diff options
Diffstat (limited to 'old')
| -rw-r--r-- | old/7thmr10.txt | 13635 | ||||
| -rw-r--r-- | old/7thmr10.zip | bin | 0 -> 291803 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/8thmr10.txt | 13635 | ||||
| -rw-r--r-- | old/8thmr10.zip | bin | 0 -> 291804 bytes |
4 files changed, 27270 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/7thmr10.txt b/old/7thmr10.txt new file mode 100644 index 0000000..828f775 --- /dev/null +++ b/old/7thmr10.txt @@ -0,0 +1,13635 @@ +The Project Gutenberg EBook of Thermidor, by Ernest Hamel + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Thermidor + +Author: Ernest Hamel + +Release Date: August, 2005 [EBook #8739] +[This file was first posted on August 6, 2003] +[Most recently updated: August 6, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: US-ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR *** + + + + +Produced by Distributed Proofreaders + + + +ERNEST HAMEL + + + +THERMIDOR + + +D'APRÈS LES SOURCES ORIGINALES + +ET LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES + +AVEC UN PORTRAIT DE ROBESPIERRE + +gravé sur acier. + +DEUXIÈME ÉDITION + + + + +PRÉFACE + + +_Scribitur ad narrandum_ ET PROBANDUM. + +La pièce, récemment représentée au Théâtre-Français sous le titre de +_Thermidor_, a réveillé l'attention publique sur un des événements +les plus controversés de la Révolution française: la chute de Maximilien +Robespierre. + +Des innombrables discussions auxquelles a donné lieu la pièce de M. +Sardou, il est résulté pour moi cette conviction, à savoir que presque +personne, parmi ceux qui ont la prétention de bien connaître la +Révolution, ne sait le premier mot de la basse intrigue qui a amené la +catastrophe du 9 thermidor. + +Pour un certain nombre de républicains de nos jours, peu d'accord avec +la grande école républicaine de 1830, avec les Armand Carrel, les +Godefroy Cavaignac, les Garnier-Pagès, les Buchez, les Raspail, les +Armand Barbès et tant d'autres, Robespierre est resté l'incarnation de +la Terreur. On a beau leur rappeler le mot que prononçait Barère, au nom +du comité de Salut public, dans la séance du 10 thermidor, mot qui donna +à la tragédie de ce jour sa véritable signification: «Robespierre a péri +pour avoir voulu arrêter le cours terrible, majestueux de la +Révolution», rien n'y fait. Il n'y a pires sourds que ceux qui ne +veulent entendre. + +Comme le disait si bien Henry Maret, il y a quelques mois, avec son bon +sens gaulois: «C'est le vieux préjugé, la vieille légende persistante, +qui fait de Robespierre un bouc émissaire, chargé de tous les méfaits de +la Terreur». + +Songez donc, c'est si commode! Chacun s'est débarrassé de sa part de +responsabilité en rejetant tout sur les vaincus qui, muets dans leur +tombe, n'étaient plus là pour répondre. Et malheur à qui eût osé élever +la voix pour les défendre; on lui aurait fait voir que le règne de la +guillotine n'était point passé. Aussi la légende a-t-elle pu s'établir +avec une facilité merveilleuse. Il y a même de graves docteurs qui vous +disent qu'il n'y a point d'intérêt à la détruire; que chacun a le droit +d'édifier sur elle tous les contes en l'air que peut enfanter une +imagination maladive ou perverse, comme si la vérité n'était pas d'un +intérêt supérieur à tout. + +S'il faut en croire certains publicistes qui présentent plaisamment +_M. de Robespierre_ comme «le plus noir scélérat des temps +modernes», les choses sans lui se seraient passées le plus doucement du +monde. Otez Robespierre de la Révolution, et les principes de 1789, +qu'il n'avait pas peu contribué à faire proclamer, se seraient défendus +tout seuls. Pas d'émigration, pas de manifeste de Brunswick; Louis XVI +et Marie-Antoinette se seraient agenouillés devant la Révolution; la +Vendée ne se serait pas soulevée; soixante départements ne se seraient +pas insurgés contre la Convention; l'armée de Condé n'aurait pas +bivouaqué sur nos frontières dès les premiers mois de 1792; toute +l'Europe ne se serait pas levée en armes contre nous; les millions de +l'Angleterre n'auraient pas servi à alimenter la coalition; Danton enfin +ne se serait pas cru obligé de réclamer l'établissement du tribunal +révolutionnaire et de faire mettre la terreur à l'ordre du jour. Non, +mais vraisemblablement il y aurait eu soixante-treize Girondins de plus +exécutés sur la place de la Révolution. + +Nul n'ignore aujourd'hui la réponse de Cambacérès à Napoléon lui +demandant ce qu'il pensait du 9 thermidor: «C'est un procès jugé, mais +non plaidé». Cambacérès avait été le collègue et l'ami de Robespierre; +il s'était bien gardé de tremper dans le 9 thermidor; personne n'était +donc mieux placé que lui pour faire la lumière complète sur cette +journée lugubre. Mais l'archichancelier avait alors d'autres soucis en +tête que celui de blanchir la mémoire de son ancien collègue, ce qui +l'eût obligé de dresser un acte d'accusation formidable contre +l'ex-mitrailleur Fouché, devenu l'un des hauts dignitaires de l'Empire. + +Ce procès, je l'ai plaidé, preuves en mains, d'après d'irréfutables +documents, en des circonstances et dans un temps où il y avait peut-être +quelque courage à le faire. Mon _Histoire de Saint-Just_ avait été +saisie, poursuivie et détruite en 1859. Je ne m'étais pas découragé. Les +recherches qu'avait nécessitées cette première étude sur les vaincus de +Thermidor m'avaient fait découvrir les documents les plus précieux sur +la principale victime de cette journée. A quelques années de là +paraissait le premier volume de l'_Histoire de Robespierre et du coup +d'État de Thermidor_. Seulement les éditeurs, aux yeux desquels le +mot de _coup d'État_ flamboyait comme un épouvantail avaient, par +prudence, supprimé la seconde partie du titre[1]. + +[Note 1: Le titre a été rétabli _in extenso_ dans l'édition +illustrée publiée en 1878.] + +Cette précaution n'empêcha pas l'_Histoire de Robespierre_ d'être +l'objet des menaces du parquet de l'époque. «Nous l'attendons au second +volume», s'était écrié un jour le procureur impérial en terminant son +réquisitoire dans un procès retentissant. Cette menace produisit son +effet. Les éditeurs Lacroix et Verboekoven, effrayés, refusèrent de +continuer la publication du livre, il me fallut employer les voies +judiciaires pour les y contraindre. Un jugement, fortement motivé, les +condamna à s'exécuter, et ce fut grâce aux juges de l'Empire que +l'oeuvre, interrompue pendant dix-huit mois, put enfin paraître +entièrement. + +Ni l'auteur, ni l'éditeur, ne furent inquiétés. Et pourquoi +l'auraient-ils été? La situation s'était un peu détendue depuis la +saisie de mon _Histoire de Saint-Just_. Et puis, le livre n'était +pas une oeuvre de parti: c'était l'histoire dans toute sa sérénité, dans +toute sa vérité, dans toute son impartialité. + +«En sondant d'une main pieuse, comme celle d'un fils, disais-je alors, +les annales de notre Révolution, je n'ai fait qu'obéir à un sentiment de +mon coeur. Car, au milieu de mes tâtonnements, de mes incertitudes et de +mes hésitations avant de me former un idéal d'organisation politique et +sociale, s'il est une chose sur laquelle je n'aie jamais varié, et que +j'aie toujours entourée d'un amour et d'une vénération sans bornes, +c'est bien toi, ô Révolution, mère du monde moderne, _alma parens_. +Et quand nous parlons de la Révolution, nous entendons tous les +bienfaits décrétés par elle, et dont sans elle nous n'aurions jamais +joui: la liberté, l'égalité, en un mot ce qu'on appelle les principes de +1789, et non point les excès et les erreurs auxquels elle a pu se +laisser entraîner. Prétendre le contraire, comme le font certains +publicistes libéraux, c'est ergoter ou manquer de franchise. Jamais, ô +Révolution, un mot de blasphème n'est tombé de ma bouche sur tes +défenseurs consciencieux et dévoués, qu'ils appartinssent d'ailleurs à +la Gironde ou à la Montagne. Si, en racontant leurs divisions fatales, +j'ai dû rétablir, sur bien des points, la vérité altérée ou méconnue, +j'ai, du moins, reconcilié dans la tombe ces glorieux patriotes qui tous +ont voulu la patrie honorée, heureuse, libre et forte. Adversaire +décidé, plus que personne peut-être, de tous les moyens de rigueur, je +me suis dit que ce n'était pas à nous, fils des hommes de la Révolution, +héritiers des moissons arrosées de leur sang, à apprécier trop +sévèrement les mesures terribles que, dans leur bonne foi farouche, ils +ont jugées indispensables pour sauver des entreprises de tant d'ennemis +la jeune Révolution assaillie de toutes parts. Il est assurément fort +commode, à plus d'un demi-siècle des événements, la plume à la main, et +assis dans un bon fauteuil, de se couvrir majestueusement la face d'un +masque d'indulgence, de se signer au seul mot de Terreur; mais quand on +n'a pas traversé la tourmente, quand on n'a pas été mêlé aux enivrements +de la lutte, quand on n'a pas respiré l'odeur de la poudre, peut-on +répondre de ce que l'on aurait été soi-même, si l'on s'était trouvé au +milieu de la fournaise ardente, si l'on avait figuré dans la bataille? +Il faut donc se montrer au moins d'une excessive réserve en jugeant les +acteurs de ce drame formidable; c'est ce que comprennent et admettent +tous les hommes de bonne foi et d'intelligence, quelles que soient +d'ailleurs leurs opinions.» + +Il y a vingt-sept ans que j'écrivais ces lignes, et elles sont +aujourd'hui plus vraies que jamais. + +Sans doute il y a eu dans la Révolution des sévérités inouïes et de +déplorables excès. Mais que sont ces sévérités et ces excès, surtout si +l'on considère les circonstances effroyables au milieu desquelles ils se +sont produits, comparés aux horreurs commises au temps de la monarchie? +Que sont, sans compter les massacres de la Saint-Barthélémy, les +exécutions de 1793 et de 1794 auprès des cruautés sans nom qui ont +déshonoré le règne de Louis XIV avant et après la révocation de l'édit +de Nantes? Et nous-mêmes, avons-nous donc été si tendres, pour nous +montrer d'une telle rigueur dans nos jugements sur les grands lutteurs +de la Révolution? N'avons-nous pas vu fusiller de nos jours, après le +combat, froidement, indistinctement, au hasard, des milliers et des +milliers de malheureux? Un peu plus de réserve conviendrait donc, +surtout de la part de gens chez qui ces immolations impitoyables n'ont +pas soulevé beaucoup d'indignation. + +Ah! combien M. Guizot appréciait plus sainement les choses, quand il +écrivait à propos de la Révolution d'Angleterre et de la nôtre: «Qu'on +cesse donc de les peindre comme des apparitions monstrueuses dans +l'histoire de l'Europe; qu'on ne nous parle plus de leurs prétentions +inouïes, de leurs infernales inventions, elles ont poussé la +civilisation dans la route qu'elle suit depuis quatorze siècles.... + +«Je ne pense pas qu'on s'obstine longtemps à les condamner absolument +parce qu'elles sont chargées d'erreurs, de malheurs et de crimes: il +faut en ceci tout accorder à leurs adversaires, les surpasser même en +sévérité, ne regarder à leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en +oublient, et puis les sommer de dresser à leur tour le compte des +erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu'ils +ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le marché.» + +Il ne s'agit donc pas d'écheniller la Révolution. Il faut, dans une +certaine mesure, la prendre en bloc, comme on l'a dit si justement. Mais +cela n'empêche de rendre à chacun des acteurs du drame immense la +justice qui lui est due, et surtout de réduire à leur juste valeur les +anathèmes, faits de mensonges et de calomnies, dont on s'est efforcé +d'accabler la mémoire de quelques-uns des plus méritants. C'est ce que +j'ai fait pour ma part, avec la sérénité d'un homme qui n'a jamais +demandé ses inspirations qu'à sa conscience. Les fanatiques de la +légende ont hurlé, mais tous les amis de la vérité m'ont tendu la main. +«Vous êtes le laborieux reconstructeur du vrai, m'écrivait Victor Hugo +en 1865. Cette passion de la vérité est la première qualité de +l'historien.» Elle n'a fait que grandir en moi devant la persistance de +l'erreur et de la calomnie. + +Dans les polémiques soulevées par la pièce de Thermidor, et auxquelles +je ne me suis point mêlé, j'ai été plusieurs fois pris à partie. +Celui-ci, qui n'a jamais lu mes livres, s'imagine que je ne jure que par +Saint-Just et par Robespierre; celui-là insinue que je n'ai dégagé la +responsabilité de ce dernier qu'en la rejetant sur Pierre, Jacques et +Paul. Ce brave homme ne s'aperçoit pas qu'il a fait, dans un sens +contraire, ce qu'il me reproche si légèrement. + +Je demande, moi, que les responsabilités, si responsabilités il y a, +soient partagées. Je ne réclame pour Robespierre que la justice, mais +toute la justice, comme pour les autres. Que fait-il, lui? Il ramasse +tous les excès, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la +Révolution, et il les rejette bravement sur Robespierre, sans avoir +l'air de se douter du colossal et impuissant effort de ce dernier pour +réprimer tous ces excès, «arrêter le cours terrible de la Révolution» et +substituer la justice à la terreur. + +Voilà bien la méthode de M. Sardou. Il prétend connaître la Révolution. +Oui, il la connaît, à l'envers, par le rapport de Courtois et les plus +impurs libelles que la calomnie ait jamais enfantés. C'est ainsi que +Robespierre lui apparaît comme un tyran, comme un dictateur, comme un +Cromwell. Un exemple nous permettra de préciser. + +M. Sardou met à la charge de Robespierre toutes les horreurs de la +Révolution; en revanche, il en exonère complètement celui-ci ou +celui-là, Carnot par exemple. Cependant M. Sardou, qui connaît si bien +son histoire de la Révolution, même par les libelles où il a puisé ses +inspirations, ne doit pas ignorer que du 29 prairial au 8 thermidor, +c'est-à-dire dans les quarante jours où la Terreur a atteint son maximum +d'intensité, Robespierre est resté à peu près étranger à l'action du +gouvernement, qu'il n'est pour rien, en conséquence, dans les actes de +rigueur qui ont signalé cette période de six semaines, et qu'il s'est +volontairement dessaisi de sa part de dictature, alors que tel autre, +absous par lui, est resté jusqu'au bout inébranlable et immuable dans la +Terreur. + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui, en dehors de l'action +gouvernementale, s'est usé à faire une guerre acharnée à certains +représentants en mission, comme Fouché et Carrier, et à leur demander +compte «du sang versé par le crime»? + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est efforcé d'empêcher qu'on +n'érigeât en crime ou des préjugés incurables ou des choses +indifférentes? + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est plaint si amèrement que l'on +persécutât les nobles uniquement parce qu'ils étaient nobles, et les +prêtres uniquement parce qu'ils étaient prêtres? + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui demandait que l'on substituât la +Justice à la Terreur? + +Est-ce enfin Robespierre qui est mort dans la journée du 10 thermidor, +pour avoir voulu, suivant l'expression de Barère, parlant au nom des +survivants du Comité de Salut public, «arrêter le cours terrible, +majestueux de la Révolution?» + +Eh bien! l'histoire inflexible répond que c'est Robespierre. + +Mais M. Sardou se soucie bien de la vérité historique. Aux gémonies les +vaincus de Thermidor! et vive Carnot! dont le petit-fils occupe +aujourd'hui, si correctement d'ailleurs, la première magistrature de la +République. + +Ah! les vainqueurs de Thermidor! Écoutez ce que l'on en pensait, non pas +sous la République, mais en pleine Restauration. Voici ce qu'écrivait +Charles Nodier, en 1829, dans la _Revue de Paris_: «La nouvelle du +9 thermidor, parvenue dans les départements de l'Est, développa un vague +sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne +comprenaient pas le secret de ces événements, et qui craignaient de voir +tomber ce grand oeuvre de la Révolution avec la renommée prestigieuse de +son héros, car derrière cette réputation d'incorruptible vertu qu'un +fanatisme incroyable lui avait faite, il ne restait plus un seul élément +de popularité universelle auquel les doctrines flottantes de l'époque +pussent se rattacher. Hélas! se disait-on à mi-voix, qu'allons-nous +devenir? Nos malheurs ne sont pas finis puisqu'il nous reste encore des +amis et des parents et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte +n'était pas sans motifs, car le parti de Robespierre venait d'être +immolé par le parti de la Terreur.» + +Il faut croire que Charles Nodier, qui avait traversé la Révolution, +était mieux à même que M. Sardou de juger sainement les choses. + +Je sais bien que les suppôts de la Terreur n'ont pas tardé à être dupés; +que l'arme sanglante a passé de gauche à droite, et que la Terreur +blanche s'est promptement substituée à la Terreur révolutionnaire. Mais +la moralité du 9 thermidor n'en reste pas moins la même. Quiconque garde +au coeur le culte de la Révolution, ne saurait avoir assez de mépris +«pour cet exécrable parti des Thermidoriens, qui, suivant l'expression +du même Charles Nodier, n'arrachait la France à Robespierre que pour la +donner au bourreau, et qui, trompé dans ses sanguinaires espérances, a +fini par la jeter à la tête d'un officier téméraire; pour cette faction +à jamais odieuse devant l'histoire qui a tué la République au coeur dans +la personne de ses derniers défenseurs, pour se saisir sans partage du +droit de décimer le peuple, et qui n'a même pas eu la force de profiter +de ses crimes». Les républicains de nos jours, qui font chorus avec «cet +exécrable parti des Thermidoriens», feraient peut-être bien de méditer +ces paroles du royaliste auteur des _Souvenirs de la Révolution et de +l'Empire_. + +Eh bien! ce qu'il importe de rétablir à cette heure, c'est la vérité +toute nue sur le sanglant épisode de Thermidor. + +C'est ce que je me suis efforcé de faire en remettant sous les yeux du +lecteur l'histoire des faits dégagée de tout esprit de parti, l'histoire +impartiale et sereine, qui ne se préoccupe que de rendre à tous et à +chacun une exacte justice distributive. + +Je ne saurais donc mieux terminer cette courte préface qu'en rappelant +ces lignes que je traçais en 1859 à la fin du préambule de mon +_Histoire de Saint-Just_, et dont je me suis inspiré dans mon +_Précis de l'Histoire de la Révolution_: + +«Quant à l'écrivain qui s'imposera la tâche d'écrire sincèrement la vie +d'un de ces grands acteurs, il ne devra jamais perdre de vue que tous +les hommes de la Révolution qu'a dirigés un patriotisme sans +arrière-pensée, ont un droit égal à son respect. Son affection et son +penchant pour les uns ne devra diminuer en rien l'équité qu'il doit aux +autres. S'il considère comme un devoir de se montrer sévère envers ceux +qui n'ont vu dans la Révolution qu'un moyen de satisfaire des passions +perverses, une ambition sordide, et qui ont élevé leur fortune sur les +ruines de la liberté, il bénira sans réserve, tous ceux qui, par +conviction, se sont dévoués à la Révolution, qu'ils s'appellent +d'ailleurs Mirabeau ou Danton, Robespierre ou Camille Desmoulins, Carnot +ou Saint-Just, Romme ou Couthon, Le Bas ou Merlin (de Thionville), +Vergniaud ou Cambon. Il se rappellera que la plupart ont scellé de leur +sang la fidélité à des principes qui eussent assuré dans l'avenir la +grandeur et la liberté de la France, et qu'il n'a pas tenu à eux de +faire triompher; il réconciliera devant l'histoire ceux que de +déplorables malentendus ont divisés, mais qui tous ont voulu rendre la +patrie heureuse, libre et prospère: son oeuvre enfin devra être une +oeuvre de conciliation générale, parce que là est la justice, là est la +vérité, là est le salut de la démocratie.» + +ERNEST HAMEL + +Mars 1891. + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût +pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines +infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux +États-généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.-- +Popularité de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez +Duplay.--Triomphe de Robespierre.--Discussions sur la guerre.-- +Dumouriez aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de +septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la +Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73 +girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre tombe.--Le colossal +effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse. +--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes +sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.-- +Reconnaissance de l'Être suprême. + + +I. + + +Avant de mettre sous les yeux du public le drame complet de Thermidor, +d'en exposer, à l'aide d'irréfutables documents, les causes +déterminantes, et d'en faire pressentir les conséquences, il importe, +pour l'intelligence des faits, d'esquisser rapidement la vie de l'homme +qui en a été la principale victime et qui est tombé, entraînant dans sa +chute d'incomparables patriotes et aussi, hélas! les destinées de la +République. + +Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras le 6 mai 1758[2]. +Sa famille était l'une des plus anciennes de l'Artois. Son père et son +grand-père avaient exercé, l'un et l'autre, la profession d'avocat au +conseil provincial d'Artois. Sa mère, femme d'une grâce et d'un esprit +charmants, mourut toute jeune encore, laissant quatre enfants en bas +âge, deux fils et deux filles. Le père, désespéré, prit en dégoût ses +affaires; il voyagea pour essayer de faire diversion à sa douleur, et, +peu de temps après, il mourut à Munich, dévoré par le chagrin. + +[Note 2: Nous empruntons, en partie, cette esquisse de la vie de +Robespierre à la _Biographie universelle de Michaud_ (nouvelle +édition), pour laquelle nous avons écrit, il y a une trentaine d'années, +les articles Robespierre aîné, Robespierre jeune, Charlotte Robespierre, +etc.] + +Maximilien avait un peu plus de neuf ans; c'était l'aîné de la famille. +D'étourdi et de turbulent qu'il était, il devint étonnamment sérieux et +réfléchi, comme s'il eût compris qu'il était appelé à devenir le soutien +de ses deux soeurs et de son jeune frère. + +On le mit d'abord au collège d'Arras; puis bientôt, par la protection de +M. de Conzié, évêque de la ville, il obtint une bourse au collège +Louis-le-Grand. Il y fut le plus laborieux des élèves, le plus soumis +des écoliers, et, chaque année, son nom retentissait glorieusement dans +les concours universitaires. Il y avait en lui comme une intuition des +vertus républicaines. Son professeur de rhétorique, le doux et savant M. +Hérivaux, l'avait surnommé le _Romain_. + +Ses études classiques terminées, il fit son droit, toujours sous le +patronage du collège Louis-le-Grand, dont l'administration, dès qu'il +eut conquis tous ses grades, voulant lui donner une marque publique de +l'estime et de l'intérêt qu'elle lui portait, décida, par une +délibération en date du 19 juillet 1781 que, «sur le compte rendu par M. +le principal, des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du +collège d'Arras, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses +succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de +l'Université qu'aux examens de philosophie et de droit», il lui serait +alloué une gratification de six cents livres. + +Après s'être fait recevoir avocat au parlement, il retourna dans sa +ville natale, où une cause célèbre ne tarda pas à le mettre en pleine +lumière. Il s'agissait d'un paratonnerre que M. de Bois-Valé avait fait +élever sur sa maison et dont les échevins de Saint-Omer avaient ordonné +la destruction comme menaçant pour la sûreté publique. Robespierre, dans +une fort belle plaidoirie, n'eut pas de peine à démontrer le ridicule +d'une sentence «digne des juges grossiers du quinzième siècle», et il +gagna son procès sur tous les points. + +Nommé juge au tribunal criminel d'Arras par M. de Conzié, il donna +bientôt sa démission, de chagrin d'avoir été obligé de prononcer une +condamnation à mort, et il se consacra entièrement au barreau et aux +lettres. + +Ces dernières étaient son délassement favori. Il entra dans une société +littéraire, connue sous le nom de _Société des Rosati_, dont +faisait partie Carnot, alors en garnison à Arras, et avec lequel il noua +des relations d'amitié, comme le prouve cette strophe d'une pièce de +vers qu'il composa pour une des réunions de la société: + + Amis, de ce discours usé, + Concluons qu'il faut boire; + Avec le bon ami Ruzé + Qui n'aimerait à boire? + A l'ami Carnot, + A l'aimable Cot, + A l'instant, je veux boire.... + +Peu de temps avant la Révolution, il était président de l'académie +d'Arras. En 1784, la Société royale des arts et des sciences de Metz +couronna un discours de lui sur les peines infamantes et l'opprobre qui +en rejaillissait sur les familles des condamnés. L'année suivante, il +écrivit un éloge de Gresset, où se trouvent quelques pages qui semblent +le programme du romantisme et que l'on croirait détachées de la célèbre +préface de Cromwell, s'il n'était pas antérieur de plus de trente ans au +manifeste de Victor Hugo. + +Cependant, on entendait retentir comme le bruit avant-coureur de la +Révolution. A la nouvelle de la convocation des États-généraux, +Robespierre publia une adresse au peuple artésien, qui n'était autre +chose qu'un acte d'accusation en bonne forme contre l'ancienne société +française. Aussi, sa candidature fût-elle vivement combattue par les +privilégiés qui, dans le camp du tiers-état, disposaient de beaucoup +d'électeurs. Il n'en fut pas moins élu député aux États-généraux le 26 +avril 1789, et, presque tout de suite, il partit pour Paris où +l'attendait une carrière si glorieuse et si tragique. + + + + +II. + + +Ses débuts à l'Assemblée constituante furent modestes; mais il allait +bientôt s'y faire une situation prépondérante. Assis à l'extrême gauche +de l'Assemblée, il était de ceux qui voulaient imprimer à la Révolution +un caractère entièrement démocratique, et il s'associa à toutes les +mesures par lesquelles le tiers-état signala son avènement. Toutes les +libertés eurent en lui le plus intrépide défenseur. Répondant à ceux qui +s'efforçaient d'opposer des restrictions à l'expansion de la pensée, il +disait: «La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de +communiquer ses pensées; vous ne devez donc pas balancer à la déclarer +franchement.» Lorsque l'Assemblée discuta une motion de Target, tendant +à faire proclamer que le gouvernement était monarchique, il demanda que +chacun pût discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait +de donner à la France. + +Accueilli par les cris: _A l'ordre! à l'ordre!_ il n'en insista pas +moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considération de sa +motion. Ses tendances démocratiques se trouvaient donc nettement +dessinées dès cette époque, et la cour le considérait comme son plus +terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait +inaccessible à toute espèce de corruption. + +Sa renommée allait grandissant de jour en jour. Ses efforts désespérés +et vains pour faire pénétrer dans la Constitution nouvelle le suffrage +universel, achevèrent de porter au comble sa popularité. + +Mais il n'y avait pas que les prolétaires qui fussent privés du droit de +participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien +régime, étaient complètement en dehors du droit commun, c'étaient les +juifs et les comédiens. L'abbé Maury, ayant proposé de maintenir leur +exclusion de la vie civile, Robespierre s'élança à la tribune: «Il était +bon, dit-il, en parlant des comédiens, qu'un membre de cette Assemblée +vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée....» Et, à +propos des juifs: «On vous a dit sur les juifs des choses infiniment +exagérées et souvent contraires à l'histoire. Je pense qu'on ne peut +priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur +donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale....» Plus +heureux cette fois, il finit par triompher, grâce au puissant concours +de Mirabeau. + +«Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit.» Il +n'était pas de question importante où il n'intervînt dans le sens le +plus large et le plus démocratique. Dans les discussions relatives aux +affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le +partisan de la tolérance la plus absolue et le défenseur résolu de la +liberté des cultes, n'hésitant pas d'ailleurs à appuyer de sa parole, +même contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme à la +justice et à l'équité. + +Ce fut à sa voix que l'Assemblée constituante décida qu'aucun de ses +membres ne pourrait être promu au ministère pendant les quatre années +qui suivraient la session, ni élu à la législature suivante, double +motion qui dérangea bien des calculs ambitieux, et qui témoignait de son +profond désintéressement. Il jouissait alors d'un ascendant considérable +sur ses collègues. Les journaux de l'époque célébraient à l'envi ses +vertus, ses talents, son courage, son éloquence. Déjà, le peuple l'avait +salué du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire. + +En revanche, il était en butte à la haine profonde de la réaction. Mais +cela le touchait peu. «Je trouve un dédommagement suffisant de la haine +aristocratique qui s'est attachée à moi dans les témoignages de +bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens», écrivait-il à un +de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'être nommé président de la +_Société des Amis de la Constitution_, dont il avait été l'un des +fondateurs. + +Au mois de juin de l'année suivante, il était nommé accusateur public +par les électeurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans +quelque hésitation, la place d'accusateur près le tribunal criminel de +Paris. «Quelque honorable que soit un pareil choix», écrivait-il à l'un +de ses amis à Arras, «je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles +auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une +sorte de tristesse et un étrange pressentiment, je suis appelé à une +destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait +le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie.» Il venait à +peine d'être appelé à ces fonctions que le roi et la reine quittaient +les Tuileries et Paris. + +On connaît les tristes péripéties de l'arrestation de Varennes. +Robespierre fut de ceux qui alors proposèrent la mise en accusation du +roi pour avoir déserté son poste. Toutefois, il se montra opposé, comme +s'il eût prévu un piège, à la pétition fameuse, rédigée par Laclos, au +sujet de la déchéance, pétition que l'on devait colporter au +Champ-de-Mars dans la journée du 17 juillet, et qui devait être arrosée +de tant de sang français. + +Le soir même de cette journée, un grand changement se fit dans la vie de +Robespierre. Jusque-là, il avait demeuré, isolé, dans un petit +appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de +l'Assemblée à Paris. Dans la soirée du 17, comme on craignait que la +cour et les ministres ne se portassent à quelque extrémité sur les +meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagèrent à venir habiter avec +eux, mais il préféra l'hospitalité qui lui fut offerte par le menuisier +Duplay, son admirateur passionné, qui allait devenir son ami le plus +cher, et dont, jusqu'à sa mort, il ne devait plus quitter la maison, +située rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'ancien couvent des +Jacobins. + +Jusqu'à la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une +intrépidité stoïque contre l'esprit de réaction qui l'avait envahie. +Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le président Thouret +eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, une scène étrange +se passa à la porte de la salle. Là, le peuple attendait, des couronnes +de chêne à la main. Quand il aperçut Robespierre et Pétion, il les leur +mit sur la tête. Les deux députés essayèrent de se dérober à ce triomphe +en montant dans une voiture de place, mais aussitôt les chevaux en +furent dételés et quelques citoyens s'attelèrent au fiacre, tenant à +honneur de le traîner eux-mêmes. Mais déjà Robespierre était descendu de +la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignité, et, +accompagné de Pétion, il regagna à pied la demeure de son hôte, salués +l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: «Voilà les +véritables amis, les défenseurs des droits du peuple.» Ici finit la +période la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre. + + + + +III + + +Après être allé passer quelques semaines dans son pays natal, qu'il +n'avait pas revu depuis deux ans, et où il fut également l'objet d'une +véritable ovation, il revint à Paris qu'il trouva en proie à une +véritable fièvre belliqueuse. Les Girondins, maîtres de l'Assemblée +législative, y avaient prêché la guerre à outrance, et leurs discours +avaient porté au suprême degré l'exaltation des esprits. + +Au risque de compromettre sa popularité, Robespierre essaya de calmer +l'effervescence publique et de signaler les dangers d'une guerre +intempestive. La guerre, dirigée par une cour évidemment hostile aux +principes de la Révolution, lui semblait la chose la plus dangereuse du +monde. Ce serait, dit-il, la guerre de tous les ennemis de la +Constitution française contre la Révolution, ceux du dedans et ceux du +dehors. «Peut-on, raisonnablement, ajouta-t-il, compter au nombre des +ennemis du dedans la cour et les agents du pouvoir exécutif? Je ne puis +résoudre cette question, mais je remarque que les ennemis du dehors, les +rebelles français et ceux qui passent pour vouloir les soutenir, +prétendent qu'ils ne sont les défenseurs que de la cour de France et de +la noblesse française.» Il parvint à ramener à son opinion la plus +grande partie des esprits; les Girondins ne le lui pardonnèrent pas, et +ce fut là le point de départ de leur acharnement contre lui. + +La guerre se fit néanmoins. Mais ses débuts, peu heureux, prouvèrent +combien Maximilien avait eu raison de conseiller à la France d'attendre +qu'elle fût attaquée avant de tirer elle-même l'épée du fourreau. + +On vit alors Robespierre donner sa démission d'accusateur public, aimant +mieux servir la Révolution comme simple citoyen que comme fonctionnaire. +Il fonda, sous le titre de _Défenseur de la Constitution_, un +journal pour défendre cette Constitution, non pas contre les idées de +progrès, dont il avait été à la Constituante l'ardent propagateur, mais +contre les entreprises possibles de la cour, convaincu, dit-il, que le +salut public ordonnait à tous les bons citoyens de se réfugier à l'abri +de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du +despotisme. Il mettait donc au service de la Révolution son journal et +la tribune des Jacobins, dont il était un des principaux orateurs, se +gardant bien, du reste, d'être le flagorneur du peuple et n'hésitant +jamais à lui dire la vérité. + +Cela se vit bien aux Jacobins, le 19 mars 1792, quand le ministre +girondin Dumouriez vint, coiffé du bonnet rouge, promettre à la société +de se conduire en bon patriote. Au moment où, la tête nue et les cheveux +poudrés, Robespierre se dirigeait vers la tribune pour lui répondre, un +_sans-culotte_ lui mit un bonnet rouge sur la tête. Aussitôt il +arracha le bonnet sacré et le jeta dédaigneusement à terre, témoignant, +par là, combien peu il était disposé à flatter bassement la multitude. + +Dès le mois de juillet, il posa nettement, dans son journal et à la +tribune des Jacobins, la question de la déchéance et de la convocation +d'une Convention nationale. «Est-ce bien Louis XVI qui règne? +écrivit-il. Non, ce sont tous les intrigants qui s'emparent de lui tour +à tour. Dépouillé de la confiance publique, qui seule fait la force des +rois, il n'est plus rien par lui-même.» + +«... Au-dessus de toutes les intrigues et de toutes les factions, la +nation ne doit consulter que les principes et ses droits. La puissance +de la cour une fois abattue, la représention nationale régénérée, et +surtout la nation assemblée, le salut public est assuré.» + +Le 10 août, le peuple fit violemment ce que Robespierre aurait voulu +voir exécuter par la puissance législative. Il le félicita de son +heureuse initiative et complimenta l'Assemblée d'avoir enfin effacé, au +bruit du canon qui détruisait la vieille monarchie, l'injurieuse +distinction établie, malgré lui, par la Constituante entre les citoyens +actifs et les citoyens non actifs. + +Dans la soirée même, sa section, celle de la place Vendôme, le nomma +membre du nouveau conseil général de la commune. Élu président du +tribunal institué pour juger les conspirateurs, il donna immédiatement +sa démission en disant qu'il ne pouvait être juge de ceux qu'il avait +dénoncés, et qui, «s'ils étaient les ennemis de la patrie, s'étaient +aussi déclarés les siens».[3] + +[Note 3: Lettre insérée dans le _Moniteur_ du 28 août 1792.] + +Nommé également membre de l'assemblée électorale chargée de choisir les +députés à la Convention nationale, Il prit peu de part aux délibérations +de la Commune. Le bruit des affreux massacres de septembre vint +tardivement le frapper au milieu de ses fonctions d'électeur. A cette +nouvelle, il se rendit au conseil général où, avec Deltroy et Manuel, il +reçut la mission d'aller protéger la prison du Temple qui fut, en effet, +épargnée par les assassins.[4] + +[Note 4: Procès-verbaux du conseil général de la commune de Paris. +_Archives de la ville_, v. 22, carton 0.70.] + +Jusqu'ici, rien de sanglant n'apparaît ni dans ses actes ni dans ses +paroles. Maintenant, jusqu'où doit aller, devant l'histoire, sa part de +responsabilité dans les mesures sévères, terribles que, pour sauver la +Révolution et la patrie, la Convention allait bientôt prendre ou +ratifier? C'est ce dont le lecteur jugera d'après ce récit, écrit +d'après les seules sources officielles, authentiques et originales. + + + + +IV + + +Élu membre de la Convention nationale par les électeurs de Paris, +Robespierre fut, dès les premières séances, l'objet d'une violente +accusation de la part des hommes de la Gironde. Déjà Guadet, aux +Jacobins, lui avait reproché amèrement d'être l'idole du peuple, et +l'avait exhorté naïvement à se soustraire par l'ostracisme à cette +idolâtrie. Lasource l'accusa d'aspirer à la dictature. A l'accusation +dirigée contre lui, il opposa toute sa vie passée. «La meilleure réponse +à de vagues accusations est de prouver qu'on a toujours fait des actes +contraires. Loin d'être ambitieux, j'ai toujours combattu les ambitieux. +Ah! si j'avais été l'homme de l'un de ces partis qui, plus d'une fois, +tentèrent de me séduire, si j'avais transigé avec ma conscience et trahi +la cause du peuple, je serais à l'abri des persécutions....» + +Barbaroux et Louvet vinrent à la rescousse. Le frivole auteur de +_Faublas_, devançant les Thermidoriens, voulait absolument que la +Convention frappât d'un acte d'accusation l'adversaire de son parti, +parce qu'on l'avait proclamé l'homme le plus vertueux de France et que +l'idolâtrie dont un citoyen était l'objet pouvait être mortelle à la +patrie, parce qu'on l'entendait vanter constamment la souveraineté du +peuple, et qu'il avait abdiqué le poste périlleux d'accusateur public. +Malgré le vide et le ridicule de ces accusations, une partie de la +Convention applaudit à la robespierride de Louvet, que le ministre +Roland fit répandre dans les provinces à quinze mille exemplaires. + +Écrasante fut la réponse de Robespierre. Il n'eut pas de peine à prouver +qu'à l'époque où l'on prétendait qu'il exerçait la dictature, toute la +puissance était entre les mains de ses adversaires. Après avoir reproché +à ceux-ci de ne parler de dictature que pour l'exercer eux-mêmes sans +frein, il termina par un appel à la conciliation, ne demandant d'autre +vengeance contre ses calomniateurs «que le retour de la paix et le +triomphe de la liberté». + +Mais sourds à cet appel à la conciliation, les imprudents Girondins ne +firent que redoubler d'invectives et d'animosité à l'égard de +Robespierre et de Danton. La lutte entre la Gironde et la Montagne +s'envenimait chaque jour et ne devait se terminer que par +l'extermination d'un des deux partis. Mais d'où vinrent les attaques +passionnées et les premiers traits empoisonnés? La justice nous commande +bien de le dire, elles vinrent des Girondins. + +Le jugement du roi, dans lequel Girondins et Montagnards votèrent en +grande majorité pour la mort, fut à peine une halte au milieu de cette +lutte sans trêve ni merci. + +Le jour même où Louis XVI était décapité, Robespierre prenait la parole +pour faire l'éloge de son ami Lepeletier de Saint-Fargeau, qui venait de +tomber sous le poignard d'un assassin. Lorsque, dans la même séance, +Bazire proposa que la peine de mort fût décrétée contre quiconque +cacherait le meurtrier ou favoriserait sa fuite, il attaqua avec force +cette motion comme contraire aux principes. «Quoi! s'écria-t-il, au +moment où vous allez effacer de votre code pénal la peine de mort, vous +la décréteriez pour un cas particulier! Les principes d'éternelle +justice s'y opposent.» Et, sur sa proposition, l'Assemblée passa à +l'ordre du jour. + +Déjà, du temps de la Constituante, il avait éloquemment, mais en vain, +réclamé l'abolition de la peine de mort. Que ne fût-il écouté alors! +Peut-être, comme il le dit lui-même un jour, l'histoire n'aurait-elle +pas eu à enregistrer les actes sanglants qui jettent une teinte si +sombre sur la Révolution. Mais on approchait de l'heure des sévérités +implacables. + +La Convention, croyant reconnaître la main de l'étranger et celle des +éternels adversaires de la Révolution dans les agitations qui marquèrent +le mois de mars 1793, commença à prendre des mesures terribles contre +les ennemis du dedans et du dehors. Le 10 mars, sur la proposition de +Danton, elle adopta un projet de tribunal révolutionnaire, projet rédigé +par le girondin Isnard, décrétant virtuellement ainsi le régime de la +Terreur. + +Dans les discussions auxquelles donna lieu l'organisation de ce +tribunal, Robespierre se borna à demander qu'il fût chargé de réprimer +les écrits soudoyés tendant à pousser à l'assassinat des défenseurs de +la liberté, et surtout que l'on définît bien ce que l'on entendait par +conspirateurs. «Autrement, dit-il, les meilleurs citoyens risqueraient +d'être victimes d'un tribunal institué pour les protéger contre les +entreprises des contre-révolutionnaires.» + +Nommé membre du comité de Défense nationale, dit _Commission de Salut +public_, dont faisaient également partie Isnard, Vergniaud, Guadet et +quelques autres Girondins, il donna presque aussitôt sa démission, ne +voulant pas s'y trouver, dit-il, avec Brissot, qu'il regardait comme un +complice de Dumouriez. Il refusa également d'entrer dans le grand comité +de Salut public qui succéda à celui de défense nationale. + +Les débats sur la Constitution firent à peine trêve aux querelles +intestines qui divisaient la Convention. C'est au moment où les +Girondins ressassaient contre Robespierre et Danton leur éternelle +accusation de dictature que le premier, après avoir exposé, aux +applaudissements de l'Assemblée, son mémorable projet de Déclaration des +droits de l'homme, prononçait ces paroles, toujours dignes d'être +méditées: «Fuyez la manière ancienne des gouvernements de vouloir trop +gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire +ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux communes le droit de régler +elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point +essentiellement à l'administration générale de la République; rendez à +la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement à +l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à +l'ambition et à l'arbitraire.» Sages paroles, dont il serait bien temps +de s'inspirer. + +Mais, à chaque instant, de nouvelles explosions interrompaient ces +pacifiques discussions. Lorsque les Girondins avaient proposé la mise en +accusation de Marat pour ses écrits violents, Danton s'était écrié: +«N'entamez pas la Convention», et Robespierre avait également essayé de +s'opposer à l'adoption d'un décret qui devait être suivi, hélas! de bien +d'autres décrets analogues. Les Girondins ne firent que ménager à +l'_Ami du peuple_ un triomphe éclatant. + +On sait comment ils finirent par sombrer dans les journées du 31 mai et +du 2 juin, sous l'irrésistible impulsion du peuple de Paris, qu'ils +avaient exaspéré. Depuis huit mois qu'ils étaient en possession du +pouvoir, ils n'avaient su que troubler le pays et l'Assemblée par leurs +haines implacables et leurs rancunes immortelles. «Encore quelques mois +d'un pareil gouvernement, a écrit leur chantre inspiré, et la France, à +demi conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution, +dévorée par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé +d'exister et comme république et comme nation. Tout périssait entre les +mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec +eux ou fortifier le gouvernement[5]. + +[Note 5: Les _Girondins_, par M. de Lamartine. T. VI, p. 155.] + +Les journées des 31 mai et 2 juin, que trois mois après le 9 thermidor, +Robert Lindet qualifiait encore de «grandes, heureuses, utiles et +nécessaires», ne coûtèrent pas une goutte de sang au pays, et +vraisemblablement les Girondins n'auraient pas été immolés, s'ils +n'avaient point commis le crime de soulever une partie de la France +contre la Convention. + + + + +V + + +«La liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés, +s'était écrié Saint-Just, dans la séance du 8 juillet 1793, en terminant +son rapport sur les Girondins décrétés d'accusation à la suite du 31 +mai. Proscrivez ceux qui ont fui pour prendre les armes ... non pour ce +qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et +pardonnez au plus grand nombre, l'erreur ne doit pas être confondue avec +le crime, et vous n'aimez point à être sévères.» + +Mais le décret, rendu à la suite de ce rapport, ne proscrivait que neuf +représentants, qui s'étaient mis en état de rébellion dans les +départements de l'Eure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, et ne frappait +d'accusation que les députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, Gardien et +Mollevault. Cela parut infiniment trop modéré aux ardents de la +Montagne, aux futurs Thermidoriens. + +Le 3 octobre, Amar parut à la tribune pour donner lecture d'un nouveau +rapport contre les Girondins, au nom du comité de Sûreté générale. +Quarante-six députés, cette fois, étaient impliqués dans l'affaire et +renvoyés devant le tribunal révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout. +Amar termina son rapport par la lecture d'une protestation, restée +secrète jusque-là, contre les événements des 31 mai et 2 juin, et +portant les signatures de soixante-treize membres de l'Assemblée, dont +il réclama l'arrestation immédiate. + +Cette mesure parut insuffisante à quelques membres qui, appuyés par le +rapporteur, proposèrent, aux applaudissements d'une partie de +l'Assemblée, de décréter également d'accusation les soixante-treize +signataires de la protestation. C'était le glaive suspendu sur les têtes +de ces malheureux. Où donc étaient alors ceux qui, depuis, se sont +donnés comme ayant voulu les sauver? L'Assemblée allait les livrer au +bourreau quand Robespierre, devenu, depuis le mois de juillet, membre du +comité de Salut public, s'élança à la tribune. En quelques paroles +énergiques, il montra combien il serait injuste et impolitique de livrer +au bourreau les signataires dont on venait de voter l'arrestation, et +dont la plupart étaient des hommes de bonne foi, qui n'avaient été +qu'égarés. + +L'Assemblée, ramenée à de tout autres sentiments, ne resta pas sourde à +ce langage généreux, et, au milieu des applaudissements décernés au +courageux orateur, elle se rangea à son avis. Les soixante-treize +étaient sauvés. + +Les témoignages de reconnaissance n'ont pas manqué à Robespierre, +témoignages que les Thermidoriens avaient eu grand soin de dissimuler. +Fort heureusement nous avons pu les faire revenir au jour. Je me +contenterai d'en citer quelques-uns. + +«Citoyen notre collègue, lui écrivaient, au nom de leurs compagnons +d'infortune, le 29 nivôse an II, les députés Hecquet, Queinec, Arnault, +Saint-Prix, Blad et Vincent, nous avons emporté, du sein de la +Convention et dans notre captivité, un sentiment profond de +reconnaissance, excité par l'opposition généreuse que tu formas le 3 +octobre, à l'accusation proposée contre nous. La mort aura flétri notre +coeur avant que cet acte de bienfaisance en soit effacé.» + +Écoutez Garilhe, député de l'Ardèche à la Convention: «La loyauté, la +justice et l'énergie que vous avez développées le 3 octobre, en faveur +des signataires de la déclaration du 6 juin, m'ont prouvé que, de même +que vous savez, sans autre passion que celle du bien public, employer +vos talents à démasquer les traîtres, de même vous savez élever votre +voix avec courage en faveur de l'innocent trompé. Cette conduite +généreuse m'inspire la confiance de m'adresser à vous....» + +Lisez enfin ces quelques lignes écrites de la Force à la date du 3 +messidor an II (21 juin 1794), c'est-à-dire un peu plus d'un mois avant +le 9 thermidor, et signées de trente et un Girondins: «Citoyen, tes +collègues détenus à la Force t'invitent à prendre connaissance de la +lettre dont ils t'envoient copie. Ils espèrent que, conséquemment à tes +principes, tu l'appuieras. Quoique nous te devions beaucoup, nous ne te +parlerons point de notre reconnaissance, il suffit de demander justice à +un républicain tel que toi.» + +Combien y en a-t-il qui, après Thermidor, se souviendront de ce cri de +reconnaissance? C'est triste à dire, mais beaucoup, comme +Boissy-d'Anglas, qui comparait alors Robespierre à Orphée, feront chorus +avec les calomniateurs de celui qui les avait arrachés à la mort. + + + + +VI + + +C'était le temps où, suivant l'expression du général Foy, la France +accomplissait son colossal effort. Sans doute, on peut maudire les +sévérités de 1793, mais il est impossible de ne pas les comprendre. +Croit-on que c'est avec des ménagements que la République serait +parvenue à rejeter l'Europe coalisée et les émigrés en armes au delà du +Rhin, à écraser la Vendée, à faire rentrer sous terre l'armée des +conspirateurs? Comme tous ses collègues du comité de Salut public et de +la Convention, Robespierre s'associa à toutes les mesures inflexibles +que commandait la situation. + +Mais, plus que ses collègues du comité, il eut le courage de combattre +les excès inutiles, ce qu'il appelait «l'exagération systématique des +faux patriotes» et les fureurs anarchiques si propres à déconsidérer la +Révolution française. «La sagesse seule peut fonder une République, +disait-il, le 27 brumaire (17 novembre 1793), à la Convention. Soyez +dignes du peuple que vous représentez; le peuple hait tous les excès.» + +Avec Danton, il s'éleva courageusement contre les saturnales de la +déprêtrisation et l'intolérance de quelques sectaires qui transformaient +la dévotion en crime d'État. «De quel droit, s'écriait-il, le 1er +frimaire, aux Jacobins, des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière +de la Révolution viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom +de la liberté? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages rendus +à la vérité pure en des farces éternelles et ridicules? Pourquoi leur +permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple et d'attacher +les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie? La Convention +ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte. On a +dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe. Celui qui veut les empêcher +est plus fanatique que celui qui dit la messe.» Il faut avouer que si +c'était là de la _religiosité_, il y avait quelque courage à en +faire parade, au moment où l'on emprisonnait comme suspects ceux qui +allaient aux vêpres, et où, malgré son immense influence morale et sa +qualité de membre du comité de Salut public, il lui fut impossible, à +lui Robespierre, de réprimer ces odieux excès. + +Quelques jours après, Danton disait à la Convention: «Si nous n'avons +pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas +plus honorer le prêtre de l'incrédulité. Nous voulons servir le peuple. +Je demande qu'il n'y ait plus de mascarade antireligieuse.» + +Le 15 frimaire, Robespierre, revenant encore sur le même sujet, +demandait instamment à la Convention qu'on empêchât les autorités +particulières de servir les ennemis de la République par des mesures +irréfléchies et qu'il fût sévèrement interdit à toute force armée de +s'immiscer dans ce qui appartenait aux opinions religieuses. + +Écoutons-le encore, le 18 pluviôse, stigmatisant les exagérés de sa +mordante ironie: «Faut-il reprendre nos forteresses? ils veulent prendre +d'assaut les églises et escalader le ciel; ils oublient les Autrichiens +pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la +fidélité de nos alliés? ils déclameront contre tous les gouvernements, +et vous proposeront de mettre en état d'accusation le Grand Mogol +lui-même.... Vous ne pourriez jamais vous imaginer certains excès commis +par des contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la +Révolution.» + +Épuisé par ces luttes continuelles, il tomba malade à cette époque, et, +pendant trois semaines (du 30 pluviôse au 23 ventôse), il fut obligé de +garder la chambre. Quand il reparut, l'hébertisme, foudroyé par le +_Vieux Cordelier_ de Camille Desmoulins et par un virulent rapport +de Saint-Just à la Convention, était terrassé, et ses plus ardents +sectaires, accusés d'avoir conspiré le renversement de la Convention, +étaient livrés au tribunal révolutionnaire. + +Mais ce coup porté aux exagérés eut cela de funeste qu'il engagea +certains membres des comités de Salut public et de Sûreté générale à +poursuivre ceux qui s'étaient le plus violemment déchaînés contre les +hébertistes et qu'on appelait les _Indulgents_. Depuis quelque +temps déjà, Danton et Camille Desmoulins, considérés comme les chefs de +ce parti, après avoir tant poussé eux-mêmes aux mesures extrêmes, +avaient été l'objet des plus amères dénonciations. A diverses reprises, +Robespierre défendit, avec une énergie suprême, à la Convention et aux +Jacobins, ses deux amis et compagnons d'armes dans la carrière de la +Révolution. Pourquoi aurait-il attaqué Camille? Est-ce que le _Vieux +Cordelier_ n'est pas d'un bout à l'autre un véritable dithyrambe en +son honneur[6]. Le jour où, au sein du comité de Salut public, Billaud- +Varenne proposa la mise en accusation de Danton, Robespierre se leva +comme un furieux en s'écriant que l'on voulait perdre les meilleurs +patriotes[7]. + +[Note 6: Un journal a récemment publié certains extraits du numéro 7 +du _Vieux Cordelier_, défavorables à Robespierre. Mais ce numéro 7, +arrangé ou non après coup, n'a paru que six mois après la mort de +Camille Desmoulins, un mois après celle de Robespierre; celui-ci n'avait +donc pu s'en montrer froissé.] + +[Note 7: Déclaration de Billaud-Varenne dans la séance du 9 +thermidor.] + +Robespierre ne consentit à abandonner Danton que lorsqu'on fut parvenu à +faire pénétrer dans son esprit la conviction que Danton s'était laissé +corrompre, conviction partagée par l'intègre Cambon. Dans son procès, +Danton a parlé, sans les nommer, des deux plats coquins qui l'avaient +perdu dans l'esprit de Robespierre. Quoiqu'il en soit, le sacrifice de +Danton et de ses amis fut un grand malheur. «Soixante-quatre ans se sont +écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, ai-je +écrit dans mon _Histoire de Saint-Just_, et, depuis cette époque, +les historiens n'ont cessé d'agiter les discussions autour de ce fatal +holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont +efforcés d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les +autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une +irréprochable faute; mais elle n'a pas été le fait particulier de +celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière; ça +été le crime, je me trompe, ça été la folie de tous[8].» La mort de +Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des +hébertistes; mais ce n'en fut pas moins une proie nouvelle jetée à la +réaction[9]. + +[Note 8: _Histoire de Saint-Just_, édition princeps, p. 444.] + +[Note 9: J'ai sous les yeux le mandat d'arrêt rendu contre les +dantonistes par les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il +est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout en +haut d'une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date, et est +ainsi conçu: «Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent +que Danton, Lacroix (du département d'Eure-et-Loir), Camille Desmoulins +et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés +et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément +et au secret....» + +La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que +le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé, +dans l'ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin) +Collot-d'Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon, +Dubarran, Voulland, Moïse Bayle, Amar, Élie Lacoste, Robespierre, +Lavicomterie.... Un seul parmi les membres du comité de Salut public ne +donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet. + +Carnot, qui a signé le troisième, s'est excusé plus tard en disant que, +fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il +n'avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu'il venait de +combattre (_Mémoires sur Carnot_, t. 1er, page 369). Mauvaise +excuse. Qui l'empêchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion, +ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de +s'abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini +par céder aux obsessions de Billaud-Varenne.] + + + + +VII + + +Toutefois, il faut bien le dire, l'effet immédiat de cette sanglante +tragédie, fut de faire rentrer sous terre la contre-révolution. L'idée +républicaine, loin de s'affaiblir, éclata plus rayonnante que jamais, et +se manifesta sous toutes les formes. + +Au lendemain de la chute des dantonistes, la Convention, sur un rapport +de Carnot, supprimait l'institution des ministères et la remplaçait par +l'établissement de douze commissions, comprenant les diverses +attributions des anciens ministères. Il y avait la commission de +l'instruction publique, si négligée jadis, et qui, pour la première +fois, figurait au rang des premiers besoins du pays. + +Presque en même temps, dans un accès de sombre enthousiasme, l'Assemblée +décrétait que tout individu qui usurperait la souveraineté du peuple +serait mis à mort sur-le-champ, et que, dans le délai d'un mois, chacun +de ses membres rendrait compte de sa conduite politique et de l'état de +sa fortune. C'était là sans doute un décret très austère et personne +moins que Robespierre ne pouvait en redouter les effets; il le critiqua +néanmoins, parce qu'il craignit que les malveillants ne s'en fissent une +arme contre les riches et ne portassent dans les familles une +inquisition intolérable. Il était en cela fidèle au système de +modération et de bon sens qui, quelques jours auparavant, l'avait engagé +à défendre les signataires des fameuses pétitions des huit mille et des +vingt mille, que certains énergumènes voulaient ranger en bloc dans la +catégorie des suspects. + +Jusqu'au dernier jour, il ne se départit pas du système qu'il avait +adopté: guerre implacable, sans trêve ni merci, à tous les ennemis +actifs de la République, à tous ceux qui conspiraient la destruction de +l'ordre de choses résultant des principes posés en 1789; mais tolérance +absolue à l'égard de ceux qui n'étaient qu'égarés. Il ne cessa de +demander que l'on ne confondît pas l'erreur avec le crime et que l'on ne +punît pas de simples opinions ou des préjugés incurables. Il voulait, en +un mot, que l'on ne cherchât pas partout des coupables. + +Nous le voyons, à la fin de germinal, refuser sa signature à la +proscription du général Hoche, qui avait été arrêté à l'armée des Alpes +sur un ordre écrit de Carnot et signé par ce dernier et +Collot-d'Herbois. Le 22 germinal (11 avril 1794), le comité de Salut +public eut à statuer sur le sort du général. Neuf de ses membres étaient +présents: Barère, Carnot, Couthon, Collot-d'Herbois, C.