [22]. Jourdan Coupe-Tête avait été dénoncé par Maignet.
+
+[Note 22: Dénoncé aux Jacobins le 21 nivôse de l'an II (10 janvier
+1794) comme persécutant les patriotes du Vaucluse, Rovère avait trouvé
+dans son ami Jourdan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. (_Moniteur_
+du 1er pluviôse (20 janvier 1794.)) Il n'y a pas à demander s'il fut
+du nombre des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait
+être que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de
+Fonvielle avant la Révolution, Rovère devint, après Thermidor, un des
+plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme
+complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les
+déserts de Sinnamari.]
+
+C'était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme), qui s'était si
+vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à
+Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité
+phocéenne avait pu conserver son nom, dont l'avaient dépouillée ces
+coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d'un département
+où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque
+jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d'une
+part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission,
+et, de l'autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les
+Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d'envoyer à Paris tous
+les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le
+décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux
+mêmes un tribunal extraordinaire.
+
+Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de
+Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus. Une commission
+composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution
+dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en effet
+établie à Orange par arrêté du comité de Salut public en date du 21
+floréal. L'établissement de cette commission fut l'oeuvre collective du
+comité de Salut public, et, longtemps après Thermidor, Billaud-Varenne
+put dire, sans être démenti, que la Convention n'avait point désapprouvé
+cette mesure de son comité[23].
+
+[Note 23: Les diverses pièces relatives à la commission d'Orange
+sont signées par Collot-d'Herbois, Barère, Robespierre, Robert Lindet,
+Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont même signé
+seuls les pièces les plus importantes. Voyez à ce sujet le rapport de
+Saladin, p. 50.]
+
+Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies
+à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient
+chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects à déporter
+aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse, de prendre des renseignements
+exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, et de
+désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes
+qui se trouveraient en état d'arrestation. De semblables commissions
+pouvaient rendre les plus grands services; tout dépendait du patriotisme
+et de la probité de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommandé de
+tenir une conduite digne du ministère imposant qu'ils avaient à remplir,
+de n'écouter jamais que la voix de leur conscience, d'être inaccessibles
+à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables
+d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs
+composées d'hommes d'une probité rigoureuse et d'un patriotisme
+éprouvé[24]. En même temps, le comité de Salut public arrêta qu'au
+commencement de chaque décade l'accusateur public près le tribunal
+révolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu'il se
+proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade[25]. Ce
+sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa
+signature.
+
+[Note 24: Séance du comité de Salut public des 24 et 25 floréal (13
+et 14 mai 1794). Étaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
+Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet.
+(Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public.
+_Archives_, 436 _a a_ 73.)]
+
+[Note 25: Séance du 29 floréal (14 mai 1794).]
+
+
+
+
+III
+
+
+Eh bien! il y eut, on peut l'affirmer, au sein du comité de Salut
+public, pour l'adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22
+prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l'établissement
+de la commission d'Orange et à la formation des commissions populaires.
+
+Ancien magistrat, Couthon fut chargé, par ses collègues du comité, de
+rédiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des
+articles, le seul peut-être qui devait susciter une violente opposition
+dans l'Assemblée, était celui qui donnait aux comités la faculté de
+traduire au tribunal révolutionnaire les représentants du peuple.
+
+En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant
+armer les comités d'une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité
+de la foudre les Tallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes «gorgés de
+sang et de rapines», qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs
+complices, trouvaient encore une sorte d'appui dans les formes de la
+procédure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une
+faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu'ils avaient vu
+certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui
+n'épargnait point les petits, ils crurent qu'il suffisait de la
+conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de
+conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains
+défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les
+malheureux étaient obligés de s'en passer, ils s'imaginèrent qu'il était
+plus simple de supprimer la défense; ce fut un tort, un tort
+irréparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expié pour sa
+part, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une
+tache indélébile. Jusqu'alors il n'avait coopéré en rien à aucune des
+lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été
+Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre
+cette participation à la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien
+embarrassés pour produire contre lui un grief légitime.
+
+Ce qu'il y a de certain et d'incontestable, malgré les dénégations
+ultérieures des collègues de Maximilien, c'est que le projet de loi ne
+rencontra aucune espèce d'opposition de la part des membres du comité de
+Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse
+précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire[26]. Tous les membres
+du Comité jugèrent bon le projet préparé par Couthon, puisqu'il ne donna
+lieu à aucune objection de leur part. Un jour, paraît-il, l'accusateur
+public, informé par le président Dumas qu'on préparait une loi nouvelle
+par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des
+accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva
+Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur,
+auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu'on abrogeait les
+interrogatoires et la défense des accusés. Fouquier-Tinville pris d'un
+tendre intérêt pour les prévenus! c'est à n'y pas croire. Ces membres du
+comité se bornèrent à lui répondre que «cet objet regardait Robespierre,
+_chargé du travail_[27]».
+
+[Note 26: Article 1er du décret: «Le comité de Salut public fera
+dans le plus court délai son rapport sur les moyens de perfectionner
+l'organisation du tribunal révolutionnaire.» _Moniteur_ du 7 nivôse
+(27 décembre 1793.)]
+
+[Note 27: Mémoire pour Antoine Quentin-Fouquier..., cité dans
+l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 247.]
+
+Or, s'ils avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi
+confié aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n'eût pas manqué de le
+rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur
+public avait tout intérêt à s'attirer leurs bonnes grâces.
+
+Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus à leur tour
+l'objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et
+sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi; ils poussèrent le
+mépris de la vérité jusqu'à prétendre qu'elle avait été présentée à la
+Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils
+inventèrent cette fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin
+même du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant
+Robespierre, lui aurait reproché d'avoir porté seul «le décret
+abominable qui faisait l'effroi des patriotes». A quoi Maximilien aurait
+répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux
+membres du comité de conspirer contre lui. «Tu veux guillotiner la
+Convention»! aurait répliqué Billaud.--Nous sommes en l'an III, ne
+l'oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme
+un des défenseurs de l'Assemblée.--Alors Robespierre, avec agitation:
+«Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire
+guillotiner la Convention nationale.» Je te connais maintenant,
+aurait-il ajouté, en s'adressant à Billaud; et ce dernier lui aurait
+répondu: «Et moi aussi je te connais _comme un contre-
+révolutionnaire_[28].» Tout cela doit être sorti de l'imagination
+féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Lecointre,
+Billaud fait à peine allusion à cette scène[29]. Homme probe
+et rigide au fond, Billaud eût hésité à appuyer sa justification sur des
+mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut être, en vérité,
+d'une insigne mauvaise foi ou d'une bien grande naïveté, pour accepter
+bénévolement les explications des membres des anciens comités. La
+Convention ne s'y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit
+de se rappeler avec quelle ardeur Barère et même Billaud-Varenne
+défendirent, comme on le verra tout à l'heure, cette néfaste loi du 22
+prairial. Saladin, arraché au bourreau par Robespierre, se chargea de
+répondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes[30].
+
+[Note 28: Voy. la _Réponse des anciens membres des comités aux
+imputations de Lecointre_, p. 38, 39, et la note de la page 108.]
+
+[Note 29: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 56.]
+
+[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. «On vous a dit, s'écriait
+Clauzel, dans la séance du 12 vendémiaire de l'an III (3 octobre 1794),
+que c'était pendant les quatres décades que Robespierre s'était éloigné
+du comité, que nos armées avaient remporté tant de victoires; eh bien!
+tous les massacres du tribunal révolutionnaire ne se sont-ils pas commis
+pendant ces quatre décades?» (_Moniteur_, du 14 vendémiaire, an
+III).]
+
+La scission qui n'allait pas tarder à éclater entre Robespierre et
+quelques-uns de ses collègues du comité de Salut public n'eut donc point
+pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l'application désastreuse
+qu'on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habileté avec
+laquelle certains Conventionnels menacés, aussi habiles à manier
+l'intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui
+dans l'âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au
+milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions
+auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la démonstration
+la plus péremptoire de notre thèse.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Robespierre présidait. Le commencement de la séance avait été rempli par
+un discours de Barère sur le succès de nos armes dans le Midi; Barère
+était, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la
+République. Les membres des comités de Sûreté générale et de Salut
+public étaient à peu près au complet, lorsque Couthon, après avoir rendu
+compte lui-même de quelques prises maritimes, présenta, au nom du comité
+de Salut public, son rapport sur le tribunal révolutionnaire et les
+modifications demandées par la Convention.
+
+Ce qu'il y avait surtout d'effrayant dans la nouvelle organisation de ce
+tribunal révolutionnaire institué pour punir les ennemis du peuple, et
+qui désormais ne devait plus appliquer qu'une seule peine, la mort,
+c'était la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnaître les
+ennemis du peuple. Ainsi étaient réputés tels ceux qui auraient provoqué
+le rétablissement de la royauté ou la dissolution de la Convention
+nationale, ceux qui auraient trahi la République dans le commandement
+des places ou des armées, les fauteurs de disette, ceux qui auraient
+abusé des lois révolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C'était là
+des définitions bien vagues, des questions laissées à l'appréciation du
+juge.
+
+Ah! certes, si la conscience humaine était infaillible, si les passions
+pouvaient ne pas s'approcher du coeur de l'homme investi de la
+redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large
+part laissée à l'interprétation des jurés, dont la conviction devait se
+former sur toute espèce de preuve morale ou matérielle, verbale ou
+écrite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec
+les passions en jeu? Si honnêtes, si probes qu'aient été la plupart des
+jurés de la Révolution, ils étaient hommes, et partant sujets à
+l'erreur. Pour n'avoir point pris garde à cela, les auteurs de la loi de
+prairial se trouvèrent plus tard en proie aux anathèmes d'une foule de
+gens appelés, eux, à inonder la France de tribunaux d'exception, de
+cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires
+jugeant sans l'assistance de jurés, et qui, pour de moins nobles causes,
+se montrèrent plus impitoyables que le tribunal révolutionnaire.
+
+Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop
+souvent sans la bien connaître, certains articles auxquels on ne doit
+pas se dispenser d'applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la
+suppression de l'interrogatoire secret, celle du résumé du président,
+qui est resté si longtemps le complément inutile de nos débats
+criminels, où le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine à
+maintenir égale la balance entre l'accusation et la défense? Enfin, par
+un sentiment de défiance trop justifié, en prévision du cas où des
+citoyens se trouveraient peut-être un peu légèrement livrés au tribunal
+par des sociétés populaires ou des comités révolutionnaires égarés, il
+était spécifié que les autorités constituées n'auraient le droit de
+traduire personne au tribunal révolutionnaire sans en référer au
+préalable aux comités de Salut public et de Sûreté générale. C'était
+encore une excellente mesure que celle par laquelle il était enjoint à
+l'accusateur public de faire appeler les témoins qui pourraient aider la
+justice, sans distinction de témoins à charge et à décharge[31]. Quant à
+la suppression des défenseurs officieux, ce fut une faute grave et,
+ajoutons-le, une faute inutile, car les défenseurs ne s'acquittaient pas
+de leur mission d'une manière compromettante pour la Révolution, tant
+s'en faut[32]! Ce fut très probablement parce qu'ils s'étaient
+convaincus de l'inefficacité de leur ministère, que les rédacteurs de la
+loi de prairial prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant
+ainsi, ils violèrent un principe sacré, celui du droit de la défense, et
+ils ont donné aux malédictions hypocrites de leurs ennemis un semblant
+de raison.
+
+[Note 31: Voyez le rapport de Couthon et le décret portant
+réorganisation du tribunal, dans le _Moniteur_ du 24 prairial (12
+juin 1794.)]
+
+[Note 32: Voici ce que, le 20 germinal de l'an II (9 avril 1794),
+écrivait «aux citoïens composant le tribunal révolutionnaire» le plus
+célèbre des défenseurs officieux, celui auquel la réaction a tressé le
+plus de couronnes, Chauveau-Lagarde: «Avant même que le tribunal eût
+arrêté de demander aux défenseurs officieux des certificats de civisme,
+j'ai prouvé par ma conduite combien cette mesure est dans mes principes:
+j'avois déjà obtenu de l'assemblée générale de ma section l'inscription
+préliminaire; j'aurois même depuis longtemps mon certificat si la
+distribution n'en avoit été suspendue par l'ordre de la commune, et je
+ne doute pas que, lorsque je le demanderai, l'on ne me l'accorde sans
+difficulté, si l'on ne consulte que les preuves de patriotisme que j'ai
+données avant et depuis la Révolution.
+
+«Mais j'ai le malheureux honneur d'être défenseur au tribunal
+révolutionnaire, et cette qualité seule suffit pour inspirer de
+l'ombrage aux patriotes qui ne savent pas de quelle manière j'ai exercé
+ces fonctions.
+
+«D'ailleurs, parmi tous ceux qui suivent aujourd'hui la même carrière,
+il n'en est pas à qui ce titre puisse nuire autant qu'à moi; si l'on
+sait bien que j'ai défendu la _Capet_ et la _Cordai_, l'on
+ignore que le tribunal m'avoit nommé d'office leur défenseur, et cette
+erreur est encore propre à m'aliéner l'esprit de ceux de mes concitoïens
+qui seroient, du reste, les plus disposés à me rendre justice.
+
+«Cependant, citoïens, votre intention, en exigeant de nous un certificat
+de civisme, n'est pas qu'un titre _honnorable_ et votre confiance,
+plus _honnorable_ encore, me tachent d'incivisme.
+
+«Je demande que le tribunal veuille bien m'accorder, s'il croit que je
+ne l'ai pas démérité, un témoignage ostensible de sa bienveillance, en
+déclarant dans les termes et dans la forme qu'il jugera convenables, de
+quelle manière je remplis comme citoïen mes devoirs de défenseur, et
+jusqu'à quel point je suis digne, sous ce rapport de son
+estime.--Chauveau.
+
+«Ce 20 germinal, l'an deux de la République, une et indivisible.»
+
+La suscription porte: Au citoïen Dumas, président du tribunal
+révolutionnaire.»
+
+L'original de cette lettre est aux _Archives_.]
+
+Couthon avait à peine terminé la lecture du décret, qu'un patriote
+connu, le député Ruamps, en réclamait l'ajournement. Lecointre (de
+Versailles) appuya la proposition. Alors Barère demanda s'il s'agissait
+d'un ajournement indéfini. «Non, non», s'écrièrent plusieurs voix.
+«Lorsqu'on propose une loi tout en faveur des patriotes», reprit Barère,
+«et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les législateurs
+ne peuvent avoir qu'un voeu unanime»; et il demanda que l'ajournement ne
+dépassât pas trois jours.--«Deux seulement», répliqua Lecointre.
+
+On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comité quand,
+après Thermidor, ils prétendirent que le décret avait été présenté pour
+ainsi dire à leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre
+toute espèce d'ajournement, et l'on put connaître par ses paroles que
+les tentatives d'assassinat dont certains représentants avaient été
+l'objet n'étaient pas étrangères aux dispositions rigoureuses de la loi.
+Le nouveau décret augmentait, dans une proportion assez notable, le
+nombre des jurés. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures
+sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurés n'étaient pas au
+complet. Robespierre insista surtout sur cette considération. Depuis
+deux mois l'Assemblée n'avait-elle pas réclamé du comité une loi plus
+étendue encore que celle qu'on présentait aujourd'hui? Pourquoi donc un
+ajournement? La loi n'était-elle pas entièrement en faveur des patriotes
+et des amis de la liberté? Était-il naturel de venir élever une sorte de
+barrière entre des hommes également épris de l'amour de la
+République?--Dans la résistance au décret, Maximilien avait bien aperçu
+la main des ennemis du comité de Salut public; ce n'étaient pas encore
+les siens seulement.--Aussi se plaignit-il de voir une coalition se
+former contre un gouvernement qui se dévouait au salut de la patrie.
+«Citoyens, on veut vous diviser».--Non, non, s'écria-t-on de toutes
+parts, on ne nous divisera pas.--«Citoyens, reprit Robespierre, on veut
+vous épouvanter.» Il rappela alors que c'était lui qui avait sauvé une
+partie de la Convention des poignards aiguisés contre elle par des
+hommes animés d'un faux zèle. «Nous nous exposons aux assassins
+particuliers pour poursuivre les assassins publics», ajouta-t-il. «Nous
+voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient
+sauvées!»
+
+Bourdon (de l'Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient
+entraver la marche de la justice nationale--ce qui était parfaitement
+vrai--à la condition qu'elle ne les atteignît pas.--Il proposa donc à
+l'Assemblée de voter, dès à présent, l'article relatif aux jurés, et
+d'ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi
+fût voté article par article et séance tenante, ce qui fut aussitôt
+décrété. Cela, certes, témoigne de l'influence de Maximilien sur la
+Convention à cette époque; mais cette influence, toute morale, ne lui
+donnait pas un atome de plus de pouvoir réel, et nous le verrons bientôt
+se dépouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de
+membre du comité de Salut public, quand il se trouvera dans
+l'impuissance d'empêcher les maux auxquels il aurait voulu remédier. Les
+articles du projet de loi furent successivement adoptés, après une
+courte discussion et sans changements notables.
+
+Ce jour-là même expiraient les pouvoirs du comité de Salut public;
+Couthon en prévint l'Assemblée, le comité ne pouvant continuer de les
+exercer sans l'assentiment de la Convention nationale, laquelle, du
+reste, s'empressa, suivant sa coutume, d'en voter le renouvellement. La
+Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous
+l'impérieuse nécessité du salut public, qui lui commandait de ne pas
+rompre en ce moment l'unité du gouvernement. Mais était-elle
+_terrorisée_, comme l'ont prétendu tant d'écrivains? En aucune
+façon, car le comité de Salut public n'avait pas un soldat pour la
+forcer à voter, et il était aussi facile à l'Assemblée de briser
+l'homogénéité du comité au 22 prairial qu'au 9 thermidor. Soutenir le
+contraire, en se prévalant de quelques lâches déclarations, c'est
+gratuitement jeter l'insulte à une Assemblée à la majorité de laquelle
+on ne saurait refuser une grande âme et un grand coeur.
+
+
+
+
+V
+
+
+Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre
+la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacés,
+virent dans certains articles du décret une atteinte aux droits de
+l'Assemblée. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de
+prairial certaines règles de la justice éternelle n'étaient point
+violées; ils ne se demandèrent pas si l'on avait laissé intactes toutes
+les garanties dont doit être entouré l'accusé; non, ils songèrent à eux,
+uniquement à eux. De l'humanité, ils avaient bien souci!
+
+Dès le lendemain, profitant de l'absence du comité de Salut
+public,--Voulland occupait le fauteuil--ils jetèrent les hauts cris
+presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre
+avait-il affirmé que le comité n'avait jamais entendu rien innover en ce
+qui concernait les représentants du peuple[33], il leur fallait un
+décret pour être rassurés. Bourdon (de l'Oise) manifesta hautement ses
+craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent
+être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable
+d'accusation rendu contre eux par l'Assemblée. Aussitôt, le député
+Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel
+il dénia le droit de se défier des intentions des comités[34]. Bourdon
+insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans
+Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les
+excès dans le Doubs, après y avoir porté remède par tous les moyens en
+son pouvoir. On était sur le point d'aller aux voix sur la proposition
+de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement
+la question préalable en se fondant sur ce que le droit de l'Assemblée
+de décréter elle-même ses membres d'accusation et de les faire mettre en
+jugement était un droit inaliénable. L'Assemblée se rendit à cette
+observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta
+qu'il n'y avait lieu à délibérer [35].
+
+[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.]
+
+[Note 34: Député du Lot à la Convention, Delbrel fut un des membres
+du conseil des Cinq-Cents qui résistèrent avec le plus d'énergie au coup
+d'État de Bonaparte, et on l'entendit s'écrier au 19 brumaire que les
+baïonnettes ne l'effrayaient pas. Voy. le _Moniteur_ du 20 brumaire
+an VIII (10 novembre).]
+
+[Note 35: _Moniteur_ du 24 prairial (12 juin 1794) et
+_Journal des débats et des décrets de la Convention_, numéro 620.]
+
+La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance
+du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier,
+venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal
+révolutionnaire à Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses
+fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis
+de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la
+sincérité n'est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son coeur
+se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des
+calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées
+du décret par Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda
+le rapport du considérant voté la veille comme un _mezzo termine_.
+
+Les applaudissements prodigués par l'Assemblée à l'inflexible mercuriale
+de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l'Oise). Il vint, poussé
+par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour
+le comité de Salut public et son rapporteur, pour l'inébranlable
+Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne fut dupe ni de cette
+fausse bonhomie ni de cette reculade. N'était-ce pas ce même Bourdon
+qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait à le
+perdre dans l'esprit de la Convention? Robespierre ne lui ménagea pas la
+vérité brutale. Déjà, d'ailleurs, le comité était instruit des
+manoeuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l'oeil.
+Après avoir repoussé dédaigneusement les rétratactions de Bourdon,
+Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité
+et la Montagne. «La Convention, la Montagne, le comité», dit-il, «c'est
+la même chose.» Et l'Assemblée d'applaudir à outrance. «Tout
+représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté», continua-t-il,
+«tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie,
+est de la Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute
+la Convention se leva en signe d'adhésion et de dévouement.
+
+«La Montagne», poursuivit-il, «n'est autre chose que les hauteurs du
+patriotisme; un montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur,
+raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait
+assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus
+misérables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites,
+s'efforçassent d'entraîner une partie de cette Montagne et de s'y faire
+les chefs d'un parti.» A ces mots, Bourdon (de l'Oise) interrompant:
+«Jamais il n'est entré dans mon intention de me faire le chef d'un
+parti.»--«Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde à
+l'interrupteur, ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos
+collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de
+nos travaux....--«Je demande, s'écria Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve
+ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais un
+scélérat.» Alors Robespierre d'une voix plus forte: «Je demande, au nom
+de la patrie, que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé
+Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.» Bourdon (de l'Oise) reprit:
+«Je défie Robespierre de prouver....» Et celui-ci de continuer: «Mais
+s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de
+tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. Oui, la Montagne
+est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la
+Montagne»!--«Nommez-les, s'écria une voix».--«Je les nommerai quand il
+le faudra», répondit-il. Là fut son tort. En laissant la Convention dans
+le doute, il permit aux quatre ou cinq scélérats qu'il aurait dû
+démasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouché, aux Rovère, de semer
+partout l'alarme et d'effrayer une foule de représentants à qui lui et
+le comité ne songeaient guère. Il se contenta de tracer le tableau, trop
+vrai, hélas! des menées auxquelles se livraient les intrigants qui se
+rétractaient lâchement quand leurs tentatives n'avaient pas réussi.
+
+Bourdon (de l'Oise), atterré, garda le silence[36]. Maximilien cita, à
+propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui
+s'était passé l'avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois
+députés, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du décret de prairial,
+dont ils craignaient qu'on ne fit l'application sur eux-mêmes,
+manifestaient tout haut leur mécontentement. Ayant rencontré deux agents
+du gouvernement, ils se jetèrent sur eux et les frappèrent en les
+traitant de coquins, de mouchards du comité de Salut public, et en
+accusant les comités d'entretenir vingt mille espions à leur solde.
+Après avoir raconté ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta
+encore une fois du respect des comités pour la Convention en général,
+et, de ses paroles, il résulte incontestablement qu'à cette heure il n'y
+avait de parti pris contre aucun des membres de l'Assemblée. Il adjura
+seulement ses collègues de ne pas souffrir que de ténébreuses intrigues
+troublassent la tranquillité publique. «Veillez sur la patrie», dit-il
+en terminant, «et ne souffrez pas qu'on porte atteinte à vos principes.
+Venez à notre secours, ne permettez pas que l'on nous sépare de vous,
+puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes
+rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et
+presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons
+toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous
+sauverons la République.»
+
+[Note 36: Devenu après Thermidor un des plus violents séides de la
+réaction, Bourdon (de l'Oise) paya de la déportation, au 18 fructidor,
+ses manoeuvres contre-révolutionnaires. Il mourut à Sinnamari.]
+
+Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre
+d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'eût mal
+interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille,
+voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour
+l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarer que ses réflexions ne
+pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but
+d'atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se
+nommeront», ajouta-t-il. Aussitôt Tallien se leva. Le fait,
+prétendit-il, ne s'était pas passé l'avant-veille, mais bien la veille
+au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée
+n'étaient pas des agents du comité de Salut public. «Le fait est faux»,
+dit Robespierre; «mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui
+affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et
+troubler la Convention».--«Il n'a pas été du tout question de vingt
+mille espions», objecta Tallien.--Citoyens, répliqua Robespierre, vous
+pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le
+mensonge: il est aisé de prononcer entre les assassins et les
+victimes».--«Je vais....» balbutia Tallien.
+
+Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité: «La Convention ne peut pas
+rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter.
+Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait
+était arrivé; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais
+hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de
+Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les
+hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous
+tiendrons unis; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée.»
+Oui, oui! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs
+applaudissements[37].
+
+[Note 37: Voyez, pour cette séance, le _Moniteur_ du 26
+prairial (14 juin 1794), et le _Journal des débats et des décrets de
+la Convention_, numéros 630 et 631.]
+
+Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses:
+d'abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n'avait
+pas encore été mise au sein du comité de Salut public; ensuite que les
+rapports de police n'étaient pas adressés à Robespierre
+particulièrement, mais bien au comité tout entier. On sentira tout à
+l'heure l'importance de cette remarque.
+
+Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du
+considérant voté la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux
+intentions duquel lui aussi, du reste, s'empressa de rendre hommage;
+seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse
+pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu'il était de nature à
+faire croire aux esprits crédules que l'intention du comité avait été de
+violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d'entraîner
+l'Assemblée, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis
+avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués
+défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une
+feuille anglaise, intitulée _l'Étoile_ (_the Star_), envoyée
+de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces
+contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre
+autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqué récemment
+donné à Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte
+Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant,
+avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre,
+qu'elle jurait de _maratiser_ en temps et lieu. A cette citation,
+un mouvement d'horreur se produisit dans l'Assemblée. Jouer à
+l'assassinat des républicains français, c'étaient là distractions de
+princes et d'émigrés.
+
+Ce n'était pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robespierre, c'était la
+République elle-même. Après avoir flétri ces odieux passe-temps de
+l'aristocratie et montré le sort réservé par nos ennemis aux membres du
+gouvernement révolutionnaire, Barère termina en demandant le rapport du
+considérant de la veille et l'ordre du jour sur toutes les motions
+faites à propos du décret concernant le tribunal révolutionnaire. Ce que
+l'Assemblée vota au milieu des plus vifs applaudissements[38].
+
+[Note 38: _Moniteur_ du 26 prairial an II.]
+
+Tout cela est-il assez clair, et persistera-t-on à représenter le décret
+de prairial comme ayant été soumis à la Convention sans qu'il ait eu
+l'assentiment de tous les membres du comité? L'opposition dont il fut
+l'objet de la part de deux ou trois représentants vint des moins nobles
+motifs et naquit d'appréhensions toutes personnelles. Quant à l'esprit
+général du décret, il eut l'assentiment général; pas une voix ne
+réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette
+loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon
+en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention
+nationale tout entière, qui l'a votée comme une loi de salut.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Est-il vrai que, dès le lendemain même du jour où cette loi fut votée,
+c'est-à-dire le 25 prairial, Robespierre ait, en plein comité, demandé
+la mise en accusation ou, comme on dit, les têtes de Fouché, de Tallien
+et de sept de leurs amis, et que le refus de ses collègues amena sa
+retraite volontaire du comité? C'est ce qu'a prétendu le duc d'Otrante;
+mais quelle âme honnête se pourrait résoudre à ajouter foi aux
+assertions de ce scélérat vulgaire, dont le nom restera éternellement
+flétri dans l'histoire comme celui de Judas? La vérité même paraîtrait
+suspecte venant d'une telle source.
+
+Mais si pareille demande eût été faite, est-ce que les membres des
+anciens comités ne s'en fussent pas prévalus dans leur réponse aux
+imputations de Lecointre? Comment! ils auraient arraché neuf
+représentants du peuple à la férocité de Robespierre, et ils ne s'en
+seraient pas fait un titre d'honneur aux yeux de la Convention, à
+l'heure où on les poursuivait comme des proscripteurs? Or, à quoi
+attribuent-ils le déchirement qui eut lieu au comité de Salut public?
+Uniquement aux discussions--très problématiques--auxquelles aurait donné
+lieu la loi de prairial. «Robespierre», disent-ils, «devint plus ennemi
+de ses collègues, s'isola du comité et se réfugia aux Jacobins, où il
+préparait, acérait l'opinion publique contre ce qu'il appelait les
+conspirateurs connus et contre les opérations du comité[39].»
+
+[Note 39: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 39 et 109.]
+
+Eh bien! la scission ne se produisit pas le 25 prairial, mais seulement
+au commencement de messidor, comme cela résulte des propres aveux des
+membres du comité, rapprochés de la déclaration de Maximilien. En effet,
+ceux-là limitent à quatre décades la durée de ce qu'ils ont appelé la
+retraite de Robespierre[40], et celui-ci dit très haut, à la séance du 8
+thermidor, que la force de la calomnie et l'impuissance de faire le bien
+l'avaient obligé de renoncer en quelque sorte depuis six semaines à ses
+fonctions de membre du comité de Salut public. Quatre décades, six
+semaines, c'est la même chose. Ce fut donc vers le 1er messidor que la
+désunion se mit parmi les membres du comité. Chaque jour ici a son
+importance.
+
+[Note 40: _Ibid_., p. 44.]
+
+Quelle fut la cause positive de cette désunion et comment les choses se
+passèrent-elles? A cet égard, nous sommes réduits à de pures
+conjectures, les vaincus de Thermidor ayant eu la bouche fermée par la
+mort, et les anciens membres du comité s'étant entendus comme larrons en
+foire pour se donner une apparence de raison contre leurs victimes.
+Encore doit-on être étonné du vide de leurs accusations, qui tombent
+d'elles-mêmes par suite des contradictions étranges et grossières
+échappées à leurs auteurs. Nous dirons tout à l'heure à quoi l'on doit
+attribuer vraisemblablement la brouille survenue parmi les membres du
+comité, mais il faut ranger au nombre des plus lourds mensonges
+historiques, la légende des neuf têtes--d'aucuns disent
+trente--demandées par Robespierre à ses collègues, légende si légèrement
+acceptée.
+
+La vérité est que le nombre des misérables auxquels il aurait voulu
+qu'on demandât compte de leurs rapines et du sang criminellement versé
+par eux, s'élevait à peine à cinq ou six[41], et que les quelques
+membres menacés s'ingénièrent, comme on le verra bientôt, pour grossir
+indéfiniment ce chiffre, et firent circuler des listes fabriquées afin
+de jeter l'épouvante au milieu de la Convention et de recruter par la
+peur des ennemis à Maximilien. Nous allons bientôt tracer le tableau des
+machinations infernales tramées dans l'ombre contre ce patriote intègre;
+je ne sais s'il y a dans l'histoire exemple d'un aussi horrible complot.
+Mais, auparavant, il convient de dire comment Robespierre avait mérité
+l'animadversion de cette horde de scélérats, à la tête desquels on doit
+ranger l'atroce Fouché, le mitrailleur de Lyon, et le _héros_
+Tallien.
+
+[Note 41: Voyez à cet égard le discours de Saint-Just dans la séance
+du 9 thermidor.]
+
+Robespierre professait depuis fort longtemps, un souverain mépris pour
+Tallien, ce véritable histrion de la Révolution. Une lettre qu'il reçut
+de lui, le lendemain même du jour où il l'avait si hautement flétri en
+pleine Convention, n'était pas de nature à le relever dans son opinion.
+«L'imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes,
+Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la
+franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements....»
+écrivait Tallien, le 25 prairial.--La franchise d'un homme de bien!...
+Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement faire sourire
+Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien se
+donnait comme un ami constant de la justice, de la vérité et de la
+liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des
+préventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entière à
+l'examen de ses concitoyens. Ce n'était pas la crainte qui lui inspirait
+ce langage, ajoutait-il, par une sorte d'antiphrase où il essayait
+vainement de dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa
+patrie et de mériter l'estime de ses collègues[42].
+
+[Note 42: Courtois s'est bien gardé de publier cette lettre.
+Voyez-la dans les _Papiers inédits_, t. I, p. 115.]
+
+Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien
+s'adressait en ces termes à Couthon: «Je t'adresse, mon cher Couthon,
+l'exposé justificatif dont je t'ai parlé dans ma lettre d'hier. Je te
+prie de bien vouloir le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me
+recevoir à l'issue de ton dîner, je serois bien aise de causer un
+instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante
+jeunesse a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr[43].» Au
+moment où Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la perte de
+Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits
+cet ancien secrétaire de la commune de Paris s'était rendu suspect, non
+pas seulement à Robespierre, mais au comité de Salut public tout entier.
+
+[Note 43: Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens,
+faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise). On y lit en
+post-scriptum: «Si le comité désire quelques explications verbales, je
+suis prêt à les lui donner; je resterai à la Convention jusqu'à la fin
+de la séance.» M. Louis Blanc en a donné un extrait dans son _Histoire
+de la Révolution_, t. XI, p. 171.]
+
+
+
+
+VII
+
+
+Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord,
+comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur.
+Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires,
+et «de saigner fortement la bourse des riches égoïstes,» il montait à
+l'assaut des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie,
+arrachait aux prêtres des actes d'abjuration[44], et jetait l'épouvante
+dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des
+cultes.
+
+[Note 44: Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de
+Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le
+_Moniteur_ du 12 frimaire (2 décembre 1793).]
+
+Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le
+farouche proconsul se fit le plus doux des hommes, et bientôt, à la
+place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte
+de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc
+opéré ce changement subit? Ah! c'est que, dans le coeur du patriote
+Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la
+République. Fasciné par les charmes de Thérézia Cabarrus, qui, après
+avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à
+Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier
+mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des
+contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence
+succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout; la
+liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus
+tenait chez elle bureau de grâces où l'on traitait à des prix excessifs
+du rachat des têtes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-être, selon nous,
+dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thérézia
+acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle
+rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire
+sur Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de
+salpêtre, source de revenus considérables[46]. Ne fallait-il pas
+subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient l'amant et la
+maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et
+voitures, l'équipage d'un ci-devant noble; il avait sa loge au théâtre,
+et sa place marquée dans tous les lieux publics[47]. Les denrées les
+plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient
+mis en réquisition pour le service des représentants[48]. Théâtrale dans
+toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer
+en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l'antique, la tête
+affublée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient des flots de cheveux
+noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur
+l'épaule de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture
+découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la
+population bordelaise[49]. Cela n'étonne guère quand on se rappelle les
+excentricités auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine
+de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer, aux Tuileries, ses
+charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu.
+
+[Note 45: _Mémoires_ de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs
+pourquoi la seule partie des Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter
+quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre _Histoire
+de Saint-Just_, livre V, chapitre II.]
+
+[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne
+Cabarrus. _Papiers inédits_, t. I, p. 269.]
+
+[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en
+date du 25 prairial, publiée sous le numéro CVII, à la suite du rapport
+de Courtois, et dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 37.]
+
+[Note 48: Rapprocher à cet égard les _Mémoires_ de Senar, p.
+199, et l'_Histoire impartiale_, par Prudhomme, t. V, p. 436, des
+lettres de Jullien à Robespierre sur l'existence des représentants à
+Bordeaux.]
+
+[Note 49: _Mémoires_ de Senar, p. 199.]
+
+Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un
+personnage de l'ancien régime, le marquis de Paroy, nous a laissé une
+description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay
+qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en
+faveur de son père, détenu à la Réole. «Je crus», dit-il, «entrer dans
+le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le canapé,
+une harpe dans un coin ... une table à dessin avec une miniature
+ébauchée,--peut-être celle du patriote Tallien--un secrétaire ouvert,
+rempli de papiers, de mémoires, de pétitions; une bibliothèque dont les
+livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée
+une étoffe de satin[50]...»
+
+[Note 50: Voy. la _Biographie universelle_, à l'art. PRINCESSE
+DE CHIMAY.]
+
+Dès le matin, la cour de l'hôtel où demeuraient les deux amants était
+encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire
+de la Convention. La belle Espagnole--car Thérézia était
+Espagnole--avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations
+patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile
+peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances avaient
+été adroitement prolongées, et par cet _ingénieux artifice_
+Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant qu'il avait oublié
+l'objet de sa mission.
+
+C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur
+enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer
+personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le
+directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il
+trouva «Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les
+soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé
+pour la belle Cabarrus»[51]. Ainsi la République entretenait quatorze
+armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos
+frontières dévastées, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord,
+Jean-Bon Saint-André sur les côtes de l'Océan, Cavaignac dans le Midi,
+Bô dans la Vendée, et tant d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques
+afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut
+public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la
+Convention nationale enfin frappait le monde d'épouvanté et
+d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les
+bras d'une femme aux moeurs équivoques les devoirs sévères imposés par
+la République aux députés en mission.
+
+[Note 51: _Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur
+influence dans la Révolution_, par C. Lairtullier, t. II, p. 286.]
+
+Ah! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué
+de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme), les
+comprenait autrement. «J'ai toujours suivi dans ma mission», écrivait-il
+de Bordeaux à Robespierre, le 1er floréal (20 avril 1794), «le même
+système, que, pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire
+aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages,
+associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels
+engagements[52].»
+
+[Note 52: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_, t. III,
+p. 5, et à la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII
+_a_.]
+
+La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de
+Salut public. Obligé d'obéir à un ordre de rappel, l'amant de Thérézia
+Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la
+femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se
+plaignit à la Convention d'avoir été calomnié[53], et, pour le moment,
+l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa maîtresse, qui,
+en sa qualité d'étrangère et de femme d'un ex-noble, pouvait être deux
+fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la
+mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il
+l'avait provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention
+nationale, pétition très certainement rédigée par lui, et dans laquelle
+elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les jeunes filles
+d'aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps «dans les
+asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux».
+Elle-même, qui était mère et déjà _n'était plus épouse_, mettait,
+disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer
+à ces _ravissantes fonctions_[54].
+
+[Note 53: Séance du 22 ventôse (12 mars 1794). _Moniteur_ du 25
+ventôse.]
+
+[Note 54: Voyez cette pétition dans le _Moniteur_ du 7 floréal
+an II (26 avril 1794), séance de la Convention du 5 floréal.]
+
+La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au
+_Bulletin_ et la renvoya aux comités de Salut public et
+d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à
+ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut
+public, il n'eut garde de se laisser prendre à cette belle prose, où il
+était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et,
+voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il
+renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en
+était revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui
+furent assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en
+adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre menaçante de Tallien au
+club national de Bordeaux, Jullien écrivait: «Elle coïncide avec le
+départ de la Fontenay, que le comité de Salut public aura sans doute
+fait arrêter»; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait
+encore à Maximilien: «La Fontenay doit maintenant être en état
+d'arrestation.» Il croyait même que Tallien l'était aussi[56]. Il se
+trompait pour l'amant; mais quant à la maîtresse, elle était en effet
+arrêtée depuis trois jours.
+
+[Note 55: Arrêté du 29 floréal an II, signé: Carnot, Robespierre,
+Billaud-Varenne et Barère (_Archives_, A F, II, 58).]
+
+[Note 56: Voyez ces deux lettres dans les _Papiers inédits_, t.
+III, p. 32 et 30, et à la suite du rapport de Courtois, sous les numéros
+CVII _h_ et CVII _g_. Si Jullien fils ne monta pas sur l'échafaud
+au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien,
+qui, lorsqu'il fut entré dans le comité de Salut public, s'empressa de
+le faire jeter en prison. «Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut
+public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint à la commission de
+l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public,
+est destitué de ses fonctions, qu'il sera mis en arrestation, et que les
+scellés seront apposés sur ses papiers. Collot-d'Herbois, Tallien,
+Eschasseriaux, Treilhard, Bréard, G.-A. Prieur.» (_Archives_, A F,
+II, 60.)--Si terrible fut le coup d'État de Thermidor, et si violente
+fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de
+Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils,
+pendant la grande période révolutionnaire, avait donné, malgré son
+extrême jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honnêteté et d'une
+modération qui l'avaient rendu cher à Robespierre, que lui-même à tout
+propos il appelait _son bon ami_. Eh bien! lui aussi, il renia ce
+_bon ami_, si nous devons nous en rapporter à une lettre de
+l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes: «Mon
+père a très peu connu Robespierre; je crois même lui avoir entendu dire
+qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien
+(de la Drôme), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre....»
+Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de
+Jullien fils à Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur
+leur parfaite intimité,--intimité, du reste, aussi honorable pour l'un
+que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre à Jullien, elles ont
+été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut
+voir, par l'extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans
+la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués
+sont peu au courant des choses de la Révolution.]
+
+Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux à
+cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était
+accourue à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété de son premier mari,
+où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était
+venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait
+pour ami Taschereau-Fargues, commensal de la maison Duplay, et
+admirateur enthousiaste de Robespierre; ce qui ne l'empêchera pas, après
+Thermidor, de le déchirer à belles dents. Ce Taschereau proposa à
+Tallien de loger sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris, rue de
+l'Union, aux Champs-Élysées, dans une maison appartenant à Duplay, et
+qu'on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà
+le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat
+d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle courut se réfugier à
+Versailles; il était trop tard: elle y fut suivie de près et arrêtée,
+dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Vallette et
+Boulanger[57].
+
+[Note 57: Le mandat d'arrestation est de la main de Robespierre, et
+porte, avec sa signature, celles de Billaud-Varenne, de Collot-d'Herbois
+et de Barère.]
+
+L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor,
+l'influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux
+guet-apens, n'empêchèrent pas, à diverses reprises, des bouches
+courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. «Entrons en lice,
+Tallien et moi», s'écria un jour Cambon. «Viens m'accuser, Tallien; je
+n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les
+opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous
+verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n'as
+pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent
+mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse,
+monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera robespierriste si
+l'on veut ... je t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes
+opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris[58]!» Et
+cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les
+applaudissements. «Nous n'avons pas les trésors de la Cabarrus, nous»!
+cria un jour à Tallien Duhem indigné[59].
+
+[Note 58: Séance du 18 brumaire an III, _Moniteur_ du 20
+brumaire (10 novembre 1794).]
+
+[Note 59: Séance du 11 nivôse an III. Voyez le _Moniteur_ du 13
+nivôse (2 janvier 1795).]
+
+Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que
+de pseudo-historiens s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia
+Cabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont
+au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui
+ne peuvent pas plus s'intéresser à l'homme dont la main contribua si
+puissamment à tuer la République qu'à la femme dont la jeunesse
+scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas
+encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se
+promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la
+gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant
+ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge?
+Thérézia eût couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par
+bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps
+pour la recueillir dans sa voiture[60]. «Notre-Dame de Thermidor»,
+disaient en s'inclinant jusqu'à terre les beaux esprits du temps, les
+courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne
+Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des
+victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle
+l'a bien gagné. N'a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et
+sans frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des
+conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui
+des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté?
+N'a-t-elle pas été la reine et l'idole de tous les flibustiers,
+financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui
+fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de
+Thermidor, l'héroïne de cette journée où la Révolution tomba dans
+l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante.
+
+[Note 60: _Les Femmes célèbres_, par Lairtullier, t. II, p. 3
+et 5.]
+
+On avait, en prairial, comme on l'a vu, songé à donner pour asile à
+Thérézia Cabarrus une maison des Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce
+nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en
+soi un enseignement significatif. A l'heure où, libre, fêtée, heureuse,
+la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les têtes coupées
+dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers
+sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée
+dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfant à la
+mamelle: c'était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de
+Robespierre, une honnête femme celle-là! Une nuit, à la prison de
+Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en
+sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant personnage du jour,
+la demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé
+de lui dire que si elle consentait à quitter le nom de son mari, elle
+pourrait devenir la femme d'un autre député; que son fils,--le futur
+précepteur de l'empereur Napoléon III--alors âgé de six semaines à
+peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui
+assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas était une des plus
+charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes.
+«Allez dire à ceux qui vous envoient», répondit-elle, «que la veuve Le
+Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud.»--«J'étais», a-t-elle
+écrit plus tard, «trop fière du nom que je portais, pour l'échanger même
+contre une vie aisée[61].» Demeurée veuve à l'âge de vingt-trois ans,
+Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général
+Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était
+sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle
+encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la
+grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle
+mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts
+qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour, elle ne cessa
+d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor,
+Thérézia Cabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis
+princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans
+compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à
+la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et
+dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de
+bien.
+
+[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, _le sauveur de la
+France_, suivant les enthousiastes de la réaction. N'omettons pas de
+dire qu'il fut le défenseur de Jourdan Coupe-Tête au moment où celui-ci
+fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal
+révolutionnaire. Du 24 prairial au 9 thermidor, on n'entendit plus
+parler de lui. Pendant ce temps-là, il fit son oeuvre souterraine.
+Courtier de calomnies, il s'en allait de l'un à l'autre, colportant le
+soupçon et la crainte, tirant profit de l'envie chez celui-ci, de la
+peur chez celui-là, et mettant au service de la contre-révolution même
+sa lâcheté et ses rancunes[62].
+
+[Note 62: Un des coryphées de la réaction thermidorienne, Tallien se
+vit un moment, sous le Directoire, repoussé comme un traître par les
+républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Egypte, comme
+_savant_, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement impérial
+des fonctions diplomatiques, et mourut oublié sous la Restauration et
+pensionné par elle.]
+
+Mais Tallien n'était qu'un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons
+ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne; nul plus que lui
+ne contribua à la perte de Robespierre; il tua la République en
+Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place
+d'honneur lui est certainement due dans l'histoire en raison de la part
+considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre pays.
+Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que
+l'animadversion de Fouché et les circonstances qui l'ont amenée.
+
+Ses relations avec lui remontaient à une époque antérieure à la
+Révolution; il l'avait connu à Arras, où le futur mitrailleur de Lyon
+donnait alors des leçons de philosophie. Fouché s'était jeté avec ardeur
+dans le mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement
+pour sa part dans ce champ ouvert à toutes les convoitises. Ame vénale,
+caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de
+servir sa fortune, il s'était attaché à Robespierre à l'heure où la
+faveur populaire semblait désigner celui-ci comme le régulateur obligé
+de la Révolution. L'idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun
+flattait alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en oeuvre
+pour se faire agréer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait être un
+obstacle, il parvint à charmer la femme à force d'esprit et d'amabilité.
+Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et, sans être d'une
+grande beauté, elle avait une physionomie extrêmement agréable; mais,
+comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la soeur de
+Robespierre. Charlotte subordonna son consentement à l'autorisation de
+son frère, auquel elle parla des avances de Fouché. Plein d'illusions
+encore sur ce dernier, et confiant dans la sincérité de sa foi
+démocratique, Maximilien ne montra aucune opposition à ce mariage[63].
+La sanguinaire conduite de Fouché dans ses missions brisa tout.
+
+[Note 63: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123. Les
+relations de Charlotte et de Fouché ont donné lieu à d'infâmes propos,
+et l'on a prétendu qu'elle avait été sa maîtresse. M. Michelet, en
+accueillant la calomnie, aurait dû tenir compte des protestations
+indignées d'une femme, aigrie et triste si l'on veut, mais à qui l'on
+n'a à reprocher ni dépravation, ni vénalité. (Voy. _Mémoires de
+Charlotte_, p. 125.)]
+
+Après la prise de Lyon, Couthon avait exécuté avec une extrême
+modération les rigoureux décrets rendus par la Convention nationale
+contre la ville rebelle. A la place de ce proconsul, dont les moyens
+avaient été trouvés trop doux, on avait envoyé Collot-d'Herbois et
+Fouché, deux messagers de mort. Aussi le départ du respectable ami de
+Robespierre donna-t-il lieu à de longs et profonds regrets. «Ah? si le
+vertueux Couthon fût resté à la Commune-Affranchie, que d'injustices de
+moins![64]» Citons également cet extrait d'une autre lettre adressée à
+Robespierre: «Je t'assure que je me suis senti renaître, lorsque l'ami
+sûr et éclairé qui revenait de Paris, et qui avait été à portée de vous
+étudier dans vos bureaux, m'a assuré que, bien loin d'être l'ami intime
+de Collot-d'Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comité de
+Salut public[65]....» Collot d'Herbois et Fouché, c'est tout un.
+
+[Note 64: Lettre de Cadillot. Voyez _Papiers inédits_, t. II,
+p. 139, et numéro CVI, à la suite du rapport de Courtois.]
+
+[Note 65: Lettre en date du 20 messidor, citée plus haut. (Voy.
+_Papiers inédits_, t. I, p. 144, et numéro CV, à la suite du
+rapport de Courtois.)]
+
+Prédestiné à la police, Fouché écrivait de Nevers à son ami Chaumette,
+dès le mois d'octobre 1793: «Mes mouchards m'ont procuré d'heureux
+renseignements, je suis à la découverte d'un complot qui va conduire
+bien des scélérats à l'échafaud.... Il est nécessaire de s'emparer des
+revenus des aristocrates, d'une manière ou d'une autre....» Un peu plus
+tard, le 30 frimaire, il lui écrivait de Lyon, afin de se plaindre que
+le comité de Salut public eût suspendu l'exécution des mesures prises
+par lui pour saisir tous les trésors des départements confiés à sa
+surveillance, et il ajoutait: «Quoi qu'il en soit, mon ami, cela ne peut
+diminuer notre courage et notre fermeté. _Lyon ne sera plus_, cette
+ville corrompue disparaîtra du sol républicain avec tous les
+conspirateurs[66].» Qui ne connaît les atrocités commises à Lyon par les
+successeurs de Couthon, et qui ne frémit à ce souvenir sanglant?
+
+[Note 66: Les originaux de ces deux lettres, inédites toutes deux,
+sont aux _Archives_, F 7, 1435, liasse A.]
+
+Collot-d'Herbois parti, on aurait pu espérer une diminution de rigueurs;
+mais Fouché restait, et, le 21 ventôse (11 mars 1794), il écrivait à la
+Convention nationale: «... Il existe encore quelques complices de la
+révolte lyonnaise, nous allons les lancer sous la foudre; il faut que
+tout ce qui fit la guerre à la liberté, tout ce qui fut opposé à la
+République, ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des
+décombres[67]....» Les cris et les plaintes des victimes avaient
+douloureusement retenti dans le coeur de Maximilien. Son silence glacial
+à l'égard de Collot-d'Herbois, son obstination à ne point répondre à ses
+lettres, tout démontre qu'il n'approuvait nullement les formes
+expéditives qu'apportaient dans leurs missions les sauvages exécuteurs
+des décrets de la Convention. Lui cependant ne pouvait rester plus
+longtemps sourd aux gémissements dont les échos montaient incessamment
+vers lui: «Ami de la liberté, défenseur intrépide des droits du peuple»,
+lui écrivait encore un patriote de Lyon, «c'est à toi que je m'adresse,
+comme au républicain le plus intact. Cette ville fut le théâtre de la
+contre-révolution et déjà la plupart des scélérats ne respirent plus....
+Mais malheureusement beaucoup d'innocents y sont compris.... Porte ton
+attention, et promptement, car chaque jour en voit périr.... Le tableau
+que je te fais est vrai et impartial, et on en fait beaucoup de faux....
+Mon ami ... on attend de toi la justice à qui elle est due, et que cette
+malheureuse cité soit rendue à la République.... Dans tes nombreuses
+occupations, n'oublie pas celle-ci[68].» Le 7 germinal (27 mars 1794),
+c'est-à-dire moins de quinze jours après la réception de la lettre où
+Fouché parlait de lancer sous la foudre les derniers complices de la
+révolte lyonnaise, Robespierre le faisait brusquement rappeler par un
+ordre du comité de Salut public[69].
+
+[Note 67: Lettre citée par Courtois, à la suite de son rapport, sous
+le numéro XXV.]
+
+[Note 68: Lettre non citée par Courtois. L'original est aux
+_Archives_, F 7, 4435, liasse O.]
+
+[Note 69: Arrêté signé: Robespierre, Carnot, Collot-d'Herbois,
+Billaud-Varenne, Barère, C.-A. Prieur, Saint-Just et Couthon. Il est
+tout entier de la main de Robespierre. _Archives_, A F, II. 58.]
+
+A peine de retour à Paris, Fouché courut chez Maximilien pour avoir une
+explication. Charlotte était présente à l'entrevue. Voici en quels
+termes elle a elle-même raconté cette scène: «Mon frère lui demanda
+compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec
+une telle énergie d'expression que Fouché était pâle et tremblant. Il
+balbutia quelques excuses, et rejeta les mesures cruelles qu'il avait
+prises sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que
+rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable;
+que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention
+nationale, mais que ce n'était pas une raison pour faire mitrailler en
+masse des ennemis désarmés.» A partir de ce jour, le futur duc
+d'Otrante, le futur ministre de la police impériale, devint le plus
+irréconciliable ennemi de Robespierre.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Dès le 23 prairial (11 juin 1794), une réclamation de la société
+populaire de Nevers fournit à Maximilien l'occasion d'attaquer très
+énergiquement Fouché au club des Jacobins, dont Fouché lui-même était
+alors président. Les pétitionnaires se plaignaient des persécutions et
+des exécutions dont les patriotes étaient victimes dans ce département
+où Fouché avait été en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette,
+frappé après Hébert et Danton.
+
+«Il ne s'agit pas, s'écria Robespierre, de jeter à présent de la boue
+sur la tombe de Chaumette.... Il en est d'autres qui paraissent tout de
+feu pour défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui
+les poignards.» C'était l'heure, ne l'oublions pas, où s'ourdissait
+contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute
+Robespierre soupçonnait Fouché d'en être l'agent le plus actif. Quant à
+lui, ne séparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du
+gouvernement, dont elle était le centre, disait-il, il engageait
+fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la
+Révolution, n'avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de
+l'Assemblée et du comité de Salut public, à se tenir plus que jamais sur
+leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes
+opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu à combattre de
+tout son pouvoir la vertu persécutée. «La première des vertus
+républicaines», s'écria-t-il en terminant, «est de veiller pour
+l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort,
+sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté». Cette rapide et
+éloquente improvisation fut suivie d'une violente explosion
+d'applaudissements. Fouché, atterré, balbutia à peine quelques mots de
+réponse[70].
+
+[Note 70: Voir, pour cette séance, le _Moniteur_ du 20 prairial
+an II (16 juin 1794) et le _Journal de la Montagne_, numéro 47 du
+t. III.]
+
+Il n'eut plus alors qu'une pensée, celle de la vengeance. Attaquer
+Robespierre de front, c'était difficile; il fallait aller à lui par des
+chemins ténébreux, frapper dans l'ombre sa réputation, employer contre
+lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un
+mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas
+devant cette oeuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de
+Robespierre, et un écrivain en a même écrit l'histoire, si l'on peut
+profaner ce nom d'écrivain en l'appliquant au misérable qui a signé cet
+odieux pamphlet[71]. La conjuration de Robespierre! c'est là une de ces
+bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'être
+dupe si l'on n'y met une excessive bonne volonté; mais ce qui est bien
+avéré, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration
+d'une bande de scélérats contre l'austère tribun.
+
+[Note 71: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
+Montjoie.]
+
+On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exemple d'un si
+horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il
+faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe-Tête dans le
+trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le
+journaliste à la feuille immonde et sanglante; Thuriot, un de de ceux
+qui, avec Montaut, avait le plus insisté pour le renvoi des
+soixante-treize girondins devant le tribunal révolutionnaire[72]; enfin
+Lecointre, Legendre et Fréron. Ces trois derniers méritent une mention
+particulière. Lecointre était ce marchand de toiles qui commandait la
+garde nationale de Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. La
+dépréciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu à
+refroidir son ardeur révolutionnaire; cependant ses spéculations comme
+accapareur paraissent avoir largement compensé ses pertes comme
+commerçant[73]. Extrême en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un
+révolutionnaire forcené, et il devint plus tard le boule-dogue de la
+réaction. Toutefois, tant que vécut Robespierre, il se tint sur une
+réserve prudente, et ce fut seulement un mois après sa chute qu'il se
+vanta d'avoir pris part à une conjuration formée contre lui dès le 5
+prairial. C'était du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Le jour
+où l'accusateur public fut mandé à la barre de la Convention, après le 9
+thermidor, Lecointre s'écria en le voyant: «Voilà un brave homme, un
+homme de mérite»[74]. Les Thermidoriens étaient donc loin de considérer
+Fouquier comme une créature de Robespierre.
+
+[Note 72: Après le coup d'État de Brumaire, Thuriot _de La
+Rosière_ fut, par la grâce de Sieyès, nommé juge au tribunal criminel
+de la Seine. Il était en 1814 substitut de l'avocat général à la cour de
+Cassation.]
+
+[Note 73: Voyez à cet égard l'accusation formelle de Billaud-Varenne
+dans sa _Réponse à Lecointre_, p. 40.]
+
+[Note 74: Ce fut Louchet qui, après Thermidor, reprocha à Lecointre
+ses relations avec Fouquier. A quoi Lecointre répondit, après avoir
+avoué qu'il avait eu Fouquier-Tinville à dîner chez lui, en compagnie de
+Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un
+homme proposé, trois jours auparavant, comme accusateur public par le
+comité de Salut public régénéré. (Voy. les _Crimes des sept membres
+des anciens comités_, p. 75.)]
+
+Quant à Legendre ... qui ne connaît le fameux boucher? Il y a de lui un
+fait atroce. Dans la journée du 25 prairial, il reçut de Roch
+Marcandier, vil folliculaire dont nous avons déjà eu l'occasion de
+parler, une lettre par laquelle cet individu, réduit à se cacher depuis
+un an, implorait sa commisération. Le jour même, Legendre faisait sa
+déclaration au comité de Sûreté générale et promettait de prendre toutes
+les mesures nécessaires pour lui livrer Marcandier[75]. A quelque temps
+de là cet homme était guillotiné. Il semble que Legendre ait voulu se
+venger de sa lâcheté sur la mémoire de Maximilien. C'était lui pourtant
+qui avait tracé ces lignes: «Une reconnaissance immortelle s'épanche
+vers Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien»[76].
+
+[Note 75: Voyez, dans les _Papiers inédits_, la lettre de
+Marcandier à Legendre et la déclaration de celui-ci au comité de Sûreté
+générale, t. I, p. 179 et 183.]
+
+[Note 76: _Papiers inédits_, t. I, p. 180.]
+
+Que dire de Fréron, ce démolisseur stupide qui voulut raser l'Hôtel de
+ville de Paris, ce maître expert en calomnies, ce chef de la jeunesse
+dorée? Son nom seul n'est-il pas une injure[77]? A ce groupe impur,
+joignez les noms maudits de Courtois, dénoncé à diverses reprises au
+comité de Salut public comme dilapidateur des fonds de l'État, de
+Barras, ce gentilhomme déclassé qu'on eût cru payé pour venger sur les
+plus purs défenseurs de la Révolution les humiliations de sa caste;
+d'André Dumont, qui s'entendait si bien à mettre Beauvais au bouillon
+maigre et à prendre dans son large filet tout son gibier de guillotine,
+c'est-à-dire les nobles et les animaux noirs appelés prêtres[78], de
+Carrier, de ces hommes enfin dont Robespierre voulait punir les crimes,
+réprimer les excès, et vous aurez la liste à peu près complète des
+auteurs de la conjuration thermidorienne.
+
+[Note 77: Aussi violent contre les patriotes après Thermidor qu'il
+l'avait été jadis contre les ennemis de la Révolution, Fréron faillit
+épouser une soeur de Bonaparte, par lequel il fut, sous le Consulat,
+nommé sous-préfet à Saint-Domingue, où il mourut peu de temps après son
+arrivée.]
+
+[Note 78: Voy. notamment le _Moniteur_ des 5 brumaire (26
+octobre) et 22 frimaire (13 décembre 1793).]
+
+
+
+
+X
+
+
+Faire le vide autour de Robespierre en l'isolant à la fois, par les plus
+infâmes calomnies, et des gens de la droite et des membres les plus
+avancés de la Montagne, lui imputer toutes les rigueurs de la
+Révolution, attirer dans la conjuration le plus grand nombre de députés
+possible en répandant de prétendues listes de représentants voués par
+lui au tribunal révolutionnaire, tel fut le plan adopté par les
+conjurés, plan digne du génie infernal de Fouché! Ce n'est pas tout. Les
+Girondins avaient autrefois, à grand renfort de calomnies, dressé contre
+Maximilien une monstrueuse accusation de dictature. On n'a pas oublié
+les diffamations mensongères tombées de la bouche de leurs orateurs et
+propagées par leurs journaux; les Thermidoriens n'eurent pas à se mettre
+en frais d'imagination, ils reprirent tout simplement la thèse
+girondine; seulement, au lieu d'attaquer leur adversaire de front, ils
+le frappèrent traîtreusement par derrière, ils le combattirent
+sourdement, lâchement, bassement. Ils rencontrèrent de très utiles
+auxiliaires dans les feuilles étrangères, leurs complices peut-être, où
+l'on s'ingéniait aussi pour tout rapporter à Maximilien. _Les agents
+de Robespierre, les soldats de Robespierre_, etc.[79]. On eût pu
+croire à une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imaginé le
+triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventèrent
+le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just.
+
+[Note 79: Le plan adopté par les Thermidoriens contre le comité de
+Salut public d'abord, puis contre Robespierre seul, peut être considéré
+comme étant d'invention royaliste; jugez-en plutôt. Voici ce qu'on lit
+dans les _Mémoires_ de Mallet-Dupan: «Il faudrait, en donnant le
+plus de consistance possible et d'étendue à la haine qu'inspire le
+comité de Salut public dans Paris, s'occuper surtout à organiser sa
+perte dans l'Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la
+composent la facilité du succès et même l'absence de tout danger pour
+eux.... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents
+individus qui ont voté contre la mort du roi; leur opinion n'est pas
+douteuse.... Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire
+par faiblesse cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible.
+Dans ce qu'on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce
+qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres députés
+sacrifiés prévoient qu'ils seront ses victimes; il est donc évident que
+la majorité contre lui peut se composer; il suffirait de concerter
+fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections ... qu'ils
+fussent prêts à parler, à dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans
+leur pensée des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre
+ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers
+importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de
+la responsabilité, l'accuseraient d'avoir exercé la plus malheureuse, la
+plus cruelle dictature, d'être l'auteur de tous les maux de la France.
+La conclusion naturelle serait le renouvellement à l'instant des comités
+de Salut public et de Sûreté générale, dont le remplacement serait
+préparé d'avance. Aussitôt nommés, les membres des nouveaux comités
+feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux.
+On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire le tribunal
+révolutionnaire, les comités de sections; en un mot, de marcher à un
+dénoûment utile.» T. II, p. 95.
+
+Ces lignes sont précédées de cette réflexion si juste de Mallet-Dupan:
+«Les moyens qu'ils se proposaient d'employer étaient précisément ceux
+qui amenèrent en effet la perte de Robespierre.»]
+
+Le lendemain même du 22 prairial, les conjurés se mirent en devoir de
+réaliser, suivant l'expression de Maximilien, «des terreurs ridicules
+répandues par la calomnie[80],» et ils firent circuler une première
+liste de dix-huit représentants qui devaient être arrêtés par les ordres
+des comités. Dès le 26 prairial (14 juin 1794), Couthon dénonçait cette
+manoeuvre aux Jacobins, en engageant ses collègues de la Convention à se
+défier de ces insinuations atroces, et en portant à six au plus le
+nombre des scélérats et des traîtres à démasquer[81]. Cinq ou six
+peut-être, tel était en effet le nombre exact des membres dont
+Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par l'Assemblée[82].
+Est-ce qu'après Thermidor la Convention hésitera à en frapper davantage?
+Mais la peur est affreusement crédule; le chiffre alla grossissant de
+jour en jour, et il arriva un moment où trente députés n'osaient plus
+coucher chez eux[83]. «Est-il vrai», s'écriait Robespierre, à la séance
+du 8 thermidor, «que l'on ait colporté des listes odieuses où l'on
+désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention,
+et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de Salut public et ensuite
+le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du comité, des
+_arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins
+chimériques_? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain
+nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue; à
+tous ceux qui, par quelque erreur avaient payé un tribut inévitable à la
+fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient
+voués au sort des conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue
+avec tant d'art et tant d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient
+plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et
+les preuves de ces manoeuvres sont au comité de Salut public[84].» De
+ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites à plus de six semaines
+d'intervalle, il résulte deux choses irréfutables: d'abord, que les
+conjurés, en premier lieu, en voulaient au comité de Salut public tout
+entier; ensuite, que ces prétendues listes de proscrits, dont les
+ennemis de Robespierre se prévalent encore aujourd'hui avec une insigne
+mauvaise foi, n'ont jamais existé. De quel poids peuvent être, en
+présence de dénégations si formelles, les assertions de quelques
+misérables?
+
+[Note 80: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 81: Séance des Jacobins du 26 prairial. (Voy. le
+_Moniteur_ du 1er messidor [9 juin 1794].)]
+
+[Note 82: Consultez à cet égard le discours de Saint-Just au 9
+thermidor.]
+
+[Note 83: C'est le chiffre donné par Lecointre; on l'a élevé jusqu'à
+soixante.]
+
+[Note 84: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
+
+La vérité est que des listes couraient, dressées non point par les
+partisans de Robespierre, mais par ses plus acharnés ennemis. En mettant
+sur ces listes les noms des Voulland, des Vadier, des Panis, on entraîna
+sans peine le comité de Sûreté générale, dont les membres, à l'exception
+de deux ou trois, étaient depuis longtemps fort mal disposés envers
+Robespierre; mais on n'eut pas si facilement raison du comité de Salut
+public, qui continua de surveiller les conjurés pendant tout le courant
+de messidor, comme nous en avons la preuve par les rapports de police,
+où nous trouvons le compte rendu des allées et venues des Bourdon (de
+l'Oise), Tallien et autres. Le prétendu espionnage organisé par
+Robespierre est, nous le démontrerons bientôt, une fable odieuse et
+ridicule inventée par les Thermidoriens. Malgré les divisions nées dans
+les derniers jours de prairial entre Maximilien et ses collègues du
+comité, ceux-ci hésitèrent longtemps, jusqu'à la fin de messidor, à
+l'abandonner; un secret pressentiment semblait les avertir qu'en le
+livrant à ses ennemis, ils livraient la République elle-même. Ils ne
+consentirent à le sacrifier que lorsqu'ils le virent décidé à mettre fin
+à la Terreur exercée comme elle l'était et à en poursuivre les criminels
+agents.
+
+A Fouché revient l'honneur infâme d'avoir triomphé de leurs hésitations.
+A la séance du 9 thermidor, Collot-d'Herbois prétendit qu'il était resté
+deux mois sans voir Fouché[85]. Mais c'était là une allégation
+mensongère, s'il faut s'en rapporter à la déclaration de Fouché
+lui-même, qui ici n'avait aucun intérêt à déguiser la vérité: «J'allai
+droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la Terreur avec
+Robespierre, et que je savais être _envieux et craintifs_ de son
+immense popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud
+_de_ Varenne les desseins du moderne Appius». Les démarches du
+futur duc d'Otrante réussirent au delà de ses espérances, car le 30
+messidor, il pouvait écrire à son beau-frère, à Nantes: «Soyez
+tranquille sur l'effet des calomnies atroces lancées contre moi; je n'ai
+rien à dire contre les _autheurs_, ils m'ont fermé la bouche. Mais
+le gouvernement prononcera entre eux et moi. Comptez sur la vertu de sa
+justice[86].»
+
+[Note 85: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+[Note 86: Lettre saisie à Nantes par le représentant Bô, et envoyée
+au comité de Salut public, auquel elle ne parvint qu'au lendemain de
+Thermidor. L'original est aux _Archives_.]
+
+Que le futur duc d'Otrante ait trouvé dans Billaud-Varenne et dans
+Carnot des envieux de l'immense popularité de Robespierre, cela est
+possible; mais dans Collot-d'Herbois il rencontrait un complice, c'était
+mieux. En entendant Maximilien demander compte à Fouché de l'effusion de
+sang répandu par le crime Collot se crut menacé lui-même, et il conclut
+un pacte avec son complice de Lyon; il y avait entre eux la solidarité
+du sang versé.
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+
+Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
+Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa
+retraite toute morale.--Le bureau de police général.--Rapports avec le
+tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
+contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
+Jacobins.--Appel à la justice et à la probité.--Violente apostrophe
+contre Fouché.
+
+
+I
+
+
+Que reprocha surtout Robespierre à ses ennemis? Ce fut d'avoir multiplié
+les actes d'oppression pour étendre le système de terreur et de
+calomnie[87]. Ils ne reculèrent devant aucun excès afin d'en rejeter la
+responsabilité sur celui dont ils avaient juré la perte.
+
+[Note 87: Discours du 8 thermidor.]
+
+L'idée de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Cécile Renault à un
+complot de l'étranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au
+tribunal révolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels
+ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut très probablement le
+résultat d'une noire intrigue. Chargé de rédiger le rapport de cette
+affaire, Élie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre,
+s'efforça, dans la séance du 20 prairial, de rattacher la faction
+nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hébert et
+de Danton.
+
+On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation était dénuée de
+fondement à l'égard de la plupart des accusés; méfions-nous de la
+sensiblerie affectée de ces écrivains qui réservent toutes leurs larmes
+pour les victimes de la Révolution et se montrent impitoyables pour les
+milliers de malheureux de tout âge et de tout sexe immolés par le
+despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_
+et secrétaire du fameux de Batz, le conspirateur émérite et
+insaisissable, ni l'épicier Cortey, ni Michonis, n'étaient innocents.
+Étaient-ils moins coupables, ceux qui furent signalés par Lacoste comme
+ayant cherché à miner la fortune publique par des falsifications
+d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz,
+nommé Roussel, était lié avec Ladmiral. Cette circonstance permit à Élie
+Lacoste de présenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments
+dont s'étaient servis Pitt et l'étranger pour frapper certains
+représentants du peuple. Le père, un des frères et une tante de Cécile
+Renault, furent enveloppés dans la fournée, parce qu'en faisant une
+perquisition chez eux, on avait découvert les portraits de Louis XVI et
+de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien
+nommé Saintanax et plusieurs autres personnes arrêtées pour s'être
+exprimées en termes calomnieux et menaçants sur le compte de
+Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqués dans l'affaire avec
+la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien régime.
+
+Robespierre resta aussi étranger que possible à cet affreux amalgame et
+à la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la
+lumière du jour. Il y a mieux, un autre frère de la jeune Renault,
+quartier-maître dans le deuxième bataillon de Paris, ayant été
+incarcéré, à qui s'adressa-t-il pour échapper à la proscription de sa
+famille?... A Maximilien. «A qui avoir recours»? lui écrivit-il. «A toi,
+Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma génération si tu n'étais
+pas généreux.... Sois mon avocat....» Ce jeune homme ne fut point livré
+au tribunal révolutionnaire[88]. Fut-ce grâce à Robespierre, dont
+l'influence, hélas! était déjà bien précaire à cette époque, je ne
+saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines
+après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra
+point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien.
+
+[Note 88: Voyez cette lettre de Renault à Robespierre, en date du 15
+messidor, non citée par Courtois, dans les _Papiers inédits_, t. I,
+p. 196.]
+
+Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux
+qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'_il s'inventa un
+assassin_, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame
+des _chemises rouges_, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de
+Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges,
+comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là, de la part
+du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait
+semer à la fois l'indignation et la pitié: voilà bien des malheureux
+immolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier.--Pourquoi
+pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que
+les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos
+atroces au sujet de la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on,
+une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du
+_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89].
+Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre
+puissance de la calomnie!
+
+[Note 89: Discours de Robespierre à la séance du 13 messidor aux
+Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).]
+
+
+
+
+II
+
+
+Une des plus atroces calomnies inventées par les écrivains de la
+réaction est à coup sûr celle à laquelle a donné lieu le supplice de la
+famille de Saint-Amaranthe, comprise tout entière dans le procès des
+_chemises rouges_. Le malheur de ces écrivains sans pudeur et sans
+foi est de ne pouvoir pas même s'entendre. Les uns ont attribué à
+Saint-Just la mort de cette famille. Nous avons démontré ailleurs la
+fausseté et l'infamie de cette allégation[90]. Les autres, en ont rejeté
+la responsabilité sur Maximilien. Leur récit vaut la peine d'être
+raconté; il n'est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule
+publicité de leurs oeuvres de mensonge.
+
+[Note 90: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
+II.]
+
+Suivant eux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison
+de Mme de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens.
+Là, il aurait soupé, se serait enivré, et «au milieu des fumées du vin»,
+il aurait laissé échapper «de redoutables secrets»[91]. D'où la
+nécessité pour lui de vouer à la mort tous ceux dont l'indiscrétion
+aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, et comme si ce
+n'eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte
+d'entretenir le lecteur de pareilles inepties.
+
+[Note 91: Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le
+commensal de la maison de Mme de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'où
+peuvent aller la bêtise et le cynisme de certains écrivains. Ces
+Mémoires (6 vol. in-8°) sont l'oeuvre d'un M. Laffitte, qui les a,
+pensons-nous, rédigés sur quelques notes informes de M. Fleury.]
+
+Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants,
+manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture.
+C'est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de
+précision, les inventeurs de cette fameuse scène où le «monstre se
+serait mis en pointe de vin» l'ont placée dans le courant du mois de
+mai. Or Mme de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et
+transférée à Sainte-Pélagie le 12 germinal (1er avril 1794)[92]. Quant à
+l'acteur Trial, il était si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il
+fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune régénérée,
+et qu'il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux
+coup d'État. Du reste, il opposa toujours le plus solennel démenti à la
+fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d'introducteur[93].
+
+[Note 92: Archives de la préfecture de police.]
+
+[Note 93: Parmi les écrivains qui ont propagé cette fable, citons
+d'abord les rédacteurs de l'_Histoire de la Révolution, par deux amis
+de la liberté_, livre où tous les faits sont sciemment dénaturés et
+dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons
+aussi Nougaret, Beuchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner
+le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque
+argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas
+à se demander si le digne abbé Proyard a dévotement embaumé l'anecdote
+dans sa _Vie de Maximilien Robespierre_. Seulement il y a introduit
+une variante. La scène ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe,
+mais chez le citoyen Sartines. (P. 168.)
+
+On ne conçoit pas comment l'auteur de l'_Histoire des Girondins_ a
+pu supposer un moment que Robespierre dîna jamais chez Mme de
+Saint-Amaranthe, et qu'il y «entr'ouvrit ses desseins pour y laisser
+lire l'espérance». (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il
+répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'impudents
+libellistes.]
+
+La maison de Mme de Saint-Amaranthe était une maison de jeux,
+d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée
+d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort
+décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient
+l'une et l'autre de moeurs fort équivoques avant la Révolution. Leur
+salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait
+l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection.
+Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit
+beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de moeurs faciles, Proly,
+Hérault de Séchelles, Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y
+trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution.
+Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec
+Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des sociétaires de la
+Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand
+Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si
+sévèrement son frère et les deux neveux de son hôte que ceux-ci se
+gardèrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe, malgré
+l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'aîné n'avait
+pas vingt-neuf ans [94].
+
+[Note 94: Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de
+Lamartine, citée dans notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
+II.--La maison de Mme de Saint-Amaranthe, désignée par quelques
+écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été,
+même avant la Révolution, l'objet de plusieurs dénonciations. En voici
+une du 20 juin 1793, qu'il ne nous paraît pas inutile de mettre sous les
+yeux de nos lecteurs: «Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y
+demeurant, rue Fromenteau, hôtel de Nevers, nº 38, section des _Gardes
+françaises_, déclare au comité de Salut public du département de
+Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui
+prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme _trente-et-un_
+et _biribi_, et même qui condamnent à des peines pécuniaires et
+afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir:
+une de _trente-et-un_ chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie
+du Palais-Royal, n° 50, et une autre, de _biribi_, tenue par le
+sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de
+l'entresol d'un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de
+Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la
+Trésorerie nationale.
+
+Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la
+section de la _Butte des Moulins_ et nommément favorisées par les
+quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent par jour,
+savoir: huit louis pour la partie de _trente-et-un_, et deux pour
+celle de _biribi_.» (_Archives_, comité de surveillance du
+département de Paris, 9e carton.)]
+
+La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté
+générale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure était un
+foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons [95].
+Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste,
+établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées
+sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de
+Collot-d'Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis
+de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti.
+
+[Note 95: Rapport d'Élie Lacoste, séance du 26 prairial
+(_Moniteur_ du 27 [15 juin 1794]).]
+
+Y eut-il préméditation de la part du comité de Sûreté générale, et
+voulut-il, en effet, comme le prétend un historien de nos jours [96],
+placer ces femmes royalistes au milieu des assassins de Robespierre
+«pour que leur exécution l'assassinât moralement»? Je ne saurais le
+dire; mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est qu'Élie Lacoste ait
+obéi au même sentiment en impliquant dans son rapport comme complices du
+baron de Batz les quatre administrateurs de police Froidure, Dangé,
+Soulès et Marino, compromis depuis longtemps déjà, et qui se trouvaient
+en prison depuis le 9 germinal (29 mars 1794) quand Fouquier-Tinville
+les joignit aux accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire sur
+le rapport de Lacoste.
+
+[Note 96: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VIII, p.
+358.]
+
+A la suite de ce rapport, la Convention nationale chargea, par un
+décret, l'accusateur public de rechercher tous les complices de la
+conspiration du baron de Batz ou de l'étranger qui pourraient être
+disséminés dans les maisons d'arrêt de Paris ou sur les différents
+points de la République. Voilà le décret qui donna lieu aux grandes
+fournées de messidor, qui permit à certaines gens de multiplier les
+actes d'oppression qu'on essayera de mettre à la charge de Robespierre,
+et contre lesquels nous l'entendrons s'élever avec tant d'indignation.
+
+
+
+
+III
+
+
+Si l'affaire des _Chemises rouges_ ne fut pas positivement dirigée
+contre Robespierre, on n'en saurait dire autant de celle dont le
+lendemain, 27 prairial (15 juin 1794), Vadier vint présenter le rapport
+à la Convention nationale.
+
+Parce qu'un jour, aux Jacobins, Maximilien avait invoqué le nom de la
+Providence, parce qu'il avait dénoncé comme impolitiques d'abord, et
+puis comme souverainement injustes, les persécutions dirigées contre les
+prêtres en général et les attentats contre la liberté des cultes, les
+Girondins, l'avaient autrefois poursuivi de leurs épigrammes les plus
+mordantes, et ils s'étaient ingéniés pour faire de ce propre fils de
+Rousseau et du rationalisme ... un prêtre. On a dit, il y a longtemps,
+que le ridicule tue en France, et l'on espérait tuer par le ridicule
+celui dont la vie privée et la vie publique étaient au-dessus de toute
+attaque. Copistes et plagiaires des Girondins, les Thermidoriens
+imaginèrent de transformer en une sorte de messie d'une secte
+d'illuminés l'homme qui, réagissant avec tant de courage contre
+l'intolérance des indévots, venait à la face de l'Europe de faire, à la
+suite du décret relatif à l'Être suprême, consacrer par la Convention la
+pleine et entière liberté des cultes[97].
+
+[Note 97: Dans le chapitre de son _Histoire_, consacré à
+Catherine Théot, M. Michelet procède à la fois des Girondins et des
+Thermidoriens. Il nous montre d'abord Robespierre tenant sur les fonts
+de baptême l'enfant d'un _jacobin catholique_, et obligé de
+promettre que l'enfant serait catholique. (P. 365.) Ici M. Michelet ne
+se trompe que de deux ans et demi; il s'agit, en effet, de l'enfant de
+Deschamp, dont Robespierre fut parrain en janvier 1792. Puis, parce que,
+dans une lettre en date du 30 prairial, un vieillard de
+quatre-vingt-sept ans écrit à Robespierre qu'il le regarde comme le
+Messie promis par l'Être éternel pour réformer toute chose (numéro XII,
+à la suite du rapport de Courtois), M. Michelet assure que _plusieurs
+lettres lui venaient qui le déclaraient un messie_. Puis il nous
+parle d'une foule de femmes ayant chez elles son portrait appendu
+_comme image sainte_. Il nous montre des généraux, des femmes,
+portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la
+_miniature sacrée_. Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne
+regardait guère Maximilien comme un suppôt de la Terreur. Et, entraîné
+par la fantaisie furieuse qui le possède, M. Michelet nous représente
+_des saintes femmes_, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il
+transforme en agent de police de Robespierre, joignant les mains et
+disant: «Robespierre, tu es Dieu». Et de là l'historien part pour
+accuser Maximilien d'encourager ces outrages à la raison. (T. VII, p.
+366). Comme si, en supposant vraies un moment les plaisanteries de M.
+Michelet, Robespierre eût été pour quelque chose là dedans.]
+
+Il y avait alors, dans un coin retiré de Paris, une vieille femme nommée
+Catherine Théot, chez laquelle se réunissaient un certain nombre
+d'illuminés, gens à cervelle étroite, ayant soif de surnaturel, mais ne
+songeant guère à conspirer contre la République. La réception des élus
+pouvait prêter à rire: il fallait, en premier lieu, faire abnégation des
+plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la _mère de
+Dieu_, on l'embrassait sept fois, et ... l'on était consacré. Il n'y
+avait vraiment là rien de nature à inquiéter ni les comités ni la
+Convention, c'étaient de pures mômeries dont la police avait eu le tort
+de s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La
+pauvre Catherine avait même passé quelque temps à la Bastille et dans
+une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre
+jusqu'à un certain point sous l'ancien régime, où les consciences
+étouffaient sous l'arbitraire, était inconcevable en pleine Révolution.
+Eh bien! le lieutenant de police fut dépassé par le comité de Sûreté
+générale; les intolérants de l'époque jugèrent à propos d'attaquer la
+superstition dans la personne de Catherine Théot, et ils transformèrent
+en crime de contre-révolution les pratiques anticatholiques de quelques
+illuminés.
+
+Parmi les habitués de la maison de la vieille prophétesse figuraient
+l'ex-chartreux dom Gerle, ancien collègue de Robespierre à l'Assemblée
+constituante, le médecin de la famille d'Orléans, Etienne-Louis
+Quesvremont, surnommé Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant
+marquise de Chastenois; tels furent les personnages que le comité de
+Sûreté générale imagina de traduire devant le Tribunal révolutionnaire
+en compagnie de Catherine Théot. Ils avaient été arrêtés dès la fin de
+floréal, sur un rapport de l'espion Senar, qui était parvenu à
+s'introduire dans le mystérieux asile de la rue Contrescarpe en
+sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitôt reçu, avait
+fait arrêter toute l'assistance par des agents apostés.
+
+L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurés de Thermidor
+songèrent à en tirer parti, la jugeant un texte excellent pour détruire
+l'effet prodigieux produit par la fête du 20 prairial et l'éclat nouveau
+qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine
+recommandait à ses disciples d'élever leurs coeurs à l'Être suprême, et
+cela au moment où la nation elle-même, à la voix de Maximilien, se
+disposait à en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis
+on avait saisi chez elle, sous son matelas, une certaine lettre écrite
+en son nom à Maximilien, lettre où elle l'appelait son premier prophète,
+son ministre chéri. Plus de doute, on conspirait en faveur de
+Robespierre. La lettre était évidemment fabriquée; Vadier n'osa même pas
+y faire allusion dans son rapport à la Convention; mais n'importe, la
+calomnie était lancée.
+
+Enfin, dom Gerle, présenté comme le principal agent de la conspiration,
+était un protégé de Robespierre; on avait trouvé dans ses papiers un mot
+de celui-ci attestant son patriotisme, et à l'aide duquel il avait pu
+obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intérêt bien
+naturelle donnée par Maximilien à un ancien collègue dont il estimait
+les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse idée de proposer
+à l'Assemblée constituante d'ériger la religion catholique en religion
+d'État; le rapporteur du comité de Sûreté générale ne manqua pas de
+rappeler cette circonstance pour donner à l'affaire une couleur de
+fanatisme; mais il n'eut pas la bonne foi d'ajouter qu'éclairé par ses
+collègues de la gauche, sur les bancs de laquelle il siégeait, dom Gerle
+s'était empressé, dès le lendemain, de retirer sa proposition, au grand
+scandale de la noblesse et du clergé.
+
+Robespierre occupait encore le fauteuil quand Vadier prit la parole au
+nom des comités de Sûreté générale et de Salut public. Magistrat de
+l'ancien régime, Vadier avait toutes les ruses d'un vieux procureur. Cet
+implacable ennemi de Maximilien mettait une sorte de point d'honneur à
+obtenir des condamnations. Il y a, à cet égard, des lettres de lui à
+Fouquier-Tinville où il _recommande_ nombre d'accusés, et qui font
+vraiment frémir[98]. Tout d'abord, Vadier dérida l'Assemblée par force
+plaisanteries sur les prêtres et sur la religion; puis il amusa ses
+collègues aux dépens de la vieille Catherine, dont, par une substitution
+qu'il crut sans doute très ingénieuse, il changea le nom de Théot en
+celui de Théos, qui en grec signifie Dieu. A chaque instant il était
+interrompu par des ricanements approbateurs et des applaudissements.
+Robespierre n'était point nommé dans ce rapport, où le nombre des
+adeptes de Catherine Théot était grossi à plaisir, mais l'allusion
+perfide perçait ça et là, et des rires d'intelligence apprenaient au
+rapporteur qu'il avait été compris. Conformément aux conclusions du
+rapport, la Convention renvoya devant le tribunal révolutionnaire
+Catherine Théot, dom Gerle, la veuve Godefroy et la ci-devant marquise
+de Chastenois, comme coupables de conspiration contre la République, et
+elle chargea l'accusateur public de rechercher et de punir tous les
+complices de cette prétendue conspiration.
+
+[Note 98: Voyez ces lettres à la suite du rapport de Saladin, sous
+les numéros XXXII, XXXIV et XXXV.]
+
+C'était du délire. Ce que Robespierre ressentit de dégoût en se trouvant
+condamné à entendre comme président ces plaisanteries de Vadier, sous
+lesquelles se cachait une grande iniquité, ne peut se dire. Lui-même a,
+dans son dernier discours, rendu compte de sa douloureuse impression:
+«La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à
+avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le
+souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et
+de la solennité qu'on donna à l'affaire de Catherine Théot. La
+malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée
+sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à
+l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de
+sarcasmes indécents ou puériles. Les véritables conjurés échappèrent, et
+l'on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de
+Dieu. Au même instant on vit éclore une foule de pamphlets dégoûtants,
+dignes du _Père Duchesne_, dont le but était d'avilir la Convention
+nationale, le tribunal révolutionnaire, de renouveler les querelles
+religieuses, d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre
+les esprits faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir religieux.
+En même temps, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes
+ont été arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables
+conspirent encore en liberté, car le plan est de les sauver, de
+tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents. Que n'a-t-on pas
+fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme,
+violences inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes
+les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple sous
+prétexte de superstition ... tout tendait à ce but[99]....»
+
+[Note 99: Discours du 8 thermidor.]
+
+Robespierre s'épuisa en efforts pour sauver les malheureuses victimes
+indiquées par Vadier. Il y eut au comité de Salut public de véhémentes
+explications. J'ai la conviction que ce fut au sujet de l'affaire de
+Catherine Théot qu'eut lieu la scène violente dont parlent les anciens
+membres du comité dans leur réponse à Lecointre, et qu'ils prétendent
+s'être passée à l'occasion de la loi de prairial. D'après un historien
+assez bien informé, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient résisté
+aux prétentions de Robespierre, qui voulait étouffer l'affaire ou la
+réduire à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu de chose. Billaud se
+serait montré furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit,
+Robespierre finit par démontrer à ses collègues combien il serait odieux
+de traduire au tribunal révolutionnaire quelques illuminés, tout à fait
+étrangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait
+donné à la Révolution des gages de dévouement. [Note 100: Tissot,
+_Histoire de la Révolution_, t. V, p. 237. Tissot était le
+beau-frère de Goujon, une des victimes de prairial an III.]
+
+L'accusateur public fut aussitôt mandé, et l'ordre lui fut donné par
+Robespierre lui-même, au nom du comité de Salut public, de suspendre
+l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un décret de la Convention lui
+enjoignait de la suivre, force lui fut d'obéir, et de remettre les
+pièces au comité[101]. Très désappointé, et redoutant les reproches du
+comité de Sûreté générale, auxquels il n'échappa point,
+Fouquier-Tinville s'y transporta tout de suite. Là il rendit compte des
+faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les
+deux comités. «_Il, il, il_», dit-il par trois fois, «s'y oppose au
+nom du comité de Salut public».--«_Il_, c'est-à-dire Robespierre»,
+répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier[102]. Si la
+volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l'humanité doit s'en
+applaudir, car, grâce à son obstination, une foule de victimes
+innocentes échappèrent à la mort.
+
+[Note 101: Mémoires de Fouquier-Tinville, dans l'_Histoire
+parlementaire_, t. XXXIV, p. 246.]
+
+[Note 102: Mémoires de Fouquier-Tinville, _ubi supra_.--M.
+Michelet, qui marche à pieds joints sur la vérité historique plutôt que
+de perdre un trait, a écrit: «Le grand mot _je veux_ était rétabli,
+et la monarchie existait». (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un
+dernier moment d'influence et par la seule force de la raison,
+Robespierre était parvenu à obtenir de ses collègues qu'on examinât plus
+attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre
+de victimes innocentes, le grand mot _je veux_ était rétabli, et la
+monarchie existait! Peut-on déraisonner à ce point! Pauvre monarque! Il
+n'eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que, du moins,
+il parvint à soustraire à un jugement précipité qui eût équivalu à une
+sentence de mort. Six mois après Thermidor, dom Gerle était encore en
+prison.]
+
+L'animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier
+ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, répondant à Maximilien, il
+promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans
+laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens
+et modernes[103]. Preuve assez significative de la touchante résolution
+des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire de
+Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se
+retirer, moralement du moins, du comité de Salut public, se retremper
+dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis,
+déployant une activité merveilleuse, entasseront pour le perdre
+calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infamies sur infamies.
+
+[Note 103: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+
+
+
+IV
+
+
+Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles à
+Robespierre, ont cru que, durant quatre décades, c'est-à-dire quarante
+jours avant sa chute, il s'était complètement retiré du comité de Salut
+public, avait cessé d'y aller. C'est là une erreur capitale, et l'on va
+voir combien il est important de la rectifier. Si, en effet, depuis la
+fin de prairial jusqu'au 9 thermidor, Maximilien s'était purement et
+simplement contenté de ne plus paraître au comité, il serait
+souverainement injuste à coup sûr de lui demander le moindre compte des
+rigueurs commises en messidor, et tout au plus serait-on en droit de lui
+reprocher avec quelques écrivains de n'y avoir opposé que la force
+d'inertie.
+
+Mais si, au contraire, nous prouvons, que pendant ces quarante derniers
+jours, il a siégé sans désemparer au comité de Salut public, comme dans
+cet espace de temps il a refusé de s'associer à la plupart des grandes
+mesures de sévérité consenties par ses collègues, comme il n'a point
+voulu consacrer par sa signature certains actes oppressifs, c'est donc
+qu'il y était absolument opposé, qu'il les combattait à outrance; c'est
+donc que, suivant l'expression de Saint-Just, il ne comprenait pas
+«cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant»[104].
+Voilà pourquoi il mérita l'honorable reproche que lui adressa Barère
+dans la séance du 10 thermidor, d'avoir voulu arrêter le cours
+_terrible, majestueux_ de la Révolution; et voilà pourquoi aussi,
+n'ayant pu décider les comités à s'opposer à ces actes d'oppression
+multipliés dont il gémissait, il se résolut à appeler la Convention à
+son aide et à la prendre pour juge entre eux et lui.
+
+[Note 104: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+107, en note.]
+
+Les Thermidoriens du comité ont bien senti l'importance de cette
+distinction; aussi se sont-ils entendus pour soutenir que Robespierre ne
+paraissait plus aux séances et que, durant quatre décades, il n'y était
+venu que deux fois, et encore sur une _citation_ d'eux, la première
+pour donner les motifs de l'arrestation du comité révolutionnaire de la
+section de l'_Indivisibilité_, la seconde pour s'expliquer sur sa
+prétendue absence[105]. Robespierre n'était plus là pour répondre. Mais
+si, en effet, il eût rompu toutes relations avec le comité de Salut
+public, comment ses collègues de la Convention ne s'en seraient-ils pas
+aperçus? Or, un des chefs de l'accusation de Lecointre contre certains
+membres des anciens comités porte précisément sur ce qu'ils n'ont point
+prévenu la Convention de l'absence de Robespierre. Rien d'embarrassé sur
+ce point comme la réponse de Billaud-Varenne: «C'eût été un fait trop
+facile à excuser; n'aurait-il pu prétexter une indisposition?»[106]
+
+[Note 105: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+7. Voyez aussi le rapport de Saladin, p. 99. «_Il est convenu_»,
+dit ironiquement Saladin, «que depuis le 22 prairial Robespierre
+s'éloigne du comité».]
+
+[Note 106: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+61.]
+
+Mais, objectait-on, et les signatures apposées par Robespierre au bas
+d'un assez grand nombre d'actes? Ah! disent les uns, il a pu signer
+quand deux fois il est venu au comité pour répondre à certaines
+imputations, ou quand il _affectait_ de passer dans les salles,
+vers cinq heures, après la séance, ou quand il se rendait
+_secrètement_ au bureau de police générale[107]. Il n'est pas
+étonnant, répond un autre, en son nom particulier, que les chefs de
+bureau lui aient porté chez lui ces actes à signer au moment où il était
+au plus haut degré de sa puissance[108]. En vérité! Et comment donc se
+fait-il alors que dans les trois premières semaines de ventôse an II,
+lorsque Robespierre était réellement retenu loin du comité par la
+maladie, les chefs de bureau n'aient pas songé à se rendre chez lui pour
+offrir à sa signature les arrêtés de ses collègues? Et comment expliquer
+qu'elle se trouve sur certains actes de peu d'importance, tandis qu'elle
+ne figure pas sur les arrêtés qui pouvaient lui paraître entachés
+d'oppression? Tout cela est misérable.
+
+[Note 107: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 81.]
+
+[Note 108: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 82.]
+
+Quand Saladin rédigea son rapport sur la conduite des anciens membres
+des comités, il n'épargna pas à Robespierre les noms de traître et de
+tyran, c'était un tribut à payer à la mode du jour; mais comme il le met
+à part de ceux dont il était chargé de présenter l'acte d'accusation, et
+comme, sous les injures banales, on sent percer la secrète estime de ce
+survivant de la Gironde pour l'homme à qui soixante-douze de ses
+collègues et lui devaient la vie et auquel il avait naguère adressé ses
+hommages de reconnaissance!
+
+L'abus du pouvoir poussé à l'extrême, la terre plus que jamais
+ensanglantée, le nombre plus que doublé des victimes, voilà ce qu'il met
+au compte des ennemis, que dis-je? des assassins de Robespierre, en
+ajoutant à l'appui de cette allégation, justifiée par les faits, ce
+rapprochement effrayant: «Dans les quarante-cinq jours qui ont précédé
+la retraite de Robespierre, le nombre des victimes est de cinq cent
+soixante-dix-sept; il s'élève à mille deux cent quatre-vingt-six pour
+les quarante-cinq jours qui l'ont suivie jusqu'au 9 thermidor[109].»
+Quoi de plus éloquent? Et combien plus méritoire est la conduite de
+Maximilien si, au lieu de se tenir à l'écart, comme on l'a jusqu'ici
+prétendu, il protesta hautement avec Couthon et Saint-Just contre cette
+_manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant_!
+
+[Note 109: Rapport de Saladin, p. 100.] De toutes les listes
+d'accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire du 1er messidor au
+9 thermidor par les comités de Salut public et de Sûreté générale, une
+seule, celle du 2 thermidor, porte la signature de Maximilien à côté de
+celles de ses collègues[110]. Une partie de ces listes, relatives pour
+la plupart aux conspirations dites des prisons, ont été détruites, et à
+coup sûr celles-là n'étaient point signées de Robespierre[111]. Il n'a
+pas signé l'arrêté en date du 4 thermidor concernant l'établissement
+définitif de quatre commissions populaires créées par décret du 13
+ventôse (3 mars 1794) pour juger tous les détenus dans les maisons
+d'arrêt des départements[112].--Ce jour-là, du reste, il ne parut pas au
+comité, mais on aurait pu, d'après l'allégation de Billaud, lui faire
+signer l'arrêté chez lui.
+
+[Note 110: Voyez à cet égard les pièces à la suite du rapport de
+Saladin et les _Crimes des sept membres des anciens comités_, par
+Lecointre, p. 132, 138. «Herman, son homme», dit M. Michelet, t. VII, p.
+426, «qui faisait signer ces listes au comité de Salut public, se
+gardait bien de faire signer son maître». Où M. Michelet a-t-il vu
+qu'Herman fût l'homme de Robespierre? Et, dans ce cas, pourquoi
+n'aurait-il pas fait signer _son maître_? Est-ce qu'à cette époque
+on prévoyait la réaction et ses fureurs?]
+
+[Note 111: D'après les auteurs de l'_Histoire parlementaire_,
+les signatures qui se rencontraient le plus fréquemment au bas de ces
+listes seraient celles de Carnot, de Billaud-Varenne et de Barère. (T.
+XXXIV, p. 13.) Quant aux conspirations des prisons, Billaud-Varenne a
+écrit après Thermidor: «Nous aurions été bien coupables si nous avions
+pu paraître indifférents....» _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent
+Lecointre_, p. 75.]
+
+[Note 112: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Amar, Louis
+(du Bas-Rhin), Collot-d'Herbois, Carnot, Voulland, Vadier, Saint-Just,
+Billaud-Varenne.]
+
+En revanche, une foule d'actes, tout à fait étrangers au régime de la
+Terreur, sont revêtus de sa signature. Le 5 messidor, il signe avec ses
+collègues un arrêté par lequel il est enjoint au citoyen Smitz
+d'imprimer en langue et en caractères allemands quinze cents exemplaires
+du discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les
+principes républicains[113]. Donc ce jour-là l'entente n'était pas tout
+à fait rompue. Le 7, il approuve, toujours de concert avec ses
+collègues, la conduite du jeune Jullien à Bordeaux, et les dépenses
+faites par lui dans sa mission[114]. La veille, il avait ordonnancé avec
+Carnot et Couthon le payement de la somme de 3,000 livres au littérateur
+Demaillot et celle de 1,500 livres au citoyen Tourville, l'un et l'autre
+agents du comité[115]. Quelques jours après, il signait avec
+Billaud-Varenne l'ordre de mise en liberté de Desrozier, acteur du
+théâtre de l'Égalité[116], et, avec Carnot, l'ordre de mise en liberté
+de l'agent national de Romainville[117]. Le 18, il signe encore, avec
+Couthon, Barère et Billaud-Varenne, un arrêté qui réintégrait dans leurs
+fonctions les citoyens Thoulouse, Pavin, Maginet et Blachère,
+administrateurs du département de l'Ardèche, destitués par le
+représentant du peuple Reynaud[118]. Au bas d'un arrêté en date du 19
+messidor, par lequel le comité de Salut public prévient les citoyens que
+toutes leurs pétitions, demandes et observations relatives aux affaires
+publiques, doivent être adressées au comité, et non individuellement aux
+membres qui le composent, je lis sa signature à côté des signatures de
+Carnot, de C.-A. Prieur, de Couthon, de Collot-d'Herbois, de Barère et
+de Billaud-Varenne[119]. Le 16, il écrivait de sa main aux représentants
+en mission le billet suivant: «Citoïen collègue, le comité de Salut
+public désire d'être instruit sans délai s'il existe ou a existé dans
+les départements sur lesquels s'étend ta mission quelques tribunaux ou
+commissions populaires. Il t'invite à lui en faire parvenir sur-le-champ
+l'état actuel avec la désignation du lieu et de l'époque de leur
+établissement. Robert Lindet, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Carnot,
+Barère, Couthon et Collot-d'Herbois signaient avec lui[120].» Le 28,
+rappel de Dubois-Crancé, alors en mission à Rennes, par un arrêté du
+comité de Salut public signé: Robespierre, Carnot, Barère,
+Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Couthon, Saint-Just et
+Robert Lindet[121].
+
+[Note 113: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut
+public, _Archives_, 436 _a a_ 73.]
+
+[Note 114: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut
+public, _Archives_ 436 _a a_ 73.]
+
+[Note 115: _Archives_, F. 7, 4437.]
+
+[Note 116: _Ibid._]
+
+[Note 117: _Ibid._]
+
+[Note 118: _Ibid._]
+
+[Note 119: _Archives_, A. F, II, 37.]
+
+[Note 120: _Archives_, A, II, 58.]
+
+[Note 121: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut
+public, _Archives_ 436, _a a_ 73.]
+
+L'influence de Maximilien est ici manifeste. On sait en effet combien ce
+représentant lui était suspect. Après lui avoir reproché d'avoir trahi à
+Lyon les intérêts de la République, il l'accusait à présent d'avoir à
+dessein occasionné à Rennes une fermentation extraordinaire en déclarant
+qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait un Breton[122]! A cette
+date du 28 messidor, il signe encore avec Collot-d'Herbois, C.-A.
+Prieur, Carnot, Couthon, Barère, Saint-Just, Robert Lindet, le mandat de
+mise en liberté de trente-trois citoyens détenus dans les prisons de
+Troyes par les ordres du jeune Rousselin. Enfin, le 7 thermidor, il
+était présent à la délibération où fut décidée l'arrestation d'un des
+plus misérables agents du comité de Sûreté générale, de l'espion
+Senar[123], dénoncé quelques jours auparavant, aux Jacobins, par des
+citoyens victimes de ses actes d'oppression, et dont Couthon avait dit:
+«S'il est vrai que ce fonctionnaire ait opprimé le patriotisme, il doit
+être puni. Il existe bien évidemment un système affreux de tuer la
+liberté par le crime[124].» Nous pourrions multiplier ces citations,
+mais il n'en faut pas davantage pour démontrer de la façon la plus
+péremptoire que Robespierre n'a jamais déserté le comité dans le sens
+réel du mot.
+
+[Note 122: Note de Robespierre sur différents députés. (Voy.
+_Papiers inédits_, t. II, p. 17, et numéro LI, à la suite du
+rapport de Courtois.)]
+
+[Note 123: Registre des délibérations et arrêtés, _ubi supra_.]
+
+[Note 124: Séance des Jacobins du 3 thermidor. Voy. le
+_Moniteur_ du 9 (27 juillet 1794).]
+
+Au reste, ses anciens collègues ont accumulé dans leurs explications
+évasives et embarrassées juste assez de contradictions pour mettre à nu
+leurs mensonges. Ainsi, tandis que d'un côté ils s'arment contre lui de
+sa prétendue absence du comité pendant quatre décades, nous les voyons,
+d'un autre côté, lui reprocher d'avoir assisté muet aux délibérations
+concernant les opérations militaires, et de s'être abstenu de
+voter[125]. «Dans les derniers temps», lit-on dans des Mémoires sur
+Carnot, «il trouvait des prétextes pour ne pas signer les instructions
+militaires, afin sans doute de se ménager, en cas de revers de nos
+armées, le droit d'accuser Carnot[126]». Donc il assistait aux séances
+du comité.
+
+[Note 125: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+10.]
+
+[Note 126: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. I, p. 523.
+Nous avons peu parlé de ces Mémoires, composés d'après des souvenirs
+thermidoriens, et dénués par conséquent de toute valeur historique. On
+regrette d'y trouver des erreurs et, il faut bien le dire, des calomnies
+qu'avec une étude approfondie des choses de la Révolution, M. Carnot
+fils se serait évité de laisser passer. Le désir de défendre une mémoire
+justement chère n'autorise personne à sortir des bornes de
+l'impartialité et de la justice.
+
+De tous les anciens membres du comité de Salut public, Carnot, j'ai
+regret de le dire, est certainement un de ceux qui, après Thermidor, ont
+calomnié Robespierre avec le plus d'opiniâtreté. Il semble qu'il y ait
+eu chez lui de la haine du sabre contre l'idée. Ah! combien Robespierre
+avait raison de se méfier de l'engouement de notre nation pour les
+entreprises militaires!
+
+Dans son discours du 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794), deux
+mois après Thermidor, Carnot se déchaîna contre la mémoire de Maximilien
+avec une violence inouïe. Il accusa notamment Robespierre de s'être
+plaint avec amertume, à la nouvelle de la prise de Niewport, postérieure
+au 16 messidor, de ce qu'on n'avait pas massacré toute la garnison. Voy.
+le _Moniteur_ du 4 vendémiaire (25 septembre 1794). Carnot a trop
+souvent fait fléchir la vérité dans le but de sauvegarder sa mémoire aux
+dépens d'adversaires qui ne pouvaient répondre, pour que nous ayons foi
+dans ses paroles. A sa haine invétérée contre Robespierre et contre
+Saint-Just, on sent qu'il a gardé le souvenir cuisant de cette phrase du
+second: «Il n'y a que ceux qui sont dans les armées qui gagnent les
+batailles». Lui-même, du reste, Carnot, n'écrivait-il pas, à la date du
+8 messidor, aux représentants Richard et Choudieu, au quartier général
+de l'armée du Nord, de concert avec Robespierre et Couthon: «Ce n'est
+pas sans peine que nous avons appris la familiarité et les égards de
+plusieurs de nos généraux envers les officiers étrangers que nous
+regardons et voulons traiter comme des brigands....» Catalogue Charavay
+(janvier-février 1863).]
+
+Mais ce qui lève tous les doutes, ce sont les registres du comité de
+Salut public, registres dont Lecointre ne soupçonnait pas l'existence,
+que nous avons sous les yeux en ce moment, et où, comme déjà nous avons
+eu occasion de de le dire, les présences de chacun des membres sont
+constatées jour par jour. Eh bien! du 13 prairial au 9 thermidor,
+Robespierre, manqua de venir au comité SEPT FOIS, en tout et pour tout,
+les 20 et 28 prairial, les 10, 11, 14 et 29 messidor et le 4
+thermidor[127].
+
+[Note 127: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut
+public, _Archives_, 433 _a a_ 70 jusqu'à 436 _a a_ 73.]
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout en faisant acte de présence au
+comité, Robespierre n'ayant pu faire triompher sa politique, à la fois
+énergique et modérée, avait complètement résigné sa part d'autorité
+dictatoriale et abandonné à ses collègues l'exercice du gouvernement.
+Quel fut le véritable motif de la scission? Il est assez difficile de se
+prononcer bien affirmativement à cet égard, les Thermidoriens, qui seuls
+ont eu la parole pour nous renseigner sur ce point, ayant beaucoup varié
+dans leurs explications.
+
+La détermination de Maximilien fut, pensons-nous, la conséquence d'une
+suite de petites contrariétés. Déjà, au commencement de floréal, une
+altercation avait eu lieu entre Saint-Just et Carnot au sujet de
+l'administration des armes portatives. Le premier se plaignait qu'on eût
+opprimé et menacé d'arrestation arbitraire l'agent comptable des
+ateliers du Luxembourg, à qui il portait un grand intérêt. La discussion
+s'échauffant, Carnot aurait accusé Saint-Just _et ses amis_
+d'aspirer à la dictature. A quoi Saint-Just aurait répondu que la
+République était perdue si les hommes chargés de la défendre se
+traitaient ainsi de dictateurs. Et Carnot, insistant, aurait répliqué:
+«Vous êtes des dictateurs ridicules». Le lendemain, Saint-Just s'étant
+rendu au comité en compagnie de Robespierre: «Tiens», se serait-il écrié
+en s'adressant à Carnot, «les voilà, mes amis, voilà ceux que tu as
+attaqués hier». Or, quelle fut en cette circonstance le rôle de
+Robespierre? «Il essaya de parler des torts respectifs _avec un ton
+très hypocrite_», disent les membres des anciens comités sur la foi
+desquels nous avons raconté cette scène, ce qui signifie, à n'en pas
+douter, que Robespierre essaya de la conciliation[128].
+
+[Note 128: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 103, 104, note de la p. 21.--M.
+H. Carnot, dans les Mémoires sur son père, raconte un peu différemment
+la scène, d'après un récit de Prieur, et il termine par cette
+exclamation mélodramatique qu'il prête à Carnot s'adressant à Couthon, à
+Saint-Just et à Robespierre: «Triumvirs, vous disparaîtrez». (T. I, p.
+524.) Or il est à remarquer que dans la narration des anciens membres du
+comité, écrite peu de temps après Thermidor, il n'est pas question de
+Couthon, et que Robespierre ne figure en quelque sorte que comme
+médiateur. Mais voilà comme on embellit l'histoire.]
+
+Si donc ce récit, dans les termes mêmes où il nous a été transmis, fait
+honneur à quelqu'un, ce n'est pas assurément à Carnot. Que serait-ce si
+Robespierre et Saint-Just avaient pu fournir leurs explications!
+Dictateur! c'était, paraît-il, la grosse injure de Carnot, car dans une
+autre occasion, croyant avoir à se plaindre de Robespierre, au sujet de
+l'arrestation de deux commis des bureaux de la guerre, il lui aurait
+dit, en présence de Levasseur (de la Sarthe): «Il ne se commet que des
+actes arbitraires dans ton bureau de police générale, tu es un
+dictateur». Robespierre furieux aurait pris en vain ses collègues à
+témoins de l'insulte dont il venait d'être l'objet. En vérité, on se
+refuserait à croire à de si puériles accusations, si cela n'était pas
+constaté par le _Moniteur_[129].
+
+[Note 129: Voy. le _Moniteur_ du 10 germinal, an III (30 mars
+1795). Séance de la Convention du 6 germinal.]
+
+J'ai voulu savoir à quoi m'en tenir sur cette fameuse histoire des
+secrétaires de Carnot, dont celui-ci signa l'ordre d'arrestation _sans
+s'en douter_, comme il le déclara d'un ton patelin à la Convention
+nationale. Ces deux secrétaires, jeunes l'un et l'autre, en qui Carnot
+avait la plus grande confiance, pouvaient être fort intelligents, mais
+ils étaient plus légers encore. Un soir qu'ils avaient bien dîné, ils
+firent irruption au milieu d'une réunion sectionnaire, y causèrent un
+effroyable vacarme, et, se retranchant derrière leur qualité de
+secrétaires du comité de Salut public, menacèrent de faire guillotiner
+l'un et l'autre[130]. Ils furent arrêtés tous deux, et relâchés peu de
+temps après; mais si jamais arrestation fut juste, ce fut assurément
+celle-là, et tout gouvernement s'honore qui réprime sévèrement les excès
+de pouvoir de ses agents[131].
+
+[Note 130: _Archives_, F. 7, 4437.]
+
+[Note 131: Rien de curieux et de triste à la fois, comme l'attitude
+de Carnot après Thermidor. Il a poussé le mépris de la vérité jusqu'à
+oser déclarer, en pleine séance de la Convention (6 germinal an III),
+que Robespierre avait lancé un mandat d'arrêt contre un restaurateur de
+la terrasse des Feuillants, uniquement parce que lui, Carnot, allait y
+prendre ses repas. Mais le bouffon de l'affaire, c'est qu'il signa
+aussi, _sans le savoir_, ce mandat. Aussi ne fut-il pas
+médiocrement étonné lorsqu'on allant dîner on lui dit que son traiteur
+avait été arrêté par son ordre. Je suis fâché, en vérité, de n'avoir pas
+découvert, parmi les milliers d'arrêtés que j'ai eus sous les yeux, cet
+ordre d'arrestation. Fut-ce aussi sans le savoir et dans l'innocence de
+son coeur que Carnot, suivant la malicieuse expression de Lecointre,
+écrivit de sa main et signa la petite _recommandation_ qui servit à
+Victor de Broglie de passeport pour l'échafaud?]
+
+Je suis convaincu, répéterai-je, que la principale raison de la retraite
+toute morale de Robespierre fut la scène violente à laquelle donna lieu,
+le 28 prairial, entre plusieurs de ses collègues et lui, la ridicule
+affaire de Catherine Théot, lui s'indignant de voir transformer en
+conspiration de pures et innocentes mômeries, eux ne voulant pas
+arracher sa proie au comité de Sûreté générale. Mon opinion se trouve
+singulièrement renforcée de celle du représentant Levasseur, lequel a dû
+être bien informé, et qui, dans ses Mémoires, s'est exprimé en ces
+termes: «Il est constant que c'est à propos de la ridicule superstition
+de Catherine Théot qu'éclata la guerre sourde des membres des deux
+comités»[132]. Mais la résistance de Robespierre en cette occasion était
+trop honorable pour que ses adversaires pussent l'invoquer comme la
+cause de sa scission d'avec eux; aussi imaginèrent-ils de donner pour
+prétexte à leur querelle le décret du 20 prairial, qu'ils avaient
+approuvé aveuglément les uns et les autres.
+
+[Note 132: _Mémoires de Levasseur_, t. III, p. 112.]
+
+Au reste, la résolution de Maximilien eut sa source dans plusieurs
+motifs. Lui-même s'en est expliqué en ces termes dans son discours du 8
+thermidor: «Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la
+nature et la force de la calomnie, l'IMPUISSANCE DE FAIRE LE BIEN ET
+D'ARRÊTER LE MAL, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de
+membre du comité de Salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai
+consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de
+représentant du peuple à celle de membre du comité de Salut public, et
+je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout[133].»
+Disons maintenant de quelles amertumes il fut abreuvé durant les six
+dernières semaines de sa vie.
+
+[Note 133: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
+
+
+
+
+V
+
+
+Les anciens collègues de Robespierre au comité de Salut public ont fait
+un aveu bien précieux: la seule preuve matérielle, la pièce de
+conviction la plus essentielle contre lui, ont-ils dit, résultant de son
+discours du 8 thermidor à la Convention, il ne leur avait pas été
+possible de l'attaquer plus tôt[134]. Or, si jamais homme, victime d'une
+accusation injuste, s'est admirablement justifié devant ses concitoyens
+et devant l'avenir, c'est bien Robespierre dans le magnifique discours
+qui a été son testament de mort.
+
+[Note 134: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]
+
+Et comment ne pas comprendre l'embarras mortel de ses accusateurs quand
+on se rappelle ces paroles de Fréron, à la séance du 9 fructidor (26
+août 1794): «Le tyran qui opprimait ses collègues puis encore que la
+nation était tellement enveloppé dans les apparences des vertus les plus
+populaires, la considération et la confiance du peuple formaient autour
+de lui un rempart si sacré, que nous aurions mis la nation et la liberté
+elle-même en péril si nous nous étions abandonnés à notre impatience de
+l'abattre plus tôt[135].»
+
+[Note 135: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 24.]
+
+On a vu déjà comment il opprimait ses collègues: il suffisait d'un coup
+d'oeil d'intelligence pour que la majorité fût acquise contre lui.
+Billaud-Varenne ne se révoltait-il pas à cette supposition que des
+hommes comme Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or), Carnot et lui
+avaient pu se laisser mener[136]? Donc, sur ses collègues du comité, il
+n'avait aucune influence prépondérante, c'est un point acquis. Mais, ont
+prétendu ceux-ci, tout le mal venait du bureau de police générale, dont
+il avait la direction suprême et au moyen duquel il gouvernait
+despotiquement le tribunal révolutionnaire; et tous les historiens de la
+réaction, voire même certains écrivains prétendus libéraux, d'accueillir
+avec empressement ce double mensonge thermidorien, sans prendre la peine
+de remonter aux sources.
+
+[Note 136: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p.
+94.]
+
+Et d'abord signalons un fait en passant, ne fût-ce que pour constater
+une fois de plus les contradictions habituelles aux calomniateurs de
+Robespierre. Lecointre ayant prétendu n'avoir point attaqué Carnot,
+Prieur (de la Côte-d'Or) et Robert Lindet, parce qu'ils se tenaient
+généralement à l'écart des discussions sur les matières de haute police,
+de politique et de gouvernement,--tradition menteuse acceptée par une
+foule d'historiens superficiels,--Billaud-Varenne lui donna un démenti
+sanglant, appuyé des propres déclarations de ses collègues, et il
+insista sur ce que les meilleures opérations de l'ancien comité de Salut
+public étaient précisément celles de ce genre[137].
+
+[Note 137: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 41.]
+
+Seulement, eut-il soin de dire, les attributions du bureau de police
+avaient été dénaturées par Robespierre. Établi au commencement de
+floréal, non point, comme on l'a dit, dans un but d'opposition au comité
+de Sûreté générale, mais pour surveiller les fonctionnaires publics, et
+surtout pour examiner les innombrables dénonciations adressées au comité
+de Salut public; ce bureau avait été placé sous la direction de
+Saint-Just, qui, étant parti en mission très peu de jours après, avait
+été provisoirement remplacé par Robespierre.
+
+Écoutons à ce sujet Maximilien lui-même: «J'ai été chargé, en l'absence
+d'un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale,
+récemment et faiblement organisé au comité de Salut public. Ma courte
+gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour
+mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de
+quelques ennemis de la Révolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot
+de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la
+responsabilité de toutes les opérations du comité de Sûreté
+générale,--ce grand instrument de la Terreur--des erreurs de toutes les
+autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a
+peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l'on n'ait
+dit de moi: «Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s'il
+n'existait plus». Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les
+espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la
+Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou
+redoutable[138]!»
+
+[Note 138: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
+
+J'ai sous les yeux l'ensemble complet des pièces relatives aux
+opérations de ce bureau de police générale[139]; rien ne saurait mieux
+démontrer la vérité des assertions de Robespierre; et, en consultant ces
+témoins vivants, en fouillant dans ces registres où l'histoire se trouve
+à nu et sans fard, on est stupéfait de voir avec quelle facilité les
+choses les plus simples, les plus honorables même, ont pu être
+retournées contre lui et servir d'armes à ses ennemis.
+
+[Note 139: _Archives_, A F 7, 4437.]
+
+Quand Saladin présenta son rapport sur la conduite des membres de
+l'ancien comité de Salut public, il prouva, de la façon la plus
+lumineuse, que le bureau de police générale n'avait nullement été un
+établissement distinct, séparé du comité de Salut public, et que ses
+opérations avaient été soumises à tous les membres du comité et
+sciemment approuvées par eux. A cet égard la déclaration si nette et si
+précise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister l'ombre d'un
+doute: «Tous les ordres m'ont été donnés dans le lieu des séances du
+comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient
+intitulés: _Extrait des registres du comité de Salut public_, et
+signés de plus ou de moins de membres de ce comité[140].»
+
+[Note 140: Voy. le rapport de Saladin, où se trouve citée la
+déclaration de Fouquier-Tinville, p. 10 et 11.]
+
+Rien de simple comme le mécanisme de ce bureau. Tous les rapports,
+dénonciations et demandes adressés au comité de Salut public étaient
+transcrits sur des registres spéciaux. Le membre chargé de la direction
+du bureau émettait en marge son avis, auquel était presque toujours
+conforme la décision du comité. En général, suivant la nature de
+l'affaire, il renvoyait à tel ou tel de ses collègues.
+
+Ainsi, s'agissait-il de dénonciations ou de demandes concernant les
+approvisionnements ou la partie militaire: «Communiquer à Robert Lindet,
+à Carnot», se contentait d'écrire en marge Maximilien. Parmi les ordres
+d'arrestation délivrés sur l'avis de Robespierre, nous trouvons celui de
+l'ex-vicomte de Mailly, dénoncé par un officier municipal de Laon pour
+s'être livré à des excès dangereux en mettant la Terreur à l'ordre du
+jour[141].
+
+[Note 141: 8 prairial (27 mai 1794). _Archives_, F, 7, 4437.]
+
+Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Just porte
+l'empreinte de la sagesse et de la véritable modération. L'agent
+national du district de Senlis rend compte du succès de ses courses
+républicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son
+arrondissement; on lui fait répondre qu'il doit se borner à ses
+fonctions précisées par la loi, respecter le décret qui établit la
+liberté des cultes et _faire le bien sans faux zèle_[142]. La
+société populaire du canton d'Épinay, dans le département de l'Aube,
+dénonce le ci-devant curé de Pelet comme un fanatique dangereux et
+accuse le district de Bar-sur-Aube de favoriser la caste nobiliaire;
+Robespierre recommande qu'on s'informe de l'esprit de cette société
+populaire et de celui du district de Bar[143]. L'agent du district
+national de Compiègne dénonce des malveillants cherchant à plonger le
+peuple dans la superstition et dans le fanatisme; réponse: «Quand on
+envoie une dénonciation, il faut la préciser autrement». En marge d'une
+dénonciation de la municipalité de Passy contre Reine Vindé, accusée de
+troubler la tranquillité publique par ses folies, il écrit: «On enferme
+les fous»[144]. Au comité de surveillance de la commune de Dourdan, qui
+avait cru devoir ranger dans la catégorie des suspects ceux des
+habitants de cette ville convaincus d'avoir envoyé des subsistances à
+Paris, il fait écrire pour l'instruire des inconvénients de cette mesure
+et lui dire de révoquer son arrêté. La société populaire de Lodève
+s'étant plainte des abus de pouvoir du citoyen Favre, délégué des
+représentants du peuple Milhaud et Soubrany, lequel, avec les manières
+d'un intendant de l'ancien régime, avait exigé qu'on apportât chez lui
+les livres des délibérations de la société, il fit aussitôt mander le
+citoyen Favre à Paris[145]. Un individu, se disant président de la
+commune d'Exmes, dans le département de l'Orne, avait écrit au comité
+pour demander si les croix portées au cou par les femmes devaient être
+assimilées aux signes extérieurs des cultes, tels que croix et images
+dont certaines municipalités avaient ordonné la destruction, Robespierre
+renvoie au commissaire de police générale la lettre de l'homme en
+question pour s'informer si c'est un sot ou un fripon. Je laisse pour
+mémoire une foule d'ordres de mise en liberté, et j'arrive à
+l'arrestation des membres du comité révolutionnaire de la section de
+_l'Indivisibilité_, à cette arrestation fameuse citée par les
+collègues de Robespierre comme la preuve la plus évidente de sa
+_tyrannie_.
+
+[Note 142: 13 prairial (1er juin). _Ibid_.]
+
+[Note 143: 10 floréal (29 avril). _Ibid_.]
+
+[Note 144: 19 floréal (8 mai). _Ibid_.]
+
+[Note 145: 21 prairial (9 juin 1794) _Archives_, 7, 7, 4437.]
+
+A la séance du 9 thermidor, Billaud-Varenne lui reprocha, par-dessus
+toutes choses, d'avoir défendu Danton, et fait arrêter le _meilleur
+comité révolutionnaire_ de Paris; et le vieux Vadier, arrivant
+ensuite, lui imputa à crime d'abord de s'être porté ouvertement le
+défenseur de Bazire, de Chabot et de Camille Desmoulins, et d'avoir
+ordonné l'incarcération du comité révolutionnaire _le plus pur_ de
+Paris.
+
+Le comité que les ennemis de Robespierre prenaient si chaleureusement
+sous leur garde, c'était celui de _l'Indivisibilité_. Quelle faute
+avaient donc commise les membres de ce comité? Étaient-ils des
+continuateurs de Danton? Non, assurément, car ils n'eussent pas trouvé
+un si ardent avocat dans la personne de Billaud-Varenne. Je supposais
+bien que ce devaient être quelques disciples de Jacques Roux ou
+d'Hébert; mais, n'en ayant aucune preuve, j'étais fort perplexe,
+lorsqu'en fouillant dans les papiers encore inexplorés du bureau de
+police générale, j'ai été assez heureux découvrir les motifs très graves
+de l'arrestation de ce comite.
+
+Elle eut lieu sur la dénonciation formelle du citoyen Périer, employé de
+la bibliothèque de l'Instruction publique, et président de la section
+même de l'_Indivisibilité_, ce qui ajoutait un poids énorme à la
+dénonciation. Pour la troisième fois, à la date du 1er messidor, il
+venait dénoncer les membres du comité révolutionnaire de cette section.
+Mais laissons ici la parole au dénonciateur: «Leur promotion est le
+fruit de leurs intrigues. Depuis qu'ils sont en place, on a remarqué une
+progression dans leurs facultés pécuniaires. Ils se donnent des repas
+splendides. Hyvert a étouffé constamment la voix de ses concitoyens dans
+les assemblées générales. Despote dans ses actes, il a porté les
+citoyens à s'entr'égorger à la porte d'un boucher. Le fait est constaté
+par procès-verbal. Grosler a dit hautement que les assemblées
+sectionnaires étoient au-dessus de la Convention. Il a rétabli sous les
+scellés des flambeaux d'argent qu'on l'accusoit d'avoir soustraits.
+Grosler a été prédicateur de l'athéisme. Il a dit à Testard et à Guérin
+que Robespierre, malgré son foutu décret sur l'Être suprême, seroit
+guillotiné.... Viard a mis des riches à contribution, il a insulté des
+gens qu'il mettoit en arrestation. Laîné a été persécuteur d'un Anglais
+qui s'est donné la mort pour échapper à sa rage; Allemain, commissaire
+de police, est dépositaire d'une lettre de lui.... Fournier a traité les
+représentants de scélérats, d'intrigants qui seraient guillotinés....»
+En marge de cette dénonciation on lit de la main de Robespierre: «Mettre
+en état d'arrestation tous les individus désignés dans l'article[146].»
+Nous n'avons point trouvé la minute du mandat d'arrêt, laquelle était
+probablement revêtue des signatures de ceux-là même qui se sont fait une
+arme contre Robespierre de cette arrestation si parfaitement motivée. On
+voit en effet maintenant ce que Billaud-Varenne et Vadier entendaient
+par le comité révolutionnaire le meilleur et le plus pur de Paris.
+
+[Note 146: 1er messidor (19 juin). _Archives_, F, 7, 4437.]
+
+Ainsi, dans toutes nos révélations se manifeste la pensée si claire de
+Robespierre: réprimer les excès de la Terreur sans compromettre les
+destinées de la République et sans ouvrir la porte à la
+contre-révolution. A partir du 12 messidor--je précise la date--il
+devint complètement étranger au bureau de police générale. Au reste, les
+Thermidoriens ont, involontairement bien entendu, rendu plus d'une fois
+à leur victime une justice éclatante. Quoi de plus significatif que ce
+passage d'un Mémoire de Billaud-Varenne où, après avoir établi la
+légalité de l'établissement d'un bureau de haute police au sein du
+comité de Salut public, il s'écrie: «Si, depuis, Robespierre, marchant à
+la dictature par la compression et la terreur, _avec l'intention
+peut-être de trouver moins de résistance au dénouement par une clémence
+momentanée_, et en rejetant tout l'odieux de ses excès sur ceux qu'il
+aurait immolés, a dénaturé l'attribution de ce bureau, c'est une de ces
+usurpations de pouvoir qui ont servi et à réaliser ses crimes et à l'en
+convaincre.» Ses crimes, ce fut sa résolution bien arrêtée et trop bien
+devinée par ses collègues d'opposer une digue à la Terreur aveugle et
+brutale, et de maintenir la Révolution dans les strictes limites de la
+justice inflexible et du bon sens.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au
+tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué
+en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux
+exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des
+temps monarchiques et despotiques, où le plus grand des crimes était
+d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal
+sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements
+suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et
+sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire.
+
+Emparons-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres
+de l'ancien comité de Salut public: «Il n'y avoit point de contact entre
+le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des
+accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour
+la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation
+était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convention
+nationale.»[147] Cela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule
+d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité
+d'une partie des actes de ce tribunal.
+
+[Note 147: _Réponse des membres des anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.]
+
+Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de
+Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes
+d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la
+première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont
+dit: «Qu'importe! si c'était leur voeu que nous remplissions»![148]
+Hélas! c'était si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha
+précisément à ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le
+rappeler--«d'avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré
+la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés
+incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des
+coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même».[149] A
+cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et
+des calomnies.
+
+[Note 148: _Réponse des membres des anciens comités aux
+imputations de Lecointre_, p. 44.]
+
+[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
+
+Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien,
+c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal
+s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et,
+Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale
+d'avoir su distinguer les _traîtres_[150]. Si parmi les membres de
+ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre
+une estime sans borne, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou
+hostiles. Dans le procès où furent impliquées les _fameuses
+vierges_ de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin,
+à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents
+propros contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au
+nombre des acquittés[151].
+
+[Note 150: Séance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet
+1794]).]
+
+[Note 151: Audience du 12 floréal (25 avril 1794), _Moniteur_
+du 13 floréal (2 mai 1794).]
+
+Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes
+de ce tribunal. «On s'est attaché particulièrement», a-t-il dit
+lui-même, «à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal
+de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire
+égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait
+me susciter des ennemis de tous les genres»[152]. On imagina donc, après
+Thermidor, de répandre le bruit qu'il avait gouverné le tribunal par
+Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prétendait-on,
+qu'il avait eu avec eux des conférences journalières où _sans
+doute_ il conférait des détenus à mettre en jugement[153]. On ne s'en
+était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde,
+invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la
+crédulité des autres pour la faire accepter.
+
+[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.]
+
+[Note 153: _Réponse des membres des anciens comités aux
+imputations de Lecointre_, p. 44.]
+
+Hommes de tête et de coeur, dont la réputation de civisme et de probité
+est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles
+on a tenté d'étouffer leur mémoire, Dumas et Coffinhal avaient été les
+seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement
+dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 thermidor.
+
+Emportés avec lui par la tempête, ils n'étaient plus là pour répondre.
+A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences
+avec Maximilien? Non; mais c'était chose dont on se passait volontiers
+quand on écrivait l'histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les
+papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul: c'était
+une invitation pour se rendre ... au comité de Salut public[154].
+
+[Note 154: Voici cette invitation citée en fac-similé à la suite des
+notes fournies par Robespierre à Saint-Just pour son rapport sur les
+dantonistes: «Le comité de Salut public invite le citoïen Dumas,
+vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances
+demain à midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la République.
+--Robespierre.»]
+
+S'il n'avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins,
+a-t-on prétendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de
+commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons
+sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette
+allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité
+et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de
+Maximilien, président du tribunal révolutionnaire d'abord, et ensuite
+commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se
+bornèrent à des relations purement officielles, et dans l'espace d'une
+année, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses déclarations à cet
+égard n'ont jamais été démenties[155].
+
+[Note 155: Voyez le mémoire justificatif d'Herman, déjà cité _ubi
+supra_.]
+
+Seulement il était tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations
+adressées au comité de Salut public, Maximilien écrivît: _renvoïé_
+à Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et
+tribunaux, comme il écrivait: _renvoïé_ à Carnot, à Robert Lindet,
+suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de
+ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives
+aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers
+jours de messidor, le comité de Salut public autorisait le commissaire
+des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au
+sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner
+ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de
+précaution toute légitime dans les circonstances où l'on se
+trouvait[157].
+
+[Note 156: Voyez entre autres les dénonciations de Valagnos et de
+Grenier, détenus à Bicètre. _Archives_, F, 7, 4437.]
+
+[Note 157: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Carnot, Couthon, C.-A.
+Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.]
+
+Au reste, Herman était si peu l'homme de Robespierre, et il songea si
+peu à s'associer à sa destinée dans la tragique journée de Thermidor,
+qu'il s'empressa d'enjoindre à ses agents de mettre à exécution le
+décret de la Convention qui mettait Hanriot, son état-major et plusieurs
+autres individus, en état d'arrestation.
+
+Quoi qu'il en soit, Herman, sans être lié d'amitié avec Robespierre,
+avait mérité d'être apprécié de lui, et il professait pour le caractère
+de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire,
+Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une
+secrète répulsion. On ne pourrait citer un mot d'éloge tombé de sa
+bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la
+réaction, d'ailleurs, ne s'est pas privée d'assombrir encore la sombre
+figure. Fouquier s'asseyait à la table de Laurent Lecointre en compagnie
+de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les
+députés Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien
+d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du
+comité de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour
+de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-là il se rendit également chez
+Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gênait même point pour manifester son
+antipathie contre lui. Un jour, ayant reçu la visite du représentant
+Martel, député de l'Allier à la Convention, il lui en parla dans les
+termes les plus hostiles, en l'engageant à se liguer avec lui, afin,
+disait-il, de sauver leurs têtes[160].
+
+[Note 158: Mémoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire
+parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.]
+
+[Note 159: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.]
+
+[Note 160: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corroboré
+ici par la déposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t.
+XXXV, p. 16.)]
+
+Fouquier-Tinville était-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il
+recevait de fréquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de
+Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui
+recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils désignaient[161]. On
+sait avec quel empressement il vint, dans la matinée du 10 thermidor,
+offrir ses services à la Convention nationale; on sait aussi comment le
+lendemain, à la séance du soir, Barère, au nom des comités de Salut
+public et de Sûreté générale, parla du tribunal révolutionnaire, «de
+cette institution salutaire, qui détruisait les ennemis de la
+République, purgeait le sol de la liberté, pesait aux aristocrates et
+nuisait aux ambitieux»; comment enfin il proposa de maintenir au poste
+d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'était donc pas le
+tribunal de Robespierre, bien que dans la matinée du 10, quelques-uns
+des calomniateurs jurés de Robespierre, Élie Lacoste, Thuriot, Bréard,
+eussent demandé la suppression de ce tribunal comme étant composé de
+créatures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces
+sanguinaires Thermidoriens, le soir même Barère annonçait que les
+_conjurés_ avaient formé le projet de faire fusiller le tribunal
+révolutionnaire[163].
+
+[Note 161: Déposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal
+révolutionnaire, dans le procès de Fouquier. (_Histoire
+parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)]
+
+[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er août
+1794).]
+
+[Note 163: _Ibid_.]
+
+La vérité est que Robespierre blâmait et voulait arrêter les excès
+auxquels ce tribunal était en quelque sorte forcément entraîné par les
+manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant à son
+influence sur les décisions du tribunal révolutionnaire, elle était
+nulle, absolument nulle; mais en eût-il eu la moindre sur quelques-uns
+de ses membres, qu'il lui eût répugné d'en user. Nous avons dit comment,
+ayant négligemment demandé un jour à Duplay ce qu'il avait fait au
+tribunal, et son hôte lui ayant répondu: «Maximilien, je ne vous demande
+jamais ce que vous faites au comité de Salut public», il lui avait
+étroitement serré la main, en signe d'estime et d'adhésion.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Quand les conjurés virent Robespierre fermement décidé à arrêter le
+débordement des excès, ils imaginèrent de retourner contre lui l'arme
+même dont il entendait se servir, et de le présenter partout comme
+l'auteur des actes d'oppression qu'ils multipliaient à dessein. Tous
+ceux qui avaient une mauvaise conscience, tous ceux qui s'étaient
+souillés de rapines ou baignés dans le sang à plaisir, les Bourdon, les
+Carrier, les Guffroy, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Vadier,
+s'associèrent à ce plan où se devine si bien la main de l'odieux Fouché.
+D'impurs émissaires, répandus dans tous les lieux publics, dans les
+assemblées de sections, dans les sociétés populaires, étaient chargés de
+propager la calomnie.
+
+Mais laissons ici Robespierre dévoiler lui-même les effroyables trames
+dont il fut victime: «Pour moi, je frémis quand je songe que des ennemis
+de la Révolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des
+ex-nobles, que des émigrés peut-être, se sont tout à coup faits
+révolutionnaires et transformés en commis du comité de Sûreté générale,
+pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succès
+de la République.... A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé
+à dénoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à
+la trame que j'avais commencé à développer: nous sommes instruits qu'ils
+sont payés par les ennemis de la Révolution pour déshonorer le
+gouvernement révolutionnaire en lui-même et pour calomnier les
+représentants du peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par
+exemple, quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils
+s'excusent en leur disant: _C'est Robespierre qui le veut: nous ne
+pouvons pas nous en dispenser_.... Jusques à quand l'honneur des
+citoyens et la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci
+de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une
+branche du système de persécution plus vaste dont je suis l'objet. En
+développant cette accusation de dictature mise à l'ordre du jour par les
+tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous
+les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le
+salut de la patrie. On disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous
+a proscrits; on disait en même temps aux patriotes: _il veut sauver
+les nobles_; on disait aux prêtres: _c'est lui seul qui vous
+poursuit, sans lui vous seriez paisibles et triomphants_; on disait
+aux fanatiques: _c'est lui qui détruit la religion_; on disait aux
+patriotes persécutés: _c'est lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas
+l'empêcher._ On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais
+faire cesser les causes, en disant: _Votre sort dépend de lui
+seul._ Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque
+jour ce système; il y en avait dans le lieu des séances du tribunal
+révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient
+leurs forfaits; ils disaient: _Voilà des malheureux condamnés; qui
+est-ce qui en est la cause? Robespierre_.... Ce cri retentissait dans
+toutes les prisons; le plan de proscription était exécuté à la fois dans
+tous les départements par les émissaires de la tyrannie.... Comme on
+voulait me perdre surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on
+prétendit que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans
+son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu
+d'une mission dans les départements que moi seul avais provoqué son
+rappel; je fus accusé, par des hommes très officieux et très insinuants,
+de tout le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait
+fidèlement à mes collègues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que
+je n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué
+à un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé,
+tout commandé, car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur.... Ce
+que je puis affirmer positivement, c'est que parmi les auteurs de cette
+trame sont les agents de ce système de corruption et d'extravagance, le
+plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la
+République....[164]»
+
+[Note 164: Discours du 8 thermidor, p. 20, 21, 22, 23.--Et voilà ce
+que d'aveugles écrivains, comme MM. Michelet et Quinet, appellent le
+_sentiment populaire._]
+
+Il n'est pas jusqu'à son immense popularité qui ne servît
+merveilleusement les projets de ses ennemis. L'opinion se figurait son
+influence sur les affaires du gouvernement beaucoup plus considérable
+qu'elle ne l'était en réalité. N'entendons-nous pas aujourd'hui encore
+une foule de gens témoigner un étonnement assurément bien naïf de ce
+qu'il ait abandonné sa part de dictature au lieu de s'opposer à la
+recrudescence de terreur infligée au pays dans les quatre décades qui
+précédèrent sa chute? Nous avons prouvé, au contraire, qu'il lutta
+énergiquement au sein du comité de Salut public pour refréner la
+Terreur, cette Terreur déchaînée par ses ennemis sur toutes les classes
+de la société; l'impossibilité de réussir fut la seule cause de sa
+retraite, toute morale. «L'impuissance de faire le bien et d'arrêter le
+mal m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité
+de Salut public»[165]. Quant à en appeler à la Convention nationale,
+dernière ressource sur laquelle il comptait, il sera brisé avec une
+étonnante facilité lorsqu'il y aura recours. Remplacé au fauteuil
+présidentiel, dans la soirée du 1er messidor, par le terroriste Élie
+Lacoste, un de ses adversaires les plus acharnés, peut-être aurait-il dû
+se méfier des mauvaises dispositions de l'Assemblée à son égard; mais il
+croyait le côté droit converti à la Révolution: là fut son erreur.
+
+[Note 165: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
+
+On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voulût ouvrir
+toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre
+à tous les ennemis de la Révolution et d'accroître ainsi les forces des
+coalisés de l'intérieur et de l'extérieur. Décidé à combattre le crime,
+il n'entendait pas encourager la réaction. Ses adversaires, eux, n'y
+prenaient point garde; peu leur importait, ils avaient bien souci de la
+République et de la liberté! Il s'agissait d'abord pour eux de rendre le
+gouvernement révolutionnaire odieux par des excès de tous genres, et
+d'en rejeter la responsabilité sur ceux qu'on voulait perdre. Il y a
+dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond à ce sujet:
+«Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par
+une extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme
+toute la conspiration»[166].
+
+[Note 166: Discours du 8 thermidor, p. 29.]
+
+Cela ne s'est-il point réalisé de point en point au lendemain de
+Thermidor, et n'a-t-on point usé d'une extrême indulgence envers les
+traîtres et les conspirateurs? Il est vrai qu'en revanche on s'est mis à
+courir sus aux républicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce
+que Robespierre demandait, lui, c'était que, tout en continuant de
+combattre à outrance les ennemis déclarés de la Révolution, on ne
+troublât point les citoyens paisibles, et qu'on n'érigeât pas en crimes
+ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver
+partout des coupables[167]. Telle fut la politique qu'il s'efforça de
+faire prévaloir dans le courant de messidor, à la société des Jacobins,
+où il parla, non point constamment, comme on l'a si souvent et si
+légèrement avancé, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans
+l'espace de cinquante jours.
+
+[Note 167: _Ibid_., p. 8.]
+
+Ce fut dans la séance du 3 messidor (21 juin 1794) qu'à propos d'une
+proclamation du duc d'York, il commença à signaler les manoeuvres
+employées contre lui. Cette proclamation avait été rédigée à l'occasion
+du décret rendu sur le rapport de Barère, où il était dit qu'il ne
+serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'était une
+sorte de protestation exaltant la générosité et la clémence comme la
+plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par
+la Convention nationale.
+
+Robespierre démêla très bien la perfidie, et, dans un long discours
+improvisé, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue
+astuce et la basse scélératesse des tyrans. Reprenant phrase à phrase la
+proclamation du duc, après en avoir donné lecture, il établit un
+contraste frappant entre la probité républicaine et la mauvaise foi
+britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la
+société, un homme libre pouvait pardonner à son ennemi ne lui présentant
+que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York
+parlant d'humanité! lui le soldat d'un gouvernement qui avait rempli
+l'univers de ses crimes et de ses infamies, c'était à la fois risible et
+odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames
+ourdies dans l'intérieur, sur les pièges des imposteurs, sur le système
+d'immoralité mis en pratique par certains hommes pervers. N'y avait-il
+pas un rapprochement instructif à établir entre le duc d'York, qui, par
+une préférence singulière donnée à Maximilien, appelait les soldats de
+la République _les soldats de Robespierre_, dépeignait celui-ci
+comme entouré d'une garde militaire, et ces révolutionnaires équivoques,
+qui s'en allaient dans les assemblées populaires réclamer une sorte de
+garde prétorienne pour les représentants? «Je croyais être citoyen
+français», s'écria Robespierre avec une animation extraordinaire, en
+repoussant les qualifications que lui avait si généreusement octroyées
+le duc d'York, «et il me fait roi de France et de Navarre»! Y avait-il
+donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen français, et
+quelque chose de préférable, pour un ami de la liberté, à l'amour de ses
+concitoyens? C'étaient là, disait Maximilien en terminant, des pièges
+faciles à déjouer; on n'avait pour cela qu'à se tenir fermement attaché
+aux principes. Quant à lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la
+bouche et l'empêcher de combattre les tyrans, les traîtres et tous les
+scélérats.
+
+La Société accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux
+discours, dont elle vota d'enthousiasme l'impression, la distribution et
+l'envoi aux armées[168].
+
+[Note 168: Il n'existe de ce discours qu'un compte rendu très
+imparfait. (Voy. le _Moniteur_ du 6 messidor (24 juin 1794)). C'est
+la reproduction pure et simple de la version donnée par le _Journal de
+la Montagne_. Quant à l'arrêté concernant l'impression du discours,
+il n'a pas été exécuté. Invité à rédiger son improvisation, Robespierre
+n'aura pas eu le temps ou aura négligé de le faire.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Retranché dans sa conscience comme dans une forteresse impénétrable,
+isolé, inaccessible à l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses
+ennemis, à leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si
+franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique
+pour juge. «Il est temps peut-être», dit-il aux Jacobins, dans la séance
+du 13 messidor, «que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des
+accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti
+dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Quand
+le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des
+hommes libres des moyens plus forts que la vérité et la publicité?
+Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs
+les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous
+répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous
+contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre?
+Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi opposées que
+la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des
+tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la
+vérité et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les
+gens de bien.»
+
+Il n'était pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il
+savait bien quel orage dans l'ombre se préparait à fondre sur sa tête,
+mais il répugnait à son honnêteté de combattre l'injustice par
+l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir.
+
+La République était-elle fondée sur des bases durables quand l'innocence
+tremblait pour elle-même, persécutée par d'audacieuses factions? On
+allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dénonçant comme des
+actes d'injustice et de cruauté les mesures sévères déployées contre les
+conspirateurs, et en même temps on ne cessait de poursuivre les
+patriotes. Ah! disait Robespierre, «l'homme humain est celui qui se
+dévoue pour la cause de l'humanité et qui poursuit avec rigueur et avec
+justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une
+main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée». Mais
+était-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la
+Révolution aux dépens des républicains? On connaît le mot de Bourdon (de
+l'Oise) à Durand-Maillane: «Oh! les braves gens que les gens de la
+droite»! Tel était le système des conjurés. Ils recrutaient des alliés
+parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la République, et
+qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probité
+même, aimèrent mieux le sacrifier à des misérables qu'ils méprisaient
+que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la
+Révolution.
+
+La crainte de Robespierre était que les calomnies des tyrans et de leurs
+stipendiés ne finissent par jeter le découragement dans l'âme des
+patriotes; mais il engageait ses concitoyens à se fier à la vertu de la
+Convention, au patriotisme et à la fermeté des membres du comité de
+Salut public et de Sûreté générale. Et comme ses paroles étaient
+accueillies par des applaudissements réitérés: «Ah! s'écria ce
+_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la liberté, ce ne
+sont ni des applaudissements ni des éloges, mais une vigilance
+infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les
+circonstances se développeraient, car aucune puissance au monde n'était
+capable de l'empêcher de s'épancher, de déposer la vérité dans le sein
+de la Convention ou dans le coeur des républicains, et il n'était pas au
+pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire échouer son courage.
+«Qu'on répande des libelles contre moi», dit-il en terminant, «je n'en
+serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et
+l'égalité avec la même ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une
+partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma
+qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux
+tyrans et aux conspirateurs[169].» Donc, à cette époque, Robespierre ne
+considérait pas encore la rupture avec ses collègues du comité de Salut
+public, ni même avec les membres du comité de Sûreté générale, comme une
+chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforçait de le perdre dans
+l'esprit de ces comités, mais il avait encore confiance dans la vertu et
+la fermeté de leurs membres, et sans doute il ne désespérait pas de les
+ramener à sa politique à la fois énergique et modérée. Une preuve assez
+manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comité
+de Salut public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Couthon fut
+investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de
+prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les
+plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public[170].
+
+[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor
+an II (5 juillet 1794).]
+
+[Note 170: Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3
+juillet 1794). Etaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
+Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre,
+Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est
+signé, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et
+C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.]
+
+En confiant à Couthon, une importante mission, les collègues de
+Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus
+ardents amis? On le supposerait à tort; ils n'avaient pas encore de
+parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de
+l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de
+Fleurus et à la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuvé
+eux-mêmes la mission confiée à leur ami? Si Couthon différa son départ,
+ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus
+manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer
+hautement, il voulait «partager les poignards dirigés contre
+Robespierre»[172].
+
+[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé
+l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont
+fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre
+_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)]
+
+[Note 172: Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).]
+
+
+
+
+IX
+
+
+L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les
+particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois
+révolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement égarés,
+éclatèrent d'une façon toute particulière aux Jacobins dans la séance du
+21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare, à son sens, que la
+défense généreuse des opprimés quand on n'en attend aucun profit. Or, si
+quelqu'un usa sa vie, se dévoua complètement à soutenir la cause des
+faibles, des déshérités, sans même compter sur la reconnaissance des
+hommes, ce fut assurément lui. Ah! s'il eût été plus habile, s'il eût
+prêté sa voix aux puissants de la veille, destinés à redevenir les
+puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'éloges pour sa
+mémoire; mais il voulait le bonheur de tous dans la liberté et dans
+l'égalité; il ne voulait pas que la France devînt la proie de quelques
+misérables qui dans la Révolution ne voyaient qu'un moyen de fortune; il
+ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zélés multipliassent les
+actes d'oppression, érigeassent en crimes des erreurs ou des préjugés
+pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au
+peuple même. Comment n'aurait-il pas été maudit des ambitieux vulgaires,
+des fripons, des égoïstes, des spéculateurs avides qui finirent par tuer
+la République après l'avoir déshonorée?
+
+Un décret avait été rendu qui, en mettant à l'ordre du jour la vertu et
+la probité, eût pu sauver l'État; mais des hommes couverts du masque du
+patriotisme s'en étaient servi pour persécuter les citoyens. «Tous les
+scélérats», dit Robespierre, «ont abusé de la loi qui a sauvé la liberté
+et le peuple français. Ils ont feint d'ignorer que c'était la justice
+suprême que la Convention avait mise à l'ordre du jour, c'est-à-dire le
+devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les
+opprimés, et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l'écart ces
+grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le
+peuple et perdre les patriotes.» Un comité révolutionnaire avait imaginé
+d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fête
+se seraient trouvés en état d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons
+citoyens, avaient été impitoyablement incarcérés. Voilà ce dont
+s'indignait Robespierre, qui peut-être avait plus que «ces inquisiteurs
+méchants et hypocrites», comme il les appelait, le droit de se montrer
+sévère et rigide, car personne autant que lui ne prêcha d'exemple
+l'austérité des moeurs. Après avoir parlé des obligations imposées aux
+fonctionnaires publics dont il flétrit le faux zèle, il ajoutait: «Mais
+ces obligations ne les forcent point à s'appesantir avec une inquisition
+sévère sur les actions des bons citoyens pour détourner les yeux de
+dessus les fripons; ces fripons qui ont cessé d'attirer leur attention
+sont ceux-là même qui oppriment l'humanité, et sont de vrais tyrans. Si
+les fonctionnaires publics avaient fait ces réflexions, ILS AURAIENT
+TROUVÉ PEU DE COUPABLES A PUNIR, car le peuple est bon, et la classe des
+méchants est la plus petite.» Elle est la plus petite, il est vrai, mais
+elle est aussi la plus forte, aurait-il pu ajouter, parce qu'elle est la
+plus audacieuse.
+
+En recommandant au gouvernement beaucoup d'unité, de sagesse et
+d'action, Robespierre s'attacha à défendre les institutions
+révolutionnaires devenues le point de mire des attaques de tous les
+intrigants et de tous les fripons, devant les convoitises desquels elles
+se dressaient comme un obstacle infranchissable. Il ne venait point
+réclamer des mesures sévères contre les coupables, mais seulement
+prémunir les citoyens contre les pièges qui leur étaient tendus, et
+tâcher d'éteindre la nouvelle torche de discorde allumée au milieu de la
+Convention nationale, qu'on s'efforçait d'avilir par un système de
+terreur. A la franchise on avait substitué la défiance, et le sentiment
+généreux des fondateurs de la République avait fait place au calcul des
+âmes faibles. «Comparez», disait Robespierre, «comparez avec la justice
+tout ce qui n'en a que l'apparence». Tout ce qui tendait à un résultat
+dangereux lui semblait dicté par la perfidie. «Qu'importaient,
+ajoutait-il, des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre
+humain, si les mêmes hommes qui les débitaient attaquaient sourdement le
+gouvernement révolutionnaire, tantôt modérés et tantôt hors de toute
+mesure, déclamant toujours, et sans cesse s'opposant aux moyens utiles
+qu'on proposait. Ces hommes, il était temps de se mettre en garde contre
+leurs complots.
+
+Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'étaient les Bourdon
+(de l'Oise), les Tallien, les Fouché, les Fréron, les Rovère; c'était à
+ces hommes de sang et de rapine qu'il jetait ce défi hautain: «Il faut
+que ces lâches conspirateurs ou renoncent à leurs complots infâmes, ou
+nous arrachent la vie.» Car il ne s'illusionnait pas sur leurs desseins;
+il savait bien qu'on en voulait à ses jours.
+
+Cependant il avait confiance encore dans le génie de la patrie, et, en
+terminant, il engageait vivement les membres de la Convention à se
+mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages
+qui, en craignant pour eux-mêmes, cherchaient à faire partager leurs
+craintes. «Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils
+seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient
+à la justice éternelle, qu'ils déjouent les complots par leur
+surveillance; que le fruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le
+bonheur et la vertu, et que nos frères, après avoir versé leur sang pour
+nous assurer tant d'avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs
+familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux
+dévouement.[173]» Comment de telles paroles n'auraient-elles pas produit
+une impression profonde sur une société dont la plupart des membres
+étaient animés du plus pur patriotisme. Ah! si tous les hommes de cette
+époque avaient été également amis de la patrie et des lois, la
+Révolution se serait terminée d'une manière bien simple, sans être
+inquiétée par les factieux comme venait de le déclarer Robespierre.
+Mais, tandis que de sa bouche sortait cet éloquent appel à la justice, à
+la probité, à l'amour de la patrie, la calomnie continuait son oeuvre
+souterraine, et tous les vices coalisés se préparaient dans l'ombre à
+abattre la plus robuste vertu de ces temps héroïques.
+
+[Note 173: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 30 messidor
+(18 juillet 1794). Il est textuellement emprunté au _Journal de la
+Montagne_.]
+
+
+
+
+X
+
+
+Parmi les hommes pervers acharnés à la perte de Robespierre, nous avons
+déjà signalé Fouché, le futur duc d'Otrante, qui, redoutant d'avoir à
+rendre compte du sang inutilement répandu à Lyon, cherchait dans un
+nouveau crime l'impunité de ses nombreux méfaits. Une adresse des
+habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion
+sur les affaires lyonnaises, fournit à Robespierre l'occasion de
+démasquer tout à fait ce sanglant maître fourbe.
+
+C'était le 23 messidor (11 juillet 1794). Reprenant les choses de plus
+haut, Maximilien rappela d'abord la situation malheureuse où s'étaient
+trouvés les patriotes de cette ville à l'époque du supplice de Chalier,
+supplice si cruellement prolongé par les aristocrates de Lyon. Par
+quatre fois le bourreau avait fait tomber la hache sur la tête de
+l'infortuné maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tête mutilée,
+s'était écrié d'une voix mourante: _Vive la République! attachez-moi
+la cocarde_. Nous avons dit avec quelle modération Couthon avait usé
+de la victoire. Collot-d'Herbois lui avait reproché de s'être laissé
+entraîner par une pente naturelle vers l'indulgence; il avait même
+dénoncé à Robespierre ce système d'indulgence inauguré par Couthon, en
+rendant d'ailleurs pleine justice aux intentions de son collègue. La
+commission temporaire, établie pour juger les conspirateurs, avait
+commencé par déployer de l'énergie; mais bientôt, cédant à la séduction
+de certaines femmes et à de perfides manoeuvres, elle s'était relâchée
+de sa pureté; les patriotes avaient été de nouveau en butte aux
+persécutions de l'aristocratie, et, de désespoir, le républicain
+Gaillard, un des amis de Chalier, s'était donné la mort. Cette
+commission ne fonctionnait pas d'ailleurs à titre de tribunal; il ne
+s'agissait donc nullement de la terrible commission des _sept_
+instituée par Fouché et par Collot-d'Herbois à la place des deux anciens
+tribunaux révolutionnaires également créés par eux, et qui, astreints à
+de certaines formes, n'accéléraient pas à leur gré l'oeuvre de vengeance
+dont ils étaient les sauvages exécuteurs. C'était cette dernière
+commission à laquelle Robespierre reprochait de s'être montrée
+impitoyable, et d'avoir proscrit à la fois la faiblesse et la
+méchanceté, l'erreur et le crime.
+
+Eh bien! un historien de nos jours, par une de ces aberrations qui font
+de son livre un des livres les plus dangereux qui aient été écrits sur
+la Révolution française, confond la commission temporaire de
+surveillance républicaine avec la sanglante commission dite des
+_sept_, tout cela pour le plaisir d'affirmer, en violation de la
+vérité, que Robespierre soutenait à Lyon les ultra-terroristes contre
+l'exécrable Fouché[174]. Et la preuve, il la voit dans ce fait que
+l'austère tribun invoquait à l'appui de son accusation le souvenir de
+Gaillard, «le plus violent des ultra-terroristes de Lyon». On ne saurait
+vraiment avoir la main plus malheureuse. Il est faux, d'abord, que
+Gaillard ait été un violent terroriste. Victime lui-même de longues
+vexations de la part de l'aristocratie, il s'était tué le jour où, en
+présence de persécutions dirigées contre certains patriotes, il avait
+désespéré de la République, comme Caton de la liberté. Son suicide avait
+eu lieu dans les derniers jours de frimaire an II (décembre 1793). Or,
+trois mois après environ, le 21 ventôse (11 mars 1794), Fouché écrivait
+de Lyon à la Convention ces lignes déjà citées en partie: «La justice
+aura bientôt achevé son cours terrible dans cette cité rebelle; il
+existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, _nous allons
+les lancer sous la foudre_; il faut que tout ce qui fit la guerre à
+la liberté, tout ce qui fut opposé à la République, ne présente aux yeux
+des républicains que des cendres et des décombres[175].» N'est-il pas
+souverainement ridicule, pour ne pas dire plus, de venir opposer le
+prétendu terrorisme de Gaillard à la modération de Fouché!
+
+[Note 174: _Histoire de la Révolution_, par M. Michelet, t.
+VII, p. 402.--M. Michelet reproche à MM. Buchez et Roux de profiter des
+moindres équivoques pour faire dire à Robespierre le contraire de ce
+qu'il veut dire. Et sur quoi se fonde-il pour avancer cette grave
+accusation? Sur ce que les auteurs de l'_Histoire parlementaire_
+ont écrit à la table de leur tome XXXIII: _Robespierre declare qu'il
+veut arrêter l'effusion du sang humain_. Mais ils renvoient à la page
+341, où ils citent textuellement et _in extenso_ le discours de
+Robespierre dont la conclusion est, en effet, qu'il faut arrêter
+l'effusion du sang humain «versé par le crime.» Que veut donc de plus M.