-A. Prieur, +Billaud-Varenne, Robespierre, Saint-Just et Robert Lindet. Deux étaient +en mission aux armées, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la Marne), le +douzième, Hérault-Séchelles, venait d'être guillotiné. + +Le résultat des débats de cette séance du 22 germinal fut l'arrêté +suivant: «Le comité de Salut public arrête que le général Hoche sera mis +en état d'arrestation et conduit dans la maison d'arrêt dite des Carmes, +pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre.» Tous signèrent, tous excepté +Robespierre qui, n'approuvant pas la mesure, ne voulut pas l'appuyer de +l'autorité de son nom[10]. + +[Note 10: Ont signé, dans l'ordre suivant: Saint-Just, +Collot-d'Herbois, Barère, C.-A. Prieur, Carnot, Couthon, Robert Lindet +et Billaud-Varenne.--M. Hippolyte Carnot, dans ses _Mémoires sur +Carnot_, fait figurer Robespierre au nombre des signataires de cet +arrêté. C'est une grave erreur. Nous avons relevé nous-même cet arrêté +sur les catalogues de M. Laverdet. Nous avons fait mieux, nous avons été +consulter--ce que chacun peut faire comme nous--l'ordre d'écrou du +général aux archives de la préfecture de police, et nous l'avons trouvé +parfaitement conforme au texte de l'arrêté publié dans le catalogue +Laverdet.] + +Hoche n'ignora point qu'il avait eu Robespierre pour défenseur au Comité +de Salut public, et, le 1er prairial, il lui écrivit la lettre suivante +que nous avons révélée à l'histoire: «L. Hoche à Robespierre. Le soldat +qui a mille fois bravé la mort dans les combats ne la craint pas sur +l'échafaud. Son seul regret est de ne plus servir son pays et de perdre +en un moment l'estime du citoyen qu'il regarda de tout temps comme son +génie tutélaire. Tu connais, Robespierre, la haute opinion que j'ai +conçue de tes talents et de tes vertus; les lettres que je t'écrivis de +Dunkerque[11] et mes professions de foi sur ton compte, adressées à +Bouchotte et à Audoin, en sont l'expression fidèle; mais mon respect +pour toi n'est pas un mérite, c'est un acte de justice, et s'il est un +rapport sous lequel je puisse véritablement t'intéresser, c'est celui +sous lequel j'ai pu utilement servir la chose publique. Tu le sais, +Robespierre, né soldat, soldat toute ma vie, il n'est pas une seule +goutte de mon sang que je n'ai (_sic_) consacré (_sic_) à la +cause que tu as illustrée. Si la vie, que je n'aime que pour ma patrie, +m'est conservée, je croirai avec raison que je la tiens de ton amour +pour les patriotes. Si, au contraire, la rage de mes ennemis m'entraîne +au tombeau, j'y descendrai en bénissant la République et Robespierre. L. +HOCHE.» Cette lettre ne parvint pas à son adresse[12]. Hoche était +certainement de ceux auxquels Robespierre faisait allusion lorsque, dans +son discours du 8 thermidor, il reprochait aux comités de persécuter les +généraux patriotes[13]. + +[Note 11: Ces lettres ont disparu. C'est encore là un vol fait à +l'histoire par les Thermidoriens.] + +[Note 12: Cette lettre de Hoche à Robespierre a été trouvée dans le +dossier de Fouquier-Tinville, accompagnée de celle-ci: «Je compte assez, +citoyen, sur ton attachement aux intérêts de la patrie pour être +persuadé que tu voudras bien remettre la lettre ci-jointe à son adresse. +L. Hoche.»--Fouquier garda la lettre. On voit avec quel sans façon le +fougueux accusateur public agissait à l'égard de Robespierre. +(_Archives_, carton W 136, 2e dossier, cotes 90 et 91).] + +[Note 13: On lit dans les _Mémoires sur Carnot_, par son fils, +t. I, p. 450: «J'avais sauvé la vie à Hoche avec beaucoup de peine, du +temps de Robespierre, et je l'avais fait mettre en liberté +_immédiatement_ après Thermidor.» C'est là une allégation démentie +par tous les faits. Hoche ne recouvra sa liberté ni le 11, ni le 12, ni +le 13 thermidor, c'est-à-dire au moment où une foule de gens notoirement +ennemis de la Révolution trouvaient moyen de sortir des prisons où ils +avaient été enfermés. + +Hoche n'obtint sa liberté, à grand peine, que le 17. Voici l'arrêté, qui +est de la main de Thuriot: «Le 17 Thermidor de l'an II.... Le comité de +Salut public arrête que Hoche, ci-devant général de l'armée de la +Moselle, sera sur-le-champ mis en liberté, et les scellés, apposés sur +ses papiers, levés.... Signé Thuriot, Collot-d'Herbois, Tallien, P.-A. +Lalloy, C.-A. Prieur, Treilhard, Carnot. (_Archives_, A. T. II, +60.)] + +Ce fut surtout dans son rapport du 18 floréal, sur les fêtes décadaires, +que Robespierre s'efforça d'assurer le triomphe de la modération et de +la tolérance religieuse, sans rien diminuer de l'énergie révolutionnaire +qui lui paraissait nécessaire encore pour assurer le triomphe de la +République. + +C'était Danton qui, le premier, avait réclamé, à la Convention, le culte +de l'Être suprême. «Si la Grèce eut ses jeux Olympiques, disait-il, dans +la séance du 6 frimaire an II (26 novembre 1793), la France solennisera +aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans +lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, le maître de la +nature; car nous n'avons pas voulu anéantir la superstition pour établir +le règne de l'athéïsme.» + +On voit combien, sur ce point, il marchait d'accord avec Robespierre, et +l'on ne peut que déplorer qu'il n'ait plus été là pour soutenir avec lui +les saines notions de la sagesse et de la raison. + +Dans la reconnaissance de l'Être suprême, qui fut avant tout un acte +politique, Robespierre vit surtout le moyen de rassurer les âmes faibles +et de ramener le triomphe de la raison «qu'on ne cessait d'outrager, +dit-il, par des violences absurdes, par des extravagances concertées +pour la rendre ridicule, et qu'on ne semblait reléguer, dans les +temples, que pour la bannir de la République». + +Mais, en même temps, il maintenait strictement la liberté des cultes, +maintes fois déjà défendue par lui, et qui ne sombra tout à fait +qu'après le 9 thermidor. «Que la liberté des cultes, ajoutait-il, soit +respectée pour le triomphe même de la raison.» Et l'article XI du décret +rendu à la suite de ce rapport, et par lequel la Convention instituait +des fêtes décadaires pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et +à la dignité de son être portait: «La liberté des cultes est maintenue, +conformément au décret du 18 frimaire.» + +Il fut décidé, en outre, qu'une fête en l'honneur de l'Être suprême +serait célébrée le 2 prairial, fête qui fut remise au 20, et à laquelle +Robespierre dut présider, comme président de la Convention. + +C'étaient donc la liberté de conscience et la tolérance religieuse qui +triomphaient, et c'est ce qui explique pourquoi le rapport du 18 floréal +souleva, dans la France entière, des acclamations presque unanimes. + + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + + +Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la +Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi +de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la +Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses +interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de +mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à +Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc +d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le +crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de +Thermidor.--Prétendues listes de proscrits. + + +I + + +Nous sommes au lendemain de la fête de l'Être suprême, à laquelle +Robespierre, comme on l'a vu, avait présidé en sa qualité de président +de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un +modérateur. + +Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait +été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d'espérance +et le gage d'une pacification prochaine à l'intérieur, il avait +indisposé un certain nombre d'hébertistes de la Convention; mais, au +fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon, +les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison; ils +faisaient de l'irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns +d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion +restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce +fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte. +Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l'Assemblée, +aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils +répandirent par des cris de haine et de fureur. _«Voyez-vous comme on +l'applaudit»!_ disaient les uns en allant de rang en rang pour semer +le soupçon contre lui dans le coeur de ses collègues[14]. _Il n'y a +qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne_, s'écriait celui-ci, +parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements +qui marquaient sa présence, _Je te méprise autant que je +t'abhorre_[15]. Bourdon (de l'Oise) fut celui qui se fit remarquer le +plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes[16]. + +[Note 14: Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.] + +[Note 15: Lecointre a revendiqué l'honneur de cette insulte; il faut +le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand +crime de Robespierre, c'était «les applaudissements qui marquaient sa +présence». (_Conjuration formée dès le 5 prairial_, p. 3.)] + +[Note 16: Notes de Robespierre sur certains députés. _Papiers +inédits_, t. II, p. 19.] + +Aux injures vomies par l'envie, Robespierre se contenta d'opposer le +mépris et le dédain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation +suffisante dans l'ovation dont il était l'objet, et les cris d'amour +poussés à ses côtés n'étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les +discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son +visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il +était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne +symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l'hymne de Chénier à +l'Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours, +et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au +delà, pour le moment, l'amertume qu'on s'était efforcé de déposer dans +son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de +l'allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le +calme et dans le silence, il ne put se défendre d'un vague sentiment de +tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes. +Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes +joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait +été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un accent pénétré, il +leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps[17].» Lui, du reste, sans se +préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se +montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à +demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement +versé et des rapines exercées par eux. + +[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le +manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d'après M.A. Esquiros, qui la +tenait de Mme Le Bas elle-même.] + + + + +II + + +Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l'Être suprême +laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et +de bonté[18]. On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros +de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de +la France et de l'Europe, n'avait pas profité de la dictature morale +qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du +gouvernement révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre», lui +avait écrit, la veille même de la fête à l'Être suprême, le député +Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique +le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer +une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France +depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés +les homicides et les fauteurs d'homicide[19].» Nul doute que Maximilien +n'ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les +rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang «versé par +le crime». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7 +prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la +liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui +prêtait, témoin cette phrase d'un pamphlétaire royaliste: «La fête de +l'Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut +véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution, et +peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui +qui en était l'objet[20].» Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par +exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou +mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des +noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et Fréron, +Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans +résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de +songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la +justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait +réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du +crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que +Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entraînant avec eux +Carnot, Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de +sitôt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils +abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec +Barère, l'aveu est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter +_le cours terrible_ de la Révolution[21]. + +[Note 18: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.] + +[Note 20: Mallet-Dupan. _Mémoires_, t. II, p. 99.] + +[Note 21: Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.] + +Il ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les +scélérats «gorgés de sang et de rapines», suivant sa propre expression. +Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d'être tout récemment +condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s'être procuré des +biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district +d'Avignon, où il commandait en qualité de chef d'escadron d'artillerie. +C'était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des +dilapidations ayant motivé sa condamnation le représentant du peuple +Rovère, un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la +Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain +le châtiment [22]. Jourdan Coupe-Tête avait été dénoncé par Maignet. + +[Note 22: Dénoncé aux Jacobins le 21 nivôse de l'an II (10 janvier +1794) comme persécutant les patriotes du Vaucluse, Rovère avait trouvé +dans son ami Jourdan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. (_Moniteur_ +du 1er pluviôse (20 janvier 1794.)) Il n'y a pas à demander s'il fut +du nombre des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait +être que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de +Fonvielle avant la Révolution, Rovère devint, après Thermidor, un des +plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme +complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les +déserts de Sinnamari.] + +C'était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme), qui s'était si +vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à +Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité +phocéenne avait pu conserver son nom, dont l'avaient dépouillée ces +coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d'un département +où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque +jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d'une +part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission, +et, de l'autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les +Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d'envoyer à Paris tous +les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le +décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux +mêmes un tribunal extraordinaire. + +Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de +Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus. Une commission +composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution +dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en effet +établie à Orange par arrêté du comité de Salut public en date du 21 +floréal. L'établissement de cette commission fut l'oeuvre collective du +comité de Salut public, et, longtemps après Thermidor, Billaud-Varenne +put dire, sans être démenti, que la Convention n'avait point désapprouvé +cette mesure de son comité[23]. + +[Note 23: Les diverses pièces relatives à la commission d'Orange +sont signées par Collot-d'Herbois, Barère, Robespierre, Robert Lindet, +Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont même signé +seuls les pièces les plus importantes. Voyez à ce sujet le rapport de +Saladin, p. 50.] + +Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies +à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient +chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects à déporter +aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse, de prendre des renseignements +exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, et de +désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes +qui se trouveraient en état d'arrestation. De semblables commissions +pouvaient rendre les plus grands services; tout dépendait du patriotisme +et de la probité de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommandé de +tenir une conduite digne du ministère imposant qu'ils avaient à remplir, +de n'écouter jamais que la voix de leur conscience, d'être inaccessibles +à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables +d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs +composées d'hommes d'une probité rigoureuse et d'un patriotisme +éprouvé[24]. En même temps, le comité de Salut public arrêta qu'au +commencement de chaque décade l'accusateur public près le tribunal +révolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu'il se +proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade[25]. Ce +sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa +signature. + +[Note 24: Séance du comité de Salut public des 24 et 25 floréal (13 +et 14 mai 1794). Étaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois, +Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet. +(Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public. +_Archives_, 436 _a a_ 73.)] + +[Note 25: Séance du 29 floréal (14 mai 1794).] + + + + +III + + +Eh bien! il y eut, on peut l'affirmer, au sein du comité de Salut +public, pour l'adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22 +prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l'établissement +de la commission d'Orange et à la formation des commissions populaires. + +Ancien magistrat, Couthon fut chargé, par ses collègues du comité, de +rédiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des +articles, le seul peut-être qui devait susciter une violente opposition +dans l'Assemblée, était celui qui donnait aux comités la faculté de +traduire au tribunal révolutionnaire les représentants du peuple. + +En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant +armer les comités d'une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité +de la foudre les Tallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes «gorgés de +sang et de rapines», qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs +complices, trouvaient encore une sorte d'appui dans les formes de la +procédure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une +faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu'ils avaient vu +certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui +n'épargnait point les petits, ils crurent qu'il suffisait de la +conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de +conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains +défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les +malheureux étaient obligés de s'en passer, ils s'imaginèrent qu'il était +plus simple de supprimer la défense; ce fut un tort, un tort +irréparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expié pour sa +part, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une +tache indélébile. Jusqu'alors il n'avait coopéré en rien à aucune des +lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été +Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre +cette participation à la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien +embarrassés pour produire contre lui un grief légitime. + +Ce qu'il y a de certain et d'incontestable, malgré les dénégations +ultérieures des collègues de Maximilien, c'est que le projet de loi ne +rencontra aucune espèce d'opposition de la part des membres du comité de +Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse +précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire[26]. Tous les membres +du Comité jugèrent bon le projet préparé par Couthon, puisqu'il ne donna +lieu à aucune objection de leur part. Un jour, paraît-il, l'accusateur +public, informé par le président Dumas qu'on préparait une loi nouvelle +par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des +accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva +Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur, +auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu'on abrogeait les +interrogatoires et la défense des accusés. Fouquier-Tinville pris d'un +tendre intérêt pour les prévenus! c'est à n'y pas croire. Ces membres du +comité se bornèrent à lui répondre que «cet objet regardait Robespierre, +_chargé du travail_[27]». + +[Note 26: Article 1er du décret: «Le comité de Salut public fera +dans le plus court délai son rapport sur les moyens de perfectionner +l'organisation du tribunal révolutionnaire.» _Moniteur_ du 7 nivôse +(27 décembre 1793.)] + +[Note 27: Mémoire pour Antoine Quentin-Fouquier..., cité dans +l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 247.] + +Or, s'ils avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi +confié aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n'eût pas manqué de le +rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur +public avait tout intérêt à s'attirer leurs bonnes grâces. + +Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus à leur tour +l'objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et +sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi; ils poussèrent le +mépris de la vérité jusqu'à prétendre qu'elle avait été présentée à la +Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils +inventèrent cette fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin +même du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant +Robespierre, lui aurait reproché d'avoir porté seul «le décret +abominable qui faisait l'effroi des patriotes». A quoi Maximilien aurait +répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux +membres du comité de conspirer contre lui. «Tu veux guillotiner la +Convention»! aurait répliqué Billaud.--Nous sommes en l'an III, ne +l'oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme +un des défenseurs de l'Assemblée.--Alors Robespierre, avec agitation: +«Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire +guillotiner la Convention nationale.» Je te connais maintenant, +aurait-il ajouté, en s'adressant à Billaud; et ce dernier lui aurait +répondu: «Et moi aussi je te connais _comme un contre- +révolutionnaire_[28].» Tout cela doit être sorti de l'imagination +féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Lecointre, +Billaud fait à peine allusion à cette scène[29]. Homme probe +et rigide au fond, Billaud eût hésité à appuyer sa justification sur des +mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut être, en vérité, +d'une insigne mauvaise foi ou d'une bien grande naïveté, pour accepter +bénévolement les explications des membres des anciens comités. La +Convention ne s'y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit +de se rappeler avec quelle ardeur Barère et même Billaud-Varenne +défendirent, comme on le verra tout à l'heure, cette néfaste loi du 22 +prairial. Saladin, arraché au bourreau par Robespierre, se chargea de +répondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes[30]. + +[Note 28: Voy. la _Réponse des anciens membres des comités aux +imputations de Lecointre_, p. 38, 39, et la note de la page 108.] + +[Note 29: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 56.] + +[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. «On vous a dit, s'écriait +Clauzel, dans la séance du 12 vendémiaire de l'an III (3 octobre 1794), +que c'était pendant les quatres décades que Robespierre s'était éloigné +du comité, que nos armées avaient remporté tant de victoires; eh bien! +tous les massacres du tribunal révolutionnaire ne se sont-ils pas commis +pendant ces quatre décades?» (_Moniteur_, du 14 vendémiaire, an +III).] + +La scission qui n'allait pas tarder à éclater entre Robespierre et +quelques-uns de ses collègues du comité de Salut public n'eut donc point +pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l'application désastreuse +qu'on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habileté avec +laquelle certains Conventionnels menacés, aussi habiles à manier +l'intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui +dans l'âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au +milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions +auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la démonstration +la plus péremptoire de notre thèse. + + + + +IV + + +Robespierre présidait. Le commencement de la séance avait été rempli par +un discours de Barère sur le succès de nos armes dans le Midi; Barère +était, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la +République. Les membres des comités de Sûreté générale et de Salut +public étaient à peu près au complet, lorsque Couthon, après avoir rendu +compte lui-même de quelques prises maritimes, présenta, au nom du comité +de Salut public, son rapport sur le tribunal révolutionnaire et les +modifications demandées par la Convention. + +Ce qu'il y avait surtout d'effrayant dans la nouvelle organisation de ce +tribunal révolutionnaire institué pour punir les ennemis du peuple, et +qui désormais ne devait plus appliquer qu'une seule peine, la mort, +c'était la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnaître les +ennemis du peuple. Ainsi étaient réputés tels ceux qui auraient provoqué +le rétablissement de la royauté ou la dissolution de la Convention +nationale, ceux qui auraient trahi la République dans le commandement +des places ou des armées, les fauteurs de disette, ceux qui auraient +abusé des lois révolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C'était là +des définitions bien vagues, des questions laissées à l'appréciation du +juge. + +Ah! certes, si la conscience humaine était infaillible, si les passions +pouvaient ne pas s'approcher du coeur de l'homme investi de la +redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large +part laissée à l'interprétation des jurés, dont la conviction devait se +former sur toute espèce de preuve morale ou matérielle, verbale ou +écrite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec +les passions en jeu? Si honnêtes, si probes qu'aient été la plupart des +jurés de la Révolution, ils étaient hommes, et partant sujets à +l'erreur. Pour n'avoir point pris garde à cela, les auteurs de la loi de +prairial se trouvèrent plus tard en proie aux anathèmes d'une foule de +gens appelés, eux, à inonder la France de tribunaux d'exception, de +cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires +jugeant sans l'assistance de jurés, et qui, pour de moins nobles causes, +se montrèrent plus impitoyables que le tribunal révolutionnaire. + +Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop +souvent sans la bien connaître, certains articles auxquels on ne doit +pas se dispenser d'applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la +suppression de l'interrogatoire secret, celle du résumé du président, +qui est resté si longtemps le complément inutile de nos débats +criminels, où le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine à +maintenir égale la balance entre l'accusation et la défense? Enfin, par +un sentiment de défiance trop justifié, en prévision du cas où des +citoyens se trouveraient peut-être un peu légèrement livrés au tribunal +par des sociétés populaires ou des comités révolutionnaires égarés, il +était spécifié que les autorités constituées n'auraient le droit de +traduire personne au tribunal révolutionnaire sans en référer au +préalable aux comités de Salut public et de Sûreté générale. C'était +encore une excellente mesure que celle par laquelle il était enjoint à +l'accusateur public de faire appeler les témoins qui pourraient aider la +justice, sans distinction de témoins à charge et à décharge[31]. Quant à +la suppression des défenseurs officieux, ce fut une faute grave et, +ajoutons-le, une faute inutile, car les défenseurs ne s'acquittaient pas +de leur mission d'une manière compromettante pour la Révolution, tant +s'en faut[32]! Ce fut très probablement parce qu'ils s'étaient +convaincus de l'inefficacité de leur ministère, que les rédacteurs de la +loi de prairial prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant +ainsi, ils violèrent un principe sacré, celui du droit de la défense, et +ils ont donné aux malédictions hypocrites de leurs ennemis un semblant +de raison. + +[Note 31: Voyez le rapport de Couthon et le décret portant +réorganisation du tribunal, dans le _Moniteur_ du 24 prairial (12 +juin 1794.)] + +[Note 32: Voici ce que, le 20 germinal de l'an II (9 avril 1794), +écrivait «aux citoïens composant le tribunal révolutionnaire» le plus +célèbre des défenseurs officieux, celui auquel la réaction a tressé le +plus de couronnes, Chauveau-Lagarde: «Avant même que le tribunal eût +arrêté de demander aux défenseurs officieux des certificats de civisme, +j'ai prouvé par ma conduite combien cette mesure est dans mes principes: +j'avois déjà obtenu de l'assemblée générale de ma section l'inscription +préliminaire; j'aurois même depuis longtemps mon certificat si la +distribution n'en avoit été suspendue par l'ordre de la commune, et je +ne doute pas que, lorsque je le demanderai, l'on ne me l'accorde sans +difficulté, si l'on ne consulte que les preuves de patriotisme que j'ai +données avant et depuis la Révolution. + +«Mais j'ai le malheureux honneur d'être défenseur au tribunal +révolutionnaire, et cette qualité seule suffit pour inspirer de +l'ombrage aux patriotes qui ne savent pas de quelle manière j'ai exercé +ces fonctions. + +«D'ailleurs, parmi tous ceux qui suivent aujourd'hui la même carrière, +il n'en est pas à qui ce titre puisse nuire autant qu'à moi; si l'on +sait bien que j'ai défendu la _Capet_ et la _Cordai_, l'on +ignore que le tribunal m'avoit nommé d'office leur défenseur, et cette +erreur est encore propre à m'aliéner l'esprit de ceux de mes concitoïens +qui seroient, du reste, les plus disposés à me rendre justice. + +«Cependant, citoïens, votre intention, en exigeant de nous un certificat +de civisme, n'est pas qu'un titre _honnorable_ et votre confiance, +plus _honnorable_ encore, me tachent d'incivisme. + +«Je demande que le tribunal veuille bien m'accorder, s'il croit que je +ne l'ai pas démérité, un témoignage ostensible de sa bienveillance, en +déclarant dans les termes et dans la forme qu'il jugera convenables, de +quelle manière je remplis comme citoïen mes devoirs de défenseur, et +jusqu'à quel point je suis digne, sous ce rapport de son +estime.--Chauveau. + +«Ce 20 germinal, l'an deux de la République, une et indivisible.» + +La suscription porte: Au citoïen Dumas, président du tribunal +révolutionnaire.» + +L'original de cette lettre est aux _Archives_.] + +Couthon avait à peine terminé la lecture du décret, qu'un patriote +connu, le député Ruamps, en réclamait l'ajournement. Lecointre (de +Versailles) appuya la proposition. Alors Barère demanda s'il s'agissait +d'un ajournement indéfini. «Non, non», s'écrièrent plusieurs voix. +«Lorsqu'on propose une loi tout en faveur des patriotes», reprit Barère, +«et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les législateurs +ne peuvent avoir qu'un voeu unanime»; et il demanda que l'ajournement ne +dépassât pas trois jours.--«Deux seulement», répliqua Lecointre. + +On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comité quand, +après Thermidor, ils prétendirent que le décret avait été présenté pour +ainsi dire à leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre +toute espèce d'ajournement, et l'on put connaître par ses paroles que +les tentatives d'assassinat dont certains représentants avaient été +l'objet n'étaient pas étrangères aux dispositions rigoureuses de la loi. +Le nouveau décret augmentait, dans une proportion assez notable, le +nombre des jurés. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures +sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurés n'étaient pas au +complet. Robespierre insista surtout sur cette considération. Depuis +deux mois l'Assemblée n'avait-elle pas réclamé du comité une loi plus +étendue encore que celle qu'on présentait aujourd'hui? Pourquoi donc un +ajournement? La loi n'était-elle pas entièrement en faveur des patriotes +et des amis de la liberté? Était-il naturel de venir élever une sorte de +barrière entre des hommes également épris de l'amour de la +République?--Dans la résistance au décret, Maximilien avait bien aperçu +la main des ennemis du comité de Salut public; ce n'étaient pas encore +les siens seulement.--Aussi se plaignit-il de voir une coalition se +former contre un gouvernement qui se dévouait au salut de la patrie. +«Citoyens, on veut vous diviser».--Non, non, s'écria-t-on de toutes +parts, on ne nous divisera pas.--«Citoyens, reprit Robespierre, on veut +vous épouvanter.» Il rappela alors que c'était lui qui avait sauvé une +partie de la Convention des poignards aiguisés contre elle par des +hommes animés d'un faux zèle. «Nous nous exposons aux assassins +particuliers pour poursuivre les assassins publics», ajouta-t-il. «Nous +voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient +sauvées!» + +Bourdon (de l'Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient +entraver la marche de la justice nationale--ce qui était parfaitement +vrai--à la condition qu'elle ne les atteignît pas.--Il proposa donc à +l'Assemblée de voter, dès à présent, l'article relatif aux jurés, et +d'ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi +fût voté article par article et séance tenante, ce qui fut aussitôt +décrété. Cela, certes, témoigne de l'influence de Maximilien sur la +Convention à cette époque; mais cette influence, toute morale, ne lui +donnait pas un atome de plus de pouvoir réel, et nous le verrons bientôt +se dépouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de +membre du comité de Salut public, quand il se trouvera dans +l'impuissance d'empêcher les maux auxquels il aurait voulu remédier. Les +articles du projet de loi furent successivement adoptés, après une +courte discussion et sans changements notables. + +Ce jour-là même expiraient les pouvoirs du comité de Salut public; +Couthon en prévint l'Assemblée, le comité ne pouvant continuer de les +exercer sans l'assentiment de la Convention nationale, laquelle, du +reste, s'empressa, suivant sa coutume, d'en voter le renouvellement. La +Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous +l'impérieuse nécessité du salut public, qui lui commandait de ne pas +rompre en ce moment l'unité du gouvernement. Mais était-elle +_terrorisée_, comme l'ont prétendu tant d'écrivains? En aucune +façon, car le comité de Salut public n'avait pas un soldat pour la +forcer à voter, et il était aussi facile à l'Assemblée de briser +l'homogénéité du comité au 22 prairial qu'au 9 thermidor. Soutenir le +contraire, en se prévalant de quelques lâches déclarations, c'est +gratuitement jeter l'insulte à une Assemblée à la majorité de laquelle +on ne saurait refuser une grande âme et un grand coeur. + + + + +V + + +Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre +la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacés, +virent dans certains articles du décret une atteinte aux droits de +l'Assemblée. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de +prairial certaines règles de la justice éternelle n'étaient point +violées; ils ne se demandèrent pas si l'on avait laissé intactes toutes +les garanties dont doit être entouré l'accusé; non, ils songèrent à eux, +uniquement à eux. De l'humanité, ils avaient bien souci! + +Dès le lendemain, profitant de l'absence du comité de Salut +public,--Voulland occupait le fauteuil--ils jetèrent les hauts cris +presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre +avait-il affirmé que le comité n'avait jamais entendu rien innover en ce +qui concernait les représentants du peuple[33], il leur fallait un +décret pour être rassurés. Bourdon (de l'Oise) manifesta hautement ses +craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent +être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable +d'accusation rendu contre eux par l'Assemblée. Aussitôt, le député +Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel +il dénia le droit de se défier des intentions des comités[34]. Bourdon +insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans +Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les +excès dans le Doubs, après y avoir porté remède par tous les moyens en +son pouvoir. On était sur le point d'aller aux voix sur la proposition +de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement +la question préalable en se fondant sur ce que le droit de l'Assemblée +de décréter elle-même ses membres d'accusation et de les faire mettre en +jugement était un droit inaliénable. L'Assemblée se rendit à cette +observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta +qu'il n'y avait lieu à délibérer [35]. + +[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.] + +[Note 34: Député du Lot à la Convention, Delbrel fut un des membres +du conseil des Cinq-Cents qui résistèrent avec le plus d'énergie au coup +d'État de Bonaparte, et on l'entendit s'écrier au 19 brumaire que les +baïonnettes ne l'effrayaient pas. Voy. le _Moniteur_ du 20 brumaire +an VIII (10 novembre).] + +[Note 35: _Moniteur_ du 24 prairial (12 juin 1794) et +_Journal des débats et des décrets de la Convention_, numéro 620.] + +La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance +du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier, +venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal +révolutionnaire à Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses +fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis +de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la +sincérité n'est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son coeur +se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des +calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées +du décret par Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda +le rapport du considérant voté la veille comme un _mezzo termine_. + +Les applaudissements prodigués par l'Assemblée à l'inflexible mercuriale +de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l'Oise). Il vint, poussé +par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour +le comité de Salut public et son rapporteur, pour l'inébranlable +Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne fut dupe ni de cette +fausse bonhomie ni de cette reculade. N'était-ce pas ce même Bourdon +qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait à le +perdre dans l'esprit de la Convention? Robespierre ne lui ménagea pas la +vérité brutale. Déjà, d'ailleurs, le comité était instruit des +manoeuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l'oeil. +Après avoir repoussé dédaigneusement les rétratactions de Bourdon, +Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité +et la Montagne. «La Convention, la Montagne, le comité», dit-il, «c'est +la même chose.» Et l'Assemblée d'applaudir à outrance. «Tout +représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté», continua-t-il, +«tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie, +est de la Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute +la Convention se leva en signe d'adhésion et de dévouement. + +«La Montagne», poursuivit-il, «n'est autre chose que les hauteurs du +patriotisme; un montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur, +raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait +assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus +misérables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites, +s'efforçassent d'entraîner une partie de cette Montagne et de s'y faire +les chefs d'un parti.» A ces mots, Bourdon (de l'Oise) interrompant: +«Jamais il n'est entré dans mon intention de me faire le chef d'un +parti.»--«Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde à +l'interrupteur, ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos +collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de +nos travaux....--«Je demande, s'écria Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve +ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais un +scélérat.» Alors Robespierre d'une voix plus forte: «Je demande, au nom +de la patrie, que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé +Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.» Bourdon (de l'Oise) reprit: +«Je défie Robespierre de prouver....» Et celui-ci de continuer: «Mais +s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de +tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. Oui, la Montagne +est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la +Montagne»!--«Nommez-les, s'écria une voix».--«Je les nommerai quand il +le faudra», répondit-il. Là fut son tort. En laissant la Convention dans +le doute, il permit aux quatre ou cinq scélérats qu'il aurait dû +démasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouché, aux Rovère, de semer +partout l'alarme et d'effrayer une foule de représentants à qui lui et +le comité ne songeaient guère. Il se contenta de tracer le tableau, trop +vrai, hélas! des menées auxquelles se livraient les intrigants qui se +rétractaient lâchement quand leurs tentatives n'avaient pas réussi. + +Bourdon (de l'Oise), atterré, garda le silence[36]. Maximilien cita, à +propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui +s'était passé l'avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois +députés, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du décret de prairial, +dont ils craignaient qu'on ne fit l'application sur eux-mêmes, +manifestaient tout haut leur mécontentement. Ayant rencontré deux agents +du gouvernement, ils se jetèrent sur eux et les frappèrent en les +traitant de coquins, de mouchards du comité de Salut public, et en +accusant les comités d'entretenir vingt mille espions à leur solde. +Après avoir raconté ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta +encore une fois du respect des comités pour la Convention en général, +et, de ses paroles, il résulte incontestablement qu'à cette heure il n'y +avait de parti pris contre aucun des membres de l'Assemblée. Il adjura +seulement ses collègues de ne pas souffrir que de ténébreuses intrigues +troublassent la tranquillité publique. «Veillez sur la patrie», dit-il +en terminant, «et ne souffrez pas qu'on porte atteinte à vos principes. +Venez à notre secours, ne permettez pas que l'on nous sépare de vous, +puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes +rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et +presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons +toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous +sauverons la République.» + +[Note 36: Devenu après Thermidor un des plus violents séides de la +réaction, Bourdon (de l'Oise) paya de la déportation, au 18 fructidor, +ses manoeuvres contre-révolutionnaires. Il mourut à Sinnamari.] + +Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre +d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'eût mal +interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille, +voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour +l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarer que ses réflexions ne +pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but +d'atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se +nommeront», ajouta-t-il. Aussitôt Tallien se leva. Le fait, +prétendit-il, ne s'était pas passé l'avant-veille, mais bien la veille +au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée +n'étaient pas des agents du comité de Salut public. «Le fait est faux», +dit Robespierre; «mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui +affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et +troubler la Convention».--«Il n'a pas été du tout question de vingt +mille espions», objecta Tallien.--Citoyens, répliqua Robespierre, vous +pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le +mensonge: il est aisé de prononcer entre les assassins et les +victimes».--«Je vais....» balbutia Tallien. + +Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité: «La Convention ne peut pas +rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter. +Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait +était arrivé; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais +hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de +Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les +hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous +tiendrons unis; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée.» +Oui, oui! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs +applaudissements[37]. + +[Note 37: Voyez, pour cette séance, le _Moniteur_ du 26 +prairial (14 juin 1794), et le _Journal des débats et des décrets de +la Convention_, numéros 630 et 631.] + +Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses: +d'abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n'avait +pas encore été mise au sein du comité de Salut public; ensuite que les +rapports de police n'étaient pas adressés à Robespierre +particulièrement, mais bien au comité tout entier. On sentira tout à +l'heure l'importance de cette remarque. + +Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du +considérant voté la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux +intentions duquel lui aussi, du reste, s'empressa de rendre hommage; +seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse +pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu'il était de nature à +faire croire aux esprits crédules que l'intention du comité avait été de +violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d'entraîner +l'Assemblée, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis +avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués +défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une +feuille anglaise, intitulée _l'Étoile_ (_the Star_), envoyée +de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces +contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre +autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqué récemment +donné à Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte +Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant, +avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre, +qu'elle jurait de _maratiser_ en temps et lieu. A cette citation, +un mouvement d'horreur se produisit dans l'Assemblée. Jouer à +l'assassinat des républicains français, c'étaient là distractions de +princes et d'émigrés. + +Ce n'était pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robespierre, c'était la +République elle-même. Après avoir flétri ces odieux passe-temps de +l'aristocratie et montré le sort réservé par nos ennemis aux membres du +gouvernement révolutionnaire, Barère termina en demandant le rapport du +considérant de la veille et l'ordre du jour sur toutes les motions +faites à propos du décret concernant le tribunal révolutionnaire. Ce que +l'Assemblée vota au milieu des plus vifs applaudissements[38]. + +[Note 38: _Moniteur_ du 26 prairial an II.] + +Tout cela est-il assez clair, et persistera-t-on à représenter le décret +de prairial comme ayant été soumis à la Convention sans qu'il ait eu +l'assentiment de tous les membres du comité? L'opposition dont il fut +l'objet de la part de deux ou trois représentants vint des moins nobles +motifs et naquit d'appréhensions toutes personnelles. Quant à l'esprit +général du décret, il eut l'assentiment général; pas une voix ne +réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette +loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon +en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention +nationale tout entière, qui l'a votée comme une loi de salut. + + + + +VI + + +Est-il vrai que, dès le lendemain même du jour où cette loi fut votée, +c'est-à-dire le 25 prairial, Robespierre ait, en plein comité, demandé +la mise en accusation ou, comme on dit, les têtes de Fouché, de Tallien +et de sept de leurs amis, et que le refus de ses collègues amena sa +retraite volontaire du comité? C'est ce qu'a prétendu le duc d'Otrante; +mais quelle âme honnête se pourrait résoudre à ajouter foi aux +assertions de ce scélérat vulgaire, dont le nom restera éternellement +flétri dans l'histoire comme celui de Judas? La vérité même paraîtrait +suspecte venant d'une telle source. + +Mais si pareille demande eût été faite, est-ce que les membres des +anciens comités ne s'en fussent pas prévalus dans leur réponse aux +imputations de Lecointre? Comment! ils auraient arraché neuf +représentants du peuple à la férocité de Robespierre, et ils ne s'en +seraient pas fait un titre d'honneur aux yeux de la Convention, à +l'heure où on les poursuivait comme des proscripteurs? Or, à quoi +attribuent-ils le déchirement qui eut lieu au comité de Salut public? +Uniquement aux discussions--très problématiques--auxquelles aurait donné +lieu la loi de prairial. «Robespierre», disent-ils, «devint plus ennemi +de ses collègues, s'isola du comité et se réfugia aux Jacobins, où il +préparait, acérait l'opinion publique contre ce qu'il appelait les +conspirateurs connus et contre les opérations du comité[39].» + +[Note 39: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 39 et 109.] + +Eh bien! la scission ne se produisit pas le 25 prairial, mais seulement +au commencement de messidor, comme cela résulte des propres aveux des +membres du comité, rapprochés de la déclaration de Maximilien. En effet, +ceux-là limitent à quatre décades la durée de ce qu'ils ont appelé la +retraite de Robespierre[40], et celui-ci dit très haut, à la séance du 8 +thermidor, que la force de la calomnie et l'impuissance de faire le bien +l'avaient obligé de renoncer en quelque sorte depuis six semaines à ses +fonctions de membre du comité de Salut public. Quatre décades, six +semaines, c'est la même chose. Ce fut donc vers le 1er messidor que la +désunion se mit parmi les membres du comité. Chaque jour ici a son +importance. + +[Note 40: _Ibid_., p. 44.] + +Quelle fut la cause positive de cette désunion et comment les choses se +passèrent-elles? A cet égard, nous sommes réduits à de pures +conjectures, les vaincus de Thermidor ayant eu la bouche fermée par la +mort, et les anciens membres du comité s'étant entendus comme larrons en +foire pour se donner une apparence de raison contre leurs victimes. +Encore doit-on être étonné du vide de leurs accusations, qui tombent +d'elles-mêmes par suite des contradictions étranges et grossières +échappées à leurs auteurs. Nous dirons tout à l'heure à quoi l'on doit +attribuer vraisemblablement la brouille survenue parmi les membres du +comité, mais il faut ranger au nombre des plus lourds mensonges +historiques, la légende des neuf têtes--d'aucuns disent +trente--demandées par Robespierre à ses collègues, légende si légèrement +acceptée. + +La vérité est que le nombre des misérables auxquels il aurait voulu +qu'on demandât compte de leurs rapines et du sang criminellement versé +par eux, s'élevait à peine à cinq ou six[41], et que les quelques +membres menacés s'ingénièrent, comme on le verra bientôt, pour grossir +indéfiniment ce chiffre, et firent circuler des listes fabriquées afin +de jeter l'épouvante au milieu de la Convention et de recruter par la +peur des ennemis à Maximilien. Nous allons bientôt tracer le tableau des +machinations infernales tramées dans l'ombre contre ce patriote intègre; +je ne sais s'il y a dans l'histoire exemple d'un aussi horrible complot. +Mais, auparavant, il convient de dire comment Robespierre avait mérité +l'animadversion de cette horde de scélérats, à la tête desquels on doit +ranger l'atroce Fouché, le mitrailleur de Lyon, et le _héros_ +Tallien. + +[Note 41: Voyez à cet égard le discours de Saint-Just dans la séance +du 9 thermidor.] + +Robespierre professait depuis fort longtemps, un souverain mépris pour +Tallien, ce véritable histrion de la Révolution. Une lettre qu'il reçut +de lui, le lendemain même du jour où il l'avait si hautement flétri en +pleine Convention, n'était pas de nature à le relever dans son opinion. +«L'imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes, +Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la +franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements....» +écrivait Tallien, le 25 prairial.