+Michelet? Est-ce que par hasard on a l'habitude de ne lire que la table
+des matières? Il sied bien, du reste, à cet écrivain de suspecter la
+franchise historique de MM. Buchez et Roux, lui dont l'_histoire_
+est trop souvent bâtie sur des suppositions, des hypothèses et des
+équivoques!]
+
+[Note 175: Voyez cette lettre à la suite du rapport de Courtois,
+sous le numéro XXV.]
+
+Ce dont Robespierre fit positivement un crime à Fouché, ce furent les
+persécutions indistinctement dirigées contre les ennemis de la
+Révolution et contre les patriotes, contre les citoyens qui n'étaient
+qu'égarés et contre les coupables. Tout concourt à la démonstration de
+cette vérité. Son frère ne lui avait-il pas, tout récemment, dénoncé la
+conduite «extraordinairement extravagante» de quelques hommes envoyés à
+Commune-Affranchie[176]? Les plaintes des victimes n'étaient-elles pas
+montées vers lui[177]? Que dis-je, à l'heure même où il prenait si
+vivement à partie l'impitoyable mitrailleur de Lyon, ne recevait-il pas
+une lettre dans laquelle on lui dépeignait le massacre d'une grande
+quantité de pères de famille, dont la plupart n'avaient point pris les
+armes[178]? Ce que voulait Robespierre, c'était le retour à la justice,
+à la modération, sinon à une indulgence aveugle; il n'y a point d'autre
+signification à attribuer à ces quelques mots dont se sont contentés les
+rédacteurs du _Journal de la Montagne_ et du _Moniteur_ pour
+indiquer l'ordre d'idées développé par lui dans cette séance du 23
+messidor, mais qui nous paraissent assez significatifs: «LES PRINCIPES
+DE L'ORATEUR SONT D'ARRÊTER L'EFFUSION DU SANG HUMAIN VERSÉ PAR LE
+CRIME»[179].
+
+[Note 176: Lettre d'Augustin Robespierre à Maximilien, de Nice, en
+date du 16 germinal. _Vide supra_.]
+
+[Note 177: Voyez les lettres de Cadillot, sous le numéro CVI, à la
+suite du rapport de Courtois, et de Jérôme Gillet, dans les _Papiers
+inédits_, t. I, p. 217.]
+
+[Note 178: Lettre en date du 20 messidor, déjà citée, d'une
+chaumière au midi de Ville-Affranchie, numéro CV, à la suite du rapport
+de Courtois.]
+
+[Note 179: M. Michelet trouve que le rédacteur du journal a étendu
+complaisamment la pensée de Robespierre. (T. VII, p. 402.) En vérité,
+c'est par trop naïf!]
+
+Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises à Lyon par
+Fouché, Robespierre entendait aussi flétrir les actes d'oppression
+multipliés sur tous les points de la République; il revendiquait pour
+lui, et même pour ses collègues du comité, dont il ne séparait point sa
+cause, l'honneur d'avoir distingué l'erreur du crime et défendu les
+patriotes _égarés_. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait
+persécuté les patriotes de Commune-Affranchie «avec une astuce, une
+perfidie aussi lâche que cruelle», c'est-à-dire Fouché, n'était-il pas
+le même qui, à cette heure, se trouvait être l'âme d'un complot ourdi
+contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut
+public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hélas!
+dans quelle erreur il était! «Nous demandons enfin», dit-il, «que la
+justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple
+victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses
+pieds toutes les petites intrigues»[180]. On convint, sur la proposition
+de Robespierre, d'inviter Fouché à se disculper des reproches dont il
+avait été l'objet.
+
+[Note 180: Comment s'étonner que, dès 1794, Fouché ait été le fléau
+des plus purs patriotes! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors
+de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme on
+sait, proscrivit tant de républicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui,
+en 1815, fournit à la monarchie une liste de cent citoyens voués
+d'avance par lui à l'exil, à la ruine, à la mort?]
+
+Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n'en manquait pas au
+milieu même de la société des Jacobins, dont quelques jours auparavant
+on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu
+de temps de l'armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de
+la société contre les persécuteurs des patriotes, s'élança à la tribune,
+et, d'une voix émue, raconta qu'on avait usé à son égard des plus basses
+flatteries pour l'éloigner de son frère. Mais, s'écria-t-il, on
+chercherait en vain à nous séparer. «Je n'ambitionne que la gloire
+d'avoir le même tombeau que lui». Voeu touchant qui n'allait pas tarder
+à être exaucé. Couthon vint aussi réclamer le privilège de mourir avec
+son ami: «Je veux partager les poignards de Robespierre».--«Et moi
+aussi! et moi aussi»! s'écria-t-on tous les coins de la salle[181].
+Hélas! combien, au jour de de l'épreuve suprême, se souviendront de leur
+parole!
+
+[Note 181: Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le
+_Journal de la Montagne_, dans le _Moniteur_ du 26 messidor
+(14 juillet 1794).]
+
+Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel
+dans la Révolution, c'était le 14 juillet; ce jour-là, tous les coeurs
+devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s'attendait, aux
+Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n'était pas homme à
+accepter une discussion publique, à mettre sa vie à découvert, à ouvrir
+son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue étaient ses
+armes; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueuses.
+
+Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la
+priait de suspendre son jugement jusqu'à ce que les comités de Salut
+public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite
+politique et privée. Cette méfiance à l'égard d'une société dont tout
+récemment il avait été le président était loin d'annoncer une conscience
+tranquille. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit
+la parole: il avait pu être lié jadis avec l'individu Fouché, dit-il,
+parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le dénonçait, c'était moins
+encore à cause de ses crimes passés que parce qu'il le soupçonnait de se
+cacher pour en commettre d'autres.
+
+Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions.
+N'était-il pas dans le vrai quand il présentait Fouché comme le chef,
+l'âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme, après
+avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de
+quelques membres qui s'étaient trouvés avec lui à Commune-Affranchie,
+refusait-il de soumettre sa conduite à l'appréciation de ceux dont il
+avait sollicité les suffrages? «Craint-il», s'écria Robespierre, cédant
+à l'indignation qui l'oppressait, «craint-il les yeux et les oreilles du
+peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime?
+que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme
+tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachées on n'y lise
+ses pensées[182]? Craint-il que son langage ne décèle l'embarras et les
+contradictions d'un coupable?»
+
+[Note 182: Dans le tome XX de l'_Histoire du Consulat et de
+L'Empire_, M. Thiers, parlant de ce même Fouché, dit: «En portant à
+la tribune _sa face pâle, louche, fausse_».]
+
+Puis, établissant entre Fouché et les véritables républicains un
+parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui
+n'avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient
+employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. «Ils
+plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre,
+et voilà le crime que je reproche à Fouché». Étaient-ce là les principes
+de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter
+la terreur dans l'âme des bons citoyens? Et quelle ressource
+resterait-il aux amis de la liberté s'il leur était interdit de parler,
+tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour
+les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès
+lors la situation. Fouché, ajoutait-il, «est un imposteur vil et
+méprisable»[183]. Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la
+Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que
+jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des
+hommes dont les mains étaient «pleines de rapines et de crimes»[184].
+Mais, hélas il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du
+parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas
+moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre
+obscur, Fouché fut exclu de la société.
+
+[Note 183: Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre
+la République au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a
+ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. «Je n'ai jamais vu
+un plus hideux coquin», disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure).
+Voyez à ce sujet _l'Histoire des deux Restaurations_, par M. de
+Vaulabelle, t. III, p. 404.]
+
+[Note 184: Voyez, pour cette séance, _le Moniteur_ du 3
+thermidor (12 juillet 1794).]
+
+Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables
+intrigues. «Je n'ai rien à redouter des _calomnies_ de Maximilien
+Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa soeur, qui
+habitait Nantes ... «dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement,
+qui, j'espère, tournera au profit de la République». Déjà les conjurés
+comptaient sur le succès. Cette lettre, communiquée à Bô, alors en
+mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à
+celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant,
+homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre
+qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au
+comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général
+Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours après, nouvelles
+lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. «Mon affaire ... est devenue
+celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu,
+qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre»,
+écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché!! Et le
+surlendemain: «... Encore quelques jours, les fripons (_sic_), les
+scélérats seront connus; l'intégrité des hommes probes sera triomphante.
+Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués...» Non,
+jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au
+lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de
+Salut public: «Je vous envoie trois lettres de notre collègue
+_Fouchet_, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut
+se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées
+criminelles....[186]» Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne
+valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout était
+consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et
+des plus déplorables journées de la Révolution.
+
+[Note 185: Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2
+thermidor. _Archives_.]
+
+[Note 186: Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première
+fois, sont en originaux aux _Archives_, où nous en avons pris
+copie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+
+Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre
+aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de
+Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
+Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre--Les deux amis
+de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de
+Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
+Robespierre.--Question de l'espionnage.
+
+
+I
+
+
+Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur
+et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la
+Révolution, arrêtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand;
+voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et
+comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de
+thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la
+prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde.
+
+A l'intérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les
+prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient
+rentrés dans le devoir; de gré ou de force, la contre-révolution avait
+été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, à Marseille; Lyon s'était
+soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément; Toulon,
+livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait
+été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies
+dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si
+célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit
+de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de
+combattants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois,
+et à la veille de demander grâce.
+
+Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplis! Où est le
+temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de
+la capitale? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, l'Europe est
+devenue envahie; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi.
+Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde
+sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord,
+Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées; les alliés ont repassé la Sambre
+en désordre après la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies,
+Le Quesnoy, Condé, ont été repris également; enfin, sous les yeux de
+Saint-Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la
+bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à
+la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en
+grande partie, aux efforts énergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau
+a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici
+le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est à la veille d'être
+sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles.
+
+Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand coeur de la
+République? Non certes; mais, exposée aux agressions des États
+despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des
+positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder:
+l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre.
+
+Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas
+révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifférents au
+spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. «Nous ne devons
+point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la
+neutralité», écrivait-il, le 22 pluviôse an II (10 février 1794), au
+représentant Albite. «Force, implacabilité aux tyrans qui voudroient
+nous dicter des lois sur les débris de la liberté; franchise, fraternité
+aux peuples amis. Malheur à qui osera porter sur l'arche de notre
+liberté un bras sacrilège et profanateur, mais laissons aux autres
+peuples le soin de leur administration intérieure. C'est pour soutenir
+l'inviolabilité de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les
+peuples faibles se bornent à suivre quelquefois les grands exemples, les
+peuples forts les donnent, et nous sommes forts.» Ce langage, où semble
+se reconnaître l'âpre et hautain génie de Saint-Just, n'était-il pas
+celui de la raison même[187]?
+
+[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F
+II, 37.]
+
+Pour atteindre les immenses résultats dont nous avons rapidement tracé
+le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'énergie et de vigilance
+il fallut déployer! Quatorze armées organisées, équipées et nourries au
+milieu des difficultés d'une véritable disette, notre marine remontée et
+mise en état de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela
+atteste suffisamment la prodigieuse activité des membres du comité de
+Salut public.
+
+Lorsque, après Thermidor, les survivants de ce comité eurent, pour se
+défendre, à dresser le bilan de leurs travaux, ils essayèrent de ravir à
+Robespierre sa part de gloire, en prétendant qu'il n'avait été pour rien
+dans les actes utiles émanés de ce comité, notamment dans ceux relatifs
+à la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer à ce mensonge, au
+risque de ternir la juste considération attachée à son nom. Robespierre,
+Couthon, Saint-Just n'étaient plus là pour confondre l'imposture;
+heureusement le temps est passé où l'histoire des vaincus s'écrivait
+avec la pointe du sabre des vainqueurs.
+
+Nous avons prouvé ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa
+toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la
+voulut poussée à outrance pour qu'elle fût plus vite terminée; mais sans
+cesse il s'efforça de subordonner l'élément militaire à l'élément civil,
+le premier ne devant être que l'accessoire dans une nation bien
+organisée. Tant qu'il vécut, pas un général ne fut pris de l'ambition du
+pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorités constituées.
+Quand ils partaient, nos volontaires de 92, à la voix des Robespierre et
+des Danton, ce n'était point le bâton de maréchal qu'ils rêvaient,
+c'était le salut, le triomphe de la République, puis le prochain retour
+au foyer.
+
+Quelle était donc la perspective que Robespierre montrait à nos troupes
+dans les lettres et proclamations adressées par lui aux officiers et aux
+soldats, et dont nous avons pu donner quelques échantillons? Etait-ce la
+gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas
+directement à la défense du pays? Non, c'était surtout la récompense que
+les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir
+accompli. Et à cette époque le désintéressement était grand parmi les
+masses. Comment oser révoquer en doute les constants efforts de
+Maximilien pour hâter le moment du triomphe définitif de la République?
+Plus d'une fois ses collègues du comité de Salut public se servirent de
+lui pour parler aux généraux et aux représentants du peuple en mission
+près les armées le langage mâle et sévère de la patrie. Il s'attacha
+surtout à éteindre les petites rivalités qui, sur plusieurs points,
+s'élevèrent parmi les commissaires de la Convention. «Amis, écrivait-il
+en nivôse à Saint-Just et à Le Bas, à propos de quelques discussions
+qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j'ai
+craint, au milieu de nos succès, et à la veille d'une victoire décisive,
+les conséquences funestes d'un malentendu ou d'une misérable intrigue.
+Vos principes et vos vertus m'ont rassuré. Je les ai secondés autant
+qu'il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse
+en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de
+toute mon âme[188].»
+
+[Note 188: Lettre inédite en date du 9 nivôse an II (27 février
+1791), de la collection Portiez (de l'Oise).]
+
+Un peu plus tard, il écrivait encore à ces glorieux associés de sa
+gloire et de son martyre: «Mes amis, le comité a pris toutes les mesures
+qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle; il me
+charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de
+ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier échec
+étoit la pénurie de généraux habiles; il vous adressera les militaires
+patriotes et instruits qu'il pourra découvrir.» Puis, après leur avoir
+annoncé l'envoi du général Stetenofer, officier apprécié pour son mérite
+personnel et son patriotisme, il ajoutait: «Le comité se repose du reste
+sur votre sagesse et sur votre énergie».[189] On voit avec quel soin,
+même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes,
+Robespierre s'effaçait devant le comité de Salut public; et l'on sait si
+Saint Just et Le Bas ont justifié la confiance dont les avait investis
+le comité.
+
+[Note 189: Lettre en date du 15 floréal an II (4 mai 1794), de la
+collection de M. Berthevin.]
+
+Maintenant,--toutes concessions faites aux nécessités de la défense
+nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait
+considérée comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour
+«les missionnaires armés» une invincible répulsion, c'est ce dont
+témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la
+guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes
+n'étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les
+principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par
+la force des armes, comme le prétendent certains publicistes, ce fut par
+la puissance de l'opinion. «Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni
+même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe», disait
+Robespierre, «mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos
+délibérations et la grandeur de nos caractères[190].»
+
+[Note 190: Discours du 8 thermidor.]
+
+Les nations, tout en combattant, s'imprégnaient des idées nouvelles et
+tournaient vers la France républicaine de longs regards d'envie et
+d'espérance. Nos interminables courses armées à travers l'Europe ont
+seules tué l'enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu
+au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre
+engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l'engouement
+militaire, s'il avait une très médiocre admiration pour les
+_carmagnoles_ de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il
+n'aimait pas qu'on fît trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il
+connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux
+victorieux, c'est qu'instruit par les leçons de l'histoire, il savait
+avec quelle facilité les peuples se jettent entre les mains d'un chef
+d'armée habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est
+une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel
+sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l'humanité
+ne lui en saurait gré?
+
+Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à
+la veille de l'être! Tous les anciens privilèges blessants pour
+l'humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le
+despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze
+siècles--détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus
+avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonnée ou
+livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive
+sollicitude de la part de la Convention; des secours sont votés aux
+familles des défenseurs de la République; de sages mesures sont prises
+pour l'extinction de la mendicité; le code civil se prépare et se
+discute; enfin une Constitution, où le respect des droits de l'homme est
+poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution,
+l'heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France
+victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa marche vers l'avenir, vers le
+progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces
+glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses
+ennemis mêmes stipuleraient pour lui. «Ne sentiez-vous donc pas que
+j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois
+beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que
+j'avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les
+plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande
+partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé,
+un de ses plus violents détracteurs[191].
+
+[Note 191: _La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre
+à ses continuateurs_, p. 5 et 6.]
+
+Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à
+enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette année 1794,
+fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que
+d'avoir défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la
+Constituante, il avait été le champion le plus assidu et le plus
+courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus
+chers; encore un pas, encore un effort, et le règne de la justice était
+inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit de l'audace de
+quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour
+faire échouer la Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle
+son triomphe définitif.
+
+
+
+
+II
+
+
+Revenons à la lutte engagée entre Robespierre et les membres les plus
+gangrenés de la Convention; lutte n'est pas le mot, car de la part de
+ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes
+restés à la fameuse séance des Jacobins où Robespierre avait dénoncé
+Fouché comme le plus vil et le plus misérable des imposteurs. Maximilien
+savait très bien que les quelques députés impurs dont il avait signalé
+la bassesse et les crimes à ses collègues du comité de Salut public
+promenaient la terreur dans toutes les parties de la Convention; nous
+avons parlé déjà des listes de proscription habilement fabriquées et
+colportées par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et,
+s'il attaquait résolument les représentants véritablement coupables à
+ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de ceux qui
+avaient pu se tromper sans mauvaise intention.
+
+On l'entendit, à la séance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux
+Jacobins, défendre avec beaucoup de vivacité un député du Jura nommé
+Prost, accusé, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant
+allusion aux individus qui cherchaient à remplir la Convention de leurs
+propres inquiétudes pour conspirer impunément contre elle, il dit:
+«Ceux-là voudraient voir prodiguer des dénonciations hasardées contre
+les représentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que
+par erreur, pour donner de la consistance à leur système de terreur.»
+
+Il fallait se méfier, ajoutait-il, de la méchanceté de ces hommes qui
+voudraient accuser les plus purs citoyens ou traiter l'erreur comme le
+crime, «pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique inventé
+par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est
+conspirer contre la représentation nationale.... Vous voyez entre quels
+écueils leur perfidie nous force à marcher, mais nous éviterons le
+naufrage. La Convention est pure en général; elle est au-dessus de la
+crainte comme du crime; elle n'a rien de commun avec une poignée de
+conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux
+contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la
+ruine de la patrie qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi,
+je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les
+opprimés[192].» On voit sur quel terrain les enragés pouvaient se
+rencontrer avec les ennemis de la Révolution, comme cela aura lieu au 9
+thermidor.
+
+[Note 192: Voy. _le Moniteur_ du 6 thermidor (24 juillet
+1794).]
+
+Cependant, en dépit de Robespierre, la Terreur continuait son mouvement
+ascensionnel. Ecoutons-le lui-même s'en plaindre à la face de la
+République: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour
+étendre le système de terreur et de calomnie. Des agents impurs
+prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance
+destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques et portaient le
+désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la
+Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions
+concertées....[193]» Comment ne pas s'étonner de l'injustice de ces
+prétendus libéraux qui après tous les pamphlétaires de la réaction,
+viennent lui jeter à la tête les mesures tyranniques, les maux auxquels
+il lui a été impossible de s'opposer et dont il était le premier à
+gémir! Tout ce qui était de nature à compromettre, à avilir la
+Révolution lui causait une irritation profonde et bien légitime.
+
+[Note 193: Discours du 8 thermidor.]
+
+Un jour, il plut à un individu du nom de Magenthies de réclamer de la
+Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un
+jurement le nom de Dieu: n'était-ce point là une manoeuvre
+contre-révolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une pétition
+émanée de la Société des Jacobins, pétition où d'un bout à l'autre son
+esprit se reconnaît tout entier, il la fit dénoncer à l'Assemblée comme
+une injure à la nation elle-même. «N'est-ce pas l'étranger qui, pour
+tourner contre vous-mêmes ce qu'il y a de plus sacré, de plus sublime
+dans vos travaux, vous fait proposer d'ensanglanter les pages de la
+philosophie et de la morale, en prononçant la peine de mort contre tout
+individu qui laisserait échapper ces mots: _Sacré nom de
+Dieu_[194]?»
+
+[Note 194: Voy. cette pétition dans _le Moniteur_ du 8
+thermidor (26 juillet 1794).]
+
+N'était-ce pas aussi pour déverser le ridicule sur la Révolution que
+certains personnages avaient inventé les repas communs en plein air,
+dans les rues et sur les places publiques, repas où l'on forçait tous
+les citoyens de se rendre. Cette idée d'agapes renouvelées des premiers
+chrétiens, d'une communion fraternelle sous les auspices du pain et du
+vin, avait souri à quelques patriotes de bonne foi, mais à courte vue.
+Ils ne surent pas démêler ce qu'il y avait de perfide dans ces dîners
+soi-disant patriotiques. Ici l'on voyait des riches insulter à la
+pauvreté de leurs voisins par des tables splendidement servies; là des
+aristocrates attiraient les sans-culottes à leurs banquets somptueux et
+tentaient de corrompre l'esprit républicain. Les uns s'en faisaient un
+amusement: «_A ta santé, Picard_,» disait telle personne à son
+valet qu'elle venait de rudoyer dans la maison. Et la petite maîtresse
+de s'écrier avec affectation: «Voyez comme j'aime l'égalité; je mange
+avec mes domestiques.» D'autres se servaient de ces banquets comme
+autrefois du bonnet rouge, et les contre-révolutionnaires accouraient
+s'y asseoir, soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire
+pour faciliter l'exécution de leurs desseins artificieux. Payan à la
+commune[195], Barère à la Convention[196], Robespierre aux
+Jacobins[197], dépeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces
+sortes de réunions, et engagèrent fortement les bons citoyens à
+s'abstenir d'y assister désormais. Ces conseils furent entendus; les
+repas prétendus fraternels disparurent des rues et des places publiques,
+comme jadis, à la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont
+tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Révolution.
+
+[Note 195: Séance du Conseil général du 27 messidor (15 juillet).
+Voy. le discours de Payan dans _le Moniteur_ du 2 thermidor.]
+
+[Note 196: Séance du 28 messidor (16 juillet 1794), _Moniteur_
+du 29 messidor.]
+
+[Note 197: Séance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794).
+Aucun journal que je sache, n'a rendu compte de cette séance. Je n'en ai
+trouvé mention que dans une lettre de Garnier-Launay à Robespierre. Voy.
+cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. 1er p. 231.]
+
+
+
+
+III
+
+
+Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à
+côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son coeur
+saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les
+causes.
+
+Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses
+oreilles: «Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une
+faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous
+préconisez la vertu: nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés
+par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour
+égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature,
+à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du
+sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme
+une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans
+vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament....» Cette lettre
+était de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami à qui Robespierre
+au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous
+avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue
+beaucoup plus rare.
+
+[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de
+Mme Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par
+Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans
+_les Papiers inédits_..., t. 1er, p. 254.]
+
+Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps
+d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui
+l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois.
+«Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la
+position où nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin résolu de ne
+plus te rien dire[199]....», lui mandait Buissart de son côté.--«Mon
+cher Bon bon...», écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin
+Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'ancien notaire
+Deshorties qui avait épousé en secondes noces Eulalie de Robespierre, et
+dont Maximilien avait aimé et failli épouser la fille, «que te
+chargerai-je de dire à Maximilien? Te prierai-je de me rappeler à son
+souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et
+aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus
+pour ses amis....[200]» Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à
+quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers
+alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence.
+
+[Note 199: Voy. _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 253.]
+
+[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle
+porte en suscription: Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen
+Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.]
+
+Les plaintes dont Mme Buissart s'était faite l'écho auprès de
+Robespierre concernaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que
+les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de
+Maximilien. «Voilà le bourreau dont se servait Robespierre», disaient
+d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du
+15 thermidor (2 août 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon
+était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just
+et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire
+disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis
+l'année précédente par le misérable auteur du _Rougyff_. Si quelque
+chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de
+ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des
+Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des
+formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de
+rapines, et lors de son procès, il se justifia victorieusement
+d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins.
+
+[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 août 1794).]
+
+[Note 202: Voy. notamment une lettre écrite par Guffroy à ses
+concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 1794).]
+
+Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le
+Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste
+de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et
+les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa
+mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable
+des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une
+dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha
+Robespierre.
+
+Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premières
+années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui
+avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager
+à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres[203], et un peu
+plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de
+la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine,
+venait d'être suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du
+reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que
+l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus
+patriotiques.
+
+[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t.
+III, p. 237.]
+
+[Note 204: _Papiers inédits_..., t. III, p. 254. Général de
+division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était
+commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du général
+Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est
+mort à Paris dans un âge assez avancé.]
+
+Chargé, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le
+Pas-de-Calais pour y réprimer les manoeuvres et les menées
+contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre[205], il
+déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais
+par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission? Fut-ce par
+Robespierre? Lisez cette lettre:
+
+[Note 205: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Collot-d'Herbois,
+Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.]
+
+«... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées
+par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire;
+l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par
+tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les
+forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous
+le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frappé.... Secouez sur les
+traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue,
+sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité
+applaudit à vos travaux. _Signé_ «Billaud-Varenne, Carnot,
+Barère[206].»
+
+[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793),
+_Rapport de Saladin_, p. 68.]
+
+Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie
+par Le Bon: «Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous
+avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais
+encore commandées par votre mission; rien ne doit faire obstacle à votre
+marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs
+sont illimités....» _Signé_ Billaud-Varenne, Carnot, Barère et
+Robert Lindet[207].
+
+[Note 207: Cette lettre est également du mois de brumaire.
+_Rapport de Saladin_, p. 69.]
+
+Certes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut
+public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en
+définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit
+Carnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse
+banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et
+_sans savoir_, on ne peut s'empêcher de sourire. Carnot, dans tous
+les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de
+Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux
+commissaires de la Convention de secouer, même sur les traîtres, le
+flambeau et le glaive.
+
+Ce n'est pas tout: lorsqu'en exécution du décret du 14 frimaire (4
+décembre 1793), le comité de Salut public fut autorisé à modifier le
+personnel des envoyés conventionnels, Joseph Le Bon se trouva désigné
+pour les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par
+Billaud-Varenne, Barère, Collot-d'Herbois et Carnot[208].
+
+[Note 208: Arrêté en date du 9 nivôse an II (29 décembre 1793),
+_Archives_.]
+
+Revenu à Paris au commencement de pluviôse, sur une invitation pressante
+de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de
+quelques jours à peine, en vertu d'un arrêté ainsi conçu: «Le comité de
+Salut public arrête que le citoyen Le Bon retournera dans le département
+du Pas-de-Calais, en qualité de représentant du peuple, pour y suivre
+les opérations déjà commencées; il pourra les suivre dans les
+départements environnants. Il est revêtu à cet effet des pouvoirs qu'ont
+les autres représentants du peuple.» _Signé_ Barère, Collot-d'Herbois
+et Carnot[209].»
+
+[Note 209: Arrêté en date du 11 ventôse (1er mars 1794),
+_Archives_, A F II, 58.]
+
+Je n'ai aucunement l'intention, je le répète, d'incriminer les
+signataires de ces divers arrêtés, ni de rechercher jusqu'à quel point
+Joseph Le Bon dépassa, dans la répression des crimes contre
+-révolutionnaires, les bornes d'une juste sévérité; seulement il
+importe de laisser à chacun la responsabilité de ses actes, et de
+montrer une fois de plus ce que valent les déclamations de tous ces
+écrivains qui persistent à attribuer à Robespierre ce qui fut l'oeuvre
+commune du comité de Salut public et de la Convention nationale.
+
+Il y avait à Arras un parti complètement opposé à Joseph Le Bon, et dans
+lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui
+explique la lettre de Mme Buissart à Robespierre. Mais une chose me rend
+infiniment suspecte la prétendue modération de ce parti: il avait pour
+chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont
+l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en
+soit, Mme Buissart accourut auprès de Robespierre et vint loger sous le
+même toit, dans la maison de Duplay, ou elle reçut la plus affectueuse
+hospitalité. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui
+dépeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville
+natale.
+
+De son côté, le mari écrivait à son ami, à la date du 10 messidor (18
+juillet 1794): «N'accordez rien à l'amitié, mais tout à la justice; ne
+me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-être
+vous-même, puisque vous la défendez si bien....» On comptait beaucoup
+alors à Arras sur la prochaine arrivée d'Augustin Robespierre, dont il
+avait été un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. «Quand
+viendra Bon bon tant désiré?» ajoutait Buissart; «lui seul peut calmer
+les maux qui désolent votre patrie...[210]»
+
+[Note 210: Cette lettre, supprimée par Courtois, et dont nous avons
+l'original sous les yeux, a été insérée dans les _Papiers
+Inédits_..., t. 1er, p. 247.]
+
+On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin
+Robespierre avait su allier la sagesse, la modération à une inébranlable
+fermeté et à une énergie à toute épreuve.
+
+Trois jours après, Buissart écrivait encore, à sa femme cette fois:
+«L'arrivée de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de
+ceux qui osent les persécuter; il connaît trop bien les individus de la
+ville d'Arras pour ne pas rendre justice à qui il appartient. Sa
+présence ne peut être suppléée par celle d'aucun autre. Il faut donc
+qu'il vienne à Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais
+patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu'à ce que je puisse le faire
+moi-même; rendez-moi le même service auprès de Maximilien[211]....» Mais
+Augustin n'était pas homme à quitter Paris à l'heure où déjà il voyait
+prêt à éclater l'orage amassé contre son frère.
+
+[Note 211: _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre
+porte en suscription: «A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue
+Saint-Honoré, à Paris.»--Telle fut la terreur qui, après le 9 Thermidor,
+courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne
+reculèrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de
+la commune d'Arras à la Convention, adresse dirigée contre Joseph Le
+Bon, et dans laquelle Robespierre «Cromwell» est assimilé à Tibère, à
+Néron et à Caligula, on voit figurer, non sans en être attristé, la
+signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II
+(11 août 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payèrent du reste
+ce tribut à la lâcheté humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'héroïque
+Duquesnoy lui-même, lequel, dans une lettre adressée à ses concitoyens
+d'Arras et de Béthune, à la date du 16 fructidor (12 septembre 1794),
+pour se défendre d'avoir été _le complice_ de Maximilien, jeta
+l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta
+amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la
+réaction. «Ménage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un défenseur tel
+que toi,» écrivait-il à Robespierre en floréal. (Lettre inédite de la
+collection Portiez [de l'Oise]).]
+
+Cependant Robespierre, ému des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du
+comité de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au
+propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa
+conduite avait été l'objet d'une accusation violente de la part de
+Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collègues?
+Le comité de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention
+par la bouche de Barère, et l'Assemblée écarta par un ordre du jour
+dédaigneux les réclamations auxquelles avaient donné lieu les opérations
+de ce représentant dans le département du Pas-de-Calais[213]. Toutefois,
+le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en
+liberté un certain nombre de ses compatriotes, incarcérés par les ordres
+du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet,
+les frères Le Blond et leurs femmes. Ils arrivèrent dans leur pays le
+coeur plein de reconnaissance, et en bénissant leur sauveur, juste au
+moment où y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi
+il faillit leur en coûter cher pour avoir, dans un sentiment de
+gratitude, prononcé avec éloge le nom de Robespierre[214].
+
+[Note 212: Séance de la Convention du 15 thermidor (2 août 1794),
+_Moniteur_ du 16 thermidor.]
+
+[Note 213: Séance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794),
+_Moniteur_ du 22 messidor.]
+
+[Note 214: Ceci, tiré d'un pamphlet de Guffroy intitulé: _les
+Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxième censure
+républicaine_, in-8º de 474 p., an III, p. 167.]
+
+Quand, victime des passions contre-révolutionnaires, Joseph Le Bon
+comparut devant la cour d'assises d'Amiens, où du moins l'énergie de son
+attitude et la franchise de ses réponses contrastèrent singulièrement
+avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il répondit à ceux qui
+prétendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une créature
+de Robespierre: «Qu'on ne croie point que ce fût pour faire sortir les
+détenus et pour anéantir les échafauds qu'on le proscrivît; non, non;
+qu'on lise son discours du 8 à la Convention et celui que Robespierre
+jeune prononça la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il
+provoquait lui-même l'ouverture des prisons et qu'il s'élevait contre la
+multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire
+encore[215]....» Et l'accusation ne trouva pas un mot à répondre. «Qu'on
+ne s'imagine point», ajouta Le Bon, «que le renversement de Robespierre
+a été opéré pour ouvrir les prisons; hélas! non; ç'a été simplement pour
+sauver la tête de quelques fripons[216]». L'accusation demeura muette
+encore.
+
+[Note 215: _Procès de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.]
+
+[Note 216: _Ibid._, p. 167.]
+
+Ces paroles, prononcées aux portes de la tombe, en face de l'échafaud,
+par un homme dont l'intérêt au contraire eût été de charger la mémoire
+de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont
+l'indiscutable vérité. Il faut être d'une bien grande naïveté ou d'une
+insigne mauvaise foi pour oser prétendre que la catastrophe du 9
+thermidor fut le signal du réveil de la justice. Quelle ironie
+sanglante!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Que Robespierre ait été déterminé à mettre fin aux actes d'oppression
+inutilement et indistinctement prodigués sur tous les points de la
+République, qu'il ait été résolu à subordonner la sévérité nationale à
+la stricte justice, en évitant toutefois de rendre courage à la
+réaction, toujours prête à profiter des moindres défaillances du parti
+démocratique; qu'il ait voulu enfin, suivant sa propre expression,
+«arrêter l'effusion de sang humain versé par le crime», c'est ce qui est
+hors de doute pour quiconque a étudié aux vraies sources, de sang-froid
+et d'un esprit impartial, l'histoire de la Révolution française. La
+chose était assez peu aisée puisqu'il périt en essayant de l'exécuter.
+Or l'homme qui est mort à la peine dans une telle entreprise mériterait
+par cela seul le respect et l'admiration de la postérité.
+
+De son ferme dessein d'en finir avec les excès sous lesquels la
+Révolution lui paraissait en danger de périr, il reste des preuves de
+plus d'un genre, malgré tout le soin apporté par les Thermidoriens à
+détruire les documents de nature à établir cette incontestable vérité.
+Il se plaignait qu'on prodiguât les accusations injustes pour trouver
+partout des coupables. Une lettre du littérateur Aignan, qui alors
+occupait le poste d'agent national de la commune d'Orléans, nous apprend
+les préoccupations où le tenait la moralité des dénonciateurs[217]. Il
+avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes
+même ne fussent victimes de vengeances particulières, persécutés par des
+hommes pervers; et ses craintes, hélas! n'ont été que trop justifiées.
+Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations
+publiques, de les composer de citoyens probes, dévoués, incapables de
+sacrifier l'intérêt général à leur intérêt particulier, et décidés à
+combattre résolûment tous les abus, sans détendre le ressort
+révolutionnaire.
+
+[Note 217: Lettre à Deschamps, en date du 17 prairial an II (5 juin
+1794). Devenu plus tard membre de l'Académie française, Aignan était,
+pendant la Révolution, un partisan et un admirateur sincère de
+Robespierre. «Je suis bien enchanté du retour de Saint-Just et de
+l'approbation que Robespierre et lui veulent bien donner à mes
+opérations. Le bien public, l'affermissement de la République une et
+indivisible, le triomphe de la vertu sur l'intrigue, tel est le but que
+je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime», écrivait-il à son
+«cher Deschamps» qui sera frappé avec Robespierre. (_Papiers
+inédits_,.., t. 1er, p. 162). Eh bien! telle est la conscience, la
+bonne foi de la plupart des biographes, qu'ils font d'Aignan une victime
+_de la tyrannie de Robespierre_, tandis qu'au contraire, Aignan fut
+poursuivi comme un ami, comme une créature de Maximilien. (Voy.
+notamment la _Biographie universelle_, à l'article AIGNAN). Chose
+assez singulière, cet admirateur de Robespierre eut pour successeur à
+l'Académie française le poète Soumet, qui fut un des plus violents
+calomniateurs de Robespierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais
+vers. (Voy. _Divine Épopée_.)]
+
+Les seuls titres à sa faveur étaient un patriotisme et une intégrité à
+toute épreuve. Ceux des représentants en mission en qui il avait
+confiance étaient priés de lui désigner des citoyens vertueux et
+éclairés, propres à occuper les emplois auxquels le comité de Salut
+public était chargé de pourvoir.
+
+Ainsi se formèrent les listes de patriotes trouvées dans les papiers de
+Robespierre. Ainsi fut appelé au poste important de la commission des
+hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des
+gens de bien et de courage en nombre suffisant n'était pas chose facile,
+tant d'indignes agents étaient parvenus, en multipliant les actes
+d'oppression à jeter l'épouvante dans les coeurs! «Tu me demandes la
+liste des patriotes que j'ai pu découvrir sur ma route,» écrivait
+Augustin à son frère, «ils sont bien rares, ou peut-être la torpeur
+empêchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l'oppression où
+se trouvoit la vertu»[218].
+
+[Note 218: Lettre en date du 16 germinal an II (5 avril 1794), déjà
+citée.]
+
+Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laissé tomber un
+jour du haut de la tribune: «La vertu a toujours été en minorité sur la
+terre». Aux approches du 9 thermidor, il fit, dit-on, des ouvertures à
+quelques conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractère et
+le talent, et il chargea une personne de confiance de demander à
+Cambacérès s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprême contre les
+révolutionnaires dans le sens du crime[219]. Homme d'une intelligence
+supérieure, Cambacérès sentait bien que la justice, l'équité, le bon
+droit, l'humanité étaient du côté de Robespierre; mais, caractère
+médiocre, il se garda bien de se compromettre, et il attendit patiemment
+le résultat du combat pour passer du côté du vainqueur. On comprend
+maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de l'Empire, il
+disait, en parlant du 9 thermidor: «Ça été un procès jugé, mais non
+plaidé». Personne n'eût été plus que lui en état de le plaider en toute
+connaissance de cause, s'il eût été moins ami de la fortune et des
+honneurs.
+
+[Note 219: Ce fait a été assuré à M. Hauréau par Godefroy Cavaignac,
+qui le tenait de son père; et la personne chargée de la démarche auprès
+de Cambacérès n'aurait été autre que Cavaignac lui-même. Pour détacher
+de Robespierre ce membre de la Montagne, les Thermidoriens couchèrent
+son nom sur une des prétendues listes de proscrits qu'ils faisaient
+circuler. Après Thermidor, Cavaignac se rallia aux vainqueurs et trouva
+en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la réaction.]
+
+Tandis que Robespierre gémissait et s'indignait de voir des préjugés
+incurables, ou des choses indifférentes, ou de simples erreurs érigés en
+crimes[220], ses collègues du comité de Salut public et du comité de
+Sûreté générale proclamaient bien haut, au moment même où la hache
+allait le frapper, que les erreurs de l'aristocratie étaient des crimes
+irrémissibles[221]. La force du gouvernement révolutionnaire devait être
+centuplée, disaient-ils, par la chute d'un homme dont la popularité
+était trop grande pour une République[222].
+
+[Note 220: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 221: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor (28
+juillet 1794) Voy. le _Moniteur_ du 12.]
+
+[Note 222: _Ibid._]
+
+Le désir d'en finir avec la Terreur était si loin de la pensée des
+hommes de Thermidor, que, dans la matinée du 10, faisant allusion aux
+projets de Robespierre de ramener au milieu de la République «la justice
+et la liberté exilées», ils s'élevèrent fortement contre l'étrange
+présomption de ceux qui voulaient arrêter le cours _majestueux,
+terrible_ de la Révolution française[223].
+
+[Note 223: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor
+(_Moniteur_ du 12).]
+
+Les anciens membres des comités nous ont du reste laissé un aveu trop
+précieux pour que nous ne saisissions pas l'occasion de le mettre encore
+une fois sous les yeux du lecteur. Il s'agit des séances du comité de
+Salut public à la veille même de la catastrophe: «Lorsqu'on faisoit le
+tableau des circonstances malheureuses où se trouvait la chose publique,
+disent-ils, chacun de nous cherchoit des mesures et proposoit des
+moyens. Saint-Just nous arrêtoit, jouoit l'étonnement de n'être pas dans
+la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les coeurs
+étoient fermés, suivant lui; qu'il ne connaissoit rien, qu'il ne
+concevoit pas cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque
+instant, et il nous conjuroit, au nom de la République, de revenir à des
+idées plus justes, à des mesures plus sages[224]». C'étaient ainsi,
+ajoutent-ils, que le _traître_ les tenait en échec, paralysait
+leurs mesures et refroidissait leur zèle[225]. Saint-Just se contentait
+d'être ici l'écho des sentiments de son ami, qui, certainement, n'avait
+pas manqué de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre
+plaisir à multiplier les actes d'oppression et à rendre les institutions
+révolutionnaires odieuses par des excès[226].
+
+[Note 224: _Réponse des membres des deux anciens comités de Salut
+public et de Sûreté générale aux imputations de Laurent Lecointre_,
+note [illisible] Voy. p. 107.]
+
+[Note 225: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_.]
+
+[Note 226: Discours du 8 thermidor.]
+
+Un simple rapprochement achèvera de démontrer cette vérité, à savoir que
+le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables
+lettres, trouvées dans les papiers de Robespierre, il y avait une
+certaine quantité de lettres anonymes pleines d'invectives, de bave, de
+fiel, comme sont presque toujours ces oeuvres de lâcheté et d'infamie.
+Plusieurs de ces lettres provenant du même auteur, et remarquables par
+la beauté et la netteté de l'écriture, contenaient, au milieu de
+réflexions sensées et de vérités, que Robespierre était le premier à
+reconnaître, les plus horribles injures contre le comité de Salut
+public. A la suite de son rapport, Courtois ne manqua pas de citer avec
+complaisance une de ces lettres où il était dit que Tibère, Néron,
+Caligula, Auguste, Antoine et Lépide n'avaient jamais rien imaginé
+d'aussi horrible que ce qui se passait[227]. Et Courtois de
+s'extasier,--naturellement[228].
+
+[Note 227: Pièce à la suite du rapport de Courtois, numéros XXXI et
+XXXII.]
+
+[Note 228: P. 18 du rapport.]
+
+Ces lettres étaient d'un homme de loi, nommé Jacquotot, demeurant rue
+Saint-Jacques. Robespierre ne se préoccupait guère de ces lettres et de
+leur auteur, dont, sur plus d'un point du reste, il partageait les
+idées. Affamé de persécution comme d'autres de justice, l'ancien avocat,
+lassé en quelque sorte de la tranquillité dans laquelle il vivait au
+milieu de cette Terreur dont il aimait tant à dénoncer les excès,
+écrivit une dernière lettre, d'une violence inouïe, où il stigmatisa
+rudement la politique extérieure et intérieure du comité de Salut
+public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, cette fois, il
+adressa sa missive à Saint-Just: «Jusqu'à présent j'ai gardé l'anonyme,
+mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans
+ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe[229].»
+
+[Note 229: L'original de cette lettre est aux _Archives_. Elle
+porte en suscription: Au citoyen Saint-Just, député à la Convention et
+membre du comité de Salut public.]
+
+D'autres, les Legendre, les Bourdon (de l'Oise), par exemple, se fussent
+empressés d'aller déposer ce libelle sur le bureau du comité afin de
+faire montre de zèle, eussent réclamé l'arrestation de l'auteur;
+Saint-Just n'y fit nulle attention; il mit la lettre dans un coin, garda
+le silence, et Jacquotot continua de vivre sans être inquiété jusqu'au 9
+thermidor. Mais, au lendemain de ce jour néfaste, les glorieux
+vainqueurs trouvèrent les lettres du malheureux Jacquotot, et, sans
+perdre un instant, ils le firent arrêter et jeter dans la prison des
+Carmes[230], tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal
+du réveil de la modération, de la justice et de l'humanité!
+
+[Note 230: Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot: «Paris, le 11
+thermidor.... Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent
+que le nommé Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13,
+sera mis sur-le-champ en état d'arrestation dans la maison de détention
+dite des Carmes; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera
+faite, et ceux qui paraîtront suspects seront portés au comité de Sûreté
+générale de la Convention nationale. Barère, Dubarran, Billaud-Varenne,
+Robert Lindet, Jagot, Voulland, Moïse Bayle, C.-A. Prieur,
+Collot-d'Herbois, Vadier.» (_Archives_. coll. 119.)]
+
+
+
+
+V
+
+
+C'est ici le lieu de faire connaître par quels étranges procédés, par
+quels efforts incessants, par quelles manoeuvres criminelles les ennemis
+de Robespierre sont parvenus à ternir sa mémoire aux yeux d'une partie
+du monde aveuglé. Nous dirons tout à l'heure de quelle réputation
+éclatante et pure il jouissait au moment de sa chute, et pour cela nous
+n'aurons qu'à interroger un de ses plus violents adversaires. Disons
+auparavant ce qu'on s'est efforcé d'en faire, et comment on a tenté de
+l'assassiner au moral comme au physique.
+
+Un historien anglais a écrit: «De tous les hommes que la Révolution
+française a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus
+remarquable.... Aucun homme n'a été plus mal représenté, plus défiguré
+dans les portraits qu'ont faits de lui les annalistes contemporains de
+toute espèce[231].» Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils à des
+malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change,
+sont les premiers à crier: au voleur! les Thermidoriens, comme on l'a
+vu, mettaient tout en oeuvre pour rejeter sur Robespierre la
+responsabilité des crimes dont ils s'étaient couverts. D'où ce cri
+désespéré de Maximilien: «J'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être
+souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes
+pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de
+l'humanité[232].» Et ces hommes, quels étaient-ils? Ceux-là mêmes qui
+avaient poursuivi les Dantonistes avec le plus d'acharnement. Nous le
+savons de Robespierre lui-même: «Que dirait-on si les auteurs du complot
+... étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Desmoulins à
+l'échafaud[233]?» Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion
+étaient Vadier, Amar, Voulland, Billaud-Varenne. Ah! à cette heure
+suprême, est-ce qu'un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu'une
+voix secrète ne lui reprocha pas amèrement de s'être laissé tromper au
+point de consentir à abandonner ces citoyens illustres?
+
+[Note 231: Alison, _History of Europe_, t. II, p. 145.]
+
+[Note 232: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 233: _Ibid._]
+
+Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songèrent
+pas tout d'abord à faire de Maximilien le bouc émissaire de la Terreur;
+au contraire, ainsi qu'on l'a vu déjà, ils le dénoncèrent bien haut
+comme ayant voulu arrêter le cours _majestueux, terrible_ de la
+Révolution. Il est si vrai que le coup d'État du 9 thermidor eut un
+caractère ultra-terroriste, qu'après l'événement Billaud-Varenne et
+Collot-d'Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d'Herbois
+comme entachés d'aristocratie[234]. Et, le 19 fructidor (1er septembre
+1794), on entendait encore le futur duc d'Otrante, l'exécrable Fouché,
+s'écrier: «Toute pensée d'indulgence est une pensée contre
+-révolutionnaire[235].»
+
+[Note 234: Aucun historien, que je sache, n'a jusqu'à ce jour
+signalé cette particularité.]
+
+[Note 235: Voy. le _Moniteur_ du 19 fructidor an II (5
+septembre 1794).]
+
+Mais quand la contre-révolution en force fut venue s'asseoir sur les
+bancs de la Convention, quand les portes de l'Assemblée eurent été
+rouvertes à tous les débris des partis girondin et royaliste, quand la
+réaction enfin se fut rendue maîtresse du terrain, les Thermidoriens
+changèrent de tactique, et ils s'appliquèrent à charger Robespierre de
+tout le mal qu'il avait tenté d'empêcher, de tous les excès qu'il avait
+voulu réprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver
+à leurs fins sont à peine croyables.
+
+On commença par chercher à ternir le renom de pureté attaché à sa vie
+privée. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes,
+il ne manqua pas de misérables pour lancer contre le géant tombé des
+libelles remplis des plus dégoûtantes calomnies. Dès le 27 thermidor (14
+août 1794), un des hommes les plus vils et les plus décriés de la
+Convention, un de ceux dont Robespierre aurait aimé à punir les excès et
+les dilapidations, l'ex-comte de Barras, le digne acolyte de Fréron,
+osait, en pleine tribune, l'accuser d'avoir entretenu de nombreuses
+concubines, de s'être réservé la propriété de Monceau pour ses plaisirs,
+tandis que Couthon s'était approprié Bagatelle, et Saint-Just le
+Raincy[236]. Et les voûtes de la Convention ne s'écroulèrent pas quand
+ces turpitudes tombèrent de la bouche de l'homme qui plus tard achètera,
+du fruit de ses rapines peut-être, le magnifique domaine de
+Grosbois[237].
+
+[Note 236: _Moniteur_ du 29 thermidor (16 août 1794).]
+
+[Note 237: De graves accusations de dilapidation furent dirigées
+contre Barras et Fréron, notamment à la séance de la Convention du 2
+vendémiaire an III (_Moniteur_ du 6 vendémiaire, 27 septembre
+1794). L'active participation de ces deux représentants au coup d'État
+de Thermidor contribua certainement à les faire absoudre par
+l'Assemblée. Consultez à ce sujet les Mémoires de Barère qui ici ont un
+certain poids. (T. IV, p. 223.) L'auteur assez favorable d'une vie de
+Barras, dans la _Biographie universelle_ (Beauchamp), assure que ce
+membre du Directoire recevait des pots-de-vin de 50 à 100,000 francs des
+fournisseurs et hommes à grandes affaires qu'il favorisait. Est-il vrai
+que, devenu vieux, Barras ait senti peser sur sa conscience, comme un
+remords, le souvenir du 9 thermidor? Voici ce qu'a raconté à ce sujet M.
+Alexandre Dumas: «Barras nous reçut dans son grand fauteuil qu'il ne
+quittait guère plus vers les dernières années de sa vie. Il se rappelait
+parfaitement mon père, l'accident qui l'avait éloigné du commandement de
+la force armée au 13 vendémiaire, et je me souviens qu'il me répéta
+plusieurs fois, ce jour-là, ces paroles, que je reproduis textuellement:
+«Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain: je
+n'ai que deux regrets, je devrais dire deux remords, et ce seront les
+seuls qui seront assis à mon chevet le jour où je mourrai: J'ai le
+double remords d'avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor, et élevé
+Bonaparte par le 13 vendémiaire.» (_Mémoires d'Alexandre Dumas_, t.
+V, p. 299.)]
+
+Barras ne faisait du reste qu'accroître et embellir ici une calomnie
+émanée de quelques misérables appartenant à la société populaire de
+Maisons-Alfort, lesquels, pour faire leur cour au parti victorieux,
+eurent l'idée d'adresser au comité de Sûreté générale une dénonciation
+contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand
+mercier de la rue Béthisy, dont jadis Maximilien avait tenu l'enfant sur
+les fonts de baptême. Deschamps avait loué à Maisons-Alfort une maison
+de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et où
+ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des
+dénonciateurs, la maison de campagne se tranforme en superbe maison
+d'émigré où Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de
+l'état-major de Paris venaient se livrer à des orgies, courant à cheval
+quatre et cinq de front à bride abattue, et renversant les habitants qui
+avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Quelques lignes plus
+loin, il est vrai, il est dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just
+avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient changé
+d'avis. 11 ne faut point demander de logique à ces impurs artisans de
+calomnies[238].
+
+[Note 238: Les signataires de cette dénonciation méritent d'être
+connus: c'étaient Preuille, vice-président, Bazin et Trouvé, secrétaires
+de la Société populaire de Maisons-Alfort. Voyez cette dénonciation,
+citée _in extenso_, à la suite d'un rapport de Courtois sur les
+événements du 9 Thermidor, p. 83.--Les dénonciateurs se plaignaient
+surtout qu'à la date du 28 thermidor, Deschamps n'eût pas encore été
+frappé du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas à être rempli; le
+pauvre Deschamps fut guillotiné le 5 fructidor an II (22 août 1794).]
+
+Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut
+s'attendre à tout de la part de certaines natures perverses; mais
+qu'elles se soient produites à la face d'une Assemblée qui si longtemps
+avait été témoin des actes de Robespierre; qu'aucune protestation n'ait
+retenti à la lecture de cette pièce odieuse, c'est à confondre
+l'imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez
+Robespierre et _ses complices_, suivant l'expression thermidorienne,
+n'osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais
+un peu plus tard, et la réaction grandissant, il jugea à propos d'en
+orner le discours prononcé par lui à la Convention sur les événements
+du 9 thermidor, la veille de l'anniversaire de cette catastrophe.
+
+Comme Barras, Courtois trouva moyen de surenchérir sur cette
+dénonciation signée de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procédé
+qui lui était familier, comme on le verra bientôt, confondant
+Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien était
+complètement étranger, et même avec quelques-uns de ses proscripteurs,
+proscrits à leur tour, il nous peint ceux qu'il appelle _nos
+tyrans_ prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de
+leurs débauches, Auteuil, Passy, Vanves et Issy [239]. C'est là que
+d'après des notes anonymes [240], on nous montre Couthon s'apprêtant à
+établir son trône à Clermont, promettant quatorze millions pour
+l'embellissement de la ville, et se faisant préparer par ses créatures
+un palais superbe à Chamallière![241] Tout cela dit et écouté
+sérieusement.
+
+[Note 239: Rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 24.]
+
+[Note 240: Voyez ces notes à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 thermidor, p. 80]
+
+[Note 241: _Ibid._, p. 31. J'ai eu entre les mains l'original
+de cette note, en marge de laquelle Courtois a écrit: _Verités
+tardives!_]
+
+Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé:
+_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, il n'y a
+qu'un pas. Dans cette oeuvre, où tant d'écrivains, hélas! ont été puiser
+des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit, à petit
+bruit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant
+à toutes sortes d'excès, au milieu d'images lubriques réfléchies par des
+glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d'une main
+tremblante de débauches des arrêts de proscription, et laissant échapper
+devant des prostituées la confidence qu'il y aurait bientôt plus de six
+mille Parisiens égorgés[242]. Voilà bien le pendant de la fameuse scène
+d'ivresse chez Mme de Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre
+honteux qu'on nous montre Robespierre disposé à frapper d'un seul coup
+la majorité de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes
+souterrains, des catacombes où l'on pût enterrer «des immensités de
+cadavre»[243]. Jamais romanciers à l'imagination pervertie, depuis Mme
+de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n'ont aussi lâchement abusé du
+droit que se sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des
+oeuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus,
+et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours.
+
+[Note 242: _Histoire de la Révolution, par deux amis de la
+liberté_, t. XIII p. 300 et 301.]
+
+[Note 243: _Ibid._, p. 362, 364. C'est encore là, une
+amplification du récit de Courtois. Voyez son rapport sur les événements
+du 9 thermidor, p. 9.]
+
+Devant ces inventions de la haine où l'ineptie le dispute à l'odieux, la
+conscience indignée se révolte; mais il faut surmonter son dégoût, et
+pénétrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger ce
+dont est capable la rage des partis. Ces mêmes _Amis de la liberté_
+ont inséré dans leur texte, comme un document sérieux, une lettre
+censément trouvée dans les papiers de Robespierre, et signée
+_Niveau_, lettre d'un véritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un
+tissu d'absurdités dont l'auteur, sur une foule de points, semble
+ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le
+genre de celle-ci: «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous
+est dévolue; car nous reconnaissons avec vous qu'il faut un seul maître
+aux Français». On comprend dès lors que d'honnêtes historiens, comme les
+«_deux Amis de la liberté_», n'aient pas négligé une telle pièce.
+Cette lettre ne figure pas à la suite du premier rapport de Courtois: ce
+représentant l'aurait-il dédaignée? C'est peu probable. Il est à
+présumer plutôt qu'elle n'était pas encore fabriquée à l'époque où il
+écrivit son rapport[244].
+
+[Note 244: Les éditeurs des _Papiers inédits_ ont donné cette
+lettre comme inédite; ils n'avaient pas lu apparemment _l'Histoire de
+la Révolution par deux amis de la liberté_. Voy. _Papiers
+inédits_, t. I, p. 261.]
+
+
+
+
+VI
+
+
+J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si
+quelque chose est de nature à donner du poids aux graves soupçons dont
+reste encore chargée la mémoire de Danton, c'est d'avoir eu pour ami
+intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d'astuce, de
+friponnerie et de lâcheté, Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé
+dès le mois de juillet 1793 comme s'étant rendu coupable de
+dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait,
+mandé devant le comité de Salut public par un arrêté portant la
+signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'étant pas trouvés
+suffisamment établis, il n'avait pas été donné suite à la plainte; mais
+de l'humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentrée, se
+donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor[246]. Chargé
+du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Couthon, Saint-Just
+et autres, Courtois s'acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et
+une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n'en doute pas, sera
+étrangement surprise de la facilité avec laquelle cet homme a pu, à
+l'aide des plus grossiers mensonges, de faux matériels, égarer pendant
+si longtemps l'opinion publique.
+
+[Note 245: Voici cet arrêté: «Du 30 juillet 1793, les comités de
+Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Beffroy, député du
+département de l'Aisne, et Courtois, député du département de l'Aube,
+seront amenés sur-le-champ au comité de Salut public pour être entendus.
+Chargent le maire de Paris de l'exécution du présent arrêté.
+Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Laignelot, Amar,
+Legendre.»]
+
+[Note 246: Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pas moins
+constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus
+précieux de Robespierre, était bien capable de spéculer sur les
+fourrages de la République. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut
+éliminé du Tribunal à cause de ses tripotages sur les grains. Devenu
+riche, il acheta en Lorraine une terre où il vécut isolé jusqu'en 1814.
+On raconte qu'en Belgique, où il se retira sous la Restauration, les
+réfugiés s'éloignaient de lui avec dégoût. Voyez à ce sujet les
+_Mémoires de Barère_ t. III, p. 253.]
+
+Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien
+distinctes[247]: le rapport proprement dit et les pièces à l'appui.
+Voici en quels termes un écrivain royaliste, peu suspect de partialité
+pour Robespierre, a apprécié ce rapport: «Ce n'est guère qu'une mauvaise
+amplification de collège, où le style emphatique et déclamatoire va
+jusqu'au ridicule[248].» L'emphase et la déclamation sont du fait d'un
+méchant écrivain; mais ce qui est du fait d'un malhonnête homme, c'est
+l'étonnante mauvaise foi régnant d'un bout à l'autre de cette indigne
+rapsodie. Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que Courtois en soit
+seul responsable; d'autres y ont travaillé;--Guffroy notamment.--C'est
+bien l'oeuvre de la faction thermidorienne, de cette association de
+malfaiteurs pour laquelle le monde n'aura jamais assez de mépris.
+
+[Note 247: Il y a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se
+garder de confondre: le premier, sur les papiers trouvés chez
+Robespierre et autres, présenté à la Convention dans la séance du 16
+nivôse de l'an III (5 janvier 1795), imprimé par ordre de la Convention,
+in-8° de 408 p.; le second, sur les événements du 9 thermidor, prononcé
+le 8 thermidor de l'an III (26 juillet 1795), et également imprimé par
+ordre de la Convention, in-8° de 220 p.; ce dernier précédé d'une
+préface en réponse aux détracteurs de la journée du 9 thermidor.]
+
+[Note 248: Michaud jeune, Article COURTOIS, dans la _Biographie
+universelle_.]
+
+La tactique de la faction, tactique suivie, depuis, par tous les
+écrivains et historiens de la réaction, a été d'attribuer à Robespierre
+tout le mal, toutes les erreurs inséparables des crises violentes d'une
+révolution, et tous les excès qu'il combattit avec tant de courage et de
+persévérance. Le rédacteur du laborieux rapport où l'on a cru ensevelir
+pour jamais la réputation de Maximilien a mis en réquisition la
+mythologie de tous les peuples. L'amant de Dalila, Dagon, Gorgone,
+Asmodée, le dieu Vishnou et la bête du Gévaudan, figurent pêle-mêle dans
+cette oeuvre. César et Sylla, Confucius et Jésus-Christ, Épictète et
+Domitien, Néron, Caligula, Tibère, Damoclès s'y coudoient, fort étonnés
+de se trouver ensemble; voilà pour le ridicule.
+
+Voici pour l'odieux: De l'innombrable quantité de lettres trouvées chez
+Robespierre on commença par supprimer tout ce qui était à son honneur,
+tout ce qui prouvait la bonté de son coeur, la grandeur de son âme,
+l'élévation de ses sentiments, son horreur des excès, sa sagesse et son
+humanité. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons
+pu remettre une partie en lumière, celles du général Hoche, la
+correspondance échangée entre les deux frères et une foule d'autres
+pièces précieuses à jamais perdues pour l'histoire. Ce fut un des
+larrons de Thermidor, le député Rovère, qui le premier se plaignit qu'on
+eut _escamoté_ beaucoup de pièces[240]. Courtois, comme on sait,
+s'en appropria la plus grande partie[250]. Portiez (de l'Oise) en eut
+une bonne portion; d'autres encore participèrent au larcin. Les uns et
+les autres ont fait commerce de ces pièces, lesquelles se trouvent
+aujourd'hui dispersées dans des collections particulières. Enfin une
+foule de lettres ont été rendues aux intéressés, notamment celles
+adressées à Robespierre par nombre de ses collègues, dont les
+Thermidoriens payèrent par là la neutralité, ou même achetèrent
+l'assistance.
+
+[Note 249: Séance de la Convention du 20 frimaire an III (10
+décembre 1794), _Moniteur_ du 22 frimaire.]
+
+[Note 250: En 1816, le domicile de Courtois fut envahi par les
+ordres du ministre de la police Decaze, et tout ceux de ses papiers
+qu'il n'avait point vendus ou cédés se trouvèrent saisis. Casimir Perier
+lui en fit rendre une partie après 1830.]
+
+Même au plus fort de la réaction, ces inqualifiables procédés
+soulevèrent des protestations indignées. Dans la séance du 29 pluviôse
+de l'an III (17 février 1795), le représentant Montmayou réclama
+l'impression générale de toutes les pièces, afin que tout fût connu du
+peuple et de la Convention, et un député de la Marne, nommé Deville, se
+plaignit que l'on n'eût imprimé que ce qui avait paru favorable au parti
+sous les coups duquel avait succombé Robespierre [251]. Les voûtes de la
+Convention retentirent ce jour-là des plus étranges mensonges. Le
+boucher Legendre, par exemple, se vanta de n'avoir jamais écrit à
+Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrétion de ses alliés de
+Thermidor; peut-être lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, où se lit
+cette phrase déjà citée: «Une reconnaissance immortelle s'épanche vers
+Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien.» Gardée par
+malice ou par mégarde, cette lettre devait paraître plus tard comme pour
+attester la mauvaise foi de Legendre [252].
+
+[Note 251: Journal des débats et des décrets de la Convention,
+numéro 877, p. 415.]
+
+[Note 252: Nous avons déjà cité cette lettre en extrait dans notre
+premier volume de l'Histoire de Robespierre. Voyez-la, du reste, dans
+les Papiers inédits, t. I, p. 180.]
+
+Le même député avoua--aveu bien précieux--qu'une foule d'excellents
+citoyens avaient écrit à Robespierre, et que c'était à lui que, de
+toutes les parties de la France, s'adressaient les demandes des
+infortunés et les réclamations des opprimés [253]. Preuve assez
+manifeste qu'aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un
+terroriste ni pour l'ordonnateur des actes d'oppression dont il était le
+premier à gémir. Décréter l'impression de pareilles pièces, n'était-ce
+point condamner et flétrir les auteurs de la journée du 9 thermidor?
+André Dumont, devenu l'un des insulteurs habituels de la mémoire de
+Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de
+n'avoir pas écrit au vaincu:--«Tes lettres sont au _Bulletin_», lui
+cria une voix.--Choudieu vint ensuite, et réclama à son tour
+l'impression générale de toutes les pièces trouvées chez
+Robespierre.--«Cette impression», dit-il, «fera connaître une partialité
+révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice
+que l'on réclame. On verra qu'on a choisi toutes les pièces qui
+pouvaient satisfaire des vengeances particulières pour refuser la
+publicité des autres[254]». L'honnête Choudieu ne se doutait pas alors
+que les auteurs du rapport n'avaient pas reculé devant des faux
+matériels. L'Assemblée se borna à ordonner l'impression de la
+correspondance des représentants avec Maximilien, mais on se garda bien,
+et pour cause, de donner suite à ce décret.
+
+[Note 253: Journal des débats et des décrets de la Convention,
+numéro 877.]
+
+[Note 254: _Moniteur_ du 3 ventôse an III (21 février 1795).]
+
+
+
+
+VII
+
+
+On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec
+quelle effroyable mauvaise foi a été conçu le rapport de Courtois. Tous
+les témoignages d'affection, d'enthousiasme et d'admiration adressés à
+Robespierre y sont retournés en arguments contre lui. Et il faut voir
+comment sont traités ses enthousiastes et ses admirateurs. Crime à un
+écrivain nommé Félix d'avoir exprimé le désir de connaître un homme
+aussi vertueux[255]; crime à un vieillard de quatre-vingt-sept ans
+d'avoir regardé Robespierre comme le messie annoncé pour réformer toutes
+choses[256]; crime à celui-ci d'avoir baptisé son enfant du nom de
+Maximilien; crime à celui-là d'avoir voulu rassasier ses yeux et son
+coeur de la vue de l'immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en
+Bourgogne, de l'avoir regardé comme la pierre angulaire de l'édifice
+constitutionnel, etc.[257]. Naturellement Robespierre est un profond
+scélérat d'avoir été l'objet de si chaudes protestations[258]. S'il faut
+s'en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n'appartient
+qu'aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant
+de marques d'amour et de soulever les applaudissements de tout un
+peuple.
+
+[Note 255: P. 10 du rapport de Courtois.]
+
+[Note 256: P. 11.]
+
+[Note 257: Toutes les lettres auxquelles il est fait allusion
+figurent à la suite du rapport de Courtois.]
+
+[Note 258: P. 13 du rapport.]
+
+Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout
+concourait à prouver que c'était un parfait homme de bien, les
+Thermidoriens ont usé d'un stratagème digne de l'école jésuitique dont
+ils procèdent si directement. Ils ont fait l'amalgame le plus étrange
+qui se puisse imaginer. Ainsi le rapport de Courtois roule sur une foule
+de lettres et de pièces entièrement étrangères à Maximilien, lettres
+émanées de patriotes très sincères, mais quelquefois peu éclairés, et
+dont certaines expressions triviales ou exagérées ont été relevées avec
+une indignation risible, venant d'hommes comme les Thermidoriens. Ce
+rapport est plein, du reste, de réminiscences de Louvet, et l'on sent
+que le rédacteur était un lecteur assidu, sinon un collaborateur des
+journaux girondins. La soif de la domination qu'il prête si gratuitement
+à Robespierre, et qui chez d'autres, selon lui,--chez les Thermidoriens
+sans doute--peut venir d'un mouvement louable, naquit chez le premier de
+l'égoïsme et de l'envie[259]. Quel égoïste en effet! Jamais homme ne
+songea moins à ses intérêts personnels; l'humanité et la patrie
+occupèrent uniquement ses pensées. Quant à être envieux, beaucoup de ses
+ennemis avaient de fortes raisons pour l'être de sa renommée si pure,
+mais lui, pourquoi et de qui l'aurait-il été?
+
+[Note 259: P. 23 du rapport.--Le rapporteur veut bien avouer (p. 25)
+que quelques hommes _superficiels_ ont cru au courage de
+Robespierre. D'après Courtois, ce courage n'était que de l'insolence. Il
+y a toutefois là un aveu involontaire dont il faut tenir compte, surtout
+quand on songe que tant d'écrivains, parmi lesquels on a le regret de
+voir figurer M. Thiers,--je ne parle pas de Proudhon--ont fait de
+Robespierre un être faible, timide, pusillanime].
+
+Un exemple fera voir jusqu'où Courtois a poussé la déloyauté. Dans les
+papiers trouvés chez Robespierre il y a un certain nombre de lettres
+anonymes, plus niaises et plus bêtes les unes que les autres. Le premier
+devoir de l'homme qui se respecte est de fouler aux pieds ces sortes de
+lettres, monuments de lâcheté et d'ineptie. Mais les Thermidoriens!!
+Parmi ces lettres s'en trouve une que le rapporteur dit être écrite sur
+le ton d'une réponse, et qui n'est autre chose qu'une plate et ignoble
+mystification. On y parle à Robespierre de la _nécessité_ de fuir
+un théâtre où il doit bientôt paraître pour la dernière fois; on
+l'engage à venir jouir des trésors qu'il a amassés; tout cela écrit d'un
+style et d'une orthographe impossibles. Courtois n'en a pas moins feint
+de prendre cette lettre au sérieux, et, après en avoir cité un assez
+long fragment, auquel il a eu grand soin de restituer une orthographe
+usuelle, afin d'y donner un air un peu plus véridique, il s'écrie
+triomphalement: «Voilà l'incorruptible, le désintéressé
+Maximilien[260]!» Non, je ne sais si dans toute la comédie italienne on
+trouverait un fourbe pareil.
+
+[Note 260: Rapport de Courtois, p. 54.--On a honte vraiment d'être
+obligé de prémunir le lecteur contre de si grossières inventions. Voici
+le commencement de cette lettre dont les Thermidoriens ont cru avoir
+tiré un si beau parti, et que nous avons transcrite aux _Archives_
+sur l'original, en en respectant soigneusement l'orthographe: «Sans
+doute vous être inquiette de ne pas avoire reçu plutôt des nouvelles des
+effet que vous m'avez fait adresser pour continuer le plan de faciliter
+votre retraite dans ce pays, soyez tranquille sur tout les objest que
+votre adresse a su me fair parvenir depuis le commencement de vos
+crainte personnel et non pas sans sujet, vous savez que je ne doit vous
+faire de reponce que par notre courrier ordinaire comme il a été
+interrompu par sa dernière course, ce qui est cause de mon retard
+aujourd'huit, mais lorsque vous la rêceverêz vous emploirêz toute la
+vigilance que l'exige la nesesité de fuir un théâtre ou vous deviez
+bientôt paraître et disparaître pour la dernière fois; il est inutil de
+vous rappeller toutes les raison qui vous expose car ce dernier pas qui
+vient de vous mettre sur le soffa de la présidence vous raproche de
+l'échafaut ou vous verriez cette canaille qui vous cracherait au visage
+comme elle a fait à ceux que vous avez jugé, l'Égalité, dit d'Orléans,
+vous en fournit un assez grand exemple, etc.
+
+«Je finis notre courrier parti je vous attend pour reponce.»
+
+Cette lettre, d'un fou ou d'un mystificateur, porte en suscription: «Au
+cytoyen cytoyen Robespierre, président de la Convention national, en son
+hotel, a Paris.» (_Archives_, F. 7, 4436.)]
+
+Au reste, de quoi n'étaient pas capables des gens qui ne reculaient
+point devant des faux matériels? Courtois et ses amis, comme s'ils
+eussent eu le pressentiment qu'un jour ou l'autre leurs fraudes
+finiraient par être découvertes, refusaient avec obstination de rendre
+les originaux des pièces saisies chez les victimes de Thermidor. Il
+fallut que Saladin, au nom de la commission des Vingt et un, chargée de
+présenter un rapport sur les anciens membres des comités, menaçât
+Courtois d'un décret de la Convention, pour l'amener à une restitution.
+Mais cet habile artisan de calomnies eut bien soin de ne rendre que les
+pièces dont l'existence se trouvait révélée par l'impression, et il
+garda le reste; de sorte que ce fameux rapport qui, depuis si longues
+années fait les délices de la réaction, est à la fois l'oeuvre d'un
+faussaire et d'un voleur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Nous avons déjà signalé en passant plusieurs des fraudes de Courtois, et
+le lecteur ne les a sans doute pas oubliées. Ici, au lieu des écrivains
+mercenaires dont parlait Maximilien, on a généralisé et l'on a écrit:
+_les écrivains_; là, au lieu d'une couronne _civique_, on lui
+fait offrir _la couronne_, et cela suffit au rapporteur pour
+l'accuser d'avoir aspiré à la royauté. Mais de tous les faux commis par
+les Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, il n'en est
+pas de plus odieux que celui qui a consisté à donner comme adressée à
+Maximilien une lettre écrite par Charlotte Robespierre à son jeune frère
+Augustin, dans un moment de dépit et de colère. A ceux qui révoqueraient
+en doute l'infamie et la scélératesse de cette faction thermidorienne
+que Charles Nodier a si justement flétrie du nom d'exécrable, de ces
+_sauveurs de la France_, comme disent les fanatiques de Mme
+Tallien, il n'y a qu'à opposer l'horrible trame dont nous allons placer
+le récit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce
+fait monstreux étaient, à coup sûr, disposés à tout. On s'étonnera moins
+que Robespierre ait eu la pensée de dénoncer à la France ces hommes
+«couverts de crimes», les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Bourdon
+(de l'Oise) et les Courtois. Je ne sais même s'il ne faut pas
+s'applaudir à cette heure des faux dont nous avons découvert les preuves
+authentiques, et qui resteront comme un monument éternel de la bassesse
+et de l'immoralité de ces misérables.
+
+Charlotte Robespierre aimait passionnément ses frères. Depuis sa sortie
+du couvent des Manares, elle avait constamment vécu avec eux et, grâce
+aux libéralités de Maximilien, qui suppléaient à la modicité de son
+patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aisée.
+Séparée de lui pendant la durée de la Constituante et de l'Assemblée
+législative, elle était venue le rejoindre après l'élection d'Augustin à
+la Convention nationale, et elle avait pris un logement dans la maison
+de Duplay. Toute dévouée à des frères adorés, elle était malheureusement
+affectée d'un défaut assez commun chez les personnes qui aiment
+beaucoup: elle était jalouse, jalouse à l'excès. Cette jalousie, jointe
+à un caractère assez difficile, fut plus d'une fois pour Maximilien une
+cause de véritable souffrance. Charlotte avait accompagné Augustin
+Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait dû
+précipitamment quitter Nice, sur l'ordre même de son frère, à la suite
+de très vives discussions avec Mme Ricord, dont les prévenances pour
+Augustin l'avaient vivement offusquée.
+
+Fort contrariée d'avoir été ainsi congédiée, elle était revenue à Paris
+le coeur gonflé d'amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied
+chez sa soeur, et, sans l'avoir vue, il repartit pour l'armée
+d'Italie[261]. Charlotte en garda un ressentiment profond. Au lieu de
+s'expliquer franchement auprès de son frère aîné sur ce qui s'était
+passé entre elle, Mme Ricord, et Augustin, elle alla récriminer
+violemment contre ce dernier dans le cercle de ses connaissances, sans
+se soucier du scandale qu'elle causait. Ce fut en apprenant ces
+récriminations que Robespierre jeune écrivit à son frère: «Ma soeur n'a
+pas une seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai
+vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande
+ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la
+loi.... Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire
+partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre
+désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais
+frères[262].»
+
+[Note 261: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 125.]
+
+[Note 262: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_ (F
+7, 4436, liasse R.), ne porte point de date. Elle figure à la suite du
+rapport de Courtois, sous le numéro XLII (_a_).]
+
+Maximilien, dont le caractère était aussi doux et aussi conciliant dans
+l'intérieur que celui de Charlotte était irritable, n'osa adresser de
+reproches à sa soeur, craignant de l'animer encore davantage contre
+Augustin; mais Charlotte vit bien, à sa froideur, qu'il était mécontent
+d'elle[263]. Son dépit s'en accrut, et Augustin n'étant pas allé la voir
+en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui écrivit, le 18
+messidor, la lettre suivante: «Votre aversion pour moi, mon frère, loin
+de diminuer comme je m'en étois flattée, est devenue la haine la plus
+implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l'horreur; ainsi,
+je ne dois pas espérer que vous soyez assez calme pour m'entendre; c'est
+pourquoi je vais essayer de vous écrire....»
+
+[Note 263: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 126.]
+
+Cette lettre est longue, très longue et d'une violence extrême; on
+s'aperçoit qu'elle a été écrite sous l'empire de la plus aveugle
+irritation, et cependant, au milieu des expressions de colère: _Si
+vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du
+remords.... Que cette passion de la haine doit être affreuse,
+puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier_ ... on sent bien
+vibrer la corde douce et tendre de l'affection fraternelle, et les
+sentiments de la soeur aimante percent instinctivement à travers
+certaines paroles de fureur irréfléchie. On l'avait, s'il faut l'en
+croire, indignement calomniée auprès de son frère[264]. Ah! si vous
+pouviez lire au fond de mon coeur, lui disait-elle, «vous y verriez,
+avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en effacer
+l'attachement tendre qui me lie à vous, et que c'est le seul sentiment
+auquel je rapporte toutes mes affections; sans cela me plaindrois-je de
+votre haine? Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont
+indifférens et que je méprise! Jamais leur souvenir ne viendra me
+troubler; mais être haïe de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de
+les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse
+que je le suis». Puis, après avoir déclaré à son frère Augustin que,
+_sa haine pour elle étant trop aveugle pour ne pas se porter sur tout
+ce qui lui porterait quelque intérêt_, elle était disposée à quitter
+Paris sous quelques jours, elle ajoutait: «_Je vous quitte donc
+puisque vous l'exigez_; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour
+vous est tellement indestructible que je ne conserverai aucun
+ressentiment du _traitement cruel que vous me faites essuyer_,
+lorsque désabusé, tôt ou tard, vous viendrez à prendre pour moi les
+sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de
+m'instruire que j'ai retrouvé votre amitié, et, en quelque lieu que je
+sois, _fusse-je par delà les mers_, si je puis vous être utile à
+quelque chose, sachez m'en instruire, et bientôt je serai auprès de
+vous....»
+
+[Note 264: _Mémoires de Charlotte Robespierre_.]
+
+Là se termine la version donnée par les Thermidoriens de la lettre de
+Charlotte Robespierre. Jusqu'à ce jour, impossible aux personnes non
+initiées aux rapports ayant existé entre la soeur et les deux frères de
+savoir auquel des deux était adressée cette lettre. Quelle belle
+occasion pour les Thermidoriens de faire prendre le change à tout un
+peuple, sans qu'une voix osât les démentir, et d'imputer à Maximilien
+tous les griefs que, dans son ressentiment aveugle, Charlotte se croyait
+en droit de reprocher à son frère Augustin! Ils se gardèrent bien de la
+laisser échapper; ils n'eurent qu'à supprimer vingt lignes dont nous
+parlerons tout à l'heure, qu'à remplacer la suscription: _Au citoyen
+Robespierre cadet_, par ces simples mots: _Lettre de la citoyenne
+Robespierre à son frère_, et le tour fut fait.
+
+Quand plus tard, longtemps, bien longtemps après, il fut permis à
+Charlotte Robespierre d'élever la voix, elle protesta de toutes les
+forces de sa conscience indignée et elle déclara hautement, d'abord que
+cette lettre avait été adressée à son jeune frère, et non pas à
+Maximilien, ensuite qu'elle renfermait des phrases apocryphes qu'elle ne
+reconnaissait pas comme siennes. Elle déniait, notamment, les passages
+soulignés par nous[265]. Sur ce second point, Charlotte commettait une
+erreur. La colère est une mauvaise conseillère, et l'on ne se souvient
+pas toujours des emportements de langage auxquels elle peut entraîner.
+Or, ne pas s'en souvenir, c'est déjà avouer qu'on avait tort de s'y
+laisser aller. Les termes de la lettre, telle qu'elle a été insérée à la
+suite du rapport de Courtois sont bien exacts; je les ai collationnés
+avec le plus grand soin sur l'original.
+
+[Note 265: Voyez, à cet égard, la note de Laponneraye, p. 133 des
+_Mémoires de Charlotte Robespierre_.]
+
+Beaucoup de personnes ont cru et plusieurs même ont soutenu que Mlle
+Robespierre n'avait fait cette déclaration que par complaisance et à
+l'instigation de quelques anciens amis de son frère aîné. Charlotte ne
+s'est pas aperçue de la suppression d'un passage qui, placé sous les
+yeux du lecteur, eût coupé court à tout débat. Deux lignes de plus et il
+n'y avait pas de confusion possible. Quel ne fut pas mon étonnement, et
+quelle ma joie, puis-je ajouter, quand, ayant mis, aux _Archives_,
+la main sur les pièces citées par Courtois et qu'il ne restitua, comme
+je l'ai dit, qu'un décret sur la gorge en quelque sorte, je lus dans
+l'original de la lettre de Charlotte ces lignes d'où jaillit la lumière:
+«Je vous envoie l'état de la dépense que j'ai faite depuis VOTRE DÉPART
+POUR NICE. J'ai appris avec peine que vous vous étiez singulièrement
+dégradé par la manière dont vous avez parlé de cet affaire
+d'intérêt....» Suivent des explications sur la nature des dépenses
+faites par Charlotte, dépenses qui, paraît-il, avaient semblé un peu
+exagérées à Augustin. Charlotte s'était chargée de tenir le ménage de
+son jeune frère, avec lequel elle avait habité jusqu'alors; quelques
+reproches indirects sur l'exagération de ses dépenses n'avaient sans
+doute pas peu contribué à l'exaspérer. «Je vous rends tout ce qui me
+reste d'argent», disait-elle en terminant, «si cela ne s'accorde pas
+avec ma dépense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oublié
+quelques articles[266]». On comprend de reste l'intérêt qu'ont eu les
+Thermidoriens à supprimer ce passage: toute la France savait que c'était
+Augustin et non pas Maximilien qui avait été en mission à Nice; or, pour
+tromper l'opinion publique, ils n'étaient pas hommes à reculer devant un
+faux par omission.
+
+[Note 266: L'original de la lettre de Charlotte Robespierre est aux
+_Archives_, où chacun peut le voir (F 7, 4436 liasse R).]
+
+Comment sans cela le rédacteur du rapport de Courtois eût-il pu écrire:
+«Il se disoit philosophe, Robespierre, hélas! il l'étoit sans doute
+comme ce Constantin qui se le disoit aussi. Robespierre se fût teint
+comme lui, sans scrupule, du sang de ses proches, puisqu'il avoit déjà
+menacé de sa fureur une de ses soeurs...» Et, comme preuve, le
+rapporteur a eu soin de renvoyer le lecteur à la lettre tronquée citée à
+la suite du rapport[267]. Eh bien! je le demande, y a-t-il assez de
+mépris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous
+les yeux la lettre même de Charlotte Robespierre? On n'ignore pas quel
+parti ont tiré de ce faux la plupart des écrivains de la réaction. «Il
+avait résolu de faire périr aussi sa propre soeur», a écrit l'un d'eux
+en parlant de Robespierre[268]. Et chacun de se lamenter sur le sort de
+cette pauvre soeur. Ah! je ne sais si je me trompe, mais il y a là, ce
+me semble, une de ces infamies que certains scélérats n'eussent point
+osé commettre et contre laquelle ne saurait trop se révolter la
+conscience des gens de bien. Quelle infernale idée que celle d'avoir
+falsifié la lettre de la soeur pour tâcher de flétrir le frère!
+
+[Note 267: Voyez le rapport de Courtois, p. 25. La lettre tronquée
+de Charlotte figure à la suite de ce rapport, sous le numéro XLII
+(_b_). Elle a été reproduite telle quelle par les éditeurs des
+_Papiers inédits_, t. II, p. 112. Dans des Mémoires, dont quelques
+fragments ont été récemment publiés, un des complices de Courtois, le
+cynique Barras, a écrit: «Courtois n'a point calomnié Robespierre en
+disant qu'il n'avait point d'entrailles, même pour ses parents. _Les
+lettres que sa soeur lui a écrites_ sont l'expression de la douleur
+et du désespoir». N'ai-je pas eu raison de dire que ces Thermidoriens
+s'étaient entendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a
+son utilité; il donne une idée du degré de confiance que méritent les
+Mémoires de Barras.]
+
+[Note 268: L'abbé Proyard. _Vie de Robespierre_, p. 170. Nous
+avons plusieurs fois déjà cité ce libelle impur, fruit d'une imagination
+en délire, et où se trouvent condensées avec une sorte de frénésie
+toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mémoire de
+Robespierre.]
+
+Charlotte ne se consola jamais de la publicité donnée, par une odieuse
+indiscrétion, à une lettre écrite dans un moment de dépit, et dont le
+souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pensée qu'on pouvait
+supposer que cette lettre ait été adressée par elle à son frère
+Maximilien la mettait au supplice[269]. Cette lettre avait été écrite le
+18 messidor; à moins de trois semaines de là, dans la matinée du 10
+thermidor, une femme toute troublée, le désespoir au coeur, parcourait
+les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frères. C'était
+Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frères sont à la Conciergerie,
+elle y court, demande à les voir, supplie à mains jointes, se traîne à
+genoux aux pieds des soldats; mais, malheur aux vaincus! on la repousse,
+on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, émues de pitié,
+la relevèrent et parvinrent à l'emmener; sa raison s'était égarée.
+Quant, au bout de quelques jours, elle revint à elle, ignorant ce qui
+s'était passé depuis, elle était en prison[270].
+
+[Note 269: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123.]
+
+[Note 270: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 145.]
+
+Voici donc bien établis les véritables sentiments de Charlotte pour ses
+frères, et l'on peut comprendre combien elle dut souffrir de l'étrange
+abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honnêtes
+gens se féliciteront donc de la découverte d'un faux qui imprime une
+souillure de plus sur la mémoire de ces hommes souillés déjà de tant de
+crimes, et je ne saurais trop m'applaudir, pour ma part, d'avoir pu, ici
+comme ailleurs, dégager l'histoire des ténèbres dont elle était
+enveloppée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les
+Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, est celui qui
+concerne les pièces relatives à l'espionnage, insérées à la suite du
+rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l'a vu, formé,
+dès le 5 prairial, contre Robespierre, et très certainement contre le
+comité de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous
+nous sommes déjà expliqué en détail. Leurs menées n'avaient pas été sans
+transpirer. Rien d'étonnant, en conséquence, à ce que les membres
+formant le noyau de cette conjuration fussent l'objet d'une surveillance
+active. Des agents du comité épièrent avec le plus grand soin les
+démarches de Tallien, de Bourdon (de l'Oise) et de deux ou trois autres.
+Mais est-il vrai que Robespierre ait eu des espions à sa solde, comme on
+l'a répété sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d'historien
+contre-révolutionnaire qui n'ait relevé ce fait à la charge de
+Maximilien, en se fondant uniquement sur l'autorité des pièces imprimées
+par Courtois, lesquelles pièces sont en effet données comme ayant été
+adressées particulièrement à Robespierre. Les écrivains les plus
+consciencieux y ont été pris, notamment les auteurs de l'_Histoire
+parlementaire_; seulement ils ont cru à un espionnage officieux
+organisé par des amis dévoués et quelques agents sûrs du comité de Salut
+public[271].
+
+[Note 271: _Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 359.]
+
+Cependant la manière embrouillée et ambiguë dont Courtois, dans son
+rapport, parle des documents relatifs à l'espionnage, aurait dû les
+mettre sur la voie du faux. Il était difficile, après la scène violente
+qui avait eu lieu à la Convention nationale, le 24 prairial, entre
+Billaud-Varenne et Tallien, d'affirmer que les rapports de police
+étaient adressés à Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut
+rédigé après les poursuites intentées contre plusieurs des anciens
+membres des comités et qui, par conséquent, put déterrer à son aise dans
+les cartons du comité de Salut public les pièces de nature à donner
+quelque poids à ses accusations, s'attacha à entortiller la question.
+Ainsi, après avoir déclaré qu'il y avait des crimes communs aux membres
+des comités et communs à Robespierre, comme espionnage exercé sur les
+citoyens et surtout sur les députés[272], il ajoute: «L'espionnage a
+fait toute la force de Robespierre et des comités...; il servit aussi à
+alimenter leurs fureurs par la connaissance qu'il donnait à Robespierre
+des projets vrais ou supposés de ceux qui méditaient sa perte....[273]»
+Billaud-Varenne, il est vrai, à la séance du 9 thermidor, essaya, dans
+une intention facile à deviner, de rejeter sur Robespierre la
+responsabilité de la surveillance exercée par le comité sur certains
+représentants du peuple; mais combien mérité le démenti qu'un peu plus
+tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scène du 24
+prairial[274]!
+
+[Note 272: _Rapport fait au nom de la commission chargée de
+l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par
+L.-B. Courtois_, représentant du département de l'Aube, p. 16.]
+
+[Note 273: _Ibid._, p. 17.]
+
+[Note 274: _Les crimes des sept membres des anciens comités_,
+etc., par Laurent Lecointre, p. 53.]
+
+Quoi qu'il en soit, les Thermidoriens jugèrent utile d'appuyer d'un
+certain nombre de pièces la ridicule accusation de dictature dirigée par
+eux contre leur victime, et comme ils avaient décoré du nom de _gardes
+du corps_ les trois ou quatre personnes dévouées qui, de loin et
+secrètement, veillaient sur Maximilien, ils imaginèrent de le gratifier
+d'espions à sa solde, que, par parenthèse, il lui eût été assez
+difficile de payer. Comme à tous les personnages entourés d'un certain
+prestige et d'une grande notoriété, il arrivait à Robespierre de
+recevoir une foule de lettres plus ou moins sérieuses, plus ou moins
+bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, où les avis, les
+avertissements et les menaces ne lui étaient pas épargnés. C'est, par
+exemple, une sorte de déclaration écrite d'une femme Labesse, laquelle
+dénonce une autre femme nommée Lacroix comme ayant appris d'elle,
+quelque jours après l'exécution du père Duchesne, que la faction
+_Pierrotine_ ne tarderait pas à tomber. Voilà pourtant ce que les
+Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une des preuves du
+prétendu espionnage organisé par Robespierre. Cette pièce, d'une
+orthographe défectueuse[275], ne porte aucune suscription; et de
+l'énorme fatras de notes adressées à Maximilien, suivant Courtois, c'est
+à coup sur la plus compromettante, puisqu'on l'a choisie comme
+échantillon. Jugez du reste.
+
+[Note 275: Cette pièce figure à la suite du rapport de Courtois,
+sous le numéro XXVIII; mais elle n'a pas été imprimée conforme à
+l'original, qu'on peut voir aux _Archives_, F 7, 4336, liasse R.]
+
+Viennent ensuite une série de rapports concernant le boucher Legendre,
+Bourdon (de l'Oise), Tallien, Thuriot et Fouché, signés de la lettre G.
+Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du même mois; ainsi ils sont d'une
+époque où Robespierre se contentait de faire acte de présence au sein du
+comité de Salut public, sans prendre part aux délibérations; où le
+fameux bureau de police générale, dont il avait eu un moment la
+direction, n'existait plus; où enfin il avait complètement abandonné à
+ses collègues l'exercice du pouvoir. C'était donc aussi bien sous les
+yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a
+dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l'a soutenu quand il s'est agi pour
+lui de se défendre contre les inculpations de Lecointre, que certaines
+pièces étaient portées à la signature chez Maximilien lui-même par les
+employés du comité--allégation dont nous avons démontré la fausseté--et
+l'on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient été
+adressés chez lui.
+
+Si en effet le rédacteur de ces rapports, lequel était un nommé Guérin,
+eût été un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se
+fussent empressés, après leur facile victoire, de lui faire un très
+mauvais parti, cela est de toute évidence. Plus d'un fut guillotiné qui
+s'était moins compromis pour Maximilien. Or, ce Guérin continua pendant
+quelque temps encore, après comme avant Thermidor, son métier d'agent
+secret du comité; on peut s'en convaincre en consultant ses rapports
+conservés aux Archives. Voici, du reste, un arrêté en date du 26
+messidor, rendu sur la proposition de Guérin. «Le comité de Salut public
+arrête que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comité le 28
+de ce mois, dans la matinée, pour être entendu.» Arrêté signé:
+Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, C.-A. Prieur. Cet homme avait été
+surpris par Guérin en possession de faux assignats[276].
+
+[Note 276: _Archives_, F 7, 4437. Voici, d'ailleurs, deux
+arrêtés en date du 1er thermidor qui tranchent bien nettement la
+question: «Le comité de Salut public arrête qu'il sera délivré au
+citoyen Guérin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous à prendre sur
+les 50 millions à la disposition des membres du comité de Salut public.
+
+«Le comité de Salut public arrête que les appointements du citoyen
+Guérin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix
+citoyens qu'il occupe pour l'aider dans ses opérations seront payés à
+raison de 166 livres 13 sous.» (_Archives_, F 7, 4437).]
+
+Mais les Thermidoriens avaient à coeur de présenter leur victime comme
+ayant tenu seule, pour ainsi dire, entre ses mains les destinées de ses
+collègues. Quel effet magique ne devait pas produire sur des
+imaginations effrayées l'idée de ce Robespierre faisant épier par ses
+agents les moindres démarches de ceux des représentants que, disait-on,
+il se disposait à frapper! Trente, cinquante députés devaient être
+sacrifiés par lui; on en éleva même le nombre à cent quatre-vingt-douze,
+cela ne coûtait rien[277]. Le comité de Salut public s'était borné à
+surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes
+lui causaient de légitimes inquiétudes; n'importe! il fallait mettre sur
+le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix
+ans a défrayé presque toutes les _Histoires de la Révolution_. Les
+Thermidoriens ont commencé par supprimer des rapports de Guérin tout ce
+qui était étranger aux représentants, notamment une dénonciation contre
+un bijoutier du Palais-Royal nommé Lebrun; car, se serait-on demandé,
+quel intérêt pouvait avoir Robespierre à se faire rendre compte, à lui
+personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite,
+partout où dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve
+éclatante que ces pièces étaient adressées à tous les membres du comité
+et non pas à un seul d'entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au
+lieu de citoyens, ils ont imprimé CITOYEN[278].
+
+[Note 277: Voyez à cet égard une vie apologétique de Carnot, publiée
+en 1817 par Rioust, in-8 de 294 pages, p. 145.]
+
+[Note 278: Voyez aux _Archives_ les rapports manuscrits de
+Guérin, F 7, 4436, liasse R. Ces pièces figurent à la suite du rapport
+de Courtois, sous le numéro XXVIII, p. 128 et suiv.]
+
+Je ne saurais rendre l'impression singulière que j'ai ressentie
+lorsqu'en collationnant aux _Archives_ sur les originaux les pièces
+insérées par Courtois à la suite de son rapport, j'ai découvert cette
+supercherie, constaté ce faux. Quel qu'ait été dès lors mon mépris pour
+les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu'il y eût eu chez
+eux une telle absence de sens moral, et plus d'un parmi ceux dont le
+jugement sur Robespierre s'est formé d'après les données thermidoriennes
+partagera mon étonnement. La postérité, qui nous jugera tous, se
+demandera aussi, stupéfaite, comment, sur de pareils témoignages, on a
+pu, durant tant d'années, apprécier légèrement les victimes de
+Thermidor, et elle frappera d'une réprobation éternelle leurs bourreaux,
+ces faussaires désormais cloués au pilori de l'histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+
+Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de
+la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
+Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le
+véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas.
+--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
+et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de
+Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux
+Madelonnettes.--Les conjurés et les députés de la droite.--Lettres
+anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses alliés.--Le général
+Hanriot.--Séances des comités les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de
+Saint-Just.
+
+
+I
+
+
+Après Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce
+fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de
+France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette
+funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une
+protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de
+félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet
+à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre!
+On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient
+porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité,
+sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses
+assassins, et l'accablèrent, mort, des plus indignes outrages.
+
+Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les
+Olivier de Gérente et tant d'autres injurièrent bassement l'homme qui,
+de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers
+lequel ils avaient poussé un long cri de reconnaissance. Mais, passé
+Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d'antan. Celui
+qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas présentait au monde comme
+l'Orphée de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale
+et de la justice, n'était plus, en ventôse de l'an III (mars 1795), de
+par le même Boissy, qu'un hypocrite à la tyrannie duquel le 9 Thermidor
+avait heureusement mis fin[279].
+
+[Note 279: Séance de la Convention du 30 ventôse an III (20 mars
+1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).]
+
+Toutes les lâchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies
+débordèrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barère, malgré
+l'appui prêté par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins
+obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir, à diverses
+reprises, parlé de lui avec éloge[280]. On entendit, sans que personne
+osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues,
+se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le
+montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hébert[281]. Là, deux
+républicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent
+regretter, j'en suis sûr, d'avoir un moment subi l'influence des
+passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d'intelligence avec
+la Vendée[282]. Tandis que Thuriot _de Larozière_, le futur
+magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue
+d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de
+Douai), le législateur par excellence de la Terreur, annonce que les
+rois coalisés, et spécialement le pape, sont désespérés de la
+catastrophe qui a fait tomber la tête de Maximilien[283]. Catastrophe,
+le mot y est. Merlin l'a-t-il prononcé intentionnellement? Je n'en
+serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce
+Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du
+catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire!
+
+[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars),
+_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).]
+
+[Note 281: Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794),
+_Moniteur_ du 30 thermidor.]
+
+[Note 282: Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29
+septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendémiaire.]
+
+[Note 283: Séance de la Convention du 12 vendémiaire an III (3
+octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendémiaire.]
+
+On frémit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, où tant de
+fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures
+crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et
+sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, où nous voyons
+«qu'il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre
+humain[284]». Une autre fois, ce sont des articles d'un des rédacteurs
+ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus
+toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce
+rédacteur, déjà nommé, s'appelait Trouvé. Auteur d'un hymne à l'Être
+suprême, qui apparemment n'était pas fait pour déplaire à Robespierre,
+et qui, par une singulière ironie du sort, parut au _Moniteur_, le
+jour même où tombait la tête de Maximilien, Trouvé composa une ode sur
+le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'élevèrent
+successivement sur les ruines de la République. Après avoir été baron et
+préfet de l'Empire, cet individu était devenu l'un des plus serviles
+fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne
+pouvaient qu'honorer la mémoire de Robespierre[286].
+
+[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an
+III (29 novembre 1794).]
+
+[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal
+an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floréal an III (1er et 7
+mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.]
+
+[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_,
+par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le
+_baron_ Trouvé s'est rendu complice comme préfet.]
+
+Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a été épargné au martyr dans
+sa tombe. Tantôt c'est un député du nom de Lecongne qui, rompant le
+silence auquel il s'était à peu près condamné jusque-là, a l'effronterie
+de présenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votées
+de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune à
+tant de prétendus historiens; tantôt c'est l'épicurien Dupin, l'auteur
+du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits
+devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez
+impure du reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d'avoir
+voulu spolier ces mêmes fermiers généraux[287]. A peine si, de temps à
+autre, une voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant
+d'infamies et de mensonges.
+
+[Note 287: Séance de la Convention du 16 floréal an III (5 mai
+1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floréal.]
+
+Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, présenta
+Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d'exécrable la
+journée du 9 thermidor; mais, à l'origine, il avait, lui aussi,
+calomnié, à l'instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la
+liberté. Plus tard encore, dans le procès de Baboeuf, un des accusés,
+nommé Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant
+témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet
+accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme.
+«Si ce propos est un crime», ajouta-t-il, «j'en suis coupable, et le
+tribunal peut me condamner». Mais ces exemples étaient rares.
+
+La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur
+toutes les personnes suspectes d'attachement à la mémoire de Maximilien.
+Malheur à qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal
+de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu l'occasion de
+parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses
+admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre
+le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de
+remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l'heure était
+venue où il était permis d'ouvrir la bouche pour dire la vérité, il
+publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu'un jour, le couteau
+sur la gorge, il avait renié publiquement[288]; il fut impitoyablement
+jeté en prison[289].
+
+[Note 288: Taschereau avait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au
+10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet
+1795).]
+
+[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril
+1799).]
+
+Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l'amour de la justice,
+ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les
+honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l'intérêt personnel n'avait
+pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien
+Robespierre, durent courber la tête; ils gémirent indignés, et gardèrent
+le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'étaient pour la plupart
+ni des écrivains ni des orateurs; c'était le peuple tout entier, et, au
+9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis
+l'âge arriva, l'oubli se fit; et la génération qui succéda aux rudes
+jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au
+bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie
+et de diffamation, la réaction se trouva merveilleusement aidée par les
+apostasies d'une multitude de fonctionnaires, désireux de faire oublier
+leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par
+l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention
+s'associèrent à l'idée machiavélique d'attribuer à Maximilien tous les
+torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution,
+croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dégager, par ce
+lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du
+gouvernement révolutionnaire.[291]
+
+[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le
+nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre
+horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des
+Anciens, un compatriote de Maximilien, nommé Dauchet, qui poussa le
+dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'étaient les officiers de
+l'état civil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants
+ce _nom odieux_. Ingénieuse manière d'excuser les admirateurs du
+vaincu. (Séance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)]
+
+[Note 291: Le père de Georges Sand, M. Maurice Dupin, écrivait, à la
+date du 10 thermidor de l'an II: «C'est à la Convention que nous devons
+notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes
+de la tyrannie de Robespierre.»
+
+Mme Georges Sand, qui a cité cette lettre dans sa _Correspondance_,
+l'a fait suivre d'une note où il est dit:
+
+«Voici l'effet des calomnies de la réaction. De tous les terrroristes,
+Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par
+conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système
+de la peine de mort. Cela est assez prouvé, et l'on ne peut pas recuser
+à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne
+est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela est encore
+suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les Thermidoriens
+n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en
+immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible
+et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui
+attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons
+justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus
+grand homme de la Révolution, et l'un des plus grands hommes de
+l'histoire....»]
+
+Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques
+patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le
+temps où vivait Robespierre était l'âge d'or de la République, furent
+aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en
+mission dans le département de la Meurthe. «Hâtons-nous», écrivit ce
+digne émule de Courtois, «de consigner dans les fastes de l'histoire que
+les violences de ce monstre exécrable, _que le sang des Français qu'il
+fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les
+propriétés_, ont seuls amené ce moment de gêne....»[292]
+
+[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du
+12 ventôse de l'an III (3 mars 1795).]
+
+Tel fut en effet l'infernal système suivi par les Thermidoriens. La
+France et l'Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de
+pamphlets, de prétendues histoires où l'odieux le dispute au bouffon. Le
+rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains
+mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l'envi;
+néanmoins, des imaginations perverties trouvèrent moyen de renchérir sur
+ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collègues de
+Maximilien s'abaissèrent jusqu'à ramasser dans la fange la plume du
+libelliste. Passe encore pour Fréron qui, dans une note adressée à
+Courtois, présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à
+celle du chat[293]! il n'y avait chez Fréron ni conscience ni moralité;
+mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de
+cette trempe a prêté les mains à l'oeuvre basse et ténébreuse entreprise
+par les héros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa
+brochure intitulée _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un
+honnête homme.
+
+[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers inédits_, t. I,
+p. 154.]
+
+Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par
+l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses
+de l'ancien propriétaire-rédacteur du _Rougyff_ sortirent des
+libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion
+dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette
+impure officine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre,
+_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la liberté de la
+presse_ par Méhée fils; _les Anneaux de la queue; Défends ta queue;
+Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de
+Robespierre; Lettre de Robespierre à la Convention nationale; la Tête à
+la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs_;
+j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez à cela des nuées de libelles
+dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers,
+tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si
+merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en
+effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de
+poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et
+mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il
+que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter
+l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré
+par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a
+immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux
+composé par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant
+l'expression de l'époque[296].
+
+[Note 294: Préfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la
+Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives à quelques
+personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution_,
+un libelle effrontément cynique qu'une main complaisante réédita en
+1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prétendit-on, avait été
+supprimées lors de la première édition. C'est là qu'on lit que
+Saint-Just s'était fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille
+qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne
+se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au
+mépris de tous les honnêtes gens.]
+
+[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Méhée fils,
+lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons déjà
+dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais
+pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la
+Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la
+Touche, il fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la
+chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.]
+
+[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre
+et la révolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle,
+capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an
+deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a
+trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que
+par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la
+_Marseillaise_:
+
+ Voyez-vous ce spectre livide
+ Qui déchire son propre flanc;
+ Encore tout souillé de sang,
+ De sang il est encore avide.
+ Voyez avec un rire affreux
+ Comme il désigne ses victimes,
+ Voyez comme il excite aux crimes
+ Ses satellites furieux.
+Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc....
+
+Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de
+Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation
+avait été l'oeuvre de Robespierre.]
+
+Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène
+Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de
+n'avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père[297].
+
+[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a échappé,
+et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de
+Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties
+pareilles.
+
+Nous ne connaissons guère qu'une oeuvre dramatique, représentée au
+théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement
+étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire
+de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait
+de magnifiques funérailles.
+
+Cette pièce intitulée _Robespierre_ ou les _Drames de la
+Révolution_, a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de
+Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès,
+ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de
+ces théâtres, en date du 17 juillet 1888. «Cette oeuvre, dit-il,
+méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait
+obtenu, je le garantis, cent représentations».
+
+Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de
+sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette épigraphe de M. Louis Combet: «Ce
+livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de réparation et
+de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un
+jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution
+française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre
+jusqu'au delà de la tombe.»]
+
+Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer
+l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des _historiens_ à
+discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrète,
+politique et curieuse de Robespierre_, déjà mentionnée par nous, et
+dont l'auteur voulut bien reconnaître que «ce monstre _feignit_ de
+vouloir épargner le sang»[298].
+
+[Note 298: _Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien
+Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans
+pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui représente une main
+tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.]
+
+Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je!
+du sieur Félix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de
+Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_
+qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre
+sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit
+cependant des phrases dans le genre de celle-ci: «Chaque citoyen arrêté
+étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir
+les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats.
+Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui
+parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention
+lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas;
+mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par
+jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et
+il fut obéi[299].» Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter
+le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot
+suivant: «Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit être
+égorgé[300].» C'est encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le
+chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois
+_du règne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mépris pour les
+gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces
+turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la
+République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour
+où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait
+Robespierre l'_Orphée de la France_ et le félicitait d'enseigner
+aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice.
+
+[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
+Montjoie, p. 149 de l'édit. in-8° de 1795 (Lausanne).]
+
+[Note 300: _Ibid._, p. 154.]
+
+[Note 301: _Ibid._, p. 158.]
+
+Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Réaction
+thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des
+mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup
+multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque
+instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était
+là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements
+quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau
+talent.
+
+[Note 302: Collaborateur au _Journal général de France_ et au
+_Journal des Débats_, Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension
+de trois mille francs et une place de conservateur à la Bibliothèque
+Mazarine. Son panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire: «Le respect qu'on
+doit à la vérité oblige de convenir que Montjoie n'était qu'un écrivain
+médiocre; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages
+historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance.» (Art.
+MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).]
+
+Est-il maintenant nécessaire de mentionner les _histoires_ plus ou
+moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de
+Robespierre_ par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard,
+ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos
+jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies,
+tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou
+imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison
+de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis
+dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre?
+Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la
+vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux
+encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates
+qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue.
+
+
+
+
+II
+
+
+On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre.
+Nous avons dit comment l'oubli s'était fait dans la masse des
+admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent
+sans rien comprendre au changement qui s'était produit dans l'opinion
+sur ce nom si respecté jadis.
+
+Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou
+proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient
+de leurs sympathies anciennes, en alléguant qu'ils avaient été trompés.
+Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne
+craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze
+années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la
+Révolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses
+derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit
+du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne
+songea qu'à une chose, à savoir, de reprendre contre l'homme dont le nom
+était comme le symbole et le drapeau de la République la grande croisade
+thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste
+d'avilir la démocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents,
+de ses plus dévoués représentants. Et la plupart des libéraux de
+l'époque, anciens serviteurs de l'Empire, ou héritiers plus ou moins
+directs de la Gironde, de laisser faire.
+
+Eh bien! qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si
+habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées,
+toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je
+devrais dire fourvoyés, l'opinion des contemporains et l'expression du
+sentiment populaire[303]. Ah! l'opinion des contemporains, il faut la
+chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la
+maison Duplay comme une pluie de bénédictions. Nous avons déjà
+mentionné, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue
+historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et, ceci est à
+noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les sentiments les
+plus désintéressés. Si dans quelques-unes, à travers l'encens et
+l'éloge, on sent percer l'intérêt personnel, c'est l'exception[304].
+
+[Note 303: MM. Michelet et Quinet.]
+
+[Note 304: Voy. notamment une lettre de Cousin dans les _Papiers
+inédits_, t. III, p. 317, et à la suite du rapport de Courtois, sous
+le n° LXXIV. Volontaire à l'armée de la Vendée, Cousin avait avec lui
+deux fils au service de la République. Robespierre, paraît-il, avait
+déjà eu des bontés pour lui; Cousin le prie de les continuer «à un père
+de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers
+que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirpés». Quelle belle
+occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur! Voy. p. 61 du
+rapport.]
+
+En général, ces lettres sont l'expression naïve de l'enthousiasme le
+plus sincère et d'une admiration sans bornes. «Tu remplis le monde de ta
+renommée; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de
+l'humanité; tu rends les hommes à leur dignité ... ton génie et ta sage
+politique sauvent la liberté; tu apprends aux Français, par les vertus
+de ton coeur et l'empire de ta raison, à vaincre ou mourir pour la
+liberté et la vertu...», lui écrivait l'un[305].--«Vous respirez encore,
+pour le bonheur de votre pays, en dépit des scélérats et des traîtres
+qui avoient juré votre perte. Grâces immortelles en soient rendues à
+l'Être suprême.... Puissent ces sentiments, qui ne sont que l'expression
+d'un coeur pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, me mériter
+quelque part à votre estime. Sans vous je périssois victime de la plus
+affreuse persécution[306]....», écrivait un autre.
+
+[Note 305: Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23
+prairial; citée sous le n° 1, à la suite du rapport de Courtois. _Vide
+suprà_.]
+
+[Note 306: Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, citée à
+la suite du rapport sous le n° IV. L'_honnête_ Courtois a eu soin
+de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rétabli d'après
+l'original conservé aux Archives, et en marge duquel on lit de la main
+de Courtois: _Flagorneries_. Voy. _Archives_, F. 7, 4436,
+liasse X.]
+
+Un citoyen de Tours lui déclare que, pénétré d'admiration pour ses
+talents, il est prêt à verser tout son sang plutôt que de voir porter
+atteinte à sa réputation[307]. Un soldat du nom de Brincourt, en
+réclamant l'honneur de verser son sang pour la patrie, s'adresse à lui
+en ces termes: «Fondateur de la République, ô vous, incorruptible
+Robespierre, qui couvrez son berceau de l'égide de votre
+éloquence»[308]!...
+
+[Note 307: Lettre en date du 28 germinal, citée à la suite du
+rapport de Courtois sous le numéro VII. L'original est aux
+_Archives_, F 7, 4436, liasse R.]
+
+[Note 308: Lettre de Sedan en date du 19 août 1793, citée par
+Courtois sous le numéro VIII.]
+
+Vers lui, avons-nous dit déjà, s'élevaient les plaintes d'une foule de
+malheureux et d'opprimés, plaintes qui retentissaient d'autant plus
+douloureusement dans son coeur que la plupart du temps il était dans
+l'impuissance d'y faire droit. «Républicain vertueux et intègre», lui
+mandait de Saint-Omer, à la date du 2 messidor, un ancien commissaire
+des guerres destitué par le représentant Florent Guyot, «permets qu'un
+citoyen pénétré de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes
+illustres écrits, où respirent le patriotisme le plus pur, la morale la
+plus touchante et la plus profonde, vienne à ton tribunal réclamer la
+justice, qui fut toujours la vertu innée de ton âme.... Je fais reposer
+le succès de ma demande sur ton équité, qui fut toujours la base de
+toutes tes actions....[309]» Et le citoyen Carpot: «Je regrette de
+n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse
+échapper par là un moyen d'abréger la captivité des personnes qui
+m'intéressent.»[310]
+
+[Note 309: Lettre citée à la suite du rapport de Courtois sous le
+numéro IX. Le dernier membre de phrase a été supprimé par Courtois.]
+
+[Note 310: Lettre omise par Courtois, provenant de la précieuse
+collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothèque du
+Louvre, M. Barbier, a bien voulu mettre à notre disposition.]
+
+Un littérateur du nom de Félix, qui depuis quarante ans vivait en
+philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'où il s'associait par
+le coeur aux destinées de la Révolution, étant venu à Paris au mois
+d'août 1793, écrit à Robespierre afin de lui demander la faveur d'un
+entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspiré d'estime
+et d'affection pour sa personne; et il lui garantit d'avance «la plus
+douce récompense au coeur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle
+de tous les gens vertueux et éclairés»[311]. Aux yeux des uns, c'est
+l'apôtre de l'humanité, l'homme sensible, humain et bienfaisant par
+excellence, «réputation», lui dit-on, «sur laquelle vos ennemis mêmes
+n'élèvent pas le plus petit doute»[312]; aux yeux des autres, c'est le
+messie promis par l'Eternel pour réformer toutes choses[313]. Un citoyen
+de Toulouse ne peut s'empêcher de témoigner à Robespierre toute la joie
+qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance
+frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au
+régénérateur et bienfaiteur de sa patrie[314]. Maximilien est regardé
+comme la pierre angulaire de l'édifice constitutionnel, comme le
+flambeau, la colonne de la République[315]. «Tous les braves Français
+sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer
+la liberté, en vous criant par mon organe: Béni soit Robespierre»! lui
+écrit le citoyen Jamgon[316]. «L'estime que j'avois pour toi dès
+l'Assemblée constituante», lui mande Borel l'aîné, «me fit te placer au
+ciel à côté d'Andromède dans un projet de monument sidéral»[317]....
+
+[Note 311: Lettre citée par Courtois sous le numéro X.]
+
+[Note 312: Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits
+_réservés_, insérée par Courtois sous le numéro XI et déjà citée
+par nous. _Vide suprà_.]
+
+[Note 313: Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de
+la compagnie des vétérans de Château-Thierry, en date du 30 prairial,
+déjà citée. Dans cette lettre très-longue d'_un jeune homme de
+quatre-vingt-sept ans_, lettre dont l'original est aux _Archives_,
+Courtois n'a cité qu'une vingtaine de lignes, numéro XII.]
+
+[Note 314: Lettre en date du 22 messidor, tronquée et altérée par
+Courtois, sous le numéro XIII.]
+
+[Note 315: Lettre de Dathé, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne,
+et de Picard, citées sous le numéro XV à la suite du rapport de
+Courtois.]
+
+[Note 316: Lettre citée par Courtois sous le numéro XXIV. _Vide
+suprà_.]
+
+[Note 317: Lettre en date du 15 floréal an II, citée par Courtois
+sous le numéro XXIV.]
+
+Et Courtois ne peut s'empêcher de s'écrier dans son rapport: «C'étoit à
+qui enivreroit l'idole.... Partout même prostitution d'encens, de voeux
+et d'hommages; partout on verserait son sang pour sauver ses
+jours[318].» Le misérable rapporteur se console, il est vrai, en
+ajoutant que si la peste avait des emplois et des trésors à distribuer,
+elle aurait aussi ses courtisans[319]. Mais les courtisans et les rois,
+c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont jamais
+désintéressés. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni
+trésors à distribuer. On connaît sa belle réponse à ceux qui, pour le
+déconsidérer, allaient le présentant comme revêtu d'une dictature
+personnelle: «Il m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient à mes
+pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre
+tous tes crimes, et ils seraient reconnaissants....[320].»
+
+[Note 318: Rapport de Courtois, p. 9 et 10.]
+
+[Note 319: _Ibid._, p. 12.]
+
+[Note 320: Discours du 8 thermidor, p. 16.]
+
+Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre
+était presque infini, du propre aveu de Courtois[321], avons-nous dit,
+et Courtois s'est bien gardé, comme on pense, de publier les plus
+concluantes en faveur de Robespierre[322]. Or, comme contre-poids à ces
+témoignages éclatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme,
+qu'a trouvé Courtois à offrir à la postérité? quelques misérables
+lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurières, oeuvres de
+bassesse et de lâcheté dont nous aurons à dire un mot, et que tout homme
+de coeur ne saurait s'empêcher de fouler aux pieds avec dédain.
+
+[Note 321: Rapport de Courtois, p. 103.]
+
+[Note 322: Nous avons déjà dit l'indigne trafic qu'a fait Courtois
+des innombrables lettres trouvées chez Robespierre.]
+
+
+
+
+III
+
+
+On sait maintenant, à ne s'y pas méprendre, quelle était l'opinion
+publique à l'égard de Robespierre. Le véritable sentiment populaire pour
+sa personne, c'était de l'idolâtrie, comme l'impur Guffroy se trouva
+obligé de l'avouer lui-même[323]. Ce sentiment, il ressort des lettres
+dont nous avons donné des extraits assez significatifs; il ressort de
+ces lettres des Girondins sauvés par Robespierre, lettres que nous avons
+révélées et qui reviennent au jour pour déposer comme d'irrécusables
+témoins; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des
+Thermidoriens.
+
+[Note 323: Lettre de Guffroy à ses concitoyens d'Arras, écrite de
+Paris le 29 Thermidor an II (16 août 1793).]
+
+D'après Billaud-Varenne, dont l'autorité a ici tant de poids, Maximilien
+était considéré dans l'opinion comme l'être le plus essentiel de la
+République[324]. De leur côté, les membres des deux anciens comités ont
+avoué que, _quelque prévention qu'on eût_, on ne pouvait se
+dissimuler quel était l'état des esprits à cette époque, et que la
+popularité de Robespierre dépassait toutes les bornes[325].
+
+[Note 324: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 25.]
+
+[Note 325: _Réponse des anciens membres des deux comités aux
+imputations de L. Lecointre_, p. 19.]
+
+Écoutons maintenant Billaud-Varenne, atteint à son tour par la réaction
+et se débattant sous l'accusation de n'avoir pas dénoncé plus tôt la
+_tyrannie_ de Robespierre: «Sous quels rapports eût-il pu paraître
+coupable? S'il n'eût pas manifesté l'intention de frapper, de dissoudre,
+d'exterminer la représentation nationale, si l'on n'eût pas eu à lui
+reprocher jusqu'à sa POPULARITÉ même ... popularité si énorme qu'elle
+eût suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un État libre,
+en un mot s'il ne se fût point créé une puissance monstrueuse tout aussi
+indépendante du comité de Salut public que de la Convention nationale
+elle-même, Robespierre ne se seroit pas montré sous les traits odieux de
+la tyrannie, et tout ami de la liberté lui eût conservé son
+estime[326].» Et plus loin: «Nous demandera-t-on, comme on l'a déjà
+fait, pourquoi nous avons laissé prendre tant d'empire à Robespierre?
+Oublie-t-on que dès l'Assemblée constituante, il jouissoit déjà d'une
+immense popularité et qu'il obtint le titre d'Incorruptible?
+Oublie-t-on, que pendant l'Assemblée législative sa popularité ne fit
+que s'accroître...? Oublie-t-on que, dans la Convention nationale,
+Robespierre se trouva bientôt le seul qui, fixant sur sa personne tous
+les regards, acquittant de confiance qu'elle le rendit prépondérant, de
+sorte que lorsqu'il est arrivé au comité de Salut public, il étoit déjà
+l'être le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il
+avoit réussi à prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je
+répondrais que _c'est en affichant_ LES VERTUS LES PLUS AUSTÈRES,
+LE DÉVOUEMENT LE PLUS ABSOLU, LES PRINCIPES LES PLUS PURS[327].» Otez de
+ce morceau ce double mensonge thermidorien, à savoir l'accusation
+d'avoir eu l'intention de dissoudre la Convention, et d'avoir exercé une
+puissance monstrueuse en dehors de l'Assemblée et des comités, il reste
+en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus
+saisissante qu'elle est comme involontairement tombée de la plume d'un
+de ses proscripteurs.
+
+[Note 326: Mémoire de Billaud-Varenne conservé aux _Archives_,
+F 7, 4579, p. 5 du manuscrit.]
+
+[Note 327: _Ibid._, p. 12 et 13.]
+
+Nous allons voir bientôt jusqu'où Robespierre poussa le respect pour la
+Représentation nationale; et quant à cette puissance monstrueuse,
+laquelle était purement et simplement un immense ascendant moral, elle
+était si peu réelle, si peu effective, qu'il suffisait à ses collègues,
+comme on l'a vu plus haut, d'un simple coup d'oeil pour
+qu'instantanément la majorité fût acquise contre lui. Son grand crime,
+aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques républicains sincères, fut
+précisément le crime d'Aristide: sa popularité; il leur répugnait de
+l'entendre toujours appeler _le Juste_.
+
+Mais si le sentiment populaire était si favorable à Maximilien, en
+était-il de même de l'opinion des gens dont l'attachement à la
+Révolution était médiocre? Je réponds oui, sans hésiter, et je le
+prouve. Pour cela, je rappellerai d'abord les lettres de reconnaissance
+adressées à Robespierre par les soixante-treize Girondins dont il avait
+été le sauveur; ensuite je m'en référerai à l'avis de Boissy-d'Anglas,
+Boissy le type le plus parfait de ces révolutionnaires incolores et
+incertains, de ces royalistes déguisés qui se fussent peut-être
+accommodés de la République sous des conducteurs comme Robespierre, mais
+qui, une fois la possibilité d'en sortir entrevue, n'ont pas mieux
+demandé que de s'associer aux premiers coquins venus pour abattre
+l'homme à l'existence duquel ils la savaient attachée.
+
+Nous insistons donc sur l'opinion de Boissy-d'Anglas, parce qu'il est
+l'homme dont la réaction royaliste et girondine a le plus exalté le
+courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle nécessité le forçait
+de venir en messidor, à moins d'être le plus lâche et le dernier des
+hommes, présenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage dédié
+à la Convention nationale, s'il ne croyait ni aux vertus, ni au courage,
+ni à la pureté de Maximilien? Rien ne nous autorise à révoquer en doute
+sa sincérité, et quand il comparait Robespierre à Orphée enseignant aux
+hommes les principes de la civilisation et de la morale, il laissait
+échapper de sa conscience un cri qui n'était autre chose qu'un splendide
+hommage rendu à la vérité[328]. L'opinion postérieure de Boissy ne
+compte pas.
+
+[Note 328: _Essai sur les fêtes nationales_, adressé à la
+Convention, in-8º de 192 p., déjà cité. Membre du Sénat et comte de
+l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, pair de France de la
+première Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours, pair
+de France de la seconde Restauration, Boissy-d'Anglas mourut considéré
+et comblé d'honneurs en 1826. C'était un sage!
+
+«Homme qui suit son temps à saison opportune», dirai-je avec notre vieux
+poète Régnier.]
+
+Ainsi, à l'exception de quelques ultra-révolutionnaires de bonne foi, de
+royalistes se refusant à toute espèce de composition avec la République,
+de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner à Maximilien de
+l'avoir laissé sacrifier, et enfin d'un certain nombre de Conventionnels
+sans conscience et perdus de crimes, la France tout entière était de
+coeur avec Robespierre et ne prononçait son nom qu'avec respect et
+amour. Il était arrivé, pour nous servir encore d'une expression de
+Billaud-Varenne, à une hauteur de puissance morale inouïe jusqu'alors;
+tous les hommages et tous les voeux étaient pour lui seul, on le
+regardait comme l'être unique; la prospérité publique semblait inhérente
+à sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte était la plus
+grande calamité qu'on eût à craindre[329]. Eh bien! je le demande à tout
+homme sérieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer
+la forte génération de 1789 capable de s'être éprise d'idolâtrie pour un
+génie médiocre, pour un vaniteux, pour un rhéteur pusillanime, pour un
+esprit étroit et mesquin, pour un être bilieux et sanguinaire, suivant
+les épithètes prodiguées à Maximilien par tant d'écrivains ignorants, à
+courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des
+libellistes?
+
+[Note 329: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
+7, 4579², p. 38 et 39.]
+
+Au spectacle du déchaînement qui, après Thermidor, se produisit contre
+Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant joué un des principaux rôles
+dans le lugubre drame, ne put s'empêcher d'écrire: «J'aime bien voir
+ceux qui se sont montrés jusqu'au dernier moment les plus bas valets de
+cet homme le rabaisser au-dessous d'un esprit médiocre, maintenant qu'il
+n'est plus[330].» On remarqua en effet, parmi les plus lâches
+détracteurs de Maximilien, quelques-uns de ceux qui, la veille de sa
+chute, lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps[331].
+
+[Note 330: _Ibid._, p. 40.]
+
+[Note 331: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
+7, 4579², p. 40.]
+
+Ah! je le répète, c'est avoir une étrange idée de nos pères que de les
+peindre aux pieds d'un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne
+saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur oeuvre. Il
+faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si
+ces rudes champions de la justice et du droit, eurent pour Robespierre
+un enthousiasme et une admiration sans bornes, c'est que Robespierre fut
+le plus énergique défenseur de la liberté, c'est qu'il représenta la
+démocratie dans ce qu'elle a de plus pur, de plus noble, de plus élevé,
+c'est qu'il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de
+l'humanité. L'événement du reste leur donna tristement raison, car, une
+fois l'objet de leur culte brisé, la Révolution déchut des hauteurs où
+elle planait et se noya dans une boue sanglante.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il est aisé de comprendre à présent pourquoi les collègues de Maximilien
+au comité de Salut public hésitèrent jusqu'au dernier moment à conclure
+une alliance monstrueuse avec les conjurés de Thermidor, avec les
+Fouché, les Tallien, les Fréron, les Rovère, les Courtois et autres. Un
+secret pressentiment semblait les avertir qu'en sacrifiant l'austère
+auteur de la Déclaration des droits de l'homme, ils sacrifiaient la
+République elle-même et préparaient leur propre perte. C'est un fait
+avéré que tout d'abord on songea à attaquer le comité de Salut public en
+masse.
+
+Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas très-bien
+pourquoi l'on s'en prenait à Robespierre seul, et ils l'eussent moins
+compris encore s'ils avaient su que, depuis plus d'un mois, le comité
+exerçait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de
+Maximilien. Un de ces mannequins de la réaction, le député Laurent
+Lecointre, ayant conçu le projet de rédiger un acte d'accusation contre
+tous les membres du comité, reçut le conseil d'attaquer Robepierre seul,
+afin que le succès fût plus certain[332]. On sait comment il se rendit à
+cet avis, et tout le monde connaît le fameux acte d'accusation qu'il
+révéla courageusement ... après Thermidor, et dont le titre se trouve
+pompeusement orné du projet d'immoler Maximilien Robespierre en plein
+Sénat[333]. Le conseil était bon, car si les Thermidoriens s'en fussent
+pris au comité en masse, s'ils ne fussent point parvenus à entraîner
+Billaud-Varenne, qui devint leur allié le plus actif et le plus utile,
+ils eussent été infailliblement écrasés.
+
+[Note 332: _Conjuration formée dès le 5 prairial par neuf
+représentants du peuple, etc. Rapport et projet d'accusation par Laurent
+Lecointre_, in 8º de 38 p., de l'Imprimerie du _Rougyff_, p. 4.]
+
+[Note 333: _Ibid._ Voyez le titre.]
+
+Billaud, c'était l'image incarnée de la Terreur. «Quiconque»,
+écrivait-il en répondant à ses accusateurs, «est chargé de veiller au
+salut public, et, dans les grandes crises, ne lance pas la foudre que le
+peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le
+premier traître à la patrie[334].» Étonnez-vous donc si, en dépit de
+Robespierre, les exécutions sanglantes se multipliaient, si les
+sévérités étaient indistinctement prodiguées, si la Terreur s'abattait
+sur toutes les conditions. Il semblait, suivant la propre expression de
+Maximilien, qu'on eût cherché à rendre les institutions révolutionnaires
+odieuses par les excès[335].
+
+[Note 334: Mémoire de Billaud-Varenne, _ubi suprà_, p. 69 du
+manuscrit.]
+
+[Note 335: Discours du 8 thermidor, p. 19.]
+
+Le 2 thermidor, Robespierre, qui depuis un mois avait refusé d'approuver
+toutes les listes de détenus renvoyés devant le tribunal
+révolutionnaire, en signa une de 138 noms appartenant à des personnes
+dont la culpabilité sans doute ne lui avait pas paru douteuse; mais le
+lendemain il repoussait, indigné, une autre liste de trois cent dix-huit
+détenus offerte à sa signature[336], et, trois jours plus tard, comme
+nous l'avons dit déjà, il refusait encore de participer à un arrêté
+rendu par les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis,
+arrêté instituant, en vertu d'un décret rendu le 4 ventôse, quatre
+commissions populaires chargées de juger promptement les ennemis du
+peuple détenus dans toute l'étendue de la République, et auquel
+s'associèrent cependant ses amis Saint-Just et Couthon[337].
+
+[Note 336: Les signataires de cette liste sont: «Vadier, Voulland,
+Élie Lacoste, Collot-d'Herbois, Barère, Ruhl, Amar, C.-A. Prieur,
+Billaud-Varenne». _Archives_, F 7, 4436, _Rapport de Saladin_,
+p.142 et 254.]
+
+[Note 337: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Louis (du
+Bas-Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert
+Lindet, Saint-Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle
+(cité dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 393).]
+
+En revanche, comme nous l'avons dit aussi, il avait écrit de sa main et
+signé l'ordre d'arrestation d'un nommé Lépine, administrateur des
+travaux publics, lequel avait abusé de sa position pour se faire adjuger
+à vil prix des biens nationaux[338].
+
+[Note 338: Arrêté en date du 26 messidor, signé: Robespierre,
+Carnot, Collot-d'Herbois, Barère, Couthon, Billaud-Varenne, C.-A.
+Prieur, Robert Lindet (_Archives_ F 7, 4437). _Vide suprâ_.]
+
+A son sens, on allait beaucop trop vite, et surtout beau-trop légèrement
+en besogne, comme le prouvent d'une façon irréfragable ces paroles
+tombées de sa bouche dans la séance du 8 thermidor, déjà citées en
+partie: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour
+étendre le système de terreur ... Est-ce nous qui avons plongé dans les
+cachots les patriotes et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce
+sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les
+crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la
+guerre aux citoyens paisibles, érigé en crime ou des préjugés incurables
+ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et
+rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les monstres que
+nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
+fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus
+grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés
+populaires les têtes de six cents représentants du peuple? Ce sont les
+monstres que nous avons accusés....[339]» Billaud-Varenne ne put
+pardonner à Robespierre de vouloir supprimer la Terreur en tant que
+Terreur, et la réduire à ne s'exercer, sous forme de justice sévère, que
+contre les seuls ennemis actifs de la Révolution. Aussi fut-ce sur
+Billaud que, dans une séance du conseil des Anciens, Garat rejeta toute
+la responsabilité des exécutions sanglantes faites pendant la durée du
+comité de Salut public[340].
+
+[Note 339: Discours du 8 thermidor, p. 10, 7 et 8.]
+
+[Note 340: Séance du 14 thermidor an VIII (1er août 1799).
+_Moniteur_ du 20 Thermidor.]
+
+Cependant, comme averti par sa conscience, Billaud hésita longtemps
+avant de se rendre aux invitations pressantes de ses collègues du comité
+de Sûreté générale, acquis presque tous à la conjuration. Saint-Just,
+dans son dernier discours, a très bien dépeint les anxiétés et les
+doutes de ce patriote aveuglé. «Il devenait hardi dans les moments où,
+ayant excité les passions, on paraissait écouter ses conseils, mais son
+dernier mot expirait toujours sur ses lèvres, il appelait tel homme
+absent Pisistrate; aujourd'hui présent, il était son ami; il était
+silencieux, pâle, l'oeil fixe, arrangeant ses traits altérés. La vérité
+n'a point ce caractère ni cette politique[341]». Un montagnard austère
+et dévoué, Ingrand, député de la Vienne à la Convention, alors en
+mission, étant venu à Paris vers cette époque, alla voir
+Billaud-Varenne. «Il se passe ici des choses fort importantes», lui dit
+ce dernier, «va trouver Ruamps, il t'informera de tout». Billaud eut
+comme une sorte de honte de faire lui-même la confidence du noir
+complot.
+
+[Note 341: Discours du 9 thermidor.]
+
+Ingrand courut chez Ruamps, qui le mit au courant des machinations
+ourdies contre Robespierre en l'engageant vivement à se joindre aux
+conjurés. Saisi d'un sombre pressentiment, Ingrand refusa non seulement
+d'entrer dans la conjuration, mais il s'efforça de persuader à Ruamps
+d'en sortir, lui en décrivant d'avance les conséquences funestes, et
+l'assurant qu'une attaque contre Robespierre, si elle était suivie de
+succès, entraînerait infailliblement la perte de la République[342].
+Puis il repartit, le coeur serré et plein d'inquiétudes. Égaré par
+d'injustifiables préventions, Ruamps demeura sourd à ces sages conseils;
+mais que de fois, plus tard, pris de remords, il dut se rappeler la
+sinistre prédiction d'Ingrand!
+
+[Note 342: Ces détails ont été fournis aux auteurs de l'_Histoire
+parlementaire_ par Buonaroti, qui les tenait d'Ingrand lui-même.
+Membre du conseil des Anciens jusqu'en 1797, Ingrand entra vers cette
+époque dans l'administration forestière et cessa de s'occuper de
+politique. Proscrit en 1816, comme régicide, il se retira à Bruxelles, y
+vécut pauvre, souffrant stoïquement comme un vieux républicain, et
+revint mourir en France, après la Révolution de 1830, fidèle aux
+convictions de sa jeunesse.]
+
+La vérité est que Billaud-Varenne agit de dépit et sous l'irritation
+profonde de voir Robespierre ne rien comprendre à son système
+«d'improviser la foudre à chaque instant». Ce fut du reste le remords
+cuisant des dernières années de sa vie. Il appelait le 9 thermidor sa
+véritable faute. «Je le répète», disait-il, «la Révolution puritaine a
+été perdue le 9 thermidor. Depuis, combien de fois j'ai déploré d'y
+avoir agi de colère[343].» Ah! ces remords de Billaud-Varenne, ils ont
+été partagés par tous les vrais républicains coupables d'avoir, dans une
+heure d'égarement et de folie, coopéré par leurs actes ou par leur
+silence à la chute de Robespierre.
+
+[Note 343: Dernières années de Billaud-Varenne, dans la _Nouvelle
+Minerve_, t. 1er, p. 351 à 358. La regrettable part prise par Billaud
+au 9 Thermidor ne doit pas nous empêcher de rendre justice à la fermeté
+et au patriotisme de ce républicain sincère. Au général Bernard, qui,
+jeune officier alors, s'était rendu auprès de lui à Cayenne pour lui
+porter sa grâce de la part de Bonaparte et de ses collègues, il
+répondit: «Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du
+peuple certains droits; mais le droit de faire grâce que s'arrogent les
+consuls français n'ayant pas été puisé à la même source, je ne puis
+accepter l'amnistie qu'ils prétendent m'accorder.» Un jour, ajoute le
+général Bernard, «il m'échappa de lui dire sans aucune précaution: Quel
+malheur pour la Convention nationale que la loi du 22 prairial ait taché
+de sang les belles pages qui éternisent son énergie contre les ennemis
+de la République française, c'est-à-dire contre toute l'Europe
+armée!--«Jeune homme, me répondit-il avec un air sévère, quand les os
+des deux générations qui succéderont à la vôtre seront blanchis, alors
+et seulement alors l'histoire s'emparera de cette grande question.»
+Puis, se radoucissant, il me prit la main en me disant: «Venez donc voir
+les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des
+épiceries, est venu lui-même planter dans mon jardin.»
+
+(_Billaud-Varenne à Cayenne_, par le général Bernard, dans la
+_Nouvelle Minerve_, t. II, p. 288.)]
+
+
+
+
+V
+
+
+Un des hommes qui contribuèrent le plus à amener les membres du comité
+de Salut public à l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot.
+Esprit laborieux, honnête, mais caractère sans consistance et sans
+fermeté, ainsi qu'il le prouva de reste quand, après Thermidor, il lui
+fallut rendre compte de sa conduite comme membre du comité de Salut
+public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot-d'Herbois et
+Billaud-Varenne, qui jusqu'au dernier moment soutinrent le système de la
+Terreur quand même, que pour Robespierre et Saint-Just qui voulurent en
+arrêter les excès et s'efforcèrent d'y substituer la justice[344]. Les
+premiers, il est vrai, s'inclinaient respectueusement et sans mot dire
+devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s'étaient
+permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi, Maximilien lui
+reprochait de persécuter les généraux patriotes, et Saint-Just de ne pas
+assez tenir compte des observations que lui adressaient les
+représentants en mission aux armées, lesquels, placés au centre des
+opérations militaires, étaient mieux à même de juger des besoins de nos
+troupes et de l'opportunité de certaines mesures: «Il n'y a que ceux qui
+sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont
+puissants qui en profitent....[345]», disait Saint-Just. Paroles trop
+vraies, que Carnot ne sut point pardonner à la mémoire de son jeune
+collègue.
+
+[Note 344: Voy., au sujet de la préférence de Carnot pour
+Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, les _Mémoires sur Carnot_ par
+son fils, t. 1er, p. 511.]
+
+[Note 345: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 Thermidor.]
+
+Nous avons déjà parlé d'une altercation qui avait eu lieu au mois de
+floréal entre ces deux membres du comité de Salut public, altercation à
+laquelle on n'a pas manqué, après coup, de mêler Robespierre, qui y
+avait été complètement étranger. A son retour de l'armée, vers le milieu
+de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au
+sujet d'un ordre malheureux donné par son collègue. Carnot, ayant dans
+son bureau des Tuileries imaginé une expédition militaire, avait
+prescrit à Jourdan de détacher dix-huit mille hommes de son armée pour
+cette expédition. Si cet ordre avait été exécuté, l'armée de
+Sambre-et-Meuse aurait été forcée de quitter Charleroi, de se replier
+même sous Philippeville et Givet, en abandonnant Avesnes et
+Maubeuge[346]. Heureusement les représentants du peuple présents à
+l'armée de Sambre-et-Meuse avaient pris sur eux de suspendre le
+malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait été signalée
+dès l'époque, et n'avait pas peu contribué à lui nuire dans l'opinion
+publique[347].
+
+[Note 346: _Ibid._]
+
+[Note 347: Nous lisons dans un rapport de l'agent national de
+Boulogne au comité de Salut public, en date du 25 messidor (13 juillet
+1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que
+Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pièce de la
+collection Beuchot). Les membres des anciens comités, dans la note 6 où
+il est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'ont donné
+aucune explication à ce sujet. (Voy. leur _Réponse aux imputations de
+Laurent Lecointre_, p. 105.)]
+
+Froissé dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Saint-Just, et
+dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la
+popularité n'était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant à
+son collègue de persécuter les généraux fidèles[348], Maximilien,
+paraît-il, faisait grand cas de ses talents[349]. Carnot, nous dit-on,
+ne lui rendait pas la pareille[350]. Cela dénote tout simplement chez
+lui une intelligence médiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il
+fut, je crois, extrêmement jaloux de la supériorité d'influence et de
+talent d'un collègue plus jeune que lui; et, sous l'empire de ce
+sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration
+thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la
+dupe de Fouché.
+
+[Note 348: Discours du 8 Thermidor.]
+
+[Note 349: C'est ce que M. Philippe Le Bas a assuré à M. Hippolyte
+Carnot.]
+
+[Note 350: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. 1er, p.
+510.]
+
+Dans les divers Mémoires publiés sur lui, on trouve contre Robespierre
+beaucoup de lieux communs, d'appréciations erronées et injustes, de
+redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait
+précis, rien surtout de nature à justifier la part active prise par
+Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme
+l'embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s'est agi de
+répondre à cette question: Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour
+le démasquer?--Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor,
+ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'était l'unique preuve, la
+preuve matérielle des crimes du _tyran_[351]. A cet égard
+Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère sont d'une unanimité
+touchante. Dans l'intérieur du comité Robespierre était inattaquable,
+paraît-il, car «il colorait ses opinions de fortes nuances de bien
+public et il les ralliait adroitement à l'intérêt des plus graves
+circonstances[352].» Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de
+patriotisme, et ce n'est pas là sans doute qu'il aurait divulgué ses
+plans de dictature ou son ambition triumvirale[353]. Ainsi il a fallu
+arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l'idée que Robespierre
+eût médité des plans de dictature ou fût doué d'une _ambition
+triumvirale_. Savez-vous quel a été, au dire de Collot-d'Herbois,
+l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Représentation
+nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? son
+discours[354]. Et de son côté Billaud-Varenne a écrit: «Je demande à mon
+tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le
+tyran, quand pour dissiper l'illusion générale nous n'avions ni son
+discours du 8 thermidor ... ni le discours de Saint-Just[355]?» C'est
+puéril, n'est-ce pas? Voilà pourtant sur quelles accusations s'est
+perpétuée jusqu'à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le
+fantôme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels,
+chez qui la naïveté est au moins égale à l'ignorance.
+
+[Note 351: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]
+
+[Note 352: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 13.]
+
+[Note 353: _Ibid._, p. 15.]
+
+[Note 354: Séance du 9 Thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 12 (30
+juillet 1794).]
+
+[Note 355: Mémoire de Billaud-Varenne. _Ubi Suprà_, p. 43 du
+manuscrit.]
+
+Que les misérables, coalisés contre Robespierre, se soient attachés à
+répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de
+la part de gens sans conscience: c'était leur unique moyen d'ameuter
+contre lui certains patriotes ombrageux. «Ce mot de dictature a des
+effets magiques», répondit Robespierre dans un admirable élan, en
+prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; «il
+flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, il détruit la République,
+il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente
+comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale,
+qu'il présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il
+dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme
+et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République
+ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition
+nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues?
+Je ne parle point de leurs armées.» N'est-ce pas là le dédain poussé
+jusqu'au sublime[356]? «Qu'il me soit permis», ajoutait Robespierre, «de
+renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de
+cette dignité ridicule qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop
+d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs
+couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres.... J'ai vu
+d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux
+(celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de
+d'Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce
+caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser
+ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à
+foudroyer, et qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre
+à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraît vraisemblable qu'à ces
+êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que
+dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la
+connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des
+passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent
+jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous
+en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre,
+impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes,
+cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les
+opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus
+saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime
+éclatant qui détruit un autre crime; elle existe cette ambition
+généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet
+égoïsme des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le
+calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur
+public? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens
+dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils?
+comment l'aveugle-né aurait-il l'idée de la lumière[357]?...» Rarement
+d'une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d'une vérité
+plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls l'injure
+brutale, la calomnie éhontée et l'échafaud.
+
+[Note 356: «Ce trait sublime: _Je ne parle pas de leurs
+armées_, est de la hauteur de _Nicomède_ et de Corneille,» a
+écrit Charles Nodier. _Souvenirs de la Révolution_, t. 1er, p. 294
+de l'édit. Charpentier.]
+
+[Note 357: Discours du 8 thermidor, p. 15 et 16.]
+
+Ce fut, j'imagine, pour s'excuser aux yeux de la postérité d'avoir
+lâchement abandonné Robespierre, et aussi pour se parer d'un vernis de
+stoïcisme républicain, que ses collègues du comité prétendirent, après
+coup, l'avoir sacrifié parce qu'il aspirait à la dictature. Ce qui les
+fâchait, au contraire, c'était d'avoir en lui un censeur incommode, se
+plaignant toujours des excès de pouvoir. Les conclusions de son discours
+du 8 thermidor ne tendaient-elles pas surtout à faire cesser
+l'arbitraire dans les comités? Constituez, disait-il à l'Assemblée,
+«constituez l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la
+Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écrasez ainsi
+toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur
+leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté[358]...»
+
+[Note 358: _Ibid._, p. 43.]
+
+Et de quoi se plaignait Saint-Just dans son discours du 9? Précisément
+de ce qu'au comité de Salut public les délibérations avaient été livrées
+à quelques hommes «ayant le même pouvoir et la même influence que le
+comité même», et de ce que le gouvernement s'était trouvé «abandonné à
+un petit nombre qui, jouissant d'un absolu pouvoir, accusa les autres
+d'y prétendre pour le conserver[359]». Les véritables dictateurs étaient
+donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère, Carnot, C.-A. Prieur et
+Robert Lindet, nullement Robespierre, qui avait, en quelque sorte,
+résigné sa part d'autorité, ni Couthon, presque toujours retenu chez lui
+par la maladie, ni Saint-Just, presque toujours aux armées, qu'on
+laissait à l'écart et paisible, «comme un citoyen sans prétention»[360].
+
+[Note 359: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.]
+
+[Note 360: Discours de Saint-Just dans la séance du 9
+thermidor.--Nous avons dit qu'il n'existait presque point d'arrêtés
+portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et de
+Saint-Just. En voici un pourtant du 30 messidor: «Le comité de Salut
+public arrête que les citoyens Fijon et Bassanger, patriotes liégeois,
+seront mis sur le champ en liberté ... Couthon, Robespierre,
+Saint-Just.» _Archives_, F 7, 4437. Eh bien! après Thermidor, il se
+trouvera des gens pour accuser Robespierre d'être l'auteur des
+persécutions dirigées contre certains patriotes liégeois.]
+
+C'est donc le comble de l'absurdité et de l'impudence d'avoir présenté
+ce dernier comme ayant un jour réclamé pour Robespierre la ...
+dictature. N'importe! comme Saint-Just était mort et ne pouvait
+répondre, les membres des anciens comités commencèrent par insinuer
+qu'il avait proposé aux comités réunis de faire gouverner la France par
+des _réputations patriotiques_, en attendant qu'il y eut des
+institutions républicaines[361]! L'accusation était bien vague; tout
+d'abord on n'osa pas aller plus loin; mais plus tard on prit des airs de
+Brutus indigné. Dans des Mémoires où les erreurs les plus grossières se
+heurtent de page en page aux mensonges les plus effrontés, Barère
+prétend que, dans les premiers jours de messidor, Saint-Just proposa
+formellement aux deux comités réunis de décerner la dictature à
+Robespierre.--Dans les premiers jours de messidor, notons-le en passant,
+Saint-Just n'était même pas à Paris; il n'y revint que dans la nuit du
+10. Telle est, du reste, l'inadvertance de Barère dans ses mensonges,
+qu'un peu plus loin il transporte la scène en thermidor, pour la
+replacer ensuite en messidor[362]. Pendant l'allocution de Saint-Just,
+Robespierre se serait promené autour de la salle, «gonflant ses joues,
+soufflant avec saccades». Et il y a de braves[363] gens, sérieux,
+honnêtes, qui acceptent bénévolement de pareilles inepties!
+
+[Note 361: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de L. Lecointre_, p. 16.]
+
+[Note 362: Mémoires de Barère, t. II, p. 213, 216 et 232. Voy. au
+surplus, à ce sujet, notre _Histoire de Saint-Just_.]
+
+[Note 363: C'est M.H. Carnot qui, dans ses _Mémoires_ sur son
+père, raconte ce fait comme l'ayant trouvé dans une note «_évidemment
+émanée d'un témoin oculaire_» qu'il ne nomme pas (t. 1er, p. 530).]
+
+Pour renfoncer son assertion, Barère s'appuie d'une lettre adressée à
+Robespierre par un Anglais nommé Benjamin Vaughan, résidant à Genève,
+lettre dans laquelle on soumet à Maximilien l'idée d'un protectorat de
+la France sur les provinces hollandaises et rhénanes confédérées, ce
+qui, suivant l'auteur du projet, aurait donné à la République huit ou
+neuf millions d'alliés[364]; d'où Barère conclut que Robespierre était
+en relations avec le gouvernement anglais, et qu'il aspirait à la
+dictature, «demandée en sa présence par Saint-Just»[365]. En vérité, on
+n'a pas plus de logique! La dictature était aussi loin de la pensée de
+Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9
+thermidor, le premier disait en propres termes: «Je déclare qu'on a
+tenté de mécontenter et d'aigrir les esprits pour les conduire à des
+démarches funestes, et l'on n'a point espéré de moi, sans doute, que je
+prêterais mes mains pures à l'iniquité. Ne croyez pas au moins qu'il ait
+pu sortir de mon coeur l'idée de flatter un homme! Je le défends parce
+qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-même s'il devenait
+criminel»[366].--Criminel, c'est-à-dire s'il eut aspiré à la dictature.
+
+[Note 364: Voy. cette lettre de l'Anglais Vaughan, dans les Mémoires
+de Barère (t. II, p. 227). Robespierre n'en eut même pas connaissance,
+car, d'après Barère, elle arriva et fut décachetée au comité de Salut
+public dans la journée du 9 thermidor.]
+
+[Note 365: Mémoires de Barère, t. II, p. 232. Il faudrait tout un
+volume pour relever les inconséquences de Barère.]
+
+[Note 366: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.
+Saint-Just, comme on sait, ne put prononcer que les premières paroles de
+son discours.]
+
+Enfin--raison décisive et qui coupe court au débat--comment! Saint-Just
+aurait proposé en pleine séance du comité de Salut public d'armer
+Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu'il accusait
+précisément d'avoir exercé l'autorité à l'exclusion de Maximilien ne se
+serait levé pour retourner contre lui l'accusation! Personne n'eût songé
+à s'emparer de cet argument si favorable aux projets des conjurés et
+bien de nature à exaspérer contre celui qu'on voulait abattre les
+républicains les plus désintéressés dans la lutte! Cela est
+inadmissible, n'est-ce pas? Eh bien! pas une voix accusatrice ne se fit
+entendre à cet égard. Et quand on voit aujourd'hui des gens se prévaloir
+d'une assertion maladroite de Barère, assertion dont on ne trouve aucune
+trace dans les discours prononcés ou les écrits publiés à l'époque même
+par ce membre du comité de Salut public, on se prend involontairement à
+douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu'à sa dernière heure
+trop de respect à la Convention nationale pour avoir jamais pensé à
+détourner à son profit une part de l'autorité souveraine de la grande
+Assemblée, et nous avons dit tout à l'heure avec quelle instance
+singulière il demanda que le comité de Salut public fût, en tout état de
+cause, subordonné à la Convention nationale.
+
+Comme Billaud-Varenne, dont il était si loin d'avoir les convictions
+sincères et farouches, Barère eut son heure de remords. Un jour, sur le
+soir de sa vie, peu de temps après sa rentrée en France, retenu au lit
+par un asthme violent, il reçut la visite de l'illustre sculpteur David
+(d'Angers). Il s'entretint longtemps de Robespierre avec l'artiste
+démocrate.
+
+Après avoir parlé du désintéressement de son ancien collègue et de ses
+aspirations à la dictature--deux termes essentiellement
+contradictoires--il ajouta: «Depuis, j'ai réfléchi sur cet homme; j'ai
+vu que son idée dominante était l'établissement du gouvernement
+républicain, qu'il poursuivait, en effet, des hommes dont l'opposition
+entravait les rouages de ce gouvernement.... Nous n'avons pas compris
+cet homme ... il avait le tempérament des grands hommes, et la postérité
+lui accordera ce titre.» Et comme David confiait au vieux Conventionnel
+son projet de sculpter les traits des personnages les plus éminents de
+la Révolution et prononçait le nom de Danton:--«N'oubliez pas
+Robespierre!» s'écria Barère en se levant avec vivacité sur son séant,
+et, en appuyant sa parole d'un geste impératif: «c'était un homme pur,
+intègre, un vrai républicain. Ce qui l'a perdu, c'est sa vanité, son
+irascible susceptibilité et son injuste défiance envers ses
+collègues.... Ce fut un grand malheur!...» Puis, ajoutent ses
+biographes, «sa tête retomba sur sa poitrine, et il demeura longtemps
+enseveli dans ses réflexions» [367]. Ainsi, dans cet épanchement
+suprême, Barère reprochait à Maximilien ... quoi? ... sa vanité, sa
+susceptibilité, sa défiance. Il fallait bien qu'il colorât de l'ombre
+d'un prétexte sa participation trop active au guet-apens de Thermidor.
+Etonnez-vous donc qu'en ce moment des visions sanglantes aient traversé
+l'esprit du moribond, et qu'il soit resté comme anéanti sous le poids du
+remords!
+
+[Note 367: _Mémoires de Barère_. Notice historique par MM.
+Carnot et David (d'Angers), t. 1er, p. 118, 119.--David (d'Angers) a
+accompli le voeu de Barère. Qui ne connaît ses beaux médaillons de
+Robespierre?]
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombre leurs manoeuvres
+odieuses. Présenter Robespierre, aux uns comme l'auteur des persécutions
+indistinctement prodiguées, aux autres comme un modéré, décidé à arrêter
+le cours terrible de la Révolution, telle fut leur tactique. On ne saura
+jamais ce qu'ils ont répandu d'assignats pour corrompre l'esprit public
+et se faire des créatures. Leurs émissaires salariaient grassement des
+perturbateurs, puis s'en allaient de tous côtés, disant: «Toute cette
+canaille-là est payée par ce coquin de Robespierre». Et, ajoute l'auteur
+de la note où nous puisons ces renseignements, «voilà Robespierre qui a
+des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mécontents bien
+augmenté»[368].
+
+[Note 368: Pièce anonyme trouvée dans les papiers de Robespierre, et
+non insérée par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchot
+(4 p. in-4°), et elle a été publiée dans l'_Histoire parlementaire_,
+t. XXXIII, p. 360.]
+
+Mais c'était surtout comme contre-révolutionnaire qu'on essayait de le
+déconsidérer aux yeux des masses. Comment, en effet, aurait-on pu le
+transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de ses
+plus chers amis, Couthon, dénoncer aux Jacobins les persécutions
+exercées par l'espion Senar, ce misérable agent du comité de Sûreté
+générale, et se plaindre, en termes indignés, du système affreux mis en
+pratique par certains hommes pour tuer la liberté par le crime. Les
+fripons ainsi désignés--quatre à cinq scélérats, selon Couthon--
+prétendaient qu'en les attaquant on voulait entamer la représentation
+nationale. «Personne plus que nous ne respecte et n'honore la
+Convention», s'écriait Couthon. «Nous sommes tous disposés à verser
+mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus
+tout la justice et la vertu, et je déclare, pour mon compte, qu'il n'est
+aucune puissance humaine qui puisse m'imposer silence toutes les fois
+que je verrai la justice outragée[369].»
+
+[Note 369: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _Moniteur_ du 9
+Thermidor (27 juillet 1794).]
+
+Robespierre jeune, de son côté, avec non moins de véhémence et
+d'indignation, signalait «un système universel d'oppression». Il fallait
+du courage pour dire la vérité, ajoutait-il. «Tout est confondu par la
+calomnie; on espère faire suspecter tous les amis de la liberté; on a
+l'impudeur de dire dans le département du Pas-de-Calais, qui méritait
+d'être plus tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh
+bien! oui, je suis modéré, si l'on entend par ce mot un citoyen qui ne
+se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la
+justice, mais qui veut leur application; si l'on entend un homme qui
+sauve l'innocence opprimée aux dépens de sa réputation. Oui, je suis un
+modéré en ce sens; je l'étais encore lorsque j'ai déclaré que le
+gouvernement révolutionnaire devait être comme la foudre, qu'il devait
+en un instant écraser tous les conspirateurs; mais qu'il fallait prendre
+garde que cette institution terrible ne devînt un instrument de
+contre-révolution par la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en
+abuserait au point que tous les citoyens s'en croiraient menacés,
+extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous les
+amis de la liberté[370]....» Voilà bien les sentiments si souvent
+exprimés déjà par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui
+entendre développer tout à l'heure, avec une énergie nouvelle, à la
+tribune de la Convention.
+
+[Note 370: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _ubi suprà_.]
+
+Robespierre pouvait donc compter, c'était à croire du moins, sur la
+partie modérée de l'Assemblée, je veux dire sur cette partie incertaine
+et flottante formant l'appoint de la majorité, tantôt girondine et
+tantôt montagnarde, sur ce côté droit dont il avait arraché
+soixante-treize membres à l'échafaud. Peu de temps avant la catastrophe
+on entendit le vieux Vadier s'écrier, un jour où les ménagements de
+Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes:
+«Si cela continue, je _lui_ ferai guillotiner cent crapauds de son
+marais»[371]. Cependant les conjurés sentirent la nécessité de se
+concilier les membres de la Convention connus pour leur peu d'ardeur
+républicaine; il n'est sorte de stratagèmes dont ils n'usèrent pour les
+détacher de Maximilien.
+
+[Note 371: Ce mot est rapporté par Courtois à la suite de la préface
+de son rapport sur les événements du 9 thermidor, note XXXVIII, p. 39.
+Courtois peut être cru ici, car c'est un complice révélant une parole
+échappée à un complice.]
+
+Dans la journée du 5 thermidor, Amar et Voulland se transportèrent, au
+nom du comité de Sûreté générale, dont la plupart des membres, avons
+nous dit, étaient de la conjuration, à la prison des Madelonnettes, où
+avaient été transférés une partie des soixante-treize Girondins; et là,
+avec une horrible hypocrisie, ils témoignèrent à leurs collègues détenus
+le plus affectueux intérêt. Ces hommes qui, de si bon coeur, eussent
+envoyé à la mort les auteurs de la protestation contre le 31 mai, que
+Robespierre leur avait arrachés des mains, parurent attendris.