--La franchise d'un homme de bien!... +Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement faire sourire +Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien se +donnait comme un ami constant de la justice, de la vérité et de la +liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des +préventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entière à +l'examen de ses concitoyens. Ce n'était pas la crainte qui lui inspirait +ce langage, ajoutait-il, par une sorte d'antiphrase où il essayait +vainement de dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa +patrie et de mériter l'estime de ses collègues[42]. + +[Note 42: Courtois s'est bien gardé de publier cette lettre. +Voyez-la dans les _Papiers inédits_, t. I, p. 115.] + +Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien +s'adressait en ces termes à Couthon: «Je t'adresse, mon cher Couthon, +l'exposé justificatif dont je t'ai parlé dans ma lettre d'hier. Je te +prie de bien vouloir le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me +recevoir à l'issue de ton dîner, je serois bien aise de causer un +instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante +jeunesse a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr[43].» Au +moment où Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la perte de +Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits +cet ancien secrétaire de la commune de Paris s'était rendu suspect, non +pas seulement à Robespierre, mais au comité de Salut public tout entier. + +[Note 43: Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens, +faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise). On y lit en +post-scriptum: «Si le comité désire quelques explications verbales, je +suis prêt à les lui donner; je resterai à la Convention jusqu'à la fin +de la séance.» M. Louis Blanc en a donné un extrait dans son _Histoire +de la Révolution_, t. XI, p. 171.] + + + + +VII + + +Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord, +comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur. +Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires, +et «de saigner fortement la bourse des riches égoïstes,» il montait à +l'assaut des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie, +arrachait aux prêtres des actes d'abjuration[44], et jetait l'épouvante +dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des +cultes. + +[Note 44: Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de +Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le +_Moniteur_ du 12 frimaire (2 décembre 1793).] + +Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le +farouche proconsul se fit le plus doux des hommes, et bientôt, à la +place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte +de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc +opéré ce changement subit? Ah! c'est que, dans le coeur du patriote +Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la +République. Fasciné par les charmes de Thérézia Cabarrus, qui, après +avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à +Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier +mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des +contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence +succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout; la +liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus +tenait chez elle bureau de grâces où l'on traitait à des prix excessifs +du rachat des têtes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-être, selon nous, +dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thérézia +acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle +rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire +sur Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de +salpêtre, source de revenus considérables[46]. Ne fallait-il pas +subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient l'amant et la +maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et +voitures, l'équipage d'un ci-devant noble; il avait sa loge au théâtre, +et sa place marquée dans tous les lieux publics[47]. Les denrées les +plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient +mis en réquisition pour le service des représentants[48]. Théâtrale dans +toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer +en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l'antique, la tête +affublée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient des flots de cheveux +noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur +l'épaule de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture +découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la +population bordelaise[49]. Cela n'étonne guère quand on se rappelle les +excentricités auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine +de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer, aux Tuileries, ses +charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu. + +[Note 45: _Mémoires_ de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs +pourquoi la seule partie des Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter +quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre _Histoire +de Saint-Just_, livre V, chapitre II.] + +[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne +Cabarrus. _Papiers inédits_, t. I, p. 269.] + +[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en +date du 25 prairial, publiée sous le numéro CVII, à la suite du rapport +de Courtois, et dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 37.] + +[Note 48: Rapprocher à cet égard les _Mémoires_ de Senar, p. +199, et l'_Histoire impartiale_, par Prudhomme, t. V, p. 436, des +lettres de Jullien à Robespierre sur l'existence des représentants à +Bordeaux.] + +[Note 49: _Mémoires_ de Senar, p. 199.] + +Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un +personnage de l'ancien régime, le marquis de Paroy, nous a laissé une +description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay +qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en +faveur de son père, détenu à la Réole. «Je crus», dit-il, «entrer dans +le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le canapé, +une harpe dans un coin ... une table à dessin avec une miniature +ébauchée,--peut-être celle du patriote Tallien--un secrétaire ouvert, +rempli de papiers, de mémoires, de pétitions; une bibliothèque dont les +livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée +une étoffe de satin[50]...» + +[Note 50: Voy. la _Biographie universelle_, à l'art. PRINCESSE +DE CHIMAY.] + +Dès le matin, la cour de l'hôtel où demeuraient les deux amants était +encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire +de la Convention. La belle Espagnole--car Thérézia était +Espagnole--avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations +patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile +peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances avaient +été adroitement prolongées, et par cet _ingénieux artifice_ +Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant qu'il avait oublié +l'objet de sa mission. + +C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur +enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer +personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le +directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il +trouva «Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les +soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé +pour la belle Cabarrus»[51]. Ainsi la République entretenait quatorze +armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos +frontières dévastées, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord, +Jean-Bon Saint-André sur les côtes de l'Océan, Cavaignac dans le Midi, +Bô dans la Vendée, et tant d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques +afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut +public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la +Convention nationale enfin frappait le monde d'épouvanté et +d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les +bras d'une femme aux moeurs équivoques les devoirs sévères imposés par +la République aux députés en mission. + +[Note 51: _Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur +influence dans la Révolution_, par C. Lairtullier, t. II, p. 286.] + +Ah! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué +de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme), les +comprenait autrement. «J'ai toujours suivi dans ma mission», écrivait-il +de Bordeaux à Robespierre, le 1er floréal (20 avril 1794), «le même +système, que, pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire +aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages, +associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels +engagements[52].» + +[Note 52: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_, t. III, +p. 5, et à la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII +_a_.] + +La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de +Salut public. Obligé d'obéir à un ordre de rappel, l'amant de Thérézia +Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la +femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se +plaignit à la Convention d'avoir été calomnié[53], et, pour le moment, +l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa maîtresse, qui, +en sa qualité d'étrangère et de femme d'un ex-noble, pouvait être deux +fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la +mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il +l'avait provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention +nationale, pétition très certainement rédigée par lui, et dans laquelle +elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les jeunes filles +d'aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps «dans les +asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux». +Elle-même, qui était mère et déjà _n'était plus épouse_, mettait, +disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer +à ces _ravissantes fonctions_[54]. + +[Note 53: Séance du 22 ventôse (12 mars 1794). _Moniteur_ du 25 +ventôse.] + +[Note 54: Voyez cette pétition dans le _Moniteur_ du 7 floréal +an II (26 avril 1794), séance de la Convention du 5 floréal.] + +La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au +_Bulletin_ et la renvoya aux comités de Salut public et +d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à +ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut +public, il n'eut garde de se laisser prendre à cette belle prose, où il +était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et, +voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il +renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en +était revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui +furent assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en +adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre menaçante de Tallien au +club national de Bordeaux, Jullien écrivait: «Elle coïncide avec le +départ de la Fontenay, que le comité de Salut public aura sans doute +fait arrêter»; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait +encore à Maximilien: «La Fontenay doit maintenant être en état +d'arrestation.» Il croyait même que Tallien l'était aussi[56]. Il se +trompait pour l'amant; mais quant à la maîtresse, elle était en effet +arrêtée depuis trois jours. + +[Note 55: Arrêté du 29 floréal an II, signé: Carnot, Robespierre, +Billaud-Varenne et Barère (_Archives_, A F, II, 58).] + +[Note 56: Voyez ces deux lettres dans les _Papiers inédits_, t. +III, p. 32 et 30, et à la suite du rapport de Courtois, sous les numéros +CVII _h_ et CVII _g_. Si Jullien fils ne monta pas sur l'échafaud +au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien, +qui, lorsqu'il fut entré dans le comité de Salut public, s'empressa de +le faire jeter en prison. «Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut +public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint à la commission de +l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public, +est destitué de ses fonctions, qu'il sera mis en arrestation, et que les +scellés seront apposés sur ses papiers. Collot-d'Herbois, Tallien, +Eschasseriaux, Treilhard, Bréard, G.-A. Prieur.» (_Archives_, A F, +II, 60.)--Si terrible fut le coup d'État de Thermidor, et si violente +fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de +Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils, +pendant la grande période révolutionnaire, avait donné, malgré son +extrême jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honnêteté et d'une +modération qui l'avaient rendu cher à Robespierre, que lui-même à tout +propos il appelait _son bon ami_. Eh bien! lui aussi, il renia ce +_bon ami_, si nous devons nous en rapporter à une lettre de +l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes: «Mon +père a très peu connu Robespierre; je crois même lui avoir entendu dire +qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien +(de la Drôme), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre....» +Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de +Jullien fils à Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur +leur parfaite intimité,--intimité, du reste, aussi honorable pour l'un +que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre à Jullien, elles ont +été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut +voir, par l'extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans +la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués +sont peu au courant des choses de la Révolution.] + +Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux à +cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était +accourue à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété de son premier mari, +où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était +venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait +pour ami Taschereau-Fargues, commensal de la maison Duplay, et +admirateur enthousiaste de Robespierre; ce qui ne l'empêchera pas, après +Thermidor, de le déchirer à belles dents. Ce Taschereau proposa à +Tallien de loger sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris, rue de +l'Union, aux Champs-Élysées, dans une maison appartenant à Duplay, et +qu'on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà +le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat +d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle courut se réfugier à +Versailles; il était trop tard: elle y fut suivie de près et arrêtée, +dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Vallette et +Boulanger[57]. + +[Note 57: Le mandat d'arrestation est de la main de Robespierre, et +porte, avec sa signature, celles de Billaud-Varenne, de Collot-d'Herbois +et de Barère.] + +L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor, +l'influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux +guet-apens, n'empêchèrent pas, à diverses reprises, des bouches +courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. «Entrons en lice, +Tallien et moi», s'écria un jour Cambon. «Viens m'accuser, Tallien; je +n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les +opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous +verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n'as +pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent +mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse, +monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera robespierriste si +l'on veut ... je t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes +opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris[58]!» Et +cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les +applaudissements. «Nous n'avons pas les trésors de la Cabarrus, nous»! +cria un jour à Tallien Duhem indigné[59]. + +[Note 58: Séance du 18 brumaire an III, _Moniteur_ du 20 +brumaire (10 novembre 1794).] + +[Note 59: Séance du 11 nivôse an III. Voyez le _Moniteur_ du 13 +nivôse (2 janvier 1795).] + +Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que +de pseudo-historiens s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia +Cabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont +au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui +ne peuvent pas plus s'intéresser à l'homme dont la main contribua si +puissamment à tuer la République qu'à la femme dont la jeunesse +scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas +encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se +promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la +gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant +ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge? +Thérézia eût couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par +bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps +pour la recueillir dans sa voiture[60]. «Notre-Dame de Thermidor», +disaient en s'inclinant jusqu'à terre les beaux esprits du temps, les +courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne +Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des +victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle +l'a bien gagné. N'a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et +sans frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des +conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui +des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté? +N'a-t-elle pas été la reine et l'idole de tous les flibustiers, +financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui +fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de +Thermidor, l'héroïne de cette journée où la Révolution tomba dans +l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante. + +[Note 60: _Les Femmes célèbres_, par Lairtullier, t. II, p. 3 +et 5.] + +On avait, en prairial, comme on l'a vu, songé à donner pour asile à +Thérézia Cabarrus une maison des Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce +nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en +soi un enseignement significatif. A l'heure où, libre, fêtée, heureuse, +la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les têtes coupées +dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers +sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée +dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfant à la +mamelle: c'était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de +Robespierre, une honnête femme celle-là! Une nuit, à la prison de +Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en +sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant personnage du jour, +la demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé +de lui dire que si elle consentait à quitter le nom de son mari, elle +pourrait devenir la femme d'un autre député; que son fils,--le futur +précepteur de l'empereur Napoléon III--alors âgé de six semaines à +peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui +assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas était une des plus +charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes. +«Allez dire à ceux qui vous envoient», répondit-elle, «que la veuve Le +Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud.»--«J'étais», a-t-elle +écrit plus tard, «trop fière du nom que je portais, pour l'échanger même +contre une vie aisée[61].» Demeurée veuve à l'âge de vingt-trois ans, +Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général +Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était +sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle +encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la +grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle +mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts +qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour, elle ne cessa +d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor, +Thérézia Cabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis +princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans +compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à +la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et +dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de +bien. + +[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.] + + + + +VIII + + +On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, _le sauveur de la +France_, suivant les enthousiastes de la réaction. N'omettons pas de +dire qu'il fut le défenseur de Jourdan Coupe-Tête au moment où celui-ci +fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal +révolutionnaire. Du 24 prairial au 9 thermidor, on n'entendit plus +parler de lui. Pendant ce temps-là, il fit son oeuvre souterraine. +Courtier de calomnies, il s'en allait de l'un à l'autre, colportant le +soupçon et la crainte, tirant profit de l'envie chez celui-ci, de la +peur chez celui-là, et mettant au service de la contre-révolution même +sa lâcheté et ses rancunes[62]. + +[Note 62: Un des coryphées de la réaction thermidorienne, Tallien se +vit un moment, sous le Directoire, repoussé comme un traître par les +républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Egypte, comme +_savant_, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement impérial +des fonctions diplomatiques, et mourut oublié sous la Restauration et +pensionné par elle.] + +Mais Tallien n'était qu'un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons +ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne; nul plus que lui +ne contribua à la perte de Robespierre; il tua la République en +Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place +d'honneur lui est certainement due dans l'histoire en raison de la part +considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre pays. +Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que +l'animadversion de Fouché et les circonstances qui l'ont amenée. + +Ses relations avec lui remontaient à une époque antérieure à la +Révolution; il l'avait connu à Arras, où le futur mitrailleur de Lyon +donnait alors des leçons de philosophie. Fouché s'était jeté avec ardeur +dans le mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement +pour sa part dans ce champ ouvert à toutes les convoitises. Ame vénale, +caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de +servir sa fortune, il s'était attaché à Robespierre à l'heure où la +faveur populaire semblait désigner celui-ci comme le régulateur obligé +de la Révolution. L'idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun +flattait alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en oeuvre +pour se faire agréer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait être un +obstacle, il parvint à charmer la femme à force d'esprit et d'amabilité. +Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et, sans être d'une +grande beauté, elle avait une physionomie extrêmement agréable; mais, +comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la soeur de +Robespierre. Charlotte subordonna son consentement à l'autorisation de +son frère, auquel elle parla des avances de Fouché. Plein d'illusions +encore sur ce dernier, et confiant dans la sincérité de sa foi +démocratique, Maximilien ne montra aucune opposition à ce mariage[63]. +La sanguinaire conduite de Fouché dans ses missions brisa tout. + +[Note 63: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123. Les +relations de Charlotte et de Fouché ont donné lieu à d'infâmes propos, +et l'on a prétendu qu'elle avait été sa maîtresse. M. Michelet, en +accueillant la calomnie, aurait dû tenir compte des protestations +indignées d'une femme, aigrie et triste si l'on veut, mais à qui l'on +n'a à reprocher ni dépravation, ni vénalité. (Voy. _Mémoires de +Charlotte_, p. 125.)] + +Après la prise de Lyon, Couthon avait exécuté avec une extrême +modération les rigoureux décrets rendus par la Convention nationale +contre la ville rebelle. A la place de ce proconsul, dont les moyens +avaient été trouvés trop doux, on avait envoyé Collot-d'Herbois et +Fouché, deux messagers de mort. Aussi le départ du respectable ami de +Robespierre donna-t-il lieu à de longs et profonds regrets. «Ah? si le +vertueux Couthon fût resté à la Commune-Affranchie, que d'injustices de +moins![64]» Citons également cet extrait d'une autre lettre adressée à +Robespierre: «Je t'assure que je me suis senti renaître, lorsque l'ami +sûr et éclairé qui revenait de Paris, et qui avait été à portée de vous +étudier dans vos bureaux, m'a assuré que, bien loin d'être l'ami intime +de Collot-d'Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comité de +Salut public[65]....» Collot d'Herbois et Fouché, c'est tout un. + +[Note 64: Lettre de Cadillot. Voyez _Papiers inédits_, t. II, +p. 139, et numéro CVI, à la suite du rapport de Courtois.] + +[Note 65: Lettre en date du 20 messidor, citée plus haut. (Voy. +_Papiers inédits_, t. I, p. 144, et numéro CV, à la suite du +rapport de Courtois.)] + +Prédestiné à la police, Fouché écrivait de Nevers à son ami Chaumette, +dès le mois d'octobre 1793: «Mes mouchards m'ont procuré d'heureux +renseignements, je suis à la découverte d'un complot qui va conduire +bien des scélérats à l'échafaud.... Il est nécessaire de s'emparer des +revenus des aristocrates, d'une manière ou d'une autre....» Un peu plus +tard, le 30 frimaire, il lui écrivait de Lyon, afin de se plaindre que +le comité de Salut public eût suspendu l'exécution des mesures prises +par lui pour saisir tous les trésors des départements confiés à sa +surveillance, et il ajoutait: «Quoi qu'il en soit, mon ami, cela ne peut +diminuer notre courage et notre fermeté. _Lyon ne sera plus_, cette +ville corrompue disparaîtra du sol républicain avec tous les +conspirateurs[66].» Qui ne connaît les atrocités commises à Lyon par les +successeurs de Couthon, et qui ne frémit à ce souvenir sanglant? + +[Note 66: Les originaux de ces deux lettres, inédites toutes deux, +sont aux _Archives_, F 7, 1435, liasse A.] + +Collot-d'Herbois parti, on aurait pu espérer une diminution de rigueurs; +mais Fouché restait, et, le 21 ventôse (11 mars 1794), il écrivait à la +Convention nationale: «... Il existe encore quelques complices de la +révolte lyonnaise, nous allons les lancer sous la foudre; il faut que +tout ce qui fit la guerre à la liberté, tout ce qui fut opposé à la +République, ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des +décombres[67]....» Les cris et les plaintes des victimes avaient +douloureusement retenti dans le coeur de Maximilien. Son silence glacial +à l'égard de Collot-d'Herbois, son obstination à ne point répondre à ses +lettres, tout démontre qu'il n'approuvait nullement les formes +expéditives qu'apportaient dans leurs missions les sauvages exécuteurs +des décrets de la Convention. Lui cependant ne pouvait rester plus +longtemps sourd aux gémissements dont les échos montaient incessamment +vers lui: «Ami de la liberté, défenseur intrépide des droits du peuple», +lui écrivait encore un patriote de Lyon, «c'est à toi que je m'adresse, +comme au républicain le plus intact. Cette ville fut le théâtre de la +contre-révolution et déjà la plupart des scélérats ne respirent plus.... +Mais malheureusement beaucoup d'innocents y sont compris.... Porte ton +attention, et promptement, car chaque jour en voit périr.... Le tableau +que je te fais est vrai et impartial, et on en fait beaucoup de faux.... +Mon ami ... on attend de toi la justice à qui elle est due, et que cette +malheureuse cité soit rendue à la République.... Dans tes nombreuses +occupations, n'oublie pas celle-ci[68].» Le 7 germinal (27 mars 1794), +c'est-à-dire moins de quinze jours après la réception de la lettre où +Fouché parlait de lancer sous la foudre les derniers complices de la +révolte lyonnaise, Robespierre le faisait brusquement rappeler par un +ordre du comité de Salut public[69]. + +[Note 67: Lettre citée par Courtois, à la suite de son rapport, sous +le numéro XXV.] + +[Note 68: Lettre non citée par Courtois. L'original est aux +_Archives_, F 7, 4435, liasse O.] + +[Note 69: Arrêté signé: Robespierre, Carnot, Collot-d'Herbois, +Billaud-Varenne, Barère, C.-A. Prieur, Saint-Just et Couthon. Il est +tout entier de la main de Robespierre. _Archives_, A F, II. 58.] + +A peine de retour à Paris, Fouché courut chez Maximilien pour avoir une +explication. Charlotte était présente à l'entrevue. Voici en quels +termes elle a elle-même raconté cette scène: «Mon frère lui demanda +compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec +une telle énergie d'expression que Fouché était pâle et tremblant. Il +balbutia quelques excuses, et rejeta les mesures cruelles qu'il avait +prises sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que +rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable; +que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention +nationale, mais que ce n'était pas une raison pour faire mitrailler en +masse des ennemis désarmés.» A partir de ce jour, le futur duc +d'Otrante, le futur ministre de la police impériale, devint le plus +irréconciliable ennemi de Robespierre. + + + + +IX + + +Dès le 23 prairial (11 juin 1794), une réclamation de la société +populaire de Nevers fournit à Maximilien l'occasion d'attaquer très +énergiquement Fouché au club des Jacobins, dont Fouché lui-même était +alors président. Les pétitionnaires se plaignaient des persécutions et +des exécutions dont les patriotes étaient victimes dans ce département +où Fouché avait été en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette, +frappé après Hébert et Danton. + +«Il ne s'agit pas, s'écria Robespierre, de jeter à présent de la boue +sur la tombe de Chaumette.... Il en est d'autres qui paraissent tout de +feu pour défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui +les poignards.» C'était l'heure, ne l'oublions pas, où s'ourdissait +contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute +Robespierre soupçonnait Fouché d'en être l'agent le plus actif. Quant à +lui, ne séparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du +gouvernement, dont elle était le centre, disait-il, il engageait +fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la +Révolution, n'avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de +l'Assemblée et du comité de Salut public, à se tenir plus que jamais sur +leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes +opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu à combattre de +tout son pouvoir la vertu persécutée. «La première des vertus +républicaines», s'écria-t-il en terminant, «est de veiller pour +l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort, +sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté». Cette rapide et +éloquente improvisation fut suivie d'une violente explosion +d'applaudissements. Fouché, atterré, balbutia à peine quelques mots de +réponse[70]. + +[Note 70: Voir, pour cette séance, le _Moniteur_ du 20 prairial +an II (16 juin 1794) et le _Journal de la Montagne_, numéro 47 du +t. III.] + +Il n'eut plus alors qu'une pensée, celle de la vengeance. Attaquer +Robespierre de front, c'était difficile; il fallait aller à lui par des +chemins ténébreux, frapper dans l'ombre sa réputation, employer contre +lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un +mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas +devant cette oeuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de +Robespierre, et un écrivain en a même écrit l'histoire, si l'on peut +profaner ce nom d'écrivain en l'appliquant au misérable qui a signé cet +odieux pamphlet[71]. La conjuration de Robespierre! c'est là une de ces +bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'être +dupe si l'on n'y met une excessive bonne volonté; mais ce qui est bien +avéré, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration +d'une bande de scélérats contre l'austère tribun. + +[Note 71: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par +Montjoie.] + +On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exemple d'un si +horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il +faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe-Tête dans le +trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le +journaliste à la feuille immonde et sanglante; Thuriot, un de de ceux +qui, avec Montaut, avait le plus insisté pour le renvoi des +soixante-treize girondins devant le tribunal révolutionnaire[72]; enfin +Lecointre, Legendre et Fréron. Ces trois derniers méritent une mention +particulière. Lecointre était ce marchand de toiles qui commandait la +garde nationale de Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. La +dépréciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu à +refroidir son ardeur révolutionnaire; cependant ses spéculations comme +accapareur paraissent avoir largement compensé ses pertes comme +commerçant[73]. Extrême en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un +révolutionnaire forcené, et il devint plus tard le boule-dogue de la +réaction. Toutefois, tant que vécut Robespierre, il se tint sur une +réserve prudente, et ce fut seulement un mois après sa chute qu'il se +vanta d'avoir pris part à une conjuration formée contre lui dès le 5 +prairial. C'était du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Le jour +où l'accusateur public fut mandé à la barre de la Convention, après le 9 +thermidor, Lecointre s'écria en le voyant: «Voilà un brave homme, un +homme de mérite»[74]. Les Thermidoriens étaient donc loin de considérer +Fouquier comme une créature de Robespierre. + +[Note 72: Après le coup d'État de Brumaire, Thuriot _de La +Rosière_ fut, par la grâce de Sieyès, nommé juge au tribunal criminel +de la Seine. Il était en 1814 substitut de l'avocat général à la cour de +Cassation.] + +[Note 73: Voyez à cet égard l'accusation formelle de Billaud-Varenne +dans sa _Réponse à Lecointre_, p. 40.] + +[Note 74: Ce fut Louchet qui, après Thermidor, reprocha à Lecointre +ses relations avec Fouquier. A quoi Lecointre répondit, après avoir +avoué qu'il avait eu Fouquier-Tinville à dîner chez lui, en compagnie de +Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un +homme proposé, trois jours auparavant, comme accusateur public par le +comité de Salut public régénéré. (Voy. les _Crimes des sept membres +des anciens comités_, p. 75.)] + +Quant à Legendre ... qui ne connaît le fameux boucher? Il y a de lui un +fait atroce. Dans la journée du 25 prairial, il reçut de Roch +Marcandier, vil folliculaire dont nous avons déjà eu l'occasion de +parler, une lettre par laquelle cet individu, réduit à se cacher depuis +un an, implorait sa commisération. Le jour même, Legendre faisait sa +déclaration au comité de Sûreté générale et promettait de prendre toutes +les mesures nécessaires pour lui livrer Marcandier[75]. A quelque temps +de là cet homme était guillotiné. Il semble que Legendre ait voulu se +venger de sa lâcheté sur la mémoire de Maximilien. C'était lui pourtant +qui avait tracé ces lignes: «Une reconnaissance immortelle s'épanche +vers Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien»[76]. + +[Note 75: Voyez, dans les _Papiers inédits_, la lettre de +Marcandier à Legendre et la déclaration de celui-ci au comité de Sûreté +générale, t. I, p. 179 et 183.] + +[Note 76: _Papiers inédits_, t. I, p. 180.] + +Que dire de Fréron, ce démolisseur stupide qui voulut raser l'Hôtel de +ville de Paris, ce maître expert en calomnies, ce chef de la jeunesse +dorée? Son nom seul n'est-il pas une injure[77]? A ce groupe impur, +joignez les noms maudits de Courtois, dénoncé à diverses reprises au +comité de Salut public comme dilapidateur des fonds de l'État, de +Barras, ce gentilhomme déclassé qu'on eût cru payé pour venger sur les +plus purs défenseurs de la Révolution les humiliations de sa caste; +d'André Dumont, qui s'entendait si bien à mettre Beauvais au bouillon +maigre et à prendre dans son large filet tout son gibier de guillotine, +c'est-à-dire les nobles et les animaux noirs appelés prêtres[78], de +Carrier, de ces hommes enfin dont Robespierre voulait punir les crimes, +réprimer les excès, et vous aurez la liste à peu près complète des +auteurs de la conjuration thermidorienne. + +[Note 77: Aussi violent contre les patriotes après Thermidor qu'il +l'avait été jadis contre les ennemis de la Révolution, Fréron faillit +épouser une soeur de Bonaparte, par lequel il fut, sous le Consulat, +nommé sous-préfet à Saint-Domingue, où il mourut peu de temps après son +arrivée.] + +[Note 78: Voy. notamment le _Moniteur_ des 5 brumaire (26 +octobre) et 22 frimaire (13 décembre 1793).] + + + + +X + + +Faire le vide autour de Robespierre en l'isolant à la fois, par les plus +infâmes calomnies, et des gens de la droite et des membres les plus +avancés de la Montagne, lui imputer toutes les rigueurs de la +Révolution, attirer dans la conjuration le plus grand nombre de députés +possible en répandant de prétendues listes de représentants voués par +lui au tribunal révolutionnaire, tel fut le plan adopté par les +conjurés, plan digne du génie infernal de Fouché! Ce n'est pas tout. Les +Girondins avaient autrefois, à grand renfort de calomnies, dressé contre +Maximilien une monstrueuse accusation de dictature. On n'a pas oublié +les diffamations mensongères tombées de la bouche de leurs orateurs et +propagées par leurs journaux; les Thermidoriens n'eurent pas à se mettre +en frais d'imagination, ils reprirent tout simplement la thèse +girondine; seulement, au lieu d'attaquer leur adversaire de front, ils +le frappèrent traîtreusement par derrière, ils le combattirent +sourdement, lâchement, bassement. Ils rencontrèrent de très utiles +auxiliaires dans les feuilles étrangères, leurs complices peut-être, où +l'on s'ingéniait aussi pour tout rapporter à Maximilien. _Les agents +de Robespierre, les soldats de Robespierre_, etc.[79]. On eût pu +croire à une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imaginé le +triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventèrent +le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just. + +[Note 79: Le plan adopté par les Thermidoriens contre le comité de +Salut public d'abord, puis contre Robespierre seul, peut être considéré +comme étant d'invention royaliste; jugez-en plutôt. Voici ce qu'on lit +dans les _Mémoires_ de Mallet-Dupan: «Il faudrait, en donnant le +plus de consistance possible et d'étendue à la haine qu'inspire le +comité de Salut public dans Paris, s'occuper surtout à organiser sa +perte dans l'Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la +composent la facilité du succès et même l'absence de tout danger pour +eux.... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents +individus qui ont voté contre la mort du roi; leur opinion n'est pas +douteuse.... Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire +par faiblesse cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible. +Dans ce qu'on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce +qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres députés +sacrifiés prévoient qu'ils seront ses victimes; il est donc évident que +la majorité contre lui peut se composer; il suffirait de concerter +fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections ... qu'ils +fussent prêts à parler, à dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans +leur pensée des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre +ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers +importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de +la responsabilité, l'accuseraient d'avoir exercé la plus malheureuse, la +plus cruelle dictature, d'être l'auteur de tous les maux de la France. +La conclusion naturelle serait le renouvellement à l'instant des comités +de Salut public et de Sûreté générale, dont le remplacement serait +préparé d'avance. Aussitôt nommés, les membres des nouveaux comités +feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux. +On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire le tribunal +révolutionnaire, les comités de sections; en un mot, de marcher à un +dénoûment utile.» T. II, p. 95. + +Ces lignes sont précédées de cette réflexion si juste de Mallet-Dupan: +«Les moyens qu'ils se proposaient d'employer étaient précisément ceux +qui amenèrent en effet la perte de Robespierre.»] + +Le lendemain même du 22 prairial, les conjurés se mirent en devoir de +réaliser, suivant l'expression de Maximilien, «des terreurs ridicules +répandues par la calomnie[80],» et ils firent circuler une première +liste de dix-huit représentants qui devaient être arrêtés par les ordres +des comités. Dès le 26 prairial (14 juin 1794), Couthon dénonçait cette +manoeuvre aux Jacobins, en engageant ses collègues de la Convention à se +défier de ces insinuations atroces, et en portant à six au plus le +nombre des scélérats et des traîtres à démasquer[81]. Cinq ou six +peut-être, tel était en effet le nombre exact des membres dont +Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par l'Assemblée[82]. +Est-ce qu'après Thermidor la Convention hésitera à en frapper davantage? +Mais la peur est affreusement crédule; le chiffre alla grossissant de +jour en jour, et il arriva un moment où trente députés n'osaient plus +coucher chez eux[83]. «Est-il vrai», s'écriait Robespierre, à la séance +du 8 thermidor, «que l'on ait colporté des listes odieuses où l'on +désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention, +et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de Salut public et ensuite +le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du comité, des +_arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins +chimériques_? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain +nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue; à +tous ceux qui, par quelque erreur avaient payé un tribut inévitable à la +fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient +voués au sort des conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue +avec tant d'art et tant d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient +plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et +les preuves de ces manoeuvres sont au comité de Salut public[84].» De +ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites à plus de six semaines +d'intervalle, il résulte deux choses irréfutables: d'abord, que les +conjurés, en premier lieu, en voulaient au comité de Salut public tout +entier; ensuite, que ces prétendues listes de proscrits, dont les +ennemis de Robespierre se prévalent encore aujourd'hui avec une insigne +mauvaise foi, n'ont jamais existé. De quel poids peuvent être, en +présence de dénégations si formelles, les assertions de quelques +misérables? + +[Note 80: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 81: Séance des Jacobins du 26 prairial. (Voy. le +_Moniteur_ du 1er messidor [9 juin 1794].)] + +[Note 82: Consultez à cet égard le discours de Saint-Just au 9 +thermidor.] + +[Note 83: C'est le chiffre donné par Lecointre; on l'a élevé jusqu'à +soixante.] + +[Note 84: Discours du 8 thermidor, p. 8.] + +La vérité est que des listes couraient, dressées non point par les +partisans de Robespierre, mais par ses plus acharnés ennemis. En mettant +sur ces listes les noms des Voulland, des Vadier, des Panis, on entraîna +sans peine le comité de Sûreté générale, dont les membres, à l'exception +de deux ou trois, étaient depuis longtemps fort mal disposés envers +Robespierre; mais on n'eut pas si facilement raison du comité de Salut +public, qui continua de surveiller les conjurés pendant tout le courant +de messidor, comme nous en avons la preuve par les rapports de police, +où nous trouvons le compte rendu des allées et venues des Bourdon (de +l'Oise), Tallien et autres. Le prétendu espionnage organisé par +Robespierre est, nous le démontrerons bientôt, une fable odieuse et +ridicule inventée par les Thermidoriens. Malgré les divisions nées dans +les derniers jours de prairial entre Maximilien et ses collègues du +comité, ceux-ci hésitèrent longtemps, jusqu'à la fin de messidor, à +l'abandonner; un secret pressentiment semblait les avertir qu'en le +livrant à ses ennemis, ils livraient la République elle-même. Ils ne +consentirent à le sacrifier que lorsqu'ils le virent décidé à mettre fin +à la Terreur exercée comme elle l'était et à en poursuivre les criminels +agents. + +A Fouché revient l'honneur infâme d'avoir triomphé de leurs hésitations. +A la séance du 9 thermidor, Collot-d'Herbois prétendit qu'il était resté +deux mois sans voir Fouché[85]. Mais c'était là une allégation +mensongère, s'il faut s'en rapporter à la déclaration de Fouché +lui-même, qui ici n'avait aucun intérêt à déguiser la vérité: «J'allai +droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la Terreur avec +Robespierre, et que je savais être _envieux et craintifs_ de son +immense popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud +_de_ Varenne les desseins du moderne Appius». Les démarches du +futur duc d'Otrante réussirent au delà de ses espérances, car le 30 +messidor, il pouvait écrire à son beau-frère, à Nantes: «Soyez +tranquille sur l'effet des calomnies atroces lancées contre moi; je n'ai +rien à dire contre les _autheurs_, ils m'ont fermé la bouche. Mais +le gouvernement prononcera entre eux et moi. Comptez sur la vertu de sa +justice[86].» + +[Note 85: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +[Note 86: Lettre saisie à Nantes par le représentant Bô, et envoyée +au comité de Salut public, auquel elle ne parvint qu'au lendemain de +Thermidor. L'original est aux _Archives_.] + +Que le futur duc d'Otrante ait trouvé dans Billaud-Varenne et dans +Carnot des envieux de l'immense popularité de Robespierre, cela est +possible; mais dans Collot-d'Herbois il rencontrait un complice, c'était +mieux. En entendant Maximilien demander compte à Fouché de l'effusion de +sang répandu par le crime Collot se crut menacé lui-même, et il conclut +un pacte avec son complice de Lyon; il y avait entre eux la solidarité +du sang versé. + + + + +CHAPITRE TROISIÈME + + +Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de +Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa +retraite toute morale.--Le bureau de police général.--Rapports avec le +tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames +contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux +Jacobins.--Appel à la justice et à la probité.--Violente apostrophe +contre Fouché. + + +I + + +Que reprocha surtout Robespierre à ses ennemis? Ce fut d'avoir multiplié +les actes d'oppression pour étendre le système de terreur et de +calomnie[87]. Ils ne reculèrent devant aucun excès afin d'en rejeter la +responsabilité sur celui dont ils avaient juré la perte. + +[Note 87: Discours du 8 thermidor.] + +L'idée de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Cécile Renault à un +complot de l'étranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au +tribunal révolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels +ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut très probablement le +résultat d'une noire intrigue. Chargé de rédiger le rapport de cette +affaire, Élie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre, +s'efforça, dans la séance du 20 prairial, de rattacher la faction +nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hébert et +de Danton. + +On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation était dénuée de +fondement à l'égard de la plupart des accusés; méfions-nous de la +sensiblerie affectée de ces écrivains qui réservent toutes leurs larmes +pour les victimes de la Révolution et se montrent impitoyables pour les +milliers de malheureux de tout âge et de tout sexe immolés par le +despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_ +et secrétaire du fameux de Batz, le conspirateur émérite et +insaisissable, ni l'épicier Cortey, ni Michonis, n'étaient innocents. +Étaient-ils moins coupables, ceux qui furent signalés par Lacoste comme +ayant cherché à miner la fortune publique par des falsifications +d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz, +nommé Roussel, était lié avec Ladmiral. Cette circonstance permit à Élie +Lacoste de présenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments +dont s'étaient servis Pitt et l'étranger pour frapper certains +représentants du peuple. Le père, un des frères et une tante de Cécile +Renault, furent enveloppés dans la fournée, parce qu'en faisant une +perquisition chez eux, on avait découvert les portraits de Louis XVI et +de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien +nommé Saintanax et plusieurs autres personnes arrêtées pour s'être +exprimées en termes calomnieux et menaçants sur le compte de +Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqués dans l'affaire avec +la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien régime. + +Robespierre resta aussi étranger que possible à cet affreux amalgame et +à la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la +lumière du jour. Il y a mieux, un autre frère de la jeune Renault, +quartier-maître dans le deuxième bataillon de Paris, ayant été +incarcéré, à qui s'adressa-t-il pour échapper à la proscription de sa +famille?... A Maximilien. «A qui avoir recours»? lui écrivit-il. «A toi, +Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma génération si tu n'étais +pas généreux.... Sois mon avocat....» Ce jeune homme ne fut point livré +au tribunal révolutionnaire[88]. Fut-ce grâce à Robespierre, dont +l'influence, hélas! était déjà bien précaire à cette époque, je ne +saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines +après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra +point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien. + +[Note 88: Voyez cette lettre de Renault à Robespierre, en date du 15 +messidor, non citée par Courtois, dans les _Papiers inédits_, t. I, +p. 196.] + +Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux +qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'_il s'inventa un +assassin_, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame +des _chemises rouges_, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de +Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges, +comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là, de la part +du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait +semer à la fois l'indignation et la pitié: voilà bien des malheureux +immolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier.--Pourquoi +pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que +les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos +atroces au sujet de la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on, +une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du +_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89]. +Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre +puissance de la calomnie! + +[Note 89: Discours de Robespierre à la séance du 13 messidor aux +Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).] + + + + +II + + +Une des plus atroces calomnies inventées par les écrivains de la +réaction est à coup sûr celle à laquelle a donné lieu le supplice de la +famille de Saint-Amaranthe, comprise tout entière dans le procès des +_chemises rouges_. Le malheur de ces écrivains sans pudeur et sans +foi est de ne pouvoir pas même s'entendre. Les uns ont attribué à +Saint-Just la mort de cette famille. Nous avons démontré ailleurs la +fausseté et l'infamie de cette allégation[90]. Les autres, en ont rejeté +la responsabilité sur Maximilien. Leur récit vaut la peine d'être +raconté; il n'est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule +publicité de leurs oeuvres de mensonge. + +[Note 90: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. +II.] + +Suivant eux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison +de Mme de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens. +Là, il aurait soupé, se serait enivré, et «au milieu des fumées du vin», +il aurait laissé échapper «de redoutables secrets»[91]. D'où la +nécessité pour lui de vouer à la mort tous ceux dont l'indiscrétion +aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, et comme si ce +n'eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte +d'entretenir le lecteur de pareilles inepties. + +[Note 91: Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le +commensal de la maison de Mme de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'où +peuvent aller la bêtise et le cynisme de certains écrivains. Ces +Mémoires (6 vol. in-8°) sont l'oeuvre d'un M. Laffitte, qui les a, +pensons-nous, rédigés sur quelques notes informes de M. Fleury.] + +Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants, +manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture. +C'est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de +précision, les inventeurs de cette fameuse scène où le «monstre se +serait mis en pointe de vin» l'ont placée dans le courant du mois de +mai. Or Mme de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et +transférée à Sainte-Pélagie le 12 germinal (1er avril 1794)[92]. Quant à +l'acteur Trial, il était si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il +fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune régénérée, +et qu'il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux +coup d'État. Du reste, il opposa toujours le plus solennel démenti à la +fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d'introducteur[93]. + +[Note 92: Archives de la préfecture de police.] + +[Note 93: Parmi les écrivains qui ont propagé cette fable, citons +d'abord les rédacteurs de l'_Histoire de la Révolution, par deux amis +de la liberté_, livre où tous les faits sont sciemment dénaturés et +dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons +aussi Nougaret, Beuchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner +le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque +argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas +à se demander si le digne abbé Proyard a dévotement embaumé l'anecdote +dans sa _Vie de Maximilien Robespierre_. Seulement il y a introduit +une variante. La scène ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe, +mais chez le citoyen Sartines. (P. 168.) + +On ne conçoit pas comment l'auteur de l'_Histoire des Girondins_ a +pu supposer un moment que Robespierre dîna jamais chez Mme de +Saint-Amaranthe, et qu'il y «entr'ouvrit ses desseins pour y laisser +lire l'espérance». (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il +répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'impudents +libellistes.] + +La maison de Mme de Saint-Amaranthe était une maison de jeux, +d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée +d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort +décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient +l'une et l'autre de moeurs fort équivoques avant la Révolution. Leur +salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait +l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection. +Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit +beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de moeurs faciles, Proly, +Hérault de Séchelles, Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y +trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution. +Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec +Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des sociétaires de la +Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand +Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si +sévèrement son frère et les deux neveux de son hôte que ceux-ci se +gardèrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe, malgré +l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'aîné n'avait +pas vingt-neuf ans [94]. + +[Note 94: Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de +Lamartine, citée dans notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. +II.