+«Arrête-t-on votre correspondance?... Votre caractère est-il méconnu
+ici? Le concierge s'est-il refusé à mettre sur le registre votre qualité
+de députés? Parlez, parlez, nos chers collègues; le comité de Sûreté
+nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos
+plaintes....» Et sur les plaintes des prisonniers que leur caractère
+était méconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar
+s'écria: «C'est un crime affreux», et il pleura, lui, le rédacteur du
+rapport à la suite duquel les Girondins avaient été traduits devant le
+tribunal révolutionnaire! Quelle dérision!
+
+Les deux envoyés du comité de Sûreté générale enjoignirent aux
+administrateurs de police d'avoir pour les détenus tous les égards dus
+aux représentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu'ils
+écriraient, toutes celles qui leur seraient adressées, _sans les
+ouvrir_. Ils donnèrent encore aux administrateurs l'ordre de choisir
+pour les députés une maison commode avec un jardin. Alors tous les
+représentants tendirent leurs mains qu'Amar et Voulland serrèrent
+alternativement, et ceux-ci se retirèrent comblés des bénédictions des
+détenus[372]. Le but des conjurés était atteint.
+
+[Note 372: _Rapport fait à la police par Faro, administrateur de
+police, sur l'entrevue qui a eu lieu entre les représentants du peuple
+Amar et Voulland, envoyés par le comité de Sûreté générale, et les
+députés détenus aux Madelonnettes_. Ce rapport est de la main même de
+l'agent national Payan, dans les papiers duquel il a été trouvé. Payan
+ne fut pas dupe du faux attendrissement d'Amar et de Voulland; il sut
+très bien démêler le stratagème des membres du comité de Sûreté
+générale. (Voyez ce rapport à la suite du rapport de Courtois, sous le
+numéro XXXII, p. 150.) Il a été reproduit dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 367.]
+
+Ainsi se trouvait préparée l'alliance thermido-girondine. Les Girondins
+détenus allaient pouvoir écrire librement à leurs amis de la droite, et
+sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude
+avec laquelle ils avaient été traités par le comité de Sûreté générale.
+Or, ce n'était un mystère pour personne qu'à l'exception de trois ou
+quatre de ses membres, ce comité, instrument sinistre de la Terreur,
+était entièrement hostile à Robespierre. D'où la conclusion toute
+naturelle que Robespierre était le persécuteur, puisque ses ennemis
+prenaient un si tendre intérêt aux persécutés. Quels maîtres fourbes que
+ces héros de Thermidor!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Toutefois les députés de la droite hésitèrent longtemps avant de se
+rendre, car ils craignaient d'être dupes des manoeuvres de la
+conspiration. Ils savaient bien que du côté de Robespierre étaient le
+bon sens, la vertu, la justice; que ses adversaires étaient les plus
+vils et les plus méprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort
+bien que son triomphe assurait celui de la démocratie, la victoire
+définitive de la République, et cette certitude fut la seule cause qui
+fit épouser aux futurs comtes Sieyès, Boissy-d'Anglas, Dubois-Dubais,
+Thibaudeau et autres la querelle des Rovère, des Fouché, des Tallien,
+des Bourdon et de leurs pareils.
+
+Par trois fois ceux-ci durent revenir à la charge, avoue
+Durand-Maillane[373], tant la conscience, chez ces députés de la droite,
+balançait encore l'esprit de parti. Comment, en effet, eussent-ils
+consenti à sacrifier légèrement, sans résistance, celui qui les avait
+constamment protégés[374], celui qu'ils regardaient comme le défenseur
+du faible et de l'homme trompé[375]? Mais l'esprit de parti fut le plus
+fort. Il y eut, dit-on, chez Boissy-d'Anglas des conférences où, dans le
+désir d'en finir plus vite avec la République, la majorité se décida,
+non sans combat, à livrer la tête du Juste, de celui que le maître du
+logis venait de surnommer hautement et publiquement l'Orphée de la
+France[376]. Et voilà comment des gens relativement honnêtes conclurent
+un pacte odieux avec des coquins qu'ils méprisaient.
+
+[Note 373: _Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.]
+
+[Note 374: _Ibid._]
+
+[Note 375: Lettre de Durand-Maillane, citée _in-extenso_ dans
+son second volume. «Il n'était pas possible de voir plus longtemps
+tomber soixante, quatre-vingts têtes par jour sans horreur....» dit
+Durand-Maillane dans ses mémoires, qui sont, comme nous l'avons dit
+déjà, un mélange étonnant de lâcheté et de fourberie. Singulier moyen de
+mettre fin à cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en étaient
+les auteurs contre celui qu'on savait décidé à les poursuivre _pour
+arrêter l'effusion du sang versé par le crime_.]
+
+[Note 376: A l'égard de ces conférences chez Boissy-d'Anglas, je
+n'ai rien trouvé de certain. Je ne les mentionne que d'après un bruit
+fort accrédité. Ce fut, du reste, à Boissy-d'Anglas particulièrement, à
+Champeaux-Duplasne et à Durand-Maillane que s'adressèrent les conjurés.
+(_Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.)]
+
+Outre l'élément royaliste, il y avait dans la _Plaine_, cette
+pépinière des serviteurs et des grands seigneurs de l'Empire, une masse
+variable, composée d'individus craintifs et sans convictions, toujours
+prêts à se ranger du côté des vainqueurs. Un mot attribué à l'un d'eux
+les peint tout entiers.
+
+«Pouvez-vous nous répondre du _ventre_»? demanda un jour
+Billaud-Varenne à ce personnage de la _Plaine_. «Oui», répondit
+celui-ci, «si vous êtes les plus forts». Abattre Robespierre ne
+paraissait pas chose aisée, tant la vertu exerce sur les hommes un
+légitime prestige.
+
+Lui, pourtant, en face de la coalition menaçante, restait volontairement
+désarmé. Dépouillé de toute influence gouvernementale, il ne songea même
+pas à tenter une démarche auprès des députés du centre, qui peut-être se
+fussent unis à lui s'il eût fait le moindre pas vers eux. Tandis que
+l'orage s'amoncelait, il vivait plus retiré que jamais, laissant à ses
+amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l'ombre,
+car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des
+lettres anonymes auxquelles certains écrivains ont accordé une
+importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit déjà, une véritable
+fabrication de ces sortes de productions, monuments honteux de la
+bassesse et de la lâcheté humaines.
+
+J'en ai là, sous les yeux, un certain nombre adressées à Hanriot, à
+Hérault-Séchelles, à Danton. «Te voila donc, f.... coquin, président
+d'une horde de scélérats», écrivait-on à ce dernier; «j'ose me flatter
+que plus tôt que tu ne penses je te verrai écarteler avec
+Robespierre.... Vous avez à vos trousses cent cinquante _Brutuse_
+ou _Charlotte Cordé_[377]». Toutes ces lettres se valent pour le
+fond comme pour la forme. A Maximilien, on écrivait, tantôt:
+«Robespierre, Robespierre! Ah! Robespierre, je le vois, tu tends à la
+dictature, et tu veux tuer la liberté que tu as créée.... Malheureux, tu
+as vendu ta patrie! Tu déclames avec tant de force contre les tyrans
+coalisés contre nous, et tu veux nous livrer à eux.... Ah! scélérat,
+oui, tu périras, et tu périras des mains desquelles tu n'attends guère
+le coup qu'elles te préparent[378]....» Tantôt: «Tu es encore....
+Ecoute, lis l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends encore que
+le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas.... Si mon espoir était
+vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis-je: cette main qui trace
+ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette
+main qui presse la tienne avec horreur, percera ton coeur inhumain. Tous
+les jours je suis avec toi, je te vois tous les jours, à toute heure mon
+bras levé cherche ta poitrine.... O le plus scélérat des hommes, vis
+encore quelques jours pour penser à moi; que mon souvenir et ta frayeur
+soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! ce jour même, en te
+regardant, je vais jouir de ta terreur[379].» A coup sûr, le misérable
+auteur de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre, un des
+hommes qui aient possédé au plus haut degré le courage civil, cette
+vertu si précieuse et si rare. Croirait-on qu'il s'est rencontré des
+écrivains d'assez de bêtise ou de mauvaise foi pour voir dans les
+lettres dont nous venons d'offrir un échantillon des caractères
+_tracés par des mains courageuses_, des traits aigus lancés par
+_le courage et la vertu_[380]. C'est à n'y pas croire!
+
+[Note 377: Les originaux de ces lettres sont aux _Archives_, F
+7, 4434.]
+
+[Note 378: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_, F
+7, 4436, liasse R, figure à la suite du rapport de Courtois, sous le
+numéro LVIII; elle a été reproduite dans les _Papiers inédits_, t.
+II, p. 151.]
+
+[Note 379: Cette autre lettre, dont l'original est également aux
+_Archives_ (_ubi suprà_), est d'une orthographe qu'il nous a
+été impossible de conserver. On la trouve _arrangée_ à la suite du
+rapport de Courtois, sous le numéro LX, et dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 155.]
+
+[Note 380: Ce sont les propres expressions dont s'est servi le
+rédacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 52.]
+
+De ces lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnête homme
+fait ordinairement de pareilles pièces, il les méprisait. Quelquefois,
+pour donner à ses concitoyens une idée de l'ineptie et de la méchanceté
+de certains ennemis de la Révolution, il en donnait lecture soit aux
+Jacobins, soit à ses collègues du comité de Salut public, mais il n'y
+prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus
+sérieux ne lui manquèrent pas. Nous avons mentionné plus haut une pièce
+dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menées de la
+conjuration. Dans la journée du 5 thermidor, le rédacteur de
+l'_Orateur du peuple_, Labenette, un des plus anciens collaborateurs
+de Fréron, lui écrivant pour réclamer un service, ajoutait: «Qui sait?
+Peut-être que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas». Et il terminait
+sa lettre en prévenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour
+savoir l'heure et le moment où il pourrait lui ouvrir son coeur[381].
+Celui-là devait être bien informé. Vit-il Robespierre, et déroula-t-il
+devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s'en convaincre par son
+discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres détails
+les manoeuvres de ses ennemis.
+
+[Note 381: Cette lettre figure à la suite du rapport de Courtois,
+sous le numéro XVI, p. 113. Courtois n'a donné que l'initiale du nom de
+Labenette. Nous l'avons rétabli d'après l'original de la lettre, qu'on
+peut voir aux _Archives_.]
+
+S'il eût été doué du moindre esprit d'intrigue, comme il lui eût été
+facile de déjouer toutes les machinations thermidoriennes, comme
+aisément il se fût rendu d'avance maître de la situation! Mais non, il
+sembla se complaire dans une complète inaction. Loin de prendre la
+précaution de sonder les intentions de ses collègues de la droite, il
+n'eut même pas l'idée de s'entendre avec ceux dont le concours lui était
+assuré! La grande majorité des sections parisiennes, la société des
+Jacobins presque tout entière, la commune lui étaient dévouées; il ne
+songea point à tirer parti de tant d'éléments de force et de succès. Les
+inventeurs _de la conspiration de Robespierre_ ont eu beau
+s'ingénier, ils n'ont pu prouver un lambeau de papier indiquant qu'il y
+ait eu la moindre intelligence et le moindre concert entre Maximilien et
+le maire de Paris Fleuriot-Lescot, par exemple, ou l'agent national
+Payan[382]. Si ces deux hauts fonctionnaires, sur le compte desquels la
+réaction, malgré sa science dans l'art de la calomnie, n'est parvenue à
+mettre ni une action basse ni une lâcheté, ont, dans la journée du 9
+thermidor, pris parti pour Robespierre, ç'a été tout spontanément et
+emportés par l'esprit de justice. En revanche on a été beaucoup plus
+fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le célèbre général de la
+garde nationale parisienne[383].
+
+[Note 382: Il n'existe qu'une seule lettre de Payan à Robespierre;
+elle est datée du 9 messidor (2 juin 1794). Cette lettre, dont nous
+avons déjà parlé plus haut, est surtout relative à un rapport de Vadier
+sur Catherine Théot, rapport dans lequel l'agent national croit voir le
+fruit d'une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très loin de
+respirer un ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour,
+Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la à la suite du rapport de
+Courtois, sous le numéro LVI, p. 212, et dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 359.)]
+
+[Note 383: M. Thiers, dont nous avons renoncé à signaler les erreurs
+étranges, les inconséquences, les contradictions se renouvelant de page
+en page, fait offrir par Hanriot à Robespierre le _déploiement de ses
+colonnes_ et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (_Histoire de la
+Révolution_, ch. XXI.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste,
+n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d'où lui est venu ce
+renseignement; nous aurions pu alors en discuter la valeur.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Oh! pour celui-là la réaction a été impitoyable; elle a épuisé à son
+égard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa
+coopération active au mouvement démocratique du 31 mai. De cet ami
+sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l'Hôtel de
+Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéressement
+et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont
+malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les
+massacres de Septembre.
+
+On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a
+jamais rien articulé de sérieux. Dans son commandement il se montra
+toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut
+digne de tous éloges. Si la paix publique ne fut point troublée, si les
+attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent
+pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie
+tempérée de douceur.
+
+S'il est vrai que le style soit l'homme, on n'a qu'à parcourir les
+ordres du jour du général Hanriot, et l'on se convaincra que ce
+révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote, un pur
+républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d'armes, de
+service dans les maisons d'arrêt, il recommande de se comporter avec le
+plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. «La justice
+nationale seule», dit-il, «a le droit de sévir contre les
+coupables[384].... Le criminel dans les fers doit être respecté; on
+plaint le malheur, mais on n'y insulte pas»[385]. Pour réprimer
+l'indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du
+raisonnement à celui de la force: «Nous autres républicains, nous devons
+être frappés de l'évidence de notre égalité et pour la soutenir il faut
+des moeurs, des vertus et de l'austérité»[386]. Ailleurs il disait: «Je
+ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de
+s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle à toutes les vertueuses mères
+de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour
+tout ce qui mérite d'être respecté, sont publiquement connus»[387].
+Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut
+s'empêcher d'en gémir: «Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce
+n'est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais
+contre les ennemis du dehors[388]....»
+
+[Note 384: Ordre du jour en date du 26 pluviôse (14 février 1794).]
+
+[Note 385: _Ibid._ du 1er germinal (21 mars 1794).]
+
+[Note 386: _Ibid._ du 14 nivôse (3 janvier 1794).]
+
+[Note 387: _Ibid._ en date du 19 pluviôse (7 février 1794).]
+
+[Note 388: Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (5 février
+1794).]
+
+Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous
+engouer des hommes de guerre: «Souvenez-vous, mes amis, que le temps de
+servir les hommes est passé. C'est à la chose publique seule que tout
+bon citoyen se doit entièrement.... Tant que je serai général, je ne
+souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes
+frères les canonniers veulent _despotiser_, ce ne sera jamais sous
+mes ordres»[389].
+
+[Note 389: Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793).]
+
+Dans nos fêtes publiques, il nous faut toujours des baïonnettes qui
+reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de
+l'appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d'un
+jour de cérémonie populaire, un citoyen s'étant plaint que la force
+armée n'eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre
+dans la foule: «Ce ne sont pas mes principes», s'écrie Hanriot dans un
+ordre du jour; «quand on fête, pas d'armes, pas de despote; la raison
+établit l'ordre, la douce et saine philosophie règle nos pas ... un
+ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont
+destinées à nos bons législateurs.... Quand il s'agit de fête, ne
+parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au
+despotisme....»[390].
+
+[Note 390: _Ibid._ du 21 brumaire (11 novembre 1793).]
+
+A coup sûr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot
+bien arriéré. «Dans un pays libre», dit encore cet étrange général, «la
+police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais
+avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un oeil de
+surveillance sur la société, l'épurer et en proscrire les méchants et
+les fripons.... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires
+publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la
+société entière n'aura pour fonctionnaire public que la loi[391]....! Un
+peuple libre se police lui-même, il n'a pas besoin de force armée pour
+être juste[392]...; La puissance militaire exercée despotiquement mène à
+l'esclavage, à la misère, tandis que la puissance civile mène au
+bonheur, à la paix, à la justice, à l'abondance[393]....»
+
+[Note 391: _Ibid._ du 6 brumaire (27 octobre 1793).]
+
+[Note 392: _Ibid._ du 19 brumaire (9 novembre 1793).]
+
+[Note 393: Ordre du jour en date du 25 prairial (13 juin 1794).]
+
+Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres pour s'arroger
+certains privilèges, il rappelle que la loi est égale pour tous. «Les
+dépositaires des lois en doivent être les premiers esclaves» [394]. Un
+arrêté de la commune ayant ordonné que les citoyens trouvés mendiant
+dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives,
+le général prescrit à ses soldats d'opérer ces sortes d'arrestations
+«avec beaucoup d'humanité et d'égards pour le malheur, qu'on doit
+respecter»[395]. Aux gardes nationaux sous ses ordres, il recommande la
+plus grande modération dans le service: «Souvenez-vous que le fer dont
+vos mains sont armées n'est pas destiné à déchirer le sein d'un père,
+d'un frère, d'une mère, d'une épouse chérie.... Souvenez-vous de mes
+premières promesses où je vous fis part de l'horreur que j'avois pour
+toute effusion de sang.... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en
+provoque un autre au meurtre et à l'assassinat. Les armes que vous
+portez ne doivent être tirées que pour la défense de la patrie, c'est le
+comble de la folie de voir un Français égorger un Français; si vous avez
+des querelles particulières, étouffez-les pour l'amour de la
+patrie»[396].
+
+[Note 394: _Ibid._ du 4 septembre 1793.]
+
+[Note 395: _Ibid._ du 21 prairial an II (9 juin 1794).]
+
+[Note 396: _Ibid._ du 27 ventôse (17 mars 1794).]
+
+Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit, à l'Hanriot
+légendaire de la plupart des écrivains. Le bruit a-t-il couru, au plus
+fort moment de l'hébertisme, que certains hommes songeraient à ériger
+une dictature, il s'empresse d'écrire: «Tant que nous conserverons notre
+énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec
+nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour idole que la liberté
+et l'égalité, pour autel que la justice et la raison[397].»
+
+[Note 397: Ordre du jour du 16 ventôse an II (6 mars 1794).]
+
+A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la
+sobriété, toutes les vertus. «Ce sont nos seules richesses; elles sont
+impérissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que
+nous avons terrassés[398].... Soyons sobres, aimons la patrie, et que
+notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'étonnement les
+peuples des autres climats»[399].
+
+[Note 398: _Ibid._ du 16 floréal (5 mai 1794).]
+
+[Note 399: _Ibid._ du 26 prairial (14 juin 1794).]
+
+Indigné de l'imprudence et de la brutalité avec lesquelles certains
+soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues
+de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants,
+vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service à arrêter
+les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues.
+«L'honnête citoyen à pied doit être respecté par celui qui est à
+cheval»[400].
+
+[Note 400: _Ibid._ du 15 pluviôse (3 février 1794).]
+
+Un matin, l'ordre du jour suivant fut affiché dans tous les postes:
+«Hier, un gendarme de la 29ème division a jeté à terre, il était midi
+trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard
+ayant à la main une béquille.... Cette atrocité révolte l'homme qui
+pense et qui connaît ses devoirs. Malheur à celui qui ne sait pas
+respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il
+doit à lui-même et à la société entière. Ce gendarme prévaricateur, pour
+avoir manqué à ce qui est respectable, gardera les arrêts jusqu'à nouvel
+ordre[401].» Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, à
+l'angle de la vieille église Saint-Méry qui, dans ce quartier
+transformé, est restée presque seule comme un témoin de l'acte de
+brutalité si sévèrement puni par le général de la garde nationale, je ne
+puis m'empêcher de songer à cet Hanriot dont la réaction nous a laissé
+un portrait si défiguré.
+
+[Note 401: Ordre du jour en date du 27 floréal (16 mai 1794).]
+
+Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte
+plus paternels. Il conjure les femmes qui, par trop d'impatience à la
+porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se
+montrer sages et dignes d'elles-mêmes. «Souvenez-vous que vous êtes la
+moitié de la société et que vous nous devez un exemple que les hommes
+sensibles ont droit d'attendre de vous[402].» Le 3 thermidor, il
+invitait encore les canonniers à donner partout le bon exemple: «La
+patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein
+la haine et la discorde.... Faisons notre service d'une manière utile et
+agréable à la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui
+aiment et défendent la chose publique[403].» Voilà pourtant l'homme
+qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidoriens nous ont présenté
+comme ayant été jeté ivre-mort par Coffinhal dans un égout de l'Hôtel de
+Ville.
+
+[Note 402: Ordre du jour en date du 22 messidor (10 juillet 1794).]
+
+[Note 403: _Ibid._, du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les
+ordres du jour du général Hanriot se trouvent en minutes aux
+_Archives_, où nous les avons relevés. Un certain nombre ont été
+publiés, à l'époque, dans le _Moniteur_ et les journaux du temps.]
+
+Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l'infini, témoignent
+assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modération
+du général Hanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honnêteté
+naïve, et révélés pour la première fois, c'est l'histoire prise sur le
+fait, écrite par un homme de coeur et sans souci de l'opinion du
+lendemain.
+
+En embrassant, dans la journée du 9 thermidor, la cause des proscrits,
+Hanriot, comme Dumas et Coffinhal, comme Payan et Fleuriot-Lescot, ne
+fit que céder à l'ascendant de la vertu. Si, vingt-quatre heures
+d'avance seulement, Robespierre avait eu l'idée de s'entendre avec ces
+hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues nouées depuis si
+longtemps contre lui il avait opposé les plus simples mesures de
+prudence, s'il avait prévenu d'un mot quelques membres influents de la
+Commune et des sections, s'il avait enfin pris soin d'éclairer sur les
+sinistres projets de ses adversaires la foule immense de ses admirateurs
+et de ses amis inconnus, la victoire lui était assurée; mais, en dehors
+de la Convention, il n'y avait pas de salut à ses yeux; l'Assemblée,
+c'était l'arche sainte; plutôt que d'y porter la main, il aurait offert
+sa poitrine aux poignards. Pour triompher de ses ennemis, il crut qu'il
+lui suffirait d'un discours, et il se présenta sans autre arme sur le
+champ de bataille, confiant dans son bon droit et dans les sentiments de
+justice et d'équité de la Convention. Fatale illusion, mais noble
+croyance, dont sa mémoire devrait rester éternellement honorée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+D'ailleurs Robespierre ne put se persuader, j'imagine, que ses collègues
+du comité de Salut public l'abandonneraient si aisément à la rage de ses
+ennemis. Mais il comptait sans les jaloux et les envieux, à qui son
+immense popularité portait ombrage. La persistance de Maximilien à ne
+point s'associer à une foule d'actes qu'il considérait comme
+tyranniques, à ne pas prendre part, quoique présent, aux délibérations
+du comité, exaspéra certainement quelques-uns de ses collègues, surtout
+Billaud. Ce dernier lui reprochait d'être le tyran de l'opinion, à cause
+de ses succès de tribune. Singulier reproche qui fit dire à Saint-Just:
+«Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le
+mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues
+le tyran de l'opinion[404].» Son empire, ajoute-t-il excellemment, se
+donne à la raison et ne ressemble guère au pouvoir des gouvernements.
+Mais Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, forts de l'appui de Carnot,
+avaient pour ainsi dire accaparé à cette époque l'exercice du
+pouvoir[405]: ils ne se souciaient nullement de voir la puissance du
+gouvernement contre balancée par celle de l'opinion.
+
+[Note 404: Discours du 9 Thermidor.]
+
+[Note 405: «Vous avez confié le gouvernement à douze personnes, il
+s'est trouvé, en effet, le dernier mois, entre deux ou trois.»
+Saint-Just, _discours du 9 thermidor_.]
+
+Cependant diverses tentatives de rapprochement eurent lieu dans les
+premiers jours de thermidor, non seulement entre les membres du comité
+de Salut public, mais encore entre les membres des deux comités réunis.
+On s'assembla une première fois le 4. Ce jour-là l'entente parut
+probable, puisqu'on chargea Saint-Just de présenter à la Convention un
+rapport sur la situation générale de la République, Saint-Just dont
+l'amitié et le dévouement pour Robespierre n'étaient ignorés de
+personne. L'âpre et fier jeune homme ne déguisa ni sa pensée ni ses
+intentions. Il promit de dire tout ce que sa probité lui suggérerait
+pour le bien de la patrie, rien de plus, rien de moins, et il ajouta:
+«Tout ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté
+aura ma haine[406].» Ces paroles donnèrent sans doute à réfléchir à ceux
+qui ne le voyaient pas sans regret chargé de prendre la parole au nom
+des comités devant la Convention nationale. Billaud-Varenne ne dissimula
+même pas son dessein de rédiger l'acte d'accusation de Maximilien[407].
+
+[Note 406: Discours du 9 thermidor.]
+
+[Note 407: _Ibid._]
+
+Le lendemain, on se rassembla de nouveau. Les membres des anciens
+comités ont prétendu que ce jour-là Robespierre avait été cité devant
+eux pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse
+vaguement aux Jacobins et sur son absence du comité depuis quatre
+décades. Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour découvrir la
+fourberie cachée sous cette déclaration intéressée. D'abord il n'y avait
+pas lieu de citer Robespierre devant les comités, puisque, du propre
+aveu de ses accusateurs, il n'avait encore accompli aucun de ces actes
+ostensibles et nécessaires «pour démontrer une conjuration à l'opinion
+publique abusée»[408]. Cet acte _ostensible et nécessaire_ ce fut,
+comme l'ont dit eux-mêmes ses assassins, son discours du 8
+thermidor.--Secondement, l'absence de Robespierre a été, comme nous
+l'avons prouvé, une absence toute morale; de sa personne il était là;
+donc il était parfaitement inutile de le mander, puisque chaque jour on
+se trouvait face à face avec lui.
+
+[Note 408: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 89. M.
+Michelet trouve moyen de surenchérir sur les allégations inadmissibles
+des membres des deux anciens comités. Il raconte que le soir du 5
+thermidor, le comité, _non sans étonnement, vit arriver
+Robespierre_. Et que voulait-il? se demande l'éminent écrivain; les
+tromper? gagner du temps _jusqu'au retour de Saint-Just_? Il ne le
+croit pas, et c'est bien heureux; mais s'il avait étudié avant d'écrire,
+il se serait aperçu que Robespierre n'avait pas à gagner du temps
+jusqu'au retour de Saint-Just, puisque ce représentant était de retour
+depuis le 10 messidor, c'est-à-dire depuis plus de trois semaines, et
+que, dans son dernier discours, il a raconté lui-même avec des détails
+qu'on ne trouve nulle part ailleurs cette séance du 5 thermidor, où il
+joua un rôle si important. (Voy. l'_Histoire de la Révolution_ par
+M. Michelet, t. VII, p. 428.)]
+
+La vérité est que le 5 thermidor il consentit à une explication. Cette
+explication, que fût-elle? Il est impossible d'admettre tous les contes
+en l'air débités là-dessus par les uns et par les autres. Les anciens
+membres des comités ont gardé à cet égard un silence prudent[409]. Seul,
+Billaud-Varenne en a dit quelques mots. A l'en croire, Robespierre
+serait devenu lui-même accusateur, aurait désigné nominativement les
+victimes qu'il voulait immoler, et surtout aurait reproché aux deux
+comités l'inexécution du décret ordonnant l'organisation de six
+commissions populaires pour juger les détenus[410]. Sur ce dernier point
+nous prenons Billaud en flagrant délit de mensonge, car, dès le 3
+thermidor, quatre de ces commissions étaient organisées par un arrêté
+auquel Robespierre, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait, quoique présent
+au comité, refusé sa signature. Quant aux membres dénoncés par
+Robespierre à ses collègues des comités pour leurs crimes et leurs
+prévarications, quels étaient-ils? Billaud-Varenne s'est abstenu de
+révéler leurs noms, et c'est infiniment fâcheux; on eût coupé court
+ainsi aux exagérations de quelques écrivains, qui, feignant d'ajouter
+foi aux récits mensongers de certains conjurés thermidoriens, se sont
+complu à porter jusqu'à dix-huit et jusqu'à trente le chiffre des
+Conventionnels menacés. Le nombre des coupables n'était pas si grand;
+rappelons que, d'après les déclarations assez précises de Couthon et de
+Saint-Just, il ne s'élevait pas à plus de quatre ou cinq, parmi
+lesquels, sans crainte de se tromper, on peut ranger Fouché, Tallien et
+Rovère. «Robespierre s'est déclaré le ferme appui de la Convention», a
+écrit Saint-Just, «il n'a jamais parlé dans le comité qu'avec ménagement
+de porter atteinte à aucun de ses membres[411]». C'est encore au
+discours de Saint-Just qu'il faut recourir pour savoir à peu près au
+juste ce qui s'est passé le 5 thermidor dans la séance des deux comités.
+
+[Note 409: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. 7
+et 61. Barère n'a pas été plus explicite dans ses _Observations sur le
+rapport de Saladin_.]
+
+[Note 410: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p.
+89.]
+
+[Note 411: Discours du 9 Thermidor.]
+
+Au commencement de la séance tout le monde restait muet, comme si l'on
+eût craint de s'expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il
+raconta qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et
+interrogé par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confié que les
+puissances alliées n'avaient aucun espoir d'accommodement avec la France
+actuelle, mais qu'elles attendaient tout d'un parti qui renverserait la
+forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins
+rigides. En effet, les manoeuvres des conjurés n'avaient pas été sans
+transpirer au dehors. Les émigrés, ajouta Saint-Just, sont instruits du
+projet des conjurés de faire, s'ils réussissent, contraster l'indulgence
+avec la rigueur actuellement déployée contre les traîtres. Ne verra-t-on
+pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Fréron, les Bourdon
+(de l'Oise), s'éprendre de tendresses singulières pour les victimes de
+la Révolution et même pour les familles des émigrés?
+
+Arrivant ensuite aux persécutions sourdes dont Robespierre était
+l'objet, il demanda, sans nommer son ami, s'il était un dominateur qui
+ne se fût pas d'abord environné d'un grand crédit militaire, emparé des
+finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les
+mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupçons. David appuya
+chaleureusement les paroles de son jeune collègue. Il n'y avait pas à se
+méprendre sur l'allusion. Billaud-Varenne dit alors à Robespierre:
+_Nous sommes tes Amis, nous avons toujours marché ensemble._ Et la
+veille, il l'avait traité de Pisistrate. «Ce déguisement», dit
+Saint-Just, «fit tressaillir mon coeur»[412].
+
+[Note 412: Discours du 9 thermidor.]
+
+Il n'y eut rien d'arrêté positivement dans cette séance; cependant la
+paix parut, sinon cimentée, au moins en voie de se conclure, et l'on
+confirma le choix que, la veille, on avait fait de Saint-Just, comme
+rédacteur d'un grand rapport sur la situation de la République. Les
+conjurés, en apprenant l'issue de cette conférence, furent saisis de
+terreur. Si cette paix eût réussi, a écrit l'un d'eux, «elle perdait à
+jamais la France»[413]; c'est-à-dire: nous étions démasqués et punis,
+nous misérables qui avons tué la République dans la personne de son plus
+dévoué défenseur. De nouveau l'on se mit à l'oeuvre: des listes de
+proscription plus nombreuses furent lancées parmi les députés.
+«Epouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser
+l'innocence», voilà ce que Saint-Just appelait un blasphème[414].
+
+[Note 413: _Les Crimes de sept membres des anciens comités, etc.,
+ou Dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent
+Lecointre, p. 194.]
+
+[Note 414: Discours du 9 Thermidor.]
+
+Tel avait été le succès de ce stratagème, qu'ainsi que nous l'avons dit,
+un certain nombre de représentants n'osaient plus coucher dans leurs
+lits. Cependant on ne vint pas sans peine à bout d'entraîner le comité
+de Salut public; il fallut des pas et des démarches dont l'histoire
+serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comité
+semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment
+de livrer la grande victime. Tout à l'heure même nous allons entendre
+Barère, en leur nom, prodiguer à Robespierre la louange et l'éloge. Mais
+ce sera le baiser de Judas.
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+
+Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins.
+--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois.
+Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de
+l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de
+Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de
+Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8
+thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès
+des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.
+
+
+I
+
+
+Aux approches du 9 thermidor, il y avait dans l'air une inquiétude
+vague, quelque chose qui annonçait de grands événements. Les
+malveillants s'agitaient en tous sens et répandaient les bruits les plus
+alarmants pour décourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient
+jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit
+vivement aux Jacobins dans la séance du 6, et il signala d'odieuses
+menées dont, ce jour-là même, l'enceinte de la Convention avait été le
+théâtre[415]. Après lui Couthon prit la parole et revint sur les
+manoeuvres employées pour jeter la division dans la Convention
+nationale, dans les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il
+parla de son dévouement absolu pour l'Assemblée, dont la très-grande
+majorité lui paraissait d'une pureté exemplaire; il loua également les
+comités de Salut public et de Sûreté générale, où, dit-il, il
+connaissait des hommes vertueux et énergiques, disposés à tous les
+sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comité de Sûreté
+générale de s'être entouré de scélérats coupables d'avoir exercé en son
+nom une foule d'actes arbitraires et répandu l'épouvante parmi les
+citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mémoires plus ou
+moins authentiques ont si bien servi la réaction. «Il n'est pas»,
+dit-il, «d'infamies que cet homme atroce n'ait commises». C'était là un
+de ces agents impurs dénoncés par Robespierre comme cherchant partout
+des coupables et prodiguant les arrestations injustes[416]. Couthon ne
+s'en tint pas là: il signala la présence de quelques scélérats jusque
+dans le sein de la Convention, en très petit nombre du reste: cinq ou
+six, s'écria-t-il, «dont les mains sont pleines des richesses de la
+République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés»;
+c'est-à-dire les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Rovère, les
+Bourdon (de l'Oise), qu'à deux jours de là Robespierre accusera à son
+tour--malheureusement sans les nommer--d'avoir porté la Terreur dans
+toutes les conditions.
+
+[Note 415: _Journal de la Montagne_ du 10 thermidor (28 juillet
+1794).]
+
+[Note 416: Senar, comme on sait, avait fini par être arrêté sur les
+plaintes réitérées de Couthon.]
+
+Trois jours auparavant, Couthon, après avoir récriminé contre les cinq
+ou six coquins dont la présence souillait la Convention, avait engagé la
+société à présenter dans une pétition à l'Assemblée ses voeux et ses
+réflexions au sujet de la situation, et sa motion avait été unanimement
+adoptée. Il y revint dans la séance du 6. C'était sans doute, à ses
+yeux, un moyen très puissant de déterminer les gens de bien à se
+rallier, et les membres purs de la Convention à se détacher des cinq ou
+six êtres tarés qu'il considérait comme les plus vils et les plus
+dangereux ennemis de la liberté[417]. Quelques esprits exaltés
+songèrent-ils alors à un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est
+certain aussi que si quelqu'un s'opposa avec une énergie suprême à
+l'idée de porter atteinte à la Convention nationale, dans des
+circonstances nullement semblables à celles où s'était trouvée
+l'Assemblée à l'époque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. Il ne
+ménagea point les provocateurs d'insurrection, ceux qui, par leurs
+paroles, poussaient le peuple à un 31 mai. «C'était bien mériter de son
+pays», s'écriat-il, «d'arrêter les citoyens qui se permettraient des
+propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires»[418].
+
+[Note 417: Le compte rendu de la séance du 6 thermidor aux Jacobins
+ne figure pas au _Moniteur_. Il faut le lire dans le _Journal de
+la Montagne_ au 10 thermidor (28 juillet 1794), où il est très
+incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et
+les inexactitudes.]
+
+[Note 418: On chercherait vainement dans les journaux du temps trace
+des paroles de Robespierre. Le compte rendu très incomplet de la séance
+du 6 thermidor aux Jacobins n'existe que dans le _Journal de la
+Montagne_. Mais les paroles de Robespierre nous ont été conservées
+dans le discours prononcé par Barère à la Convention le 7 thermidor, et
+c'est là un document irrécusable. (Voyez le _Moniteur_ du 8
+thermidor [26 juillet 1794].)]
+
+Rien de plus légal, d'ailleurs, que l'adresse présentée par la société
+des Jacobins à la Convention dans la séance du 7 thermidor (25 juillet
+1794), rien de plus rassurant surtout pour l'Assemblée. En effet, de
+quoi y est-il question? D'abord, des inquiétudes auxquelles donnaient
+lieu les manoeuvres des détracteurs du comité de Salut public,
+manoeuvres que les Amis de la liberté et de l'égalité ne pouvaient
+attribuer qu'à l'étranger, contraint de placer sa dernière ressource
+dans le crime. C'était lui, disait-on, qui «voudrait que des
+conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la liberté, au
+nom même de la patrie, afin qu'elle ne parût puissante et terrible que
+contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs....» Ces conspirateurs
+impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c'étaient les
+Fouché, les Tallien, les Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels
+Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grâce à
+une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l'ordre du jour,
+cette justice impartiale à laquelle se fie le citoyen honnête, même
+après des erreurs et des fautes, faisait trembler les traîtres, les
+fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de
+bien[419]. On y dénonçait comme une manoeuvre contre-révolutionnaire la
+proposition faite à la Convention, par un nommé Magenthies, de prononcer
+la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu
+serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et
+de la morale, proposition dont l'infamie avait déjà été signalée par
+Robespierre à la tribune des Jacobins[420]. La désignation de prêtres et
+de prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de
+l'Assemblée qui avaient proclamé la reconnaissance de l'Être suprême et
+de l'immortalité de l'âme, était également relevée comme injurieuse pour
+la Représentation nationale.
+
+[Note 419: Impossible de travestir plus déplorablement que ne l'a
+fait M. Michelet le sens de cette pétition. «Elle accusait les
+indulgents,» dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est-à-dire ceux
+«qui déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes
+ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes pour trouver
+partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple
+même.» Voilà les singuliers indulgents qu'accusait la pétition
+jacobine.]
+
+[Note 420: Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du
+7 thermidor (25 juillet 1794).]
+
+Comment, était-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la
+liberté et de l'égalité n'aurait-elle pas été éveillée quand ils
+voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans
+l'impossibilité même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien
+évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur pétition respirait, du
+reste, d'un bout à l'autre, le plus absolu dévouement pour la
+Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement
+pour les mandataires du pays. «Avec vous», disaient-ils en terminant,
+«ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son
+devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentants jusqu'à
+la mort»[421]. En présence d'un pareil document, il est assurément assez
+difficile d'accuser la société des Amis de la liberté et de l'égalité de
+s'être insurgée contre la Convention, et il faut marcher à pieds joints
+sur la vérité pour oser prétendre qu'à la veille du 9 Thermidor on
+sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée.
+
+[Note 421: Cette adresse de la Société des Jacobins se trouve dans
+le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet) et dans le _Journal des
+Débats_ et des décrets de la Convention, numéro 673.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Au moment où l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Crancé
+s'élançait à la tribune comme s'il se fût senti personnellement désigné
+et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant
+entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré
+l'animosité de Robespierre par sa conduite équivoque. Récemment exclu
+des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et
+entra dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un
+des principaux griefs relevés à sa charge par Maximilien était d'avoir
+causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s'écriant
+publiquement à Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait
+un Breton[422]. Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se
+vanter d'avoir arraché la Bretagne à la guerre civile. «Robespierre a
+été trompé», dit-il, «lui-même reconnaîtra bientôt son erreur[423]».
+Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce
+personnage, digne allié des Fouché et des Tallien, devint l'un des plus
+violents séides de la réaction thermidorienne. On voit, du reste, avec
+quels ménagements les conjurés traitaient Maximilien à l'heure même où
+ils n'attendaient que l'occasion de le tuer. Le comité de Salut public
+n'avait pas dit encore son dernier mot.
+
+[Note 422: Note de Robespierre sur quelques députés, à la suite du
+rapport de Courtois, sous le numéro LI, et dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 17.]
+
+[Note 423: Voyez le discours de Dubois-Crancé dans le
+_Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet 1794).]
+
+On put même croire un moment qu'il allait prendre Maximilien sous sa
+garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barère présenta au
+nom du comité de Salut public un long rapport dans lequel il refit le
+procès des Girondins, des Hébertistes et des Dantonistes, porta aux nues
+la journée du 31 mai, et traça de Robespierre le plus pompeux éloge. Des
+citoyens aveuglés ou malintentionnés avaient parlé de la nécessité d'un
+nouveau 31 mai, dit-il; un homme s'était élevé avec chaleur contre de
+pareilles propositions, avait hautement préconisé le respect de la
+Représentation nationale, et cet homme, c'était, comme on l'a vu plus
+haut, Maximilien Robespierre. «Déjà», ajouta Barère, «un représentant du
+peuple qui jouit d'une réputation patriotique méritée par cinq années de
+travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de
+liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je
+viens de vous dénoncer[424]».
+
+[Note 424: Voyez le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet
+1794).]
+
+En entendant de telles paroles, les conjurés durent trembler et sentir
+se fondre leurs espérances criminelles. Qui pouvait prévoir qu'à deux
+jours de là Barère tiendrait, au nom de ce même comité, un tout autre
+langage?
+
+Après la séance conventionnelle, les conjurés se répandirent partout où
+ils espérèrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite
+ils firent de plus belle miroiter la perspective d'un régime
+d'indulgence et de douceur; aux yeux des républicains farouches, celle
+d'une aggravation de terreur. Un singulier mélange de coquins,
+d'imbéciles et de royalistes déguisés, voilà les Thermidoriens. Une
+réunion eut lieu Chez Collot-d'Herbois, paraît-il[425], où l'on parvint
+à triompher des scrupules de certains membres qui hésitaient à sacrifier
+celui qu'avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire
+de l'édifice républicain, et qu'ils ne se pardonnèrent jamais d'avoir
+livré à la fureur des méchants. Fouché, prédestiné par sa basse nature
+au rôle d'espion et de mouchard, rendait compte aux conjurés de ce qui
+se passait au comité de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprès
+de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure: «La division
+est complète», dit-il, «demain il faut frapper[426]».
+
+[Note 425: Renseignement fourni par Godefroy Cavaignac à M.
+Hauréau.]
+
+[Note 426: Déclaration de Tallien dans la séance du 22 thermidor an
+III (9 août 1795). _Moniteur_ du 27 thermidor (14 août).]
+
+Cependant, au lieu de chercher des alliés dans cette partie indécise,
+craintive et flottante de la Convention qu'on appelait le centre, et qui
+n'eût pas mieux demandé que de se joindre à lui s'il eût consenti à
+faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir à l'écart.
+Tandis que les conjurés, pour recruter des complices, avaient recours
+aux plus vils moyens, en appelaient aux plus détestables passions,
+attendant impatiemment l'heure de le tuer à coup sûr, il méditait ... un
+discours, se fiant uniquement à son bon droit et à la justice de sa
+cause. La légende nous le représente s'égarant dans ces derniers temps
+en des promenades lointaines; allant chercher l'inspiration dans les
+poétiques parages où vivait le souvenir de J.-J. Rousseau, son maître,
+et où il lui avait été permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec
+l'immortel philosophe. C'est là une tradition un peu incertaine.
+
+Il ne quitta guère Paris dans les jours qui précédèrent le 8 thermidor;
+sa présence s'y trouve constatée par les registres du comité de Salut
+public. Ce qui est vrai, c'est que le soir, après le repas, il allait
+prendre l'air aux Champs-Élysées, avec la famille Duplay. On se rendait,
+de préférence, du côté du jardin Marboeuf[427]. Robespierre marchait en
+avant, ayant au bras la fille aînée de son hôte, Éléonore, sa fiancée,
+et, pour un moment, dans cet avant-goût du bonheur domestique, il
+oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. Derrière
+eux venaient le père, dont la belle tête commandait le respect, et la
+mère toute fière et heureuse de voir sa fille au bras de celui qu'elle
+aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils.
+
+[Note 427: Manuscrit de Mme Lebas.]
+
+Dès qu'on était rentré, Maximilien reprenait son travail quand il ne se
+rendait pas à la séance des Jacobins, où il n'alla pas du 3 au 8. Ce fut
+vraisemblablement dans cet intervalle qu'il composa son discours dont le
+manuscrit, que j'ai sous les yeux, porte les traces d'une composition
+rapide et pressée. Robespierre se retrouve tout entier, avec son
+système, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse
+harangue, qu'il a si justement appelée lui-même son testament de mort.
+
+Ce n'est point, tant s'en faut, comme on l'a dit, une composition
+laborieusement conçue, et péniblement travaillée; on y sent, au
+contraire, tout l'abandon d'une inspiration soudaine. Ce discours est
+fait d'indignation. C'est la révolte d'une âme honnête et pure contre le
+crime. Les sentiments divers dont le coeur de l'auteur était rempli se
+sont précipités à flots pressés sous sa plume; cela se voit aux ratures,
+aux transpositions, au désordre même qui existe d'un bout à l'autre du
+manuscrit[428]. Nul doute que Robespierre n'ait été content de son
+discours, et n'y ait compté comme sur une arme infaillible. La veille du
+jour où il s'était proposé de le prononcer devant la Convention
+nationale, il sortit avec son secrétaire, Simon Duplay, le soldat de
+Valmy, celui qu'on appelait Duplay, à la jambe de bois, et il dirigea
+ses pas du côté du promenoir de Chaillot tout en haut des
+Champs-Élysées. Il se montra gai, enjoué jusqu'à poursuivre les
+hannetons fort abondants cette année[429].
+
+[Note 428: Ce discours, a écrit Charles Nodier, «est surtout
+vraiment monumental, vraiment digne de l'histoire, en ce point qu'il
+révèle d'une manière éclatante les projets d'amnistie et les théories
+libérales et humaines qui devaient faire la base du gouvernement, sous
+l'influence modératrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomphé
+le 9 thermidor». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I. p. 292, édit.
+Charpentier).]
+
+[Note 429: Renseignements fournis par M. le docteur Duplay, fils de
+Duplay à la jambe de bois et père de l'éminent professeur de clinique
+chirurgicale.
+
+J'ai sous les yeux l'interrogatoire qu'au lendemain de Thermidor, on fit
+subir à Simon Duplay, qui avait servi de secrétaire à Robespierre. Le
+lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître ce curieux document,
+dont nous devons la communication à notre cher et vieil ami Jules
+Claretie.
+
+INTERROGATOIRE DE SIMON DUPLAY
+
+Demeurant à Paris, rue Honoré, section des Piques, n° 366, chez son
+oncle, Maurice Duplay.
+
+D. N'est-ce pas chez ton oncle que logeaient les Robespierre?
+
+R. Oui, mais Robespierre jeune en est sorti après son retour de l'armée
+d'Italie pour aller loger rue Florentin.
+
+D. N'as-tu pas connaissance que le 8 thermidor ou quelques jours
+auparavant plusieurs membres du comité de Salut public dinèrent chez
+Robespierre aîné?
+
+R. Non. Excepté Barère qui y dîna dix, douze ou quinze jours auparavant
+sans préciser le jour.
+
+D. N'as-tu pas connaissance que Saint-Just et Le Bas y dînèrent à la
+même époque?
+
+R. Non.
+
+D. Dans le dîner où s'est trouvé Barère, ne l'as-tu pas entendu proposer
+à Robespierre de se raccommoder avec les membres de la Convention et des
+Comités, qui paraissaient lui être opposés?
+
+R. Non. Je crois même que le dîner dont il s'agit précéda la division
+qui, depuis, a éclaté au Comité.
+
+D. Ne sais-tu pas que Robespierre, indépendamment de la police générale
+de la République, dont il s'était chargé, voulait encore diriger les
+armées, et que c'est de là qu'est née la division dont il s'agit?
+
+R. Non. Je crois même que Robespierre n'entendait rien à l'art
+militaire.
+
+D. Ne l'as-tu pas entendu différentes fois, le même Robespierre,
+déclamer contre les victoires des armées de la République, les tourner
+en ridicule, et dire, dans d'autres moments, que le sacrifice de 6,000
+hommes n'était rien quand il s'agissait d'un principe?
+
+R. Non. Je l'ai vu, au contraire, différentes fois, se réjouir de nos
+victoires, et je ne l'ai jamais entendu tenir ce dernier propos. Simon
+Duplay nie que Robespierre ait fait enlever des cartons à la police, que
+Robespierre reçût des Anglais, des étrangers. Parfois des étrangers qui,
+obligés de sortir de Paris, réclamaient l'exception.
+
+Il n'a vu ni Fleuriot, ni Hanriot, venir chez Robespierre.
+
+(_Archives_ W, 79.)]
+
+Néanmoins, par instant, un nuage semblait voiler sa physionomie, et il
+se sentait pris de je ne sais quelle vague inquiétude, de cette
+inquiétude qu'on ne peut s'empêcher de ressentir la veille d'une
+bataille.
+
+En rentrant dans la maison de son hôte, il trouva le citoyen Taschereau,
+dont nous avons déjà eu occasion de parler, et il lui fit part de son
+dessein de prendre la parole le lendemain à l'Assemblée.--«Prenez
+garde», lui dit Taschereau, «vos ennemis ont beaucoup intrigué, beaucoup
+calomnié».--«C'est égal», reprit Maximilien, «je n'en remplirai pas
+moins mon devoir».
+
+
+
+
+III
+
+
+Depuis longtemps Robespierre n'avait point paru à la tribune de la
+Convention, et son silence prolongé n'avait pas été sans causer quelque
+étonnement à une foule de patriotes. Le bruit s'étant répandu qu'il
+allait enfin parler, il y eut à la séance un concours inusité de monde.
+Il n'était pas difficile de prévoir qu'on était à la veille de grands
+événements, et chacun, ami ou ennemi, attendait avec impatience le
+résultat de la lutte.
+
+Rien d'imposant comme le début du discours dont nous avons mis déjà
+quelques extraits sous les yeux de nos lecteurs, et que nous allons
+analyser aussi complètement que possible. «Que d'autres vous tracent des
+tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens
+point réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais
+je veux étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la
+seule force de la vérité. _Je vais dévoiler des abus qui tendent à la
+ruine de la patrie et que votre probité seule peut réprimer_[430]. Je
+vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée.
+_Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis
+l'objet, vous ne m'en ferez point un crime; vous n'avez rien de commun
+avec les tyrans que vous combattez_. Les cris de l'innocence outragée
+n'importunent point vos oreilles, et vous n'ignorez pas que cette cause
+ne vous est point étrangère.»
+
+[Note 430: Nous prévenons le lecteur que nous analysons ce discours
+d'après le manuscrit de Robespierre, manuscrit dans la possession
+duquel, quelque temps après le 9 thermidor, la famille Duplay parvint à
+rentrer. Les passages que nous mettons en italique ont été supprimés ou
+[illisible] dans l'édition donnée par la commission thermidorienne.]
+
+Après avoir établi, en fait, la supériorité de la Révolution française
+sur toutes les autres révolutions, parce que seule elle s'était fondée
+sur la théorie des droits de l'humanité et les principes de la justice,
+après avoir montré comment la République s'était glissée pour ainsi dire
+entre toutes les factions, il traça rapidement l'historique de toutes
+les conjurations dirigées contre elle et des difficultés avec
+lesquelles, dès sa naissance, elle s'était trouvée aux prises. Il
+dépeignit vivement les dangers auxquels elle était exposée quand, la
+puissance des tyrans l'emportant sur la force de la vérité, il n'y avait
+plus de légitime que la perfidie et de criminel que la vertu. Alors les
+bons citoyens étaient condamnés au silence et les scélérats dominaient.
+«Ici, ajoutait-il, j'ai besoin d'épancher mon coeur, vous avez besoin
+aussi d'entendre la vérité. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune
+accusation; un soin plus pressant m'occupe et je ne me charge pas des
+devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a
+plus qu'une importance secondaire.»
+
+Arrêtant un instant sa pensée sur le système de terreur et de calomnies
+mis en pratique depuis quelque temps, il demandait à qui les membres du
+gouvernement devaient être redoutables, des tyrans et des fripons, ou
+des gens de bien et des patriotes. Les patriotes! ne les avait-il pas
+constamment défendus et arrachés aux mains des intrigants hypocrites qui
+les opprimaient encore et cherchaient à prolonger leurs malheurs en
+trompant tout le monde par d'inextricables impostures? Étaient-ce
+Danton, Chabot, Ronsin, Hébert, qu'on prétendait venger? Mais il fallait
+alors accuser la Convention tout entière, la justice qui les avait
+frappés, le peuple qui avait applaudi à leur chute. Par le fait de qui
+gémissaient encore aujourd'hui dans les cachots tant de citoyens
+innocents ou inoffensifs? Qui accuser, sinon les ennemis de la liberté
+et la coupable persévérance des tyrans ligués contre la République?
+Puis, dans un passage que nous avons cité plus haut, Robespierre
+reprochait à ses adversaires, à ses persécuteurs, d'avoir porté la
+terreur dans toutes les conditions, déclaré la guerre aux citoyens
+paisibles, érigé en crime des préjugés incurables ou des choses
+indifférentes, d'avoir, recherchant des opinions anciennes, promené le
+glaive sur une partie de la Convention et demandé dans les sociétés
+populaires les têtes de cinq cents représentants du peuple. Il rappelait
+alors, avec une légitime fierté, que c'était lui qui avait arraché ces
+députés à la fureur des monstres qu'il avait accusés. «Aurait-on oublié
+que nous nous sommes jeté entre eux et leurs perfides adversaires?» Ceux
+qu'il avait sauvés ne l'avaient pas oublié encore, mais depuis!
+
+Et pourtant un des grands arguments employés contre lui par la faction
+acharnée à sa perte était son opposition à la proscription d'une grande
+partie de la Convention nationale. «Ah! certes», s'écriait-il,
+«lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les
+intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée
+ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud si elles avaient
+triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les
+fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les principes de la
+stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de
+précipitation, j'étais loin sans doute de penser que l'on dût me tenir
+compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où
+elle aurait été remarquée et où l'on aurait donné des noms pompeux aux
+devoirs les plus indispensables de la probité; mais j'étais encore plus
+loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux
+envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la Représentation
+nationale, que j'avais servie avec dévouement. Je m'attendais bien moins
+encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir
+l'égorger.»
+
+N'avait on pas été jusqu'à l'accuser auprès de ceux qu'il avait
+soustraits à l'échafaud d'être l'auteur de leur persécution! Il avait
+d'ailleurs très bien su démêler les trames de ses ennemis. D'abord on
+s'était attaqué à la Convention tout entière, puis au comité de Salut
+public, mais on avait échoué dans cette double entreprise, et à présent
+on s'efforçait d'accabler un seul homme. Et c'étaient des représentants
+du peuple, se disant républicains, qui travaillaient à exécuter l'arrêt
+de mort prononcé par les tyrans contre les plus fermes amis de la
+liberté! Les projets de dictature imputés d'abord à l'Assemblée entière,
+puis au comité de Salut public, avaient été tout à coup transportés sur
+la tête d'un seul de ses membres. D'autres s'apercevraient du côté
+ridicule de ces inculpations, lui n'en voyait que l'atrocité. «Vous
+rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse
+persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la
+patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention
+nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai
+ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. Paraître un
+objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est
+pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui
+faire subir, c'est le plus grand des forfaits»[431]!
+
+[Note 431: On trouve dans les Mémoires de Charlotte Robespierre
+quelques vers qui semblent être la paraphrase de cette idée.
+
+ Le seul tourment du juste à son heure dernière,
+ Et le seul dont alors je serai déchiré,
+ C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie
+ Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie,
+ De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.
+
+Charlotte attribue ces vers à son frère. (Voy. ses Mémoires, p. 121.) Je
+serais fort tenté de croire qu'ils sont apocryphes.]
+
+Après avoir montré les arrestations injustes prodiguées par des agents
+impurs, le désespoir jeté dans une multitude de familles attachées à la
+Révolution, les prêtres et les nobles épouvantés par des motions
+concertées, les représentants du peuple effrayés par des listes de
+proscription imaginaires, il protestait de son respect absolu pour la
+Représentation nationale. En s'expliquant avec franchise sur
+quelques-uns de ses collègues, il avait cru remplir un devoir, voilà
+tout. Alors tombèrent de sa bouche des paroles difficiles à réfuter et
+que l'homme de coeur ne relira jamais sans être profondément touché:
+
+«Quant à la Convention nationale, mon premier devoir comme mon premier
+penchant est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le
+crime, sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs funestes de
+plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques de la
+liberté ... je dis que tous les représentants du peuple dont le coeur
+est pur doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient.
+Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais
+citoyens; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une
+affaire de coeur; il ne consiste ni dans l'insolence ni dans une fougue
+passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la
+morale.... Le coeur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je
+crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments
+généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on
+rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut
+lui tendre la main et le serrer contre son coeur. Je crois à des
+circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec
+les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue
+et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde
+peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus
+petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du
+monde....»
+
+C'était au bon sens et à la justice, ajoutait-il, si nécessaires dans
+les affaires humaines, de séparer soigneusement l'erreur du crime.
+Revenant ensuite sur cette accusation de dictature si traîtreusement
+propagée par les conjurés: «Stupides calomniateurs»! leur disait-il,
+«vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas une
+injure faite à un individu, mais à une nation invincible qui dompte et
+qui punit les rois?... Pour moi, ajoutait-il en s'adressant à tous ses
+collègues, «j'aurais une répugnance extrême à me défendre
+personnellement devant vous contre la plus lâche des tyrannies, si vous
+n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques
+de tous les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs
+persécutions, si elles n'entraient dans le système général de
+conspiration contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué
+que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de
+l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la Terreur et
+désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos
+armées des _hordes conventionnelles_, la Révolution française le
+_jacobinisme_? Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible
+individu, en butte aux outrages de toutes les factions, une importance
+gigantesque et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous
+diviser, de vous avilir, en niant votre existence même!...»
+
+Puis venaient l'admirable morceau sur la dictature cité plus haut, et
+cette objurgation à ses calomniateurs, trop peu connue et d'une si
+poignante vérité: «Ils m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient
+à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de
+commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je
+l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel
+tendre intérêt ils prennent à notre liberté!), me prêteraient leur
+coupable appui, je transigerais avec eux. Dans leur détresse
+qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux?
+On arrive à la tyrannie par le secours des fripons. Où courent ceux qui
+les combattent? Au tombeau et à l'immortalité.... Qui suis-je, moi qu'on
+accuse? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la
+victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les
+actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des
+autres, sont des crimes pour moi.... Otez-moi ma conscience, je suis le
+plus malheureux de tous les hommes!...» Il était certainement aussi
+habile que conforme, du reste, à la vérité, de la part de Robespierre,
+de rattacher sa situation personnelle à celle de la Convention et de
+prouver comment les attaques dont il était l'objet retombaient, en
+définitive, de tout leur poids sur l'Assemblée entière; mais il ne
+montra pas toujours la même habileté, et nous allons voir tout à l'heure
+comment il apporta lui-même à ses ennemis un concours inattendu.
+
+«Eh quoi!» disait-il encore, «on assimile à la tyrannie l'influence
+toute morale des plus vieux athlètes de la Révolution! Voulait-on que la
+vérité fût sans force dans la bouche des représentants du peuple? Sans
+doute elle avait des accents tantôt terribles, tantôt touchants, elle
+avait ses colères, son despotisme même, mais il fallait s'en prendre au
+peuple, qui la sentait et qui l'aimait».
+
+Combien vraie cette pensée! Ce qu'on poursuivait surtout en Robespierre,
+c'était sa franchise austère, son patriotisme, son éclatante popularité.
+Il signala de nouveau, comme les véritables alliés des tyrans, et ceux
+qui prêchaient une modération perfide, et ceux qui prêchaient
+l'exagération révolutionnaire, ceux qui voulaient détruire la Convention
+par leurs intrigues ou leur violence et ceux qui attentaient à sa
+justice par la séduction et par la perfidie. Etait-ce en combattant pour
+la sûreté matérielle de l'Assemblée, en défendant sa gloire, ses
+principes, la morale éternelle, qu'on marchait au despotisme?
+Qu'avait-il fait autre chose jusqu'à ce jour?
+
+Expliquant le mécanisme des institutions révolutionnaires, il se
+plaignit énergiquement des excès commis par certains hommes pour les
+rendre odieuses. On tourmentait les citoyens nuls et paisibles; on
+plongeait chaque jour les patriotes dans les cachots. «Est-ce là»,
+s'écria-t-il, «le gouvernement révolutionnaire que nous avons institué
+et défendu»? Ce gouvernement, c'était la foudre lancée par la main de la
+liberté contre le crime, nullement le despotisme des fripons,
+l'indépendance du crime, le mépris de toutes les lois divines et
+humaines. Il était donc loin de la pensée de Robespierre, contrairement
+à l'opinion de quelques écrivains, de vouloir détruire un gouvernement
+indispensable, selon lui, à l'affermissement de la République.
+Seulement, ce gouvernement devait être l'expression même de la justice,
+sinon, ajoutait-il, s'il tombait dans des mains perfides, il deviendrait
+l'instrument de la contre-révolution. C'est bien ce que l'on verra se
+réaliser après Thermidor.
+
+Maximilien attribuait principalement à des agents subalternes les actes
+d'oppression dénoncés par lui. Quant aux comités, au sein desquels il
+apercevait des hommes «dont il était impossible de ne pas chérir et
+respecter les vertus civiques», il espérait bien les voir combattre
+eux-mêmes des abus commis à leur insu peut-être et dus à la perversité
+de quelques fonctionnaires inférieurs. Ecoutez maintenant l'opinion de
+Robespierre sur l'emploi d'une certaine catégorie d'individus dans les
+choses de la police: «En vain une funeste politique prétendrait-elle
+environner les agents dont je parle d'un prestige superstitieux: je ne
+sais pas respecter les fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime
+royale, qu'il est utile de les employer. Les armes de la liberté ne
+doivent être touchées que par des mains pures. Epurons la surveillance
+nationale, au lieu d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que
+pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre.» Ne sont-ce
+point là des maximes dont tout gouvernement qui se respecte devrait
+faire son profit?
+
+L'orateur racontait ensuite les manoeuvres criminelles employées par ses
+ennemis pour le perdre. Nous avons cité ailleurs le passage si frappant
+où il rend compte lui-même, avec une précision étonnante, des
+stratagèmes à l'aide desquels on essayait de le faire passer pour
+l'auteur principal de toutes les sévérités de la Révolution et de tous
+les abus qu'il ne cessait de combattre. Déjà les papiers allemands et
+anglais annonçaient son arrestation, car de jour en jour ils étaient
+avertis que «cet orage de haines, de vengeances, de terreur,
+d'amours-propres irrités, allait enfin éclater».
+
+On voit jusqu'où les conjurés étaient allés recruter des alliés.
+Maximilien était instruit des visites faites par eux à certains membres
+de la Convention, et il ne le cacha pas à l'Assemblée. Seulement il ne
+voulut pas--et ce fut sa faute, son irréparable faute--nommer tout de
+suite les auteurs des trames ténébreuses dont il se plaignait: «Je ne
+puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond
+mystère d'iniquités».
+
+Il assigna, pour point de départ à la conjuration ourdie contre lui, le
+jour où, par son décret, relatif à la reconnaissance de l'Être suprême
+et de l'immortalité de l'âme, la Convention avait raffermi les bases
+ébranlées de la morale publique, frappé à la fois du même coup le
+despotisme sacerdotal et les intolérants de l'athéisme, avancé d'un demi
+siècle l'heure fatale des tyrans et rattaché à la cause de la Révolution
+tous les coeurs purs et généreux. Ce jour-là, en effet, avait, comme le
+dit très bien Robespierre, «laissé sur la France une impression profonde
+de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté». Mais ce fut précisément
+ce qui irrita le plus les royalistes cachés sous le masque des
+ultra-révolutionnaires, lesquels, unis à certains énergumènes plus ou
+moins sincères et aux misérables qui, comme les Fouché, les Tallien, les
+Rovère et quelques autres, ne cherchaient dans la Révolution qu'un moyen
+de fortune, dirigèrent tous leurs coups contre le citoyen assez osé pour
+déclarer la guerre aux hypocrites et tenter d'asseoir la liberté et
+l'égalité sur les bases de la morale et de la justice.
+
+Maximilien rappela les insultes dont il avait été l'objet de la part de
+ces hommes le jour de la fête de l'Être suprême, l'affaire de Catherine
+Théot, sous laquelle se cachait une véritable conspiration politique,
+les violences inopinées contre le culte, les exactions et les pirateries
+exercées sous les formes les plus indécentes, les persécutions
+intolérables auxquelles la superstition servait de prétexte. Il rappela
+la guerre suscitée à tout commerce licite sous prétexte
+d'accaparement.--Il rappela surtout les incarcérations indistinctement
+prodiguées. «Toute occasion de vexer un citoyen était saisie avec
+avidité, et toute vexation était déguisée, selon l'usage, sous des
+prétextes de bien public».
+
+Ceux qui avaient mené à l'échafaud Danton, Fabre d'Églantine et Camille
+Desmoulins, semblaient aujourd'hui vouloir être leurs vengeurs et
+figuraient au nombre de ces conjurés impurs ligués pour perdre quelques
+patriotes. «Les lâches»! s'écriait Robespierre, «ils voulaient donc me
+faire descendre au tombeau avec ignominie! et je n'aurais laissé sur la
+terre que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de
+ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les
+bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout
+à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie
+féroce brillait dans leurs yeux, c'était le moment où ils croyaient
+leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent
+de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois
+jours ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui ils
+me prêtent les vertus de Caton.»--Allusion aux éloges que la veille lui
+avait décernés Barère.
+
+Comme nous avons eu soin de le dire déjà, la calomnie n'avait pas manqué
+de le rendre responsable de toutes les opérations du comité de Sûreté
+générale, en se fondant sur ce qu'il avait dirigé pendant quelque temps
+le bureau de police du comité de Salut public. Sa courte gestion,
+déclara-t-il sans rencontrer de contradicteurs, s'était bornée, comme on
+l'a vu plus haut, à rendre une trentaine d'arrêtés soit pour mettre en
+liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques
+ennemis de la Révolution; mais l'impuissance de faire le bien et
+d'arrêter le mal l'avait bien vite déterminé à résigner ses fonctions,
+et même à ne prendre plus qu'une part tout à fait indirecte aux choses
+du gouvernement. «Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, voilà au moins six
+semaines que ma dictature est expirée et que je n'ai aucune influence
+sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il été plus protégé, les
+factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais
+cette influence s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause de
+la patrie devant la Représentation nationale et au tribunal de la raison
+publique....» A quoi avaient tendu tous ses efforts? à déraciner le
+système de corruption et de désordre établi par les factions, et qu'il
+regardait comme le grand obstacle à l'affermissement de la République.
+Cela seul lui avait attiré pour ennemis toutes les mauvaises
+consciences, tous les gens tarés, tous les intrigants et les ambitieux.
+
+Un moment, sa raison et son coeur avaient été sur le point de douter de
+cette République vertueuse dont il s'était tracé le plan. Puis, d'une
+voix douloureusement émue, il dénonça le projet «médité dans les
+ténèbres», par les monstres ligués contre lui de lui arracher avec la
+vie le droit de défendre le peuple. «Oh! je la leur abandonnerai sans
+regret: j'ai l'expérience du passé et je vois l'avenir. Quel ami de la
+patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la
+servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un
+ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la
+justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les
+plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de
+l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible
+succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes
+hideuses sous le voile de la vertu et même de l'amitié, mais qui tous
+laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de
+mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des
+vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus
+civiques, j'ai craint, quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux
+de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui
+s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je
+m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays
+tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de
+bien. Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde
+d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un
+homme qui sait mourir en défendant la cause du genre humain. J'ai vu
+dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la
+calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les
+méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes.
+Français, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos âmes et
+énerver vos vertus par leurs désolantes doctrines. Non, Chaumette, non,
+Fouché[432], la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des
+tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges qui jette un crêpe
+funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée et qui insulte
+à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: «_La mort est le commencement de
+l'immortalité_».
+
+[Note 432: Ces mots _Non, Fouché_, ne se trouvent point à cette
+place dans l'édition imprimée par ordre de la Convention, où ce passage
+a été reproduit deux fois avec quelques variantes.]
+
+Certes, on peut nier l'existence de Dieu, et il est permis de ne pas
+croire à l'immortalité de l'âme; mais il est impossible de ne pas
+admirer sans réserve cette page magnifique du discours de Robespierre,
+et l'on est bien forcé d'avouer que de tels accents ne seraient point
+sortis de la bouche d'un homme lâche et pusillanime.
+
+Les lâches et les pusillanimes connaissent l'art des ménagements;
+Robespierre, lui, dans son austère franchise, ne savait ni flatter ni
+dissimuler. «Ceux qui vous disent que la fondation de la République est
+une entreprise si facile vous trompent....» Et il demanda où étaient les
+institutions sages, le plan de régénération propres à justifier cet
+ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de
+sagesse? Depuis longtemps il s'était plaint qu'on eût indistinctement
+prodigué les persécutions, porté la terreur dans toutes les conditions,
+et la veille seulement le Comité de Salut public, par la bouche de
+Barère, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient
+réparées: «Pourquoi», s'écria-t-il, «ont-elles été commises impunément
+depuis quatre mois»? C'était encore à l'adresse de Barère cette phrase
+ironique: «On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté
+académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang,
+ni travaux»; et Barère en fut piqué jusqu'au sang. «Ce n'est ni par des
+phrases de rhéteurs ni même par des exploits guerriers que nous
+subjuguerons l'Europe», ajouta-t-il, «mais par la sagesse de nos lois,
+par la majesté de nos délibérations et par la grandeur de nos
+caractères».
+
+Aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succès
+de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l'aristocratie
+militaire, de persécuter les généraux patriotes.--On se rappelle
+l'affaire du général Hoche.--Maintes fois déjà il avait manifesté ses
+méfiances à l'égard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour
+quelque général victorieux étrangler la liberté lui arracha ces paroles
+prophétiques: «Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si
+vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non
+enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en
+proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes, et à une
+armée d'agents criminels que vous ne savez même pas apercevoir. LAISSEZ
+FLOTTER UN MOMENT LES RÊNES DE LA RÉVOLUTION, VOUS VERREZ LE DESPOTISME
+MILITAIRE S'EN EMPARER ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA
+REPRÉSENTATION NATIONALE AVILIE. Un siècle de guerre civile et de
+calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu
+saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la
+liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les
+malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire, qui devait être
+chère au genre humain. Nous n'aurons même pas le mérite d'avoir
+entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra
+avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la
+Représentation nationale.... L'immortalité s'ouvrait devant nous, nous
+périrons avec ignominie....»
+
+Le 19 brumaire devait être une conséquence fatale et nécessaire du 9
+Thermidor; Robespierre le prédit trop bien[433].
+
+[Note 433: Le coup d'État connu sous le nom de 18 Brumaire, n'a eu
+lieu en réalité que le 19.]
+
+Il accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui
+paraissaient de nature à désoler les citoyens peu fortunés et à
+augmenter le nombre des mécontents; il se plaignit qu'on eût réduit au
+désespoir les petits créanciers de l'État en employant la violence et la
+ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs
+intérêts; qu'on favorisât les riches au détriment des pauvres, et qu'on
+dépouillât le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre était ici
+dans le vrai! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens
+nationaux, au lieu de les diviser à l'infini, sauf à les faire payer par
+annuités, comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens
+propriétaires on en a substitué de nouveaux, plus avides et non moins
+hostiles, pour la plupart, à la liberté, à l'égalité, à tous les
+principes de la Révolution.
+
+ Des grands seigneurs un peu modernes,
+ Des princes un peu subalternes
+ Ont aujourd'hui les vieux châteaux,
+
+a dit Chénier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu
+subalternes ont figuré en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens;
+ils sont devenus, je le répète, les pires ennemis de la Révolution, qui,
+hélas! a été trahie par tous ceux qu'elle a gorgés et repus.
+
+En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel,
+Mallarmé, Cambon, auxquels il attribua le mécontentement répandu dans
+les masses par certaines mesures financières intempestives. Il était
+loin, du reste, d'imputer tous les abus signalés par lui à la majorité
+des membres des comités; cette majorité lui paraissait seulement
+paralysée et trahie par des meneurs hypocrites et des traîtres dont le
+but était d'exciter dans la Convention de violentes discussions et
+d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient décidés à combattre avec
+énergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes
+les parties de la République poursuivaient tranquillement, comme s'ils
+eussent été inviolables, le cours de leurs coupables entreprises!
+N'avaient-ils pas fait ériger en loi que dénoncer un représentant
+infidèle et corrompu, c'était conspirer contre l'Assemblée? Un opprimé
+venait-il à élever la voix, ils répondaient à ses réclamations par de
+nouveaux outrages et souvent par l'incarcération. «Cependant»,
+continuait Maximilien, «les départements où ces crimes ont été commis
+les ignorent-ils parce que nous les oublions, et les plaintes que nous
+repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs
+comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être
+juste! Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant?
+Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables
+impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager
+tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du
+peuple?» C'était là, à coup sûr, un langage bien propre à rasséréner les
+coeurs, à rassurer les gens de bien; mais on comprend aussi de quel
+effroi il dut frapper les quelques misérables qui, partout sur leur
+passage, avaient semé la ruine et la désolation.
+
+La péroraison de ce discours fut le digne couronnement d'une oeuvre
+aussi imposante, aussi magistrale: «Peuple, souviens-toi que si dans la
+République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot
+ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est
+qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on
+méprise; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave,
+souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les
+passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de
+destinées.
+
+«Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte
+contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes
+propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit
+en détail dans la personne de tous les bons citoyens.
+
+«Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton
+bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons,
+auteurs de tous nos maux et seuls obstacles à la prospérité publique.
+
+«Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause et la morale
+publique sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que
+tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une
+calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront
+accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera
+comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que ta
+confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes
+amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de
+sédition; et que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira
+en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les
+ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans
+armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous les
+hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats
+nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés
+dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non! Défendons le peuple au
+risque d'en être estimés; qu'ils courent à l'échafaud par la route du
+crime et nous par celle de la vertu.»
+
+Guider l'action du gouvernement par des lois sages, punir sévèrement
+tous ceux qui abuseraient des principes révolutionnaires pour vexer les
+bons citoyens, tel était, selon lui, le but à atteindre. Dans sa pensée,
+il existait une conspiration qui devait sa force à une coalition
+criminelle cherchant à perdre les patriotes et la patrie, intriguant au
+sein même de la Convention et ayant des complices dans le comité de
+Sûreté générale et jusque dans le comité de Salut public. Rien n'était
+plus vrai assurément. La conclusion de Robespierre fut que, pour
+remédier au mal, il fallait punir les traîtres, renouveler les bureaux
+du comité de Sûreté générale, épurer ce comité et le subordonner au
+comité de Salut public, épuré lui-même, constituer l'autorité du
+gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention, centre et juge de
+tout, et écraser ainsi les factions du poids de l'autorité nationale
+pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la
+liberté. «Tels sont les principes», dit-il en terminant. «S'il est
+impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai
+que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous,
+mais non que je doive me taire; car que peut-on objecter à un homme qui
+a raison et qui sait mourir pour son pays....[434]»
+
+[Note 434: Ce discours a été imprimé sur des brouillons trouvés chez
+Robespierre, brouillons couverts de ratures et de renvois, ce qui
+explique les répétitions qui s'y rencontrent. L'impression en fut votée,
+sur la demande de Bréard, dans la séance du 30 thermidor (17 août 1794).
+On s'expliquerait difficilement comment les Thermidoriens ont eu
+l'imprudence d'ordonner l'impression des discours de Robespierre et de
+Saint-Just, où leur atroce conduite est mise en pleine lumière et leur
+système de terreur voué à la malédiction du monde, si l'on ne savait que
+tout d'abord le grand grief qu'ils firent valoir contre les victimes du
+9 Thermidor fut d'avoir voulu «arrêter le cours majestueux, terrible de
+la Révolution». Ce discours de Robespierre a eu à l'époque deux éditions
+in-8°, l'une de 44 pages de l'Imprimerie nationale, l'autre de 49 p. Il
+a été reproduit dans ses _Oeuvres_ éditées par Laponneraye, t. III;
+dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 406 à 409; dans le
+_Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, p. 266 à 309, et
+dans les Mémoires de René Levasseur, t. III, p. 285 à 352.]
+
+Il faut n'avoir jamais lu ce discours de Robespierre, digne couronnement
+de tous ceux qu'il avait prononcés depuis cinq ans, et où ses vues, ses
+tendances, sa politique, en un mot, se trouvent si nettement et si
+fermement formulées, pour demander où il voulait aller, et quels
+mystérieux desseins il couvait. Personne ne s'expliqua jamais plus
+clairement. La Convention lui prouva tout d'abord qu'elle l'avait
+parfaitement compris: Robespierre obtint un éclatant triomphe. Ce devait
+être le dernier. Electrisée par le magnifique discours qu'elle venait
+d'entendre, l'Assemblée éclata en applaudissements réitérés quand
+l'orateur quitta la tribune. Les conjurés, éperdus, tremblants n'osèrent
+troubler d'un mot ni d'un murmure ce concert d'enthousiasme[435].
+Evidemment ils durent croire la partie perdue.
+
+[Note 435: Ceci est constaté par tous les journaux qui rendirent
+compte de la séance du 8, avant la chute de Robespierre. Voy. entre
+autres le _Journal de la Montagne_ du 9 thermidor, où il est dit:
+«Ce discours est fort applaudi.» Quant au _Moniteur_, comme il ne
+publia son compte rendu de la séance du 8 thermidor que le lendemain de
+la victoire des conjurés, ce n'est pas dans ses colonnes qu'il faut
+chercher la vérité.]
+
+
+
+
+IV
+
+
+Pendant que les applaudissements retentissaient encore, Rovère, se
+penchant à l'oreille de Lecointre, lui conseilla de monter à la tribune
+et de donner lecture à l'Assemblée de ce fameux acte d'accusation
+concerté dès le 5 prairial, avec huit de ses collègues, contre
+Robespierre. C'est du moins ce qu'a depuis prétendu Lecointre[436]. Si
+ce maniaque avait suivi le conseil de Rovère, la conspiration eût été
+infailliblement écrasée, car, l'acte d'accusation incriminant au fond
+tous les membres des comités sans exception, les uns et les autres se
+fussent réunis contre l'ennemi commun, et Maximilien serait, sans aucun
+doute, sorti victorieux de la lutte. Telle fut l'excuse, donnée plus
+tard par Lecointre, de sa réserve dans cette séance du 8 thermidor[437].
+Mais là ne fut point, suivant nous, le motif déterminant de sa prudence.
+A l'enthousiasme de la Convention, il jugea tout à fait compromise la
+cause des conjurés, et voulant se ménager les moyens de rentrer en grâce
+auprès de celui dont, après coup, il se vanta d'avoir dressé l'acte
+d'accusation plus de deux mois avant le 9 Thermidor, il rompit le
+premier le silence ... pour réclamer l'impression du discours de
+Robespierre[438].
+
+[Note 436: _Les crimes des sept membres des anciens comités_ ou
+_dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent
+Lecointre, p. 79.]
+
+[Note 437: _Ibid._]
+
+[Note 438: Nous racontons cette séance du 8 thermidor d'après le
+_Moniteur_, parce que c'est encore là qu'elle se trouve reproduite
+avec le plus de détails; mais le compte rendu donné par ce journal étant
+postérieur à la journée du 9, le lecteur ne doit pas perdre de vue que
+notre récit est entièrement basé sur une version rédigée par les pires
+ennemis de Maximilien.]
+
+Bourdon (de l'Oise) s'éleva vivement contre la prise en considération de
+cette motion. Ce discours, objecta-t-il, pouvait contenir des erreurs
+comme des vérités, et il en demanda le renvoi à l'examen des deux
+comités. Mais, répondit Barère, qui sentait le vent souffler du côté de
+Maximilien, «dans un pays libre la lumière ne doit pas être mise sous le
+boisseau». C'était à la Convention d'être juge elle-même, et il insista
+pour l'impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours
+à l'examen des comités, c'était, selon ce tendre ami de Maximilien,
+faire outrage à la Convention nationale, bien capable de sentir et de
+juger par elle-même. Non seulement il fallait imprimer ce discours, mais
+encore l'envoyer à toutes les communes de la République, afin que la
+France entière sût qu'il était ici des hommes ayant le courage de dire
+la vérité. Lui aussi, il dénonça les calomnies dirigées depuis quelque
+temps contre les plus vieux serviteurs de la Révolution; il se fit
+gloire d'avoir parlé contre quelques hommes immoraux indignes de siéger
+dans la Convention, et il s'écria en terminant: «Si je croyais avoir
+contribué à la perte d'un seul innocent, je m'immolerais moi-même de
+douleur». Ce cri, sorti de la bouche d'un homme de bien, acheva
+d'entraîner l'Assemblée. L'impression du discours, l'envoi à toutes les
+communes furent décrétés d'enthousiasme. On put croire à un triomphe
+définitif.
+
+A ce moment le vieux Vadier parut à la tribune. D'un ton patelin, le
+rusé compère commença par se plaindre d'avoir entendu Robespierre
+traiter de farce ridicule l'affaire de Catherine Théot, dont lui Vadier,
+on s'en souvient, avait été le rapporteur. Se sentant écouté, il prit
+courage et s'efforça de justifier le comité de Sûreté générale des
+inculpations dont il avait été l'objet. On l'avait accusé d'avoir
+persécuté des patriotes, et sur les huit cents affaires déjà jugées par
+les commissions populaires, de concert avec les deux comités, les
+patriotes, prétendit Vadier, s'étaient trouvés dans la proportion d'un
+sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s'était pas seulement plaint des
+persécutions exercées contre les patriotes; il avait aussi reproché à
+quelques-uns de ses collègues d'avoir porté la Terreur dans toutes les
+conditions, érigé en crimes des erreurs ou des préjugés afin de trouver
+partout des coupables, et voilà comment, sur un si grand nombre
+d'accusés, les commissions populaires, de concert avec les comités, dont
+s'était séparé Maximilien, avaient rencontré si peu d'innocents. Du
+reste, il n'y eut de la part de Vadier nulle récrimination contre
+Robespierre.
+
+Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il
+avait sur le coeur une accusation peut-être un peu légèrement tombée de
+la bouche de Maximilien. «Avant d'être déshonoré, je parlerai à la
+France», s'écria-t-il. Et il défendit avec une extrême vivacité ses
+opérations financières, et surtout le dernier décret sur les rentes,
+auquel on reprochait d'avoir jeté la désolation parmi les petits
+rentiers, des nécessiteux, des vieillards pour la plupart[439].
+
+[Note 439: M. Michelet, qui est bien forcé d'avouer avec nous que la
+République a été engloutie dans le guet-apens de Thermidor, mais dont la
+déplorable partialité contre Robespierre ne se dément pas jusqu'au
+dénoûment, a travesti de la façon la plus ridicule et la plus odieuse ce
+qu'il appelle le discours accusateur de Robespierre, à qui il ne peut
+pardonner son attaque contre Cambon. (Voy. t. VII, liv. XXI, ch. III.)
+Mais les opérations de Cambon ne parurent pas funestes à Robespierre
+seulement, puisque après Thermidor elles furent, à diverses reprises,
+l'objet des plus sérieuses critiques, et qu'à cause d'elles leur auteur
+se trouva gravement inculpé. M. Michelet a-t-il oublié ce passage de la
+Dénonciation de Lecointre: «Cambon disait à haute voix, en présence du
+public et de notre collègue Garnier (de l'Aube): Voulez-vous faire face
+à vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dépenses immenses de
+vos quatorze armées? guillotinez. Voulez-vous payer les estropiés, les
+mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander? guillotinez.
+Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? guillotinez,
+guillotinez, et puis guillotinez.» (P. 195.)--Assurément je n'attache
+pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les
+reproches de Maximilien à Cambon sont bien pâles à côté de ceux que le
+grand financier de la Révolution eut à subir de la part des hommes
+auxquels il eut le tort de s'allier. Avant de se montrer si injuste, si
+passionné, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait
+bien dû se rappeler que son héros, Cambon, manifesta tout le reste de sa
+vie l'amer regret d'avoir moralement coopéré au crime de Thermidor.]
+
+Puis, prenant à partie Robespierre, il l'accusa de paralyser à lui tout
+seul la volonté de la Convention nationale. Cette inculpation contre un
+représentant qui, depuis six semaines, n'avait pas paru à la tribune de
+l'Assemblée, était puérile; et Robespierre répondit avec raison qu'une
+telle accusation lui paraisssit aussi inintelligible qu'extraordinaire.
+Comment aurait-il été en son pouvoir de paralyser la volonté de la
+Convention, et surtout en fait de finances, matière dont il ne s'était
+jamais mêlé? Seulement, ajouta-t-il, «par des considérations générales
+sur les principes, j'ai cru apercevoir que les idées de Cambon en
+finances ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu'il
+le pense. Voilà mon opinion; j'ai osé la dire; je ne crois pas que ce
+soit un crime». Et tout en déclarant qu'il n'attaquait point les
+intentions de Cambon, il persista à soutenir que le décret sur les
+rentes avait eu pour résultat de désoler une foule de citoyens pauvres.
+
+Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cambon dans le débat modifia
+singulièrement la face des choses. Les connaissances spéciales de ce
+représentant, ses remarquables rapports sur les questions financières,
+l'achèvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui
+avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une
+certaine influence. Des applaudissements venaient même d'accueillir ses
+paroles. C'était comme un encouragement aux conjurés. Ils sortirent de
+leur abattement, et Billaud-Varenne s'élança impétueusement à la
+tribune. A son avis, il était indispensable d'examiner très
+scrupuleusement un discours dans lequel le comité était inculpé.--Ce
+n'est pas le comité en masse que j'attaque, objecta Robespierre; et il
+demanda à l'Assemblée la permission d'expliquer sa pensée. Alors un
+grand nombre de membres se levant simultanément:
+
+«Nous le demandons tous». Sentant la Convention ébranlée,
+Billaud-Varenne reprit la parole. Mais au lieu de répondre aux nombreux
+griefs dont Robespierre s'était fait l'écho, il balbutia quelques
+explications; puis, s'enveloppant dans le manteau de Brutus, il s'écria
+que Robespierre avait raison, qu'il fallait arracher le masque sur
+quelque visage qu'il se trouvât: «S'il est vrai que nous ne jouissions
+pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de
+trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses
+forfaits». Après cette superbe déclaration, il réclama le renvoi du
+discours à l'examen des deux comités. C'était demander à la Convention
+de se déjuger.
+
+A Billaud-Varenne succéda Panis, un de ces représentants mous et indécis
+à qui les conjurés avaient fait accroire qu'ils étaient sur la prétendue
+liste de proscription dressée par Maximilien. Cet ancien membre du
+comité de surveillance de la Commune de Paris somma tout d'abord Couthon
+de s'expliquer sur les six membres qu'il poursuivait. Ensuite il raconta
+qu'un homme l'avait abordé aux Jacobins et lui avait dit: «Vous êtes de
+la première fournée ... votre tête est demandée; la liste a été faite
+par Robespierre.» Après quoi il invita ce dernier à s'expliquer à son
+égard et sur le compte de Fouché. Touchante sollicitude pour un
+misérable! Quelques applaudissements ayant éclaté aux dernières paroles
+de Panis: «Mon opinion est indépendante», répondit fièrement
+Robespierre; «on ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est
+pas dans mon coeur. En jetant mon bouclier, je me suis présenté à
+découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je ne crains personne;
+je n'ai calomnié personne».--«Et Fouché»? répéta Panis, comme Orgon eût
+dit: Et Tartufe?--«Fouché! reprit Maximilien d'un ton méprisant, je ne
+veux pas m'en occuper actuellement ... je n'écoute que mon devoir; je ne
+veux ni l'appui ni l'amitié de personne, je ne cherche point à me faire
+un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse
+tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur».
+
+Couthon expliqua comment, en demandant l'envoi du discours à toutes les
+communes, il avait voulu que la Convention en fît juge la République
+entière. Mais c'était là ce qu'à tout prix les conjurés tenaient à
+empêcher. Ils savaient bien qu'entre eux et Robespierre l'opinion de la
+France ne pouvait être un moment douteuse.
+
+Bentabole et Charlier insistent pour le renvoi aux comités. «Quoi»!
+s'écria Maximilien, «j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein
+de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la
+patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que
+j'accuse»! On murmure à ces paroles. «Quand on se vante d'avoir le
+courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité», riposte
+Charlier; et les applaudissements de retentir.
+
+L'apostrophe de Charlier indique suffisamment la faute capitale commise
+ici par Robespierre. Ce n'était pas à lui, ont prétendu quelques
+écrivains, de formuler son accusation; il n'avait qu'à indiquer aux
+comités la faction qu'il combattait les abus et les excès dont elle
+s'était rendue coupable, et il appartenait à ces comités de prendre
+telles mesures qu'ils auraient jugées nécessaires. C'est là, à notre
+avis, une grande erreur; et telle était aussi l'opinion de Saint-Just à
+cet égard, puisqu'il a écrit dans son discours du 9 Thermidor: «Le
+membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune ne me paraît point
+avoir assez nettement distingué ceux qu'il inculpait». Le mystère dont
+Maximilien eut le tort d'envelopper son accusation servit
+merveilleusement les conjurés. Grâce aux insinuations perfides répandues
+par eux, un doute effroyable planait sur l'Assemblée. Plus d'un membre
+se crut menacé, auquel il n'avait jamais songé. Quelle différence s'il
+avait résolûment nommé les cinq ou six coquins dont le châtiment eût été
+un hommage rendu à la morale et à la justice! L'immense majorité de la
+Convention se fût ralliée à Robespierre; avec lui eussent définitivement
+triomphé, je n'en doute pas, la liberté et la République. Au lieu de
+cela, il persista dans ses réticences, et tout fut perdu.
+
+Amar et Thirion insistèrent, à leur tour, pour le renvoi aux comités, en
+faveur desquels étaient toutes les présomptions, suivant Thirion,
+montagnard aveuglé qui, plus d'une fois, plus tard, dut regretter la
+légèreté avec laquelle il agit en cette circonstance. Barère, sentant
+chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques
+paroles équivoques qui lui permissent, à un moment donné, de se tourner
+contre lui. Enfin l'Assemblée, après avoir entendu Bréard en faveur des
+comités, rapporta son décret et, par une ironie sanglante, renvoya le
+discours de Robespierre à l'examen d'une partie de ceux-là mêmes contre
+lesquels il était dirigé[440]. Ce n'était pas encore pour les conjurés
+un triomphe définitif, mais leur audace s'en accrut dans des proportions
+extrêmes; ils virent qu'il ne leur serait pas impossible d'entraîner
+cette masse incertaine des députés du centre, dont quelques paroles de
+Cambon avaient si subitement modifié les idées. Jamais, depuis,
+l'illustre et sévère Cambon ne cessa de gémir sur l'influence fâcheuse
+exercée par lui dans cette séance mémorable. Proscrit sous la
+Restauration, après s'être tenu stoïquement à l'écart tant qu'avaient
+duré les splendeurs du régime impérial, il disait alors: «Nous avons tué
+la République au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je
+servis, à mon insu, les passions de quelques scélérats! Que n'ai-je
+péri, ce jour-là avec eux! la liberté vivrait encore»[441]! Combien
+d'autres pleurèrent en silence, avec la liberté perdue, la mémoire du
+Juste sacrifié, et expièrent par d'éternels remords l'irréparable faute
+de ne s'être point interposés entre les assassins et la victime!
+
+[Note 440: Voyez, pour cette séance du 8 thermidor, le
+_Moniteur_ du 11 (29 juillet 1794). Avons-nous besoin de dire que
+le compte-rendu de cette feuille, fait après coup, eût été tout autre si
+Robespierre l'avait emporté?]
+
+[Note 441: Paroles rapportées à M. Laurent (de l'Ardèche) par un ami
+de Cambon, (Voy. la _Réfutation de l'Histoire de France de l'abbé de
+Montgaillard_, XIe lettre, p. 332.) J'ai connu un vieillard à qui
+Cambon avait exprimé les mêmes sentiments.]
+
+
+
+
+V
+
+
+Il était environ cinq heures quand fut levée la séance de la Convention.
+S'il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait
+allé, dans la soirée même, se promener aux Champs-Élysées avec sa
+fiancée, qui, triste et rêveuse, flattait de sa main la tête de son
+fidèle chien Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du
+soleil était empourpré: «Ah»! se serait écriée Eléonore, «c'est du beau
+temps pour demain[442].». Mais c'est là de la pure légende. D'abord, les
+moeurs étaient très-sévères dans cette patriarcale famille Duplay, et
+Mme Duplay, si grande que fût sa confiance en Maximilien, n'eût pas
+permis à sa fille de sortir seule avec lui[443]. En second lieu, comment
+aurait-il été possible à Robespierre d'aller se promener aux
+Champs-Élysées à la suite de cette orageuse séance du 8, et dans cette
+soirée où sa destinée et celle de la République allaient être en jeu?
+
+[Note 442: C'est M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote
+dans son _Histoire des Montagnards_. Mais, trompé par ses
+souvenirs, M. Esquiros a évidemment fait confusion ici. Nous avons sous
+les yeux une lettre écrite par Mme Le Bas au rédacteur de l'ancienne
+_Revue de Paris_, à propos d'un article dans lequel M. Esquiros
+avait retracé la vie intime de Maximilien d'après une conversation avec
+Mme Le Bas, lettre où la vénérable veuve du Conventionnel se plaint de
+quelques inexactitudes commises par cet estimable et consciencieux
+écrivain.]
+
+[Note 443: Mme Le Bas ne dit mot, dans son manuscrit, de cette
+prétendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les
+promenades habituelles de Maximilien aux Champs-Élysées avec toute la
+famille Duplay.]
+
+Ce qu'on sait, c'est qu'en rentrant chez son hôte il ne désespérait pas
+encore; il montra même une sérénité qui n'était peut-être pas dans son
+coeur, car il n'ignorait pas de quoi était capable la horde de fripons
+et de coquins déchaînée contre lui. Toutefois, il comptait sur la
+majorité de la Convention: «La masse de l'Assemblée m'entendra», dit-il.
+Après dîner, il se hâta de se rendre aux Jacobins, où, comme on pense
+bien, régnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors même
+étaient remplis de monde[444]. Quand parut Maximilien, des transports
+d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts; on se précipita vers lui pour
+le choyer et le consoler. Cependant, cà et là, on pouvait apercevoir
+quelques-uns de ses ennemis. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, qui
+depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds au club, étaient accourus,
+fort inquiets de la tournure que prendraient les choses.
+
+[Note 444: Réponse de J.N. Billaud à Laurent Lecointre; p. 36.]
+
+Que se passa-t-il dans cette séance fameuse? Les journaux du temps n'en
+ayant pas donné le compte rendu, nous n'en savons absolument que ce que
+les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, puisque ceux des amis de
+Robespierre qui y ont joué un rôle ont été immolés avec lui. Quelques
+récits plus ou moins travestis de certains orateurs à la tribune de la
+Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa réponse aux
+imputations personnelles dont il fut l'objet après Thermidor, voilà les
+seuls documents auxquels on puisse s'en rapporter pour avoir une idée
+des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la
+soirée du 8 thermidor.
+
+Dès le début de la séance, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et
+Robespierre demandèrent en même temps la parole. Elle fut accordée au
+dernier, qu'on invita à donner lecture du discours prononcé par lui dans
+la journée. S'il faut en croire Billaud, Maximilien commença en ces
+termes: «Aux agitations de cette Assemblée, il est aisé de s'apercevoir
+qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin dans la Convention. Les
+factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple. Mais je les
+remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir
+mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie». Après quoi, il
+lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des
+applaudissements prolongés. Quand il eut achevé sa lecture, il ajouta,
+dit la tradition: «Ce discours que vous venez d'entendre est mon
+testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui, la ligue des méchants est
+tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans
+regret; je vous laisse ma mémoire; elle vous sera chère et vous la
+défendrez.»
+
+On prétend encore que, comme à ce moment ses amis s'élevaient avec
+vivacité contre un tel découragement et s'écriaient en tumulte que
+l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonné, il aurait dit: «Eh bien!
+séparez les méchants des hommes faibles; délivrez la Convention des
+scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous
+comme au 31 mai et au 2 juin». Mais cela est tout à fait inadmissible.
+L'idée d'exercer une pression illégale sur la Représentation nationale
+n'entra jamais dans son esprit. Nous avons montré combien étranger il
+était resté aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de
+l'année précédente, avaient précipité la chute des Girondins, et l'on a
+vu tout à l'heure avec quelle énergie et quelle indignation il s'était
+élevé deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir à un
+3l mai; bientôt on l'entendra infliger un démenti sanglant à
+Collot-d'Herbois, quand celui-ci l'accusera implicitement d'avoir poussé
+les esprits à la révolte. Si la moindre allusion à un nouveau 31 mai fût
+sortie de sa bouche dans cette soirée du 8 thermidor, est-ce qu'on ne se
+serait pas empressé le lendemain d'en faire un texte d'accusation contre
+lui? Est-ce que la réponse de Billaud-Varenne, où il est rendu compte de
+la séance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention?
+
+Non, Robespierre, disons-le à son éternel honneur, ne songea pas un seul
+instant à en appeler à la force. Dans l'état d'enthousiasme et
+d'exaspération où la lecture de son discours avait porté l'immense
+majorité des patriotes, il n'avait qu'un signal à donner, et c'en était
+fait de ses ennemis; la Convention, épurée de [sic] par la volonté
+populaire, se fût avec empressement ralliée à lui, et il n'eût pas
+succombé le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la
+légalité.
+
+«_Custodiatur igitur mea vita reipublicae._ Protégez donc ma vie
+pour la République», aurait-il pu dire avec Cicéron[445]; et cette
+exclamation eût suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de
+Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cédant à un sentiment de
+mélancolie bien naturel, il se soit écrié: «S'il faut succomber, eh
+bien! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme», cela est
+certain. Non moins authentique est le cri de David: «Si tu bois la
+ciguë, je la boirai avec toi»! Et en prononçant ces paroles d'une voix
+émue, le peintre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et
+l'embrassa comme un frère[446]. Le lendemain, il est vrai, on ne le vit
+pas se ranger parmi les hommes héroïques qui demandèrent à partager le
+sort du Juste immolé. Averti par Barère du résultat probable de la
+journée[447], il s'abstint de paraître à la Convention. On l'entendit
+même, dans un moment de déplorable faiblesse, renier son ami et
+s'excuser d'une amitié qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait
+concevoir jusqu'à quel point ce _malheureux_ l'avait trompé par ses
+vertus hypocrites[448].
+
+[Note 445: XIIe Philippique.]
+
+[Note 446: Voyez à cet égard la déclaration de Goupilleau (de
+Fontenay) dans la séance du 13 thermidor au soir (31 juillet 1794).
+David nia avoir embrassé Robespierre; mais il avoua qu'il lui dit en
+effet: «Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi.» (Voy. le
+_Moniteur_ du 15 thermidor de l'an II [2 août 1794].)]
+
+[Note 447: _Mémoire de Barère_.]
+
+[Note 448: Séance du 12 thermidor (30 juillet 1794), _Moniteur_
+du 15.]
+
+L'artiste effrayé s'exprimait ainsi sous la menace de l'échafaud. Mais
+ce ne fût là qu'une faiblesse momentanée, qu'une heure d'égarement et
+d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaça de son coeur. Très
+peu de temps après le 9 thermidor, David s'exprimait en ces termes
+devant ses deux fils: «On vous dira que Robespierre était un scélérat;
+on vous le peindra sous les couleurs les plus odieuses: n'en croyez
+rien. Il viendra un jour où l'histoire lui rendra une éclatante
+justice[449].» Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au
+théâtre de Bruxelles, il fut abordé par un Anglais qui lui demanda la
+permission de lui serrer la main.
+
+[Note 449: Biographie de David, dans le _Dictionnaire
+encyclopédique_ de Philippe Le Bas.]
+
+Le grand peintre se montra très flatté de cette marque d'admiration,
+qu'il crut tout d'abord due à la notoriété dont il jouissait, à son
+génie d'artiste; et, entre autres choses, il demanda à l'étranger s'il
+aimait les arts.--L'Anglais lui répondit: «Ce n'est pas à cause de votre
+talent que je désire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez
+été l'ami de Robespierre.--Ah! s'écria alors David, ce sera pour
+celui-là comme pour Jésus-Christ, on lui élèvera des autels[450].»
+Jusqu'à la fin de sa vie l'illustre artiste persista dans les mêmes
+sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il eût senti le
+besoin de protester contre un moment d'erreur qu'il se reprochait, a dit
+un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l'aîné de ses fils,
+Jules David, l'éminent helléniste, lui dit: «Eh bien! mon père, trente
+ans sont écoulés depuis le 9 thermidor, et la mémoire de Robespierre est
+toujours maudite.--Je vous le répète, répondit le peintre, c'était un
+vertueux citoyen. Le jour de la justice n'est pas encore venu; mais,
+soyez en certains, il viendra[451].» Est-il beaucoup d'hommes à qui de
+semblables témoignages puissent être rendus?
+
+[Note 450: David a souvent raconté lui-même cette anecdote à l'un de
+ses élèves les plus aimés, M. de Lafontaine, mort au mois de décembre
+1860, à l'âge de quatre-vingt-sept ans; elle m'a été transmise pur M.
+Campardon, archiviste aux _Archives nationales_, et, si je ne me
+trompe, proche parent de M. de Lafontaine.]
+
+[Note 451: Biographie de David, _ubi suprà_.]
+
+L'émotion ressentie par David aux Jacobins fut partagée par toute
+l'assistance. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois essayèrent en vain de
+se faire entendre, on refusa de les écouter. Depuis longtemps ils ne
+s'étaient guère montrés aux Jacobins; leur présence au club ce soir-là
+parut étrange et suspecte. Conspués, poursuivis d'imprécations, ils se
+virent contraints de se retirer, et dès ce moment ils ne songèrent plus
+qu'à se venger[452].
+
+[Note 452: Nous avons dit les regrets, les remords de
+Billaud-Varenne d'avoir agi de colère. Quelques instants avant cette
+scène, Collot-d'Herbois s'était, dit-on, jeté aux genoux de Robespierre
+et l'avait conjuré de se réconcilier avec les comités. Mais c'est là une
+assertion qui ne repose sur aucune donnée certaine.]
+
+Le silence se rétablit un instant à la voix de Couthon, dont la parole
+ardente et indignée causa une fermentation extraordinaire. Deux députés
+soupçonnés d'appartenir à la conjuration, Dubarran et Duval, furent
+ignominieusement chassés. Quelques hommes de tête et de coeur, l'agent
+national Payan, Dumas, Prosper Sijas, Coffinhal, patriotes intègres, qui
+lièrent volontairement leur destinée à celle de Maximilien, auraient
+voulu profiter de l'enthousiasme général pour frapper un grand coup. Ils
+pressèrent Robespierre d'agir, assure-t-on, de se porter sur les
+comités; Robespierre demeura inflexible dans sa résolution de ne pas
+enfreindre la légalité. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral
+de la société pour résister victorieusement à ses ennemis. Dernière
+illusion d'un coeur flétri pourtant déjà par la triste expérience de la
+méchanceté des hommes.
+
+Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la
+journée du lendemain, il se retira tranquillement chez son hôte. On se
+sépara aux cris de _Vive la République! Périssent les traîtres!_
+Mais c'étaient là des cris impuissants. Il eût fallu, malgré
+Robespierre, se déclarer résolument en permanence. Les Jacobins avaient
+sur la Convention, divisée comme elle l'était, l'avantage d'une majorité
+compacte et bien unie. Sans même avoir besoin de recourir à la force,
+ils eussent, en demeurant en séance, exercé la plus favorable influence
+sur une foule de membres de l'Assemblée indécis jusqu'au dernier moment;
+les événements auraient pris une tout autre tournure, et la République
+eût été sauvée.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurés,
+peu rassurés, se répandirent de tous côtés et déployèrent l'énergie du
+désespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains,
+hésitants, ceux à qui leur conscience troublée semblait défendre de
+sacrifier l'intègre et austère tribun. De l'attitude de la droite
+dépendait le sort de la journée du lendemain, et dans la séance du 8
+elle avait paru d'abord toute disposée en faveur de Robespierre.
+
+On vit alors, spectacle étrange! les Tallien, les Fouché, les Rovère,
+les Bourdon (de l'Oise), les André Dumont, tous ces hommes dégouttants
+de sang et de rapines, se jeter comme des suppliants aux genoux des
+membres de cette partie de la Convention dont ils étaient haïs et
+méprisés. Ils promirent de fermer l'ère de la Terreur, eux qui dans
+leurs missions avaient commis mille excès, multiplié d'une si horrible
+manière les actes d'oppression, et demandé mainte et mainte fois
+l'arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd'hui le concours. A
+ces républicains équivoques, à ces royalistes déguisés, ils
+s'efforcèrent de persuader que la protection qui leur avait été
+jusqu'alors accordée par Maximilien n'était que passagère, que leur tour
+arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les
+exécutions qui s'étaient multipliées précisément depuis le jour où il
+avait cessé d'exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement.
+
+A deux reprises différentes, les gens de la droite repoussèrent
+dédaigneusement les avances intéressées de ces _bravi_ de
+l'Assemblée; la troisième fois ils cédèrent[453]. La raison de ce
+brusque changement s'explique à merveille. Avec Robespierre triomphant,
+la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et
+de flétrir si éloquemment les excès, prenait fin; mais les patriotes
+étaient protégés, mais la justice sévère continuait d'avoir l'oeil sur
+les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Révolution n'était
+pas détournée de son cours, mais la République s'affermissait sur
+d'inébranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur
+pouvait également cesser, se retourner même contre les patriotes, comme
+cela arriva; mais la République était frappée au coeur, et la
+contre-révolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voilà ce
+qu'à la dernière heure comprirent très-bien les Boissy-d'Anglas, les
+Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient
+la rigueur et l'austérité des principes républicains[454]; et voilà
+comment fut conclue l'alliance monstrueuse des réactionnaires et des
+révolutionnaires dans le sens du crime.
+
+[Note 453: Voyez l'_Histoire de la Convention_, par
+Durand-Maillane, p. 199.]
+
+[Note 454: Buonaroti a prétendu, d'après les révélations de
+quelques-uns des proscripteurs de Robespierre, que les idées sociales
+exprimées en diverses occasions par ce dernier n'avaient pas peu
+contribué à grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur
+Maximilien Robespierre.]
+
+Sur les exagérés de la Montagne la bande des conjurés agit par des
+arguments tout opposés. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un
+modéré, on lui reprocha d'avoir protégé des royalistes, on rappela avec
+quelle persistance il avait défendu les signataires de la protestation
+contre le 31 mai, et cela eut un plein succès. Il n'y eut pas, a-t-on
+dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre; la
+contre-révolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'était
+son rôle; et, suivant une appréciation consciencieuse et bien vraie, les
+ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutôt
+les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la
+défaite d'un seul homme par le deuil de leur pays[455].
+
+[Note 455: _Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV,
+p. 264. Paris, 1829.]
+
+Pour cette nuit du 8 au 9 thermidor, comme pour la journée du 8, nous
+sommes bien obligé de nous en tenir presque entièrement aux
+renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant été à jamais
+fermée aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la séance du
+comité de Salut public dans cette nuit suprême.
+
+Les membres présents, Carnot, Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or),
+Barère, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rédigeait
+à la hâte son rapport pour le lendemain, «et ne témoignait ni
+inquiétude, _ni repos_[456]», quand arrivèrent Billaud-Varenne,
+Collot-d'Herbois et certains membres du comité de Sûreté générale. A la
+vue de Collot-d'Herbois, dont les traits bouleversés accusaient le
+trouble intérieur, Saint-Just lui demanda froidement ce qu'il y avait de
+nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot-d'Herbois, hors de lui, l'aurait
+traité de traître, de lâche, etc. Puis Élie Lacoste, se levant furieux,
+se serait écrié que Robespierre, Couthon et Saint-Just étaient un
+triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici
+le sauvage rapporteur de l'affaire des _Chemises rouges_? Et
+Barère, l'héroïque Barère, d'apostropher à son tour Robespierre, Couthon
+et Saint-Just. A l'en croire, il les aurait appelés des pygmées
+insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait, disait-il, d'une
+réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses
+principes imperturbables d'indépendance et de liberté, est devenu tout à
+coup, du jour au lendemain, un scélérat; le second n'est qu'un éclopé;
+le troisième un enfant. Robespierre et Couthon n'étaient pas là, notez
+bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, en admettant comme vraies
+les assertions des membres des anciens comités,--que de se mettre à
+trois, à quatre contre un _enfant_, à qui ils ont été obligés de
+rendre cette justice qu'au milieu de leurs vociférations il était resté
+calme et n'avait témoigné aucune inquiétude!
+
+[Note 456: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 105.]
+
+Cet _enfant_, dont l'assurance et le sang froid annonçaient une
+conscience pure, les glaçait d'épouvante.--«Tu prépares notre acte
+d'accusation»? lui dit brusquement Collot-d'Herbois.--Saint-Just
+pâlit-il à cette interrogation, comme l'ont prétendu ses meurtriers?
+C'est assez peu probable, puisqu'il leur offrit de leur donner, séance
+tenante, communication du discours qu'il préparait. Personne ne voulut y
+jeter les yeux.
+
+Saint-Just se remit à l'oeuvre en promettant à ses collègues, s'il faut
+s'en rapporter à eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le
+prononcer devant la Convention. Quand il eut achevé son travail, il prit
+part à la conversation, comme si de rien n'était, jouant, paraît-il,
+l'étonnement de n'être pas dans la confidence des dangers dont il
+entendait parler, et se plaignant de ce que tous les coeurs étaient
+fermés. Ce fut alors qu'il ajouta qu'il ne concevait pas cette manière
+prompte _d'improviser la foudre_ à chaque instant, et que, au nom
+de la République, il conjura ses collègues de revenir à des idées et à
+des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons déjà relaté, venant
+des assassins de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, est bien
+précieux à recueillir[457]. Suivant Collot-d'Herbois et ses amis, il est
+vrai, Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en échec,
+paralyser leurs mesures, et refroidir leur zèle; mais c'était si peu
+cela, qu'à cinq heures du matin il sortit, les laissant complètement
+maîtres du terrain.
+
+[Note 457: _Réponse des membres des deux anciens comités, aux
+imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 107.]
+
+Vers dix heures du matin, les comités de Sûreté générale et de Salut
+public, je veux dire les membres appartenant à la conjuration, se
+réunirent. Comme on délibérait sur la question de savoir si l'on ferait
+arrêter le général de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec
+chaleur la défense d'Hanriot. Une scène violente s'ensuivit entre lui et
+Carnot. «Je savais bien que tu étais le plus méchant des hommes», dit-il
+à Carnot.--«Et toi le plus traître», répondit celui-ci[458]. Que Carnot
+ait agi méchamment dans cette journée du 9 thermidor, c'est ce que
+malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tombé
+de sa bouche, c'est une de ces niaiseries calomnieuses, dont, hélas! les
+Thermidoriens se sont montrés si prodigues à l'égard de leurs victimes.
+
+[Note 458: _Ibid._, p. 108.]
+
+Il était alors midi. En cet instant se présenta un huissier de la
+Convention, porteur d'une lettre de Saint-Just ainsi conçue:
+«L'injustice a fermé mon coeur, je vais l'ouvrir à la Convention[459].»
+Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comités,
+Couthon, s'emparant du billet, l'aurait déchiré, et Ruhl, un des membres
+du comité de Sûreté générale, indigné, se serait écrié: «Allons
+démasquer ces traîtres ou présenter nos têtes à la Convention»[460]! Ah!
+pauvre jouet des Fouché et des Tallien, vieux et sincère patriote, tu
+songeras douloureusement, mais trop tard, à cette heure d'aveuglement
+fatal, quand, victime à ton tour de la réaction, tu échapperas par le
+suicide à l'échafaud où toi-même tu contribuas à pousser les plus fermes
+défenseurs de la République.
+
+[Note 459: _Ibid._ note 7, page 108.]
+
+[Note 460: _Réponse aux imputations de Laurent Lecointre_, note
+7, p. 108.]
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+
+Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance
+du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à
+Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri
+de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets
+d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à
+la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation
+d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins.
+--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des
+députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection.
+--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques.
+--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le
+Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la
+barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9
+thermidor.--Conclusion.
+
+
+I
+
+
+Ce fut, sous tous les rapports, une triste et sombre journée que celle
+du 9 thermidor an II, autrement dit 27 juillet 1794. Le temps, lourd,
+nuageux, semblait présager les orages qui allaient éclater. On eût dit
+qu'il se reflétait dans le coeur des membres de la Convention, tant au
+début de la séance la plupart des physionomies étaient chargées
+d'anxiété. Les conjurés seuls paraissaient tranquilles. Sûrs désormais
+des gens de la droite, lesquels, malgré leur estime pour Maximilien,
+s'étaient décidés à l'abandonner, sachant que, lui tombé, la République
+ne tarderait pas à tomber aussi[461], ils s'étaient arrêtés à un moyen
+sûr et commode, c'était de couper la parole à Robespierre, de
+l'assassiner purement et simplement; et en effet, la séance du 9
+Thermidor ne fut pas autre chose qu'un guet-apens et un assassinat. Peu
+d'instants avant l'ouverture de la séance, Bourdon (de l'Oise) ayant
+rencontré Durand-Maillane aux abords de la salle, lui prit la main en
+disant: «Oh! les braves gens que les gens du côté droit[462].» Un moment
+après on pouvait voir Durand-Maillane se promener avec Rovère dans la
+salle de la Liberté[463]. Et c'était bien là le vrai type de la faction
+thermidorienne: le brigandage et le meurtre alliés à la réaction et à
+l'apostasie.
+
+[Note 461: «La droite,» dit avec raison M. Michelet, «finit par
+comprendre que si elle aidait la Montagne à ruiner ce qui, dans la
+Montagne était la pierre de l'angle, l'édifice croulerait....» (T. VII,
+p. 459). Voilà qui est bien assurément, et tout à fait conforme à la
+vérité; mais par quelle inconséquence M. Michelet a-t-il pu écrire un
+peu plus haut: «La droite pensait (aussi bien que l'Europe), qu'après
+tout il était homme d'ordre, nullement ennemi des prêtres, donc un homme
+de l'ancien régime». (P. 451). Comment Robespierre pouvait-il être à
+fois l'homme de l'ancien régime et la pierre de l'angle de l'édifice
+républicain? Il faudrait des volumes pour relever toutes les erreurs,
+les inconséquences et les contradictions de M. Michelet.]
+
+[Note 462: Mémoires de Durand-Maillane, p. 199.]
+
+[Note 463: _Ibid._]
+
+Au reste, jamais cette alliance impure et monstrueuse ne fût parvenue à
+renverser Robespierre, si à cette époque du 9 Thermidor les membres les
+plus probes et les plus patriotes de la Convention ne s'étaient pas
+trouvés en mission auprès des armées, dans les départements et dans les
+ports de mer où ils avaient été envoyés à la place de la plupart des
+Thermidoriens, des Rovère, des Fouché, des Carrier, des Fréron, des
+André Dumont et des Tallien. Le triomphe de la faction tint à l'absence
+d'une cinquantaine de républicains irréprochables. Laporte et Reverchon
+étaient à Lyon, Albite et Salicetti à Nice, Laignelot à Laval, Duquesnoy
+à Arras, Duroy à Landau, René Levasseur à Sedan, Maure à Montargis,
+Goujon, Soubrany, ces deux futures victimes de la réaction, dans le
+Haut-Rhin et dans les Pyrénées-Orientales, Bô à Nantes, Maignet à
+Marseille, Lejeune à Besançon, Alquier et Ingrand à Niort, Lecarpentier
+à Port-Mâlo, Borie dans le Gard, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la
+Marne), tous deux membres du comité de Salut public, sur les côtes de
+l'Océan, etc. Si ces représentants intègres et tout dévoués à l'idée
+républicaine se fussent trouvés à Paris, jamais une poignée de scélérats
+ne seraient venus à bout d'abattre les plus fermes appuis de la
+démocratie.
+
+Au moment où Robespierre quitta, pour n'y plus rentrer, la maison de son
+hôte, cette pauvre et chère maison où, depuis quatre ans, il avait vécu
+avec la simplicité du sage, entouré d'amour et de respect, Duplay ne put
+s'empêcher de lui parler avec beaucoup de sollicitude, et il l'engagea
+vivement à prendre quelques précautions contre les dangers au-devant
+desquels il courait. «La masse de la Convention est pure; rassure-toi;
+je n'ai rien à craindre», répondit Maximilien[464]. Déplorable
+confiance, qui le livra sans défense à ses ennemis! On s'attendait bien
+dans Paris à un effroyable orage parlementaire, mais c'était tout; et il
+y avait si peu d'entente entre Robespierre et ceux dont le concours lui
+était assuré d'avance, que le général de la garde nationale, Hanriot,
+s'en était allé tranquillement déjeuner au faubourg Saint-Antoine chez
+un de ses parents.
+
+[Note 464: Détail transmis à. MM. Buchez et Roux, par Buonaroti qui
+le tenait de Duplay lui-même. (_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
+p. 3).]
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme d'habitude, la séance du 9 Thermidor commença par la lecture de la
+correspondance. Cette lecture à peine achevée, Saint-Just, qui attendait
+au bas de la tribune, demanda la parole. Collot-d'Herbois occupait le
+fauteuil. Pour cette séance, nous devons prévenir le lecteur, ainsi que
+nous l'avons fait pour les séances de la Convention et des Jacobins de
+la veille, qu'il n'existe pas d'autres renseignements que ceux qu'il a
+plu aux vainqueurs de fournir eux-mêmes. Comme les historiens qui nous
+ont devancé, nous sommes réduit ici à écrire d'après des documents
+longuement médités et arrangés pour les besoins de leur cause par les
+Thermidoriens eux-mêmes[465].
+
+[Note 465: Il y a deux versions, quasi officielles, de la séance du
+9 thermidor, celle du _Moniteur_ et le projet de procès-verbal de
+Charles Duval, imprimé par ordre de la Convention. Charles Duval était
+de la conjuration. On peut juger par là si son procès-verbal est bien
+digne de foi. Nous ne parlons pas de la version donnée par le _Journal
+des Débats et des Décrets de la Convention_. C'est presque absolument
+la même que celle du _Moniteur_.]
+
+«Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes. Elles ne
+s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les
+garanties, qui poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans
+retour l'orgueil humain sous le joug des libertés publiques». Ces
+paroles ne sont assurément ni d'un triumvir ni d'un aspirant à la
+dictature; c'était le début du discours de Saint-Just. Dès les premiers
+mots, le jeune orateur fut interrompu par Tallien. Il fallait empêcher à
+tout prix la lumière de se produire; car si Saint-Just avait pu aller
+jusqu'au bout, nul doute que la Convention, éclairée et cédant à la
+force de la vérité, n'eût écrasé la conjuration. En effet, de quoi se
+plaignait Saint-Just? De ce que dans les quatre dernières décades,
+c'est-à-dire durant l'époque où il avait été commis le plus d'actes
+oppressifs et arbitraires, l'autorité du comité de Salut public avait
+été en réalité exercée par quelques-uns de ses membres seulement; et ces
+membres étaient Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère et Carnot.
+Toute délibération du comité ne portant point la signature de six de ses
+membres devait être, selon Saint-Just, considérée comme un acte de
+tyrannie. Et c'était lui et ses amis que la calomnie accusait d'aspirer
+à la dictature! La conclusion de son discours consistait dans le projet
+de décret suivant: «La Convention nationale décrète que les institutions
+qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le
+gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse
+tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la
+Convention nationale[466].
+
+[Note 466: Voyez, pour plus de détails sur le discours de
+Saint-Just, notre _Histoire de Saint-Just_, t. II, liv. V, ch. VII,
+édition Méline et Cans.]
+
+En interrompant Saint-Just, Tallien eut l'impudence de dire que, comme
+lui, il n'était d'aucune faction; on entendit ce misérable déclarer
+qu'il n'appartenait qu'à lui-même et à la liberté, et il n'était que le
+jouet de ses passions, auxquelles il avait indignement sacrifié et sa
+dignité de représentant du peuple et les intérêts du pays. Il demanda
+hypocritement que le voile fût tout à fait déchiré, à l'heure même où
+ses complices et lui se disposaient à étrangler la vérité. La bande
+accueillit ses paroles par une triple salve d'applaudissements. Mais ce
+personnage méprisé de Robespierre, qui même avant l'ouverture de la
+Convention nationale avait deviné ses bas instincts, n'était pas de
+taille à entraîner l'Assemblée[467]. Billaud-Varenne l'interrompit
+violemment à son tour, et s'élança à la tribune en demandant la parole
+pour une motion d'ordre.
+
+[Note 467: On sait ce qu'il advint de Tallien. Nous avons dit plus
+haut comment, après avoir été l'un des coryphées de la réaction
+thermidorienne, il suivit le général Bonaparte en Egypte, où il demeura
+assez longtemps, chargé de l'administration des domaines. Tout le monde
+connaît l'histoire de ses disgrâces conjugales. Sous la Restauration, il
+obtint une pension de deux mille francs sur la cassette royale, qui, dit
+avec raison un biographe de Tallien, devait bien ce secours à l'auteur
+de la révolution du 9 Thermidor. Tallien était bien digne d'être célébré
+par Courtois. (Voyez les louanges que lui a décernées ce député dans son
+rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 39)).]
+
+A ce moment, assure-t-on, Barère dit à son collègue: «N'attaque que
+Robespierre, laisse là Couthon et Saint-Just»[468]; comme si attaquer le
+premier, ce n'était pas en même temps attaquer les deux autres, comme si
+ceux-ci n'étaient pas résolus d'avance à partager la destinée du grand
+citoyen dont ils partageaient toutes les convictions. Egaré par la
+colère, Billaud n'écoute rien. Il se plaint amèrement des menaces qui,
+la veille au soir, avaient retenti contre certains représentants au club
+des Jacobins, où, dit-il, on avait manifesté l'intention d'égorger la
+Convention nationale. C'était un mensonge odieux, mais n'importe! il
+fallait bien exaspérer l'Assemblée. Du doigt, il désigne sur le sommet
+de la Montagne un citoyen qui s'était fait remarquer par sa véhémence au
+sein de la société. «Arrêtez-le! arrêtez-le»! crie-t-on de toutes parts,
+et le malheureux est poussé dehors au milieu des plus vifs
+applaudissements.
+
+[Note 468: Courtois, dans son second rapport (p. 39), donne en note
+ce détail comme le tenant du représentant Espert, député de l'Ariége à
+la Convention.]
+
+A Saint-Just il reproche ... quoi? de n'avoir point soumis au comité le
+discours dont ce député avait commencé la lecture, et il en revient à
+son thème favori: le prétendu projet d'égorgement de la Convention. Le
+Bas, indigné, veut répondre; on le rappelle à l'ordre! Il insiste, on le
+menace de l'Abbaye[469]. Billaud reprend, et, durant dix minutes, se
+perd en des divagations calomnieuses qui pèseront éternellement sur sa
+mémoire. Il ose accuser Robespierre, la probité même, de s'être opposé à
+l'arrestation d'un secrétaire du comité de Salut public accusé d'un vol
+de 114,000 livres (_Mouvement d'indignation de la part de tous les
+fripons de l'Assemblée_)[470]. Il l'accuse d'avoir protégé Hanriot,
+dénoncé dans le temps par le tribunal révolutionnaire comme un complice
+d'Hébert; d'avoir placé à la tête de la force armée des conspirateurs et
+des nobles, le général La Valette, entre autres, dont Robespierre avait
+pris la défense jadis, et qui, à sa recommandation, était entré dans
+l'état-major de la garde nationale de Paris.
+
+[Note 469: _Procès-verbal_ de Charles Duval, p. 5 et
+_Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+[Note 470: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+Maximilien ne croyait pas qu'on dût proscrire les nobles par cela même
+qu'ils étaient nobles, s'ils n'avaient, d'ailleurs, rien commis de
+repréhensible contre les lois révolutionnaires! Quel crime! On tuera La
+Valette comme noble et comme protégé de Robespierre. Maximilien,
+prétendait Billaud, ne trouvait pas dans toute la Convention vingt
+représentants dignes d'être investis de missions dans les départements.
+Encore un moyen ingénieux de passionner l'Assemblée. Et la Convention de
+frémir d'horreur! A droite, à gauche, au centre, l'hypocrisie commence
+de prendre des proportions colossales. Si Robespierre s'était éloigné du
+comité, c'était, au dire de son accusateur, parce qu'il y avait trouvé
+de la résistance au moment où seul il avait voulu faire rendre le décret
+du 22 prairial. Mensonge odieux habilement propagé. La loi de prairial,
+nous l'avons surabondamment prouvé, eut l'assentiment des deux comités,
+et si Robespierre, découragé, cessa un jour de prendre réellement part à
+la direction des affaires, ce fut précisément à cause de l'horrible
+usage qu'en dépit de sa volonté ses collègues des deux comités crurent
+devoir faire de cette loi.
+
+«Nous mourrons tous avec honneur», s'écrie ensuite Billaud-Varenne; «je
+ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister
+sous un tyran». Non, non! _périssent les tyrans!_ répondent ceux
+surtout qu'on devait voir plus tard, trente ans durant, se coucher à
+plat ventre devant toutes les tyrannies. Dérision! Quel tyran que celui
+qui, depuis quarante jours, s'était abstenu d'exercer la moindre
+influence sur les affaires du gouvernement, et à qui il n'était même pas
+permis d'ouvrir la bouche pour repousser d'un mot les abominables
+calomnies vomies contre lui par des royalistes déguisés, des bandits
+fieffés et quelques patriotes fourvoyés. Continuant son réquisitoire,
+Billaud reproche à Maximilien d'avoir fait arrêter le meilleur comité
+révolutionnaire de Paris, celui de la section de l'_Indivisibilité_.
+Or, nous avons raconté cette histoire plus haut. Ce comité
+révolutionnaire, le meilleur de Paris, avait, par des excès de tous
+genres, jeté l'épouvante dans la section de l'_Indivisibilité_; et
+voilà pourquoi, d'après l'avis de Robespierre, on en avait ordonné
+l'arrestation[471]. Billaud-Varenne termine enfin sa diatribe par un
+trait tout à l'avantage de Robespierre, trait déjà cité, et dont les
+partisans de Danton n'ont pas assez tenu compte à Maximilien. Laissons-le
+parler: «La première fois que je dénonçai Danton au comité, Robespierre
+se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je
+voulais perdre les meilleurs patriotes»[472]. Billaud ne soupçonnait
+donc guère que certains députés songeassent à venger Danton en
+proscrivant Robespierre.
+
+[Note 471: Voy. plus haut l'affaire du comité révolutionnaire de la
+section de l'_Indivisibilité_.]
+
+[Note 472: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+
+
+
+III
+
+
+Maximilien, qui jusqu'alors était resté muet, monte précipitamment à la
+tribune. On ne le laisse point parler. _A bas le tyran! à bas le
+tyran!_ hurle la troupe des conjurés. Encouragé par la tournure que
+prenaient les choses, Tallien remonte à la tribune au milieu des
+applaudissements de ses complices. On l'entend déclarer, en vrai
+saltimbanque qu'il était, qu'il s'est armé d'un poignard--le poignard de
+Thérézia Cabarrus, selon les chroniqueurs galants--pour percer le sein
+du nouveau Cromwell, au cas où l'Assemblée n'aurait pas le courage de le
+décréter d'accusation. Ah! si Robespierre eût été Cromwell, comme
+Tallien se serait empressé de fléchir les genoux devant lui! On n'a pas
+oublié ses lettres à Couthon et à Maximilien, témoignage immortel de sa
+bassesse et de sa lâcheté. Il cherche à ménager à la fois les exagérés
+de la Montagne et les timides de la droite en se défendant d'être modéré
+d'une part, et, de l'autre, en réclamant protection pour l'innocence. Il
+ose, lui, le cynique proconsul dont le faste criminel avait indigné les
+patriotes de Bordeaux, accuser Robespierre d'être servi par «des hommes
+crapuleux et perdus de débauche», et la Convention indignée ne lui ferme
+point la bouche[473]! Loin de là, elle vote, sur la proposition de cet
+indigne historien, l'arrestation d'Hanriot et de son état-major, et elle
+se déclare en permanence jusqu'à ce que le glaive de la loi ait
+_assuré la Révolution_.
+
+[Note 473: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).
+Charles Duval se contente de dire dans son procès-verbal que Tallien
+compara Robespierre à Catilina, et ceux dont il s'était entouré à
+Verrès. (P. 9.)--La veille même du 9 Thermidor, un de ces Montagnards
+imprudents qui laissèrent si lâchement sacrifier les plus purs
+républicains, le représentant Chazaud, député de la Charente, écrivait à
+Couthon: «Un collègue de trois ans, qui te chérit et qui t'aime, et qui
+se glorifie de ne s'être pas écarté une minute du sentier que tes
+talens, ton courage et tes vertus ont tracé dans la carrière politique,
+désireroit épancher dans ton âme une amertume cruelle...» Lettre inédite
+en date du 8 thermidor (de la collection Portiez (de l'Oise)).]
+
+Le branle était donné. Billaud-Varenne réclame à son tour surtout
+l'arrestation du général Boulanger, auquel il reproche d'avoir été l'ami
+de Danton[474], celle de Dumas, coupable d'avoir la veille, aux
+Jacobins, traité Collot-d'Herbois de conspirateur, celle de La Vallette
+et celle du général Dufraisse, dénoncés jadis l'un et l'autre par
+Bourdon (de l'Oise) et défendus par Maximilien. L'Assemblée vote en
+aveugle et sans discussion la triple arrestation[475]. Il est impossible
+qu'Hanriot ne se soit pas entouré de suspects, fait observer Delmas, et
+il demande et obtient l'arrestation en masse des adjudants et
+aides-de-camp de ce général. Sont également décrétés d'arrestation, sans
+autre forme de procès, Prosper Sijas et Vilain d'Aubigny, ce dantoniste
+si souvent persécuté déjà par Bourdon (de l'Oise), dont la satisfaction
+dut être au comble. C'était du délire et du délire sanglant, car
+l'échafaud était au bout de ces décrets rendus contre tous ces
+innocents.
+
+[Note 474: Le général Boulanger fut également accusé par
+Billaud-Varenne d'avoir été «conspirateur avec Hébert», en sorte que ce
+fut surtout comme Hébertiste et Dantoniste qu'il fut décrété
+d'arrestation. (_Moniteur_ du 11 thermidor.) Bien que n'ayant joué
+aucun rôle le 9 Thermidor, il n'en fut pas moins mis hors la loi et
+guillotiné le 11, sans autre forme de procès, avec les membres de la
+commune.]
+
+[Note 475: Projet de procès-verbal de Charles Duval (p. 9). Plus
+heureux que La Valette, cet autre protégé de Robespierre, le général
+Dufraisse échappa à l'échafaud et put encore servir glorieusement la
+France.]
+
+Robespierre s'épuise en efforts pour réclamer en leur faveur; mais la
+Convention semble avoir perdu toute notion du juste et de l'injuste.
+_A bas le tyran! à bas le tyran!_ s'écrie le choeur des conjurés.
+Et chaque fois que, profitant d'une minute d'apaisement, Maximilien
+prononce une parole: _A bas le tyran! à bas le tyran!_ répète comme
+un lugubre refrain la cohue sinistre.
+
+Cependant Barère paraît à la tribune et prononce un discours d'une
+modération étonnante, à côté des scènes qui venaient de se
+dérouler[476]. Robespierre y est à peine nommé. Il y est dit seulement
+que les comités s'occuperont de réfuter avec soin les faits mis la
+veille à leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barère à
+l'Assemblée? D'adresser une proclamation au peuple français, d'abolir
+dans la garde nationale tout grade supérieur à celui de chef de légion
+et de confier à tour de rôle le commandement à chaque chef de légion,
+enfin de charger le maire de Paris, l'agent national et le commandant de
+service de veiller à la sûreté de la Représentation nationale. Ainsi, à
+cette heure, on ne suppose pas que Fleuriot-Lescot et Payan prendront
+parti pour un homme contre une Assemblée tout entière; mais cet homme
+représentait la République, la démocratie, et de purs et sincères
+patriotes comme le maire et l'agent national de la commune de Paris ne
+pouvaient hésiter un instant.
+
+[Note 476: On a dit que Barère était arrivé à la Convention avec
+deux discours dans sa poche. Barère n'avait pas besoin de cela.
+Merveilleux improvisateur, il était également prêt à parler pour ou
+contre, selon l'événement. La manière dont il s'exprima prouve, du
+reste, qu'il était loin de s'attendre, au commencement de cette séance,
+à une issue fatale pour le collègue dont l'avant-veille encore il avait,
+à la face de la République, célébré le patriotisme.]
+
+Quant à la proclamation au peuple français, il y était surtout question
+du gouvernement révolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la
+France et attaqué jusque dans le sein de la Convention nationale. De
+Robespierre pas un mot[477]. Barère avait parlé au nom de la majorité de
+ses collègues, et la modération de ses paroles prouve combien peu les
+comités à cette heure se croyaient certains de la victoire.
+
+[Note 477: Voyez cette proclamation dans le _Moniteur_ du 11
+thermidor (29 juillet 1794).]
+
+Mais tant de ménagements ne convenaient guère aux membres les plus
+compromis. Le vieux Vadier bondit comme un furieux à la tribune. Il
+commence par faire un crime à Maximilien d'avoir pris ouvertement la
+défense de Chabot, de Bazire, de Camille Desmoulins et de Danton, et de
+ne les avoir abandonnés qu'en s'apercevant que ses liaisons avec eux
+pouvaient le compromettre.
+
+Puis, après s'être vanté, à son tour, d'avoir, le premier, démasqué
+Danton, il se flatte de faire connaître également Robespierre, et de le
+convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits[478]. Il
+revient encore sur l'arrestation du comité révolutionnaire de la section
+de l'_Indivisibilité, le plus pur de Paris_, on sait comment. Cet
+infatigable pourvoyeur de l'échafaud, qui s'entendait si bien à
+recommander les victimes à son cher Fouquier-Tinville, recommence ses
+plaisanteries de la veille au sujet de l'affaire de Catherine Théot, et,
+comme pris de la nostalgie du sang, il impute à crime à Maximilien
+d'avoir couvert de sa protection les illuminés et soustrait à la
+guillotine son ex-collègue dom Gerle et la malheureuse Catherine[479].
+Il se plaint ensuite de l'espionnage organisé contre certains députés
+(les Fouché, les Bourdon (de l'Oise), les Tallien), comme si cela avait
+été du fait particulier de Robespierre, et il prétend que, pour sa part,
+on avait attaché à ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour
+lui d'une complaisance rare, et qui, sachant par coeur les discours de
+Robespierre, les lui récitait sans cesse[480].
+
+[Note 478: Procès-verbal de Charles Duval, p. 15.]
+
+[Note 479: Procès-verbal de Charles Duval, p. 16, et _Moniteur_
+du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+[Note 480: _Moniteur_ du 11 thermidor.]
+
+Ennuyé de ce bavardage, Tallien demande la parole pour ramener la
+discussion à son vrai point. «Je saurai bien l'y ramener», s'écrie
+Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l'empêche
+d'articuler une parole.
+
+Tallien a libre carrière, et la seule base de l'accusation de tyrannie
+dirigée contre Robespierre, c'est aussi, de son propre aveu, le discours
+prononcé par Maximilien dans la dernière séance; il ne trouve qu'un seul
+fait à articuler à sa charge, c'est toujours l'arrestation du fameux
+comité révolutionnaire de la section de l'_Indivisibilité_.
+Seulement, Tallien l'accuse d'avoir calomnié les comités sauveurs de la
+patrie; il insinue hypocritement que les actes d'oppression particuliers
+dont on s'était plaint avaient eu lieu pendant le temps où Robespierre
+avait été chargé d'administrer le bureau de police générale
+momentanément établi au comité de Salut public.--Le mandat d'arrêt de
+Thérézia Cabarrus, la maltresse de Tallien, était parti de ce
+bureau.--«C'est faux, je....» interrompt Maximilien; un tonnerre de
+murmures couvre sa voix.
+
+Sans se déconcerter, toujours froid et calme, Robespierre arrête un
+moment son regard sur les membres les plus ardents de la Montagne, sur
+ceux dont il n'avait jamais suspecté les intentions, comme pour lire
+dans leurs pensées si en effet ils sont complices de l'abominable
+machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de
+pitié, n'osent soutenir ce loyal regard et détournent la tête; les
+autres, égarés par un aveuglement fatal, demeurent immobiles. Lui,
+dominant le tumulte, et s'adressant à tous les côtés de
+l'Assemblée[481]: «C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non
+pas aux brigands....» Si en ce moment une voix, une seule voix d'honnête
+homme, celle de Romme ou de Cambon, eût répondu à cet appel, on aurait
+vu la partie saine de la Convention se rallier à Robespierre; mais nul
+ne bouge, et la bande, enhardie, recommence de plus belle son effroyable
+vacarme. Alors, cédant à un mouvement d'indignation, Robespierre s'écrie
+d'une voix tonnante: «Pour la dernière fois, président d'assassins, je
+te demande la parole[482].... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux
+m'assassiner[483].» L'assassinat, telle devait être en effet la dernière
+raison thermidorienne.
+
+[Note 481: Et non pas à la droite seulement, comme le prétend M.
+Michelet, t. VII, p. 405. «La masse de la Convention est pure, elle
+m'entendra», avait dit Robespierre à Duplay au moment de partir. Il ne
+pouvait s'attendre à être abandonné de tout ce qui restait de membres de
+la Montagne à la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette
+séance dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.]
+
+[Note 482: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.--Le
+_Moniteur_ s'est bien gardé de reproduire cette exclamation. Il se
+contente de dire que «Robespierre apostrophe le président et l'Assemblée
+dans les termes les plus injurieux». (_Moniteur_ du 11 thermidor.)
+--Le _Mercure universel_, numéro du 10 thermidor, rapporte ainsi
+l'exclamation de Robespierre: «Vous n'accordez la parole qu'à mes
+assassins....» M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie,
+nous montre Robespierre menaçant du poing le président. Si, en effet,
+Maximilien se fût laissé aller à cet emportement de geste, les
+Thermidoriens n'eussent pas manqué de constater le fait dans leur compte
+rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet écrit trop d'après son
+inépuisable imagination.]
+
+[Note 483: Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu
+thermidorien. Nous les empruntons à la narration très détaillée que nous
+a laissée Levasseur (de la Sarthe) des événements de Thermidor.
+(Mémoires, t. III, p. 146.) Levasseur, il est vrai, était en mission
+alors, mais il a écrit d'après des renseignements précis, et sa version
+a le mérite d'être plus désintéressée que celle des assassins de
+Robespierre.]
+
+Au milieu des vociférations de la bande, Collot-d'Herbois quitte le
+fauteuil, où le remplace Thuriot. A Maximilien s'épuisant en efforts
+pour obtenir là parole, le futur magistrat impérial répond ironiquement:
+«Tu ne l'auras qu'à ton tour»; flétrissant à jamais sa mémoire par cette
+lâche complicité dans le guet-apens de Thermidor.
+
+Comme Robespierre, brisé par cette lutte inégale, essayait encore, d'une
+voix qui s'éteignait, de se faire entendre: «Le sang de Danton
+t'étouffe»! lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l'Aube),
+compatriote de l'ancien tribun des Cordeliers. A cette apostrophe
+inattendue, Maximilien, j'imagine, dut comprendre son immense faute
+d'avoir abandonné celui que, tant de fois, il avait couvert de sa
+protection. «C'est donc Danton que vous voulez venger?» dit-il[484], et
+il ajouta--réponse écrasante!--«Lâches, pourquoi ne l'avez-vous pas
+défendu»[485]? C'eût été en effet dans la séance du 11 germinal que
+Garnier (de l'Aube) aurait du prendre la parole en se dévouant alors à
+une amitié illustre; il se fut honoré par un acte de courage, au lieu de
+s'avilir par une lâcheté inutile. On aurait tort de conclure de là que
+la mort de Danton fut une des causes efficientes du 9 Thermidor; les
+principaux amis du puissant révolutionnaire jouèrent dans cette journée
+un rôle tout à fait passif. Quant aux auteurs du guet-apens actuel, ils
+se souciaient si peu de venger cette grande victime que, plus d'un mois
+plus tard, Bourdon (de l'Oise), qui pourtant passe généralement pour
+Dantoniste, et qui se vanta un jour, en pleine Convention, d'avoir
+_combiné la mort de Robespierre_[486], traitait encore Maximilien
+de complice de Danton et se plaignait très vivement qu'on eût fait
+sortir de prison une créature de ce dernier, le greffier Fabricius[487].
+
+[Note 484: _Histoire parlementaire, ubi suprà_.]
+
+[Note 485: Mémoires de Levasseur, t. III, p. 147.]
+
+[Note 486: Séance du 12 vendémiaire an III (30 octobre 1794). Voy.
+le _Moniteur_ du 14 vendémiaire.]
+
+[Note 487: Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Voy. le
+_Moniteur_ du 16 fructidor (2 septembre).]
+
+Cependant personne n'osait conclure. Tout à coup une voix inconnue: «Je
+demande le décret d'arrestation contre Robespierre». C'était celle du
+montagnard Louchet, député de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemblée
+hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés
+éclatent pourtant. «Aux voix, aux voix! Ma motion est appuyée»! s'écrie
+alors Louchet[488]. Un montagnard non moins obscur et non moins
+terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure,
+renchérit sur cette motion, et réclame, lui, un décret d'accusation
+contre Robespierre; cette nouvelle proposition est également appuyée.
+
+[Note 488: Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet,
+demanda, après Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut
+consolider en abattant Robespierre. Digne protégé de Barère et de
+Fouché, le républicain Louchet devint par la suite receveur général du
+département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il
+occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du chagrin de l'avoir perdu,
+laissant une fortune considérable.]
+
+A tant de lâchetés et d'infamies il fallait cependant un contraste.
+Voici l'heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et
+réclame la parole en promenant sur cette Assemblée en démence un clair
+et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre[489]. On fait silence.
+«Je suis aussi coupable que mon frère», s'écrie-t-il; «je partage ses
+vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret
+d'accusation contre moi». Une indéfinissable émotion s'empare d'un
+certain nombre de membres, et, sur leurs visages émus, on peut lire la
+pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'était un des
+vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait délivré de
+l'oppression les départements de la Haute-Saône et du Doubs; il y avait
+fait bénir le nom de la République et l'on pouvait encore entendre les
+murmures d'amour et de bénédiction soulevés sur ses pas. Ah! certes, il
+avait droit aussi à la couronne du martyre. La majorité, en proie à un
+délire étrange, témoigne par un mouvement d'indifférence qu'elle accepte
+ce dévouement magnanime[490].
+
+[Note 489: Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le
+21 janvier 1763.]
+
+[Note 490: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 34.]
+
+Robespierre a fait d'avance le sacrifice de sa vie à la République, peu
+lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraîner son frère dans sa
+chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile.
+Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de l'effroyable tumulte. On
+sait comme est communicative l'ivresse du sang. La séance n'est plus
+qu'une orgie sans nom où dominent les voix de Billaud-Varenne, de Fréron
+et d'Élie Lacoste. Ironie sanglante! un député journaliste, Charles
+Duval, rédacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande
+si Robespierre sera longtemps le maître de la Convention[491]. Et un
+membre d'ajouter: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre»! Ce membre, c'est
+Fréron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque à qui,
+un jour, il prit fantaisie d'appeler _Sans nom_ la vieille cité
+phocéenne, et qui demain réclamera la destruction de l'Hôtel de Ville de
+Paris. Le président met enfin aux voix l'arrestation des deux frères;
+elle est décrétée au milieu d'applaudissements furieux et de cris
+sauvages. Les accusateurs de Jésus n'avaient pas témoigné une joie plus
+féroce au jugement de Pilate.
+
+[Note 491: Il est assez remarquable que dans son projet de
+procès-verbal, Charles Duval n'a pas osé donner place à son exclamation
+dérisoire. Charles Duval rédigeait _le Républicain, journal des hommes
+libres_. M. Michelet dit de Charles Duval: «Violent journaliste,
+supprimé par Robespierre.» Où M. Michelet a-t-il pris cela? Commencé le
+4 novembre 1792, le _Journal des hommes libres_ se continua sans
+interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour
+paraître ensuite sous diverses dénominations jusqu'au 27 fructidor an
+VIII. Après le coup d'État de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas
+d'offrir ses services au général Bonaparte, et il fut casé comme chef de
+bureau dans l'administration des _Droits réunis_.]
+
+En ce moment, la salle retentit des cris de _Vive la liberté! Vive la
+République!_ «La République! dit amèrement Robespierre, elle est
+perdue, car les brigands triomphent». Ah! sombre et terrible prophétie!
+comme elle se trouvera accomplie à la lettre! Oui, les brigands
+triomphent, car les vainqueurs dans cette journée fatale, ce sont les
+Fouché, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Bourdon (de l'Oise),
+les Fréron, les Courtois, tout ce que la démocratie, dans ses bas-fonds,
+contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre
+et ses amis vont être assassinés traîtreusement pour avoir voulu
+réconcilier la Révolution avec la justice; car avec eux va, pour bien
+longtemps, disparaître la cause populaire; car sur leur échafaud
+sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les véreux de la
+démocratie avec tous les royalistes déguisés de l'Assemblée et tous les
+tartufes de modération.
+
+Cependant Louchet reprend la parole pour déclarer qu'en votant
+l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter également
+celle de Saint-Just et de Couthon. Quand les Girondins s'étaient trouvés
+proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient été livrés au tribunal
+révolutionnaire, nul des leurs ne s'était levé pour réclamer hautement
+sa part d'ostracisme. Le dévouement d'Augustin Robespierre, de ce
+magnanime jeune homme qui, suivant l'expression très vraie d'un poète de
+nos jours,
+
+ Environnait d'amour son formidable aîné,
+
+peut paraître tout naturel; mais voici que tout à coup se lève à son
+tour un des plus jeunes membres de l'Assemblée, Philippe Le Bas, le doux
+et héroïque compagnon de Saint-Just.
+
+En vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son
+habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs
+efforts, et, d'une voix retentissante: «Je ne veux pas partager
+l'opprobre de ce décret! je demande aussi l'arrestation». Tout ce que le
+monde contient de séductions et de bonheurs réels, avons-nous dit autre
+part[492], attachait ce jeune homme à l'existence. Une femme adorée, un
+fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le
+coeur de l'homme le désir immodéré de vivre? S'immoler, n'est-ce pas en
+même temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit être dont on est
+appelé à devenir le guide et l'appui? Le Bas n'hésita pas un instant à
+sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme
+le devoir et l'honneur mêmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de
+plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre
+de membres se regardent indécis, consternés; je ne sais quelle pudeur
+semble les arrêter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les
+passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jeté comme les autres en
+proie aux assassins.
+
+[Note 492: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_.]
+
+Fréron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il?
+Ce n'est plus Robespierre seul qui aspire à la dictature. A l'en croire,
+Maximilien devait former avec Couthon et Saint-Just un triumvirat qui
+eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla; et cinq ou six
+cadavres de Conventionnels étaient destinés à servir de degrés à Couthon
+pour monter au trône. «Oui, je voulais arriver au trône», dit avec le
+sourire du mépris, l'intègre ami de Robespierre. On ne sait en vérité ce
+qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des
+contradictions de ces misérables Thermidoriens.
+
+Debout au pied de la tribune, Saint-Just, calme et dédaigneux,
+contemplait d'un oeil stoïque le honteux spectacle offert par la
+Convention[493]. Après Fréron, on entend Élie Lacoste, puis
+Collot-d'Herbois. C'est à qui des deux mentira avec le plus d'impudence.
+Le dernier accuse ceux dont il est un des proscripteurs d'avoir songé à
+une nouvelle insurrection du 31 mai. «Il en a menti», s'écrie
+Robespierre d'une voix forte. Et l'Assemblée de s'indigner, à la manière
+de Tartufe, comme si, l'avant-veille, le comité de Salut public n'avait
+point, par la bouche de Barère, hautement félicité Robespierre d'avoir
+flétri avec énergie toute tentative de violation de la Représentation
+nationale.
+
+[Note 493: C'est ce que Charles Duval a, dans son procès-verbal,
+appelé «avoir l'air d'un traître», p. 21.]
+
+C'en est fait, Maximilien et son frère, Couthon, Saint-Just et Le Bas
+sont décrétés d'accusation. A la barre, à la barre! s'écrient, pressés
+d'en finir, un certain nombre de membres parmi lesquels on remarque le
+représentant Clauzel[494]. Les huissiers, dit-on, osaient à peine
+exécuter les ordres du président tant, jusqu'alors, ils avaient été
+habitués à porter haut dans leur estime ces grands citoyens réduits
+aujourd'hui au rôle d'accusés. Les proscrits, du reste, ne songèrent pas
+à résister; ils se rendirent d'eux-mêmes à la barre; et, presque
+aussitôt, on vit, spectacle navrant! sortir entre des gendarmes ces
+véritables fondateurs de la République. Il était alors quatre heures et
+demie environ.
+
+[Note 494: Député de l'Ariège à la Convention, Clauzel, après avoir
+affiché longtemps un républicanisme assez fervent, acceuillit avec
+transport le coup d'État de Brumaire. Devenu membre du Corps législatif
+consulaire, il ne cessa de donner au pouvoir nouveau des gages de
+dévouement et de zèle. (_Biographie universelle_.)]
+
+Eux partis, Collot-d'Herbois continua tranquillement sa diatribe.
+L'unique grief invoqué par lui contre Maximilien fut--ne l'oublions pas,
+car l'aveu mérite assurément d'être recueilli,--son discours de la
+veille, c'est-à-dire la plus éclatante justification qui jamais soit
+tombée de la bouche d'un homme. Je me trompe: il lui reprocha encore de
+n'avoir pas eu assez d'amour et d'admiration pour la personne de Marat.
+Tout cela fort applaudi de la bande. On cria même beaucoup _Vive la
+République!_ les uns par dérision, les autres, en petit nombre
+ceux-là, dans l'innocence de leur coeur. Les malheureux, ils venaient de
+la tuer!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Cette longue et fatale séance de la Convention avait duré six heures;
+elle fut suspendue à cinq heures et demie pour être reprise à sept
+heures; mais d'ici là de grands événements allaient se passer.
+
+Le comité de Salut public, réduit à Barère, Billaud-Varenne, Carnot,
+Collot-d'Herbois, Robert Lindet et C.-A. Prieur, comptait sur le
+concours des autorités constituées, notamment sur la Commune de Paris,
+le maire et l'agent national. La Convention, comme on l'a vu, avait
+chargé ces deux derniers de l'exécution des décrets rendus dans la
+journée. Mais, patriotes éclairés et intègres, auxquels, ai-je dit avec
+raison, on n'a jamais pu reprocher une bassesse ou une mauvaise action,
+Fleuriot-Lescot et Payan ne devaient pas hésiter à se déclarer contre
+les vainqueurs et à prendre parti pour les vaincus, qui représentaient à
+leurs yeux la cause de la patrie, de la liberté, de la démocratie. La
+Commune tout entière suivit héroïquement leur exemple.
+
+ _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._
+
+L'agent national reçut à cinq heures, par l'entremise du commissaire des
+administrations civiles, police et tribunaux, notification du décret
+d'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, Le Bas et
+autres[495].
+
+[Note 495: Dépêche signée d'Herman et Lannes, son adjoint. (Pièce de
+la collection Beuchot.) Immolés bientôt après comme Robespierristes par
+la rédaction thermidorienne, Herman et Lannes ne prirent nullement fait
+et cause pour Robespierre dans la journée du 9 Thermidor.]
+
+Précisément, à la même heure, le conseil général de la Commune, réuni en
+assemblée extraordinaire à la nouvelle des événements du jour, venait
+d'ouvrir sa séance sous la présidence du maire. Quatre-vingt-onze
+membres étaient présents. «Citoyens, dit Fleuriot-Lescot, c'est ici que
+la patrie a été sauvée au 10 août et au 31 mai; c'est encore ici qu'elle
+sera sauvée. Que tous les citoyens se réunissent donc à la Commune; que
+l'entrée de ses séances soit libre à tout le monde sans qu'on exige
+l'exhibition de cartes; que tous les membres du conseil fassent le
+serment de mourir à leur poste»[496].
+
+[Note 496: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur
+ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+(Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+Aussitôt, tous les membres de se lever spontanément et de prêter avec
+enthousiasme ce serment qu'ils auront à tenir, hélas! avant si peu de
+temps. L'agent national prend ensuite la parole et peint, sous les plus
+sombres couleurs, les dangers courus par la liberté. Il trace un
+parallèle écrasant entre les prescripteurs et les proscrits: ceux-ci,
+qui s'étaient toujours montré les constants amis du peuple; ceux-là, qui
+ne voyaient dans la Révolution qu'un moyen de fortune et qui, par leurs
+actes, semblaient s'être attachés à déshonorer la République. Sans
+hésitation aucune, le conseil général adhère à toutes les propositions
+du maire et de l'agent national, et chacun de ses membres, pour
+revendiquer sa part de responsabilité dans les mesures prises, va
+courageusement signer la feuille de présence, signant ainsi son arrêt de
+mort[497].
+
+[Note 497: _Ibid._]
+
+Tout d'abord, deux officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la
+place de Grève et d'inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin
+de sauver la patrie et la liberté. On décide ensuite l'arrestation
+_des nommés_ Collot-d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, Dubarran,
+Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogues, Fouché,
+Granet et Moyse Bayle, pour délivrer la Convention de l'oppression où
+ils la retiennent. Une couronne civique est promise aux généreux
+citoyens qui arrêteront ces ennemis du peuple[498]. Puis, le maire prend
+le tableau des Droits de l'homme et donne lecture de l'article où il est
+dit que, quand le gouvernement viole les droits du peuple,
+l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable
+des devoirs. Successivement on arrête: que les barrières seront fermées;
+que le tocsin de la ville sera sonné et le rappel battu dans toutes les
+sections; que les ordres émanant des comités de Salut public et de
+Sûreté générale seront considérés comme non avenus; que toutes les
+autorités constituées et les commandants de la force armée des sections
+se rendront sur-le-champ à l'Hôtel de Ville afin de prêter serment de
+fidélité au peuple; que les pièces de canon de la section des _Droits
+de l'homme_ seront placées en batterie sur la place de la Commune;
+que toutes les sections seront convoquées sur-le-champ pour délibérer
+sur les dangers de la patrie et correspondront de deux heures en deux
+heures avec le conseil général; qu'il sera écrit à tous les membres de
+la Commune du 10 août de venir se joindre au conseil général pour aviser
+avec lui aux moyens de sauver la patrie[499]; enfin que le commandant de
+la force armée dirigera le peuple contre les conspirateurs qui
+opprimaient les patriotes, et qu'il délivrera la Convention de
+l'oppression où elle était plongée[500].
+
+[Note 498: Arrêté, signé Payan, _Archives_, F. 7, 4579.]
+
+[Note 499: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,
+_ubi suprà_. Voyez aussi le procès-verbal de la séance du 9
+Thermidor à la Commune, dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
+p. 45 et suiv.]
+
+[Note 500: Arrêté de la main de Lerebours, signé: Lerebours, Payan,
+Bernard, Louvet, Arthur, Coffinhal, Chatelet, Legrand.]
+
+Le substitut de l'agent national, Lubin, avait assisté à la séance de
+l'Assemblée. Il raconte les débats et les scènes dont il a été témoin,
+l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
+Bas. Aussitôt il est enjoint aux administrateurs de police de prescrire
+aux concierges des différentes maisons d'arrêt de ne recevoir aucun
+détenu sans un ordre exprès de l'administration de police[501]. Puis,
+sur la proposition du substitut de l'agent national, une députation est
+envoyée aux Jacobins afin de les inviter à fraterniser avec le conseil
+général. Cependant les moments sont précieux: il ne faut pas les perdre
+en discours, mais agir, disent quelques membres. Jusque-là, du reste,
+chaque parole avait été un acte. Le conseil arrête une mesure d'une
+extrême gravité en décidant que des commissaires pris dans son sein
+iront, accompagnés de la force armée, délivrer Robespierre et les autres
+prisonniers arrêtés. Enfin, en réponse à la proclamation
+conventionnelle, il adopte l'adresse suivante et en vote l'envoi aux
+quarante-huit sections.
+
+[Note 501: Voici le modèle de la prescription adressée aux
+concierges des différentes maisons d'arrêt: «Commune de Paris,
+département de police.... Nous t'enjoignons, citoyen, sous ta
+responsabilité, de porter la plus grande attention à ce qu'aucune lettre
+ni autres papiers ne puissent entrer ni sortir de la maison dont la
+garde t'est confiée, et ce, jusqu'à nouvel ordre. Tu mettras de côté,
+avec soin, toutes les lettres que les détenus te remettront.
+
+«Il t'est personnellement _défendu_ de recevoir aucun détenu ni de
+donner aucune liberté que par les ordres de l'administration de police.
+Les administrateurs de police: Henry, Lelièvre, Quenet, Faro,
+Wichterich.» (Pièce de la collection Beuchot). L'ordre dont nous donnons
+ici la copie textuelle est précisément celui qui fut adressé au
+concierge de la maison du Luxembourg, où se trouva envoyé Robespierre.]
+
+«Citoyens, la patrie est plus que jamais en danger.
+
+«Des scélérats dictent des lois à la Convention, qu'ils oppriment. On
+proscrit Robespierre, qui fit déclarer le principe consolant de l'Être
+suprême et de l'immortalité de l'âme; Saint-Just, cet apôtre de la
+vertu, qui fit cesser les trahisons du Rhin et du Nord, qui, ainsi que
+Le Bas, fit triompher les armes de la République; Couthon, ce citoyen
+vertueux, qui n'a que le coeur et la tête de vivant, mais qui les a
+brûlants de l'ardeur du patriotisme; Robespierre le jeune, qui présida
+aux victoires de l'armée d'Italie.»
+
+Venait ensuite l'énumération des principaux auteurs du guet-apens
+thermidorien. Quels étaient-ils? Un Amar, «noble de trente mille livres
+de rente»; l'ex-vicomte du Barran et des «monstres de cette espèce».
+Collot-d'Herbois y était qualifié de partisan de Danton, et accusé
+d'avoir, du temps où il était comédien, volé la caisse de sa troupe. On
+y nommait encore Bourdon (de l'Oise), l'éternel calomniateur, et Barère,
+qui tour à tour avait appartenu à toutes les factions. La conclusion
+était celle-ci: «Peuple, lève-toi! ne perds pas le fruit du 10 août et
+du 31 mai; précipitons au tombeau tous ces traîtres»[502].
+
+[Note 502: Cette adresse est signée: Lescot-Fleuriot, maire; Blin,
+secrétaire-greffier adjoint, et J. Fleury, secrétaire-greffier. Il
+existe aux _Archives_ quarante-six copies de cette proclamation. (F
+7, 32.)]
+
+Le sort en est jeté! Au coup d'État de la Convention la Commune oppose
+l'insurrection populaire. On voit quelle énergie suprême elle déploya en
+ces circonstances sous l'impulsion des Fleuriot-Lescot, des Payan, des
+Coffinhal et des Lerebours. Si tous les amis de Robespierre eussent
+montré la même résolution et déployé autant d'activité, c'en était fait
+de la faction thermidorienne, et la République sortait triomphante et
+radieuse de la rude épreuve où, hélas! elle devait être si durement
+frappée.
+
+
+
+
+V
+
+
+La nouvelle de l'arrestation de Robespierre causa et devait causer dans
+Paris une sensation profonde. Tout ce que ce berceau de la Révolution
+contenait de patriotes sincères, de républicains honnêtes et convaincus,
+en fut consterné. Qu'elle ait été accueillie avec une vive satisfaction
+par les royalistes connus ou déguisés, cela se comprend de reste,
+Maximilien étant avec raison regardé comme la pierre angulaire de
+l'édifice républicain. Mais fut-elle, suivant l'assertion de certains
+écrivains, reçue comme un signe précurseur du renversement de
+l'échafaud[503]? Rien de plus contraire à la vérité. Quand la chute de
+Robespierre fut connue dans les prisons, il y eut d'abord, parmi la
+plupart des détenus, un sentiment d'anxiété et non pas de contentement,
+comme on l'a prétendu après coup. Au Luxembourg, le député Bailleul, un
+de ceux qu'il avait sauvés de l'échafaud, se répandit en doléances[504],
+et nous avons déjà parlé de l'inquiétude ressentie dans certains
+départements quand on y apprit les événements de Thermidor. Parmi les
+républicains, et même dans les rangs opposés, on se disait à mi-voix:
+«Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore des amis et
+des parents, et que MM. Robespierre sont morts[505]! Il fallut quelques
+jours à la réaction pour être tout à fait certaine de sa victoire et se
+rendre compte de tout le terrain qu'elle avait gagné à la mort de
+Robespierre.
+
+[Note 503: C'est ce que ne manque pas d'affirmer M. Michelet avec
+son aplomb ordinaire. Et il ajoute: «Tellement il avait réussi, dans
+tout cet affreux mois de thermidor, à identifier son nom avec celui de
+la Terreur». (t. VII, p. 472.) Est-il possible de se tromper plus
+grossièrement? Une chose reconnue de tous, au contraire, c'est que dans
+cet affreux mois de thermidor, Robespierre n'eut aucune action sur le
+gouvernement révolutionnaire, et l'on n'a pas manqué d'établir une
+comparaison, toute en sa faveur, entre les exécutions qui précédèrent sa
+retraite et celles qui la suivirent. (Voir le rapport de Saladin.) Que
+pour trouver partout des alliés, les Thermidoriens l'aient présenté aux
+uns comme le promoteur de la Terreur, aux autres comme un
+antiterroriste, cela est vrai; mais finalement ils le tuèrent pour avoir
+voulu, suivant leur propre expression, arrêter le cours terrible,
+majestueux de la Révolution, et il ne put venir à l'esprit de personne
+au premier moment, que Robespierre mort, morte était la Terreur.]
+
+[Note 504: Ceci attesté par un franc royaliste détenu lui-même au
+Luxembourg, et qui a passé sa vie à calomnier la Révolution et ses
+défenseurs. Voy. _Essais historiques sur les causes et les effets de
+la Révolution_, par C.A.B. Beaulieu, t. V, p. 367. Beaulieu ajoute
+que, depuis, pour effacer l'idée que ses doléances avaient pu donner de
+lui, Bailleul se jeta à corps perdu dans le parti thermidorien. Personne
+n'ignore en effet avec quel cynisme Bailleul, dans ses _Esquisses_,
+a diffamé et calomnié celui qu'il avait appelé son sauveur.]
+
+[Note 505: Nous avons déjà cité plus haut ces paroles rapportées par
+Charles Nodier, lequel ajoute: «Et cette crainte n'étoit pas sans
+motifs, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de
+la Terreur». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I, p. 305, éd.
+Charpentier).]
+
+On doit, en conséquence, ranger au nombre des mensonges de la réaction
+l'histoire fameuse de la _dernière charrette_, menée de force à la
+place du Trône au milieu des imprécations populaires. D'aucuns vont
+jusqu'à assurer que les gendarmes, Hanriot à leur tête, durent disperser
+la foule à coups de sabre[506]. Outre qu'il est difficile d'imaginer un
+général en chef escortant de sa personne une voiture de condamnés,
+Hanriot avait, à cette heure, bien autre chose à faire. Il avait même
+expédié l'ordre à toute la gendarmerie des tribunaux de se rendre sur la
+place de la Maison commune, et les voitures contenant les condamnés
+furent abandonnées en route par les gendarmes d'escorte, assure un
+historien royaliste[507]; si donc elles parvinrent à leur funèbre
+destination, ce fut parce que la foule dont les rues étaient encombrées
+le voulut bien. Il était plus de cinq heures quand les sinistres
+charrettes avaient quitté le Palais de justice[508], or, à cette heure,
+les conjurés étaient vainqueurs à la Convention, et rien n'était plus
+facile aux comités, s'ils avaient été réellement animés de cette
+modération dont ils se sont targués depuis, d'empêcher l'exécution et de
+suspendre au moins pour un jour cette Terreur dont, la veille,
+Robespierre avait dénoncé les excès; mais ils n'y songèrent pas un
+instant, tellement peu ils avaient l'idée de briser l'échafaud. La
+dernière charrette! quelle mystification! Ah! bien souvent encore il
+portera sa proie à la guillotine, le hideux tombereau! Seulement ce ne
+seront plus des ennemis de la Révolution, ce seront des patriotes,
+coupables d'avoir trop aimé la République, que plus d'une fois la
+réaction jettera en pâture au bourreau.
+
+[Note 506: M. Michelet ne manque pas de nous montrer Hanriot sabrant
+la foule, et assurant une dernière malédiction à son parti (t. VII, p.
+473). M. Michelet n'hésite jamais à marier les fables les plus
+invraisemblables à l'histoire. C'est un moyen d'être pittoresque.]
+
+[Note 507: Toulongeon, t. II, p. 512.]
+
+[Note 508: Lettre de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
+tribunaux, à la Convention, en date du 12 thermidor (30 juillet 1794).
+Voy. cette lettre sous le numéro XXXI, à la suite du rapport de Courtois
+sur les événements du 9 Thermidor, p. 182.]
+
+Une chose rendait incertaine la victoire des conjurés malgré la force
+énorme que leur donnait l'appui légal de la Convention, c'était l'amitié
+bien connue du général Hanriot pour Robespierre. Aussi s'était-on
+empressé de le décréter d'arrestation un des premiers. Si la force armée
+parisienne demeurait fidèle à son chef, la cause de la justice
+l'emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit, dès la
+première heure, dans la garde nationale et dans l'armée de Paris, en
+dépit des efforts d'Hanriot. On a beaucoup récriminé contre cet
+infortuné général; personne n'a été plus que lui victime de l'injustice
+et de la calomnie. Tous les partis semblent s'être donné le mot pour le
+sacrifier[509], et personne, avant nous, n'avait songé à fouiller un peu
+profondément dans la vie de cet homme pour le présenter sous son vrai
+jour. Il est temps d'en finir avec cette ivresse légendaire dont on l'a
+gratifié et qui vaut le fameux verre de sang de Mlle de Sombreuil.
+Peut-être Hanriot manqua-t-il du coup d'oeil, de la promptitude
+d'esprit, de la décision, en un mot des qualités d'un grand militaire,
+qui eussent été nécessaires dans une pareille journée, mais le
+dévouement ne lui fit pas un instant défaut.
+
+[Note 509: M. Michelet en fait un ivrogne et un bravache.
+(_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 467.) Voilà qui est
+bientôt dit; mais où cet historien a-t-il puisé ses renseignements?
+Evidemment dans les écrits calomnieux émanés du parti thermido-girondin.
+Quelle étrange idée M. Michelet s'est-il donc faite des hommes de la
+Révolution, de croire qu'ils avaient investi du commandement général de
+l'armée parisienne «un ivrogne et un bravache»? Voilà, il faut l'avouer,
+une _histoire singulièrement républicaine_.]
+
+A la nouvelle de l'arrestation des cinq députés, il monta résolûment à
+cheval avec ses aides de camp, prit les ordres de la Commune, fit appel
+au patriotisme des canonniers, convoqua la première légion tout entière,
+et quatre cents hommes de chacune des autres légions, donna l'ordre à
+toute la gendarmerie de se porter à la Maison commune, prescrivit à la
+commission des poudres et de l'Arsenal de ne rien délivrer sans l'ordre
+exprès du maire ou du conseil général, convoqua tous les citoyens dans
+leurs arrondissements respectifs en les invitant à attendre les
+décisions de la Commune, installa une réserve de deux cents hommes à
+l'Hôtel de Ville pour se tenir à la disposition des magistrats du
+peuple, fit battre partout la générale et envoya des gendarmes fermer
+les barrières; tout cela en moins d'une heure[510]. Il faut lire les
+ordres dictés par Hanriot ou écrits de sa main dans cette journée du 9
+Thermidor, et qui ont été conservés, pour se former une idée exacte de
+l'énergie et de l'activité déployée par ce général[511].
+
+[Note 510: On ne saurait, à cet égard, mieux rendre justice à
+Hanriot que Courtois ne l'a fait involontairement, et pour le décrier
+bien entendu, dans son rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 60
+et suiv.).]
+
+[Note 511: Voy. les ordres divers insérés par Courtois dans son
+rapport sur les événements de Thermidor, sous les numéros VII'1, VII'2,
+VIII, IX, X, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI et XXVII, et qui se trouvent
+en originaux et en copies, soit aux _Archives_, soit dans la
+collection Beuchot.]
+
+Suivi de quelques aides de camp et d'une très faible escorte, il se
+dirigea rapidement vers les Tuileries afin de délivrer les députés
+détenus au comité de Sûreté générale sous la garde de quelques
+gendarmes. Ayant rencontré, dans les environs du Palais-Royal, le député
+Merlin (de Thionville), dont le nom avait été prononcé à la Commune
+comme étant celui d'un des conjurés, il se saisit de lui et le confina
+au poste du jardin Égalité. Jusqu'à ce moment de la journée, Merlin
+n'avait joué aucun rôle actif, attendant l'issue des événements pour se
+déclarer. En se voyant arrêté, il protesta très hautement, assure-t-on,
+de son attachement à Robespierre et de son mépris pour les
+conjurés[512]. La nuit venue, il tiendra un tout autre langage, mais à
+une heure où la cause de la Commune se trouvera bien compromise.
+
+[Note 512: C'est ce qu'a raconté Léonard Gallois, comme le tenant
+d'une personne témoin de l'arrestation de Merlin (de Thionville). La
+conduite équivoque de ce député dans la journée du 9 Thermidor rend
+d'ailleurs ce fait fort vraisemblable. Voy. _Histoire de la
+Convention_, par Léonard Gallois, t. VII, p. 267.]
+
+Cependant Hanriot avait poursuivi sa course. Arrivé au comité de Sûreté
+générale, il y pénétra avec ses aides de camp, laissant son escorte à la
+porte. Ce fut un tort, il compta trop sur son influence personnelle et
+sur la déférence des soldats pour leur général. Robespierre et ses amis
+se trouvaient encore au comité. Il engagea vivement Hanriot à ne pas
+user de violence. «Laissez-moi aller au tribunal, dit il, je saurai bien
+me défendre»[513]. Néanmoins Hanriot persista à vouloir emmener les
+prisonniers; mais il trouva dans les hommes qui gardaient le poste du
+comité de Sûreté générale une résistance inattendue. Des grenadiers de
+la Convention, aidés d'une demi-douzaine de gendarmes de la 29e
+division, se jetèrent sur le général et ses aides de camp et les
+garrottèrent à l'aide de grosses cordes[514]. Les députés furent
+transférés dans la salle du secrétariat, où on leur servit à dîner, et
+bientôt après, entre six et sept heures, on les conduisit dans
+différentes prisons. Maximilien fut mené au Luxembourg, son frère à
+Saint-Lazare d'abord, puis à la Force, Le Bas à la Conciergerie[515],
+Couthon à la Bourbe, et Saint-Just aux Écossais. Nous verrons tout à
+l'heure comment le premier fut refusé par le concierge de la maison du
+Luxembourg et comment ses amis se trouvèrent successivement délivrés.
+
+[Note 513: Léonard Gallois, _Histoire de la Convention_, t.
+VII, p. 268.]
+
+[Note 514: Nous empruntons notre récit à la déposition fort
+désintéressée d'un des aides de camp du général Hanriot, nommé Ulrik,
+déposition faite le 10 thermidor à la section des _Gravilliers_.
+(Voy. pièce XXVII, à la suite du rapport de Courtois sur les événements
+du 9 Thermidor, p. 126.) Il y a sur l'arrestation du général Hanriot une
+autre version d'après laquelle il aurait été arrêté rue Saint-Honoré,
+par des gendarmes de sa propre escorte, sur la simple invitation de
+Courtois qui, d'une fenêtre d'un restaurant où il dînait, leur aurait
+crié «de la manière la plus énergique, d'arrêter ce conspirateur». Cette
+version, adoptée par la plupart des historiens, est tout à fait
+inadmissible. D'abord elle est de Courtois (voy. p. 65 de son rapport);
+ensuite elle est formellement contredite par le récit que Merlin (de
+Thionville) fit de l'arrestation d'Hanriot à la séance du soir
+(procès-verbal de Charles Duval, p. 27); et par un des collègues de
+Courtois, cité par Courtois lui-même, par le député Robin, qui déclare
+que Courtois courut au Palais-Égalité pour inviter la force armée à
+marcher sur Hanriot (note de la p. 66 dans le second rapport de
+Courtois). La version résultant de la déposition d'Ulrik est la seule
+qui soit conforme à la vérité des faits. (Voy. aussi cette déposition
+dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 307.) Voici d'ailleurs une
+déclaration enfouie jusqu à ce jour dans les cartons des
+_Archives_, et qui ajoute encore plus de poids à la version que
+nous avons adoptée, c'est celle du citoyen Jeannelle, brigadier de
+gendarmerie, commandant le poste du comité de Sûreté générale, où
+avaient été consignés les cinq députés décrétés d'arrestation: «Vers
+cinq heures, Hanriot avec ses aides de camp, sabre en main,
+_viennent_ pour les réclamer, forçant postes et consignes,
+redemandant Robespierre. Un autre député est entré dans notre salle, a
+monté sur la table, a ordonné de mettre la pointe de nos sabres sur le
+corps d'Hanriot et de lui attacher les pieds et les mains. Ce qui fut
+fait avec exactitude, ainsi qu'à ses aides de camp.» _Archives_, F
+7, 32.]
+
+[Note 515: D'après le récit de Courtois, Le Bas a été conduit à la
+Conciergerie (p. 67). Il aurait été mené à la Force suivant Mme Le Bas.]
+
+
+
+
+VI
+
+
+Tandis que la Commune de Paris s'efforçait d'entraîner la population
+parisienne à résister par la force au coup d'État de la Convention, les
+comités de Salut public et de Sûreté générale ne restaient pas inactifs,
+et, aux arrêtés de la municipalité, ils répondaient par des arrêtés
+contraires. Ainsi: défense de fermer les barrières et de convoquer les
+sections, ils avaient peur du peuple assemblé; ordre d'arrêter ceux qui
+sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; défense
+aux chefs de légion d'exécuter les ordres donnés par Hanriot, etc. En
+même temps ils lançaient des mandats d'arrestation contre le maire,
+Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police
+et les citoyens qui ouvertement prenaient part à la résistance, et ils
+invitaient les comités de section, notamment ceux des _Arcis_ et de
+l'_Indivisibilité_, à faire cesser les rassemblements en apprenant
+au peuple que les représentants décrétés d'arrestation par l'Assemblée
+étaient les plus _cruels ennemis de la liberté et de l'égalité_. On
+verra bientôt à l'aide de quel stratagème les Thermidoriens essayèrent
+de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comités
+convoquaient autour de la Convention la force armée des sections de
+_Guillaume Tell_, des _Gardes françaises_ et de la _Montagne_ (Butte
+des Moulins)[516]. Cette dernière section avait, dans tous les temps,
+montré peu de penchant pour la Révolution, et l'on songea sans aucun
+doute à tirer parti de ses instincts réactionnaires. Enfin le commandant
+de l'école de Mars, le brave Labretèche, à qui la Convention avait
+décerné jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, était arrêté
+à cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour
+de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des
+Sablons[517].
+
+[Note 516: Nous avons relevé aux _Archives_ les différents
+arrêtés des comités de Salut public et de Sûreté générale. Les
+signatures qui y figurent le plus fréquemment sont celles d'Amar, de
+Dubarran, Barère, Voulland, Vadier, Élie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur,
+Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi
+celle de David; mais c'est encore là, je le crois, une supercherie
+thermidorienne.]
+
+[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.]
+
+Les Jacobins, de leur côté, s'étaient réunis précipitamment à la
+nouvelle des événements; il n'y eut de leur part ni hésitation ni
+faiblesse. Ils ne se ménagèrent donc pas, comme on l'a écrit fort
+légèrement[518], ceux du moins--et c'était le plus grand nombre--qui
+appartenaient au parti de la sagesse et de la justice représenté par
+Robespierre, car les conjurés de Thermidor comptaient au sein de la
+grande société quelques partisans dont les rangs se grossirent, après la
+victoire, de cette masse d'indécis et de timorés toujours prêts à se
+jeter entre les bras des vainqueurs. Un républicain d'une énergie rare,
+le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en séance, les Jacobins
+reçurent du comité de Sûreté générale l'ordre de livrer le manuscrit du
+discours prononcé la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonné
+l'impression. Refus de leur part, fondé sur une exception
+d'incompétence[519]. Sur le champ ils se déclarèrent en permanence,
+approuvèrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune,
+au fur et à mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyèrent une
+députation au conseil général pour jurer de vaincre ou de mourir, plutôt
+que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il était alors sept
+heures[520].
+
+[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a
+reproduit la séance des Jacobins du 9 thermidor, et les procès-verbaux
+de la société n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cité
+Courtois, dans son rapport sur les événements de Thermidor, et ce qu'on
+peut en voir par le procès-verbal de la Commune démontre suffisamment
+l'ardeur avec laquelle la majorité de la société embrassa la cause de
+Robespierre.] [Note 519: Extrait du procès-verbal de la séance des
+Jacobins, cité par Courtois dans son rapport sur les événements du 9
+Thermidor, p. 51.]
+
+[Note 520: Extrait du procès-verbal, etc., p. 58.]
+
+La société décida ensuite, par un mouvement spontané, qu'elle ne
+cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de députations et
+qu'elle ne se séparerait qu'après que les manoeuvres des traîtres
+seraient complètement déjouées[521]. Elle reçut, du reste, du conseil
+général lui-même, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de
+ses séances[522], et l'énorme influence des Jacobins explique
+suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en
+corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler à elle. Le
+député Brival s'étant présenté, on le pria de rendre compte de la séance
+de la Convention. Il le fit rapidement. Le président lui demanda alors
+quelle avait été son opinion. Il répondit qu'il avait voté pour
+l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
+Bas. Aussitôt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta
+tranquillement la salle. Mais, sur une observation du représentant
+Chasles, et pour éviter de nouvelles divisions, la société rapporta
+presque immédiatement l'arrêté par lequel elle venait de rayer de la
+liste de ses membres le député Brival, à qui un commissaire fut chargé
+de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle déploya une infatigable
+énergie. Un certain nombre de ses membres se répandirent dans les
+assemblées sectionnaires pour les encourager à la résistance, et, du
+rapport de ces commissaires, il résulte que, jusqu'à l'heure de la
+catastrophe, la majorité des sections penchait pour la Commune. A deux
+heures et demie du matin, la société recevait encore une députation du
+conseil général et chargeait les citoyens Duplay, l'hôte de Maximilien,
+Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et
+Versenne, de reconduire cette députation et de s'unir à la Commune, afin
+de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais déjà tout
+était fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour décider des
+destinées de la République.
+
+[Note 521: _Ibid._]
+
+[Note 522: Lettre signée Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan,
+Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et citée en note dans le second
+rapport de Courtois, p. 51.]
+
+[Note 523: Extrait du procès-verbal de la séance des Jacobins, cité
+en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste
+l'explication donnée par Brival lui-même à la Convention dans la séance
+du soir. Le Thermidorien Brival est ce député qui, après Thermidor,
+s'étonnait qu'on _eût épargné les restes de la race impure des
+Capet_. (Séance de la Convention.)]
+
+[Note 524: Arrêté signé Vignier, président, et Cazalès, secrétaire,
+Pièce XXI, à la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir
+ignoré tout cela, M. Michelet a tracé de la séance des Jacobins dans la
+journée du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.]
+
+Avec Robespierre finit la période glorieuse et utile des Jacobins.
+Maximilien tombé, ils tombèrent également, et, dans leur chute, ils
+entraînèrent les véritables principes de la démocratie, dont ils
+semblaient être les représentants et les défenseurs jurés. A cette
+grande école du patriotisme va succéder l'école des mauvaises moeurs,
+des débauches et de l'assassinat. Foin des doctrines sévères de la
+Révolution! Arrière les ennuyeux sermonneurs, les prêcheurs de liberté
+et d'égalité! Il est temps de jouir. A nous les châteaux, à nous les
+courtisanes, à nous les belles émigrées dont les sourires ont fléchi nos
+coeurs de tigres! peuvent désormais s'écrier les sycophantes de
+Thermidor. Et tous de suivre à l'envi le choeur joyeux de l'orgie
+lestement mené par Thérézia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras,
+tandis que, dans l'ombre, à l'écart, gémissaient, accablés de remords,
+les démocrates imprudents qui n'avaient pas défendu Robespierre contre
+les coups des assassins.
+
+Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore
+la douleur d'entendre insulter la mémoire des Jacobins par certains
+écrivains affichant cependant une tendresse sans égale pour la
+Révolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est à coup sûr ignorance inouïe
+de leur part que d'oser nous présenter les Jacobins comme ayant peuplé
+les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs
+impériaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens
+Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du
+fameux club qu'on vit revêtus du manteau de sénateur, investis de
+fonctions lucratives et affublés de titres de noblesse, furent
+précisément les alliés et les complices des Thermidoriens, les Jacobins
+de Fouché et d'Élie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant à ceux qui
+demeurèrent toujours fidèles à la pensée de Robespierre, il faut les
+chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de
+Thermidor; il faut les chercher sur les plages brûlantes de Sinnamari et
+de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Près de cent
+vingt périrent dans la catastrophe où sombra Maximilien; c'était déjà
+une assez jolie trouée au coeur de la société. On sait comment le reste
+fut dispersé et décimé par des proscriptions successives; on sait
+comment Fouché profita d'un attentat royaliste pour débarrasser son
+maître de ces fiers lutteurs de la démocratie et déporter le plus grand
+nombre de ces anciens collègues qui, un jour, à la voix de Robespierre,
+l'avaient, comme indigne, chassé de leur sein. Chaque fois que, depuis
+Thermidor, la voix de la liberté proscrite trouva en France quelques
+échos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine école
+libérale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur
+poussière que sont nés les plus vaillants et les plus dévoués défenseurs
+de la démocratie.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il ne suffisait pas, du reste, du dévouement et du patriotisme des
+Jacobins pour assurer dans cette journée la victoire au parti de la
+justice et de la démocratie, il fallait encore que la majorité des
+sections se prononçât résolûment contre la Convention nationale. Un des
+premiers soins de la Commune avait été de convoquer extraordinairement
+les assemblées sectionnaires, ce jour-là n'étant point jour de séance.
+Toutes répondirent avec empressement à l'appel du conseil général. Les
+sections comprenant la totalité de la population parisienne, il est
+absolument contraire à la vérité de croire, avec un historien de nos
+jours, à la neutralité de Paris dans cette nuit fatale[525]. Les masses
+furent sur pied, flottantes, irrésolues, incertaines, penchant plutôt
+cependant du côté de la Commune; et si, tardivement, chacun prit parti
+pour la Convention, ce fut grâce à l'irrésolution de Maximilien et
+surtout grâce au coup de pistolet du gendarme Merda.
+
+[Note 525: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VII. 488.]
+
+Trois sources d'informations existent qui sembleraient devoir nous
+renseigner suffisamment sur le mouvement des sections dans la soirée du
+9 et dans la nuit du 9 au 10 thermidor: ce sont, d'abord, les registres
+des procès-verbaux des assemblées sectionnaires[526]; puis les résumés
+de ces procès-verbaux, insérés par Courtois à la suite de son rapport
+sur les événements du 9 thermidor[527]; enfin les rapports adressés à
+Barras par les divers présidents de section quelques jours après la
+catastrophe[528]. Mais ces trois sources d'informations sont également
+suspectes. De la dernière il est à peine besoin de parler; on sent assez
+dans quel esprit ont dû être conçus des rapports rédigés à la demande
+expresse des vainqueurs quatre ou cinq jours après la victoire. C'est le
+cas de répéter: _Malheur aux vaincus!_
+
+[Note 526: Ces registres des procès-verbaux des sections existent
+aux _Archives_ de la préfecture de police, où nous les avons
+consultés avec le plus grand soin. Malheureusement ils ne sont pas
+complets; il en manque seize qui ont été détruits ou égarés. Ce sont les
+registres des sections des _Tuileries_, de la _République_, de
+la _Montagne_ (Butte-des-Moulins), du _Contrat social_, de
+_Bonne-Nouvelle_, des _Amis de la Patrie_, _Poissonnière_, _Popincourt_,
+de la _Maison-Commune_, de la _Fraternité_, des _Invalides_, de la
+_Fontaine-Grenelle_, de la _Croix-Rouge_, _Beaurepaire_, du
+_Panthéon français_ et des _Sans-Culottes_. (_Archives_ de la
+préfecture de police.)]
+
+[Note 527: Voyez ces résumés, plus ou moins exacts, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor, de la p. 126 à la
+p. 182.]
+
+[Note 528: _Archives_ F 7, 1432.]
+
+Suivant les procès-verbaux consignés dans les registres des sections et
+les résumés qu'en a donnés Courtois, il semblerait que la plus grande
+partie des sections (assemblées générales, comités civils et comités
+révolutionnaires) se fussent, dès le premier moment, jetées
+d'enthousiasme entre les bras de la Convention, après s'être
+énergiquement prononcées contre le conseil général de la Commune. C'est
+là, on peut l'affirmer, une chose complètement contraire à la vérité.
+Les procès-verbaux sont d'abord, on le sait, rédigés sur des feuilles
+volantes, puis mis au net, et couchés sur des registres par les
+secrétaires. Or, il me paraît hors de doute que ceux des 9 et 10
+thermidor ont été profondément modifiés dans le sens des événements; ils
+eussent été tout autres si la Commune l'avait emporté. N'ont point tenu
+de procès-verbaux, ou ne les ont pas reportés sur leurs registres, les
+sections du _Muséum_ (Louvre)[529], du _Pont-Neuf_[530], des
+_Quinze-Vingts_ (faubourg Saint-Antoine)[531], de la _Réunion_[532],
+de l'_Indivisibilité_[533] et des _Champs-Elysées_[534]. De ces six
+sections, la première et la dernière seules ne prirent pas résolument
+parti pour la Commune; les autres tinrent pour elle jusqu'au dernier
+moment. Plus ardente encore se montra celle de l'_Observatoire_, qui ne
+craignit pas de transcrire sur ses registres l'extrait suivant de son
+procès-verbal: «La section a ouvert la séance en vertu d'une convocation
+extraordinaire envoyée par le conseil général de la Commune. Un membre a
+rendu compte des événements importants qui ont eu lieu aujourd'hui.
+L'Assemblée, vivement affligée de ces événements alarmants pour la
+liberté, et de l'avis qu'elle reçoit d'un décret qui met hors la loi des
+hommes jusqu'ici regardés comme des patriotes zélés pour la défense du
+peuple, arrête qu'elle se déclare permanente et qu'elle ajourne sa séance
+à demain, huit heures du matin...[535].» Mais toutes les sections n'eurent
+pas la même fermeté.
+
+[Note 529: Suivant Courtois, cette section ne se serait réunie
+qu'_après la victoire remportée sur les traîtres_. Voy. pièces à
+l'appui de son rapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 146.]
+
+[Note 530: D'après Courtois, cette section, dans l'enceinte de
+laquelle se trouvaient la mairie et l'administration de police, n'aurait
+pas voulu se réunir en assemblée générale, et elle se serait conduite de
+manière à _mériter les éloges_. On comprend tout l'intérêt qu'avait
+Courtois à présenter l'ensemble des sections comme s'étant montré
+hostile à la Commune. (Voy. p. 153.)]
+
+[Note 531: Pour ce qui concerne cette section, Courtois paraît avoir
+écrit sa rédaction d'après des rapports verbaux (Voy. p. 173). A cette
+section appartenait le général Rossignol, lequel, malgré son attachement
+pour Robespierre, qui l'avait si souvent défendu, trouva grâce devant
+les Thermidoriens. «Le général Rossignol, dit Courtois, s'est montré la
+section des Quinze-Vingts, et n'a pris aucune part à ce qui peut avoir
+été dit de favorable pour la Commune....» (P. 174.)]
+
+[Note 532: Le commandant de la force armée de cette section avait
+prêté serment à la Commune, mais Courtois ne croit pas _qu'il se soit
+éloigné de la voie de l'honneur_ (p. 145). Livré néanmoins au
+tribunal révolutionnaire, ce commandant eut la chance d'être acquitté.]
+
+[Note 533: Courtois paraît avoir eu entre les mains la minute du
+procès-verbal de la séance de cette section, qui, dit-il, flotta
+longtemps dans l'incertitude sur le parti qu'elle prendrait (p. 142.)]
+
+[Note 534: «La section des Champs-Elysées, dit Courtois, a cru plus
+utile de défendre de ses armes la Convention.» (P. 141.)]
+
+[Note 535: Archives de la préfecture de police.]
+
+Voici vraisemblablement ce qui se passa dans la plupart des sections
+parisiennes. Elles savaient fort bien quel était l'objet de leur
+convocation, puisqu'à chacune d'elles la Commune avait adressé la
+proclamation dont nous avons cité la teneur. Au premier moment, elles
+durent prendre parti pour le conseil général. A dix heures du soir,
+vingt-sept sections avaient envoyé des commissaires pour fraterniser
+avec lui et recevoir ses ordres[536]. Nous avons sous les yeux les
+pouvoirs régulièrement donnés à cet effet par quinze d'entre elles à un
+certain nombre de leurs membres[537], sans compter l'adhésion
+particulière de divers comités civils et révolutionnaires de chacune
+d'elles. Plusieurs, comme les sections _Poissonnière_, de _Brutus_,
+de _Bondy_, de la _Montagne_ et autres, s'empressèrent d'annoncer à la
+Commune qu'elles étaient debout et veillaient pour sauver la patrie[538].
+Celle de la _Cité_, qu'on présente généralement comme s'étant montrée
+très opposée à la Commune, lui devint en effet très hostile, mais après
+la victoire de la Convention. A cet égard nous avons un aveu très curieux
+du citoyen Leblanc, lequel assure que le procès-verbal de la séance du 9
+a été tronqué[539]. On y voit notamment que le commandant de la force
+armée de cette section, ayant reçu de l'administrateur de police Tanchoux
+l'ordre de prendre sous sa sauvegarde et sa responsabilité la personne de
+Robespierre, refusa avec indignation et dénonça le fonctionnaire
+rebelle[540]. Or, les choses s'étaient passées tout autrement.
+
+[Note 536: C'est ce qui résulte du procès-verbal même de la section
+de _Mutius Scaevola_. (Archives de la préfecture de police.)]
+
+[Note 537: Pouvoirs émanés des sections de la _Fraternité_, de
+l'_Observatoire_, du _Faubourg du Nord_, de _Mutius Scaevola_, du
+_Finistère_, de la _Croix-Rouge_, _Popincourt_, _Marat_, du _Panthéon
+français_, des _Sans-Culottes_, des _Amis de la Patrie_, de _Montreuil_,
+des _Quinze-Vingts_, du _Faubourg-Montmartre_, des _Gardes-Françaises_.
+(Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+[Note 538: Rapports adressés à Barras. (_Archives_, F. 7, 1432.)]
+
+[Note 539: _Ibid._]
+
+[Note 540: Registre des procès-verbaux des séances de la section de
+la Cité. (Archives de la préfecture de police.)]
+
+Cet officier, nommé Vanheck, avait, au contraire, très chaudement pris
+la parole en faveur des cinq députés arrêtés. Racontant la séance de la
+Convention à laquelle il avait assisté, et où, selon lui, «les vapeurs
+du nouveau _Marais_ infectaient les patriotes», il s'était écrié:
+«Toutes les formes ont été violées; à peine un décret d'arrestation
+était-il proposé qu'il était mis aux voix et adopté. Nulle discussion.
+Les cinq députés ont demandé la parole sans l'obtenir; ils sont
+maintenant à l'administration de police[541].» Invité à prendre ces
+représentants sous sa sauvegarde, il s'y était refusé en effet, par
+prudence sans doute, mais en disant qu'à ses yeux Robespierre était
+innocent. Il y a loin de là, on le voit, à cette indignation dont parle
+le procès-verbal remanié après coup. Eh bien! pareille supercherie eut
+lieu, on peut en être certain, pour les procès-verbaux de presque toutes
+les sections.
+
+[Note 541: Rapport à Barras. _Archives, ubi suprà._]
+
+Celle des _Piques_ (place Vendôme), dans la circonscription de
+laquelle se trouvait la maison de Duplay, se réunit dès neuf heures du
+soir, sur la convocation de la Commune, et non point vers deux heures du
+matin seulement, comme l'allègue mensongèrement Courtois, qui d'ailleurs
+est obligé de convenir qu'elle avait promis de fraterniser avec la
+Société des Jacobins, «devenue complice des rebelles»[542]. Le
+procès-verbal de cette section, très longuement et très soigneusement
+rédigé, proteste en effet d'un dévouement sans bornes pour la
+Convention; mais on sent trop qu'il a été fait après coup[543]. Là, il
+n'est point question de l'heure à laquelle s'ouvrit la séance; mais, des
+pièces que nous avons sous les yeux, il résulte que, dès neuf heures,
+elle était réunie; que Maximilien Robespierre, son ancien président, y
+fut l'objet des manifestations les plus chaleureuses; que l'annonce de
+la mise en liberté des députés proscrits fut accueillie vers onze heures
+avec des démonstrations de joie; qu'on y proposa de mettre à la
+disposition de la Commune toute la force armée de la section, et que la
+nouvelle du dénoûment tragique et imprévu de la séance du conseil
+général vint seule glacer l'enthousiasme[544].
+
+[Note 542: Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 Thermidor, p. 159.]
+
+[Note 543: Voyez le procès-verbal de la séance de la section des
+Piques. (Archives de la préfecture de police.)]
+
+[Note 544: _Archives_, F 7, 1432.]
+
+Il en fut à peu près de même partout. Toutefois, dans nombre de
+sections, la proclamation des décrets de mise hors la loi, dont nous
+allons parler bientôt, commença de jeter une hésitation singulière et un
+découragement profond. Ajoutez à cela les stratagèmes et les calomnies
+dont usèrent certains membres de la Convention pour jeter le désarroi
+parmi les patriotes. A la section de Marat (Théâtre-Français), Léonard
+Bourdon vint dire que, si jusqu'alors les cendres de Marat n'avaient pas
+encore été portées au Panthéon, c'était par la basse jalousie de
+Robespierre, mais qu'elles allaient y être incessamment
+transférées[545]. Le député Crassous, patriote égaré, qu'à moins d'un
+mois de là on verra lutter énergiquement contre la terrible réaction,
+fille de Thermidor, annonça à la section de Brutus qu'on avait trouvé
+sur le bureau de la municipalité un cachet à fleurs de lys[546], odieux
+mensonge inventé par Vadier, qui s'en excusa plus tard en disant que le
+danger de perdre la tête donnait de l'imagination[547]. Il suffit de la
+nouvelle du meurtre de Robespierre et de la dispersion des membres de la
+Commune pour achever de mettre les sections en déroute. Ce fut un
+sauve-qui-peut général. Chacun d'abjurer et de se rétracter au plus
+vite[548]. Le grand patriote, qui, peu d'instants auparavant, comptait
+encore tant d'amis inconnus, tant de partisans, tant d'admirateurs
+passionnés, se trouva abandonné de tout le monde. Les sections renièrent
+à l'envi Maximilien; mais en le reniant, en abandonnant à ses ennemis
+cet intrépide défenseur des droits du peuple, elles accomplirent un
+immense suicide; la vie se retira d'elles; à partir du 9 Thermidor elles
+rentrèrent dans le néant.
+
+[Note 545: Pièces à la suite du rapport de Courtois, p. 136.]
+
+[Note 546: _Archives_, F 7, 1432.]
+
+[Note 547: Aveu de Vadier à Cambon. Voyez à ce sujet une note des
+auteurs de l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 59.]
+
+[Note 548: Voici un spécimen du genre: «Je soussigné, proteste
+contre tout ce qui s'est passé hier à la Commune de Paris, et que
+lorsque j'ai vu ce que l'on proposait étoit contraire aux principes, je
+me suis retiré. Ce 10 thermidor, Talbot.» (Pièce annexée au
+procès-verbal de la section du _Temple_ (Archives de la préfecture
+de police.)) Le malheureux Talbot n'en fut pas moins livré à
+l'exécuteur.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On peut juger de quelle immense influence jouissait Robespierre: il
+suffit de son nom dans cette soirée du 9 Thermidor pour contrebalancer
+l'autorité de la Convention tout entière; et l'on comprend maintenant
+les inquiétudes auxquelles fut en proie l'Assemblée quand elle rentra en
+séance. Le peuple se portait autour d'elle menaçant[549]; les conjurés
+durent se croire perdus.
+
+[Note 549: Déclaration de l'officier municipal Bernard au conseil
+général de la Commune. (Pièce de la collection Beuchot).]
+
+Le conseil général de la Commune siégeait sans désemparer, et continuait
+de prendre les mesures les plus énergiques. A la nouvelle de
+l'arrestation d'Hanriot, il nomma, pour le remplacer, le citoyen Giot,
+de la section du _Théâtre-Français_, lequel, présent à la séance,
+prêta sur le champ serment de sauver la patrie, et sortit aussitôt pour
+se mettre à la tête de la force armée[550]. Après avoir également reçu
+le serment d'une foule de commissaires de sections, le conseil arrêta,
+sur la proposition d'un de ses membres, la nomination d'un comité
+exécutif provisoire composé de neuf membres, qui furent: Payan,
+Coffinhal, Louvet, Lerebours, Legrand, Desboisseau, Chatelet, Arthur et
+Grenard. Douze citoyens, pris dans le sein du conseil général, furent
+aussitôt chargés de veiller à l'exécution des arrêtés du comité
+provisoire[551]. Il fut ordonné à toute personne de ne reconnaître
+d'autre autorité que celle de la Commune et d'arrêter tous ceux qui,
+abusant de la qualité de représentant du peuple, feraient des
+proclamations perfides, et mettraient hors la loi ses défenseurs[552].
+
+[Note 550: Voy. le procès-verbal de la séance du conseil général
+dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 50.]
+
+[Note 551: Furent désignés: les citoyens Lacour, de _Brutus_;
+Mercier, du _Finistère_; Leleu, des _Invalides_; Miché, des
+_Quinze-Vingts_; d'Azard, des _Garde-Françaises_; Cochois, de
+_Bonne-Nouvelle_; Aubert, de _Poissonnière_; Barel, du _Faubourg
+-du-Nord_; Gilbert, de la même section; Jault, de _Bonne-Nouvelle_;
+Simon, de _Marat_; et Gency, du _Finistère_; arrêté signé: Fleuriot
+-Lescot, et Blin, cité par Courtois à la suite de son rapport sur les
+événements du 9 thermidor, p. 111.]
+
+[Note 552: Pièce de la collection Beuchot, citée par Courtois dans
+son rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 159.]
+
+Cependant il avait été décidé qu'on délivrerait, à main armée, s'il en
+était besoin, Robespierre, Couthon et tous les patriotes détenus. Ame
+intrépide, Coffinhal s'était chargé de cette expédition. Il partit à la
+tête de quelques canonniers et se porta rapidement vers les Tuileries.
+Mais quand il pénétra dans les salles du comité de Sûreté générale,
+Hanriot seul s'y trouvait. Les gendarmes, chargés de la garde du général
+et de ses aides de camp n'opposèrent aucune résistance. Libre de ses
+liens, Hanriot monta à cheval dans la cour, et fut reçu avec les plus
+vives démonstrations de fidélité et de dévouement par les troupes dont
+elle se trouvait garnie[553].
+
+[Note 553: Voy., au sujet de la délivrance d'Hanriot, une
+déclaration du citoyen Vilton, du 25 thermidor, en tenant compte
+nécessairement des circonstances dans lesquelles elle a été faite.
+(Pièce XXXI à la suite du rapport de Courtois, p. 186.)]
+
+La Convention était rentrée en séance depuis une heure environ, et
+successivement elle avait entendu Bourdon (de l'Oise), Merlin (de
+Thionville), Legendre, Rovère et plusieurs autres conjurés; chacun
+racontant a sa manière les divers incidents de la soirée.
+Billaud-Varenne déclamait à la tribune, quand Collot-d'Herbois monta
+tout effaré au fauteuil, en s'écriant: «Voici l'instant de mourir à
+notre poste». Et il annonça l'envahissement du comité de Sûreté générale
+par une force armée. Nul doute, je le répète, qu'en cet instant les
+conjurés et toute la partie gangrenée de la Convention ne se crurent
+perdus. L'Assemblée était fort perplexe; elle était à peine gardée, et
+autour d'elle s'agitait une foule hostile. Ce fut là que Hanriot manqua
+de cet esprit d'initiative, de cette précision de coup d'oeil qu'il eût
+fallu en ces graves circonstances au général de la Commune. Si, ne
+prenant conseil que de son inspiration personnelle, il eût résolument
+marché sur la Convention, c'en était fait de la conspiration
+thermidorienne. Mais un arrêté du comité d'exécution lui enjoignait de
+se rendre sur le champ au sein du conseil général[554]; il ne crut pas
+devoir se dispenser d'y obéir, et courut à toute bride vers l'Hôtel de
+Ville.
+
+Quand il parut à la Commune, où sa présence fut saluée des plus vives
+acclamations[555], Robespierre jeune y était déjà. Conduit d'abord à la
+maison de Saint-Lazare, où il n'avait pas été reçu parce qu'il n'y avait
+point de _secret_ dans cette prison, Augustin avait été mené à la
+Force; mais là s'étaient trouvés deux officiers municipaux qui l'avaient
+réclamé au nom du peuple et étaient accourus avec lui à la Commune.
+Chaleureusement accueilli par le conseil général, il dépeignit, dans un
+discours énergique et vivement applaudi, les machinations odieuses dont
+ses amis et lui étaient victimes. Il eut soin, du reste, de mettre la
+Convention hors de cause, et il se contenta d'imputer le décret
+d'accusation à quelques misérables conspirant au sein même de
+l'Assemblée[556]. A peine avait-il fini de parler que le maire, sentant
+combien il était urgent, pour l'effet moral, de posséder Maximilien à la
+Commune, proposa au conseil de l'envoyer chercher par une députation
+spécialement chargée de lui faire observer qu'il se devait tout entier à
+la patrie et au peuple[557]. Fleuriot-Lescot connaissait le profond
+respect de Robespierre pour la Convention, son attachement à la
+légalité, et il n'avait pas tort, on va le voir, en s'attendant à une
+vive résistance de sa part.
+
+[Note 554: Arrêté signé: Louvet, Payan, Legrand et Lerebours. (Pièce
+de la collection Beuchot.)]
+
+[Note 555: Procès-verbal de la séance du conseil général, dans
+l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 53.]
+
+[Note 556: Procès-verbal de la séance de la Commune (_Histoire
+parlementaire_, t. XXXIV, p. 52). A l'appui de cette partie du
+procès-verbal, voyez la déclaration de Robespierre jeune au comité civil
+de la section de la _Maison-Commune_, lorsqu'il y fut transporté à
+la suite de sa chute. «A répondu ... que quand il a été dans le sein de
+la Commune, il a parlé pour la Convention en disant qu'elle était
+disposée à sauver la patrie, mais qu'elle avait été trompée par quelques
+conspirateurs; qu'il fallait veiller à sa conservation.» (Pièce XXXVIII
+à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p.
+205.)]
+
+[Note 557: Procès-verbal de la séance de la Commune, _ubi
+suprà_.]
+
+Transféré vers sept heures à la prison du Luxembourg, sous la garde du
+citoyen Chanlaire, de l'huissier Filleul et du gendarme Lemoine[558],
+Maximilien avait été refusé par le concierge, en vertu d'une injonction
+des administrateurs de police de ne recevoir aucun détenu sans leur
+ordre. Il insista vivement pour être incarcéré. Esclave du devoir, il
+voulait obéir quand même au décret qui le frappait. «Je saurai bien me
+défendre devant le tribunal», dit-il. En effet, il pouvait être assuré
+d'avance d'un triomphe éclatant, et il ne voulait l'emporter sur ses
+ennemis qu'avec les armes de la légalité. Billaud-Varenne ne se trompait
+pas en écrivant ces lignes: «Si, dans la journée du 9 thermidor,
+Robespierre, au lieu _de se faire enlever_ pour se rendre à la
+Commune et y arborer l'étendard de la révolte, eût obéi aux décrets de
+la Convention nationale, qui peut calculer ce que _l'erreur_, moins
+affaiblie par cette soumission, eût pu procurer de chances favorables à
+son ascendant[559]?» La volonté de Maximilien échoua devant la
+résistance d'un guichetier.
+
+[Note 558: Pièce XIX à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 thermidor, p. 113.]
+
+[Note 559: Mémoires de Billaud-Varenne, p. 46 du manuscrit.
+(_Archives, ubi suprà_.)]
+
+Du Luxembourg, Robespierre avait été conduit à l'administration de
+police, située à côté de la mairie, sur le quai des Orfèvres, dans les
+bâtiments aujourd'hui démolis qu'occupait la préfecture de police. Il y
+fut reçu avec les transports du plus vif enthousiasme, aux cris de
+_Vive Robespierre_[560]! Il pouvait être alors huit heures et
+demie. Peu après, se présenta la députation chargée de l'amener au sein
+du conseil général. Tout d'abord Maximilien se refusa absolument à se
+rendre à cette invitation. «Non, dit-il encore, laissez-moi paraître
+devant mes juges.» La députation se retira déconcertée. Mais le conseil
+général, jugeant indispensable la présence de Robespierre à l'Hôtel de
+Ville, dépêcha auprès de lui une nouvelle députation aux vives
+insistances de laquelle Robespierre céda enfin. Il la suivit à la
+Commune, où l'accueillirent encore les plus chaleureuses
+acclamations[561]. Mais que d'heures perdues déjà!
+
+[Note 560: Déclaration de Louise Picard, pièce XXXII, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 194.]
+
+[Note 561: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur
+ce qui s'est passé à la Commune. (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+En même temps que lui parurent ses chers et fidèles amis, Saint-Just et
+Le Bas, qu'on venait d'arracher l'un et l'autre aux prisons où les avait
+fait transférer le comité de Sûreté générale. Au moment où Le Bas
+sortait de la Conciergerie, un fiacre s'arrêtait au guichet de la
+prison, et deux jeunes femmes en descendaient tout éplorées. L'une était
+Elisabeth Duplay, l'épouse du proscrit volontaire, qui, souffrante
+encore, venait apporter à son mari divers effets, un matelas, une
+couverture; l'autre, Henriette Le Bas, celle qui avait dû épouser
+Saint-Just. En voyant son mari libre, et comme emmené en triomphe par
+une foule ardente, Mme Le Bas éprouva tout d'abord un inexprimable
+sentiment de joie, courut vers lui, se jeta dans ses bras, et se dirigea
+avec lui du côté de l'Hôtel de Ville. Mais de noirs pressentiments
+assiégeaient l'âme de Philippe. Sa femme nourrissait, il voulut lui
+épargner de trop fortes émotions, et il l'engagea vivement à retourner
+chez elle, en lui adressant mille recommandations au sujet de leur fils.
+«Ne lui fais pas haïr les assassins de son père, dit-il; inspire-lui
+l'amour de la patrie; dis-lui bien que son père est mort pour elle....
+Adieu, mon Elisabeth, adieu[562]!» Ce furent ses dernières paroles, et
+ce fut un irrévocable adieu. Quelques instants après cette scène, la
+barrière de l'éternité s'élevait entre le mari et la femme.
+
+[Note 562: Manuscrit de Mme Le Bas. D'après ce manuscrit, ce serait
+à la Force que Lebas aurait été conduit; mais Mme Le Bas a dû confondre
+cette prison avec la Conciergerie. Comme tous les membres de sa
+malheureuse famille, Mme Le Bas fut jetée en prison avec son enfant à la
+mamelle par les _héros_ de Thermidor, qui la laissèrent végéter
+durant quelques mois, d'abord à la prison Talarue, puis à Saint-Lazare,
+dont le nom seul était pour elle un objet d'épouvante. Toutefois elle se
+résigna. «Je souffrais pour mon bien-aimé mari, cette pensée me
+soutenait.» On lui avait offert la liberté, une pension même, si elle
+voulait changer de nom; elle s'y refusa avec indignation. «Je n'aurais
+jamais quitté ce nom si cher à mon coeur, et que je me fais gloire de
+porter.» Femme héroïque de l'héroïque martyr qui ne voulut point
+partager l'opprobre de la victoire thermidorienne, elle se montra,
+jusqu'à son dernier jour, fière de la mort de son mari: «Il a su mourir
+pour sa patrie, il ne devait mourir qu'avec les martyrs de la liberté.
+Il m'a laissée veuve et mère à vingt et un ans et demi; je bénis le Ciel
+de me l'avoir ôté ce jour-là, il ne m'en est que plus cher. On m'a
+traînée de prison en prison avec mon jeune fils de cinq semaines; il
+n'est de souffrances que ne m'aient fait endurer ces monstres, croyant
+m'intimider. Je leur ai fait voir le contraire; plus ils m'en faisaient,
+plus j'étais heureuse de souffrir pour eux. Comme eux, j'aime la
+liberté; le sang qui coule dans mes veines à soixante-dix-neuf ans est
+le sang de républicains.» (Manuscrit de Mme Le Bas.) Et en parlant de
+ces morts si regrettés elle ne manque pas d'ajouter «Comme vous eussiez
+été heureux de connaître ces hommes vertueux sous tous les rapports»!]
+
+
+
+
+IX
+
+
+La présence de Robespierre à la Commune sembla redoubler l'ardeur
+patriotique et l'énergie du conseil général; on y voyait le gage assuré
+d'une victoire prochaine, car on ne doutait pas que l'immense majorité
+de la population parisienne ne se ralliât à ce nom si grand et si
+respecté.
+
+Le conseil général se composait de quatre-vingt-seize notables et de
+quarante-huit officiers municipaux formant le corps municipal, en tout
+cent quarante-quatre citoyens élus par les quarante-huit sections de la
+ville de Paris. Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, quatre-vingt-onze
+membres signèrent la liste de présence, c'est-à-dire leur arrêt de mort
+pour la plupart. D'autres vinrent-ils? c'est probable; mais ils ne
+signèrent pas, et évitèrent ainsi la proscription sanglante qui frappa
+leurs malheureux collègues.
+
+Parmi les membres du conseil général figuraient un certain nombre de
+citoyens appartenant au haut commerce de la ville, comme Arthur,
+Grenard, Avril; beaucoup de petits marchands, un notaire comme Delacour;
+quelques hommes de loi, des employés, des artistes, comme Lubin,
+Fleuriot-Lescot, Beauvallet, Cietty, Louvet, Jault; deux ou trois hommes
+de lettres, des médecins, des rentiers et plusieurs professeurs.
+C'étaient presque tous des patriotes d'ancienne date, dévoués aux
+grandes idées démocratiques représentées par Robespierre. L'extrait
+suivant d'une lettre d'un officier municipal de la section du
+_Finistère_, nommé Mercier, directeur de la fabrication des
+assignats, lettre adressée à l'agent national Payan, peut servir à nous
+renseigner sur les sentiments dont la plupart étaient animés: «La
+faction désorganisatrice, sous le voile d'un patriotisme
+ultrarévolutionnaire, a longtemps agité et agite encore la section du
+_Finistère_. Le grand meneur est un nommé Bouland, ci-devant garde
+de Monsieur. Ce motionneur à la Jacques Roux, en tonnant à la tribune
+contre la prétendue aristocratie marchande, a maintes fois tenté
+d'égarer par les plus dangereuses provocations la nombreuse classe des
+citoyens peu éclairés de la section du _Finistère_.... Cette cabale
+a attaqué avec acharnement les révolutionnaires de 89, trop purs en
+probité et patriotisme pour adopter les principes désorganisateurs. Leur
+grand moyen était de les perdre dans l'opinion publique par les plus
+atroces calomnies; quelques bons citoyens ont été leurs
+victimes...[563]» Ne sent-on pas circuler dans cette lettre le souffle
+de Robespierre? Mercier, on le voit, était digne de mourir avec lui.
+
+[Note 563: Pièce de la collection Beuchot.]
+
+Il était alors environ dix heures du soir. Il n'y avait pas de temps à
+perdre; c'était le moment d'agir. Au lieu de cela, Maximilien se mit à
+parler au sein du conseil général, à remercier la Commune des efforts
+tentés par elle pour l'arracher des mains d'une faction qui voulait sa
+perte. Les paroles de Robespierre avaient excité un irrésistible
+enthousiasme; on se serrait les mains, on s'embrassait comme si la
+République était sauvée, tant sa seule parole inspirait de
+confiance[564].
+
+[Note 564: Voy. à ce sujet un extrait du procès-verbal de la section
+de l'_Arsenal_, cité sous le numéro XXXIV, p. 196, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor.]
+
+Déjà, avant son arrivée, un membre avait longuement retracé, avec
+beaucoup d'animation, le tableau des services innombrables et
+désintéressés que, depuis cinq ans, Maximilien n'avait cessé de rendre à
+la patrie[565]. Le conseil général n'avait donc nul besoin d'être excité
+ou encouragé. C'étaient le peuple et les sections en marche qu'il eût
+fallu haranguer. Aussi bien le conseil venait d'ordonner que la façade
+de la Maison commune serait sur le champ illuminée. C'était l'heure de
+descendre sur la place de Grève et de parler au peuple.
+
+[Note 565: Rapport de Degesne, lieutenant de la gendarmerie des
+tribunaux. (Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les événements
+du 9 thermidor, n° XIX, 9e pièce, p. 119.) Si Robespierre l'eût emporté,
+ce rapport eût été tout autre, comme bien on pense. On en peut dire
+autant de celui du commandant Dumesnil, inséré sous le n° XXXI, p. 182,
+à la suite du rapport. Degesne et Dumesnil se vantent très fort d'avoir
+embrassé chaudement le parti de la Convention dès la première heure,
+mais nous avons sous les yeux une pièce qui affaiblit singulièrement
+leurs allégations; c'est une lettre du nommé Haurie, garçon de bureau du
+tribunal révolutionnaire, où il est dit: «Le 9 thermidor, des officiers
+de la gendarmerie des tribunaux sont venus dans la chambre du conseil du
+tribunal révolutionnaire promettre de servir Robespierre.... Les noms de
+ces officiers sont: DUMESNIL, Samson, Aduet, DEGESNE, Fribourg, Dubunc
+et Chardin. Il est à remarquer que Dumesnil et Degesne ont été
+incarcérés par les rebelles. Le commandant de la gendarmerie à cheval
+est venu leur assurer que tout son corps était pour Robespierre.»
+(_Archives_, F. 7, 4437.)]
+
+Un mot de Robespierre, et les sections armées et la foule innombrable
+qui garnissaient les abords de l'Hôtel de Ville s'ébranlaient, se
+ruaient sur la Convention, jetaient l'Assemblée dehors. Mais ce mot, il
+ne voulut pas le dire. Pressé par ses amis de donner un signal que
+chacun attendait avec impatience, il refusa obstinément. Beaucoup de
+personnes l'ont accusé ici de faiblesse, ont blâmé ses irrésolutions;
+et, en effet, en voyant les déplorables résultats de la victoire
+thermidorienne, on ne peut s'empêcher de regretter amèrement les
+scrupules auxquels il a obéi. Néanmoins, il est impossible de ne pas
+admirer sans réserve les motifs déterminants de son inaction.
+Représentant du peuple, il ne se crut pas le droit de porter la main sur
+la Représentation nationale. Il lui répugnait d'ailleurs de prendre
+devant l'histoire la responsabilité du sang versé dans une guerre
+civile. Certain du triomphe en donnant contre la Convention le signal du
+soulèvement, il aima mieux mourir que d'exercer contre elle le droit de
+légitime défense.
+
+Tandis que l'énergie du conseil général se trouvait paralysée par les
+répugnances de Maximilien à entrer en révolte ouverte contre la
+Convention, celle-ci n'hésitait pas, et elle prenait des mesures
+décisives. Un tas d'hommes qui, selon la forte expression du poète,
+
+ Si tout n'est renversé ne sauraient subsister,
+
+les Bourdon, les Barras, les Fréron, vinrent, pour encourager
+l'Assemblée, lui présenter sous les couleurs les plus défavorables les
+dispositions des sections. Sur la proposition de Voulland, elle chargea
+Barras de diriger la force armée contre l'Hôtel de Ville, et lui
+adjoignit Léonard Bourdon, Bourdon (de l'Oise), Fréron, Rovère, Delmas,
+Ferrand et Bollet, auxquels on attribua les pouvoirs dont étaient
+investis les représentants du peuple près les armées. A l'exception des
+deux derniers, qui n'avaient joué qu'un rôle fort effacé, on ne pouvait
+choisir à Barras de plus dignes acolytes.
+
+Mais les conjurés ne se montraient pas satisfaits encore: il fallait
+pouvoir se débarrasser, sans jugement, des députés proscrits dans la
+matinée; or, ils trouvèrent un merveilleux prétexte dans le fait, de la
+part de ces derniers, de s'être, volontairement ou non, soustraits au
+décret d'arrestation. Élie Lacoste commença par demander la mise hors la
+loi de tous les conseillers municipaux qui avaient embrassé la cause de
+Robespierre et l'avaient traité en frère. Décrétée au milieu des
+applaudissements, cette mesure ne tarda pas à être étendue à Hanriot.
+Personne ne parlait des députés, comme si, au moment de frapper ces
+grandes victimes, on eût été arrêté par un reste de pudeur. Bientôt
+toutefois Voulland, s'enhardissant, fit observer que Robespierre et
+_tous les autres_ s'étaient également soustraits au décret
+d'arrestation, et, à sa voix, l'Assemblée les mit aussi hors la
+loi[566].
+
+[Note 566: Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet
+1794). Malgré le décret du matin, par lequel avait été supprimé le grade
+de commandant général de la garde nationale, la Convention avait mis à
+la tête de l'armée parisienne un chef de légion nommé Esnard. Mais cet
+officier avait été arrêté à la Commune par ordre du maire et de l'agent
+national près desquels il s'était rendu aussitôt pour leur donner
+communication de ses pouvoirs.]
+
+Aussitôt des émissaires sont envoyés dans toutes les directions, dans
+les assemblées sectionnaires, sur la place de Grève, pour y proclamer le
+formidable décret dont on attendait le plus grand effet. En même temps
+Barras, Léonard Bourdon et leurs collègues courent se mettre à la tête
+de la force armée, qu'ils dirigent en deux colonnes, l'une par les
+quais, l'autre par la rue Saint-Honoré, vers l'Hôtel de Ville. A
+grand'peine, ils avaient pu réunir un peu plus de deux mille hommes,
+mais leur troupe grossit en route, et, comme toujours, après la
+victoire, si victoire il y eut, elle devint innombrable. Il pouvait être
+en ce moment un peu plus de minuit.
+
+Cependant le conseil général continuait de délibérer. Impossible de
+déployer plus d'énergie et de résolution que n'en montra le comité
+d'exécution. Décidé à défendre jusqu'à la mort les principes pour
+lesquels il était debout, il avait fait apporter des armes dans la salle
+de ses délibérations, voisine de celle où se tenait le conseil
+général[567]. De plus, il venait d'inviter de nouveau, à cette heure
+suprême, toutes les sections à faire sonner le tocsin, battre la
+générale, et à réunir leurs forces sur la place de la Maison-commune,
+afin de sauver la patrie[568]. Mais cela n'était pas encore suffisant à
+ses yeux; il lui paraissait nécessaire, pour achever de produire un
+grand effet sur les masses, d'avoir la sanction d'un grand nom
+populaire, du nom de Robespierre, qui équivalait à un drapeau et
+représentait la Convention.
+
+[Note 567: «Commune de Paris. Le 9 thermidor..., le général Hanriot
+fera passer au comité d'exécution des fusils, des pistolets et des
+munitions pour douze membres. _Signé_: Arthur, Legrand, Louvet,
+Grenard, Coffinhal.» (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+[Note 568: «Il est ordonné aux sections, pour sauver la chose
+publique, de faire sonner le tocsin et de faire battre la générale dans
+toute la commune de Paris, et de réunir leurs forces dans la place de la
+Maison-commune, où elles recevront les ordres du général Hanriot, qui
+vient d'être remis en liberté, avec tous les députés patriotes, par le
+peuple souverain. _Signé_: Arthur, Legrand, Grenard, Desboisseau et
+Louvet.» (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+Parmi les commissaires faisant fonction de ministres, deux seulement,
+Payan, frère aîné de l'agent national, commissaire de l'instruction
+publique, et Lerebours, commissaire des secours publics, prirent parti
+pour Robespierre. Les autres, quoique tous dévoués pour la plupart aux
+idées de Maximilien, jugèrent prudent d'attendre le résultat des
+événements. Républicain enthousiaste, patriote ardent, Lerebours s'était
+rendu un des premiers à la Commune où, comme on l'a vu, il avait été
+nommé membre du comité d'exécution. Seul il échappa au massacre des
+membres de ce comité[569]. C'est sur les indications écrites, sous sa
+dictée, par son propre fils, que nous allons retracer la scène qui va
+suivre[570], et pour la description de laquelle on s'est beaucoup trop
+fié jusqu'ici aux relations plus ou moins mensongères de l'assassin
+Merda ou du mouchard Dulac, grand ami de Tallien[571].
+
+[Note 569: Parvenu à s'échapper dans le tumulte, Lerebours alla se
+réfugier dans un égout des Champs-Élysées, près du Pont-Royal, où il se
+tint caché pendant vingt-quatre heures, à cent pas de l'échafaud qui
+l'attendait. Ayant pu, le lendemain, sortir de Paris, il se rendit
+d'abord en Suisse, puis en Allemagne, et rentra en France sous le
+Directoire. Il est mort, il n'y a pas longtemps, à l'âge de
+quatre-vingt-dix ans. Devenu vieux, il essaya de décliner toute
+participation active de sa part à la résistance de la Commune. Il
+disait, à qui voulait l'entendre, que le 9 thermidor il s'était trouvé
+_par hasard, sans savoir pourquoi_, à l'Hôtel de Ville, où _on
+lui avait fait signer un ordre à la section des Piques_. Et cet ordre
+est tout entier de sa main. (Voy. à ce sujet _le Journal_, par M.
+Alp. Karr, numéro du 17 octobre 1848.) Mais ce raisonnement d'un
+vieillard craintif indignait à bon droit le propre fils de Lerebours.
+«Mon père», a-t-il écrit dans une note que nous avons sous les yeux,
+«aurait dû se glorifier d'avoir participé à la résistance de la
+Commune».]
+
+[Note 570: Pierre-Victor Lerebours, plus connu sous le nom de
+Pierre-Victor, est mort il y a deux ans, fidèle au culte que son père,
+dans sa jeunesse, avait professé pour Robespierre. Auteur de la tragédie
+des _Scandinaves_ et de divers opuscules, il brilla un instant au
+théâtre où, dans les rôles tragiques, il se fit applaudir à côté de
+Talma. Nous tenons de lui-même les notes d'après lesquelles il nous a
+été permis de tracer un tableau exact de la scène sanglante qui mit fin
+à la résistance de la Commune.]
+
+[Note 571: C'est ce qu'assuré M. Michelet, t. VII, p. 480. Voy. le
+récit de Dulac, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du
+9 thermidor, n° XXXIV, p. 107. Ce Dulac a tout vu, tout conduit, tout
+dirigé. Il a joué, à proprement parler, le rôle de la mouche du Coche.
+Somme toute, son rapport, adressé à Courtois un an après les événements,
+n'est qu'un placet déguisé, une forme nouvelle de mendicité.]
+
+Lerebours rédigea et écrivit de sa main l'appel suivant à la section des
+Piques, celle de Robespierre: «COMMUNE DE PARIS. _Comité
+d'exécution_. Courage, patriotes de la section des Piques, la liberté
+triomphe! Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres
+sont en liberté; partout le peuple se montre digne de son caractère. Le
+point de réunion est à la Commune...; le brave Hanriot exécutera les
+ordres du comité d'exécution, qui est créé pour sauver la patrie.» Puis,
+il signa; avec lui signèrent: Legrand, Louvet et Payan.
+
+Il s'agissait de faire signer Robespierre, assis au centre de la salle,
+à la table du conseil, entre le maire Fleuriot-Lescot et l'agent
+national Payan. Longtemps Saint-Just, son frère et les membres du comité
+d'exécution le supplièrent d'apposer sa signature au bas de cet appel
+énergique; mais en vain. Au nom de qui? disait Maximilien. «Au nom de la
+Convention, répondit Saint-Just; elle est partout où nous sommes». Il
+semblait à Maximilien qu'en sanctionnant de sa signature cette sorte
+d'appel à l'insurrection contre la Convention, il allait jouer le rôle
+de Cromwell, qu'il avait si souvent flétri depuis le commencement de la
+Révolution, et il persista dans son refus. Couthon, tardivement
+arrivé[572], parla d'adresser une proclamation aux armées, convint qu'on
+ne pouvait écrire au nom de la Convention; mais il engagea Robespierre à
+le faire au nom du peuple français, ajoutant qu'il y avait encore en
+France des amis de l'humanité, et que la vertu finirait par
+triompher[573]. La longue hésitation de Maximilien perdit tout.
+
+[Note 572: Couthon ne sortit que vers une heure du matin de la
+prison de Port-Libre, autrement dit la Bourbe, où il avait été
+transféré. (Déclaration de Petit, concierge de la prison de Port-Libre,
+pièce XXXV, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9
+thermidor, p. 108.) Un officier municipal était venu le chercher et lui
+avait remis un billet ainsi conçu: «Couthon, tous les patriotes sont
+proscrits, le peuple entier est levé; ce seroit le trahir que de ne pas
+te rendre à la Maison commune, où nous sommes.» Ce billet, signé
+Robespierre et Saint-Just, fut trouvé sur lui au moment de son
+arrestation.]
+
+[Note 573: Déclaration de Jérôme Murou et Jean-Pierre Javoir,
+gendarmes près des tribunaux. Ils avaient accompagné l'officier
+municipal qui était allé chercher Couthon et étaient entrés avec lui à
+l'Hôtel de Ville dans la salle du conseil général. (_Archives_, F.
+7, 32.)]
+
+Pendant ce temps, les émissaires de la Convention proclamaient, à la
+lueur des torches, le décret de l'Assemblée. Des fenêtres de l'Hôtel de
+Ville on en aperçut plusieurs au coin de la rue de la Vannerie, laquelle
+débouchait sur la place de Grève. Ils cherchaient à ameuter le peuple
+contre la Commune. Quelques membres du conseil général s'offrirent
+d'aller les arrêter, partirent et revinrent bientôt, ramenant avec eux
+deux de ces émissaires. Fleuriot-Lescot donna à l'assistance lecture de
+la proclamation saisie sur les agents de la Convention. Parmi les
+signatures figurant au bas de cette pièce, il remarqua celle de David.
+«C'est une scélératesse de plus de la part des intrigants»!
+s'écria-t-il; «David ne l'a pas signée, car il est chez lui
+malade»[574].
+
+[Note 574: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,
+sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+(Pièce de la collection Beuchot.) Dans une note placée à la suite de son
+rapport sur les événements du 9 thermidor (nº 37, p. 56), Courtois
+prétend que ce fut Payan qui donna lecture du décret mettant hors la loi
+les membres du conseil général et autres, et qu'il ajouta au texte du
+décret _ces mots perfides_: «et le peuple qui est dans les
+tribunes», espérant par là augmenter l'exaspération contre la
+Convention. Mais cette note, en désaccord avec les pièces authentiques
+où nous avons puisé nos renseignements, ne repose sur aucune donnée
+certaine, et Courtois, par lui-même, ne mérite aucune espèce de
+confiance.]
+
+Le grand peintre, avons-nous dit déjà, avait, sur le conseil de Barère,
+prudemment gardé la chambre.
+
+Ce formidable décret de mise hors la loi ne laissa pas que de produire
+dans les rues un très-fâcheux effet. L'ardeur d'un certain nombre de
+membres de la Commune, ne se trouvant pas soutenue par une intervention
+directe de Robespierre, se ralentit singulièrement. Beaucoup de
+citoyens, ne sachant ce qui se passait à cette heure avancée de la nuit,
+rentrèrent tranquillement chez eux. Il n'est pas jusqu'au temps qui ne
+vînt en aide aux conjurés de la Convention. Le ciel avait été triste et
+sombre toute la journée. Vers minuit, une pluie torrentielle tomba et ne
+contribua pas peu à dissiper la foule. Quand, deux heures plus tard, les
+colonnes conventionnelles débouchèrent sur la place de Grève, elle était
+presque déserte. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur
+le quai, entre la force armée dirigée par Barras, et les canonniers
+restés autour d'Hanriot, Léonard Bourdon, à la tête de sa troupe, put
+pénétrer sans obstacle dans l'Hôtel de Ville, par le grand escalier du
+centre, et parvenir jusqu'à la porte de la salle de l'Egalité. Il était
+alors un peu plus de deux heures du matin[575].
+
+[Note 575: Voir le procès-verbal de la séance de la Commune dans
+l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 56.]
+
+En ce moment, Robespierre, vaincu par les obsessions de ses amis et
+songeant, un peu tard, à la gravité des circonstances, se décidait enfin
+à signer l'adresse à la section des Piques. Déjà il avait écrit les deux
+premières lettres de son nom, _Ro_, quand un coup de feu, parti du
+couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps
+municipal, retentit soudainement[576]. Aussitôt on vit Robespierre
+s'affaisser, la plume lui échappa des mains, et, sur la feuille de
+papier où il avait à peine tracé deux lettres, on put remarquer de
+larges gouttes de sang qui avaient jailli d'une large blessure qu'il
+venait de recevoir à la joue[577]. Fleuriot-Lescot, consterné, quitta le
+fauteuil, et courut vers l'endroit d'où le coup était parti. Il y eut
+dans l'assistance un désarroi subit. On crut d'abord à un suicide.
+Robespierre, disait-on, s'est brûlé la cervelle[578]. L'invasion de la
+salle par la troupe conventionnelle ne tarda pas à mettre fin à
+l'incertitude.
+
+[Note 576: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,
+_ubi suprà_.]
+
+[Note 577: Note fournie par M. Lerebours fils. J'ai vu chez M.
+Philippe de Saint-Albin, cette pièce toute maculée encore du sang de
+Robespierre. Rien d'émouvant comme la vue de cette pièce, qui suffit, à
+elle seule, à donner la clef du drame qui s'est passé. Saisie par Barras
+sur la table du conseil général, elle passa plus tard, avec les papiers
+de l'ex-Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Rousselin
+de Saint-Albin.]
+
+[Note 578: Renseignements fournis par les employés au secrétariat
+sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+(Pièce de la collection Beuchot.) Entre ce récit et celui que j'ai donné
+dans mon _Histoire de Saint-Just_, il existe une légère différence;
+cela tient à ce que, à l'époque où j'ai écrit la vie de Saint-Just, je
+n'avais ni les renseignements donnés par les employés au secrétariat ni
+les notes de M. Lerebours fils.]
+
+
+
+
+XI
+
+
+Voici ce qui était arrivé. A tout prix les Thermidoriens voulaient se
+débarrasser de Robespierre. C'était beaucoup d'avoir obtenu contre lui
+un décret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne
+leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener à l'échafaud
+cet héroïque défenseur de ses droits? Tant que Maximilien serait debout,
+les conjurés avaient tout à craindre; mieux valait en finir par un coup
+de couteau ou une balle. Lui mort, on était à peu près sûr de voir
+tomber d'elle-même la résistance de la Commune. Restait à trouver
+l'assassin. La chose n'était pas difficile, il se rencontre toujours
+quelque coupe-jarret prêt à tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper
+Robespierre en cette occurence pouvait être une occasion de fortune. Il
+y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard
+Bourdon un jeune drôle du nom de Merda[579], qui ne demanda pas mieux
+que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans.
+
+[Note 579: Tel était son véritable nom, que par euphémisme il
+changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataillon
+et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée la
+pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la
+guerre.)]
+
+Ce fut, à n'en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras; jamais
+il n'eût osé prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans l'ordre
+exprès d'un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la
+propre expression de Maximilien, complice oublié d'Hébert, Léonard
+Bourdon était ce député à qui Robespierre avait un jour, à la
+Convention, reproché d'avilir la Représentation nationale par des formes
+indécentes. Comme Fouché, comme Tallien, comme Rovère, il haïssait dans
+Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c'est
+très probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes
+les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la débarrassait de
+l'homme qui à cette heure encore contre-balançait son autorité. La
+fortune au prix du sang du Juste? Merda n'hésita point.
+
+Parvenu avec son gendarme à la porte de la salle où siégeait le conseil
+général[580], laquelle s'ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui
+désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de
+profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du
+couloir où se tenait l'assassin à la place où était la victime, il
+pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet,
+Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu
+prévenir son mouvement[581].
+
+[Note 580: «Ce brave gendarme ne m'a pas quitté», avoua Léonard
+Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin à la
+Convention nationale. (Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30
+juillet 1794.))]
+
+[Note 581: De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une
+relation où, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup
+d'écrivains se sont laissé prendre à cette relation si grossièrement
+mensongère; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser
+son récit tout entier sur une oeuvre qui n'est, d'un bout à l'autre,
+qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy.
+_Histoire de la Révolution_, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda
+prétend qu'il s'élança sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe
+de son sabre sur le coeur, en lui disant: «Rends-toi, traître! etc.»
+Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé
+pénétrer jusqu'à lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié
+longtemps après les événements, Merda raconte qu'ayant fouillé
+Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes
+valeurs.... On voit qu'on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus
+d'impudence que ce lâche et misérable assassin. Sa relation a été
+précieusement recueillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans
+leur collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.]
+
+Nous avons dit comment Robespierre s'affaissa en éclaboussant de son
+sang la feuille de papier contenant l'appel à la section des Piques. La
+question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été
+réellement assassiné, ou s'il y avait eu de sa part tentative de
+suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis.
+Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'idée de recourir à ce moyen
+extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement,
+il s'était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la
+Convention? Il aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de
+désespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle eût précédé le
+coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un document entièrement
+inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au
+secrétariat) que c'était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple
+examen de la blessure suffit d'ailleurs pour détruire tout à fait
+l'hypothèse du suicide. En effet, le projectile dirigé de haut en bas,
+avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres,
+et, pénétrant de gauche à droite, il avait brisé une partie de la
+mâchoire inférieure[582]. Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se
+tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche à droite et de haut en
+bas? C'est tout simplement impossible; tandis qu'au contraire le coup
+s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant
+debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche.
+
+[Note 582: Rapport des officiers de santé sur les pansements des
+blessures de Robespierre aîné. (Pièce XXXVII, p. 202, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.)]
+
+A la nouvelle du meurtre de Robespierre, les Thermidoriens éprouvèrent
+une joie indicible; cependant, malgré leur cynisme et leur effronterie,
+ils ne tardèrent pas à comprendre eux-mêmes tout l'odieux qui
+rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président
+de la Convention (c'était Charlier) eut, au milieu des applaudissements,
+donné l'accolade à celui qu'on présenta hautement à l'Assemblée comme le
+meurtrier de Maximilien, on s'efforça de faire croire à un suicide.
+Voilà pourquoi Barère, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la
+veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son
+rapport du 10: «Robespierre aîné s'est frappé». Voilà pourquoi, un an
+plus tard, Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor,
+assurait, sur le témoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait
+manqué Robespierre et que celui-ci s'était frappé lui-même[583]. Mais
+les Thermidoriens ont eu beau faire, tout l'odieux de cet assassinat
+pèsera éternellement sur leur mémoire, et la postérité vengeresse ne
+séparera pas leurs noms de celui de l'assassin dont Léonard Bourdon arma
+le bras et qui ne fut que l'instrument de la faction[584].
+
+[Note 583: Rapport de Courtois sur les événements..., p. 70. Rien de
+curieux et de bête à la fois comme la déclaration du concierge Bochard:
+«Sur les deux heures du matin», dit-il, «un gendarme m'a appelé et m'a
+dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet dans la salle de
+l'Égalité. J'ai entré, j'ai vu Le Bas étendu par terre, et de suite
+Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la balle, en le
+manquant, a passé à trois lignes de moi; j'ai failli être tué. (Pièce
+XXVI, page 201, à la suite du rapport.) Ainsi il a vu Robespierre ... SE
+MANQUER et la balle passer à trois lignes de lui. Ce prétendu témoignage
+ne mérite même pas la discussion. Et voilà pourtant les autorités
+thermidoriennes!]
+
+[Note 584: Merda, ce brave gendarme, au dire de Léonard Bourdon, ne
+cessa de battre monnaie avec le meurtre de Robespierre. Nommé
+sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs, dès le 25 thermidor, pour
+avoir fait feu sur _les traîtres Couthon et Robespierre_
+(_Moniteur_ du 28 thermidor [15 août 1794]), il ne tarda pas à se
+plaindre de l'ingratitude des Thermidoriens. On lui avait donné, dit-il
+deux ans après, la place la plus inférieure de l'armée. Un jour même,
+paraît-il, fatigué de ses obsessions, Collot-d'Herbois et Barère lui
+avaient déclaré, furieux, qu'on ne devait rien à un assassin. (Lettre de
+Merda au Directoire en date du 20 germinal de l'an IV, de la collection
+de M. de Girardot, citée par M. L. Blanc, t. XI, p. 270.) Grâce à la
+protection de son ancien complice Barras, il finit par obtenir de
+l'avancement. Devenu, sous l'Empire, colonel et baron, il fut tué à la
+bataille de la Moskowa.]
+
+A peine Merda eut-il lâché son coup de pistolet que la horde
+conventionnelle fit irruption dans la salle du conseil général dont les
+membres, surpris sans défense, ne purent opposer aucune résistance.
+Quelques-uns furent arrêtés sur-le-champ, d'autres s'échappèrent à la
+faveur du tumulte; mais, trahis par la fatale liste de présence, dont se
+saisirent les vainqueurs, ils furent repris dès le lendemain.
+Saint-Just, s'oubliant lui-même, ne songeait qu'à donner des soins à
+Robespierre[585]. Le Bas crut blessé à mort celui à qui il avait dévoué
+sa vie, il ne voulut pas lui survivre. Jugeant d'ailleurs la liberté et
+la République perdues, il passa dans une salle voisine, dite salle de la
+veuve Capet, celle où siégeait le comité d'exécution; là il s'empara
+d'un des pistolets apportés par l'ordre de ce comité et se fit sauter la
+cervelle[586]. Il se tua sur le coup; ce fut la mort de Caton.
+
+[Note 585: Extrait des Mémoires de Barras cité dans le 1er numéro de
+la _Revue du XIXe siècle_. Disons encore que le peu qui a paru des
+Mémoires de ce complice des assassins de Robespierre ne donne pas une
+idée bien haute de leur valeur historique.]
+
+[Note 586: Rapport de Raymond, fonctionnaire public, et de Colmet,
+commissaire de police de la section des _Lombards_, assistés du
+citoyen Rousselle, membre du comité révolutionnaire de la section de la
+_Cité_, en l'absence du citoyen juge de paix. (Pièce de la
+collection Beuchot.) Le corps de Le Bas fut levé à sept heures du matin,
+et porté immédiatement au cimetière de Saint-Paul, section de
+l'_Arsenal_. (_Ibid._) MM. Michelet et de Lamartine ont donc
+commis une grave erreur en prétendant que le cadavre de Le Bas avait été
+mené à la Convention pêle-mêle avec les blessés.]
+
+Moins heureux fut Robespierre jeune. Ne voulant pas tomber vivant entre
+les mains des assassins de son frère, il franchit une des fenêtres de
+l'Hôtel de Ville, demeura quelques instants sur le cordon du premier
+étage à contempler la Grève envahie par les troupes conventionnelles,
+puis il se précipita la tête la première sur les premières marches du
+grand escalier. On le releva mutilé et sanglant, mais respirant encore.
+Transporté au comité civil de la section de la _Maison-commune_, où
+il eut la force de déclarer que son frère et lui n'avaient aucun
+reproche à se faire et qu'ils avaient toujours rempli leur devoir envers
+la Convention, il y fut traité avec beaucoup d'égards, disons-le à
+l'honneur des membres de ce comité, qui ne se crurent pas obligés, comme
+tant d'autres, d'insulter aux vaincus. Quand on vint le réclamer pour le
+transférer au comité de Sûreté générale, ils se récrièrent, disant qu'il
+ne pouvait être transporté sans risque pour ses jours, et ils ne le
+livrèrent que sur un ordre formel des représentants délégués par la
+Convention[587].
+
+[Note 587: Procès-verbal du comité civil de la
+_Maison-commune_, cité sous le numéro XXXVIII, p. 203, à la suite
+du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.]
+
+Couthon, sur lequel Merda avait également tiré sans l'atteindre, s'était
+gravement blessé à la tête en tombant dans un des escaliers de l'Hôtel
+de Ville. Il avait été mené, vers cinq heures du matin, à l'Hôtel-Dieu,
+où il reçut les soins du célèbre chirurgien Desault, qui le fit placer
+dans le lit n° 15 de la salle des opérations. Au juge de paix chargé par
+Léonard Bourdon de s'enquérir de son état il dit: «On m'accuse d'être un
+conspirateur, je voudrais bien qu'on pût lire dans le fond de mon
+âme[588].» Le pauvre paralytique, à moitié mort, inspirait encore des
+craintes aux conjurés, car Barras et son collègue Delmas enjoignirent à
+la section de la _Cité_ d'établir un poste à l'Hôtel-Dieu, et ils
+rendirent le commandant de ce poste responsable, sur sa tête, de la
+personne de Couthon[589]. Peu après, le juge de paix Bucquet reçut
+l'ordre exprès d'amener le blessé au comité de Salut public[590].
+
+[Note 588: Procès-verbal de Jean-Antoine Bucquet, juge de paix de la
+section de la _Cité_. (Pièce inédite de la collection Beuchot). La
+fameuse légende de Couthon gisant sur le parapet du quai Pelletier et
+que des _hommes du peuple_ voulaient jeter à la rivière, est une
+pure invention de Fréron. (Voy. p. 12 du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 thermidor.)]
+
+[Note 589: «La section de la _Cité_ fera établir un poste à
+l'Hôtel-Dieu, où l'on a porté Couthon, représentant du peuple, mis en
+état d'arrestation par décret de la Convention nationale. Le commandant
+du poste répondra sur sa tête de la personne de Couthon. _Signé_:
+Barras, J.-B. Delmas, représentants du peuple.» (Pièce inédite de la
+collection Beuchot.)]
+
+[Note 590: Procès-verbal du juge de paix Bucquet (_ubi
+suprà_).]
+
+Quant à Hanriot, il ne fut arrêté que beaucoup plus tard. S'il avait
+manqué de cet éclair de génie qui lui eût fait saisir le moment opportun
+de fondre sur la Convention, de se saisir des conjurés et de délivrer la
+République d'une bande de coquins par lesquels elle allait être
+honteusement asservie, ni le dévouement ni le courage, quoi qu'on ait pu
+dire, ne lui avaient fait défaut. Trahi par la fortune et abandonné des
+siens, il lutta seul corps à corps contre les assaillants de la Commune.
+Il venait de saisir Merlin (de Thionville) au collet[591], quand
+l'assassinat de Robespierre trancha tout à fait la question. Obligé de
+céder à la force, le malheureux général se réfugia dans une petite cour
+isolée de l'Hôtel de Ville, où il fut découvert dans la journée, vers
+une heure de l'après-midi[592]. On le trouva tout couvert de blessures
+qu'il avait reçues dans la lutte ou qu'il s'était faites lui-même[593],
+ayant peut-être tenté, comme Robespierre jeune, mais en vain également,
+de s'arracher la vie. Ainsi finit, par une épouvantable catastrophe,
+cette résistance de la Commune, qui fut si près d'aboutir à un triomphe
+éclatant.
+
+[Note 591: Extrait des Mémoires de Barras. _Ubi suprà_.]
+
+[Note 592: Déclaration de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
+tribunaux, pièce XXXI, p. 182 à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements de Thermidor.]
+
+[Note 593: Procès-verbal de l'arrestation d'Hanriot par Guynaud et
+Chandedellier, agents du comité de Sûreté, Bonnard, secrétaire agent;
+Lesueur, _id._, Martin, agent principal, et Michel. (Pièce XL, p.
+214, à la suite du rapport de Courtois.) Tous les historiens ont
+raconté, d'après Barère et Dumesnil, qu'Hanriot avait été jeté par
+Coffinhal d'une _fenêtre du troisième étage_ dans un égout de
+l'Hôtel de Ville. Mais c'est là une fable thermidorienne. «C'est une
+déclaration faite hier au tribunal révolutionnaire,» dit Barère dans la
+séance du 11 thermidor. Une déclaration de qui? Ni Dumesnil ni Barère ne
+méritent la moindre confiance. Si en effet Hanriot eût été précipité
+d'une fenêtre du _troisième étage_, il est à croire que les agents
+du comité de Sûreté générale chargés d'opérer son arrestation en eussent
+su quelque chose, et ils n'en ont rien dit dans leur rapport; il est à
+présumer surtout que les Thermidoriens n'auraient pas eu à le faire
+transporter à la Conciergerie et de là à l'échafaud.]
+
+
+
+
+XII
+
+
+Placé sur un brancard, Robespierre fut amené à la Convention par des
+canonniers et quelques citoyens armés. Il était si faible, qu'on
+craignait à chaque instant qu'il ne passât. Aussi ceux qui le portaient
+par les pieds recommandaient-ils à leurs camarades de lui tenir la tête
+bien élevée, pour lui conserver le peu de vie qui lui restait[594]. Ni
+l'outrage ni l'injure ne lui furent épargnés en chemin. Insulter le
+géant tombé, n'était-ce pas une manière de faire sa cour aux assassins
+vainqueurs? Quand Jésus eut été mis en croix, ses meurtriers lui
+décernèrent par dérision le titre de roi des Juifs; les courtisans
+thermidoriens usèrent d'un sarcasme analogue à l'égard de Maximilien.
+«Ne voilà-t-il pas un beau roi»! s'écriaient-ils. Allusion délicate au
+cachet fleurdelisé qu'on prétendait avoir trouvé sur le bureau de la
+Commune.
+
+[Note 594: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction, du 9 au 10 thermidor_. Paris, in-8° de 7 p. De
+l'imp. de Pain, passage Honoré. Cette brochure, sans nom d'auteur,
+paraît rédigée avec une certaine impartialité, c'est-à-dire qu'on n'y
+rencontre pas les calomnies ineptes et grossières dont toutes les
+brochures thermidoriennes du temps sont remplies. C'est pourquoi nous
+avons cru devoir y puiser quelques renseignements.]
+
+«Le lâche Robespierre est là», dit le président Charlier en apprenant
+l'arrivée du funeste cortège. «Vous ne voulez pas qu'il entre?»--Non,
+non, hurla le choeur des forcenés. Et Thuriot, le futur serviteur du
+despotisme impérial, d'enchérir là-dessus: «Le cadavre d'un tyran ne
+peut que porter la peste; la place qui est marquée pour lui et ses
+complices, c'est la place de la Révolution[595].» Ces lâches appelaient
+lâche celui qu'ils venaient de frapper traîtreusement, et tyran celui
+qui allait mourir en martyr pour la République et la liberté perdues.
+
+[Note 595: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+Robespierre fut transporté au comité de Salut public, dans la salle
+d'audience précédant celle des séances du comité et étendu sur une
+table[596]. On posa sous sa tête, en guise d'oreiller, une boîte de
+sapin où étaient renfermés des échantillons de pain de munition. Il
+était vêtu d'un habit bleu de ciel et d'une culotte de nankin, à peu
+près comme au jour de la fête de l'Être suprême, jour doublement
+mémorable, où tant de bénédictions étaient montées vers lui et où aussi
+plus d'une voix sinistre avait pu jeter dans son coeur de sombres
+pressentiments. On crut pendant longtemps qu'il allait expirer,
+tellement on le voyait immobile et livide. Il était sans chapeau, sans
+cravate, sa chemise entr'ouverte se trouvait teinte du sang qui
+s'échappait en abondance de sa mâchoire fracassée. Au bout d'une heure
+il ouvrit les yeux et, pour étancher le sang dont sa bouche était
+remplie, il se servit d'un petit sac en peau blanche, qu'un des
+assistants lui donna sans doute, et sur lequel on lisait ces mots: _Au
+grand monarque, Lecourt, fourbisseur du roi et de ses troupes, rue
+Saint-Honoré, près de celle des Poulies, Paris_[597]. Pas une plainte
+ne s'échappa de sa bouche; les mouvements spasmodiques de son visage
+dénotèrent seuls l'étendue de ses souffrances. Ajoutez à la douleur
+physique les outrages prodigués à la victime par des misérables sans
+conscience et sans coeur, et vous aurez une idée du long martyre
+héroïquement supporté par ce grand citoyen. «Votre Majesté souffre», lui
+disait l'un; et un autre: «Eh bien, il me semble que tu as perdu la
+parole»[598]. Certaines personnes cependant furent indignées de tant de
+lâcheté et se sentirent prises de compassion. Un des assistants lui
+donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont
+il se servait, et qui était tout imbibé de sang[599]. Un employé du
+comité, le voyant se soulever avec effort pour dénouer sa jarretière,
+s'empressa de lui prêter aide. «Je vous remercie, monsieur», lui dit
+Robespierre d'une voix douce[600]. Mais ces témoignages d'intérêt et
+d'humanité étaient à l'état d'exception.
+
+[Note 596: Cette table se trouve aujourd'hui aux _Archives_.]
+
+[Note 597: Les Thermidoriens, qui ont voulu faire croire au suicide,
+se sont imaginé avoir trouvé là un appui à leur thèse. Courtois, après
+avoir montré dans son rapport sur les événements du 9 thermidor le
+gendarme Merda _manquant_ Robespierre, représenté celui-ci «tenant
+dans ses mains le sac de son pistolet, qui rappeloit à ses yeux par
+l'adresse du marchand qui l'avoit vendu, et dont l'enseigne étoit _Au
+Grand Monarque_, le terme qu'avoit choisi son ambition» (p. 73).
+Honnête Courtois!--Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du
+propriétaire, M. Archier. Il est fort probable que c'est un citoyen de
+ce nom, peut-être l'ancien député des Bouches-du-Rhône à la Législative,
+qui, ému de pitié, aura, à défaut de linge, donné ce sac à la victime.]
+
+[Note 598: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction_, du 9 au 10 thermidor (_ubi suprà_).--Voy.
+aussi, au sujet des mauvais traitements infligés au vaincu, les notes
+relatives à Maximilien Robespierre lorsqu'il fut apporté au comité de
+Salut public, pièce XLI, p. 215, à la suite du rapport de Courtois.]
+
+[Note 599: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi
+suprà_.]
+
+[Note 600: Nous empruntons ce trait à M. Michelet, à qui il fut
+raconté par le général Petiet, lequel le tenait de l'employé remercié
+par Robespierre. (_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 514.)]
+
+Saint-Just et Dumas se trouvaient là. Quand on les avait amenés,
+quelques-uns des conjurés, s'adressant aux personnes qui entouraient
+Robespierre, s'étaient écriés ironiquement: «Retirez-vous donc, qu'ils
+voient leur roi dormir sur une table comme un homme»[601]. A la vue de
+son ami étendu à demi mort, Saint-Just ne put contenir son émotion; le
+gonflement de ses yeux rougis révéla l'amertume de son chagrin[602].
+Impassible devant l'outrage, il se contenta d'opposer aux insulteurs le
+mépris et le dédain. On l'entendit seulement murmurer, en contemplant le
+tableau des Droits de l'homme, suspendu à la muraille: «C'est pourtant
+moi qui ai fait cela[603]!» Ses amis et lui tombaient par la plus
+révoltante violation de ces Droits, désormais anéantis, hélas!
+
+[Note 601: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction._]
+
+[Note 602: _Ibid._]
+
+[Note 603: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi
+suprà_.]
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Vers cinq heures du matin, les Thermidoriens, craignant que leur victime
+n'eût pas la force de supporter le trajet de l'échafaud, firent panser
+sa blessure par deux chirurgiens. Élie Lacoste leur dit: «Pansez bien
+Robespierre, pour le mettre en état d'être puni»[604]. Pendant ce
+pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne
+proféra pas une plainte. Cependant quelques misérables continuaient de
+l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destiné à
+assujettir sa mâchoire brisée, une voix s'écria: «Voilà qu'on met le
+diadème à Sa Majesté». Et une autre: «Le voilà coiffé comme une
+religieuse»[605]. Il regarda seulement les opérateurs et les personnes
+présentes avec une fermeté de regard qui indiquait la tranquillité de sa
+conscience et le mettait fort au-dessus des lâches dont il avait à subir
+les insultes[606]. On ne put surprendre chez lui un moment de
+défaillance. Ses meurtriers eux-mêmes, tout en le calomniant, ont été
+obligés d'attester son courage et sa résignation[607].
+
+[Note 604: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction._]
+
+[Note 605: _Faits recueillis aux derniers instants de
+Robespierre_.]
+
+[Note 606: Rapport des officiers de santé Vergez et Martigues (pièce
+XXXVI, à la suite du rapport de Courtois), et Notes relatives à
+Maximilien, _ubi suprà_.]
+
+[Note 607: Notes relatives à M. Robespierre.]
+
+Le pansement terminé, on le recoucha sur la table, en ayant soin de
+remettre sous sa tête la boîte de sapin qui lui avait servi d'oreiller,
+«en attendant, dit un des plaisants de la bande, qu'il aille faire un
+tour à la petite fenêtre»[608]. Le comité de Salut public ne tarda pas à
+l'envoyer à la Conciergerie avec Couthon et l'officier municipal Gobeau,
+que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l'Hôtel-Dieu. Ce
+magistrat fut chargé de faire toutes les réquisitions nécessaires pour
+que les proscrits fussent conduits sous bonne et sûre garde, tant on
+redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus[609].
+Le comité chargea, de plus, les chirurgiens qui avaient pansé Maximilien
+de l'accompagner à la prison, et de ne le quitter qu'après l'avoir remis
+entre les mains des officiers de santé de service à la Conciergerie; ce
+qui fut ponctuellement exécuté[610]. Il était environ dix heures et
+demie quand s'ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison
+de justice du Palais[611].
+
+[Note 608: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction_.]
+
+[Note 609: «Le comité de Salut public arrête que sur-le-champ
+Robespierre, Couthon et Goubault seront transférés à la Conciergerie,
+sous bonne et sûre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la
+section de la _Cité_, est chargé de l'exécution du présent arrêté,
+et de faire toutes les réquisitions nécessaires à ce sujet. Le 10
+thermidor, B. Barère, Billaud-Varenne, p. 260.» (Pièce de la collection
+Beuchot.)]
+
+[Note 610: Rapport des officiers de santé, _ubi suprà_.--M.
+Michelet s'est donc trompé quand il a écrit, sur nous ne savons quel
+renseignement que les comités «firent faire à Robespierre l'inutile et
+dure promenade d'aller à l'Hôtel-Dieu». (_Histoire de la
+Révolution_, t. VII, p. 517.)]
+
+[Note 611: «Reçu à la Conciergerie le _nomé_ Robespierre aîné,
+Couthon, Goubeau, _amené prisonnié_ par le citoyen Bucquet, juge de
+paix de la section de la _Cité_, le 10 thermidor de l'an IIe de la
+République une et indivisible. V. Richard fils.» (Pièce de la collection
+Beuchot.)]
+
+Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s'était alors présentée à
+la Conciergerie, demandant à voir ses frères; comment, après s'être
+nommée, avoir prié, s'être traînée à genoux devant les gardiens, elle
+avait été repoussée durement, et s'était évanouie sur le pavé. Quelques
+personnes, saisies de commisération, la relevèrent et l'emmenèrent,
+comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle était en
+prison[612]. Les Thermidoriens avaient hâte de faire main basse sur
+quiconque était soupçonné d'attachement à la personne de leur victime.
+
+[Note 612: Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 145.]
+
+A l'heure où Robespierre était conduit à la Conciergerie, la séance
+conventionnelle s'était rouverte, après une suspension de trois heures.
+On vit alors se produire à la barre de l'Assemblée toutes les lâchetés
+dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui viendrait au plus
+vite se coucher à plat ventre devant les vainqueurs et faire oeuvre de
+courtisan en jetant de la boue aux vaincus.
+
+Voici d'abord le directoire du département de Paris qui, la veille,
+avait commencé par s'aboucher avec la Commune, qu'il s'était empressé
+d'abandonner dès que les chances avaient paru tourner du côté des
+conjurés de la Convention[613]. Il accourait féliciter l'Assemblée
+d'avoir sauvé la patrie. Quelle dérision!
+
+[Note 613: Vers sept heures, le directoire s'adressa en ces termes à
+la Commune: «Les administrateurs du département au conseil général de la
+commune. Citoyens, nous désirons connaître les mesures que la Commune a
+prises pour la tranquillité publique, nous vous prions de nous en
+informer.» Trois heures plus tard, il écrivait au président de la
+Convention: «Citoyen, le département, empressé de faire exécuter les
+décrets de la Convention nationale, me charge de vous inviter à lui
+envoyer sur-le-champ une expédition.» (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+Ensuite se présenta le tribunal révolutionnaire, si attaché à
+Maximilien, au dire de tant d'écrivains superficiels. Un de ses membres,
+dont le nom n'a pas été conservé, prodigua toutes sortes d'adulations à
+la Convention, laquelle, dit-il, s'était couverte de gloire. Tout dévoué
+à la Représentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres
+pour le prompt jugement des conspirateurs. Une difficulté cependant
+entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria
+l'Assemblée de la lever au plus vite. Afin d'exécuter les décrets de
+mort, il n'y avait plus qu'à les sanctionner judiciairement; mais pour
+cela la loi exigeait que l'identité des personnes fût constatée par deux
+officiers municipaux de la commune des prévenus; or tous les officiers
+municipaux se trouvaient eux-mêmes mis hors la loi; comment faire? Ce
+scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altérés du sang de
+Maximilien. «Il faut, dit Thuriot, que l'échafaud soit dressé
+sur-le-champ, que le sol de la République soit purgé d'un monstre qui
+_était en mesure de se faire proclamer comme roi_.» Sur la
+proposition d'Élie Lacoste, l'Assemblée dispensa le tribunal de
+l'assistance des deux officiers municipaux, et elle décida que
+l'échafaud serait dressé sur la place de la Révolution, d'où il avait
+été banni depuis quelque temps[614].
+
+[Note 614: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+Fouquier-Tinville et le tribunal révolutionnaire se le tinrent pour dit.
+Des ordres furent donnés en conséquence par l'accusateur public, et,
+tandis qu'au Palais s'accomplissait la formalité de la constatation de
+l'identité des victimes par le tribunal, l'instrument sinistre s'élevait
+à la hâte. Vers cinq heures du soir vingt-deux victimes, premier
+holocauste offert à la réaction par les pourvoyeurs habituels de la
+guillotine, se trouvèrent prêtes pour l'échafaud. Parmi ces premiers
+martyrs de la démocratie et de la liberté figuraient Maximilien et
+Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les généraux
+Lavalette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot, l'agent national de la
+commune Payan, l'officier municipal Bernard, et un jeune homme nommé
+Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir présidé la société des
+Jacobins dans la nuit précédente.
+
+Ce jour-là, 10 thermidor, devait avoir lieu une fête patriotique en
+l'honneur des jeunes Bara et Viala, dont Robespierre avait prononcé
+l'éloge. Mais au lieu d'une solennité destinée à fortifier dans les
+coeurs l'amour de la patrie, la République allait offrir au monde le
+spectacle d'un immense suicide.
+
+Quand les funèbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des
+imprécations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus
+commencèrent pour ne cesser qu'avec le dernier coup de hache. On eut
+dans la rue comme le prélude de l'immonde comédie connue sous le nom de
+_bal des victimes_. De prétendus parents des gens immolés par la
+justice révolutionnaire hurlaient en choeur au passage des condamnés;
+insulteurs gagés sans doute, comme ces pleureuses antiques qu'en Grèce
+et à Rome on louait pour assister aux funérailles des morts. Partout,
+sur le chemin du sanglant cortège, se montraient joyeux, ivres,
+enthousiastes, le ban et l'arrière-ban de la réaction, confondus avec
+les coryphées de la guillotine et les terroristes à tous crins. Derrière
+les charrettes, se démenant comme un furieux, un homme criait de tous
+ses poumons: «A mort le tyran!» C'était Carrier[615]. Il manquait
+Tallien et Fouché pour compléter ce tableau cynique.
+
+[Note 615: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 96.]
+
+Dans les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et sur tout le parcours de
+la rue Saint-Honoré, les fenêtres étaient garnies de femmes qui,
+brillamment parées et décolletées jusqu'à la gorge, sous prétexte des
+chaleurs de juillet, s'égosillaient à vociférer: «A la guillotine!» Une
+chose visible, c'est que le règne des filles, des prostituées de tous
+les mondes, des agioteurs, de tous les grands fripons, commençait.
+Grâces en soit rendues aux Fréron, aux Lecointre et à toute leur
+séquelle! Ah! ces femmes avaient bien raison d'applaudir et de
+vociférer, à l'heure où toutes les vertus civiques allaient s'abîmer
+dans le panier de Sanson. Patience! vingt ans plus tard enverra les
+mêmes mégères, aussi joyeuses, aussi richement vêtues, accoudées sur le
+velours aux fenêtres des boulevards, et de leurs mains finement gantées
+agitant des mouchoirs de batiste, on les verra, dis-je, accueillir par
+des sourires et des baisers les soldats de l'invasion victorieuse.
+
+Quand le convoi fut arrivé à la hauteur de la maison Duplay, des femmes,
+si l'on peut donner ce nom à de véritables harpies, firent arrêter les
+charrettes et se mirent à danser autour, tandis que trempant un balai
+dans un seau rempli de sang de boeuf, un enfant aspergeait de ce sang la
+maison, où durant quatre ans Maximilien avait vécu adoré au milieu de sa
+famille adoptive. Si ce fait atroce est exact[616], il était sans
+portée, car à cette heure la maison de Duplay se trouvait veuve de tous
+ceux qui l'avaient habitée: père, mère, enfants, tout le monde avait été
+plongé déjà dans les cachots de la terreur thermidorienne[617]. Enfermée
+à Sainte-Pélagie, avec des femmes de mauvaise vie, la malheureuse Mme
+Duplay y fut en butte aux plus odieux traitements, et elle mourut tout à
+coup le surlendemain, étranglée, dit-on, par ces mégères. Son crime
+était d'avoir servi de mère au plus pur et au plus vertueux citoyen de
+son temps.
+
+[Note 616: Ce fait est affirmé par Nougaret et par les auteurs de
+l'_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, double
+autorité également contestable. On aurait peine à croire à une aussi
+horrible chose si l'on ne savait que les hommes de Thermidor étaient
+capables de tout.]
+
+[Note 617: Lettre de Mme Le Bas au directeur de la _Revue de
+Paris_, année 1844.]
+
+On raconte encore--est-ce vrai?--que lorsque le convoi des martyrs fut
+arrivé au milieu de la rue ci-devant Royale, une femme jeune encore et
+vêtue avec une certaine élégance s'accrocha aux barreaux de la
+charrette, et vomit force imprécations contre Maximilien. J'incline à
+croire que c'est là de la légende thermidorienne. Robespierre se
+contenta de lever les épaules, avoue l'écrivain éhonté à qui nous
+empruntons ce détail[618]. A ces vociférations de la haine le mépris et
+le dédain étaient la seule réponse possible. Qu'importait d'ailleurs à
+Maximilien ces lâches et stupides anathèmes? il savait bien que le vrai
+peuple n'était pas mêlé à cette écume bouillonnante soulevée autour des
+charrettes fatales. Le vrai peuple se tenait à l'écart, consterné. Parmi
+les patriotes sincères beaucoup s'étaient laissé abuser par les
+mensonges des Barras et des Vadier, au sujet des emblèmes royaux
+trouvés, disait-on, en la possession de Robespierre,--qui ne sait avec
+quelle facilité les fables les plus absurdes sont, en certaines
+circonstances, accueillies par la foule?--beaucoup aussi gémissaient de
+leur impuissance à sauver ce grand citoyen. Mais toute la force armée,
+si disposée la veille à se rallier à la cause de Robespierre, avait
+passé du côté des Thermidoriens; une masse imposante de troupes avait
+été déployée, et il eût été difficile d'arracher aux assassins leur
+proie.
+
+[Note 618: Desessarts, auteur d'un pamphlet cynique intitulé: _La
+Vie, les Crimes et le Supplice de Robespierre et de ses principaux
+complices_, p. 156 de la 1re édition.]
+
+Parvenus au lieu de l'exécution, les condamnés ne démentirent pas le
+stoïcisme dont ils avaient fait preuve jusque-là; ils moururent tous
+sans forfanterie et sans faiblesse, bravement, en gens qui défiaient
+l'avenir et embrassaient la mort avec la sérénité d'une conscience pure
+et la conviction d'avoir jusqu'au bout rempli leur devoir envers la
+patrie, la justice et l'humanité.
+
+Par un raffinement cruel, on avait réservé Robespierre pour le dernier.
+N'était-ce pas le tuer deux fois que d'achever sous ses yeux son frère
+Augustin, ce pur et héroïque jeune homme, qu'on attacha tout mutilé sur
+la planche. Un jour de plus, il mourait de ses blessures, les bêtes
+féroces de Thermidor n'eurent pas la patience d'attendre. Maximilien
+monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud. Quand il apparut,
+sanglant et livide, sur la plate-forme où se dressait la guillotine, un
+murmure sourd courut dans la foule. Soit barbarie, soit maladresse,
+l'exécuteur s'y prit si brusquement en enlevant l'appareil qui couvrait
+la blessure de la victime qu'il lui arracha, dit-on un cri déchirant. Un
+instant après, la tête de Robespierre tombait[619]. Fervent royaliste,
+le bourreau dut tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait
+d'immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne
+d'un de ses plus illustres représentants. Robespierre avait trente-cinq
+ans et deux mois[620].
+
+[Note 619: «Ce grand homme n'était plus», a écrit M. Michelet, t.
+VII. p. 520. Et un peu plus loin: «Nous n'avons pas à raconter l'aveugle
+réaction qui emporta l'Assemblée.... L'horreur et le ridicule y luttent
+à force égale. La sottise des Lecointre, l'inepte fureur des Fréron, la
+perfidie mercenaire des Tallien, encourageant les plus lâches, une
+exécrable comédie commença, d'assassinats lucratifs au nom de
+l'humanité, la vengeance des hommes serviles massacrant les
+patriotes....»
+
+Les quelques pages consacrées par M. Michelet à la fin de Robespierre
+sont vraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plus
+amère critique qui puisse être faite de son livre. Pour nous, après
+avoir signalé les contradictions, les erreurs accumulées dans une oeuvre
+qui a contribué à égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous
+féliciter de voir l'illustre écrivain aboutir à une conclusion qui est
+la nôtre.]
+
+[Note 620: Robespierre et ses compagnons d'infortune furent enterrés
+derrière le parc de Monceau, dans un terrain où il y eut longtemps un
+bal public. Après la Révolution de 1830, de généreux citoyens firent
+faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand
+martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuses.
+Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard
+Malesherbes, on a découvert les ossements des victimes de cette époque,
+auxquelles la démocratie doit bien un tombeau.]
+
+
+
+
+XIV
+
+
+A l'heure où cette terrible tragédie se jouait sur la place de la
+Révolution, la Convention nationale prenait soin de bien déterminer
+elle-même le sens du sanglant coup d'État. Se fiant au langage tenu par
+certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de
+gens parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons à toutes les
+personnes détenues pour crime ou délit contre-révolutionnaire. Mais,
+afin qu'il n'y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas
+de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la Commune,
+s'écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté
+générale: «... Quelques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence,
+comme si le gouvernement révolutionnaire n'avait pas repris plus
+d'empire par la révolution même dont il avait été l'objet, comme si la
+force du gouvernement révolutionnaire n'était pas centuplée, depuis que
+le pouvoir, remonté à sa source, avait donné une âme plus énergique et
+des comités mieux épurés. De l'indulgence! il n'en est que pour l'erreur
+involontaire, mais les manoeuvres des aristocrates sont des forfaits, et
+LEURS ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES». L'Assemblée décréta l'impression
+du rapport de Barère et l'envoi de ce rapport à tous les
+départements[621].
+
+[Note 621: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+Robespierre, lui, s'était plaint amèrement qu'on portât la terreur dans
+toutes les conditions, qu'on rendit la Révolution redoutable au peuple
+même, qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs
+invétérées et l'on venait de le tuer. Toute la moralité du 9 thermidor
+est là.
+
+Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas à apaiser
+la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs: soixante-dix furent
+encore traînées le lendemain à l'échafaud, et douze le surlendemain, 12
+thermidor. C'étaient en grande partie des membres du conseil général,
+dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'étaient
+rendus à la Commune sans même savoir de quoi il s'agissait.
+
+Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrêté
+et guillotiné quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor
+et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura
+son règne. On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah! certes, la
+Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l'humanité, mais les
+gens qu'avait jusqu'alors condamnés le tribunal étaient, pour la plus
+grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons,
+ou des traîtres; cette fois, c'étaient les plus purs, les plus sincères,
+les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache
+thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent poursuivies; on
+n'épargna ni femmes ni enfants[622]. Mme de Chalabre végéta longtemps en
+prison. Quel était son crime? Elle avait été l'amie de Robespierre.
+
+[Note 622: Voy. _Liste des noms et domiciles des individus
+convaincus ou prévenus d'avoir pris part à la conjuration de l'infâme
+Robespierre_, signée Guffroy, Espers, Courtois et Calés. In-8.]
+
+Et par qui tant de braves gens, tant d'excellents citoyens avaient-ils
+été immolés ou se trouvaient-ils persécutés? Par les plus odieux et les
+plus méprisables des hommes, par les Fouché, les Tallien, les Fréron,
+les Rovère, les Courtois mêlés, par une étrange promiscuité, à une
+partie de ceux qu'on est convenu d'appeler--singulière dérision--les
+_modérés_. Étonnez-vous donc que dans les prisons et les
+départements on ait frémi à la nouvelle de la chute de Robespierre! La
+réaction seule dut s'ébattre de joie; sa cause était gagnée.
+
+Bonaparte, très fervent républicain alors, et dont la sûreté de coup
+d'oeil, la haute intelligence et la perspicacité ne sauraient être
+révoquées en doute, regarda la révolution du 9 thermidor comme un
+malheur pour la France[623].
+
+[Note 623: Voy., à ce sujet, les _Mémoires du duc de Raguse_,
+«Il m'a dit à moi-même ces propres paroles», ajoute Marmont: «Si
+Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût
+rétabli l'ordre et le règne des lois. On serait arrivé à ce résultat
+sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on y prétend
+marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup
+d'autres.» La prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés
+immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette
+époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce
+qui les avait devancés.» (P. 56.)]
+
+Les flatteurs ne manquèrent pas aux vainqueurs. Comme toujours, les
+adresses d'adhésion affluèrent de toutes parts; prose et vers
+célébrèrent à l'envi le guet-apens victorieux. Ceux-là même qui
+n'eussent pas mieux demandé que d'élever un trône à Maximilien furent
+les premiers à cracher sur sa mémoire. Comment, sans courir risque de
+l'échafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste à remarquer que la
+plupart des adresses de félicitations parlent de Robespierre comme ayant
+voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi,
+suivant l'expression de Thuriot[624]. Mais au milieu de ce concert
+d'enthousiasme emprunté, de ces plates adulations murmurées aux oreilles
+de quelques assassins, retentit une protestation indignée que l'histoire
+ne doit pas oublier de mentionner.
+
+[Note 624: Voyez, pour les adresses d'adhésion et de félicitations,
+les procès-verbaux de thermidor et de fructidor an II.]
+
+Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d'une manière
+naïve et touchante par la voix d'une pauvre femme de la campagne. Nous
+avons rapporté ailleurs l'exclamation de cette jeune fermière qui, à la
+nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber à terre, de surprise
+et de douleur, un jeune enfant qu'elle avait dans les bras, et s'écria
+tout éplorée, en levant les yeux et les mains vers le ciel: «O qu'os nes
+finit pol bounheur del paouré pople. On a tuat o quel que l'aimabo
+tant.--Oh! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tué
+celui qui l'aimait tant[625]!»
+
+[Note 625: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_, p. 617 de la
+1re édition. Ce fait a été rapporté par un témoin oculaire, l'illustre
+Laromiguière, à M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nous-mêmes.]
+
+Ce jour-là, on peut le dire, une simple fermière fut la conscience du
+pays. Comme elle comprit bien la signification des événements qui
+venaient de se passer! Ah! oui, c'en est fait, et pour longtemps, du
+bonheur du pauvre peuple, car il n'est plus celui qui lui avait donné
+toute sa jeunesse, tout son génie et tout son coeur. Elle est pour
+jamais éteinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des
+destinées de la démocratie, pesa plus que les armées de la coalition et
+que les intrigues de la réaction. Les intérêts du peuple? On aura
+désormais bien d'autres soucis en tête! Assez de privations et de
+sacrifices! Allons à la curée tous les héros de Thermidor!
+Enrichissez-vous, mettez la République en coupe réglée; volez, pillez,
+jouissez. Et si par hasard le peuple affamé vient un jour troubler vos
+orgies en vous réclamant la Constitution et du pain, répondez-lui à
+coups d'échafaud; vous avez pour vous le bourreau et les prétoriens.
+N'ayez pas peur, car il n'est plus celui qu'on appelait l'Incorruptible
+et qui avait fait mettre la probité à l'ordre du jour, car il est glacé
+pour toujours ce coeur affamé de justice qui ne battit jamais que pour
+la patrie et la liberté.
+
+Certes, les idées et les doctrines dont il a été le plus infatigable
+propagateur et le plus fidèle interprète, ces grandes idées de liberté,
+d'égalité, d'indépendance, de dignité, de solidarité humaine qui forment
+la base même de la démocratie, et dont l'application fut à la veille de
+se réaliser de son vivant, ont trouvé un refuge dans une foule de coeurs
+généreux, mais elles ont cessé depuis lors d'être l'objectif des
+institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et
+surtout combien il serait souverainement injuste de faire l'histoire des
+idées sans celle des hommes, puisque la destinée des premières est si
+intimement liée à la destinée de ceux-ci. Et pour en revenir à
+Robespierre, ce sera, à n'en point douter, l'étonnement des siècles
+futurs qu'on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la
+lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu'à l'aide des
+artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit
+parvenu à tromper ainsi les hommes sur une des plus puissantes
+individualités qu'ait produites la Révolution française. La faute en a
+été jusqu'ici au peu de goût d'une partie du public pour les lectures
+sérieuses; on s'en est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations
+superficielles; cela dispensait d'étudier. Et puis, ajoutez la force des
+préjugés; on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été
+longtemps le jouet. Plus d'un, forcé de s'avouer vaincu par la puissance
+de la vérité, ne vous en dit pas moins, en hochant la tête: «C'est égal,
+vous ne ferez pas revenir le monde sur dés idées préconçues».
+
+Aussi, en présence du triomphe persistant des préventions, de la
+mauvaise foi et de l'ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi
+encore des malédictions de tant de personnes abusées, on est saisi de je
+ne sais quel trouble, on se sent, malgré soi, défaillir; on se demande,
+effaré, si l'humanité vaut la peine qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui
+sacrifie ses veilles, son génie, ses vertus, ce qu'on a de meilleur en
+soi; si la fraternité n'est pas un vain mot, et s'il ne vaut pas mieux,
+suivant l'expression d'un grand poète de nos jours:
+
+ Laisser aller le monde à son courant de boue.
+
+Mais non, il ne faut ni douter des hommes ni se décourager de faire le
+bien pour quelques injustices passagères que réparera l'avenir. La
+postérité, je n'en doute pas, mettra Maximilien Robespierre à la place
+d'honneur qui lui est due parmi les martyrs de l'humanité, et nous
+serons trop payé, pour notre part, de tant d'années de labeur consacrées
+à la recherche de la vérité, si nous avons pu contribuer à la
+destruction d'une iniquité criante.
+
+Ceux qui ont suivi avec nous, pas à pas, heure par heure, l'austère
+tribun, depuis le commencement de sa carrière, peuvent dire la pureté de
+sa vie, le désintéressement de ses vues, la fermeté de son caractère, la
+grandeur de ses conceptions, sa soif inextinguible de justice, son
+tendre et profond amour de l'humanité, l'honnêteté des moyens par
+lesquels il voulut fonder en France la liberté et la République.
+
+Est-ce à dire pour cela qu'il ne se soit pas trompé lui même en
+certaines circonstances? Certes, il serait insensé de le soutenir. Il
+était homme; et, d'ailleurs, les fautes relevées par nous-même à sa
+charge, d'autres les eussent-ils évitées? C'est peu probable.
+
+Sans doute, nous aurions aimé qu'échappant à la tradition girondine, il
+eût énergiquement défendu le principe de l'inviolabilité des membres de
+la Représentation nationale; mais, outre qu'au milieu des passions
+déchaînées il se fût probablement épuisé en vains efforts, il faut tenir
+compte des temps extraordinaires où il a vécu, et surtout lui savoir gré
+de ce qu'à l'heure de sa chute il mérita l'honneur de s'entendre
+reprocher comme un crime d'avoir élevé la voix en faveur de Danton et de
+Camille Desmoulins.
+
+Un jour, c'est notre plus chère espérance et notre intime conviction,
+quand les ténèbres se seront dissipées, quand les préventions se seront
+évanouies devant la vérité, quand l'histoire impartiale et sereine aura
+décidément vaincu la légende et les traditions menteuses, Robespierre
+restera, non seulement comme un des fondateurs de la démocratie, dont il
+a donné la véritable formule dans sa Déclaration des droits de l'homme,
+mais, ce qui vaut mieux encore, comme un des plus grands hommes de bien
+qui aient paru sur la terre.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREFACE.
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût
+pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines
+infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux
+États-Généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.--Popularité
+de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez Duplay.
+--Triomphe de Robespierre.--Discussion sur la guerre.--Dumouriez
+aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de
+septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la
+Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73
+girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre-tombe.--Le colossal
+effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse.
+--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes
+sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.
+--Reconnaissance de l'Être suprême.
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la
+Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
+de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la
+Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
+interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de
+mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à
+Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc
+d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le
+crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de
+Thermidor.--Prétendues listes de proscrits.
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
+Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa
+retraite toute morale.--Le bureau de police générale.--Rapports avec le
+tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
+contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
+Jacobins.--Appel à la justice et la probité.--Violente apostrophe contre
+Fouché.
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre
+aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de
+Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
+Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre.--Les deux amis
+de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de
+Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
+Robespierre.--Question de l'espionnage.
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de
+la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
+Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le
+véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy-d'Anglas.
+--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
+et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestation de
+Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Vadier aux Madelonnettes.--Les
+conjurés et les députés de la droite.--Lettres anonymes.--Inertie de
+Robespierre.--Ses alliés.--Le général Hanriot.--Séances des comités les
+4 et 5 thermidor.--Avertissement de Saint-Just.
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins.
+--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois.
+--Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de
+l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de
+Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de
+Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8
+thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès
+des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance
+du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à
+Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri
+de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets
+d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à
+la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation
+d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins.
+--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des
+députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection.
+--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques.
+--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le
+Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la
+barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9
+thermidor.--Conclusion.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR ***
+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
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+Title: Thermidor
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+Author: Ernest Hamel
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+Release Date: August, 2005 [EBook #8739]
+[This file was first posted on August 6, 2003]
+[Most recently updated: August 6, 2003]
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+Edition: 10
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO Latin-1
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR ***
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+Produced by Distributed Proofreaders
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+ERNEST HAMEL
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+THERMIDOR
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+D'APRÈS LES SOURCES ORIGINALES
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+ET LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES
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+AVEC UN PORTRAIT DE ROBESPIERRE
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+gravé sur acier.
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+DEUXIÈME ÉDITION
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+PRÉFACE
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+_Scribitur ad narrandum_ ET PROBANDUM.
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+La pièce, récemment représentée au Théâtre-Français sous le titre de
+_Thermidor_, a réveillé l'attention publique sur un des événements
+les plus controversés de la Révolution française: la chute de Maximilien
+Robespierre.
+
+Des innombrables discussions auxquelles a donné lieu la pièce de M.
+Sardou, il est résulté pour moi cette conviction, à savoir que presque
+personne, parmi ceux qui ont la prétention de bien connaître la
+Révolution, ne sait le premier mot de la basse intrigue qui a amené la
+catastrophe du 9 thermidor.
+
+Pour un certain nombre de républicains de nos jours, peu d'accord avec
+la grande école républicaine de 1830, avec les Armand Carrel, les
+Godefroy Cavaignac, les Garnier-Pagès, les Buchez, les Raspail, les
+Armand Barbès et tant d'autres, Robespierre est resté l'incarnation de
+la Terreur. On a beau leur rappeler le mot que prononçait Barère, au nom
+du comité de Salut public, dans la séance du 10 thermidor, mot qui donna
+à la tragédie de ce jour sa véritable signification: «Robespierre a péri
+pour avoir voulu arrêter le cours terrible, majestueux de la
+Révolution», rien n'y fait. Il n'y a pires sourds que ceux qui ne
+veulent entendre.
+
+Comme le disait si bien Henry Maret, il y a quelques mois, avec son bon
+sens gaulois: «C'est le vieux préjugé, la vieille légende persistante,
+qui fait de Robespierre un bouc émissaire, chargé de tous les méfaits de
+la Terreur».
+
+Songez donc, c'est si commode! Chacun s'est débarrassé de sa part de
+responsabilité en rejetant tout sur les vaincus qui, muets dans leur
+tombe, n'étaient plus là pour répondre. Et malheur à qui eût osé élever
+la voix pour les défendre; on lui aurait fait voir que le règne de la
+guillotine n'était point passé. Aussi la légende a-t-elle pu s'établir
+avec une facilité merveilleuse. Il y a même de graves docteurs qui vous
+disent qu'il n'y a point d'intérêt à la détruire; que chacun a le droit
+d'édifier sur elle tous les contes en l'air que peut enfanter une
+imagination maladive ou perverse, comme si la vérité n'était pas d'un
+intérêt supérieur à tout.
+
+S'il faut en croire certains publicistes qui présentent plaisamment
+_M. de Robespierre_ comme «le plus noir scélérat des temps
+modernes», les choses sans lui se seraient passées le plus doucement du
+monde. Otez Robespierre de la Révolution, et les principes de 1789,
+qu'il n'avait pas peu contribué à faire proclamer, se seraient défendus
+tout seuls. Pas d'émigration, pas de manifeste de Brunswick; Louis XVI
+et Marie-Antoinette se seraient agenouillés devant la Révolution; la
+Vendée ne se serait pas soulevée; soixante départements ne se seraient
+pas insurgés contre la Convention; l'armée de Condé n'aurait pas
+bivouaqué sur nos frontières dès les premiers mois de 1792; toute
+l'Europe ne se serait pas levée en armes contre nous; les millions de
+l'Angleterre n'auraient pas servi à alimenter la coalition; Danton enfin
+ne se serait pas cru obligé de réclamer l'établissement du tribunal
+révolutionnaire et de faire mettre la terreur à l'ordre du jour. Non,
+mais vraisemblablement il y aurait eu soixante-treize Girondins de plus
+exécutés sur la place de la Révolution.
+
+Nul n'ignore aujourd'hui la réponse de Cambacérès à Napoléon lui
+demandant ce qu'il pensait du 9 thermidor: «C'est un procès jugé, mais
+non plaidé». Cambacérès avait été le collègue et l'ami de Robespierre;
+il s'était bien gardé de tremper dans le 9 thermidor; personne n'était
+donc mieux placé que lui pour faire la lumière complète sur cette
+journée lugubre. Mais l'archichancelier avait alors d'autres soucis en
+tête que celui de blanchir la mémoire de son ancien collègue, ce qui
+l'eût obligé de dresser un acte d'accusation formidable contre
+l'ex-mitrailleur Fouché, devenu l'un des hauts dignitaires de l'Empire.
+
+Ce procès, je l'ai plaidé, preuves en mains, d'après d'irréfutables
+documents, en des circonstances et dans un temps où il y avait peut-être
+quelque courage à le faire. Mon _Histoire de Saint-Just_ avait été
+saisie, poursuivie et détruite en 1859. Je ne m'étais pas découragé. Les
+recherches qu'avait nécessitées cette première étude sur les vaincus de
+Thermidor m'avaient fait découvrir les documents les plus précieux sur
+la principale victime de cette journée. A quelques années de là
+paraissait le premier volume de l'_Histoire de Robespierre et du coup
+d'État de Thermidor_. Seulement les éditeurs, aux yeux desquels le
+mot de _coup d'État_ flamboyait comme un épouvantail avaient, par
+prudence, supprimé la seconde partie du titre[1].
+
+[Note 1: Le titre a été rétabli _in extenso_ dans l'édition
+illustrée publiée en 1878.]
+
+Cette précaution n'empêcha pas l'_Histoire de Robespierre_ d'être
+l'objet des menaces du parquet de l'époque. «Nous l'attendons au second
+volume», s'était écrié un jour le procureur impérial en terminant son
+réquisitoire dans un procès retentissant. Cette menace produisit son
+effet. Les éditeurs Lacroix et Verboekoven, effrayés, refusèrent de
+continuer la publication du livre, il me fallut employer les voies
+judiciaires pour les y contraindre. Un jugement, fortement motivé, les
+condamna à s'exécuter, et ce fut grâce aux juges de l'Empire que
+l'oeuvre, interrompue pendant dix-huit mois, put enfin paraître
+entièrement.
+
+Ni l'auteur, ni l'éditeur, ne furent inquiétés. Et pourquoi
+l'auraient-ils été? La situation s'était un peu détendue depuis la
+saisie de mon _Histoire de Saint-Just_. Et puis, le livre n'était
+pas une oeuvre de parti: c'était l'histoire dans toute sa sérénité, dans
+toute sa vérité, dans toute son impartialité.
+
+«En sondant d'une main pieuse, comme celle d'un fils, disais-je alors,
+les annales de notre Révolution, je n'ai fait qu'obéir à un sentiment de
+mon coeur. Car, au milieu de mes tâtonnements, de mes incertitudes et de
+mes hésitations avant de me former un idéal d'organisation politique et
+sociale, s'il est une chose sur laquelle je n'aie jamais varié, et que
+j'aie toujours entourée d'un amour et d'une vénération sans bornes,
+c'est bien toi, ô Révolution, mère du monde moderne, _alma parens_.
+Et quand nous parlons de la Révolution, nous entendons tous les
+bienfaits décrétés par elle, et dont sans elle nous n'aurions jamais
+joui: la liberté, l'égalité, en un mot ce qu'on appelle les principes de
+1789, et non point les excès et les erreurs auxquels elle a pu se
+laisser entraîner. Prétendre le contraire, comme le font certains
+publicistes libéraux, c'est ergoter ou manquer de franchise. Jamais, ô
+Révolution, un mot de blasphème n'est tombé de ma bouche sur tes
+défenseurs consciencieux et dévoués, qu'ils appartinssent d'ailleurs à
+la Gironde ou à la Montagne. Si, en racontant leurs divisions fatales,
+j'ai dû rétablir, sur bien des points, la vérité altérée ou méconnue,
+j'ai, du moins, reconcilié dans la tombe ces glorieux patriotes qui tous
+ont voulu la patrie honorée, heureuse, libre et forte. Adversaire
+décidé, plus que personne peut-être, de tous les moyens de rigueur, je
+me suis dit que ce n'était pas à nous, fils des hommes de la Révolution,
+héritiers des moissons arrosées de leur sang, à apprécier trop
+sévèrement les mesures terribles que, dans leur bonne foi farouche, ils
+ont jugées indispensables pour sauver des entreprises de tant d'ennemis
+la jeune Révolution assaillie de toutes parts. Il est assurément fort
+commode, à plus d'un demi-siècle des événements, la plume à la main, et
+assis dans un bon fauteuil, de se couvrir majestueusement la face d'un
+masque d'indulgence, de se signer au seul mot de Terreur; mais quand on
+n'a pas traversé la tourmente, quand on n'a pas été mêlé aux enivrements
+de la lutte, quand on n'a pas respiré l'odeur de la poudre, peut-on
+répondre de ce que l'on aurait été soi-même, si l'on s'était trouvé au
+milieu de la fournaise ardente, si l'on avait figuré dans la bataille?
+Il faut donc se montrer au moins d'une excessive réserve en jugeant les
+acteurs de ce drame formidable; c'est ce que comprennent et admettent
+tous les hommes de bonne foi et d'intelligence, quelles que soient
+d'ailleurs leurs opinions.»
+
+Il y a vingt-sept ans que j'écrivais ces lignes, et elles sont
+aujourd'hui plus vraies que jamais.
+
+Sans doute il y a eu dans la Révolution des sévérités inouïes et de
+déplorables excès. Mais que sont ces sévérités et ces excès, surtout si
+l'on considère les circonstances effroyables au milieu desquelles ils se
+sont produits, comparés aux horreurs commises au temps de la monarchie?
+Que sont, sans compter les massacres de la Saint-Barthélémy, les
+exécutions de 1793 et de 1794 auprès des cruautés sans nom qui ont
+déshonoré le règne de Louis XIV avant et après la révocation de l'édit
+de Nantes? Et nous-mêmes, avons-nous donc été si tendres, pour nous
+montrer d'une telle rigueur dans nos jugements sur les grands lutteurs
+de la Révolution? N'avons-nous pas vu fusiller de nos jours, après le
+combat, froidement, indistinctement, au hasard, des milliers et des
+milliers de malheureux? Un peu plus de réserve conviendrait donc,
+surtout de la part de gens chez qui ces immolations impitoyables n'ont
+pas soulevé beaucoup d'indignation.
+
+Ah! combien M. Guizot appréciait plus sainement les choses, quand il
+écrivait à propos de la Révolution d'Angleterre et de la nôtre: «Qu'on
+cesse donc de les peindre comme des apparitions monstrueuses dans
+l'histoire de l'Europe; qu'on ne nous parle plus de leurs prétentions
+inouïes, de leurs infernales inventions, elles ont poussé la
+civilisation dans la route qu'elle suit depuis quatorze siècles....
+
+«Je ne pense pas qu'on s'obstine longtemps à les condamner absolument
+parce qu'elles sont chargées d'erreurs, de malheurs et de crimes: il
+faut en ceci tout accorder à leurs adversaires, les surpasser même en
+sévérité, ne regarder à leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en
+oublient, et puis les sommer de dresser à leur tour le compte des
+erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu'ils
+ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le marché.»
+
+Il ne s'agit donc pas d'écheniller la Révolution. Il faut, dans une
+certaine mesure, la prendre en bloc, comme on l'a dit si justement. Mais
+cela n'empêche de rendre à chacun des acteurs du drame immense la
+justice qui lui est due, et surtout de réduire à leur juste valeur les
+anathèmes, faits de mensonges et de calomnies, dont on s'est efforcé
+d'accabler la mémoire de quelques-uns des plus méritants. C'est ce que
+j'ai fait pour ma part, avec la sérénité d'un homme qui n'a jamais
+demandé ses inspirations qu'à sa conscience. Les fanatiques de la
+légende ont hurlé, mais tous les amis de la vérité m'ont tendu la main.
+«Vous êtes le laborieux reconstructeur du vrai, m'écrivait Victor Hugo
+en 1865. Cette passion de la vérité est la première qualité de
+l'historien.» Elle n'a fait que grandir en moi devant la persistance de
+l'erreur et de la calomnie.
+
+Dans les polémiques soulevées par la pièce de Thermidor, et auxquelles
+je ne me suis point mêlé, j'ai été plusieurs fois pris à partie.
+Celui-ci, qui n'a jamais lu mes livres, s'imagine que je ne jure que par
+Saint-Just et par Robespierre; celui-là insinue que je n'ai dégagé la
+responsabilité de ce dernier qu'en la rejetant sur Pierre, Jacques et
+Paul. Ce brave homme ne s'aperçoit pas qu'il a fait, dans un sens
+contraire, ce qu'il me reproche si légèrement.
+
+Je demande, moi, que les responsabilités, si responsabilités il y a,
+soient partagées. Je ne réclame pour Robespierre que la justice, mais
+toute la justice, comme pour les autres. Que fait-il, lui? Il ramasse
+tous les excès, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la
+Révolution, et il les rejette bravement sur Robespierre, sans avoir
+l'air de se douter du colossal et impuissant effort de ce dernier pour
+réprimer tous ces excès, «arrêter le cours terrible de la Révolution» et
+substituer la justice à la terreur.
+
+Voilà bien la méthode de M. Sardou. Il prétend connaître la Révolution.
+Oui, il la connaît, à l'envers, par le rapport de Courtois et les plus
+impurs libelles que la calomnie ait jamais enfantés. C'est ainsi que
+Robespierre lui apparaît comme un tyran, comme un dictateur, comme un
+Cromwell. Un exemple nous permettra de préciser.
+
+M. Sardou met à la charge de Robespierre toutes les horreurs de la
+Révolution; en revanche, il en exonère complètement celui-ci ou
+celui-là, Carnot par exemple. Cependant M. Sardou, qui connaît si bien
+son histoire de la Révolution, même par les libelles où il a puisé ses
+inspirations, ne doit pas ignorer que du 29 prairial au 8 thermidor,
+c'est-à-dire dans les quarante jours où la Terreur a atteint son maximum
+d'intensité, Robespierre est resté à peu près étranger à l'action du
+gouvernement, qu'il n'est pour rien, en conséquence, dans les actes de
+rigueur qui ont signalé cette période de six semaines, et qu'il s'est
+volontairement dessaisi de sa part de dictature, alors que tel autre,
+absous par lui, est resté jusqu'au bout inébranlable et immuable dans la
+Terreur.
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui, en dehors de l'action
+gouvernementale, s'est usé à faire une guerre acharnée à certains
+représentants en mission, comme Fouché et Carrier, et à leur demander
+compte «du sang versé par le crime»?
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est efforcé d'empêcher qu'on
+n'érigeât en crime ou des préjugés incurables ou des choses
+indifférentes?
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est plaint si amèrement que l'on
+persécutât les nobles uniquement parce qu'ils étaient nobles, et les
+prêtres uniquement parce qu'ils étaient prêtres?
+
+Est-ce Robespierre, oui ou non, qui demandait que l'on substituât la
+Justice à la Terreur?
+
+Est-ce enfin Robespierre qui est mort dans la journée du 10 thermidor,
+pour avoir voulu, suivant l'expression de Barère, parlant au nom des
+survivants du Comité de Salut public, «arrêter le cours terrible,
+majestueux de la Révolution?»
+
+Eh bien! l'histoire inflexible répond que c'est Robespierre.
+
+Mais M. Sardou se soucie bien de la vérité historique. Aux gémonies les
+vaincus de Thermidor! et vive Carnot! dont le petit-fils occupe
+aujourd'hui, si correctement d'ailleurs, la première magistrature de la
+République.
+
+Ah! les vainqueurs de Thermidor! Écoutez ce que l'on en pensait, non pas
+sous la République, mais en pleine Restauration. Voici ce qu'écrivait
+Charles Nodier, en 1829, dans la _Revue de Paris_: «La nouvelle du
+9 thermidor, parvenue dans les départements de l'Est, développa un vague
+sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne
+comprenaient pas le secret de ces événements, et qui craignaient de voir
+tomber ce grand oeuvre de la Révolution avec la renommée prestigieuse de
+son héros, car derrière cette réputation d'incorruptible vertu qu'un
+fanatisme incroyable lui avait faite, il ne restait plus un seul élément
+de popularité universelle auquel les doctrines flottantes de l'époque
+pussent se rattacher. Hélas! se disait-on à mi-voix, qu'allons-nous
+devenir? Nos malheurs ne sont pas finis puisqu'il nous reste encore des
+amis et des parents et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte
+n'était pas sans motifs, car le parti de Robespierre venait d'être
+immolé par le parti de la Terreur.»
+
+Il faut croire que Charles Nodier, qui avait traversé la Révolution,
+était mieux à même que M. Sardou de juger sainement les choses.
+
+Je sais bien que les suppôts de la Terreur n'ont pas tardé à être dupés;
+que l'arme sanglante a passé de gauche à droite, et que la Terreur
+blanche s'est promptement substituée à la Terreur révolutionnaire. Mais
+la moralité du 9 thermidor n'en reste pas moins la même. Quiconque garde
+au coeur le culte de la Révolution, ne saurait avoir assez de mépris
+«pour cet exécrable parti des Thermidoriens, qui, suivant l'expression
+du même Charles Nodier, n'arrachait la France à Robespierre que pour la
+donner au bourreau, et qui, trompé dans ses sanguinaires espérances, a
+fini par la jeter à la tête d'un officier téméraire; pour cette faction
+à jamais odieuse devant l'histoire qui a tué la République au coeur dans
+la personne de ses derniers défenseurs, pour se saisir sans partage du
+droit de décimer le peuple, et qui n'a même pas eu la force de profiter
+de ses crimes». Les républicains de nos jours, qui font chorus avec «cet
+exécrable parti des Thermidoriens», feraient peut-être bien de méditer
+ces paroles du royaliste auteur des _Souvenirs de la Révolution et de
+l'Empire_.
+
+Eh bien! ce qu'il importe de rétablir à cette heure, c'est la vérité
+toute nue sur le sanglant épisode de Thermidor.
+
+C'est ce que je me suis efforcé de faire en remettant sous les yeux du
+lecteur l'histoire des faits dégagée de tout esprit de parti, l'histoire
+impartiale et sereine, qui ne se préoccupe que de rendre à tous et à
+chacun une exacte justice distributive.
+
+Je ne saurais donc mieux terminer cette courte préface qu'en rappelant
+ces lignes que je traçais en 1859 à la fin du préambule de mon
+_Histoire de Saint-Just_, et dont je me suis inspiré dans mon
+_Précis de l'Histoire de la Révolution_:
+
+«Quant à l'écrivain qui s'imposera la tâche d'écrire sincèrement la vie
+d'un de ces grands acteurs, il ne devra jamais perdre de vue que tous
+les hommes de la Révolution qu'a dirigés un patriotisme sans
+arrière-pensée, ont un droit égal à son respect. Son affection et son
+penchant pour les uns ne devra diminuer en rien l'équité qu'il doit aux
+autres. S'il considère comme un devoir de se montrer sévère envers ceux
+qui n'ont vu dans la Révolution qu'un moyen de satisfaire des passions
+perverses, une ambition sordide, et qui ont élevé leur fortune sur les
+ruines de la liberté, il bénira sans réserve, tous ceux qui, par
+conviction, se sont dévoués à la Révolution, qu'ils s'appellent
+d'ailleurs Mirabeau ou Danton, Robespierre ou Camille Desmoulins, Carnot
+ou Saint-Just, Romme ou Couthon, Le Bas ou Merlin (de Thionville),
+Vergniaud ou Cambon. Il se rappellera que la plupart ont scellé de leur
+sang la fidélité à des principes qui eussent assuré dans l'avenir la
+grandeur et la liberté de la France, et qu'il n'a pas tenu à eux de
+faire triompher; il réconciliera devant l'histoire ceux que de
+déplorables malentendus ont divisés, mais qui tous ont voulu rendre la
+patrie heureuse, libre et prospère: son oeuvre enfin devra être une
+oeuvre de conciliation générale, parce que là est la justice, là est la
+vérité, là est le salut de la démocratie.»
+
+ERNEST HAMEL
+
+Mars 1891.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût
+pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines
+infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux
+États-généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.--
+Popularité de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez
+Duplay.--Triomphe de Robespierre.--Discussions sur la guerre.--
+Dumouriez aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de
+septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la
+Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73
+girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre tombe.--Le colossal
+effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse.
+--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes
+sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.--
+Reconnaissance de l'Être suprême.
+
+
+I.
+
+
+Avant de mettre sous les yeux du public le drame complet de Thermidor,
+d'en exposer, à l'aide d'irréfutables documents, les causes
+déterminantes, et d'en faire pressentir les conséquences, il importe,
+pour l'intelligence des faits, d'esquisser rapidement la vie de l'homme
+qui en a été la principale victime et qui est tombé, entraînant dans sa
+chute d'incomparables patriotes et aussi, hélas! les destinées de la
+République.
+
+Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras le 6 mai 1758[2].
+Sa famille était l'une des plus anciennes de l'Artois. Son père et son
+grand-père avaient exercé, l'un et l'autre, la profession d'avocat au
+conseil provincial d'Artois. Sa mère, femme d'une grâce et d'un esprit
+charmants, mourut toute jeune encore, laissant quatre enfants en bas
+âge, deux fils et deux filles. Le père, désespéré, prit en dégoût ses
+affaires; il voyagea pour essayer de faire diversion à sa douleur, et,
+peu de temps après, il mourut à Munich, dévoré par le chagrin.
+
+[Note 2: Nous empruntons, en partie, cette esquisse de la vie de
+Robespierre à la _Biographie universelle de Michaud_ (nouvelle
+édition), pour laquelle nous avons écrit, il y a une trentaine d'années,
+les articles Robespierre aîné, Robespierre jeune, Charlotte Robespierre,
+etc.]
+
+Maximilien avait un peu plus de neuf ans; c'était l'aîné de la famille.
+D'étourdi et de turbulent qu'il était, il devint étonnamment sérieux et
+réfléchi, comme s'il eût compris qu'il était appelé à devenir le soutien
+de ses deux soeurs et de son jeune frère.
+
+On le mit d'abord au collège d'Arras; puis bientôt, par la protection de
+M. de Conzié, évêque de la ville, il obtint une bourse au collège
+Louis-le-Grand. Il y fut le plus laborieux des élèves, le plus soumis
+des écoliers, et, chaque année, son nom retentissait glorieusement dans
+les concours universitaires. Il y avait en lui comme une intuition des
+vertus républicaines. Son professeur de rhétorique, le doux et savant M.
+Hérivaux, l'avait surnommé le _Romain_.
+
+Ses études classiques terminées, il fit son droit, toujours sous le
+patronage du collège Louis-le-Grand, dont l'administration, dès qu'il
+eut conquis tous ses grades, voulant lui donner une marque publique de
+l'estime et de l'intérêt qu'elle lui portait, décida, par une
+délibération en date du 19 juillet 1781 que, «sur le compte rendu par M.
+le principal, des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du
+collège d'Arras, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses
+succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de
+l'Université qu'aux examens de philosophie et de droit», il lui serait
+alloué une gratification de six cents livres.
+
+Après s'être fait recevoir avocat au parlement, il retourna dans sa
+ville natale, où une cause célèbre ne tarda pas à le mettre en pleine
+lumière. Il s'agissait d'un paratonnerre que M. de Bois-Valé avait fait
+élever sur sa maison et dont les échevins de Saint-Omer avaient ordonné
+la destruction comme menaçant pour la sûreté publique. Robespierre, dans
+une fort belle plaidoirie, n'eut pas de peine à démontrer le ridicule
+d'une sentence «digne des juges grossiers du quinzième siècle», et il
+gagna son procès sur tous les points.
+
+Nommé juge au tribunal criminel d'Arras par M. de Conzié, il donna
+bientôt sa démission, de chagrin d'avoir été obligé de prononcer une
+condamnation à mort, et il se consacra entièrement au barreau et aux
+lettres.
+
+Ces dernières étaient son délassement favori. Il entra dans une société
+littéraire, connue sous le nom de _Société des Rosati_, dont
+faisait partie Carnot, alors en garnison à Arras, et avec lequel il noua
+des relations d'amitié, comme le prouve cette strophe d'une pièce de
+vers qu'il composa pour une des réunions de la société:
+
+ Amis, de ce discours usé,
+ Concluons qu'il faut boire;
+ Avec le bon ami Ruzé
+ Qui n'aimerait à boire?
+ A l'ami Carnot,
+ A l'aimable Cot,
+ A l'instant, je veux boire....
+
+Peu de temps avant la Révolution, il était président de l'académie
+d'Arras. En 1784, la Société royale des arts et des sciences de Metz
+couronna un discours de lui sur les peines infamantes et l'opprobre qui
+en rejaillissait sur les familles des condamnés. L'année suivante, il
+écrivit un éloge de Gresset, où se trouvent quelques pages qui semblent
+le programme du romantisme et que l'on croirait détachées de la célèbre
+préface de Cromwell, s'il n'était pas antérieur de plus de trente ans au
+manifeste de Victor Hugo.
+
+Cependant, on entendait retentir comme le bruit avant-coureur de la
+Révolution. A la nouvelle de la convocation des États-généraux,
+Robespierre publia une adresse au peuple artésien, qui n'était autre
+chose qu'un acte d'accusation en bonne forme contre l'ancienne société
+française. Aussi, sa candidature fût-elle vivement combattue par les
+privilégiés qui, dans le camp du tiers-état, disposaient de beaucoup
+d'électeurs. Il n'en fut pas moins élu député aux États-généraux le 26
+avril 1789, et, presque tout de suite, il partit pour Paris où
+l'attendait une carrière si glorieuse et si tragique.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Ses débuts à l'Assemblée constituante furent modestes; mais il allait
+bientôt s'y faire une situation prépondérante. Assis à l'extrême gauche
+de l'Assemblée, il était de ceux qui voulaient imprimer à la Révolution
+un caractère entièrement démocratique, et il s'associa à toutes les
+mesures par lesquelles le tiers-état signala son avènement. Toutes les
+libertés eurent en lui le plus intrépide défenseur. Répondant à ceux qui
+s'efforçaient d'opposer des restrictions à l'expansion de la pensée, il
+disait: «La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de
+communiquer ses pensées; vous ne devez donc pas balancer à la déclarer
+franchement.» Lorsque l'Assemblée discuta une motion de Target, tendant
+à faire proclamer que le gouvernement était monarchique, il demanda que
+chacun pût discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait
+de donner à la France.
+
+Accueilli par les cris: _A l'ordre! à l'ordre!_ il n'en insista pas
+moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considération de sa
+motion. Ses tendances démocratiques se trouvaient donc nettement
+dessinées dès cette époque, et la cour le considérait comme son plus
+terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait
+inaccessible à toute espèce de corruption.
+
+Sa renommée allait grandissant de jour en jour. Ses efforts désespérés
+et vains pour faire pénétrer dans la Constitution nouvelle le suffrage
+universel, achevèrent de porter au comble sa popularité.
+
+Mais il n'y avait pas que les prolétaires qui fussent privés du droit de
+participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien
+régime, étaient complètement en dehors du droit commun, c'étaient les
+juifs et les comédiens. L'abbé Maury, ayant proposé de maintenir leur
+exclusion de la vie civile, Robespierre s'élança à la tribune: «Il était
+bon, dit-il, en parlant des comédiens, qu'un membre de cette Assemblée
+vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée....» Et, à
+propos des juifs: «On vous a dit sur les juifs des choses infiniment
+exagérées et souvent contraires à l'histoire. Je pense qu'on ne peut
+priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur
+donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale....» Plus
+heureux cette fois, il finit par triompher, grâce au puissant concours
+de Mirabeau.
+
+«Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit.» Il
+n'était pas de question importante où il n'intervînt dans le sens le
+plus large et le plus démocratique. Dans les discussions relatives aux
+affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le
+partisan de la tolérance la plus absolue et le défenseur résolu de la
+liberté des cultes, n'hésitant pas d'ailleurs à appuyer de sa parole,
+même contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme à la
+justice et à l'équité.
+
+Ce fut à sa voix que l'Assemblée constituante décida qu'aucun de ses
+membres ne pourrait être promu au ministère pendant les quatre années
+qui suivraient la session, ni élu à la législature suivante, double
+motion qui dérangea bien des calculs ambitieux, et qui témoignait de son
+profond désintéressement. Il jouissait alors d'un ascendant considérable
+sur ses collègues. Les journaux de l'époque célébraient à l'envi ses
+vertus, ses talents, son courage, son éloquence. Déjà, le peuple l'avait
+salué du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire.
+
+En revanche, il était en butte à la haine profonde de la réaction. Mais
+cela le touchait peu. «Je trouve un dédommagement suffisant de la haine
+aristocratique qui s'est attachée à moi dans les témoignages de
+bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens», écrivait-il à un
+de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'être nommé président de la
+_Société des Amis de la Constitution_, dont il avait été l'un des
+fondateurs.
+
+Au mois de juin de l'année suivante, il était nommé accusateur public
+par les électeurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans
+quelque hésitation, la place d'accusateur près le tribunal criminel de
+Paris. «Quelque honorable que soit un pareil choix», écrivait-il à l'un
+de ses amis à Arras, «je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles
+auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une
+sorte de tristesse et un étrange pressentiment, je suis appelé à une
+destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait
+le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie.» Il venait à
+peine d'être appelé à ces fonctions que le roi et la reine quittaient
+les Tuileries et Paris.
+
+On connaît les tristes péripéties de l'arrestation de Varennes.
+Robespierre fut de ceux qui alors proposèrent la mise en accusation du
+roi pour avoir déserté son poste. Toutefois, il se montra opposé, comme
+s'il eût prévu un piège, à la pétition fameuse, rédigée par Laclos, au
+sujet de la déchéance, pétition que l'on devait colporter au
+Champ-de-Mars dans la journée du 17 juillet, et qui devait être arrosée
+de tant de sang français.
+
+Le soir même de cette journée, un grand changement se fit dans la vie de
+Robespierre. Jusque-là, il avait demeuré, isolé, dans un petit
+appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de
+l'Assemblée à Paris. Dans la soirée du 17, comme on craignait que la
+cour et les ministres ne se portassent à quelque extrémité sur les
+meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagèrent à venir habiter avec
+eux, mais il préféra l'hospitalité qui lui fut offerte par le menuisier
+Duplay, son admirateur passionné, qui allait devenir son ami le plus
+cher, et dont, jusqu'à sa mort, il ne devait plus quitter la maison,
+située rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'ancien couvent des
+Jacobins.
+
+Jusqu'à la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une
+intrépidité stoïque contre l'esprit de réaction qui l'avait envahie.
+Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le président Thouret
+eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, une scène étrange
+se passa à la porte de la salle. Là, le peuple attendait, des couronnes
+de chêne à la main. Quand il aperçut Robespierre et Pétion, il les leur
+mit sur la tête. Les deux députés essayèrent de se dérober à ce triomphe
+en montant dans une voiture de place, mais aussitôt les chevaux en
+furent dételés et quelques citoyens s'attelèrent au fiacre, tenant à
+honneur de le traîner eux-mêmes. Mais déjà Robespierre était descendu de
+la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignité, et,
+accompagné de Pétion, il regagna à pied la demeure de son hôte, salués
+l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: «Voilà les
+véritables amis, les défenseurs des droits du peuple.» Ici finit la
+période la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre.
+
+
+
+
+III
+
+
+Après être allé passer quelques semaines dans son pays natal, qu'il
+n'avait pas revu depuis deux ans, et où il fut également l'objet d'une
+véritable ovation, il revint à Paris qu'il trouva en proie à une
+véritable fièvre belliqueuse. Les Girondins, maîtres de l'Assemblée
+législative, y avaient prêché la guerre à outrance, et leurs discours
+avaient porté au suprême degré l'exaltation des esprits.
+
+Au risque de compromettre sa popularité, Robespierre essaya de calmer
+l'effervescence publique et de signaler les dangers d'une guerre
+intempestive. La guerre, dirigée par une cour évidemment hostile aux
+principes de la Révolution, lui semblait la chose la plus dangereuse du
+monde. Ce serait, dit-il, la guerre de tous les ennemis de la
+Constitution française contre la Révolution, ceux du dedans et ceux du
+dehors. «Peut-on, raisonnablement, ajouta-t-il, compter au nombre des
+ennemis du dedans la cour et les agents du pouvoir exécutif? Je ne puis
+résoudre cette question, mais je remarque que les ennemis du dehors, les
+rebelles français et ceux qui passent pour vouloir les soutenir,
+prétendent qu'ils ne sont les défenseurs que de la cour de France et de
+la noblesse française.» Il parvint à ramener à son opinion la plus
+grande partie des esprits; les Girondins ne le lui pardonnèrent pas, et
+ce fut là le point de départ de leur acharnement contre lui.
+
+La guerre se fit néanmoins. Mais ses débuts, peu heureux, prouvèrent
+combien Maximilien avait eu raison de conseiller à la France d'attendre
+qu'elle fût attaquée avant de tirer elle-même l'épée du fourreau.
+
+On vit alors Robespierre donner sa démission d'accusateur public, aimant
+mieux servir la Révolution comme simple citoyen que comme fonctionnaire.
+Il fonda, sous le titre de _Défenseur de la Constitution_, un
+journal pour défendre cette Constitution, non pas contre les idées de
+progrès, dont il avait été à la Constituante l'ardent propagateur, mais
+contre les entreprises possibles de la cour, convaincu, dit-il, que le
+salut public ordonnait à tous les bons citoyens de se réfugier à l'abri
+de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du
+despotisme. Il mettait donc au service de la Révolution son journal et
+la tribune des Jacobins, dont il était un des principaux orateurs, se
+gardant bien, du reste, d'être le flagorneur du peuple et n'hésitant
+jamais à lui dire la vérité.
+
+Cela se vit bien aux Jacobins, le 19 mars 1792, quand le ministre
+girondin Dumouriez vint, coiffé du bonnet rouge, promettre à la société
+de se conduire en bon patriote. Au moment où, la tête nue et les cheveux
+poudrés, Robespierre se dirigeait vers la tribune pour lui répondre, un
+_sans-culotte_ lui mit un bonnet rouge sur la tête. Aussitôt il
+arracha le bonnet sacré et le jeta dédaigneusement à terre, témoignant,
+par là, combien peu il était disposé à flatter bassement la multitude.
+
+Dès le mois de juillet, il posa nettement, dans son journal et à la
+tribune des Jacobins, la question de la déchéance et de la convocation
+d'une Convention nationale. «Est-ce bien Louis XVI qui règne?
+écrivit-il. Non, ce sont tous les intrigants qui s'emparent de lui tour
+à tour. Dépouillé de la confiance publique, qui seule fait la force des
+rois, il n'est plus rien par lui-même.»
+
+«... Au-dessus de toutes les intrigues et de toutes les factions, la
+nation ne doit consulter que les principes et ses droits. La puissance
+de la cour une fois abattue, la représention nationale régénérée, et
+surtout la nation assemblée, le salut public est assuré.»
+
+Le 10 août, le peuple fit violemment ce que Robespierre aurait voulu
+voir exécuter par la puissance législative. Il le félicita de son
+heureuse initiative et complimenta l'Assemblée d'avoir enfin effacé, au
+bruit du canon qui détruisait la vieille monarchie, l'injurieuse
+distinction établie, malgré lui, par la Constituante entre les citoyens
+actifs et les citoyens non actifs.