--La maison de Mme de Saint-Amaranthe, désignée par quelques +écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été, +même avant la Révolution, l'objet de plusieurs dénonciations. En voici +une du 20 juin 1793, qu'il ne nous paraît pas inutile de mettre sous les +yeux de nos lecteurs: «Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y +demeurant, rue Fromenteau, hôtel de Nevers, nº 38, section des _Gardes +françaises_, déclare au comité de Salut public du département de +Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui +prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme _trente-et-un_ +et _biribi_, et même qui condamnent à des peines pécuniaires et +afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir: +une de _trente-et-un_ chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie +du Palais-Royal, n° 50, et une autre, de _biribi_, tenue par le +sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de +l'entresol d'un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de +Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la +Trésorerie nationale. + +Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la +section de la _Butte des Moulins_ et nommément favorisées par les +quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent par jour, +savoir: huit louis pour la partie de _trente-et-un_, et deux pour +celle de _biribi_.» (_Archives_, comité de surveillance du +département de Paris, 9e carton.)] + +La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté +générale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure était un +foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons [95]. +Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste, +établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées +sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de +Collot-d'Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis +de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti. + +[Note 95: Rapport d'Élie Lacoste, séance du 26 prairial +(_Moniteur_ du 27 [15 juin 1794]).] + +Y eut-il préméditation de la part du comité de Sûreté générale, et +voulut-il, en effet, comme le prétend un historien de nos jours [96], +placer ces femmes royalistes au milieu des assassins de Robespierre +«pour que leur exécution l'assassinât moralement»? Je ne saurais le +dire; mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est qu'Élie Lacoste ait +obéi au même sentiment en impliquant dans son rapport comme complices du +baron de Batz les quatre administrateurs de police Froidure, Dangé, +Soulès et Marino, compromis depuis longtemps déjà, et qui se trouvaient +en prison depuis le 9 germinal (29 mars 1794) quand Fouquier-Tinville +les joignit aux accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire sur +le rapport de Lacoste. + +[Note 96: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VIII, p. +358.] + +A la suite de ce rapport, la Convention nationale chargea, par un +décret, l'accusateur public de rechercher tous les complices de la +conspiration du baron de Batz ou de l'étranger qui pourraient être +disséminés dans les maisons d'arrêt de Paris ou sur les différents +points de la République. Voilà le décret qui donna lieu aux grandes +fournées de messidor, qui permit à certaines gens de multiplier les +actes d'oppression qu'on essayera de mettre à la charge de Robespierre, +et contre lesquels nous l'entendrons s'élever avec tant d'indignation. + + + + +III + + +Si l'affaire des _Chemises rouges_ ne fut pas positivement dirigée +contre Robespierre, on n'en saurait dire autant de celle dont le +lendemain, 27 prairial (15 juin 1794), Vadier vint présenter le rapport +à la Convention nationale. + +Parce qu'un jour, aux Jacobins, Maximilien avait invoqué le nom de la +Providence, parce qu'il avait dénoncé comme impolitiques d'abord, et +puis comme souverainement injustes, les persécutions dirigées contre les +prêtres en général et les attentats contre la liberté des cultes, les +Girondins, l'avaient autrefois poursuivi de leurs épigrammes les plus +mordantes, et ils s'étaient ingéniés pour faire de ce propre fils de +Rousseau et du rationalisme ... un prêtre. On a dit, il y a longtemps, +que le ridicule tue en France, et l'on espérait tuer par le ridicule +celui dont la vie privée et la vie publique étaient au-dessus de toute +attaque. Copistes et plagiaires des Girondins, les Thermidoriens +imaginèrent de transformer en une sorte de messie d'une secte +d'illuminés l'homme qui, réagissant avec tant de courage contre +l'intolérance des indévots, venait à la face de l'Europe de faire, à la +suite du décret relatif à l'Être suprême, consacrer par la Convention la +pleine et entière liberté des cultes[97]. + +[Note 97: Dans le chapitre de son _Histoire_, consacré à +Catherine Théot, M. Michelet procède à la fois des Girondins et des +Thermidoriens. Il nous montre d'abord Robespierre tenant sur les fonts +de baptême l'enfant d'un _jacobin catholique_, et obligé de +promettre que l'enfant serait catholique. (P. 365.) Ici M. Michelet ne +se trompe que de deux ans et demi; il s'agit, en effet, de l'enfant de +Deschamp, dont Robespierre fut parrain en janvier 1792. Puis, parce que, +dans une lettre en date du 30 prairial, un vieillard de +quatre-vingt-sept ans écrit à Robespierre qu'il le regarde comme le +Messie promis par l'Être éternel pour réformer toute chose (numéro XII, +à la suite du rapport de Courtois), M. Michelet assure que _plusieurs +lettres lui venaient qui le déclaraient un messie_. Puis il nous +parle d'une foule de femmes ayant chez elles son portrait appendu +_comme image sainte_. Il nous montre des généraux, des femmes, +portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la +_miniature sacrée_. Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne +regardait guère Maximilien comme un suppôt de la Terreur. Et, entraîné +par la fantaisie furieuse qui le possède, M. Michelet nous représente +_des saintes femmes_, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il +transforme en agent de police de Robespierre, joignant les mains et +disant: «Robespierre, tu es Dieu». Et de là l'historien part pour +accuser Maximilien d'encourager ces outrages à la raison. (T. VII, p. +366). Comme si, en supposant vraies un moment les plaisanteries de M. +Michelet, Robespierre eût été pour quelque chose là dedans.] + +Il y avait alors, dans un coin retiré de Paris, une vieille femme nommée +Catherine Théot, chez laquelle se réunissaient un certain nombre +d'illuminés, gens à cervelle étroite, ayant soif de surnaturel, mais ne +songeant guère à conspirer contre la République. La réception des élus +pouvait prêter à rire: il fallait, en premier lieu, faire abnégation des +plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la _mère de +Dieu_, on l'embrassait sept fois, et ... l'on était consacré. Il n'y +avait vraiment là rien de nature à inquiéter ni les comités ni la +Convention, c'étaient de pures mômeries dont la police avait eu le tort +de s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La +pauvre Catherine avait même passé quelque temps à la Bastille et dans +une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre +jusqu'à un certain point sous l'ancien régime, où les consciences +étouffaient sous l'arbitraire, était inconcevable en pleine Révolution. +Eh bien! le lieutenant de police fut dépassé par le comité de Sûreté +générale; les intolérants de l'époque jugèrent à propos d'attaquer la +superstition dans la personne de Catherine Théot, et ils transformèrent +en crime de contre-révolution les pratiques anticatholiques de quelques +illuminés. + +Parmi les habitués de la maison de la vieille prophétesse figuraient +l'ex-chartreux dom Gerle, ancien collègue de Robespierre à l'Assemblée +constituante, le médecin de la famille d'Orléans, Etienne-Louis +Quesvremont, surnommé Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant +marquise de Chastenois; tels furent les personnages que le comité de +Sûreté générale imagina de traduire devant le Tribunal révolutionnaire +en compagnie de Catherine Théot. Ils avaient été arrêtés dès la fin de +floréal, sur un rapport de l'espion Senar, qui était parvenu à +s'introduire dans le mystérieux asile de la rue Contrescarpe en +sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitôt reçu, avait +fait arrêter toute l'assistance par des agents apostés. + +L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurés de Thermidor +songèrent à en tirer parti, la jugeant un texte excellent pour détruire +l'effet prodigieux produit par la fête du 20 prairial et l'éclat nouveau +qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine +recommandait à ses disciples d'élever leurs coeurs à l'Être suprême, et +cela au moment où la nation elle-même, à la voix de Maximilien, se +disposait à en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis +on avait saisi chez elle, sous son matelas, une certaine lettre écrite +en son nom à Maximilien, lettre où elle l'appelait son premier prophète, +son ministre chéri. Plus de doute, on conspirait en faveur de +Robespierre. La lettre était évidemment fabriquée; Vadier n'osa même pas +y faire allusion dans son rapport à la Convention; mais n'importe, la +calomnie était lancée. + +Enfin, dom Gerle, présenté comme le principal agent de la conspiration, +était un protégé de Robespierre; on avait trouvé dans ses papiers un mot +de celui-ci attestant son patriotisme, et à l'aide duquel il avait pu +obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intérêt bien +naturelle donnée par Maximilien à un ancien collègue dont il estimait +les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse idée de proposer +à l'Assemblée constituante d'ériger la religion catholique en religion +d'État; le rapporteur du comité de Sûreté générale ne manqua pas de +rappeler cette circonstance pour donner à l'affaire une couleur de +fanatisme; mais il n'eut pas la bonne foi d'ajouter qu'éclairé par ses +collègues de la gauche, sur les bancs de laquelle il siégeait, dom Gerle +s'était empressé, dès le lendemain, de retirer sa proposition, au grand +scandale de la noblesse et du clergé. + +Robespierre occupait encore le fauteuil quand Vadier prit la parole au +nom des comités de Sûreté générale et de Salut public. Magistrat de +l'ancien régime, Vadier avait toutes les ruses d'un vieux procureur. Cet +implacable ennemi de Maximilien mettait une sorte de point d'honneur à +obtenir des condamnations. Il y a, à cet égard, des lettres de lui à +Fouquier-Tinville où il _recommande_ nombre d'accusés, et qui font +vraiment frémir[98]. Tout d'abord, Vadier dérida l'Assemblée par force +plaisanteries sur les prêtres et sur la religion; puis il amusa ses +collègues aux dépens de la vieille Catherine, dont, par une substitution +qu'il crut sans doute très ingénieuse, il changea le nom de Théot en +celui de Théos, qui en grec signifie Dieu. A chaque instant il était +interrompu par des ricanements approbateurs et des applaudissements. +Robespierre n'était point nommé dans ce rapport, où le nombre des +adeptes de Catherine Théot était grossi à plaisir, mais l'allusion +perfide perçait ça et là, et des rires d'intelligence apprenaient au +rapporteur qu'il avait été compris. Conformément aux conclusions du +rapport, la Convention renvoya devant le tribunal révolutionnaire +Catherine Théot, dom Gerle, la veuve Godefroy et la ci-devant marquise +de Chastenois, comme coupables de conspiration contre la République, et +elle chargea l'accusateur public de rechercher et de punir tous les +complices de cette prétendue conspiration. + +[Note 98: Voyez ces lettres à la suite du rapport de Saladin, sous +les numéros XXXII, XXXIV et XXXV.] + +C'était du délire. Ce que Robespierre ressentit de dégoût en se trouvant +condamné à entendre comme président ces plaisanteries de Vadier, sous +lesquelles se cachait une grande iniquité, ne peut se dire. Lui-même a, +dans son dernier discours, rendu compte de sa douloureuse impression: +«La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à +avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le +souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et +de la solennité qu'on donna à l'affaire de Catherine Théot. La +malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée +sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à +l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de +sarcasmes indécents ou puériles. Les véritables conjurés échappèrent, et +l'on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de +Dieu. Au même instant on vit éclore une foule de pamphlets dégoûtants, +dignes du _Père Duchesne_, dont le but était d'avilir la Convention +nationale, le tribunal révolutionnaire, de renouveler les querelles +religieuses, d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre +les esprits faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir religieux. +En même temps, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes +ont été arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables +conspirent encore en liberté, car le plan est de les sauver, de +tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents. Que n'a-t-on pas +fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, +violences inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes +les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple sous +prétexte de superstition ... tout tendait à ce but[99]....» + +[Note 99: Discours du 8 thermidor.] + +Robespierre s'épuisa en efforts pour sauver les malheureuses victimes +indiquées par Vadier. Il y eut au comité de Salut public de véhémentes +explications. J'ai la conviction que ce fut au sujet de l'affaire de +Catherine Théot qu'eut lieu la scène violente dont parlent les anciens +membres du comité dans leur réponse à Lecointre, et qu'ils prétendent +s'être passée à l'occasion de la loi de prairial. D'après un historien +assez bien informé, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient résisté +aux prétentions de Robespierre, qui voulait étouffer l'affaire ou la +réduire à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu de chose. Billaud se +serait montré furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit, +Robespierre finit par démontrer à ses collègues combien il serait odieux +de traduire au tribunal révolutionnaire quelques illuminés, tout à fait +étrangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait +donné à la Révolution des gages de dévouement. [Note 100: Tissot, +_Histoire de la Révolution_, t. V, p. 237. Tissot était le +beau-frère de Goujon, une des victimes de prairial an III.] + +L'accusateur public fut aussitôt mandé, et l'ordre lui fut donné par +Robespierre lui-même, au nom du comité de Salut public, de suspendre +l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un décret de la Convention lui +enjoignait de la suivre, force lui fut d'obéir, et de remettre les +pièces au comité[101]. Très désappointé, et redoutant les reproches du +comité de Sûreté générale, auxquels il n'échappa point, +Fouquier-Tinville s'y transporta tout de suite. Là il rendit compte des +faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les +deux comités. «_Il, il, il_», dit-il par trois fois, «s'y oppose au +nom du comité de Salut public».--«_Il_, c'est-à-dire Robespierre», +répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier[102]. Si la +volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l'humanité doit s'en +applaudir, car, grâce à son obstination, une foule de victimes +innocentes échappèrent à la mort. + +[Note 101: Mémoires de Fouquier-Tinville, dans l'_Histoire +parlementaire_, t. XXXIV, p. 246.] + +[Note 102: Mémoires de Fouquier-Tinville, _ubi supra_.--M. +Michelet, qui marche à pieds joints sur la vérité historique plutôt que +de perdre un trait, a écrit: «Le grand mot _je veux_ était rétabli, +et la monarchie existait». (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un +dernier moment d'influence et par la seule force de la raison, +Robespierre était parvenu à obtenir de ses collègues qu'on examinât plus +attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre +de victimes innocentes, le grand mot _je veux_ était rétabli, et la +monarchie existait! Peut-on déraisonner à ce point! Pauvre monarque! Il +n'eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que, du moins, +il parvint à soustraire à un jugement précipité qui eût équivalu à une +sentence de mort. Six mois après Thermidor, dom Gerle était encore en +prison.] + +L'animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier +ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, répondant à Maximilien, il +promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans +laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens +et modernes[103]. Preuve assez significative de la touchante résolution +des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire de +Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se +retirer, moralement du moins, du comité de Salut public, se retremper +dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis, +déployant une activité merveilleuse, entasseront pour le perdre +calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infamies sur infamies. + +[Note 103: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + + + + +IV + + +Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles à +Robespierre, ont cru que, durant quatre décades, c'est-à-dire quarante +jours avant sa chute, il s'était complètement retiré du comité de Salut +public, avait cessé d'y aller. C'est là une erreur capitale, et l'on va +voir combien il est important de la rectifier. Si, en effet, depuis la +fin de prairial jusqu'au 9 thermidor, Maximilien s'était purement et +simplement contenté de ne plus paraître au comité, il serait +souverainement injuste à coup sûr de lui demander le moindre compte des +rigueurs commises en messidor, et tout au plus serait-on en droit de lui +reprocher avec quelques écrivains de n'y avoir opposé que la force +d'inertie. + +Mais si, au contraire, nous prouvons, que pendant ces quarante derniers +jours, il a siégé sans désemparer au comité de Salut public, comme dans +cet espace de temps il a refusé de s'associer à la plupart des grandes +mesures de sévérité consenties par ses collègues, comme il n'a point +voulu consacrer par sa signature certains actes oppressifs, c'est donc +qu'il y était absolument opposé, qu'il les combattait à outrance; c'est +donc que, suivant l'expression de Saint-Just, il ne comprenait pas +«cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant»[104]. +Voilà pourquoi il mérita l'honorable reproche que lui adressa Barère +dans la séance du 10 thermidor, d'avoir voulu arrêter le cours +_terrible, majestueux_ de la Révolution; et voilà pourquoi aussi, +n'ayant pu décider les comités à s'opposer à ces actes d'oppression +multipliés dont il gémissait, il se résolut à appeler la Convention à +son aide et à la prendre pour juge entre eux et lui. + +[Note 104: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +107, en note.] + +Les Thermidoriens du comité ont bien senti l'importance de cette +distinction; aussi se sont-ils entendus pour soutenir que Robespierre ne +paraissait plus aux séances et que, durant quatre décades, il n'y était +venu que deux fois, et encore sur une _citation_ d'eux, la première +pour donner les motifs de l'arrestation du comité révolutionnaire de la +section de l'_Indivisibilité_, la seconde pour s'expliquer sur sa +prétendue absence[105]. Robespierre n'était plus là pour répondre. Mais +si, en effet, il eût rompu toutes relations avec le comité de Salut +public, comment ses collègues de la Convention ne s'en seraient-ils pas +aperçus? Or, un des chefs de l'accusation de Lecointre contre certains +membres des anciens comités porte précisément sur ce qu'ils n'ont point +prévenu la Convention de l'absence de Robespierre. Rien d'embarrassé sur +ce point comme la réponse de Billaud-Varenne: «C'eût été un fait trop +facile à excuser; n'aurait-il pu prétexter une indisposition?»[106] + +[Note 105: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +7. Voyez aussi le rapport de Saladin, p. 99. «_Il est convenu_», +dit ironiquement Saladin, «que depuis le 22 prairial Robespierre +s'éloigne du comité».] + +[Note 106: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +61.] + +Mais, objectait-on, et les signatures apposées par Robespierre au bas +d'un assez grand nombre d'actes? Ah! disent les uns, il a pu signer +quand deux fois il est venu au comité pour répondre à certaines +imputations, ou quand il _affectait_ de passer dans les salles, +vers cinq heures, après la séance, ou quand il se rendait +_secrètement_ au bureau de police générale[107]. Il n'est pas +étonnant, répond un autre, en son nom particulier, que les chefs de +bureau lui aient porté chez lui ces actes à signer au moment où il était +au plus haut degré de sa puissance[108]. En vérité! Et comment donc se +fait-il alors que dans les trois premières semaines de ventôse an II, +lorsque Robespierre était réellement retenu loin du comité par la +maladie, les chefs de bureau n'aient pas songé à se rendre chez lui pour +offrir à sa signature les arrêtés de ses collègues? Et comment expliquer +qu'elle se trouve sur certains actes de peu d'importance, tandis qu'elle +ne figure pas sur les arrêtés qui pouvaient lui paraître entachés +d'oppression? Tout cela est misérable. + +[Note 107: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 81.] + +[Note 108: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 82.] + +Quand Saladin rédigea son rapport sur la conduite des anciens membres +des comités, il n'épargna pas à Robespierre les noms de traître et de +tyran, c'était un tribut à payer à la mode du jour; mais comme il le met +à part de ceux dont il était chargé de présenter l'acte d'accusation, et +comme, sous les injures banales, on sent percer la secrète estime de ce +survivant de la Gironde pour l'homme à qui soixante-douze de ses +collègues et lui devaient la vie et auquel il avait naguère adressé ses +hommages de reconnaissance! + +L'abus du pouvoir poussé à l'extrême, la terre plus que jamais +ensanglantée, le nombre plus que doublé des victimes, voilà ce qu'il met +au compte des ennemis, que dis-je? des assassins de Robespierre, en +ajoutant à l'appui de cette allégation, justifiée par les faits, ce +rapprochement effrayant: «Dans les quarante-cinq jours qui ont précédé +la retraite de Robespierre, le nombre des victimes est de cinq cent +soixante-dix-sept; il s'élève à mille deux cent quatre-vingt-six pour +les quarante-cinq jours qui l'ont suivie jusqu'au 9 thermidor[109].» +Quoi de plus éloquent? Et combien plus méritoire est la conduite de +Maximilien si, au lieu de se tenir à l'écart, comme on l'a jusqu'ici +prétendu, il protesta hautement avec Couthon et Saint-Just contre cette +_manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant_! + +[Note 109: Rapport de Saladin, p. 100.] De toutes les listes +d'accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire du 1er messidor au +9 thermidor par les comités de Salut public et de Sûreté générale, une +seule, celle du 2 thermidor, porte la signature de Maximilien à côté de +celles de ses collègues[110]. Une partie de ces listes, relatives pour +la plupart aux conspirations dites des prisons, ont été détruites, et à +coup sûr celles-là n'étaient point signées de Robespierre[111]. Il n'a +pas signé l'arrêté en date du 4 thermidor concernant l'établissement +définitif de quatre commissions populaires créées par décret du 13 +ventôse (3 mars 1794) pour juger tous les détenus dans les maisons +d'arrêt des départements[112].--Ce jour-là, du reste, il ne parut pas au +comité, mais on aurait pu, d'après l'allégation de Billaud, lui faire +signer l'arrêté chez lui. + +[Note 110: Voyez à cet égard les pièces à la suite du rapport de +Saladin et les _Crimes des sept membres des anciens comités_, par +Lecointre, p. 132, 138. «Herman, son homme», dit M. Michelet, t. VII, p. +426, «qui faisait signer ces listes au comité de Salut public, se +gardait bien de faire signer son maître». Où M. Michelet a-t-il vu +qu'Herman fût l'homme de Robespierre? Et, dans ce cas, pourquoi +n'aurait-il pas fait signer _son maître_? Est-ce qu'à cette époque +on prévoyait la réaction et ses fureurs?] + +[Note 111: D'après les auteurs de l'_Histoire parlementaire_, +les signatures qui se rencontraient le plus fréquemment au bas de ces +listes seraient celles de Carnot, de Billaud-Varenne et de Barère. (T. +XXXIV, p. 13.) Quant aux conspirations des prisons, Billaud-Varenne a +écrit après Thermidor: «Nous aurions été bien coupables si nous avions +pu paraître indifférents....» _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent +Lecointre_, p. 75.] + +[Note 112: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Amar, Louis +(du Bas-Rhin), Collot-d'Herbois, Carnot, Voulland, Vadier, Saint-Just, +Billaud-Varenne.] + +En revanche, une foule d'actes, tout à fait étrangers au régime de la +Terreur, sont revêtus de sa signature. Le 5 messidor, il signe avec ses +collègues un arrêté par lequel il est enjoint au citoyen Smitz +d'imprimer en langue et en caractères allemands quinze cents exemplaires +du discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les +principes républicains[113]. Donc ce jour-là l'entente n'était pas tout +à fait rompue. Le 7, il approuve, toujours de concert avec ses +collègues, la conduite du jeune Jullien à Bordeaux, et les dépenses +faites par lui dans sa mission[114]. La veille, il avait ordonnancé avec +Carnot et Couthon le payement de la somme de 3,000 livres au littérateur +Demaillot et celle de 1,500 livres au citoyen Tourville, l'un et l'autre +agents du comité[115]. Quelques jours après, il signait avec +Billaud-Varenne l'ordre de mise en liberté de Desrozier, acteur du +théâtre de l'Égalité[116], et, avec Carnot, l'ordre de mise en liberté +de l'agent national de Romainville[117]. Le 18, il signe encore, avec +Couthon, Barère et Billaud-Varenne, un arrêté qui réintégrait dans leurs +fonctions les citoyens Thoulouse, Pavin, Maginet et Blachère, +administrateurs du département de l'Ardèche, destitués par le +représentant du peuple Reynaud[118]. Au bas d'un arrêté en date du 19 +messidor, par lequel le comité de Salut public prévient les citoyens que +toutes leurs pétitions, demandes et observations relatives aux affaires +publiques, doivent être adressées au comité, et non individuellement aux +membres qui le composent, je lis sa signature à côté des signatures de +Carnot, de C.-A. Prieur, de Couthon, de Collot-d'Herbois, de Barère et +de Billaud-Varenne[119]. Le 16, il écrivait de sa main aux représentants +en mission le billet suivant: «Citoïen collègue, le comité de Salut +public désire d'être instruit sans délai s'il existe ou a existé dans +les départements sur lesquels s'étend ta mission quelques tribunaux ou +commissions populaires. Il t'invite à lui en faire parvenir sur-le-champ +l'état actuel avec la désignation du lieu et de l'époque de leur +établissement. Robert Lindet, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Carnot, +Barère, Couthon et Collot-d'Herbois signaient avec lui[120].» Le 28, +rappel de Dubois-Crancé, alors en mission à Rennes, par un arrêté du +comité de Salut public signé: Robespierre, Carnot, Barère, +Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Couthon, Saint-Just et +Robert Lindet[121]. + +[Note 113: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut +public, _Archives_, 436 _a a_ 73.] + +[Note 114: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut +public, _Archives_ 436 _a a_ 73.] + +[Note 115: _Archives_, F. 7, 4437.] + +[Note 116: _Ibid._] + +[Note 117: _Ibid._] + +[Note 118: _Ibid._] + +[Note 119: _Archives_, A. F, II, 37.] + +[Note 120: _Archives_, A, II, 58.] + +[Note 121: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut +public, _Archives_ 436, _a a_ 73.] + +L'influence de Maximilien est ici manifeste. On sait en effet combien ce +représentant lui était suspect. Après lui avoir reproché d'avoir trahi à +Lyon les intérêts de la République, il l'accusait à présent d'avoir à +dessein occasionné à Rennes une fermentation extraordinaire en déclarant +qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait un Breton[122]! A cette +date du 28 messidor, il signe encore avec Collot-d'Herbois, C.-A. +Prieur, Carnot, Couthon, Barère, Saint-Just, Robert Lindet, le mandat de +mise en liberté de trente-trois citoyens détenus dans les prisons de +Troyes par les ordres du jeune Rousselin. Enfin, le 7 thermidor, il +était présent à la délibération où fut décidée l'arrestation d'un des +plus misérables agents du comité de Sûreté générale, de l'espion +Senar[123], dénoncé quelques jours auparavant, aux Jacobins, par des +citoyens victimes de ses actes d'oppression, et dont Couthon avait dit: +«S'il est vrai que ce fonctionnaire ait opprimé le patriotisme, il doit +être puni. Il existe bien évidemment un système affreux de tuer la +liberté par le crime[124].» Nous pourrions multiplier ces citations, +mais il n'en faut pas davantage pour démontrer de la façon la plus +péremptoire que Robespierre n'a jamais déserté le comité dans le sens +réel du mot. + +[Note 122: Note de Robespierre sur différents députés. (Voy. +_Papiers inédits_, t. II, p. 17, et numéro LI, à la suite du +rapport de Courtois.)] + +[Note 123: Registre des délibérations et arrêtés, _ubi supra_.] + +[Note 124: Séance des Jacobins du 3 thermidor. Voy. le +_Moniteur_ du 9 (27 juillet 1794).] + +Au reste, ses anciens collègues ont accumulé dans leurs explications +évasives et embarrassées juste assez de contradictions pour mettre à nu +leurs mensonges. Ainsi, tandis que d'un côté ils s'arment contre lui de +sa prétendue absence du comité pendant quatre décades, nous les voyons, +d'un autre côté, lui reprocher d'avoir assisté muet aux délibérations +concernant les opérations militaires, et de s'être abstenu de +voter[125]. «Dans les derniers temps», lit-on dans des Mémoires sur +Carnot, «il trouvait des prétextes pour ne pas signer les instructions +militaires, afin sans doute de se ménager, en cas de revers de nos +armées, le droit d'accuser Carnot[126]». Donc il assistait aux séances +du comité. + +[Note 125: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +10.] + +[Note 126: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. I, p. 523. +Nous avons peu parlé de ces Mémoires, composés d'après des souvenirs +thermidoriens, et dénués par conséquent de toute valeur historique. On +regrette d'y trouver des erreurs et, il faut bien le dire, des calomnies +qu'avec une étude approfondie des choses de la Révolution, M. Carnot +fils se serait évité de laisser passer. Le désir de défendre une mémoire +justement chère n'autorise personne à sortir des bornes de +l'impartialité et de la justice. + +De tous les anciens membres du comité de Salut public, Carnot, j'ai +regret de le dire, est certainement un de ceux qui, après Thermidor, ont +calomnié Robespierre avec le plus d'opiniâtreté. Il semble qu'il y ait +eu chez lui de la haine du sabre contre l'idée. Ah! combien Robespierre +avait raison de se méfier de l'engouement de notre nation pour les +entreprises militaires! + +Dans son discours du 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794), deux +mois après Thermidor, Carnot se déchaîna contre la mémoire de Maximilien +avec une violence inouïe. Il accusa notamment Robespierre de s'être +plaint avec amertume, à la nouvelle de la prise de Niewport, postérieure +au 16 messidor, de ce qu'on n'avait pas massacré toute la garnison. Voy. +le _Moniteur_ du 4 vendémiaire (25 septembre 1794). Carnot a trop +souvent fait fléchir la vérité dans le but de sauvegarder sa mémoire aux +dépens d'adversaires qui ne pouvaient répondre, pour que nous ayons foi +dans ses paroles. A sa haine invétérée contre Robespierre et contre +Saint-Just, on sent qu'il a gardé le souvenir cuisant de cette phrase du +second: «Il n'y a que ceux qui sont dans les armées qui gagnent les +batailles». Lui-même, du reste, Carnot, n'écrivait-il pas, à la date du +8 messidor, aux représentants Richard et Choudieu, au quartier général +de l'armée du Nord, de concert avec Robespierre et Couthon: «Ce n'est +pas sans peine que nous avons appris la familiarité et les égards de +plusieurs de nos généraux envers les officiers étrangers que nous +regardons et voulons traiter comme des brigands....» Catalogue Charavay +(janvier-février 1863).] + +Mais ce qui lève tous les doutes, ce sont les registres du comité de +Salut public, registres dont Lecointre ne soupçonnait pas l'existence, +que nous avons sous les yeux en ce moment, et où, comme déjà nous avons +eu occasion de de le dire, les présences de chacun des membres sont +constatées jour par jour. Eh bien! du 13 prairial au 9 thermidor, +Robespierre, manqua de venir au comité SEPT FOIS, en tout et pour tout, +les 20 et 28 prairial, les 10, 11, 14 et 29 messidor et le 4 +thermidor[127]. + +[Note 127: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut +public, _Archives_, 433 _a a_ 70 jusqu'à 436 _a a_ 73.] + +Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout en faisant acte de présence au +comité, Robespierre n'ayant pu faire triompher sa politique, à la fois +énergique et modérée, avait complètement résigné sa part d'autorité +dictatoriale et abandonné à ses collègues l'exercice du gouvernement. +Quel fut le véritable motif de la scission? Il est assez difficile de se +prononcer bien affirmativement à cet égard, les Thermidoriens, qui seuls +ont eu la parole pour nous renseigner sur ce point, ayant beaucoup varié +dans leurs explications. + +La détermination de Maximilien fut, pensons-nous, la conséquence d'une +suite de petites contrariétés. Déjà, au commencement de floréal, une +altercation avait eu lieu entre Saint-Just et Carnot au sujet de +l'administration des armes portatives. Le premier se plaignait qu'on eût +opprimé et menacé d'arrestation arbitraire l'agent comptable des +ateliers du Luxembourg, à qui il portait un grand intérêt. La discussion +s'échauffant, Carnot aurait accusé Saint-Just _et ses amis_ +d'aspirer à la dictature. A quoi Saint-Just aurait répondu que la +République était perdue si les hommes chargés de la défendre se +traitaient ainsi de dictateurs. Et Carnot, insistant, aurait répliqué: +«Vous êtes des dictateurs ridicules». Le lendemain, Saint-Just s'étant +rendu au comité en compagnie de Robespierre: «Tiens», se serait-il écrié +en s'adressant à Carnot, «les voilà, mes amis, voilà ceux que tu as +attaqués hier». Or, quelle fut en cette circonstance le rôle de +Robespierre? «Il essaya de parler des torts respectifs _avec un ton +très hypocrite_», disent les membres des anciens comités sur la foi +desquels nous avons raconté cette scène, ce qui signifie, à n'en pas +douter, que Robespierre essaya de la conciliation[128]. + +[Note 128: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 103, 104, note de la p. 21.--M. +H. Carnot, dans les Mémoires sur son père, raconte un peu différemment +la scène, d'après un récit de Prieur, et il termine par cette +exclamation mélodramatique qu'il prête à Carnot s'adressant à Couthon, à +Saint-Just et à Robespierre: «Triumvirs, vous disparaîtrez». (T. I, p. +524.) Or il est à remarquer que dans la narration des anciens membres du +comité, écrite peu de temps après Thermidor, il n'est pas question de +Couthon, et que Robespierre ne figure en quelque sorte que comme +médiateur. Mais voilà comme on embellit l'histoire.] + +Si donc ce récit, dans les termes mêmes où il nous a été transmis, fait +honneur à quelqu'un, ce n'est pas assurément à Carnot. Que serait-ce si +Robespierre et Saint-Just avaient pu fournir leurs explications! +Dictateur! c'était, paraît-il, la grosse injure de Carnot, car dans une +autre occasion, croyant avoir à se plaindre de Robespierre, au sujet de +l'arrestation de deux commis des bureaux de la guerre, il lui aurait +dit, en présence de Levasseur (de la Sarthe): «Il ne se commet que des +actes arbitraires dans ton bureau de police générale, tu es un +dictateur». Robespierre furieux aurait pris en vain ses collègues à +témoins de l'insulte dont il venait d'être l'objet. En vérité, on se +refuserait à croire à de si puériles accusations, si cela n'était pas +constaté par le _Moniteur_[129]. + +[Note 129: Voy. le _Moniteur_ du 10 germinal, an III (30 mars +1795). Séance de la Convention du 6 germinal.] + +J'ai voulu savoir à quoi m'en tenir sur cette fameuse histoire des +secrétaires de Carnot, dont celui-ci signa l'ordre d'arrestation _sans +s'en douter_, comme il le déclara d'un ton patelin à la Convention +nationale. Ces deux secrétaires, jeunes l'un et l'autre, en qui Carnot +avait la plus grande confiance, pouvaient être fort intelligents, mais +ils étaient plus légers encore. Un soir qu'ils avaient bien dîné, ils +firent irruption au milieu d'une réunion sectionnaire, y causèrent un +effroyable vacarme, et, se retranchant derrière leur qualité de +secrétaires du comité de Salut public, menacèrent de faire guillotiner +l'un et l'autre[130]. Ils furent arrêtés tous deux, et relâchés peu de +temps après; mais si jamais arrestation fut juste, ce fut assurément +celle-là, et tout gouvernement s'honore qui réprime sévèrement les excès +de pouvoir de ses agents[131]. + +[Note 130: _Archives_, F. 7, 4437.] + +[Note 131: Rien de curieux et de triste à la fois, comme l'attitude +de Carnot après Thermidor. Il a poussé le mépris de la vérité jusqu'à +oser déclarer, en pleine séance de la Convention (6 germinal an III), +que Robespierre avait lancé un mandat d'arrêt contre un restaurateur de +la terrasse des Feuillants, uniquement parce que lui, Carnot, allait y +prendre ses repas. Mais le bouffon de l'affaire, c'est qu'il signa +aussi, _sans le savoir_, ce mandat. Aussi ne fut-il pas +médiocrement étonné lorsqu'on allant dîner on lui dit que son traiteur +avait été arrêté par son ordre. Je suis fâché, en vérité, de n'avoir pas +découvert, parmi les milliers d'arrêtés que j'ai eus sous les yeux, cet +ordre d'arrestation. Fut-ce aussi sans le savoir et dans l'innocence de +son coeur que Carnot, suivant la malicieuse expression de Lecointre, +écrivit de sa main et signa la petite _recommandation_ qui servit à +Victor de Broglie de passeport pour l'échafaud?] + +Je suis convaincu, répéterai-je, que la principale raison de la retraite +toute morale de Robespierre fut la scène violente à laquelle donna lieu, +le 28 prairial, entre plusieurs de ses collègues et lui, la ridicule +affaire de Catherine Théot, lui s'indignant de voir transformer en +conspiration de pures et innocentes mômeries, eux ne voulant pas +arracher sa proie au comité de Sûreté générale. Mon opinion se trouve +singulièrement renforcée de celle du représentant Levasseur, lequel a dû +être bien informé, et qui, dans ses Mémoires, s'est exprimé en ces +termes: «Il est constant que c'est à propos de la ridicule superstition +de Catherine Théot qu'éclata la guerre sourde des membres des deux +comités»[132]. Mais la résistance de Robespierre en cette occasion était +trop honorable pour que ses adversaires pussent l'invoquer comme la +cause de sa scission d'avec eux; aussi imaginèrent-ils de donner pour +prétexte à leur querelle le décret du 20 prairial, qu'ils avaient +approuvé aveuglément les uns et les autres. + +[Note 132: _Mémoires de Levasseur_, t. III, p. 112.] + +Au reste, la résolution de Maximilien eut sa source dans plusieurs +motifs. Lui-même s'en est expliqué en ces termes dans son discours du 8 +thermidor: «Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la +nature et la force de la calomnie, l'IMPUISSANCE DE FAIRE LE BIEN ET +D'ARRÊTER LE MAL, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de +membre du comité de Salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai +consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de +représentant du peuple à celle de membre du comité de Salut public, et +je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout[133].» +Disons maintenant de quelles amertumes il fut abreuvé durant les six +dernières semaines de sa vie. + +[Note 133: Discours du 8 thermidor, p. 30.] + + + + +V + + +Les anciens collègues de Robespierre au comité de Salut public ont fait +un aveu bien précieux: la seule preuve matérielle, la pièce de +conviction la plus essentielle contre lui, ont-ils dit, résultant de son +discours du 8 thermidor à la Convention, il ne leur avait pas été +possible de l'attaquer plus tôt[134]. Or, si jamais homme, victime d'une +accusation injuste, s'est admirablement justifié devant ses concitoyens +et devant l'avenir, c'est bien Robespierre dans le magnifique discours +qui a été son testament de mort. + +[Note 134: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.] + +Et comment ne pas comprendre l'embarras mortel de ses accusateurs quand +on se rappelle ces paroles de Fréron, à la séance du 9 fructidor (26 +août 1794): «Le tyran qui opprimait ses collègues puis encore que la +nation était tellement enveloppé dans les apparences des vertus les plus +populaires, la considération et la confiance du peuple formaient autour +de lui un rempart si sacré, que nous aurions mis la nation et la liberté +elle-même en péril si nous nous étions abandonnés à notre impatience de +l'abattre plus tôt[135].» + +[Note 135: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 24.] + +On a vu déjà comment il opprimait ses collègues: il suffisait d'un coup +d'oeil d'intelligence pour que la majorité fût acquise contre lui. +Billaud-Varenne ne se révoltait-il pas à cette supposition que des +hommes comme Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or), Carnot et lui +avaient pu se laisser mener[136]? Donc, sur ses collègues du comité, il +n'avait aucune influence prépondérante, c'est un point acquis. Mais, ont +prétendu ceux-ci, tout le mal venait du bureau de police générale, dont +il avait la direction suprême et au moyen duquel il gouvernait +despotiquement le tribunal révolutionnaire; et tous les historiens de la +réaction, voire même certains écrivains prétendus libéraux, d'accueillir +avec empressement ce double mensonge thermidorien, sans prendre la peine +de remonter aux sources. + +[Note 136: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p. +94.] + +Et d'abord signalons un fait en passant, ne fût-ce que pour constater +une fois de plus les contradictions habituelles aux calomniateurs de +Robespierre. Lecointre ayant prétendu n'avoir point attaqué Carnot, +Prieur (de la Côte-d'Or) et Robert Lindet, parce qu'ils se tenaient +généralement à l'écart des discussions sur les matières de haute police, +de politique et de gouvernement,--tradition menteuse acceptée par une +foule d'historiens superficiels,--Billaud-Varenne lui donna un démenti +sanglant, appuyé des propres déclarations de ses collègues, et il +insista sur ce que les meilleures opérations de l'ancien comité de Salut +public étaient précisément celles de ce genre[137]. + +[Note 137: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 41.] + +Seulement, eut-il soin de dire, les attributions du bureau de police +avaient été dénaturées par Robespierre. Établi au commencement de +floréal, non point, comme on l'a dit, dans un but d'opposition au comité +de Sûreté générale, mais pour surveiller les fonctionnaires publics, et +surtout pour examiner les innombrables dénonciations adressées au comité +de Salut public; ce bureau avait été placé sous la direction de +Saint-Just, qui, étant parti en mission très peu de jours après, avait +été provisoirement remplacé par Robespierre. + +Écoutons à ce sujet Maximilien lui-même: «J'ai été chargé, en l'absence +d'un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale, +récemment et faiblement organisé au comité de Salut public. Ma courte +gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour +mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de +quelques ennemis de la Révolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot +de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la +responsabilité de toutes les opérations du comité de Sûreté +générale,--ce grand instrument de la Terreur--des erreurs de toutes les +autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a +peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l'on n'ait +dit de moi: «Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s'il +n'existait plus». Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les +espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la +Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou +redoutable[138]!» + +[Note 138: Discours du 8 thermidor, p. 30.] + +J'ai sous les yeux l'ensemble complet des pièces relatives aux +opérations de ce bureau de police générale[139]; rien ne saurait mieux +démontrer la vérité des assertions de Robespierre; et, en consultant ces +témoins vivants, en fouillant dans ces registres où l'histoire se trouve +à nu et sans fard, on est stupéfait de voir avec quelle facilité les +choses les plus simples, les plus honorables même, ont pu être +retournées contre lui et servir d'armes à ses ennemis. + +[Note 139: _Archives_, A F 7, 4437.] + +Quand Saladin présenta son rapport sur la conduite des membres de +l'ancien comité de Salut public, il prouva, de la façon la plus +lumineuse, que le bureau de police générale n'avait nullement été un +établissement distinct, séparé du comité de Salut public, et que ses +opérations avaient été soumises à tous les membres du comité et +sciemment approuvées par eux. A cet égard la déclaration si nette et si +précise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister l'ombre d'un +doute: «Tous les ordres m'ont été donnés dans le lieu des séances du +comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient +intitulés: _Extrait des registres du comité de Salut public_, et +signés de plus ou de moins de membres de ce comité[140].» + +[Note 140: Voy. le rapport de Saladin, où se trouve citée la +déclaration de Fouquier-Tinville, p. 10 et 11.] + +Rien de simple comme le mécanisme de ce bureau. Tous les rapports, +dénonciations et demandes adressés au comité de Salut public étaient +transcrits sur des registres spéciaux. Le membre chargé de la direction +du bureau émettait en marge son avis, auquel était presque toujours +conforme la décision du comité. En général, suivant la nature de +l'affaire, il renvoyait à tel ou tel de ses collègues. + +Ainsi, s'agissait-il de dénonciations ou de demandes concernant les +approvisionnements ou la partie militaire: «Communiquer à Robert Lindet, +à Carnot», se contentait d'écrire en marge Maximilien. Parmi les ordres +d'arrestation délivrés sur l'avis de Robespierre, nous trouvons celui de +l'ex-vicomte de Mailly, dénoncé par un officier municipal de Laon pour +s'être livré à des excès dangereux en mettant la Terreur à l'ordre du +jour[141]. + +[Note 141: 8 prairial (27 mai 1794). _Archives_, F, 7, 4437.] + +Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Just porte +l'empreinte de la sagesse et de la véritable modération. L'agent +national du district de Senlis rend compte du succès de ses courses +républicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son +arrondissement; on lui fait répondre qu'il doit se borner à ses +fonctions précisées par la loi, respecter le décret qui établit la +liberté des cultes et _faire le bien sans faux zèle_[142]. La +société populaire du canton d'Épinay, dans le département de l'Aube, +dénonce le ci-devant curé de Pelet comme un fanatique dangereux et +accuse le district de Bar-sur-Aube de favoriser la caste nobiliaire; +Robespierre recommande qu'on s'informe de l'esprit de cette société +populaire et de celui du district de Bar[143]. L'agent du district +national de Compiègne dénonce des malveillants cherchant à plonger le +peuple dans la superstition et dans le fanatisme; réponse: «Quand on +envoie une dénonciation, il faut la préciser autrement». En marge d'une +dénonciation de la municipalité de Passy contre Reine Vindé, accusée de +troubler la tranquillité publique par ses folies, il écrit: «On enferme +les fous»[144]. Au comité de surveillance de la commune de Dourdan, qui +avait cru devoir ranger dans la catégorie des suspects ceux des +habitants de cette ville convaincus d'avoir envoyé des subsistances à +Paris, il fait écrire pour l'instruire des inconvénients de cette mesure +et lui dire de révoquer son arrêté. La société populaire de Lodève +s'étant plainte des abus de pouvoir du citoyen Favre, délégué des +représentants du peuple Milhaud et Soubrany, lequel, avec les manières +d'un intendant de l'ancien régime, avait exigé qu'on apportât chez lui +les livres des délibérations de la société, il fit aussitôt mander le +citoyen Favre à Paris[145]. Un individu, se disant président de la +commune d'Exmes, dans le département de l'Orne, avait écrit au comité +pour demander si les croix portées au cou par les femmes devaient être +assimilées aux signes extérieurs des cultes, tels que croix et images +dont certaines municipalités avaient ordonné la destruction, Robespierre +renvoie au commissaire de police générale la lettre de l'homme en +question pour s'informer si c'est un sot ou un fripon. Je laisse pour +mémoire une foule d'ordres de mise en liberté, et j'arrive à +l'arrestation des membres du comité révolutionnaire de la section de +_l'Indivisibilité_, à cette arrestation fameuse citée par les +collègues de Robespierre comme la preuve la plus évidente de sa +_tyrannie_. + +[Note 142: 13 prairial (1er juin). _Ibid_.] + +[Note 143: 10 floréal (29 avril). _Ibid_.] + +[Note 144: 19 floréal (8 mai). _Ibid_.] + +[Note 145: 21 prairial (9 juin 1794) _Archives_, 7, 7, 4437.] + +A la séance du 9 thermidor, Billaud-Varenne lui reprocha, par-dessus +toutes choses, d'avoir défendu Danton, et fait arrêter le _meilleur +comité révolutionnaire_ de Paris; et le vieux Vadier, arrivant +ensuite, lui imputa à crime d'abord de s'être porté ouvertement le +défenseur de Bazire, de Chabot et de Camille Desmoulins, et d'avoir +ordonné l'incarcération du comité révolutionnaire _le plus pur_ de +Paris. + +Le comité que les ennemis de Robespierre prenaient si chaleureusement +sous leur garde, c'était celui de _l'Indivisibilité_. Quelle faute +avaient donc commise les membres de ce comité? Étaient-ils des +continuateurs de Danton? Non, assurément, car ils n'eussent pas trouvé +un si ardent avocat dans la personne de Billaud-Varenne. Je supposais +bien que ce devaient être quelques disciples de Jacques Roux ou +d'Hébert; mais, n'en ayant aucune preuve, j'étais fort perplexe, +lorsqu'en fouillant dans les papiers encore inexplorés du bureau de +police générale, j'ai été assez heureux découvrir les motifs très graves +de l'arrestation de ce comite. + +Elle eut lieu sur la dénonciation formelle du citoyen Périer, employé de +la bibliothèque de l'Instruction publique, et président de la section +même de l'_Indivisibilité_, ce qui ajoutait un poids énorme à la +dénonciation. Pour la troisième fois, à la date du 1er messidor, il +venait dénoncer les membres du comité révolutionnaire de cette section. +Mais laissons ici la parole au dénonciateur: «Leur promotion est le +fruit de leurs intrigues. Depuis qu'ils sont en place, on a remarqué une +progression dans leurs facultés pécuniaires. Ils se donnent des repas +splendides. Hyvert a étouffé constamment la voix de ses concitoyens dans +les assemblées générales. Despote dans ses actes, il a porté les +citoyens à s'entr'égorger à la porte d'un boucher. Le fait est constaté +par procès-verbal. Grosler a dit hautement que les assemblées +sectionnaires étoient au-dessus de la Convention. Il a rétabli sous les +scellés des flambeaux d'argent qu'on l'accusoit d'avoir soustraits. +Grosler a été prédicateur de l'athéisme. Il a dit à Testard et à Guérin +que Robespierre, malgré son foutu décret sur l'Être suprême, seroit +guillotiné.... Viard a mis des riches à contribution, il a insulté des +gens qu'il mettoit en arrestation. Laîné a été persécuteur d'un Anglais +qui s'est donné la mort pour échapper à sa rage; Allemain, commissaire +de police, est dépositaire d'une lettre de lui.... Fournier a traité les +représentants de scélérats, d'intrigants qui seraient guillotinés....» +En marge de cette dénonciation on lit de la main de Robespierre: «Mettre +en état d'arrestation tous les individus désignés dans l'article[146].» +Nous n'avons point trouvé la minute du mandat d'arrêt, laquelle était +probablement revêtue des signatures de ceux-là même qui se sont fait une +arme contre Robespierre de cette arrestation si parfaitement motivée. On +voit en effet maintenant ce que Billaud-Varenne et Vadier entendaient +par le comité révolutionnaire le meilleur et le plus pur de Paris. + +[Note 146: 1er messidor (19 juin). _Archives_, F, 7, 4437.] + +Ainsi, dans toutes nos révélations se manifeste la pensée si claire de +Robespierre: réprimer les excès de la Terreur sans compromettre les +destinées de la République et sans ouvrir la porte à la +contre-révolution. A partir du 12 messidor--je précise la date--il +devint complètement étranger au bureau de police générale. Au reste, les +Thermidoriens ont, involontairement bien entendu, rendu plus d'une fois +à leur victime une justice éclatante. Quoi de plus significatif que ce +passage d'un Mémoire de Billaud-Varenne où, après avoir établi la +légalité de l'établissement d'un bureau de haute police au sein du +comité de Salut public, il s'écrie: «Si, depuis, Robespierre, marchant à +la dictature par la compression et la terreur, _avec l'intention +peut-être de trouver moins de résistance au dénouement par une clémence +momentanée_, et en rejetant tout l'odieux de ses excès sur ceux qu'il +aurait immolés, a dénaturé l'attribution de ce bureau, c'est une de ces +usurpations de pouvoir qui ont servi et à réaliser ses crimes et à l'en +convaincre.» Ses crimes, ce fut sa résolution bien arrêtée et trop bien +devinée par ses collègues d'opposer une digue à la Terreur aveugle et +brutale, et de maintenir la Révolution dans les strictes limites de la +justice inflexible et du bon sens. + + + + +VI + + +Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au +tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué +en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux +exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des +temps monarchiques et despotiques, où le plus grand des crimes était +d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal +sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements +suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et +sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire. + +Emparons-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres +de l'ancien comité de Salut public: «Il n'y avoit point de contact entre +le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des +accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour +la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation +était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convention +nationale.»[147] Cela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule +d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité +d'une partie des actes de ce tribunal. + +[Note 147: _Réponse des membres des anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.] + +Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de +Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes +d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la +première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont +dit: «Qu'importe! si c'était leur voeu que nous remplissions»![148] +Hélas! c'était si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha +précisément à ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le +rappeler--«d'avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré +la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés +incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des +coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même».[149] A +cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et +des calomnies. + +[Note 148: _Réponse des membres des anciens comités aux +imputations de Lecointre_, p. 44.] + +[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.] + +Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien, +c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal +s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et, +Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale +d'avoir su distinguer les _traîtres_[150]. Si parmi les membres de +ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre +une estime sans borne, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou +hostiles. Dans le procès où furent impliquées les _fameuses +vierges_ de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin, +à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents +propros contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au +nombre des acquittés[151]. + +[Note 150: Séance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet +1794]).] + +[Note 151: Audience du 12 floréal (25 avril 1794), _Moniteur_ +du 13 floréal (2 mai 1794).] + +Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes +de ce tribunal. «On s'est attaché particulièrement», a-t-il dit +lui-même, «à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal +de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire +égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait +me susciter des ennemis de tous les genres»[152]. On imagina donc, après +Thermidor, de répandre le bruit qu'il avait gouverné le tribunal par +Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prétendait-on, +qu'il avait eu avec eux des conférences journalières où _sans +doute_ il conférait des détenus à mettre en jugement[153]. On ne s'en +était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde, +invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la +crédulité des autres pour la faire accepter. + +[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.] + +[Note 153: _Réponse des membres des anciens comités aux +imputations de Lecointre_, p. 44.] + +Hommes de tête et de coeur, dont la réputation de civisme et de probité +est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles +on a tenté d'étouffer leur mémoire, Dumas et Coffinhal avaient été les +seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement +dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 thermidor. + +Emportés avec lui par la tempête, ils n'étaient plus là pour répondre. +A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences +avec Maximilien? Non; mais c'était chose dont on se passait volontiers +quand on écrivait l'histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les +papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul: c'était +une invitation pour se rendre ... au comité de Salut public[154]. + +[Note 154: Voici cette invitation citée en fac-similé à la suite des +notes fournies par Robespierre à Saint-Just pour son rapport sur les +dantonistes: «Le comité de Salut public invite le citoïen Dumas, +vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances +demain à midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la République. +--Robespierre.»] + +S'il n'avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins, +a-t-on prétendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de +commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons +sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette +allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité +et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de +Maximilien, président du tribunal révolutionnaire d'abord, et ensuite +commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se +bornèrent à des relations purement officielles, et dans l'espace d'une +année, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses déclarations à cet +égard n'ont jamais été démenties[155]. + +[Note 155: Voyez le mémoire justificatif d'Herman, déjà cité _ubi +supra_.] + +Seulement il était tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations +adressées au comité de Salut public, Maximilien écrivît: _renvoïé_ +à Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et +tribunaux, comme il écrivait: _renvoïé_ à Carnot, à Robert Lindet, +suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de +ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives +aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers +jours de messidor, le comité de Salut public autorisait le commissaire +des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au +sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner +ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de +précaution toute légitime dans les circonstances où l'on se +trouvait[157]. + +[Note 156: Voyez entre autres les dénonciations de Valagnos et de +Grenier, détenus à Bicètre. _Archives_, F, 7, 4437.] + +[Note 157: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Carnot, Couthon, C.