+
+Dans la soirée même, sa section, celle de la place Vendôme, le nomma
+membre du nouveau conseil général de la commune. Élu président du
+tribunal institué pour juger les conspirateurs, il donna immédiatement
+sa démission en disant qu'il ne pouvait être juge de ceux qu'il avait
+dénoncés, et qui, «s'ils étaient les ennemis de la patrie, s'étaient
+aussi déclarés les siens».[3]
+
+[Note 3: Lettre insérée dans le _Moniteur_ du 28 août 1792.]
+
+Nommé également membre de l'assemblée électorale chargée de choisir les
+députés à la Convention nationale, Il prit peu de part aux délibérations
+de la Commune. Le bruit des affreux massacres de septembre vint
+tardivement le frapper au milieu de ses fonctions d'électeur. A cette
+nouvelle, il se rendit au conseil général où, avec Deltroy et Manuel, il
+reçut la mission d'aller protéger la prison du Temple qui fut, en effet,
+épargnée par les assassins.[4]
+
+[Note 4: Procès-verbaux du conseil général de la commune de Paris.
+_Archives de la ville_, v. 22, carton 0.70.]
+
+Jusqu'ici, rien de sanglant n'apparaît ni dans ses actes ni dans ses
+paroles. Maintenant, jusqu'où doit aller, devant l'histoire, sa part de
+responsabilité dans les mesures sévères, terribles que, pour sauver la
+Révolution et la patrie, la Convention allait bientôt prendre ou
+ratifier? C'est ce dont le lecteur jugera d'après ce récit, écrit
+d'après les seules sources officielles, authentiques et originales.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Élu membre de la Convention nationale par les électeurs de Paris,
+Robespierre fut, dès les premières séances, l'objet d'une violente
+accusation de la part des hommes de la Gironde. Déjà Guadet, aux
+Jacobins, lui avait reproché amèrement d'être l'idole du peuple, et
+l'avait exhorté naïvement à se soustraire par l'ostracisme à cette
+idolâtrie. Lasource l'accusa d'aspirer à la dictature. A l'accusation
+dirigée contre lui, il opposa toute sa vie passée. «La meilleure réponse
+à de vagues accusations est de prouver qu'on a toujours fait des actes
+contraires. Loin d'être ambitieux, j'ai toujours combattu les ambitieux.
+Ah! si j'avais été l'homme de l'un de ces partis qui, plus d'une fois,
+tentèrent de me séduire, si j'avais transigé avec ma conscience et trahi
+la cause du peuple, je serais à l'abri des persécutions....»
+
+Barbaroux et Louvet vinrent à la rescousse. Le frivole auteur de
+_Faublas_, devançant les Thermidoriens, voulait absolument que la
+Convention frappât d'un acte d'accusation l'adversaire de son parti,
+parce qu'on l'avait proclamé l'homme le plus vertueux de France et que
+l'idolâtrie dont un citoyen était l'objet pouvait être mortelle à la
+patrie, parce qu'on l'entendait vanter constamment la souveraineté du
+peuple, et qu'il avait abdiqué le poste périlleux d'accusateur public.
+Malgré le vide et le ridicule de ces accusations, une partie de la
+Convention applaudit à la robespierride de Louvet, que le ministre
+Roland fit répandre dans les provinces à quinze mille exemplaires.
+
+Écrasante fut la réponse de Robespierre. Il n'eut pas de peine à prouver
+qu'à l'époque où l'on prétendait qu'il exerçait la dictature, toute la
+puissance était entre les mains de ses adversaires. Après avoir reproché
+à ceux-ci de ne parler de dictature que pour l'exercer eux-mêmes sans
+frein, il termina par un appel à la conciliation, ne demandant d'autre
+vengeance contre ses calomniateurs «que le retour de la paix et le
+triomphe de la liberté».
+
+Mais sourds à cet appel à la conciliation, les imprudents Girondins ne
+firent que redoubler d'invectives et d'animosité à l'égard de
+Robespierre et de Danton. La lutte entre la Gironde et la Montagne
+s'envenimait chaque jour et ne devait se terminer que par
+l'extermination d'un des deux partis. Mais d'où vinrent les attaques
+passionnées et les premiers traits empoisonnés? La justice nous commande
+bien de le dire, elles vinrent des Girondins.
+
+Le jugement du roi, dans lequel Girondins et Montagnards votèrent en
+grande majorité pour la mort, fut à peine une halte au milieu de cette
+lutte sans trêve ni merci.
+
+Le jour même où Louis XVI était décapité, Robespierre prenait la parole
+pour faire l'éloge de son ami Lepeletier de Saint-Fargeau, qui venait de
+tomber sous le poignard d'un assassin. Lorsque, dans la même séance,
+Bazire proposa que la peine de mort fût décrétée contre quiconque
+cacherait le meurtrier ou favoriserait sa fuite, il attaqua avec force
+cette motion comme contraire aux principes. «Quoi! s'écria-t-il, au
+moment où vous allez effacer de votre code pénal la peine de mort, vous
+la décréteriez pour un cas particulier! Les principes d'éternelle
+justice s'y opposent.» Et, sur sa proposition, l'Assemblée passa à
+l'ordre du jour.
+
+Déjà, du temps de la Constituante, il avait éloquemment, mais en vain,
+réclamé l'abolition de la peine de mort. Que ne fût-il écouté alors!
+Peut-être, comme il le dit lui-même un jour, l'histoire n'aurait-elle
+pas eu à enregistrer les actes sanglants qui jettent une teinte si
+sombre sur la Révolution. Mais on approchait de l'heure des sévérités
+implacables.
+
+La Convention, croyant reconnaître la main de l'étranger et celle des
+éternels adversaires de la Révolution dans les agitations qui marquèrent
+le mois de mars 1793, commença à prendre des mesures terribles contre
+les ennemis du dedans et du dehors. Le 10 mars, sur la proposition de
+Danton, elle adopta un projet de tribunal révolutionnaire, projet rédigé
+par le girondin Isnard, décrétant virtuellement ainsi le régime de la
+Terreur.
+
+Dans les discussions auxquelles donna lieu l'organisation de ce
+tribunal, Robespierre se borna à demander qu'il fût chargé de réprimer
+les écrits soudoyés tendant à pousser à l'assassinat des défenseurs de
+la liberté, et surtout que l'on définît bien ce que l'on entendait par
+conspirateurs. «Autrement, dit-il, les meilleurs citoyens risqueraient
+d'être victimes d'un tribunal institué pour les protéger contre les
+entreprises des contre-révolutionnaires.»
+
+Nommé membre du comité de Défense nationale, dit _Commission de Salut
+public_, dont faisaient également partie Isnard, Vergniaud, Guadet et
+quelques autres Girondins, il donna presque aussitôt sa démission, ne
+voulant pas s'y trouver, dit-il, avec Brissot, qu'il regardait comme un
+complice de Dumouriez. Il refusa également d'entrer dans le grand comité
+de Salut public qui succéda à celui de défense nationale.
+
+Les débats sur la Constitution firent à peine trêve aux querelles
+intestines qui divisaient la Convention. C'est au moment où les
+Girondins ressassaient contre Robespierre et Danton leur éternelle
+accusation de dictature que le premier, après avoir exposé, aux
+applaudissements de l'Assemblée, son mémorable projet de Déclaration des
+droits de l'homme, prononçait ces paroles, toujours dignes d'être
+méditées: «Fuyez la manière ancienne des gouvernements de vouloir trop
+gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire
+ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux communes le droit de régler
+elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point
+essentiellement à l'administration générale de la République; rendez à
+la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement à
+l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à
+l'ambition et à l'arbitraire.» Sages paroles, dont il serait bien temps
+de s'inspirer.
+
+Mais, à chaque instant, de nouvelles explosions interrompaient ces
+pacifiques discussions. Lorsque les Girondins avaient proposé la mise en
+accusation de Marat pour ses écrits violents, Danton s'était écrié:
+«N'entamez pas la Convention», et Robespierre avait également essayé de
+s'opposer à l'adoption d'un décret qui devait être suivi, hélas! de bien
+d'autres décrets analogues. Les Girondins ne firent que ménager à
+l'_Ami du peuple_ un triomphe éclatant.
+
+On sait comment ils finirent par sombrer dans les journées du 31 mai et
+du 2 juin, sous l'irrésistible impulsion du peuple de Paris, qu'ils
+avaient exaspéré. Depuis huit mois qu'ils étaient en possession du
+pouvoir, ils n'avaient su que troubler le pays et l'Assemblée par leurs
+haines implacables et leurs rancunes immortelles. «Encore quelques mois
+d'un pareil gouvernement, a écrit leur chantre inspiré, et la France, à
+demi conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution,
+dévorée par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé
+d'exister et comme république et comme nation. Tout périssait entre les
+mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec
+eux ou fortifier le gouvernement[5].
+
+[Note 5: Les _Girondins_, par M. de Lamartine. T. VI, p. 155.]
+
+Les journées des 31 mai et 2 juin, que trois mois après le 9 thermidor,
+Robert Lindet qualifiait encore de «grandes, heureuses, utiles et
+nécessaires», ne coûtèrent pas une goutte de sang au pays, et
+vraisemblablement les Girondins n'auraient pas été immolés, s'ils
+n'avaient point commis le crime de soulever une partie de la France
+contre la Convention.
+
+
+
+
+V
+
+
+«La liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés,
+s'était écrié Saint-Just, dans la séance du 8 juillet 1793, en terminant
+son rapport sur les Girondins décrétés d'accusation à la suite du 31
+mai. Proscrivez ceux qui ont fui pour prendre les armes ... non pour ce
+qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et
+pardonnez au plus grand nombre, l'erreur ne doit pas être confondue avec
+le crime, et vous n'aimez point à être sévères.»
+
+Mais le décret, rendu à la suite de ce rapport, ne proscrivait que neuf
+représentants, qui s'étaient mis en état de rébellion dans les
+départements de l'Eure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, et ne frappait
+d'accusation que les députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, Gardien et
+Mollevault. Cela parut infiniment trop modéré aux ardents de la
+Montagne, aux futurs Thermidoriens.
+
+Le 3 octobre, Amar parut à la tribune pour donner lecture d'un nouveau
+rapport contre les Girondins, au nom du comité de Sûreté générale.
+Quarante-six députés, cette fois, étaient impliqués dans l'affaire et
+renvoyés devant le tribunal révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout.
+Amar termina son rapport par la lecture d'une protestation, restée
+secrète jusque-là, contre les événements des 31 mai et 2 juin, et
+portant les signatures de soixante-treize membres de l'Assemblée, dont
+il réclama l'arrestation immédiate.
+
+Cette mesure parut insuffisante à quelques membres qui, appuyés par le
+rapporteur, proposèrent, aux applaudissements d'une partie de
+l'Assemblée, de décréter également d'accusation les soixante-treize
+signataires de la protestation. C'était le glaive suspendu sur les têtes
+de ces malheureux. Où donc étaient alors ceux qui, depuis, se sont
+donnés comme ayant voulu les sauver? L'Assemblée allait les livrer au
+bourreau quand Robespierre, devenu, depuis le mois de juillet, membre du
+comité de Salut public, s'élança à la tribune. En quelques paroles
+énergiques, il montra combien il serait injuste et impolitique de livrer
+au bourreau les signataires dont on venait de voter l'arrestation, et
+dont la plupart étaient des hommes de bonne foi, qui n'avaient été
+qu'égarés.
+
+L'Assemblée, ramenée à de tout autres sentiments, ne resta pas sourde à
+ce langage généreux, et, au milieu des applaudissements décernés au
+courageux orateur, elle se rangea à son avis. Les soixante-treize
+étaient sauvés.
+
+Les témoignages de reconnaissance n'ont pas manqué à Robespierre,
+témoignages que les Thermidoriens avaient eu grand soin de dissimuler.
+Fort heureusement nous avons pu les faire revenir au jour. Je me
+contenterai d'en citer quelques-uns.
+
+«Citoyen notre collègue, lui écrivaient, au nom de leurs compagnons
+d'infortune, le 29 nivôse an II, les députés Hecquet, Queinec, Arnault,
+Saint-Prix, Blad et Vincent, nous avons emporté, du sein de la
+Convention et dans notre captivité, un sentiment profond de
+reconnaissance, excité par l'opposition généreuse que tu formas le 3
+octobre, à l'accusation proposée contre nous. La mort aura flétri notre
+coeur avant que cet acte de bienfaisance en soit effacé.»
+
+Écoutez Garilhe, député de l'Ardèche à la Convention: «La loyauté, la
+justice et l'énergie que vous avez développées le 3 octobre, en faveur
+des signataires de la déclaration du 6 juin, m'ont prouvé que, de même
+que vous savez, sans autre passion que celle du bien public, employer
+vos talents à démasquer les traîtres, de même vous savez élever votre
+voix avec courage en faveur de l'innocent trompé. Cette conduite
+généreuse m'inspire la confiance de m'adresser à vous....»
+
+Lisez enfin ces quelques lignes écrites de la Force à la date du 3
+messidor an II (21 juin 1794), c'est-à-dire un peu plus d'un mois avant
+le 9 thermidor, et signées de trente et un Girondins: «Citoyen, tes
+collègues détenus à la Force t'invitent à prendre connaissance de la
+lettre dont ils t'envoient copie. Ils espèrent que, conséquemment à tes
+principes, tu l'appuieras. Quoique nous te devions beaucoup, nous ne te
+parlerons point de notre reconnaissance, il suffit de demander justice à
+un républicain tel que toi.»
+
+Combien y en a-t-il qui, après Thermidor, se souviendront de ce cri de
+reconnaissance? C'est triste à dire, mais beaucoup, comme
+Boissy-d'Anglas, qui comparait alors Robespierre à Orphée, feront chorus
+avec les calomniateurs de celui qui les avait arrachés à la mort.
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était le temps où, suivant l'expression du général Foy, la France
+accomplissait son colossal effort. Sans doute, on peut maudire les
+sévérités de 1793, mais il est impossible de ne pas les comprendre.
+Croit-on que c'est avec des ménagements que la République serait
+parvenue à rejeter l'Europe coalisée et les émigrés en armes au delà du
+Rhin, à écraser la Vendée, à faire rentrer sous terre l'armée des
+conspirateurs? Comme tous ses collègues du comité de Salut public et de
+la Convention, Robespierre s'associa à toutes les mesures inflexibles
+que commandait la situation.
+
+Mais, plus que ses collègues du comité, il eut le courage de combattre
+les excès inutiles, ce qu'il appelait «l'exagération systématique des
+faux patriotes» et les fureurs anarchiques si propres à déconsidérer la
+Révolution française. «La sagesse seule peut fonder une République,
+disait-il, le 27 brumaire (17 novembre 1793), à la Convention. Soyez
+dignes du peuple que vous représentez; le peuple hait tous les excès.»
+
+Avec Danton, il s'éleva courageusement contre les saturnales de la
+déprêtrisation et l'intolérance de quelques sectaires qui transformaient
+la dévotion en crime d'État. «De quel droit, s'écriait-il, le 1er
+frimaire, aux Jacobins, des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière
+de la Révolution viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom
+de la liberté? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages rendus
+à la vérité pure en des farces éternelles et ridicules? Pourquoi leur
+permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple et d'attacher
+les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie? La Convention
+ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte. On a
+dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe. Celui qui veut les empêcher
+est plus fanatique que celui qui dit la messe.» Il faut avouer que si
+c'était là de la _religiosité_, il y avait quelque courage à en
+faire parade, au moment où l'on emprisonnait comme suspects ceux qui
+allaient aux vêpres, et où, malgré son immense influence morale et sa
+qualité de membre du comité de Salut public, il lui fut impossible, à
+lui Robespierre, de réprimer ces odieux excès.
+
+Quelques jours après, Danton disait à la Convention: «Si nous n'avons
+pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas
+plus honorer le prêtre de l'incrédulité. Nous voulons servir le peuple.
+Je demande qu'il n'y ait plus de mascarade antireligieuse.»
+
+Le 15 frimaire, Robespierre, revenant encore sur le même sujet,
+demandait instamment à la Convention qu'on empêchât les autorités
+particulières de servir les ennemis de la République par des mesures
+irréfléchies et qu'il fût sévèrement interdit à toute force armée de
+s'immiscer dans ce qui appartenait aux opinions religieuses.
+
+Écoutons-le encore, le 18 pluviôse, stigmatisant les exagérés de sa
+mordante ironie: «Faut-il reprendre nos forteresses? ils veulent prendre
+d'assaut les églises et escalader le ciel; ils oublient les Autrichiens
+pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la
+fidélité de nos alliés? ils déclameront contre tous les gouvernements,
+et vous proposeront de mettre en état d'accusation le Grand Mogol
+lui-même.... Vous ne pourriez jamais vous imaginer certains excès commis
+par des contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la
+Révolution.»
+
+Épuisé par ces luttes continuelles, il tomba malade à cette époque, et,
+pendant trois semaines (du 30 pluviôse au 23 ventôse), il fut obligé de
+garder la chambre. Quand il reparut, l'hébertisme, foudroyé par le
+_Vieux Cordelier_ de Camille Desmoulins et par un virulent rapport
+de Saint-Just à la Convention, était terrassé, et ses plus ardents
+sectaires, accusés d'avoir conspiré le renversement de la Convention,
+étaient livrés au tribunal révolutionnaire.
+
+Mais ce coup porté aux exagérés eut cela de funeste qu'il engagea
+certains membres des comités de Salut public et de Sûreté générale à
+poursuivre ceux qui s'étaient le plus violemment déchaînés contre les
+hébertistes et qu'on appelait les _Indulgents_. Depuis quelque
+temps déjà, Danton et Camille Desmoulins, considérés comme les chefs de
+ce parti, après avoir tant poussé eux-mêmes aux mesures extrêmes,
+avaient été l'objet des plus amères dénonciations. A diverses reprises,
+Robespierre défendit, avec une énergie suprême, à la Convention et aux
+Jacobins, ses deux amis et compagnons d'armes dans la carrière de la
+Révolution. Pourquoi aurait-il attaqué Camille? Est-ce que le _Vieux
+Cordelier_ n'est pas d'un bout à l'autre un véritable dithyrambe en
+son honneur[6]. Le jour où, au sein du comité de Salut public, Billaud-
+Varenne proposa la mise en accusation de Danton, Robespierre se leva
+comme un furieux en s'écriant que l'on voulait perdre les meilleurs
+patriotes[7].
+
+[Note 6: Un journal a récemment publié certains extraits du numéro 7
+du _Vieux Cordelier_, défavorables à Robespierre. Mais ce numéro 7,
+arrangé ou non après coup, n'a paru que six mois après la mort de
+Camille Desmoulins, un mois après celle de Robespierre; celui-ci n'avait
+donc pu s'en montrer froissé.]
+
+[Note 7: Déclaration de Billaud-Varenne dans la séance du 9
+thermidor.]
+
+Robespierre ne consentit à abandonner Danton que lorsqu'on fut parvenu à
+faire pénétrer dans son esprit la conviction que Danton s'était laissé
+corrompre, conviction partagée par l'intègre Cambon. Dans son procès,
+Danton a parlé, sans les nommer, des deux plats coquins qui l'avaient
+perdu dans l'esprit de Robespierre. Quoiqu'il en soit, le sacrifice de
+Danton et de ses amis fut un grand malheur. «Soixante-quatre ans se sont
+écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, ai-je
+écrit dans mon _Histoire de Saint-Just_, et, depuis cette époque,
+les historiens n'ont cessé d'agiter les discussions autour de ce fatal
+holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont
+efforcés d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les
+autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une
+irréprochable faute; mais elle n'a pas été le fait particulier de
+celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière; ça
+été le crime, je me trompe, ça été la folie de tous[8].» La mort de
+Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des
+hébertistes; mais ce n'en fut pas moins une proie nouvelle jetée à la
+réaction[9].
+
+[Note 8: _Histoire de Saint-Just_, édition princeps, p. 444.]
+
+[Note 9: J'ai sous les yeux le mandat d'arrêt rendu contre les
+dantonistes par les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il
+est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout en
+haut d'une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date, et est
+ainsi conçu: «Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent
+que Danton, Lacroix (du département d'Eure-et-Loir), Camille Desmoulins
+et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés
+et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément
+et au secret....»
+
+La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que
+le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé,
+dans l'ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin)
+Collot-d'Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon,
+Dubarran, Voulland, Moïse Bayle, Amar, Élie Lacoste, Robespierre,
+Lavicomterie.... Un seul parmi les membres du comité de Salut public ne
+donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet.
+
+Carnot, qui a signé le troisième, s'est excusé plus tard en disant que,
+fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il
+n'avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu'il venait de
+combattre (_Mémoires sur Carnot_, t. 1er, page 369). Mauvaise
+excuse. Qui l'empêchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion,
+ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de
+s'abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini
+par céder aux obsessions de Billaud-Varenne.]
+
+
+
+
+VII
+
+
+Toutefois, il faut bien le dire, l'effet immédiat de cette sanglante
+tragédie, fut de faire rentrer sous terre la contre-révolution. L'idée
+républicaine, loin de s'affaiblir, éclata plus rayonnante que jamais, et
+se manifesta sous toutes les formes.
+
+Au lendemain de la chute des dantonistes, la Convention, sur un rapport
+de Carnot, supprimait l'institution des ministères et la remplaçait par
+l'établissement de douze commissions, comprenant les diverses
+attributions des anciens ministères. Il y avait la commission de
+l'instruction publique, si négligée jadis, et qui, pour la première
+fois, figurait au rang des premiers besoins du pays.
+
+Presque en même temps, dans un accès de sombre enthousiasme, l'Assemblée
+décrétait que tout individu qui usurperait la souveraineté du peuple
+serait mis à mort sur-le-champ, et que, dans le délai d'un mois, chacun
+de ses membres rendrait compte de sa conduite politique et de l'état de
+sa fortune. C'était là sans doute un décret très austère et personne
+moins que Robespierre ne pouvait en redouter les effets; il le critiqua
+néanmoins, parce qu'il craignit que les malveillants ne s'en fissent une
+arme contre les riches et ne portassent dans les familles une
+inquisition intolérable. Il était en cela fidèle au système de
+modération et de bon sens qui, quelques jours auparavant, l'avait engagé
+à défendre les signataires des fameuses pétitions des huit mille et des
+vingt mille, que certains énergumènes voulaient ranger en bloc dans la
+catégorie des suspects.
+
+Jusqu'au dernier jour, il ne se départit pas du système qu'il avait
+adopté: guerre implacable, sans trêve ni merci, à tous les ennemis
+actifs de la République, à tous ceux qui conspiraient la destruction de
+l'ordre de choses résultant des principes posés en 1789; mais tolérance
+absolue à l'égard de ceux qui n'étaient qu'égarés. Il ne cessa de
+demander que l'on ne confondît pas l'erreur avec le crime et que l'on ne
+punît pas de simples opinions ou des préjugés incurables. Il voulait, en
+un mot, que l'on ne cherchât pas partout des coupables.
+
+Nous le voyons, à la fin de germinal, refuser sa signature à la
+proscription du général Hoche, qui avait été arrêté à l'armée des Alpes
+sur un ordre écrit de Carnot et signé par ce dernier et
+Collot-d'Herbois. Le 22 germinal (11 avril 1794), le comité de Salut
+public eut à statuer sur le sort du général. Neuf de ses membres étaient
+présents: Barère, Carnot, Couthon, Collot-d'Herbois, C.-A. Prieur,
+Billaud-Varenne, Robespierre, Saint-Just et Robert Lindet. Deux étaient
+en mission aux armées, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la Marne), le
+douzième, Hérault-Séchelles, venait d'être guillotiné.
+
+Le résultat des débats de cette séance du 22 germinal fut l'arrêté
+suivant: «Le comité de Salut public arrête que le général Hoche sera mis
+en état d'arrestation et conduit dans la maison d'arrêt dite des Carmes,
+pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre.» Tous signèrent, tous excepté
+Robespierre qui, n'approuvant pas la mesure, ne voulut pas l'appuyer de
+l'autorité de son nom[10].
+
+[Note 10: Ont signé, dans l'ordre suivant: Saint-Just,
+Collot-d'Herbois, Barère, C.-A. Prieur, Carnot, Couthon, Robert Lindet
+et Billaud-Varenne.--M. Hippolyte Carnot, dans ses _Mémoires sur
+Carnot_, fait figurer Robespierre au nombre des signataires de cet
+arrêté. C'est une grave erreur. Nous avons relevé nous-même cet arrêté
+sur les catalogues de M. Laverdet. Nous avons fait mieux, nous avons été
+consulter--ce que chacun peut faire comme nous--l'ordre d'écrou du
+général aux archives de la préfecture de police, et nous l'avons trouvé
+parfaitement conforme au texte de l'arrêté publié dans le catalogue
+Laverdet.]
+
+Hoche n'ignora point qu'il avait eu Robespierre pour défenseur au Comité
+de Salut public, et, le 1er prairial, il lui écrivit la lettre suivante
+que nous avons révélée à l'histoire: «L. Hoche à Robespierre. Le soldat
+qui a mille fois bravé la mort dans les combats ne la craint pas sur
+l'échafaud. Son seul regret est de ne plus servir son pays et de perdre
+en un moment l'estime du citoyen qu'il regarda de tout temps comme son
+génie tutélaire. Tu connais, Robespierre, la haute opinion que j'ai
+conçue de tes talents et de tes vertus; les lettres que je t'écrivis de
+Dunkerque[11] et mes professions de foi sur ton compte, adressées à
+Bouchotte et à Audoin, en sont l'expression fidèle; mais mon respect
+pour toi n'est pas un mérite, c'est un acte de justice, et s'il est un
+rapport sous lequel je puisse véritablement t'intéresser, c'est celui
+sous lequel j'ai pu utilement servir la chose publique. Tu le sais,
+Robespierre, né soldat, soldat toute ma vie, il n'est pas une seule
+goutte de mon sang que je n'ai (_sic_) consacré (_sic_) à la
+cause que tu as illustrée. Si la vie, que je n'aime que pour ma patrie,
+m'est conservée, je croirai avec raison que je la tiens de ton amour
+pour les patriotes. Si, au contraire, la rage de mes ennemis m'entraîne
+au tombeau, j'y descendrai en bénissant la République et Robespierre. L.
+HOCHE.» Cette lettre ne parvint pas à son adresse[12]. Hoche était
+certainement de ceux auxquels Robespierre faisait allusion lorsque, dans
+son discours du 8 thermidor, il reprochait aux comités de persécuter les
+généraux patriotes[13].
+
+[Note 11: Ces lettres ont disparu. C'est encore là un vol fait à
+l'histoire par les Thermidoriens.]
+
+[Note 12: Cette lettre de Hoche à Robespierre a été trouvée dans le
+dossier de Fouquier-Tinville, accompagnée de celle-ci: «Je compte assez,
+citoyen, sur ton attachement aux intérêts de la patrie pour être
+persuadé que tu voudras bien remettre la lettre ci-jointe à son adresse.
+L. Hoche.»--Fouquier garda la lettre. On voit avec quel sans façon le
+fougueux accusateur public agissait à l'égard de Robespierre.
+(_Archives_, carton W 136, 2e dossier, cotes 90 et 91).]
+
+[Note 13: On lit dans les _Mémoires sur Carnot_, par son fils,
+t. I, p. 450: «J'avais sauvé la vie à Hoche avec beaucoup de peine, du
+temps de Robespierre, et je l'avais fait mettre en liberté
+_immédiatement_ après Thermidor.» C'est là une allégation démentie
+par tous les faits. Hoche ne recouvra sa liberté ni le 11, ni le 12, ni
+le 13 thermidor, c'est-à-dire au moment où une foule de gens notoirement
+ennemis de la Révolution trouvaient moyen de sortir des prisons où ils
+avaient été enfermés.
+
+Hoche n'obtint sa liberté, à grand peine, que le 17. Voici l'arrêté, qui
+est de la main de Thuriot: «Le 17 Thermidor de l'an II.... Le comité de
+Salut public arrête que Hoche, ci-devant général de l'armée de la
+Moselle, sera sur-le-champ mis en liberté, et les scellés, apposés sur
+ses papiers, levés.... Signé Thuriot, Collot-d'Herbois, Tallien, P.-A.
+Lalloy, C.-A. Prieur, Treilhard, Carnot. (_Archives_, A. T. II,
+60.)]
+
+Ce fut surtout dans son rapport du 18 floréal, sur les fêtes décadaires,
+que Robespierre s'efforça d'assurer le triomphe de la modération et de
+la tolérance religieuse, sans rien diminuer de l'énergie révolutionnaire
+qui lui paraissait nécessaire encore pour assurer le triomphe de la
+République.
+
+C'était Danton qui, le premier, avait réclamé, à la Convention, le culte
+de l'Être suprême. «Si la Grèce eut ses jeux Olympiques, disait-il, dans
+la séance du 6 frimaire an II (26 novembre 1793), la France solennisera
+aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans
+lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, le maître de la
+nature; car nous n'avons pas voulu anéantir la superstition pour établir
+le règne de l'athéïsme.»
+
+On voit combien, sur ce point, il marchait d'accord avec Robespierre, et
+l'on ne peut que déplorer qu'il n'ait plus été là pour soutenir avec lui
+les saines notions de la sagesse et de la raison.
+
+Dans la reconnaissance de l'Être suprême, qui fut avant tout un acte
+politique, Robespierre vit surtout le moyen de rassurer les âmes faibles
+et de ramener le triomphe de la raison «qu'on ne cessait d'outrager,
+dit-il, par des violences absurdes, par des extravagances concertées
+pour la rendre ridicule, et qu'on ne semblait reléguer, dans les
+temples, que pour la bannir de la République».
+
+Mais, en même temps, il maintenait strictement la liberté des cultes,
+maintes fois déjà défendue par lui, et qui ne sombra tout à fait
+qu'après le 9 thermidor. «Que la liberté des cultes, ajoutait-il, soit
+respectée pour le triomphe même de la raison.» Et l'article XI du décret
+rendu à la suite de ce rapport, et par lequel la Convention instituait
+des fêtes décadaires pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et
+à la dignité de son être portait: «La liberté des cultes est maintenue,
+conformément au décret du 18 frimaire.»
+
+Il fut décidé, en outre, qu'une fête en l'honneur de l'Être suprême
+serait célébrée le 2 prairial, fête qui fut remise au 20, et à laquelle
+Robespierre dut présider, comme président de la Convention.
+
+C'étaient donc la liberté de conscience et la tolérance religieuse qui
+triomphaient, et c'est ce qui explique pourquoi le rapport du 18 floréal
+souleva, dans la France entière, des acclamations presque unanimes.
+
+
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+
+Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la
+Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
+de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la
+Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
+interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de
+mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à
+Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc
+d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le
+crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de
+Thermidor.--Prétendues listes de proscrits.
+
+
+I
+
+
+Nous sommes au lendemain de la fête de l'Être suprême, à laquelle
+Robespierre, comme on l'a vu, avait présidé en sa qualité de président
+de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un
+modérateur.
+
+Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait
+été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d'espérance
+et le gage d'une pacification prochaine à l'intérieur, il avait
+indisposé un certain nombre d'hébertistes de la Convention; mais, au
+fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon,
+les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison; ils
+faisaient de l'irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns
+d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion
+restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce
+fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte.
+Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l'Assemblée,
+aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils
+répandirent par des cris de haine et de fureur. _«Voyez-vous comme on
+l'applaudit»!_ disaient les uns en allant de rang en rang pour semer
+le soupçon contre lui dans le coeur de ses collègues[14]. _Il n'y a
+qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne_, s'écriait celui-ci,
+parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements
+qui marquaient sa présence, _Je te méprise autant que je
+t'abhorre_[15]. Bourdon (de l'Oise) fut celui qui se fit remarquer le
+plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes[16].
+
+[Note 14: Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.]
+
+[Note 15: Lecointre a revendiqué l'honneur de cette insulte; il faut
+le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand
+crime de Robespierre, c'était «les applaudissements qui marquaient sa
+présence». (_Conjuration formée dès le 5 prairial_, p. 3.)]
+
+[Note 16: Notes de Robespierre sur certains députés. _Papiers
+inédits_, t. II, p. 19.]
+
+Aux injures vomies par l'envie, Robespierre se contenta d'opposer le
+mépris et le dédain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation
+suffisante dans l'ovation dont il était l'objet, et les cris d'amour
+poussés à ses côtés n'étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les
+discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son
+visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il
+était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne
+symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l'hymne de Chénier à
+l'Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours,
+et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au
+delà, pour le moment, l'amertume qu'on s'était efforcé de déposer dans
+son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de
+l'allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le
+calme et dans le silence, il ne put se défendre d'un vague sentiment de
+tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes.
+Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes
+joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait
+été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un accent pénétré, il
+leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps[17].» Lui, du reste, sans se
+préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se
+montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à
+demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement
+versé et des rapines exercées par eux.
+
+[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le
+manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d'après M.A. Esquiros, qui la
+tenait de Mme Le Bas elle-même.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l'Être suprême
+laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et
+de bonté[18]. On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros
+de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de
+la France et de l'Europe, n'avait pas profité de la dictature morale
+qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du
+gouvernement révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre», lui
+avait écrit, la veille même de la fête à l'Être suprême, le député
+Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique
+le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer
+une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France
+depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés
+les homicides et les fauteurs d'homicide[19].» Nul doute que Maximilien
+n'ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les
+rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang «versé par
+le crime». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7
+prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la
+liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui
+prêtait, témoin cette phrase d'un pamphlétaire royaliste: «La fête de
+l'Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut
+véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution, et
+peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui
+qui en était l'objet[20].» Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par
+exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou
+mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des
+noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et Fréron,
+Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans
+résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de
+songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la
+justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait
+réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du
+crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que
+Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entraînant avec eux
+Carnot, Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de
+sitôt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils
+abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec
+Barère, l'aveu est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter
+_le cours terrible_ de la Révolution[21].
+
+[Note 18: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.]
+
+[Note 20: Mallet-Dupan. _Mémoires_, t. II, p. 99.]
+
+[Note 21: Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.]
+
+Il ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les
+scélérats «gorgés de sang et de rapines», suivant sa propre expression.
+Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d'être tout récemment
+condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s'être procuré des
+biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district
+d'Avignon, où il commandait en qualité de chef d'escadron d'artillerie.
+C'était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des
+dilapidations ayant motivé sa condamnation le représentant du peuple
+Rovère, un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la
+Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain
+le châtiment [22]. Jourdan Coupe-Tête avait été dénoncé par Maignet.
+
+[Note 22: Dénoncé aux Jacobins le 21 nivôse de l'an II (10 janvier
+1794) comme persécutant les patriotes du Vaucluse, Rovère avait trouvé
+dans son ami Jourdan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. (_Moniteur_
+du 1er pluviôse (20 janvier 1794.)) Il n'y a pas à demander s'il fut
+du nombre des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait
+être que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de
+Fonvielle avant la Révolution, Rovère devint, après Thermidor, un des
+plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme
+complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les
+déserts de Sinnamari.]
+
+C'était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme), qui s'était si
+vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à
+Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité
+phocéenne avait pu conserver son nom, dont l'avaient dépouillée ces
+coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d'un département
+où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque
+jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d'une
+part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission,
+et, de l'autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les
+Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d'envoyer à Paris tous
+les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le
+décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux
+mêmes un tribunal extraordinaire.
+
+Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de
+Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus. Une commission
+composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution
+dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en effet
+établie à Orange par arrêté du comité de Salut public en date du 21
+floréal. L'établissement de cette commission fut l'oeuvre collective du
+comité de Salut public, et, longtemps après Thermidor, Billaud-Varenne
+put dire, sans être démenti, que la Convention n'avait point désapprouvé
+cette mesure de son comité[23].
+
+[Note 23: Les diverses pièces relatives à la commission d'Orange
+sont signées par Collot-d'Herbois, Barère, Robespierre, Robert Lindet,
+Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont même signé
+seuls les pièces les plus importantes. Voyez à ce sujet le rapport de
+Saladin, p. 50.]
+
+Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies
+à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient
+chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects à déporter
+aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse, de prendre des renseignements
+exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, et de
+désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes
+qui se trouveraient en état d'arrestation. De semblables commissions
+pouvaient rendre les plus grands services; tout dépendait du patriotisme
+et de la probité de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommandé de
+tenir une conduite digne du ministère imposant qu'ils avaient à remplir,
+de n'écouter jamais que la voix de leur conscience, d'être inaccessibles
+à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables
+d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs
+composées d'hommes d'une probité rigoureuse et d'un patriotisme
+éprouvé[24]. En même temps, le comité de Salut public arrêta qu'au
+commencement de chaque décade l'accusateur public près le tribunal
+révolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu'il se
+proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade[25]. Ce
+sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa
+signature.
+
+[Note 24: Séance du comité de Salut public des 24 et 25 floréal (13
+et 14 mai 1794). Étaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
+Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet.
+(Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public.
+_Archives_, 436 _a a_ 73.)]
+
+[Note 25: Séance du 29 floréal (14 mai 1794).]
+
+
+
+
+III
+
+
+Eh bien! il y eut, on peut l'affirmer, au sein du comité de Salut
+public, pour l'adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22
+prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l'établissement
+de la commission d'Orange et à la formation des commissions populaires.
+
+Ancien magistrat, Couthon fut chargé, par ses collègues du comité, de
+rédiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des
+articles, le seul peut-être qui devait susciter une violente opposition
+dans l'Assemblée, était celui qui donnait aux comités la faculté de
+traduire au tribunal révolutionnaire les représentants du peuple.
+
+En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant
+armer les comités d'une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité
+de la foudre les Tallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes «gorgés de
+sang et de rapines», qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs
+complices, trouvaient encore une sorte d'appui dans les formes de la
+procédure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une
+faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu'ils avaient vu
+certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui
+n'épargnait point les petits, ils crurent qu'il suffisait de la
+conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de
+conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains
+défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les
+malheureux étaient obligés de s'en passer, ils s'imaginèrent qu'il était
+plus simple de supprimer la défense; ce fut un tort, un tort
+irréparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expié pour sa
+part, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une
+tache indélébile. Jusqu'alors il n'avait coopéré en rien à aucune des
+lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été
+Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre
+cette participation à la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien
+embarrassés pour produire contre lui un grief légitime.
+
+Ce qu'il y a de certain et d'incontestable, malgré les dénégations
+ultérieures des collègues de Maximilien, c'est que le projet de loi ne
+rencontra aucune espèce d'opposition de la part des membres du comité de
+Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse
+précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire[26]. Tous les membres
+du Comité jugèrent bon le projet préparé par Couthon, puisqu'il ne donna
+lieu à aucune objection de leur part. Un jour, paraît-il, l'accusateur
+public, informé par le président Dumas qu'on préparait une loi nouvelle
+par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des
+accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva
+Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur,
+auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu'on abrogeait les
+interrogatoires et la défense des accusés. Fouquier-Tinville pris d'un
+tendre intérêt pour les prévenus! c'est à n'y pas croire. Ces membres du
+comité se bornèrent à lui répondre que «cet objet regardait Robespierre,
+_chargé du travail_[27]».
+
+[Note 26: Article 1er du décret: «Le comité de Salut public fera
+dans le plus court délai son rapport sur les moyens de perfectionner
+l'organisation du tribunal révolutionnaire.» _Moniteur_ du 7 nivôse
+(27 décembre 1793.)]
+
+[Note 27: Mémoire pour Antoine Quentin-Fouquier..., cité dans
+l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 247.]
+
+Or, s'ils avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi
+confié aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n'eût pas manqué de le
+rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur
+public avait tout intérêt à s'attirer leurs bonnes grâces.
+
+Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus à leur tour
+l'objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et
+sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi; ils poussèrent le
+mépris de la vérité jusqu'à prétendre qu'elle avait été présentée à la
+Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils
+inventèrent cette fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin
+même du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant
+Robespierre, lui aurait reproché d'avoir porté seul «le décret
+abominable qui faisait l'effroi des patriotes». A quoi Maximilien aurait
+répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux
+membres du comité de conspirer contre lui. «Tu veux guillotiner la
+Convention»! aurait répliqué Billaud.--Nous sommes en l'an III, ne
+l'oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme
+un des défenseurs de l'Assemblée.--Alors Robespierre, avec agitation:
+«Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire
+guillotiner la Convention nationale.» Je te connais maintenant,
+aurait-il ajouté, en s'adressant à Billaud; et ce dernier lui aurait
+répondu: «Et moi aussi je te connais _comme un contre-
+révolutionnaire_[28].» Tout cela doit être sorti de l'imagination
+féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Lecointre,
+Billaud fait à peine allusion à cette scène[29]. Homme probe
+et rigide au fond, Billaud eût hésité à appuyer sa justification sur des
+mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut être, en vérité,
+d'une insigne mauvaise foi ou d'une bien grande naïveté, pour accepter
+bénévolement les explications des membres des anciens comités. La
+Convention ne s'y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit
+de se rappeler avec quelle ardeur Barère et même Billaud-Varenne
+défendirent, comme on le verra tout à l'heure, cette néfaste loi du 22
+prairial. Saladin, arraché au bourreau par Robespierre, se chargea de
+répondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes[30].
+
+[Note 28: Voy. la _Réponse des anciens membres des comités aux
+imputations de Lecointre_, p. 38, 39, et la note de la page 108.]
+
+[Note 29: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 56.]
+
+[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. «On vous a dit, s'écriait
+Clauzel, dans la séance du 12 vendémiaire de l'an III (3 octobre 1794),
+que c'était pendant les quatres décades que Robespierre s'était éloigné
+du comité, que nos armées avaient remporté tant de victoires; eh bien!
+tous les massacres du tribunal révolutionnaire ne se sont-ils pas commis
+pendant ces quatre décades?» (_Moniteur_, du 14 vendémiaire, an
+III).]
+
+La scission qui n'allait pas tarder à éclater entre Robespierre et
+quelques-uns de ses collègues du comité de Salut public n'eut donc point
+pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l'application désastreuse
+qu'on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habileté avec
+laquelle certains Conventionnels menacés, aussi habiles à manier
+l'intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui
+dans l'âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au
+milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions
+auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la démonstration
+la plus péremptoire de notre thèse.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Robespierre présidait. Le commencement de la séance avait été rempli par
+un discours de Barère sur le succès de nos armes dans le Midi; Barère
+était, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la
+République. Les membres des comités de Sûreté générale et de Salut
+public étaient à peu près au complet, lorsque Couthon, après avoir rendu
+compte lui-même de quelques prises maritimes, présenta, au nom du comité
+de Salut public, son rapport sur le tribunal révolutionnaire et les
+modifications demandées par la Convention.
+
+Ce qu'il y avait surtout d'effrayant dans la nouvelle organisation de ce
+tribunal révolutionnaire institué pour punir les ennemis du peuple, et
+qui désormais ne devait plus appliquer qu'une seule peine, la mort,
+c'était la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnaître les
+ennemis du peuple. Ainsi étaient réputés tels ceux qui auraient provoqué
+le rétablissement de la royauté ou la dissolution de la Convention
+nationale, ceux qui auraient trahi la République dans le commandement
+des places ou des armées, les fauteurs de disette, ceux qui auraient
+abusé des lois révolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C'était là
+des définitions bien vagues, des questions laissées à l'appréciation du
+juge.
+
+Ah! certes, si la conscience humaine était infaillible, si les passions
+pouvaient ne pas s'approcher du coeur de l'homme investi de la
+redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large
+part laissée à l'interprétation des jurés, dont la conviction devait se
+former sur toute espèce de preuve morale ou matérielle, verbale ou
+écrite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec
+les passions en jeu? Si honnêtes, si probes qu'aient été la plupart des
+jurés de la Révolution, ils étaient hommes, et partant sujets à
+l'erreur. Pour n'avoir point pris garde à cela, les auteurs de la loi de
+prairial se trouvèrent plus tard en proie aux anathèmes d'une foule de
+gens appelés, eux, à inonder la France de tribunaux d'exception, de
+cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires
+jugeant sans l'assistance de jurés, et qui, pour de moins nobles causes,
+se montrèrent plus impitoyables que le tribunal révolutionnaire.
+
+Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop
+souvent sans la bien connaître, certains articles auxquels on ne doit
+pas se dispenser d'applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la
+suppression de l'interrogatoire secret, celle du résumé du président,
+qui est resté si longtemps le complément inutile de nos débats
+criminels, où le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine à
+maintenir égale la balance entre l'accusation et la défense? Enfin, par
+un sentiment de défiance trop justifié, en prévision du cas où des
+citoyens se trouveraient peut-être un peu légèrement livrés au tribunal
+par des sociétés populaires ou des comités révolutionnaires égarés, il
+était spécifié que les autorités constituées n'auraient le droit de
+traduire personne au tribunal révolutionnaire sans en référer au
+préalable aux comités de Salut public et de Sûreté générale. C'était
+encore une excellente mesure que celle par laquelle il était enjoint à
+l'accusateur public de faire appeler les témoins qui pourraient aider la
+justice, sans distinction de témoins à charge et à décharge[31]. Quant à
+la suppression des défenseurs officieux, ce fut une faute grave et,
+ajoutons-le, une faute inutile, car les défenseurs ne s'acquittaient pas
+de leur mission d'une manière compromettante pour la Révolution, tant
+s'en faut[32]! Ce fut très probablement parce qu'ils s'étaient
+convaincus de l'inefficacité de leur ministère, que les rédacteurs de la
+loi de prairial prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant
+ainsi, ils violèrent un principe sacré, celui du droit de la défense, et
+ils ont donné aux malédictions hypocrites de leurs ennemis un semblant
+de raison.
+
+[Note 31: Voyez le rapport de Couthon et le décret portant
+réorganisation du tribunal, dans le _Moniteur_ du 24 prairial (12
+juin 1794.)]
+
+[Note 32: Voici ce que, le 20 germinal de l'an II (9 avril 1794),
+écrivait «aux citoïens composant le tribunal révolutionnaire» le plus
+célèbre des défenseurs officieux, celui auquel la réaction a tressé le
+plus de couronnes, Chauveau-Lagarde: «Avant même que le tribunal eût
+arrêté de demander aux défenseurs officieux des certificats de civisme,
+j'ai prouvé par ma conduite combien cette mesure est dans mes principes:
+j'avois déjà obtenu de l'assemblée générale de ma section l'inscription
+préliminaire; j'aurois même depuis longtemps mon certificat si la
+distribution n'en avoit été suspendue par l'ordre de la commune, et je
+ne doute pas que, lorsque je le demanderai, l'on ne me l'accorde sans
+difficulté, si l'on ne consulte que les preuves de patriotisme que j'ai
+données avant et depuis la Révolution.
+
+«Mais j'ai le malheureux honneur d'être défenseur au tribunal
+révolutionnaire, et cette qualité seule suffit pour inspirer de
+l'ombrage aux patriotes qui ne savent pas de quelle manière j'ai exercé
+ces fonctions.
+
+«D'ailleurs, parmi tous ceux qui suivent aujourd'hui la même carrière,
+il n'en est pas à qui ce titre puisse nuire autant qu'à moi; si l'on
+sait bien que j'ai défendu la _Capet_ et la _Cordai_, l'on
+ignore que le tribunal m'avoit nommé d'office leur défenseur, et cette
+erreur est encore propre à m'aliéner l'esprit de ceux de mes concitoïens
+qui seroient, du reste, les plus disposés à me rendre justice.
+
+«Cependant, citoïens, votre intention, en exigeant de nous un certificat
+de civisme, n'est pas qu'un titre _honnorable_ et votre confiance,
+plus _honnorable_ encore, me tachent d'incivisme.
+
+«Je demande que le tribunal veuille bien m'accorder, s'il croit que je
+ne l'ai pas démérité, un témoignage ostensible de sa bienveillance, en
+déclarant dans les termes et dans la forme qu'il jugera convenables, de
+quelle manière je remplis comme citoïen mes devoirs de défenseur, et
+jusqu'à quel point je suis digne, sous ce rapport de son
+estime.--Chauveau.
+
+«Ce 20 germinal, l'an deux de la République, une et indivisible.»
+
+La suscription porte: Au citoïen Dumas, président du tribunal
+révolutionnaire.»
+
+L'original de cette lettre est aux _Archives_.]
+
+Couthon avait à peine terminé la lecture du décret, qu'un patriote
+connu, le député Ruamps, en réclamait l'ajournement. Lecointre (de
+Versailles) appuya la proposition. Alors Barère demanda s'il s'agissait
+d'un ajournement indéfini. «Non, non», s'écrièrent plusieurs voix.
+«Lorsqu'on propose une loi tout en faveur des patriotes», reprit Barère,
+«et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les législateurs
+ne peuvent avoir qu'un voeu unanime»; et il demanda que l'ajournement ne
+dépassât pas trois jours.--«Deux seulement», répliqua Lecointre.
+
+On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comité quand,
+après Thermidor, ils prétendirent que le décret avait été présenté pour
+ainsi dire à leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre
+toute espèce d'ajournement, et l'on put connaître par ses paroles que
+les tentatives d'assassinat dont certains représentants avaient été
+l'objet n'étaient pas étrangères aux dispositions rigoureuses de la loi.
+Le nouveau décret augmentait, dans une proportion assez notable, le
+nombre des jurés. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures
+sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurés n'étaient pas au
+complet. Robespierre insista surtout sur cette considération. Depuis
+deux mois l'Assemblée n'avait-elle pas réclamé du comité une loi plus
+étendue encore que celle qu'on présentait aujourd'hui? Pourquoi donc un
+ajournement? La loi n'était-elle pas entièrement en faveur des patriotes
+et des amis de la liberté? Était-il naturel de venir élever une sorte de
+barrière entre des hommes également épris de l'amour de la
+République?--Dans la résistance au décret, Maximilien avait bien aperçu
+la main des ennemis du comité de Salut public; ce n'étaient pas encore
+les siens seulement.--Aussi se plaignit-il de voir une coalition se
+former contre un gouvernement qui se dévouait au salut de la patrie.
+«Citoyens, on veut vous diviser».--Non, non, s'écria-t-on de toutes
+parts, on ne nous divisera pas.--«Citoyens, reprit Robespierre, on veut
+vous épouvanter.» Il rappela alors que c'était lui qui avait sauvé une
+partie de la Convention des poignards aiguisés contre elle par des
+hommes animés d'un faux zèle. «Nous nous exposons aux assassins
+particuliers pour poursuivre les assassins publics», ajouta-t-il. «Nous
+voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient
+sauvées!»
+
+Bourdon (de l'Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient
+entraver la marche de la justice nationale--ce qui était parfaitement
+vrai--à la condition qu'elle ne les atteignît pas.--Il proposa donc à
+l'Assemblée de voter, dès à présent, l'article relatif aux jurés, et
+d'ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi
+fût voté article par article et séance tenante, ce qui fut aussitôt
+décrété. Cela, certes, témoigne de l'influence de Maximilien sur la
+Convention à cette époque; mais cette influence, toute morale, ne lui
+donnait pas un atome de plus de pouvoir réel, et nous le verrons bientôt
+se dépouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de
+membre du comité de Salut public, quand il se trouvera dans
+l'impuissance d'empêcher les maux auxquels il aurait voulu remédier. Les
+articles du projet de loi furent successivement adoptés, après une
+courte discussion et sans changements notables.
+
+Ce jour-là même expiraient les pouvoirs du comité de Salut public;
+Couthon en prévint l'Assemblée, le comité ne pouvant continuer de les
+exercer sans l'assentiment de la Convention nationale, laquelle, du
+reste, s'empressa, suivant sa coutume, d'en voter le renouvellement. La
+Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous
+l'impérieuse nécessité du salut public, qui lui commandait de ne pas
+rompre en ce moment l'unité du gouvernement. Mais était-elle
+_terrorisée_, comme l'ont prétendu tant d'écrivains? En aucune
+façon, car le comité de Salut public n'avait pas un soldat pour la
+forcer à voter, et il était aussi facile à l'Assemblée de briser
+l'homogénéité du comité au 22 prairial qu'au 9 thermidor. Soutenir le
+contraire, en se prévalant de quelques lâches déclarations, c'est
+gratuitement jeter l'insulte à une Assemblée à la majorité de laquelle
+on ne saurait refuser une grande âme et un grand coeur.
+
+
+
+
+V
+
+
+Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre
+la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacés,
+virent dans certains articles du décret une atteinte aux droits de
+l'Assemblée. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de
+prairial certaines règles de la justice éternelle n'étaient point
+violées; ils ne se demandèrent pas si l'on avait laissé intactes toutes
+les garanties dont doit être entouré l'accusé; non, ils songèrent à eux,
+uniquement à eux. De l'humanité, ils avaient bien souci!
+
+Dès le lendemain, profitant de l'absence du comité de Salut
+public,--Voulland occupait le fauteuil--ils jetèrent les hauts cris
+presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre
+avait-il affirmé que le comité n'avait jamais entendu rien innover en ce
+qui concernait les représentants du peuple[33], il leur fallait un
+décret pour être rassurés. Bourdon (de l'Oise) manifesta hautement ses
+craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent
+être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable
+d'accusation rendu contre eux par l'Assemblée. Aussitôt, le député
+Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel
+il dénia le droit de se défier des intentions des comités[34]. Bourdon
+insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans
+Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les
+excès dans le Doubs, après y avoir porté remède par tous les moyens en
+son pouvoir. On était sur le point d'aller aux voix sur la proposition
+de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement
+la question préalable en se fondant sur ce que le droit de l'Assemblée
+de décréter elle-même ses membres d'accusation et de les faire mettre en
+jugement était un droit inaliénable. L'Assemblée se rendit à cette
+observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta
+qu'il n'y avait lieu à délibérer [35].
+
+[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.]
+
+[Note 34: Député du Lot à la Convention, Delbrel fut un des membres
+du conseil des Cinq-Cents qui résistèrent avec le plus d'énergie au coup
+d'État de Bonaparte, et on l'entendit s'écrier au 19 brumaire que les
+baïonnettes ne l'effrayaient pas. Voy. le _Moniteur_ du 20 brumaire
+an VIII (10 novembre).]
+
+[Note 35: _Moniteur_ du 24 prairial (12 juin 1794) et
+_Journal des débats et des décrets de la Convention_, numéro 620.]
+
+La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance
+du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier,
+venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal
+révolutionnaire à Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses
+fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis
+de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la
+sincérité n'est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son coeur
+se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des
+calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées
+du décret par Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda
+le rapport du considérant voté la veille comme un _mezzo termine_.
+
+Les applaudissements prodigués par l'Assemblée à l'inflexible mercuriale
+de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l'Oise). Il vint, poussé
+par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour
+le comité de Salut public et son rapporteur, pour l'inébranlable
+Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne fut dupe ni de cette
+fausse bonhomie ni de cette reculade. N'était-ce pas ce même Bourdon
+qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait à le
+perdre dans l'esprit de la Convention? Robespierre ne lui ménagea pas la
+vérité brutale. Déjà, d'ailleurs, le comité était instruit des
+manoeuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l'oeil.
+Après avoir repoussé dédaigneusement les rétratactions de Bourdon,
+Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité
+et la Montagne. «La Convention, la Montagne, le comité», dit-il, «c'est
+la même chose.» Et l'Assemblée d'applaudir à outrance. «Tout
+représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté», continua-t-il,
+«tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie,
+est de la Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute
+la Convention se leva en signe d'adhésion et de dévouement.
+
+«La Montagne», poursuivit-il, «n'est autre chose que les hauteurs du
+patriotisme; un montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur,
+raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait
+assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus
+misérables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites,
+s'efforçassent d'entraîner une partie de cette Montagne et de s'y faire
+les chefs d'un parti.» A ces mots, Bourdon (de l'Oise) interrompant:
+«Jamais il n'est entré dans mon intention de me faire le chef d'un
+parti.»--«Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde à
+l'interrupteur, ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos
+collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de
+nos travaux....--«Je demande, s'écria Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve
+ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais un
+scélérat.» Alors Robespierre d'une voix plus forte: «Je demande, au nom
+de la patrie, que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé
+Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.» Bourdon (de l'Oise) reprit:
+«Je défie Robespierre de prouver....» Et celui-ci de continuer: «Mais
+s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de
+tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. Oui, la Montagne
+est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la
+Montagne»!--«Nommez-les, s'écria une voix».--«Je les nommerai quand il
+le faudra», répondit-il. Là fut son tort. En laissant la Convention dans
+le doute, il permit aux quatre ou cinq scélérats qu'il aurait dû
+démasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouché, aux Rovère, de semer
+partout l'alarme et d'effrayer une foule de représentants à qui lui et
+le comité ne songeaient guère. Il se contenta de tracer le tableau, trop
+vrai, hélas! des menées auxquelles se livraient les intrigants qui se
+rétractaient lâchement quand leurs tentatives n'avaient pas réussi.
+
+Bourdon (de l'Oise), atterré, garda le silence[36]. Maximilien cita, à
+propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui
+s'était passé l'avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois
+députés, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du décret de prairial,
+dont ils craignaient qu'on ne fit l'application sur eux-mêmes,
+manifestaient tout haut leur mécontentement. Ayant rencontré deux agents
+du gouvernement, ils se jetèrent sur eux et les frappèrent en les
+traitant de coquins, de mouchards du comité de Salut public, et en
+accusant les comités d'entretenir vingt mille espions à leur solde.
+Après avoir raconté ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta
+encore une fois du respect des comités pour la Convention en général,
+et, de ses paroles, il résulte incontestablement qu'à cette heure il n'y
+avait de parti pris contre aucun des membres de l'Assemblée. Il adjura
+seulement ses collègues de ne pas souffrir que de ténébreuses intrigues
+troublassent la tranquillité publique. «Veillez sur la patrie», dit-il
+en terminant, «et ne souffrez pas qu'on porte atteinte à vos principes.
+Venez à notre secours, ne permettez pas que l'on nous sépare de vous,
+puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes
+rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et
+presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons
+toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous
+sauverons la République.»
+
+[Note 36: Devenu après Thermidor un des plus violents séides de la
+réaction, Bourdon (de l'Oise) paya de la déportation, au 18 fructidor,
+ses manoeuvres contre-révolutionnaires. Il mourut à Sinnamari.]
+
+Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre
+d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'eût mal
+interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille,
+voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour
+l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarer que ses réflexions ne
+pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but
+d'atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se
+nommeront», ajouta-t-il. Aussitôt Tallien se leva. Le fait,
+prétendit-il, ne s'était pas passé l'avant-veille, mais bien la veille
+au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée
+n'étaient pas des agents du comité de Salut public. «Le fait est faux»,
+dit Robespierre; «mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui
+affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et
+troubler la Convention».--«Il n'a pas été du tout question de vingt
+mille espions», objecta Tallien.--Citoyens, répliqua Robespierre, vous
+pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le
+mensonge: il est aisé de prononcer entre les assassins et les
+victimes».--«Je vais....» balbutia Tallien.
+
+Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité: «La Convention ne peut pas
+rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter.
+Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait
+était arrivé; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais
+hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de
+Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les
+hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous
+tiendrons unis; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée.»
+Oui, oui! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs
+applaudissements[37].
+
+[Note 37: Voyez, pour cette séance, le _Moniteur_ du 26
+prairial (14 juin 1794), et le _Journal des débats et des décrets de
+la Convention_, numéros 630 et 631.]
+
+Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses:
+d'abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n'avait
+pas encore été mise au sein du comité de Salut public; ensuite que les
+rapports de police n'étaient pas adressés à Robespierre
+particulièrement, mais bien au comité tout entier. On sentira tout à
+l'heure l'importance de cette remarque.
+
+Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du
+considérant voté la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux
+intentions duquel lui aussi, du reste, s'empressa de rendre hommage;
+seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse
+pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu'il était de nature à
+faire croire aux esprits crédules que l'intention du comité avait été de
+violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d'entraîner
+l'Assemblée, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis
+avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués
+défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une
+feuille anglaise, intitulée _l'Étoile_ (_the Star_), envoyée
+de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces
+contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre
+autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqué récemment
+donné à Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte
+Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant,
+avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre,
+qu'elle jurait de _maratiser_ en temps et lieu. A cette citation,
+un mouvement d'horreur se produisit dans l'Assemblée. Jouer à
+l'assassinat des républicains français, c'étaient là distractions de
+princes et d'émigrés.
+
+Ce n'était pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robespierre, c'était la
+République elle-même. Après avoir flétri ces odieux passe-temps de
+l'aristocratie et montré le sort réservé par nos ennemis aux membres du
+gouvernement révolutionnaire, Barère termina en demandant le rapport du
+considérant de la veille et l'ordre du jour sur toutes les motions
+faites à propos du décret concernant le tribunal révolutionnaire. Ce que
+l'Assemblée vota au milieu des plus vifs applaudissements[38].
+
+[Note 38: _Moniteur_ du 26 prairial an II.]
+
+Tout cela est-il assez clair, et persistera-t-on à représenter le décret
+de prairial comme ayant été soumis à la Convention sans qu'il ait eu
+l'assentiment de tous les membres du comité? L'opposition dont il fut
+l'objet de la part de deux ou trois représentants vint des moins nobles
+motifs et naquit d'appréhensions toutes personnelles. Quant à l'esprit
+général du décret, il eut l'assentiment général; pas une voix ne
+réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette
+loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon
+en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention
+nationale tout entière, qui l'a votée comme une loi de salut.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Est-il vrai que, dès le lendemain même du jour où cette loi fut votée,
+c'est-à-dire le 25 prairial, Robespierre ait, en plein comité, demandé
+la mise en accusation ou, comme on dit, les têtes de Fouché, de Tallien
+et de sept de leurs amis, et que le refus de ses collègues amena sa
+retraite volontaire du comité? C'est ce qu'a prétendu le duc d'Otrante;
+mais quelle âme honnête se pourrait résoudre à ajouter foi aux
+assertions de ce scélérat vulgaire, dont le nom restera éternellement
+flétri dans l'histoire comme celui de Judas? La vérité même paraîtrait
+suspecte venant d'une telle source.
+
+Mais si pareille demande eût été faite, est-ce que les membres des
+anciens comités ne s'en fussent pas prévalus dans leur réponse aux
+imputations de Lecointre? Comment! ils auraient arraché neuf
+représentants du peuple à la férocité de Robespierre, et ils ne s'en
+seraient pas fait un titre d'honneur aux yeux de la Convention, à
+l'heure où on les poursuivait comme des proscripteurs? Or, à quoi
+attribuent-ils le déchirement qui eut lieu au comité de Salut public?
+Uniquement aux discussions--très problématiques--auxquelles aurait donné
+lieu la loi de prairial. «Robespierre», disent-ils, «devint plus ennemi
+de ses collègues, s'isola du comité et se réfugia aux Jacobins, où il
+préparait, acérait l'opinion publique contre ce qu'il appelait les
+conspirateurs connus et contre les opérations du comité[39].»
+
+[Note 39: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 39 et 109.]
+
+Eh bien! la scission ne se produisit pas le 25 prairial, mais seulement
+au commencement de messidor, comme cela résulte des propres aveux des
+membres du comité, rapprochés de la déclaration de Maximilien. En effet,
+ceux-là limitent à quatre décades la durée de ce qu'ils ont appelé la
+retraite de Robespierre[40], et celui-ci dit très haut, à la séance du 8
+thermidor, que la force de la calomnie et l'impuissance de faire le bien
+l'avaient obligé de renoncer en quelque sorte depuis six semaines à ses
+fonctions de membre du comité de Salut public. Quatre décades, six
+semaines, c'est la même chose. Ce fut donc vers le 1er messidor que la
+désunion se mit parmi les membres du comité. Chaque jour ici a son
+importance.
+
+[Note 40: _Ibid_., p. 44.]
+
+Quelle fut la cause positive de cette désunion et comment les choses se
+passèrent-elles? A cet égard, nous sommes réduits à de pures
+conjectures, les vaincus de Thermidor ayant eu la bouche fermée par la
+mort, et les anciens membres du comité s'étant entendus comme larrons en
+foire pour se donner une apparence de raison contre leurs victimes.
+Encore doit-on être étonné du vide de leurs accusations, qui tombent
+d'elles-mêmes par suite des contradictions étranges et grossières
+échappées à leurs auteurs. Nous dirons tout à l'heure à quoi l'on doit
+attribuer vraisemblablement la brouille survenue parmi les membres du
+comité, mais il faut ranger au nombre des plus lourds mensonges
+historiques, la légende des neuf têtes--d'aucuns disent
+trente--demandées par Robespierre à ses collègues, légende si légèrement
+acceptée.
+
+La vérité est que le nombre des misérables auxquels il aurait voulu
+qu'on demandât compte de leurs rapines et du sang criminellement versé
+par eux, s'élevait à peine à cinq ou six[41], et que les quelques
+membres menacés s'ingénièrent, comme on le verra bientôt, pour grossir
+indéfiniment ce chiffre, et firent circuler des listes fabriquées afin
+de jeter l'épouvante au milieu de la Convention et de recruter par la
+peur des ennemis à Maximilien. Nous allons bientôt tracer le tableau des
+machinations infernales tramées dans l'ombre contre ce patriote intègre;
+je ne sais s'il y a dans l'histoire exemple d'un aussi horrible complot.
+Mais, auparavant, il convient de dire comment Robespierre avait mérité
+l'animadversion de cette horde de scélérats, à la tête desquels on doit
+ranger l'atroce Fouché, le mitrailleur de Lyon, et le _héros_
+Tallien.
+
+[Note 41: Voyez à cet égard le discours de Saint-Just dans la séance
+du 9 thermidor.]
+
+Robespierre professait depuis fort longtemps, un souverain mépris pour
+Tallien, ce véritable histrion de la Révolution. Une lettre qu'il reçut
+de lui, le lendemain même du jour où il l'avait si hautement flétri en
+pleine Convention, n'était pas de nature à le relever dans son opinion.
+«L'imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes,
+Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la
+franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements....»
+écrivait Tallien, le 25 prairial.--La franchise d'un homme de bien!...
+Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement faire sourire
+Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien se
+donnait comme un ami constant de la justice, de la vérité et de la
+liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des
+préventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entière à
+l'examen de ses concitoyens. Ce n'était pas la crainte qui lui inspirait
+ce langage, ajoutait-il, par une sorte d'antiphrase où il essayait
+vainement de dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa
+patrie et de mériter l'estime de ses collègues[42].
+
+[Note 42: Courtois s'est bien gardé de publier cette lettre.
+Voyez-la dans les _Papiers inédits_, t. I, p. 115.]
+
+Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien
+s'adressait en ces termes à Couthon: «Je t'adresse, mon cher Couthon,
+l'exposé justificatif dont je t'ai parlé dans ma lettre d'hier. Je te
+prie de bien vouloir le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me
+recevoir à l'issue de ton dîner, je serois bien aise de causer un
+instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante
+jeunesse a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr[43].» Au
+moment où Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la perte de
+Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits
+cet ancien secrétaire de la commune de Paris s'était rendu suspect, non
+pas seulement à Robespierre, mais au comité de Salut public tout entier.
+
+[Note 43: Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens,
+faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise). On y lit en
+post-scriptum: «Si le comité désire quelques explications verbales, je
+suis prêt à les lui donner; je resterai à la Convention jusqu'à la fin
+de la séance.» M. Louis Blanc en a donné un extrait dans son _Histoire
+de la Révolution_, t. XI, p. 171.]
+
+
+
+
+VII
+
+
+Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord,
+comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur.
+Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires,
+et «de saigner fortement la bourse des riches égoïstes,» il montait à
+l'assaut des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie,
+arrachait aux prêtres des actes d'abjuration[44], et jetait l'épouvante
+dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des
+cultes.
+
+[Note 44: Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de
+Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le
+_Moniteur_ du 12 frimaire (2 décembre 1793).]
+
+Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le
+farouche proconsul se fit le plus doux des hommes, et bientôt, à la
+place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte
+de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc
+opéré ce changement subit? Ah! c'est que, dans le coeur du patriote
+Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la
+République. Fasciné par les charmes de Thérézia Cabarrus, qui, après
+avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à
+Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier
+mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des
+contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence
+succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout; la
+liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus
+tenait chez elle bureau de grâces où l'on traitait à des prix excessifs
+du rachat des têtes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-être, selon nous,
+dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thérézia
+acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle
+rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire
+sur Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de
+salpêtre, source de revenus considérables[46]. Ne fallait-il pas
+subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient l'amant et la
+maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et
+voitures, l'équipage d'un ci-devant noble; il avait sa loge au théâtre,
+et sa place marquée dans tous les lieux publics[47]. Les denrées les
+plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient
+mis en réquisition pour le service des représentants[48]. Théâtrale dans
+toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer
+en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l'antique, la tête
+affublée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient des flots de cheveux
+noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur
+l'épaule de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture
+découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la
+population bordelaise[49]. Cela n'étonne guère quand on se rappelle les
+excentricités auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine
+de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer, aux Tuileries, ses
+charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu.
+
+[Note 45: _Mémoires_ de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs
+pourquoi la seule partie des Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter
+quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre _Histoire
+de Saint-Just_, livre V, chapitre II.]
+
+[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne
+Cabarrus. _Papiers inédits_, t. I, p. 269.]
+
+[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en
+date du 25 prairial, publiée sous le numéro CVII, à la suite du rapport
+de Courtois, et dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 37.]
+
+[Note 48: Rapprocher à cet égard les _Mémoires_ de Senar, p.
+199, et l'_Histoire impartiale_, par Prudhomme, t. V, p. 436, des
+lettres de Jullien à Robespierre sur l'existence des représentants à
+Bordeaux.]
+
+[Note 49: _Mémoires_ de Senar, p. 199.]
+
+Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un
+personnage de l'ancien régime, le marquis de Paroy, nous a laissé une
+description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay
+qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en
+faveur de son père, détenu à la Réole. «Je crus», dit-il, «entrer dans
+le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le canapé,
+une harpe dans un coin ... une table à dessin avec une miniature
+ébauchée,--peut-être celle du patriote Tallien--un secrétaire ouvert,
+rempli de papiers, de mémoires, de pétitions; une bibliothèque dont les
+livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée
+une étoffe de satin[50]...»
+
+[Note 50: Voy. la _Biographie universelle_, à l'art. PRINCESSE
+DE CHIMAY.]
+
+Dès le matin, la cour de l'hôtel où demeuraient les deux amants était
+encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire
+de la Convention. La belle Espagnole--car Thérézia était
+Espagnole--avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations
+patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile
+peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances avaient
+été adroitement prolongées, et par cet _ingénieux artifice_
+Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant qu'il avait oublié
+l'objet de sa mission.
+
+C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur
+enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer
+personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le
+directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il
+trouva «Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les
+soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé
+pour la belle Cabarrus»[51]. Ainsi la République entretenait quatorze
+armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos
+frontières dévastées, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord,
+Jean-Bon Saint-André sur les côtes de l'Océan, Cavaignac dans le Midi,
+Bô dans la Vendée, et tant d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques
+afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut
+public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la
+Convention nationale enfin frappait le monde d'épouvanté et
+d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les
+bras d'une femme aux moeurs équivoques les devoirs sévères imposés par
+la République aux députés en mission.
+
+[Note 51: _Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur
+influence dans la Révolution_, par C. Lairtullier, t. II, p. 286.]
+
+Ah! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué
+de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme), les
+comprenait autrement. «J'ai toujours suivi dans ma mission», écrivait-il
+de Bordeaux à Robespierre, le 1er floréal (20 avril 1794), «le même
+système, que, pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire
+aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages,
+associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels
+engagements[52].»
+
+[Note 52: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_, t. III,
+p. 5, et à la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII
+_a_.]
+
+La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de
+Salut public. Obligé d'obéir à un ordre de rappel, l'amant de Thérézia
+Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la
+femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se
+plaignit à la Convention d'avoir été calomnié[53], et, pour le moment,
+l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa maîtresse, qui,
+en sa qualité d'étrangère et de femme d'un ex-noble, pouvait être deux
+fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la
+mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il
+l'avait provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention
+nationale, pétition très certainement rédigée par lui, et dans laquelle
+elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les jeunes filles
+d'aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps «dans les
+asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux».
+Elle-même, qui était mère et déjà _n'était plus épouse_, mettait,
+disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer
+à ces _ravissantes fonctions_[54].
+
+[Note 53: Séance du 22 ventôse (12 mars 1794). _Moniteur_ du 25
+ventôse.]
+
+[Note 54: Voyez cette pétition dans le _Moniteur_ du 7 floréal
+an II (26 avril 1794), séance de la Convention du 5 floréal.]
+
+La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au
+_Bulletin_ et la renvoya aux comités de Salut public et
+d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à
+ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut
+public, il n'eut garde de se laisser prendre à cette belle prose, où il
+était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et,
+voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il
+renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en
+était revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui
+furent assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en
+adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre menaçante de Tallien au
+club national de Bordeaux, Jullien écrivait: «Elle coïncide avec le
+départ de la Fontenay, que le comité de Salut public aura sans doute
+fait arrêter»; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait
+encore à Maximilien: «La Fontenay doit maintenant être en état
+d'arrestation.» Il croyait même que Tallien l'était aussi[56]. Il se
+trompait pour l'amant; mais quant à la maîtresse, elle était en effet
+arrêtée depuis trois jours.
+
+[Note 55: Arrêté du 29 floréal an II, signé: Carnot, Robespierre,
+Billaud-Varenne et Barère (_Archives_, A F, II, 58).]
+
+[Note 56: Voyez ces deux lettres dans les _Papiers inédits_, t.
+III, p. 32 et 30, et à la suite du rapport de Courtois, sous les numéros
+CVII _h_ et CVII _g_. Si Jullien fils ne monta pas sur l'échafaud
+au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien,
+qui, lorsqu'il fut entré dans le comité de Salut public, s'empressa de
+le faire jeter en prison. «Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut
+public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint à la commission de
+l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public,
+est destitué de ses fonctions, qu'il sera mis en arrestation, et que les
+scellés seront apposés sur ses papiers. Collot-d'Herbois, Tallien,
+Eschasseriaux, Treilhard, Bréard, G.-A. Prieur.» (_Archives_, A F,
+II, 60.)--Si terrible fut le coup d'État de Thermidor, et si violente
+fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de
+Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils,
+pendant la grande période révolutionnaire, avait donné, malgré son
+extrême jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honnêteté et d'une
+modération qui l'avaient rendu cher à Robespierre, que lui-même à tout
+propos il appelait _son bon ami_. Eh bien! lui aussi, il renia ce
+_bon ami_, si nous devons nous en rapporter à une lettre de
+l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes: «Mon
+père a très peu connu Robespierre; je crois même lui avoir entendu dire
+qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien
+(de la Drôme), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre....»
+Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de
+Jullien fils à Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur
+leur parfaite intimité,--intimité, du reste, aussi honorable pour l'un
+que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre à Jullien, elles ont
+été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut
+voir, par l'extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans
+la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués
+sont peu au courant des choses de la Révolution.]
+
+Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux à
+cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était
+accourue à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété de son premier mari,
+où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était
+venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait
+pour ami Taschereau-Fargues, commensal de la maison Duplay, et
+admirateur enthousiaste de Robespierre; ce qui ne l'empêchera pas, après
+Thermidor, de le déchirer à belles dents. Ce Taschereau proposa à
+Tallien de loger sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris, rue de
+l'Union, aux Champs-Élysées, dans une maison appartenant à Duplay, et
+qu'on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà
+le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat
+d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle courut se réfugier à
+Versailles; il était trop tard: elle y fut suivie de près et arrêtée,
+dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Vallette et
+Boulanger[57].
+
+[Note 57: Le mandat d'arrestation est de la main de Robespierre, et
+porte, avec sa signature, celles de Billaud-Varenne, de Collot-d'Herbois
+et de Barère.]
+
+L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor,
+l'influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux
+guet-apens, n'empêchèrent pas, à diverses reprises, des bouches
+courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. «Entrons en lice,
+Tallien et moi», s'écria un jour Cambon. «Viens m'accuser, Tallien; je
+n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les
+opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous
+verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n'as
+pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent
+mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse,
+monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera robespierriste si
+l'on veut ... je t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes
+opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris[58]!» Et
+cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les
+applaudissements. «Nous n'avons pas les trésors de la Cabarrus, nous»!
+cria un jour à Tallien Duhem indigné[59].
+
+[Note 58: Séance du 18 brumaire an III, _Moniteur_ du 20
+brumaire (10 novembre 1794).]
+
+[Note 59: Séance du 11 nivôse an III. Voyez le _Moniteur_ du 13
+nivôse (2 janvier 1795).]
+
+Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que
+de pseudo-historiens s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia
+Cabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont
+au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui
+ne peuvent pas plus s'intéresser à l'homme dont la main contribua si
+puissamment à tuer la République qu'à la femme dont la jeunesse
+scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas
+encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se
+promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la
+gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant
+ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge?
+Thérézia eût couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par
+bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps
+pour la recueillir dans sa voiture[60]. «Notre-Dame de Thermidor»,
+disaient en s'inclinant jusqu'à terre les beaux esprits du temps, les
+courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne
+Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des
+victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle
+l'a bien gagné. N'a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et
+sans frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des
+conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui
+des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté?
+N'a-t-elle pas été la reine et l'idole de tous les flibustiers,
+financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui
+fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de
+Thermidor, l'héroïne de cette journée où la Révolution tomba dans
+l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante.
+
+[Note 60: _Les Femmes célèbres_, par Lairtullier, t. II, p. 3
+et 5.]
+
+On avait, en prairial, comme on l'a vu, songé à donner pour asile à
+Thérézia Cabarrus une maison des Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce
+nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en
+soi un enseignement significatif. A l'heure où, libre, fêtée, heureuse,
+la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les têtes coupées
+dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers
+sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée
+dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfant à la
+mamelle: c'était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de
+Robespierre, une honnête femme celle-là! Une nuit, à la prison de
+Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en
+sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant personnage du jour,
+la demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé
+de lui dire que si elle consentait à quitter le nom de son mari, elle
+pourrait devenir la femme d'un autre député; que son fils,--le futur
+précepteur de l'empereur Napoléon III--alors âgé de six semaines à
+peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui
+assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas était une des plus
+charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes.
+«Allez dire à ceux qui vous envoient», répondit-elle, «que la veuve Le
+Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud.»--«J'étais», a-t-elle
+écrit plus tard, «trop fière du nom que je portais, pour l'échanger même
+contre une vie aisée[61].» Demeurée veuve à l'âge de vingt-trois ans,
+Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général
+Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était
+sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle
+encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la
+grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle
+mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts
+qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour, elle ne cessa
+d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor,
+Thérézia Cabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis
+princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans
+compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à
+la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et
+dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de
+bien.
+
+[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, _le sauveur de la
+France_, suivant les enthousiastes de la réaction. N'omettons pas de
+dire qu'il fut le défenseur de Jourdan Coupe-Tête au moment où celui-ci
+fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal
+révolutionnaire. Du 24 prairial au 9 thermidor, on n'entendit plus
+parler de lui. Pendant ce temps-là, il fit son oeuvre souterraine.
+Courtier de calomnies, il s'en allait de l'un à l'autre, colportant le
+soupçon et la crainte, tirant profit de l'envie chez celui-ci, de la
+peur chez celui-là, et mettant au service de la contre-révolution même
+sa lâcheté et ses rancunes[62].
+
+[Note 62: Un des coryphées de la réaction thermidorienne, Tallien se
+vit un moment, sous le Directoire, repoussé comme un traître par les
+républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Egypte, comme
+_savant_, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement impérial
+des fonctions diplomatiques, et mourut oublié sous la Restauration et
+pensionné par elle.]
+
+Mais Tallien n'était qu'un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons
+ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne; nul plus que lui
+ne contribua à la perte de Robespierre; il tua la République en
+Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place
+d'honneur lui est certainement due dans l'histoire en raison de la part
+considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre pays.
+Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que
+l'animadversion de Fouché et les circonstances qui l'ont amenée.
+
+Ses relations avec lui remontaient à une époque antérieure à la
+Révolution; il l'avait connu à Arras, où le futur mitrailleur de Lyon
+donnait alors des leçons de philosophie. Fouché s'était jeté avec ardeur
+dans le mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement
+pour sa part dans ce champ ouvert à toutes les convoitises. Ame vénale,
+caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de
+servir sa fortune, il s'était attaché à Robespierre à l'heure où la
+faveur populaire semblait désigner celui-ci comme le régulateur obligé
+de la Révolution. L'idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun
+flattait alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en oeuvre
+pour se faire agréer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait être un
+obstacle, il parvint à charmer la femme à force d'esprit et d'amabilité.
+Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et, sans être d'une
+grande beauté, elle avait une physionomie extrêmement agréable; mais,
+comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la soeur de
+Robespierre. Charlotte subordonna son consentement à l'autorisation de
+son frère, auquel elle parla des avances de Fouché. Plein d'illusions
+encore sur ce dernier, et confiant dans la sincérité de sa foi
+démocratique, Maximilien ne montra aucune opposition à ce mariage[63].
+La sanguinaire conduite de Fouché dans ses missions brisa tout.
+
+[Note 63: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123. Les
+relations de Charlotte et de Fouché ont donné lieu à d'infâmes propos,
+et l'on a prétendu qu'elle avait été sa maîtresse. M. Michelet, en
+accueillant la calomnie, aurait dû tenir compte des protestations
+indignées d'une femme, aigrie et triste si l'on veut, mais à qui l'on
+n'a à reprocher ni dépravation, ni vénalité. (Voy. _Mémoires de
+Charlotte_, p. 125.)]
+
+Après la prise de Lyon, Couthon avait exécuté avec une extrême
+modération les rigoureux décrets rendus par la Convention nationale
+contre la ville rebelle. A la place de ce proconsul, dont les moyens
+avaient été trouvés trop doux, on avait envoyé Collot-d'Herbois et
+Fouché, deux messagers de mort. Aussi le départ du respectable ami de
+Robespierre donna-t-il lieu à de longs et profonds regrets. «Ah? si le
+vertueux Couthon fût resté à la Commune-Affranchie, que d'injustices de
+moins![64]» Citons également cet extrait d'une autre lettre adressée à
+Robespierre: «Je t'assure que je me suis senti renaître, lorsque l'ami
+sûr et éclairé qui revenait de Paris, et qui avait été à portée de vous
+étudier dans vos bureaux, m'a assuré que, bien loin d'être l'ami intime
+de Collot-d'Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comité de
+Salut public[65]....» Collot d'Herbois et Fouché, c'est tout un.
+
+[Note 64: Lettre de Cadillot. Voyez _Papiers inédits_, t. II,
+p. 139, et numéro CVI, à la suite du rapport de Courtois.]
+
+[Note 65: Lettre en date du 20 messidor, citée plus haut. (Voy.
+_Papiers inédits_, t. I, p. 144, et numéro CV, à la suite du
+rapport de Courtois.)]
+
+Prédestiné à la police, Fouché écrivait de Nevers à son ami Chaumette,
+dès le mois d'octobre 1793: «Mes mouchards m'ont procuré d'heureux
+renseignements, je suis à la découverte d'un complot qui va conduire
+bien des scélérats à l'échafaud.... Il est nécessaire de s'emparer des
+revenus des aristocrates, d'une manière ou d'une autre....» Un peu plus
+tard, le 30 frimaire, il lui écrivait de Lyon, afin de se plaindre que
+le comité de Salut public eût suspendu l'exécution des mesures prises
+par lui pour saisir tous les trésors des départements confiés à sa
+surveillance, et il ajoutait: «Quoi qu'il en soit, mon ami, cela ne peut
+diminuer notre courage et notre fermeté. _Lyon ne sera plus_, cette
+ville corrompue disparaîtra du sol républicain avec tous les
+conspirateurs[66].» Qui ne connaît les atrocités commises à Lyon par les
+successeurs de Couthon, et qui ne frémit à ce souvenir sanglant?
+
+[Note 66: Les originaux de ces deux lettres, inédites toutes deux,
+sont aux _Archives_, F 7, 1435, liasse A.]
+
+Collot-d'Herbois parti, on aurait pu espérer une diminution de rigueurs;
+mais Fouché restait, et, le 21 ventôse (11 mars 1794), il écrivait à la
+Convention nationale: «... Il existe encore quelques complices de la
+révolte lyonnaise, nous allons les lancer sous la foudre; il faut que
+tout ce qui fit la guerre à la liberté, tout ce qui fut opposé à la
+République, ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des
+décombres[67]....» Les cris et les plaintes des victimes avaient
+douloureusement retenti dans le coeur de Maximilien. Son silence glacial
+à l'égard de Collot-d'Herbois, son obstination à ne point répondre à ses
+lettres, tout démontre qu'il n'approuvait nullement les formes
+expéditives qu'apportaient dans leurs missions les sauvages exécuteurs
+des décrets de la Convention. Lui cependant ne pouvait rester plus
+longtemps sourd aux gémissements dont les échos montaient incessamment
+vers lui: «Ami de la liberté, défenseur intrépide des droits du peuple»,
+lui écrivait encore un patriote de Lyon, «c'est à toi que je m'adresse,
+comme au républicain le plus intact. Cette ville fut le théâtre de la
+contre-révolution et déjà la plupart des scélérats ne respirent plus....
+Mais malheureusement beaucoup d'innocents y sont compris.... Porte ton
+attention, et promptement, car chaque jour en voit périr.... Le tableau
+que je te fais est vrai et impartial, et on en fait beaucoup de faux....
+Mon ami ... on attend de toi la justice à qui elle est due, et que cette
+malheureuse cité soit rendue à la République.... Dans tes nombreuses
+occupations, n'oublie pas celle-ci[68].» Le 7 germinal (27 mars 1794),
+c'est-à-dire moins de quinze jours après la réception de la lettre où
+Fouché parlait de lancer sous la foudre les derniers complices de la
+révolte lyonnaise, Robespierre le faisait brusquement rappeler par un
+ordre du comité de Salut public[69].
+
+[Note 67: Lettre citée par Courtois, à la suite de son rapport, sous
+le numéro XXV.]
+
+[Note 68: Lettre non citée par Courtois. L'original est aux
+_Archives_, F 7, 4435, liasse O.]
+
+[Note 69: Arrêté signé: Robespierre, Carnot, Collot-d'Herbois,
+Billaud-Varenne, Barère, C.-A. Prieur, Saint-Just et Couthon. Il est
+tout entier de la main de Robespierre. _Archives_, A F, II. 58.]
+
+A peine de retour à Paris, Fouché courut chez Maximilien pour avoir une
+explication. Charlotte était présente à l'entrevue. Voici en quels
+termes elle a elle-même raconté cette scène: «Mon frère lui demanda
+compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec
+une telle énergie d'expression que Fouché était pâle et tremblant. Il
+balbutia quelques excuses, et rejeta les mesures cruelles qu'il avait
+prises sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que
+rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable;
+que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention
+nationale, mais que ce n'était pas une raison pour faire mitrailler en
+masse des ennemis désarmés.» A partir de ce jour, le futur duc
+d'Otrante, le futur ministre de la police impériale, devint le plus
+irréconciliable ennemi de Robespierre.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Dès le 23 prairial (11 juin 1794), une réclamation de la société
+populaire de Nevers fournit à Maximilien l'occasion d'attaquer très
+énergiquement Fouché au club des Jacobins, dont Fouché lui-même était
+alors président. Les pétitionnaires se plaignaient des persécutions et
+des exécutions dont les patriotes étaient victimes dans ce département
+où Fouché avait été en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette,
+frappé après Hébert et Danton.
+
+«Il ne s'agit pas, s'écria Robespierre, de jeter à présent de la boue
+sur la tombe de Chaumette.... Il en est d'autres qui paraissent tout de
+feu pour défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui
+les poignards.» C'était l'heure, ne l'oublions pas, où s'ourdissait
+contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute
+Robespierre soupçonnait Fouché d'en être l'agent le plus actif. Quant à
+lui, ne séparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du
+gouvernement, dont elle était le centre, disait-il, il engageait
+fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la
+Révolution, n'avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de
+l'Assemblée et du comité de Salut public, à se tenir plus que jamais sur
+leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes
+opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu à combattre de
+tout son pouvoir la vertu persécutée. «La première des vertus
+républicaines», s'écria-t-il en terminant, «est de veiller pour
+l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort,
+sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté». Cette rapide et
+éloquente improvisation fut suivie d'une violente explosion
+d'applaudissements. Fouché, atterré, balbutia à peine quelques mots de
+réponse[70].
+
+[Note 70: Voir, pour cette séance, le _Moniteur_ du 20 prairial
+an II (16 juin 1794) et le _Journal de la Montagne_, numéro 47 du
+t. III.]
+
+Il n'eut plus alors qu'une pensée, celle de la vengeance. Attaquer
+Robespierre de front, c'était difficile; il fallait aller à lui par des
+chemins ténébreux, frapper dans l'ombre sa réputation, employer contre
+lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un
+mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas
+devant cette oeuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de
+Robespierre, et un écrivain en a même écrit l'histoire, si l'on peut
+profaner ce nom d'écrivain en l'appliquant au misérable qui a signé cet
+odieux pamphlet[71]. La conjuration de Robespierre! c'est là une de ces
+bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'être
+dupe si l'on n'y met une excessive bonne volonté; mais ce qui est bien
+avéré, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration
+d'une bande de scélérats contre l'austère tribun.
+
+[Note 71: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
+Montjoie.]
+
+On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exemple d'un si
+horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il
+faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe-Tête dans le
+trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le
+journaliste à la feuille immonde et sanglante; Thuriot, un de de ceux
+qui, avec Montaut, avait le plus insisté pour le renvoi des
+soixante-treize girondins devant le tribunal révolutionnaire[72]; enfin
+Lecointre, Legendre et Fréron. Ces trois derniers méritent une mention
+particulière. Lecointre était ce marchand de toiles qui commandait la
+garde nationale de Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. La
+dépréciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu à
+refroidir son ardeur révolutionnaire; cependant ses spéculations comme
+accapareur paraissent avoir largement compensé ses pertes comme
+commerçant[73]. Extrême en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un
+révolutionnaire forcené, et il devint plus tard le boule-dogue de la
+réaction. Toutefois, tant que vécut Robespierre, il se tint sur une
+réserve prudente, et ce fut seulement un mois après sa chute qu'il se
+vanta d'avoir pris part à une conjuration formée contre lui dès le 5
+prairial. C'était du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Le jour
+où l'accusateur public fut mandé à la barre de la Convention, après le 9
+thermidor, Lecointre s'écria en le voyant: «Voilà un brave homme, un
+homme de mérite»[74]. Les Thermidoriens étaient donc loin de considérer
+Fouquier comme une créature de Robespierre.
+
+[Note 72: Après le coup d'État de Brumaire, Thuriot _de La
+Rosière_ fut, par la grâce de Sieyès, nommé juge au tribunal criminel
+de la Seine. Il était en 1814 substitut de l'avocat général à la cour de
+Cassation.]
+
+[Note 73: Voyez à cet égard l'accusation formelle de Billaud-Varenne
+dans sa _Réponse à Lecointre_, p. 40.]
+
+[Note 74: Ce fut Louchet qui, après Thermidor, reprocha à Lecointre
+ses relations avec Fouquier. A quoi Lecointre répondit, après avoir
+avoué qu'il avait eu Fouquier-Tinville à dîner chez lui, en compagnie de
+Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un
+homme proposé, trois jours auparavant, comme accusateur public par le
+comité de Salut public régénéré. (Voy. les _Crimes des sept membres
+des anciens comités_, p. 75.)]
+
+Quant à Legendre ... qui ne connaît le fameux boucher? Il y a de lui un
+fait atroce. Dans la journée du 25 prairial, il reçut de Roch
+Marcandier, vil folliculaire dont nous avons déjà eu l'occasion de
+parler, une lettre par laquelle cet individu, réduit à se cacher depuis
+un an, implorait sa commisération. Le jour même, Legendre faisait sa
+déclaration au comité de Sûreté générale et promettait de prendre toutes
+les mesures nécessaires pour lui livrer Marcandier[75]. A quelque temps
+de là cet homme était guillotiné. Il semble que Legendre ait voulu se
+venger de sa lâcheté sur la mémoire de Maximilien. C'était lui pourtant
+qui avait tracé ces lignes: «Une reconnaissance immortelle s'épanche
+vers Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien»[76].
+
+[Note 75: Voyez, dans les _Papiers inédits_, la lettre de
+Marcandier à Legendre et la déclaration de celui-ci au comité de Sûreté
+générale, t. I, p. 179 et 183.]
+
+[Note 76: _Papiers inédits_, t. I, p. 180.]
+
+Que dire de Fréron, ce démolisseur stupide qui voulut raser l'Hôtel de
+ville de Paris, ce maître expert en calomnies, ce chef de la jeunesse
+dorée? Son nom seul n'est-il pas une injure[77]? A ce groupe impur,
+joignez les noms maudits de Courtois, dénoncé à diverses reprises au
+comité de Salut public comme dilapidateur des fonds de l'État, de
+Barras, ce gentilhomme déclassé qu'on eût cru payé pour venger sur les
+plus purs défenseurs de la Révolution les humiliations de sa caste;
+d'André Dumont, qui s'entendait si bien à mettre Beauvais au bouillon
+maigre et à prendre dans son large filet tout son gibier de guillotine,
+c'est-à-dire les nobles et les animaux noirs appelés prêtres[78], de
+Carrier, de ces hommes enfin dont Robespierre voulait punir les crimes,
+réprimer les excès, et vous aurez la liste à peu près complète des
+auteurs de la conjuration thermidorienne.
+
+[Note 77: Aussi violent contre les patriotes après Thermidor qu'il
+l'avait été jadis contre les ennemis de la Révolution, Fréron faillit
+épouser une soeur de Bonaparte, par lequel il fut, sous le Consulat,
+nommé sous-préfet à Saint-Domingue, où il mourut peu de temps après son
+arrivée.]
+
+[Note 78: Voy. notamment le _Moniteur_ des 5 brumaire (26
+octobre) et 22 frimaire (13 décembre 1793).]
+
+
+
+
+X
+
+
+Faire le vide autour de Robespierre en l'isolant à la fois, par les plus
+infâmes calomnies, et des gens de la droite et des membres les plus
+avancés de la Montagne, lui imputer toutes les rigueurs de la
+Révolution, attirer dans la conjuration le plus grand nombre de députés
+possible en répandant de prétendues listes de représentants voués par
+lui au tribunal révolutionnaire, tel fut le plan adopté par les
+conjurés, plan digne du génie infernal de Fouché! Ce n'est pas tout. Les
+Girondins avaient autrefois, à grand renfort de calomnies, dressé contre
+Maximilien une monstrueuse accusation de dictature. On n'a pas oublié
+les diffamations mensongères tombées de la bouche de leurs orateurs et
+propagées par leurs journaux; les Thermidoriens n'eurent pas à se mettre
+en frais d'imagination, ils reprirent tout simplement la thèse
+girondine; seulement, au lieu d'attaquer leur adversaire de front, ils
+le frappèrent traîtreusement par derrière, ils le combattirent
+sourdement, lâchement, bassement. Ils rencontrèrent de très utiles
+auxiliaires dans les feuilles étrangères, leurs complices peut-être, où
+l'on s'ingéniait aussi pour tout rapporter à Maximilien. _Les agents
+de Robespierre, les soldats de Robespierre_, etc.[79]. On eût pu
+croire à une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imaginé le
+triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventèrent
+le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just.
+
+[Note 79: Le plan adopté par les Thermidoriens contre le comité de
+Salut public d'abord, puis contre Robespierre seul, peut être considéré
+comme étant d'invention royaliste; jugez-en plutôt. Voici ce qu'on lit
+dans les _Mémoires_ de Mallet-Dupan: «Il faudrait, en donnant le
+plus de consistance possible et d'étendue à la haine qu'inspire le
+comité de Salut public dans Paris, s'occuper surtout à organiser sa
+perte dans l'Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la
+composent la facilité du succès et même l'absence de tout danger pour
+eux.... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents
+individus qui ont voté contre la mort du roi; leur opinion n'est pas
+douteuse.... Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire
+par faiblesse cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible.
+Dans ce qu'on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce
+qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres députés
+sacrifiés prévoient qu'ils seront ses victimes; il est donc évident que
+la majorité contre lui peut se composer; il suffirait de concerter
+fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections ... qu'ils
+fussent prêts à parler, à dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans
+leur pensée des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre
+ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers
+importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de
+la responsabilité, l'accuseraient d'avoir exercé la plus malheureuse, la
+plus cruelle dictature, d'être l'auteur de tous les maux de la France.
+La conclusion naturelle serait le renouvellement à l'instant des comités
+de Salut public et de Sûreté générale, dont le remplacement serait
+préparé d'avance. Aussitôt nommés, les membres des nouveaux comités
+feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux.
+On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire le tribunal
+révolutionnaire, les comités de sections; en un mot, de marcher à un
+dénoûment utile.» T. II, p. 95.
+
+Ces lignes sont précédées de cette réflexion si juste de Mallet-Dupan:
+«Les moyens qu'ils se proposaient d'employer étaient précisément ceux
+qui amenèrent en effet la perte de Robespierre.»]
+
+Le lendemain même du 22 prairial, les conjurés se mirent en devoir de
+réaliser, suivant l'expression de Maximilien, «des terreurs ridicules
+répandues par la calomnie[80],» et ils firent circuler une première
+liste de dix-huit représentants qui devaient être arrêtés par les ordres
+des comités. Dès le 26 prairial (14 juin 1794), Couthon dénonçait cette
+manoeuvre aux Jacobins, en engageant ses collègues de la Convention à se
+défier de ces insinuations atroces, et en portant à six au plus le
+nombre des scélérats et des traîtres à démasquer[81]. Cinq ou six
+peut-être, tel était en effet le nombre exact des membres dont
+Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par l'Assemblée[82].
+Est-ce qu'après Thermidor la Convention hésitera à en frapper davantage?
+Mais la peur est affreusement crédule; le chiffre alla grossissant de
+jour en jour, et il arriva un moment où trente députés n'osaient plus
+coucher chez eux[83]. «Est-il vrai», s'écriait Robespierre, à la séance
+du 8 thermidor, «que l'on ait colporté des listes odieuses où l'on
+désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention,
+et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de Salut public et ensuite
+le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du comité, des
+_arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins
+chimériques_? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain
+nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue; à
+tous ceux qui, par quelque erreur avaient payé un tribut inévitable à la
+fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient
+voués au sort des conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue
+avec tant d'art et tant d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient
+plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et
+les preuves de ces manoeuvres sont au comité de Salut public[84].» De
+ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites à plus de six semaines
+d'intervalle, il résulte deux choses irréfutables: d'abord, que les
+conjurés, en premier lieu, en voulaient au comité de Salut public tout
+entier; ensuite, que ces prétendues listes de proscrits, dont les
+ennemis de Robespierre se prévalent encore aujourd'hui avec une insigne
+mauvaise foi, n'ont jamais existé. De quel poids peuvent être, en
+présence de dénégations si formelles, les assertions de quelques
+misérables?
+
+[Note 80: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 81: Séance des Jacobins du 26 prairial. (Voy. le
+_Moniteur_ du 1er messidor [9 juin 1794].)]
+
+[Note 82: Consultez à cet égard le discours de Saint-Just au 9
+thermidor.]
+
+[Note 83: C'est le chiffre donné par Lecointre; on l'a élevé jusqu'à
+soixante.]
+
+[Note 84: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
+
+La vérité est que des listes couraient, dressées non point par les
+partisans de Robespierre, mais par ses plus acharnés ennemis. En mettant
+sur ces listes les noms des Voulland, des Vadier, des Panis, on entraîna
+sans peine le comité de Sûreté générale, dont les membres, à l'exception
+de deux ou trois, étaient depuis longtemps fort mal disposés envers
+Robespierre; mais on n'eut pas si facilement raison du comité de Salut
+public, qui continua de surveiller les conjurés pendant tout le courant
+de messidor, comme nous en avons la preuve par les rapports de police,
+où nous trouvons le compte rendu des allées et venues des Bourdon (de
+l'Oise), Tallien et autres. Le prétendu espionnage organisé par
+Robespierre est, nous le démontrerons bientôt, une fable odieuse et
+ridicule inventée par les Thermidoriens. Malgré les divisions nées dans
+les derniers jours de prairial entre Maximilien et ses collègues du
+comité, ceux-ci hésitèrent longtemps, jusqu'à la fin de messidor, à
+l'abandonner; un secret pressentiment semblait les avertir qu'en le
+livrant à ses ennemis, ils livraient la République elle-même. Ils ne
+consentirent à le sacrifier que lorsqu'ils le virent décidé à mettre fin
+à la Terreur exercée comme elle l'était et à en poursuivre les criminels
+agents.
+
+A Fouché revient l'honneur infâme d'avoir triomphé de leurs hésitations.
+A la séance du 9 thermidor, Collot-d'Herbois prétendit qu'il était resté
+deux mois sans voir Fouché[85]. Mais c'était là une allégation
+mensongère, s'il faut s'en rapporter à la déclaration de Fouché
+lui-même, qui ici n'avait aucun intérêt à déguiser la vérité: «J'allai
+droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la Terreur avec
+Robespierre, et que je savais être _envieux et craintifs_ de son
+immense popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud
+_de_ Varenne les desseins du moderne Appius». Les démarches du
+futur duc d'Otrante réussirent au delà de ses espérances, car le 30
+messidor, il pouvait écrire à son beau-frère, à Nantes: «Soyez
+tranquille sur l'effet des calomnies atroces lancées contre moi; je n'ai
+rien à dire contre les _autheurs_, ils m'ont fermé la bouche. Mais
+le gouvernement prononcera entre eux et moi. Comptez sur la vertu de sa
+justice[86].»
+
+[Note 85: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+[Note 86: Lettre saisie à Nantes par le représentant Bô, et envoyée
+au comité de Salut public, auquel elle ne parvint qu'au lendemain de
+Thermidor. L'original est aux _Archives_.]
+
+Que le futur duc d'Otrante ait trouvé dans Billaud-Varenne et dans
+Carnot des envieux de l'immense popularité de Robespierre, cela est
+possible; mais dans Collot-d'Herbois il rencontrait un complice, c'était
+mieux. En entendant Maximilien demander compte à Fouché de l'effusion de
+sang répandu par le crime Collot se crut menacé lui-même, et il conclut
+un pacte avec son complice de Lyon; il y avait entre eux la solidarité
+du sang versé.
+
+
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+
+Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
+Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa
+retraite toute morale.--Le bureau de police général.--Rapports avec le
+tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
+contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
+Jacobins.--Appel à la justice et à la probité.--Violente apostrophe
+contre Fouché.
+
+
+I
+
+
+Que reprocha surtout Robespierre à ses ennemis? Ce fut d'avoir multiplié
+les actes d'oppression pour étendre le système de terreur et de
+calomnie[87]. Ils ne reculèrent devant aucun excès afin d'en rejeter la
+responsabilité sur celui dont ils avaient juré la perte.
+
+[Note 87: Discours du 8 thermidor.]
+
+L'idée de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Cécile Renault à un
+complot de l'étranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au
+tribunal révolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels
+ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut très probablement le
+résultat d'une noire intrigue. Chargé de rédiger le rapport de cette
+affaire, Élie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre,
+s'efforça, dans la séance du 20 prairial, de rattacher la faction
+nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hébert et
+de Danton.
+
+On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation était dénuée de
+fondement à l'égard de la plupart des accusés; méfions-nous de la
+sensiblerie affectée de ces écrivains qui réservent toutes leurs larmes
+pour les victimes de la Révolution et se montrent impitoyables pour les
+milliers de malheureux de tout âge et de tout sexe immolés par le
+despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_
+et secrétaire du fameux de Batz, le conspirateur émérite et
+insaisissable, ni l'épicier Cortey, ni Michonis, n'étaient innocents.
+Étaient-ils moins coupables, ceux qui furent signalés par Lacoste comme
+ayant cherché à miner la fortune publique par des falsifications
+d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz,
+nommé Roussel, était lié avec Ladmiral. Cette circonstance permit à Élie
+Lacoste de présenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments
+dont s'étaient servis Pitt et l'étranger pour frapper certains
+représentants du peuple. Le père, un des frères et une tante de Cécile
+Renault, furent enveloppés dans la fournée, parce qu'en faisant une
+perquisition chez eux, on avait découvert les portraits de Louis XVI et
+de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien
+nommé Saintanax et plusieurs autres personnes arrêtées pour s'être
+exprimées en termes calomnieux et menaçants sur le compte de
+Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqués dans l'affaire avec
+la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien régime.
+
+Robespierre resta aussi étranger que possible à cet affreux amalgame et
+à la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la
+lumière du jour. Il y a mieux, un autre frère de la jeune Renault,
+quartier-maître dans le deuxième bataillon de Paris, ayant été
+incarcéré, à qui s'adressa-t-il pour échapper à la proscription de sa
+famille?... A Maximilien. «A qui avoir recours»? lui écrivit-il. «A toi,
+Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma génération si tu n'étais
+pas généreux.... Sois mon avocat....» Ce jeune homme ne fut point livré
+au tribunal révolutionnaire[88]. Fut-ce grâce à Robespierre, dont
+l'influence, hélas! était déjà bien précaire à cette époque, je ne
+saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines
+après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra
+point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien.
+
+[Note 88: Voyez cette lettre de Renault à Robespierre, en date du 15
+messidor, non citée par Courtois, dans les _Papiers inédits_, t. I,
+p. 196.]
+
+Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux
+qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'_il s'inventa un
+assassin_, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame
+des _chemises rouges_, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de
+Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges,
+comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là, de la part
+du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait
+semer à la fois l'indignation et la pitié: voilà bien des malheureux
+immolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier.--Pourquoi
+pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que
+les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos
+atroces au sujet de la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on,
+une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du
+_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89].
+Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre
+puissance de la calomnie!
+
+[Note 89: Discours de Robespierre à la séance du 13 messidor aux
+Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).]
+
+
+
+
+II
+
+
+Une des plus atroces calomnies inventées par les écrivains de la
+réaction est à coup sûr celle à laquelle a donné lieu le supplice de la
+famille de Saint-Amaranthe, comprise tout entière dans le procès des
+_chemises rouges_. Le malheur de ces écrivains sans pudeur et sans
+foi est de ne pouvoir pas même s'entendre. Les uns ont attribué à
+Saint-Just la mort de cette famille. Nous avons démontré ailleurs la
+fausseté et l'infamie de cette allégation[90]. Les autres, en ont rejeté
+la responsabilité sur Maximilien. Leur récit vaut la peine d'être
+raconté; il n'est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule
+publicité de leurs oeuvres de mensonge.
+
+[Note 90: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
+II.]
+
+Suivant eux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison
+de Mme de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens.
+Là, il aurait soupé, se serait enivré, et «au milieu des fumées du vin»,
+il aurait laissé échapper «de redoutables secrets»[91]. D'où la
+nécessité pour lui de vouer à la mort tous ceux dont l'indiscrétion
+aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, et comme si ce
+n'eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte
+d'entretenir le lecteur de pareilles inepties.
+
+[Note 91: Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le
+commensal de la maison de Mme de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'où
+peuvent aller la bêtise et le cynisme de certains écrivains. Ces
+Mémoires (6 vol. in-8°) sont l'oeuvre d'un M. Laffitte, qui les a,
+pensons-nous, rédigés sur quelques notes informes de M. Fleury.]
+
+Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants,
+manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture.
+C'est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de
+précision, les inventeurs de cette fameuse scène où le «monstre se
+serait mis en pointe de vin» l'ont placée dans le courant du mois de
+mai. Or Mme de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et
+transférée à Sainte-Pélagie le 12 germinal (1er avril 1794)[92]. Quant à
+l'acteur Trial, il était si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il
+fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune régénérée,
+et qu'il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux
+coup d'État. Du reste, il opposa toujours le plus solennel démenti à la
+fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d'introducteur[93].
+
+[Note 92: Archives de la préfecture de police.]
+
+[Note 93: Parmi les écrivains qui ont propagé cette fable, citons
+d'abord les rédacteurs de l'_Histoire de la Révolution, par deux amis
+de la liberté_, livre où tous les faits sont sciemment dénaturés et
+dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons
+aussi Nougaret, Beuchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner
+le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque
+argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas
+à se demander si le digne abbé Proyard a dévotement embaumé l'anecdote
+dans sa _Vie de Maximilien Robespierre_. Seulement il y a introduit
+une variante. La scène ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe,
+mais chez le citoyen Sartines. (P. 168.)
+
+On ne conçoit pas comment l'auteur de l'_Histoire des Girondins_ a
+pu supposer un moment que Robespierre dîna jamais chez Mme de
+Saint-Amaranthe, et qu'il y «entr'ouvrit ses desseins pour y laisser
+lire l'espérance». (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il
+répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'impudents
+libellistes.]
+
+La maison de Mme de Saint-Amaranthe était une maison de jeux,
+d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée
+d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort
+décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient
+l'une et l'autre de moeurs fort équivoques avant la Révolution. Leur
+salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait
+l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection.
+Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit
+beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de moeurs faciles, Proly,
+Hérault de Séchelles, Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y
+trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution.
+Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec
+Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des sociétaires de la
+Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand
+Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si
+sévèrement son frère et les deux neveux de son hôte que ceux-ci se
+gardèrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe, malgré
+l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'aîné n'avait
+pas vingt-neuf ans [94].
+
+[Note 94: Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de
+Lamartine, citée dans notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch.
+II.--La maison de Mme de Saint-Amaranthe, désignée par quelques
+écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été,
+même avant la Révolution, l'objet de plusieurs dénonciations. En voici
+une du 20 juin 1793, qu'il ne nous paraît pas inutile de mettre sous les
+yeux de nos lecteurs: «Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y
+demeurant, rue Fromenteau, hôtel de Nevers, nº 38, section des _Gardes
+françaises_, déclare au comité de Salut public du département de
+Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui
+prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme _trente-et-un_
+et _biribi_, et même qui condamnent à des peines pécuniaires et
+afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir:
+une de _trente-et-un_ chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie
+du Palais-Royal, n° 50, et une autre, de _biribi_, tenue par le
+sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de
+l'entresol d'un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de
+Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la
+Trésorerie nationale.
+
+Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la
+section de la _Butte des Moulins_ et nommément favorisées par les
+quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent par jour,
+savoir: huit louis pour la partie de _trente-et-un_, et deux pour
+celle de _biribi_.» (_Archives_, comité de surveillance du
+département de Paris, 9e carton.)]
+
+La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté
+générale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure était un
+foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons [95].
+Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste,
+établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées
+sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de
+Collot-d'Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis
+de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti.
+
+[Note 95: Rapport d'Élie Lacoste, séance du 26 prairial
+(_Moniteur_ du 27 [15 juin 1794]).]
+
+Y eut-il préméditation de la part du comité de Sûreté générale, et
+voulut-il, en effet, comme le prétend un historien de nos jours [96],
+placer ces femmes royalistes au milieu des assassins de Robespierre
+«pour que leur exécution l'assassinât moralement»? Je ne saurais le
+dire; mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est qu'Élie Lacoste ait
+obéi au même sentiment en impliquant dans son rapport comme complices du
+baron de Batz les quatre administrateurs de police Froidure, Dangé,
+Soulès et Marino, compromis depuis longtemps déjà, et qui se trouvaient
+en prison depuis le 9 germinal (29 mars 1794) quand Fouquier-Tinville
+les joignit aux accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire sur
+le rapport de Lacoste.
+
+[Note 96: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VIII, p.
+358.]
+
+A la suite de ce rapport, la Convention nationale chargea, par un
+décret, l'accusateur public de rechercher tous les complices de la
+conspiration du baron de Batz ou de l'étranger qui pourraient être
+disséminés dans les maisons d'arrêt de Paris ou sur les différents
+points de la République. Voilà le décret qui donna lieu aux grandes
+fournées de messidor, qui permit à certaines gens de multiplier les
+actes d'oppression qu'on essayera de mettre à la charge de Robespierre,
+et contre lesquels nous l'entendrons s'élever avec tant d'indignation.
+
+
+
+
+III
+
+
+Si l'affaire des _Chemises rouges_ ne fut pas positivement dirigée
+contre Robespierre, on n'en saurait dire autant de celle dont le
+lendemain, 27 prairial (15 juin 1794), Vadier vint présenter le rapport
+à la Convention nationale.
+
+Parce qu'un jour, aux Jacobins, Maximilien avait invoqué le nom de la
+Providence, parce qu'il avait dénoncé comme impolitiques d'abord, et
+puis comme souverainement injustes, les persécutions dirigées contre les
+prêtres en général et les attentats contre la liberté des cultes, les
+Girondins, l'avaient autrefois poursuivi de leurs épigrammes les plus
+mordantes, et ils s'étaient ingéniés pour faire de ce propre fils de
+Rousseau et du rationalisme ... un prêtre. On a dit, il y a longtemps,
+que le ridicule tue en France, et l'on espérait tuer par le ridicule
+celui dont la vie privée et la vie publique étaient au-dessus de toute
+attaque. Copistes et plagiaires des Girondins, les Thermidoriens
+imaginèrent de transformer en une sorte de messie d'une secte
+d'illuminés l'homme qui, réagissant avec tant de courage contre
+l'intolérance des indévots, venait à la face de l'Europe de faire, à la
+suite du décret relatif à l'Être suprême, consacrer par la Convention la
+pleine et entière liberté des cultes[97].
+
+[Note 97: Dans le chapitre de son _Histoire_, consacré à
+Catherine Théot, M. Michelet procède à la fois des Girondins et des
+Thermidoriens. Il nous montre d'abord Robespierre tenant sur les fonts
+de baptême l'enfant d'un _jacobin catholique_, et obligé de
+promettre que l'enfant serait catholique. (P. 365.) Ici M. Michelet ne
+se trompe que de deux ans et demi; il s'agit, en effet, de l'enfant de
+Deschamp, dont Robespierre fut parrain en janvier 1792. Puis, parce que,
+dans une lettre en date du 30 prairial, un vieillard de
+quatre-vingt-sept ans écrit à Robespierre qu'il le regarde comme le
+Messie promis par l'Être éternel pour réformer toute chose (numéro XII,
+à la suite du rapport de Courtois), M. Michelet assure que _plusieurs
+lettres lui venaient qui le déclaraient un messie_. Puis il nous
+parle d'une foule de femmes ayant chez elles son portrait appendu
+_comme image sainte_. Il nous montre des généraux, des femmes,
+portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la
+_miniature sacrée_. Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne
+regardait guère Maximilien comme un suppôt de la Terreur. Et, entraîné
+par la fantaisie furieuse qui le possède, M. Michelet nous représente
+_des saintes femmes_, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il
+transforme en agent de police de Robespierre, joignant les mains et
+disant: «Robespierre, tu es Dieu». Et de là l'historien part pour
+accuser Maximilien d'encourager ces outrages à la raison. (T. VII, p.
+366). Comme si, en supposant vraies un moment les plaisanteries de M.
+Michelet, Robespierre eût été pour quelque chose là dedans.]
+
+Il y avait alors, dans un coin retiré de Paris, une vieille femme nommée
+Catherine Théot, chez laquelle se réunissaient un certain nombre
+d'illuminés, gens à cervelle étroite, ayant soif de surnaturel, mais ne
+songeant guère à conspirer contre la République. La réception des élus
+pouvait prêter à rire: il fallait, en premier lieu, faire abnégation des
+plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la _mère de
+Dieu_, on l'embrassait sept fois, et ... l'on était consacré. Il n'y
+avait vraiment là rien de nature à inquiéter ni les comités ni la
+Convention, c'étaient de pures mômeries dont la police avait eu le tort
+de s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La
+pauvre Catherine avait même passé quelque temps à la Bastille et dans
+une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre
+jusqu'à un certain point sous l'ancien régime, où les consciences
+étouffaient sous l'arbitraire, était inconcevable en pleine Révolution.
+Eh bien! le lieutenant de police fut dépassé par le comité de Sûreté
+générale; les intolérants de l'époque jugèrent à propos d'attaquer la
+superstition dans la personne de Catherine Théot, et ils transformèrent
+en crime de contre-révolution les pratiques anticatholiques de quelques
+illuminés.
+
+Parmi les habitués de la maison de la vieille prophétesse figuraient
+l'ex-chartreux dom Gerle, ancien collègue de Robespierre à l'Assemblée
+constituante, le médecin de la famille d'Orléans, Etienne-Louis
+Quesvremont, surnommé Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant
+marquise de Chastenois; tels furent les personnages que le comité de
+Sûreté générale imagina de traduire devant le Tribunal révolutionnaire
+en compagnie de Catherine Théot. Ils avaient été arrêtés dès la fin de
+floréal, sur un rapport de l'espion Senar, qui était parvenu à
+s'introduire dans le mystérieux asile de la rue Contrescarpe en
+sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitôt reçu, avait
+fait arrêter toute l'assistance par des agents apostés.
+
+L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurés de Thermidor
+songèrent à en tirer parti, la jugeant un texte excellent pour détruire
+l'effet prodigieux produit par la fête du 20 prairial et l'éclat nouveau
+qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine
+recommandait à ses disciples d'élever leurs coeurs à l'Être suprême, et
+cela au moment où la nation elle-même, à la voix de Maximilien, se
+disposait à en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis
+on avait saisi chez elle, sous son matelas, une certaine lettre écrite
+en son nom à Maximilien, lettre où elle l'appelait son premier prophète,
+son ministre chéri. Plus de doute, on conspirait en faveur de
+Robespierre. La lettre était évidemment fabriquée; Vadier n'osa même pas
+y faire allusion dans son rapport à la Convention; mais n'importe, la
+calomnie était lancée.
+
+Enfin, dom Gerle, présenté comme le principal agent de la conspiration,
+était un protégé de Robespierre; on avait trouvé dans ses papiers un mot
+de celui-ci attestant son patriotisme, et à l'aide duquel il avait pu
+obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intérêt bien
+naturelle donnée par Maximilien à un ancien collègue dont il estimait
+les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse idée de proposer
+à l'Assemblée constituante d'ériger la religion catholique en religion
+d'État; le rapporteur du comité de Sûreté générale ne manqua pas de
+rappeler cette circonstance pour donner à l'affaire une couleur de
+fanatisme; mais il n'eut pas la bonne foi d'ajouter qu'éclairé par ses
+collègues de la gauche, sur les bancs de laquelle il siégeait, dom Gerle
+s'était empressé, dès le lendemain, de retirer sa proposition, au grand
+scandale de la noblesse et du clergé.
+
+Robespierre occupait encore le fauteuil quand Vadier prit la parole au
+nom des comités de Sûreté générale et de Salut public. Magistrat de
+l'ancien régime, Vadier avait toutes les ruses d'un vieux procureur. Cet
+implacable ennemi de Maximilien mettait une sorte de point d'honneur à
+obtenir des condamnations. Il y a, à cet égard, des lettres de lui à
+Fouquier-Tinville où il _recommande_ nombre d'accusés, et qui font
+vraiment frémir[98]. Tout d'abord, Vadier dérida l'Assemblée par force
+plaisanteries sur les prêtres et sur la religion; puis il amusa ses
+collègues aux dépens de la vieille Catherine, dont, par une substitution
+qu'il crut sans doute très ingénieuse, il changea le nom de Théot en
+celui de Théos, qui en grec signifie Dieu. A chaque instant il était
+interrompu par des ricanements approbateurs et des applaudissements.
+Robespierre n'était point nommé dans ce rapport, où le nombre des
+adeptes de Catherine Théot était grossi à plaisir, mais l'allusion
+perfide perçait ça et là, et des rires d'intelligence apprenaient au
+rapporteur qu'il avait été compris. Conformément aux conclusions du
+rapport, la Convention renvoya devant le tribunal révolutionnaire
+Catherine Théot, dom Gerle, la veuve Godefroy et la ci-devant marquise
+de Chastenois, comme coupables de conspiration contre la République, et
+elle chargea l'accusateur public de rechercher et de punir tous les
+complices de cette prétendue conspiration.
+
+[Note 98: Voyez ces lettres à la suite du rapport de Saladin, sous
+les numéros XXXII, XXXIV et XXXV.]
+
+C'était du délire. Ce que Robespierre ressentit de dégoût en se trouvant
+condamné à entendre comme président ces plaisanteries de Vadier, sous
+lesquelles se cachait une grande iniquité, ne peut se dire. Lui-même a,
+dans son dernier discours, rendu compte de sa douloureuse impression:
+«La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à
+avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le
+souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et
+de la solennité qu'on donna à l'affaire de Catherine Théot. La
+malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée
+sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à
+l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de
+sarcasmes indécents ou puériles. Les véritables conjurés échappèrent, et
+l'on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de
+Dieu. Au même instant on vit éclore une foule de pamphlets dégoûtants,
+dignes du _Père Duchesne_, dont le but était d'avilir la Convention
+nationale, le tribunal révolutionnaire, de renouveler les querelles
+religieuses, d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre
+les esprits faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir religieux.
+En même temps, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes
+ont été arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables
+conspirent encore en liberté, car le plan est de les sauver, de
+tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents. Que n'a-t-on pas
+fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme,
+violences inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes
+les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple sous
+prétexte de superstition ... tout tendait à ce but[99]....»
+
+[Note 99: Discours du 8 thermidor.]
+
+Robespierre s'épuisa en efforts pour sauver les malheureuses victimes
+indiquées par Vadier. Il y eut au comité de Salut public de véhémentes
+explications. J'ai la conviction que ce fut au sujet de l'affaire de
+Catherine Théot qu'eut lieu la scène violente dont parlent les anciens
+membres du comité dans leur réponse à Lecointre, et qu'ils prétendent
+s'être passée à l'occasion de la loi de prairial. D'après un historien
+assez bien informé, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient résisté
+aux prétentions de Robespierre, qui voulait étouffer l'affaire ou la
+réduire à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu de chose. Billaud se
+serait montré furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit,
+Robespierre finit par démontrer à ses collègues combien il serait odieux
+de traduire au tribunal révolutionnaire quelques illuminés, tout à fait
+étrangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait
+donné à la Révolution des gages de dévouement. [Note 100: Tissot,
+_Histoire de la Révolution_, t. V, p. 237. Tissot était le
+beau-frère de Goujon, une des victimes de prairial an III.]
+
+L'accusateur public fut aussitôt mandé, et l'ordre lui fut donné par
+Robespierre lui-même, au nom du comité de Salut public, de suspendre
+l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un décret de la Convention lui
+enjoignait de la suivre, force lui fut d'obéir, et de remettre les
+pièces au comité[101]. Très désappointé, et redoutant les reproches du
+comité de Sûreté générale, auxquels il n'échappa point,
+Fouquier-Tinville s'y transporta tout de suite. Là il rendit compte des
+faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les
+deux comités. «_Il, il, il_», dit-il par trois fois, «s'y oppose au
+nom du comité de Salut public».--«_Il_, c'est-à-dire Robespierre»,
+répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier[102]. Si la
+volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l'humanité doit s'en
+applaudir, car, grâce à son obstination, une foule de victimes
+innocentes échappèrent à la mort.
+
+[Note 101: Mémoires de Fouquier-Tinville, dans l'_Histoire
+parlementaire_, t. XXXIV, p. 246.]
+
+[Note 102: Mémoires de Fouquier-Tinville, _ubi supra_.--M.
+Michelet, qui marche à pieds joints sur la vérité historique plutôt que
+de perdre un trait, a écrit: «Le grand mot _je veux_ était rétabli,
+et la monarchie existait». (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un
+dernier moment d'influence et par la seule force de la raison,
+Robespierre était parvenu à obtenir de ses collègues qu'on examinât plus
+attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre
+de victimes innocentes, le grand mot _je veux_ était rétabli, et la
+monarchie existait! Peut-on déraisonner à ce point! Pauvre monarque! Il
+n'eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que, du moins,
+il parvint à soustraire à un jugement précipité qui eût équivalu à une
+sentence de mort. Six mois après Thermidor, dom Gerle était encore en
+prison.]
+
+L'animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier
+ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, répondant à Maximilien, il
+promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans
+laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens
+et modernes[103]. Preuve assez significative de la touchante résolution
+des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire de
+Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se
+retirer, moralement du moins, du comité de Salut public, se retremper
+dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis,
+déployant une activité merveilleuse, entasseront pour le perdre
+calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infamies sur infamies.
+
+[Note 103: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+
+
+
+IV
+
+
+Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles à
+Robespierre, ont cru que, durant quatre décades, c'est-à-dire quarante
+jours avant sa chute, il s'était complètement retiré du comité de Salut
+public, avait cessé d'y aller. C'est là une erreur capitale, et l'on va
+voir combien il est important de la rectifier. Si, en effet, depuis la
+fin de prairial jusqu'au 9 thermidor, Maximilien s'était purement et
+simplement contenté de ne plus paraître au comité, il serait
+souverainement injuste à coup sûr de lui demander le moindre compte des
+rigueurs commises en messidor, et tout au plus serait-on en droit de lui
+reprocher avec quelques écrivains de n'y avoir opposé que la force
+d'inertie.
+
+Mais si, au contraire, nous prouvons, que pendant ces quarante derniers
+jours, il a siégé sans désemparer au comité de Salut public, comme dans
+cet espace de temps il a refusé de s'associer à la plupart des grandes
+mesures de sévérité consenties par ses collègues, comme il n'a point
+voulu consacrer par sa signature certains actes oppressifs, c'est donc
+qu'il y était absolument opposé, qu'il les combattait à outrance; c'est
+donc que, suivant l'expression de Saint-Just, il ne comprenait pas
+«cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant»[104].
+Voilà pourquoi il mérita l'honorable reproche que lui adressa Barère
+dans la séance du 10 thermidor, d'avoir voulu arrêter le cours
+_terrible, majestueux_ de la Révolution; et voilà pourquoi aussi,
+n'ayant pu décider les comités à s'opposer à ces actes d'oppression
+multipliés dont il gémissait, il se résolut à appeler la Convention à
+son aide et à la prendre pour juge entre eux et lui.
+
+[Note 104: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+107, en note.]
+
+Les Thermidoriens du comité ont bien senti l'importance de cette
+distinction; aussi se sont-ils entendus pour soutenir que Robespierre ne
+paraissait plus aux séances et que, durant quatre décades, il n'y était
+venu que deux fois, et encore sur une _citation_ d'eux, la première
+pour donner les motifs de l'arrestation du comité révolutionnaire de la
+section de l'_Indivisibilité_, la seconde pour s'expliquer sur sa
+prétendue absence[105]. Robespierre n'était plus là pour répondre. Mais
+si, en effet, il eût rompu toutes relations avec le comité de Salut
+public, comment ses collègues de la Convention ne s'en seraient-ils pas
+aperçus? Or, un des chefs de l'accusation de Lecointre contre certains
+membres des anciens comités porte précisément sur ce qu'ils n'ont point
+prévenu la Convention de l'absence de Robespierre. Rien d'embarrassé sur
+ce point comme la réponse de Billaud-Varenne: «C'eût été un fait trop
+facile à excuser; n'aurait-il pu prétexter une indisposition?»[106]
+
+[Note 105: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+7. Voyez aussi le rapport de Saladin, p. 99. «_Il est convenu_»,
+dit ironiquement Saladin, «que depuis le 22 prairial Robespierre
+s'éloigne du comité».]
+
+[Note 106: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+61.]
+
+Mais, objectait-on, et les signatures apposées par Robespierre au bas
+d'un assez grand nombre d'actes? Ah! disent les uns, il a pu signer
+quand deux fois il est venu au comité pour répondre à certaines
+imputations, ou quand il _affectait_ de passer dans les salles,
+vers cinq heures, après la séance, ou quand il se rendait
+_secrètement_ au bureau de police générale[107]. Il n'est pas
+étonnant, répond un autre, en son nom particulier, que les chefs de
+bureau lui aient porté chez lui ces actes à signer au moment où il était
+au plus haut degré de sa puissance[108]. En vérité! Et comment donc se
+fait-il alors que dans les trois premières semaines de ventôse an II,
+lorsque Robespierre était réellement retenu loin du comité par la
+maladie, les chefs de bureau n'aient pas songé à se rendre chez lui pour
+offrir à sa signature les arrêtés de ses collègues? Et comment expliquer
+qu'elle se trouve sur certains actes de peu d'importance, tandis qu'elle
+ne figure pas sur les arrêtés qui pouvaient lui paraître entachés
+d'oppression? Tout cela est misérable.
+
+[Note 107: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 81.]
+
+[Note 108: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 82.]
+
+Quand Saladin rédigea son rapport sur la conduite des anciens membres
+des comités, il n'épargna pas à Robespierre les noms de traître et de
+tyran, c'était un tribut à payer à la mode du jour; mais comme il le met
+à part de ceux dont il était chargé de présenter l'acte d'accusation, et
+comme, sous les injures banales, on sent percer la secrète estime de ce
+survivant de la Gironde pour l'homme à qui soixante-douze de ses
+collègues et lui devaient la vie et auquel il avait naguère adressé ses
+hommages de reconnaissance!
+
+L'abus du pouvoir poussé à l'extrême, la terre plus que jamais
+ensanglantée, le nombre plus que doublé des victimes, voilà ce qu'il met
+au compte des ennemis, que dis-je? des assassins de Robespierre, en
+ajoutant à l'appui de cette allégation, justifiée par les faits, ce
+rapprochement effrayant: «Dans les quarante-cinq jours qui ont précédé
+la retraite de Robespierre, le nombre des victimes est de cinq cent
+soixante-dix-sept; il s'élève à mille deux cent quatre-vingt-six pour
+les quarante-cinq jours qui l'ont suivie jusqu'au 9 thermidor[109].»
+Quoi de plus éloquent? Et combien plus méritoire est la conduite de
+Maximilien si, au lieu de se tenir à l'écart, comme on l'a jusqu'ici
+prétendu, il protesta hautement avec Couthon et Saint-Just contre cette
+_manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant_!
+
+[Note 109: Rapport de Saladin, p. 100.] De toutes les listes
+d'accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire du 1er messidor au
+9 thermidor par les comités de Salut public et de Sûreté générale, une
+seule, celle du 2 thermidor, porte la signature de Maximilien à côté de
+celles de ses collègues[110]. Une partie de ces listes, relatives pour
+la plupart aux conspirations dites des prisons, ont été détruites, et à
+coup sûr celles-là n'étaient point signées de Robespierre[111]. Il n'a
+pas signé l'arrêté en date du 4 thermidor concernant l'établissement
+définitif de quatre commissions populaires créées par décret du 13
+ventôse (3 mars 1794) pour juger tous les détenus dans les maisons
+d'arrêt des départements[112].--Ce jour-là, du reste, il ne parut pas au
+comité, mais on aurait pu, d'après l'allégation de Billaud, lui faire
+signer l'arrêté chez lui.
+
+[Note 110: Voyez à cet égard les pièces à la suite du rapport de
+Saladin et les _Crimes des sept membres des anciens comités_, par
+Lecointre, p. 132, 138. «Herman, son homme», dit M. Michelet, t. VII, p.
+426, «qui faisait signer ces listes au comité de Salut public, se
+gardait bien de faire signer son maître». Où M. Michelet a-t-il vu
+qu'Herman fût l'homme de Robespierre? Et, dans ce cas, pourquoi
+n'aurait-il pas fait signer _son maître_? Est-ce qu'à cette époque
+on prévoyait la réaction et ses fureurs?]
+
+[Note 111: D'après les auteurs de l'_Histoire parlementaire_,
+les signatures qui se rencontraient le plus fréquemment au bas de ces
+listes seraient celles de Carnot, de Billaud-Varenne et de Barère. (T.
+XXXIV, p. 13.) Quant aux conspirations des prisons, Billaud-Varenne a
+écrit après Thermidor: «Nous aurions été bien coupables si nous avions
+pu paraître indifférents....» _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent
+Lecointre_, p. 75.]
+
+[Note 112: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Amar, Louis
+(du Bas-Rhin), Collot-d'Herbois, Carnot, Voulland, Vadier, Saint-Just,
+Billaud-Varenne.]
+
+En revanche, une foule d'actes, tout à fait étrangers au régime de la
+Terreur, sont revêtus de sa signature. Le 5 messidor, il signe avec ses
+collègues un arrêté par lequel il est enjoint au citoyen Smitz
+d'imprimer en langue et en caractères allemands quinze cents exemplaires
+du discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les
+principes républicains[113]. Donc ce jour-là l'entente n'était pas tout
+à fait rompue. Le 7, il approuve, toujours de concert avec ses
+collègues, la conduite du jeune Jullien à Bordeaux, et les dépenses
+faites par lui dans sa mission[114]. La veille, il avait ordonnancé avec
+Carnot et Couthon le payement de la somme de 3,000 livres au littérateur
+Demaillot et celle de 1,500 livres au citoyen Tourville, l'un et l'autre
+agents du comité[115]. Quelques jours après, il signait avec
+Billaud-Varenne l'ordre de mise en liberté de Desrozier, acteur du
+théâtre de l'Égalité[116], et, avec Carnot, l'ordre de mise en liberté
+de l'agent national de Romainville[117]. Le 18, il signe encore, avec
+Couthon, Barère et Billaud-Varenne, un arrêté qui réintégrait dans leurs
+fonctions les citoyens Thoulouse, Pavin, Maginet et Blachère,
+administrateurs du département de l'Ardèche, destitués par le
+représentant du peuple Reynaud[118]. Au bas d'un arrêté en date du 19
+messidor, par lequel le comité de Salut public prévient les citoyens que
+toutes leurs pétitions, demandes et observations relatives aux affaires
+publiques, doivent être adressées au comité, et non individuellement aux
+membres qui le composent, je lis sa signature à côté des signatures de
+Carnot, de C.-A. Prieur, de Couthon, de Collot-d'Herbois, de Barère et
+de Billaud-Varenne[119]. Le 16, il écrivait de sa main aux représentants
+en mission le billet suivant: «Citoïen collègue, le comité de Salut
+public désire d'être instruit sans délai s'il existe ou a existé dans
+les départements sur lesquels s'étend ta mission quelques tribunaux ou
+commissions populaires. Il t'invite à lui en faire parvenir sur-le-champ
+l'état actuel avec la désignation du lieu et de l'époque de leur
+établissement. Robert Lindet, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Carnot,
+Barère, Couthon et Collot-d'Herbois signaient avec lui[120].» Le 28,
+rappel de Dubois-Crancé, alors en mission à Rennes, par un arrêté du
+comité de Salut public signé: Robespierre, Carnot, Barère,
+Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Couthon, Saint-Just et
+Robert Lindet[121].
+
+[Note 113: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut
+public, _Archives_, 436 _a a_ 73.]
+
+[Note 114: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut
+public, _Archives_ 436 _a a_ 73.]
+
+[Note 115: _Archives_, F. 7, 4437.]
+
+[Note 116: _Ibid._]
+
+[Note 117: _Ibid._]
+
+[Note 118: _Ibid._]
+
+[Note 119: _Archives_, A. F, II, 37.]
+
+[Note 120: _Archives_, A, II, 58.]
+
+[Note 121: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut
+public, _Archives_ 436, _a a_ 73.]
+
+L'influence de Maximilien est ici manifeste. On sait en effet combien ce
+représentant lui était suspect. Après lui avoir reproché d'avoir trahi à
+Lyon les intérêts de la République, il l'accusait à présent d'avoir à
+dessein occasionné à Rennes une fermentation extraordinaire en déclarant
+qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait un Breton[122]! A cette
+date du 28 messidor, il signe encore avec Collot-d'Herbois, C.-A.
+Prieur, Carnot, Couthon, Barère, Saint-Just, Robert Lindet, le mandat de
+mise en liberté de trente-trois citoyens détenus dans les prisons de
+Troyes par les ordres du jeune Rousselin. Enfin, le 7 thermidor, il
+était présent à la délibération où fut décidée l'arrestation d'un des
+plus misérables agents du comité de Sûreté générale, de l'espion
+Senar[123], dénoncé quelques jours auparavant, aux Jacobins, par des
+citoyens victimes de ses actes d'oppression, et dont Couthon avait dit:
+«S'il est vrai que ce fonctionnaire ait opprimé le patriotisme, il doit
+être puni. Il existe bien évidemment un système affreux de tuer la
+liberté par le crime[124].» Nous pourrions multiplier ces citations,
+mais il n'en faut pas davantage pour démontrer de la façon la plus
+péremptoire que Robespierre n'a jamais déserté le comité dans le sens
+réel du mot.
+
+[Note 122: Note de Robespierre sur différents députés. (Voy.
+_Papiers inédits_, t. II, p. 17, et numéro LI, à la suite du
+rapport de Courtois.)]
+
+[Note 123: Registre des délibérations et arrêtés, _ubi supra_.]
+
+[Note 124: Séance des Jacobins du 3 thermidor. Voy. le
+_Moniteur_ du 9 (27 juillet 1794).]
+
+Au reste, ses anciens collègues ont accumulé dans leurs explications
+évasives et embarrassées juste assez de contradictions pour mettre à nu
+leurs mensonges. Ainsi, tandis que d'un côté ils s'arment contre lui de
+sa prétendue absence du comité pendant quatre décades, nous les voyons,
+d'un autre côté, lui reprocher d'avoir assisté muet aux délibérations
+concernant les opérations militaires, et de s'être abstenu de
+voter[125]. «Dans les derniers temps», lit-on dans des Mémoires sur
+Carnot, «il trouvait des prétextes pour ne pas signer les instructions
+militaires, afin sans doute de se ménager, en cas de revers de nos
+armées, le droit d'accuser Carnot[126]». Donc il assistait aux séances
+du comité.
+
+[Note 125: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p.
+10.]
+
+[Note 126: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. I, p. 523.
+Nous avons peu parlé de ces Mémoires, composés d'après des souvenirs
+thermidoriens, et dénués par conséquent de toute valeur historique. On
+regrette d'y trouver des erreurs et, il faut bien le dire, des calomnies
+qu'avec une étude approfondie des choses de la Révolution, M. Carnot
+fils se serait évité de laisser passer. Le désir de défendre une mémoire
+justement chère n'autorise personne à sortir des bornes de
+l'impartialité et de la justice.
+
+De tous les anciens membres du comité de Salut public, Carnot, j'ai
+regret de le dire, est certainement un de ceux qui, après Thermidor, ont
+calomnié Robespierre avec le plus d'opiniâtreté. Il semble qu'il y ait
+eu chez lui de la haine du sabre contre l'idée. Ah! combien Robespierre
+avait raison de se méfier de l'engouement de notre nation pour les
+entreprises militaires!
+
+Dans son discours du 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794), deux
+mois après Thermidor, Carnot se déchaîna contre la mémoire de Maximilien
+avec une violence inouïe. Il accusa notamment Robespierre de s'être
+plaint avec amertume, à la nouvelle de la prise de Niewport, postérieure
+au 16 messidor, de ce qu'on n'avait pas massacré toute la garnison. Voy.
+le _Moniteur_ du 4 vendémiaire (25 septembre 1794). Carnot a trop
+souvent fait fléchir la vérité dans le but de sauvegarder sa mémoire aux
+dépens d'adversaires qui ne pouvaient répondre, pour que nous ayons foi
+dans ses paroles. A sa haine invétérée contre Robespierre et contre
+Saint-Just, on sent qu'il a gardé le souvenir cuisant de cette phrase du
+second: «Il n'y a que ceux qui sont dans les armées qui gagnent les
+batailles». Lui-même, du reste, Carnot, n'écrivait-il pas, à la date du
+8 messidor, aux représentants Richard et Choudieu, au quartier général
+de l'armée du Nord, de concert avec Robespierre et Couthon: «Ce n'est
+pas sans peine que nous avons appris la familiarité et les égards de
+plusieurs de nos généraux envers les officiers étrangers que nous
+regardons et voulons traiter comme des brigands....» Catalogue Charavay
+(janvier-février 1863).]
+
+Mais ce qui lève tous les doutes, ce sont les registres du comité de
+Salut public, registres dont Lecointre ne soupçonnait pas l'existence,
+que nous avons sous les yeux en ce moment, et où, comme déjà nous avons
+eu occasion de de le dire, les présences de chacun des membres sont
+constatées jour par jour. Eh bien! du 13 prairial au 9 thermidor,
+Robespierre, manqua de venir au comité SEPT FOIS, en tout et pour tout,
+les 20 et 28 prairial, les 10, 11, 14 et 29 messidor et le 4
+thermidor[127].
+
+[Note 127: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut
+public, _Archives_, 433 _a a_ 70 jusqu'à 436 _a a_ 73.]
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout en faisant acte de présence au
+comité, Robespierre n'ayant pu faire triompher sa politique, à la fois
+énergique et modérée, avait complètement résigné sa part d'autorité
+dictatoriale et abandonné à ses collègues l'exercice du gouvernement.
+Quel fut le véritable motif de la scission? Il est assez difficile de se
+prononcer bien affirmativement à cet égard, les Thermidoriens, qui seuls
+ont eu la parole pour nous renseigner sur ce point, ayant beaucoup varié
+dans leurs explications.
+
+La détermination de Maximilien fut, pensons-nous, la conséquence d'une
+suite de petites contrariétés. Déjà, au commencement de floréal, une
+altercation avait eu lieu entre Saint-Just et Carnot au sujet de
+l'administration des armes portatives. Le premier se plaignait qu'on eût
+opprimé et menacé d'arrestation arbitraire l'agent comptable des
+ateliers du Luxembourg, à qui il portait un grand intérêt. La discussion
+s'échauffant, Carnot aurait accusé Saint-Just _et ses amis_
+d'aspirer à la dictature. A quoi Saint-Just aurait répondu que la
+République était perdue si les hommes chargés de la défendre se
+traitaient ainsi de dictateurs. Et Carnot, insistant, aurait répliqué:
+«Vous êtes des dictateurs ridicules». Le lendemain, Saint-Just s'étant
+rendu au comité en compagnie de Robespierre: «Tiens», se serait-il écrié
+en s'adressant à Carnot, «les voilà, mes amis, voilà ceux que tu as
+attaqués hier». Or, quelle fut en cette circonstance le rôle de
+Robespierre? «Il essaya de parler des torts respectifs _avec un ton
+très hypocrite_», disent les membres des anciens comités sur la foi
+desquels nous avons raconté cette scène, ce qui signifie, à n'en pas
+douter, que Robespierre essaya de la conciliation[128].
+
+[Note 128: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 103, 104, note de la p. 21.--M.
+H. Carnot, dans les Mémoires sur son père, raconte un peu différemment
+la scène, d'après un récit de Prieur, et il termine par cette
+exclamation mélodramatique qu'il prête à Carnot s'adressant à Couthon, à
+Saint-Just et à Robespierre: «Triumvirs, vous disparaîtrez». (T. I, p.
+524.) Or il est à remarquer que dans la narration des anciens membres du
+comité, écrite peu de temps après Thermidor, il n'est pas question de
+Couthon, et que Robespierre ne figure en quelque sorte que comme
+médiateur. Mais voilà comme on embellit l'histoire.]
+
+Si donc ce récit, dans les termes mêmes où il nous a été transmis, fait
+honneur à quelqu'un, ce n'est pas assurément à Carnot. Que serait-ce si
+Robespierre et Saint-Just avaient pu fournir leurs explications!
+Dictateur! c'était, paraît-il, la grosse injure de Carnot, car dans une
+autre occasion, croyant avoir à se plaindre de Robespierre, au sujet de
+l'arrestation de deux commis des bureaux de la guerre, il lui aurait
+dit, en présence de Levasseur (de la Sarthe): «Il ne se commet que des
+actes arbitraires dans ton bureau de police générale, tu es un
+dictateur». Robespierre furieux aurait pris en vain ses collègues à
+témoins de l'insulte dont il venait d'être l'objet. En vérité, on se
+refuserait à croire à de si puériles accusations, si cela n'était pas
+constaté par le _Moniteur_[129].
+
+[Note 129: Voy. le _Moniteur_ du 10 germinal, an III (30 mars
+1795). Séance de la Convention du 6 germinal.]
+
+J'ai voulu savoir à quoi m'en tenir sur cette fameuse histoire des
+secrétaires de Carnot, dont celui-ci signa l'ordre d'arrestation _sans
+s'en douter_, comme il le déclara d'un ton patelin à la Convention
+nationale. Ces deux secrétaires, jeunes l'un et l'autre, en qui Carnot
+avait la plus grande confiance, pouvaient être fort intelligents, mais
+ils étaient plus légers encore. Un soir qu'ils avaient bien dîné, ils
+firent irruption au milieu d'une réunion sectionnaire, y causèrent un
+effroyable vacarme, et, se retranchant derrière leur qualité de
+secrétaires du comité de Salut public, menacèrent de faire guillotiner
+l'un et l'autre[130]. Ils furent arrêtés tous deux, et relâchés peu de
+temps après; mais si jamais arrestation fut juste, ce fut assurément
+celle-là, et tout gouvernement s'honore qui réprime sévèrement les excès
+de pouvoir de ses agents[131].
+
+[Note 130: _Archives_, F. 7, 4437.]
+
+[Note 131: Rien de curieux et de triste à la fois, comme l'attitude
+de Carnot après Thermidor. Il a poussé le mépris de la vérité jusqu'à
+oser déclarer, en pleine séance de la Convention (6 germinal an III),
+que Robespierre avait lancé un mandat d'arrêt contre un restaurateur de
+la terrasse des Feuillants, uniquement parce que lui, Carnot, allait y
+prendre ses repas. Mais le bouffon de l'affaire, c'est qu'il signa
+aussi, _sans le savoir_, ce mandat. Aussi ne fut-il pas
+médiocrement étonné lorsqu'on allant dîner on lui dit que son traiteur
+avait été arrêté par son ordre. Je suis fâché, en vérité, de n'avoir pas
+découvert, parmi les milliers d'arrêtés que j'ai eus sous les yeux, cet
+ordre d'arrestation. Fut-ce aussi sans le savoir et dans l'innocence de
+son coeur que Carnot, suivant la malicieuse expression de Lecointre,
+écrivit de sa main et signa la petite _recommandation_ qui servit à
+Victor de Broglie de passeport pour l'échafaud?]
+
+Je suis convaincu, répéterai-je, que la principale raison de la retraite
+toute morale de Robespierre fut la scène violente à laquelle donna lieu,
+le 28 prairial, entre plusieurs de ses collègues et lui, la ridicule
+affaire de Catherine Théot, lui s'indignant de voir transformer en
+conspiration de pures et innocentes mômeries, eux ne voulant pas
+arracher sa proie au comité de Sûreté générale. Mon opinion se trouve
+singulièrement renforcée de celle du représentant Levasseur, lequel a dû
+être bien informé, et qui, dans ses Mémoires, s'est exprimé en ces
+termes: «Il est constant que c'est à propos de la ridicule superstition
+de Catherine Théot qu'éclata la guerre sourde des membres des deux
+comités»[132]. Mais la résistance de Robespierre en cette occasion était
+trop honorable pour que ses adversaires pussent l'invoquer comme la
+cause de sa scission d'avec eux; aussi imaginèrent-ils de donner pour
+prétexte à leur querelle le décret du 20 prairial, qu'ils avaient
+approuvé aveuglément les uns et les autres.
+
+[Note 132: _Mémoires de Levasseur_, t. III, p. 112.]
+
+Au reste, la résolution de Maximilien eut sa source dans plusieurs
+motifs. Lui-même s'en est expliqué en ces termes dans son discours du 8
+thermidor: «Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la
+nature et la force de la calomnie, l'IMPUISSANCE DE FAIRE LE BIEN ET
+D'ARRÊTER LE MAL, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de
+membre du comité de Salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai
+consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de
+représentant du peuple à celle de membre du comité de Salut public, et
+je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout[133].»
+Disons maintenant de quelles amertumes il fut abreuvé durant les six
+dernières semaines de sa vie.
+
+[Note 133: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
+
+
+
+
+V
+
+
+Les anciens collègues de Robespierre au comité de Salut public ont fait
+un aveu bien précieux: la seule preuve matérielle, la pièce de
+conviction la plus essentielle contre lui, ont-ils dit, résultant de son
+discours du 8 thermidor à la Convention, il ne leur avait pas été
+possible de l'attaquer plus tôt[134]. Or, si jamais homme, victime d'une
+accusation injuste, s'est admirablement justifié devant ses concitoyens
+et devant l'avenir, c'est bien Robespierre dans le magnifique discours
+qui a été son testament de mort.
+
+[Note 134: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]
+
+Et comment ne pas comprendre l'embarras mortel de ses accusateurs quand
+on se rappelle ces paroles de Fréron, à la séance du 9 fructidor (26
+août 1794): «Le tyran qui opprimait ses collègues puis encore que la
+nation était tellement enveloppé dans les apparences des vertus les plus
+populaires, la considération et la confiance du peuple formaient autour
+de lui un rempart si sacré, que nous aurions mis la nation et la liberté
+elle-même en péril si nous nous étions abandonnés à notre impatience de
+l'abattre plus tôt[135].»
+
+[Note 135: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 24.]
+
+On a vu déjà comment il opprimait ses collègues: il suffisait d'un coup
+d'oeil d'intelligence pour que la majorité fût acquise contre lui.
+Billaud-Varenne ne se révoltait-il pas à cette supposition que des
+hommes comme Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or), Carnot et lui
+avaient pu se laisser mener[136]? Donc, sur ses collègues du comité, il
+n'avait aucune influence prépondérante, c'est un point acquis. Mais, ont
+prétendu ceux-ci, tout le mal venait du bureau de police générale, dont
+il avait la direction suprême et au moyen duquel il gouvernait
+despotiquement le tribunal révolutionnaire; et tous les historiens de la
+réaction, voire même certains écrivains prétendus libéraux, d'accueillir
+avec empressement ce double mensonge thermidorien, sans prendre la peine
+de remonter aux sources.
+
+[Note 136: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p.
+94.]
+
+Et d'abord signalons un fait en passant, ne fût-ce que pour constater
+une fois de plus les contradictions habituelles aux calomniateurs de
+Robespierre. Lecointre ayant prétendu n'avoir point attaqué Carnot,
+Prieur (de la Côte-d'Or) et Robert Lindet, parce qu'ils se tenaient
+généralement à l'écart des discussions sur les matières de haute police,
+de politique et de gouvernement,--tradition menteuse acceptée par une
+foule d'historiens superficiels,--Billaud-Varenne lui donna un démenti
+sanglant, appuyé des propres déclarations de ses collègues, et il
+insista sur ce que les meilleures opérations de l'ancien comité de Salut
+public étaient précisément celles de ce genre[137].
+
+[Note 137: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 41.]
+
+Seulement, eut-il soin de dire, les attributions du bureau de police
+avaient été dénaturées par Robespierre. Établi au commencement de
+floréal, non point, comme on l'a dit, dans un but d'opposition au comité
+de Sûreté générale, mais pour surveiller les fonctionnaires publics, et
+surtout pour examiner les innombrables dénonciations adressées au comité
+de Salut public; ce bureau avait été placé sous la direction de
+Saint-Just, qui, étant parti en mission très peu de jours après, avait
+été provisoirement remplacé par Robespierre.
+
+Écoutons à ce sujet Maximilien lui-même: «J'ai été chargé, en l'absence
+d'un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale,
+récemment et faiblement organisé au comité de Salut public. Ma courte
+gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour
+mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de
+quelques ennemis de la Révolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot
+de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la
+responsabilité de toutes les opérations du comité de Sûreté
+générale,--ce grand instrument de la Terreur--des erreurs de toutes les
+autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a
+peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l'on n'ait
+dit de moi: «Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s'il
+n'existait plus». Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les
+espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la
+Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou
+redoutable[138]!»
+
+[Note 138: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
+
+J'ai sous les yeux l'ensemble complet des pièces relatives aux
+opérations de ce bureau de police générale[139]; rien ne saurait mieux
+démontrer la vérité des assertions de Robespierre; et, en consultant ces
+témoins vivants, en fouillant dans ces registres où l'histoire se trouve
+à nu et sans fard, on est stupéfait de voir avec quelle facilité les
+choses les plus simples, les plus honorables même, ont pu être
+retournées contre lui et servir d'armes à ses ennemis.
+
+[Note 139: _Archives_, A F 7, 4437.]
+
+Quand Saladin présenta son rapport sur la conduite des membres de
+l'ancien comité de Salut public, il prouva, de la façon la plus
+lumineuse, que le bureau de police générale n'avait nullement été un
+établissement distinct, séparé du comité de Salut public, et que ses
+opérations avaient été soumises à tous les membres du comité et
+sciemment approuvées par eux. A cet égard la déclaration si nette et si
+précise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister l'ombre d'un
+doute: «Tous les ordres m'ont été donnés dans le lieu des séances du
+comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient
+intitulés: _Extrait des registres du comité de Salut public_, et
+signés de plus ou de moins de membres de ce comité[140].»
+
+[Note 140: Voy. le rapport de Saladin, où se trouve citée la
+déclaration de Fouquier-Tinville, p. 10 et 11.]
+
+Rien de simple comme le mécanisme de ce bureau. Tous les rapports,
+dénonciations et demandes adressés au comité de Salut public étaient
+transcrits sur des registres spéciaux. Le membre chargé de la direction
+du bureau émettait en marge son avis, auquel était presque toujours
+conforme la décision du comité. En général, suivant la nature de
+l'affaire, il renvoyait à tel ou tel de ses collègues.
+
+Ainsi, s'agissait-il de dénonciations ou de demandes concernant les
+approvisionnements ou la partie militaire: «Communiquer à Robert Lindet,
+à Carnot», se contentait d'écrire en marge Maximilien. Parmi les ordres
+d'arrestation délivrés sur l'avis de Robespierre, nous trouvons celui de
+l'ex-vicomte de Mailly, dénoncé par un officier municipal de Laon pour
+s'être livré à des excès dangereux en mettant la Terreur à l'ordre du
+jour[141].
+
+[Note 141: 8 prairial (27 mai 1794). _Archives_, F, 7, 4437.]
+
+Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Just porte
+l'empreinte de la sagesse et de la véritable modération. L'agent
+national du district de Senlis rend compte du succès de ses courses
+républicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son
+arrondissement; on lui fait répondre qu'il doit se borner à ses
+fonctions précisées par la loi, respecter le décret qui établit la
+liberté des cultes et _faire le bien sans faux zèle_[142]. La
+société populaire du canton d'Épinay, dans le département de l'Aube,
+dénonce le ci-devant curé de Pelet comme un fanatique dangereux et
+accuse le district de Bar-sur-Aube de favoriser la caste nobiliaire;
+Robespierre recommande qu'on s'informe de l'esprit de cette société
+populaire et de celui du district de Bar[143]. L'agent du district
+national de Compiègne dénonce des malveillants cherchant à plonger le
+peuple dans la superstition et dans le fanatisme; réponse: «Quand on
+envoie une dénonciation, il faut la préciser autrement». En marge d'une
+dénonciation de la municipalité de Passy contre Reine Vindé, accusée de
+troubler la tranquillité publique par ses folies, il écrit: «On enferme
+les fous»[144]. Au comité de surveillance de la commune de Dourdan, qui
+avait cru devoir ranger dans la catégorie des suspects ceux des
+habitants de cette ville convaincus d'avoir envoyé des subsistances à
+Paris, il fait écrire pour l'instruire des inconvénients de cette mesure
+et lui dire de révoquer son arrêté. La société populaire de Lodève
+s'étant plainte des abus de pouvoir du citoyen Favre, délégué des
+représentants du peuple Milhaud et Soubrany, lequel, avec les manières
+d'un intendant de l'ancien régime, avait exigé qu'on apportât chez lui
+les livres des délibérations de la société, il fit aussitôt mander le
+citoyen Favre à Paris[145]. Un individu, se disant président de la
+commune d'Exmes, dans le département de l'Orne, avait écrit au comité
+pour demander si les croix portées au cou par les femmes devaient être
+assimilées aux signes extérieurs des cultes, tels que croix et images
+dont certaines municipalités avaient ordonné la destruction, Robespierre
+renvoie au commissaire de police générale la lettre de l'homme en
+question pour s'informer si c'est un sot ou un fripon. Je laisse pour
+mémoire une foule d'ordres de mise en liberté, et j'arrive à
+l'arrestation des membres du comité révolutionnaire de la section de
+_l'Indivisibilité_, à cette arrestation fameuse citée par les
+collègues de Robespierre comme la preuve la plus évidente de sa
+_tyrannie_.
+
+[Note 142: 13 prairial (1er juin). _Ibid_.]
+
+[Note 143: 10 floréal (29 avril). _Ibid_.]
+
+[Note 144: 19 floréal (8 mai). _Ibid_.]
+
+[Note 145: 21 prairial (9 juin 1794) _Archives_, 7, 7, 4437.]
+
+A la séance du 9 thermidor, Billaud-Varenne lui reprocha, par-dessus
+toutes choses, d'avoir défendu Danton, et fait arrêter le _meilleur
+comité révolutionnaire_ de Paris; et le vieux Vadier, arrivant
+ensuite, lui imputa à crime d'abord de s'être porté ouvertement le
+défenseur de Bazire, de Chabot et de Camille Desmoulins, et d'avoir
+ordonné l'incarcération du comité révolutionnaire _le plus pur_ de
+Paris.
+
+Le comité que les ennemis de Robespierre prenaient si chaleureusement
+sous leur garde, c'était celui de _l'Indivisibilité_. Quelle faute
+avaient donc commise les membres de ce comité? Étaient-ils des
+continuateurs de Danton? Non, assurément, car ils n'eussent pas trouvé
+un si ardent avocat dans la personne de Billaud-Varenne. Je supposais
+bien que ce devaient être quelques disciples de Jacques Roux ou
+d'Hébert; mais, n'en ayant aucune preuve, j'étais fort perplexe,
+lorsqu'en fouillant dans les papiers encore inexplorés du bureau de
+police générale, j'ai été assez heureux découvrir les motifs très graves
+de l'arrestation de ce comite.
+
+Elle eut lieu sur la dénonciation formelle du citoyen Périer, employé de
+la bibliothèque de l'Instruction publique, et président de la section
+même de l'_Indivisibilité_, ce qui ajoutait un poids énorme à la
+dénonciation. Pour la troisième fois, à la date du 1er messidor, il
+venait dénoncer les membres du comité révolutionnaire de cette section.
+Mais laissons ici la parole au dénonciateur: «Leur promotion est le
+fruit de leurs intrigues. Depuis qu'ils sont en place, on a remarqué une
+progression dans leurs facultés pécuniaires. Ils se donnent des repas
+splendides. Hyvert a étouffé constamment la voix de ses concitoyens dans
+les assemblées générales. Despote dans ses actes, il a porté les
+citoyens à s'entr'égorger à la porte d'un boucher. Le fait est constaté
+par procès-verbal. Grosler a dit hautement que les assemblées
+sectionnaires étoient au-dessus de la Convention. Il a rétabli sous les
+scellés des flambeaux d'argent qu'on l'accusoit d'avoir soustraits.
+Grosler a été prédicateur de l'athéisme. Il a dit à Testard et à Guérin
+que Robespierre, malgré son foutu décret sur l'Être suprême, seroit
+guillotiné.... Viard a mis des riches à contribution, il a insulté des
+gens qu'il mettoit en arrestation. Laîné a été persécuteur d'un Anglais
+qui s'est donné la mort pour échapper à sa rage; Allemain, commissaire
+de police, est dépositaire d'une lettre de lui.... Fournier a traité les
+représentants de scélérats, d'intrigants qui seraient guillotinés....»
+En marge de cette dénonciation on lit de la main de Robespierre: «Mettre
+en état d'arrestation tous les individus désignés dans l'article[146].»
+Nous n'avons point trouvé la minute du mandat d'arrêt, laquelle était
+probablement revêtue des signatures de ceux-là même qui se sont fait une
+arme contre Robespierre de cette arrestation si parfaitement motivée. On
+voit en effet maintenant ce que Billaud-Varenne et Vadier entendaient
+par le comité révolutionnaire le meilleur et le plus pur de Paris.
+
+[Note 146: 1er messidor (19 juin). _Archives_, F, 7, 4437.]
+
+Ainsi, dans toutes nos révélations se manifeste la pensée si claire de
+Robespierre: réprimer les excès de la Terreur sans compromettre les
+destinées de la République et sans ouvrir la porte à la
+contre-révolution. A partir du 12 messidor--je précise la date--il
+devint complètement étranger au bureau de police générale. Au reste, les
+Thermidoriens ont, involontairement bien entendu, rendu plus d'une fois
+à leur victime une justice éclatante. Quoi de plus significatif que ce
+passage d'un Mémoire de Billaud-Varenne où, après avoir établi la
+légalité de l'établissement d'un bureau de haute police au sein du
+comité de Salut public, il s'écrie: «Si, depuis, Robespierre, marchant à
+la dictature par la compression et la terreur, _avec l'intention
+peut-être de trouver moins de résistance au dénouement par une clémence
+momentanée_, et en rejetant tout l'odieux de ses excès sur ceux qu'il
+aurait immolés, a dénaturé l'attribution de ce bureau, c'est une de ces
+usurpations de pouvoir qui ont servi et à réaliser ses crimes et à l'en
+convaincre.» Ses crimes, ce fut sa résolution bien arrêtée et trop bien
+devinée par ses collègues d'opposer une digue à la Terreur aveugle et
+brutale, et de maintenir la Révolution dans les strictes limites de la
+justice inflexible et du bon sens.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au
+tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué
+en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux
+exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des
+temps monarchiques et despotiques, où le plus grand des crimes était
+d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal
+sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements
+suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et
+sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire.
+
+Emparons-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres
+de l'ancien comité de Salut public: «Il n'y avoit point de contact entre
+le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des
+accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour
+la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation
+était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convention
+nationale.»[147] Cela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule
+d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité
+d'une partie des actes de ce tribunal.
+
+[Note 147: _Réponse des membres des anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.]
+
+Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de
+Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes
+d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la
+première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont
+dit: «Qu'importe! si c'était leur voeu que nous remplissions»![148]
+Hélas! c'était si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha
+précisément à ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le
+rappeler--«d'avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré
+la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés
+incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des
+coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même».[149] A
+cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et
+des calomnies.
+
+[Note 148: _Réponse des membres des anciens comités aux
+imputations de Lecointre_, p. 44.]
+
+[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.]
+
+Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien,
+c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal
+s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et,
+Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale
+d'avoir su distinguer les _traîtres_[150]. Si parmi les membres de
+ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre
+une estime sans borne, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou
+hostiles. Dans le procès où furent impliquées les _fameuses
+vierges_ de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin,
+à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents
+propros contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au
+nombre des acquittés[151].
+
+[Note 150: Séance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet
+1794]).]
+
+[Note 151: Audience du 12 floréal (25 avril 1794), _Moniteur_
+du 13 floréal (2 mai 1794).]
+
+Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes
+de ce tribunal. «On s'est attaché particulièrement», a-t-il dit
+lui-même, «à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal
+de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire
+égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait
+me susciter des ennemis de tous les genres»[152]. On imagina donc, après
+Thermidor, de répandre le bruit qu'il avait gouverné le tribunal par
+Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prétendait-on,
+qu'il avait eu avec eux des conférences journalières où _sans
+doute_ il conférait des détenus à mettre en jugement[153]. On ne s'en
+était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde,
+invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la
+crédulité des autres pour la faire accepter.
+
+[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.]
+
+[Note 153: _Réponse des membres des anciens comités aux
+imputations de Lecointre_, p. 44.]
+
+Hommes de tête et de coeur, dont la réputation de civisme et de probité
+est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles
+on a tenté d'étouffer leur mémoire, Dumas et Coffinhal avaient été les
+seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement
+dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 thermidor.
+
+Emportés avec lui par la tempête, ils n'étaient plus là pour répondre.
+A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences
+avec Maximilien? Non; mais c'était chose dont on se passait volontiers
+quand on écrivait l'histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les
+papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul: c'était
+une invitation pour se rendre ... au comité de Salut public[154].
+
+[Note 154: Voici cette invitation citée en fac-similé à la suite des
+notes fournies par Robespierre à Saint-Just pour son rapport sur les
+dantonistes: «Le comité de Salut public invite le citoïen Dumas,
+vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances
+demain à midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la République.
+--Robespierre.»]
+
+S'il n'avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins,
+a-t-on prétendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de
+commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons
+sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette
+allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité
+et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de
+Maximilien, président du tribunal révolutionnaire d'abord, et ensuite
+commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se
+bornèrent à des relations purement officielles, et dans l'espace d'une
+année, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses déclarations à cet
+égard n'ont jamais été démenties[155].
+
+[Note 155: Voyez le mémoire justificatif d'Herman, déjà cité _ubi
+supra_.]
+
+Seulement il était tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations
+adressées au comité de Salut public, Maximilien écrivît: _renvoïé_
+à Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et
+tribunaux, comme il écrivait: _renvoïé_ à Carnot, à Robert Lindet,
+suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de
+ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives
+aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers
+jours de messidor, le comité de Salut public autorisait le commissaire
+des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au
+sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner
+ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de
+précaution toute légitime dans les circonstances où l'on se
+trouvait[157].
+
+[Note 156: Voyez entre autres les dénonciations de Valagnos et de
+Grenier, détenus à Bicètre. _Archives_, F, 7, 4437.]
+
+[Note 157: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Carnot, Couthon, C.-A.
+Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.]
+
+Au reste, Herman était si peu l'homme de Robespierre, et il songea si
+peu à s'associer à sa destinée dans la tragique journée de Thermidor,
+qu'il s'empressa d'enjoindre à ses agents de mettre à exécution le
+décret de la Convention qui mettait Hanriot, son état-major et plusieurs
+autres individus, en état d'arrestation.
+
+Quoi qu'il en soit, Herman, sans être lié d'amitié avec Robespierre,
+avait mérité d'être apprécié de lui, et il professait pour le caractère
+de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire,
+Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une
+secrète répulsion. On ne pourrait citer un mot d'éloge tombé de sa
+bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la
+réaction, d'ailleurs, ne s'est pas privée d'assombrir encore la sombre
+figure. Fouquier s'asseyait à la table de Laurent Lecointre en compagnie
+de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les
+députés Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien
+d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du
+comité de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour
+de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-là il se rendit également chez
+Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gênait même point pour manifester son
+antipathie contre lui. Un jour, ayant reçu la visite du représentant
+Martel, député de l'Allier à la Convention, il lui en parla dans les
+termes les plus hostiles, en l'engageant à se liguer avec lui, afin,
+disait-il, de sauver leurs têtes[160].
+
+[Note 158: Mémoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire
+parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.]
+
+[Note 159: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.]
+
+[Note 160: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corroboré
+ici par la déposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t.
+XXXV, p. 16.)]
+
+Fouquier-Tinville était-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il
+recevait de fréquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de
+Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui
+recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils désignaient[161]. On
+sait avec quel empressement il vint, dans la matinée du 10 thermidor,
+offrir ses services à la Convention nationale; on sait aussi comment le
+lendemain, à la séance du soir, Barère, au nom des comités de Salut
+public et de Sûreté générale, parla du tribunal révolutionnaire, «de
+cette institution salutaire, qui détruisait les ennemis de la
+République, purgeait le sol de la liberté, pesait aux aristocrates et
+nuisait aux ambitieux»; comment enfin il proposa de maintenir au poste
+d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'était donc pas le
+tribunal de Robespierre, bien que dans la matinée du 10, quelques-uns
+des calomniateurs jurés de Robespierre, Élie Lacoste, Thuriot, Bréard,
+eussent demandé la suppression de ce tribunal comme étant composé de
+créatures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces
+sanguinaires Thermidoriens, le soir même Barère annonçait que les
+_conjurés_ avaient formé le projet de faire fusiller le tribunal
+révolutionnaire[163].
+
+[Note 161: Déposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal
+révolutionnaire, dans le procès de Fouquier. (_Histoire
+parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)]
+
+[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er août
+1794).]
+
+[Note 163: _Ibid_.]
+
+La vérité est que Robespierre blâmait et voulait arrêter les excès
+auxquels ce tribunal était en quelque sorte forcément entraîné par les
+manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant à son
+influence sur les décisions du tribunal révolutionnaire, elle était
+nulle, absolument nulle; mais en eût-il eu la moindre sur quelques-uns
+de ses membres, qu'il lui eût répugné d'en user. Nous avons dit comment,
+ayant négligemment demandé un jour à Duplay ce qu'il avait fait au
+tribunal, et son hôte lui ayant répondu: «Maximilien, je ne vous demande
+jamais ce que vous faites au comité de Salut public», il lui avait
+étroitement serré la main, en signe d'estime et d'adhésion.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Quand les conjurés virent Robespierre fermement décidé à arrêter le
+débordement des excès, ils imaginèrent de retourner contre lui l'arme
+même dont il entendait se servir, et de le présenter partout comme
+l'auteur des actes d'oppression qu'ils multipliaient à dessein. Tous
+ceux qui avaient une mauvaise conscience, tous ceux qui s'étaient
+souillés de rapines ou baignés dans le sang à plaisir, les Bourdon, les
+Carrier, les Guffroy, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Vadier,
+s'associèrent à ce plan où se devine si bien la main de l'odieux Fouché.
+D'impurs émissaires, répandus dans tous les lieux publics, dans les
+assemblées de sections, dans les sociétés populaires, étaient chargés de
+propager la calomnie.
+
+Mais laissons ici Robespierre dévoiler lui-même les effroyables trames
+dont il fut victime: «Pour moi, je frémis quand je songe que des ennemis
+de la Révolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des
+ex-nobles, que des émigrés peut-être, se sont tout à coup faits
+révolutionnaires et transformés en commis du comité de Sûreté générale,
+pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succès
+de la République.... A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé
+à dénoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à
+la trame que j'avais commencé à développer: nous sommes instruits qu'ils
+sont payés par les ennemis de la Révolution pour déshonorer le
+gouvernement révolutionnaire en lui-même et pour calomnier les
+représentants du peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par
+exemple, quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils
+s'excusent en leur disant: _C'est Robespierre qui le veut: nous ne
+pouvons pas nous en dispenser_.... Jusques à quand l'honneur des
+citoyens et la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci
+de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une
+branche du système de persécution plus vaste dont je suis l'objet. En
+développant cette accusation de dictature mise à l'ordre du jour par les
+tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous
+les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le
+salut de la patrie. On disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous
+a proscrits; on disait en même temps aux patriotes: _il veut sauver
+les nobles_; on disait aux prêtres: _c'est lui seul qui vous
+poursuit, sans lui vous seriez paisibles et triomphants_; on disait
+aux fanatiques: _c'est lui qui détruit la religion_; on disait aux
+patriotes persécutés: _c'est lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas
+l'empêcher._ On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais
+faire cesser les causes, en disant: _Votre sort dépend de lui
+seul._ Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque
+jour ce système; il y en avait dans le lieu des séances du tribunal
+révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient
+leurs forfaits; ils disaient: _Voilà des malheureux condamnés; qui
+est-ce qui en est la cause? Robespierre_.... Ce cri retentissait dans
+toutes les prisons; le plan de proscription était exécuté à la fois dans
+tous les départements par les émissaires de la tyrannie.... Comme on
+voulait me perdre surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on
+prétendit que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans
+son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu
+d'une mission dans les départements que moi seul avais provoqué son
+rappel; je fus accusé, par des hommes très officieux et très insinuants,
+de tout le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait
+fidèlement à mes collègues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que
+je n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué
+à un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé,
+tout commandé, car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur.... Ce
+que je puis affirmer positivement, c'est que parmi les auteurs de cette
+trame sont les agents de ce système de corruption et d'extravagance, le
+plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la
+République....[164]»
+
+[Note 164: Discours du 8 thermidor, p. 20, 21, 22, 23.--Et voilà ce
+que d'aveugles écrivains, comme MM. Michelet et Quinet, appellent le
+_sentiment populaire._]
+
+Il n'est pas jusqu'à son immense popularité qui ne servît
+merveilleusement les projets de ses ennemis. L'opinion se figurait son
+influence sur les affaires du gouvernement beaucoup plus considérable
+qu'elle ne l'était en réalité. N'entendons-nous pas aujourd'hui encore
+une foule de gens témoigner un étonnement assurément bien naïf de ce
+qu'il ait abandonné sa part de dictature au lieu de s'opposer à la
+recrudescence de terreur infligée au pays dans les quatre décades qui
+précédèrent sa chute? Nous avons prouvé, au contraire, qu'il lutta
+énergiquement au sein du comité de Salut public pour refréner la
+Terreur, cette Terreur déchaînée par ses ennemis sur toutes les classes
+de la société; l'impossibilité de réussir fut la seule cause de sa
+retraite, toute morale. «L'impuissance de faire le bien et d'arrêter le
+mal m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité
+de Salut public»[165]. Quant à en appeler à la Convention nationale,
+dernière ressource sur laquelle il comptait, il sera brisé avec une
+étonnante facilité lorsqu'il y aura recours. Remplacé au fauteuil
+présidentiel, dans la soirée du 1er messidor, par le terroriste Élie
+Lacoste, un de ses adversaires les plus acharnés, peut-être aurait-il dû
+se méfier des mauvaises dispositions de l'Assemblée à son égard; mais il
+croyait le côté droit converti à la Révolution: là fut son erreur.
+
+[Note 165: Discours du 8 thermidor, p. 30.]
+
+On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voulût ouvrir
+toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre
+à tous les ennemis de la Révolution et d'accroître ainsi les forces des
+coalisés de l'intérieur et de l'extérieur. Décidé à combattre le crime,
+il n'entendait pas encourager la réaction. Ses adversaires, eux, n'y
+prenaient point garde; peu leur importait, ils avaient bien souci de la
+République et de la liberté! Il s'agissait d'abord pour eux de rendre le
+gouvernement révolutionnaire odieux par des excès de tous genres, et
+d'en rejeter la responsabilité sur ceux qu'on voulait perdre. Il y a
+dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond à ce sujet:
+«Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par
+une extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme
+toute la conspiration»[166].
+
+[Note 166: Discours du 8 thermidor, p. 29.]
+
+Cela ne s'est-il point réalisé de point en point au lendemain de
+Thermidor, et n'a-t-on point usé d'une extrême indulgence envers les
+traîtres et les conspirateurs? Il est vrai qu'en revanche on s'est mis à
+courir sus aux républicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce
+que Robespierre demandait, lui, c'était que, tout en continuant de
+combattre à outrance les ennemis déclarés de la Révolution, on ne
+troublât point les citoyens paisibles, et qu'on n'érigeât pas en crimes
+ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver
+partout des coupables[167]. Telle fut la politique qu'il s'efforça de
+faire prévaloir dans le courant de messidor, à la société des Jacobins,
+où il parla, non point constamment, comme on l'a si souvent et si
+légèrement avancé, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans
+l'espace de cinquante jours.
+
+[Note 167: _Ibid_., p. 8.]
+
+Ce fut dans la séance du 3 messidor (21 juin 1794) qu'à propos d'une
+proclamation du duc d'York, il commença à signaler les manoeuvres
+employées contre lui. Cette proclamation avait été rédigée à l'occasion
+du décret rendu sur le rapport de Barère, où il était dit qu'il ne
+serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'était une
+sorte de protestation exaltant la générosité et la clémence comme la
+plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par
+la Convention nationale.
+
+Robespierre démêla très bien la perfidie, et, dans un long discours
+improvisé, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue
+astuce et la basse scélératesse des tyrans. Reprenant phrase à phrase la
+proclamation du duc, après en avoir donné lecture, il établit un
+contraste frappant entre la probité républicaine et la mauvaise foi
+britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la
+société, un homme libre pouvait pardonner à son ennemi ne lui présentant
+que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York
+parlant d'humanité! lui le soldat d'un gouvernement qui avait rempli
+l'univers de ses crimes et de ses infamies, c'était à la fois risible et
+odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames
+ourdies dans l'intérieur, sur les pièges des imposteurs, sur le système
+d'immoralité mis en pratique par certains hommes pervers. N'y avait-il
+pas un rapprochement instructif à établir entre le duc d'York, qui, par
+une préférence singulière donnée à Maximilien, appelait les soldats de
+la République _les soldats de Robespierre_, dépeignait celui-ci
+comme entouré d'une garde militaire, et ces révolutionnaires équivoques,
+qui s'en allaient dans les assemblées populaires réclamer une sorte de
+garde prétorienne pour les représentants? «Je croyais être citoyen
+français», s'écria Robespierre avec une animation extraordinaire, en
+repoussant les qualifications que lui avait si généreusement octroyées
+le duc d'York, «et il me fait roi de France et de Navarre»! Y avait-il
+donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen français, et
+quelque chose de préférable, pour un ami de la liberté, à l'amour de ses
+concitoyens? C'étaient là, disait Maximilien en terminant, des pièges
+faciles à déjouer; on n'avait pour cela qu'à se tenir fermement attaché
+aux principes. Quant à lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la
+bouche et l'empêcher de combattre les tyrans, les traîtres et tous les
+scélérats.
+
+La Société accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux
+discours, dont elle vota d'enthousiasme l'impression, la distribution et
+l'envoi aux armées[168].
+
+[Note 168: Il n'existe de ce discours qu'un compte rendu très
+imparfait. (Voy. le _Moniteur_ du 6 messidor (24 juin 1794)). C'est
+la reproduction pure et simple de la version donnée par le _Journal de
+la Montagne_. Quant à l'arrêté concernant l'impression du discours,
+il n'a pas été exécuté. Invité à rédiger son improvisation, Robespierre
+n'aura pas eu le temps ou aura négligé de le faire.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Retranché dans sa conscience comme dans une forteresse impénétrable,
+isolé, inaccessible à l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses
+ennemis, à leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si
+franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique
+pour juge. «Il est temps peut-être», dit-il aux Jacobins, dans la séance
+du 13 messidor, «que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des
+accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti
+dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Quand
+le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des
+hommes libres des moyens plus forts que la vérité et la publicité?
+Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs
+les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous
+répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous
+contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre?
+Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi opposées que
+la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des
+tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la
+vérité et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les
+gens de bien.»
+
+Il n'était pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il
+savait bien quel orage dans l'ombre se préparait à fondre sur sa tête,
+mais il répugnait à son honnêteté de combattre l'injustice par
+l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir.
+
+La République était-elle fondée sur des bases durables quand l'innocence
+tremblait pour elle-même, persécutée par d'audacieuses factions? On
+allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dénonçant comme des
+actes d'injustice et de cruauté les mesures sévères déployées contre les
+conspirateurs, et en même temps on ne cessait de poursuivre les
+patriotes. Ah! disait Robespierre, «l'homme humain est celui qui se
+dévoue pour la cause de l'humanité et qui poursuit avec rigueur et avec
+justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une
+main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée». Mais
+était-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la
+Révolution aux dépens des républicains? On connaît le mot de Bourdon (de
+l'Oise) à Durand-Maillane: «Oh! les braves gens que les gens de la
+droite»! Tel était le système des conjurés. Ils recrutaient des alliés
+parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la République, et
+qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probité
+même, aimèrent mieux le sacrifier à des misérables qu'ils méprisaient
+que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la
+Révolution.
+
+La crainte de Robespierre était que les calomnies des tyrans et de leurs
+stipendiés ne finissent par jeter le découragement dans l'âme des
+patriotes; mais il engageait ses concitoyens à se fier à la vertu de la
+Convention, au patriotisme et à la fermeté des membres du comité de
+Salut public et de Sûreté générale. Et comme ses paroles étaient
+accueillies par des applaudissements réitérés: «Ah! s'écria ce
+_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la liberté, ce ne
+sont ni des applaudissements ni des éloges, mais une vigilance
+infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les
+circonstances se développeraient, car aucune puissance au monde n'était
+capable de l'empêcher de s'épancher, de déposer la vérité dans le sein
+de la Convention ou dans le coeur des républicains, et il n'était pas au
+pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire échouer son courage.
+«Qu'on répande des libelles contre moi», dit-il en terminant, «je n'en
+serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et
+l'égalité avec la même ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une
+partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma
+qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux
+tyrans et aux conspirateurs[169].» Donc, à cette époque, Robespierre ne
+considérait pas encore la rupture avec ses collègues du comité de Salut
+public, ni même avec les membres du comité de Sûreté générale, comme une
+chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforçait de le perdre dans
+l'esprit de ces comités, mais il avait encore confiance dans la vertu et
+la fermeté de leurs membres, et sans doute il ne désespérait pas de les
+ramener à sa politique à la fois énergique et modérée. Une preuve assez
+manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comité
+de Salut public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Couthon fut
+investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de
+prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les
+plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public[170].
+
+[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor
+an II (5 juillet 1794).]
+
+[Note 170: Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3
+juillet 1794). Etaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois,
+Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre,
+Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est
+signé, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et
+C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.]
+
+En confiant à Couthon, une importante mission, les collègues de
+Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus
+ardents amis? On le supposerait à tort; ils n'avaient pas encore de
+parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de
+l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de
+Fleurus et à la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuvé
+eux-mêmes la mission confiée à leur ami? Si Couthon différa son départ,
+ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus
+manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer
+hautement, il voulait «partager les poignards dirigés contre
+Robespierre»[172].
+
+[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé
+l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont
+fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre
+_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)]
+
+[Note 172: Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).]
+
+
+
+
+IX
+
+
+L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les
+particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois
+révolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement égarés,
+éclatèrent d'une façon toute particulière aux Jacobins dans la séance du
+21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare, à son sens, que la
+défense généreuse des opprimés quand on n'en attend aucun profit. Or, si
+quelqu'un usa sa vie, se dévoua complètement à soutenir la cause des
+faibles, des déshérités, sans même compter sur la reconnaissance des
+hommes, ce fut assurément lui. Ah! s'il eût été plus habile, s'il eût
+prêté sa voix aux puissants de la veille, destinés à redevenir les
+puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'éloges pour sa
+mémoire; mais il voulait le bonheur de tous dans la liberté et dans
+l'égalité; il ne voulait pas que la France devînt la proie de quelques
+misérables qui dans la Révolution ne voyaient qu'un moyen de fortune; il
+ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zélés multipliassent les
+actes d'oppression, érigeassent en crimes des erreurs ou des préjugés
+pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au
+peuple même. Comment n'aurait-il pas été maudit des ambitieux vulgaires,
+des fripons, des égoïstes, des spéculateurs avides qui finirent par tuer
+la République après l'avoir déshonorée?
+
+Un décret avait été rendu qui, en mettant à l'ordre du jour la vertu et
+la probité, eût pu sauver l'État; mais des hommes couverts du masque du
+patriotisme s'en étaient servi pour persécuter les citoyens. «Tous les
+scélérats», dit Robespierre, «ont abusé de la loi qui a sauvé la liberté
+et le peuple français. Ils ont feint d'ignorer que c'était la justice
+suprême que la Convention avait mise à l'ordre du jour, c'est-à-dire le
+devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les
+opprimés, et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l'écart ces
+grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le
+peuple et perdre les patriotes.» Un comité révolutionnaire avait imaginé
+d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fête
+se seraient trouvés en état d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons
+citoyens, avaient été impitoyablement incarcérés. Voilà ce dont
+s'indignait Robespierre, qui peut-être avait plus que «ces inquisiteurs
+méchants et hypocrites», comme il les appelait, le droit de se montrer
+sévère et rigide, car personne autant que lui ne prêcha d'exemple
+l'austérité des moeurs. Après avoir parlé des obligations imposées aux
+fonctionnaires publics dont il flétrit le faux zèle, il ajoutait: «Mais
+ces obligations ne les forcent point à s'appesantir avec une inquisition
+sévère sur les actions des bons citoyens pour détourner les yeux de
+dessus les fripons; ces fripons qui ont cessé d'attirer leur attention
+sont ceux-là même qui oppriment l'humanité, et sont de vrais tyrans. Si
+les fonctionnaires publics avaient fait ces réflexions, ILS AURAIENT
+TROUVÉ PEU DE COUPABLES A PUNIR, car le peuple est bon, et la classe des
+méchants est la plus petite.» Elle est la plus petite, il est vrai, mais
+elle est aussi la plus forte, aurait-il pu ajouter, parce qu'elle est la
+plus audacieuse.
+
+En recommandant au gouvernement beaucoup d'unité, de sagesse et
+d'action, Robespierre s'attacha à défendre les institutions
+révolutionnaires devenues le point de mire des attaques de tous les
+intrigants et de tous les fripons, devant les convoitises desquels elles
+se dressaient comme un obstacle infranchissable. Il ne venait point
+réclamer des mesures sévères contre les coupables, mais seulement
+prémunir les citoyens contre les pièges qui leur étaient tendus, et
+tâcher d'éteindre la nouvelle torche de discorde allumée au milieu de la
+Convention nationale, qu'on s'efforçait d'avilir par un système de
+terreur. A la franchise on avait substitué la défiance, et le sentiment
+généreux des fondateurs de la République avait fait place au calcul des
+âmes faibles. «Comparez», disait Robespierre, «comparez avec la justice
+tout ce qui n'en a que l'apparence». Tout ce qui tendait à un résultat
+dangereux lui semblait dicté par la perfidie. «Qu'importaient,
+ajoutait-il, des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre
+humain, si les mêmes hommes qui les débitaient attaquaient sourdement le
+gouvernement révolutionnaire, tantôt modérés et tantôt hors de toute
+mesure, déclamant toujours, et sans cesse s'opposant aux moyens utiles
+qu'on proposait. Ces hommes, il était temps de se mettre en garde contre
+leurs complots.
+
+Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'étaient les Bourdon
+(de l'Oise), les Tallien, les Fouché, les Fréron, les Rovère; c'était à
+ces hommes de sang et de rapine qu'il jetait ce défi hautain: «Il faut
+que ces lâches conspirateurs ou renoncent à leurs complots infâmes, ou
+nous arrachent la vie.» Car il ne s'illusionnait pas sur leurs desseins;
+il savait bien qu'on en voulait à ses jours.
+
+Cependant il avait confiance encore dans le génie de la patrie, et, en
+terminant, il engageait vivement les membres de la Convention à se
+mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages
+qui, en craignant pour eux-mêmes, cherchaient à faire partager leurs
+craintes. «Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils
+seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient
+à la justice éternelle, qu'ils déjouent les complots par leur
+surveillance; que le fruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le
+bonheur et la vertu, et que nos frères, après avoir versé leur sang pour
+nous assurer tant d'avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs
+familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux
+dévouement.[173]» Comment de telles paroles n'auraient-elles pas produit
+une impression profonde sur une société dont la plupart des membres
+étaient animés du plus pur patriotisme. Ah! si tous les hommes de cette
+époque avaient été également amis de la patrie et des lois, la
+Révolution se serait terminée d'une manière bien simple, sans être
+inquiétée par les factieux comme venait de le déclarer Robespierre.
+Mais, tandis que de sa bouche sortait cet éloquent appel à la justice, à
+la probité, à l'amour de la patrie, la calomnie continuait son oeuvre
+souterraine, et tous les vices coalisés se préparaient dans l'ombre à
+abattre la plus robuste vertu de ces temps héroïques.
+
+[Note 173: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 30 messidor
+(18 juillet 1794). Il est textuellement emprunté au _Journal de la
+Montagne_.]
+
+
+
+
+X
+
+
+Parmi les hommes pervers acharnés à la perte de Robespierre, nous avons
+déjà signalé Fouché, le futur duc d'Otrante, qui, redoutant d'avoir à
+rendre compte du sang inutilement répandu à Lyon, cherchait dans un
+nouveau crime l'impunité de ses nombreux méfaits. Une adresse des
+habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion
+sur les affaires lyonnaises, fournit à Robespierre l'occasion de
+démasquer tout à fait ce sanglant maître fourbe.
+
+C'était le 23 messidor (11 juillet 1794). Reprenant les choses de plus
+haut, Maximilien rappela d'abord la situation malheureuse où s'étaient
+trouvés les patriotes de cette ville à l'époque du supplice de Chalier,
+supplice si cruellement prolongé par les aristocrates de Lyon. Par
+quatre fois le bourreau avait fait tomber la hache sur la tête de
+l'infortuné maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tête mutilée,
+s'était écrié d'une voix mourante: _Vive la République! attachez-moi
+la cocarde_. Nous avons dit avec quelle modération Couthon avait usé
+de la victoire. Collot-d'Herbois lui avait reproché de s'être laissé
+entraîner par une pente naturelle vers l'indulgence; il avait même
+dénoncé à Robespierre ce système d'indulgence inauguré par Couthon, en
+rendant d'ailleurs pleine justice aux intentions de son collègue. La
+commission temporaire, établie pour juger les conspirateurs, avait
+commencé par déployer de l'énergie; mais bientôt, cédant à la séduction
+de certaines femmes et à de perfides manoeuvres, elle s'était relâchée
+de sa pureté; les patriotes avaient été de nouveau en butte aux
+persécutions de l'aristocratie, et, de désespoir, le républicain
+Gaillard, un des amis de Chalier, s'était donné la mort. Cette
+commission ne fonctionnait pas d'ailleurs à titre de tribunal; il ne
+s'agissait donc nullement de la terrible commission des _sept_
+instituée par Fouché et par Collot-d'Herbois à la place des deux anciens
+tribunaux révolutionnaires également créés par eux, et qui, astreints à
+de certaines formes, n'accéléraient pas à leur gré l'oeuvre de vengeance
+dont ils étaient les sauvages exécuteurs. C'était cette dernière
+commission à laquelle Robespierre reprochait de s'être montrée
+impitoyable, et d'avoir proscrit à la fois la faiblesse et la
+méchanceté, l'erreur et le crime.
+
+Eh bien! un historien de nos jours, par une de ces aberrations qui font
+de son livre un des livres les plus dangereux qui aient été écrits sur
+la Révolution française, confond la commission temporaire de
+surveillance républicaine avec la sanglante commission dite des
+_sept_, tout cela pour le plaisir d'affirmer, en violation de la
+vérité, que Robespierre soutenait à Lyon les ultra-terroristes contre
+l'exécrable Fouché[174]. Et la preuve, il la voit dans ce fait que
+l'austère tribun invoquait à l'appui de son accusation le souvenir de
+Gaillard, «le plus violent des ultra-terroristes de Lyon». On ne saurait
+vraiment avoir la main plus malheureuse. Il est faux, d'abord, que
+Gaillard ait été un violent terroriste. Victime lui-même de longues
+vexations de la part de l'aristocratie, il s'était tué le jour où, en
+présence de persécutions dirigées contre certains patriotes, il avait
+désespéré de la République, comme Caton de la liberté. Son suicide avait
+eu lieu dans les derniers jours de frimaire an II (décembre 1793). Or,
+trois mois après environ, le 21 ventôse (11 mars 1794), Fouché écrivait
+de Lyon à la Convention ces lignes déjà citées en partie: «La justice
+aura bientôt achevé son cours terrible dans cette cité rebelle; il
+existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, _nous allons
+les lancer sous la foudre_; il faut que tout ce qui fit la guerre à
+la liberté, tout ce qui fut opposé à la République, ne présente aux yeux
+des républicains que des cendres et des décombres[175].» N'est-il pas
+souverainement ridicule, pour ne pas dire plus, de venir opposer le
+prétendu terrorisme de Gaillard à la modération de Fouché!
+
+[Note 174: _Histoire de la Révolution_, par M. Michelet, t.
+VII, p. 402.--M. Michelet reproche à MM. Buchez et Roux de profiter des
+moindres équivoques pour faire dire à Robespierre le contraire de ce
+qu'il veut dire. Et sur quoi se fonde-il pour avancer cette grave
+accusation? Sur ce que les auteurs de l'_Histoire parlementaire_
+ont écrit à la table de leur tome XXXIII: _Robespierre declare qu'il
+veut arrêter l'effusion du sang humain_. Mais ils renvoient à la page
+341, où ils citent textuellement et _in extenso_ le discours de
+Robespierre dont la conclusion est, en effet, qu'il faut arrêter
+l'effusion du sang humain «versé par le crime.» Que veut donc de plus M.
+Michelet? Est-ce que par hasard on a l'habitude de ne lire que la table
+des matières? Il sied bien, du reste, à cet écrivain de suspecter la
+franchise historique de MM. Buchez et Roux, lui dont l'_histoire_
+est trop souvent bâtie sur des suppositions, des hypothèses et des
+équivoques!]
+
+[Note 175: Voyez cette lettre à la suite du rapport de Courtois,
+sous le numéro XXV.]
+
+Ce dont Robespierre fit positivement un crime à Fouché, ce furent les
+persécutions indistinctement dirigées contre les ennemis de la
+Révolution et contre les patriotes, contre les citoyens qui n'étaient
+qu'égarés et contre les coupables. Tout concourt à la démonstration de
+cette vérité. Son frère ne lui avait-il pas, tout récemment, dénoncé la
+conduite «extraordinairement extravagante» de quelques hommes envoyés à
+Commune-Affranchie[176]? Les plaintes des victimes n'étaient-elles pas
+montées vers lui[177]? Que dis-je, à l'heure même où il prenait si
+vivement à partie l'impitoyable mitrailleur de Lyon, ne recevait-il pas
+une lettre dans laquelle on lui dépeignait le massacre d'une grande
+quantité de pères de famille, dont la plupart n'avaient point pris les
+armes[178]? Ce que voulait Robespierre, c'était le retour à la justice,
+à la modération, sinon à une indulgence aveugle; il n'y a point d'autre
+signification à attribuer à ces quelques mots dont se sont contentés les
+rédacteurs du _Journal de la Montagne_ et du _Moniteur_ pour
+indiquer l'ordre d'idées développé par lui dans cette séance du 23
+messidor, mais qui nous paraissent assez significatifs: «LES PRINCIPES
+DE L'ORATEUR SONT D'ARRÊTER L'EFFUSION DU SANG HUMAIN VERSÉ PAR LE
+CRIME»[179].
+
+[Note 176: Lettre d'Augustin Robespierre à Maximilien, de Nice, en
+date du 16 germinal. _Vide supra_.]
+
+[Note 177: Voyez les lettres de Cadillot, sous le numéro CVI, à la
+suite du rapport de Courtois, et de Jérôme Gillet, dans les _Papiers
+inédits_, t. I, p. 217.]
+
+[Note 178: Lettre en date du 20 messidor, déjà citée, d'une
+chaumière au midi de Ville-Affranchie, numéro CV, à la suite du rapport
+de Courtois.]
+
+[Note 179: M. Michelet trouve que le rédacteur du journal a étendu
+complaisamment la pensée de Robespierre. (T. VII, p. 402.) En vérité,
+c'est par trop naïf!]
+
+Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises à Lyon par
+Fouché, Robespierre entendait aussi flétrir les actes d'oppression
+multipliés sur tous les points de la République; il revendiquait pour
+lui, et même pour ses collègues du comité, dont il ne séparait point sa
+cause, l'honneur d'avoir distingué l'erreur du crime et défendu les
+patriotes _égarés_. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait
+persécuté les patriotes de Commune-Affranchie «avec une astuce, une
+perfidie aussi lâche que cruelle», c'est-à-dire Fouché, n'était-il pas
+le même qui, à cette heure, se trouvait être l'âme d'un complot ourdi
+contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut
+public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hélas!
+dans quelle erreur il était! «Nous demandons enfin», dit-il, «que la
+justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple
+victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses
+pieds toutes les petites intrigues»[180]. On convint, sur la proposition
+de Robespierre, d'inviter Fouché à se disculper des reproches dont il
+avait été l'objet.
+
+[Note 180: Comment s'étonner que, dès 1794, Fouché ait été le fléau
+des plus purs patriotes! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors
+de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme on
+sait, proscrivit tant de républicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui,
+en 1815, fournit à la monarchie une liste de cent citoyens voués
+d'avance par lui à l'exil, à la ruine, à la mort?]
+
+Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n'en manquait pas au
+milieu même de la société des Jacobins, dont quelques jours auparavant
+on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu
+de temps de l'armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de
+la société contre les persécuteurs des patriotes, s'élança à la tribune,
+et, d'une voix émue, raconta qu'on avait usé à son égard des plus basses
+flatteries pour l'éloigner de son frère. Mais, s'écria-t-il, on
+chercherait en vain à nous séparer. «Je n'ambitionne que la gloire
+d'avoir le même tombeau que lui». Voeu touchant qui n'allait pas tarder
+à être exaucé. Couthon vint aussi réclamer le privilège de mourir avec
+son ami: «Je veux partager les poignards de Robespierre».--«Et moi
+aussi! et moi aussi»! s'écria-t-on tous les coins de la salle[181].
+Hélas! combien, au jour de de l'épreuve suprême, se souviendront de leur
+parole!
+
+[Note 181: Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le
+_Journal de la Montagne_, dans le _Moniteur_ du 26 messidor
+(14 juillet 1794).]
+
+Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel
+dans la Révolution, c'était le 14 juillet; ce jour-là, tous les coeurs
+devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s'attendait, aux
+Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n'était pas homme à
+accepter une discussion publique, à mettre sa vie à découvert, à ouvrir
+son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue étaient ses
+armes; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueuses.
+
+Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la
+priait de suspendre son jugement jusqu'à ce que les comités de Salut
+public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite
+politique et privée. Cette méfiance à l'égard d'une société dont tout
+récemment il avait été le président était loin d'annoncer une conscience
+tranquille. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit
+la parole: il avait pu être lié jadis avec l'individu Fouché, dit-il,
+parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le dénonçait, c'était moins
+encore à cause de ses crimes passés que parce qu'il le soupçonnait de se
+cacher pour en commettre d'autres.
+
+Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions.
+N'était-il pas dans le vrai quand il présentait Fouché comme le chef,
+l'âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme, après
+avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de
+quelques membres qui s'étaient trouvés avec lui à Commune-Affranchie,
+refusait-il de soumettre sa conduite à l'appréciation de ceux dont il
+avait sollicité les suffrages? «Craint-il», s'écria Robespierre, cédant
+à l'indignation qui l'oppressait, «craint-il les yeux et les oreilles du
+peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime?
+que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme
+tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachées on n'y lise
+ses pensées[182]? Craint-il que son langage ne décèle l'embarras et les
+contradictions d'un coupable?»
+
+[Note 182: Dans le tome XX de l'_Histoire du Consulat et de
+L'Empire_, M. Thiers, parlant de ce même Fouché, dit: «En portant à
+la tribune _sa face pâle, louche, fausse_».]
+
+Puis, établissant entre Fouché et les véritables républicains un
+parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui
+n'avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient
+employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. «Ils
+plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre,
+et voilà le crime que je reproche à Fouché». Étaient-ce là les principes
+de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter
+la terreur dans l'âme des bons citoyens? Et quelle ressource
+resterait-il aux amis de la liberté s'il leur était interdit de parler,
+tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour
+les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès
+lors la situation. Fouché, ajoutait-il, «est un imposteur vil et
+méprisable»[183]. Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la
+Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que
+jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des
+hommes dont les mains étaient «pleines de rapines et de crimes»[184].
+Mais, hélas il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du
+parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas
+moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre
+obscur, Fouché fut exclu de la société.
+
+[Note 183: Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre
+la République au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a
+ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. «Je n'ai jamais vu
+un plus hideux coquin», disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure).
+Voyez à ce sujet _l'Histoire des deux Restaurations_, par M. de
+Vaulabelle, t. III, p. 404.]
+
+[Note 184: Voyez, pour cette séance, _le Moniteur_ du 3
+thermidor (12 juillet 1794).]
+
+Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables
+intrigues. «Je n'ai rien à redouter des _calomnies_ de Maximilien
+Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa soeur, qui
+habitait Nantes ... «dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement,
+qui, j'espère, tournera au profit de la République». Déjà les conjurés
+comptaient sur le succès. Cette lettre, communiquée à Bô, alors en
+mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à
+celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant,
+homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre
+qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au
+comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général
+Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours après, nouvelles
+lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. «Mon affaire ... est devenue
+celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu,
+qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre»,
+écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché!! Et le
+surlendemain: «... Encore quelques jours, les fripons (_sic_), les
+scélérats seront connus; l'intégrité des hommes probes sera triomphante.
+Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués...» Non,
+jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au
+lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de
+Salut public: «Je vous envoie trois lettres de notre collègue
+_Fouchet_, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut
+se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées
+criminelles....[186]» Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne
+valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout était
+consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et
+des plus déplorables journées de la Révolution.
+
+[Note 185: Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2
+thermidor. _Archives_.]
+
+[Note 186: Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première
+fois, sont en originaux aux _Archives_, où nous en avons pris
+copie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+
+Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre
+aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de
+Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
+Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre--Les deux amis
+de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de
+Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
+Robespierre.--Question de l'espionnage.
+
+
+I
+
+
+Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur
+et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la
+Révolution, arrêtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand;
+voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et
+comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de
+thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la
+prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde.
+
+A l'intérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les
+prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient
+rentrés dans le devoir; de gré ou de force, la contre-révolution avait
+été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, à Marseille; Lyon s'était
+soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément; Toulon,
+livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait
+été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies
+dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si
+célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit
+de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de
+combattants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois,
+et à la veille de demander grâce.
+
+Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplis! Où est le
+temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de
+la capitale? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, l'Europe est
+devenue envahie; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi.
+Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde
+sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord,
+Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées; les alliés ont repassé la Sambre
+en désordre après la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies,
+Le Quesnoy, Condé, ont été repris également; enfin, sous les yeux de
+Saint-Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la
+bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à
+la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en
+grande partie, aux efforts énergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau
+a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici
+le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est à la veille d'être
+sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles.
+
+Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand coeur de la
+République? Non certes; mais, exposée aux agressions des États
+despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des
+positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder:
+l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre.
+
+Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas
+révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifférents au
+spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. «Nous ne devons
+point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la
+neutralité», écrivait-il, le 22 pluviôse an II (10 février 1794), au
+représentant Albite. «Force, implacabilité aux tyrans qui voudroient
+nous dicter des lois sur les débris de la liberté; franchise, fraternité
+aux peuples amis. Malheur à qui osera porter sur l'arche de notre
+liberté un bras sacrilège et profanateur, mais laissons aux autres
+peuples le soin de leur administration intérieure. C'est pour soutenir
+l'inviolabilité de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les
+peuples faibles se bornent à suivre quelquefois les grands exemples, les
+peuples forts les donnent, et nous sommes forts.» Ce langage, où semble
+se reconnaître l'âpre et hautain génie de Saint-Just, n'était-il pas
+celui de la raison même[187]?
+
+[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F
+II, 37.]
+
+Pour atteindre les immenses résultats dont nous avons rapidement tracé
+le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'énergie et de vigilance
+il fallut déployer! Quatorze armées organisées, équipées et nourries au
+milieu des difficultés d'une véritable disette, notre marine remontée et
+mise en état de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela
+atteste suffisamment la prodigieuse activité des membres du comité de
+Salut public.
+
+Lorsque, après Thermidor, les survivants de ce comité eurent, pour se
+défendre, à dresser le bilan de leurs travaux, ils essayèrent de ravir à
+Robespierre sa part de gloire, en prétendant qu'il n'avait été pour rien
+dans les actes utiles émanés de ce comité, notamment dans ceux relatifs
+à la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer à ce mensonge, au
+risque de ternir la juste considération attachée à son nom. Robespierre,
+Couthon, Saint-Just n'étaient plus là pour confondre l'imposture;
+heureusement le temps est passé où l'histoire des vaincus s'écrivait
+avec la pointe du sabre des vainqueurs.
+
+Nous avons prouvé ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa
+toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la
+voulut poussée à outrance pour qu'elle fût plus vite terminée; mais sans
+cesse il s'efforça de subordonner l'élément militaire à l'élément civil,
+le premier ne devant être que l'accessoire dans une nation bien
+organisée. Tant qu'il vécut, pas un général ne fut pris de l'ambition du
+pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorités constituées.
+Quand ils partaient, nos volontaires de 92, à la voix des Robespierre et
+des Danton, ce n'était point le bâton de maréchal qu'ils rêvaient,
+c'était le salut, le triomphe de la République, puis le prochain retour
+au foyer.
+
+Quelle était donc la perspective que Robespierre montrait à nos troupes
+dans les lettres et proclamations adressées par lui aux officiers et aux
+soldats, et dont nous avons pu donner quelques échantillons? Etait-ce la
+gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas
+directement à la défense du pays? Non, c'était surtout la récompense que
+les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir
+accompli. Et à cette époque le désintéressement était grand parmi les
+masses. Comment oser révoquer en doute les constants efforts de
+Maximilien pour hâter le moment du triomphe définitif de la République?
+Plus d'une fois ses collègues du comité de Salut public se servirent de
+lui pour parler aux généraux et aux représentants du peuple en mission
+près les armées le langage mâle et sévère de la patrie. Il s'attacha
+surtout à éteindre les petites rivalités qui, sur plusieurs points,
+s'élevèrent parmi les commissaires de la Convention. «Amis, écrivait-il
+en nivôse à Saint-Just et à Le Bas, à propos de quelques discussions
+qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j'ai
+craint, au milieu de nos succès, et à la veille d'une victoire décisive,
+les conséquences funestes d'un malentendu ou d'une misérable intrigue.
+Vos principes et vos vertus m'ont rassuré. Je les ai secondés autant
+qu'il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse
+en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de
+toute mon âme[188].»
+
+[Note 188: Lettre inédite en date du 9 nivôse an II (27 février
+1791), de la collection Portiez (de l'Oise).]
+
+Un peu plus tard, il écrivait encore à ces glorieux associés de sa
+gloire et de son martyre: «Mes amis, le comité a pris toutes les mesures
+qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle; il me
+charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de
+ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier échec
+étoit la pénurie de généraux habiles; il vous adressera les militaires
+patriotes et instruits qu'il pourra découvrir.» Puis, après leur avoir
+annoncé l'envoi du général Stetenofer, officier apprécié pour son mérite
+personnel et son patriotisme, il ajoutait: «Le comité se repose du reste
+sur votre sagesse et sur votre énergie».[189] On voit avec quel soin,
+même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes,
+Robespierre s'effaçait devant le comité de Salut public; et l'on sait si
+Saint Just et Le Bas ont justifié la confiance dont les avait investis
+le comité.
+
+[Note 189: Lettre en date du 15 floréal an II (4 mai 1794), de la
+collection de M. Berthevin.]
+
+Maintenant,--toutes concessions faites aux nécessités de la défense
+nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait
+considérée comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour
+«les missionnaires armés» une invincible répulsion, c'est ce dont
+témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la
+guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes
+n'étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les
+principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par
+la force des armes, comme le prétendent certains publicistes, ce fut par
+la puissance de l'opinion. «Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni
+même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe», disait
+Robespierre, «mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos
+délibérations et la grandeur de nos caractères[190].»
+
+[Note 190: Discours du 8 thermidor.]
+
+Les nations, tout en combattant, s'imprégnaient des idées nouvelles et
+tournaient vers la France républicaine de longs regards d'envie et
+d'espérance. Nos interminables courses armées à travers l'Europe ont
+seules tué l'enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu
+au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre
+engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l'engouement
+militaire, s'il avait une très médiocre admiration pour les
+_carmagnoles_ de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il
+n'aimait pas qu'on fît trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il
+connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux
+victorieux, c'est qu'instruit par les leçons de l'histoire, il savait
+avec quelle facilité les peuples se jettent entre les mains d'un chef
+d'armée habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est
+une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel
+sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l'humanité
+ne lui en saurait gré?
+
+Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à
+la veille de l'être! Tous les anciens privilèges blessants pour
+l'humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le
+despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze
+siècles--détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus
+avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonnée ou
+livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive
+sollicitude de la part de la Convention; des secours sont votés aux
+familles des défenseurs de la République; de sages mesures sont prises
+pour l'extinction de la mendicité; le code civil se prépare et se
+discute; enfin une Constitution, où le respect des droits de l'homme est
+poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution,
+l'heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France
+victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa marche vers l'avenir, vers le
+progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces
+glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses
+ennemis mêmes stipuleraient pour lui. «Ne sentiez-vous donc pas que
+j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois
+beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que
+j'avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les
+plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande
+partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé,
+un de ses plus violents détracteurs[191].
+
+[Note 191: _La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre
+à ses continuateurs_, p. 5 et 6.]
+
+Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à
+enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette année 1794,
+fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que
+d'avoir défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la
+Constituante, il avait été le champion le plus assidu et le plus
+courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus
+chers; encore un pas, encore un effort, et le règne de la justice était
+inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit de l'audace de
+quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour
+faire échouer la Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle
+son triomphe définitif.
+
+
+
+
+II
+
+
+Revenons à la lutte engagée entre Robespierre et les membres les plus
+gangrenés de la Convention; lutte n'est pas le mot, car de la part de
+ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes
+restés à la fameuse séance des Jacobins où Robespierre avait dénoncé
+Fouché comme le plus vil et le plus misérable des imposteurs. Maximilien
+savait très bien que les quelques députés impurs dont il avait signalé
+la bassesse et les crimes à ses collègues du comité de Salut public
+promenaient la terreur dans toutes les parties de la Convention; nous
+avons parlé déjà des listes de proscription habilement fabriquées et
+colportées par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et,
+s'il attaquait résolument les représentants véritablement coupables à
+ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de ceux qui
+avaient pu se tromper sans mauvaise intention.
+
+On l'entendit, à la séance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux
+Jacobins, défendre avec beaucoup de vivacité un député du Jura nommé
+Prost, accusé, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant
+allusion aux individus qui cherchaient à remplir la Convention de leurs
+propres inquiétudes pour conspirer impunément contre elle, il dit:
+«Ceux-là voudraient voir prodiguer des dénonciations hasardées contre
+les représentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que
+par erreur, pour donner de la consistance à leur système de terreur.»
+
+Il fallait se méfier, ajoutait-il, de la méchanceté de ces hommes qui
+voudraient accuser les plus purs citoyens ou traiter l'erreur comme le
+crime, «pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique inventé
+par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est
+conspirer contre la représentation nationale.... Vous voyez entre quels
+écueils leur perfidie nous force à marcher, mais nous éviterons le
+naufrage. La Convention est pure en général; elle est au-dessus de la
+crainte comme du crime; elle n'a rien de commun avec une poignée de
+conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux
+contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la
+ruine de la patrie qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi,
+je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les
+opprimés[192].» On voit sur quel terrain les enragés pouvaient se
+rencontrer avec les ennemis de la Révolution, comme cela aura lieu au 9
+thermidor.
+
+[Note 192: Voy. _le Moniteur_ du 6 thermidor (24 juillet
+1794).]
+
+Cependant, en dépit de Robespierre, la Terreur continuait son mouvement
+ascensionnel. Ecoutons-le lui-même s'en plaindre à la face de la
+République: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour
+étendre le système de terreur et de calomnie. Des agents impurs
+prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance
+destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques et portaient le
+désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la
+Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions
+concertées....[193]» Comment ne pas s'étonner de l'injustice de ces
+prétendus libéraux qui après tous les pamphlétaires de la réaction,
+viennent lui jeter à la tête les mesures tyranniques, les maux auxquels
+il lui a été impossible de s'opposer et dont il était le premier à
+gémir! Tout ce qui était de nature à compromettre, à avilir la
+Révolution lui causait une irritation profonde et bien légitime.
+
+[Note 193: Discours du 8 thermidor.]
+
+Un jour, il plut à un individu du nom de Magenthies de réclamer de la
+Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un
+jurement le nom de Dieu: n'était-ce point là une manoeuvre
+contre-révolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une pétition
+émanée de la Société des Jacobins, pétition où d'un bout à l'autre son
+esprit se reconnaît tout entier, il la fit dénoncer à l'Assemblée comme
+une injure à la nation elle-même. «N'est-ce pas l'étranger qui, pour
+tourner contre vous-mêmes ce qu'il y a de plus sacré, de plus sublime
+dans vos travaux, vous fait proposer d'ensanglanter les pages de la
+philosophie et de la morale, en prononçant la peine de mort contre tout
+individu qui laisserait échapper ces mots: _Sacré nom de
+Dieu_[194]?»
+
+[Note 194: Voy. cette pétition dans _le Moniteur_ du 8
+thermidor (26 juillet 1794).]
+
+N'était-ce pas aussi pour déverser le ridicule sur la Révolution que
+certains personnages avaient inventé les repas communs en plein air,
+dans les rues et sur les places publiques, repas où l'on forçait tous
+les citoyens de se rendre. Cette idée d'agapes renouvelées des premiers
+chrétiens, d'une communion fraternelle sous les auspices du pain et du
+vin, avait souri à quelques patriotes de bonne foi, mais à courte vue.
+Ils ne surent pas démêler ce qu'il y avait de perfide dans ces dîners
+soi-disant patriotiques. Ici l'on voyait des riches insulter à la
+pauvreté de leurs voisins par des tables splendidement servies; là des
+aristocrates attiraient les sans-culottes à leurs banquets somptueux et
+tentaient de corrompre l'esprit républicain. Les uns s'en faisaient un
+amusement: «_A ta santé, Picard_,» disait telle personne à son
+valet qu'elle venait de rudoyer dans la maison. Et la petite maîtresse
+de s'écrier avec affectation: «Voyez comme j'aime l'égalité; je mange
+avec mes domestiques.» D'autres se servaient de ces banquets comme
+autrefois du bonnet rouge, et les contre-révolutionnaires accouraient
+s'y asseoir, soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire
+pour faciliter l'exécution de leurs desseins artificieux. Payan à la
+commune[195], Barère à la Convention[196], Robespierre aux
+Jacobins[197], dépeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces
+sortes de réunions, et engagèrent fortement les bons citoyens à
+s'abstenir d'y assister désormais. Ces conseils furent entendus; les
+repas prétendus fraternels disparurent des rues et des places publiques,
+comme jadis, à la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont
+tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Révolution.
+
+[Note 195: Séance du Conseil général du 27 messidor (15 juillet).
+Voy. le discours de Payan dans _le Moniteur_ du 2 thermidor.]
+
+[Note 196: Séance du 28 messidor (16 juillet 1794), _Moniteur_
+du 29 messidor.]
+
+[Note 197: Séance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794).
+Aucun journal que je sache, n'a rendu compte de cette séance. Je n'en ai
+trouvé mention que dans une lettre de Garnier-Launay à Robespierre. Voy.
+cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. 1er p. 231.]
+
+
+
+
+III
+
+
+Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à
+côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son coeur
+saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les
+causes.
+
+Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses
+oreilles: «Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une
+faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous
+préconisez la vertu: nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés
+par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour
+égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature,
+à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du
+sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme
+une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans
+vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament....» Cette lettre
+était de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami à qui Robespierre
+au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous
+avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue
+beaucoup plus rare.
+
+[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de
+Mme Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par
+Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans
+_les Papiers inédits_..., t. 1er, p. 254.]
+
+Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps
+d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui
+l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois.
+«Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la
+position où nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin résolu de ne
+plus te rien dire[199]....», lui mandait Buissart de son côté.--«Mon
+cher Bon bon...», écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin
+Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'ancien notaire
+Deshorties qui avait épousé en secondes noces Eulalie de Robespierre, et
+dont Maximilien avait aimé et failli épouser la fille, «que te
+chargerai-je de dire à Maximilien? Te prierai-je de me rappeler à son
+souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et
+aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus
+pour ses amis....[200]» Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à
+quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers
+alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence.
+
+[Note 199: Voy. _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 253.]
+
+[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle
+porte en suscription: Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen
+Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.]
+
+Les plaintes dont Mme Buissart s'était faite l'écho auprès de
+Robespierre concernaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que
+les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de
+Maximilien. «Voilà le bourreau dont se servait Robespierre», disaient
+d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du
+15 thermidor (2 août 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon
+était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just
+et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire
+disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis
+l'année précédente par le misérable auteur du _Rougyff_. Si quelque
+chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de
+ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des
+Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des
+formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de
+rapines, et lors de son procès, il se justifia victorieusement
+d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins.
+
+[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 août 1794).]
+
+[Note 202: Voy. notamment une lettre écrite par Guffroy à ses
+concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 1794).]
+
+Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le
+Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste
+de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et
+les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa
+mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable
+des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une
+dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha
+Robespierre.
+
+Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premières
+années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui
+avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager
+à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres[203], et un peu
+plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de
+la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine,
+venait d'être suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du
+reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que
+l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus
+patriotiques.
+
+[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t.
+III, p. 237.]
+
+[Note 204: _Papiers inédits_..., t. III, p. 254. Général de
+division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était
+commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du général
+Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est
+mort à Paris dans un âge assez avancé.]
+
+Chargé, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le
+Pas-de-Calais pour y réprimer les manoeuvres et les menées
+contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre[205], il
+déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais
+par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission? Fut-ce par
+Robespierre? Lisez cette lettre:
+
+[Note 205: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Collot-d'Herbois,
+Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.]
+
+«... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées
+par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire;
+l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par
+tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les
+forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous
+le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frappé.... Secouez sur les
+traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue,
+sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité
+applaudit à vos travaux. _Signé_ «Billaud-Varenne, Carnot,
+Barère[206].»
+
+[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793),
+_Rapport de Saladin_, p. 68.]
+
+Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie
+par Le Bon: «Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous
+avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais
+encore commandées par votre mission; rien ne doit faire obstacle à votre
+marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs
+sont illimités....» _Signé_ Billaud-Varenne, Carnot, Barère et
+Robert Lindet[207].
+
+[Note 207: Cette lettre est également du mois de brumaire.
+_Rapport de Saladin_, p. 69.]
+
+Certes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut
+public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en
+définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit
+Carnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse
+banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et
+_sans savoir_, on ne peut s'empêcher de sourire. Carnot, dans tous
+les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de
+Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux
+commissaires de la Convention de secouer, même sur les traîtres, le
+flambeau et le glaive.
+
+Ce n'est pas tout: lorsqu'en exécution du décret du 14 frimaire (4
+décembre 1793), le comité de Salut public fut autorisé à modifier le
+personnel des envoyés conventionnels, Joseph Le Bon se trouva désigné
+pour les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par
+Billaud-Varenne, Barère, Collot-d'Herbois et Carnot[208].
+
+[Note 208: Arrêté en date du 9 nivôse an II (29 décembre 1793),
+_Archives_.]
+
+Revenu à Paris au commencement de pluviôse, sur une invitation pressante
+de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de
+quelques jours à peine, en vertu d'un arrêté ainsi conçu: «Le comité de
+Salut public arrête que le citoyen Le Bon retournera dans le département
+du Pas-de-Calais, en qualité de représentant du peuple, pour y suivre
+les opérations déjà commencées; il pourra les suivre dans les
+départements environnants. Il est revêtu à cet effet des pouvoirs qu'ont
+les autres représentants du peuple.» _Signé_ Barère, Collot-d'Herbois
+et Carnot[209].»
+
+[Note 209: Arrêté en date du 11 ventôse (1er mars 1794),
+_Archives_, A F II, 58.]
+
+Je n'ai aucunement l'intention, je le répète, d'incriminer les
+signataires de ces divers arrêtés, ni de rechercher jusqu'à quel point
+Joseph Le Bon dépassa, dans la répression des crimes contre
+-révolutionnaires, les bornes d'une juste sévérité; seulement il
+importe de laisser à chacun la responsabilité de ses actes, et de
+montrer une fois de plus ce que valent les déclamations de tous ces
+écrivains qui persistent à attribuer à Robespierre ce qui fut l'oeuvre
+commune du comité de Salut public et de la Convention nationale.
+
+Il y avait à Arras un parti complètement opposé à Joseph Le Bon, et dans
+lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui
+explique la lettre de Mme Buissart à Robespierre. Mais une chose me rend
+infiniment suspecte la prétendue modération de ce parti: il avait pour
+chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont
+l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en
+soit, Mme Buissart accourut auprès de Robespierre et vint loger sous le
+même toit, dans la maison de Duplay, ou elle reçut la plus affectueuse
+hospitalité. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui
+dépeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville
+natale.
+
+De son côté, le mari écrivait à son ami, à la date du 10 messidor (18
+juillet 1794): «N'accordez rien à l'amitié, mais tout à la justice; ne
+me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-être
+vous-même, puisque vous la défendez si bien....» On comptait beaucoup
+alors à Arras sur la prochaine arrivée d'Augustin Robespierre, dont il
+avait été un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. «Quand
+viendra Bon bon tant désiré?» ajoutait Buissart; «lui seul peut calmer
+les maux qui désolent votre patrie...[210]»
+
+[Note 210: Cette lettre, supprimée par Courtois, et dont nous avons
+l'original sous les yeux, a été insérée dans les _Papiers
+Inédits_..., t. 1er, p. 247.]
+
+On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin
+Robespierre avait su allier la sagesse, la modération à une inébranlable
+fermeté et à une énergie à toute épreuve.
+
+Trois jours après, Buissart écrivait encore, à sa femme cette fois:
+«L'arrivée de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de
+ceux qui osent les persécuter; il connaît trop bien les individus de la
+ville d'Arras pour ne pas rendre justice à qui il appartient. Sa
+présence ne peut être suppléée par celle d'aucun autre. Il faut donc
+qu'il vienne à Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais
+patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu'à ce que je puisse le faire
+moi-même; rendez-moi le même service auprès de Maximilien[211]....» Mais
+Augustin n'était pas homme à quitter Paris à l'heure où déjà il voyait
+prêt à éclater l'orage amassé contre son frère.
+
+[Note 211: _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre
+porte en suscription: «A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue
+Saint-Honoré, à Paris.»--Telle fut la terreur qui, après le 9 Thermidor,
+courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne
+reculèrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de
+la commune d'Arras à la Convention, adresse dirigée contre Joseph Le
+Bon, et dans laquelle Robespierre «Cromwell» est assimilé à Tibère, à
+Néron et à Caligula, on voit figurer, non sans en être attristé, la
+signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II
+(11 août 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payèrent du reste
+ce tribut à la lâcheté humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'héroïque
+Duquesnoy lui-même, lequel, dans une lettre adressée à ses concitoyens
+d'Arras et de Béthune, à la date du 16 fructidor (12 septembre 1794),
+pour se défendre d'avoir été _le complice_ de Maximilien, jeta
+l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta
+amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la
+réaction. «Ménage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un défenseur tel
+que toi,» écrivait-il à Robespierre en floréal. (Lettre inédite de la
+collection Portiez [de l'Oise]).]
+
+Cependant Robespierre, ému des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du
+comité de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au
+propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa
+conduite avait été l'objet d'une accusation violente de la part de
+Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collègues?
+Le comité de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention
+par la bouche de Barère, et l'Assemblée écarta par un ordre du jour
+dédaigneux les réclamations auxquelles avaient donné lieu les opérations
+de ce représentant dans le département du Pas-de-Calais[213]. Toutefois,
+le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en
+liberté un certain nombre de ses compatriotes, incarcérés par les ordres
+du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet,
+les frères Le Blond et leurs femmes. Ils arrivèrent dans leur pays le
+coeur plein de reconnaissance, et en bénissant leur sauveur, juste au
+moment où y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi
+il faillit leur en coûter cher pour avoir, dans un sentiment de
+gratitude, prononcé avec éloge le nom de Robespierre[214].
+
+[Note 212: Séance de la Convention du 15 thermidor (2 août 1794),
+_Moniteur_ du 16 thermidor.]
+
+[Note 213: Séance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794),
+_Moniteur_ du 22 messidor.]
+
+[Note 214: Ceci, tiré d'un pamphlet de Guffroy intitulé: _les
+Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxième censure
+républicaine_, in-8º de 474 p., an III, p. 167.]
+
+Quand, victime des passions contre-révolutionnaires, Joseph Le Bon
+comparut devant la cour d'assises d'Amiens, où du moins l'énergie de son
+attitude et la franchise de ses réponses contrastèrent singulièrement
+avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il répondit à ceux qui
+prétendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une créature
+de Robespierre: «Qu'on ne croie point que ce fût pour faire sortir les
+détenus et pour anéantir les échafauds qu'on le proscrivît; non, non;
+qu'on lise son discours du 8 à la Convention et celui que Robespierre
+jeune prononça la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il
+provoquait lui-même l'ouverture des prisons et qu'il s'élevait contre la
+multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire
+encore[215]....» Et l'accusation ne trouva pas un mot à répondre. «Qu'on
+ne s'imagine point», ajouta Le Bon, «que le renversement de Robespierre
+a été opéré pour ouvrir les prisons; hélas! non; ç'a été simplement pour
+sauver la tête de quelques fripons[216]». L'accusation demeura muette
+encore.
+
+[Note 215: _Procès de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.]
+
+[Note 216: _Ibid._, p. 167.]
+
+Ces paroles, prononcées aux portes de la tombe, en face de l'échafaud,
+par un homme dont l'intérêt au contraire eût été de charger la mémoire
+de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont
+l'indiscutable vérité. Il faut être d'une bien grande naïveté ou d'une
+insigne mauvaise foi pour oser prétendre que la catastrophe du 9
+thermidor fut le signal du réveil de la justice. Quelle ironie
+sanglante!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Que Robespierre ait été déterminé à mettre fin aux actes d'oppression
+inutilement et indistinctement prodigués sur tous les points de la
+République, qu'il ait été résolu à subordonner la sévérité nationale à
+la stricte justice, en évitant toutefois de rendre courage à la
+réaction, toujours prête à profiter des moindres défaillances du parti
+démocratique; qu'il ait voulu enfin, suivant sa propre expression,
+«arrêter l'effusion de sang humain versé par le crime», c'est ce qui est
+hors de doute pour quiconque a étudié aux vraies sources, de sang-froid
+et d'un esprit impartial, l'histoire de la Révolution française. La
+chose était assez peu aisée puisqu'il périt en essayant de l'exécuter.
+Or l'homme qui est mort à la peine dans une telle entreprise mériterait
+par cela seul le respect et l'admiration de la postérité.
+
+De son ferme dessein d'en finir avec les excès sous lesquels la
+Révolution lui paraissait en danger de périr, il reste des preuves de
+plus d'un genre, malgré tout le soin apporté par les Thermidoriens à
+détruire les documents de nature à établir cette incontestable vérité.
+Il se plaignait qu'on prodiguât les accusations injustes pour trouver
+partout des coupables. Une lettre du littérateur Aignan, qui alors
+occupait le poste d'agent national de la commune d'Orléans, nous apprend
+les préoccupations où le tenait la moralité des dénonciateurs[217]. Il
+avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes
+même ne fussent victimes de vengeances particulières, persécutés par des
+hommes pervers; et ses craintes, hélas! n'ont été que trop justifiées.
+Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations
+publiques, de les composer de citoyens probes, dévoués, incapables de
+sacrifier l'intérêt général à leur intérêt particulier, et décidés à
+combattre résolûment tous les abus, sans détendre le ressort
+révolutionnaire.
+
+[Note 217: Lettre à Deschamps, en date du 17 prairial an II (5 juin
+1794). Devenu plus tard membre de l'Académie française, Aignan était,
+pendant la Révolution, un partisan et un admirateur sincère de
+Robespierre. «Je suis bien enchanté du retour de Saint-Just et de
+l'approbation que Robespierre et lui veulent bien donner à mes
+opérations. Le bien public, l'affermissement de la République une et
+indivisible, le triomphe de la vertu sur l'intrigue, tel est le but que
+je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime», écrivait-il à son
+«cher Deschamps» qui sera frappé avec Robespierre. (_Papiers
+inédits_,.., t. 1er, p. 162). Eh bien! telle est la conscience, la
+bonne foi de la plupart des biographes, qu'ils font d'Aignan une victime
+_de la tyrannie de Robespierre_, tandis qu'au contraire, Aignan fut
+poursuivi comme un ami, comme une créature de Maximilien. (Voy.
+notamment la _Biographie universelle_, à l'article AIGNAN). Chose
+assez singulière, cet admirateur de Robespierre eut pour successeur à
+l'Académie française le poète Soumet, qui fut un des plus violents
+calomniateurs de Robespierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais
+vers. (Voy. _Divine Épopée_.)]
+
+Les seuls titres à sa faveur étaient un patriotisme et une intégrité à
+toute épreuve. Ceux des représentants en mission en qui il avait
+confiance étaient priés de lui désigner des citoyens vertueux et
+éclairés, propres à occuper les emplois auxquels le comité de Salut
+public était chargé de pourvoir.
+
+Ainsi se formèrent les listes de patriotes trouvées dans les papiers de
+Robespierre. Ainsi fut appelé au poste important de la commission des
+hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des
+gens de bien et de courage en nombre suffisant n'était pas chose facile,
+tant d'indignes agents étaient parvenus, en multipliant les actes
+d'oppression à jeter l'épouvante dans les coeurs! «Tu me demandes la
+liste des patriotes que j'ai pu découvrir sur ma route,» écrivait
+Augustin à son frère, «ils sont bien rares, ou peut-être la torpeur
+empêchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l'oppression où
+se trouvoit la vertu»[218].
+
+[Note 218: Lettre en date du 16 germinal an II (5 avril 1794), déjà
+citée.]
+
+Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laissé tomber un
+jour du haut de la tribune: «La vertu a toujours été en minorité sur la
+terre». Aux approches du 9 thermidor, il fit, dit-on, des ouvertures à
+quelques conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractère et
+le talent, et il chargea une personne de confiance de demander à
+Cambacérès s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprême contre les
+révolutionnaires dans le sens du crime[219]. Homme d'une intelligence
+supérieure, Cambacérès sentait bien que la justice, l'équité, le bon
+droit, l'humanité étaient du côté de Robespierre; mais, caractère
+médiocre, il se garda bien de se compromettre, et il attendit patiemment
+le résultat du combat pour passer du côté du vainqueur. On comprend
+maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de l'Empire, il
+disait, en parlant du 9 thermidor: «Ça été un procès jugé, mais non
+plaidé». Personne n'eût été plus que lui en état de le plaider en toute
+connaissance de cause, s'il eût été moins ami de la fortune et des
+honneurs.
+
+[Note 219: Ce fait a été assuré à M. Hauréau par Godefroy Cavaignac,
+qui le tenait de son père; et la personne chargée de la démarche auprès
+de Cambacérès n'aurait été autre que Cavaignac lui-même. Pour détacher
+de Robespierre ce membre de la Montagne, les Thermidoriens couchèrent
+son nom sur une des prétendues listes de proscrits qu'ils faisaient
+circuler. Après Thermidor, Cavaignac se rallia aux vainqueurs et trouva
+en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la réaction.]
+
+Tandis que Robespierre gémissait et s'indignait de voir des préjugés
+incurables, ou des choses indifférentes, ou de simples erreurs érigés en
+crimes[220], ses collègues du comité de Salut public et du comité de
+Sûreté générale proclamaient bien haut, au moment même où la hache
+allait le frapper, que les erreurs de l'aristocratie étaient des crimes
+irrémissibles[221]. La force du gouvernement révolutionnaire devait être
+centuplée, disaient-ils, par la chute d'un homme dont la popularité
+était trop grande pour une République[222].
+
+[Note 220: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 221: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor (28
+juillet 1794) Voy. le _Moniteur_ du 12.]
+
+[Note 222: _Ibid._]
+
+Le désir d'en finir avec la Terreur était si loin de la pensée des
+hommes de Thermidor, que, dans la matinée du 10, faisant allusion aux
+projets de Robespierre de ramener au milieu de la République «la justice
+et la liberté exilées», ils s'élevèrent fortement contre l'étrange
+présomption de ceux qui voulaient arrêter le cours _majestueux,
+terrible_ de la Révolution française[223].
+
+[Note 223: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor
+(_Moniteur_ du 12).]
+
+Les anciens membres des comités nous ont du reste laissé un aveu trop
+précieux pour que nous ne saisissions pas l'occasion de le mettre encore
+une fois sous les yeux du lecteur. Il s'agit des séances du comité de
+Salut public à la veille même de la catastrophe: «Lorsqu'on faisoit le
+tableau des circonstances malheureuses où se trouvait la chose publique,
+disent-ils, chacun de nous cherchoit des mesures et proposoit des
+moyens. Saint-Just nous arrêtoit, jouoit l'étonnement de n'être pas dans
+la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les coeurs
+étoient fermés, suivant lui; qu'il ne connaissoit rien, qu'il ne
+concevoit pas cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque
+instant, et il nous conjuroit, au nom de la République, de revenir à des
+idées plus justes, à des mesures plus sages[224]». C'étaient ainsi,
+ajoutent-ils, que le _traître_ les tenait en échec, paralysait
+leurs mesures et refroidissait leur zèle[225]. Saint-Just se contentait
+d'être ici l'écho des sentiments de son ami, qui, certainement, n'avait
+pas manqué de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre
+plaisir à multiplier les actes d'oppression et à rendre les institutions
+révolutionnaires odieuses par des excès[226].
+
+[Note 224: _Réponse des membres des deux anciens comités de Salut
+public et de Sûreté générale aux imputations de Laurent Lecointre_,
+note [illisible] Voy. p. 107.]
+
+[Note 225: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_.]
+
+[Note 226: Discours du 8 thermidor.]
+
+Un simple rapprochement achèvera de démontrer cette vérité, à savoir que
+le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables
+lettres, trouvées dans les papiers de Robespierre, il y avait une
+certaine quantité de lettres anonymes pleines d'invectives, de bave, de
+fiel, comme sont presque toujours ces oeuvres de lâcheté et d'infamie.
+Plusieurs de ces lettres provenant du même auteur, et remarquables par
+la beauté et la netteté de l'écriture, contenaient, au milieu de
+réflexions sensées et de vérités, que Robespierre était le premier à
+reconnaître, les plus horribles injures contre le comité de Salut
+public. A la suite de son rapport, Courtois ne manqua pas de citer avec
+complaisance une de ces lettres où il était dit que Tibère, Néron,
+Caligula, Auguste, Antoine et Lépide n'avaient jamais rien imaginé
+d'aussi horrible que ce qui se passait[227]. Et Courtois de
+s'extasier,--naturellement[228].
+
+[Note 227: Pièce à la suite du rapport de Courtois, numéros XXXI et
+XXXII.]
+
+[Note 228: P. 18 du rapport.]
+
+Ces lettres étaient d'un homme de loi, nommé Jacquotot, demeurant rue
+Saint-Jacques. Robespierre ne se préoccupait guère de ces lettres et de
+leur auteur, dont, sur plus d'un point du reste, il partageait les
+idées. Affamé de persécution comme d'autres de justice, l'ancien avocat,
+lassé en quelque sorte de la tranquillité dans laquelle il vivait au
+milieu de cette Terreur dont il aimait tant à dénoncer les excès,
+écrivit une dernière lettre, d'une violence inouïe, où il stigmatisa
+rudement la politique extérieure et intérieure du comité de Salut
+public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, cette fois, il
+adressa sa missive à Saint-Just: «Jusqu'à présent j'ai gardé l'anonyme,
+mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans
+ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe[229].»
+
+[Note 229: L'original de cette lettre est aux _Archives_. Elle
+porte en suscription: Au citoyen Saint-Just, député à la Convention et
+membre du comité de Salut public.]
+
+D'autres, les Legendre, les Bourdon (de l'Oise), par exemple, se fussent
+empressés d'aller déposer ce libelle sur le bureau du comité afin de
+faire montre de zèle, eussent réclamé l'arrestation de l'auteur;
+Saint-Just n'y fit nulle attention; il mit la lettre dans un coin, garda
+le silence, et Jacquotot continua de vivre sans être inquiété jusqu'au 9
+thermidor. Mais, au lendemain de ce jour néfaste, les glorieux
+vainqueurs trouvèrent les lettres du malheureux Jacquotot, et, sans
+perdre un instant, ils le firent arrêter et jeter dans la prison des
+Carmes[230], tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal
+du réveil de la modération, de la justice et de l'humanité!
+
+[Note 230: Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot: «Paris, le 11
+thermidor.... Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent
+que le nommé Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13,
+sera mis sur-le-champ en état d'arrestation dans la maison de détention
+dite des Carmes; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera
+faite, et ceux qui paraîtront suspects seront portés au comité de Sûreté
+générale de la Convention nationale. Barère, Dubarran, Billaud-Varenne,
+Robert Lindet, Jagot, Voulland, Moïse Bayle, C.-A. Prieur,
+Collot-d'Herbois, Vadier.» (_Archives_. coll. 119.)]
+
+
+
+
+V
+
+
+C'est ici le lieu de faire connaître par quels étranges procédés, par
+quels efforts incessants, par quelles manoeuvres criminelles les ennemis
+de Robespierre sont parvenus à ternir sa mémoire aux yeux d'une partie
+du monde aveuglé. Nous dirons tout à l'heure de quelle réputation
+éclatante et pure il jouissait au moment de sa chute, et pour cela nous
+n'aurons qu'à interroger un de ses plus violents adversaires. Disons
+auparavant ce qu'on s'est efforcé d'en faire, et comment on a tenté de
+l'assassiner au moral comme au physique.
+
+Un historien anglais a écrit: «De tous les hommes que la Révolution
+française a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus
+remarquable.... Aucun homme n'a été plus mal représenté, plus défiguré
+dans les portraits qu'ont faits de lui les annalistes contemporains de
+toute espèce[231].» Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils à des
+malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change,
+sont les premiers à crier: au voleur! les Thermidoriens, comme on l'a
+vu, mettaient tout en oeuvre pour rejeter sur Robespierre la
+responsabilité des crimes dont ils s'étaient couverts. D'où ce cri
+désespéré de Maximilien: «J'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être
+souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes
+pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de
+l'humanité[232].» Et ces hommes, quels étaient-ils? Ceux-là mêmes qui
+avaient poursuivi les Dantonistes avec le plus d'acharnement. Nous le
+savons de Robespierre lui-même: «Que dirait-on si les auteurs du complot
+... étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Desmoulins à
+l'échafaud[233]?» Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion
+étaient Vadier, Amar, Voulland, Billaud-Varenne. Ah! à cette heure
+suprême, est-ce qu'un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu'une
+voix secrète ne lui reprocha pas amèrement de s'être laissé tromper au
+point de consentir à abandonner ces citoyens illustres?
+
+[Note 231: Alison, _History of Europe_, t. II, p. 145.]
+
+[Note 232: Discours du 8 thermidor.]
+
+[Note 233: _Ibid._]
+
+Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songèrent
+pas tout d'abord à faire de Maximilien le bouc émissaire de la Terreur;
+au contraire, ainsi qu'on l'a vu déjà, ils le dénoncèrent bien haut
+comme ayant voulu arrêter le cours _majestueux, terrible_ de la
+Révolution. Il est si vrai que le coup d'État du 9 thermidor eut un
+caractère ultra-terroriste, qu'après l'événement Billaud-Varenne et
+Collot-d'Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d'Herbois
+comme entachés d'aristocratie[234]. Et, le 19 fructidor (1er septembre
+1794), on entendait encore le futur duc d'Otrante, l'exécrable Fouché,
+s'écrier: «Toute pensée d'indulgence est une pensée contre
+-révolutionnaire[235].»
+
+[Note 234: Aucun historien, que je sache, n'a jusqu'à ce jour
+signalé cette particularité.]
+
+[Note 235: Voy. le _Moniteur_ du 19 fructidor an II (5
+septembre 1794).]
+
+Mais quand la contre-révolution en force fut venue s'asseoir sur les
+bancs de la Convention, quand les portes de l'Assemblée eurent été
+rouvertes à tous les débris des partis girondin et royaliste, quand la
+réaction enfin se fut rendue maîtresse du terrain, les Thermidoriens
+changèrent de tactique, et ils s'appliquèrent à charger Robespierre de
+tout le mal qu'il avait tenté d'empêcher, de tous les excès qu'il avait
+voulu réprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver
+à leurs fins sont à peine croyables.
+
+On commença par chercher à ternir le renom de pureté attaché à sa vie
+privée. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes,
+il ne manqua pas de misérables pour lancer contre le géant tombé des
+libelles remplis des plus dégoûtantes calomnies. Dès le 27 thermidor (14
+août 1794), un des hommes les plus vils et les plus décriés de la
+Convention, un de ceux dont Robespierre aurait aimé à punir les excès et
+les dilapidations, l'ex-comte de Barras, le digne acolyte de Fréron,
+osait, en pleine tribune, l'accuser d'avoir entretenu de nombreuses
+concubines, de s'être réservé la propriété de Monceau pour ses plaisirs,
+tandis que Couthon s'était approprié Bagatelle, et Saint-Just le
+Raincy[236]. Et les voûtes de la Convention ne s'écroulèrent pas quand
+ces turpitudes tombèrent de la bouche de l'homme qui plus tard achètera,
+du fruit de ses rapines peut-être, le magnifique domaine de
+Grosbois[237].
+
+[Note 236: _Moniteur_ du 29 thermidor (16 août 1794).]
+
+[Note 237: De graves accusations de dilapidation furent dirigées
+contre Barras et Fréron, notamment à la séance de la Convention du 2
+vendémiaire an III (_Moniteur_ du 6 vendémiaire, 27 septembre
+1794). L'active participation de ces deux représentants au coup d'État
+de Thermidor contribua certainement à les faire absoudre par
+l'Assemblée. Consultez à ce sujet les Mémoires de Barère qui ici ont un
+certain poids. (T. IV, p. 223.) L'auteur assez favorable d'une vie de
+Barras, dans la _Biographie universelle_ (Beauchamp), assure que ce
+membre du Directoire recevait des pots-de-vin de 50 à 100,000 francs des
+fournisseurs et hommes à grandes affaires qu'il favorisait. Est-il vrai
+que, devenu vieux, Barras ait senti peser sur sa conscience, comme un
+remords, le souvenir du 9 thermidor? Voici ce qu'a raconté à ce sujet M.
+Alexandre Dumas: «Barras nous reçut dans son grand fauteuil qu'il ne
+quittait guère plus vers les dernières années de sa vie. Il se rappelait
+parfaitement mon père, l'accident qui l'avait éloigné du commandement de
+la force armée au 13 vendémiaire, et je me souviens qu'il me répéta
+plusieurs fois, ce jour-là, ces paroles, que je reproduis textuellement:
+«Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain: je
+n'ai que deux regrets, je devrais dire deux remords, et ce seront les
+seuls qui seront assis à mon chevet le jour où je mourrai: J'ai le
+double remords d'avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor, et élevé
+Bonaparte par le 13 vendémiaire.» (_Mémoires d'Alexandre Dumas_, t.
+V, p. 299.)]
+
+Barras ne faisait du reste qu'accroître et embellir ici une calomnie
+émanée de quelques misérables appartenant à la société populaire de
+Maisons-Alfort, lesquels, pour faire leur cour au parti victorieux,
+eurent l'idée d'adresser au comité de Sûreté générale une dénonciation
+contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand
+mercier de la rue Béthisy, dont jadis Maximilien avait tenu l'enfant sur
+les fonts de baptême. Deschamps avait loué à Maisons-Alfort une maison
+de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et où
+ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des
+dénonciateurs, la maison de campagne se tranforme en superbe maison
+d'émigré où Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de
+l'état-major de Paris venaient se livrer à des orgies, courant à cheval
+quatre et cinq de front à bride abattue, et renversant les habitants qui
+avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Quelques lignes plus
+loin, il est vrai, il est dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just
+avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient changé
+d'avis. 11 ne faut point demander de logique à ces impurs artisans de
+calomnies[238].
+
+[Note 238: Les signataires de cette dénonciation méritent d'être
+connus: c'étaient Preuille, vice-président, Bazin et Trouvé, secrétaires
+de la Société populaire de Maisons-Alfort. Voyez cette dénonciation,
+citée _in extenso_, à la suite d'un rapport de Courtois sur les
+événements du 9 Thermidor, p. 83.--Les dénonciateurs se plaignaient
+surtout qu'à la date du 28 thermidor, Deschamps n'eût pas encore été
+frappé du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas à être rempli; le
+pauvre Deschamps fut guillotiné le 5 fructidor an II (22 août 1794).]
+
+Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut
+s'attendre à tout de la part de certaines natures perverses; mais
+qu'elles se soient produites à la face d'une Assemblée qui si longtemps
+avait été témoin des actes de Robespierre; qu'aucune protestation n'ait
+retenti à la lecture de cette pièce odieuse, c'est à confondre
+l'imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez
+Robespierre et _ses complices_, suivant l'expression thermidorienne,
+n'osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais
+un peu plus tard, et la réaction grandissant, il jugea à propos d'en
+orner le discours prononcé par lui à la Convention sur les événements
+du 9 thermidor, la veille de l'anniversaire de cette catastrophe.
+
+Comme Barras, Courtois trouva moyen de surenchérir sur cette
+dénonciation signée de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procédé
+qui lui était familier, comme on le verra bientôt, confondant
+Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien était
+complètement étranger, et même avec quelques-uns de ses proscripteurs,
+proscrits à leur tour, il nous peint ceux qu'il appelle _nos
+tyrans_ prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de
+leurs débauches, Auteuil, Passy, Vanves et Issy [239]. C'est là que
+d'après des notes anonymes [240], on nous montre Couthon s'apprêtant à
+établir son trône à Clermont, promettant quatorze millions pour
+l'embellissement de la ville, et se faisant préparer par ses créatures
+un palais superbe à Chamallière![241] Tout cela dit et écouté
+sérieusement.
+
+[Note 239: Rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 24.]
+
+[Note 240: Voyez ces notes à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 thermidor, p. 80]
+
+[Note 241: _Ibid._, p. 31. J'ai eu entre les mains l'original
+de cette note, en marge de laquelle Courtois a écrit: _Verités
+tardives!_]
+
+Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé:
+_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, il n'y a
+qu'un pas. Dans cette oeuvre, où tant d'écrivains, hélas! ont été puiser
+des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit, à petit
+bruit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant
+à toutes sortes d'excès, au milieu d'images lubriques réfléchies par des
+glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d'une main
+tremblante de débauches des arrêts de proscription, et laissant échapper
+devant des prostituées la confidence qu'il y aurait bientôt plus de six
+mille Parisiens égorgés[242]. Voilà bien le pendant de la fameuse scène
+d'ivresse chez Mme de Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre
+honteux qu'on nous montre Robespierre disposé à frapper d'un seul coup
+la majorité de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes
+souterrains, des catacombes où l'on pût enterrer «des immensités de
+cadavre»[243]. Jamais romanciers à l'imagination pervertie, depuis Mme
+de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n'ont aussi lâchement abusé du
+droit que se sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des
+oeuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus,
+et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours.
+
+[Note 242: _Histoire de la Révolution, par deux amis de la
+liberté_, t. XIII p. 300 et 301.]
+
+[Note 243: _Ibid._, p. 362, 364. C'est encore là, une
+amplification du récit de Courtois. Voyez son rapport sur les événements
+du 9 thermidor, p. 9.]
+
+Devant ces inventions de la haine où l'ineptie le dispute à l'odieux, la
+conscience indignée se révolte; mais il faut surmonter son dégoût, et
+pénétrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger ce
+dont est capable la rage des partis. Ces mêmes _Amis de la liberté_
+ont inséré dans leur texte, comme un document sérieux, une lettre
+censément trouvée dans les papiers de Robespierre, et signée
+_Niveau_, lettre d'un véritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un
+tissu d'absurdités dont l'auteur, sur une foule de points, semble
+ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le
+genre de celle-ci: «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous
+est dévolue; car nous reconnaissons avec vous qu'il faut un seul maître
+aux Français». On comprend dès lors que d'honnêtes historiens, comme les
+«_deux Amis de la liberté_», n'aient pas négligé une telle pièce.
+Cette lettre ne figure pas à la suite du premier rapport de Courtois: ce
+représentant l'aurait-il dédaignée? C'est peu probable. Il est à
+présumer plutôt qu'elle n'était pas encore fabriquée à l'époque où il
+écrivit son rapport[244].
+
+[Note 244: Les éditeurs des _Papiers inédits_ ont donné cette
+lettre comme inédite; ils n'avaient pas lu apparemment _l'Histoire de
+la Révolution par deux amis de la liberté_. Voy. _Papiers
+inédits_, t. I, p. 261.]
+
+
+
+
+VI
+
+
+J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si
+quelque chose est de nature à donner du poids aux graves soupçons dont
+reste encore chargée la mémoire de Danton, c'est d'avoir eu pour ami
+intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d'astuce, de
+friponnerie et de lâcheté, Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé
+dès le mois de juillet 1793 comme s'étant rendu coupable de
+dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait,
+mandé devant le comité de Salut public par un arrêté portant la
+signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'étant pas trouvés
+suffisamment établis, il n'avait pas été donné suite à la plainte; mais
+de l'humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentrée, se
+donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor[246]. Chargé
+du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Couthon, Saint-Just
+et autres, Courtois s'acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et
+une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n'en doute pas, sera
+étrangement surprise de la facilité avec laquelle cet homme a pu, à
+l'aide des plus grossiers mensonges, de faux matériels, égarer pendant
+si longtemps l'opinion publique.
+
+[Note 245: Voici cet arrêté: «Du 30 juillet 1793, les comités de
+Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Beffroy, député du
+département de l'Aisne, et Courtois, député du département de l'Aube,
+seront amenés sur-le-champ au comité de Salut public pour être entendus.
+Chargent le maire de Paris de l'exécution du présent arrêté.
+Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Laignelot, Amar,
+Legendre.»]
+
+[Note 246: Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pas moins
+constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus
+précieux de Robespierre, était bien capable de spéculer sur les
+fourrages de la République. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut
+éliminé du Tribunal à cause de ses tripotages sur les grains. Devenu
+riche, il acheta en Lorraine une terre où il vécut isolé jusqu'en 1814.
+On raconte qu'en Belgique, où il se retira sous la Restauration, les
+réfugiés s'éloignaient de lui avec dégoût. Voyez à ce sujet les
+_Mémoires de Barère_ t. III, p. 253.]
+
+Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien
+distinctes[247]: le rapport proprement dit et les pièces à l'appui.
+Voici en quels termes un écrivain royaliste, peu suspect de partialité
+pour Robespierre, a apprécié ce rapport: «Ce n'est guère qu'une mauvaise
+amplification de collège, où le style emphatique et déclamatoire va
+jusqu'au ridicule[248].» L'emphase et la déclamation sont du fait d'un
+méchant écrivain; mais ce qui est du fait d'un malhonnête homme, c'est
+l'étonnante mauvaise foi régnant d'un bout à l'autre de cette indigne
+rapsodie. Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que Courtois en soit
+seul responsable; d'autres y ont travaillé;--Guffroy notamment.--C'est
+bien l'oeuvre de la faction thermidorienne, de cette association de
+malfaiteurs pour laquelle le monde n'aura jamais assez de mépris.
+
+[Note 247: Il y a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se
+garder de confondre: le premier, sur les papiers trouvés chez
+Robespierre et autres, présenté à la Convention dans la séance du 16
+nivôse de l'an III (5 janvier 1795), imprimé par ordre de la Convention,
+in-8° de 408 p.; le second, sur les événements du 9 thermidor, prononcé
+le 8 thermidor de l'an III (26 juillet 1795), et également imprimé par
+ordre de la Convention, in-8° de 220 p.; ce dernier précédé d'une
+préface en réponse aux détracteurs de la journée du 9 thermidor.]
+
+[Note 248: Michaud jeune, Article COURTOIS, dans la _Biographie
+universelle_.]
+
+La tactique de la faction, tactique suivie, depuis, par tous les
+écrivains et historiens de la réaction, a été d'attribuer à Robespierre
+tout le mal, toutes les erreurs inséparables des crises violentes d'une
+révolution, et tous les excès qu'il combattit avec tant de courage et de
+persévérance. Le rédacteur du laborieux rapport où l'on a cru ensevelir
+pour jamais la réputation de Maximilien a mis en réquisition la
+mythologie de tous les peuples. L'amant de Dalila, Dagon, Gorgone,
+Asmodée, le dieu Vishnou et la bête du Gévaudan, figurent pêle-mêle dans
+cette oeuvre. César et Sylla, Confucius et Jésus-Christ, Épictète et
+Domitien, Néron, Caligula, Tibère, Damoclès s'y coudoient, fort étonnés
+de se trouver ensemble; voilà pour le ridicule.
+
+Voici pour l'odieux: De l'innombrable quantité de lettres trouvées chez
+Robespierre on commença par supprimer tout ce qui était à son honneur,
+tout ce qui prouvait la bonté de son coeur, la grandeur de son âme,
+l'élévation de ses sentiments, son horreur des excès, sa sagesse et son
+humanité. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons
+pu remettre une partie en lumière, celles du général Hoche, la
+correspondance échangée entre les deux frères et une foule d'autres
+pièces précieuses à jamais perdues pour l'histoire. Ce fut un des
+larrons de Thermidor, le député Rovère, qui le premier se plaignit qu'on
+eut _escamoté_ beaucoup de pièces[240]. Courtois, comme on sait,
+s'en appropria la plus grande partie[250]. Portiez (de l'Oise) en eut
+une bonne portion; d'autres encore participèrent au larcin. Les uns et
+les autres ont fait commerce de ces pièces, lesquelles se trouvent
+aujourd'hui dispersées dans des collections particulières. Enfin une
+foule de lettres ont été rendues aux intéressés, notamment celles
+adressées à Robespierre par nombre de ses collègues, dont les
+Thermidoriens payèrent par là la neutralité, ou même achetèrent
+l'assistance.
+
+[Note 249: Séance de la Convention du 20 frimaire an III (10
+décembre 1794), _Moniteur_ du 22 frimaire.]
+
+[Note 250: En 1816, le domicile de Courtois fut envahi par les
+ordres du ministre de la police Decaze, et tout ceux de ses papiers
+qu'il n'avait point vendus ou cédés se trouvèrent saisis. Casimir Perier
+lui en fit rendre une partie après 1830.]
+
+Même au plus fort de la réaction, ces inqualifiables procédés
+soulevèrent des protestations indignées. Dans la séance du 29 pluviôse
+de l'an III (17 février 1795), le représentant Montmayou réclama
+l'impression générale de toutes les pièces, afin que tout fût connu du
+peuple et de la Convention, et un député de la Marne, nommé Deville, se
+plaignit que l'on n'eût imprimé que ce qui avait paru favorable au parti
+sous les coups duquel avait succombé Robespierre [251]. Les voûtes de la
+Convention retentirent ce jour-là des plus étranges mensonges. Le
+boucher Legendre, par exemple, se vanta de n'avoir jamais écrit à
+Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrétion de ses alliés de
+Thermidor; peut-être lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, où se lit
+cette phrase déjà citée: «Une reconnaissance immortelle s'épanche vers
+Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien.» Gardée par
+malice ou par mégarde, cette lettre devait paraître plus tard comme pour
+attester la mauvaise foi de Legendre [252].
+
+[Note 251: Journal des débats et des décrets de la Convention,
+numéro 877, p. 415.]
+
+[Note 252: Nous avons déjà cité cette lettre en extrait dans notre
+premier volume de l'Histoire de Robespierre. Voyez-la, du reste, dans
+les Papiers inédits, t. I, p. 180.]
+
+Le même député avoua--aveu bien précieux--qu'une foule d'excellents
+citoyens avaient écrit à Robespierre, et que c'était à lui que, de
+toutes les parties de la France, s'adressaient les demandes des
+infortunés et les réclamations des opprimés [253]. Preuve assez
+manifeste qu'aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un
+terroriste ni pour l'ordonnateur des actes d'oppression dont il était le
+premier à gémir. Décréter l'impression de pareilles pièces, n'était-ce
+point condamner et flétrir les auteurs de la journée du 9 thermidor?
+André Dumont, devenu l'un des insulteurs habituels de la mémoire de
+Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de
+n'avoir pas écrit au vaincu:--«Tes lettres sont au _Bulletin_», lui
+cria une voix.--Choudieu vint ensuite, et réclama à son tour
+l'impression générale de toutes les pièces trouvées chez
+Robespierre.--«Cette impression», dit-il, «fera connaître une partialité
+révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice
+que l'on réclame. On verra qu'on a choisi toutes les pièces qui
+pouvaient satisfaire des vengeances particulières pour refuser la
+publicité des autres[254]». L'honnête Choudieu ne se doutait pas alors
+que les auteurs du rapport n'avaient pas reculé devant des faux
+matériels. L'Assemblée se borna à ordonner l'impression de la
+correspondance des représentants avec Maximilien, mais on se garda bien,
+et pour cause, de donner suite à ce décret.
+
+[Note 253: Journal des débats et des décrets de la Convention,
+numéro 877.]
+
+[Note 254: _Moniteur_ du 3 ventôse an III (21 février 1795).]
+
+
+
+
+VII
+
+
+On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec
+quelle effroyable mauvaise foi a été conçu le rapport de Courtois. Tous
+les témoignages d'affection, d'enthousiasme et d'admiration adressés à
+Robespierre y sont retournés en arguments contre lui. Et il faut voir
+comment sont traités ses enthousiastes et ses admirateurs. Crime à un
+écrivain nommé Félix d'avoir exprimé le désir de connaître un homme
+aussi vertueux[255]; crime à un vieillard de quatre-vingt-sept ans
+d'avoir regardé Robespierre comme le messie annoncé pour réformer toutes
+choses[256]; crime à celui-ci d'avoir baptisé son enfant du nom de
+Maximilien; crime à celui-là d'avoir voulu rassasier ses yeux et son
+coeur de la vue de l'immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en
+Bourgogne, de l'avoir regardé comme la pierre angulaire de l'édifice
+constitutionnel, etc.[257]. Naturellement Robespierre est un profond
+scélérat d'avoir été l'objet de si chaudes protestations[258]. S'il faut
+s'en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n'appartient
+qu'aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant
+de marques d'amour et de soulever les applaudissements de tout un
+peuple.
+
+[Note 255: P. 10 du rapport de Courtois.]
+
+[Note 256: P. 11.]
+
+[Note 257: Toutes les lettres auxquelles il est fait allusion
+figurent à la suite du rapport de Courtois.]
+
+[Note 258: P. 13 du rapport.]
+
+Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout
+concourait à prouver que c'était un parfait homme de bien, les
+Thermidoriens ont usé d'un stratagème digne de l'école jésuitique dont
+ils procèdent si directement. Ils ont fait l'amalgame le plus étrange
+qui se puisse imaginer. Ainsi le rapport de Courtois roule sur une foule
+de lettres et de pièces entièrement étrangères à Maximilien, lettres
+émanées de patriotes très sincères, mais quelquefois peu éclairés, et
+dont certaines expressions triviales ou exagérées ont été relevées avec
+une indignation risible, venant d'hommes comme les Thermidoriens. Ce
+rapport est plein, du reste, de réminiscences de Louvet, et l'on sent
+que le rédacteur était un lecteur assidu, sinon un collaborateur des
+journaux girondins. La soif de la domination qu'il prête si gratuitement
+à Robespierre, et qui chez d'autres, selon lui,--chez les Thermidoriens
+sans doute--peut venir d'un mouvement louable, naquit chez le premier de
+l'égoïsme et de l'envie[259]. Quel égoïste en effet! Jamais homme ne
+songea moins à ses intérêts personnels; l'humanité et la patrie
+occupèrent uniquement ses pensées. Quant à être envieux, beaucoup de ses
+ennemis avaient de fortes raisons pour l'être de sa renommée si pure,
+mais lui, pourquoi et de qui l'aurait-il été?
+
+[Note 259: P. 23 du rapport.--Le rapporteur veut bien avouer (p. 25)
+que quelques hommes _superficiels_ ont cru au courage de
+Robespierre. D'après Courtois, ce courage n'était que de l'insolence. Il
+y a toutefois là un aveu involontaire dont il faut tenir compte, surtout
+quand on songe que tant d'écrivains, parmi lesquels on a le regret de
+voir figurer M. Thiers,--je ne parle pas de Proudhon--ont fait de
+Robespierre un être faible, timide, pusillanime].
+
+Un exemple fera voir jusqu'où Courtois a poussé la déloyauté. Dans les
+papiers trouvés chez Robespierre il y a un certain nombre de lettres
+anonymes, plus niaises et plus bêtes les unes que les autres. Le premier
+devoir de l'homme qui se respecte est de fouler aux pieds ces sortes de
+lettres, monuments de lâcheté et d'ineptie. Mais les Thermidoriens!!
+Parmi ces lettres s'en trouve une que le rapporteur dit être écrite sur
+le ton d'une réponse, et qui n'est autre chose qu'une plate et ignoble
+mystification. On y parle à Robespierre de la _nécessité_ de fuir
+un théâtre où il doit bientôt paraître pour la dernière fois; on
+l'engage à venir jouir des trésors qu'il a amassés; tout cela écrit d'un
+style et d'une orthographe impossibles. Courtois n'en a pas moins feint
+de prendre cette lettre au sérieux, et, après en avoir cité un assez
+long fragment, auquel il a eu grand soin de restituer une orthographe
+usuelle, afin d'y donner un air un peu plus véridique, il s'écrie
+triomphalement: «Voilà l'incorruptible, le désintéressé
+Maximilien[260]!» Non, je ne sais si dans toute la comédie italienne on
+trouverait un fourbe pareil.
+
+[Note 260: Rapport de Courtois, p. 54.--On a honte vraiment d'être
+obligé de prémunir le lecteur contre de si grossières inventions. Voici
+le commencement de cette lettre dont les Thermidoriens ont cru avoir
+tiré un si beau parti, et que nous avons transcrite aux _Archives_
+sur l'original, en en respectant soigneusement l'orthographe: «Sans
+doute vous être inquiette de ne pas avoire reçu plutôt des nouvelles des
+effet que vous m'avez fait adresser pour continuer le plan de faciliter
+votre retraite dans ce pays, soyez tranquille sur tout les objest que
+votre adresse a su me fair parvenir depuis le commencement de vos
+crainte personnel et non pas sans sujet, vous savez que je ne doit vous
+faire de reponce que par notre courrier ordinaire comme il a été
+interrompu par sa dernière course, ce qui est cause de mon retard
+aujourd'huit, mais lorsque vous la rêceverêz vous emploirêz toute la
+vigilance que l'exige la nesesité de fuir un théâtre ou vous deviez
+bientôt paraître et disparaître pour la dernière fois; il est inutil de
+vous rappeller toutes les raison qui vous expose car ce dernier pas qui
+vient de vous mettre sur le soffa de la présidence vous raproche de
+l'échafaut ou vous verriez cette canaille qui vous cracherait au visage
+comme elle a fait à ceux que vous avez jugé, l'Égalité, dit d'Orléans,
+vous en fournit un assez grand exemple, etc.
+
+«Je finis notre courrier parti je vous attend pour reponce.»
+
+Cette lettre, d'un fou ou d'un mystificateur, porte en suscription: «Au
+cytoyen cytoyen Robespierre, président de la Convention national, en son
+hotel, a Paris.» (_Archives_, F. 7, 4436.)]
+
+Au reste, de quoi n'étaient pas capables des gens qui ne reculaient
+point devant des faux matériels? Courtois et ses amis, comme s'ils
+eussent eu le pressentiment qu'un jour ou l'autre leurs fraudes
+finiraient par être découvertes, refusaient avec obstination de rendre
+les originaux des pièces saisies chez les victimes de Thermidor. Il
+fallut que Saladin, au nom de la commission des Vingt et un, chargée de
+présenter un rapport sur les anciens membres des comités, menaçât
+Courtois d'un décret de la Convention, pour l'amener à une restitution.
+Mais cet habile artisan de calomnies eut bien soin de ne rendre que les
+pièces dont l'existence se trouvait révélée par l'impression, et il
+garda le reste; de sorte que ce fameux rapport qui, depuis si longues
+années fait les délices de la réaction, est à la fois l'oeuvre d'un
+faussaire et d'un voleur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Nous avons déjà signalé en passant plusieurs des fraudes de Courtois, et
+le lecteur ne les a sans doute pas oubliées. Ici, au lieu des écrivains
+mercenaires dont parlait Maximilien, on a généralisé et l'on a écrit:
+_les écrivains_; là, au lieu d'une couronne _civique_, on lui
+fait offrir _la couronne_, et cela suffit au rapporteur pour
+l'accuser d'avoir aspiré à la royauté. Mais de tous les faux commis par
+les Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, il n'en est
+pas de plus odieux que celui qui a consisté à donner comme adressée à
+Maximilien une lettre écrite par Charlotte Robespierre à son jeune frère
+Augustin, dans un moment de dépit et de colère. A ceux qui révoqueraient
+en doute l'infamie et la scélératesse de cette faction thermidorienne
+que Charles Nodier a si justement flétrie du nom d'exécrable, de ces
+_sauveurs de la France_, comme disent les fanatiques de Mme
+Tallien, il n'y a qu'à opposer l'horrible trame dont nous allons placer
+le récit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce
+fait monstreux étaient, à coup sûr, disposés à tout. On s'étonnera moins
+que Robespierre ait eu la pensée de dénoncer à la France ces hommes
+«couverts de crimes», les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Bourdon
+(de l'Oise) et les Courtois. Je ne sais même s'il ne faut pas
+s'applaudir à cette heure des faux dont nous avons découvert les preuves
+authentiques, et qui resteront comme un monument éternel de la bassesse
+et de l'immoralité de ces misérables.
+
+Charlotte Robespierre aimait passionnément ses frères. Depuis sa sortie
+du couvent des Manares, elle avait constamment vécu avec eux et, grâce
+aux libéralités de Maximilien, qui suppléaient à la modicité de son
+patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aisée.
+Séparée de lui pendant la durée de la Constituante et de l'Assemblée
+législative, elle était venue le rejoindre après l'élection d'Augustin à
+la Convention nationale, et elle avait pris un logement dans la maison
+de Duplay. Toute dévouée à des frères adorés, elle était malheureusement
+affectée d'un défaut assez commun chez les personnes qui aiment
+beaucoup: elle était jalouse, jalouse à l'excès. Cette jalousie, jointe
+à un caractère assez difficile, fut plus d'une fois pour Maximilien une
+cause de véritable souffrance. Charlotte avait accompagné Augustin
+Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait dû
+précipitamment quitter Nice, sur l'ordre même de son frère, à la suite
+de très vives discussions avec Mme Ricord, dont les prévenances pour
+Augustin l'avaient vivement offusquée.
+
+Fort contrariée d'avoir été ainsi congédiée, elle était revenue à Paris
+le coeur gonflé d'amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied
+chez sa soeur, et, sans l'avoir vue, il repartit pour l'armée
+d'Italie[261]. Charlotte en garda un ressentiment profond. Au lieu de
+s'expliquer franchement auprès de son frère aîné sur ce qui s'était
+passé entre elle, Mme Ricord, et Augustin, elle alla récriminer
+violemment contre ce dernier dans le cercle de ses connaissances, sans
+se soucier du scandale qu'elle causait. Ce fut en apprenant ces
+récriminations que Robespierre jeune écrivit à son frère: «Ma soeur n'a
+pas une seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai
+vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande
+ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la
+loi.... Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire
+partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre
+désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais
+frères[262].»
+
+[Note 261: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 125.]
+
+[Note 262: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_ (F
+7, 4436, liasse R.), ne porte point de date. Elle figure à la suite du
+rapport de Courtois, sous le numéro XLII (_a_).]
+
+Maximilien, dont le caractère était aussi doux et aussi conciliant dans
+l'intérieur que celui de Charlotte était irritable, n'osa adresser de
+reproches à sa soeur, craignant de l'animer encore davantage contre
+Augustin; mais Charlotte vit bien, à sa froideur, qu'il était mécontent
+d'elle[263]. Son dépit s'en accrut, et Augustin n'étant pas allé la voir
+en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui écrivit, le 18
+messidor, la lettre suivante: «Votre aversion pour moi, mon frère, loin
+de diminuer comme je m'en étois flattée, est devenue la haine la plus
+implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l'horreur; ainsi,
+je ne dois pas espérer que vous soyez assez calme pour m'entendre; c'est
+pourquoi je vais essayer de vous écrire....»
+
+[Note 263: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 126.]
+
+Cette lettre est longue, très longue et d'une violence extrême; on
+s'aperçoit qu'elle a été écrite sous l'empire de la plus aveugle
+irritation, et cependant, au milieu des expressions de colère: _Si
+vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du
+remords.... Que cette passion de la haine doit être affreuse,
+puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier_ ... on sent bien
+vibrer la corde douce et tendre de l'affection fraternelle, et les
+sentiments de la soeur aimante percent instinctivement à travers
+certaines paroles de fureur irréfléchie. On l'avait, s'il faut l'en
+croire, indignement calomniée auprès de son frère[264]. Ah! si vous
+pouviez lire au fond de mon coeur, lui disait-elle, «vous y verriez,
+avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en effacer
+l'attachement tendre qui me lie à vous, et que c'est le seul sentiment
+auquel je rapporte toutes mes affections; sans cela me plaindrois-je de
+votre haine? Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont
+indifférens et que je méprise! Jamais leur souvenir ne viendra me
+troubler; mais être haïe de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de
+les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse
+que je le suis». Puis, après avoir déclaré à son frère Augustin que,
+_sa haine pour elle étant trop aveugle pour ne pas se porter sur tout
+ce qui lui porterait quelque intérêt_, elle était disposée à quitter
+Paris sous quelques jours, elle ajoutait: «_Je vous quitte donc
+puisque vous l'exigez_; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour
+vous est tellement indestructible que je ne conserverai aucun
+ressentiment du _traitement cruel que vous me faites essuyer_,
+lorsque désabusé, tôt ou tard, vous viendrez à prendre pour moi les
+sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de
+m'instruire que j'ai retrouvé votre amitié, et, en quelque lieu que je
+sois, _fusse-je par delà les mers_, si je puis vous être utile à
+quelque chose, sachez m'en instruire, et bientôt je serai auprès de
+vous....»
+
+[Note 264: _Mémoires de Charlotte Robespierre_.]
+
+Là se termine la version donnée par les Thermidoriens de la lettre de
+Charlotte Robespierre. Jusqu'à ce jour, impossible aux personnes non
+initiées aux rapports ayant existé entre la soeur et les deux frères de
+savoir auquel des deux était adressée cette lettre. Quelle belle
+occasion pour les Thermidoriens de faire prendre le change à tout un
+peuple, sans qu'une voix osât les démentir, et d'imputer à Maximilien
+tous les griefs que, dans son ressentiment aveugle, Charlotte se croyait
+en droit de reprocher à son frère Augustin! Ils se gardèrent bien de la
+laisser échapper; ils n'eurent qu'à supprimer vingt lignes dont nous
+parlerons tout à l'heure, qu'à remplacer la suscription: _Au citoyen
+Robespierre cadet_, par ces simples mots: _Lettre de la citoyenne
+Robespierre à son frère_, et le tour fut fait.
+
+Quand plus tard, longtemps, bien longtemps après, il fut permis à
+Charlotte Robespierre d'élever la voix, elle protesta de toutes les
+forces de sa conscience indignée et elle déclara hautement, d'abord que
+cette lettre avait été adressée à son jeune frère, et non pas à
+Maximilien, ensuite qu'elle renfermait des phrases apocryphes qu'elle ne
+reconnaissait pas comme siennes. Elle déniait, notamment, les passages
+soulignés par nous[265]. Sur ce second point, Charlotte commettait une
+erreur. La colère est une mauvaise conseillère, et l'on ne se souvient
+pas toujours des emportements de langage auxquels elle peut entraîner.
+Or, ne pas s'en souvenir, c'est déjà avouer qu'on avait tort de s'y
+laisser aller. Les termes de la lettre, telle qu'elle a été insérée à la
+suite du rapport de Courtois sont bien exacts; je les ai collationnés
+avec le plus grand soin sur l'original.
+
+[Note 265: Voyez, à cet égard, la note de Laponneraye, p. 133 des
+_Mémoires de Charlotte Robespierre_.]
+
+Beaucoup de personnes ont cru et plusieurs même ont soutenu que Mlle
+Robespierre n'avait fait cette déclaration que par complaisance et à
+l'instigation de quelques anciens amis de son frère aîné. Charlotte ne
+s'est pas aperçue de la suppression d'un passage qui, placé sous les
+yeux du lecteur, eût coupé court à tout débat. Deux lignes de plus et il
+n'y avait pas de confusion possible. Quel ne fut pas mon étonnement, et
+quelle ma joie, puis-je ajouter, quand, ayant mis, aux _Archives_,
+la main sur les pièces citées par Courtois et qu'il ne restitua, comme
+je l'ai dit, qu'un décret sur la gorge en quelque sorte, je lus dans
+l'original de la lettre de Charlotte ces lignes d'où jaillit la lumière:
+«Je vous envoie l'état de la dépense que j'ai faite depuis VOTRE DÉPART
+POUR NICE. J'ai appris avec peine que vous vous étiez singulièrement
+dégradé par la manière dont vous avez parlé de cet affaire
+d'intérêt....» Suivent des explications sur la nature des dépenses
+faites par Charlotte, dépenses qui, paraît-il, avaient semblé un peu
+exagérées à Augustin. Charlotte s'était chargée de tenir le ménage de
+son jeune frère, avec lequel elle avait habité jusqu'alors; quelques
+reproches indirects sur l'exagération de ses dépenses n'avaient sans
+doute pas peu contribué à l'exaspérer. «Je vous rends tout ce qui me
+reste d'argent», disait-elle en terminant, «si cela ne s'accorde pas
+avec ma dépense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oublié
+quelques articles[266]». On comprend de reste l'intérêt qu'ont eu les
+Thermidoriens à supprimer ce passage: toute la France savait que c'était
+Augustin et non pas Maximilien qui avait été en mission à Nice; or, pour
+tromper l'opinion publique, ils n'étaient pas hommes à reculer devant un
+faux par omission.
+
+[Note 266: L'original de la lettre de Charlotte Robespierre est aux
+_Archives_, où chacun peut le voir (F 7, 4436 liasse R).]
+
+Comment sans cela le rédacteur du rapport de Courtois eût-il pu écrire:
+«Il se disoit philosophe, Robespierre, hélas! il l'étoit sans doute
+comme ce Constantin qui se le disoit aussi. Robespierre se fût teint
+comme lui, sans scrupule, du sang de ses proches, puisqu'il avoit déjà
+menacé de sa fureur une de ses soeurs...» Et, comme preuve, le
+rapporteur a eu soin de renvoyer le lecteur à la lettre tronquée citée à
+la suite du rapport[267]. Eh bien! je le demande, y a-t-il assez de
+mépris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous
+les yeux la lettre même de Charlotte Robespierre? On n'ignore pas quel
+parti ont tiré de ce faux la plupart des écrivains de la réaction. «Il
+avait résolu de faire périr aussi sa propre soeur», a écrit l'un d'eux
+en parlant de Robespierre[268]. Et chacun de se lamenter sur le sort de
+cette pauvre soeur. Ah! je ne sais si je me trompe, mais il y a là, ce
+me semble, une de ces infamies que certains scélérats n'eussent point
+osé commettre et contre laquelle ne saurait trop se révolter la
+conscience des gens de bien. Quelle infernale idée que celle d'avoir
+falsifié la lettre de la soeur pour tâcher de flétrir le frère!
+
+[Note 267: Voyez le rapport de Courtois, p. 25. La lettre tronquée
+de Charlotte figure à la suite de ce rapport, sous le numéro XLII
+(_b_). Elle a été reproduite telle quelle par les éditeurs des
+_Papiers inédits_, t. II, p. 112. Dans des Mémoires, dont quelques
+fragments ont été récemment publiés, un des complices de Courtois, le
+cynique Barras, a écrit: «Courtois n'a point calomnié Robespierre en
+disant qu'il n'avait point d'entrailles, même pour ses parents. _Les
+lettres que sa soeur lui a écrites_ sont l'expression de la douleur
+et du désespoir». N'ai-je pas eu raison de dire que ces Thermidoriens
+s'étaient entendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a
+son utilité; il donne une idée du degré de confiance que méritent les
+Mémoires de Barras.]
+
+[Note 268: L'abbé Proyard. _Vie de Robespierre_, p. 170. Nous
+avons plusieurs fois déjà cité ce libelle impur, fruit d'une imagination
+en délire, et où se trouvent condensées avec une sorte de frénésie
+toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mémoire de
+Robespierre.]
+
+Charlotte ne se consola jamais de la publicité donnée, par une odieuse
+indiscrétion, à une lettre écrite dans un moment de dépit, et dont le
+souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pensée qu'on pouvait
+supposer que cette lettre ait été adressée par elle à son frère
+Maximilien la mettait au supplice[269]. Cette lettre avait été écrite le
+18 messidor; à moins de trois semaines de là, dans la matinée du 10
+thermidor, une femme toute troublée, le désespoir au coeur, parcourait
+les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frères. C'était
+Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frères sont à la Conciergerie,
+elle y court, demande à les voir, supplie à mains jointes, se traîne à
+genoux aux pieds des soldats; mais, malheur aux vaincus! on la repousse,
+on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, émues de pitié,
+la relevèrent et parvinrent à l'emmener; sa raison s'était égarée.
+Quant, au bout de quelques jours, elle revint à elle, ignorant ce qui
+s'était passé depuis, elle était en prison[270].
+
+[Note 269: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123.]
+
+[Note 270: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 145.]
+
+Voici donc bien établis les véritables sentiments de Charlotte pour ses
+frères, et l'on peut comprendre combien elle dut souffrir de l'étrange
+abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honnêtes
+gens se féliciteront donc de la découverte d'un faux qui imprime une
+souillure de plus sur la mémoire de ces hommes souillés déjà de tant de
+crimes, et je ne saurais trop m'applaudir, pour ma part, d'avoir pu, ici
+comme ailleurs, dégager l'histoire des ténèbres dont elle était
+enveloppée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les
+Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, est celui qui
+concerne les pièces relatives à l'espionnage, insérées à la suite du
+rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l'a vu, formé,
+dès le 5 prairial, contre Robespierre, et très certainement contre le
+comité de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous
+nous sommes déjà expliqué en détail. Leurs menées n'avaient pas été sans
+transpirer. Rien d'étonnant, en conséquence, à ce que les membres
+formant le noyau de cette conjuration fussent l'objet d'une surveillance
+active. Des agents du comité épièrent avec le plus grand soin les
+démarches de Tallien, de Bourdon (de l'Oise) et de deux ou trois autres.
+Mais est-il vrai que Robespierre ait eu des espions à sa solde, comme on
+l'a répété sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d'historien
+contre-révolutionnaire qui n'ait relevé ce fait à la charge de
+Maximilien, en se fondant uniquement sur l'autorité des pièces imprimées
+par Courtois, lesquelles pièces sont en effet données comme ayant été
+adressées particulièrement à Robespierre. Les écrivains les plus
+consciencieux y ont été pris, notamment les auteurs de l'_Histoire
+parlementaire_; seulement ils ont cru à un espionnage officieux
+organisé par des amis dévoués et quelques agents sûrs du comité de Salut
+public[271].
+
+[Note 271: _Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 359.]
+
+Cependant la manière embrouillée et ambiguë dont Courtois, dans son
+rapport, parle des documents relatifs à l'espionnage, aurait dû les
+mettre sur la voie du faux. Il était difficile, après la scène violente
+qui avait eu lieu à la Convention nationale, le 24 prairial, entre
+Billaud-Varenne et Tallien, d'affirmer que les rapports de police
+étaient adressés à Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut
+rédigé après les poursuites intentées contre plusieurs des anciens
+membres des comités et qui, par conséquent, put déterrer à son aise dans
+les cartons du comité de Salut public les pièces de nature à donner
+quelque poids à ses accusations, s'attacha à entortiller la question.
+Ainsi, après avoir déclaré qu'il y avait des crimes communs aux membres
+des comités et communs à Robespierre, comme espionnage exercé sur les
+citoyens et surtout sur les députés[272], il ajoute: «L'espionnage a
+fait toute la force de Robespierre et des comités...; il servit aussi à
+alimenter leurs fureurs par la connaissance qu'il donnait à Robespierre
+des projets vrais ou supposés de ceux qui méditaient sa perte....[273]»
+Billaud-Varenne, il est vrai, à la séance du 9 thermidor, essaya, dans
+une intention facile à deviner, de rejeter sur Robespierre la
+responsabilité de la surveillance exercée par le comité sur certains
+représentants du peuple; mais combien mérité le démenti qu'un peu plus
+tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scène du 24
+prairial[274]!
+
+[Note 272: _Rapport fait au nom de la commission chargée de
+l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par
+L.-B. Courtois_, représentant du département de l'Aube, p. 16.]
+
+[Note 273: _Ibid._, p. 17.]
+
+[Note 274: _Les crimes des sept membres des anciens comités_,
+etc., par Laurent Lecointre, p. 53.]
+
+Quoi qu'il en soit, les Thermidoriens jugèrent utile d'appuyer d'un
+certain nombre de pièces la ridicule accusation de dictature dirigée par
+eux contre leur victime, et comme ils avaient décoré du nom de _gardes
+du corps_ les trois ou quatre personnes dévouées qui, de loin et
+secrètement, veillaient sur Maximilien, ils imaginèrent de le gratifier
+d'espions à sa solde, que, par parenthèse, il lui eût été assez
+difficile de payer. Comme à tous les personnages entourés d'un certain
+prestige et d'une grande notoriété, il arrivait à Robespierre de
+recevoir une foule de lettres plus ou moins sérieuses, plus ou moins
+bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, où les avis, les
+avertissements et les menaces ne lui étaient pas épargnés. C'est, par
+exemple, une sorte de déclaration écrite d'une femme Labesse, laquelle
+dénonce une autre femme nommée Lacroix comme ayant appris d'elle,
+quelque jours après l'exécution du père Duchesne, que la faction
+_Pierrotine_ ne tarderait pas à tomber. Voilà pourtant ce que les
+Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une des preuves du
+prétendu espionnage organisé par Robespierre. Cette pièce, d'une
+orthographe défectueuse[275], ne porte aucune suscription; et de
+l'énorme fatras de notes adressées à Maximilien, suivant Courtois, c'est
+à coup sur la plus compromettante, puisqu'on l'a choisie comme
+échantillon. Jugez du reste.
+
+[Note 275: Cette pièce figure à la suite du rapport de Courtois,
+sous le numéro XXVIII; mais elle n'a pas été imprimée conforme à
+l'original, qu'on peut voir aux _Archives_, F 7, 4336, liasse R.]
+
+Viennent ensuite une série de rapports concernant le boucher Legendre,
+Bourdon (de l'Oise), Tallien, Thuriot et Fouché, signés de la lettre G.
+Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du même mois; ainsi ils sont d'une
+époque où Robespierre se contentait de faire acte de présence au sein du
+comité de Salut public, sans prendre part aux délibérations; où le
+fameux bureau de police générale, dont il avait eu un moment la
+direction, n'existait plus; où enfin il avait complètement abandonné à
+ses collègues l'exercice du pouvoir. C'était donc aussi bien sous les
+yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a
+dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l'a soutenu quand il s'est agi pour
+lui de se défendre contre les inculpations de Lecointre, que certaines
+pièces étaient portées à la signature chez Maximilien lui-même par les
+employés du comité--allégation dont nous avons démontré la fausseté--et
+l'on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient été
+adressés chez lui.
+
+Si en effet le rédacteur de ces rapports, lequel était un nommé Guérin,
+eût été un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se
+fussent empressés, après leur facile victoire, de lui faire un très
+mauvais parti, cela est de toute évidence. Plus d'un fut guillotiné qui
+s'était moins compromis pour Maximilien. Or, ce Guérin continua pendant
+quelque temps encore, après comme avant Thermidor, son métier d'agent
+secret du comité; on peut s'en convaincre en consultant ses rapports
+conservés aux Archives. Voici, du reste, un arrêté en date du 26
+messidor, rendu sur la proposition de Guérin. «Le comité de Salut public
+arrête que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comité le 28
+de ce mois, dans la matinée, pour être entendu.» Arrêté signé:
+Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, C.-A. Prieur. Cet homme avait été
+surpris par Guérin en possession de faux assignats[276].
+
+[Note 276: _Archives_, F 7, 4437. Voici, d'ailleurs, deux
+arrêtés en date du 1er thermidor qui tranchent bien nettement la
+question: «Le comité de Salut public arrête qu'il sera délivré au
+citoyen Guérin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous à prendre sur
+les 50 millions à la disposition des membres du comité de Salut public.
+
+«Le comité de Salut public arrête que les appointements du citoyen
+Guérin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix
+citoyens qu'il occupe pour l'aider dans ses opérations seront payés à
+raison de 166 livres 13 sous.» (_Archives_, F 7, 4437).]
+
+Mais les Thermidoriens avaient à coeur de présenter leur victime comme
+ayant tenu seule, pour ainsi dire, entre ses mains les destinées de ses
+collègues. Quel effet magique ne devait pas produire sur des
+imaginations effrayées l'idée de ce Robespierre faisant épier par ses
+agents les moindres démarches de ceux des représentants que, disait-on,
+il se disposait à frapper! Trente, cinquante députés devaient être
+sacrifiés par lui; on en éleva même le nombre à cent quatre-vingt-douze,
+cela ne coûtait rien[277]. Le comité de Salut public s'était borné à
+surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes
+lui causaient de légitimes inquiétudes; n'importe! il fallait mettre sur
+le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix
+ans a défrayé presque toutes les _Histoires de la Révolution_. Les
+Thermidoriens ont commencé par supprimer des rapports de Guérin tout ce
+qui était étranger aux représentants, notamment une dénonciation contre
+un bijoutier du Palais-Royal nommé Lebrun; car, se serait-on demandé,
+quel intérêt pouvait avoir Robespierre à se faire rendre compte, à lui
+personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite,
+partout où dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve
+éclatante que ces pièces étaient adressées à tous les membres du comité
+et non pas à un seul d'entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au
+lieu de citoyens, ils ont imprimé CITOYEN[278].
+
+[Note 277: Voyez à cet égard une vie apologétique de Carnot, publiée
+en 1817 par Rioust, in-8 de 294 pages, p. 145.]
+
+[Note 278: Voyez aux _Archives_ les rapports manuscrits de
+Guérin, F 7, 4436, liasse R. Ces pièces figurent à la suite du rapport
+de Courtois, sous le numéro XXVIII, p. 128 et suiv.]
+
+Je ne saurais rendre l'impression singulière que j'ai ressentie
+lorsqu'en collationnant aux _Archives_ sur les originaux les pièces
+insérées par Courtois à la suite de son rapport, j'ai découvert cette
+supercherie, constaté ce faux. Quel qu'ait été dès lors mon mépris pour
+les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu'il y eût eu chez
+eux une telle absence de sens moral, et plus d'un parmi ceux dont le
+jugement sur Robespierre s'est formé d'après les données thermidoriennes
+partagera mon étonnement. La postérité, qui nous jugera tous, se
+demandera aussi, stupéfaite, comment, sur de pareils témoignages, on a
+pu, durant tant d'années, apprécier légèrement les victimes de
+Thermidor, et elle frappera d'une réprobation éternelle leurs bourreaux,
+ces faussaires désormais cloués au pilori de l'histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+
+Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de
+la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
+Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le
+véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas.
+--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
+et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de
+Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux
+Madelonnettes.--Les conjurés et les députés de la droite.--Lettres
+anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses alliés.--Le général
+Hanriot.--Séances des comités les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de
+Saint-Just.
+
+
+I
+
+
+Après Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce
+fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de
+France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette
+funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une
+protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de
+félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet
+à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre!
+On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient
+porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité,
+sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses
+assassins, et l'accablèrent, mort, des plus indignes outrages.
+
+Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les
+Olivier de Gérente et tant d'autres injurièrent bassement l'homme qui,
+de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers
+lequel ils avaient poussé un long cri de reconnaissance. Mais, passé
+Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d'antan. Celui
+qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas présentait au monde comme
+l'Orphée de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale
+et de la justice, n'était plus, en ventôse de l'an III (mars 1795), de
+par le même Boissy, qu'un hypocrite à la tyrannie duquel le 9 Thermidor
+avait heureusement mis fin[279].
+
+[Note 279: Séance de la Convention du 30 ventôse an III (20 mars
+1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).]
+
+Toutes les lâchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies
+débordèrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barère, malgré
+l'appui prêté par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins
+obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir, à diverses
+reprises, parlé de lui avec éloge[280]. On entendit, sans que personne
+osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues,
+se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le
+montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hébert[281]. Là, deux
+républicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent
+regretter, j'en suis sûr, d'avoir un moment subi l'influence des
+passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d'intelligence avec
+la Vendée[282]. Tandis que Thuriot _de Larozière_, le futur
+magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue
+d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de
+Douai), le législateur par excellence de la Terreur, annonce que les
+rois coalisés, et spécialement le pape, sont désespérés de la
+catastrophe qui a fait tomber la tête de Maximilien[283]. Catastrophe,
+le mot y est. Merlin l'a-t-il prononcé intentionnellement? Je n'en
+serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce
+Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du
+catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire!
+
+[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars),
+_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).]
+
+[Note 281: Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794),
+_Moniteur_ du 30 thermidor.]
+
+[Note 282: Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29
+septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendémiaire.]
+
+[Note 283: Séance de la Convention du 12 vendémiaire an III (3
+octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendémiaire.]
+
+On frémit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, où tant de
+fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures
+crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et
+sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, où nous voyons
+«qu'il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre
+humain[284]». Une autre fois, ce sont des articles d'un des rédacteurs
+ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus
+toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce
+rédacteur, déjà nommé, s'appelait Trouvé. Auteur d'un hymne à l'Être
+suprême, qui apparemment n'était pas fait pour déplaire à Robespierre,
+et qui, par une singulière ironie du sort, parut au _Moniteur_, le
+jour même où tombait la tête de Maximilien, Trouvé composa une ode sur
+le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'élevèrent
+successivement sur les ruines de la République. Après avoir été baron et
+préfet de l'Empire, cet individu était devenu l'un des plus serviles
+fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne
+pouvaient qu'honorer la mémoire de Robespierre[286].
+
+[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an
+III (29 novembre 1794).]
+
+[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal
+an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floréal an III (1er et 7
+mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.]
+
+[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_,
+par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le
+_baron_ Trouvé s'est rendu complice comme préfet.]
+
+Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a été épargné au martyr dans
+sa tombe. Tantôt c'est un député du nom de Lecongne qui, rompant le
+silence auquel il s'était à peu près condamné jusque-là, a l'effronterie
+de présenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votées
+de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune à
+tant de prétendus historiens; tantôt c'est l'épicurien Dupin, l'auteur
+du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits
+devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez
+impure du reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d'avoir
+voulu spolier ces mêmes fermiers généraux[287]. A peine si, de temps à
+autre, une voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant
+d'infamies et de mensonges.
+
+[Note 287: Séance de la Convention du 16 floréal an III (5 mai
+1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floréal.]
+
+Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, présenta
+Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d'exécrable la
+journée du 9 thermidor; mais, à l'origine, il avait, lui aussi,
+calomnié, à l'instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la
+liberté. Plus tard encore, dans le procès de Baboeuf, un des accusés,
+nommé Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant
+témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet
+accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme.
+«Si ce propos est un crime», ajouta-t-il, «j'en suis coupable, et le
+tribunal peut me condamner». Mais ces exemples étaient rares.
+
+La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur
+toutes les personnes suspectes d'attachement à la mémoire de Maximilien.
+Malheur à qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal
+de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu l'occasion de
+parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses
+admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre
+le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de
+remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l'heure était
+venue où il était permis d'ouvrir la bouche pour dire la vérité, il
+publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu'un jour, le couteau
+sur la gorge, il avait renié publiquement[288]; il fut impitoyablement
+jeté en prison[289].
+
+[Note 288: Taschereau avait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au
+10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet
+1795).]
+
+[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril
+1799).]
+
+Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l'amour de la justice,
+ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les
+honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l'intérêt personnel n'avait
+pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien
+Robespierre, durent courber la tête; ils gémirent indignés, et gardèrent
+le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'étaient pour la plupart
+ni des écrivains ni des orateurs; c'était le peuple tout entier, et, au
+9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis
+l'âge arriva, l'oubli se fit; et la génération qui succéda aux rudes
+jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au
+bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie
+et de diffamation, la réaction se trouva merveilleusement aidée par les
+apostasies d'une multitude de fonctionnaires, désireux de faire oublier
+leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par
+l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention
+s'associèrent à l'idée machiavélique d'attribuer à Maximilien tous les
+torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution,
+croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dégager, par ce
+lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du
+gouvernement révolutionnaire.[291]
+
+[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le
+nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre
+horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des
+Anciens, un compatriote de Maximilien, nommé Dauchet, qui poussa le
+dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'étaient les officiers de
+l'état civil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants
+ce _nom odieux_. Ingénieuse manière d'excuser les admirateurs du
+vaincu. (Séance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)]
+
+[Note 291: Le père de Georges Sand, M. Maurice Dupin, écrivait, à la
+date du 10 thermidor de l'an II: «C'est à la Convention que nous devons
+notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes
+de la tyrannie de Robespierre.»
+
+Mme Georges Sand, qui a cité cette lettre dans sa _Correspondance_,
+l'a fait suivre d'une note où il est dit:
+
+«Voici l'effet des calomnies de la réaction. De tous les terrroristes,
+Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par
+conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système
+de la peine de mort. Cela est assez prouvé, et l'on ne peut pas recuser
+à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne
+est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela est encore
+suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les Thermidoriens
+n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en
+immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible
+et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui
+attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons
+justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus
+grand homme de la Révolution, et l'un des plus grands hommes de
+l'histoire....»]
+
+Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques
+patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le
+temps où vivait Robespierre était l'âge d'or de la République, furent
+aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en
+mission dans le département de la Meurthe. «Hâtons-nous», écrivit ce
+digne émule de Courtois, «de consigner dans les fastes de l'histoire que
+les violences de ce monstre exécrable, _que le sang des Français qu'il
+fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les
+propriétés_, ont seuls amené ce moment de gêne....»[292]
+
+[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du
+12 ventôse de l'an III (3 mars 1795).]
+
+Tel fut en effet l'infernal système suivi par les Thermidoriens. La
+France et l'Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de
+pamphlets, de prétendues histoires où l'odieux le dispute au bouffon. Le
+rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains
+mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l'envi;
+néanmoins, des imaginations perverties trouvèrent moyen de renchérir sur
+ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collègues de
+Maximilien s'abaissèrent jusqu'à ramasser dans la fange la plume du
+libelliste. Passe encore pour Fréron qui, dans une note adressée à
+Courtois, présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à
+celle du chat[293]! il n'y avait chez Fréron ni conscience ni moralité;
+mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de
+cette trempe a prêté les mains à l'oeuvre basse et ténébreuse entreprise
+par les héros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa
+brochure intitulée _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un
+honnête homme.
+
+[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers inédits_, t. I,
+p. 154.]
+
+Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par
+l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses
+de l'ancien propriétaire-rédacteur du _Rougyff_ sortirent des
+libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion
+dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette
+impure officine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre,
+_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la liberté de la
+presse_ par Méhée fils; _les Anneaux de la queue; Défends ta queue;
+Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de
+Robespierre; Lettre de Robespierre à la Convention nationale; la Tête à
+la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs_;
+j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez à cela des nuées de libelles
+dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers,
+tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si
+merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en
+effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de
+poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et
+mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il
+que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter
+l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré
+par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a
+immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux
+composé par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant
+l'expression de l'époque[296].
+
+[Note 294: Préfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la
+Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives à quelques
+personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution_,
+un libelle effrontément cynique qu'une main complaisante réédita en
+1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prétendit-on, avait été
+supprimées lors de la première édition. C'est là qu'on lit que
+Saint-Just s'était fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille
+qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne
+se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au
+mépris de tous les honnêtes gens.]
+
+[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Méhée fils,
+lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons déjà
+dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais
+pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la
+Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la
+Touche, il fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la
+chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.]
+
+[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre
+et la révolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle,
+capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an
+deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a
+trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que
+par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la
+_Marseillaise_:
+
+ Voyez-vous ce spectre livide
+ Qui déchire son propre flanc;
+ Encore tout souillé de sang,
+ De sang il est encore avide.
+ Voyez avec un rire affreux
+ Comme il désigne ses victimes,
+ Voyez comme il excite aux crimes
+ Ses satellites furieux.
+Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc....
+
+Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de
+Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation
+avait été l'oeuvre de Robespierre.]
+
+Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène
+Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de
+n'avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père[297].
+
+[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a échappé,
+et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de
+Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties
+pareilles.
+
+Nous ne connaissons guère qu'une oeuvre dramatique, représentée au
+théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement
+étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire
+de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait
+de magnifiques funérailles.
+
+Cette pièce intitulée _Robespierre_ ou les _Drames de la
+Révolution_, a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de
+Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès,
+ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de
+ces théâtres, en date du 17 juillet 1888. «Cette oeuvre, dit-il,
+méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait
+obtenu, je le garantis, cent représentations».
+
+Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de
+sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette épigraphe de M. Louis Combet: «Ce
+livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de réparation et
+de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un
+jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution
+française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre
+jusqu'au delà de la tombe.»]
+
+Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer
+l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des _historiens_ à
+discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrète,
+politique et curieuse de Robespierre_, déjà mentionnée par nous, et
+dont l'auteur voulut bien reconnaître que «ce monstre _feignit_ de
+vouloir épargner le sang»[298].
+
+[Note 298: _Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien
+Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans
+pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui représente une main
+tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.]
+
+Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je!
+du sieur Félix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de
+Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_
+qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre
+sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit
+cependant des phrases dans le genre de celle-ci: «Chaque citoyen arrêté
+étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir
+les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats.
+Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui
+parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention
+lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas;
+mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par
+jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et
+il fut obéi[299].» Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter
+le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot
+suivant: «Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit être
+égorgé[300].» C'est encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le
+chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois
+_du règne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mépris pour les
+gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces
+turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la
+République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour
+où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait
+Robespierre l'_Orphée de la France_ et le félicitait d'enseigner
+aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice.
+
+[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par
+Montjoie, p. 149 de l'édit. in-8° de 1795 (Lausanne).]
+
+[Note 300: _Ibid._, p. 154.]
+
+[Note 301: _Ibid._, p. 158.]
+
+Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Réaction
+thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des
+mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup
+multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque
+instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était
+là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements
+quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau
+talent.
+
+[Note 302: Collaborateur au _Journal général de France_ et au
+_Journal des Débats_, Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension
+de trois mille francs et une place de conservateur à la Bibliothèque
+Mazarine. Son panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire: «Le respect qu'on
+doit à la vérité oblige de convenir que Montjoie n'était qu'un écrivain
+médiocre; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages
+historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance.» (Art.
+MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).]
+
+Est-il maintenant nécessaire de mentionner les _histoires_ plus ou
+moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de
+Robespierre_ par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard,
+ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos
+jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies,
+tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou
+imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison
+de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis
+dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre?
+Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la
+vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux
+encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates
+qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue.
+
+
+
+
+II
+
+
+On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre.
+Nous avons dit comment l'oubli s'était fait dans la masse des
+admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent
+sans rien comprendre au changement qui s'était produit dans l'opinion
+sur ce nom si respecté jadis.
+
+Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou
+proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient
+de leurs sympathies anciennes, en alléguant qu'ils avaient été trompés.
+Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne
+craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze
+années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la
+Révolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses
+derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit
+du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne
+songea qu'à une chose, à savoir, de reprendre contre l'homme dont le nom
+était comme le symbole et le drapeau de la République la grande croisade
+thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste
+d'avilir la démocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents,
+de ses plus dévoués représentants. Et la plupart des libéraux de
+l'époque, anciens serviteurs de l'Empire, ou héritiers plus ou moins
+directs de la Gironde, de laisser faire.
+
+Eh bien! qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si
+habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées,
+toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je
+devrais dire fourvoyés, l'opinion des contemporains et l'expression du
+sentiment populaire[303]. Ah! l'opinion des contemporains, il faut la
+chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la
+maison Duplay comme une pluie de bénédictions. Nous avons déjà
+mentionné, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue
+historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et, ceci est à
+noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les sentiments les
+plus désintéressés. Si dans quelques-unes, à travers l'encens et
+l'éloge, on sent percer l'intérêt personnel, c'est l'exception[304].
+
+[Note 303: MM. Michelet et Quinet.]
+
+[Note 304: Voy. notamment une lettre de Cousin dans les _Papiers
+inédits_, t. III, p. 317, et à la suite du rapport de Courtois, sous
+le n° LXXIV. Volontaire à l'armée de la Vendée, Cousin avait avec lui
+deux fils au service de la République. Robespierre, paraît-il, avait
+déjà eu des bontés pour lui; Cousin le prie de les continuer «à un père
+de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers
+que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirpés». Quelle belle
+occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur! Voy. p. 61 du
+rapport.]
+
+En général, ces lettres sont l'expression naïve de l'enthousiasme le
+plus sincère et d'une admiration sans bornes. «Tu remplis le monde de ta
+renommée; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de
+l'humanité; tu rends les hommes à leur dignité ... ton génie et ta sage
+politique sauvent la liberté; tu apprends aux Français, par les vertus
+de ton coeur et l'empire de ta raison, à vaincre ou mourir pour la
+liberté et la vertu...», lui écrivait l'un[305].--«Vous respirez encore,
+pour le bonheur de votre pays, en dépit des scélérats et des traîtres
+qui avoient juré votre perte. Grâces immortelles en soient rendues à
+l'Être suprême.... Puissent ces sentiments, qui ne sont que l'expression
+d'un coeur pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, me mériter
+quelque part à votre estime. Sans vous je périssois victime de la plus
+affreuse persécution[306]....», écrivait un autre.
+
+[Note 305: Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23
+prairial; citée sous le n° 1, à la suite du rapport de Courtois. _Vide
+suprà_.]
+
+[Note 306: Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, citée à
+la suite du rapport sous le n° IV. L'_honnête_ Courtois a eu soin
+de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rétabli d'après
+l'original conservé aux Archives, et en marge duquel on lit de la main
+de Courtois: _Flagorneries_. Voy. _Archives_, F. 7, 4436,
+liasse X.]
+
+Un citoyen de Tours lui déclare que, pénétré d'admiration pour ses
+talents, il est prêt à verser tout son sang plutôt que de voir porter
+atteinte à sa réputation[307]. Un soldat du nom de Brincourt, en
+réclamant l'honneur de verser son sang pour la patrie, s'adresse à lui
+en ces termes: «Fondateur de la République, ô vous, incorruptible
+Robespierre, qui couvrez son berceau de l'égide de votre
+éloquence»[308]!...
+
+[Note 307: Lettre en date du 28 germinal, citée à la suite du
+rapport de Courtois sous le numéro VII. L'original est aux
+_Archives_, F 7, 4436, liasse R.]
+
+[Note 308: Lettre de Sedan en date du 19 août 1793, citée par
+Courtois sous le numéro VIII.]
+
+Vers lui, avons-nous dit déjà, s'élevaient les plaintes d'une foule de
+malheureux et d'opprimés, plaintes qui retentissaient d'autant plus
+douloureusement dans son coeur que la plupart du temps il était dans
+l'impuissance d'y faire droit. «Républicain vertueux et intègre», lui
+mandait de Saint-Omer, à la date du 2 messidor, un ancien commissaire
+des guerres destitué par le représentant Florent Guyot, «permets qu'un
+citoyen pénétré de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes
+illustres écrits, où respirent le patriotisme le plus pur, la morale la
+plus touchante et la plus profonde, vienne à ton tribunal réclamer la
+justice, qui fut toujours la vertu innée de ton âme.... Je fais reposer
+le succès de ma demande sur ton équité, qui fut toujours la base de
+toutes tes actions....[309]» Et le citoyen Carpot: «Je regrette de
+n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse
+échapper par là un moyen d'abréger la captivité des personnes qui
+m'intéressent.»[310]
+
+[Note 309: Lettre citée à la suite du rapport de Courtois sous le
+numéro IX. Le dernier membre de phrase a été supprimé par Courtois.]
+
+[Note 310: Lettre omise par Courtois, provenant de la précieuse
+collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothèque du
+Louvre, M. Barbier, a bien voulu mettre à notre disposition.]
+
+Un littérateur du nom de Félix, qui depuis quarante ans vivait en
+philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'où il s'associait par
+le coeur aux destinées de la Révolution, étant venu à Paris au mois
+d'août 1793, écrit à Robespierre afin de lui demander la faveur d'un
+entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspiré d'estime
+et d'affection pour sa personne; et il lui garantit d'avance «la plus
+douce récompense au coeur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle
+de tous les gens vertueux et éclairés»[311]. Aux yeux des uns, c'est
+l'apôtre de l'humanité, l'homme sensible, humain et bienfaisant par
+excellence, «réputation», lui dit-on, «sur laquelle vos ennemis mêmes
+n'élèvent pas le plus petit doute»[312]; aux yeux des autres, c'est le
+messie promis par l'Eternel pour réformer toutes choses[313]. Un citoyen
+de Toulouse ne peut s'empêcher de témoigner à Robespierre toute la joie
+qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance
+frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au
+régénérateur et bienfaiteur de sa patrie[314]. Maximilien est regardé
+comme la pierre angulaire de l'édifice constitutionnel, comme le
+flambeau, la colonne de la République[315]. «Tous les braves Français
+sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer
+la liberté, en vous criant par mon organe: Béni soit Robespierre»! lui
+écrit le citoyen Jamgon[316]. «L'estime que j'avois pour toi dès
+l'Assemblée constituante», lui mande Borel l'aîné, «me fit te placer au
+ciel à côté d'Andromède dans un projet de monument sidéral»[317]....
+
+[Note 311: Lettre citée par Courtois sous le numéro X.]
+
+[Note 312: Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits
+_réservés_, insérée par Courtois sous le numéro XI et déjà citée
+par nous. _Vide suprà_.]
+
+[Note 313: Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de
+la compagnie des vétérans de Château-Thierry, en date du 30 prairial,
+déjà citée. Dans cette lettre très-longue d'_un jeune homme de
+quatre-vingt-sept ans_, lettre dont l'original est aux _Archives_,
+Courtois n'a cité qu'une vingtaine de lignes, numéro XII.]
+
+[Note 314: Lettre en date du 22 messidor, tronquée et altérée par
+Courtois, sous le numéro XIII.]
+
+[Note 315: Lettre de Dathé, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne,
+et de Picard, citées sous le numéro XV à la suite du rapport de
+Courtois.]
+
+[Note 316: Lettre citée par Courtois sous le numéro XXIV. _Vide
+suprà_.]
+
+[Note 317: Lettre en date du 15 floréal an II, citée par Courtois
+sous le numéro XXIV.]
+
+Et Courtois ne peut s'empêcher de s'écrier dans son rapport: «C'étoit à
+qui enivreroit l'idole.... Partout même prostitution d'encens, de voeux
+et d'hommages; partout on verserait son sang pour sauver ses
+jours[318].» Le misérable rapporteur se console, il est vrai, en
+ajoutant que si la peste avait des emplois et des trésors à distribuer,
+elle aurait aussi ses courtisans[319]. Mais les courtisans et les rois,
+c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont jamais
+désintéressés. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni
+trésors à distribuer. On connaît sa belle réponse à ceux qui, pour le
+déconsidérer, allaient le présentant comme revêtu d'une dictature
+personnelle: «Il m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient à mes
+pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre
+tous tes crimes, et ils seraient reconnaissants....[320].»
+
+[Note 318: Rapport de Courtois, p. 9 et 10.]
+
+[Note 319: _Ibid._, p. 12.]
+
+[Note 320: Discours du 8 thermidor, p. 16.]
+
+Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre
+était presque infini, du propre aveu de Courtois[321], avons-nous dit,
+et Courtois s'est bien gardé, comme on pense, de publier les plus
+concluantes en faveur de Robespierre[322]. Or, comme contre-poids à ces
+témoignages éclatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme,
+qu'a trouvé Courtois à offrir à la postérité? quelques misérables
+lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurières, oeuvres de
+bassesse et de lâcheté dont nous aurons à dire un mot, et que tout homme
+de coeur ne saurait s'empêcher de fouler aux pieds avec dédain.
+
+[Note 321: Rapport de Courtois, p. 103.]
+
+[Note 322: Nous avons déjà dit l'indigne trafic qu'a fait Courtois
+des innombrables lettres trouvées chez Robespierre.]
+
+
+
+
+III
+
+
+On sait maintenant, à ne s'y pas méprendre, quelle était l'opinion
+publique à l'égard de Robespierre. Le véritable sentiment populaire pour
+sa personne, c'était de l'idolâtrie, comme l'impur Guffroy se trouva
+obligé de l'avouer lui-même[323]. Ce sentiment, il ressort des lettres
+dont nous avons donné des extraits assez significatifs; il ressort de
+ces lettres des Girondins sauvés par Robespierre, lettres que nous avons
+révélées et qui reviennent au jour pour déposer comme d'irrécusables
+témoins; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des
+Thermidoriens.
+
+[Note 323: Lettre de Guffroy à ses concitoyens d'Arras, écrite de
+Paris le 29 Thermidor an II (16 août 1793).]
+
+D'après Billaud-Varenne, dont l'autorité a ici tant de poids, Maximilien
+était considéré dans l'opinion comme l'être le plus essentiel de la
+République[324]. De leur côté, les membres des deux anciens comités ont
+avoué que, _quelque prévention qu'on eût_, on ne pouvait se
+dissimuler quel était l'état des esprits à cette époque, et que la
+popularité de Robespierre dépassait toutes les bornes[325].
+
+[Note 324: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 25.]
+
+[Note 325: _Réponse des anciens membres des deux comités aux
+imputations de L. Lecointre_, p. 19.]
+
+Écoutons maintenant Billaud-Varenne, atteint à son tour par la réaction
+et se débattant sous l'accusation de n'avoir pas dénoncé plus tôt la
+_tyrannie_ de Robespierre: «Sous quels rapports eût-il pu paraître
+coupable? S'il n'eût pas manifesté l'intention de frapper, de dissoudre,
+d'exterminer la représentation nationale, si l'on n'eût pas eu à lui
+reprocher jusqu'à sa POPULARITÉ même ... popularité si énorme qu'elle
+eût suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un État libre,
+en un mot s'il ne se fût point créé une puissance monstrueuse tout aussi
+indépendante du comité de Salut public que de la Convention nationale
+elle-même, Robespierre ne se seroit pas montré sous les traits odieux de
+la tyrannie, et tout ami de la liberté lui eût conservé son
+estime[326].» Et plus loin: «Nous demandera-t-on, comme on l'a déjà
+fait, pourquoi nous avons laissé prendre tant d'empire à Robespierre?
+Oublie-t-on que dès l'Assemblée constituante, il jouissoit déjà d'une
+immense popularité et qu'il obtint le titre d'Incorruptible?
+Oublie-t-on, que pendant l'Assemblée législative sa popularité ne fit
+que s'accroître...? Oublie-t-on que, dans la Convention nationale,
+Robespierre se trouva bientôt le seul qui, fixant sur sa personne tous
+les regards, acquittant de confiance qu'elle le rendit prépondérant, de
+sorte que lorsqu'il est arrivé au comité de Salut public, il étoit déjà
+l'être le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il
+avoit réussi à prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je
+répondrais que _c'est en affichant_ LES VERTUS LES PLUS AUSTÈRES,
+LE DÉVOUEMENT LE PLUS ABSOLU, LES PRINCIPES LES PLUS PURS[327].» Otez de
+ce morceau ce double mensonge thermidorien, à savoir l'accusation
+d'avoir eu l'intention de dissoudre la Convention, et d'avoir exercé une
+puissance monstrueuse en dehors de l'Assemblée et des comités, il reste
+en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus
+saisissante qu'elle est comme involontairement tombée de la plume d'un
+de ses proscripteurs.
+
+[Note 326: Mémoire de Billaud-Varenne conservé aux _Archives_,
+F 7, 4579, p. 5 du manuscrit.]
+
+[Note 327: _Ibid._, p. 12 et 13.]
+
+Nous allons voir bientôt jusqu'où Robespierre poussa le respect pour la
+Représentation nationale; et quant à cette puissance monstrueuse,
+laquelle était purement et simplement un immense ascendant moral, elle
+était si peu réelle, si peu effective, qu'il suffisait à ses collègues,
+comme on l'a vu plus haut, d'un simple coup d'oeil pour
+qu'instantanément la majorité fût acquise contre lui. Son grand crime,
+aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques républicains sincères, fut
+précisément le crime d'Aristide: sa popularité; il leur répugnait de
+l'entendre toujours appeler _le Juste_.
+
+Mais si le sentiment populaire était si favorable à Maximilien, en
+était-il de même de l'opinion des gens dont l'attachement à la
+Révolution était médiocre? Je réponds oui, sans hésiter, et je le
+prouve. Pour cela, je rappellerai d'abord les lettres de reconnaissance
+adressées à Robespierre par les soixante-treize Girondins dont il avait
+été le sauveur; ensuite je m'en référerai à l'avis de Boissy-d'Anglas,
+Boissy le type le plus parfait de ces révolutionnaires incolores et
+incertains, de ces royalistes déguisés qui se fussent peut-être
+accommodés de la République sous des conducteurs comme Robespierre, mais
+qui, une fois la possibilité d'en sortir entrevue, n'ont pas mieux
+demandé que de s'associer aux premiers coquins venus pour abattre
+l'homme à l'existence duquel ils la savaient attachée.
+
+Nous insistons donc sur l'opinion de Boissy-d'Anglas, parce qu'il est
+l'homme dont la réaction royaliste et girondine a le plus exalté le
+courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle nécessité le forçait
+de venir en messidor, à moins d'être le plus lâche et le dernier des
+hommes, présenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage dédié
+à la Convention nationale, s'il ne croyait ni aux vertus, ni au courage,
+ni à la pureté de Maximilien? Rien ne nous autorise à révoquer en doute
+sa sincérité, et quand il comparait Robespierre à Orphée enseignant aux
+hommes les principes de la civilisation et de la morale, il laissait
+échapper de sa conscience un cri qui n'était autre chose qu'un splendide
+hommage rendu à la vérité[328]. L'opinion postérieure de Boissy ne
+compte pas.
+
+[Note 328: _Essai sur les fêtes nationales_, adressé à la
+Convention, in-8º de 192 p., déjà cité. Membre du Sénat et comte de
+l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, pair de France de la
+première Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours, pair
+de France de la seconde Restauration, Boissy-d'Anglas mourut considéré
+et comblé d'honneurs en 1826. C'était un sage!
+
+«Homme qui suit son temps à saison opportune», dirai-je avec notre vieux
+poète Régnier.]