-A. +Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.] + +Au reste, Herman était si peu l'homme de Robespierre, et il songea si +peu à s'associer à sa destinée dans la tragique journée de Thermidor, +qu'il s'empressa d'enjoindre à ses agents de mettre à exécution le +décret de la Convention qui mettait Hanriot, son état-major et plusieurs +autres individus, en état d'arrestation. + +Quoi qu'il en soit, Herman, sans être lié d'amitié avec Robespierre, +avait mérité d'être apprécié de lui, et il professait pour le caractère +de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire, +Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une +secrète répulsion. On ne pourrait citer un mot d'éloge tombé de sa +bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la +réaction, d'ailleurs, ne s'est pas privée d'assombrir encore la sombre +figure. Fouquier s'asseyait à la table de Laurent Lecointre en compagnie +de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les +députés Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien +d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du +comité de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour +de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-là il se rendit également chez +Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gênait même point pour manifester son +antipathie contre lui. Un jour, ayant reçu la visite du représentant +Martel, député de l'Allier à la Convention, il lui en parla dans les +termes les plus hostiles, en l'engageant à se liguer avec lui, afin, +disait-il, de sauver leurs têtes[160]. + +[Note 158: Mémoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire +parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.] + +[Note 159: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.] + +[Note 160: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corroboré +ici par la déposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t. +XXXV, p. 16.)] + +Fouquier-Tinville était-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il +recevait de fréquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de +Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui +recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils désignaient[161]. On +sait avec quel empressement il vint, dans la matinée du 10 thermidor, +offrir ses services à la Convention nationale; on sait aussi comment le +lendemain, à la séance du soir, Barère, au nom des comités de Salut +public et de Sûreté générale, parla du tribunal révolutionnaire, «de +cette institution salutaire, qui détruisait les ennemis de la +République, purgeait le sol de la liberté, pesait aux aristocrates et +nuisait aux ambitieux»; comment enfin il proposa de maintenir au poste +d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'était donc pas le +tribunal de Robespierre, bien que dans la matinée du 10, quelques-uns +des calomniateurs jurés de Robespierre, Élie Lacoste, Thuriot, Bréard, +eussent demandé la suppression de ce tribunal comme étant composé de +créatures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces +sanguinaires Thermidoriens, le soir même Barère annonçait que les +_conjurés_ avaient formé le projet de faire fusiller le tribunal +révolutionnaire[163]. + +[Note 161: Déposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal +révolutionnaire, dans le procès de Fouquier. (_Histoire +parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)] + +[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er août +1794).] + +[Note 163: _Ibid_.] + +La vérité est que Robespierre blâmait et voulait arrêter les excès +auxquels ce tribunal était en quelque sorte forcément entraîné par les +manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant à son +influence sur les décisions du tribunal révolutionnaire, elle était +nulle, absolument nulle; mais en eût-il eu la moindre sur quelques-uns +de ses membres, qu'il lui eût répugné d'en user. Nous avons dit comment, +ayant négligemment demandé un jour à Duplay ce qu'il avait fait au +tribunal, et son hôte lui ayant répondu: «Maximilien, je ne vous demande +jamais ce que vous faites au comité de Salut public», il lui avait +étroitement serré la main, en signe d'estime et d'adhésion. + + + + +VII. + + +Quand les conjurés virent Robespierre fermement décidé à arrêter le +débordement des excès, ils imaginèrent de retourner contre lui l'arme +même dont il entendait se servir, et de le présenter partout comme +l'auteur des actes d'oppression qu'ils multipliaient à dessein. Tous +ceux qui avaient une mauvaise conscience, tous ceux qui s'étaient +souillés de rapines ou baignés dans le sang à plaisir, les Bourdon, les +Carrier, les Guffroy, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Vadier, +s'associèrent à ce plan où se devine si bien la main de l'odieux Fouché. +D'impurs émissaires, répandus dans tous les lieux publics, dans les +assemblées de sections, dans les sociétés populaires, étaient chargés de +propager la calomnie. + +Mais laissons ici Robespierre dévoiler lui-même les effroyables trames +dont il fut victime: «Pour moi, je frémis quand je songe que des ennemis +de la Révolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des +ex-nobles, que des émigrés peut-être, se sont tout à coup faits +révolutionnaires et transformés en commis du comité de Sûreté générale, +pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succès +de la République.... A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé +à dénoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à +la trame que j'avais commencé à développer: nous sommes instruits qu'ils +sont payés par les ennemis de la Révolution pour déshonorer le +gouvernement révolutionnaire en lui-même et pour calomnier les +représentants du peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par +exemple, quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils +s'excusent en leur disant: _C'est Robespierre qui le veut: nous ne +pouvons pas nous en dispenser_.... Jusques à quand l'honneur des +citoyens et la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci +de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une +branche du système de persécution plus vaste dont je suis l'objet. En +développant cette accusation de dictature mise à l'ordre du jour par les +tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous +les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le +salut de la patrie. On disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous +a proscrits; on disait en même temps aux patriotes: _il veut sauver +les nobles_; on disait aux prêtres: _c'est lui seul qui vous +poursuit, sans lui vous seriez paisibles et triomphants_; on disait +aux fanatiques: _c'est lui qui détruit la religion_; on disait aux +patriotes persécutés: _c'est lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas +l'empêcher._ On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais +faire cesser les causes, en disant: _Votre sort dépend de lui +seul._ Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque +jour ce système; il y en avait dans le lieu des séances du tribunal +révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient +leurs forfaits; ils disaient: _Voilà des malheureux condamnés; qui +est-ce qui en est la cause? Robespierre_.... Ce cri retentissait dans +toutes les prisons; le plan de proscription était exécuté à la fois dans +tous les départements par les émissaires de la tyrannie.... Comme on +voulait me perdre surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on +prétendit que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans +son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu +d'une mission dans les départements que moi seul avais provoqué son +rappel; je fus accusé, par des hommes très officieux et très insinuants, +de tout le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait +fidèlement à mes collègues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que +je n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué +à un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé, +tout commandé, car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur.... Ce +que je puis affirmer positivement, c'est que parmi les auteurs de cette +trame sont les agents de ce système de corruption et d'extravagance, le +plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la +République....[164]» + +[Note 164: Discours du 8 thermidor, p. 20, 21, 22, 23.--Et voilà ce +que d'aveugles écrivains, comme MM. Michelet et Quinet, appellent le +_sentiment populaire._] + +Il n'est pas jusqu'à son immense popularité qui ne servît +merveilleusement les projets de ses ennemis. L'opinion se figurait son +influence sur les affaires du gouvernement beaucoup plus considérable +qu'elle ne l'était en réalité. N'entendons-nous pas aujourd'hui encore +une foule de gens témoigner un étonnement assurément bien naïf de ce +qu'il ait abandonné sa part de dictature au lieu de s'opposer à la +recrudescence de terreur infligée au pays dans les quatre décades qui +précédèrent sa chute? Nous avons prouvé, au contraire, qu'il lutta +énergiquement au sein du comité de Salut public pour refréner la +Terreur, cette Terreur déchaînée par ses ennemis sur toutes les classes +de la société; l'impossibilité de réussir fut la seule cause de sa +retraite, toute morale. «L'impuissance de faire le bien et d'arrêter le +mal m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité +de Salut public»[165]. Quant à en appeler à la Convention nationale, +dernière ressource sur laquelle il comptait, il sera brisé avec une +étonnante facilité lorsqu'il y aura recours. Remplacé au fauteuil +présidentiel, dans la soirée du 1er messidor, par le terroriste Élie +Lacoste, un de ses adversaires les plus acharnés, peut-être aurait-il dû +se méfier des mauvaises dispositions de l'Assemblée à son égard; mais il +croyait le côté droit converti à la Révolution: là fut son erreur. + +[Note 165: Discours du 8 thermidor, p. 30.] + +On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voulût ouvrir +toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre +à tous les ennemis de la Révolution et d'accroître ainsi les forces des +coalisés de l'intérieur et de l'extérieur. Décidé à combattre le crime, +il n'entendait pas encourager la réaction. Ses adversaires, eux, n'y +prenaient point garde; peu leur importait, ils avaient bien souci de la +République et de la liberté! Il s'agissait d'abord pour eux de rendre le +gouvernement révolutionnaire odieux par des excès de tous genres, et +d'en rejeter la responsabilité sur ceux qu'on voulait perdre. Il y a +dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond à ce sujet: +«Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par +une extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme +toute la conspiration»[166]. + +[Note 166: Discours du 8 thermidor, p. 29.] + +Cela ne s'est-il point réalisé de point en point au lendemain de +Thermidor, et n'a-t-on point usé d'une extrême indulgence envers les +traîtres et les conspirateurs? Il est vrai qu'en revanche on s'est mis à +courir sus aux républicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce +que Robespierre demandait, lui, c'était que, tout en continuant de +combattre à outrance les ennemis déclarés de la Révolution, on ne +troublât point les citoyens paisibles, et qu'on n'érigeât pas en crimes +ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver +partout des coupables[167]. Telle fut la politique qu'il s'efforça de +faire prévaloir dans le courant de messidor, à la société des Jacobins, +où il parla, non point constamment, comme on l'a si souvent et si +légèrement avancé, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans +l'espace de cinquante jours. + +[Note 167: _Ibid_., p. 8.] + +Ce fut dans la séance du 3 messidor (21 juin 1794) qu'à propos d'une +proclamation du duc d'York, il commença à signaler les manoeuvres +employées contre lui. Cette proclamation avait été rédigée à l'occasion +du décret rendu sur le rapport de Barère, où il était dit qu'il ne +serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'était une +sorte de protestation exaltant la générosité et la clémence comme la +plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par +la Convention nationale. + +Robespierre démêla très bien la perfidie, et, dans un long discours +improvisé, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue +astuce et la basse scélératesse des tyrans. Reprenant phrase à phrase la +proclamation du duc, après en avoir donné lecture, il établit un +contraste frappant entre la probité républicaine et la mauvaise foi +britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la +société, un homme libre pouvait pardonner à son ennemi ne lui présentant +que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York +parlant d'humanité! lui le soldat d'un gouvernement qui avait rempli +l'univers de ses crimes et de ses infamies, c'était à la fois risible et +odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames +ourdies dans l'intérieur, sur les pièges des imposteurs, sur le système +d'immoralité mis en pratique par certains hommes pervers. N'y avait-il +pas un rapprochement instructif à établir entre le duc d'York, qui, par +une préférence singulière donnée à Maximilien, appelait les soldats de +la République _les soldats de Robespierre_, dépeignait celui-ci +comme entouré d'une garde militaire, et ces révolutionnaires équivoques, +qui s'en allaient dans les assemblées populaires réclamer une sorte de +garde prétorienne pour les représentants? «Je croyais être citoyen +français», s'écria Robespierre avec une animation extraordinaire, en +repoussant les qualifications que lui avait si généreusement octroyées +le duc d'York, «et il me fait roi de France et de Navarre»! Y avait-il +donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen français, et +quelque chose de préférable, pour un ami de la liberté, à l'amour de ses +concitoyens? C'étaient là, disait Maximilien en terminant, des pièges +faciles à déjouer; on n'avait pour cela qu'à se tenir fermement attaché +aux principes. Quant à lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la +bouche et l'empêcher de combattre les tyrans, les traîtres et tous les +scélérats. + +La Société accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux +discours, dont elle vota d'enthousiasme l'impression, la distribution et +l'envoi aux armées[168]. + +[Note 168: Il n'existe de ce discours qu'un compte rendu très +imparfait. (Voy. le _Moniteur_ du 6 messidor (24 juin 1794)). C'est +la reproduction pure et simple de la version donnée par le _Journal de +la Montagne_. Quant à l'arrêté concernant l'impression du discours, +il n'a pas été exécuté. Invité à rédiger son improvisation, Robespierre +n'aura pas eu le temps ou aura négligé de le faire.] + + + + +VIII + + +Retranché dans sa conscience comme dans une forteresse impénétrable, +isolé, inaccessible à l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses +ennemis, à leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si +franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique +pour juge. «Il est temps peut-être», dit-il aux Jacobins, dans la séance +du 13 messidor, «que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des +accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti +dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Quand +le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des +hommes libres des moyens plus forts que la vérité et la publicité? +Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs +les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous +répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous +contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre? +Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi opposées que +la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des +tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la +vérité et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les +gens de bien.» + +Il n'était pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il +savait bien quel orage dans l'ombre se préparait à fondre sur sa tête, +mais il répugnait à son honnêteté de combattre l'injustice par +l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir. + +La République était-elle fondée sur des bases durables quand l'innocence +tremblait pour elle-même, persécutée par d'audacieuses factions? On +allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dénonçant comme des +actes d'injustice et de cruauté les mesures sévères déployées contre les +conspirateurs, et en même temps on ne cessait de poursuivre les +patriotes. Ah! disait Robespierre, «l'homme humain est celui qui se +dévoue pour la cause de l'humanité et qui poursuit avec rigueur et avec +justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une +main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée». Mais +était-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la +Révolution aux dépens des républicains? On connaît le mot de Bourdon (de +l'Oise) à Durand-Maillane: «Oh! les braves gens que les gens de la +droite»! Tel était le système des conjurés. Ils recrutaient des alliés +parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la République, et +qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probité +même, aimèrent mieux le sacrifier à des misérables qu'ils méprisaient +que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la +Révolution. + +La crainte de Robespierre était que les calomnies des tyrans et de leurs +stipendiés ne finissent par jeter le découragement dans l'âme des +patriotes; mais il engageait ses concitoyens à se fier à la vertu de la +Convention, au patriotisme et à la fermeté des membres du comité de +Salut public et de Sûreté générale. Et comme ses paroles étaient +accueillies par des applaudissements réitérés: «Ah! s'écria ce +_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la liberté, ce ne +sont ni des applaudissements ni des éloges, mais une vigilance +infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les +circonstances se développeraient, car aucune puissance au monde n'était +capable de l'empêcher de s'épancher, de déposer la vérité dans le sein +de la Convention ou dans le coeur des républicains, et il n'était pas au +pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire échouer son courage. +«Qu'on répande des libelles contre moi», dit-il en terminant, «je n'en +serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et +l'égalité avec la même ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une +partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma +qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux +tyrans et aux conspirateurs[169].» Donc, à cette époque, Robespierre ne +considérait pas encore la rupture avec ses collègues du comité de Salut +public, ni même avec les membres du comité de Sûreté générale, comme une +chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforçait de le perdre dans +l'esprit de ces comités, mais il avait encore confiance dans la vertu et +la fermeté de leurs membres, et sans doute il ne désespérait pas de les +ramener à sa politique à la fois énergique et modérée. Une preuve assez +manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comité +de Salut public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Couthon fut +investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de +prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les +plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public[170]. + +[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor +an II (5 juillet 1794).] + +[Note 170: Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3 +juillet 1794). Etaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois, +Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre, +Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est +signé, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et +C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.] + +En confiant à Couthon, une importante mission, les collègues de +Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus +ardents amis? On le supposerait à tort; ils n'avaient pas encore de +parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de +l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de +Fleurus et à la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuvé +eux-mêmes la mission confiée à leur ami? Si Couthon différa son départ, +ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus +manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer +hautement, il voulait «partager les poignards dirigés contre +Robespierre»[172]. + +[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé +l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont +fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre +_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)] + +[Note 172: Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).] + + + + +IX + + +L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les +particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois +révolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement égarés, +éclatèrent d'une façon toute particulière aux Jacobins dans la séance du +21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare, à son sens, que la +défense généreuse des opprimés quand on n'en attend aucun profit. Or, si +quelqu'un usa sa vie, se dévoua complètement à soutenir la cause des +faibles, des déshérités, sans même compter sur la reconnaissance des +hommes, ce fut assurément lui. Ah! s'il eût été plus habile, s'il eût +prêté sa voix aux puissants de la veille, destinés à redevenir les +puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'éloges pour sa +mémoire; mais il voulait le bonheur de tous dans la liberté et dans +l'égalité; il ne voulait pas que la France devînt la proie de quelques +misérables qui dans la Révolution ne voyaient qu'un moyen de fortune; il +ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zélés multipliassent les +actes d'oppression, érigeassent en crimes des erreurs ou des préjugés +pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au +peuple même. Comment n'aurait-il pas été maudit des ambitieux vulgaires, +des fripons, des égoïstes, des spéculateurs avides qui finirent par tuer +la République après l'avoir déshonorée? + +Un décret avait été rendu qui, en mettant à l'ordre du jour la vertu et +la probité, eût pu sauver l'État; mais des hommes couverts du masque du +patriotisme s'en étaient servi pour persécuter les citoyens. «Tous les +scélérats», dit Robespierre, «ont abusé de la loi qui a sauvé la liberté +et le peuple français. Ils ont feint d'ignorer que c'était la justice +suprême que la Convention avait mise à l'ordre du jour, c'est-à-dire le +devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les +opprimés, et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l'écart ces +grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le +peuple et perdre les patriotes.» Un comité révolutionnaire avait imaginé +d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fête +se seraient trouvés en état d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons +citoyens, avaient été impitoyablement incarcérés. Voilà ce dont +s'indignait Robespierre, qui peut-être avait plus que «ces inquisiteurs +méchants et hypocrites», comme il les appelait, le droit de se montrer +sévère et rigide, car personne autant que lui ne prêcha d'exemple +l'austérité des moeurs. Après avoir parlé des obligations imposées aux +fonctionnaires publics dont il flétrit le faux zèle, il ajoutait: «Mais +ces obligations ne les forcent point à s'appesantir avec une inquisition +sévère sur les actions des bons citoyens pour détourner les yeux de +dessus les fripons; ces fripons qui ont cessé d'attirer leur attention +sont ceux-là même qui oppriment l'humanité, et sont de vrais tyrans. Si +les fonctionnaires publics avaient fait ces réflexions, ILS AURAIENT +TROUVÉ PEU DE COUPABLES A PUNIR, car le peuple est bon, et la classe des +méchants est la plus petite.» Elle est la plus petite, il est vrai, mais +elle est aussi la plus forte, aurait-il pu ajouter, parce qu'elle est la +plus audacieuse. + +En recommandant au gouvernement beaucoup d'unité, de sagesse et +d'action, Robespierre s'attacha à défendre les institutions +révolutionnaires devenues le point de mire des attaques de tous les +intrigants et de tous les fripons, devant les convoitises desquels elles +se dressaient comme un obstacle infranchissable. Il ne venait point +réclamer des mesures sévères contre les coupables, mais seulement +prémunir les citoyens contre les pièges qui leur étaient tendus, et +tâcher d'éteindre la nouvelle torche de discorde allumée au milieu de la +Convention nationale, qu'on s'efforçait d'avilir par un système de +terreur. A la franchise on avait substitué la défiance, et le sentiment +généreux des fondateurs de la République avait fait place au calcul des +âmes faibles. «Comparez», disait Robespierre, «comparez avec la justice +tout ce qui n'en a que l'apparence». Tout ce qui tendait à un résultat +dangereux lui semblait dicté par la perfidie. «Qu'importaient, +ajoutait-il, des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre +humain, si les mêmes hommes qui les débitaient attaquaient sourdement le +gouvernement révolutionnaire, tantôt modérés et tantôt hors de toute +mesure, déclamant toujours, et sans cesse s'opposant aux moyens utiles +qu'on proposait. Ces hommes, il était temps de se mettre en garde contre +leurs complots. + +Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'étaient les Bourdon +(de l'Oise), les Tallien, les Fouché, les Fréron, les Rovère; c'était à +ces hommes de sang et de rapine qu'il jetait ce défi hautain: «Il faut +que ces lâches conspirateurs ou renoncent à leurs complots infâmes, ou +nous arrachent la vie.» Car il ne s'illusionnait pas sur leurs desseins; +il savait bien qu'on en voulait à ses jours. + +Cependant il avait confiance encore dans le génie de la patrie, et, en +terminant, il engageait vivement les membres de la Convention à se +mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages +qui, en craignant pour eux-mêmes, cherchaient à faire partager leurs +craintes. «Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils +seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient +à la justice éternelle, qu'ils déjouent les complots par leur +surveillance; que le fruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le +bonheur et la vertu, et que nos frères, après avoir versé leur sang pour +nous assurer tant d'avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs +familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux +dévouement.[173]» Comment de telles paroles n'auraient-elles pas produit +une impression profonde sur une société dont la plupart des membres +étaient animés du plus pur patriotisme. Ah! si tous les hommes de cette +époque avaient été également amis de la patrie et des lois, la +Révolution se serait terminée d'une manière bien simple, sans être +inquiétée par les factieux comme venait de le déclarer Robespierre. +Mais, tandis que de sa bouche sortait cet éloquent appel à la justice, à +la probité, à l'amour de la patrie, la calomnie continuait son oeuvre +souterraine, et tous les vices coalisés se préparaient dans l'ombre à +abattre la plus robuste vertu de ces temps héroïques. + +[Note 173: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 30 messidor +(18 juillet 1794). Il est textuellement emprunté au _Journal de la +Montagne_.] + + + + +X + + +Parmi les hommes pervers acharnés à la perte de Robespierre, nous avons +déjà signalé Fouché, le futur duc d'Otrante, qui, redoutant d'avoir à +rendre compte du sang inutilement répandu à Lyon, cherchait dans un +nouveau crime l'impunité de ses nombreux méfaits. Une adresse des +habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion +sur les affaires lyonnaises, fournit à Robespierre l'occasion de +démasquer tout à fait ce sanglant maître fourbe. + +C'était le 23 messidor (11 juillet 1794). Reprenant les choses de plus +haut, Maximilien rappela d'abord la situation malheureuse où s'étaient +trouvés les patriotes de cette ville à l'époque du supplice de Chalier, +supplice si cruellement prolongé par les aristocrates de Lyon. Par +quatre fois le bourreau avait fait tomber la hache sur la tête de +l'infortuné maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tête mutilée, +s'était écrié d'une voix mourante: _Vive la République! attachez-moi +la cocarde_. Nous avons dit avec quelle modération Couthon avait usé +de la victoire. Collot-d'Herbois lui avait reproché de s'être laissé +entraîner par une pente naturelle vers l'indulgence; il avait même +dénoncé à Robespierre ce système d'indulgence inauguré par Couthon, en +rendant d'ailleurs pleine justice aux intentions de son collègue. La +commission temporaire, établie pour juger les conspirateurs, avait +commencé par déployer de l'énergie; mais bientôt, cédant à la séduction +de certaines femmes et à de perfides manoeuvres, elle s'était relâchée +de sa pureté; les patriotes avaient été de nouveau en butte aux +persécutions de l'aristocratie, et, de désespoir, le républicain +Gaillard, un des amis de Chalier, s'était donné la mort. Cette +commission ne fonctionnait pas d'ailleurs à titre de tribunal; il ne +s'agissait donc nullement de la terrible commission des _sept_ +instituée par Fouché et par Collot-d'Herbois à la place des deux anciens +tribunaux révolutionnaires également créés par eux, et qui, astreints à +de certaines formes, n'accéléraient pas à leur gré l'oeuvre de vengeance +dont ils étaient les sauvages exécuteurs. C'était cette dernière +commission à laquelle Robespierre reprochait de s'être montrée +impitoyable, et d'avoir proscrit à la fois la faiblesse et la +méchanceté, l'erreur et le crime. + +Eh bien! un historien de nos jours, par une de ces aberrations qui font +de son livre un des livres les plus dangereux qui aient été écrits sur +la Révolution française, confond la commission temporaire de +surveillance républicaine avec la sanglante commission dite des +_sept_, tout cela pour le plaisir d'affirmer, en violation de la +vérité, que Robespierre soutenait à Lyon les ultra-terroristes contre +l'exécrable Fouché[174]. Et la preuve, il la voit dans ce fait que +l'austère tribun invoquait à l'appui de son accusation le souvenir de +Gaillard, «le plus violent des ultra-terroristes de Lyon». On ne saurait +vraiment avoir la main plus malheureuse. Il est faux, d'abord, que +Gaillard ait été un violent terroriste. Victime lui-même de longues +vexations de la part de l'aristocratie, il s'était tué le jour où, en +présence de persécutions dirigées contre certains patriotes, il avait +désespéré de la République, comme Caton de la liberté. Son suicide avait +eu lieu dans les derniers jours de frimaire an II (décembre 1793). Or, +trois mois après environ, le 21 ventôse (11 mars 1794), Fouché écrivait +de Lyon à la Convention ces lignes déjà citées en partie: «La justice +aura bientôt achevé son cours terrible dans cette cité rebelle; il +existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, _nous allons +les lancer sous la foudre_; il faut que tout ce qui fit la guerre à +la liberté, tout ce qui fut opposé à la République, ne présente aux yeux +des républicains que des cendres et des décombres[175].» N'est-il pas +souverainement ridicule, pour ne pas dire plus, de venir opposer le +prétendu terrorisme de Gaillard à la modération de Fouché! + +[Note 174: _Histoire de la Révolution_, par M. Michelet, t. +VII, p. 402.--M. Michelet reproche à MM. Buchez et Roux de profiter des +moindres équivoques pour faire dire à Robespierre le contraire de ce +qu'il veut dire. Et sur quoi se fonde-il pour avancer cette grave +accusation? Sur ce que les auteurs de l'_Histoire parlementaire_ +ont écrit à la table de leur tome XXXIII: _Robespierre declare qu'il +veut arrêter l'effusion du sang humain_. Mais ils renvoient à la page +341, où ils citent textuellement et _in extenso_ le discours de +Robespierre dont la conclusion est, en effet, qu'il faut arrêter +l'effusion du sang humain «versé par le crime.» Que veut donc de plus M. +Michelet? Est-ce que par hasard on a l'habitude de ne lire que la table +des matières? Il sied bien, du reste, à cet écrivain de suspecter la +franchise historique de MM. Buchez et Roux, lui dont l'_histoire_ +est trop souvent bâtie sur des suppositions, des hypothèses et des +équivoques!] + +[Note 175: Voyez cette lettre à la suite du rapport de Courtois, +sous le numéro XXV.] + +Ce dont Robespierre fit positivement un crime à Fouché, ce furent les +persécutions indistinctement dirigées contre les ennemis de la +Révolution et contre les patriotes, contre les citoyens qui n'étaient +qu'égarés et contre les coupables. Tout concourt à la démonstration de +cette vérité. Son frère ne lui avait-il pas, tout récemment, dénoncé la +conduite «extraordinairement extravagante» de quelques hommes envoyés à +Commune-Affranchie[176]? Les plaintes des victimes n'étaient-elles pas +montées vers lui[177]? Que dis-je, à l'heure même où il prenait si +vivement à partie l'impitoyable mitrailleur de Lyon, ne recevait-il pas +une lettre dans laquelle on lui dépeignait le massacre d'une grande +quantité de pères de famille, dont la plupart n'avaient point pris les +armes[178]? Ce que voulait Robespierre, c'était le retour à la justice, +à la modération, sinon à une indulgence aveugle; il n'y a point d'autre +signification à attribuer à ces quelques mots dont se sont contentés les +rédacteurs du _Journal de la Montagne_ et du _Moniteur_ pour +indiquer l'ordre d'idées développé par lui dans cette séance du 23 +messidor, mais qui nous paraissent assez significatifs: «LES PRINCIPES +DE L'ORATEUR SONT D'ARRÊTER L'EFFUSION DU SANG HUMAIN VERSÉ PAR LE +CRIME»[179]. + +[Note 176: Lettre d'Augustin Robespierre à Maximilien, de Nice, en +date du 16 germinal. _Vide supra_.] + +[Note 177: Voyez les lettres de Cadillot, sous le numéro CVI, à la +suite du rapport de Courtois, et de Jérôme Gillet, dans les _Papiers +inédits_, t. I, p. 217.] + +[Note 178: Lettre en date du 20 messidor, déjà citée, d'une +chaumière au midi de Ville-Affranchie, numéro CV, à la suite du rapport +de Courtois.] + +[Note 179: M. Michelet trouve que le rédacteur du journal a étendu +complaisamment la pensée de Robespierre. (T. VII, p. 402.) En vérité, +c'est par trop naïf!] + +Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises à Lyon par +Fouché, Robespierre entendait aussi flétrir les actes d'oppression +multipliés sur tous les points de la République; il revendiquait pour +lui, et même pour ses collègues du comité, dont il ne séparait point sa +cause, l'honneur d'avoir distingué l'erreur du crime et défendu les +patriotes _égarés_. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait +persécuté les patriotes de Commune-Affranchie «avec une astuce, une +perfidie aussi lâche que cruelle», c'est-à-dire Fouché, n'était-il pas +le même qui, à cette heure, se trouvait être l'âme d'un complot ourdi +contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut +public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hélas! +dans quelle erreur il était! «Nous demandons enfin», dit-il, «que la +justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple +victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses +pieds toutes les petites intrigues»[180]. On convint, sur la proposition +de Robespierre, d'inviter Fouché à se disculper des reproches dont il +avait été l'objet. + +[Note 180: Comment s'étonner que, dès 1794, Fouché ait été le fléau +des plus purs patriotes! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors +de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme on +sait, proscrivit tant de républicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui, +en 1815, fournit à la monarchie une liste de cent citoyens voués +d'avance par lui à l'exil, à la ruine, à la mort?] + +Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n'en manquait pas au +milieu même de la société des Jacobins, dont quelques jours auparavant +on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu +de temps de l'armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de +la société contre les persécuteurs des patriotes, s'élança à la tribune, +et, d'une voix émue, raconta qu'on avait usé à son égard des plus basses +flatteries pour l'éloigner de son frère. Mais, s'écria-t-il, on +chercherait en vain à nous séparer. «Je n'ambitionne que la gloire +d'avoir le même tombeau que lui». Voeu touchant qui n'allait pas tarder +à être exaucé. Couthon vint aussi réclamer le privilège de mourir avec +son ami: «Je veux partager les poignards de Robespierre».--«Et moi +aussi! et moi aussi»! s'écria-t-on tous les coins de la salle[181]. +Hélas! combien, au jour de de l'épreuve suprême, se souviendront de leur +parole! + +[Note 181: Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le +_Journal de la Montagne_, dans le _Moniteur_ du 26 messidor +(14 juillet 1794).] + +Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel +dans la Révolution, c'était le 14 juillet; ce jour-là, tous les coeurs +devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s'attendait, aux +Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n'était pas homme à +accepter une discussion publique, à mettre sa vie à découvert, à ouvrir +son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue étaient ses +armes; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueuses. + +Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la +priait de suspendre son jugement jusqu'à ce que les comités de Salut +public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite +politique et privée. Cette méfiance à l'égard d'une société dont tout +récemment il avait été le président était loin d'annoncer une conscience +tranquille. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit +la parole: il avait pu être lié jadis avec l'individu Fouché, dit-il, +parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le dénonçait, c'était moins +encore à cause de ses crimes passés que parce qu'il le soupçonnait de se +cacher pour en commettre d'autres. + +Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions. +N'était-il pas dans le vrai quand il présentait Fouché comme le chef, +l'âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme, après +avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de +quelques membres qui s'étaient trouvés avec lui à Commune-Affranchie, +refusait-il de soumettre sa conduite à l'appréciation de ceux dont il +avait sollicité les suffrages? «Craint-il», s'écria Robespierre, cédant +à l'indignation qui l'oppressait, «craint-il les yeux et les oreilles du +peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime? +que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme +tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachées on n'y lise +ses pensées[182]? Craint-il que son langage ne décèle l'embarras et les +contradictions d'un coupable?» + +[Note 182: Dans le tome XX de l'_Histoire du Consulat et de +L'Empire_, M. Thiers, parlant de ce même Fouché, dit: «En portant à +la tribune _sa face pâle, louche, fausse_».] + +Puis, établissant entre Fouché et les véritables républicains un +parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui +n'avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient +employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. «Ils +plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre, +et voilà le crime que je reproche à Fouché». Étaient-ce là les principes +de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter +la terreur dans l'âme des bons citoyens? Et quelle ressource +resterait-il aux amis de la liberté s'il leur était interdit de parler, +tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour +les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès +lors la situation. Fouché, ajoutait-il, «est un imposteur vil et +méprisable»[183]. Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la +Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que +jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des +hommes dont les mains étaient «pleines de rapines et de crimes»[184]. +Mais, hélas il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du +parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas +moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre +obscur, Fouché fut exclu de la société. + +[Note 183: Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre +la République au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a +ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. «Je n'ai jamais vu +un plus hideux coquin», disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure). +Voyez à ce sujet _l'Histoire des deux Restaurations_, par M. de +Vaulabelle, t. III, p. 404.] + +[Note 184: Voyez, pour cette séance, _le Moniteur_ du 3 +thermidor (12 juillet 1794).] + +Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables +intrigues. «Je n'ai rien à redouter des _calomnies_ de Maximilien +Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa soeur, qui +habitait Nantes ... «dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement, +qui, j'espère, tournera au profit de la République». Déjà les conjurés +comptaient sur le succès. Cette lettre, communiquée à Bô, alors en +mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à +celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant, +homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre +qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au +comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général +Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours après, nouvelles +lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. «Mon affaire ... est devenue +celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu, +qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre», +écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché!! Et le +surlendemain: «... Encore quelques jours, les fripons (_sic_), les +scélérats seront connus; l'intégrité des hommes probes sera triomphante. +Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués...» Non, +jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au +lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de +Salut public: «Je vous envoie trois lettres de notre collègue +_Fouchet_, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut +se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées +criminelles....[186]» Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne +valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout était +consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et +des plus déplorables journées de la Révolution. + +[Note 185: Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2 +thermidor. _Archives_.] + +[Note 186: Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première +fois, sont en originaux aux _Archives_, où nous en avons pris +copie.] + + + + +CHAPITRE QUATRIÈME + + +Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre +aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de +Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la +Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre--Les deux amis +de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de +Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte +Robespierre.--Question de l'espionnage. + + +I + + +Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur +et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la +Révolution, arrêtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand; +voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et +comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de +thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la +prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde. + +A l'intérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les +prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient +rentrés dans le devoir; de gré ou de force, la contre-révolution avait +été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, à Marseille; Lyon s'était +soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément; Toulon, +livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait +été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies +dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si +célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit +de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de +combattants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois, +et à la veille de demander grâce. + +Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplis! Où est le +temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de +la capitale? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, l'Europe est +devenue envahie; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi. +Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde +sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord, +Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées; les alliés ont repassé la Sambre +en désordre après la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies, +Le Quesnoy, Condé, ont été repris également; enfin, sous les yeux de +Saint-Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la +bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à +la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en +grande partie, aux efforts énergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau +a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici +le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est à la veille d'être +sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles. + +Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand coeur de la +République? Non certes; mais, exposée aux agressions des États +despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des +positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder: +l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre. + +Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas +révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifférents au +spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. «Nous ne devons +point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la +neutralité», écrivait-il, le 22 pluviôse an II (10 février 1794), au +représentant Albite. «Force, implacabilité aux tyrans qui voudroient +nous dicter des lois sur les débris de la liberté; franchise, fraternité +aux peuples amis. Malheur à qui osera porter sur l'arche de notre +liberté un bras sacrilège et profanateur, mais laissons aux autres +peuples le soin de leur administration intérieure. C'est pour soutenir +l'inviolabilité de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les +peuples faibles se bornent à suivre quelquefois les grands exemples, les +peuples forts les donnent, et nous sommes forts.» Ce langage, où semble +se reconnaître l'âpre et hautain génie de Saint-Just, n'était-il pas +celui de la raison même[187]? + +[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F +II, 37.] + +Pour atteindre les immenses résultats dont nous avons rapidement tracé +le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'énergie et de vigilance +il fallut déployer! Quatorze armées organisées, équipées et nourries au +milieu des difficultés d'une véritable disette, notre marine remontée et +mise en état de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela +atteste suffisamment la prodigieuse activité des membres du comité de +Salut public. + +Lorsque, après Thermidor, les survivants de ce comité eurent, pour se +défendre, à dresser le bilan de leurs travaux, ils essayèrent de ravir à +Robespierre sa part de gloire, en prétendant qu'il n'avait été pour rien +dans les actes utiles émanés de ce comité, notamment dans ceux relatifs +à la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer à ce mensonge, au +risque de ternir la juste considération attachée à son nom. Robespierre, +Couthon, Saint-Just n'étaient plus là pour confondre l'imposture; +heureusement le temps est passé où l'histoire des vaincus s'écrivait +avec la pointe du sabre des vainqueurs. + +Nous avons prouvé ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa +toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la +voulut poussée à outrance pour qu'elle fût plus vite terminée; mais sans +cesse il s'efforça de subordonner l'élément militaire à l'élément civil, +le premier ne devant être que l'accessoire dans une nation bien +organisée. Tant qu'il vécut, pas un général ne fut pris de l'ambition du +pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorités constituées. +Quand ils partaient, nos volontaires de 92, à la voix des Robespierre et +des Danton, ce n'était point le bâton de maréchal qu'ils rêvaient, +c'était le salut, le triomphe de la République, puis le prochain retour +au foyer. + +Quelle était donc la perspective que Robespierre montrait à nos troupes +dans les lettres et proclamations adressées par lui aux officiers et aux +soldats, et dont nous avons pu donner quelques échantillons? Etait-ce la +gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas +directement à la défense du pays? Non, c'était surtout la récompense que +les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir +accompli. Et à cette époque le désintéressement était grand parmi les +masses. Comment oser révoquer en doute les constants efforts de +Maximilien pour hâter le moment du triomphe définitif de la République? +Plus d'une fois ses collègues du comité de Salut public se servirent de +lui pour parler aux généraux et aux représentants du peuple en mission +près les armées le langage mâle et sévère de la patrie. Il s'attacha +surtout à éteindre les petites rivalités qui, sur plusieurs points, +s'élevèrent parmi les commissaires de la Convention. «Amis, écrivait-il +en nivôse à Saint-Just et à Le Bas, à propos de quelques discussions +qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j'ai +craint, au milieu de nos succès, et à la veille d'une victoire décisive, +les conséquences funestes d'un malentendu ou d'une misérable intrigue. +Vos principes et vos vertus m'ont rassuré. Je les ai secondés autant +qu'il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse +en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de +toute mon âme[188].» + +[Note 188: Lettre inédite en date du 9 nivôse an II (27 février +1791), de la collection Portiez (de l'Oise).] + +Un peu plus tard, il écrivait encore à ces glorieux associés de sa +gloire et de son martyre: «Mes amis, le comité a pris toutes les mesures +qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle; il me +charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de +ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier échec +étoit la pénurie de généraux habiles; il vous adressera les militaires +patriotes et instruits qu'il pourra découvrir.» Puis, après leur avoir +annoncé l'envoi du général Stetenofer, officier apprécié pour son mérite +personnel et son patriotisme, il ajoutait: «Le comité se repose du reste +sur votre sagesse et sur votre énergie».[189] On voit avec quel soin, +même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes, +Robespierre s'effaçait devant le comité de Salut public; et l'on sait si +Saint Just et Le Bas ont justifié la confiance dont les avait investis +le comité. + +[Note 189: Lettre en date du 15 floréal an II (4 mai 1794), de la +collection de M. Berthevin.] + +Maintenant,--toutes concessions faites aux nécessités de la défense +nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait +considérée comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour +«les missionnaires armés» une invincible répulsion, c'est ce dont +témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la +guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes +n'étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les +principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par +la force des armes, comme le prétendent certains publicistes, ce fut par +la puissance de l'opinion. «Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni +même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe», disait +Robespierre, «mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos +délibérations et la grandeur de nos caractères[190].» + +[Note 190: Discours du 8 thermidor.] + +Les nations, tout en combattant, s'imprégnaient des idées nouvelles et +tournaient vers la France républicaine de longs regards d'envie et +d'espérance. Nos interminables courses armées à travers l'Europe ont +seules tué l'enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu +au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre +engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l'engouement +militaire, s'il avait une très médiocre admiration pour les +_carmagnoles_ de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il +n'aimait pas qu'on fît trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il +connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux +victorieux, c'est qu'instruit par les leçons de l'histoire, il savait +avec quelle facilité les peuples se jettent entre les mains d'un chef +d'armée habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est +une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel +sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l'humanité +ne lui en saurait gré? + +Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à +la veille de l'être! Tous les anciens privilèges blessants pour +l'humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le +despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze +siècles--détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus +avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonnée ou +livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive +sollicitude de la part de la Convention; des secours sont votés aux +familles des défenseurs de la République; de sages mesures sont prises +pour l'extinction de la mendicité; le code civil se prépare et se +discute; enfin une Constitution, où le respect des droits de l'homme est +poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution, +l'heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France +victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa marche vers l'avenir, vers le +progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces +glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses +ennemis mêmes stipuleraient pour lui. «Ne sentiez-vous donc pas que +j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois +beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que +j'avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les +plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande +partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé, +un de ses plus violents détracteurs[191]. + +[Note 191: _La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre +à ses continuateurs_, p. 5 et 6.] + +Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à +enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette année 1794, +fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que +d'avoir défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la +Constituante, il avait été le champion le plus assidu et le plus +courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus +chers; encore un pas, encore un effort, et le règne de la justice était +inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit de l'audace de +quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour +faire échouer la Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle +son triomphe définitif. + + + + +II + + +Revenons à la lutte engagée entre Robespierre et les membres les plus +gangrenés de la Convention; lutte n'est pas le mot, car de la part de +ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes +restés à la fameuse séance des Jacobins où Robespierre avait dénoncé +Fouché comme le plus vil et le plus misérable des imposteurs. Maximilien +savait très bien que les quelques députés impurs dont il avait signalé +la bassesse et les crimes à ses collègues du comité de Salut public +promenaient la terreur dans toutes les parties de la Convention; nous +avons parlé déjà des listes de proscription habilement fabriquées et +colportées par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et, +s'il attaquait résolument les représentants véritablement coupables à +ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de ceux qui +avaient pu se tromper sans mauvaise intention. + +On l'entendit, à la séance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux +Jacobins, défendre avec beaucoup de vivacité un député du Jura nommé +Prost, accusé, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant +allusion aux individus qui cherchaient à remplir la Convention de leurs +propres inquiétudes pour conspirer impunément contre elle, il dit: +«Ceux-là voudraient voir prodiguer des dénonciations hasardées contre +les représentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que +par erreur, pour donner de la consistance à leur système de terreur.» + +Il fallait se méfier, ajoutait-il, de la méchanceté de ces hommes qui +voudraient accuser les plus purs citoyens ou traiter l'erreur comme le +crime, «pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique inventé +par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est +conspirer contre la représentation nationale.... Vous voyez entre quels +écueils leur perfidie nous force à marcher, mais nous éviterons le +naufrage. La Convention est pure en général; elle est au-dessus de la +crainte comme du crime; elle n'a rien de commun avec une poignée de +conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux +contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la +ruine de la patrie qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi, +je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les +opprimés[192].» On voit sur quel terrain les enragés pouvaient se +rencontrer avec les ennemis de la Révolution, comme cela aura lieu au 9 +thermidor. + +[Note 192: Voy. _le Moniteur_ du 6 thermidor (24 juillet +1794).] + +Cependant, en dépit de Robespierre, la Terreur continuait son mouvement +ascensionnel. Ecoutons-le lui-même s'en plaindre à la face de la +République: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour +étendre le système de terreur et de calomnie. Des agents impurs +prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance +destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques et portaient le +désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la +Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions +concertées....