+
+Ainsi, à l'exception de quelques ultra-révolutionnaires de bonne foi, de
+royalistes se refusant à toute espèce de composition avec la République,
+de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner à Maximilien de
+l'avoir laissé sacrifier, et enfin d'un certain nombre de Conventionnels
+sans conscience et perdus de crimes, la France tout entière était de
+coeur avec Robespierre et ne prononçait son nom qu'avec respect et
+amour. Il était arrivé, pour nous servir encore d'une expression de
+Billaud-Varenne, à une hauteur de puissance morale inouïe jusqu'alors;
+tous les hommages et tous les voeux étaient pour lui seul, on le
+regardait comme l'être unique; la prospérité publique semblait inhérente
+à sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte était la plus
+grande calamité qu'on eût à craindre[329]. Eh bien! je le demande à tout
+homme sérieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer
+la forte génération de 1789 capable de s'être éprise d'idolâtrie pour un
+génie médiocre, pour un vaniteux, pour un rhéteur pusillanime, pour un
+esprit étroit et mesquin, pour un être bilieux et sanguinaire, suivant
+les épithètes prodiguées à Maximilien par tant d'écrivains ignorants, à
+courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des
+libellistes?
+
+[Note 329: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
+7, 4579², p. 38 et 39.]
+
+Au spectacle du déchaînement qui, après Thermidor, se produisit contre
+Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant joué un des principaux rôles
+dans le lugubre drame, ne put s'empêcher d'écrire: «J'aime bien voir
+ceux qui se sont montrés jusqu'au dernier moment les plus bas valets de
+cet homme le rabaisser au-dessous d'un esprit médiocre, maintenant qu'il
+n'est plus[330].» On remarqua en effet, parmi les plus lâches
+détracteurs de Maximilien, quelques-uns de ceux qui, la veille de sa
+chute, lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps[331].
+
+[Note 330: _Ibid._, p. 40.]
+
+[Note 331: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F.
+7, 4579², p. 40.]
+
+Ah! je le répète, c'est avoir une étrange idée de nos pères que de les
+peindre aux pieds d'un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne
+saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur oeuvre. Il
+faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si
+ces rudes champions de la justice et du droit, eurent pour Robespierre
+un enthousiasme et une admiration sans bornes, c'est que Robespierre fut
+le plus énergique défenseur de la liberté, c'est qu'il représenta la
+démocratie dans ce qu'elle a de plus pur, de plus noble, de plus élevé,
+c'est qu'il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de
+l'humanité. L'événement du reste leur donna tristement raison, car, une
+fois l'objet de leur culte brisé, la Révolution déchut des hauteurs où
+elle planait et se noya dans une boue sanglante.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il est aisé de comprendre à présent pourquoi les collègues de Maximilien
+au comité de Salut public hésitèrent jusqu'au dernier moment à conclure
+une alliance monstrueuse avec les conjurés de Thermidor, avec les
+Fouché, les Tallien, les Fréron, les Rovère, les Courtois et autres. Un
+secret pressentiment semblait les avertir qu'en sacrifiant l'austère
+auteur de la Déclaration des droits de l'homme, ils sacrifiaient la
+République elle-même et préparaient leur propre perte. C'est un fait
+avéré que tout d'abord on songea à attaquer le comité de Salut public en
+masse.
+
+Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas très-bien
+pourquoi l'on s'en prenait à Robespierre seul, et ils l'eussent moins
+compris encore s'ils avaient su que, depuis plus d'un mois, le comité
+exerçait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de
+Maximilien. Un de ces mannequins de la réaction, le député Laurent
+Lecointre, ayant conçu le projet de rédiger un acte d'accusation contre
+tous les membres du comité, reçut le conseil d'attaquer Robepierre seul,
+afin que le succès fût plus certain[332]. On sait comment il se rendit à
+cet avis, et tout le monde connaît le fameux acte d'accusation qu'il
+révéla courageusement ... après Thermidor, et dont le titre se trouve
+pompeusement orné du projet d'immoler Maximilien Robespierre en plein
+Sénat[333]. Le conseil était bon, car si les Thermidoriens s'en fussent
+pris au comité en masse, s'ils ne fussent point parvenus à entraîner
+Billaud-Varenne, qui devint leur allié le plus actif et le plus utile,
+ils eussent été infailliblement écrasés.
+
+[Note 332: _Conjuration formée dès le 5 prairial par neuf
+représentants du peuple, etc. Rapport et projet d'accusation par Laurent
+Lecointre_, in 8º de 38 p., de l'Imprimerie du _Rougyff_, p. 4.]
+
+[Note 333: _Ibid._ Voyez le titre.]
+
+Billaud, c'était l'image incarnée de la Terreur. «Quiconque»,
+écrivait-il en répondant à ses accusateurs, «est chargé de veiller au
+salut public, et, dans les grandes crises, ne lance pas la foudre que le
+peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le
+premier traître à la patrie[334].» Étonnez-vous donc si, en dépit de
+Robespierre, les exécutions sanglantes se multipliaient, si les
+sévérités étaient indistinctement prodiguées, si la Terreur s'abattait
+sur toutes les conditions. Il semblait, suivant la propre expression de
+Maximilien, qu'on eût cherché à rendre les institutions révolutionnaires
+odieuses par les excès[335].
+
+[Note 334: Mémoire de Billaud-Varenne, _ubi suprà_, p. 69 du
+manuscrit.]
+
+[Note 335: Discours du 8 thermidor, p. 19.]
+
+Le 2 thermidor, Robespierre, qui depuis un mois avait refusé d'approuver
+toutes les listes de détenus renvoyés devant le tribunal
+révolutionnaire, en signa une de 138 noms appartenant à des personnes
+dont la culpabilité sans doute ne lui avait pas paru douteuse; mais le
+lendemain il repoussait, indigné, une autre liste de trois cent dix-huit
+détenus offerte à sa signature[336], et, trois jours plus tard, comme
+nous l'avons dit déjà, il refusait encore de participer à un arrêté
+rendu par les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis,
+arrêté instituant, en vertu d'un décret rendu le 4 ventôse, quatre
+commissions populaires chargées de juger promptement les ennemis du
+peuple détenus dans toute l'étendue de la République, et auquel
+s'associèrent cependant ses amis Saint-Just et Couthon[337].
+
+[Note 336: Les signataires de cette liste sont: «Vadier, Voulland,
+Élie Lacoste, Collot-d'Herbois, Barère, Ruhl, Amar, C.-A. Prieur,
+Billaud-Varenne». _Archives_, F 7, 4436, _Rapport de Saladin_,
+p.142 et 254.]
+
+[Note 337: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Louis (du
+Bas-Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert
+Lindet, Saint-Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle
+(cité dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 393).]
+
+En revanche, comme nous l'avons dit aussi, il avait écrit de sa main et
+signé l'ordre d'arrestation d'un nommé Lépine, administrateur des
+travaux publics, lequel avait abusé de sa position pour se faire adjuger
+à vil prix des biens nationaux[338].
+
+[Note 338: Arrêté en date du 26 messidor, signé: Robespierre,
+Carnot, Collot-d'Herbois, Barère, Couthon, Billaud-Varenne, C.-A.
+Prieur, Robert Lindet (_Archives_ F 7, 4437). _Vide suprâ_.]
+
+A son sens, on allait beaucop trop vite, et surtout beau-trop légèrement
+en besogne, comme le prouvent d'une façon irréfragable ces paroles
+tombées de sa bouche dans la séance du 8 thermidor, déjà citées en
+partie: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour
+étendre le système de terreur ... Est-ce nous qui avons plongé dans les
+cachots les patriotes et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce
+sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les
+crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la
+guerre aux citoyens paisibles, érigé en crime ou des préjugés incurables
+ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et
+rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les monstres que
+nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
+fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus
+grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés
+populaires les têtes de six cents représentants du peuple? Ce sont les
+monstres que nous avons accusés....[339]» Billaud-Varenne ne put
+pardonner à Robespierre de vouloir supprimer la Terreur en tant que
+Terreur, et la réduire à ne s'exercer, sous forme de justice sévère, que
+contre les seuls ennemis actifs de la Révolution. Aussi fut-ce sur
+Billaud que, dans une séance du conseil des Anciens, Garat rejeta toute
+la responsabilité des exécutions sanglantes faites pendant la durée du
+comité de Salut public[340].
+
+[Note 339: Discours du 8 thermidor, p. 10, 7 et 8.]
+
+[Note 340: Séance du 14 thermidor an VIII (1er août 1799).
+_Moniteur_ du 20 Thermidor.]
+
+Cependant, comme averti par sa conscience, Billaud hésita longtemps
+avant de se rendre aux invitations pressantes de ses collègues du comité
+de Sûreté générale, acquis presque tous à la conjuration. Saint-Just,
+dans son dernier discours, a très bien dépeint les anxiétés et les
+doutes de ce patriote aveuglé. «Il devenait hardi dans les moments où,
+ayant excité les passions, on paraissait écouter ses conseils, mais son
+dernier mot expirait toujours sur ses lèvres, il appelait tel homme
+absent Pisistrate; aujourd'hui présent, il était son ami; il était
+silencieux, pâle, l'oeil fixe, arrangeant ses traits altérés. La vérité
+n'a point ce caractère ni cette politique[341]». Un montagnard austère
+et dévoué, Ingrand, député de la Vienne à la Convention, alors en
+mission, étant venu à Paris vers cette époque, alla voir
+Billaud-Varenne. «Il se passe ici des choses fort importantes», lui dit
+ce dernier, «va trouver Ruamps, il t'informera de tout». Billaud eut
+comme une sorte de honte de faire lui-même la confidence du noir
+complot.
+
+[Note 341: Discours du 9 thermidor.]
+
+Ingrand courut chez Ruamps, qui le mit au courant des machinations
+ourdies contre Robespierre en l'engageant vivement à se joindre aux
+conjurés. Saisi d'un sombre pressentiment, Ingrand refusa non seulement
+d'entrer dans la conjuration, mais il s'efforça de persuader à Ruamps
+d'en sortir, lui en décrivant d'avance les conséquences funestes, et
+l'assurant qu'une attaque contre Robespierre, si elle était suivie de
+succès, entraînerait infailliblement la perte de la République[342].
+Puis il repartit, le coeur serré et plein d'inquiétudes. Égaré par
+d'injustifiables préventions, Ruamps demeura sourd à ces sages conseils;
+mais que de fois, plus tard, pris de remords, il dut se rappeler la
+sinistre prédiction d'Ingrand!
+
+[Note 342: Ces détails ont été fournis aux auteurs de l'_Histoire
+parlementaire_ par Buonaroti, qui les tenait d'Ingrand lui-même.
+Membre du conseil des Anciens jusqu'en 1797, Ingrand entra vers cette
+époque dans l'administration forestière et cessa de s'occuper de
+politique. Proscrit en 1816, comme régicide, il se retira à Bruxelles, y
+vécut pauvre, souffrant stoïquement comme un vieux républicain, et
+revint mourir en France, après la Révolution de 1830, fidèle aux
+convictions de sa jeunesse.]
+
+La vérité est que Billaud-Varenne agit de dépit et sous l'irritation
+profonde de voir Robespierre ne rien comprendre à son système
+«d'improviser la foudre à chaque instant». Ce fut du reste le remords
+cuisant des dernières années de sa vie. Il appelait le 9 thermidor sa
+véritable faute. «Je le répète», disait-il, «la Révolution puritaine a
+été perdue le 9 thermidor. Depuis, combien de fois j'ai déploré d'y
+avoir agi de colère[343].» Ah! ces remords de Billaud-Varenne, ils ont
+été partagés par tous les vrais républicains coupables d'avoir, dans une
+heure d'égarement et de folie, coopéré par leurs actes ou par leur
+silence à la chute de Robespierre.
+
+[Note 343: Dernières années de Billaud-Varenne, dans la _Nouvelle
+Minerve_, t. 1er, p. 351 à 358. La regrettable part prise par Billaud
+au 9 Thermidor ne doit pas nous empêcher de rendre justice à la fermeté
+et au patriotisme de ce républicain sincère. Au général Bernard, qui,
+jeune officier alors, s'était rendu auprès de lui à Cayenne pour lui
+porter sa grâce de la part de Bonaparte et de ses collègues, il
+répondit: «Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du
+peuple certains droits; mais le droit de faire grâce que s'arrogent les
+consuls français n'ayant pas été puisé à la même source, je ne puis
+accepter l'amnistie qu'ils prétendent m'accorder.» Un jour, ajoute le
+général Bernard, «il m'échappa de lui dire sans aucune précaution: Quel
+malheur pour la Convention nationale que la loi du 22 prairial ait taché
+de sang les belles pages qui éternisent son énergie contre les ennemis
+de la République française, c'est-à-dire contre toute l'Europe
+armée!--«Jeune homme, me répondit-il avec un air sévère, quand les os
+des deux générations qui succéderont à la vôtre seront blanchis, alors
+et seulement alors l'histoire s'emparera de cette grande question.»
+Puis, se radoucissant, il me prit la main en me disant: «Venez donc voir
+les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des
+épiceries, est venu lui-même planter dans mon jardin.»
+
+(_Billaud-Varenne à Cayenne_, par le général Bernard, dans la
+_Nouvelle Minerve_, t. II, p. 288.)]
+
+
+
+
+V
+
+
+Un des hommes qui contribuèrent le plus à amener les membres du comité
+de Salut public à l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot.
+Esprit laborieux, honnête, mais caractère sans consistance et sans
+fermeté, ainsi qu'il le prouva de reste quand, après Thermidor, il lui
+fallut rendre compte de sa conduite comme membre du comité de Salut
+public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot-d'Herbois et
+Billaud-Varenne, qui jusqu'au dernier moment soutinrent le système de la
+Terreur quand même, que pour Robespierre et Saint-Just qui voulurent en
+arrêter les excès et s'efforcèrent d'y substituer la justice[344]. Les
+premiers, il est vrai, s'inclinaient respectueusement et sans mot dire
+devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s'étaient
+permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi, Maximilien lui
+reprochait de persécuter les généraux patriotes, et Saint-Just de ne pas
+assez tenir compte des observations que lui adressaient les
+représentants en mission aux armées, lesquels, placés au centre des
+opérations militaires, étaient mieux à même de juger des besoins de nos
+troupes et de l'opportunité de certaines mesures: «Il n'y a que ceux qui
+sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont
+puissants qui en profitent....[345]», disait Saint-Just. Paroles trop
+vraies, que Carnot ne sut point pardonner à la mémoire de son jeune
+collègue.
+
+[Note 344: Voy., au sujet de la préférence de Carnot pour
+Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, les _Mémoires sur Carnot_ par
+son fils, t. 1er, p. 511.]
+
+[Note 345: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 Thermidor.]
+
+Nous avons déjà parlé d'une altercation qui avait eu lieu au mois de
+floréal entre ces deux membres du comité de Salut public, altercation à
+laquelle on n'a pas manqué, après coup, de mêler Robespierre, qui y
+avait été complètement étranger. A son retour de l'armée, vers le milieu
+de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au
+sujet d'un ordre malheureux donné par son collègue. Carnot, ayant dans
+son bureau des Tuileries imaginé une expédition militaire, avait
+prescrit à Jourdan de détacher dix-huit mille hommes de son armée pour
+cette expédition. Si cet ordre avait été exécuté, l'armée de
+Sambre-et-Meuse aurait été forcée de quitter Charleroi, de se replier
+même sous Philippeville et Givet, en abandonnant Avesnes et
+Maubeuge[346]. Heureusement les représentants du peuple présents à
+l'armée de Sambre-et-Meuse avaient pris sur eux de suspendre le
+malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait été signalée
+dès l'époque, et n'avait pas peu contribué à lui nuire dans l'opinion
+publique[347].
+
+[Note 346: _Ibid._]
+
+[Note 347: Nous lisons dans un rapport de l'agent national de
+Boulogne au comité de Salut public, en date du 25 messidor (13 juillet
+1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que
+Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pièce de la
+collection Beuchot). Les membres des anciens comités, dans la note 6 où
+il est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'ont donné
+aucune explication à ce sujet. (Voy. leur _Réponse aux imputations de
+Laurent Lecointre_, p. 105.)]
+
+Froissé dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Saint-Just, et
+dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la
+popularité n'était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant à
+son collègue de persécuter les généraux fidèles[348], Maximilien,
+paraît-il, faisait grand cas de ses talents[349]. Carnot, nous dit-on,
+ne lui rendait pas la pareille[350]. Cela dénote tout simplement chez
+lui une intelligence médiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il
+fut, je crois, extrêmement jaloux de la supériorité d'influence et de
+talent d'un collègue plus jeune que lui; et, sous l'empire de ce
+sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration
+thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la
+dupe de Fouché.
+
+[Note 348: Discours du 8 Thermidor.]
+
+[Note 349: C'est ce que M. Philippe Le Bas a assuré à M. Hippolyte
+Carnot.]
+
+[Note 350: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. 1er, p.
+510.]
+
+Dans les divers Mémoires publiés sur lui, on trouve contre Robespierre
+beaucoup de lieux communs, d'appréciations erronées et injustes, de
+redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait
+précis, rien surtout de nature à justifier la part active prise par
+Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme
+l'embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s'est agi de
+répondre à cette question: Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour
+le démasquer?--Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor,
+ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'était l'unique preuve, la
+preuve matérielle des crimes du _tyran_[351]. A cet égard
+Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère sont d'une unanimité
+touchante. Dans l'intérieur du comité Robespierre était inattaquable,
+paraît-il, car «il colorait ses opinions de fortes nuances de bien
+public et il les ralliait adroitement à l'intérêt des plus graves
+circonstances[352].» Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de
+patriotisme, et ce n'est pas là sans doute qu'il aurait divulgué ses
+plans de dictature ou son ambition triumvirale[353]. Ainsi il a fallu
+arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l'idée que Robespierre
+eût médité des plans de dictature ou fût doué d'une _ambition
+triumvirale_. Savez-vous quel a été, au dire de Collot-d'Herbois,
+l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Représentation
+nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? son
+discours[354]. Et de son côté Billaud-Varenne a écrit: «Je demande à mon
+tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le
+tyran, quand pour dissiper l'illusion générale nous n'avions ni son
+discours du 8 thermidor ... ni le discours de Saint-Just[355]?» C'est
+puéril, n'est-ce pas? Voilà pourtant sur quelles accusations s'est
+perpétuée jusqu'à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le
+fantôme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels,
+chez qui la naïveté est au moins égale à l'ignorance.
+
+[Note 351: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.]
+
+[Note 352: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, p. 13.]
+
+[Note 353: _Ibid._, p. 15.]
+
+[Note 354: Séance du 9 Thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 12 (30
+juillet 1794).]
+
+[Note 355: Mémoire de Billaud-Varenne. _Ubi Suprà_, p. 43 du
+manuscrit.]
+
+Que les misérables, coalisés contre Robespierre, se soient attachés à
+répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de
+la part de gens sans conscience: c'était leur unique moyen d'ameuter
+contre lui certains patriotes ombrageux. «Ce mot de dictature a des
+effets magiques», répondit Robespierre dans un admirable élan, en
+prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; «il
+flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, il détruit la République,
+il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente
+comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale,
+qu'il présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il
+dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme
+et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République
+ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition
+nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues?
+Je ne parle point de leurs armées.» N'est-ce pas là le dédain poussé
+jusqu'au sublime[356]? «Qu'il me soit permis», ajoutait Robespierre, «de
+renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de
+cette dignité ridicule qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop
+d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs
+couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres.... J'ai vu
+d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux
+(celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de
+d'Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce
+caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser
+ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à
+foudroyer, et qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre
+à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraît vraisemblable qu'à ces
+êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que
+dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la
+connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des
+passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent
+jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous
+en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre,
+impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes,
+cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les
+opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus
+saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime
+éclatant qui détruit un autre crime; elle existe cette ambition
+généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet
+égoïsme des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le
+calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur
+public? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens
+dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils?
+comment l'aveugle-né aurait-il l'idée de la lumière[357]?...» Rarement
+d'une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d'une vérité
+plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls l'injure
+brutale, la calomnie éhontée et l'échafaud.
+
+[Note 356: «Ce trait sublime: _Je ne parle pas de leurs
+armées_, est de la hauteur de _Nicomède_ et de Corneille,» a
+écrit Charles Nodier. _Souvenirs de la Révolution_, t. 1er, p. 294
+de l'édit. Charpentier.]
+
+[Note 357: Discours du 8 thermidor, p. 15 et 16.]
+
+Ce fut, j'imagine, pour s'excuser aux yeux de la postérité d'avoir
+lâchement abandonné Robespierre, et aussi pour se parer d'un vernis de
+stoïcisme républicain, que ses collègues du comité prétendirent, après
+coup, l'avoir sacrifié parce qu'il aspirait à la dictature. Ce qui les
+fâchait, au contraire, c'était d'avoir en lui un censeur incommode, se
+plaignant toujours des excès de pouvoir. Les conclusions de son discours
+du 8 thermidor ne tendaient-elles pas surtout à faire cesser
+l'arbitraire dans les comités? Constituez, disait-il à l'Assemblée,
+«constituez l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la
+Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écrasez ainsi
+toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur
+leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté[358]...»
+
+[Note 358: _Ibid._, p. 43.]
+
+Et de quoi se plaignait Saint-Just dans son discours du 9? Précisément
+de ce qu'au comité de Salut public les délibérations avaient été livrées
+à quelques hommes «ayant le même pouvoir et la même influence que le
+comité même», et de ce que le gouvernement s'était trouvé «abandonné à
+un petit nombre qui, jouissant d'un absolu pouvoir, accusa les autres
+d'y prétendre pour le conserver[359]». Les véritables dictateurs étaient
+donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère, Carnot, C.-A. Prieur et
+Robert Lindet, nullement Robespierre, qui avait, en quelque sorte,
+résigné sa part d'autorité, ni Couthon, presque toujours retenu chez lui
+par la maladie, ni Saint-Just, presque toujours aux armées, qu'on
+laissait à l'écart et paisible, «comme un citoyen sans prétention»[360].
+
+[Note 359: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.]
+
+[Note 360: Discours de Saint-Just dans la séance du 9
+thermidor.--Nous avons dit qu'il n'existait presque point d'arrêtés
+portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et de
+Saint-Just. En voici un pourtant du 30 messidor: «Le comité de Salut
+public arrête que les citoyens Fijon et Bassanger, patriotes liégeois,
+seront mis sur le champ en liberté ... Couthon, Robespierre,
+Saint-Just.» _Archives_, F 7, 4437. Eh bien! après Thermidor, il se
+trouvera des gens pour accuser Robespierre d'être l'auteur des
+persécutions dirigées contre certains patriotes liégeois.]
+
+C'est donc le comble de l'absurdité et de l'impudence d'avoir présenté
+ce dernier comme ayant un jour réclamé pour Robespierre la ...
+dictature. N'importe! comme Saint-Just était mort et ne pouvait
+répondre, les membres des anciens comités commencèrent par insinuer
+qu'il avait proposé aux comités réunis de faire gouverner la France par
+des _réputations patriotiques_, en attendant qu'il y eut des
+institutions républicaines[361]! L'accusation était bien vague; tout
+d'abord on n'osa pas aller plus loin; mais plus tard on prit des airs de
+Brutus indigné. Dans des Mémoires où les erreurs les plus grossières se
+heurtent de page en page aux mensonges les plus effrontés, Barère
+prétend que, dans les premiers jours de messidor, Saint-Just proposa
+formellement aux deux comités réunis de décerner la dictature à
+Robespierre.--Dans les premiers jours de messidor, notons-le en passant,
+Saint-Just n'était même pas à Paris; il n'y revint que dans la nuit du
+10. Telle est, du reste, l'inadvertance de Barère dans ses mensonges,
+qu'un peu plus loin il transporte la scène en thermidor, pour la
+replacer ensuite en messidor[362]. Pendant l'allocution de Saint-Just,
+Robespierre se serait promené autour de la salle, «gonflant ses joues,
+soufflant avec saccades». Et il y a de braves[363] gens, sérieux,
+honnêtes, qui acceptent bénévolement de pareilles inepties!
+
+[Note 361: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de L. Lecointre_, p. 16.]
+
+[Note 362: Mémoires de Barère, t. II, p. 213, 216 et 232. Voy. au
+surplus, à ce sujet, notre _Histoire de Saint-Just_.]
+
+[Note 363: C'est M.H. Carnot qui, dans ses _Mémoires_ sur son
+père, raconte ce fait comme l'ayant trouvé dans une note «_évidemment
+émanée d'un témoin oculaire_» qu'il ne nomme pas (t. 1er, p. 530).]
+
+Pour renfoncer son assertion, Barère s'appuie d'une lettre adressée à
+Robespierre par un Anglais nommé Benjamin Vaughan, résidant à Genève,
+lettre dans laquelle on soumet à Maximilien l'idée d'un protectorat de
+la France sur les provinces hollandaises et rhénanes confédérées, ce
+qui, suivant l'auteur du projet, aurait donné à la République huit ou
+neuf millions d'alliés[364]; d'où Barère conclut que Robespierre était
+en relations avec le gouvernement anglais, et qu'il aspirait à la
+dictature, «demandée en sa présence par Saint-Just»[365]. En vérité, on
+n'a pas plus de logique! La dictature était aussi loin de la pensée de
+Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9
+thermidor, le premier disait en propres termes: «Je déclare qu'on a
+tenté de mécontenter et d'aigrir les esprits pour les conduire à des
+démarches funestes, et l'on n'a point espéré de moi, sans doute, que je
+prêterais mes mains pures à l'iniquité. Ne croyez pas au moins qu'il ait
+pu sortir de mon coeur l'idée de flatter un homme! Je le défends parce
+qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-même s'il devenait
+criminel»[366].--Criminel, c'est-à-dire s'il eut aspiré à la dictature.
+
+[Note 364: Voy. cette lettre de l'Anglais Vaughan, dans les Mémoires
+de Barère (t. II, p. 227). Robespierre n'en eut même pas connaissance,
+car, d'après Barère, elle arriva et fut décachetée au comité de Salut
+public dans la journée du 9 thermidor.]
+
+[Note 365: Mémoires de Barère, t. II, p. 232. Il faudrait tout un
+volume pour relever les inconséquences de Barère.]
+
+[Note 366: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.
+Saint-Just, comme on sait, ne put prononcer que les premières paroles de
+son discours.]
+
+Enfin--raison décisive et qui coupe court au débat--comment! Saint-Just
+aurait proposé en pleine séance du comité de Salut public d'armer
+Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu'il accusait
+précisément d'avoir exercé l'autorité à l'exclusion de Maximilien ne se
+serait levé pour retourner contre lui l'accusation! Personne n'eût songé
+à s'emparer de cet argument si favorable aux projets des conjurés et
+bien de nature à exaspérer contre celui qu'on voulait abattre les
+républicains les plus désintéressés dans la lutte! Cela est
+inadmissible, n'est-ce pas? Eh bien! pas une voix accusatrice ne se fit
+entendre à cet égard. Et quand on voit aujourd'hui des gens se prévaloir
+d'une assertion maladroite de Barère, assertion dont on ne trouve aucune
+trace dans les discours prononcés ou les écrits publiés à l'époque même
+par ce membre du comité de Salut public, on se prend involontairement à
+douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu'à sa dernière heure
+trop de respect à la Convention nationale pour avoir jamais pensé à
+détourner à son profit une part de l'autorité souveraine de la grande
+Assemblée, et nous avons dit tout à l'heure avec quelle instance
+singulière il demanda que le comité de Salut public fût, en tout état de
+cause, subordonné à la Convention nationale.
+
+Comme Billaud-Varenne, dont il était si loin d'avoir les convictions
+sincères et farouches, Barère eut son heure de remords. Un jour, sur le
+soir de sa vie, peu de temps après sa rentrée en France, retenu au lit
+par un asthme violent, il reçut la visite de l'illustre sculpteur David
+(d'Angers). Il s'entretint longtemps de Robespierre avec l'artiste
+démocrate.
+
+Après avoir parlé du désintéressement de son ancien collègue et de ses
+aspirations à la dictature--deux termes essentiellement
+contradictoires--il ajouta: «Depuis, j'ai réfléchi sur cet homme; j'ai
+vu que son idée dominante était l'établissement du gouvernement
+républicain, qu'il poursuivait, en effet, des hommes dont l'opposition
+entravait les rouages de ce gouvernement.... Nous n'avons pas compris
+cet homme ... il avait le tempérament des grands hommes, et la postérité
+lui accordera ce titre.» Et comme David confiait au vieux Conventionnel
+son projet de sculpter les traits des personnages les plus éminents de
+la Révolution et prononçait le nom de Danton:--«N'oubliez pas
+Robespierre!» s'écria Barère en se levant avec vivacité sur son séant,
+et, en appuyant sa parole d'un geste impératif: «c'était un homme pur,
+intègre, un vrai républicain. Ce qui l'a perdu, c'est sa vanité, son
+irascible susceptibilité et son injuste défiance envers ses
+collègues.... Ce fut un grand malheur!...» Puis, ajoutent ses
+biographes, «sa tête retomba sur sa poitrine, et il demeura longtemps
+enseveli dans ses réflexions» [367]. Ainsi, dans cet épanchement
+suprême, Barère reprochait à Maximilien ... quoi? ... sa vanité, sa
+susceptibilité, sa défiance. Il fallait bien qu'il colorât de l'ombre
+d'un prétexte sa participation trop active au guet-apens de Thermidor.
+Etonnez-vous donc qu'en ce moment des visions sanglantes aient traversé
+l'esprit du moribond, et qu'il soit resté comme anéanti sous le poids du
+remords!
+
+[Note 367: _Mémoires de Barère_. Notice historique par MM.
+Carnot et David (d'Angers), t. 1er, p. 118, 119.--David (d'Angers) a
+accompli le voeu de Barère. Qui ne connaît ses beaux médaillons de
+Robespierre?]
+
+
+
+
+VI
+
+
+Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombre leurs manoeuvres
+odieuses. Présenter Robespierre, aux uns comme l'auteur des persécutions
+indistinctement prodiguées, aux autres comme un modéré, décidé à arrêter
+le cours terrible de la Révolution, telle fut leur tactique. On ne saura
+jamais ce qu'ils ont répandu d'assignats pour corrompre l'esprit public
+et se faire des créatures. Leurs émissaires salariaient grassement des
+perturbateurs, puis s'en allaient de tous côtés, disant: «Toute cette
+canaille-là est payée par ce coquin de Robespierre». Et, ajoute l'auteur
+de la note où nous puisons ces renseignements, «voilà Robespierre qui a
+des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mécontents bien
+augmenté»[368].
+
+[Note 368: Pièce anonyme trouvée dans les papiers de Robespierre, et
+non insérée par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchot
+(4 p. in-4°), et elle a été publiée dans l'_Histoire parlementaire_,
+t. XXXIII, p. 360.]
+
+Mais c'était surtout comme contre-révolutionnaire qu'on essayait de le
+déconsidérer aux yeux des masses. Comment, en effet, aurait-on pu le
+transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de ses
+plus chers amis, Couthon, dénoncer aux Jacobins les persécutions
+exercées par l'espion Senar, ce misérable agent du comité de Sûreté
+générale, et se plaindre, en termes indignés, du système affreux mis en
+pratique par certains hommes pour tuer la liberté par le crime. Les
+fripons ainsi désignés--quatre à cinq scélérats, selon Couthon--
+prétendaient qu'en les attaquant on voulait entamer la représentation
+nationale. «Personne plus que nous ne respecte et n'honore la
+Convention», s'écriait Couthon. «Nous sommes tous disposés à verser
+mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus
+tout la justice et la vertu, et je déclare, pour mon compte, qu'il n'est
+aucune puissance humaine qui puisse m'imposer silence toutes les fois
+que je verrai la justice outragée[369].»
+
+[Note 369: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _Moniteur_ du 9
+Thermidor (27 juillet 1794).]
+
+Robespierre jeune, de son côté, avec non moins de véhémence et
+d'indignation, signalait «un système universel d'oppression». Il fallait
+du courage pour dire la vérité, ajoutait-il. «Tout est confondu par la
+calomnie; on espère faire suspecter tous les amis de la liberté; on a
+l'impudeur de dire dans le département du Pas-de-Calais, qui méritait
+d'être plus tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh
+bien! oui, je suis modéré, si l'on entend par ce mot un citoyen qui ne
+se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la
+justice, mais qui veut leur application; si l'on entend un homme qui
+sauve l'innocence opprimée aux dépens de sa réputation. Oui, je suis un
+modéré en ce sens; je l'étais encore lorsque j'ai déclaré que le
+gouvernement révolutionnaire devait être comme la foudre, qu'il devait
+en un instant écraser tous les conspirateurs; mais qu'il fallait prendre
+garde que cette institution terrible ne devînt un instrument de
+contre-révolution par la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en
+abuserait au point que tous les citoyens s'en croiraient menacés,
+extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous les
+amis de la liberté[370]....» Voilà bien les sentiments si souvent
+exprimés déjà par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui
+entendre développer tout à l'heure, avec une énergie nouvelle, à la
+tribune de la Convention.
+
+[Note 370: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _ubi suprà_.]
+
+Robespierre pouvait donc compter, c'était à croire du moins, sur la
+partie modérée de l'Assemblée, je veux dire sur cette partie incertaine
+et flottante formant l'appoint de la majorité, tantôt girondine et
+tantôt montagnarde, sur ce côté droit dont il avait arraché
+soixante-treize membres à l'échafaud. Peu de temps avant la catastrophe
+on entendit le vieux Vadier s'écrier, un jour où les ménagements de
+Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes:
+«Si cela continue, je _lui_ ferai guillotiner cent crapauds de son
+marais»[371]. Cependant les conjurés sentirent la nécessité de se
+concilier les membres de la Convention connus pour leur peu d'ardeur
+républicaine; il n'est sorte de stratagèmes dont ils n'usèrent pour les
+détacher de Maximilien.
+
+[Note 371: Ce mot est rapporté par Courtois à la suite de la préface
+de son rapport sur les événements du 9 thermidor, note XXXVIII, p. 39.
+Courtois peut être cru ici, car c'est un complice révélant une parole
+échappée à un complice.]
+
+Dans la journée du 5 thermidor, Amar et Voulland se transportèrent, au
+nom du comité de Sûreté générale, dont la plupart des membres, avons
+nous dit, étaient de la conjuration, à la prison des Madelonnettes, où
+avaient été transférés une partie des soixante-treize Girondins; et là,
+avec une horrible hypocrisie, ils témoignèrent à leurs collègues détenus
+le plus affectueux intérêt. Ces hommes qui, de si bon coeur, eussent
+envoyé à la mort les auteurs de la protestation contre le 31 mai, que
+Robespierre leur avait arrachés des mains, parurent attendris.
+«Arrête-t-on votre correspondance?... Votre caractère est-il méconnu
+ici? Le concierge s'est-il refusé à mettre sur le registre votre qualité
+de députés? Parlez, parlez, nos chers collègues; le comité de Sûreté
+nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos
+plaintes....» Et sur les plaintes des prisonniers que leur caractère
+était méconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar
+s'écria: «C'est un crime affreux», et il pleura, lui, le rédacteur du
+rapport à la suite duquel les Girondins avaient été traduits devant le
+tribunal révolutionnaire! Quelle dérision!
+
+Les deux envoyés du comité de Sûreté générale enjoignirent aux
+administrateurs de police d'avoir pour les détenus tous les égards dus
+aux représentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu'ils
+écriraient, toutes celles qui leur seraient adressées, _sans les
+ouvrir_. Ils donnèrent encore aux administrateurs l'ordre de choisir
+pour les députés une maison commode avec un jardin. Alors tous les
+représentants tendirent leurs mains qu'Amar et Voulland serrèrent
+alternativement, et ceux-ci se retirèrent comblés des bénédictions des
+détenus[372]. Le but des conjurés était atteint.
+
+[Note 372: _Rapport fait à la police par Faro, administrateur de
+police, sur l'entrevue qui a eu lieu entre les représentants du peuple
+Amar et Voulland, envoyés par le comité de Sûreté générale, et les
+députés détenus aux Madelonnettes_. Ce rapport est de la main même de
+l'agent national Payan, dans les papiers duquel il a été trouvé. Payan
+ne fut pas dupe du faux attendrissement d'Amar et de Voulland; il sut
+très bien démêler le stratagème des membres du comité de Sûreté
+générale. (Voyez ce rapport à la suite du rapport de Courtois, sous le
+numéro XXXII, p. 150.) Il a été reproduit dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 367.]
+
+Ainsi se trouvait préparée l'alliance thermido-girondine. Les Girondins
+détenus allaient pouvoir écrire librement à leurs amis de la droite, et
+sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude
+avec laquelle ils avaient été traités par le comité de Sûreté générale.
+Or, ce n'était un mystère pour personne qu'à l'exception de trois ou
+quatre de ses membres, ce comité, instrument sinistre de la Terreur,
+était entièrement hostile à Robespierre. D'où la conclusion toute
+naturelle que Robespierre était le persécuteur, puisque ses ennemis
+prenaient un si tendre intérêt aux persécutés. Quels maîtres fourbes que
+ces héros de Thermidor!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Toutefois les députés de la droite hésitèrent longtemps avant de se
+rendre, car ils craignaient d'être dupes des manoeuvres de la
+conspiration. Ils savaient bien que du côté de Robespierre étaient le
+bon sens, la vertu, la justice; que ses adversaires étaient les plus
+vils et les plus méprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort
+bien que son triomphe assurait celui de la démocratie, la victoire
+définitive de la République, et cette certitude fut la seule cause qui
+fit épouser aux futurs comtes Sieyès, Boissy-d'Anglas, Dubois-Dubais,
+Thibaudeau et autres la querelle des Rovère, des Fouché, des Tallien,
+des Bourdon et de leurs pareils.
+
+Par trois fois ceux-ci durent revenir à la charge, avoue
+Durand-Maillane[373], tant la conscience, chez ces députés de la droite,
+balançait encore l'esprit de parti. Comment, en effet, eussent-ils
+consenti à sacrifier légèrement, sans résistance, celui qui les avait
+constamment protégés[374], celui qu'ils regardaient comme le défenseur
+du faible et de l'homme trompé[375]? Mais l'esprit de parti fut le plus
+fort. Il y eut, dit-on, chez Boissy-d'Anglas des conférences où, dans le
+désir d'en finir plus vite avec la République, la majorité se décida,
+non sans combat, à livrer la tête du Juste, de celui que le maître du
+logis venait de surnommer hautement et publiquement l'Orphée de la
+France[376]. Et voilà comment des gens relativement honnêtes conclurent
+un pacte odieux avec des coquins qu'ils méprisaient.
+
+[Note 373: _Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.]
+
+[Note 374: _Ibid._]
+
+[Note 375: Lettre de Durand-Maillane, citée _in-extenso_ dans
+son second volume. «Il n'était pas possible de voir plus longtemps
+tomber soixante, quatre-vingts têtes par jour sans horreur....» dit
+Durand-Maillane dans ses mémoires, qui sont, comme nous l'avons dit
+déjà, un mélange étonnant de lâcheté et de fourberie. Singulier moyen de
+mettre fin à cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en étaient
+les auteurs contre celui qu'on savait décidé à les poursuivre _pour
+arrêter l'effusion du sang versé par le crime_.]
+
+[Note 376: A l'égard de ces conférences chez Boissy-d'Anglas, je
+n'ai rien trouvé de certain. Je ne les mentionne que d'après un bruit
+fort accrédité. Ce fut, du reste, à Boissy-d'Anglas particulièrement, à
+Champeaux-Duplasne et à Durand-Maillane que s'adressèrent les conjurés.
+(_Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.)]
+
+Outre l'élément royaliste, il y avait dans la _Plaine_, cette
+pépinière des serviteurs et des grands seigneurs de l'Empire, une masse
+variable, composée d'individus craintifs et sans convictions, toujours
+prêts à se ranger du côté des vainqueurs. Un mot attribué à l'un d'eux
+les peint tout entiers.
+
+«Pouvez-vous nous répondre du _ventre_»? demanda un jour
+Billaud-Varenne à ce personnage de la _Plaine_. «Oui», répondit
+celui-ci, «si vous êtes les plus forts». Abattre Robespierre ne
+paraissait pas chose aisée, tant la vertu exerce sur les hommes un
+légitime prestige.
+
+Lui, pourtant, en face de la coalition menaçante, restait volontairement
+désarmé. Dépouillé de toute influence gouvernementale, il ne songea même
+pas à tenter une démarche auprès des députés du centre, qui peut-être se
+fussent unis à lui s'il eût fait le moindre pas vers eux. Tandis que
+l'orage s'amoncelait, il vivait plus retiré que jamais, laissant à ses
+amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l'ombre,
+car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des
+lettres anonymes auxquelles certains écrivains ont accordé une
+importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit déjà, une véritable
+fabrication de ces sortes de productions, monuments honteux de la
+bassesse et de la lâcheté humaines.
+
+J'en ai là, sous les yeux, un certain nombre adressées à Hanriot, à
+Hérault-Séchelles, à Danton. «Te voila donc, f.... coquin, président
+d'une horde de scélérats», écrivait-on à ce dernier; «j'ose me flatter
+que plus tôt que tu ne penses je te verrai écarteler avec
+Robespierre.... Vous avez à vos trousses cent cinquante _Brutuse_
+ou _Charlotte Cordé_[377]». Toutes ces lettres se valent pour le
+fond comme pour la forme. A Maximilien, on écrivait, tantôt:
+«Robespierre, Robespierre! Ah! Robespierre, je le vois, tu tends à la
+dictature, et tu veux tuer la liberté que tu as créée.... Malheureux, tu
+as vendu ta patrie! Tu déclames avec tant de force contre les tyrans
+coalisés contre nous, et tu veux nous livrer à eux.... Ah! scélérat,
+oui, tu périras, et tu périras des mains desquelles tu n'attends guère
+le coup qu'elles te préparent[378]....» Tantôt: «Tu es encore....
+Ecoute, lis l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends encore que
+le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas.... Si mon espoir était
+vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis-je: cette main qui trace
+ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette
+main qui presse la tienne avec horreur, percera ton coeur inhumain. Tous
+les jours je suis avec toi, je te vois tous les jours, à toute heure mon
+bras levé cherche ta poitrine.... O le plus scélérat des hommes, vis
+encore quelques jours pour penser à moi; que mon souvenir et ta frayeur
+soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! ce jour même, en te
+regardant, je vais jouir de ta terreur[379].» A coup sûr, le misérable
+auteur de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre, un des
+hommes qui aient possédé au plus haut degré le courage civil, cette
+vertu si précieuse et si rare. Croirait-on qu'il s'est rencontré des
+écrivains d'assez de bêtise ou de mauvaise foi pour voir dans les
+lettres dont nous venons d'offrir un échantillon des caractères
+_tracés par des mains courageuses_, des traits aigus lancés par
+_le courage et la vertu_[380]. C'est à n'y pas croire!
+
+[Note 377: Les originaux de ces lettres sont aux _Archives_, F
+7, 4434.]
+
+[Note 378: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_, F
+7, 4436, liasse R, figure à la suite du rapport de Courtois, sous le
+numéro LVIII; elle a été reproduite dans les _Papiers inédits_, t.
+II, p. 151.]
+
+[Note 379: Cette autre lettre, dont l'original est également aux
+_Archives_ (_ubi suprà_), est d'une orthographe qu'il nous a
+été impossible de conserver. On la trouve _arrangée_ à la suite du
+rapport de Courtois, sous le numéro LX, et dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 155.]
+
+[Note 380: Ce sont les propres expressions dont s'est servi le
+rédacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 52.]
+
+De ces lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnête homme
+fait ordinairement de pareilles pièces, il les méprisait. Quelquefois,
+pour donner à ses concitoyens une idée de l'ineptie et de la méchanceté
+de certains ennemis de la Révolution, il en donnait lecture soit aux
+Jacobins, soit à ses collègues du comité de Salut public, mais il n'y
+prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus
+sérieux ne lui manquèrent pas. Nous avons mentionné plus haut une pièce
+dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menées de la
+conjuration. Dans la journée du 5 thermidor, le rédacteur de
+l'_Orateur du peuple_, Labenette, un des plus anciens collaborateurs
+de Fréron, lui écrivant pour réclamer un service, ajoutait: «Qui sait?
+Peut-être que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas». Et il terminait
+sa lettre en prévenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour
+savoir l'heure et le moment où il pourrait lui ouvrir son coeur[381].
+Celui-là devait être bien informé. Vit-il Robespierre, et déroula-t-il
+devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s'en convaincre par son
+discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres détails
+les manoeuvres de ses ennemis.
+
+[Note 381: Cette lettre figure à la suite du rapport de Courtois,
+sous le numéro XVI, p. 113. Courtois n'a donné que l'initiale du nom de
+Labenette. Nous l'avons rétabli d'après l'original de la lettre, qu'on
+peut voir aux _Archives_.]
+
+S'il eût été doué du moindre esprit d'intrigue, comme il lui eût été
+facile de déjouer toutes les machinations thermidoriennes, comme
+aisément il se fût rendu d'avance maître de la situation! Mais non, il
+sembla se complaire dans une complète inaction. Loin de prendre la
+précaution de sonder les intentions de ses collègues de la droite, il
+n'eut même pas l'idée de s'entendre avec ceux dont le concours lui était
+assuré! La grande majorité des sections parisiennes, la société des
+Jacobins presque tout entière, la commune lui étaient dévouées; il ne
+songea point à tirer parti de tant d'éléments de force et de succès. Les
+inventeurs _de la conspiration de Robespierre_ ont eu beau
+s'ingénier, ils n'ont pu prouver un lambeau de papier indiquant qu'il y
+ait eu la moindre intelligence et le moindre concert entre Maximilien et
+le maire de Paris Fleuriot-Lescot, par exemple, ou l'agent national
+Payan[382]. Si ces deux hauts fonctionnaires, sur le compte desquels la
+réaction, malgré sa science dans l'art de la calomnie, n'est parvenue à
+mettre ni une action basse ni une lâcheté, ont, dans la journée du 9
+thermidor, pris parti pour Robespierre, ç'a été tout spontanément et
+emportés par l'esprit de justice. En revanche on a été beaucoup plus
+fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le célèbre général de la
+garde nationale parisienne[383].
+
+[Note 382: Il n'existe qu'une seule lettre de Payan à Robespierre;
+elle est datée du 9 messidor (2 juin 1794). Cette lettre, dont nous
+avons déjà parlé plus haut, est surtout relative à un rapport de Vadier
+sur Catherine Théot, rapport dans lequel l'agent national croit voir le
+fruit d'une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très loin de
+respirer un ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour,
+Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la à la suite du rapport de
+Courtois, sous le numéro LVI, p. 212, et dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 359.)]
+
+[Note 383: M. Thiers, dont nous avons renoncé à signaler les erreurs
+étranges, les inconséquences, les contradictions se renouvelant de page
+en page, fait offrir par Hanriot à Robespierre le _déploiement de ses
+colonnes_ et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (_Histoire de la
+Révolution_, ch. XXI.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste,
+n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d'où lui est venu ce
+renseignement; nous aurions pu alors en discuter la valeur.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Oh! pour celui-là la réaction a été impitoyable; elle a épuisé à son
+égard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa
+coopération active au mouvement démocratique du 31 mai. De cet ami
+sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l'Hôtel de
+Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéressement
+et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont
+malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les
+massacres de Septembre.
+
+On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a
+jamais rien articulé de sérieux. Dans son commandement il se montra
+toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut
+digne de tous éloges. Si la paix publique ne fut point troublée, si les
+attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent
+pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie
+tempérée de douceur.
+
+S'il est vrai que le style soit l'homme, on n'a qu'à parcourir les
+ordres du jour du général Hanriot, et l'on se convaincra que ce
+révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote, un pur
+républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d'armes, de
+service dans les maisons d'arrêt, il recommande de se comporter avec le
+plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. «La justice
+nationale seule», dit-il, «a le droit de sévir contre les
+coupables[384].... Le criminel dans les fers doit être respecté; on
+plaint le malheur, mais on n'y insulte pas»[385]. Pour réprimer
+l'indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du
+raisonnement à celui de la force: «Nous autres républicains, nous devons
+être frappés de l'évidence de notre égalité et pour la soutenir il faut
+des moeurs, des vertus et de l'austérité»[386]. Ailleurs il disait: «Je
+ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de
+s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle à toutes les vertueuses mères
+de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour
+tout ce qui mérite d'être respecté, sont publiquement connus»[387].
+Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut
+s'empêcher d'en gémir: «Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce
+n'est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais
+contre les ennemis du dehors[388]....»
+
+[Note 384: Ordre du jour en date du 26 pluviôse (14 février 1794).]
+
+[Note 385: _Ibid._ du 1er germinal (21 mars 1794).]
+
+[Note 386: _Ibid._ du 14 nivôse (3 janvier 1794).]
+
+[Note 387: _Ibid._ en date du 19 pluviôse (7 février 1794).]
+
+[Note 388: Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (5 février
+1794).]
+
+Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous
+engouer des hommes de guerre: «Souvenez-vous, mes amis, que le temps de
+servir les hommes est passé. C'est à la chose publique seule que tout
+bon citoyen se doit entièrement.... Tant que je serai général, je ne
+souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes
+frères les canonniers veulent _despotiser_, ce ne sera jamais sous
+mes ordres»[389].
+
+[Note 389: Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793).]
+
+Dans nos fêtes publiques, il nous faut toujours des baïonnettes qui
+reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de
+l'appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d'un
+jour de cérémonie populaire, un citoyen s'étant plaint que la force
+armée n'eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre
+dans la foule: «Ce ne sont pas mes principes», s'écrie Hanriot dans un
+ordre du jour; «quand on fête, pas d'armes, pas de despote; la raison
+établit l'ordre, la douce et saine philosophie règle nos pas ... un
+ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont
+destinées à nos bons législateurs.... Quand il s'agit de fête, ne
+parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au
+despotisme....»[390].
+
+[Note 390: _Ibid._ du 21 brumaire (11 novembre 1793).]
+
+A coup sûr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot
+bien arriéré. «Dans un pays libre», dit encore cet étrange général, «la
+police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais
+avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un oeil de
+surveillance sur la société, l'épurer et en proscrire les méchants et
+les fripons.... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires
+publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la
+société entière n'aura pour fonctionnaire public que la loi[391]....! Un
+peuple libre se police lui-même, il n'a pas besoin de force armée pour
+être juste[392]...; La puissance militaire exercée despotiquement mène à
+l'esclavage, à la misère, tandis que la puissance civile mène au
+bonheur, à la paix, à la justice, à l'abondance[393]....»
+
+[Note 391: _Ibid._ du 6 brumaire (27 octobre 1793).]
+
+[Note 392: _Ibid._ du 19 brumaire (9 novembre 1793).]
+
+[Note 393: Ordre du jour en date du 25 prairial (13 juin 1794).]
+
+Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres pour s'arroger
+certains privilèges, il rappelle que la loi est égale pour tous. «Les
+dépositaires des lois en doivent être les premiers esclaves» [394]. Un
+arrêté de la commune ayant ordonné que les citoyens trouvés mendiant
+dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives,
+le général prescrit à ses soldats d'opérer ces sortes d'arrestations
+«avec beaucoup d'humanité et d'égards pour le malheur, qu'on doit
+respecter»[395]. Aux gardes nationaux sous ses ordres, il recommande la
+plus grande modération dans le service: «Souvenez-vous que le fer dont
+vos mains sont armées n'est pas destiné à déchirer le sein d'un père,
+d'un frère, d'une mère, d'une épouse chérie.... Souvenez-vous de mes
+premières promesses où je vous fis part de l'horreur que j'avois pour
+toute effusion de sang.... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en
+provoque un autre au meurtre et à l'assassinat. Les armes que vous
+portez ne doivent être tirées que pour la défense de la patrie, c'est le
+comble de la folie de voir un Français égorger un Français; si vous avez
+des querelles particulières, étouffez-les pour l'amour de la
+patrie»[396].
+
+[Note 394: _Ibid._ du 4 septembre 1793.]
+
+[Note 395: _Ibid._ du 21 prairial an II (9 juin 1794).]
+
+[Note 396: _Ibid._ du 27 ventôse (17 mars 1794).]
+
+Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit, à l'Hanriot
+légendaire de la plupart des écrivains. Le bruit a-t-il couru, au plus
+fort moment de l'hébertisme, que certains hommes songeraient à ériger
+une dictature, il s'empresse d'écrire: «Tant que nous conserverons notre
+énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec
+nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour idole que la liberté
+et l'égalité, pour autel que la justice et la raison[397].»
+
+[Note 397: Ordre du jour du 16 ventôse an II (6 mars 1794).]
+
+A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la
+sobriété, toutes les vertus. «Ce sont nos seules richesses; elles sont
+impérissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que
+nous avons terrassés[398].... Soyons sobres, aimons la patrie, et que
+notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'étonnement les
+peuples des autres climats»[399].
+
+[Note 398: _Ibid._ du 16 floréal (5 mai 1794).]
+
+[Note 399: _Ibid._ du 26 prairial (14 juin 1794).]
+
+Indigné de l'imprudence et de la brutalité avec lesquelles certains
+soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues
+de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants,
+vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service à arrêter
+les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues.
+«L'honnête citoyen à pied doit être respecté par celui qui est à
+cheval»[400].
+
+[Note 400: _Ibid._ du 15 pluviôse (3 février 1794).]
+
+Un matin, l'ordre du jour suivant fut affiché dans tous les postes:
+«Hier, un gendarme de la 29ème division a jeté à terre, il était midi
+trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard
+ayant à la main une béquille.... Cette atrocité révolte l'homme qui
+pense et qui connaît ses devoirs. Malheur à celui qui ne sait pas
+respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il
+doit à lui-même et à la société entière. Ce gendarme prévaricateur, pour
+avoir manqué à ce qui est respectable, gardera les arrêts jusqu'à nouvel
+ordre[401].» Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, à
+l'angle de la vieille église Saint-Méry qui, dans ce quartier
+transformé, est restée presque seule comme un témoin de l'acte de
+brutalité si sévèrement puni par le général de la garde nationale, je ne
+puis m'empêcher de songer à cet Hanriot dont la réaction nous a laissé
+un portrait si défiguré.
+
+[Note 401: Ordre du jour en date du 27 floréal (16 mai 1794).]
+
+Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte
+plus paternels. Il conjure les femmes qui, par trop d'impatience à la
+porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se
+montrer sages et dignes d'elles-mêmes. «Souvenez-vous que vous êtes la
+moitié de la société et que vous nous devez un exemple que les hommes
+sensibles ont droit d'attendre de vous[402].» Le 3 thermidor, il
+invitait encore les canonniers à donner partout le bon exemple: «La
+patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein
+la haine et la discorde.... Faisons notre service d'une manière utile et
+agréable à la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui
+aiment et défendent la chose publique[403].» Voilà pourtant l'homme
+qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidoriens nous ont présenté
+comme ayant été jeté ivre-mort par Coffinhal dans un égout de l'Hôtel de
+Ville.
+
+[Note 402: Ordre du jour en date du 22 messidor (10 juillet 1794).]
+
+[Note 403: _Ibid._, du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les
+ordres du jour du général Hanriot se trouvent en minutes aux
+_Archives_, où nous les avons relevés. Un certain nombre ont été
+publiés, à l'époque, dans le _Moniteur_ et les journaux du temps.]
+
+Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l'infini, témoignent
+assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modération
+du général Hanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honnêteté
+naïve, et révélés pour la première fois, c'est l'histoire prise sur le
+fait, écrite par un homme de coeur et sans souci de l'opinion du
+lendemain.
+
+En embrassant, dans la journée du 9 thermidor, la cause des proscrits,
+Hanriot, comme Dumas et Coffinhal, comme Payan et Fleuriot-Lescot, ne
+fit que céder à l'ascendant de la vertu. Si, vingt-quatre heures
+d'avance seulement, Robespierre avait eu l'idée de s'entendre avec ces
+hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues nouées depuis si
+longtemps contre lui il avait opposé les plus simples mesures de
+prudence, s'il avait prévenu d'un mot quelques membres influents de la
+Commune et des sections, s'il avait enfin pris soin d'éclairer sur les
+sinistres projets de ses adversaires la foule immense de ses admirateurs
+et de ses amis inconnus, la victoire lui était assurée; mais, en dehors
+de la Convention, il n'y avait pas de salut à ses yeux; l'Assemblée,
+c'était l'arche sainte; plutôt que d'y porter la main, il aurait offert
+sa poitrine aux poignards. Pour triompher de ses ennemis, il crut qu'il
+lui suffirait d'un discours, et il se présenta sans autre arme sur le
+champ de bataille, confiant dans son bon droit et dans les sentiments de
+justice et d'équité de la Convention. Fatale illusion, mais noble
+croyance, dont sa mémoire devrait rester éternellement honorée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+D'ailleurs Robespierre ne put se persuader, j'imagine, que ses collègues
+du comité de Salut public l'abandonneraient si aisément à la rage de ses
+ennemis. Mais il comptait sans les jaloux et les envieux, à qui son
+immense popularité portait ombrage. La persistance de Maximilien à ne
+point s'associer à une foule d'actes qu'il considérait comme
+tyranniques, à ne pas prendre part, quoique présent, aux délibérations
+du comité, exaspéra certainement quelques-uns de ses collègues, surtout
+Billaud. Ce dernier lui reprochait d'être le tyran de l'opinion, à cause
+de ses succès de tribune. Singulier reproche qui fit dire à Saint-Just:
+«Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le
+mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues
+le tyran de l'opinion[404].» Son empire, ajoute-t-il excellemment, se
+donne à la raison et ne ressemble guère au pouvoir des gouvernements.
+Mais Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, forts de l'appui de Carnot,
+avaient pour ainsi dire accaparé à cette époque l'exercice du
+pouvoir[405]: ils ne se souciaient nullement de voir la puissance du
+gouvernement contre balancée par celle de l'opinion.
+
+[Note 404: Discours du 9 Thermidor.]
+
+[Note 405: «Vous avez confié le gouvernement à douze personnes, il
+s'est trouvé, en effet, le dernier mois, entre deux ou trois.»
+Saint-Just, _discours du 9 thermidor_.]
+
+Cependant diverses tentatives de rapprochement eurent lieu dans les
+premiers jours de thermidor, non seulement entre les membres du comité
+de Salut public, mais encore entre les membres des deux comités réunis.
+On s'assembla une première fois le 4. Ce jour-là l'entente parut
+probable, puisqu'on chargea Saint-Just de présenter à la Convention un
+rapport sur la situation générale de la République, Saint-Just dont
+l'amitié et le dévouement pour Robespierre n'étaient ignorés de
+personne. L'âpre et fier jeune homme ne déguisa ni sa pensée ni ses
+intentions. Il promit de dire tout ce que sa probité lui suggérerait
+pour le bien de la patrie, rien de plus, rien de moins, et il ajouta:
+«Tout ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté
+aura ma haine[406].» Ces paroles donnèrent sans doute à réfléchir à ceux
+qui ne le voyaient pas sans regret chargé de prendre la parole au nom
+des comités devant la Convention nationale. Billaud-Varenne ne dissimula
+même pas son dessein de rédiger l'acte d'accusation de Maximilien[407].
+
+[Note 406: Discours du 9 thermidor.]
+
+[Note 407: _Ibid._]
+
+Le lendemain, on se rassembla de nouveau. Les membres des anciens
+comités ont prétendu que ce jour-là Robespierre avait été cité devant
+eux pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse
+vaguement aux Jacobins et sur son absence du comité depuis quatre
+décades. Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour découvrir la
+fourberie cachée sous cette déclaration intéressée. D'abord il n'y avait
+pas lieu de citer Robespierre devant les comités, puisque, du propre
+aveu de ses accusateurs, il n'avait encore accompli aucun de ces actes
+ostensibles et nécessaires «pour démontrer une conjuration à l'opinion
+publique abusée»[408]. Cet acte _ostensible et nécessaire_ ce fut,
+comme l'ont dit eux-mêmes ses assassins, son discours du 8
+thermidor.--Secondement, l'absence de Robespierre a été, comme nous
+l'avons prouvé, une absence toute morale; de sa personne il était là;
+donc il était parfaitement inutile de le mander, puisque chaque jour on
+se trouvait face à face avec lui.
+
+[Note 408: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 89. M.
+Michelet trouve moyen de surenchérir sur les allégations inadmissibles
+des membres des deux anciens comités. Il raconte que le soir du 5
+thermidor, le comité, _non sans étonnement, vit arriver
+Robespierre_. Et que voulait-il? se demande l'éminent écrivain; les
+tromper? gagner du temps _jusqu'au retour de Saint-Just_? Il ne le
+croit pas, et c'est bien heureux; mais s'il avait étudié avant d'écrire,
+il se serait aperçu que Robespierre n'avait pas à gagner du temps
+jusqu'au retour de Saint-Just, puisque ce représentant était de retour
+depuis le 10 messidor, c'est-à-dire depuis plus de trois semaines, et
+que, dans son dernier discours, il a raconté lui-même avec des détails
+qu'on ne trouve nulle part ailleurs cette séance du 5 thermidor, où il
+joua un rôle si important. (Voy. l'_Histoire de la Révolution_ par
+M. Michelet, t. VII, p. 428.)]
+
+La vérité est que le 5 thermidor il consentit à une explication. Cette
+explication, que fût-elle? Il est impossible d'admettre tous les contes
+en l'air débités là-dessus par les uns et par les autres. Les anciens
+membres des comités ont gardé à cet égard un silence prudent[409]. Seul,
+Billaud-Varenne en a dit quelques mots. A l'en croire, Robespierre
+serait devenu lui-même accusateur, aurait désigné nominativement les
+victimes qu'il voulait immoler, et surtout aurait reproché aux deux
+comités l'inexécution du décret ordonnant l'organisation de six
+commissions populaires pour juger les détenus[410]. Sur ce dernier point
+nous prenons Billaud en flagrant délit de mensonge, car, dès le 3
+thermidor, quatre de ces commissions étaient organisées par un arrêté
+auquel Robespierre, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait, quoique présent
+au comité, refusé sa signature. Quant aux membres dénoncés par
+Robespierre à ses collègues des comités pour leurs crimes et leurs
+prévarications, quels étaient-ils? Billaud-Varenne s'est abstenu de
+révéler leurs noms, et c'est infiniment fâcheux; on eût coupé court
+ainsi aux exagérations de quelques écrivains, qui, feignant d'ajouter
+foi aux récits mensongers de certains conjurés thermidoriens, se sont
+complu à porter jusqu'à dix-huit et jusqu'à trente le chiffre des
+Conventionnels menacés. Le nombre des coupables n'était pas si grand;
+rappelons que, d'après les déclarations assez précises de Couthon et de
+Saint-Just, il ne s'élevait pas à plus de quatre ou cinq, parmi
+lesquels, sans crainte de se tromper, on peut ranger Fouché, Tallien et
+Rovère. «Robespierre s'est déclaré le ferme appui de la Convention», a
+écrit Saint-Just, «il n'a jamais parlé dans le comité qu'avec ménagement
+de porter atteinte à aucun de ses membres[411]». C'est encore au
+discours de Saint-Just qu'il faut recourir pour savoir à peu près au
+juste ce qui s'est passé le 5 thermidor dans la séance des deux comités.
+
+[Note 409: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. 7
+et 61. Barère n'a pas été plus explicite dans ses _Observations sur le
+rapport de Saladin_.]
+
+[Note 410: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p.
+89.]
+
+[Note 411: Discours du 9 Thermidor.]
+
+Au commencement de la séance tout le monde restait muet, comme si l'on
+eût craint de s'expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il
+raconta qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et
+interrogé par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confié que les
+puissances alliées n'avaient aucun espoir d'accommodement avec la France
+actuelle, mais qu'elles attendaient tout d'un parti qui renverserait la
+forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins
+rigides. En effet, les manoeuvres des conjurés n'avaient pas été sans
+transpirer au dehors. Les émigrés, ajouta Saint-Just, sont instruits du
+projet des conjurés de faire, s'ils réussissent, contraster l'indulgence
+avec la rigueur actuellement déployée contre les traîtres. Ne verra-t-on
+pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Fréron, les Bourdon
+(de l'Oise), s'éprendre de tendresses singulières pour les victimes de
+la Révolution et même pour les familles des émigrés?
+
+Arrivant ensuite aux persécutions sourdes dont Robespierre était
+l'objet, il demanda, sans nommer son ami, s'il était un dominateur qui
+ne se fût pas d'abord environné d'un grand crédit militaire, emparé des
+finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les
+mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupçons. David appuya
+chaleureusement les paroles de son jeune collègue. Il n'y avait pas à se
+méprendre sur l'allusion. Billaud-Varenne dit alors à Robespierre:
+_Nous sommes tes Amis, nous avons toujours marché ensemble._ Et la
+veille, il l'avait traité de Pisistrate. «Ce déguisement», dit
+Saint-Just, «fit tressaillir mon coeur»[412].
+
+[Note 412: Discours du 9 thermidor.]
+
+Il n'y eut rien d'arrêté positivement dans cette séance; cependant la
+paix parut, sinon cimentée, au moins en voie de se conclure, et l'on
+confirma le choix que, la veille, on avait fait de Saint-Just, comme
+rédacteur d'un grand rapport sur la situation de la République. Les
+conjurés, en apprenant l'issue de cette conférence, furent saisis de
+terreur. Si cette paix eût réussi, a écrit l'un d'eux, «elle perdait à
+jamais la France»[413]; c'est-à-dire: nous étions démasqués et punis,
+nous misérables qui avons tué la République dans la personne de son plus
+dévoué défenseur. De nouveau l'on se mit à l'oeuvre: des listes de
+proscription plus nombreuses furent lancées parmi les députés.
+«Epouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser
+l'innocence», voilà ce que Saint-Just appelait un blasphème[414].
+
+[Note 413: _Les Crimes de sept membres des anciens comités, etc.,
+ou Dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent
+Lecointre, p. 194.]
+
+[Note 414: Discours du 9 Thermidor.]
+
+Tel avait été le succès de ce stratagème, qu'ainsi que nous l'avons dit,
+un certain nombre de représentants n'osaient plus coucher dans leurs
+lits. Cependant on ne vint pas sans peine à bout d'entraîner le comité
+de Salut public; il fallut des pas et des démarches dont l'histoire
+serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comité
+semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment
+de livrer la grande victime. Tout à l'heure même nous allons entendre
+Barère, en leur nom, prodiguer à Robespierre la louange et l'éloge. Mais
+ce sera le baiser de Judas.
+
+
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+
+Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins.
+--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois.
+Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de
+l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de
+Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de
+Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8
+thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès
+des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.
+
+
+I
+
+
+Aux approches du 9 thermidor, il y avait dans l'air une inquiétude
+vague, quelque chose qui annonçait de grands événements. Les
+malveillants s'agitaient en tous sens et répandaient les bruits les plus
+alarmants pour décourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient
+jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit
+vivement aux Jacobins dans la séance du 6, et il signala d'odieuses
+menées dont, ce jour-là même, l'enceinte de la Convention avait été le
+théâtre[415]. Après lui Couthon prit la parole et revint sur les
+manoeuvres employées pour jeter la division dans la Convention
+nationale, dans les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il
+parla de son dévouement absolu pour l'Assemblée, dont la très-grande
+majorité lui paraissait d'une pureté exemplaire; il loua également les
+comités de Salut public et de Sûreté générale, où, dit-il, il
+connaissait des hommes vertueux et énergiques, disposés à tous les
+sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comité de Sûreté
+générale de s'être entouré de scélérats coupables d'avoir exercé en son
+nom une foule d'actes arbitraires et répandu l'épouvante parmi les
+citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mémoires plus ou
+moins authentiques ont si bien servi la réaction. «Il n'est pas»,
+dit-il, «d'infamies que cet homme atroce n'ait commises». C'était là un
+de ces agents impurs dénoncés par Robespierre comme cherchant partout
+des coupables et prodiguant les arrestations injustes[416]. Couthon ne
+s'en tint pas là: il signala la présence de quelques scélérats jusque
+dans le sein de la Convention, en très petit nombre du reste: cinq ou
+six, s'écria-t-il, «dont les mains sont pleines des richesses de la
+République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés»;
+c'est-à-dire les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Rovère, les
+Bourdon (de l'Oise), qu'à deux jours de là Robespierre accusera à son
+tour--malheureusement sans les nommer--d'avoir porté la Terreur dans
+toutes les conditions.
+
+[Note 415: _Journal de la Montagne_ du 10 thermidor (28 juillet
+1794).]
+
+[Note 416: Senar, comme on sait, avait fini par être arrêté sur les
+plaintes réitérées de Couthon.]
+
+Trois jours auparavant, Couthon, après avoir récriminé contre les cinq
+ou six coquins dont la présence souillait la Convention, avait engagé la
+société à présenter dans une pétition à l'Assemblée ses voeux et ses
+réflexions au sujet de la situation, et sa motion avait été unanimement
+adoptée. Il y revint dans la séance du 6. C'était sans doute, à ses
+yeux, un moyen très puissant de déterminer les gens de bien à se
+rallier, et les membres purs de la Convention à se détacher des cinq ou
+six êtres tarés qu'il considérait comme les plus vils et les plus
+dangereux ennemis de la liberté[417]. Quelques esprits exaltés
+songèrent-ils alors à un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est
+certain aussi que si quelqu'un s'opposa avec une énergie suprême à
+l'idée de porter atteinte à la Convention nationale, dans des
+circonstances nullement semblables à celles où s'était trouvée
+l'Assemblée à l'époque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. Il ne
+ménagea point les provocateurs d'insurrection, ceux qui, par leurs
+paroles, poussaient le peuple à un 31 mai. «C'était bien mériter de son
+pays», s'écriat-il, «d'arrêter les citoyens qui se permettraient des
+propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires»[418].
+
+[Note 417: Le compte rendu de la séance du 6 thermidor aux Jacobins
+ne figure pas au _Moniteur_. Il faut le lire dans le _Journal de
+la Montagne_ au 10 thermidor (28 juillet 1794), où il est très
+incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et
+les inexactitudes.]
+
+[Note 418: On chercherait vainement dans les journaux du temps trace
+des paroles de Robespierre. Le compte rendu très incomplet de la séance
+du 6 thermidor aux Jacobins n'existe que dans le _Journal de la
+Montagne_. Mais les paroles de Robespierre nous ont été conservées
+dans le discours prononcé par Barère à la Convention le 7 thermidor, et
+c'est là un document irrécusable. (Voyez le _Moniteur_ du 8
+thermidor [26 juillet 1794].)]
+
+Rien de plus légal, d'ailleurs, que l'adresse présentée par la société
+des Jacobins à la Convention dans la séance du 7 thermidor (25 juillet
+1794), rien de plus rassurant surtout pour l'Assemblée. En effet, de
+quoi y est-il question? D'abord, des inquiétudes auxquelles donnaient
+lieu les manoeuvres des détracteurs du comité de Salut public,
+manoeuvres que les Amis de la liberté et de l'égalité ne pouvaient
+attribuer qu'à l'étranger, contraint de placer sa dernière ressource
+dans le crime. C'était lui, disait-on, qui «voudrait que des
+conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la liberté, au
+nom même de la patrie, afin qu'elle ne parût puissante et terrible que
+contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs....» Ces conspirateurs
+impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c'étaient les
+Fouché, les Tallien, les Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels
+Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grâce à
+une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l'ordre du jour,
+cette justice impartiale à laquelle se fie le citoyen honnête, même
+après des erreurs et des fautes, faisait trembler les traîtres, les
+fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de
+bien[419]. On y dénonçait comme une manoeuvre contre-révolutionnaire la
+proposition faite à la Convention, par un nommé Magenthies, de prononcer
+la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu
+serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et
+de la morale, proposition dont l'infamie avait déjà été signalée par
+Robespierre à la tribune des Jacobins[420]. La désignation de prêtres et
+de prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de
+l'Assemblée qui avaient proclamé la reconnaissance de l'Être suprême et
+de l'immortalité de l'âme, était également relevée comme injurieuse pour
+la Représentation nationale.
+
+[Note 419: Impossible de travestir plus déplorablement que ne l'a
+fait M. Michelet le sens de cette pétition. «Elle accusait les
+indulgents,» dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est-à-dire ceux
+«qui déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes
+ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes pour trouver
+partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple
+même.» Voilà les singuliers indulgents qu'accusait la pétition
+jacobine.]
+
+[Note 420: Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du
+7 thermidor (25 juillet 1794).]
+
+Comment, était-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la
+liberté et de l'égalité n'aurait-elle pas été éveillée quand ils
+voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans
+l'impossibilité même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien
+évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur pétition respirait, du
+reste, d'un bout à l'autre, le plus absolu dévouement pour la
+Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement
+pour les mandataires du pays. «Avec vous», disaient-ils en terminant,
+«ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son
+devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentants jusqu'à
+la mort»[421]. En présence d'un pareil document, il est assurément assez
+difficile d'accuser la société des Amis de la liberté et de l'égalité de
+s'être insurgée contre la Convention, et il faut marcher à pieds joints
+sur la vérité pour oser prétendre qu'à la veille du 9 Thermidor on
+sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée.
+
+[Note 421: Cette adresse de la Société des Jacobins se trouve dans
+le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet) et dans le _Journal des
+Débats_ et des décrets de la Convention, numéro 673.]
+
+
+
+
+II
+
+
+Au moment où l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Crancé
+s'élançait à la tribune comme s'il se fût senti personnellement désigné
+et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant
+entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré
+l'animosité de Robespierre par sa conduite équivoque. Récemment exclu
+des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et
+entra dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un
+des principaux griefs relevés à sa charge par Maximilien était d'avoir
+causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s'écriant
+publiquement à Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait
+un Breton[422]. Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se
+vanter d'avoir arraché la Bretagne à la guerre civile. «Robespierre a
+été trompé», dit-il, «lui-même reconnaîtra bientôt son erreur[423]».
+Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce
+personnage, digne allié des Fouché et des Tallien, devint l'un des plus
+violents séides de la réaction thermidorienne. On voit, du reste, avec
+quels ménagements les conjurés traitaient Maximilien à l'heure même où
+ils n'attendaient que l'occasion de le tuer. Le comité de Salut public
+n'avait pas dit encore son dernier mot.
+
+[Note 422: Note de Robespierre sur quelques députés, à la suite du
+rapport de Courtois, sous le numéro LI, et dans les _Papiers
+inédits_, t. II, p. 17.]
+
+[Note 423: Voyez le discours de Dubois-Crancé dans le
+_Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet 1794).]
+
+On put même croire un moment qu'il allait prendre Maximilien sous sa
+garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barère présenta au
+nom du comité de Salut public un long rapport dans lequel il refit le
+procès des Girondins, des Hébertistes et des Dantonistes, porta aux nues
+la journée du 31 mai, et traça de Robespierre le plus pompeux éloge. Des
+citoyens aveuglés ou malintentionnés avaient parlé de la nécessité d'un
+nouveau 31 mai, dit-il; un homme s'était élevé avec chaleur contre de
+pareilles propositions, avait hautement préconisé le respect de la
+Représentation nationale, et cet homme, c'était, comme on l'a vu plus
+haut, Maximilien Robespierre. «Déjà», ajouta Barère, «un représentant du
+peuple qui jouit d'une réputation patriotique méritée par cinq années de
+travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de
+liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je
+viens de vous dénoncer[424]».
+
+[Note 424: Voyez le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet
+1794).]
+
+En entendant de telles paroles, les conjurés durent trembler et sentir
+se fondre leurs espérances criminelles. Qui pouvait prévoir qu'à deux
+jours de là Barère tiendrait, au nom de ce même comité, un tout autre
+langage?
+
+Après la séance conventionnelle, les conjurés se répandirent partout où
+ils espérèrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite
+ils firent de plus belle miroiter la perspective d'un régime
+d'indulgence et de douceur; aux yeux des républicains farouches, celle
+d'une aggravation de terreur. Un singulier mélange de coquins,
+d'imbéciles et de royalistes déguisés, voilà les Thermidoriens. Une
+réunion eut lieu Chez Collot-d'Herbois, paraît-il[425], où l'on parvint
+à triompher des scrupules de certains membres qui hésitaient à sacrifier
+celui qu'avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire
+de l'édifice républicain, et qu'ils ne se pardonnèrent jamais d'avoir
+livré à la fureur des méchants. Fouché, prédestiné par sa basse nature
+au rôle d'espion et de mouchard, rendait compte aux conjurés de ce qui
+se passait au comité de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprès
+de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure: «La division
+est complète», dit-il, «demain il faut frapper[426]».
+
+[Note 425: Renseignement fourni par Godefroy Cavaignac à M.
+Hauréau.]
+
+[Note 426: Déclaration de Tallien dans la séance du 22 thermidor an
+III (9 août 1795). _Moniteur_ du 27 thermidor (14 août).]
+
+Cependant, au lieu de chercher des alliés dans cette partie indécise,
+craintive et flottante de la Convention qu'on appelait le centre, et qui
+n'eût pas mieux demandé que de se joindre à lui s'il eût consenti à
+faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir à l'écart.
+Tandis que les conjurés, pour recruter des complices, avaient recours
+aux plus vils moyens, en appelaient aux plus détestables passions,
+attendant impatiemment l'heure de le tuer à coup sûr, il méditait ... un
+discours, se fiant uniquement à son bon droit et à la justice de sa
+cause. La légende nous le représente s'égarant dans ces derniers temps
+en des promenades lointaines; allant chercher l'inspiration dans les
+poétiques parages où vivait le souvenir de J.-J. Rousseau, son maître,
+et où il lui avait été permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec
+l'immortel philosophe. C'est là une tradition un peu incertaine.
+
+Il ne quitta guère Paris dans les jours qui précédèrent le 8 thermidor;
+sa présence s'y trouve constatée par les registres du comité de Salut
+public. Ce qui est vrai, c'est que le soir, après le repas, il allait
+prendre l'air aux Champs-Élysées, avec la famille Duplay. On se rendait,
+de préférence, du côté du jardin Marboeuf[427]. Robespierre marchait en
+avant, ayant au bras la fille aînée de son hôte, Éléonore, sa fiancée,
+et, pour un moment, dans cet avant-goût du bonheur domestique, il
+oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. Derrière
+eux venaient le père, dont la belle tête commandait le respect, et la
+mère toute fière et heureuse de voir sa fille au bras de celui qu'elle
+aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils.
+
+[Note 427: Manuscrit de Mme Lebas.]
+
+Dès qu'on était rentré, Maximilien reprenait son travail quand il ne se
+rendait pas à la séance des Jacobins, où il n'alla pas du 3 au 8. Ce fut
+vraisemblablement dans cet intervalle qu'il composa son discours dont le
+manuscrit, que j'ai sous les yeux, porte les traces d'une composition
+rapide et pressée. Robespierre se retrouve tout entier, avec son
+système, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse
+harangue, qu'il a si justement appelée lui-même son testament de mort.
+
+Ce n'est point, tant s'en faut, comme on l'a dit, une composition
+laborieusement conçue, et péniblement travaillée; on y sent, au
+contraire, tout l'abandon d'une inspiration soudaine. Ce discours est
+fait d'indignation. C'est la révolte d'une âme honnête et pure contre le
+crime. Les sentiments divers dont le coeur de l'auteur était rempli se
+sont précipités à flots pressés sous sa plume; cela se voit aux ratures,
+aux transpositions, au désordre même qui existe d'un bout à l'autre du
+manuscrit[428]. Nul doute que Robespierre n'ait été content de son
+discours, et n'y ait compté comme sur une arme infaillible. La veille du
+jour où il s'était proposé de le prononcer devant la Convention
+nationale, il sortit avec son secrétaire, Simon Duplay, le soldat de
+Valmy, celui qu'on appelait Duplay, à la jambe de bois, et il dirigea
+ses pas du côté du promenoir de Chaillot tout en haut des
+Champs-Élysées. Il se montra gai, enjoué jusqu'à poursuivre les
+hannetons fort abondants cette année[429].
+
+[Note 428: Ce discours, a écrit Charles Nodier, «est surtout
+vraiment monumental, vraiment digne de l'histoire, en ce point qu'il
+révèle d'une manière éclatante les projets d'amnistie et les théories
+libérales et humaines qui devaient faire la base du gouvernement, sous
+l'influence modératrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomphé
+le 9 thermidor». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I. p. 292, édit.
+Charpentier).]
+
+[Note 429: Renseignements fournis par M. le docteur Duplay, fils de
+Duplay à la jambe de bois et père de l'éminent professeur de clinique
+chirurgicale.
+
+J'ai sous les yeux l'interrogatoire qu'au lendemain de Thermidor, on fit
+subir à Simon Duplay, qui avait servi de secrétaire à Robespierre. Le
+lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître ce curieux document,
+dont nous devons la communication à notre cher et vieil ami Jules
+Claretie.
+
+INTERROGATOIRE DE SIMON DUPLAY
+
+Demeurant à Paris, rue Honoré, section des Piques, n° 366, chez son
+oncle, Maurice Duplay.
+
+D. N'est-ce pas chez ton oncle que logeaient les Robespierre?
+
+R. Oui, mais Robespierre jeune en est sorti après son retour de l'armée
+d'Italie pour aller loger rue Florentin.
+
+D. N'as-tu pas connaissance que le 8 thermidor ou quelques jours
+auparavant plusieurs membres du comité de Salut public dinèrent chez
+Robespierre aîné?
+
+R. Non. Excepté Barère qui y dîna dix, douze ou quinze jours auparavant
+sans préciser le jour.
+
+D. N'as-tu pas connaissance que Saint-Just et Le Bas y dînèrent à la
+même époque?
+
+R. Non.
+
+D. Dans le dîner où s'est trouvé Barère, ne l'as-tu pas entendu proposer
+à Robespierre de se raccommoder avec les membres de la Convention et des
+Comités, qui paraissaient lui être opposés?
+
+R. Non. Je crois même que le dîner dont il s'agit précéda la division
+qui, depuis, a éclaté au Comité.
+
+D. Ne sais-tu pas que Robespierre, indépendamment de la police générale
+de la République, dont il s'était chargé, voulait encore diriger les
+armées, et que c'est de là qu'est née la division dont il s'agit?
+
+R. Non. Je crois même que Robespierre n'entendait rien à l'art
+militaire.
+
+D. Ne l'as-tu pas entendu différentes fois, le même Robespierre,
+déclamer contre les victoires des armées de la République, les tourner
+en ridicule, et dire, dans d'autres moments, que le sacrifice de 6,000
+hommes n'était rien quand il s'agissait d'un principe?
+
+R. Non. Je l'ai vu, au contraire, différentes fois, se réjouir de nos
+victoires, et je ne l'ai jamais entendu tenir ce dernier propos. Simon
+Duplay nie que Robespierre ait fait enlever des cartons à la police, que
+Robespierre reçût des Anglais, des étrangers. Parfois des étrangers qui,
+obligés de sortir de Paris, réclamaient l'exception.
+
+Il n'a vu ni Fleuriot, ni Hanriot, venir chez Robespierre.
+
+(_Archives_ W, 79.)]
+
+Néanmoins, par instant, un nuage semblait voiler sa physionomie, et il
+se sentait pris de je ne sais quelle vague inquiétude, de cette
+inquiétude qu'on ne peut s'empêcher de ressentir la veille d'une
+bataille.
+
+En rentrant dans la maison de son hôte, il trouva le citoyen Taschereau,
+dont nous avons déjà eu occasion de parler, et il lui fit part de son
+dessein de prendre la parole le lendemain à l'Assemblée.--«Prenez
+garde», lui dit Taschereau, «vos ennemis ont beaucoup intrigué, beaucoup
+calomnié».--«C'est égal», reprit Maximilien, «je n'en remplirai pas
+moins mon devoir».
+
+
+
+
+III
+
+
+Depuis longtemps Robespierre n'avait point paru à la tribune de la
+Convention, et son silence prolongé n'avait pas été sans causer quelque
+étonnement à une foule de patriotes. Le bruit s'étant répandu qu'il
+allait enfin parler, il y eut à la séance un concours inusité de monde.
+Il n'était pas difficile de prévoir qu'on était à la veille de grands
+événements, et chacun, ami ou ennemi, attendait avec impatience le
+résultat de la lutte.
+
+Rien d'imposant comme le début du discours dont nous avons mis déjà
+quelques extraits sous les yeux de nos lecteurs, et que nous allons
+analyser aussi complètement que possible. «Que d'autres vous tracent des
+tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens
+point réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais
+je veux étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la
+seule force de la vérité. _Je vais dévoiler des abus qui tendent à la
+ruine de la patrie et que votre probité seule peut réprimer_[430]. Je
+vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée.
+_Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis
+l'objet, vous ne m'en ferez point un crime; vous n'avez rien de commun
+avec les tyrans que vous combattez_. Les cris de l'innocence outragée
+n'importunent point vos oreilles, et vous n'ignorez pas que cette cause
+ne vous est point étrangère.»
+
+[Note 430: Nous prévenons le lecteur que nous analysons ce discours
+d'après le manuscrit de Robespierre, manuscrit dans la possession
+duquel, quelque temps après le 9 thermidor, la famille Duplay parvint à
+rentrer. Les passages que nous mettons en italique ont été supprimés ou
+[illisible] dans l'édition donnée par la commission thermidorienne.]
+
+Après avoir établi, en fait, la supériorité de la Révolution française
+sur toutes les autres révolutions, parce que seule elle s'était fondée
+sur la théorie des droits de l'humanité et les principes de la justice,
+après avoir montré comment la République s'était glissée pour ainsi dire
+entre toutes les factions, il traça rapidement l'historique de toutes
+les conjurations dirigées contre elle et des difficultés avec
+lesquelles, dès sa naissance, elle s'était trouvée aux prises. Il
+dépeignit vivement les dangers auxquels elle était exposée quand, la
+puissance des tyrans l'emportant sur la force de la vérité, il n'y avait
+plus de légitime que la perfidie et de criminel que la vertu. Alors les
+bons citoyens étaient condamnés au silence et les scélérats dominaient.
+«Ici, ajoutait-il, j'ai besoin d'épancher mon coeur, vous avez besoin
+aussi d'entendre la vérité. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune
+accusation; un soin plus pressant m'occupe et je ne me charge pas des
+devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a
+plus qu'une importance secondaire.»
+
+Arrêtant un instant sa pensée sur le système de terreur et de calomnies
+mis en pratique depuis quelque temps, il demandait à qui les membres du
+gouvernement devaient être redoutables, des tyrans et des fripons, ou
+des gens de bien et des patriotes. Les patriotes! ne les avait-il pas
+constamment défendus et arrachés aux mains des intrigants hypocrites qui
+les opprimaient encore et cherchaient à prolonger leurs malheurs en
+trompant tout le monde par d'inextricables impostures? Étaient-ce
+Danton, Chabot, Ronsin, Hébert, qu'on prétendait venger? Mais il fallait
+alors accuser la Convention tout entière, la justice qui les avait
+frappés, le peuple qui avait applaudi à leur chute. Par le fait de qui
+gémissaient encore aujourd'hui dans les cachots tant de citoyens
+innocents ou inoffensifs? Qui accuser, sinon les ennemis de la liberté
+et la coupable persévérance des tyrans ligués contre la République?
+Puis, dans un passage que nous avons cité plus haut, Robespierre
+reprochait à ses adversaires, à ses persécuteurs, d'avoir porté la
+terreur dans toutes les conditions, déclaré la guerre aux citoyens
+paisibles, érigé en crime des préjugés incurables ou des choses
+indifférentes, d'avoir, recherchant des opinions anciennes, promené le
+glaive sur une partie de la Convention et demandé dans les sociétés
+populaires les têtes de cinq cents représentants du peuple. Il rappelait
+alors, avec une légitime fierté, que c'était lui qui avait arraché ces
+députés à la fureur des monstres qu'il avait accusés. «Aurait-on oublié
+que nous nous sommes jeté entre eux et leurs perfides adversaires?» Ceux
+qu'il avait sauvés ne l'avaient pas oublié encore, mais depuis!
+
+Et pourtant un des grands arguments employés contre lui par la faction
+acharnée à sa perte était son opposition à la proscription d'une grande
+partie de la Convention nationale. «Ah! certes», s'écriait-il,
+«lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les
+intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée
+ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud si elles avaient
+triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les
+fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les principes de la
+stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de
+précipitation, j'étais loin sans doute de penser que l'on dût me tenir
+compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où
+elle aurait été remarquée et où l'on aurait donné des noms pompeux aux
+devoirs les plus indispensables de la probité; mais j'étais encore plus
+loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux
+envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la Représentation
+nationale, que j'avais servie avec dévouement. Je m'attendais bien moins
+encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir
+l'égorger.»
+
+N'avait on pas été jusqu'à l'accuser auprès de ceux qu'il avait
+soustraits à l'échafaud d'être l'auteur de leur persécution! Il avait
+d'ailleurs très bien su démêler les trames de ses ennemis. D'abord on
+s'était attaqué à la Convention tout entière, puis au comité de Salut
+public, mais on avait échoué dans cette double entreprise, et à présent
+on s'efforçait d'accabler un seul homme. Et c'étaient des représentants
+du peuple, se disant républicains, qui travaillaient à exécuter l'arrêt
+de mort prononcé par les tyrans contre les plus fermes amis de la
+liberté! Les projets de dictature imputés d'abord à l'Assemblée entière,
+puis au comité de Salut public, avaient été tout à coup transportés sur
+la tête d'un seul de ses membres. D'autres s'apercevraient du côté
+ridicule de ces inculpations, lui n'en voyait que l'atrocité. «Vous
+rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse
+persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la
+patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention
+nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai
+ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. Paraître un
+objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est
+pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui
+faire subir, c'est le plus grand des forfaits»[431]!
+
+[Note 431: On trouve dans les Mémoires de Charlotte Robespierre
+quelques vers qui semblent être la paraphrase de cette idée.
+
+ Le seul tourment du juste à son heure dernière,
+ Et le seul dont alors je serai déchiré,
+ C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie
+ Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie,
+ De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.
+
+Charlotte attribue ces vers à son frère. (Voy. ses Mémoires, p. 121.) Je
+serais fort tenté de croire qu'ils sont apocryphes.]
+
+Après avoir montré les arrestations injustes prodiguées par des agents
+impurs, le désespoir jeté dans une multitude de familles attachées à la
+Révolution, les prêtres et les nobles épouvantés par des motions
+concertées, les représentants du peuple effrayés par des listes de
+proscription imaginaires, il protestait de son respect absolu pour la
+Représentation nationale. En s'expliquant avec franchise sur
+quelques-uns de ses collègues, il avait cru remplir un devoir, voilà
+tout. Alors tombèrent de sa bouche des paroles difficiles à réfuter et
+que l'homme de coeur ne relira jamais sans être profondément touché:
+
+«Quant à la Convention nationale, mon premier devoir comme mon premier
+penchant est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le
+crime, sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs funestes de
+plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques de la
+liberté ... je dis que tous les représentants du peuple dont le coeur
+est pur doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient.
+Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais
+citoyens; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une
+affaire de coeur; il ne consiste ni dans l'insolence ni dans une fougue
+passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la
+morale.... Le coeur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je
+crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments
+généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on
+rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut
+lui tendre la main et le serrer contre son coeur. Je crois à des
+circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec
+les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue
+et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde
+peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus
+petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du
+monde....»
+
+C'était au bon sens et à la justice, ajoutait-il, si nécessaires dans
+les affaires humaines, de séparer soigneusement l'erreur du crime.
+Revenant ensuite sur cette accusation de dictature si traîtreusement
+propagée par les conjurés: «Stupides calomniateurs»! leur disait-il,
+«vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas une
+injure faite à un individu, mais à une nation invincible qui dompte et
+qui punit les rois?... Pour moi, ajoutait-il en s'adressant à tous ses
+collègues, «j'aurais une répugnance extrême à me défendre
+personnellement devant vous contre la plus lâche des tyrannies, si vous
+n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques
+de tous les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs
+persécutions, si elles n'entraient dans le système général de
+conspiration contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué
+que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de
+l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la Terreur et
+désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos
+armées des _hordes conventionnelles_, la Révolution française le
+_jacobinisme_? Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible
+individu, en butte aux outrages de toutes les factions, une importance
+gigantesque et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous
+diviser, de vous avilir, en niant votre existence même!...»
+
+Puis venaient l'admirable morceau sur la dictature cité plus haut, et
+cette objurgation à ses calomniateurs, trop peu connue et d'une si
+poignante vérité: «Ils m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient
+à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de
+commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je
+l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel
+tendre intérêt ils prennent à notre liberté!), me prêteraient leur
+coupable appui, je transigerais avec eux. Dans leur détresse
+qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux?
+On arrive à la tyrannie par le secours des fripons. Où courent ceux qui
+les combattent? Au tombeau et à l'immortalité.... Qui suis-je, moi qu'on
+accuse? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la
+victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les
+actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des
+autres, sont des crimes pour moi.... Otez-moi ma conscience, je suis le
+plus malheureux de tous les hommes!...» Il était certainement aussi
+habile que conforme, du reste, à la vérité, de la part de Robespierre,
+de rattacher sa situation personnelle à celle de la Convention et de
+prouver comment les attaques dont il était l'objet retombaient, en
+définitive, de tout leur poids sur l'Assemblée entière; mais il ne
+montra pas toujours la même habileté, et nous allons voir tout à l'heure
+comment il apporta lui-même à ses ennemis un concours inattendu.
+
+«Eh quoi!» disait-il encore, «on assimile à la tyrannie l'influence
+toute morale des plus vieux athlètes de la Révolution! Voulait-on que la
+vérité fût sans force dans la bouche des représentants du peuple? Sans
+doute elle avait des accents tantôt terribles, tantôt touchants, elle
+avait ses colères, son despotisme même, mais il fallait s'en prendre au
+peuple, qui la sentait et qui l'aimait».
+
+Combien vraie cette pensée! Ce qu'on poursuivait surtout en Robespierre,
+c'était sa franchise austère, son patriotisme, son éclatante popularité.
+Il signala de nouveau, comme les véritables alliés des tyrans, et ceux
+qui prêchaient une modération perfide, et ceux qui prêchaient
+l'exagération révolutionnaire, ceux qui voulaient détruire la Convention
+par leurs intrigues ou leur violence et ceux qui attentaient à sa
+justice par la séduction et par la perfidie. Etait-ce en combattant pour
+la sûreté matérielle de l'Assemblée, en défendant sa gloire, ses
+principes, la morale éternelle, qu'on marchait au despotisme?
+Qu'avait-il fait autre chose jusqu'à ce jour?
+
+Expliquant le mécanisme des institutions révolutionnaires, il se
+plaignit énergiquement des excès commis par certains hommes pour les
+rendre odieuses. On tourmentait les citoyens nuls et paisibles; on
+plongeait chaque jour les patriotes dans les cachots. «Est-ce là»,
+s'écria-t-il, «le gouvernement révolutionnaire que nous avons institué
+et défendu»? Ce gouvernement, c'était la foudre lancée par la main de la
+liberté contre le crime, nullement le despotisme des fripons,
+l'indépendance du crime, le mépris de toutes les lois divines et
+humaines. Il était donc loin de la pensée de Robespierre, contrairement
+à l'opinion de quelques écrivains, de vouloir détruire un gouvernement
+indispensable, selon lui, à l'affermissement de la République.
+Seulement, ce gouvernement devait être l'expression même de la justice,
+sinon, ajoutait-il, s'il tombait dans des mains perfides, il deviendrait
+l'instrument de la contre-révolution. C'est bien ce que l'on verra se
+réaliser après Thermidor.
+
+Maximilien attribuait principalement à des agents subalternes les actes
+d'oppression dénoncés par lui. Quant aux comités, au sein desquels il
+apercevait des hommes «dont il était impossible de ne pas chérir et
+respecter les vertus civiques», il espérait bien les voir combattre
+eux-mêmes des abus commis à leur insu peut-être et dus à la perversité
+de quelques fonctionnaires inférieurs. Ecoutez maintenant l'opinion de
+Robespierre sur l'emploi d'une certaine catégorie d'individus dans les
+choses de la police: «En vain une funeste politique prétendrait-elle
+environner les agents dont je parle d'un prestige superstitieux: je ne
+sais pas respecter les fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime
+royale, qu'il est utile de les employer. Les armes de la liberté ne
+doivent être touchées que par des mains pures. Epurons la surveillance
+nationale, au lieu d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que
+pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre.» Ne sont-ce
+point là des maximes dont tout gouvernement qui se respecte devrait
+faire son profit?
+
+L'orateur racontait ensuite les manoeuvres criminelles employées par ses
+ennemis pour le perdre. Nous avons cité ailleurs le passage si frappant
+où il rend compte lui-même, avec une précision étonnante, des
+stratagèmes à l'aide desquels on essayait de le faire passer pour
+l'auteur principal de toutes les sévérités de la Révolution et de tous
+les abus qu'il ne cessait de combattre. Déjà les papiers allemands et
+anglais annonçaient son arrestation, car de jour en jour ils étaient
+avertis que «cet orage de haines, de vengeances, de terreur,
+d'amours-propres irrités, allait enfin éclater».
+
+On voit jusqu'où les conjurés étaient allés recruter des alliés.
+Maximilien était instruit des visites faites par eux à certains membres
+de la Convention, et il ne le cacha pas à l'Assemblée. Seulement il ne
+voulut pas--et ce fut sa faute, son irréparable faute--nommer tout de
+suite les auteurs des trames ténébreuses dont il se plaignait: «Je ne
+puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond
+mystère d'iniquités».
+
+Il assigna, pour point de départ à la conjuration ourdie contre lui, le
+jour où, par son décret, relatif à la reconnaissance de l'Être suprême
+et de l'immortalité de l'âme, la Convention avait raffermi les bases
+ébranlées de la morale publique, frappé à la fois du même coup le
+despotisme sacerdotal et les intolérants de l'athéisme, avancé d'un demi
+siècle l'heure fatale des tyrans et rattaché à la cause de la Révolution
+tous les coeurs purs et généreux. Ce jour-là, en effet, avait, comme le
+dit très bien Robespierre, «laissé sur la France une impression profonde
+de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté». Mais ce fut précisément
+ce qui irrita le plus les royalistes cachés sous le masque des
+ultra-révolutionnaires, lesquels, unis à certains énergumènes plus ou
+moins sincères et aux misérables qui, comme les Fouché, les Tallien, les
+Rovère et quelques autres, ne cherchaient dans la Révolution qu'un moyen
+de fortune, dirigèrent tous leurs coups contre le citoyen assez osé pour
+déclarer la guerre aux hypocrites et tenter d'asseoir la liberté et
+l'égalité sur les bases de la morale et de la justice.
+
+Maximilien rappela les insultes dont il avait été l'objet de la part de
+ces hommes le jour de la fête de l'Être suprême, l'affaire de Catherine
+Théot, sous laquelle se cachait une véritable conspiration politique,
+les violences inopinées contre le culte, les exactions et les pirateries
+exercées sous les formes les plus indécentes, les persécutions
+intolérables auxquelles la superstition servait de prétexte. Il rappela
+la guerre suscitée à tout commerce licite sous prétexte
+d'accaparement.--Il rappela surtout les incarcérations indistinctement
+prodiguées. «Toute occasion de vexer un citoyen était saisie avec
+avidité, et toute vexation était déguisée, selon l'usage, sous des
+prétextes de bien public».
+
+Ceux qui avaient mené à l'échafaud Danton, Fabre d'Églantine et Camille
+Desmoulins, semblaient aujourd'hui vouloir être leurs vengeurs et
+figuraient au nombre de ces conjurés impurs ligués pour perdre quelques
+patriotes. «Les lâches»! s'écriait Robespierre, «ils voulaient donc me
+faire descendre au tombeau avec ignominie! et je n'aurais laissé sur la
+terre que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de
+ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les
+bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout
+à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie
+féroce brillait dans leurs yeux, c'était le moment où ils croyaient
+leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent
+de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois
+jours ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui ils
+me prêtent les vertus de Caton.»--Allusion aux éloges que la veille lui
+avait décernés Barère.
+
+Comme nous avons eu soin de le dire déjà, la calomnie n'avait pas manqué
+de le rendre responsable de toutes les opérations du comité de Sûreté
+générale, en se fondant sur ce qu'il avait dirigé pendant quelque temps
+le bureau de police du comité de Salut public. Sa courte gestion,
+déclara-t-il sans rencontrer de contradicteurs, s'était bornée, comme on
+l'a vu plus haut, à rendre une trentaine d'arrêtés soit pour mettre en
+liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques
+ennemis de la Révolution; mais l'impuissance de faire le bien et
+d'arrêter le mal l'avait bien vite déterminé à résigner ses fonctions,
+et même à ne prendre plus qu'une part tout à fait indirecte aux choses
+du gouvernement. «Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, voilà au moins six
+semaines que ma dictature est expirée et que je n'ai aucune influence
+sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il été plus protégé, les
+factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais
+cette influence s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause de
+la patrie devant la Représentation nationale et au tribunal de la raison
+publique....» A quoi avaient tendu tous ses efforts? à déraciner le
+système de corruption et de désordre établi par les factions, et qu'il
+regardait comme le grand obstacle à l'affermissement de la République.
+Cela seul lui avait attiré pour ennemis toutes les mauvaises
+consciences, tous les gens tarés, tous les intrigants et les ambitieux.
+
+Un moment, sa raison et son coeur avaient été sur le point de douter de
+cette République vertueuse dont il s'était tracé le plan. Puis, d'une
+voix douloureusement émue, il dénonça le projet «médité dans les
+ténèbres», par les monstres ligués contre lui de lui arracher avec la
+vie le droit de défendre le peuple. «Oh! je la leur abandonnerai sans
+regret: j'ai l'expérience du passé et je vois l'avenir. Quel ami de la
+patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la
+servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un
+ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la
+justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les
+plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de
+l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible
+succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes
+hideuses sous le voile de la vertu et même de l'amitié, mais qui tous
+laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de
+mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des
+vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus
+civiques, j'ai craint, quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux
+de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui
+s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je
+m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays
+tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de
+bien. Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde
+d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un
+homme qui sait mourir en défendant la cause du genre humain. J'ai vu
+dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la
+calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les
+méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes.
+Français, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos âmes et
+énerver vos vertus par leurs désolantes doctrines. Non, Chaumette, non,
+Fouché[432], la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des
+tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges qui jette un crêpe
+funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée et qui insulte
+à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: «_La mort est le commencement de
+l'immortalité_».
+
+[Note 432: Ces mots _Non, Fouché_, ne se trouvent point à cette
+place dans l'édition imprimée par ordre de la Convention, où ce passage
+a été reproduit deux fois avec quelques variantes.]
+
+Certes, on peut nier l'existence de Dieu, et il est permis de ne pas
+croire à l'immortalité de l'âme; mais il est impossible de ne pas
+admirer sans réserve cette page magnifique du discours de Robespierre,
+et l'on est bien forcé d'avouer que de tels accents ne seraient point
+sortis de la bouche d'un homme lâche et pusillanime.
+
+Les lâches et les pusillanimes connaissent l'art des ménagements;
+Robespierre, lui, dans son austère franchise, ne savait ni flatter ni
+dissimuler. «Ceux qui vous disent que la fondation de la République est
+une entreprise si facile vous trompent....» Et il demanda où étaient les
+institutions sages, le plan de régénération propres à justifier cet
+ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de
+sagesse? Depuis longtemps il s'était plaint qu'on eût indistinctement
+prodigué les persécutions, porté la terreur dans toutes les conditions,
+et la veille seulement le Comité de Salut public, par la bouche de
+Barère, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient
+réparées: «Pourquoi», s'écria-t-il, «ont-elles été commises impunément
+depuis quatre mois»? C'était encore à l'adresse de Barère cette phrase
+ironique: «On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté
+académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang,
+ni travaux»; et Barère en fut piqué jusqu'au sang. «Ce n'est ni par des
+phrases de rhéteurs ni même par des exploits guerriers que nous
+subjuguerons l'Europe», ajouta-t-il, «mais par la sagesse de nos lois,
+par la majesté de nos délibérations et par la grandeur de nos
+caractères».
+
+Aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succès
+de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l'aristocratie
+militaire, de persécuter les généraux patriotes.--On se rappelle
+l'affaire du général Hoche.--Maintes fois déjà il avait manifesté ses
+méfiances à l'égard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour
+quelque général victorieux étrangler la liberté lui arracha ces paroles
+prophétiques: «Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si
+vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non
+enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en
+proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes, et à une
+armée d'agents criminels que vous ne savez même pas apercevoir. LAISSEZ
+FLOTTER UN MOMENT LES RÊNES DE LA RÉVOLUTION, VOUS VERREZ LE DESPOTISME
+MILITAIRE S'EN EMPARER ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA
+REPRÉSENTATION NATIONALE AVILIE. Un siècle de guerre civile et de
+calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu
+saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la
+liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les
+malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire, qui devait être
+chère au genre humain. Nous n'aurons même pas le mérite d'avoir
+entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra
+avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la
+Représentation nationale.... L'immortalité s'ouvrait devant nous, nous
+périrons avec ignominie....»
+
+Le 19 brumaire devait être une conséquence fatale et nécessaire du 9
+Thermidor; Robespierre le prédit trop bien[433].
+
+[Note 433: Le coup d'État connu sous le nom de 18 Brumaire, n'a eu
+lieu en réalité que le 19.]
+
+Il accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui
+paraissaient de nature à désoler les citoyens peu fortunés et à
+augmenter le nombre des mécontents; il se plaignit qu'on eût réduit au
+désespoir les petits créanciers de l'État en employant la violence et la
+ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs
+intérêts; qu'on favorisât les riches au détriment des pauvres, et qu'on
+dépouillât le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre était ici
+dans le vrai! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens
+nationaux, au lieu de les diviser à l'infini, sauf à les faire payer par
+annuités, comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens
+propriétaires on en a substitué de nouveaux, plus avides et non moins
+hostiles, pour la plupart, à la liberté, à l'égalité, à tous les
+principes de la Révolution.
+
+ Des grands seigneurs un peu modernes,
+ Des princes un peu subalternes
+ Ont aujourd'hui les vieux châteaux,
+
+a dit Chénier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu
+subalternes ont figuré en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens;
+ils sont devenus, je le répète, les pires ennemis de la Révolution, qui,
+hélas! a été trahie par tous ceux qu'elle a gorgés et repus.
+
+En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel,
+Mallarmé, Cambon, auxquels il attribua le mécontentement répandu dans
+les masses par certaines mesures financières intempestives. Il était
+loin, du reste, d'imputer tous les abus signalés par lui à la majorité
+des membres des comités; cette majorité lui paraissait seulement
+paralysée et trahie par des meneurs hypocrites et des traîtres dont le
+but était d'exciter dans la Convention de violentes discussions et
+d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient décidés à combattre avec
+énergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes
+les parties de la République poursuivaient tranquillement, comme s'ils
+eussent été inviolables, le cours de leurs coupables entreprises!
+N'avaient-ils pas fait ériger en loi que dénoncer un représentant
+infidèle et corrompu, c'était conspirer contre l'Assemblée? Un opprimé
+venait-il à élever la voix, ils répondaient à ses réclamations par de
+nouveaux outrages et souvent par l'incarcération. «Cependant»,
+continuait Maximilien, «les départements où ces crimes ont été commis
+les ignorent-ils parce que nous les oublions, et les plaintes que nous
+repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs
+comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être
+juste! Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant?
+Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables
+impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager
+tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du
+peuple?» C'était là, à coup sûr, un langage bien propre à rasséréner les
+coeurs, à rassurer les gens de bien; mais on comprend aussi de quel
+effroi il dut frapper les quelques misérables qui, partout sur leur
+passage, avaient semé la ruine et la désolation.
+
+La péroraison de ce discours fut le digne couronnement d'une oeuvre
+aussi imposante, aussi magistrale: «Peuple, souviens-toi que si dans la
+République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot
+ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est
+qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on
+méprise; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave,
+souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les
+passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de
+destinées.
+
+«Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte
+contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes
+propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit
+en détail dans la personne de tous les bons citoyens.
+
+«Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton
+bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons,
+auteurs de tous nos maux et seuls obstacles à la prospérité publique.
+
+«Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause et la morale
+publique sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que
+tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une
+calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront
+accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera
+comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que ta
+confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes
+amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de
+sédition; et que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira
+en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les
+ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans
+armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous les
+hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats
+nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés
+dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non! Défendons le peuple au
+risque d'en être estimés; qu'ils courent à l'échafaud par la route du
+crime et nous par celle de la vertu.»
+
+Guider l'action du gouvernement par des lois sages, punir sévèrement
+tous ceux qui abuseraient des principes révolutionnaires pour vexer les
+bons citoyens, tel était, selon lui, le but à atteindre. Dans sa pensée,
+il existait une conspiration qui devait sa force à une coalition
+criminelle cherchant à perdre les patriotes et la patrie, intriguant au
+sein même de la Convention et ayant des complices dans le comité de
+Sûreté générale et jusque dans le comité de Salut public. Rien n'était
+plus vrai assurément. La conclusion de Robespierre fut que, pour
+remédier au mal, il fallait punir les traîtres, renouveler les bureaux
+du comité de Sûreté générale, épurer ce comité et le subordonner au
+comité de Salut public, épuré lui-même, constituer l'autorité du
+gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention, centre et juge de
+tout, et écraser ainsi les factions du poids de l'autorité nationale
+pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la
+liberté. «Tels sont les principes», dit-il en terminant. «S'il est
+impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai
+que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous,
+mais non que je doive me taire; car que peut-on objecter à un homme qui
+a raison et qui sait mourir pour son pays....[434]»
+
+[Note 434: Ce discours a été imprimé sur des brouillons trouvés chez
+Robespierre, brouillons couverts de ratures et de renvois, ce qui
+explique les répétitions qui s'y rencontrent. L'impression en fut votée,
+sur la demande de Bréard, dans la séance du 30 thermidor (17 août 1794).
+On s'expliquerait difficilement comment les Thermidoriens ont eu
+l'imprudence d'ordonner l'impression des discours de Robespierre et de
+Saint-Just, où leur atroce conduite est mise en pleine lumière et leur
+système de terreur voué à la malédiction du monde, si l'on ne savait que
+tout d'abord le grand grief qu'ils firent valoir contre les victimes du
+9 Thermidor fut d'avoir voulu «arrêter le cours majestueux, terrible de
+la Révolution». Ce discours de Robespierre a eu à l'époque deux éditions
+in-8°, l'une de 44 pages de l'Imprimerie nationale, l'autre de 49 p. Il
+a été reproduit dans ses _Oeuvres_ éditées par Laponneraye, t. III;
+dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 406 à 409; dans le
+_Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, p. 266 à 309, et
+dans les Mémoires de René Levasseur, t. III, p. 285 à 352.]
+
+Il faut n'avoir jamais lu ce discours de Robespierre, digne couronnement
+de tous ceux qu'il avait prononcés depuis cinq ans, et où ses vues, ses
+tendances, sa politique, en un mot, se trouvent si nettement et si
+fermement formulées, pour demander où il voulait aller, et quels
+mystérieux desseins il couvait. Personne ne s'expliqua jamais plus
+clairement. La Convention lui prouva tout d'abord qu'elle l'avait
+parfaitement compris: Robespierre obtint un éclatant triomphe. Ce devait
+être le dernier. Electrisée par le magnifique discours qu'elle venait
+d'entendre, l'Assemblée éclata en applaudissements réitérés quand
+l'orateur quitta la tribune. Les conjurés, éperdus, tremblants n'osèrent
+troubler d'un mot ni d'un murmure ce concert d'enthousiasme[435].
+Evidemment ils durent croire la partie perdue.
+
+[Note 435: Ceci est constaté par tous les journaux qui rendirent
+compte de la séance du 8, avant la chute de Robespierre. Voy. entre
+autres le _Journal de la Montagne_ du 9 thermidor, où il est dit:
+«Ce discours est fort applaudi.» Quant au _Moniteur_, comme il ne
+publia son compte rendu de la séance du 8 thermidor que le lendemain de
+la victoire des conjurés, ce n'est pas dans ses colonnes qu'il faut
+chercher la vérité.]
+
+
+
+
+IV
+
+
+Pendant que les applaudissements retentissaient encore, Rovère, se
+penchant à l'oreille de Lecointre, lui conseilla de monter à la tribune
+et de donner lecture à l'Assemblée de ce fameux acte d'accusation
+concerté dès le 5 prairial, avec huit de ses collègues, contre
+Robespierre. C'est du moins ce qu'a depuis prétendu Lecointre[436]. Si
+ce maniaque avait suivi le conseil de Rovère, la conspiration eût été
+infailliblement écrasée, car, l'acte d'accusation incriminant au fond
+tous les membres des comités sans exception, les uns et les autres se
+fussent réunis contre l'ennemi commun, et Maximilien serait, sans aucun
+doute, sorti victorieux de la lutte. Telle fut l'excuse, donnée plus
+tard par Lecointre, de sa réserve dans cette séance du 8 thermidor[437].
+Mais là ne fut point, suivant nous, le motif déterminant de sa prudence.
+A l'enthousiasme de la Convention, il jugea tout à fait compromise la
+cause des conjurés, et voulant se ménager les moyens de rentrer en grâce
+auprès de celui dont, après coup, il se vanta d'avoir dressé l'acte
+d'accusation plus de deux mois avant le 9 Thermidor, il rompit le
+premier le silence ... pour réclamer l'impression du discours de
+Robespierre[438].
+
+[Note 436: _Les crimes des sept membres des anciens comités_ ou
+_dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent
+Lecointre, p. 79.]
+
+[Note 437: _Ibid._]
+
+[Note 438: Nous racontons cette séance du 8 thermidor d'après le
+_Moniteur_, parce que c'est encore là qu'elle se trouve reproduite
+avec le plus de détails; mais le compte rendu donné par ce journal étant
+postérieur à la journée du 9, le lecteur ne doit pas perdre de vue que
+notre récit est entièrement basé sur une version rédigée par les pires
+ennemis de Maximilien.]
+
+Bourdon (de l'Oise) s'éleva vivement contre la prise en considération de
+cette motion. Ce discours, objecta-t-il, pouvait contenir des erreurs
+comme des vérités, et il en demanda le renvoi à l'examen des deux
+comités. Mais, répondit Barère, qui sentait le vent souffler du côté de
+Maximilien, «dans un pays libre la lumière ne doit pas être mise sous le
+boisseau». C'était à la Convention d'être juge elle-même, et il insista
+pour l'impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours
+à l'examen des comités, c'était, selon ce tendre ami de Maximilien,
+faire outrage à la Convention nationale, bien capable de sentir et de
+juger par elle-même. Non seulement il fallait imprimer ce discours, mais
+encore l'envoyer à toutes les communes de la République, afin que la
+France entière sût qu'il était ici des hommes ayant le courage de dire
+la vérité. Lui aussi, il dénonça les calomnies dirigées depuis quelque
+temps contre les plus vieux serviteurs de la Révolution; il se fit
+gloire d'avoir parlé contre quelques hommes immoraux indignes de siéger
+dans la Convention, et il s'écria en terminant: «Si je croyais avoir
+contribué à la perte d'un seul innocent, je m'immolerais moi-même de
+douleur». Ce cri, sorti de la bouche d'un homme de bien, acheva
+d'entraîner l'Assemblée. L'impression du discours, l'envoi à toutes les
+communes furent décrétés d'enthousiasme. On put croire à un triomphe
+définitif.
+
+A ce moment le vieux Vadier parut à la tribune. D'un ton patelin, le
+rusé compère commença par se plaindre d'avoir entendu Robespierre
+traiter de farce ridicule l'affaire de Catherine Théot, dont lui Vadier,
+on s'en souvient, avait été le rapporteur. Se sentant écouté, il prit
+courage et s'efforça de justifier le comité de Sûreté générale des
+inculpations dont il avait été l'objet. On l'avait accusé d'avoir
+persécuté des patriotes, et sur les huit cents affaires déjà jugées par
+les commissions populaires, de concert avec les deux comités, les
+patriotes, prétendit Vadier, s'étaient trouvés dans la proportion d'un
+sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s'était pas seulement plaint des
+persécutions exercées contre les patriotes; il avait aussi reproché à
+quelques-uns de ses collègues d'avoir porté la Terreur dans toutes les
+conditions, érigé en crimes des erreurs ou des préjugés afin de trouver
+partout des coupables, et voilà comment, sur un si grand nombre
+d'accusés, les commissions populaires, de concert avec les comités, dont
+s'était séparé Maximilien, avaient rencontré si peu d'innocents. Du
+reste, il n'y eut de la part de Vadier nulle récrimination contre
+Robespierre.
+
+Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il
+avait sur le coeur une accusation peut-être un peu légèrement tombée de
+la bouche de Maximilien. «Avant d'être déshonoré, je parlerai à la
+France», s'écria-t-il. Et il défendit avec une extrême vivacité ses
+opérations financières, et surtout le dernier décret sur les rentes,
+auquel on reprochait d'avoir jeté la désolation parmi les petits
+rentiers, des nécessiteux, des vieillards pour la plupart[439].
+
+[Note 439: M. Michelet, qui est bien forcé d'avouer avec nous que la
+République a été engloutie dans le guet-apens de Thermidor, mais dont la
+déplorable partialité contre Robespierre ne se dément pas jusqu'au
+dénoûment, a travesti de la façon la plus ridicule et la plus odieuse ce
+qu'il appelle le discours accusateur de Robespierre, à qui il ne peut
+pardonner son attaque contre Cambon. (Voy. t. VII, liv. XXI, ch. III.)
+Mais les opérations de Cambon ne parurent pas funestes à Robespierre
+seulement, puisque après Thermidor elles furent, à diverses reprises,
+l'objet des plus sérieuses critiques, et qu'à cause d'elles leur auteur
+se trouva gravement inculpé. M. Michelet a-t-il oublié ce passage de la
+Dénonciation de Lecointre: «Cambon disait à haute voix, en présence du
+public et de notre collègue Garnier (de l'Aube): Voulez-vous faire face
+à vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dépenses immenses de
+vos quatorze armées? guillotinez. Voulez-vous payer les estropiés, les
+mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander? guillotinez.
+Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? guillotinez,
+guillotinez, et puis guillotinez.» (P. 195.)--Assurément je n'attache
+pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les
+reproches de Maximilien à Cambon sont bien pâles à côté de ceux que le
+grand financier de la Révolution eut à subir de la part des hommes
+auxquels il eut le tort de s'allier. Avant de se montrer si injuste, si
+passionné, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait
+bien dû se rappeler que son héros, Cambon, manifesta tout le reste de sa
+vie l'amer regret d'avoir moralement coopéré au crime de Thermidor.]
+
+Puis, prenant à partie Robespierre, il l'accusa de paralyser à lui tout
+seul la volonté de la Convention nationale. Cette inculpation contre un
+représentant qui, depuis six semaines, n'avait pas paru à la tribune de
+l'Assemblée, était puérile; et Robespierre répondit avec raison qu'une
+telle accusation lui paraisssit aussi inintelligible qu'extraordinaire.
+Comment aurait-il été en son pouvoir de paralyser la volonté de la
+Convention, et surtout en fait de finances, matière dont il ne s'était
+jamais mêlé? Seulement, ajouta-t-il, «par des considérations générales
+sur les principes, j'ai cru apercevoir que les idées de Cambon en
+finances ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu'il
+le pense. Voilà mon opinion; j'ai osé la dire; je ne crois pas que ce
+soit un crime». Et tout en déclarant qu'il n'attaquait point les
+intentions de Cambon, il persista à soutenir que le décret sur les
+rentes avait eu pour résultat de désoler une foule de citoyens pauvres.
+
+Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cambon dans le débat modifia
+singulièrement la face des choses. Les connaissances spéciales de ce
+représentant, ses remarquables rapports sur les questions financières,
+l'achèvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui
+avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une
+certaine influence. Des applaudissements venaient même d'accueillir ses
+paroles. C'était comme un encouragement aux conjurés. Ils sortirent de
+leur abattement, et Billaud-Varenne s'élança impétueusement à la
+tribune. A son avis, il était indispensable d'examiner très
+scrupuleusement un discours dans lequel le comité était inculpé.--Ce
+n'est pas le comité en masse que j'attaque, objecta Robespierre; et il
+demanda à l'Assemblée la permission d'expliquer sa pensée. Alors un
+grand nombre de membres se levant simultanément:
+
+«Nous le demandons tous». Sentant la Convention ébranlée,
+Billaud-Varenne reprit la parole. Mais au lieu de répondre aux nombreux
+griefs dont Robespierre s'était fait l'écho, il balbutia quelques
+explications; puis, s'enveloppant dans le manteau de Brutus, il s'écria
+que Robespierre avait raison, qu'il fallait arracher le masque sur
+quelque visage qu'il se trouvât: «S'il est vrai que nous ne jouissions
+pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de
+trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses
+forfaits». Après cette superbe déclaration, il réclama le renvoi du
+discours à l'examen des deux comités. C'était demander à la Convention
+de se déjuger.
+
+A Billaud-Varenne succéda Panis, un de ces représentants mous et indécis
+à qui les conjurés avaient fait accroire qu'ils étaient sur la prétendue
+liste de proscription dressée par Maximilien. Cet ancien membre du
+comité de surveillance de la Commune de Paris somma tout d'abord Couthon
+de s'expliquer sur les six membres qu'il poursuivait. Ensuite il raconta
+qu'un homme l'avait abordé aux Jacobins et lui avait dit: «Vous êtes de
+la première fournée ... votre tête est demandée; la liste a été faite
+par Robespierre.» Après quoi il invita ce dernier à s'expliquer à son
+égard et sur le compte de Fouché. Touchante sollicitude pour un
+misérable! Quelques applaudissements ayant éclaté aux dernières paroles
+de Panis: «Mon opinion est indépendante», répondit fièrement
+Robespierre; «on ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est
+pas dans mon coeur. En jetant mon bouclier, je me suis présenté à
+découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je ne crains personne;
+je n'ai calomnié personne».--«Et Fouché»? répéta Panis, comme Orgon eût
+dit: Et Tartufe?--«Fouché! reprit Maximilien d'un ton méprisant, je ne
+veux pas m'en occuper actuellement ... je n'écoute que mon devoir; je ne
+veux ni l'appui ni l'amitié de personne, je ne cherche point à me faire
+un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse
+tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur».
+
+Couthon expliqua comment, en demandant l'envoi du discours à toutes les
+communes, il avait voulu que la Convention en fît juge la République
+entière. Mais c'était là ce qu'à tout prix les conjurés tenaient à
+empêcher. Ils savaient bien qu'entre eux et Robespierre l'opinion de la
+France ne pouvait être un moment douteuse.
+
+Bentabole et Charlier insistent pour le renvoi aux comités. «Quoi»!
+s'écria Maximilien, «j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein
+de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la
+patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que
+j'accuse»! On murmure à ces paroles. «Quand on se vante d'avoir le
+courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité», riposte
+Charlier; et les applaudissements de retentir.
+
+L'apostrophe de Charlier indique suffisamment la faute capitale commise
+ici par Robespierre. Ce n'était pas à lui, ont prétendu quelques
+écrivains, de formuler son accusation; il n'avait qu'à indiquer aux
+comités la faction qu'il combattait les abus et les excès dont elle
+s'était rendue coupable, et il appartenait à ces comités de prendre
+telles mesures qu'ils auraient jugées nécessaires. C'est là, à notre
+avis, une grande erreur; et telle était aussi l'opinion de Saint-Just à
+cet égard, puisqu'il a écrit dans son discours du 9 Thermidor: «Le
+membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune ne me paraît point
+avoir assez nettement distingué ceux qu'il inculpait». Le mystère dont
+Maximilien eut le tort d'envelopper son accusation servit
+merveilleusement les conjurés. Grâce aux insinuations perfides répandues
+par eux, un doute effroyable planait sur l'Assemblée. Plus d'un membre
+se crut menacé, auquel il n'avait jamais songé. Quelle différence s'il
+avait résolûment nommé les cinq ou six coquins dont le châtiment eût été
+un hommage rendu à la morale et à la justice! L'immense majorité de la
+Convention se fût ralliée à Robespierre; avec lui eussent définitivement
+triomphé, je n'en doute pas, la liberté et la République. Au lieu de
+cela, il persista dans ses réticences, et tout fut perdu.
+
+Amar et Thirion insistèrent, à leur tour, pour le renvoi aux comités, en
+faveur desquels étaient toutes les présomptions, suivant Thirion,
+montagnard aveuglé qui, plus d'une fois, plus tard, dut regretter la
+légèreté avec laquelle il agit en cette circonstance. Barère, sentant
+chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques
+paroles équivoques qui lui permissent, à un moment donné, de se tourner
+contre lui. Enfin l'Assemblée, après avoir entendu Bréard en faveur des
+comités, rapporta son décret et, par une ironie sanglante, renvoya le
+discours de Robespierre à l'examen d'une partie de ceux-là mêmes contre
+lesquels il était dirigé[440]. Ce n'était pas encore pour les conjurés
+un triomphe définitif, mais leur audace s'en accrut dans des proportions
+extrêmes; ils virent qu'il ne leur serait pas impossible d'entraîner
+cette masse incertaine des députés du centre, dont quelques paroles de
+Cambon avaient si subitement modifié les idées. Jamais, depuis,
+l'illustre et sévère Cambon ne cessa de gémir sur l'influence fâcheuse
+exercée par lui dans cette séance mémorable. Proscrit sous la
+Restauration, après s'être tenu stoïquement à l'écart tant qu'avaient
+duré les splendeurs du régime impérial, il disait alors: «Nous avons tué
+la République au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je
+servis, à mon insu, les passions de quelques scélérats! Que n'ai-je
+péri, ce jour-là avec eux! la liberté vivrait encore»[441]! Combien
+d'autres pleurèrent en silence, avec la liberté perdue, la mémoire du
+Juste sacrifié, et expièrent par d'éternels remords l'irréparable faute
+de ne s'être point interposés entre les assassins et la victime!
+
+[Note 440: Voyez, pour cette séance du 8 thermidor, le
+_Moniteur_ du 11 (29 juillet 1794). Avons-nous besoin de dire que
+le compte-rendu de cette feuille, fait après coup, eût été tout autre si
+Robespierre l'avait emporté?]
+
+[Note 441: Paroles rapportées à M. Laurent (de l'Ardèche) par un ami
+de Cambon, (Voy. la _Réfutation de l'Histoire de France de l'abbé de
+Montgaillard_, XIe lettre, p. 332.) J'ai connu un vieillard à qui
+Cambon avait exprimé les mêmes sentiments.]
+
+
+
+
+V
+
+
+Il était environ cinq heures quand fut levée la séance de la Convention.
+S'il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait
+allé, dans la soirée même, se promener aux Champs-Élysées avec sa
+fiancée, qui, triste et rêveuse, flattait de sa main la tête de son
+fidèle chien Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du
+soleil était empourpré: «Ah»! se serait écriée Eléonore, «c'est du beau
+temps pour demain[442].». Mais c'est là de la pure légende. D'abord, les
+moeurs étaient très-sévères dans cette patriarcale famille Duplay, et
+Mme Duplay, si grande que fût sa confiance en Maximilien, n'eût pas
+permis à sa fille de sortir seule avec lui[443]. En second lieu, comment
+aurait-il été possible à Robespierre d'aller se promener aux
+Champs-Élysées à la suite de cette orageuse séance du 8, et dans cette
+soirée où sa destinée et celle de la République allaient être en jeu?
+
+[Note 442: C'est M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote
+dans son _Histoire des Montagnards_. Mais, trompé par ses
+souvenirs, M. Esquiros a évidemment fait confusion ici. Nous avons sous
+les yeux une lettre écrite par Mme Le Bas au rédacteur de l'ancienne
+_Revue de Paris_, à propos d'un article dans lequel M. Esquiros
+avait retracé la vie intime de Maximilien d'après une conversation avec
+Mme Le Bas, lettre où la vénérable veuve du Conventionnel se plaint de
+quelques inexactitudes commises par cet estimable et consciencieux
+écrivain.]
+
+[Note 443: Mme Le Bas ne dit mot, dans son manuscrit, de cette
+prétendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les
+promenades habituelles de Maximilien aux Champs-Élysées avec toute la
+famille Duplay.]
+
+Ce qu'on sait, c'est qu'en rentrant chez son hôte il ne désespérait pas
+encore; il montra même une sérénité qui n'était peut-être pas dans son
+coeur, car il n'ignorait pas de quoi était capable la horde de fripons
+et de coquins déchaînée contre lui. Toutefois, il comptait sur la
+majorité de la Convention: «La masse de l'Assemblée m'entendra», dit-il.
+Après dîner, il se hâta de se rendre aux Jacobins, où, comme on pense
+bien, régnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors même
+étaient remplis de monde[444]. Quand parut Maximilien, des transports
+d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts; on se précipita vers lui pour
+le choyer et le consoler. Cependant, cà et là, on pouvait apercevoir
+quelques-uns de ses ennemis. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, qui
+depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds au club, étaient accourus,
+fort inquiets de la tournure que prendraient les choses.
+
+[Note 444: Réponse de J.N. Billaud à Laurent Lecointre; p. 36.]
+
+Que se passa-t-il dans cette séance fameuse? Les journaux du temps n'en
+ayant pas donné le compte rendu, nous n'en savons absolument que ce que
+les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, puisque ceux des amis de
+Robespierre qui y ont joué un rôle ont été immolés avec lui. Quelques
+récits plus ou moins travestis de certains orateurs à la tribune de la
+Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa réponse aux
+imputations personnelles dont il fut l'objet après Thermidor, voilà les
+seuls documents auxquels on puisse s'en rapporter pour avoir une idée
+des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la
+soirée du 8 thermidor.
+
+Dès le début de la séance, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et
+Robespierre demandèrent en même temps la parole. Elle fut accordée au
+dernier, qu'on invita à donner lecture du discours prononcé par lui dans
+la journée. S'il faut en croire Billaud, Maximilien commença en ces
+termes: «Aux agitations de cette Assemblée, il est aisé de s'apercevoir
+qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin dans la Convention. Les
+factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple. Mais je les
+remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir
+mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie». Après quoi, il
+lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des
+applaudissements prolongés. Quand il eut achevé sa lecture, il ajouta,
+dit la tradition: «Ce discours que vous venez d'entendre est mon
+testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui, la ligue des méchants est
+tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans
+regret; je vous laisse ma mémoire; elle vous sera chère et vous la
+défendrez.»
+
+On prétend encore que, comme à ce moment ses amis s'élevaient avec
+vivacité contre un tel découragement et s'écriaient en tumulte que
+l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonné, il aurait dit: «Eh bien!
+séparez les méchants des hommes faibles; délivrez la Convention des
+scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous
+comme au 31 mai et au 2 juin». Mais cela est tout à fait inadmissible.
+L'idée d'exercer une pression illégale sur la Représentation nationale
+n'entra jamais dans son esprit. Nous avons montré combien étranger il
+était resté aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de
+l'année précédente, avaient précipité la chute des Girondins, et l'on a
+vu tout à l'heure avec quelle énergie et quelle indignation il s'était
+élevé deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir à un
+3l mai; bientôt on l'entendra infliger un démenti sanglant à
+Collot-d'Herbois, quand celui-ci l'accusera implicitement d'avoir poussé
+les esprits à la révolte. Si la moindre allusion à un nouveau 31 mai fût
+sortie de sa bouche dans cette soirée du 8 thermidor, est-ce qu'on ne se
+serait pas empressé le lendemain d'en faire un texte d'accusation contre
+lui? Est-ce que la réponse de Billaud-Varenne, où il est rendu compte de
+la séance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention?
+
+Non, Robespierre, disons-le à son éternel honneur, ne songea pas un seul
+instant à en appeler à la force. Dans l'état d'enthousiasme et
+d'exaspération où la lecture de son discours avait porté l'immense
+majorité des patriotes, il n'avait qu'un signal à donner, et c'en était
+fait de ses ennemis; la Convention, épurée de [sic] par la volonté
+populaire, se fût avec empressement ralliée à lui, et il n'eût pas
+succombé le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la
+légalité.
+
+«_Custodiatur igitur mea vita reipublicae._ Protégez donc ma vie
+pour la République», aurait-il pu dire avec Cicéron[445]; et cette
+exclamation eût suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de
+Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cédant à un sentiment de
+mélancolie bien naturel, il se soit écrié: «S'il faut succomber, eh
+bien! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme», cela est
+certain. Non moins authentique est le cri de David: «Si tu bois la
+ciguë, je la boirai avec toi»! Et en prononçant ces paroles d'une voix
+émue, le peintre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et
+l'embrassa comme un frère[446]. Le lendemain, il est vrai, on ne le vit
+pas se ranger parmi les hommes héroïques qui demandèrent à partager le
+sort du Juste immolé. Averti par Barère du résultat probable de la
+journée[447], il s'abstint de paraître à la Convention. On l'entendit
+même, dans un moment de déplorable faiblesse, renier son ami et
+s'excuser d'une amitié qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait
+concevoir jusqu'à quel point ce _malheureux_ l'avait trompé par ses
+vertus hypocrites[448].
+
+[Note 445: XIIe Philippique.]
+
+[Note 446: Voyez à cet égard la déclaration de Goupilleau (de
+Fontenay) dans la séance du 13 thermidor au soir (31 juillet 1794).
+David nia avoir embrassé Robespierre; mais il avoua qu'il lui dit en
+effet: «Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi.» (Voy. le
+_Moniteur_ du 15 thermidor de l'an II [2 août 1794].)]
+
+[Note 447: _Mémoire de Barère_.]
+
+[Note 448: Séance du 12 thermidor (30 juillet 1794), _Moniteur_
+du 15.]
+
+L'artiste effrayé s'exprimait ainsi sous la menace de l'échafaud. Mais
+ce ne fût là qu'une faiblesse momentanée, qu'une heure d'égarement et
+d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaça de son coeur. Très
+peu de temps après le 9 thermidor, David s'exprimait en ces termes
+devant ses deux fils: «On vous dira que Robespierre était un scélérat;
+on vous le peindra sous les couleurs les plus odieuses: n'en croyez
+rien. Il viendra un jour où l'histoire lui rendra une éclatante
+justice[449].» Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au
+théâtre de Bruxelles, il fut abordé par un Anglais qui lui demanda la
+permission de lui serrer la main.
+
+[Note 449: Biographie de David, dans le _Dictionnaire
+encyclopédique_ de Philippe Le Bas.]
+
+Le grand peintre se montra très flatté de cette marque d'admiration,
+qu'il crut tout d'abord due à la notoriété dont il jouissait, à son
+génie d'artiste; et, entre autres choses, il demanda à l'étranger s'il
+aimait les arts.--L'Anglais lui répondit: «Ce n'est pas à cause de votre
+talent que je désire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez
+été l'ami de Robespierre.--Ah! s'écria alors David, ce sera pour
+celui-là comme pour Jésus-Christ, on lui élèvera des autels[450].»
+Jusqu'à la fin de sa vie l'illustre artiste persista dans les mêmes
+sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il eût senti le
+besoin de protester contre un moment d'erreur qu'il se reprochait, a dit
+un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l'aîné de ses fils,
+Jules David, l'éminent helléniste, lui dit: «Eh bien! mon père, trente
+ans sont écoulés depuis le 9 thermidor, et la mémoire de Robespierre est
+toujours maudite.--Je vous le répète, répondit le peintre, c'était un
+vertueux citoyen. Le jour de la justice n'est pas encore venu; mais,
+soyez en certains, il viendra[451].» Est-il beaucoup d'hommes à qui de
+semblables témoignages puissent être rendus?
+
+[Note 450: David a souvent raconté lui-même cette anecdote à l'un de
+ses élèves les plus aimés, M. de Lafontaine, mort au mois de décembre
+1860, à l'âge de quatre-vingt-sept ans; elle m'a été transmise pur M.
+Campardon, archiviste aux _Archives nationales_, et, si je ne me
+trompe, proche parent de M. de Lafontaine.]
+
+[Note 451: Biographie de David, _ubi suprà_.]
+
+L'émotion ressentie par David aux Jacobins fut partagée par toute
+l'assistance. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois essayèrent en vain de
+se faire entendre, on refusa de les écouter. Depuis longtemps ils ne
+s'étaient guère montrés aux Jacobins; leur présence au club ce soir-là
+parut étrange et suspecte. Conspués, poursuivis d'imprécations, ils se
+virent contraints de se retirer, et dès ce moment ils ne songèrent plus
+qu'à se venger[452].
+
+[Note 452: Nous avons dit les regrets, les remords de
+Billaud-Varenne d'avoir agi de colère. Quelques instants avant cette
+scène, Collot-d'Herbois s'était, dit-on, jeté aux genoux de Robespierre
+et l'avait conjuré de se réconcilier avec les comités. Mais c'est là une
+assertion qui ne repose sur aucune donnée certaine.]
+
+Le silence se rétablit un instant à la voix de Couthon, dont la parole
+ardente et indignée causa une fermentation extraordinaire. Deux députés
+soupçonnés d'appartenir à la conjuration, Dubarran et Duval, furent
+ignominieusement chassés. Quelques hommes de tête et de coeur, l'agent
+national Payan, Dumas, Prosper Sijas, Coffinhal, patriotes intègres, qui
+lièrent volontairement leur destinée à celle de Maximilien, auraient
+voulu profiter de l'enthousiasme général pour frapper un grand coup. Ils
+pressèrent Robespierre d'agir, assure-t-on, de se porter sur les
+comités; Robespierre demeura inflexible dans sa résolution de ne pas
+enfreindre la légalité. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral
+de la société pour résister victorieusement à ses ennemis. Dernière
+illusion d'un coeur flétri pourtant déjà par la triste expérience de la
+méchanceté des hommes.
+
+Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la
+journée du lendemain, il se retira tranquillement chez son hôte. On se
+sépara aux cris de _Vive la République! Périssent les traîtres!_
+Mais c'étaient là des cris impuissants. Il eût fallu, malgré
+Robespierre, se déclarer résolument en permanence. Les Jacobins avaient
+sur la Convention, divisée comme elle l'était, l'avantage d'une majorité
+compacte et bien unie. Sans même avoir besoin de recourir à la force,
+ils eussent, en demeurant en séance, exercé la plus favorable influence
+sur une foule de membres de l'Assemblée indécis jusqu'au dernier moment;
+les événements auraient pris une tout autre tournure, et la République
+eût été sauvée.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurés,
+peu rassurés, se répandirent de tous côtés et déployèrent l'énergie du
+désespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains,
+hésitants, ceux à qui leur conscience troublée semblait défendre de
+sacrifier l'intègre et austère tribun. De l'attitude de la droite
+dépendait le sort de la journée du lendemain, et dans la séance du 8
+elle avait paru d'abord toute disposée en faveur de Robespierre.
+
+On vit alors, spectacle étrange! les Tallien, les Fouché, les Rovère,
+les Bourdon (de l'Oise), les André Dumont, tous ces hommes dégouttants
+de sang et de rapines, se jeter comme des suppliants aux genoux des
+membres de cette partie de la Convention dont ils étaient haïs et
+méprisés. Ils promirent de fermer l'ère de la Terreur, eux qui dans
+leurs missions avaient commis mille excès, multiplié d'une si horrible
+manière les actes d'oppression, et demandé mainte et mainte fois
+l'arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd'hui le concours. A
+ces républicains équivoques, à ces royalistes déguisés, ils
+s'efforcèrent de persuader que la protection qui leur avait été
+jusqu'alors accordée par Maximilien n'était que passagère, que leur tour
+arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les
+exécutions qui s'étaient multipliées précisément depuis le jour où il
+avait cessé d'exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement.
+
+A deux reprises différentes, les gens de la droite repoussèrent
+dédaigneusement les avances intéressées de ces _bravi_ de
+l'Assemblée; la troisième fois ils cédèrent[453]. La raison de ce
+brusque changement s'explique à merveille. Avec Robespierre triomphant,
+la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et
+de flétrir si éloquemment les excès, prenait fin; mais les patriotes
+étaient protégés, mais la justice sévère continuait d'avoir l'oeil sur
+les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Révolution n'était
+pas détournée de son cours, mais la République s'affermissait sur
+d'inébranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur
+pouvait également cesser, se retourner même contre les patriotes, comme
+cela arriva; mais la République était frappée au coeur, et la
+contre-révolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voilà ce
+qu'à la dernière heure comprirent très-bien les Boissy-d'Anglas, les
+Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient
+la rigueur et l'austérité des principes républicains[454]; et voilà
+comment fut conclue l'alliance monstrueuse des réactionnaires et des
+révolutionnaires dans le sens du crime.
+
+[Note 453: Voyez l'_Histoire de la Convention_, par
+Durand-Maillane, p. 199.]
+
+[Note 454: Buonaroti a prétendu, d'après les révélations de
+quelques-uns des proscripteurs de Robespierre, que les idées sociales
+exprimées en diverses occasions par ce dernier n'avaient pas peu
+contribué à grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur
+Maximilien Robespierre.]
+
+Sur les exagérés de la Montagne la bande des conjurés agit par des
+arguments tout opposés. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un
+modéré, on lui reprocha d'avoir protégé des royalistes, on rappela avec
+quelle persistance il avait défendu les signataires de la protestation
+contre le 31 mai, et cela eut un plein succès. Il n'y eut pas, a-t-on
+dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre; la
+contre-révolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'était
+son rôle; et, suivant une appréciation consciencieuse et bien vraie, les
+ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutôt
+les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la
+défaite d'un seul homme par le deuil de leur pays[455].
+
+[Note 455: _Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV,
+p. 264. Paris, 1829.]
+
+Pour cette nuit du 8 au 9 thermidor, comme pour la journée du 8, nous
+sommes bien obligé de nous en tenir presque entièrement aux
+renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant été à jamais
+fermée aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la séance du
+comité de Salut public dans cette nuit suprême.
+
+Les membres présents, Carnot, Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or),
+Barère, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rédigeait
+à la hâte son rapport pour le lendemain, «et ne témoignait ni
+inquiétude, _ni repos_[456]», quand arrivèrent Billaud-Varenne,
+Collot-d'Herbois et certains membres du comité de Sûreté générale. A la
+vue de Collot-d'Herbois, dont les traits bouleversés accusaient le
+trouble intérieur, Saint-Just lui demanda froidement ce qu'il y avait de
+nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot-d'Herbois, hors de lui, l'aurait
+traité de traître, de lâche, etc. Puis Élie Lacoste, se levant furieux,
+se serait écrié que Robespierre, Couthon et Saint-Just étaient un
+triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici
+le sauvage rapporteur de l'affaire des _Chemises rouges_? Et
+Barère, l'héroïque Barère, d'apostropher à son tour Robespierre, Couthon
+et Saint-Just. A l'en croire, il les aurait appelés des pygmées
+insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait, disait-il, d'une
+réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses
+principes imperturbables d'indépendance et de liberté, est devenu tout à
+coup, du jour au lendemain, un scélérat; le second n'est qu'un éclopé;
+le troisième un enfant. Robespierre et Couthon n'étaient pas là, notez
+bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, en admettant comme vraies
+les assertions des membres des anciens comités,--que de se mettre à
+trois, à quatre contre un _enfant_, à qui ils ont été obligés de
+rendre cette justice qu'au milieu de leurs vociférations il était resté
+calme et n'avait témoigné aucune inquiétude!
+
+[Note 456: _Réponse des membres des deux anciens comités aux
+imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 105.]
+
+Cet _enfant_, dont l'assurance et le sang froid annonçaient une
+conscience pure, les glaçait d'épouvante.--«Tu prépares notre acte
+d'accusation»? lui dit brusquement Collot-d'Herbois.--Saint-Just
+pâlit-il à cette interrogation, comme l'ont prétendu ses meurtriers?
+C'est assez peu probable, puisqu'il leur offrit de leur donner, séance
+tenante, communication du discours qu'il préparait. Personne ne voulut y
+jeter les yeux.
+
+Saint-Just se remit à l'oeuvre en promettant à ses collègues, s'il faut
+s'en rapporter à eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le
+prononcer devant la Convention. Quand il eut achevé son travail, il prit
+part à la conversation, comme si de rien n'était, jouant, paraît-il,
+l'étonnement de n'être pas dans la confidence des dangers dont il
+entendait parler, et se plaignant de ce que tous les coeurs étaient
+fermés. Ce fut alors qu'il ajouta qu'il ne concevait pas cette manière
+prompte _d'improviser la foudre_ à chaque instant, et que, au nom
+de la République, il conjura ses collègues de revenir à des idées et à
+des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons déjà relaté, venant
+des assassins de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, est bien
+précieux à recueillir[457]. Suivant Collot-d'Herbois et ses amis, il est
+vrai, Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en échec,
+paralyser leurs mesures, et refroidir leur zèle; mais c'était si peu
+cela, qu'à cinq heures du matin il sortit, les laissant complètement
+maîtres du terrain.
+
+[Note 457: _Réponse des membres des deux anciens comités, aux
+imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 107.]
+
+Vers dix heures du matin, les comités de Sûreté générale et de Salut
+public, je veux dire les membres appartenant à la conjuration, se
+réunirent. Comme on délibérait sur la question de savoir si l'on ferait
+arrêter le général de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec
+chaleur la défense d'Hanriot. Une scène violente s'ensuivit entre lui et
+Carnot. «Je savais bien que tu étais le plus méchant des hommes», dit-il
+à Carnot.--«Et toi le plus traître», répondit celui-ci[458]. Que Carnot
+ait agi méchamment dans cette journée du 9 thermidor, c'est ce que
+malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tombé
+de sa bouche, c'est une de ces niaiseries calomnieuses, dont, hélas! les
+Thermidoriens se sont montrés si prodigues à l'égard de leurs victimes.
+
+[Note 458: _Ibid._, p. 108.]
+
+Il était alors midi. En cet instant se présenta un huissier de la
+Convention, porteur d'une lettre de Saint-Just ainsi conçue:
+«L'injustice a fermé mon coeur, je vais l'ouvrir à la Convention[459].»
+Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comités,
+Couthon, s'emparant du billet, l'aurait déchiré, et Ruhl, un des membres
+du comité de Sûreté générale, indigné, se serait écrié: «Allons
+démasquer ces traîtres ou présenter nos têtes à la Convention»[460]! Ah!
+pauvre jouet des Fouché et des Tallien, vieux et sincère patriote, tu
+songeras douloureusement, mais trop tard, à cette heure d'aveuglement
+fatal, quand, victime à ton tour de la réaction, tu échapperas par le
+suicide à l'échafaud où toi-même tu contribuas à pousser les plus fermes
+défenseurs de la République.
+
+[Note 459: _Ibid._ note 7, page 108.]
+
+[Note 460: _Réponse aux imputations de Laurent Lecointre_, note
+7, p. 108.]
+
+
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+
+Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance
+du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à
+Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri
+de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets
+d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à
+la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation
+d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins.
+--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des
+députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection.
+--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques.
+--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le
+Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la
+barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9
+thermidor.--Conclusion.
+
+
+I
+
+
+Ce fut, sous tous les rapports, une triste et sombre journée que celle
+du 9 thermidor an II, autrement dit 27 juillet 1794. Le temps, lourd,
+nuageux, semblait présager les orages qui allaient éclater. On eût dit
+qu'il se reflétait dans le coeur des membres de la Convention, tant au
+début de la séance la plupart des physionomies étaient chargées
+d'anxiété. Les conjurés seuls paraissaient tranquilles. Sûrs désormais
+des gens de la droite, lesquels, malgré leur estime pour Maximilien,
+s'étaient décidés à l'abandonner, sachant que, lui tombé, la République
+ne tarderait pas à tomber aussi[461], ils s'étaient arrêtés à un moyen
+sûr et commode, c'était de couper la parole à Robespierre, de
+l'assassiner purement et simplement; et en effet, la séance du 9
+Thermidor ne fut pas autre chose qu'un guet-apens et un assassinat. Peu
+d'instants avant l'ouverture de la séance, Bourdon (de l'Oise) ayant
+rencontré Durand-Maillane aux abords de la salle, lui prit la main en
+disant: «Oh! les braves gens que les gens du côté droit[462].» Un moment
+après on pouvait voir Durand-Maillane se promener avec Rovère dans la
+salle de la Liberté[463]. Et c'était bien là le vrai type de la faction
+thermidorienne: le brigandage et le meurtre alliés à la réaction et à
+l'apostasie.
+
+[Note 461: «La droite,» dit avec raison M. Michelet, «finit par
+comprendre que si elle aidait la Montagne à ruiner ce qui, dans la
+Montagne était la pierre de l'angle, l'édifice croulerait....» (T. VII,
+p. 459). Voilà qui est bien assurément, et tout à fait conforme à la
+vérité; mais par quelle inconséquence M. Michelet a-t-il pu écrire un
+peu plus haut: «La droite pensait (aussi bien que l'Europe), qu'après
+tout il était homme d'ordre, nullement ennemi des prêtres, donc un homme
+de l'ancien régime». (P. 451). Comment Robespierre pouvait-il être à
+fois l'homme de l'ancien régime et la pierre de l'angle de l'édifice
+républicain? Il faudrait des volumes pour relever toutes les erreurs,
+les inconséquences et les contradictions de M. Michelet.]
+
+[Note 462: Mémoires de Durand-Maillane, p. 199.]
+
+[Note 463: _Ibid._]
+
+Au reste, jamais cette alliance impure et monstrueuse ne fût parvenue à
+renverser Robespierre, si à cette époque du 9 Thermidor les membres les
+plus probes et les plus patriotes de la Convention ne s'étaient pas
+trouvés en mission auprès des armées, dans les départements et dans les
+ports de mer où ils avaient été envoyés à la place de la plupart des
+Thermidoriens, des Rovère, des Fouché, des Carrier, des Fréron, des
+André Dumont et des Tallien. Le triomphe de la faction tint à l'absence
+d'une cinquantaine de républicains irréprochables. Laporte et Reverchon
+étaient à Lyon, Albite et Salicetti à Nice, Laignelot à Laval, Duquesnoy
+à Arras, Duroy à Landau, René Levasseur à Sedan, Maure à Montargis,
+Goujon, Soubrany, ces deux futures victimes de la réaction, dans le
+Haut-Rhin et dans les Pyrénées-Orientales, Bô à Nantes, Maignet à
+Marseille, Lejeune à Besançon, Alquier et Ingrand à Niort, Lecarpentier
+à Port-Mâlo, Borie dans le Gard, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la
+Marne), tous deux membres du comité de Salut public, sur les côtes de
+l'Océan, etc. Si ces représentants intègres et tout dévoués à l'idée
+républicaine se fussent trouvés à Paris, jamais une poignée de scélérats
+ne seraient venus à bout d'abattre les plus fermes appuis de la
+démocratie.
+
+Au moment où Robespierre quitta, pour n'y plus rentrer, la maison de son
+hôte, cette pauvre et chère maison où, depuis quatre ans, il avait vécu
+avec la simplicité du sage, entouré d'amour et de respect, Duplay ne put
+s'empêcher de lui parler avec beaucoup de sollicitude, et il l'engagea
+vivement à prendre quelques précautions contre les dangers au-devant
+desquels il courait. «La masse de la Convention est pure; rassure-toi;
+je n'ai rien à craindre», répondit Maximilien[464]. Déplorable
+confiance, qui le livra sans défense à ses ennemis! On s'attendait bien
+dans Paris à un effroyable orage parlementaire, mais c'était tout; et il
+y avait si peu d'entente entre Robespierre et ceux dont le concours lui
+était assuré d'avance, que le général de la garde nationale, Hanriot,
+s'en était allé tranquillement déjeuner au faubourg Saint-Antoine chez
+un de ses parents.
+
+[Note 464: Détail transmis à. MM. Buchez et Roux, par Buonaroti qui
+le tenait de Duplay lui-même. (_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
+p. 3).]
+
+
+
+
+II
+
+
+Comme d'habitude, la séance du 9 Thermidor commença par la lecture de la
+correspondance. Cette lecture à peine achevée, Saint-Just, qui attendait
+au bas de la tribune, demanda la parole. Collot-d'Herbois occupait le
+fauteuil. Pour cette séance, nous devons prévenir le lecteur, ainsi que
+nous l'avons fait pour les séances de la Convention et des Jacobins de
+la veille, qu'il n'existe pas d'autres renseignements que ceux qu'il a
+plu aux vainqueurs de fournir eux-mêmes. Comme les historiens qui nous
+ont devancé, nous sommes réduit ici à écrire d'après des documents
+longuement médités et arrangés pour les besoins de leur cause par les
+Thermidoriens eux-mêmes[465].
+
+[Note 465: Il y a deux versions, quasi officielles, de la séance du
+9 thermidor, celle du _Moniteur_ et le projet de procès-verbal de
+Charles Duval, imprimé par ordre de la Convention. Charles Duval était
+de la conjuration. On peut juger par là si son procès-verbal est bien
+digne de foi. Nous ne parlons pas de la version donnée par le _Journal
+des Débats et des Décrets de la Convention_. C'est presque absolument
+la même que celle du _Moniteur_.]
+
+«Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes. Elles ne
+s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les
+garanties, qui poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans
+retour l'orgueil humain sous le joug des libertés publiques». Ces
+paroles ne sont assurément ni d'un triumvir ni d'un aspirant à la
+dictature; c'était le début du discours de Saint-Just. Dès les premiers
+mots, le jeune orateur fut interrompu par Tallien. Il fallait empêcher à
+tout prix la lumière de se produire; car si Saint-Just avait pu aller
+jusqu'au bout, nul doute que la Convention, éclairée et cédant à la
+force de la vérité, n'eût écrasé la conjuration. En effet, de quoi se
+plaignait Saint-Just? De ce que dans les quatre dernières décades,
+c'est-à-dire durant l'époque où il avait été commis le plus d'actes
+oppressifs et arbitraires, l'autorité du comité de Salut public avait
+été en réalité exercée par quelques-uns de ses membres seulement; et ces
+membres étaient Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère et Carnot.
+Toute délibération du comité ne portant point la signature de six de ses
+membres devait être, selon Saint-Just, considérée comme un acte de
+tyrannie. Et c'était lui et ses amis que la calomnie accusait d'aspirer
+à la dictature! La conclusion de son discours consistait dans le projet
+de décret suivant: «La Convention nationale décrète que les institutions
+qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le
+gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse
+tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la
+Convention nationale[466].
+
+[Note 466: Voyez, pour plus de détails sur le discours de
+Saint-Just, notre _Histoire de Saint-Just_, t. II, liv. V, ch. VII,
+édition Méline et Cans.]
+
+En interrompant Saint-Just, Tallien eut l'impudence de dire que, comme
+lui, il n'était d'aucune faction; on entendit ce misérable déclarer
+qu'il n'appartenait qu'à lui-même et à la liberté, et il n'était que le
+jouet de ses passions, auxquelles il avait indignement sacrifié et sa
+dignité de représentant du peuple et les intérêts du pays. Il demanda
+hypocritement que le voile fût tout à fait déchiré, à l'heure même où
+ses complices et lui se disposaient à étrangler la vérité. La bande
+accueillit ses paroles par une triple salve d'applaudissements. Mais ce
+personnage méprisé de Robespierre, qui même avant l'ouverture de la
+Convention nationale avait deviné ses bas instincts, n'était pas de
+taille à entraîner l'Assemblée[467]. Billaud-Varenne l'interrompit
+violemment à son tour, et s'élança à la tribune en demandant la parole
+pour une motion d'ordre.
+
+[Note 467: On sait ce qu'il advint de Tallien. Nous avons dit plus
+haut comment, après avoir été l'un des coryphées de la réaction
+thermidorienne, il suivit le général Bonaparte en Egypte, où il demeura
+assez longtemps, chargé de l'administration des domaines. Tout le monde
+connaît l'histoire de ses disgrâces conjugales. Sous la Restauration, il
+obtint une pension de deux mille francs sur la cassette royale, qui, dit
+avec raison un biographe de Tallien, devait bien ce secours à l'auteur
+de la révolution du 9 Thermidor. Tallien était bien digne d'être célébré
+par Courtois. (Voyez les louanges que lui a décernées ce député dans son
+rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 39)).]
+
+A ce moment, assure-t-on, Barère dit à son collègue: «N'attaque que
+Robespierre, laisse là Couthon et Saint-Just»[468]; comme si attaquer le
+premier, ce n'était pas en même temps attaquer les deux autres, comme si
+ceux-ci n'étaient pas résolus d'avance à partager la destinée du grand
+citoyen dont ils partageaient toutes les convictions. Egaré par la
+colère, Billaud n'écoute rien. Il se plaint amèrement des menaces qui,
+la veille au soir, avaient retenti contre certains représentants au club
+des Jacobins, où, dit-il, on avait manifesté l'intention d'égorger la
+Convention nationale. C'était un mensonge odieux, mais n'importe! il
+fallait bien exaspérer l'Assemblée. Du doigt, il désigne sur le sommet
+de la Montagne un citoyen qui s'était fait remarquer par sa véhémence au
+sein de la société. «Arrêtez-le! arrêtez-le»! crie-t-on de toutes parts,
+et le malheureux est poussé dehors au milieu des plus vifs
+applaudissements.
+
+[Note 468: Courtois, dans son second rapport (p. 39), donne en note
+ce détail comme le tenant du représentant Espert, député de l'Ariége à
+la Convention.]
+
+A Saint-Just il reproche ... quoi? de n'avoir point soumis au comité le
+discours dont ce député avait commencé la lecture, et il en revient à
+son thème favori: le prétendu projet d'égorgement de la Convention. Le
+Bas, indigné, veut répondre; on le rappelle à l'ordre! Il insiste, on le
+menace de l'Abbaye[469]. Billaud reprend, et, durant dix minutes, se
+perd en des divagations calomnieuses qui pèseront éternellement sur sa
+mémoire. Il ose accuser Robespierre, la probité même, de s'être opposé à
+l'arrestation d'un secrétaire du comité de Salut public accusé d'un vol
+de 114,000 livres (_Mouvement d'indignation de la part de tous les
+fripons de l'Assemblée_)[470]. Il l'accuse d'avoir protégé Hanriot,
+dénoncé dans le temps par le tribunal révolutionnaire comme un complice
+d'Hébert; d'avoir placé à la tête de la force armée des conspirateurs et
+des nobles, le général La Valette, entre autres, dont Robespierre avait
+pris la défense jadis, et qui, à sa recommandation, était entré dans
+l'état-major de la garde nationale de Paris.
+
+[Note 469: _Procès-verbal_ de Charles Duval, p. 5 et
+_Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+[Note 470: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+Maximilien ne croyait pas qu'on dût proscrire les nobles par cela même
+qu'ils étaient nobles, s'ils n'avaient, d'ailleurs, rien commis de
+repréhensible contre les lois révolutionnaires! Quel crime! On tuera La
+Valette comme noble et comme protégé de Robespierre. Maximilien,
+prétendait Billaud, ne trouvait pas dans toute la Convention vingt
+représentants dignes d'être investis de missions dans les départements.
+Encore un moyen ingénieux de passionner l'Assemblée. Et la Convention de
+frémir d'horreur! A droite, à gauche, au centre, l'hypocrisie commence
+de prendre des proportions colossales. Si Robespierre s'était éloigné du
+comité, c'était, au dire de son accusateur, parce qu'il y avait trouvé
+de la résistance au moment où seul il avait voulu faire rendre le décret
+du 22 prairial. Mensonge odieux habilement propagé. La loi de prairial,
+nous l'avons surabondamment prouvé, eut l'assentiment des deux comités,
+et si Robespierre, découragé, cessa un jour de prendre réellement part à
+la direction des affaires, ce fut précisément à cause de l'horrible
+usage qu'en dépit de sa volonté ses collègues des deux comités crurent
+devoir faire de cette loi.
+
+«Nous mourrons tous avec honneur», s'écrie ensuite Billaud-Varenne; «je
+ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister
+sous un tyran». Non, non! _périssent les tyrans!_ répondent ceux
+surtout qu'on devait voir plus tard, trente ans durant, se coucher à
+plat ventre devant toutes les tyrannies. Dérision! Quel tyran que celui
+qui, depuis quarante jours, s'était abstenu d'exercer la moindre
+influence sur les affaires du gouvernement, et à qui il n'était même pas
+permis d'ouvrir la bouche pour repousser d'un mot les abominables
+calomnies vomies contre lui par des royalistes déguisés, des bandits
+fieffés et quelques patriotes fourvoyés. Continuant son réquisitoire,
+Billaud reproche à Maximilien d'avoir fait arrêter le meilleur comité
+révolutionnaire de Paris, celui de la section de l'_Indivisibilité_.
+Or, nous avons raconté cette histoire plus haut. Ce comité
+révolutionnaire, le meilleur de Paris, avait, par des excès de tous
+genres, jeté l'épouvante dans la section de l'_Indivisibilité_; et
+voilà pourquoi, d'après l'avis de Robespierre, on en avait ordonné
+l'arrestation[471]. Billaud-Varenne termine enfin sa diatribe par un
+trait tout à l'avantage de Robespierre, trait déjà cité, et dont les
+partisans de Danton n'ont pas assez tenu compte à Maximilien. Laissons-le
+parler: «La première fois que je dénonçai Danton au comité, Robespierre
+se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je
+voulais perdre les meilleurs patriotes»[472]. Billaud ne soupçonnait
+donc guère que certains députés songeassent à venger Danton en
+proscrivant Robespierre.
+
+[Note 471: Voy. plus haut l'affaire du comité révolutionnaire de la
+section de l'_Indivisibilité_.]
+
+[Note 472: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+
+
+
+III
+
+
+Maximilien, qui jusqu'alors était resté muet, monte précipitamment à la
+tribune. On ne le laisse point parler. _A bas le tyran! à bas le
+tyran!_ hurle la troupe des conjurés. Encouragé par la tournure que
+prenaient les choses, Tallien remonte à la tribune au milieu des
+applaudissements de ses complices. On l'entend déclarer, en vrai
+saltimbanque qu'il était, qu'il s'est armé d'un poignard--le poignard de
+Thérézia Cabarrus, selon les chroniqueurs galants--pour percer le sein
+du nouveau Cromwell, au cas où l'Assemblée n'aurait pas le courage de le
+décréter d'accusation. Ah! si Robespierre eût été Cromwell, comme
+Tallien se serait empressé de fléchir les genoux devant lui! On n'a pas
+oublié ses lettres à Couthon et à Maximilien, témoignage immortel de sa
+bassesse et de sa lâcheté. Il cherche à ménager à la fois les exagérés
+de la Montagne et les timides de la droite en se défendant d'être modéré
+d'une part, et, de l'autre, en réclamant protection pour l'innocence. Il
+ose, lui, le cynique proconsul dont le faste criminel avait indigné les
+patriotes de Bordeaux, accuser Robespierre d'être servi par «des hommes
+crapuleux et perdus de débauche», et la Convention indignée ne lui ferme
+point la bouche[473]! Loin de là, elle vote, sur la proposition de cet
+indigne historien, l'arrestation d'Hanriot et de son état-major, et elle
+se déclare en permanence jusqu'à ce que le glaive de la loi ait
+_assuré la Révolution_.
+
+[Note 473: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).
+Charles Duval se contente de dire dans son procès-verbal que Tallien
+compara Robespierre à Catilina, et ceux dont il s'était entouré à
+Verrès. (P. 9.)--La veille même du 9 Thermidor, un de ces Montagnards
+imprudents qui laissèrent si lâchement sacrifier les plus purs
+républicains, le représentant Chazaud, député de la Charente, écrivait à
+Couthon: «Un collègue de trois ans, qui te chérit et qui t'aime, et qui
+se glorifie de ne s'être pas écarté une minute du sentier que tes
+talens, ton courage et tes vertus ont tracé dans la carrière politique,
+désireroit épancher dans ton âme une amertume cruelle...» Lettre inédite
+en date du 8 thermidor (de la collection Portiez (de l'Oise)).]
+
+Le branle était donné. Billaud-Varenne réclame à son tour surtout
+l'arrestation du général Boulanger, auquel il reproche d'avoir été l'ami
+de Danton[474], celle de Dumas, coupable d'avoir la veille, aux
+Jacobins, traité Collot-d'Herbois de conspirateur, celle de La Vallette
+et celle du général Dufraisse, dénoncés jadis l'un et l'autre par
+Bourdon (de l'Oise) et défendus par Maximilien. L'Assemblée vote en
+aveugle et sans discussion la triple arrestation[475]. Il est impossible
+qu'Hanriot ne se soit pas entouré de suspects, fait observer Delmas, et
+il demande et obtient l'arrestation en masse des adjudants et
+aides-de-camp de ce général. Sont également décrétés d'arrestation, sans
+autre forme de procès, Prosper Sijas et Vilain d'Aubigny, ce dantoniste
+si souvent persécuté déjà par Bourdon (de l'Oise), dont la satisfaction
+dut être au comble. C'était du délire et du délire sanglant, car
+l'échafaud était au bout de ces décrets rendus contre tous ces
+innocents.
+
+[Note 474: Le général Boulanger fut également accusé par
+Billaud-Varenne d'avoir été «conspirateur avec Hébert», en sorte que ce
+fut surtout comme Hébertiste et Dantoniste qu'il fut décrété
+d'arrestation. (_Moniteur_ du 11 thermidor.) Bien que n'ayant joué
+aucun rôle le 9 Thermidor, il n'en fut pas moins mis hors la loi et
+guillotiné le 11, sans autre forme de procès, avec les membres de la
+commune.]
+
+[Note 475: Projet de procès-verbal de Charles Duval (p. 9). Plus
+heureux que La Valette, cet autre protégé de Robespierre, le général
+Dufraisse échappa à l'échafaud et put encore servir glorieusement la
+France.]
+
+Robespierre s'épuise en efforts pour réclamer en leur faveur; mais la
+Convention semble avoir perdu toute notion du juste et de l'injuste.
+_A bas le tyran! à bas le tyran!_ s'écrie le choeur des conjurés.
+Et chaque fois que, profitant d'une minute d'apaisement, Maximilien
+prononce une parole: _A bas le tyran! à bas le tyran!_ répète comme
+un lugubre refrain la cohue sinistre.
+
+Cependant Barère paraît à la tribune et prononce un discours d'une
+modération étonnante, à côté des scènes qui venaient de se
+dérouler[476]. Robespierre y est à peine nommé. Il y est dit seulement
+que les comités s'occuperont de réfuter avec soin les faits mis la
+veille à leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barère à
+l'Assemblée? D'adresser une proclamation au peuple français, d'abolir
+dans la garde nationale tout grade supérieur à celui de chef de légion
+et de confier à tour de rôle le commandement à chaque chef de légion,
+enfin de charger le maire de Paris, l'agent national et le commandant de
+service de veiller à la sûreté de la Représentation nationale. Ainsi, à
+cette heure, on ne suppose pas que Fleuriot-Lescot et Payan prendront
+parti pour un homme contre une Assemblée tout entière; mais cet homme
+représentait la République, la démocratie, et de purs et sincères
+patriotes comme le maire et l'agent national de la commune de Paris ne
+pouvaient hésiter un instant.
+
+[Note 476: On a dit que Barère était arrivé à la Convention avec
+deux discours dans sa poche. Barère n'avait pas besoin de cela.
+Merveilleux improvisateur, il était également prêt à parler pour ou
+contre, selon l'événement. La manière dont il s'exprima prouve, du
+reste, qu'il était loin de s'attendre, au commencement de cette séance,
+à une issue fatale pour le collègue dont l'avant-veille encore il avait,
+à la face de la République, célébré le patriotisme.]
+
+Quant à la proclamation au peuple français, il y était surtout question
+du gouvernement révolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la
+France et attaqué jusque dans le sein de la Convention nationale. De
+Robespierre pas un mot[477]. Barère avait parlé au nom de la majorité de
+ses collègues, et la modération de ses paroles prouve combien peu les
+comités à cette heure se croyaient certains de la victoire.
+
+[Note 477: Voyez cette proclamation dans le _Moniteur_ du 11
+thermidor (29 juillet 1794).]
+
+Mais tant de ménagements ne convenaient guère aux membres les plus
+compromis. Le vieux Vadier bondit comme un furieux à la tribune. Il
+commence par faire un crime à Maximilien d'avoir pris ouvertement la
+défense de Chabot, de Bazire, de Camille Desmoulins et de Danton, et de
+ne les avoir abandonnés qu'en s'apercevant que ses liaisons avec eux
+pouvaient le compromettre.
+
+Puis, après s'être vanté, à son tour, d'avoir, le premier, démasqué
+Danton, il se flatte de faire connaître également Robespierre, et de le
+convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits[478]. Il
+revient encore sur l'arrestation du comité révolutionnaire de la section
+de l'_Indivisibilité, le plus pur de Paris_, on sait comment. Cet
+infatigable pourvoyeur de l'échafaud, qui s'entendait si bien à
+recommander les victimes à son cher Fouquier-Tinville, recommence ses
+plaisanteries de la veille au sujet de l'affaire de Catherine Théot, et,
+comme pris de la nostalgie du sang, il impute à crime à Maximilien
+d'avoir couvert de sa protection les illuminés et soustrait à la
+guillotine son ex-collègue dom Gerle et la malheureuse Catherine[479].
+Il se plaint ensuite de l'espionnage organisé contre certains députés
+(les Fouché, les Bourdon (de l'Oise), les Tallien), comme si cela avait
+été du fait particulier de Robespierre, et il prétend que, pour sa part,
+on avait attaché à ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour
+lui d'une complaisance rare, et qui, sachant par coeur les discours de
+Robespierre, les lui récitait sans cesse[480].
+
+[Note 478: Procès-verbal de Charles Duval, p. 15.]
+
+[Note 479: Procès-verbal de Charles Duval, p. 16, et _Moniteur_
+du 11 thermidor (29 juillet 1794).]
+
+[Note 480: _Moniteur_ du 11 thermidor.]
+
+Ennuyé de ce bavardage, Tallien demande la parole pour ramener la
+discussion à son vrai point. «Je saurai bien l'y ramener», s'écrie
+Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l'empêche
+d'articuler une parole.
+
+Tallien a libre carrière, et la seule base de l'accusation de tyrannie
+dirigée contre Robespierre, c'est aussi, de son propre aveu, le discours
+prononcé par Maximilien dans la dernière séance; il ne trouve qu'un seul
+fait à articuler à sa charge, c'est toujours l'arrestation du fameux
+comité révolutionnaire de la section de l'_Indivisibilité_.
+Seulement, Tallien l'accuse d'avoir calomnié les comités sauveurs de la
+patrie; il insinue hypocritement que les actes d'oppression particuliers
+dont on s'était plaint avaient eu lieu pendant le temps où Robespierre
+avait été chargé d'administrer le bureau de police générale
+momentanément établi au comité de Salut public.--Le mandat d'arrêt de
+Thérézia Cabarrus, la maltresse de Tallien, était parti de ce
+bureau.--«C'est faux, je....» interrompt Maximilien; un tonnerre de
+murmures couvre sa voix.
+
+Sans se déconcerter, toujours froid et calme, Robespierre arrête un
+moment son regard sur les membres les plus ardents de la Montagne, sur
+ceux dont il n'avait jamais suspecté les intentions, comme pour lire
+dans leurs pensées si en effet ils sont complices de l'abominable
+machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de
+pitié, n'osent soutenir ce loyal regard et détournent la tête; les
+autres, égarés par un aveuglement fatal, demeurent immobiles. Lui,
+dominant le tumulte, et s'adressant à tous les côtés de
+l'Assemblée[481]: «C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non
+pas aux brigands....» Si en ce moment une voix, une seule voix d'honnête
+homme, celle de Romme ou de Cambon, eût répondu à cet appel, on aurait
+vu la partie saine de la Convention se rallier à Robespierre; mais nul
+ne bouge, et la bande, enhardie, recommence de plus belle son effroyable
+vacarme. Alors, cédant à un mouvement d'indignation, Robespierre s'écrie
+d'une voix tonnante: «Pour la dernière fois, président d'assassins, je
+te demande la parole[482].... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux
+m'assassiner[483].» L'assassinat, telle devait être en effet la dernière
+raison thermidorienne.
+
+[Note 481: Et non pas à la droite seulement, comme le prétend M.
+Michelet, t. VII, p. 405. «La masse de la Convention est pure, elle
+m'entendra», avait dit Robespierre à Duplay au moment de partir. Il ne
+pouvait s'attendre à être abandonné de tout ce qui restait de membres de
+la Montagne à la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette
+séance dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.]
+
+[Note 482: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.--Le
+_Moniteur_ s'est bien gardé de reproduire cette exclamation. Il se
+contente de dire que «Robespierre apostrophe le président et l'Assemblée
+dans les termes les plus injurieux». (_Moniteur_ du 11 thermidor.)
+--Le _Mercure universel_, numéro du 10 thermidor, rapporte ainsi
+l'exclamation de Robespierre: «Vous n'accordez la parole qu'à mes
+assassins....» M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie,
+nous montre Robespierre menaçant du poing le président. Si, en effet,
+Maximilien se fût laissé aller à cet emportement de geste, les
+Thermidoriens n'eussent pas manqué de constater le fait dans leur compte
+rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet écrit trop d'après son
+inépuisable imagination.]
+
+[Note 483: Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu
+thermidorien. Nous les empruntons à la narration très détaillée que nous
+a laissée Levasseur (de la Sarthe) des événements de Thermidor.
+(Mémoires, t. III, p. 146.) Levasseur, il est vrai, était en mission
+alors, mais il a écrit d'après des renseignements précis, et sa version
+a le mérite d'être plus désintéressée que celle des assassins de
+Robespierre.]
+
+Au milieu des vociférations de la bande, Collot-d'Herbois quitte le
+fauteuil, où le remplace Thuriot. A Maximilien s'épuisant en efforts
+pour obtenir là parole, le futur magistrat impérial répond ironiquement:
+«Tu ne l'auras qu'à ton tour»; flétrissant à jamais sa mémoire par cette
+lâche complicité dans le guet-apens de Thermidor.
+
+Comme Robespierre, brisé par cette lutte inégale, essayait encore, d'une
+voix qui s'éteignait, de se faire entendre: «Le sang de Danton
+t'étouffe»! lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l'Aube),
+compatriote de l'ancien tribun des Cordeliers. A cette apostrophe
+inattendue, Maximilien, j'imagine, dut comprendre son immense faute
+d'avoir abandonné celui que, tant de fois, il avait couvert de sa
+protection. «C'est donc Danton que vous voulez venger?» dit-il[484], et
+il ajouta--réponse écrasante!--«Lâches, pourquoi ne l'avez-vous pas
+défendu»[485]? C'eût été en effet dans la séance du 11 germinal que
+Garnier (de l'Aube) aurait du prendre la parole en se dévouant alors à
+une amitié illustre; il se fut honoré par un acte de courage, au lieu de
+s'avilir par une lâcheté inutile. On aurait tort de conclure de là que
+la mort de Danton fut une des causes efficientes du 9 Thermidor; les
+principaux amis du puissant révolutionnaire jouèrent dans cette journée
+un rôle tout à fait passif. Quant aux auteurs du guet-apens actuel, ils
+se souciaient si peu de venger cette grande victime que, plus d'un mois
+plus tard, Bourdon (de l'Oise), qui pourtant passe généralement pour
+Dantoniste, et qui se vanta un jour, en pleine Convention, d'avoir
+_combiné la mort de Robespierre_[486], traitait encore Maximilien
+de complice de Danton et se plaignait très vivement qu'on eût fait
+sortir de prison une créature de ce dernier, le greffier Fabricius[487].
+
+[Note 484: _Histoire parlementaire, ubi suprà_.]
+
+[Note 485: Mémoires de Levasseur, t. III, p. 147.]
+
+[Note 486: Séance du 12 vendémiaire an III (30 octobre 1794). Voy.
+le _Moniteur_ du 14 vendémiaire.]
+
+[Note 487: Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Voy. le
+_Moniteur_ du 16 fructidor (2 septembre).]
+
+Cependant personne n'osait conclure. Tout à coup une voix inconnue: «Je
+demande le décret d'arrestation contre Robespierre». C'était celle du
+montagnard Louchet, député de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemblée
+hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés
+éclatent pourtant. «Aux voix, aux voix! Ma motion est appuyée»! s'écrie
+alors Louchet[488]. Un montagnard non moins obscur et non moins
+terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure,
+renchérit sur cette motion, et réclame, lui, un décret d'accusation
+contre Robespierre; cette nouvelle proposition est également appuyée.
+
+[Note 488: Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet,
+demanda, après Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut
+consolider en abattant Robespierre. Digne protégé de Barère et de
+Fouché, le républicain Louchet devint par la suite receveur général du
+département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il
+occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du chagrin de l'avoir perdu,
+laissant une fortune considérable.]
+
+A tant de lâchetés et d'infamies il fallait cependant un contraste.
+Voici l'heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et
+réclame la parole en promenant sur cette Assemblée en démence un clair
+et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre[489]. On fait silence.
+«Je suis aussi coupable que mon frère», s'écrie-t-il; «je partage ses
+vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret
+d'accusation contre moi». Une indéfinissable émotion s'empare d'un
+certain nombre de membres, et, sur leurs visages émus, on peut lire la
+pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'était un des
+vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait délivré de
+l'oppression les départements de la Haute-Saône et du Doubs; il y avait
+fait bénir le nom de la République et l'on pouvait encore entendre les
+murmures d'amour et de bénédiction soulevés sur ses pas. Ah! certes, il
+avait droit aussi à la couronne du martyre. La majorité, en proie à un
+délire étrange, témoigne par un mouvement d'indifférence qu'elle accepte
+ce dévouement magnanime[490].
+
+[Note 489: Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le
+21 janvier 1763.]
+
+[Note 490: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 34.]
+
+Robespierre a fait d'avance le sacrifice de sa vie à la République, peu
+lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraîner son frère dans sa
+chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile.
+Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de l'effroyable tumulte. On
+sait comme est communicative l'ivresse du sang. La séance n'est plus
+qu'une orgie sans nom où dominent les voix de Billaud-Varenne, de Fréron
+et d'Élie Lacoste. Ironie sanglante! un député journaliste, Charles
+Duval, rédacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande
+si Robespierre sera longtemps le maître de la Convention[491]. Et un
+membre d'ajouter: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre»! Ce membre, c'est
+Fréron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque à qui,
+un jour, il prit fantaisie d'appeler _Sans nom_ la vieille cité
+phocéenne, et qui demain réclamera la destruction de l'Hôtel de Ville de
+Paris. Le président met enfin aux voix l'arrestation des deux frères;
+elle est décrétée au milieu d'applaudissements furieux et de cris
+sauvages. Les accusateurs de Jésus n'avaient pas témoigné une joie plus
+féroce au jugement de Pilate.
+
+[Note 491: Il est assez remarquable que dans son projet de
+procès-verbal, Charles Duval n'a pas osé donner place à son exclamation
+dérisoire. Charles Duval rédigeait _le Républicain, journal des hommes
+libres_. M. Michelet dit de Charles Duval: «Violent journaliste,
+supprimé par Robespierre.» Où M. Michelet a-t-il pris cela? Commencé le
+4 novembre 1792, le _Journal des hommes libres_ se continua sans
+interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour
+paraître ensuite sous diverses dénominations jusqu'au 27 fructidor an
+VIII. Après le coup d'État de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas
+d'offrir ses services au général Bonaparte, et il fut casé comme chef de
+bureau dans l'administration des _Droits réunis_.]
+
+En ce moment, la salle retentit des cris de _Vive la liberté! Vive la
+République!_ «La République! dit amèrement Robespierre, elle est
+perdue, car les brigands triomphent». Ah! sombre et terrible prophétie!
+comme elle se trouvera accomplie à la lettre! Oui, les brigands
+triomphent, car les vainqueurs dans cette journée fatale, ce sont les
+Fouché, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Bourdon (de l'Oise),
+les Fréron, les Courtois, tout ce que la démocratie, dans ses bas-fonds,
+contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre
+et ses amis vont être assassinés traîtreusement pour avoir voulu
+réconcilier la Révolution avec la justice; car avec eux va, pour bien
+longtemps, disparaître la cause populaire; car sur leur échafaud
+sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les véreux de la
+démocratie avec tous les royalistes déguisés de l'Assemblée et tous les
+tartufes de modération.
+
+Cependant Louchet reprend la parole pour déclarer qu'en votant
+l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter également
+celle de Saint-Just et de Couthon. Quand les Girondins s'étaient trouvés
+proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient été livrés au tribunal
+révolutionnaire, nul des leurs ne s'était levé pour réclamer hautement
+sa part d'ostracisme. Le dévouement d'Augustin Robespierre, de ce
+magnanime jeune homme qui, suivant l'expression très vraie d'un poète de
+nos jours,
+
+ Environnait d'amour son formidable aîné,
+
+peut paraître tout naturel; mais voici que tout à coup se lève à son
+tour un des plus jeunes membres de l'Assemblée, Philippe Le Bas, le doux
+et héroïque compagnon de Saint-Just.
+
+En vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son
+habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs
+efforts, et, d'une voix retentissante: «Je ne veux pas partager
+l'opprobre de ce décret! je demande aussi l'arrestation». Tout ce que le
+monde contient de séductions et de bonheurs réels, avons-nous dit autre
+part[492], attachait ce jeune homme à l'existence. Une femme adorée, un
+fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le
+coeur de l'homme le désir immodéré de vivre? S'immoler, n'est-ce pas en
+même temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit être dont on est
+appelé à devenir le guide et l'appui? Le Bas n'hésita pas un instant à
+sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme
+le devoir et l'honneur mêmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de
+plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre
+de membres se regardent indécis, consternés; je ne sais quelle pudeur
+semble les arrêter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les
+passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jeté comme les autres en
+proie aux assassins.
+
+[Note 492: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_.]
+
+Fréron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il?
+Ce n'est plus Robespierre seul qui aspire à la dictature. A l'en croire,
+Maximilien devait former avec Couthon et Saint-Just un triumvirat qui
+eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla; et cinq ou six
+cadavres de Conventionnels étaient destinés à servir de degrés à Couthon
+pour monter au trône. «Oui, je voulais arriver au trône», dit avec le
+sourire du mépris, l'intègre ami de Robespierre. On ne sait en vérité ce
+qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des
+contradictions de ces misérables Thermidoriens.
+
+Debout au pied de la tribune, Saint-Just, calme et dédaigneux,
+contemplait d'un oeil stoïque le honteux spectacle offert par la
+Convention[493]. Après Fréron, on entend Élie Lacoste, puis
+Collot-d'Herbois. C'est à qui des deux mentira avec le plus d'impudence.
+Le dernier accuse ceux dont il est un des proscripteurs d'avoir songé à
+une nouvelle insurrection du 31 mai. «Il en a menti», s'écrie
+Robespierre d'une voix forte. Et l'Assemblée de s'indigner, à la manière
+de Tartufe, comme si, l'avant-veille, le comité de Salut public n'avait
+point, par la bouche de Barère, hautement félicité Robespierre d'avoir
+flétri avec énergie toute tentative de violation de la Représentation
+nationale.
+
+[Note 493: C'est ce que Charles Duval a, dans son procès-verbal,
+appelé «avoir l'air d'un traître», p. 21.]
+
+C'en est fait, Maximilien et son frère, Couthon, Saint-Just et Le Bas
+sont décrétés d'accusation. A la barre, à la barre! s'écrient, pressés
+d'en finir, un certain nombre de membres parmi lesquels on remarque le
+représentant Clauzel[494]. Les huissiers, dit-on, osaient à peine
+exécuter les ordres du président tant, jusqu'alors, ils avaient été
+habitués à porter haut dans leur estime ces grands citoyens réduits
+aujourd'hui au rôle d'accusés. Les proscrits, du reste, ne songèrent pas
+à résister; ils se rendirent d'eux-mêmes à la barre; et, presque
+aussitôt, on vit, spectacle navrant! sortir entre des gendarmes ces
+véritables fondateurs de la République. Il était alors quatre heures et
+demie environ.
+
+[Note 494: Député de l'Ariège à la Convention, Clauzel, après avoir
+affiché longtemps un républicanisme assez fervent, acceuillit avec
+transport le coup d'État de Brumaire. Devenu membre du Corps législatif
+consulaire, il ne cessa de donner au pouvoir nouveau des gages de
+dévouement et de zèle. (_Biographie universelle_.)]
+
+Eux partis, Collot-d'Herbois continua tranquillement sa diatribe.
+L'unique grief invoqué par lui contre Maximilien fut--ne l'oublions pas,
+car l'aveu mérite assurément d'être recueilli,--son discours de la
+veille, c'est-à-dire la plus éclatante justification qui jamais soit
+tombée de la bouche d'un homme. Je me trompe: il lui reprocha encore de
+n'avoir pas eu assez d'amour et d'admiration pour la personne de Marat.
+Tout cela fort applaudi de la bande. On cria même beaucoup _Vive la
+République!_ les uns par dérision, les autres, en petit nombre
+ceux-là, dans l'innocence de leur coeur. Les malheureux, ils venaient de
+la tuer!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Cette longue et fatale séance de la Convention avait duré six heures;
+elle fut suspendue à cinq heures et demie pour être reprise à sept
+heures; mais d'ici là de grands événements allaient se passer.
+
+Le comité de Salut public, réduit à Barère, Billaud-Varenne, Carnot,
+Collot-d'Herbois, Robert Lindet et C.-A. Prieur, comptait sur le
+concours des autorités constituées, notamment sur la Commune de Paris,
+le maire et l'agent national. La Convention, comme on l'a vu, avait
+chargé ces deux derniers de l'exécution des décrets rendus dans la
+journée. Mais, patriotes éclairés et intègres, auxquels, ai-je dit avec
+raison, on n'a jamais pu reprocher une bassesse ou une mauvaise action,
+Fleuriot-Lescot et Payan ne devaient pas hésiter à se déclarer contre
+les vainqueurs et à prendre parti pour les vaincus, qui représentaient à
+leurs yeux la cause de la patrie, de la liberté, de la démocratie. La
+Commune tout entière suivit héroïquement leur exemple.
+
+ _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._
+
+L'agent national reçut à cinq heures, par l'entremise du commissaire des
+administrations civiles, police et tribunaux, notification du décret
+d'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, Le Bas et
+autres[495].
+
+[Note 495: Dépêche signée d'Herman et Lannes, son adjoint. (Pièce de
+la collection Beuchot.) Immolés bientôt après comme Robespierristes par
+la rédaction thermidorienne, Herman et Lannes ne prirent nullement fait
+et cause pour Robespierre dans la journée du 9 Thermidor.]
+
+Précisément, à la même heure, le conseil général de la Commune, réuni en
+assemblée extraordinaire à la nouvelle des événements du jour, venait
+d'ouvrir sa séance sous la présidence du maire. Quatre-vingt-onze
+membres étaient présents. «Citoyens, dit Fleuriot-Lescot, c'est ici que
+la patrie a été sauvée au 10 août et au 31 mai; c'est encore ici qu'elle
+sera sauvée. Que tous les citoyens se réunissent donc à la Commune; que
+l'entrée de ses séances soit libre à tout le monde sans qu'on exige
+l'exhibition de cartes; que tous les membres du conseil fassent le
+serment de mourir à leur poste»[496].
+
+[Note 496: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur
+ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+(Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+Aussitôt, tous les membres de se lever spontanément et de prêter avec
+enthousiasme ce serment qu'ils auront à tenir, hélas! avant si peu de
+temps. L'agent national prend ensuite la parole et peint, sous les plus
+sombres couleurs, les dangers courus par la liberté. Il trace un
+parallèle écrasant entre les prescripteurs et les proscrits: ceux-ci,
+qui s'étaient toujours montré les constants amis du peuple; ceux-là, qui
+ne voyaient dans la Révolution qu'un moyen de fortune et qui, par leurs
+actes, semblaient s'être attachés à déshonorer la République. Sans
+hésitation aucune, le conseil général adhère à toutes les propositions
+du maire et de l'agent national, et chacun de ses membres, pour
+revendiquer sa part de responsabilité dans les mesures prises, va
+courageusement signer la feuille de présence, signant ainsi son arrêt de
+mort[497].
+
+[Note 497: _Ibid._]
+
+Tout d'abord, deux officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la
+place de Grève et d'inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin
+de sauver la patrie et la liberté. On décide ensuite l'arrestation
+_des nommés_ Collot-d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, Dubarran,
+Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogues, Fouché,
+Granet et Moyse Bayle, pour délivrer la Convention de l'oppression où
+ils la retiennent. Une couronne civique est promise aux généreux
+citoyens qui arrêteront ces ennemis du peuple[498]. Puis, le maire prend
+le tableau des Droits de l'homme et donne lecture de l'article où il est
+dit que, quand le gouvernement viole les droits du peuple,
+l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable
+des devoirs. Successivement on arrête: que les barrières seront fermées;
+que le tocsin de la ville sera sonné et le rappel battu dans toutes les
+sections; que les ordres émanant des comités de Salut public et de
+Sûreté générale seront considérés comme non avenus; que toutes les
+autorités constituées et les commandants de la force armée des sections
+se rendront sur-le-champ à l'Hôtel de Ville afin de prêter serment de
+fidélité au peuple; que les pièces de canon de la section des _Droits
+de l'homme_ seront placées en batterie sur la place de la Commune;
+que toutes les sections seront convoquées sur-le-champ pour délibérer
+sur les dangers de la patrie et correspondront de deux heures en deux
+heures avec le conseil général; qu'il sera écrit à tous les membres de
+la Commune du 10 août de venir se joindre au conseil général pour aviser
+avec lui aux moyens de sauver la patrie[499]; enfin que le commandant de
+la force armée dirigera le peuple contre les conspirateurs qui
+opprimaient les patriotes, et qu'il délivrera la Convention de
+l'oppression où elle était plongée[500].
+
+[Note 498: Arrêté, signé Payan, _Archives_, F. 7, 4579.]
+
+[Note 499: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,
+_ubi suprà_. Voyez aussi le procès-verbal de la séance du 9
+Thermidor à la Commune, dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV,
+p. 45 et suiv.]
+
+[Note 500: Arrêté de la main de Lerebours, signé: Lerebours, Payan,
+Bernard, Louvet, Arthur, Coffinhal, Chatelet, Legrand.]
+
+Le substitut de l'agent national, Lubin, avait assisté à la séance de
+l'Assemblée. Il raconte les débats et les scènes dont il a été témoin,
+l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
+Bas. Aussitôt il est enjoint aux administrateurs de police de prescrire
+aux concierges des différentes maisons d'arrêt de ne recevoir aucun
+détenu sans un ordre exprès de l'administration de police[501]. Puis,
+sur la proposition du substitut de l'agent national, une députation est
+envoyée aux Jacobins afin de les inviter à fraterniser avec le conseil
+général. Cependant les moments sont précieux: il ne faut pas les perdre
+en discours, mais agir, disent quelques membres. Jusque-là, du reste,
+chaque parole avait été un acte. Le conseil arrête une mesure d'une
+extrême gravité en décidant que des commissaires pris dans son sein
+iront, accompagnés de la force armée, délivrer Robespierre et les autres
+prisonniers arrêtés. Enfin, en réponse à la proclamation
+conventionnelle, il adopte l'adresse suivante et en vote l'envoi aux
+quarante-huit sections.
+
+[Note 501: Voici le modèle de la prescription adressée aux
+concierges des différentes maisons d'arrêt: «Commune de Paris,
+département de police.... Nous t'enjoignons, citoyen, sous ta
+responsabilité, de porter la plus grande attention à ce qu'aucune lettre
+ni autres papiers ne puissent entrer ni sortir de la maison dont la
+garde t'est confiée, et ce, jusqu'à nouvel ordre. Tu mettras de côté,
+avec soin, toutes les lettres que les détenus te remettront.
+
+«Il t'est personnellement _défendu_ de recevoir aucun détenu ni de
+donner aucune liberté que par les ordres de l'administration de police.
+Les administrateurs de police: Henry, Lelièvre, Quenet, Faro,
+Wichterich.» (Pièce de la collection Beuchot). L'ordre dont nous donnons
+ici la copie textuelle est précisément celui qui fut adressé au
+concierge de la maison du Luxembourg, où se trouva envoyé Robespierre.]
+
+«Citoyens, la patrie est plus que jamais en danger.
+
+«Des scélérats dictent des lois à la Convention, qu'ils oppriment. On
+proscrit Robespierre, qui fit déclarer le principe consolant de l'Être
+suprême et de l'immortalité de l'âme; Saint-Just, cet apôtre de la
+vertu, qui fit cesser les trahisons du Rhin et du Nord, qui, ainsi que
+Le Bas, fit triompher les armes de la République; Couthon, ce citoyen
+vertueux, qui n'a que le coeur et la tête de vivant, mais qui les a
+brûlants de l'ardeur du patriotisme; Robespierre le jeune, qui présida
+aux victoires de l'armée d'Italie.»
+
+Venait ensuite l'énumération des principaux auteurs du guet-apens
+thermidorien. Quels étaient-ils? Un Amar, «noble de trente mille livres
+de rente»; l'ex-vicomte du Barran et des «monstres de cette espèce».
+Collot-d'Herbois y était qualifié de partisan de Danton, et accusé
+d'avoir, du temps où il était comédien, volé la caisse de sa troupe. On
+y nommait encore Bourdon (de l'Oise), l'éternel calomniateur, et Barère,
+qui tour à tour avait appartenu à toutes les factions. La conclusion
+était celle-ci: «Peuple, lève-toi! ne perds pas le fruit du 10 août et
+du 31 mai; précipitons au tombeau tous ces traîtres»[502].
+
+[Note 502: Cette adresse est signée: Lescot-Fleuriot, maire; Blin,
+secrétaire-greffier adjoint, et J. Fleury, secrétaire-greffier. Il
+existe aux _Archives_ quarante-six copies de cette proclamation. (F
+7, 32.)]
+
+Le sort en est jeté! Au coup d'État de la Convention la Commune oppose
+l'insurrection populaire. On voit quelle énergie suprême elle déploya en
+ces circonstances sous l'impulsion des Fleuriot-Lescot, des Payan, des
+Coffinhal et des Lerebours. Si tous les amis de Robespierre eussent
+montré la même résolution et déployé autant d'activité, c'en était fait
+de la faction thermidorienne, et la République sortait triomphante et
+radieuse de la rude épreuve où, hélas! elle devait être si durement
+frappée.
+
+
+
+
+V
+
+
+La nouvelle de l'arrestation de Robespierre causa et devait causer dans
+Paris une sensation profonde. Tout ce que ce berceau de la Révolution
+contenait de patriotes sincères, de républicains honnêtes et convaincus,
+en fut consterné. Qu'elle ait été accueillie avec une vive satisfaction
+par les royalistes connus ou déguisés, cela se comprend de reste,
+Maximilien étant avec raison regardé comme la pierre angulaire de
+l'édifice républicain. Mais fut-elle, suivant l'assertion de certains
+écrivains, reçue comme un signe précurseur du renversement de
+l'échafaud[503]? Rien de plus contraire à la vérité. Quand la chute de
+Robespierre fut connue dans les prisons, il y eut d'abord, parmi la
+plupart des détenus, un sentiment d'anxiété et non pas de contentement,
+comme on l'a prétendu après coup. Au Luxembourg, le député Bailleul, un
+de ceux qu'il avait sauvés de l'échafaud, se répandit en doléances[504],
+et nous avons déjà parlé de l'inquiétude ressentie dans certains
+départements quand on y apprit les événements de Thermidor. Parmi les
+républicains, et même dans les rangs opposés, on se disait à mi-voix:
+«Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore des amis et
+des parents, et que MM. Robespierre sont morts[505]! Il fallut quelques
+jours à la réaction pour être tout à fait certaine de sa victoire et se
+rendre compte de tout le terrain qu'elle avait gagné à la mort de
+Robespierre.
+
+[Note 503: C'est ce que ne manque pas d'affirmer M. Michelet avec
+son aplomb ordinaire. Et il ajoute: «Tellement il avait réussi, dans
+tout cet affreux mois de thermidor, à identifier son nom avec celui de
+la Terreur». (t. VII, p. 472.) Est-il possible de se tromper plus
+grossièrement? Une chose reconnue de tous, au contraire, c'est que dans
+cet affreux mois de thermidor, Robespierre n'eut aucune action sur le
+gouvernement révolutionnaire, et l'on n'a pas manqué d'établir une
+comparaison, toute en sa faveur, entre les exécutions qui précédèrent sa
+retraite et celles qui la suivirent. (Voir le rapport de Saladin.) Que
+pour trouver partout des alliés, les Thermidoriens l'aient présenté aux
+uns comme le promoteur de la Terreur, aux autres comme un
+antiterroriste, cela est vrai; mais finalement ils le tuèrent pour avoir
+voulu, suivant leur propre expression, arrêter le cours terrible,
+majestueux de la Révolution, et il ne put venir à l'esprit de personne
+au premier moment, que Robespierre mort, morte était la Terreur.]
+
+[Note 504: Ceci attesté par un franc royaliste détenu lui-même au
+Luxembourg, et qui a passé sa vie à calomnier la Révolution et ses
+défenseurs. Voy. _Essais historiques sur les causes et les effets de
+la Révolution_, par C.A.B. Beaulieu, t. V, p. 367. Beaulieu ajoute
+que, depuis, pour effacer l'idée que ses doléances avaient pu donner de
+lui, Bailleul se jeta à corps perdu dans le parti thermidorien. Personne
+n'ignore en effet avec quel cynisme Bailleul, dans ses _Esquisses_,
+a diffamé et calomnié celui qu'il avait appelé son sauveur.]
+
+[Note 505: Nous avons déjà cité plus haut ces paroles rapportées par
+Charles Nodier, lequel ajoute: «Et cette crainte n'étoit pas sans
+motifs, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de
+la Terreur». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I, p. 305, éd.
+Charpentier).]
+
+On doit, en conséquence, ranger au nombre des mensonges de la réaction
+l'histoire fameuse de la _dernière charrette_, menée de force à la
+place du Trône au milieu des imprécations populaires. D'aucuns vont
+jusqu'à assurer que les gendarmes, Hanriot à leur tête, durent disperser
+la foule à coups de sabre[506]. Outre qu'il est difficile d'imaginer un
+général en chef escortant de sa personne une voiture de condamnés,
+Hanriot avait, à cette heure, bien autre chose à faire. Il avait même
+expédié l'ordre à toute la gendarmerie des tribunaux de se rendre sur la
+place de la Maison commune, et les voitures contenant les condamnés
+furent abandonnées en route par les gendarmes d'escorte, assure un
+historien royaliste[507]; si donc elles parvinrent à leur funèbre
+destination, ce fut parce que la foule dont les rues étaient encombrées
+le voulut bien. Il était plus de cinq heures quand les sinistres
+charrettes avaient quitté le Palais de justice[508], or, à cette heure,
+les conjurés étaient vainqueurs à la Convention, et rien n'était plus
+facile aux comités, s'ils avaient été réellement animés de cette
+modération dont ils se sont targués depuis, d'empêcher l'exécution et de
+suspendre au moins pour un jour cette Terreur dont, la veille,
+Robespierre avait dénoncé les excès; mais ils n'y songèrent pas un
+instant, tellement peu ils avaient l'idée de briser l'échafaud. La
+dernière charrette! quelle mystification! Ah! bien souvent encore il
+portera sa proie à la guillotine, le hideux tombereau! Seulement ce ne
+seront plus des ennemis de la Révolution, ce seront des patriotes,
+coupables d'avoir trop aimé la République, que plus d'une fois la
+réaction jettera en pâture au bourreau.
+
+[Note 506: M. Michelet ne manque pas de nous montrer Hanriot sabrant
+la foule, et assurant une dernière malédiction à son parti (t. VII, p.
+473). M. Michelet n'hésite jamais à marier les fables les plus
+invraisemblables à l'histoire. C'est un moyen d'être pittoresque.]
+
+[Note 507: Toulongeon, t. II, p. 512.]
+
+[Note 508: Lettre de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
+tribunaux, à la Convention, en date du 12 thermidor (30 juillet 1794).
+Voy. cette lettre sous le numéro XXXI, à la suite du rapport de Courtois
+sur les événements du 9 Thermidor, p. 182.]
+
+Une chose rendait incertaine la victoire des conjurés malgré la force
+énorme que leur donnait l'appui légal de la Convention, c'était l'amitié
+bien connue du général Hanriot pour Robespierre. Aussi s'était-on
+empressé de le décréter d'arrestation un des premiers. Si la force armée
+parisienne demeurait fidèle à son chef, la cause de la justice
+l'emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit, dès la
+première heure, dans la garde nationale et dans l'armée de Paris, en
+dépit des efforts d'Hanriot. On a beaucoup récriminé contre cet
+infortuné général; personne n'a été plus que lui victime de l'injustice
+et de la calomnie. Tous les partis semblent s'être donné le mot pour le
+sacrifier[509], et personne, avant nous, n'avait songé à fouiller un peu
+profondément dans la vie de cet homme pour le présenter sous son vrai
+jour. Il est temps d'en finir avec cette ivresse légendaire dont on l'a
+gratifié et qui vaut le fameux verre de sang de Mlle de Sombreuil.
+Peut-être Hanriot manqua-t-il du coup d'oeil, de la promptitude
+d'esprit, de la décision, en un mot des qualités d'un grand militaire,
+qui eussent été nécessaires dans une pareille journée, mais le
+dévouement ne lui fit pas un instant défaut.
+
+[Note 509: M. Michelet en fait un ivrogne et un bravache.
+(_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 467.) Voilà qui est
+bientôt dit; mais où cet historien a-t-il puisé ses renseignements?
+Evidemment dans les écrits calomnieux émanés du parti thermido-girondin.
+Quelle étrange idée M. Michelet s'est-il donc faite des hommes de la
+Révolution, de croire qu'ils avaient investi du commandement général de
+l'armée parisienne «un ivrogne et un bravache»? Voilà, il faut l'avouer,
+une _histoire singulièrement républicaine_.]
+
+A la nouvelle de l'arrestation des cinq députés, il monta résolûment à
+cheval avec ses aides de camp, prit les ordres de la Commune, fit appel
+au patriotisme des canonniers, convoqua la première légion tout entière,
+et quatre cents hommes de chacune des autres légions, donna l'ordre à
+toute la gendarmerie de se porter à la Maison commune, prescrivit à la
+commission des poudres et de l'Arsenal de ne rien délivrer sans l'ordre
+exprès du maire ou du conseil général, convoqua tous les citoyens dans
+leurs arrondissements respectifs en les invitant à attendre les
+décisions de la Commune, installa une réserve de deux cents hommes à
+l'Hôtel de Ville pour se tenir à la disposition des magistrats du
+peuple, fit battre partout la générale et envoya des gendarmes fermer
+les barrières; tout cela en moins d'une heure[510]. Il faut lire les
+ordres dictés par Hanriot ou écrits de sa main dans cette journée du 9
+Thermidor, et qui ont été conservés, pour se former une idée exacte de
+l'énergie et de l'activité déployée par ce général[511].
+
+[Note 510: On ne saurait, à cet égard, mieux rendre justice à
+Hanriot que Courtois ne l'a fait involontairement, et pour le décrier
+bien entendu, dans son rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 60
+et suiv.).]
+
+[Note 511: Voy. les ordres divers insérés par Courtois dans son
+rapport sur les événements de Thermidor, sous les numéros VII'1, VII'2,
+VIII, IX, X, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI et XXVII, et qui se trouvent
+en originaux et en copies, soit aux _Archives_, soit dans la
+collection Beuchot.]
+
+Suivi de quelques aides de camp et d'une très faible escorte, il se
+dirigea rapidement vers les Tuileries afin de délivrer les députés
+détenus au comité de Sûreté générale sous la garde de quelques
+gendarmes. Ayant rencontré, dans les environs du Palais-Royal, le député
+Merlin (de Thionville), dont le nom avait été prononcé à la Commune
+comme étant celui d'un des conjurés, il se saisit de lui et le confina
+au poste du jardin Égalité. Jusqu'à ce moment de la journée, Merlin
+n'avait joué aucun rôle actif, attendant l'issue des événements pour se
+déclarer. En se voyant arrêté, il protesta très hautement, assure-t-on,
+de son attachement à Robespierre et de son mépris pour les
+conjurés[512]. La nuit venue, il tiendra un tout autre langage, mais à
+une heure où la cause de la Commune se trouvera bien compromise.
+
+[Note 512: C'est ce qu'a raconté Léonard Gallois, comme le tenant
+d'une personne témoin de l'arrestation de Merlin (de Thionville). La
+conduite équivoque de ce député dans la journée du 9 Thermidor rend
+d'ailleurs ce fait fort vraisemblable. Voy. _Histoire de la
+Convention_, par Léonard Gallois, t. VII, p. 267.]
+
+Cependant Hanriot avait poursuivi sa course. Arrivé au comité de Sûreté
+générale, il y pénétra avec ses aides de camp, laissant son escorte à la
+porte. Ce fut un tort, il compta trop sur son influence personnelle et
+sur la déférence des soldats pour leur général. Robespierre et ses amis
+se trouvaient encore au comité. Il engagea vivement Hanriot à ne pas
+user de violence. «Laissez-moi aller au tribunal, dit il, je saurai bien
+me défendre»[513]. Néanmoins Hanriot persista à vouloir emmener les
+prisonniers; mais il trouva dans les hommes qui gardaient le poste du
+comité de Sûreté générale une résistance inattendue. Des grenadiers de
+la Convention, aidés d'une demi-douzaine de gendarmes de la 29e
+division, se jetèrent sur le général et ses aides de camp et les
+garrottèrent à l'aide de grosses cordes[514]. Les députés furent
+transférés dans la salle du secrétariat, où on leur servit à dîner, et
+bientôt après, entre six et sept heures, on les conduisit dans
+différentes prisons. Maximilien fut mené au Luxembourg, son frère à
+Saint-Lazare d'abord, puis à la Force, Le Bas à la Conciergerie[515],
+Couthon à la Bourbe, et Saint-Just aux Écossais. Nous verrons tout à
+l'heure comment le premier fut refusé par le concierge de la maison du
+Luxembourg et comment ses amis se trouvèrent successivement délivrés.
+
+[Note 513: Léonard Gallois, _Histoire de la Convention_, t.
+VII, p. 268.]
+
+[Note 514: Nous empruntons notre récit à la déposition fort
+désintéressée d'un des aides de camp du général Hanriot, nommé Ulrik,
+déposition faite le 10 thermidor à la section des _Gravilliers_.
+(Voy. pièce XXVII, à la suite du rapport de Courtois sur les événements
+du 9 Thermidor, p. 126.) Il y a sur l'arrestation du général Hanriot une
+autre version d'après laquelle il aurait été arrêté rue Saint-Honoré,
+par des gendarmes de sa propre escorte, sur la simple invitation de
+Courtois qui, d'une fenêtre d'un restaurant où il dînait, leur aurait
+crié «de la manière la plus énergique, d'arrêter ce conspirateur». Cette
+version, adoptée par la plupart des historiens, est tout à fait
+inadmissible. D'abord elle est de Courtois (voy. p. 65 de son rapport);
+ensuite elle est formellement contredite par le récit que Merlin (de
+Thionville) fit de l'arrestation d'Hanriot à la séance du soir
+(procès-verbal de Charles Duval, p. 27); et par un des collègues de
+Courtois, cité par Courtois lui-même, par le député Robin, qui déclare
+que Courtois courut au Palais-Égalité pour inviter la force armée à
+marcher sur Hanriot (note de la p. 66 dans le second rapport de
+Courtois). La version résultant de la déposition d'Ulrik est la seule
+qui soit conforme à la vérité des faits. (Voy. aussi cette déposition
+dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 307.) Voici d'ailleurs une
+déclaration enfouie jusqu à ce jour dans les cartons des
+_Archives_, et qui ajoute encore plus de poids à la version que
+nous avons adoptée, c'est celle du citoyen Jeannelle, brigadier de
+gendarmerie, commandant le poste du comité de Sûreté générale, où
+avaient été consignés les cinq députés décrétés d'arrestation: «Vers
+cinq heures, Hanriot avec ses aides de camp, sabre en main,
+_viennent_ pour les réclamer, forçant postes et consignes,
+redemandant Robespierre. Un autre député est entré dans notre salle, a
+monté sur la table, a ordonné de mettre la pointe de nos sabres sur le
+corps d'Hanriot et de lui attacher les pieds et les mains. Ce qui fut
+fait avec exactitude, ainsi qu'à ses aides de camp.» _Archives_, F
+7, 32.]
+
+[Note 515: D'après le récit de Courtois, Le Bas a été conduit à la
+Conciergerie (p. 67). Il aurait été mené à la Force suivant Mme Le Bas.]
+
+
+
+
+VI
+
+
+Tandis que la Commune de Paris s'efforçait d'entraîner la population
+parisienne à résister par la force au coup d'État de la Convention, les
+comités de Salut public et de Sûreté générale ne restaient pas inactifs,
+et, aux arrêtés de la municipalité, ils répondaient par des arrêtés
+contraires. Ainsi: défense de fermer les barrières et de convoquer les
+sections, ils avaient peur du peuple assemblé; ordre d'arrêter ceux qui
+sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; défense
+aux chefs de légion d'exécuter les ordres donnés par Hanriot, etc. En
+même temps ils lançaient des mandats d'arrestation contre le maire,
+Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police
+et les citoyens qui ouvertement prenaient part à la résistance, et ils
+invitaient les comités de section, notamment ceux des _Arcis_ et de
+l'_Indivisibilité_, à faire cesser les rassemblements en apprenant
+au peuple que les représentants décrétés d'arrestation par l'Assemblée
+étaient les plus _cruels ennemis de la liberté et de l'égalité_. On
+verra bientôt à l'aide de quel stratagème les Thermidoriens essayèrent
+de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comités
+convoquaient autour de la Convention la force armée des sections de
+_Guillaume Tell_, des _Gardes françaises_ et de la _Montagne_ (Butte
+des Moulins)[516]. Cette dernière section avait, dans tous les temps,
+montré peu de penchant pour la Révolution, et l'on songea sans aucun
+doute à tirer parti de ses instincts réactionnaires. Enfin le commandant
+de l'école de Mars, le brave Labretèche, à qui la Convention avait
+décerné jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, était arrêté
+à cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour
+de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des
+Sablons[517].
+
+[Note 516: Nous avons relevé aux _Archives_ les différents
+arrêtés des comités de Salut public et de Sûreté générale. Les
+signatures qui y figurent le plus fréquemment sont celles d'Amar, de
+Dubarran, Barère, Voulland, Vadier, Élie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur,
+Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi
+celle de David; mais c'est encore là, je le crois, une supercherie
+thermidorienne.]
+
+[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.]
+
+Les Jacobins, de leur côté, s'étaient réunis précipitamment à la
+nouvelle des événements; il n'y eut de leur part ni hésitation ni
+faiblesse. Ils ne se ménagèrent donc pas, comme on l'a écrit fort
+légèrement[518], ceux du moins--et c'était le plus grand nombre--qui
+appartenaient au parti de la sagesse et de la justice représenté par
+Robespierre, car les conjurés de Thermidor comptaient au sein de la
+grande société quelques partisans dont les rangs se grossirent, après la
+victoire, de cette masse d'indécis et de timorés toujours prêts à se
+jeter entre les bras des vainqueurs. Un républicain d'une énergie rare,
+le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en séance, les Jacobins
+reçurent du comité de Sûreté générale l'ordre de livrer le manuscrit du
+discours prononcé la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonné
+l'impression. Refus de leur part, fondé sur une exception
+d'incompétence[519]. Sur le champ ils se déclarèrent en permanence,
+approuvèrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune,
+au fur et à mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyèrent une
+députation au conseil général pour jurer de vaincre ou de mourir, plutôt
+que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il était alors sept
+heures[520].
+
+[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a
+reproduit la séance des Jacobins du 9 thermidor, et les procès-verbaux
+de la société n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cité
+Courtois, dans son rapport sur les événements de Thermidor, et ce qu'on
+peut en voir par le procès-verbal de la Commune démontre suffisamment
+l'ardeur avec laquelle la majorité de la société embrassa la cause de
+Robespierre.] [Note 519: Extrait du procès-verbal de la séance des
+Jacobins, cité par Courtois dans son rapport sur les événements du 9
+Thermidor, p. 51.]
+
+[Note 520: Extrait du procès-verbal, etc., p. 58.]
+
+La société décida ensuite, par un mouvement spontané, qu'elle ne
+cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de députations et
+qu'elle ne se séparerait qu'après que les manoeuvres des traîtres
+seraient complètement déjouées[521]. Elle reçut, du reste, du conseil
+général lui-même, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de
+ses séances[522], et l'énorme influence des Jacobins explique
+suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en
+corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler à elle. Le
+député Brival s'étant présenté, on le pria de rendre compte de la séance
+de la Convention. Il le fit rapidement. Le président lui demanda alors
+quelle avait été son opinion. Il répondit qu'il avait voté pour
+l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le
+Bas. Aussitôt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta
+tranquillement la salle. Mais, sur une observation du représentant
+Chasles, et pour éviter de nouvelles divisions, la société rapporta
+presque immédiatement l'arrêté par lequel elle venait de rayer de la
+liste de ses membres le député Brival, à qui un commissaire fut chargé
+de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle déploya une infatigable
+énergie. Un certain nombre de ses membres se répandirent dans les
+assemblées sectionnaires pour les encourager à la résistance, et, du
+rapport de ces commissaires, il résulte que, jusqu'à l'heure de la
+catastrophe, la majorité des sections penchait pour la Commune. A deux
+heures et demie du matin, la société recevait encore une députation du
+conseil général et chargeait les citoyens Duplay, l'hôte de Maximilien,
+Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et
+Versenne, de reconduire cette députation et de s'unir à la Commune, afin
+de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais déjà tout
+était fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour décider des
+destinées de la République.
+
+[Note 521: _Ibid._]
+
+[Note 522: Lettre signée Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan,
+Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et citée en note dans le second
+rapport de Courtois, p. 51.]
+
+[Note 523: Extrait du procès-verbal de la séance des Jacobins, cité
+en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste
+l'explication donnée par Brival lui-même à la Convention dans la séance
+du soir. Le Thermidorien Brival est ce député qui, après Thermidor,
+s'étonnait qu'on _eût épargné les restes de la race impure des
+Capet_. (Séance de la Convention.)]
+
+[Note 524: Arrêté signé Vignier, président, et Cazalès, secrétaire,
+Pièce XXI, à la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir
+ignoré tout cela, M. Michelet a tracé de la séance des Jacobins dans la
+journée du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.]
+
+Avec Robespierre finit la période glorieuse et utile des Jacobins.
+Maximilien tombé, ils tombèrent également, et, dans leur chute, ils
+entraînèrent les véritables principes de la démocratie, dont ils
+semblaient être les représentants et les défenseurs jurés. A cette
+grande école du patriotisme va succéder l'école des mauvaises moeurs,
+des débauches et de l'assassinat. Foin des doctrines sévères de la
+Révolution! Arrière les ennuyeux sermonneurs, les prêcheurs de liberté
+et d'égalité! Il est temps de jouir. A nous les châteaux, à nous les
+courtisanes, à nous les belles émigrées dont les sourires ont fléchi nos
+coeurs de tigres! peuvent désormais s'écrier les sycophantes de
+Thermidor. Et tous de suivre à l'envi le choeur joyeux de l'orgie
+lestement mené par Thérézia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras,
+tandis que, dans l'ombre, à l'écart, gémissaient, accablés de remords,
+les démocrates imprudents qui n'avaient pas défendu Robespierre contre
+les coups des assassins.
+
+Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore
+la douleur d'entendre insulter la mémoire des Jacobins par certains
+écrivains affichant cependant une tendresse sans égale pour la
+Révolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est à coup sûr ignorance inouïe
+de leur part que d'oser nous présenter les Jacobins comme ayant peuplé
+les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs
+impériaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens
+Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du
+fameux club qu'on vit revêtus du manteau de sénateur, investis de
+fonctions lucratives et affublés de titres de noblesse, furent
+précisément les alliés et les complices des Thermidoriens, les Jacobins
+de Fouché et d'Élie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant à ceux qui
+demeurèrent toujours fidèles à la pensée de Robespierre, il faut les
+chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de
+Thermidor; il faut les chercher sur les plages brûlantes de Sinnamari et
+de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Près de cent
+vingt périrent dans la catastrophe où sombra Maximilien; c'était déjà
+une assez jolie trouée au coeur de la société. On sait comment le reste
+fut dispersé et décimé par des proscriptions successives; on sait
+comment Fouché profita d'un attentat royaliste pour débarrasser son
+maître de ces fiers lutteurs de la démocratie et déporter le plus grand
+nombre de ces anciens collègues qui, un jour, à la voix de Robespierre,
+l'avaient, comme indigne, chassé de leur sein. Chaque fois que, depuis
+Thermidor, la voix de la liberté proscrite trouva en France quelques
+échos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine école
+libérale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur
+poussière que sont nés les plus vaillants et les plus dévoués défenseurs
+de la démocratie.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il ne suffisait pas, du reste, du dévouement et du patriotisme des
+Jacobins pour assurer dans cette journée la victoire au parti de la
+justice et de la démocratie, il fallait encore que la majorité des
+sections se prononçât résolûment contre la Convention nationale. Un des
+premiers soins de la Commune avait été de convoquer extraordinairement
+les assemblées sectionnaires, ce jour-là n'étant point jour de séance.
+Toutes répondirent avec empressement à l'appel du conseil général. Les
+sections comprenant la totalité de la population parisienne, il est
+absolument contraire à la vérité de croire, avec un historien de nos
+jours, à la neutralité de Paris dans cette nuit fatale[525]. Les masses
+furent sur pied, flottantes, irrésolues, incertaines, penchant plutôt
+cependant du côté de la Commune; et si, tardivement, chacun prit parti
+pour la Convention, ce fut grâce à l'irrésolution de Maximilien et
+surtout grâce au coup de pistolet du gendarme Merda.
+
+[Note 525: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VII. 488.]
+
+Trois sources d'informations existent qui sembleraient devoir nous
+renseigner suffisamment sur le mouvement des sections dans la soirée du
+9 et dans la nuit du 9 au 10 thermidor: ce sont, d'abord, les registres
+des procès-verbaux des assemblées sectionnaires[526]; puis les résumés
+de ces procès-verbaux, insérés par Courtois à la suite de son rapport
+sur les événements du 9 thermidor[527]; enfin les rapports adressés à
+Barras par les divers présidents de section quelques jours après la
+catastrophe[528]. Mais ces trois sources d'informations sont également
+suspectes. De la dernière il est à peine besoin de parler; on sent assez
+dans quel esprit ont dû être conçus des rapports rédigés à la demande
+expresse des vainqueurs quatre ou cinq jours après la victoire. C'est le
+cas de répéter: _Malheur aux vaincus!_
+
+[Note 526: Ces registres des procès-verbaux des sections existent
+aux _Archives_ de la préfecture de police, où nous les avons
+consultés avec le plus grand soin. Malheureusement ils ne sont pas
+complets; il en manque seize qui ont été détruits ou égarés. Ce sont les
+registres des sections des _Tuileries_, de la _République_, de
+la _Montagne_ (Butte-des-Moulins), du _Contrat social_, de
+_Bonne-Nouvelle_, des _Amis de la Patrie_, _Poissonnière_, _Popincourt_,
+de la _Maison-Commune_, de la _Fraternité_, des _Invalides_, de la
+_Fontaine-Grenelle_, de la _Croix-Rouge_, _Beaurepaire_, du
+_Panthéon français_ et des _Sans-Culottes_. (_Archives_ de la
+préfecture de police.)]
+
+[Note 527: Voyez ces résumés, plus ou moins exacts, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor, de la p. 126 à la
+p. 182.]
+
+[Note 528: _Archives_ F 7, 1432.]
+
+Suivant les procès-verbaux consignés dans les registres des sections et
+les résumés qu'en a donnés Courtois, il semblerait que la plus grande
+partie des sections (assemblées générales, comités civils et comités
+révolutionnaires) se fussent, dès le premier moment, jetées
+d'enthousiasme entre les bras de la Convention, après s'être
+énergiquement prononcées contre le conseil général de la Commune. C'est
+là, on peut l'affirmer, une chose complètement contraire à la vérité.
+Les procès-verbaux sont d'abord, on le sait, rédigés sur des feuilles
+volantes, puis mis au net, et couchés sur des registres par les
+secrétaires. Or, il me paraît hors de doute que ceux des 9 et 10
+thermidor ont été profondément modifiés dans le sens des événements; ils
+eussent été tout autres si la Commune l'avait emporté. N'ont point tenu
+de procès-verbaux, ou ne les ont pas reportés sur leurs registres, les
+sections du _Muséum_ (Louvre)[529], du _Pont-Neuf_[530], des
+_Quinze-Vingts_ (faubourg Saint-Antoine)[531], de la _Réunion_[532],
+de l'_Indivisibilité_[533] et des _Champs-Elysées_[534]. De ces six
+sections, la première et la dernière seules ne prirent pas résolument
+parti pour la Commune; les autres tinrent pour elle jusqu'au dernier
+moment. Plus ardente encore se montra celle de l'_Observatoire_, qui ne
+craignit pas de transcrire sur ses registres l'extrait suivant de son
+procès-verbal: «La section a ouvert la séance en vertu d'une convocation
+extraordinaire envoyée par le conseil général de la Commune. Un membre a
+rendu compte des événements importants qui ont eu lieu aujourd'hui.
+L'Assemblée, vivement affligée de ces événements alarmants pour la
+liberté, et de l'avis qu'elle reçoit d'un décret qui met hors la loi des
+hommes jusqu'ici regardés comme des patriotes zélés pour la défense du
+peuple, arrête qu'elle se déclare permanente et qu'elle ajourne sa séance
+à demain, huit heures du matin...[535].» Mais toutes les sections n'eurent
+pas la même fermeté.
+
+[Note 529: Suivant Courtois, cette section ne se serait réunie
+qu'_après la victoire remportée sur les traîtres_. Voy. pièces à
+l'appui de son rapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 146.]
+
+[Note 530: D'après Courtois, cette section, dans l'enceinte de
+laquelle se trouvaient la mairie et l'administration de police, n'aurait
+pas voulu se réunir en assemblée générale, et elle se serait conduite de
+manière à _mériter les éloges_. On comprend tout l'intérêt qu'avait
+Courtois à présenter l'ensemble des sections comme s'étant montré
+hostile à la Commune. (Voy. p. 153.)]
+
+[Note 531: Pour ce qui concerne cette section, Courtois paraît avoir
+écrit sa rédaction d'après des rapports verbaux (Voy. p. 173). A cette
+section appartenait le général Rossignol, lequel, malgré son attachement
+pour Robespierre, qui l'avait si souvent défendu, trouva grâce devant
+les Thermidoriens. «Le général Rossignol, dit Courtois, s'est montré la
+section des Quinze-Vingts, et n'a pris aucune part à ce qui peut avoir
+été dit de favorable pour la Commune....» (P. 174.)]
+
+[Note 532: Le commandant de la force armée de cette section avait
+prêté serment à la Commune, mais Courtois ne croit pas _qu'il se soit
+éloigné de la voie de l'honneur_ (p. 145). Livré néanmoins au
+tribunal révolutionnaire, ce commandant eut la chance d'être acquitté.]
+
+[Note 533: Courtois paraît avoir eu entre les mains la minute du
+procès-verbal de la séance de cette section, qui, dit-il, flotta
+longtemps dans l'incertitude sur le parti qu'elle prendrait (p. 142.)]
+
+[Note 534: «La section des Champs-Elysées, dit Courtois, a cru plus
+utile de défendre de ses armes la Convention.» (P. 141.)]
+
+[Note 535: Archives de la préfecture de police.]
+
+Voici vraisemblablement ce qui se passa dans la plupart des sections
+parisiennes. Elles savaient fort bien quel était l'objet de leur
+convocation, puisqu'à chacune d'elles la Commune avait adressé la
+proclamation dont nous avons cité la teneur. Au premier moment, elles
+durent prendre parti pour le conseil général. A dix heures du soir,
+vingt-sept sections avaient envoyé des commissaires pour fraterniser
+avec lui et recevoir ses ordres[536]. Nous avons sous les yeux les
+pouvoirs régulièrement donnés à cet effet par quinze d'entre elles à un
+certain nombre de leurs membres[537], sans compter l'adhésion
+particulière de divers comités civils et révolutionnaires de chacune
+d'elles. Plusieurs, comme les sections _Poissonnière_, de _Brutus_,
+de _Bondy_, de la _Montagne_ et autres, s'empressèrent d'annoncer à la
+Commune qu'elles étaient debout et veillaient pour sauver la patrie[538].
+Celle de la _Cité_, qu'on présente généralement comme s'étant montrée
+très opposée à la Commune, lui devint en effet très hostile, mais après
+la victoire de la Convention. A cet égard nous avons un aveu très curieux
+du citoyen Leblanc, lequel assure que le procès-verbal de la séance du 9
+a été tronqué[539]. On y voit notamment que le commandant de la force
+armée de cette section, ayant reçu de l'administrateur de police Tanchoux
+l'ordre de prendre sous sa sauvegarde et sa responsabilité la personne de
+Robespierre, refusa avec indignation et dénonça le fonctionnaire
+rebelle[540]. Or, les choses s'étaient passées tout autrement.
+
+[Note 536: C'est ce qui résulte du procès-verbal même de la section
+de _Mutius Scaevola_. (Archives de la préfecture de police.)]
+
+[Note 537: Pouvoirs émanés des sections de la _Fraternité_, de
+l'_Observatoire_, du _Faubourg du Nord_, de _Mutius Scaevola_, du
+_Finistère_, de la _Croix-Rouge_, _Popincourt_, _Marat_, du _Panthéon
+français_, des _Sans-Culottes_, des _Amis de la Patrie_, de _Montreuil_,
+des _Quinze-Vingts_, du _Faubourg-Montmartre_, des _Gardes-Françaises_.
+(Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+[Note 538: Rapports adressés à Barras. (_Archives_, F. 7, 1432.)]
+
+[Note 539: _Ibid._]
+
+[Note 540: Registre des procès-verbaux des séances de la section de
+la Cité. (Archives de la préfecture de police.)]
+
+Cet officier, nommé Vanheck, avait, au contraire, très chaudement pris
+la parole en faveur des cinq députés arrêtés. Racontant la séance de la
+Convention à laquelle il avait assisté, et où, selon lui, «les vapeurs
+du nouveau _Marais_ infectaient les patriotes», il s'était écrié:
+«Toutes les formes ont été violées; à peine un décret d'arrestation
+était-il proposé qu'il était mis aux voix et adopté. Nulle discussion.
+Les cinq députés ont demandé la parole sans l'obtenir; ils sont
+maintenant à l'administration de police[541].» Invité à prendre ces
+représentants sous sa sauvegarde, il s'y était refusé en effet, par
+prudence sans doute, mais en disant qu'à ses yeux Robespierre était
+innocent. Il y a loin de là, on le voit, à cette indignation dont parle
+le procès-verbal remanié après coup. Eh bien! pareille supercherie eut
+lieu, on peut en être certain, pour les procès-verbaux de presque toutes
+les sections.
+
+[Note 541: Rapport à Barras. _Archives, ubi suprà._]
+
+Celle des _Piques_ (place Vendôme), dans la circonscription de
+laquelle se trouvait la maison de Duplay, se réunit dès neuf heures du
+soir, sur la convocation de la Commune, et non point vers deux heures du
+matin seulement, comme l'allègue mensongèrement Courtois, qui d'ailleurs
+est obligé de convenir qu'elle avait promis de fraterniser avec la
+Société des Jacobins, «devenue complice des rebelles»[542]. Le
+procès-verbal de cette section, très longuement et très soigneusement
+rédigé, proteste en effet d'un dévouement sans bornes pour la
+Convention; mais on sent trop qu'il a été fait après coup[543]. Là, il
+n'est point question de l'heure à laquelle s'ouvrit la séance; mais, des
+pièces que nous avons sous les yeux, il résulte que, dès neuf heures,
+elle était réunie; que Maximilien Robespierre, son ancien président, y
+fut l'objet des manifestations les plus chaleureuses; que l'annonce de
+la mise en liberté des députés proscrits fut accueillie vers onze heures
+avec des démonstrations de joie; qu'on y proposa de mettre à la
+disposition de la Commune toute la force armée de la section, et que la
+nouvelle du dénoûment tragique et imprévu de la séance du conseil
+général vint seule glacer l'enthousiasme[544].
+
+[Note 542: Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 Thermidor, p. 159.]
+
+[Note 543: Voyez le procès-verbal de la séance de la section des
+Piques. (Archives de la préfecture de police.)]
+
+[Note 544: _Archives_, F 7, 1432.]
+
+Il en fut à peu près de même partout. Toutefois, dans nombre de
+sections, la proclamation des décrets de mise hors la loi, dont nous
+allons parler bientôt, commença de jeter une hésitation singulière et un
+découragement profond. Ajoutez à cela les stratagèmes et les calomnies
+dont usèrent certains membres de la Convention pour jeter le désarroi
+parmi les patriotes. A la section de Marat (Théâtre-Français), Léonard
+Bourdon vint dire que, si jusqu'alors les cendres de Marat n'avaient pas
+encore été portées au Panthéon, c'était par la basse jalousie de
+Robespierre, mais qu'elles allaient y être incessamment
+transférées[545]. Le député Crassous, patriote égaré, qu'à moins d'un
+mois de là on verra lutter énergiquement contre la terrible réaction,
+fille de Thermidor, annonça à la section de Brutus qu'on avait trouvé
+sur le bureau de la municipalité un cachet à fleurs de lys[546], odieux
+mensonge inventé par Vadier, qui s'en excusa plus tard en disant que le
+danger de perdre la tête donnait de l'imagination[547]. Il suffit de la
+nouvelle du meurtre de Robespierre et de la dispersion des membres de la
+Commune pour achever de mettre les sections en déroute. Ce fut un
+sauve-qui-peut général. Chacun d'abjurer et de se rétracter au plus
+vite[548]. Le grand patriote, qui, peu d'instants auparavant, comptait
+encore tant d'amis inconnus, tant de partisans, tant d'admirateurs
+passionnés, se trouva abandonné de tout le monde. Les sections renièrent
+à l'envi Maximilien; mais en le reniant, en abandonnant à ses ennemis
+cet intrépide défenseur des droits du peuple, elles accomplirent un
+immense suicide; la vie se retira d'elles; à partir du 9 Thermidor elles
+rentrèrent dans le néant.
+
+[Note 545: Pièces à la suite du rapport de Courtois, p. 136.]
+
+[Note 546: _Archives_, F 7, 1432.]
+
+[Note 547: Aveu de Vadier à Cambon. Voyez à ce sujet une note des
+auteurs de l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 59.]
+
+[Note 548: Voici un spécimen du genre: «Je soussigné, proteste
+contre tout ce qui s'est passé hier à la Commune de Paris, et que
+lorsque j'ai vu ce que l'on proposait étoit contraire aux principes, je
+me suis retiré. Ce 10 thermidor, Talbot.» (Pièce annexée au
+procès-verbal de la section du _Temple_ (Archives de la préfecture
+de police.)) Le malheureux Talbot n'en fut pas moins livré à
+l'exécuteur.]
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On peut juger de quelle immense influence jouissait Robespierre: il
+suffit de son nom dans cette soirée du 9 Thermidor pour contrebalancer
+l'autorité de la Convention tout entière; et l'on comprend maintenant
+les inquiétudes auxquelles fut en proie l'Assemblée quand elle rentra en
+séance. Le peuple se portait autour d'elle menaçant[549]; les conjurés
+durent se croire perdus.
+
+[Note 549: Déclaration de l'officier municipal Bernard au conseil
+général de la Commune. (Pièce de la collection Beuchot).]
+
+Le conseil général de la Commune siégeait sans désemparer, et continuait
+de prendre les mesures les plus énergiques. A la nouvelle de
+l'arrestation d'Hanriot, il nomma, pour le remplacer, le citoyen Giot,
+de la section du _Théâtre-Français_, lequel, présent à la séance,
+prêta sur le champ serment de sauver la patrie, et sortit aussitôt pour
+se mettre à la tête de la force armée[550]. Après avoir également reçu
+le serment d'une foule de commissaires de sections, le conseil arrêta,
+sur la proposition d'un de ses membres, la nomination d'un comité
+exécutif provisoire composé de neuf membres, qui furent: Payan,
+Coffinhal, Louvet, Lerebours, Legrand, Desboisseau, Chatelet, Arthur et
+Grenard. Douze citoyens, pris dans le sein du conseil général, furent
+aussitôt chargés de veiller à l'exécution des arrêtés du comité
+provisoire[551]. Il fut ordonné à toute personne de ne reconnaître
+d'autre autorité que celle de la Commune et d'arrêter tous ceux qui,
+abusant de la qualité de représentant du peuple, feraient des
+proclamations perfides, et mettraient hors la loi ses défenseurs[552].
+
+[Note 550: Voy. le procès-verbal de la séance du conseil général
+dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 50.]
+
+[Note 551: Furent désignés: les citoyens Lacour, de _Brutus_;
+Mercier, du _Finistère_; Leleu, des _Invalides_; Miché, des
+_Quinze-Vingts_; d'Azard, des _Garde-Françaises_; Cochois, de
+_Bonne-Nouvelle_; Aubert, de _Poissonnière_; Barel, du _Faubourg
+-du-Nord_; Gilbert, de la même section; Jault, de _Bonne-Nouvelle_;
+Simon, de _Marat_; et Gency, du _Finistère_; arrêté signé: Fleuriot
+-Lescot, et Blin, cité par Courtois à la suite de son rapport sur les
+événements du 9 thermidor, p. 111.]
+
+[Note 552: Pièce de la collection Beuchot, citée par Courtois dans
+son rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 159.]
+
+Cependant il avait été décidé qu'on délivrerait, à main armée, s'il en
+était besoin, Robespierre, Couthon et tous les patriotes détenus. Ame
+intrépide, Coffinhal s'était chargé de cette expédition. Il partit à la
+tête de quelques canonniers et se porta rapidement vers les Tuileries.
+Mais quand il pénétra dans les salles du comité de Sûreté générale,
+Hanriot seul s'y trouvait. Les gendarmes, chargés de la garde du général
+et de ses aides de camp n'opposèrent aucune résistance. Libre de ses
+liens, Hanriot monta à cheval dans la cour, et fut reçu avec les plus
+vives démonstrations de fidélité et de dévouement par les troupes dont
+elle se trouvait garnie[553].
+
+[Note 553: Voy., au sujet de la délivrance d'Hanriot, une
+déclaration du citoyen Vilton, du 25 thermidor, en tenant compte
+nécessairement des circonstances dans lesquelles elle a été faite.
+(Pièce XXXI à la suite du rapport de Courtois, p. 186.)]
+
+La Convention était rentrée en séance depuis une heure environ, et
+successivement elle avait entendu Bourdon (de l'Oise), Merlin (de
+Thionville), Legendre, Rovère et plusieurs autres conjurés; chacun
+racontant a sa manière les divers incidents de la soirée.
+Billaud-Varenne déclamait à la tribune, quand Collot-d'Herbois monta
+tout effaré au fauteuil, en s'écriant: «Voici l'instant de mourir à
+notre poste». Et il annonça l'envahissement du comité de Sûreté générale
+par une force armée. Nul doute, je le répète, qu'en cet instant les
+conjurés et toute la partie gangrenée de la Convention ne se crurent
+perdus. L'Assemblée était fort perplexe; elle était à peine gardée, et
+autour d'elle s'agitait une foule hostile. Ce fut là que Hanriot manqua
+de cet esprit d'initiative, de cette précision de coup d'oeil qu'il eût
+fallu en ces graves circonstances au général de la Commune. Si, ne
+prenant conseil que de son inspiration personnelle, il eût résolument
+marché sur la Convention, c'en était fait de la conspiration
+thermidorienne. Mais un arrêté du comité d'exécution lui enjoignait de
+se rendre sur le champ au sein du conseil général[554]; il ne crut pas
+devoir se dispenser d'y obéir, et courut à toute bride vers l'Hôtel de
+Ville.
+
+Quand il parut à la Commune, où sa présence fut saluée des plus vives
+acclamations[555], Robespierre jeune y était déjà. Conduit d'abord à la
+maison de Saint-Lazare, où il n'avait pas été reçu parce qu'il n'y avait
+point de _secret_ dans cette prison, Augustin avait été mené à la
+Force; mais là s'étaient trouvés deux officiers municipaux qui l'avaient
+réclamé au nom du peuple et étaient accourus avec lui à la Commune.
+Chaleureusement accueilli par le conseil général, il dépeignit, dans un
+discours énergique et vivement applaudi, les machinations odieuses dont
+ses amis et lui étaient victimes. Il eut soin, du reste, de mettre la
+Convention hors de cause, et il se contenta d'imputer le décret
+d'accusation à quelques misérables conspirant au sein même de
+l'Assemblée[556]. A peine avait-il fini de parler que le maire, sentant
+combien il était urgent, pour l'effet moral, de posséder Maximilien à la
+Commune, proposa au conseil de l'envoyer chercher par une députation
+spécialement chargée de lui faire observer qu'il se devait tout entier à
+la patrie et au peuple[557]. Fleuriot-Lescot connaissait le profond
+respect de Robespierre pour la Convention, son attachement à la
+légalité, et il n'avait pas tort, on va le voir, en s'attendant à une
+vive résistance de sa part.
+
+[Note 554: Arrêté signé: Louvet, Payan, Legrand et Lerebours. (Pièce
+de la collection Beuchot.)]
+
+[Note 555: Procès-verbal de la séance du conseil général, dans
+l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 53.]
+
+[Note 556: Procès-verbal de la séance de la Commune (_Histoire
+parlementaire_, t. XXXIV, p. 52). A l'appui de cette partie du
+procès-verbal, voyez la déclaration de Robespierre jeune au comité civil
+de la section de la _Maison-Commune_, lorsqu'il y fut transporté à
+la suite de sa chute. «A répondu ... que quand il a été dans le sein de
+la Commune, il a parlé pour la Convention en disant qu'elle était
+disposée à sauver la patrie, mais qu'elle avait été trompée par quelques
+conspirateurs; qu'il fallait veiller à sa conservation.» (Pièce XXXVIII
+à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p.
+205.)]
+
+[Note 557: Procès-verbal de la séance de la Commune, _ubi
+suprà_.]
+
+Transféré vers sept heures à la prison du Luxembourg, sous la garde du
+citoyen Chanlaire, de l'huissier Filleul et du gendarme Lemoine[558],
+Maximilien avait été refusé par le concierge, en vertu d'une injonction
+des administrateurs de police de ne recevoir aucun détenu sans leur
+ordre. Il insista vivement pour être incarcéré. Esclave du devoir, il
+voulait obéir quand même au décret qui le frappait. «Je saurai bien me
+défendre devant le tribunal», dit-il. En effet, il pouvait être assuré
+d'avance d'un triomphe éclatant, et il ne voulait l'emporter sur ses
+ennemis qu'avec les armes de la légalité. Billaud-Varenne ne se trompait
+pas en écrivant ces lignes: «Si, dans la journée du 9 thermidor,
+Robespierre, au lieu _de se faire enlever_ pour se rendre à la
+Commune et y arborer l'étendard de la révolte, eût obéi aux décrets de
+la Convention nationale, qui peut calculer ce que _l'erreur_, moins
+affaiblie par cette soumission, eût pu procurer de chances favorables à
+son ascendant[559]?» La volonté de Maximilien échoua devant la
+résistance d'un guichetier.
+
+[Note 558: Pièce XIX à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 thermidor, p. 113.]
+
+[Note 559: Mémoires de Billaud-Varenne, p. 46 du manuscrit.
+(_Archives, ubi suprà_.)]
+
+Du Luxembourg, Robespierre avait été conduit à l'administration de
+police, située à côté de la mairie, sur le quai des Orfèvres, dans les
+bâtiments aujourd'hui démolis qu'occupait la préfecture de police. Il y
+fut reçu avec les transports du plus vif enthousiasme, aux cris de
+_Vive Robespierre_[560]! Il pouvait être alors huit heures et
+demie. Peu après, se présenta la députation chargée de l'amener au sein
+du conseil général. Tout d'abord Maximilien se refusa absolument à se
+rendre à cette invitation. «Non, dit-il encore, laissez-moi paraître
+devant mes juges.» La députation se retira déconcertée. Mais le conseil
+général, jugeant indispensable la présence de Robespierre à l'Hôtel de
+Ville, dépêcha auprès de lui une nouvelle députation aux vives
+insistances de laquelle Robespierre céda enfin. Il la suivit à la
+Commune, où l'accueillirent encore les plus chaleureuses
+acclamations[561]. Mais que d'heures perdues déjà!
+
+[Note 560: Déclaration de Louise Picard, pièce XXXII, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 194.]
+
+[Note 561: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur
+ce qui s'est passé à la Commune. (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+En même temps que lui parurent ses chers et fidèles amis, Saint-Just et
+Le Bas, qu'on venait d'arracher l'un et l'autre aux prisons où les avait
+fait transférer le comité de Sûreté générale. Au moment où Le Bas
+sortait de la Conciergerie, un fiacre s'arrêtait au guichet de la
+prison, et deux jeunes femmes en descendaient tout éplorées. L'une était
+Elisabeth Duplay, l'épouse du proscrit volontaire, qui, souffrante
+encore, venait apporter à son mari divers effets, un matelas, une
+couverture; l'autre, Henriette Le Bas, celle qui avait dû épouser
+Saint-Just. En voyant son mari libre, et comme emmené en triomphe par
+une foule ardente, Mme Le Bas éprouva tout d'abord un inexprimable
+sentiment de joie, courut vers lui, se jeta dans ses bras, et se dirigea
+avec lui du côté de l'Hôtel de Ville. Mais de noirs pressentiments
+assiégeaient l'âme de Philippe. Sa femme nourrissait, il voulut lui
+épargner de trop fortes émotions, et il l'engagea vivement à retourner
+chez elle, en lui adressant mille recommandations au sujet de leur fils.
+«Ne lui fais pas haïr les assassins de son père, dit-il; inspire-lui
+l'amour de la patrie; dis-lui bien que son père est mort pour elle....
+Adieu, mon Elisabeth, adieu[562]!» Ce furent ses dernières paroles, et
+ce fut un irrévocable adieu. Quelques instants après cette scène, la
+barrière de l'éternité s'élevait entre le mari et la femme.
+
+[Note 562: Manuscrit de Mme Le Bas. D'après ce manuscrit, ce serait
+à la Force que Lebas aurait été conduit; mais Mme Le Bas a dû confondre
+cette prison avec la Conciergerie. Comme tous les membres de sa
+malheureuse famille, Mme Le Bas fut jetée en prison avec son enfant à la
+mamelle par les _héros_ de Thermidor, qui la laissèrent végéter
+durant quelques mois, d'abord à la prison Talarue, puis à Saint-Lazare,
+dont le nom seul était pour elle un objet d'épouvante. Toutefois elle se
+résigna. «Je souffrais pour mon bien-aimé mari, cette pensée me
+soutenait.» On lui avait offert la liberté, une pension même, si elle
+voulait changer de nom; elle s'y refusa avec indignation. «Je n'aurais
+jamais quitté ce nom si cher à mon coeur, et que je me fais gloire de
+porter.» Femme héroïque de l'héroïque martyr qui ne voulut point
+partager l'opprobre de la victoire thermidorienne, elle se montra,
+jusqu'à son dernier jour, fière de la mort de son mari: «Il a su mourir
+pour sa patrie, il ne devait mourir qu'avec les martyrs de la liberté.
+Il m'a laissée veuve et mère à vingt et un ans et demi; je bénis le Ciel
+de me l'avoir ôté ce jour-là, il ne m'en est que plus cher. On m'a
+traînée de prison en prison avec mon jeune fils de cinq semaines; il
+n'est de souffrances que ne m'aient fait endurer ces monstres, croyant
+m'intimider. Je leur ai fait voir le contraire; plus ils m'en faisaient,
+plus j'étais heureuse de souffrir pour eux. Comme eux, j'aime la
+liberté; le sang qui coule dans mes veines à soixante-dix-neuf ans est
+le sang de républicains.» (Manuscrit de Mme Le Bas.) Et en parlant de
+ces morts si regrettés elle ne manque pas d'ajouter «Comme vous eussiez
+été heureux de connaître ces hommes vertueux sous tous les rapports»!]
+
+
+
+
+IX
+
+
+La présence de Robespierre à la Commune sembla redoubler l'ardeur
+patriotique et l'énergie du conseil général; on y voyait le gage assuré
+d'une victoire prochaine, car on ne doutait pas que l'immense majorité
+de la population parisienne ne se ralliât à ce nom si grand et si
+respecté.
+
+Le conseil général se composait de quatre-vingt-seize notables et de
+quarante-huit officiers municipaux formant le corps municipal, en tout
+cent quarante-quatre citoyens élus par les quarante-huit sections de la
+ville de Paris. Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, quatre-vingt-onze
+membres signèrent la liste de présence, c'est-à-dire leur arrêt de mort
+pour la plupart. D'autres vinrent-ils? c'est probable; mais ils ne
+signèrent pas, et évitèrent ainsi la proscription sanglante qui frappa
+leurs malheureux collègues.
+
+Parmi les membres du conseil général figuraient un certain nombre de
+citoyens appartenant au haut commerce de la ville, comme Arthur,
+Grenard, Avril; beaucoup de petits marchands, un notaire comme Delacour;
+quelques hommes de loi, des employés, des artistes, comme Lubin,
+Fleuriot-Lescot, Beauvallet, Cietty, Louvet, Jault; deux ou trois hommes
+de lettres, des médecins, des rentiers et plusieurs professeurs.
+C'étaient presque tous des patriotes d'ancienne date, dévoués aux
+grandes idées démocratiques représentées par Robespierre. L'extrait
+suivant d'une lettre d'un officier municipal de la section du
+_Finistère_, nommé Mercier, directeur de la fabrication des
+assignats, lettre adressée à l'agent national Payan, peut servir à nous
+renseigner sur les sentiments dont la plupart étaient animés: «La
+faction désorganisatrice, sous le voile d'un patriotisme
+ultrarévolutionnaire, a longtemps agité et agite encore la section du
+_Finistère_. Le grand meneur est un nommé Bouland, ci-devant garde
+de Monsieur. Ce motionneur à la Jacques Roux, en tonnant à la tribune
+contre la prétendue aristocratie marchande, a maintes fois tenté
+d'égarer par les plus dangereuses provocations la nombreuse classe des
+citoyens peu éclairés de la section du _Finistère_.... Cette cabale
+a attaqué avec acharnement les révolutionnaires de 89, trop purs en
+probité et patriotisme pour adopter les principes désorganisateurs. Leur
+grand moyen était de les perdre dans l'opinion publique par les plus
+atroces calomnies; quelques bons citoyens ont été leurs
+victimes...[563]» Ne sent-on pas circuler dans cette lettre le souffle
+de Robespierre? Mercier, on le voit, était digne de mourir avec lui.
+
+[Note 563: Pièce de la collection Beuchot.]
+
+Il était alors environ dix heures du soir. Il n'y avait pas de temps à
+perdre; c'était le moment d'agir. Au lieu de cela, Maximilien se mit à
+parler au sein du conseil général, à remercier la Commune des efforts
+tentés par elle pour l'arracher des mains d'une faction qui voulait sa
+perte. Les paroles de Robespierre avaient excité un irrésistible
+enthousiasme; on se serrait les mains, on s'embrassait comme si la
+République était sauvée, tant sa seule parole inspirait de
+confiance[564].
+
+[Note 564: Voy. à ce sujet un extrait du procès-verbal de la section
+de l'_Arsenal_, cité sous le numéro XXXIV, p. 196, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor.]
+
+Déjà, avant son arrivée, un membre avait longuement retracé, avec
+beaucoup d'animation, le tableau des services innombrables et
+désintéressés que, depuis cinq ans, Maximilien n'avait cessé de rendre à
+la patrie[565]. Le conseil général n'avait donc nul besoin d'être excité
+ou encouragé. C'étaient le peuple et les sections en marche qu'il eût
+fallu haranguer. Aussi bien le conseil venait d'ordonner que la façade
+de la Maison commune serait sur le champ illuminée. C'était l'heure de
+descendre sur la place de Grève et de parler au peuple.
+
+[Note 565: Rapport de Degesne, lieutenant de la gendarmerie des
+tribunaux. (Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les événements
+du 9 thermidor, n° XIX, 9e pièce, p. 119.) Si Robespierre l'eût emporté,
+ce rapport eût été tout autre, comme bien on pense. On en peut dire
+autant de celui du commandant Dumesnil, inséré sous le n° XXXI, p. 182,
+à la suite du rapport. Degesne et Dumesnil se vantent très fort d'avoir
+embrassé chaudement le parti de la Convention dès la première heure,
+mais nous avons sous les yeux une pièce qui affaiblit singulièrement
+leurs allégations; c'est une lettre du nommé Haurie, garçon de bureau du
+tribunal révolutionnaire, où il est dit: «Le 9 thermidor, des officiers
+de la gendarmerie des tribunaux sont venus dans la chambre du conseil du
+tribunal révolutionnaire promettre de servir Robespierre.... Les noms de
+ces officiers sont: DUMESNIL, Samson, Aduet, DEGESNE, Fribourg, Dubunc
+et Chardin. Il est à remarquer que Dumesnil et Degesne ont été
+incarcérés par les rebelles. Le commandant de la gendarmerie à cheval
+est venu leur assurer que tout son corps était pour Robespierre.»
+(_Archives_, F. 7, 4437.)]
+
+Un mot de Robespierre, et les sections armées et la foule innombrable
+qui garnissaient les abords de l'Hôtel de Ville s'ébranlaient, se
+ruaient sur la Convention, jetaient l'Assemblée dehors. Mais ce mot, il
+ne voulut pas le dire. Pressé par ses amis de donner un signal que
+chacun attendait avec impatience, il refusa obstinément. Beaucoup de
+personnes l'ont accusé ici de faiblesse, ont blâmé ses irrésolutions;
+et, en effet, en voyant les déplorables résultats de la victoire
+thermidorienne, on ne peut s'empêcher de regretter amèrement les
+scrupules auxquels il a obéi. Néanmoins, il est impossible de ne pas
+admirer sans réserve les motifs déterminants de son inaction.
+Représentant du peuple, il ne se crut pas le droit de porter la main sur
+la Représentation nationale. Il lui répugnait d'ailleurs de prendre
+devant l'histoire la responsabilité du sang versé dans une guerre
+civile. Certain du triomphe en donnant contre la Convention le signal du
+soulèvement, il aima mieux mourir que d'exercer contre elle le droit de
+légitime défense.
+
+Tandis que l'énergie du conseil général se trouvait paralysée par les
+répugnances de Maximilien à entrer en révolte ouverte contre la
+Convention, celle-ci n'hésitait pas, et elle prenait des mesures
+décisives. Un tas d'hommes qui, selon la forte expression du poète,
+
+ Si tout n'est renversé ne sauraient subsister,
+
+les Bourdon, les Barras, les Fréron, vinrent, pour encourager
+l'Assemblée, lui présenter sous les couleurs les plus défavorables les
+dispositions des sections. Sur la proposition de Voulland, elle chargea
+Barras de diriger la force armée contre l'Hôtel de Ville, et lui
+adjoignit Léonard Bourdon, Bourdon (de l'Oise), Fréron, Rovère, Delmas,
+Ferrand et Bollet, auxquels on attribua les pouvoirs dont étaient
+investis les représentants du peuple près les armées. A l'exception des
+deux derniers, qui n'avaient joué qu'un rôle fort effacé, on ne pouvait
+choisir à Barras de plus dignes acolytes.
+
+Mais les conjurés ne se montraient pas satisfaits encore: il fallait
+pouvoir se débarrasser, sans jugement, des députés proscrits dans la
+matinée; or, ils trouvèrent un merveilleux prétexte dans le fait, de la
+part de ces derniers, de s'être, volontairement ou non, soustraits au
+décret d'arrestation. Élie Lacoste commença par demander la mise hors la
+loi de tous les conseillers municipaux qui avaient embrassé la cause de
+Robespierre et l'avaient traité en frère. Décrétée au milieu des
+applaudissements, cette mesure ne tarda pas à être étendue à Hanriot.
+Personne ne parlait des députés, comme si, au moment de frapper ces
+grandes victimes, on eût été arrêté par un reste de pudeur. Bientôt
+toutefois Voulland, s'enhardissant, fit observer que Robespierre et
+_tous les autres_ s'étaient également soustraits au décret
+d'arrestation, et, à sa voix, l'Assemblée les mit aussi hors la
+loi[566].
+
+[Note 566: Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet
+1794). Malgré le décret du matin, par lequel avait été supprimé le grade
+de commandant général de la garde nationale, la Convention avait mis à
+la tête de l'armée parisienne un chef de légion nommé Esnard. Mais cet
+officier avait été arrêté à la Commune par ordre du maire et de l'agent
+national près desquels il s'était rendu aussitôt pour leur donner
+communication de ses pouvoirs.]
+
+Aussitôt des émissaires sont envoyés dans toutes les directions, dans
+les assemblées sectionnaires, sur la place de Grève, pour y proclamer le
+formidable décret dont on attendait le plus grand effet. En même temps
+Barras, Léonard Bourdon et leurs collègues courent se mettre à la tête
+de la force armée, qu'ils dirigent en deux colonnes, l'une par les
+quais, l'autre par la rue Saint-Honoré, vers l'Hôtel de Ville. A
+grand'peine, ils avaient pu réunir un peu plus de deux mille hommes,
+mais leur troupe grossit en route, et, comme toujours, après la
+victoire, si victoire il y eut, elle devint innombrable. Il pouvait être
+en ce moment un peu plus de minuit.
+
+Cependant le conseil général continuait de délibérer. Impossible de
+déployer plus d'énergie et de résolution que n'en montra le comité
+d'exécution. Décidé à défendre jusqu'à la mort les principes pour
+lesquels il était debout, il avait fait apporter des armes dans la salle
+de ses délibérations, voisine de celle où se tenait le conseil
+général[567]. De plus, il venait d'inviter de nouveau, à cette heure
+suprême, toutes les sections à faire sonner le tocsin, battre la
+générale, et à réunir leurs forces sur la place de la Maison-commune,
+afin de sauver la patrie[568]. Mais cela n'était pas encore suffisant à
+ses yeux; il lui paraissait nécessaire, pour achever de produire un
+grand effet sur les masses, d'avoir la sanction d'un grand nom
+populaire, du nom de Robespierre, qui équivalait à un drapeau et
+représentait la Convention.
+
+[Note 567: «Commune de Paris. Le 9 thermidor..., le général Hanriot
+fera passer au comité d'exécution des fusils, des pistolets et des
+munitions pour douze membres. _Signé_: Arthur, Legrand, Louvet,
+Grenard, Coffinhal.» (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+[Note 568: «Il est ordonné aux sections, pour sauver la chose
+publique, de faire sonner le tocsin et de faire battre la générale dans
+toute la commune de Paris, et de réunir leurs forces dans la place de la
+Maison-commune, où elles recevront les ordres du général Hanriot, qui
+vient d'être remis en liberté, avec tous les députés patriotes, par le
+peuple souverain. _Signé_: Arthur, Legrand, Grenard, Desboisseau et
+Louvet.» (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+Parmi les commissaires faisant fonction de ministres, deux seulement,
+Payan, frère aîné de l'agent national, commissaire de l'instruction
+publique, et Lerebours, commissaire des secours publics, prirent parti
+pour Robespierre. Les autres, quoique tous dévoués pour la plupart aux
+idées de Maximilien, jugèrent prudent d'attendre le résultat des
+événements. Républicain enthousiaste, patriote ardent, Lerebours s'était
+rendu un des premiers à la Commune où, comme on l'a vu, il avait été
+nommé membre du comité d'exécution. Seul il échappa au massacre des
+membres de ce comité[569]. C'est sur les indications écrites, sous sa
+dictée, par son propre fils, que nous allons retracer la scène qui va
+suivre[570], et pour la description de laquelle on s'est beaucoup trop
+fié jusqu'ici aux relations plus ou moins mensongères de l'assassin
+Merda ou du mouchard Dulac, grand ami de Tallien[571].
+
+[Note 569: Parvenu à s'échapper dans le tumulte, Lerebours alla se
+réfugier dans un égout des Champs-Élysées, près du Pont-Royal, où il se
+tint caché pendant vingt-quatre heures, à cent pas de l'échafaud qui
+l'attendait. Ayant pu, le lendemain, sortir de Paris, il se rendit
+d'abord en Suisse, puis en Allemagne, et rentra en France sous le
+Directoire. Il est mort, il n'y a pas longtemps, à l'âge de
+quatre-vingt-dix ans. Devenu vieux, il essaya de décliner toute
+participation active de sa part à la résistance de la Commune. Il
+disait, à qui voulait l'entendre, que le 9 thermidor il s'était trouvé
+_par hasard, sans savoir pourquoi_, à l'Hôtel de Ville, où _on
+lui avait fait signer un ordre à la section des Piques_. Et cet ordre
+est tout entier de sa main. (Voy. à ce sujet _le Journal_, par M.
+Alp. Karr, numéro du 17 octobre 1848.) Mais ce raisonnement d'un
+vieillard craintif indignait à bon droit le propre fils de Lerebours.
+«Mon père», a-t-il écrit dans une note que nous avons sous les yeux,
+«aurait dû se glorifier d'avoir participé à la résistance de la
+Commune».]
+
+[Note 570: Pierre-Victor Lerebours, plus connu sous le nom de
+Pierre-Victor, est mort il y a deux ans, fidèle au culte que son père,
+dans sa jeunesse, avait professé pour Robespierre. Auteur de la tragédie
+des _Scandinaves_ et de divers opuscules, il brilla un instant au
+théâtre où, dans les rôles tragiques, il se fit applaudir à côté de
+Talma. Nous tenons de lui-même les notes d'après lesquelles il nous a
+été permis de tracer un tableau exact de la scène sanglante qui mit fin
+à la résistance de la Commune.]
+
+[Note 571: C'est ce qu'assuré M. Michelet, t. VII, p. 480. Voy. le
+récit de Dulac, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du
+9 thermidor, n° XXXIV, p. 107. Ce Dulac a tout vu, tout conduit, tout
+dirigé. Il a joué, à proprement parler, le rôle de la mouche du Coche.
+Somme toute, son rapport, adressé à Courtois un an après les événements,
+n'est qu'un placet déguisé, une forme nouvelle de mendicité.]
+
+Lerebours rédigea et écrivit de sa main l'appel suivant à la section des
+Piques, celle de Robespierre: «COMMUNE DE PARIS. _Comité
+d'exécution_. Courage, patriotes de la section des Piques, la liberté
+triomphe! Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres
+sont en liberté; partout le peuple se montre digne de son caractère. Le
+point de réunion est à la Commune...; le brave Hanriot exécutera les
+ordres du comité d'exécution, qui est créé pour sauver la patrie.» Puis,
+il signa; avec lui signèrent: Legrand, Louvet et Payan.
+
+Il s'agissait de faire signer Robespierre, assis au centre de la salle,
+à la table du conseil, entre le maire Fleuriot-Lescot et l'agent
+national Payan. Longtemps Saint-Just, son frère et les membres du comité
+d'exécution le supplièrent d'apposer sa signature au bas de cet appel
+énergique; mais en vain. Au nom de qui? disait Maximilien. «Au nom de la
+Convention, répondit Saint-Just; elle est partout où nous sommes». Il
+semblait à Maximilien qu'en sanctionnant de sa signature cette sorte
+d'appel à l'insurrection contre la Convention, il allait jouer le rôle
+de Cromwell, qu'il avait si souvent flétri depuis le commencement de la
+Révolution, et il persista dans son refus. Couthon, tardivement
+arrivé[572], parla d'adresser une proclamation aux armées, convint qu'on
+ne pouvait écrire au nom de la Convention; mais il engagea Robespierre à
+le faire au nom du peuple français, ajoutant qu'il y avait encore en
+France des amis de l'humanité, et que la vertu finirait par
+triompher[573]. La longue hésitation de Maximilien perdit tout.
+
+[Note 572: Couthon ne sortit que vers une heure du matin de la
+prison de Port-Libre, autrement dit la Bourbe, où il avait été
+transféré. (Déclaration de Petit, concierge de la prison de Port-Libre,
+pièce XXXV, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9
+thermidor, p. 108.) Un officier municipal était venu le chercher et lui
+avait remis un billet ainsi conçu: «Couthon, tous les patriotes sont
+proscrits, le peuple entier est levé; ce seroit le trahir que de ne pas
+te rendre à la Maison commune, où nous sommes.» Ce billet, signé
+Robespierre et Saint-Just, fut trouvé sur lui au moment de son
+arrestation.]
+
+[Note 573: Déclaration de Jérôme Murou et Jean-Pierre Javoir,
+gendarmes près des tribunaux. Ils avaient accompagné l'officier
+municipal qui était allé chercher Couthon et étaient entrés avec lui à
+l'Hôtel de Ville dans la salle du conseil général. (_Archives_, F.
+7, 32.)]
+
+Pendant ce temps, les émissaires de la Convention proclamaient, à la
+lueur des torches, le décret de l'Assemblée. Des fenêtres de l'Hôtel de
+Ville on en aperçut plusieurs au coin de la rue de la Vannerie, laquelle
+débouchait sur la place de Grève. Ils cherchaient à ameuter le peuple
+contre la Commune. Quelques membres du conseil général s'offrirent
+d'aller les arrêter, partirent et revinrent bientôt, ramenant avec eux
+deux de ces émissaires. Fleuriot-Lescot donna à l'assistance lecture de
+la proclamation saisie sur les agents de la Convention. Parmi les
+signatures figurant au bas de cette pièce, il remarqua celle de David.
+«C'est une scélératesse de plus de la part des intrigants»!
+s'écria-t-il; «David ne l'a pas signée, car il est chez lui
+malade»[574].
+
+[Note 574: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,
+sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+(Pièce de la collection Beuchot.) Dans une note placée à la suite de son
+rapport sur les événements du 9 thermidor (nº 37, p. 56), Courtois
+prétend que ce fut Payan qui donna lecture du décret mettant hors la loi
+les membres du conseil général et autres, et qu'il ajouta au texte du
+décret _ces mots perfides_: «et le peuple qui est dans les
+tribunes», espérant par là augmenter l'exaspération contre la
+Convention. Mais cette note, en désaccord avec les pièces authentiques
+où nous avons puisé nos renseignements, ne repose sur aucune donnée
+certaine, et Courtois, par lui-même, ne mérite aucune espèce de
+confiance.]
+
+Le grand peintre, avons-nous dit déjà, avait, sur le conseil de Barère,
+prudemment gardé la chambre.
+
+Ce formidable décret de mise hors la loi ne laissa pas que de produire
+dans les rues un très-fâcheux effet. L'ardeur d'un certain nombre de
+membres de la Commune, ne se trouvant pas soutenue par une intervention
+directe de Robespierre, se ralentit singulièrement. Beaucoup de
+citoyens, ne sachant ce qui se passait à cette heure avancée de la nuit,
+rentrèrent tranquillement chez eux. Il n'est pas jusqu'au temps qui ne
+vînt en aide aux conjurés de la Convention. Le ciel avait été triste et
+sombre toute la journée. Vers minuit, une pluie torrentielle tomba et ne
+contribua pas peu à dissiper la foule. Quand, deux heures plus tard, les
+colonnes conventionnelles débouchèrent sur la place de Grève, elle était
+presque déserte. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur
+le quai, entre la force armée dirigée par Barras, et les canonniers
+restés autour d'Hanriot, Léonard Bourdon, à la tête de sa troupe, put
+pénétrer sans obstacle dans l'Hôtel de Ville, par le grand escalier du
+centre, et parvenir jusqu'à la porte de la salle de l'Egalité. Il était
+alors un peu plus de deux heures du matin[575].
+
+[Note 575: Voir le procès-verbal de la séance de la Commune dans
+l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 56.]
+
+En ce moment, Robespierre, vaincu par les obsessions de ses amis et
+songeant, un peu tard, à la gravité des circonstances, se décidait enfin
+à signer l'adresse à la section des Piques. Déjà il avait écrit les deux
+premières lettres de son nom, _Ro_, quand un coup de feu, parti du
+couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps
+municipal, retentit soudainement[576]. Aussitôt on vit Robespierre
+s'affaisser, la plume lui échappa des mains, et, sur la feuille de
+papier où il avait à peine tracé deux lettres, on put remarquer de
+larges gouttes de sang qui avaient jailli d'une large blessure qu'il
+venait de recevoir à la joue[577]. Fleuriot-Lescot, consterné, quitta le
+fauteuil, et courut vers l'endroit d'où le coup était parti. Il y eut
+dans l'assistance un désarroi subit. On crut d'abord à un suicide.
+Robespierre, disait-on, s'est brûlé la cervelle[578]. L'invasion de la
+salle par la troupe conventionnelle ne tarda pas à mettre fin à
+l'incertitude.
+
+[Note 576: Renseignements donnés par les employés au secrétariat,
+_ubi suprà_.]
+
+[Note 577: Note fournie par M. Lerebours fils. J'ai vu chez M.
+Philippe de Saint-Albin, cette pièce toute maculée encore du sang de
+Robespierre. Rien d'émouvant comme la vue de cette pièce, qui suffit, à
+elle seule, à donner la clef du drame qui s'est passé. Saisie par Barras
+sur la table du conseil général, elle passa plus tard, avec les papiers
+de l'ex-Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Rousselin
+de Saint-Albin.]
+
+[Note 578: Renseignements fournis par les employés au secrétariat
+sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
+(Pièce de la collection Beuchot.) Entre ce récit et celui que j'ai donné
+dans mon _Histoire de Saint-Just_, il existe une légère différence;
+cela tient à ce que, à l'époque où j'ai écrit la vie de Saint-Just, je
+n'avais ni les renseignements donnés par les employés au secrétariat ni
+les notes de M. Lerebours fils.]
+
+
+
+
+XI
+
+
+Voici ce qui était arrivé. A tout prix les Thermidoriens voulaient se
+débarrasser de Robespierre. C'était beaucoup d'avoir obtenu contre lui
+un décret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne
+leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener à l'échafaud
+cet héroïque défenseur de ses droits? Tant que Maximilien serait debout,
+les conjurés avaient tout à craindre; mieux valait en finir par un coup
+de couteau ou une balle. Lui mort, on était à peu près sûr de voir
+tomber d'elle-même la résistance de la Commune. Restait à trouver
+l'assassin. La chose n'était pas difficile, il se rencontre toujours
+quelque coupe-jarret prêt à tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper
+Robespierre en cette occurence pouvait être une occasion de fortune. Il
+y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard
+Bourdon un jeune drôle du nom de Merda[579], qui ne demanda pas mieux
+que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans.
+
+[Note 579: Tel était son véritable nom, que par euphémisme il
+changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataillon
+et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée la
+pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la
+guerre.)]
+
+Ce fut, à n'en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras; jamais
+il n'eût osé prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans l'ordre
+exprès d'un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la
+propre expression de Maximilien, complice oublié d'Hébert, Léonard
+Bourdon était ce député à qui Robespierre avait un jour, à la
+Convention, reproché d'avilir la Représentation nationale par des formes
+indécentes. Comme Fouché, comme Tallien, comme Rovère, il haïssait dans
+Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c'est
+très probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes
+les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la débarrassait de
+l'homme qui à cette heure encore contre-balançait son autorité. La
+fortune au prix du sang du Juste? Merda n'hésita point.
+
+Parvenu avec son gendarme à la porte de la salle où siégeait le conseil
+général[580], laquelle s'ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui
+désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de
+profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du
+couloir où se tenait l'assassin à la place où était la victime, il
+pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet,
+Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu
+prévenir son mouvement[581].
+
+[Note 580: «Ce brave gendarme ne m'a pas quitté», avoua Léonard
+Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin à la
+Convention nationale. (Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30
+juillet 1794.))]
+
+[Note 581: De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une
+relation où, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup
+d'écrivains se sont laissé prendre à cette relation si grossièrement
+mensongère; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser
+son récit tout entier sur une oeuvre qui n'est, d'un bout à l'autre,
+qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy.
+_Histoire de la Révolution_, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda
+prétend qu'il s'élança sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe
+de son sabre sur le coeur, en lui disant: «Rends-toi, traître! etc.»
+Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé
+pénétrer jusqu'à lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié
+longtemps après les événements, Merda raconte qu'ayant fouillé
+Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes
+valeurs.... On voit qu'on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus
+d'impudence que ce lâche et misérable assassin. Sa relation a été
+précieusement recueillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans
+leur collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.]
+
+Nous avons dit comment Robespierre s'affaissa en éclaboussant de son
+sang la feuille de papier contenant l'appel à la section des Piques. La
+question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été
+réellement assassiné, ou s'il y avait eu de sa part tentative de
+suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis.
+Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'idée de recourir à ce moyen
+extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement,
+il s'était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la
+Convention? Il aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de
+désespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle eût précédé le
+coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un document entièrement
+inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au
+secrétariat) que c'était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple
+examen de la blessure suffit d'ailleurs pour détruire tout à fait
+l'hypothèse du suicide. En effet, le projectile dirigé de haut en bas,
+avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres,
+et, pénétrant de gauche à droite, il avait brisé une partie de la
+mâchoire inférieure[582]. Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se
+tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche à droite et de haut en
+bas? C'est tout simplement impossible; tandis qu'au contraire le coup
+s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant
+debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche.
+
+[Note 582: Rapport des officiers de santé sur les pansements des
+blessures de Robespierre aîné. (Pièce XXXVII, p. 202, à la suite du
+rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.)]
+
+A la nouvelle du meurtre de Robespierre, les Thermidoriens éprouvèrent
+une joie indicible; cependant, malgré leur cynisme et leur effronterie,
+ils ne tardèrent pas à comprendre eux-mêmes tout l'odieux qui
+rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président
+de la Convention (c'était Charlier) eut, au milieu des applaudissements,
+donné l'accolade à celui qu'on présenta hautement à l'Assemblée comme le
+meurtrier de Maximilien, on s'efforça de faire croire à un suicide.
+Voilà pourquoi Barère, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la
+veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son
+rapport du 10: «Robespierre aîné s'est frappé». Voilà pourquoi, un an
+plus tard, Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor,
+assurait, sur le témoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait
+manqué Robespierre et que celui-ci s'était frappé lui-même[583]. Mais
+les Thermidoriens ont eu beau faire, tout l'odieux de cet assassinat
+pèsera éternellement sur leur mémoire, et la postérité vengeresse ne
+séparera pas leurs noms de celui de l'assassin dont Léonard Bourdon arma
+le bras et qui ne fut que l'instrument de la faction[584].
+
+[Note 583: Rapport de Courtois sur les événements..., p. 70. Rien de
+curieux et de bête à la fois comme la déclaration du concierge Bochard:
+«Sur les deux heures du matin», dit-il, «un gendarme m'a appelé et m'a
+dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet dans la salle de
+l'Égalité. J'ai entré, j'ai vu Le Bas étendu par terre, et de suite
+Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la balle, en le
+manquant, a passé à trois lignes de moi; j'ai failli être tué. (Pièce
+XXVI, page 201, à la suite du rapport.) Ainsi il a vu Robespierre ... SE
+MANQUER et la balle passer à trois lignes de lui. Ce prétendu témoignage
+ne mérite même pas la discussion. Et voilà pourtant les autorités
+thermidoriennes!]
+
+[Note 584: Merda, ce brave gendarme, au dire de Léonard Bourdon, ne
+cessa de battre monnaie avec le meurtre de Robespierre. Nommé
+sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs, dès le 25 thermidor, pour
+avoir fait feu sur _les traîtres Couthon et Robespierre_
+(_Moniteur_ du 28 thermidor [15 août 1794]), il ne tarda pas à se
+plaindre de l'ingratitude des Thermidoriens. On lui avait donné, dit-il
+deux ans après, la place la plus inférieure de l'armée. Un jour même,
+paraît-il, fatigué de ses obsessions, Collot-d'Herbois et Barère lui
+avaient déclaré, furieux, qu'on ne devait rien à un assassin. (Lettre de
+Merda au Directoire en date du 20 germinal de l'an IV, de la collection
+de M. de Girardot, citée par M. L. Blanc, t. XI, p. 270.) Grâce à la
+protection de son ancien complice Barras, il finit par obtenir de
+l'avancement. Devenu, sous l'Empire, colonel et baron, il fut tué à la
+bataille de la Moskowa.]
+
+A peine Merda eut-il lâché son coup de pistolet que la horde
+conventionnelle fit irruption dans la salle du conseil général dont les
+membres, surpris sans défense, ne purent opposer aucune résistance.
+Quelques-uns furent arrêtés sur-le-champ, d'autres s'échappèrent à la
+faveur du tumulte; mais, trahis par la fatale liste de présence, dont se
+saisirent les vainqueurs, ils furent repris dès le lendemain.
+Saint-Just, s'oubliant lui-même, ne songeait qu'à donner des soins à
+Robespierre[585]. Le Bas crut blessé à mort celui à qui il avait dévoué
+sa vie, il ne voulut pas lui survivre. Jugeant d'ailleurs la liberté et
+la République perdues, il passa dans une salle voisine, dite salle de la
+veuve Capet, celle où siégeait le comité d'exécution; là il s'empara
+d'un des pistolets apportés par l'ordre de ce comité et se fit sauter la
+cervelle[586]. Il se tua sur le coup; ce fut la mort de Caton.
+
+[Note 585: Extrait des Mémoires de Barras cité dans le 1er numéro de
+la _Revue du XIXe siècle_. Disons encore que le peu qui a paru des
+Mémoires de ce complice des assassins de Robespierre ne donne pas une
+idée bien haute de leur valeur historique.]
+
+[Note 586: Rapport de Raymond, fonctionnaire public, et de Colmet,
+commissaire de police de la section des _Lombards_, assistés du
+citoyen Rousselle, membre du comité révolutionnaire de la section de la
+_Cité_, en l'absence du citoyen juge de paix. (Pièce de la
+collection Beuchot.) Le corps de Le Bas fut levé à sept heures du matin,
+et porté immédiatement au cimetière de Saint-Paul, section de
+l'_Arsenal_. (_Ibid._) MM. Michelet et de Lamartine ont donc
+commis une grave erreur en prétendant que le cadavre de Le Bas avait été
+mené à la Convention pêle-mêle avec les blessés.]
+
+Moins heureux fut Robespierre jeune. Ne voulant pas tomber vivant entre
+les mains des assassins de son frère, il franchit une des fenêtres de
+l'Hôtel de Ville, demeura quelques instants sur le cordon du premier
+étage à contempler la Grève envahie par les troupes conventionnelles,
+puis il se précipita la tête la première sur les premières marches du
+grand escalier. On le releva mutilé et sanglant, mais respirant encore.
+Transporté au comité civil de la section de la _Maison-commune_, où
+il eut la force de déclarer que son frère et lui n'avaient aucun
+reproche à se faire et qu'ils avaient toujours rempli leur devoir envers
+la Convention, il y fut traité avec beaucoup d'égards, disons-le à
+l'honneur des membres de ce comité, qui ne se crurent pas obligés, comme
+tant d'autres, d'insulter aux vaincus. Quand on vint le réclamer pour le
+transférer au comité de Sûreté générale, ils se récrièrent, disant qu'il
+ne pouvait être transporté sans risque pour ses jours, et ils ne le
+livrèrent que sur un ordre formel des représentants délégués par la
+Convention[587].
+
+[Note 587: Procès-verbal du comité civil de la
+_Maison-commune_, cité sous le numéro XXXVIII, p. 203, à la suite
+du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.]
+
+Couthon, sur lequel Merda avait également tiré sans l'atteindre, s'était
+gravement blessé à la tête en tombant dans un des escaliers de l'Hôtel
+de Ville. Il avait été mené, vers cinq heures du matin, à l'Hôtel-Dieu,
+où il reçut les soins du célèbre chirurgien Desault, qui le fit placer
+dans le lit n° 15 de la salle des opérations. Au juge de paix chargé par
+Léonard Bourdon de s'enquérir de son état il dit: «On m'accuse d'être un
+conspirateur, je voudrais bien qu'on pût lire dans le fond de mon
+âme[588].» Le pauvre paralytique, à moitié mort, inspirait encore des
+craintes aux conjurés, car Barras et son collègue Delmas enjoignirent à
+la section de la _Cité_ d'établir un poste à l'Hôtel-Dieu, et ils
+rendirent le commandant de ce poste responsable, sur sa tête, de la
+personne de Couthon[589]. Peu après, le juge de paix Bucquet reçut
+l'ordre exprès d'amener le blessé au comité de Salut public[590].
+
+[Note 588: Procès-verbal de Jean-Antoine Bucquet, juge de paix de la
+section de la _Cité_. (Pièce inédite de la collection Beuchot). La
+fameuse légende de Couthon gisant sur le parapet du quai Pelletier et
+que des _hommes du peuple_ voulaient jeter à la rivière, est une
+pure invention de Fréron. (Voy. p. 12 du rapport de Courtois sur les
+événements du 9 thermidor.)]
+
+[Note 589: «La section de la _Cité_ fera établir un poste à
+l'Hôtel-Dieu, où l'on a porté Couthon, représentant du peuple, mis en
+état d'arrestation par décret de la Convention nationale. Le commandant
+du poste répondra sur sa tête de la personne de Couthon. _Signé_:
+Barras, J.-B. Delmas, représentants du peuple.» (Pièce inédite de la
+collection Beuchot.)]
+
+[Note 590: Procès-verbal du juge de paix Bucquet (_ubi
+suprà_).]
+
+Quant à Hanriot, il ne fut arrêté que beaucoup plus tard. S'il avait
+manqué de cet éclair de génie qui lui eût fait saisir le moment opportun
+de fondre sur la Convention, de se saisir des conjurés et de délivrer la
+République d'une bande de coquins par lesquels elle allait être
+honteusement asservie, ni le dévouement ni le courage, quoi qu'on ait pu
+dire, ne lui avaient fait défaut. Trahi par la fortune et abandonné des
+siens, il lutta seul corps à corps contre les assaillants de la Commune.
+Il venait de saisir Merlin (de Thionville) au collet[591], quand
+l'assassinat de Robespierre trancha tout à fait la question. Obligé de
+céder à la force, le malheureux général se réfugia dans une petite cour
+isolée de l'Hôtel de Ville, où il fut découvert dans la journée, vers
+une heure de l'après-midi[592]. On le trouva tout couvert de blessures
+qu'il avait reçues dans la lutte ou qu'il s'était faites lui-même[593],
+ayant peut-être tenté, comme Robespierre jeune, mais en vain également,
+de s'arracher la vie. Ainsi finit, par une épouvantable catastrophe,
+cette résistance de la Commune, qui fut si près d'aboutir à un triomphe
+éclatant.
+
+[Note 591: Extrait des Mémoires de Barras. _Ubi suprà_.]
+
+[Note 592: Déclaration de Dumesnil, commandant la gendarmerie des
+tribunaux, pièce XXXI, p. 182 à la suite du rapport de Courtois sur les
+événements de Thermidor.]
+
+[Note 593: Procès-verbal de l'arrestation d'Hanriot par Guynaud et
+Chandedellier, agents du comité de Sûreté, Bonnard, secrétaire agent;
+Lesueur, _id._, Martin, agent principal, et Michel. (Pièce XL, p.
+214, à la suite du rapport de Courtois.) Tous les historiens ont
+raconté, d'après Barère et Dumesnil, qu'Hanriot avait été jeté par
+Coffinhal d'une _fenêtre du troisième étage_ dans un égout de
+l'Hôtel de Ville. Mais c'est là une fable thermidorienne. «C'est une
+déclaration faite hier au tribunal révolutionnaire,» dit Barère dans la
+séance du 11 thermidor. Une déclaration de qui? Ni Dumesnil ni Barère ne
+méritent la moindre confiance. Si en effet Hanriot eût été précipité
+d'une fenêtre du _troisième étage_, il est à croire que les agents
+du comité de Sûreté générale chargés d'opérer son arrestation en eussent
+su quelque chose, et ils n'en ont rien dit dans leur rapport; il est à
+présumer surtout que les Thermidoriens n'auraient pas eu à le faire
+transporter à la Conciergerie et de là à l'échafaud.]
+
+
+
+
+XII
+
+
+Placé sur un brancard, Robespierre fut amené à la Convention par des
+canonniers et quelques citoyens armés. Il était si faible, qu'on
+craignait à chaque instant qu'il ne passât. Aussi ceux qui le portaient
+par les pieds recommandaient-ils à leurs camarades de lui tenir la tête
+bien élevée, pour lui conserver le peu de vie qui lui restait[594]. Ni
+l'outrage ni l'injure ne lui furent épargnés en chemin. Insulter le
+géant tombé, n'était-ce pas une manière de faire sa cour aux assassins
+vainqueurs? Quand Jésus eut été mis en croix, ses meurtriers lui
+décernèrent par dérision le titre de roi des Juifs; les courtisans
+thermidoriens usèrent d'un sarcasme analogue à l'égard de Maximilien.
+«Ne voilà-t-il pas un beau roi»! s'écriaient-ils. Allusion délicate au
+cachet fleurdelisé qu'on prétendait avoir trouvé sur le bureau de la
+Commune.
+
+[Note 594: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction, du 9 au 10 thermidor_. Paris, in-8° de 7 p. De
+l'imp. de Pain, passage Honoré. Cette brochure, sans nom d'auteur,
+paraît rédigée avec une certaine impartialité, c'est-à-dire qu'on n'y
+rencontre pas les calomnies ineptes et grossières dont toutes les
+brochures thermidoriennes du temps sont remplies. C'est pourquoi nous
+avons cru devoir y puiser quelques renseignements.]
+
+«Le lâche Robespierre est là», dit le président Charlier en apprenant
+l'arrivée du funeste cortège. «Vous ne voulez pas qu'il entre?»--Non,
+non, hurla le choeur des forcenés. Et Thuriot, le futur serviteur du
+despotisme impérial, d'enchérir là-dessus: «Le cadavre d'un tyran ne
+peut que porter la peste; la place qui est marquée pour lui et ses
+complices, c'est la place de la Révolution[595].» Ces lâches appelaient
+lâche celui qu'ils venaient de frapper traîtreusement, et tyran celui
+qui allait mourir en martyr pour la République et la liberté perdues.
+
+[Note 595: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+Robespierre fut transporté au comité de Salut public, dans la salle
+d'audience précédant celle des séances du comité et étendu sur une
+table[596]. On posa sous sa tête, en guise d'oreiller, une boîte de
+sapin où étaient renfermés des échantillons de pain de munition. Il
+était vêtu d'un habit bleu de ciel et d'une culotte de nankin, à peu
+près comme au jour de la fête de l'Être suprême, jour doublement
+mémorable, où tant de bénédictions étaient montées vers lui et où aussi
+plus d'une voix sinistre avait pu jeter dans son coeur de sombres
+pressentiments. On crut pendant longtemps qu'il allait expirer,
+tellement on le voyait immobile et livide. Il était sans chapeau, sans
+cravate, sa chemise entr'ouverte se trouvait teinte du sang qui
+s'échappait en abondance de sa mâchoire fracassée. Au bout d'une heure
+il ouvrit les yeux et, pour étancher le sang dont sa bouche était
+remplie, il se servit d'un petit sac en peau blanche, qu'un des
+assistants lui donna sans doute, et sur lequel on lisait ces mots: _Au
+grand monarque, Lecourt, fourbisseur du roi et de ses troupes, rue
+Saint-Honoré, près de celle des Poulies, Paris_[597]. Pas une plainte
+ne s'échappa de sa bouche; les mouvements spasmodiques de son visage
+dénotèrent seuls l'étendue de ses souffrances. Ajoutez à la douleur
+physique les outrages prodigués à la victime par des misérables sans
+conscience et sans coeur, et vous aurez une idée du long martyre
+héroïquement supporté par ce grand citoyen. «Votre Majesté souffre», lui
+disait l'un; et un autre: «Eh bien, il me semble que tu as perdu la
+parole»[598]. Certaines personnes cependant furent indignées de tant de
+lâcheté et se sentirent prises de compassion. Un des assistants lui
+donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont
+il se servait, et qui était tout imbibé de sang[599]. Un employé du
+comité, le voyant se soulever avec effort pour dénouer sa jarretière,
+s'empressa de lui prêter aide. «Je vous remercie, monsieur», lui dit
+Robespierre d'une voix douce[600]. Mais ces témoignages d'intérêt et
+d'humanité étaient à l'état d'exception.
+
+[Note 596: Cette table se trouve aujourd'hui aux _Archives_.]
+
+[Note 597: Les Thermidoriens, qui ont voulu faire croire au suicide,
+se sont imaginé avoir trouvé là un appui à leur thèse. Courtois, après
+avoir montré dans son rapport sur les événements du 9 thermidor le
+gendarme Merda _manquant_ Robespierre, représenté celui-ci «tenant
+dans ses mains le sac de son pistolet, qui rappeloit à ses yeux par
+l'adresse du marchand qui l'avoit vendu, et dont l'enseigne étoit _Au
+Grand Monarque_, le terme qu'avoit choisi son ambition» (p. 73).
+Honnête Courtois!--Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du
+propriétaire, M. Archier. Il est fort probable que c'est un citoyen de
+ce nom, peut-être l'ancien député des Bouches-du-Rhône à la Législative,
+qui, ému de pitié, aura, à défaut de linge, donné ce sac à la victime.]
+
+[Note 598: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction_, du 9 au 10 thermidor (_ubi suprà_).--Voy.
+aussi, au sujet des mauvais traitements infligés au vaincu, les notes
+relatives à Maximilien Robespierre lorsqu'il fut apporté au comité de
+Salut public, pièce XLI, p. 215, à la suite du rapport de Courtois.]
+
+[Note 599: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi
+suprà_.]
+
+[Note 600: Nous empruntons ce trait à M. Michelet, à qui il fut
+raconté par le général Petiet, lequel le tenait de l'employé remercié
+par Robespierre. (_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 514.)]
+
+Saint-Just et Dumas se trouvaient là. Quand on les avait amenés,
+quelques-uns des conjurés, s'adressant aux personnes qui entouraient
+Robespierre, s'étaient écriés ironiquement: «Retirez-vous donc, qu'ils
+voient leur roi dormir sur une table comme un homme»[601]. A la vue de
+son ami étendu à demi mort, Saint-Just ne put contenir son émotion; le
+gonflement de ses yeux rougis révéla l'amertume de son chagrin[602].
+Impassible devant l'outrage, il se contenta d'opposer aux insulteurs le
+mépris et le dédain. On l'entendit seulement murmurer, en contemplant le
+tableau des Droits de l'homme, suspendu à la muraille: «C'est pourtant
+moi qui ai fait cela[603]!» Ses amis et lui tombaient par la plus
+révoltante violation de ces Droits, désormais anéantis, hélas!
+
+[Note 601: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction._]
+
+[Note 602: _Ibid._]
+
+[Note 603: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi
+suprà_.]
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Vers cinq heures du matin, les Thermidoriens, craignant que leur victime
+n'eût pas la force de supporter le trajet de l'échafaud, firent panser
+sa blessure par deux chirurgiens. Élie Lacoste leur dit: «Pansez bien
+Robespierre, pour le mettre en état d'être puni»[604]. Pendant ce
+pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne
+proféra pas une plainte. Cependant quelques misérables continuaient de
+l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destiné à
+assujettir sa mâchoire brisée, une voix s'écria: «Voilà qu'on met le
+diadème à Sa Majesté». Et une autre: «Le voilà coiffé comme une
+religieuse»[605]. Il regarda seulement les opérateurs et les personnes
+présentes avec une fermeté de regard qui indiquait la tranquillité de sa
+conscience et le mettait fort au-dessus des lâches dont il avait à subir
+les insultes[606]. On ne put surprendre chez lui un moment de
+défaillance. Ses meurtriers eux-mêmes, tout en le calomniant, ont été
+obligés d'attester son courage et sa résignation[607].
+
+[Note 604: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction._]
+
+[Note 605: _Faits recueillis aux derniers instants de
+Robespierre_.]
+
+[Note 606: Rapport des officiers de santé Vergez et Martigues (pièce
+XXXVI, à la suite du rapport de Courtois), et Notes relatives à
+Maximilien, _ubi suprà_.]
+
+[Note 607: Notes relatives à M. Robespierre.]
+
+Le pansement terminé, on le recoucha sur la table, en ayant soin de
+remettre sous sa tête la boîte de sapin qui lui avait servi d'oreiller,
+«en attendant, dit un des plaisants de la bande, qu'il aille faire un
+tour à la petite fenêtre»[608]. Le comité de Salut public ne tarda pas à
+l'envoyer à la Conciergerie avec Couthon et l'officier municipal Gobeau,
+que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l'Hôtel-Dieu. Ce
+magistrat fut chargé de faire toutes les réquisitions nécessaires pour
+que les proscrits fussent conduits sous bonne et sûre garde, tant on
+redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus[609].
+Le comité chargea, de plus, les chirurgiens qui avaient pansé Maximilien
+de l'accompagner à la prison, et de ne le quitter qu'après l'avoir remis
+entre les mains des officiers de santé de service à la Conciergerie; ce
+qui fut ponctuellement exécuté[610]. Il était environ dix heures et
+demie quand s'ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison
+de justice du Palais[611].
+
+[Note 608: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre
+et de sa faction_.]
+
+[Note 609: «Le comité de Salut public arrête que sur-le-champ
+Robespierre, Couthon et Goubault seront transférés à la Conciergerie,
+sous bonne et sûre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la
+section de la _Cité_, est chargé de l'exécution du présent arrêté,
+et de faire toutes les réquisitions nécessaires à ce sujet. Le 10
+thermidor, B. Barère, Billaud-Varenne, p. 260.» (Pièce de la collection
+Beuchot.)]
+
+[Note 610: Rapport des officiers de santé, _ubi suprà_.--M.
+Michelet s'est donc trompé quand il a écrit, sur nous ne savons quel
+renseignement que les comités «firent faire à Robespierre l'inutile et
+dure promenade d'aller à l'Hôtel-Dieu». (_Histoire de la
+Révolution_, t. VII, p. 517.)]
+
+[Note 611: «Reçu à la Conciergerie le _nomé_ Robespierre aîné,
+Couthon, Goubeau, _amené prisonnié_ par le citoyen Bucquet, juge de
+paix de la section de la _Cité_, le 10 thermidor de l'an IIe de la
+République une et indivisible. V. Richard fils.» (Pièce de la collection
+Beuchot.)]
+
+Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s'était alors présentée à
+la Conciergerie, demandant à voir ses frères; comment, après s'être
+nommée, avoir prié, s'être traînée à genoux devant les gardiens, elle
+avait été repoussée durement, et s'était évanouie sur le pavé. Quelques
+personnes, saisies de commisération, la relevèrent et l'emmenèrent,
+comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle était en
+prison[612]. Les Thermidoriens avaient hâte de faire main basse sur
+quiconque était soupçonné d'attachement à la personne de leur victime.
+
+[Note 612: Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 145.]
+
+A l'heure où Robespierre était conduit à la Conciergerie, la séance
+conventionnelle s'était rouverte, après une suspension de trois heures.
+On vit alors se produire à la barre de l'Assemblée toutes les lâchetés
+dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui viendrait au plus
+vite se coucher à plat ventre devant les vainqueurs et faire oeuvre de
+courtisan en jetant de la boue aux vaincus.
+
+Voici d'abord le directoire du département de Paris qui, la veille,
+avait commencé par s'aboucher avec la Commune, qu'il s'était empressé
+d'abandonner dès que les chances avaient paru tourner du côté des
+conjurés de la Convention[613]. Il accourait féliciter l'Assemblée
+d'avoir sauvé la patrie. Quelle dérision!
+
+[Note 613: Vers sept heures, le directoire s'adressa en ces termes à
+la Commune: «Les administrateurs du département au conseil général de la
+commune. Citoyens, nous désirons connaître les mesures que la Commune a
+prises pour la tranquillité publique, nous vous prions de nous en
+informer.» Trois heures plus tard, il écrivait au président de la
+Convention: «Citoyen, le département, empressé de faire exécuter les
+décrets de la Convention nationale, me charge de vous inviter à lui
+envoyer sur-le-champ une expédition.» (Pièce de la collection Beuchot.)]
+
+Ensuite se présenta le tribunal révolutionnaire, si attaché à
+Maximilien, au dire de tant d'écrivains superficiels. Un de ses membres,
+dont le nom n'a pas été conservé, prodigua toutes sortes d'adulations à
+la Convention, laquelle, dit-il, s'était couverte de gloire. Tout dévoué
+à la Représentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres
+pour le prompt jugement des conspirateurs. Une difficulté cependant
+entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria
+l'Assemblée de la lever au plus vite. Afin d'exécuter les décrets de
+mort, il n'y avait plus qu'à les sanctionner judiciairement; mais pour
+cela la loi exigeait que l'identité des personnes fût constatée par deux
+officiers municipaux de la commune des prévenus; or tous les officiers
+municipaux se trouvaient eux-mêmes mis hors la loi; comment faire? Ce
+scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altérés du sang de
+Maximilien. «Il faut, dit Thuriot, que l'échafaud soit dressé
+sur-le-champ, que le sol de la République soit purgé d'un monstre qui
+_était en mesure de se faire proclamer comme roi_.» Sur la
+proposition d'Élie Lacoste, l'Assemblée dispensa le tribunal de
+l'assistance des deux officiers municipaux, et elle décida que
+l'échafaud serait dressé sur la place de la Révolution, d'où il avait
+été banni depuis quelque temps[614].
+
+[Note 614: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+Fouquier-Tinville et le tribunal révolutionnaire se le tinrent pour dit.
+Des ordres furent donnés en conséquence par l'accusateur public, et,
+tandis qu'au Palais s'accomplissait la formalité de la constatation de
+l'identité des victimes par le tribunal, l'instrument sinistre s'élevait
+à la hâte. Vers cinq heures du soir vingt-deux victimes, premier
+holocauste offert à la réaction par les pourvoyeurs habituels de la
+guillotine, se trouvèrent prêtes pour l'échafaud. Parmi ces premiers
+martyrs de la démocratie et de la liberté figuraient Maximilien et
+Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les généraux
+Lavalette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot, l'agent national de la
+commune Payan, l'officier municipal Bernard, et un jeune homme nommé
+Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir présidé la société des
+Jacobins dans la nuit précédente.
+
+Ce jour-là, 10 thermidor, devait avoir lieu une fête patriotique en
+l'honneur des jeunes Bara et Viala, dont Robespierre avait prononcé
+l'éloge. Mais au lieu d'une solennité destinée à fortifier dans les
+coeurs l'amour de la patrie, la République allait offrir au monde le
+spectacle d'un immense suicide.
+
+Quand les funèbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des
+imprécations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus
+commencèrent pour ne cesser qu'avec le dernier coup de hache. On eut
+dans la rue comme le prélude de l'immonde comédie connue sous le nom de
+_bal des victimes_. De prétendus parents des gens immolés par la
+justice révolutionnaire hurlaient en choeur au passage des condamnés;
+insulteurs gagés sans doute, comme ces pleureuses antiques qu'en Grèce
+et à Rome on louait pour assister aux funérailles des morts. Partout,
+sur le chemin du sanglant cortège, se montraient joyeux, ivres,
+enthousiastes, le ban et l'arrière-ban de la réaction, confondus avec
+les coryphées de la guillotine et les terroristes à tous crins. Derrière
+les charrettes, se démenant comme un furieux, un homme criait de tous
+ses poumons: «A mort le tyran!» C'était Carrier[615]. Il manquait
+Tallien et Fouché pour compléter ce tableau cynique.
+
+[Note 615: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 96.]
+
+Dans les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et sur tout le parcours de
+la rue Saint-Honoré, les fenêtres étaient garnies de femmes qui,
+brillamment parées et décolletées jusqu'à la gorge, sous prétexte des
+chaleurs de juillet, s'égosillaient à vociférer: «A la guillotine!» Une
+chose visible, c'est que le règne des filles, des prostituées de tous
+les mondes, des agioteurs, de tous les grands fripons, commençait.
+Grâces en soit rendues aux Fréron, aux Lecointre et à toute leur
+séquelle! Ah! ces femmes avaient bien raison d'applaudir et de
+vociférer, à l'heure où toutes les vertus civiques allaient s'abîmer
+dans le panier de Sanson. Patience! vingt ans plus tard enverra les
+mêmes mégères, aussi joyeuses, aussi richement vêtues, accoudées sur le
+velours aux fenêtres des boulevards, et de leurs mains finement gantées
+agitant des mouchoirs de batiste, on les verra, dis-je, accueillir par
+des sourires et des baisers les soldats de l'invasion victorieuse.
+
+Quand le convoi fut arrivé à la hauteur de la maison Duplay, des femmes,
+si l'on peut donner ce nom à de véritables harpies, firent arrêter les
+charrettes et se mirent à danser autour, tandis que trempant un balai
+dans un seau rempli de sang de boeuf, un enfant aspergeait de ce sang la
+maison, où durant quatre ans Maximilien avait vécu adoré au milieu de sa
+famille adoptive. Si ce fait atroce est exact[616], il était sans
+portée, car à cette heure la maison de Duplay se trouvait veuve de tous
+ceux qui l'avaient habitée: père, mère, enfants, tout le monde avait été
+plongé déjà dans les cachots de la terreur thermidorienne[617]. Enfermée
+à Sainte-Pélagie, avec des femmes de mauvaise vie, la malheureuse Mme
+Duplay y fut en butte aux plus odieux traitements, et elle mourut tout à
+coup le surlendemain, étranglée, dit-on, par ces mégères. Son crime
+était d'avoir servi de mère au plus pur et au plus vertueux citoyen de
+son temps.
+
+[Note 616: Ce fait est affirmé par Nougaret et par les auteurs de
+l'_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, double
+autorité également contestable. On aurait peine à croire à une aussi
+horrible chose si l'on ne savait que les hommes de Thermidor étaient
+capables de tout.]
+
+[Note 617: Lettre de Mme Le Bas au directeur de la _Revue de
+Paris_, année 1844.]
+
+On raconte encore--est-ce vrai?--que lorsque le convoi des martyrs fut
+arrivé au milieu de la rue ci-devant Royale, une femme jeune encore et
+vêtue avec une certaine élégance s'accrocha aux barreaux de la
+charrette, et vomit force imprécations contre Maximilien. J'incline à
+croire que c'est là de la légende thermidorienne. Robespierre se
+contenta de lever les épaules, avoue l'écrivain éhonté à qui nous
+empruntons ce détail[618]. A ces vociférations de la haine le mépris et
+le dédain étaient la seule réponse possible. Qu'importait d'ailleurs à
+Maximilien ces lâches et stupides anathèmes? il savait bien que le vrai
+peuple n'était pas mêlé à cette écume bouillonnante soulevée autour des
+charrettes fatales. Le vrai peuple se tenait à l'écart, consterné. Parmi
+les patriotes sincères beaucoup s'étaient laissé abuser par les
+mensonges des Barras et des Vadier, au sujet des emblèmes royaux
+trouvés, disait-on, en la possession de Robespierre,--qui ne sait avec
+quelle facilité les fables les plus absurdes sont, en certaines
+circonstances, accueillies par la foule?--beaucoup aussi gémissaient de
+leur impuissance à sauver ce grand citoyen. Mais toute la force armée,
+si disposée la veille à se rallier à la cause de Robespierre, avait
+passé du côté des Thermidoriens; une masse imposante de troupes avait
+été déployée, et il eût été difficile d'arracher aux assassins leur
+proie.
+
+[Note 618: Desessarts, auteur d'un pamphlet cynique intitulé: _La
+Vie, les Crimes et le Supplice de Robespierre et de ses principaux
+complices_, p. 156 de la 1re édition.]
+
+Parvenus au lieu de l'exécution, les condamnés ne démentirent pas le
+stoïcisme dont ils avaient fait preuve jusque-là; ils moururent tous
+sans forfanterie et sans faiblesse, bravement, en gens qui défiaient
+l'avenir et embrassaient la mort avec la sérénité d'une conscience pure
+et la conviction d'avoir jusqu'au bout rempli leur devoir envers la
+patrie, la justice et l'humanité.
+
+Par un raffinement cruel, on avait réservé Robespierre pour le dernier.
+N'était-ce pas le tuer deux fois que d'achever sous ses yeux son frère
+Augustin, ce pur et héroïque jeune homme, qu'on attacha tout mutilé sur
+la planche. Un jour de plus, il mourait de ses blessures, les bêtes
+féroces de Thermidor n'eurent pas la patience d'attendre. Maximilien
+monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud. Quand il apparut,
+sanglant et livide, sur la plate-forme où se dressait la guillotine, un
+murmure sourd courut dans la foule. Soit barbarie, soit maladresse,
+l'exécuteur s'y prit si brusquement en enlevant l'appareil qui couvrait
+la blessure de la victime qu'il lui arracha, dit-on un cri déchirant. Un
+instant après, la tête de Robespierre tombait[619]. Fervent royaliste,
+le bourreau dut tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait
+d'immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne
+d'un de ses plus illustres représentants. Robespierre avait trente-cinq
+ans et deux mois[620].
+
+[Note 619: «Ce grand homme n'était plus», a écrit M. Michelet, t.
+VII. p. 520. Et un peu plus loin: «Nous n'avons pas à raconter l'aveugle
+réaction qui emporta l'Assemblée.... L'horreur et le ridicule y luttent
+à force égale. La sottise des Lecointre, l'inepte fureur des Fréron, la
+perfidie mercenaire des Tallien, encourageant les plus lâches, une
+exécrable comédie commença, d'assassinats lucratifs au nom de
+l'humanité, la vengeance des hommes serviles massacrant les
+patriotes....»
+
+Les quelques pages consacrées par M. Michelet à la fin de Robespierre
+sont vraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plus
+amère critique qui puisse être faite de son livre. Pour nous, après
+avoir signalé les contradictions, les erreurs accumulées dans une oeuvre
+qui a contribué à égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous
+féliciter de voir l'illustre écrivain aboutir à une conclusion qui est
+la nôtre.]
+
+[Note 620: Robespierre et ses compagnons d'infortune furent enterrés
+derrière le parc de Monceau, dans un terrain où il y eut longtemps un
+bal public. Après la Révolution de 1830, de généreux citoyens firent
+faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand
+martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuses.
+Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard
+Malesherbes, on a découvert les ossements des victimes de cette époque,
+auxquelles la démocratie doit bien un tombeau.]
+
+
+
+
+XIV
+
+
+A l'heure où cette terrible tragédie se jouait sur la place de la
+Révolution, la Convention nationale prenait soin de bien déterminer
+elle-même le sens du sanglant coup d'État. Se fiant au langage tenu par
+certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de
+gens parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons à toutes les
+personnes détenues pour crime ou délit contre-révolutionnaire. Mais,
+afin qu'il n'y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas
+de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la Commune,
+s'écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté
+générale: «... Quelques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence,
+comme si le gouvernement révolutionnaire n'avait pas repris plus
+d'empire par la révolution même dont il avait été l'objet, comme si la
+force du gouvernement révolutionnaire n'était pas centuplée, depuis que
+le pouvoir, remonté à sa source, avait donné une âme plus énergique et
+des comités mieux épurés. De l'indulgence! il n'en est que pour l'erreur
+involontaire, mais les manoeuvres des aristocrates sont des forfaits, et
+LEURS ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES». L'Assemblée décréta l'impression
+du rapport de Barère et l'envoi de ce rapport à tous les
+départements[621].
+
+[Note 621: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).]
+
+Robespierre, lui, s'était plaint amèrement qu'on portât la terreur dans
+toutes les conditions, qu'on rendit la Révolution redoutable au peuple
+même, qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs
+invétérées et l'on venait de le tuer. Toute la moralité du 9 thermidor
+est là.
+
+Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas à apaiser
+la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs: soixante-dix furent
+encore traînées le lendemain à l'échafaud, et douze le surlendemain, 12
+thermidor. C'étaient en grande partie des membres du conseil général,
+dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'étaient
+rendus à la Commune sans même savoir de quoi il s'agissait.
+
+Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrêté
+et guillotiné quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor
+et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura
+son règne. On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah! certes, la
+Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l'humanité, mais les
+gens qu'avait jusqu'alors condamnés le tribunal étaient, pour la plus
+grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons,
+ou des traîtres; cette fois, c'étaient les plus purs, les plus sincères,
+les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache
+thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent poursuivies; on
+n'épargna ni femmes ni enfants[622]. Mme de Chalabre végéta longtemps en
+prison. Quel était son crime? Elle avait été l'amie de Robespierre.
+
+[Note 622: Voy. _Liste des noms et domiciles des individus
+convaincus ou prévenus d'avoir pris part à la conjuration de l'infâme
+Robespierre_, signée Guffroy, Espers, Courtois et Calés. In-8.]
+
+Et par qui tant de braves gens, tant d'excellents citoyens avaient-ils
+été immolés ou se trouvaient-ils persécutés? Par les plus odieux et les
+plus méprisables des hommes, par les Fouché, les Tallien, les Fréron,
+les Rovère, les Courtois mêlés, par une étrange promiscuité, à une
+partie de ceux qu'on est convenu d'appeler--singulière dérision--les
+_modérés_. Étonnez-vous donc que dans les prisons et les
+départements on ait frémi à la nouvelle de la chute de Robespierre! La
+réaction seule dut s'ébattre de joie; sa cause était gagnée.
+
+Bonaparte, très fervent républicain alors, et dont la sûreté de coup
+d'oeil, la haute intelligence et la perspicacité ne sauraient être
+révoquées en doute, regarda la révolution du 9 thermidor comme un
+malheur pour la France[623].
+
+[Note 623: Voy., à ce sujet, les _Mémoires du duc de Raguse_,
+«Il m'a dit à moi-même ces propres paroles», ajoute Marmont: «Si
+Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût
+rétabli l'ordre et le règne des lois. On serait arrivé à ce résultat
+sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on y prétend
+marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup
+d'autres.» La prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés
+immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette
+époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce
+qui les avait devancés.» (P. 56.)]
+
+Les flatteurs ne manquèrent pas aux vainqueurs. Comme toujours, les
+adresses d'adhésion affluèrent de toutes parts; prose et vers
+célébrèrent à l'envi le guet-apens victorieux. Ceux-là même qui
+n'eussent pas mieux demandé que d'élever un trône à Maximilien furent
+les premiers à cracher sur sa mémoire. Comment, sans courir risque de
+l'échafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste à remarquer que la
+plupart des adresses de félicitations parlent de Robespierre comme ayant
+voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi,
+suivant l'expression de Thuriot[624]. Mais au milieu de ce concert
+d'enthousiasme emprunté, de ces plates adulations murmurées aux oreilles
+de quelques assassins, retentit une protestation indignée que l'histoire
+ne doit pas oublier de mentionner.
+
+[Note 624: Voyez, pour les adresses d'adhésion et de félicitations,
+les procès-verbaux de thermidor et de fructidor an II.]
+
+Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d'une manière
+naïve et touchante par la voix d'une pauvre femme de la campagne. Nous
+avons rapporté ailleurs l'exclamation de cette jeune fermière qui, à la
+nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber à terre, de surprise
+et de douleur, un jeune enfant qu'elle avait dans les bras, et s'écria
+tout éplorée, en levant les yeux et les mains vers le ciel: «O qu'os nes
+finit pol bounheur del paouré pople. On a tuat o quel que l'aimabo
+tant.--Oh! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tué
+celui qui l'aimait tant[625]!»
+
+[Note 625: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_, p. 617 de la
+1re édition. Ce fait a été rapporté par un témoin oculaire, l'illustre
+Laromiguière, à M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nous-mêmes.]
+
+Ce jour-là, on peut le dire, une simple fermière fut la conscience du
+pays. Comme elle comprit bien la signification des événements qui
+venaient de se passer! Ah! oui, c'en est fait, et pour longtemps, du
+bonheur du pauvre peuple, car il n'est plus celui qui lui avait donné
+toute sa jeunesse, tout son génie et tout son coeur. Elle est pour
+jamais éteinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des
+destinées de la démocratie, pesa plus que les armées de la coalition et
+que les intrigues de la réaction. Les intérêts du peuple? On aura
+désormais bien d'autres soucis en tête! Assez de privations et de
+sacrifices! Allons à la curée tous les héros de Thermidor!
+Enrichissez-vous, mettez la République en coupe réglée; volez, pillez,
+jouissez. Et si par hasard le peuple affamé vient un jour troubler vos
+orgies en vous réclamant la Constitution et du pain, répondez-lui à
+coups d'échafaud; vous avez pour vous le bourreau et les prétoriens.
+N'ayez pas peur, car il n'est plus celui qu'on appelait l'Incorruptible
+et qui avait fait mettre la probité à l'ordre du jour, car il est glacé
+pour toujours ce coeur affamé de justice qui ne battit jamais que pour
+la patrie et la liberté.
+
+Certes, les idées et les doctrines dont il a été le plus infatigable
+propagateur et le plus fidèle interprète, ces grandes idées de liberté,
+d'égalité, d'indépendance, de dignité, de solidarité humaine qui forment
+la base même de la démocratie, et dont l'application fut à la veille de
+se réaliser de son vivant, ont trouvé un refuge dans une foule de coeurs
+généreux, mais elles ont cessé depuis lors d'être l'objectif des
+institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et
+surtout combien il serait souverainement injuste de faire l'histoire des
+idées sans celle des hommes, puisque la destinée des premières est si
+intimement liée à la destinée de ceux-ci. Et pour en revenir à
+Robespierre, ce sera, à n'en point douter, l'étonnement des siècles
+futurs qu'on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la
+lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu'à l'aide des
+artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit
+parvenu à tromper ainsi les hommes sur une des plus puissantes
+individualités qu'ait produites la Révolution française. La faute en a
+été jusqu'ici au peu de goût d'une partie du public pour les lectures
+sérieuses; on s'en est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations
+superficielles; cela dispensait d'étudier. Et puis, ajoutez la force des
+préjugés; on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été
+longtemps le jouet. Plus d'un, forcé de s'avouer vaincu par la puissance
+de la vérité, ne vous en dit pas moins, en hochant la tête: «C'est égal,
+vous ne ferez pas revenir le monde sur dés idées préconçues».
+
+Aussi, en présence du triomphe persistant des préventions, de la
+mauvaise foi et de l'ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi
+encore des malédictions de tant de personnes abusées, on est saisi de je
+ne sais quel trouble, on se sent, malgré soi, défaillir; on se demande,
+effaré, si l'humanité vaut la peine qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui
+sacrifie ses veilles, son génie, ses vertus, ce qu'on a de meilleur en
+soi; si la fraternité n'est pas un vain mot, et s'il ne vaut pas mieux,
+suivant l'expression d'un grand poète de nos jours:
+
+ Laisser aller le monde à son courant de boue.
+
+Mais non, il ne faut ni douter des hommes ni se décourager de faire le
+bien pour quelques injustices passagères que réparera l'avenir. La
+postérité, je n'en doute pas, mettra Maximilien Robespierre à la place
+d'honneur qui lui est due parmi les martyrs de l'humanité, et nous
+serons trop payé, pour notre part, de tant d'années de labeur consacrées
+à la recherche de la vérité, si nous avons pu contribuer à la
+destruction d'une iniquité criante.
+
+Ceux qui ont suivi avec nous, pas à pas, heure par heure, l'austère
+tribun, depuis le commencement de sa carrière, peuvent dire la pureté de
+sa vie, le désintéressement de ses vues, la fermeté de son caractère, la
+grandeur de ses conceptions, sa soif inextinguible de justice, son
+tendre et profond amour de l'humanité, l'honnêteté des moyens par
+lesquels il voulut fonder en France la liberté et la République.
+
+Est-ce à dire pour cela qu'il ne se soit pas trompé lui même en
+certaines circonstances? Certes, il serait insensé de le soutenir. Il
+était homme; et, d'ailleurs, les fautes relevées par nous-même à sa
+charge, d'autres les eussent-ils évitées? C'est peu probable.
+
+Sans doute, nous aurions aimé qu'échappant à la tradition girondine, il
+eût énergiquement défendu le principe de l'inviolabilité des membres de
+la Représentation nationale; mais, outre qu'au milieu des passions
+déchaînées il se fût probablement épuisé en vains efforts, il faut tenir
+compte des temps extraordinaires où il a vécu, et surtout lui savoir gré
+de ce qu'à l'heure de sa chute il mérita l'honneur de s'entendre
+reprocher comme un crime d'avoir élevé la voix en faveur de Danton et de
+Camille Desmoulins.
+
+Un jour, c'est notre plus chère espérance et notre intime conviction,
+quand les ténèbres se seront dissipées, quand les préventions se seront
+évanouies devant la vérité, quand l'histoire impartiale et sereine aura
+décidément vaincu la légende et les traditions menteuses, Robespierre
+restera, non seulement comme un des fondateurs de la démocratie, dont il
+a donné la véritable formule dans sa Déclaration des droits de l'homme,
+mais, ce qui vaut mieux encore, comme un des plus grands hommes de bien
+qui aient paru sur la terre.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+PREFACE.
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût
+pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines
+infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux
+États-Généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.--Popularité
+de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez Duplay.
+--Triomphe de Robespierre.--Discussion sur la guerre.--Dumouriez
+aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de
+septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la
+Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73
+girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre-tombe.--Le colossal
+effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse.
+--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes
+sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.
+--Reconnaissance de l'Être suprême.
+
+
+CHAPITRE DEUXIÈME
+
+Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la
+Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi
+de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la
+Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses
+interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de
+mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à
+Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc
+d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le
+crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de
+Thermidor.--Prétendues listes de proscrits.
+
+
+CHAPITRE TROISIÈME
+
+Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de
+Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa
+retraite toute morale.--Le bureau de police générale.--Rapports avec le
+tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames
+contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux
+Jacobins.--Appel à la justice et la probité.--Violente apostrophe contre
+Fouché.
+
+
+CHAPITRE QUATRIÈME
+
+Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre
+aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de
+Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la
+Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre.--Les deux amis
+de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de
+Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte
+Robespierre.--Question de l'espionnage.
+
+
+CHAPITRE CINQUIÈME
+
+Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de
+la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et
+Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le
+véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy-d'Anglas.
+--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot
+et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestation de
+Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Vadier aux Madelonnettes.--Les
+conjurés et les députés de la droite.--Lettres anonymes.--Inertie de
+Robespierre.--Ses alliés.--Le général Hanriot.--Séances des comités les
+4 et 5 thermidor.--Avertissement de Saint-Just.
+
+
+CHAPITRE SIXIÈME
+
+Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins.
+--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois.
+--Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de
+l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de
+Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de
+Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8
+thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès
+des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor.
+
+
+CHAPITRE SEPTIÈME
+
+Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance
+du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à
+Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri
+de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets
+d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à
+la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation
+d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins.
+--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des
+députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection.
+--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques.
+--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le
+Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la
+barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9
+thermidor.--Conclusion.
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR ***
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
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+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
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+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
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+91 or 90
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+as it appears in our Newsletters.
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
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+
+eBooks Year Month
+
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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