[193]» Comment ne pas s'étonner de l'injustice de ces +prétendus libéraux qui après tous les pamphlétaires de la réaction, +viennent lui jeter à la tête les mesures tyranniques, les maux auxquels +il lui a été impossible de s'opposer et dont il était le premier à +gémir! Tout ce qui était de nature à compromettre, à avilir la +Révolution lui causait une irritation profonde et bien légitime. + +[Note 193: Discours du 8 thermidor.] + +Un jour, il plut à un individu du nom de Magenthies de réclamer de la +Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un +jurement le nom de Dieu: n'était-ce point là une manoeuvre +contre-révolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une pétition +émanée de la Société des Jacobins, pétition où d'un bout à l'autre son +esprit se reconnaît tout entier, il la fit dénoncer à l'Assemblée comme +une injure à la nation elle-même. «N'est-ce pas l'étranger qui, pour +tourner contre vous-mêmes ce qu'il y a de plus sacré, de plus sublime +dans vos travaux, vous fait proposer d'ensanglanter les pages de la +philosophie et de la morale, en prononçant la peine de mort contre tout +individu qui laisserait échapper ces mots: _Sacré nom de +Dieu_[194]?» + +[Note 194: Voy. cette pétition dans _le Moniteur_ du 8 +thermidor (26 juillet 1794).] + +N'était-ce pas aussi pour déverser le ridicule sur la Révolution que +certains personnages avaient inventé les repas communs en plein air, +dans les rues et sur les places publiques, repas où l'on forçait tous +les citoyens de se rendre. Cette idée d'agapes renouvelées des premiers +chrétiens, d'une communion fraternelle sous les auspices du pain et du +vin, avait souri à quelques patriotes de bonne foi, mais à courte vue. +Ils ne surent pas démêler ce qu'il y avait de perfide dans ces dîners +soi-disant patriotiques. Ici l'on voyait des riches insulter à la +pauvreté de leurs voisins par des tables splendidement servies; là des +aristocrates attiraient les sans-culottes à leurs banquets somptueux et +tentaient de corrompre l'esprit républicain. Les uns s'en faisaient un +amusement: «_A ta santé, Picard_,» disait telle personne à son +valet qu'elle venait de rudoyer dans la maison. Et la petite maîtresse +de s'écrier avec affectation: «Voyez comme j'aime l'égalité; je mange +avec mes domestiques.» D'autres se servaient de ces banquets comme +autrefois du bonnet rouge, et les contre-révolutionnaires accouraient +s'y asseoir, soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire +pour faciliter l'exécution de leurs desseins artificieux. Payan à la +commune[195], Barère à la Convention[196], Robespierre aux +Jacobins[197], dépeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces +sortes de réunions, et engagèrent fortement les bons citoyens à +s'abstenir d'y assister désormais. Ces conseils furent entendus; les +repas prétendus fraternels disparurent des rues et des places publiques, +comme jadis, à la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont +tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Révolution. + +[Note 195: Séance du Conseil général du 27 messidor (15 juillet). +Voy. le discours de Payan dans _le Moniteur_ du 2 thermidor.] + +[Note 196: Séance du 28 messidor (16 juillet 1794), _Moniteur_ +du 29 messidor.] + +[Note 197: Séance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794). +Aucun journal que je sache, n'a rendu compte de cette séance. Je n'en ai +trouvé mention que dans une lettre de Garnier-Launay à Robespierre. Voy. +cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. 1er p. 231.] + + + + +III + + +Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à +côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son coeur +saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les +causes. + +Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses +oreilles: «Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une +faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous +préconisez la vertu: nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés +par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour +égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature, +à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du +sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme +une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans +vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament....» Cette lettre +était de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami à qui Robespierre +au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous +avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue +beaucoup plus rare. + +[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de +Mme Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par +Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans +_les Papiers inédits_..., t. 1er, p. 254.] + +Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps +d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui +l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois. +«Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la +position où nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin résolu de ne +plus te rien dire[199]....», lui mandait Buissart de son côté.--«Mon +cher Bon bon...», écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin +Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'ancien notaire +Deshorties qui avait épousé en secondes noces Eulalie de Robespierre, et +dont Maximilien avait aimé et failli épouser la fille, «que te +chargerai-je de dire à Maximilien? Te prierai-je de me rappeler à son +souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et +aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus +pour ses amis....[200]» Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à +quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers +alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence. + +[Note 199: Voy. _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 253.] + +[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle +porte en suscription: Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen +Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.] + +Les plaintes dont Mme Buissart s'était faite l'écho auprès de +Robespierre concernaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que +les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de +Maximilien. «Voilà le bourreau dont se servait Robespierre», disaient +d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du +15 thermidor (2 août 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon +était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just +et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire +disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis +l'année précédente par le misérable auteur du _Rougyff_. Si quelque +chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de +ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des +Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des +formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de +rapines, et lors de son procès, il se justifia victorieusement +d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins. + +[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 août 1794).] + +[Note 202: Voy. notamment une lettre écrite par Guffroy à ses +concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 1794).] + +Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le +Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste +de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et +les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa +mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable +des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une +dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha +Robespierre. + +Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premières +années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui +avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager +à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres[203], et un peu +plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de +la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine, +venait d'être suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du +reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que +l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus +patriotiques. + +[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. +III, p. 237.] + +[Note 204: _Papiers inédits_..., t. III, p. 254. Général de +division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était +commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du général +Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est +mort à Paris dans un âge assez avancé.] + +Chargé, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le +Pas-de-Calais pour y réprimer les manoeuvres et les menées +contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre[205], il +déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais +par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission? Fut-ce par +Robespierre? Lisez cette lettre: + +[Note 205: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Collot-d'Herbois, +Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.] + +«... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées +par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire; +l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par +tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les +forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous +le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frappé.... Secouez sur les +traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue, +sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité +applaudit à vos travaux. _Signé_ «Billaud-Varenne, Carnot, +Barère[206].» + +[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793), +_Rapport de Saladin_, p. 68.] + +Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie +par Le Bon: «Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous +avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais +encore commandées par votre mission; rien ne doit faire obstacle à votre +marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs +sont illimités....» _Signé_ Billaud-Varenne, Carnot, Barère et +Robert Lindet[207]. + +[Note 207: Cette lettre est également du mois de brumaire. +_Rapport de Saladin_, p. 69.] + +Certes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut +public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en +définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit +Carnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse +banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et +_sans savoir_, on ne peut s'empêcher de sourire. Carnot, dans tous +les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de +Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux +commissaires de la Convention de secouer, même sur les traîtres, le +flambeau et le glaive. + +Ce n'est pas tout: lorsqu'en exécution du décret du 14 frimaire (4 +décembre 1793), le comité de Salut public fut autorisé à modifier le +personnel des envoyés conventionnels, Joseph Le Bon se trouva désigné +pour les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par +Billaud-Varenne, Barère, Collot-d'Herbois et Carnot[208]. + +[Note 208: Arrêté en date du 9 nivôse an II (29 décembre 1793), +_Archives_.] + +Revenu à Paris au commencement de pluviôse, sur une invitation pressante +de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de +quelques jours à peine, en vertu d'un arrêté ainsi conçu: «Le comité de +Salut public arrête que le citoyen Le Bon retournera dans le département +du Pas-de-Calais, en qualité de représentant du peuple, pour y suivre +les opérations déjà commencées; il pourra les suivre dans les +départements environnants. Il est revêtu à cet effet des pouvoirs qu'ont +les autres représentants du peuple.» _Signé_ Barère, Collot-d'Herbois +et Carnot[209].» + +[Note 209: Arrêté en date du 11 ventôse (1er mars 1794), +_Archives_, A F II, 58.] + +Je n'ai aucunement l'intention, je le répète, d'incriminer les +signataires de ces divers arrêtés, ni de rechercher jusqu'à quel point +Joseph Le Bon dépassa, dans la répression des crimes contre +-révolutionnaires, les bornes d'une juste sévérité; seulement il +importe de laisser à chacun la responsabilité de ses actes, et de +montrer une fois de plus ce que valent les déclamations de tous ces +écrivains qui persistent à attribuer à Robespierre ce qui fut l'oeuvre +commune du comité de Salut public et de la Convention nationale. + +Il y avait à Arras un parti complètement opposé à Joseph Le Bon, et dans +lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui +explique la lettre de Mme Buissart à Robespierre. Mais une chose me rend +infiniment suspecte la prétendue modération de ce parti: il avait pour +chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont +l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en +soit, Mme Buissart accourut auprès de Robespierre et vint loger sous le +même toit, dans la maison de Duplay, ou elle reçut la plus affectueuse +hospitalité. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui +dépeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville +natale. + +De son côté, le mari écrivait à son ami, à la date du 10 messidor (18 +juillet 1794): «N'accordez rien à l'amitié, mais tout à la justice; ne +me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-être +vous-même, puisque vous la défendez si bien....» On comptait beaucoup +alors à Arras sur la prochaine arrivée d'Augustin Robespierre, dont il +avait été un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. «Quand +viendra Bon bon tant désiré?» ajoutait Buissart; «lui seul peut calmer +les maux qui désolent votre patrie...[210]» + +[Note 210: Cette lettre, supprimée par Courtois, et dont nous avons +l'original sous les yeux, a été insérée dans les _Papiers +Inédits_..., t. 1er, p. 247.] + +On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin +Robespierre avait su allier la sagesse, la modération à une inébranlable +fermeté et à une énergie à toute épreuve. + +Trois jours après, Buissart écrivait encore, à sa femme cette fois: +«L'arrivée de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de +ceux qui osent les persécuter; il connaît trop bien les individus de la +ville d'Arras pour ne pas rendre justice à qui il appartient. Sa +présence ne peut être suppléée par celle d'aucun autre. Il faut donc +qu'il vienne à Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais +patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu'à ce que je puisse le faire +moi-même; rendez-moi le même service auprès de Maximilien[211]....» Mais +Augustin n'était pas homme à quitter Paris à l'heure où déjà il voyait +prêt à éclater l'orage amassé contre son frère. + +[Note 211: _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre +porte en suscription: «A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue +Saint-Honoré, à Paris.»--Telle fut la terreur qui, après le 9 Thermidor, +courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne +reculèrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de +la commune d'Arras à la Convention, adresse dirigée contre Joseph Le +Bon, et dans laquelle Robespierre «Cromwell» est assimilé à Tibère, à +Néron et à Caligula, on voit figurer, non sans en être attristé, la +signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II +(11 août 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payèrent du reste +ce tribut à la lâcheté humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'héroïque +Duquesnoy lui-même, lequel, dans une lettre adressée à ses concitoyens +d'Arras et de Béthune, à la date du 16 fructidor (12 septembre 1794), +pour se défendre d'avoir été _le complice_ de Maximilien, jeta +l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta +amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la +réaction. «Ménage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un défenseur tel +que toi,» écrivait-il à Robespierre en floréal. (Lettre inédite de la +collection Portiez [de l'Oise]).] + +Cependant Robespierre, ému des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du +comité de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au +propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa +conduite avait été l'objet d'une accusation violente de la part de +Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collègues? +Le comité de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention +par la bouche de Barère, et l'Assemblée écarta par un ordre du jour +dédaigneux les réclamations auxquelles avaient donné lieu les opérations +de ce représentant dans le département du Pas-de-Calais[213]. Toutefois, +le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en +liberté un certain nombre de ses compatriotes, incarcérés par les ordres +du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet, +les frères Le Blond et leurs femmes. Ils arrivèrent dans leur pays le +coeur plein de reconnaissance, et en bénissant leur sauveur, juste au +moment où y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi +il faillit leur en coûter cher pour avoir, dans un sentiment de +gratitude, prononcé avec éloge le nom de Robespierre[214]. + +[Note 212: Séance de la Convention du 15 thermidor (2 août 1794), +_Moniteur_ du 16 thermidor.] + +[Note 213: Séance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794), +_Moniteur_ du 22 messidor.] + +[Note 214: Ceci, tiré d'un pamphlet de Guffroy intitulé: _les +Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxième censure +républicaine_, in-8º de 474 p., an III, p. 167.] + +Quand, victime des passions contre-révolutionnaires, Joseph Le Bon +comparut devant la cour d'assises d'Amiens, où du moins l'énergie de son +attitude et la franchise de ses réponses contrastèrent singulièrement +avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il répondit à ceux qui +prétendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une créature +de Robespierre: «Qu'on ne croie point que ce fût pour faire sortir les +détenus et pour anéantir les échafauds qu'on le proscrivît; non, non; +qu'on lise son discours du 8 à la Convention et celui que Robespierre +jeune prononça la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il +provoquait lui-même l'ouverture des prisons et qu'il s'élevait contre la +multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire +encore[215]....» Et l'accusation ne trouva pas un mot à répondre. «Qu'on +ne s'imagine point», ajouta Le Bon, «que le renversement de Robespierre +a été opéré pour ouvrir les prisons; hélas! non; ç'a été simplement pour +sauver la tête de quelques fripons[216]». L'accusation demeura muette +encore. + +[Note 215: _Procès de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.] + +[Note 216: _Ibid._, p. 167.] + +Ces paroles, prononcées aux portes de la tombe, en face de l'échafaud, +par un homme dont l'intérêt au contraire eût été de charger la mémoire +de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont +l'indiscutable vérité. Il faut être d'une bien grande naïveté ou d'une +insigne mauvaise foi pour oser prétendre que la catastrophe du 9 +thermidor fut le signal du réveil de la justice. Quelle ironie +sanglante! + + + + +IV + + +Que Robespierre ait été déterminé à mettre fin aux actes d'oppression +inutilement et indistinctement prodigués sur tous les points de la +République, qu'il ait été résolu à subordonner la sévérité nationale à +la stricte justice, en évitant toutefois de rendre courage à la +réaction, toujours prête à profiter des moindres défaillances du parti +démocratique; qu'il ait voulu enfin, suivant sa propre expression, +«arrêter l'effusion de sang humain versé par le crime», c'est ce qui est +hors de doute pour quiconque a étudié aux vraies sources, de sang-froid +et d'un esprit impartial, l'histoire de la Révolution française. La +chose était assez peu aisée puisqu'il périt en essayant de l'exécuter. +Or l'homme qui est mort à la peine dans une telle entreprise mériterait +par cela seul le respect et l'admiration de la postérité. + +De son ferme dessein d'en finir avec les excès sous lesquels la +Révolution lui paraissait en danger de périr, il reste des preuves de +plus d'un genre, malgré tout le soin apporté par les Thermidoriens à +détruire les documents de nature à établir cette incontestable vérité. +Il se plaignait qu'on prodiguât les accusations injustes pour trouver +partout des coupables. Une lettre du littérateur Aignan, qui alors +occupait le poste d'agent national de la commune d'Orléans, nous apprend +les préoccupations où le tenait la moralité des dénonciateurs[217]. Il +avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes +même ne fussent victimes de vengeances particulières, persécutés par des +hommes pervers; et ses craintes, hélas! n'ont été que trop justifiées. +Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations +publiques, de les composer de citoyens probes, dévoués, incapables de +sacrifier l'intérêt général à leur intérêt particulier, et décidés à +combattre résolûment tous les abus, sans détendre le ressort +révolutionnaire. + +[Note 217: Lettre à Deschamps, en date du 17 prairial an II (5 juin +1794). Devenu plus tard membre de l'Académie française, Aignan était, +pendant la Révolution, un partisan et un admirateur sincère de +Robespierre. «Je suis bien enchanté du retour de Saint-Just et de +l'approbation que Robespierre et lui veulent bien donner à mes +opérations. Le bien public, l'affermissement de la République une et +indivisible, le triomphe de la vertu sur l'intrigue, tel est le but que +je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime», écrivait-il à son +«cher Deschamps» qui sera frappé avec Robespierre. (_Papiers +inédits_,.., t. 1er, p. 162). Eh bien! telle est la conscience, la +bonne foi de la plupart des biographes, qu'ils font d'Aignan une victime +_de la tyrannie de Robespierre_, tandis qu'au contraire, Aignan fut +poursuivi comme un ami, comme une créature de Maximilien. (Voy. +notamment la _Biographie universelle_, à l'article AIGNAN). Chose +assez singulière, cet admirateur de Robespierre eut pour successeur à +l'Académie française le poète Soumet, qui fut un des plus violents +calomniateurs de Robespierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais +vers. (Voy. _Divine Épopée_.)] + +Les seuls titres à sa faveur étaient un patriotisme et une intégrité à +toute épreuve. Ceux des représentants en mission en qui il avait +confiance étaient priés de lui désigner des citoyens vertueux et +éclairés, propres à occuper les emplois auxquels le comité de Salut +public était chargé de pourvoir. + +Ainsi se formèrent les listes de patriotes trouvées dans les papiers de +Robespierre. Ainsi fut appelé au poste important de la commission des +hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des +gens de bien et de courage en nombre suffisant n'était pas chose facile, +tant d'indignes agents étaient parvenus, en multipliant les actes +d'oppression à jeter l'épouvante dans les coeurs! «Tu me demandes la +liste des patriotes que j'ai pu découvrir sur ma route,» écrivait +Augustin à son frère, «ils sont bien rares, ou peut-être la torpeur +empêchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l'oppression où +se trouvoit la vertu»[218]. + +[Note 218: Lettre en date du 16 germinal an II (5 avril 1794), déjà +citée.] + +Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laissé tomber un +jour du haut de la tribune: «La vertu a toujours été en minorité sur la +terre». Aux approches du 9 thermidor, il fit, dit-on, des ouvertures à +quelques conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractère et +le talent, et il chargea une personne de confiance de demander à +Cambacérès s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprême contre les +révolutionnaires dans le sens du crime[219]. Homme d'une intelligence +supérieure, Cambacérès sentait bien que la justice, l'équité, le bon +droit, l'humanité étaient du côté de Robespierre; mais, caractère +médiocre, il se garda bien de se compromettre, et il attendit patiemment +le résultat du combat pour passer du côté du vainqueur. On comprend +maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de l'Empire, il +disait, en parlant du 9 thermidor: «Ça été un procès jugé, mais non +plaidé». Personne n'eût été plus que lui en état de le plaider en toute +connaissance de cause, s'il eût été moins ami de la fortune et des +honneurs. + +[Note 219: Ce fait a été assuré à M. Hauréau par Godefroy Cavaignac, +qui le tenait de son père; et la personne chargée de la démarche auprès +de Cambacérès n'aurait été autre que Cavaignac lui-même. Pour détacher +de Robespierre ce membre de la Montagne, les Thermidoriens couchèrent +son nom sur une des prétendues listes de proscrits qu'ils faisaient +circuler. Après Thermidor, Cavaignac se rallia aux vainqueurs et trouva +en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la réaction.] + +Tandis que Robespierre gémissait et s'indignait de voir des préjugés +incurables, ou des choses indifférentes, ou de simples erreurs érigés en +crimes[220], ses collègues du comité de Salut public et du comité de +Sûreté générale proclamaient bien haut, au moment même où la hache +allait le frapper, que les erreurs de l'aristocratie étaient des crimes +irrémissibles[221]. La force du gouvernement révolutionnaire devait être +centuplée, disaient-ils, par la chute d'un homme dont la popularité +était trop grande pour une République[222]. + +[Note 220: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 221: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor (28 +juillet 1794) Voy. le _Moniteur_ du 12.] + +[Note 222: _Ibid._] + +Le désir d'en finir avec la Terreur était si loin de la pensée des +hommes de Thermidor, que, dans la matinée du 10, faisant allusion aux +projets de Robespierre de ramener au milieu de la République «la justice +et la liberté exilées», ils s'élevèrent fortement contre l'étrange +présomption de ceux qui voulaient arrêter le cours _majestueux, +terrible_ de la Révolution française[223]. + +[Note 223: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor +(_Moniteur_ du 12).] + +Les anciens membres des comités nous ont du reste laissé un aveu trop +précieux pour que nous ne saisissions pas l'occasion de le mettre encore +une fois sous les yeux du lecteur. Il s'agit des séances du comité de +Salut public à la veille même de la catastrophe: «Lorsqu'on faisoit le +tableau des circonstances malheureuses où se trouvait la chose publique, +disent-ils, chacun de nous cherchoit des mesures et proposoit des +moyens. Saint-Just nous arrêtoit, jouoit l'étonnement de n'être pas dans +la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les coeurs +étoient fermés, suivant lui; qu'il ne connaissoit rien, qu'il ne +concevoit pas cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque +instant, et il nous conjuroit, au nom de la République, de revenir à des +idées plus justes, à des mesures plus sages[224]». C'étaient ainsi, +ajoutent-ils, que le _traître_ les tenait en échec, paralysait +leurs mesures et refroidissait leur zèle[225]. Saint-Just se contentait +d'être ici l'écho des sentiments de son ami, qui, certainement, n'avait +pas manqué de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre +plaisir à multiplier les actes d'oppression et à rendre les institutions +révolutionnaires odieuses par des excès[226]. + +[Note 224: _Réponse des membres des deux anciens comités de Salut +public et de Sûreté générale aux imputations de Laurent Lecointre_, +note [illisible] Voy. p. 107.] + +[Note 225: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_.] + +[Note 226: Discours du 8 thermidor.] + +Un simple rapprochement achèvera de démontrer cette vérité, à savoir que +le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables +lettres, trouvées dans les papiers de Robespierre, il y avait une +certaine quantité de lettres anonymes pleines d'invectives, de bave, de +fiel, comme sont presque toujours ces oeuvres de lâcheté et d'infamie. +Plusieurs de ces lettres provenant du même auteur, et remarquables par +la beauté et la netteté de l'écriture, contenaient, au milieu de +réflexions sensées et de vérités, que Robespierre était le premier à +reconnaître, les plus horribles injures contre le comité de Salut +public. A la suite de son rapport, Courtois ne manqua pas de citer avec +complaisance une de ces lettres où il était dit que Tibère, Néron, +Caligula, Auguste, Antoine et Lépide n'avaient jamais rien imaginé +d'aussi horrible que ce qui se passait[227]. Et Courtois de +s'extasier,--naturellement[228]. + +[Note 227: Pièce à la suite du rapport de Courtois, numéros XXXI et +XXXII.] + +[Note 228: P. 18 du rapport.] + +Ces lettres étaient d'un homme de loi, nommé Jacquotot, demeurant rue +Saint-Jacques. Robespierre ne se préoccupait guère de ces lettres et de +leur auteur, dont, sur plus d'un point du reste, il partageait les +idées. Affamé de persécution comme d'autres de justice, l'ancien avocat, +lassé en quelque sorte de la tranquillité dans laquelle il vivait au +milieu de cette Terreur dont il aimait tant à dénoncer les excès, +écrivit une dernière lettre, d'une violence inouïe, où il stigmatisa +rudement la politique extérieure et intérieure du comité de Salut +public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, cette fois, il +adressa sa missive à Saint-Just: «Jusqu'à présent j'ai gardé l'anonyme, +mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans +ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe[229].» + +[Note 229: L'original de cette lettre est aux _Archives_. Elle +porte en suscription: Au citoyen Saint-Just, député à la Convention et +membre du comité de Salut public.] + +D'autres, les Legendre, les Bourdon (de l'Oise), par exemple, se fussent +empressés d'aller déposer ce libelle sur le bureau du comité afin de +faire montre de zèle, eussent réclamé l'arrestation de l'auteur; +Saint-Just n'y fit nulle attention; il mit la lettre dans un coin, garda +le silence, et Jacquotot continua de vivre sans être inquiété jusqu'au 9 +thermidor. Mais, au lendemain de ce jour néfaste, les glorieux +vainqueurs trouvèrent les lettres du malheureux Jacquotot, et, sans +perdre un instant, ils le firent arrêter et jeter dans la prison des +Carmes[230], tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal +du réveil de la modération, de la justice et de l'humanité! + +[Note 230: Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot: «Paris, le 11 +thermidor.... Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent +que le nommé Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13, +sera mis sur-le-champ en état d'arrestation dans la maison de détention +dite des Carmes; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera +faite, et ceux qui paraîtront suspects seront portés au comité de Sûreté +générale de la Convention nationale. Barère, Dubarran, Billaud-Varenne, +Robert Lindet, Jagot, Voulland, Moïse Bayle, C.-A. Prieur, +Collot-d'Herbois, Vadier.» (_Archives_. coll. 119.)] + + + + +V + + +C'est ici le lieu de faire connaître par quels étranges procédés, par +quels efforts incessants, par quelles manoeuvres criminelles les ennemis +de Robespierre sont parvenus à ternir sa mémoire aux yeux d'une partie +du monde aveuglé. Nous dirons tout à l'heure de quelle réputation +éclatante et pure il jouissait au moment de sa chute, et pour cela nous +n'aurons qu'à interroger un de ses plus violents adversaires. Disons +auparavant ce qu'on s'est efforcé d'en faire, et comment on a tenté de +l'assassiner au moral comme au physique. + +Un historien anglais a écrit: «De tous les hommes que la Révolution +française a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus +remarquable.... Aucun homme n'a été plus mal représenté, plus défiguré +dans les portraits qu'ont faits de lui les annalistes contemporains de +toute espèce[231].» Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils à des +malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change, +sont les premiers à crier: au voleur! les Thermidoriens, comme on l'a +vu, mettaient tout en oeuvre pour rejeter sur Robespierre la +responsabilité des crimes dont ils s'étaient couverts. D'où ce cri +désespéré de Maximilien: «J'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être +souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes +pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de +l'humanité[232].» Et ces hommes, quels étaient-ils? Ceux-là mêmes qui +avaient poursuivi les Dantonistes avec le plus d'acharnement. Nous le +savons de Robespierre lui-même: «Que dirait-on si les auteurs du complot +... étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Desmoulins à +l'échafaud[233]?» Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion +étaient Vadier, Amar, Voulland, Billaud-Varenne. Ah! à cette heure +suprême, est-ce qu'un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu'une +voix secrète ne lui reprocha pas amèrement de s'être laissé tromper au +point de consentir à abandonner ces citoyens illustres? + +[Note 231: Alison, _History of Europe_, t. II, p. 145.] + +[Note 232: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 233: _Ibid._] + +Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songèrent +pas tout d'abord à faire de Maximilien le bouc émissaire de la Terreur; +au contraire, ainsi qu'on l'a vu déjà, ils le dénoncèrent bien haut +comme ayant voulu arrêter le cours _majestueux, terrible_ de la +Révolution. Il est si vrai que le coup d'État du 9 thermidor eut un +caractère ultra-terroriste, qu'après l'événement Billaud-Varenne et +Collot-d'Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d'Herbois +comme entachés d'aristocratie[234]. Et, le 19 fructidor (1er septembre +1794), on entendait encore le futur duc d'Otrante, l'exécrable Fouché, +s'écrier: «Toute pensée d'indulgence est une pensée contre +-révolutionnaire[235].» + +[Note 234: Aucun historien, que je sache, n'a jusqu'à ce jour +signalé cette particularité.] + +[Note 235: Voy. le _Moniteur_ du 19 fructidor an II (5 +septembre 1794).] + +Mais quand la contre-révolution en force fut venue s'asseoir sur les +bancs de la Convention, quand les portes de l'Assemblée eurent été +rouvertes à tous les débris des partis girondin et royaliste, quand la +réaction enfin se fut rendue maîtresse du terrain, les Thermidoriens +changèrent de tactique, et ils s'appliquèrent à charger Robespierre de +tout le mal qu'il avait tenté d'empêcher, de tous les excès qu'il avait +voulu réprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver +à leurs fins sont à peine croyables. + +On commença par chercher à ternir le renom de pureté attaché à sa vie +privée. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes, +il ne manqua pas de misérables pour lancer contre le géant tombé des +libelles remplis des plus dégoûtantes calomnies. Dès le 27 thermidor (14 +août 1794), un des hommes les plus vils et les plus décriés de la +Convention, un de ceux dont Robespierre aurait aimé à punir les excès et +les dilapidations, l'ex-comte de Barras, le digne acolyte de Fréron, +osait, en pleine tribune, l'accuser d'avoir entretenu de nombreuses +concubines, de s'être réservé la propriété de Monceau pour ses plaisirs, +tandis que Couthon s'était approprié Bagatelle, et Saint-Just le +Raincy[236]. Et les voûtes de la Convention ne s'écroulèrent pas quand +ces turpitudes tombèrent de la bouche de l'homme qui plus tard achètera, +du fruit de ses rapines peut-être, le magnifique domaine de +Grosbois[237]. + +[Note 236: _Moniteur_ du 29 thermidor (16 août 1794).] + +[Note 237: De graves accusations de dilapidation furent dirigées +contre Barras et Fréron, notamment à la séance de la Convention du 2 +vendémiaire an III (_Moniteur_ du 6 vendémiaire, 27 septembre +1794). L'active participation de ces deux représentants au coup d'État +de Thermidor contribua certainement à les faire absoudre par +l'Assemblée. Consultez à ce sujet les Mémoires de Barère qui ici ont un +certain poids. (T. IV, p. 223.) L'auteur assez favorable d'une vie de +Barras, dans la _Biographie universelle_ (Beauchamp), assure que ce +membre du Directoire recevait des pots-de-vin de 50 à 100,000 francs des +fournisseurs et hommes à grandes affaires qu'il favorisait. Est-il vrai +que, devenu vieux, Barras ait senti peser sur sa conscience, comme un +remords, le souvenir du 9 thermidor? Voici ce qu'a raconté à ce sujet M. +Alexandre Dumas: «Barras nous reçut dans son grand fauteuil qu'il ne +quittait guère plus vers les dernières années de sa vie. Il se rappelait +parfaitement mon père, l'accident qui l'avait éloigné du commandement de +la force armée au 13 vendémiaire, et je me souviens qu'il me répéta +plusieurs fois, ce jour-là, ces paroles, que je reproduis textuellement: +«Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain: je +n'ai que deux regrets, je devrais dire deux remords, et ce seront les +seuls qui seront assis à mon chevet le jour où je mourrai: J'ai le +double remords d'avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor, et élevé +Bonaparte par le 13 vendémiaire.» (_Mémoires d'Alexandre Dumas_, t. +V, p. 299.)] + +Barras ne faisait du reste qu'accroître et embellir ici une calomnie +émanée de quelques misérables appartenant à la société populaire de +Maisons-Alfort, lesquels, pour faire leur cour au parti victorieux, +eurent l'idée d'adresser au comité de Sûreté générale une dénonciation +contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand +mercier de la rue Béthisy, dont jadis Maximilien avait tenu l'enfant sur +les fonts de baptême. Deschamps avait loué à Maisons-Alfort une maison +de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et où +ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des +dénonciateurs, la maison de campagne se tranforme en superbe maison +d'émigré où Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de +l'état-major de Paris venaient se livrer à des orgies, courant à cheval +quatre et cinq de front à bride abattue, et renversant les habitants qui +avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Quelques lignes plus +loin, il est vrai, il est dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just +avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient changé +d'avis. 11 ne faut point demander de logique à ces impurs artisans de +calomnies[238]. + +[Note 238: Les signataires de cette dénonciation méritent d'être +connus: c'étaient Preuille, vice-président, Bazin et Trouvé, secrétaires +de la Société populaire de Maisons-Alfort. Voyez cette dénonciation, +citée _in extenso_, à la suite d'un rapport de Courtois sur les +événements du 9 Thermidor, p. 83.--Les dénonciateurs se plaignaient +surtout qu'à la date du 28 thermidor, Deschamps n'eût pas encore été +frappé du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas à être rempli; le +pauvre Deschamps fut guillotiné le 5 fructidor an II (22 août 1794).] + +Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut +s'attendre à tout de la part de certaines natures perverses; mais +qu'elles se soient produites à la face d'une Assemblée qui si longtemps +avait été témoin des actes de Robespierre; qu'aucune protestation n'ait +retenti à la lecture de cette pièce odieuse, c'est à confondre +l'imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez +Robespierre et _ses complices_, suivant l'expression thermidorienne, +n'osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais +un peu plus tard, et la réaction grandissant, il jugea à propos d'en +orner le discours prononcé par lui à la Convention sur les événements +du 9 thermidor, la veille de l'anniversaire de cette catastrophe. + +Comme Barras, Courtois trouva moyen de surenchérir sur cette +dénonciation signée de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procédé +qui lui était familier, comme on le verra bientôt, confondant +Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien était +complètement étranger, et même avec quelques-uns de ses proscripteurs, +proscrits à leur tour, il nous peint ceux qu'il appelle _nos +tyrans_ prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de +leurs débauches, Auteuil, Passy, Vanves et Issy [239]. C'est là que +d'après des notes anonymes [240], on nous montre Couthon s'apprêtant à +établir son trône à Clermont, promettant quatorze millions pour +l'embellissement de la ville, et se faisant préparer par ses créatures +un palais superbe à Chamallière![241] Tout cela dit et écouté +sérieusement. + +[Note 239: Rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 24.] + +[Note 240: Voyez ces notes à la suite du rapport de Courtois sur les +événements du 9 thermidor, p. 80] + +[Note 241: _Ibid._, p. 31. J'ai eu entre les mains l'original +de cette note, en marge de laquelle Courtois a écrit: _Verités +tardives!_] + +Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé: +_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, il n'y a +qu'un pas. Dans cette oeuvre, où tant d'écrivains, hélas! ont été puiser +des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit, à petit +bruit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant +à toutes sortes d'excès, au milieu d'images lubriques réfléchies par des +glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d'une main +tremblante de débauches des arrêts de proscription, et laissant échapper +devant des prostituées la confidence qu'il y aurait bientôt plus de six +mille Parisiens égorgés[242]. Voilà bien le pendant de la fameuse scène +d'ivresse chez Mme de Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre +honteux qu'on nous montre Robespierre disposé à frapper d'un seul coup +la majorité de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes +souterrains, des catacombes où l'on pût enterrer «des immensités de +cadavre»[243]. Jamais romanciers à l'imagination pervertie, depuis Mme +de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n'ont aussi lâchement abusé du +droit que se sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des +oeuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus, +et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours. + +[Note 242: _Histoire de la Révolution, par deux amis de la +liberté_, t. XIII p. 300 et 301.] + +[Note 243: _Ibid._, p. 362, 364. C'est encore là, une +amplification du récit de Courtois. Voyez son rapport sur les événements +du 9 thermidor, p. 9.] + +Devant ces inventions de la haine où l'ineptie le dispute à l'odieux, la +conscience indignée se révolte; mais il faut surmonter son dégoût, et +pénétrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger ce +dont est capable la rage des partis. Ces mêmes _Amis de la liberté_ +ont inséré dans leur texte, comme un document sérieux, une lettre +censément trouvée dans les papiers de Robespierre, et signée +_Niveau_, lettre d'un véritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un +tissu d'absurdités dont l'auteur, sur une foule de points, semble +ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le +genre de celle-ci: «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous +est dévolue; car nous reconnaissons avec vous qu'il faut un seul maître +aux Français». On comprend dès lors que d'honnêtes historiens, comme les +«_deux Amis de la liberté_», n'aient pas négligé une telle pièce. +Cette lettre ne figure pas à la suite du premier rapport de Courtois: ce +représentant l'aurait-il dédaignée? C'est peu probable. Il est à +présumer plutôt qu'elle n'était pas encore fabriquée à l'époque où il +écrivit son rapport[244]. + +[Note 244: Les éditeurs des _Papiers inédits_ ont donné cette +lettre comme inédite; ils n'avaient pas lu apparemment _l'Histoire de +la Révolution par deux amis de la liberté_. Voy. _Papiers +inédits_, t. I, p. 261.] + + + + +VI + + +J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si +quelque chose est de nature à donner du poids aux graves soupçons dont +reste encore chargée la mémoire de Danton, c'est d'avoir eu pour ami +intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d'astuce, de +friponnerie et de lâcheté, Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé +dès le mois de juillet 1793 comme s'étant rendu coupable de +dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait, +mandé devant le comité de Salut public par un arrêté portant la +signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'étant pas trouvés +suffisamment établis, il n'avait pas été donné suite à la plainte; mais +de l'humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentrée, se +donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor[246]. Chargé +du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Couthon, Saint-Just +et autres, Courtois s'acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et +une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n'en doute pas, sera +étrangement surprise de la facilité avec laquelle cet homme a pu, à +l'aide des plus grossiers mensonges, de faux matériels, égarer pendant +si longtemps l'opinion publique. + +[Note 245: Voici cet arrêté: «Du 30 juillet 1793, les comités de +Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Beffroy, député du +département de l'Aisne, et Courtois, député du département de l'Aube, +seront amenés sur-le-champ au comité de Salut public pour être entendus. +Chargent le maire de Paris de l'exécution du présent arrêté. +Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Laignelot, Amar, +Legendre.»] + +[Note 246: Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pas moins +constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus +précieux de Robespierre, était bien capable de spéculer sur les +fourrages de la République. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut +éliminé du Tribunal à cause de ses tripotages sur les grains. Devenu +riche, il acheta en Lorraine une terre où il vécut isolé jusqu'en 1814. +On raconte qu'en Belgique, où il se retira sous la Restauration, les +réfugiés s'éloignaient de lui avec dégoût. Voyez à ce sujet les +_Mémoires de Barère_ t. III, p. 253.] + +Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien +distinctes[247]: le rapport proprement dit et les pièces à l'appui. +Voici en quels termes un écrivain royaliste, peu suspect de partialité +pour Robespierre, a apprécié ce rapport: «Ce n'est guère qu'une mauvaise +amplification de collège, où le style emphatique et déclamatoire va +jusqu'au ridicule[248].» L'emphase et la déclamation sont du fait d'un +méchant écrivain; mais ce qui est du fait d'un malhonnête homme, c'est +l'étonnante mauvaise foi régnant d'un bout à l'autre de cette indigne +rapsodie. Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que Courtois en soit +seul responsable; d'autres y ont travaillé;--Guffroy notamment.--C'est +bien l'oeuvre de la faction thermidorienne, de cette association de +malfaiteurs pour laquelle le monde n'aura jamais assez de mépris. + +[Note 247: Il y a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se +garder de confondre: le premier, sur les papiers trouvés chez +Robespierre et autres, présenté à la Convention dans la séance du 16 +nivôse de l'an III (5 janvier 1795), imprimé par ordre de la Convention, +in-8° de 408 p.; le second, sur les événements du 9 thermidor, prononcé +le 8 thermidor de l'an III (26 juillet 1795), et également imprimé par +ordre de la Convention, in-8° de 220 p.; ce dernier précédé d'une +préface en réponse aux détracteurs de la journée du 9 thermidor.] + +[Note 248: Michaud jeune, Article COURTOIS, dans la _Biographie +universelle_.] + +La tactique de la faction, tactique suivie, depuis, par tous les +écrivains et historiens de la réaction, a été d'attribuer à Robespierre +tout le mal, toutes les erreurs inséparables des crises violentes d'une +révolution, et tous les excès qu'il combattit avec tant de courage et de +persévérance. Le rédacteur du laborieux rapport où l'on a cru ensevelir +pour jamais la réputation de Maximilien a mis en réquisition la +mythologie de tous les peuples. L'amant de Dalila, Dagon, Gorgone, +Asmodée, le dieu Vishnou et la bête du Gévaudan, figurent pêle-mêle dans +cette oeuvre. César et Sylla, Confucius et Jésus-Christ, Épictète et +Domitien, Néron, Caligula, Tibère, Damoclès s'y coudoient, fort étonnés +de se trouver ensemble; voilà pour le ridicule. + +Voici pour l'odieux: De l'innombrable quantité de lettres trouvées chez +Robespierre on commença par supprimer tout ce qui était à son honneur, +tout ce qui prouvait la bonté de son coeur, la grandeur de son âme, +l'élévation de ses sentiments, son horreur des excès, sa sagesse et son +humanité. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons +pu remettre une partie en lumière, celles du général Hoche, la +correspondance échangée entre les deux frères et une foule d'autres +pièces précieuses à jamais perdues pour l'histoire. Ce fut un des +larrons de Thermidor, le député Rovère, qui le premier se plaignit qu'on +eut _escamoté_ beaucoup de pièces[240]. Courtois, comme on sait, +s'en appropria la plus grande partie[250]. Portiez (de l'Oise) en eut +une bonne portion; d'autres encore participèrent au larcin. Les uns et +les autres ont fait commerce de ces pièces, lesquelles se trouvent +aujourd'hui dispersées dans des collections particulières. Enfin une +foule de lettres ont été rendues aux intéressés, notamment celles +adressées à Robespierre par nombre de ses collègues, dont les +Thermidoriens payèrent par là la neutralité, ou même achetèrent +l'assistance. + +[Note 249: Séance de la Convention du 20 frimaire an III (10 +décembre 1794), _Moniteur_ du 22 frimaire.] + +[Note 250: En 1816, le domicile de Courtois fut envahi par les +ordres du ministre de la police Decaze, et tout ceux de ses papiers +qu'il n'avait point vendus ou cédés se trouvèrent saisis. Casimir Perier +lui en fit rendre une partie après 1830.] + +Même au plus fort de la réaction, ces inqualifiables procédés +soulevèrent des protestations indignées. Dans la séance du 29 pluviôse +de l'an III (17 février 1795), le représentant Montmayou réclama +l'impression générale de toutes les pièces, afin que tout fût connu du +peuple et de la Convention, et un député de la Marne, nommé Deville, se +plaignit que l'on n'eût imprimé que ce qui avait paru favorable au parti +sous les coups duquel avait succombé Robespierre [251]. Les voûtes de la +Convention retentirent ce jour-là des plus étranges mensonges. Le +boucher Legendre, par exemple, se vanta de n'avoir jamais écrit à +Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrétion de ses alliés de +Thermidor; peut-être lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, où se lit +cette phrase déjà citée: «Une reconnaissance immortelle s'épanche vers +Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien.» Gardée par +malice ou par mégarde, cette lettre devait paraître plus tard comme pour +attester la mauvaise foi de Legendre [252]. + +[Note 251: Journal des débats et des décrets de la Convention, +numéro 877, p. 415.] + +[Note 252: Nous avons déjà cité cette lettre en extrait dans notre +premier volume de l'Histoire de Robespierre. Voyez-la, du reste, dans +les Papiers inédits, t. I, p. 180.] + +Le même député avoua--aveu bien précieux--qu'une foule d'excellents +citoyens avaient écrit à Robespierre, et que c'était à lui que, de +toutes les parties de la France, s'adressaient les demandes des +infortunés et les réclamations des opprimés [253]. Preuve assez +manifeste qu'aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un +terroriste ni pour l'ordonnateur des actes d'oppression dont il était le +premier à gémir. Décréter l'impression de pareilles pièces, n'était-ce +point condamner et flétrir les auteurs de la journée du 9 thermidor? +André Dumont, devenu l'un des insulteurs habituels de la mémoire de +Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de +n'avoir pas écrit au vaincu:--«Tes lettres sont au _Bulletin_», lui +cria une voix.--Choudieu vint ensuite, et réclama à son tour +l'impression générale de toutes les pièces trouvées chez +Robespierre.--«Cette impression», dit-il, «fera connaître une partialité +révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice +que l'on réclame. On verra qu'on a choisi toutes les pièces qui +pouvaient satisfaire des vengeances particulières pour refuser la +publicité des autres[254]». L'honnête Choudieu ne se doutait pas alors +que les auteurs du rapport n'avaient pas reculé devant des faux +matériels. L'Assemblée se borna à ordonner l'impression de la +correspondance des représentants avec Maximilien, mais on se garda bien, +et pour cause, de donner suite à ce décret. + +[Note 253: Journal des débats et des décrets de la Convention, +numéro 877.] + +[Note 254: _Moniteur_ du 3 ventôse an III (21 février 1795).] + + + + +VII + + +On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec +quelle effroyable mauvaise foi a été conçu le rapport de Courtois. Tous +les témoignages d'affection, d'enthousiasme et d'admiration adressés à +Robespierre y sont retournés en arguments contre lui. Et il faut voir +comment sont traités ses enthousiastes et ses admirateurs. Crime à un +écrivain nommé Félix d'avoir exprimé le désir de connaître un homme +aussi vertueux[255]; crime à un vieillard de quatre-vingt-sept ans +d'avoir regardé Robespierre comme le messie annoncé pour réformer toutes +choses[256]; crime à celui-ci d'avoir baptisé son enfant du nom de +Maximilien; crime à celui-là d'avoir voulu rassasier ses yeux et son +coeur de la vue de l'immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en +Bourgogne, de l'avoir regardé comme la pierre angulaire de l'édifice +constitutionnel, etc.[257]. Naturellement Robespierre est un profond +scélérat d'avoir été l'objet de si chaudes protestations[258]. S'il faut +s'en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n'appartient +qu'aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant +de marques d'amour et de soulever les applaudissements de tout un +peuple. + +[Note 255: P. 10 du rapport de Courtois.] + +[Note 256: P. 11.] + +[Note 257: Toutes les lettres auxquelles il est fait allusion +figurent à la suite du rapport de Courtois.] + +[Note 258: P. 13 du rapport.] + +Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout +concourait à prouver que c'était un parfait homme de bien, les +Thermidoriens ont usé d'un stratagème digne de l'école jésuitique dont +ils procèdent si directement. Ils ont fait l'amalgame le plus étrange +qui se puisse imaginer. Ainsi le rapport de Courtois roule sur une foule +de lettres et de pièces entièrement étrangères à Maximilien, lettres +émanées de patriotes très sincères, mais quelquefois peu éclairés, et +dont certaines expressions triviales ou exagérées ont été relevées avec +une indignation risible, venant d'hommes comme les Thermidoriens. Ce +rapport est plein, du reste, de réminiscences de Louvet, et l'on sent +que le rédacteur était un lecteur assidu, sinon un collaborateur des +journaux girondins. La soif de la domination qu'il prête si gratuitement +à Robespierre, et qui chez d'autres, selon lui,--chez les Thermidoriens +sans doute--peut venir d'un mouvement louable, naquit chez le premier de +l'égoïsme et de l'envie[259]. Quel égoïste en effet! Jamais homme ne +songea moins à ses intérêts personnels; l'humanité et la patrie +occupèrent uniquement ses pensées. Quant à être envieux, beaucoup de ses +ennemis avaient de fortes raisons pour l'être de sa renommée si pure, +mais lui, pourquoi et de qui l'aurait-il été? + +[Note 259: P. 23 du rapport.--Le rapporteur veut bien avouer (p. 25) +que quelques hommes _superficiels_ ont cru au courage de +Robespierre. D'après Courtois, ce courage n'était que de l'insolence. Il +y a toutefois là un aveu involontaire dont il faut tenir compte, surtout +quand on songe que tant d'écrivains, parmi lesquels on a le regret de +voir figurer M. Thiers,--je ne parle pas de Proudhon--ont fait de +Robespierre un être faible, timide, pusillanime]. + +Un exemple fera voir jusqu'où Courtois a poussé la déloyauté. Dans les +papiers trouvés chez Robespierre il y a un certain nombre de lettres +anonymes, plus niaises et plus bêtes les unes que les autres. Le premier +devoir de l'homme qui se respecte est de fouler aux pieds ces sortes de +lettres, monuments de lâcheté et d'ineptie. Mais les Thermidoriens!! +Parmi ces lettres s'en trouve une que le rapporteur dit être écrite sur +le ton d'une réponse, et qui n'est autre chose qu'une plate et ignoble +mystification. On y parle à Robespierre de la _nécessité_ de fuir +un théâtre où il doit bientôt paraître pour la dernière fois; on +l'engage à venir jouir des trésors qu'il a amassés; tout cela écrit d'un +style et d'une orthographe impossibles. Courtois n'en a pas moins feint +de prendre cette lettre au sérieux, et, après en avoir cité un assez +long fragment, auquel il a eu grand soin de restituer une orthographe +usuelle, afin d'y donner un air un peu plus véridique, il s'écrie +triomphalement: «Voilà l'incorruptible, le désintéressé +Maximilien[260]!» Non, je ne sais si dans toute la comédie italienne on +trouverait un fourbe pareil. + +[Note 260: Rapport de Courtois, p. 54.--On a honte vraiment d'être +obligé de prémunir le lecteur contre de si grossières inventions. Voici +le commencement de cette lettre dont les Thermidoriens ont cru avoir +tiré un si beau parti, et que nous avons transcrite aux _Archives_ +sur l'original, en en respectant soigneusement l'orthographe: «Sans +doute vous être inquiette de ne pas avoire reçu plutôt des nouvelles des +effet que vous m'avez fait adresser pour continuer le plan de faciliter +votre retraite dans ce pays, soyez tranquille sur tout les objest que +votre adresse a su me fair parvenir depuis le commencement de vos +crainte personnel et non pas sans sujet, vous savez que je ne doit vous +faire de reponce que par notre courrier ordinaire comme il a été +interrompu par sa dernière course, ce qui est cause de mon retard +aujourd'huit, mais lorsque vous la rêceverêz vous emploirêz toute la +vigilance que l'exige la nesesité de fuir un théâtre ou vous deviez +bientôt paraître et disparaître pour la dernière fois; il est inutil de +vous rappeller toutes les raison qui vous expose car ce dernier pas qui +vient de vous mettre sur le soffa de la présidence vous raproche de +l'échafaut ou vous verriez cette canaille qui vous cracherait au visage +comme elle a fait à ceux que vous avez jugé, l'Égalité, dit d'Orléans, +vous en fournit un assez grand exemple, etc. + +«Je finis notre courrier parti je vous attend pour reponce.» + +Cette lettre, d'un fou ou d'un mystificateur, porte en suscription: «Au +cytoyen cytoyen Robespierre, président de la Convention national, en son +hotel, a Paris.» (_Archives_, F. 7, 4436.)] + +Au reste, de quoi n'étaient pas capables des gens qui ne reculaient +point devant des faux matériels? Courtois et ses amis, comme s'ils +eussent eu le pressentiment qu'un jour ou l'autre leurs fraudes +finiraient par être découvertes, refusaient avec obstination de rendre +les originaux des pièces saisies chez les victimes de Thermidor. Il +fallut que Saladin, au nom de la commission des Vingt et un, chargée de +présenter un rapport sur les anciens membres des comités, menaçât +Courtois d'un décret de la Convention, pour l'amener à une restitution. +Mais cet habile artisan de calomnies eut bien soin de ne rendre que les +pièces dont l'existence se trouvait révélée par l'impression, et il +garda le reste; de sorte que ce fameux rapport qui, depuis si longues +années fait les délices de la réaction, est à la fois l'oeuvre d'un +faussaire et d'un voleur. + + + + +VIII + + +Nous avons déjà signalé en passant plusieurs des fraudes de Courtois, et +le lecteur ne les a sans doute pas oubliées. Ici, au lieu des écrivains +mercenaires dont parlait Maximilien, on a généralisé et l'on a écrit: +_les écrivains_; là, au lieu d'une couronne _civique_, on lui +fait offrir _la couronne_, et cela suffit au rapporteur pour +l'accuser d'avoir aspiré à la royauté. Mais de tous les faux commis par +les Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, il n'en est +pas de plus odieux que celui qui a consisté à donner comme adressée à +Maximilien une lettre écrite par Charlotte Robespierre à son jeune frère +Augustin, dans un moment de dépit et de colère. A ceux qui révoqueraient +en doute l'infamie et la scélératesse de cette faction thermidorienne +que Charles Nodier a si justement flétrie du nom d'exécrable, de ces +_sauveurs de la France_, comme disent les fanatiques de Mme +Tallien, il n'y a qu'à opposer l'horrible trame dont nous allons placer +le récit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce +fait monstreux étaient, à coup sûr, disposés à tout. On s'étonnera moins +que Robespierre ait eu la pensée de dénoncer à la France ces hommes +«couverts de crimes», les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Bourdon +(de l'Oise) et les Courtois. Je ne sais même s'il ne faut pas +s'applaudir à cette heure des faux dont nous avons découvert les preuves +authentiques, et qui resteront comme un monument éternel de la bassesse +et de l'immoralité de ces misérables. + +Charlotte Robespierre aimait passionnément ses frères. Depuis sa sortie +du couvent des Manares, elle avait constamment vécu avec eux et, grâce +aux libéralités de Maximilien, qui suppléaient à la modicité de son +patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aisée. +Séparée de lui pendant la durée de la Constituante et de l'Assemblée +législative, elle était venue le rejoindre après l'élection d'Augustin à +la Convention nationale, et elle avait pris un logement dans la maison +de Duplay. Toute dévouée à des frères adorés, elle était malheureusement +affectée d'un défaut assez commun chez les personnes qui aiment +beaucoup: elle était jalouse, jalouse à l'excès. Cette jalousie, jointe +à un caractère assez difficile, fut plus d'une fois pour Maximilien une +cause de véritable souffrance. Charlotte avait accompagné Augustin +Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait dû +précipitamment quitter Nice, sur l'ordre même de son frère, à la suite +de très vives discussions avec Mme Ricord, dont les prévenances pour +Augustin l'avaient vivement offusquée. + +Fort contrariée d'avoir été ainsi congédiée, elle était revenue à Paris +le coeur gonflé d'amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied +chez sa soeur, et, sans l'avoir vue, il repartit pour l'armée +d'Italie[261]. Charlotte en garda un ressentiment profond. Au lieu de +s'expliquer franchement auprès de son frère aîné sur ce qui s'était +passé entre elle, Mme Ricord, et Augustin, elle alla récriminer +violemment contre ce dernier dans le cercle de ses connaissances, sans +se soucier du scandale qu'elle causait. Ce fut en apprenant ces +récriminations que Robespierre jeune écrivit à son frère: «Ma soeur n'a +pas une seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai +vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande +ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la +loi.... Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire +partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre +désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais +frères[262].» + +[Note 261: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 125.] + +[Note 262: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_ (F +7, 4436, liasse R.), ne porte point de date. Elle figure à la suite du +rapport de Courtois, sous le numéro XLII (_a_).] + +Maximilien, dont le caractère était aussi doux et aussi conciliant dans +l'intérieur que celui de Charlotte était irritable, n'osa adresser de +reproches à sa soeur, craignant de l'animer encore davantage contre +Augustin; mais Charlotte vit bien, à sa froideur, qu'il était mécontent +d'elle[263]. Son dépit s'en accrut, et Augustin n'étant pas allé la voir +en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui écrivit, le 18 +messidor, la lettre suivante: «Votre aversion pour moi, mon frère, loin +de diminuer comme je m'en étois flattée, est devenue la haine la plus +implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l'horreur; ainsi, +je ne dois pas espérer que vous soyez assez calme pour m'entendre; c'est +pourquoi je vais essayer de vous écrire....» + +[Note 263: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 126.] + +Cette lettre est longue, très longue et d'une violence extrême; on +s'aperçoit qu'elle a été écrite sous l'empire de la plus aveugle +irritation, et cependant, au milieu des expressions de colère: _Si +vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du +remords.... Que cette passion de la haine doit être affreuse, +puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier_ ... on sent bien +vibrer la corde douce et tendre de l'affection fraternelle, et les +sentiments de la soeur aimante percent instinctivement à travers +certaines paroles de fureur irréfléchie. On l'avait, s'il faut l'en +croire, indignement calomniée auprès de son frère[264]. Ah! si vous +pouviez lire au fond de mon coeur, lui disait-elle, «vous y verriez, +avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en effacer +l'attachement tendre qui me lie à vous, et que c'est le seul sentiment +auquel je rapporte toutes mes affections; sans cela me plaindrois-je de +votre haine? Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont +indifférens et que je méprise! Jamais leur souvenir ne viendra me +troubler; mais être haïe de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de +les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse +que je le suis». Puis, après avoir déclaré à son frère Augustin que, +_sa haine pour elle étant trop aveugle pour ne pas se porter sur tout +ce qui lui porterait quelque intérêt_, elle était disposée à quitter +Paris sous quelques jours, elle ajoutait: «_Je vous quitte donc +puisque vous l'exigez_; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour +vous est tellement indestructible que je ne conserverai aucun +ressentiment du _traitement cruel que vous me faites essuyer_, +lorsque désabusé, tôt ou tard, vous viendrez à prendre pour moi les +sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de +m'instruire que j'ai retrouvé votre amitié, et, en quelque lieu que je +sois, _fusse-je par delà les mers_, si je puis vous être utile à +quelque chose, sachez m'en instruire, et bientôt je serai auprès de +vous....» + +[Note 264: _Mémoires de Charlotte Robespierre_.] + +Là se termine la version donnée par les Thermidoriens de la lettre de +Charlotte Robespierre. Jusqu'à ce jour, impossible aux personnes non +initiées aux rapports ayant existé entre la soeur et les deux frères de +savoir auquel des deux était adressée cette lettre. Quelle belle +occasion pour les Thermidoriens de faire prendre le change à tout un +peuple, sans qu'une voix osât les démentir, et d'imputer à Maximilien +tous les griefs que, dans son ressentiment aveugle, Charlotte se croyait +en droit de reprocher à son frère Augustin! Ils se gardèrent bien de la +laisser échapper; ils n'eurent qu'à supprimer vingt lignes dont nous +parlerons tout à l'heure, qu'à remplacer la suscription: _Au citoyen +Robespierre cadet_, par ces simples mots: _Lettre de la citoyenne +Robespierre à son frère_, et le tour fut fait. + +Quand plus tard, longtemps, bien longtemps après, il fut permis à +Charlotte Robespierre d'élever la voix, elle protesta de toutes les +forces de sa conscience indignée et elle déclara hautement, d'abord que +cette lettre avait été adressée à son jeune frère, et non pas à +Maximilien, ensuite qu'elle renfermait des phrases apocryphes qu'elle ne +reconnaissait pas comme siennes. Elle déniait, notamment, les passages +soulignés par nous[265]. Sur ce second point, Charlotte commettait une +erreur. La colère est une mauvaise conseillère, et l'on ne se souvient +pas toujours des emportements de langage auxquels elle peut entraîner. +Or, ne pas s'en souvenir, c'est déjà avouer qu'on avait tort de s'y +laisser aller. Les termes de la lettre, telle qu'elle a été insérée à la +suite du rapport de Courtois sont bien exacts; je les ai collationnés +avec le plus grand soin sur l'original. + +[Note 265: Voyez, à cet égard, la note de Laponneraye, p. 133 des +_Mémoires de Charlotte Robespierre_.] + +Beaucoup de personnes ont cru et plusieurs même ont soutenu que Mlle +Robespierre n'avait fait cette déclaration que par complaisance et à +l'instigation de quelques anciens amis de son frère aîné. Charlotte ne +s'est pas aperçue de la suppression d'un passage qui, placé sous les +yeux du lecteur, eût coupé court à tout débat. Deux lignes de plus et il +n'y avait pas de confusion possible. Quel ne fut pas mon étonnement, et +quelle ma joie, puis-je ajouter, quand, ayant mis, aux _Archives_, +la main sur les pièces citées par Courtois et qu'il ne restitua, comme +je l'ai dit, qu'un décret sur la gorge en quelque sorte, je lus dans +l'original de la lettre de Charlotte ces lignes d'où jaillit la lumière: +«Je vous envoie l'état de la dépense que j'ai faite depuis VOTRE DÉPART +POUR NICE. J'ai appris avec peine que vous vous étiez singulièrement +dégradé par la manière dont vous avez parlé de cet affaire +d'intérêt....» Suivent des explications sur la nature des dépenses +faites par Charlotte, dépenses qui, paraît-il, avaient semblé un peu +exagérées à Augustin. Charlotte s'était chargée de tenir le ménage de +son jeune frère, avec lequel elle avait habité jusqu'alors; quelques +reproches indirects sur l'exagération de ses dépenses n'avaient sans +doute pas peu contribué à l'exaspérer. «Je vous rends tout ce qui me +reste d'argent», disait-elle en terminant, «si cela ne s'accorde pas +avec ma dépense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oublié +quelques articles[266]». On comprend de reste l'intérêt qu'ont eu les +Thermidoriens à supprimer ce passage: toute la France savait que c'était +Augustin et non pas Maximilien qui avait été en mission à Nice; or, pour +tromper l'opinion publique, ils n'étaient pas hommes à reculer devant un +faux par omission. + +[Note 266: L'original de la lettre de Charlotte Robespierre est aux +_Archives_, où chacun peut le voir (F 7, 4436 liasse R).] + +Comment sans cela le rédacteur du rapport de Courtois eût-il pu écrire: +«Il se disoit philosophe, Robespierre, hélas! il l'étoit sans doute +comme ce Constantin qui se le disoit aussi. Robespierre se fût teint +comme lui, sans scrupule, du sang de ses proches, puisqu'il avoit déjà +menacé de sa fureur une de ses soeurs...» Et, comme preuve, le +rapporteur a eu soin de renvoyer le lecteur à la lettre tronquée citée à +la suite du rapport[267]. Eh bien! je le demande, y a-t-il assez de +mépris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous +les yeux la lettre même de Charlotte Robespierre? On n'ignore pas quel +parti ont tiré de ce faux la plupart des écrivains de la réaction. «Il +avait résolu de faire périr aussi sa propre soeur», a écrit l'un d'eux +en parlant de Robespierre[268]. Et chacun de se lamenter sur le sort de +cette pauvre soeur. Ah! je ne sais si je me trompe, mais il y a là, ce +me semble, une de ces infamies que certains scélérats n'eussent point +osé commettre et contre laquelle ne saurait trop se révolter la +conscience des gens de bien. Quelle infernale idée que celle d'avoir +falsifié la lettre de la soeur pour tâcher de flétrir le frère! + +[Note 267: Voyez le rapport de Courtois, p. 25. La lettre tronquée +de Charlotte figure à la suite de ce rapport, sous le numéro XLII +(_b_). Elle a été reproduite telle quelle par les éditeurs des +_Papiers inédits_, t. II, p. 112. Dans des Mémoires, dont quelques +fragments ont été récemment publiés, un des complices de Courtois, le +cynique Barras, a écrit: «Courtois n'a point calomnié Robespierre en +disant qu'il n'avait point d'entrailles, même pour ses parents. _Les +lettres que sa soeur lui a écrites_ sont l'expression de la douleur +et du désespoir». N'ai-je pas eu raison de dire que ces Thermidoriens +s'étaient entendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a +son utilité; il donne une idée du degré de confiance que méritent les +Mémoires de Barras.] + +[Note 268: L'abbé Proyard. _Vie de Robespierre_, p. 170. Nous +avons plusieurs fois déjà cité ce libelle impur, fruit d'une imagination +en délire, et où se trouvent condensées avec une sorte de frénésie +toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mémoire de +Robespierre.] + +Charlotte ne se consola jamais de la publicité donnée, par une odieuse +indiscrétion, à une lettre écrite dans un moment de dépit, et dont le +souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pensée qu'on pouvait +supposer que cette lettre ait été adressée par elle à son frère +Maximilien la mettait au supplice[269]. Cette lettre avait été écrite le +18 messidor; à moins de trois semaines de là, dans la matinée du 10 +thermidor, une femme toute troublée, le désespoir au coeur, parcourait +les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frères. C'était +Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frères sont à la Conciergerie, +elle y court, demande à les voir, supplie à mains jointes, se traîne à +genoux aux pieds des soldats; mais, malheur aux vaincus! on la repousse, +on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, émues de pitié, +la relevèrent et parvinrent à l'emmener; sa raison s'était égarée. +Quant, au bout de quelques jours, elle revint à elle, ignorant ce qui +s'était passé depuis, elle était en prison[270]. + +[Note 269: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123.] + +[Note 270: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 145.] + +Voici donc bien établis les véritables sentiments de Charlotte pour ses +frères, et l'on peut comprendre combien elle dut souffrir de l'étrange +abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honnêtes +gens se féliciteront donc de la découverte d'un faux qui imprime une +souillure de plus sur la mémoire de ces hommes souillés déjà de tant de +crimes, et je ne saurais trop m'applaudir, pour ma part, d'avoir pu, ici +comme ailleurs, dégager l'histoire des ténèbres dont elle était +enveloppée. + + + + +IX + + +Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les +Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, est celui qui +concerne les pièces relatives à l'espionnage, insérées à la suite du +rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l'a vu, formé, +dès le 5 prairial, contre Robespierre, et très certainement contre le +comité de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous +nous sommes déjà expliqué en détail. Leurs menées n'avaient pas été sans +transpirer. Rien d'étonnant, en conséquence, à ce que les membres +formant le noyau de cette conjuration fussent l'objet d'une surveillance +active. Des agents du comité épièrent avec le plus grand soin les +démarches de Tallien, de Bourdon (de l'Oise) et de deux ou trois autres. +Mais est-il vrai que Robespierre ait eu des espions à sa solde, comme on +l'a répété sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d'historien +contre-révolutionnaire qui n'ait relevé ce fait à la charge de +Maximilien, en se fondant uniquement sur l'autorité des pièces imprimées +par Courtois, lesquelles pièces sont en effet données comme ayant été +adressées particulièrement à Robespierre. Les écrivains les plus +consciencieux y ont été pris, notamment les auteurs de l'_Histoire +parlementaire_; seulement ils ont cru à un espionnage officieux +organisé par des amis dévoués et quelques agents sûrs du comité de Salut +public[271]. + +[Note 271: _Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 359.] + +Cependant la manière embrouillée et ambiguë dont Courtois, dans son +rapport, parle des documents relatifs à l'espionnage, aurait dû les +mettre sur la voie du faux. Il était difficile, après la scène violente +qui avait eu lieu à la Convention nationale, le 24 prairial, entre +Billaud-Varenne et Tallien, d'affirmer que les rapports de police +étaient adressés à Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut +rédigé après les poursuites intentées contre plusieurs des anciens +membres des comités et qui, par conséquent, put déterrer à son aise dans +les cartons du comité de Salut public les pièces de nature à donner +quelque poids à ses accusations, s'attacha à entortiller la question. +Ainsi, après avoir déclaré qu'il y avait des crimes communs aux membres +des comités et communs à Robespierre, comme espionnage exercé sur les +citoyens et surtout sur les députés[272], il ajoute: «L'espionnage a +fait toute la force de Robespierre et des comités...; il servit aussi à +alimenter leurs fureurs par la connaissance qu'il donnait à Robespierre +des projets vrais ou supposés de ceux qui méditaient sa perte....[273]» +Billaud-Varenne, il est vrai, à la séance du 9 thermidor, essaya, dans +une intention facile à deviner, de rejeter sur Robespierre la +responsabilité de la surveillance exercée par le comité sur certains +représentants du peuple; mais combien mérité le démenti qu'un peu plus +tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scène du 24 +prairial[274]! + +[Note 272: _Rapport fait au nom de la commission chargée de +l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par +L.-B. Courtois_, représentant du département de l'Aube, p. 16.] + +[Note 273: _Ibid._, p. 17.] + +[Note 274: _Les crimes des sept membres des anciens comités_, +etc., par Laurent Lecointre, p. 53.] + +Quoi qu'il en soit, les Thermidoriens jugèrent utile d'appuyer d'un +certain nombre de pièces la ridicule accusation de dictature dirigée par +eux contre leur victime, et comme ils avaient décoré du nom de _gardes +du corps_ les trois ou quatre personnes dévouées qui, de loin et +secrètement, veillaient sur Maximilien, ils imaginèrent de le gratifier +d'espions à sa solde, que, par parenthèse, il lui eût été assez +difficile de payer. Comme à tous les personnages entourés d'un certain +prestige et d'une grande notoriété, il arrivait à Robespierre de +recevoir une foule de lettres plus ou moins sérieuses, plus ou moins +bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, où les avis, les +avertissements et les menaces ne lui étaient pas épargnés. C'est, par +exemple, une sorte de déclaration écrite d'une femme Labesse, laquelle +dénonce une autre femme nommée Lacroix comme ayant appris d'elle, +quelque jours après l'exécution du père Duchesne, que la faction +_Pierrotine_ ne tarderait pas à tomber. Voilà pourtant ce que les +Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une des preuves du +prétendu espionnage organisé par Robespierre. Cette pièce, d'une +orthographe défectueuse[275], ne porte aucune suscription; et de +l'énorme fatras de notes adressées à Maximilien, suivant Courtois, c'est +à coup sur la plus compromettante, puisqu'on l'a choisie comme +échantillon. Jugez du reste. + +[Note 275: Cette pièce figure à la suite du rapport de Courtois, +sous le numéro XXVIII; mais elle n'a pas été imprimée conforme à +l'original, qu'on peut voir aux _Archives_, F 7, 4336, liasse R.] + +Viennent ensuite une série de rapports concernant le boucher Legendre, +Bourdon (de l'Oise), Tallien, Thuriot et Fouché, signés de la lettre G. +Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du même mois; ainsi ils sont d'une +époque où Robespierre se contentait de faire acte de présence au sein du +comité de Salut public, sans prendre part aux délibérations; où le +fameux bureau de police générale, dont il avait eu un moment la +direction, n'existait plus; où enfin il avait complètement abandonné à +ses collègues l'exercice du pouvoir. C'était donc aussi bien sous les +yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a +dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l'a soutenu quand il s'est agi pour +lui de se défendre contre les inculpations de Lecointre, que certaines +pièces étaient portées à la signature chez Maximilien lui-même par les +employés du comité--allégation dont nous avons démontré la fausseté--et +l'on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient été +adressés chez lui. + +Si en effet le rédacteur de ces rapports, lequel était un nommé Guérin, +eût été un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se +fussent empressés, après leur facile victoire, de lui faire un très +mauvais parti, cela est de toute évidence. Plus d'un fut guillotiné qui +s'était moins compromis pour Maximilien. Or, ce Guérin continua pendant +quelque temps encore, après comme avant Thermidor, son métier d'agent +secret du comité; on peut s'en convaincre en consultant ses rapports +conservés aux Archives. Voici, du reste, un arrêté en date du 26 +messidor, rendu sur la proposition de Guérin. «Le comité de Salut public +arrête que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comité le 28 +de ce mois, dans la matinée, pour être entendu.» Arrêté signé: +Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, C.-A. Prieur. Cet homme avait été +surpris par Guérin en possession de faux assignats[276]. + +[Note 276: _Archives_, F 7, 4437. Voici, d'ailleurs, deux +arrêtés en date du 1er thermidor qui tranchent bien nettement la +question: «Le comité de Salut public arrête qu'il sera délivré au +citoyen Guérin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous à prendre sur +les 50 millions à la disposition des membres du comité de Salut public. + +«Le comité de Salut public arrête que les appointements du citoyen +Guérin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix +citoyens qu'il occupe pour l'aider dans ses opérations seront payés à +raison de 166 livres 13 sous.» (_Archives_, F 7, 4437).] + +Mais les Thermidoriens avaient à coeur de présenter leur victime comme +ayant tenu seule, pour ainsi dire, entre ses mains les destinées de ses +collègues. Quel effet magique ne devait pas produire sur des +imaginations effrayées l'idée de ce Robespierre faisant épier par ses +agents les moindres démarches de ceux des représentants que, disait-on, +il se disposait à frapper! Trente, cinquante députés devaient être +sacrifiés par lui; on en éleva même le nombre à cent quatre-vingt-douze, +cela ne coûtait rien[277]. Le comité de Salut public s'était borné à +surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes +lui causaient de légitimes inquiétudes; n'importe! il fallait mettre sur +le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix +ans a défrayé presque toutes les _Histoires de la Révolution_. Les +Thermidoriens ont commencé par supprimer des rapports de Guérin tout ce +qui était étranger aux représentants, notamment une dénonciation contre +un bijoutier du Palais-Royal nommé Lebrun; car, se serait-on demandé, +quel intérêt pouvait avoir Robespierre à se faire rendre compte, à lui +personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite, +partout où dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve +éclatante que ces pièces étaient adressées à tous les membres du comité +et non pas à un seul d'entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au +lieu de citoyens, ils ont imprimé CITOYEN[278]. + +[Note 277: Voyez à cet égard une vie apologétique de Carnot, publiée +en 1817 par Rioust, in-8 de 294 pages, p. 145.] + +[Note 278: Voyez aux _Archives_ les rapports manuscrits de +Guérin, F 7, 4436, liasse R. Ces pièces figurent à la suite du rapport +de Courtois, sous le numéro XXVIII, p. 128 et suiv.] + +Je ne saurais rendre l'impression singulière que j'ai ressentie +lorsqu'en collationnant aux _Archives_ sur les originaux les pièces +insérées par Courtois à la suite de son rapport, j'ai découvert cette +supercherie, constaté ce faux. Quel qu'ait été dès lors mon mépris pour +les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu'il y eût eu chez +eux une telle absence de sens moral, et plus d'un parmi ceux dont le +jugement sur Robespierre s'est formé d'après les données thermidoriennes +partagera mon étonnement. La postérité, qui nous jugera tous, se +demandera aussi, stupéfaite, comment, sur de pareils témoignages, on a +pu, durant tant d'années, apprécier légèrement les victimes de +Thermidor, et elle frappera d'une réprobation éternelle leurs bourreaux, +ces faussaires désormais cloués au pilori de l'histoire. + + + + +CHAPITRE CINQUIÈME + + +Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de +la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et +Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le +véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas. +--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot +et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de +Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux +Madelonnettes.--Les conjurés et les députés de la droite.--Lettres +anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses alliés.--Le général +Hanriot.--Séances des comités les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de +Saint-Just. + + +I + + +Après Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce +fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de +France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette +funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une +protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de +félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet +à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre! +On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient +porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité, +sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses +assassins, et l'accablèrent, mort, des plus indignes outrages. + +Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les +Olivier de Gérente et tant d'autres injurièrent bassement l'homme qui, +de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers +lequel ils avaient poussé un long cri de reconnaissance. Mais, passé +Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d'antan. Celui +qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas présentait au monde comme +l'Orphée de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale +et de la justice, n'était plus, en ventôse de l'an III (mars 1795), de +par le même Boissy, qu'un hypocrite à la tyrannie duquel le 9 Thermidor +avait heureusement mis fin[279]. + +[Note 279: Séance de la Convention du 30 ventôse an III (20 mars +1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).] + +Toutes les lâchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies +débordèrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barère, malgré +l'appui prêté par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins +obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir, à diverses +reprises, parlé de lui avec éloge[280]. On entendit, sans que personne +osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues, +se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le +montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hébert[281]. Là, deux +républicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent +regretter, j'en suis sûr, d'avoir un moment subi l'influence des +passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d'intelligence avec +la Vendée[282]. Tandis que Thuriot _de Larozière_, le futur +magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue +d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de +Douai), le législateur par excellence de la Terreur, annonce que les +rois coalisés, et spécialement le pape, sont désespérés de la +catastrophe qui a fait tomber la tête de Maximilien[283]. Catastrophe, +le mot y est. Merlin l'a-t-il prononcé intentionnellement? Je n'en +serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce +Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du +catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire! + +[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars), +_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).] + +[Note 281: Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794), +_Moniteur_ du 30 thermidor.] + +[Note 282: Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29 +septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendémiaire.] + +[Note 283: Séance de la Convention du 12 vendémiaire an III (3 +octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendémiaire.] + +On frémit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, où tant de +fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures +crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et +sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, où nous voyons +«qu'il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre +humain[284]». Une autre fois, ce sont des articles d'un des rédacteurs +ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus +toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce +rédacteur, déjà nommé, s'appelait Trouvé. Auteur d'un hymne à l'Être +suprême, qui apparemment n'était pas fait pour déplaire à Robespierre, +et qui, par une singulière ironie du sort, parut au _Moniteur_, le +jour même où tombait la tête de Maximilien, Trouvé composa une ode sur +le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'élevèrent +successivement sur les ruines de la République. Après avoir été baron et +préfet de l'Empire, cet individu était devenu l'un des plus serviles +fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne +pouvaient qu'honorer la mémoire de Robespierre[286]. + +[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an +III (29 novembre 1794).] + +[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal +an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floréal an III (1er et 7 +mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.] + +[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_, +par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le +_baron_ Trouvé s'est rendu complice comme préfet.] + +Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a été épargné au martyr dans +sa tombe. Tantôt c'est un député du nom de Lecongne qui, rompant le +silence auquel il s'était à peu près condamné jusque-là, a l'effronterie +de présenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votées +de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune à +tant de prétendus historiens; tantôt c'est l'épicurien Dupin, l'auteur +du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits +devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez +impure du reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d'avoir +voulu spolier ces mêmes fermiers généraux[287]. A peine si, de temps à +autre, une voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant +d'infamies et de mensonges. + +[Note 287: Séance de la Convention du 16 floréal an III (5 mai +1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floréal.] + +Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, présenta +Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d'exécrable la +journée du 9 thermidor; mais, à l'origine, il avait, lui aussi, +calomnié, à l'instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la +liberté. Plus tard encore, dans le procès de Baboeuf, un des accusés, +nommé Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant +témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet +accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme. +«Si ce propos est un crime», ajouta-t-il, «j'en suis coupable, et le +tribunal peut me condamner». Mais ces exemples étaient rares. + +La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur +toutes les personnes suspectes d'attachement à la mémoire de Maximilien. +Malheur à qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal +de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu l'occasion de +parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses +admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre +le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de +remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l'heure était +venue où il était permis d'ouvrir la bouche pour dire la vérité, il +publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu'un jour, le couteau +sur la gorge, il avait renié publiquement[288]; il fut impitoyablement +jeté en prison[289]. + +[Note 288: Taschereau avait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au +10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet +1795).] + +[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril +1799).] + +Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l'amour de la justice, +ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les +honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l'intérêt personnel n'avait +pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien +Robespierre, durent courber la tête; ils gémirent indignés, et gardèrent +le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'étaient pour la plupart +ni des écrivains ni des orateurs; c'était le peuple tout entier, et, au +9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis +l'âge arriva, l'oubli se fit; et la génération qui succéda aux rudes +jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au +bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie +et de diffamation, la réaction se trouva merveilleusement aidée par les +apostasies d'une multitude de fonctionnaires, désireux de faire oublier +leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par +l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention +s'associèrent à l'idée machiavélique d'attribuer à Maximilien tous les +torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution, +croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dégager, par ce +lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du +gouvernement révolutionnaire.[291] + +[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le +nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre +horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des +Anciens, un compatriote de Maximilien, nommé Dauchet, qui poussa le +dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'étaient les officiers de +l'état civil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants +ce _nom odieux_. Ingénieuse manière d'excuser les admirateurs du +vaincu. (Séance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)] + +[Note 291: Le père de Georges Sand, M. Maurice Dupin, écrivait, à la +date du 10 thermidor de l'an II: «C'est à la Convention que nous devons +notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes +de la tyrannie de Robespierre.» + +Mme Georges Sand, qui a cité cette lettre dans sa _Correspondance_, +l'a fait suivre d'une note où il est dit: + +«Voici l'effet des calomnies de la réaction. De tous les terrroristes, +Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par +conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système +de la peine de mort. Cela est assez prouvé, et l'on ne peut pas recuser +à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne +est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela est encore +suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les Thermidoriens +n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en +immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible +et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui +attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons +justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus +grand homme de la Révolution, et l'un des plus grands hommes de +l'histoire....»] + +Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques +patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le +temps où vivait Robespierre était l'âge d'or de la République, furent +aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en +mission dans le département de la Meurthe. «Hâtons-nous», écrivit ce +digne émule de Courtois, «de consigner dans les fastes de l'histoire que +les violences de ce monstre exécrable, _que le sang des Français qu'il +fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les +propriétés_, ont seuls amené ce moment de gêne....»[292] + +[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du +12 ventôse de l'an III (3 mars 1795).] + +Tel fut en effet l'infernal système suivi par les Thermidoriens. La +France et l'Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de +pamphlets, de prétendues histoires où l'odieux le dispute au bouffon. Le +rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains +mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l'envi; +néanmoins, des imaginations perverties trouvèrent moyen de renchérir sur +ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collègues de +Maximilien s'abaissèrent jusqu'à ramasser dans la fange la plume du +libelliste. Passe encore pour Fréron qui, dans une note adressée à +Courtois, présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à +celle du chat[293]! il n'y avait chez Fréron ni conscience ni moralité; +mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de +cette trempe a prêté les mains à l'oeuvre basse et ténébreuse entreprise +par les héros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa +brochure intitulée _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un +honnête homme. + +[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers inédits_, t. I, +p. 154.] + +Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par +l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses +de l'ancien propriétaire-rédacteur du _Rougyff_ sortirent des +libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion +dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette +impure officine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre, +_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la liberté de la +presse_ par Méhée fils; _les Anneaux de la queue; Défends ta queue; +Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de +Robespierre; Lettre de Robespierre à la Convention nationale; la Tête à +la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs_; +j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez à cela des nuées de libelles +dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers, +tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si +merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en +effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de +poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et +mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il +que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter +l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré +par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a +immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux +composé par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant +l'expression de l'époque[296]. + +[Note 294: Préfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la +Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives à quelques +personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution_, +un libelle effrontément cynique qu'une main complaisante réédita en +1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prétendit-on, avait été +supprimées lors de la première édition. C'est là qu'on lit que +Saint-Just s'était fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille +qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne +se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au +mépris de tous les honnêtes gens.] + +[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Méhée fils, +lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons déjà +dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais +pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la +Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la +Touche, il fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la +chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.] + +[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre +et la révolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle, +capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an +deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a +trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que +par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la +_Marseillaise_: + + Voyez-vous ce spectre livide + Qui déchire son propre flanc; + Encore tout souillé de sang, + De sang il est encore avide. + Voyez avec un rire affreux + Comme il désigne ses victimes, + Voyez comme il excite aux crimes + Ses satellites furieux. +Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc.... + +Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de +Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation +avait été l'oeuvre de Robespierre.] + +Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène +Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de +n'avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père[297]. + +[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a échappé, +et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de +Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties +pareilles. + +Nous ne connaissons guère qu'une oeuvre dramatique, représentée au +théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement +étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire +de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait +de magnifiques funérailles. + +Cette pièce intitulée _Robespierre_ ou les _Drames de la +Révolution_, a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de +Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès, +ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de +ces théâtres, en date du 17 juillet 1888. «Cette oeuvre, dit-il, +méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait +obtenu, je le garantis, cent représentations». + +Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de +sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette épigraphe de M. Louis Combet: «Ce +livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de réparation et +de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un +jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution +française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre +jusqu'au delà de la tombe.»] + +Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer +l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des _historiens_ à +discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrète, +politique et curieuse de Robespierre_, déjà mentionnée par nous, et +dont l'auteur voulut bien reconnaître que «ce monstre _feignit_ de +vouloir épargner le sang»[298]. + +[Note 298: _Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien +Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans +pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui représente une main +tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.] + +Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je! +du sieur Félix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de +Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_ +qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre +sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit +cependant des phrases dans le genre de celle-ci: «Chaque citoyen arrêté +étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir +les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats. +Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui +parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention +lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas; +mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par +jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et +il fut obéi[299].» Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter +le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot +suivant: «Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit être +égorgé[300].» C'est encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le +chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois +_du règne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mépris pour les +gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces +turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la +République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour +où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait +Robespierre l'_Orphée de la France_ et le félicitait d'enseigner +aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice. + +[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par +Montjoie, p. 149 de l'édit. in-8° de 1795 (Lausanne).] + +[Note 300: _Ibid._, p. 154.] + +[Note 301: _Ibid._, p. 158.] + +Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Réaction +thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des +mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup +multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque +instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était +là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements +quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau +talent. + +[Note 302: Collaborateur au _Journal général de France_ et au +_Journal des Débats_, Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension +de trois mille francs et une place de conservateur à la Bibliothèque +Mazarine. Son panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire: «Le respect qu'on +doit à la vérité oblige de convenir que Montjoie n'était qu'un écrivain +médiocre; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages +historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance.» (Art. +MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).] + +Est-il maintenant nécessaire de mentionner les _histoires_ plus ou +moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de +Robespierre_ par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard, +ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos +jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies, +tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou +imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison +de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis +dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre? +Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la +vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux +encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates +qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue. + + + + +II + + +On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre. +Nous avons dit comment l'oubli s'était fait dans la masse des +admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent +sans rien comprendre au changement qui s'était produit dans l'opinion +sur ce nom si respecté jadis. + +Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou +proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient +de leurs sympathies anciennes, en alléguant qu'ils avaient été trompés. +Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne +craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze +années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la +Révolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses +derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit +du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne +songea qu'à une chose, à savoir, de reprendre contre l'homme dont le nom +était comme le symbole et le drapeau de la République la grande croisade +thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste +d'avilir la démocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents, +de ses plus dévoués représentants. Et la plupart des libéraux de +l'époque, anciens serviteurs de l'Empire, ou héritiers plus ou moins +directs de la Gironde, de laisser faire. + +Eh bien! qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si +habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées, +toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je +devrais dire fourvoyés, l'opinion des contemporains et l'expression du +sentiment populaire[303]. Ah! l'opinion des contemporains, il faut la +chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la +maison Duplay comme une pluie de bénédictions. Nous avons déjà +mentionné, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue +historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et, ceci est à +noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les sentiments les +plus désintéressés. Si dans quelques-unes, à travers l'encens et +l'éloge, on sent percer l'intérêt personnel, c'est l'exception[304]. + +[Note 303: MM. Michelet et Quinet.] + +[Note 304: Voy. notamment une lettre de Cousin dans les _Papiers +inédits_, t. III, p. 317, et à la suite du rapport de Courtois, sous +le n° LXXIV. Volontaire à l'armée de la Vendée, Cousin avait avec lui +deux fils au service de la République. Robespierre, paraît-il, avait +déjà eu des bontés pour lui; Cousin le prie de les continuer «à un père +de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers +que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirpés». Quelle belle +occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur! Voy. p. 61 du +rapport.] + +En général, ces lettres sont l'expression naïve de l'enthousiasme le +plus sincère et d'une admiration sans bornes. «Tu remplis le monde de ta +renommée; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de +l'humanité; tu rends les hommes à leur dignité ... ton génie et ta sage +politique sauvent la liberté; tu apprends aux Français, par les vertus +de ton coeur et l'empire de ta raison, à vaincre ou mourir pour la +liberté et la vertu...», lui écrivait l'un[305].--«Vous respirez encore, +pour le bonheur de votre pays, en dépit des scélérats et des traîtres +qui avoient juré votre perte. Grâces immortelles en soient rendues à +l'Être suprême.... Puissent ces sentiments, qui ne sont que l'expression +d'un coeur pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, me mériter +quelque part à votre estime. Sans vous je périssois victime de la plus +affreuse persécution[306]....», écrivait un autre. + +[Note 305: Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23 +prairial; citée sous le n° 1, à la suite du rapport de Courtois. _Vide +suprà_.] + +[Note 306: Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, citée à +la suite du rapport sous le n° IV. L'_honnête_ Courtois a eu soin +de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rétabli d'après +l'original conservé aux Archives, et en marge duquel on lit de la main +de Courtois: _Flagorneries_. Voy. _Archives_, F. 7, 4436, +liasse X.] + +Un citoyen de Tours lui déclare que, pénétré d'admiration pour ses +talents, il est prêt à verser tout son sang plutôt que de voir porter +atteinte à sa réputation[307]. Un soldat du nom de Brincourt, en +réclamant l'honneur de verser son sang pour la patrie, s'adresse à lui +en ces termes: «Fondateur de la République, ô vous, incorruptible +Robespierre, qui couvrez son berceau de l'égide de votre +éloquence»[308]!... + +[Note 307: Lettre en date du 28 germinal, citée à la suite du +rapport de Courtois sous le numéro VII. L'original est aux +_Archives_, F 7, 4436, liasse R.] + +[Note 308: Lettre de Sedan en date du 19 août 1793, citée par +Courtois sous le numéro VIII.] + +Vers lui, avons-nous dit déjà, s'élevaient les plaintes d'une foule de +malheureux et d'opprimés, plaintes qui retentissaient d'autant plus +douloureusement dans son coeur que la plupart du temps il était dans +l'impuissance d'y faire droit. «Républicain vertueux et intègre», lui +mandait de Saint-Omer, à la date du 2 messidor, un ancien commissaire +des guerres destitué par le représentant Florent Guyot, «permets qu'un +citoyen pénétré de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes +illustres écrits, où respirent le patriotisme le plus pur, la morale la +plus touchante et la plus profonde, vienne à ton tribunal réclamer la +justice, qui fut toujours la vertu innée de ton âme.... Je fais reposer +le succès de ma demande sur ton équité, qui fut toujours la base de +toutes tes actions....[309]» Et le citoyen Carpot: «Je regrette de +n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse +échapper par là un moyen d'abréger la captivité des personnes qui +m'intéressent.»[310] + +[Note 309: Lettre citée à la suite du rapport de Courtois sous le +numéro IX. Le dernier membre de phrase a été supprimé par Courtois.] + +[Note 310: Lettre omise par Courtois, provenant de la précieuse +collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothèque du +Louvre, M. Barbier, a bien voulu mettre à notre disposition.] + +Un littérateur du nom de Félix, qui depuis quarante ans vivait en +philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'où il s'associait par +le coeur aux destinées de la Révolution, étant venu à Paris au mois +d'août 1793, écrit à Robespierre afin de lui demander la faveur d'un +entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspiré d'estime +et d'affection pour sa personne; et il lui garantit d'avance «la plus +douce récompense au coeur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle +de tous les gens vertueux et éclairés»[311]. Aux yeux des uns, c'est +l'apôtre de l'humanité, l'homme sensible, humain et bienfaisant par +excellence, «réputation», lui dit-on, «sur laquelle vos ennemis mêmes +n'élèvent pas le plus petit doute»[312]; aux yeux des autres, c'est le +messie promis par l'Eternel pour réformer toutes choses[313]. Un citoyen +de Toulouse ne peut s'empêcher de témoigner à Robespierre toute la joie +qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance +frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au +régénérateur et bienfaiteur de sa patrie[314]. Maximilien est regardé +comme la pierre angulaire de l'édifice constitutionnel, comme le +flambeau, la colonne de la République[315]. «Tous les braves Français +sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer +la liberté, en vous criant par mon organe: Béni soit Robespierre»! lui +écrit le citoyen Jamgon[316]. «L'estime que j'avois pour toi dès +l'Assemblée constituante», lui mande Borel l'aîné, «me fit te placer au +ciel à côté d'Andromède dans un projet de monument sidéral»[317].... + +[Note 311: Lettre citée par Courtois sous le numéro X.] + +[Note 312: Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits +_réservés_, insérée par Courtois sous le numéro XI et déjà citée +par nous. _Vide suprà_.] + +[Note 313: Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de +la compagnie des vétérans de Château-Thierry, en date du 30 prairial, +déjà citée. Dans cette lettre très-longue d'_un jeune homme de +quatre-vingt-sept ans_, lettre dont l'original est aux _Archives_, +Courtois n'a cité qu'une vingtaine de lignes, numéro XII.] + +[Note 314: Lettre en date du 22 messidor, tronquée et altérée par +Courtois, sous le numéro XIII.] + +[Note 315: Lettre de Dathé, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne, +et de Picard, citées sous le numéro XV à la suite du rapport de +Courtois.] + +[Note 316: Lettre citée par Courtois sous le numéro XXIV. _Vide +suprà_.] + +[Note 317: Lettre en date du 15 floréal an II, citée par Courtois +sous le numéro XXIV.] + +Et Courtois ne peut s'empêcher de s'écrier dans son rapport: «C'étoit à +qui enivreroit l'idole.... Partout même prostitution d'encens, de voeux +et d'hommages; partout on verserait son sang pour sauver ses +jours[318].» Le misérable rapporteur se console, il est vrai, en +ajoutant que si la peste avait des emplois et des trésors à distribuer, +elle aurait aussi ses courtisans[319]. Mais les courtisans et les rois, +c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont jamais +désintéressés. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni +trésors à distribuer. On connaît sa belle réponse à ceux qui, pour le +déconsidérer, allaient le présentant comme revêtu d'une dictature +personnelle: «Il m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient à mes +pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre +tous tes crimes, et ils seraient reconnaissants....[320].» + +[Note 318: Rapport de Courtois, p. 9 et 10.] + +[Note 319: _Ibid._, p. 12.] + +[Note 320: Discours du 8 thermidor, p. 16.] + +Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre +était presque infini, du propre aveu de Courtois[321], avons-nous dit, +et Courtois s'est bien gardé, comme on pense, de publier les plus +concluantes en faveur de Robespierre[322]. Or, comme contre-poids à ces +témoignages éclatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme, +qu'a trouvé Courtois à offrir à la postérité? quelques misérables +lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurières, oeuvres de +bassesse et de lâcheté dont nous aurons à dire un mot, et que tout homme +de coeur ne saurait s'empêcher de fouler aux pieds avec dédain. + +[Note 321: Rapport de Courtois, p. 103.] + +[Note 322: Nous avons déjà dit l'indigne trafic qu'a fait Courtois +des innombrables lettres trouvées chez Robespierre.] + + + + +III + + +On sait maintenant, à ne s'y pas méprendre, quelle était l'opinion +publique à l'égard de Robespierre. Le véritable sentiment populaire pour +sa personne, c'était de l'idolâtrie, comme l'impur Guffroy se trouva +obligé de l'avouer lui-même[323]. Ce sentiment, il ressort des lettres +dont nous avons donné des extraits assez significatifs; il ressort de +ces lettres des Girondins sauvés par Robespierre, lettres que nous avons +révélées et qui reviennent au jour pour déposer comme d'irrécusables +témoins; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des +Thermidoriens. + +[Note 323: Lettre de Guffroy à ses concitoyens d'Arras, écrite de +Paris le 29 Thermidor an II (16 août 1793).] + +D'après Billaud-Varenne, dont l'autorité a ici tant de poids, Maximilien +était considéré dans l'opinion comme l'être le plus essentiel de la +République[324]. De leur côté, les membres des deux anciens comités ont +avoué que, _quelque prévention qu'on eût_, on ne pouvait se +dissimuler quel était l'état des esprits à cette époque, et que la +popularité de Robespierre dépassait toutes les bornes[325]. + +[Note 324: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 25.] + +[Note 325: _Réponse des anciens membres des deux comités aux +imputations de L. Lecointre_, p. 19.] + +Écoutons maintenant Billaud-Varenne, atteint à son tour par la réaction +et se débattant sous l'accusation de n'avoir pas dénoncé plus tôt la +_tyrannie_ de Robespierre: «Sous quels rapports eût-il pu paraître +coupable? S'il n'eût pas manifesté l'intention de frapper, de dissoudre, +d'exterminer la représentation nationale, si l'on n'eût pas eu à lui +reprocher jusqu'à sa POPULARITÉ même ... popularité si énorme qu'elle +eût suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un État libre, +en un mot s'il ne se fût point créé une puissance monstrueuse tout aussi +indépendante du comité de Salut public que de la Convention nationale +elle-même, Robespierre ne se seroit pas montré sous les traits odieux de +la tyrannie, et tout ami de la liberté lui eût conservé son +estime[326].» Et plus loin: «Nous demandera-t-on, comme on l'a déjà +fait, pourquoi nous avons laissé prendre tant d'empire à Robespierre? +Oublie-t-on que dès l'Assemblée constituante, il jouissoit déjà d'une +immense popularité et qu'il obtint le titre d'Incorruptible? +Oublie-t-on, que pendant l'Assemblée législative sa popularité ne fit +que s'accroître...? Oublie-t-on que, dans la Convention nationale, +Robespierre se trouva bientôt le seul qui, fixant sur sa personne tous +les regards, acquittant de confiance qu'elle le rendit prépondérant, de +sorte que lorsqu'il est arrivé au comité de Salut public, il étoit déjà +l'être le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il +avoit réussi à prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je +répondrais que _c'est en affichant_ LES VERTUS LES PLUS AUSTÈRES, +LE DÉVOUEMENT LE PLUS ABSOLU, LES PRINCIPES LES PLUS PURS[327].» Otez de +ce morceau ce double mensonge thermidorien, à savoir l'accusation +d'avoir eu l'intention de dissoudre la Convention, et d'avoir exercé une +puissance monstrueuse en dehors de l'Assemblée et des comités, il reste +en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus +saisissante qu'elle est comme involontairement tombée de la plume d'un +de ses proscripteurs. + +[Note 326: Mémoire de Billaud-Varenne conservé aux _Archives_, +F 7, 4579, p. 5 du manuscrit.] + +[Note 327: _Ibid._, p. 12 et 13.] + +Nous allons voir bientôt jusqu'où Robespierre poussa le respect pour la +Représentation nationale; et quant à cette puissance monstrueuse, +laquelle était purement et simplement un immense ascendant moral, elle +était si peu réelle, si peu effective, qu'il suffisait à ses collègues, +comme on l'a vu plus haut, d'un simple coup d'oeil pour +qu'instantanément la majorité fût acquise contre lui. Son grand crime, +aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques républicains sincères, fut +précisément le crime d'Aristide: sa popularité; il leur répugnait de +l'entendre toujours appeler _le Juste_. + +Mais si le sentiment populaire était si favorable à Maximilien, en +était-il de même de l'opinion des gens dont l'attachement à la +Révolution était médiocre? Je réponds oui, sans hésiter, et je le +prouve. Pour cela, je rappellerai d'abord les lettres de reconnaissance +adressées à Robespierre par les soixante-treize Girondins dont il avait +été le sauveur; ensuite je m'en référerai à l'avis de Boissy-d'Anglas, +Boissy le type le plus parfait de ces révolutionnaires incolores et +incertains, de ces royalistes déguisés qui se fussent peut-être +accommodés de la République sous des conducteurs comme Robespierre, mais +qui, une fois la possibilité d'en sortir entrevue, n'ont pas mieux +demandé que de s'associer aux premiers coquins venus pour abattre +l'homme à l'existence duquel ils la savaient attachée. + +Nous insistons donc sur l'opinion de Boissy-d'Anglas, parce qu'il est +l'homme dont la réaction royaliste et girondine a le plus exalté le +courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle nécessité le forçait +de venir en messidor, à moins d'être le plus lâche et le dernier des +hommes, présenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage dédié +à la Convention nationale, s'il ne croyait ni aux vertus, ni au courage, +ni à la pureté de Maximilien? Rien ne nous autorise à révoquer en doute +sa sincérité, et quand il comparait Robespierre à Orphée enseignant aux +hommes les principes de la civilisation et de la morale, il laissait +échapper de sa conscience un cri qui n'était autre chose qu'un splendide +hommage rendu à la vérité[328]. L'opinion postérieure de Boissy ne +compte pas. + +[Note 328: _Essai sur les fêtes nationales_, adressé à la +Convention, in-8º de 192 p., déjà cité. Membre du Sénat et comte de +l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, pair de France de la +première Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours, pair +de France de la seconde Restauration, Boissy-d'Anglas mourut considéré +et comblé d'honneurs en 1826. C'était un sage! + +«Homme qui suit son temps à saison opportune», dirai-je avec notre vieux +poète Régnier.] + +Ainsi, à l'exception de quelques ultra-révolutionnaires de bonne foi, de +royalistes se refusant à toute espèce de composition avec la République, +de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner à Maximilien de +l'avoir laissé sacrifier, et enfin d'un certain nombre de Conventionnels +sans conscience et perdus de crimes, la France tout entière était de +coeur avec Robespierre et ne prononçait son nom qu'avec respect et +amour. Il était arrivé, pour nous servir encore d'une expression de +Billaud-Varenne, à une hauteur de puissance morale inouïe jusqu'alors; +tous les hommages et tous les voeux étaient pour lui seul, on le +regardait comme l'être unique; la prospérité publique semblait inhérente +à sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte était la plus +grande calamité qu'on eût à craindre[329]. Eh bien! je le demande à tout +homme sérieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer +la forte génération de 1789 capable de s'être éprise d'idolâtrie pour un +génie médiocre, pour un vaniteux, pour un rhéteur pusillanime, pour un +esprit étroit et mesquin, pour un être bilieux et sanguinaire, suivant +les épithètes prodiguées à Maximilien par tant d'écrivains ignorants, à +courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des +libellistes? + +[Note 329: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F. +7, 4579², p. 38 et 39.] + +Au spectacle du déchaînement qui, après Thermidor, se produisit contre +Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant joué un des principaux rôles +dans le lugubre drame, ne put s'empêcher d'écrire: «J'aime bien voir +ceux qui se sont montrés jusqu'au dernier moment les plus bas valets de +cet homme le rabaisser au-dessous d'un esprit médiocre, maintenant qu'il +n'est plus[330].» On remarqua en effet, parmi les plus lâches +détracteurs de Maximilien, quelques-uns de ceux qui, la veille de sa +chute, lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps[331]. + +[Note 330: _Ibid._, p. 40.] + +[Note 331: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F. +7, 4579², p. 40.] + +Ah! je le répète, c'est avoir une étrange idée de nos pères que de les +peindre aux pieds d'un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne +saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur oeuvre. Il +faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si +ces rudes champions de la justice et du droit, eurent pour Robespierre +un enthousiasme et une admiration sans bornes, c'est que Robespierre fut +le plus énergique défenseur de la liberté, c'est qu'il représenta la +démocratie dans ce qu'elle a de plus pur, de plus noble, de plus élevé, +c'est qu'il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de +l'humanité. L'événement du reste leur donna tristement raison, car, une +fois l'objet de leur culte brisé, la Révolution déchut des hauteurs où +elle planait et se noya dans une boue sanglante. + + + + +IV + + +Il est aisé de comprendre à présent pourquoi les collègues de Maximilien +au comité de Salut public hésitèrent jusqu'au dernier moment à conclure +une alliance monstrueuse avec les conjurés de Thermidor, avec les +Fouché, les Tallien, les Fréron, les Rovère, les Courtois et autres. Un +secret pressentiment semblait les avertir qu'en sacrifiant l'austère +auteur de la Déclaration des droits de l'homme, ils sacrifiaient la +République elle-même et préparaient leur propre perte. C'est un fait +avéré que tout d'abord on songea à attaquer le comité de Salut public en +masse. + +Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas très-bien +pourquoi l'on s'en prenait à Robespierre seul, et ils l'eussent moins +compris encore s'ils avaient su que, depuis plus d'un mois, le comité +exerçait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de +Maximilien. Un de ces mannequins de la réaction, le député Laurent +Lecointre, ayant conçu le projet de rédiger un acte d'accusation contre +tous les membres du comité, reçut le conseil d'attaquer Robepierre seul, +afin que le succès fût plus certain[332]. On sait comment il se rendit à +cet avis, et tout le monde connaît le fameux acte d'accusation qu'il +révéla courageusement ... après Thermidor, et dont le titre se trouve +pompeusement orné du projet d'immoler Maximilien Robespierre en plein +Sénat[333]. Le conseil était bon, car si les Thermidoriens s'en fussent +pris au comité en masse, s'ils ne fussent point parvenus à entraîner +Billaud-Varenne, qui devint leur allié le plus actif et le plus utile, +ils eussent été infailliblement écrasés. + +[Note 332: _Conjuration formée dès le 5 prairial par neuf +représentants du peuple, etc. Rapport et projet d'accusation par Laurent +Lecointre_, in 8º de 38 p., de l'Imprimerie du _Rougyff_, p. 4.] + +[Note 333: _Ibid._ Voyez le titre.] + +Billaud, c'était l'image incarnée de la Terreur. «Quiconque», +écrivait-il en répondant à ses accusateurs, «est chargé de veiller au +salut public, et, dans les grandes crises, ne lance pas la foudre que le +peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le +premier traître à la patrie[334].» Étonnez-vous donc si, en dépit de +Robespierre, les exécutions sanglantes se multipliaient, si les +sévérités étaient indistinctement prodiguées, si la Terreur s'abattait +sur toutes les conditions. Il semblait, suivant la propre expression de +Maximilien, qu'on eût cherché à rendre les institutions révolutionnaires +odieuses par les excès[335]. + +[Note 334: Mémoire de Billaud-Varenne, _ubi suprà_, p. 69 du +manuscrit.] + +[Note 335: Discours du 8 thermidor, p. 19.] + +Le 2 thermidor, Robespierre, qui depuis un mois avait refusé d'approuver +toutes les listes de détenus renvoyés devant le tribunal +révolutionnaire, en signa une de 138 noms appartenant à des personnes +dont la culpabilité sans doute ne lui avait pas paru douteuse; mais le +lendemain il repoussait, indigné, une autre liste de trois cent dix-huit +détenus offerte à sa signature[336], et, trois jours plus tard, comme +nous l'avons dit déjà, il refusait encore de participer à un arrêté +rendu par les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis, +arrêté instituant, en vertu d'un décret rendu le 4 ventôse, quatre +commissions populaires chargées de juger promptement les ennemis du +peuple détenus dans toute l'étendue de la République, et auquel +s'associèrent cependant ses amis Saint-Just et Couthon[337]. + +[Note 336: Les signataires de cette liste sont: «Vadier, Voulland, +Élie Lacoste, Collot-d'Herbois, Barère, Ruhl, Amar, C.-A. Prieur, +Billaud-Varenne». _Archives_, F 7, 4436, _Rapport de Saladin_, +p.142 et 254.] + +[Note 337: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Louis (du +Bas-Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert +Lindet, Saint-Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle +(cité dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 393).] + +En revanche, comme nous l'avons dit aussi, il avait écrit de sa main et +signé l'ordre d'arrestation d'un nommé Lépine, administrateur des +travaux publics, lequel avait abusé de sa position pour se faire adjuger +à vil prix des biens nationaux[338]. + +[Note 338: Arrêté en date du 26 messidor, signé: Robespierre, +Carnot, Collot-d'Herbois, Barère, Couthon, Billaud-Varenne, C.-A. +Prieur, Robert Lindet (_Archives_ F 7, 4437). _Vide suprâ_.] + +A son sens, on allait beaucop trop vite, et surtout beau-trop légèrement +en besogne, comme le prouvent d'une façon irréfragable ces paroles +tombées de sa bouche dans la séance du 8 thermidor, déjà citées en +partie: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour +étendre le système de terreur ... Est-ce nous qui avons plongé dans les +cachots les patriotes et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce +sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les +crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la +guerre aux citoyens paisibles, érigé en crime ou des préjugés incurables +ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et +rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les monstres que +nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, +fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus +grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés +populaires les têtes de six cents représentants du peuple? Ce sont les +monstres que nous avons accusés....[339]» Billaud-Varenne ne put +pardonner à Robespierre de vouloir supprimer la Terreur en tant que +Terreur, et la réduire à ne s'exercer, sous forme de justice sévère, que +contre les seuls ennemis actifs de la Révolution. Aussi fut-ce sur +Billaud que, dans une séance du conseil des Anciens, Garat rejeta toute +la responsabilité des exécutions sanglantes faites pendant la durée du +comité de Salut public[340]. + +[Note 339: Discours du 8 thermidor, p. 10, 7 et 8.] + +[Note 340: Séance du 14 thermidor an VIII (1er août 1799). +_Moniteur_ du 20 Thermidor.] + +Cependant, comme averti par sa conscience, Billaud hésita longtemps +avant de se rendre aux invitations pressantes de ses collègues du comité +de Sûreté générale, acquis presque tous à la conjuration. Saint-Just, +dans son dernier discours, a très bien dépeint les anxiétés et les +doutes de ce patriote aveuglé. «Il devenait hardi dans les moments où, +ayant excité les passions, on paraissait écouter ses conseils, mais son +dernier mot expirait toujours sur ses lèvres, il appelait tel homme +absent Pisistrate; aujourd'hui présent, il était son ami; il était +silencieux, pâle, l'oeil fixe, arrangeant ses traits altérés. La vérité +n'a point ce caractère ni cette politique[341]». Un montagnard austère +et dévoué, Ingrand, député de la Vienne à la Convention, alors en +mission, étant venu à Paris vers cette époque, alla voir +Billaud-Varenne. «Il se passe ici des choses fort importantes», lui dit +ce dernier, «va trouver Ruamps, il t'informera de tout». Billaud eut +comme une sorte de honte de faire lui-même la confidence du noir +complot. + +[Note 341: Discours du 9 thermidor.] + +Ingrand courut chez Ruamps, qui le mit au courant des machinations +ourdies contre Robespierre en l'engageant vivement à se joindre aux +conjurés. Saisi d'un sombre pressentiment, Ingrand refusa non seulement +d'entrer dans la conjuration, mais il s'efforça de persuader à Ruamps +d'en sortir, lui en décrivant d'avance les conséquences funestes, et +l'assurant qu'une attaque contre Robespierre, si elle était suivie de +succès, entraînerait infailliblement la perte de la République[342]. +Puis il repartit, le coeur serré et plein d'inquiétudes. Égaré par +d'injustifiables préventions, Ruamps demeura sourd à ces sages conseils; +mais que de fois, plus tard, pris de remords, il dut se rappeler la +sinistre prédiction d'Ingrand! + +[Note 342: Ces détails ont été fournis aux auteurs de l'_Histoire +parlementaire_ par Buonaroti, qui les tenait d'Ingrand lui-même. +Membre du conseil des Anciens jusqu'en 1797, Ingrand entra vers cette +époque dans l'administration forestière et cessa de s'occuper de +politique. Proscrit en 1816, comme régicide, il se retira à Bruxelles, y +vécut pauvre, souffrant stoïquement comme un vieux républicain, et +revint mourir en France, après la Révolution de 1830, fidèle aux +convictions de sa jeunesse.] + +La vérité est que Billaud-Varenne agit de dépit et sous l'irritation +profonde de voir Robespierre ne rien comprendre à son système +«d'improviser la foudre à chaque instant». Ce fut du reste le remords +cuisant des dernières années de sa vie. Il appelait le 9 thermidor sa +véritable faute. «Je le répète», disait-il, «la Révolution puritaine a +été perdue le 9 thermidor. Depuis, combien de fois j'ai déploré d'y +avoir agi de colère[343].» Ah! ces remords de Billaud-Varenne, ils ont +été partagés par tous les vrais républicains coupables d'avoir, dans une +heure d'égarement et de folie, coopéré par leurs actes ou par leur +silence à la chute de Robespierre. + +[Note 343: Dernières années de Billaud-Varenne, dans la _Nouvelle +Minerve_, t. 1er, p. 351 à 358. La regrettable part prise par Billaud +au 9 Thermidor ne doit pas nous empêcher de rendre justice à la fermeté +et au patriotisme de ce républicain sincère. Au général Bernard, qui, +jeune officier alors, s'était rendu auprès de lui à Cayenne pour lui +porter sa grâce de la part de Bonaparte et de ses collègues, il +répondit: «Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du +peuple certains droits; mais le droit de faire grâce que s'arrogent les +consuls français n'ayant pas été puisé à la même source, je ne puis +accepter l'amnistie qu'ils prétendent m'accorder.» Un jour, ajoute le +général Bernard, «il m'échappa de lui dire sans aucune précaution: Quel +malheur pour la Convention nationale que la loi du 22 prairial ait taché +de sang les belles pages qui éternisent son énergie contre les ennemis +de la République française, c'est-à-dire contre toute l'Europe +armée!--«Jeune homme, me répondit-il avec un air sévère, quand les os +des deux générations qui succéderont à la vôtre seront blanchis, alors +et seulement alors l'histoire s'emparera de cette grande question.» +Puis, se radoucissant, il me prit la main en me disant: «Venez donc voir +les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des +épiceries, est venu lui-même planter dans mon jardin.» + +(_Billaud-Varenne à Cayenne_, par le général Bernard, dans la +_Nouvelle Minerve_, t. II, p. 288.)] + + + + +V + + +Un des hommes qui contribuèrent le plus à amener les membres du comité +de Salut public à l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot. +Esprit laborieux, honnête, mais caractère sans consistance et sans +fermeté, ainsi qu'il le prouva de reste quand, après Thermidor, il lui +fallut rendre compte de sa conduite comme membre du comité de Salut +public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot-d'Herbois et +Billaud-Varenne, qui jusqu'au dernier moment soutinrent le système de la +Terreur quand même, que pour Robespierre et Saint-Just qui voulurent en +arrêter les excès et s'efforcèrent d'y substituer la justice[344]. Les +premiers, il est vrai, s'inclinaient respectueusement et sans mot dire +devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s'étaient +permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi, Maximilien lui +reprochait de persécuter les généraux patriotes, et Saint-Just de ne pas +assez tenir compte des observations que lui adressaient les +représentants en mission aux armées, lesquels, placés au centre des +opérations militaires, étaient mieux à même de juger des besoins de nos +troupes et de l'opportunité de certaines mesures: «Il n'y a que ceux qui +sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont +puissants qui en profitent....[345]», disait Saint-Just. Paroles trop +vraies, que Carnot ne sut point pardonner à la mémoire de son jeune +collègue. + +[Note 344: Voy., au sujet de la préférence de Carnot pour +Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, les _Mémoires sur Carnot_ par +son fils, t. 1er, p. 511.] + +[Note 345: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 Thermidor.] + +Nous avons déjà parlé d'une altercation qui avait eu lieu au mois de +floréal entre ces deux membres du comité de Salut public, altercation à +laquelle on n'a pas manqué, après coup, de mêler Robespierre, qui y +avait été complètement étranger. A son retour de l'armée, vers le milieu +de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au +sujet d'un ordre malheureux donné par son collègue. Carnot, ayant dans +son bureau des Tuileries imaginé une expédition militaire, avait +prescrit à Jourdan de détacher dix-huit mille hommes de son armée pour +cette expédition. Si cet ordre avait été exécuté, l'armée de +Sambre-et-Meuse aurait été forcée de quitter Charleroi, de se replier +même sous Philippeville et Givet, en abandonnant Avesnes et +Maubeuge[346]. Heureusement les représentants du peuple présents à +l'armée de Sambre-et-Meuse avaient pris sur eux de suspendre le +malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait été signalée +dès l'époque, et n'avait pas peu contribué à lui nuire dans l'opinion +publique[347]. + +[Note 346: _Ibid._] + +[Note 347: Nous lisons dans un rapport de l'agent national de +Boulogne au comité de Salut public, en date du 25 messidor (13 juillet +1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que +Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pièce de la +collection Beuchot). Les membres des anciens comités, dans la note 6 où +il est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'ont donné +aucune explication à ce sujet. (Voy. leur _Réponse aux imputations de +Laurent Lecointre_, p. 105.)] + +Froissé dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Saint-Just, et +dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la +popularité n'était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant à +son collègue de persécuter les généraux fidèles[348], Maximilien, +paraît-il, faisait grand cas de ses talents[349]. Carnot, nous dit-on, +ne lui rendait pas la pareille[350]. Cela dénote tout simplement chez +lui une intelligence médiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il +fut, je crois, extrêmement jaloux de la supériorité d'influence et de +talent d'un collègue plus jeune que lui; et, sous l'empire de ce +sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration +thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la +dupe de Fouché. + +[Note 348: Discours du 8 Thermidor.] + +[Note 349: C'est ce que M. Philippe Le Bas a assuré à M. Hippolyte +Carnot.] + +[Note 350: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. 1er, p. +510.] + +Dans les divers Mémoires publiés sur lui, on trouve contre Robespierre +beaucoup de lieux communs, d'appréciations erronées et injustes, de +redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait +précis, rien surtout de nature à justifier la part active prise par +Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme +l'embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s'est agi de +répondre à cette question: Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour +le démasquer?--Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor, +ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'était l'unique preuve, la +preuve matérielle des crimes du _tyran_[351]. A cet égard +Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère sont d'une unanimité +touchante. Dans l'intérieur du comité Robespierre était inattaquable, +paraît-il, car «il colorait ses opinions de fortes nuances de bien +public et il les ralliait adroitement à l'intérêt des plus graves +circonstances[352].» Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de +patriotisme, et ce n'est pas là sans doute qu'il aurait divulgué ses +plans de dictature ou son ambition triumvirale[353]. Ainsi il a fallu +arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l'idée que Robespierre +eût médité des plans de dictature ou fût doué d'une _ambition +triumvirale_. Savez-vous quel a été, au dire de Collot-d'Herbois, +l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Représentation +nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? son +discours[354]. Et de son côté Billaud-Varenne a écrit: «Je demande à mon +tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le +tyran, quand pour dissiper l'illusion générale nous n'avions ni son +discours du 8 thermidor ... ni le discours de Saint-Just[355]?» C'est +puéril, n'est-ce pas? Voilà pourtant sur quelles accusations s'est +perpétuée jusqu'à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le +fantôme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels, +chez qui la naïveté est au moins égale à l'ignorance. + +[Note 351: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.] + +[Note 352: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 13.] + +[Note 353: _Ibid._, p. 15.] + +[Note 354: Séance du 9 Thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 12 (30 +juillet 1794).] + +[Note 355: Mémoire de Billaud-Varenne. _Ubi Suprà_, p. 43 du +manuscrit.] + +Que les misérables, coalisés contre Robespierre, se soient attachés à +répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de +la part de gens sans conscience: c'était leur unique moyen d'ameuter +contre lui certains patriotes ombrageux. «Ce mot de dictature a des +effets magiques», répondit Robespierre dans un admirable élan, en +prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; «il +flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, il détruit la République, +il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente +comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, +qu'il présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il +dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme +et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République +ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition +nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? +Je ne parle point de leurs armées.» N'est-ce pas là le dédain poussé +jusqu'au sublime[356]? «Qu'il me soit permis», ajoutait Robespierre, «de +renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de +cette dignité ridicule qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop +d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs +couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres.... J'ai vu +d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux +(celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de +d'Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce +caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser +ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à +foudroyer, et qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre +à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraît vraisemblable qu'à ces +êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que +dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la +connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des +passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent +jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous +en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre, +impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes, +cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les +opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus +saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime +éclatant qui détruit un autre crime; elle existe cette ambition +généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet +égoïsme des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le +calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur +public? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens +dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils? +comment l'aveugle-né aurait-il l'idée de la lumière[357]?...» Rarement +d'une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d'une vérité +plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls l'injure +brutale, la calomnie éhontée et l'échafaud. + +[Note 356: «Ce trait sublime: _Je ne parle pas de leurs +armées_, est de la hauteur de _Nicomède_ et de Corneille,» a +écrit Charles Nodier. _Souvenirs de la Révolution_, t. 1er, p. 294 +de l'édit. Charpentier.] + +[Note 357: Discours du 8 thermidor, p. 15 et 16.] + +Ce fut, j'imagine, pour s'excuser aux yeux de la postérité d'avoir +lâchement abandonné Robespierre, et aussi pour se parer d'un vernis de +stoïcisme républicain, que ses collègues du comité prétendirent, après +coup, l'avoir sacrifié parce qu'il aspirait à la dictature. Ce qui les +fâchait, au contraire, c'était d'avoir en lui un censeur incommode, se +plaignant toujours des excès de pouvoir. Les conclusions de son discours +du 8 thermidor ne tendaient-elles pas surtout à faire cesser +l'arbitraire dans les comités? Constituez, disait-il à l'Assemblée, +«constituez l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la +Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écrasez ainsi +toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur +leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté[358]...» + +[Note 358: _Ibid._, p. 43.] + +Et de quoi se plaignait Saint-Just dans son discours du 9? Précisément +de ce qu'au comité de Salut public les délibérations avaient été livrées +à quelques hommes «ayant le même pouvoir et la même influence que le +comité même», et de ce que le gouvernement s'était trouvé «abandonné à +un petit nombre qui, jouissant d'un absolu pouvoir, accusa les autres +d'y prétendre pour le conserver[359]». Les véritables dictateurs étaient +donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère, Carnot, C.-A. Prieur et +Robert Lindet, nullement Robespierre, qui avait, en quelque sorte, +résigné sa part d'autorité, ni Couthon, presque toujours retenu chez lui +par la maladie, ni Saint-Just, presque toujours aux armées, qu'on +laissait à l'écart et paisible, «comme un citoyen sans prétention»[360]. + +[Note 359: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.] + +[Note 360: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 +thermidor.--Nous avons dit qu'il n'existait presque point d'arrêtés +portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et de +Saint-Just. En voici un pourtant du 30 messidor: «Le comité de Salut +public arrête que les citoyens Fijon et Bassanger, patriotes liégeois, +seront mis sur le champ en liberté ... Couthon, Robespierre, +Saint-Just.» _Archives_, F 7, 4437. Eh bien! après Thermidor, il se +trouvera des gens pour accuser Robespierre d'être l'auteur des +persécutions dirigées contre certains patriotes liégeois.] + +C'est donc le comble de l'absurdité et de l'impudence d'avoir présenté +ce dernier comme ayant un jour réclamé pour Robespierre la ... +dictature. N'importe! comme Saint-Just était mort et ne pouvait +répondre, les membres des anciens comités commencèrent par insinuer +qu'il avait proposé aux comités réunis de faire gouverner la France par +des _réputations patriotiques_, en attendant qu'il y eut des +institutions républicaines[361]! L'accusation était bien vague; tout +d'abord on n'osa pas aller plus loin; mais plus tard on prit des airs de +Brutus indigné. Dans des Mémoires où les erreurs les plus grossières se +heurtent de page en page aux mensonges les plus effrontés, Barère +prétend que, dans les premiers jours de messidor, Saint-Just proposa +formellement aux deux comités réunis de décerner la dictature à +Robespierre.--Dans les premiers jours de messidor, notons-le en passant, +Saint-Just n'était même pas à Paris; il n'y revint que dans la nuit du +10. Telle est, du reste, l'inadvertance de Barère dans ses mensonges, +qu'un peu plus loin il transporte la scène en thermidor, pour la +replacer ensuite en messidor[362]. Pendant l'allocution de Saint-Just, +Robespierre se serait promené autour de la salle, «gonflant ses joues, +soufflant avec saccades». Et il y a de braves[363] gens, sérieux, +honnêtes, qui acceptent bénévolement de pareilles inepties! + +[Note 361: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de L. Lecointre_, p. 16.] + +[Note 362: Mémoires de Barère, t. II, p. 213, 216 et 232. Voy. au +surplus, à ce sujet, notre _Histoire de Saint-Just_.] + +[Note 363: C'est M.H. Carnot qui, dans ses _Mémoires_ sur son +père, raconte ce fait comme l'ayant trouvé dans une note «_évidemment +émanée d'un témoin oculaire_» qu'il ne nomme pas (t. 1er, p. 530).] + +Pour renfoncer son assertion, Barère s'appuie d'une lettre adressée à +Robespierre par un Anglais nommé Benjamin Vaughan, résidant à Genève, +lettre dans laquelle on soumet à Maximilien l'idée d'un protectorat de +la France sur les provinces hollandaises et rhénanes confédérées, ce +qui, suivant l'auteur du projet, aurait donné à la République huit ou +neuf millions d'alliés[364]; d'où Barère conclut que Robespierre était +en relations avec le gouvernement anglais, et qu'il aspirait à la +dictature, «demandée en sa présence par Saint-Just»[365]. En vérité, on +n'a pas plus de logique! La dictature était aussi loin de la pensée de +Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9 +thermidor, le premier disait en propres termes: «Je déclare qu'on a +tenté de mécontenter et d'aigrir les esprits pour les conduire à des +démarches funestes, et l'on n'a point espéré de moi, sans doute, que je +prêterais mes mains pures à l'iniquité. Ne croyez pas au moins qu'il ait +pu sortir de mon coeur l'idée de flatter un homme! Je le défends parce +qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-même s'il devenait +criminel»[366].--Criminel, c'est-à-dire s'il eut aspiré à la dictature. + +[Note 364: Voy. cette lettre de l'Anglais Vaughan, dans les Mémoires +de Barère (t. II, p. 227). Robespierre n'en eut même pas connaissance, +car, d'après Barère, elle arriva et fut décachetée au comité de Salut +public dans la journée du 9 thermidor.] + +[Note 365: Mémoires de Barère, t. II, p. 232. Il faudrait tout un +volume pour relever les inconséquences de Barère.] + +[Note 366: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor. +Saint-Just, comme on sait, ne put prononcer que les premières paroles de +son discours.] + +Enfin--raison décisive et qui coupe court au débat--comment! Saint-Just +aurait proposé en pleine séance du comité de Salut public d'armer +Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu'il accusait +précisément d'avoir exercé l'autorité à l'exclusion de Maximilien ne se +serait levé pour retourner contre lui l'accusation! Personne n'eût songé +à s'emparer de cet argument si favorable aux projets des conjurés et +bien de nature à exaspérer contre celui qu'on voulait abattre les +républicains les plus désintéressés dans la lutte! Cela est +inadmissible, n'est-ce pas? Eh bien! pas une voix accusatrice ne se fit +entendre à cet égard. Et quand on voit aujourd'hui des gens se prévaloir +d'une assertion maladroite de Barère, assertion dont on ne trouve aucune +trace dans les discours prononcés ou les écrits publiés à l'époque même +par ce membre du comité de Salut public, on se prend involontairement à +douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu'à sa dernière heure +trop de respect à la Convention nationale pour avoir jamais pensé à +détourner à son profit une part de l'autorité souveraine de la grande +Assemblée, et nous avons dit tout à l'heure avec quelle instance +singulière il demanda que le comité de Salut public fût, en tout état de +cause, subordonné à la Convention nationale. + +Comme Billaud-Varenne, dont il était si loin d'avoir les convictions +sincères et farouches, Barère eut son heure de remords. Un jour, sur le +soir de sa vie, peu de temps après sa rentrée en France, retenu au lit +par un asthme violent, il reçut la visite de l'illustre sculpteur David +(d'Angers). Il s'entretint longtemps de Robespierre avec l'artiste +démocrate. + +Après avoir parlé du désintéressement de son ancien collègue et de ses +aspirations à la dictature--deux termes essentiellement +contradictoires--il ajouta: «Depuis, j'ai réfléchi sur cet homme; j'ai +vu que son idée dominante était l'établissement du gouvernement +républicain, qu'il poursuivait, en effet, des hommes dont l'opposition +entravait les rouages de ce gouvernement.... Nous n'avons pas compris +cet homme ... il avait le tempérament des grands hommes, et la postérité +lui accordera ce titre.» Et comme David confiait au vieux Conventionnel +son projet de sculpter les traits des personnages les plus éminents de +la Révolution et prononçait le nom de Danton:--«N'oubliez pas +Robespierre!» s'écria Barère en se levant avec vivacité sur son séant, +et, en appuyant sa parole d'un geste impératif: «c'était un homme pur, +intègre, un vrai républicain. Ce qui l'a perdu, c'est sa vanité, son +irascible susceptibilité et son injuste défiance envers ses +collègues.... Ce fut un grand malheur!...» Puis, ajoutent ses +biographes, «sa tête retomba sur sa poitrine, et il demeura longtemps +enseveli dans ses réflexions» [367]. Ainsi, dans cet épanchement +suprême, Barère reprochait à Maximilien ... quoi? ... sa vanité, sa +susceptibilité, sa défiance. Il fallait bien qu'il colorât de l'ombre +d'un prétexte sa participation trop active au guet-apens de Thermidor. +Etonnez-vous donc qu'en ce moment des visions sanglantes aient traversé +l'esprit du moribond, et qu'il soit resté comme anéanti sous le poids du +remords! + +[Note 367: _Mémoires de Barère_. Notice historique par MM. +Carnot et David (d'Angers), t. 1er, p. 118, 119.--David (d'Angers) a +accompli le voeu de Barère. Qui ne connaît ses beaux médaillons de +Robespierre?] + + + + +VI + + +Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombre leurs manoeuvres +odieuses. Présenter Robespierre, aux uns comme l'auteur des persécutions +indistinctement prodiguées, aux autres comme un modéré, décidé à arrêter +le cours terrible de la Révolution, telle fut leur tactique. On ne saura +jamais ce qu'ils ont répandu d'assignats pour corrompre l'esprit public +et se faire des créatures. Leurs émissaires salariaient grassement des +perturbateurs, puis s'en allaient de tous côtés, disant: «Toute cette +canaille-là est payée par ce coquin de Robespierre». Et, ajoute l'auteur +de la note où nous puisons ces renseignements, «voilà Robespierre qui a +des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mécontents bien +augmenté»[368]. + +[Note 368: Pièce anonyme trouvée dans les papiers de Robespierre, et +non insérée par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchot +(4 p. in-4°), et elle a été publiée dans l'_Histoire parlementaire_, +t. XXXIII, p. 360.] + +Mais c'était surtout comme contre-révolutionnaire qu'on essayait de le +déconsidérer aux yeux des masses. Comment, en effet, aurait-on pu le +transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de ses +plus chers amis, Couthon, dénoncer aux Jacobins les persécutions +exercées par l'espion Senar, ce misérable agent du comité de Sûreté +générale, et se plaindre, en termes indignés, du système affreux mis en +pratique par certains hommes pour tuer la liberté par le crime. Les +fripons ainsi désignés--quatre à cinq scélérats, selon Couthon-- +prétendaient qu'en les attaquant on voulait entamer la représentation +nationale. «Personne plus que nous ne respecte et n'honore la +Convention», s'écriait Couthon. «Nous sommes tous disposés à verser +mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus +tout la justice et la vertu, et je déclare, pour mon compte, qu'il n'est +aucune puissance humaine qui puisse m'imposer silence toutes les fois +que je verrai la justice outragée[369].» + +[Note 369: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _Moniteur_ du 9 +Thermidor (27 juillet 1794).] + +Robespierre jeune, de son côté, avec non moins de véhémence et +d'indignation, signalait «un système universel d'oppression». Il fallait +du courage pour dire la vérité, ajoutait-il. «Tout est confondu par la +calomnie; on espère faire suspecter tous les amis de la liberté; on a +l'impudeur de dire dans le département du Pas-de-Calais, qui méritait +d'être plus tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh +bien! oui, je suis modéré, si l'on entend par ce mot un citoyen qui ne +se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la +justice, mais qui veut leur application; si l'on entend un homme qui +sauve l'innocence opprimée aux dépens de sa réputation. Oui, je suis un +modéré en ce sens; je l'étais encore lorsque j'ai déclaré que le +gouvernement révolutionnaire devait être comme la foudre, qu'il devait +en un instant écraser tous les conspirateurs; mais qu'il fallait prendre +garde que cette institution terrible ne devînt un instrument de +contre-révolution par la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en +abuserait au point que tous les citoyens s'en croiraient menacés, +extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous les +amis de la liberté[370]....» Voilà bien les sentiments si souvent +exprimés déjà par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui +entendre développer tout à l'heure, avec une énergie nouvelle, à la +tribune de la Convention. + +[Note 370: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _ubi suprà_.] + +Robespierre pouvait donc compter, c'était à croire du moins, sur la +partie modérée de l'Assemblée, je veux dire sur cette partie incertaine +et flottante formant l'appoint de la majorité, tantôt girondine et +tantôt montagnarde, sur ce côté droit dont il avait arraché +soixante-treize membres à l'échafaud. Peu de temps avant la catastrophe +on entendit le vieux Vadier s'écrier, un jour où les ménagements de +Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes: +«Si cela continue, je _lui_ ferai guillotiner cent crapauds de son +marais»[371]. Cependant les conjurés sentirent la nécessité de se +concilier les membres de la Convention connus pour leur peu d'ardeur +républicaine; il n'est sorte de stratagèmes dont ils n'usèrent pour les +détacher de Maximilien. + +[Note 371: Ce mot est rapporté par Courtois à la suite de la préface +de son rapport sur les événements du 9 thermidor, note XXXVIII, p. 39. +Courtois peut être cru ici, car c'est un complice révélant une parole +échappée à un complice.] + +Dans la journée du 5 thermidor, Amar et Voulland se transportèrent, au +nom du comité de Sûreté générale, dont la plupart des membres, avons +nous dit, étaient de la conjuration, à la prison des Madelonnettes, où +avaient été transférés une partie des soixante-treize Girondins; et là, +avec une horrible hypocrisie, ils témoignèrent à leurs collègues détenus +le plus affectueux intérêt. Ces hommes qui, de si bon coeur, eussent +envoyé à la mort les auteurs de la protestation contre le 31 mai, que +Robespierre leur avait arrachés des mains, parurent attendris. +«Arrête-t-on votre correspondance?... Votre caractère est-il méconnu +ici? Le concierge s'est-il refusé à mettre sur le registre votre qualité +de députés? Parlez, parlez, nos chers collègues; le comité de Sûreté +nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos +plaintes....» Et sur les plaintes des prisonniers que leur caractère +était méconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar +s'écria: «C'est un crime affreux», et il pleura, lui, le rédacteur du +rapport à la suite duquel les Girondins avaient été traduits devant le +tribunal révolutionnaire! Quelle dérision! + +Les deux envoyés du comité de Sûreté générale enjoignirent aux +administrateurs de police d'avoir pour les détenus tous les égards dus +aux représentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu'ils +écriraient, toutes celles qui leur seraient adressées, _sans les +ouvrir_. Ils donnèrent encore aux administrateurs l'ordre de choisir +pour les députés une maison commode avec un jardin. Alors tous les +représentants tendirent leurs mains qu'Amar et Voulland serrèrent +alternativement, et ceux-ci se retirèrent comblés des bénédictions des +détenus[372]. Le but des conjurés était atteint. + +[Note 372: _Rapport fait à la police par Faro, administrateur de +police, sur l'entrevue qui a eu lieu entre les représentants du peuple +Amar et Voulland, envoyés par le comité de Sûreté générale, et les +députés détenus aux Madelonnettes_. Ce rapport est de la main même de +l'agent national Payan, dans les papiers duquel il a été trouvé. Payan +ne fut pas dupe du faux attendrissement d'Amar et de Voulland; il sut +très bien démêler le stratagème des membres du comité de Sûreté +générale. (Voyez ce rapport à la suite du rapport de Courtois, sous le +numéro XXXII, p. 150.) Il a été reproduit dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 367.] + +Ainsi se trouvait préparée l'alliance thermido-girondine. Les Girondins +détenus allaient pouvoir écrire librement à leurs amis de la droite, et +sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude +avec laquelle ils avaient été traités par le comité de Sûreté générale. +Or, ce n'était un mystère pour personne qu'à l'exception de trois ou +quatre de ses membres, ce comité, instrument sinistre de la Terreur, +était entièrement hostile à Robespierre. D'où la conclusion toute +naturelle que Robespierre était le persécuteur, puisque ses ennemis +prenaient un si tendre intérêt aux persécutés. Quels maîtres fourbes que +ces héros de Thermidor! + + + + +VII + + +Toutefois les députés de la droite hésitèrent longtemps avant de se +rendre, car ils craignaient d'être dupes des manoeuvres de la +conspiration. Ils savaient bien que du côté de Robespierre étaient le +bon sens, la vertu, la justice; que ses adversaires étaient les plus +vils et les plus méprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort +bien que son triomphe assurait celui de la démocratie, la victoire +définitive de la République, et cette certitude fut la seule cause qui +fit épouser aux futurs comtes Sieyès, Boissy-d'Anglas, Dubois-Dubais, +Thibaudeau et autres la querelle des Rovère, des Fouché, des Tallien, +des Bourdon et de leurs pareils. + +Par trois fois ceux-ci durent revenir à la charge, avoue +Durand-Maillane[373], tant la conscience, chez ces députés de la droite, +balançait encore l'esprit de parti. Comment, en effet, eussent-ils +consenti à sacrifier légèrement, sans résistance, celui qui les avait +constamment protégés[374], celui qu'ils regardaient comme le défenseur +du faible et de l'homme trompé[375]? Mais l'esprit de parti fut le plus +fort. Il y eut, dit-on, chez Boissy-d'Anglas des conférences où, dans le +désir d'en finir plus vite avec la République, la majorité se décida, +non sans combat, à livrer la tête du Juste, de celui que le maître du +logis venait de surnommer hautement et publiquement l'Orphée de la +France[376]. Et voilà comment des gens relativement honnêtes conclurent +un pacte odieux avec des coquins qu'ils méprisaient. + +[Note 373: _Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.] + +[Note 374: _Ibid._] + +[Note 375: Lettre de Durand-Maillane, citée _in-extenso_ dans +son second volume. «Il n'était pas possible de voir plus longtemps +tomber soixante, quatre-vingts têtes par jour sans horreur....» dit +Durand-Maillane dans ses mémoires, qui sont, comme nous l'avons dit +déjà, un mélange étonnant de lâcheté et de fourberie. Singulier moyen de +mettre fin à cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en étaient +les auteurs contre celui qu'on savait décidé à les poursuivre _pour +arrêter l'effusion du sang versé par le crime_.] + +[Note 376: A l'égard de ces conférences chez Boissy-d'Anglas, je +n'ai rien trouvé de certain. Je ne les mentionne que d'après un bruit +fort accrédité. Ce fut, du reste, à Boissy-d'Anglas particulièrement, à +Champeaux-Duplasne et à Durand-Maillane que s'adressèrent les conjurés. +(_Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.)] + +Outre l'élément royaliste, il y avait dans la _Plaine_, cette +pépinière des serviteurs et des grands seigneurs de l'Empire, une masse +variable, composée d'individus craintifs et sans convictions, toujours +prêts à se ranger du côté des vainqueurs. Un mot attribué à l'un d'eux +les peint tout entiers. + +«Pouvez-vous nous répondre du _ventre_»? demanda un jour +Billaud-Varenne à ce personnage de la _Plaine_. «Oui», répondit +celui-ci, «si vous êtes les plus forts». Abattre Robespierre ne +paraissait pas chose aisée, tant la vertu exerce sur les hommes un +légitime prestige. + +Lui, pourtant, en face de la coalition menaçante, restait volontairement +désarmé. Dépouillé de toute influence gouvernementale, il ne songea même +pas à tenter une démarche auprès des députés du centre, qui peut-être se +fussent unis à lui s'il eût fait le moindre pas vers eux. Tandis que +l'orage s'amoncelait, il vivait plus retiré que jamais, laissant à ses +amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l'ombre, +car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des +lettres anonymes auxquelles certains écrivains ont accordé une +importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit déjà, une véritable +fabrication de ces sortes de productions, monuments honteux de la +bassesse et de la lâcheté humaines. + +J'en ai là, sous les yeux, un certain nombre adressées à Hanriot, à +Hérault-Séchelles, à Danton. «Te voila donc, f.... coquin, président +d'une horde de scélérats», écrivait-on à ce dernier; «j'ose me flatter +que plus tôt que tu ne penses je te verrai écarteler avec +Robespierre.... Vous avez à vos trousses cent cinquante _Brutuse_ +ou _Charlotte Cordé_[377]». Toutes ces lettres se valent pour le +fond comme pour la forme. A Maximilien, on écrivait, tantôt: +«Robespierre, Robespierre! Ah! Robespierre, je le vois, tu tends à la +dictature, et tu veux tuer la liberté que tu as créée.... Malheureux, tu +as vendu ta patrie! Tu déclames avec tant de force contre les tyrans +coalisés contre nous, et tu veux nous livrer à eux.... Ah! scélérat, +oui, tu périras, et tu périras des mains desquelles tu n'attends guère +le coup qu'elles te préparent[378]....» Tantôt: «Tu es encore.... +Ecoute, lis l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends encore que +le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas.... Si mon espoir était +vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis-je: cette main qui trace +ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette +main qui presse la tienne avec horreur, percera ton coeur inhumain. Tous +les jours je suis avec toi, je te vois tous les jours, à toute heure mon +bras levé cherche ta poitrine.... O le plus scélérat des hommes, vis +encore quelques jours pour penser à moi; que mon souvenir et ta frayeur +soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! ce jour même, en te +regardant, je vais jouir de ta terreur[379].» A coup sûr, le misérable +auteur de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre, un des +hommes qui aient possédé au plus haut degré le courage civil, cette +vertu si précieuse et si rare. Croirait-on qu'il s'est rencontré des +écrivains d'assez de bêtise ou de mauvaise foi pour voir dans les +lettres dont nous venons d'offrir un échantillon des caractères +_tracés par des mains courageuses_, des traits aigus lancés par +_le courage et la vertu_[380]. C'est à n'y pas croire! + +[Note 377: Les originaux de ces lettres sont aux _Archives_, F +7, 4434.] + +[Note 378: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_, F +7, 4436, liasse R, figure à la suite du rapport de Courtois, sous le +numéro LVIII; elle a été reproduite dans les _Papiers inédits_, t. +II, p. 151.] + +[Note 379: Cette autre lettre, dont l'original est également aux +_Archives_ (_ubi suprà_), est d'une orthographe qu'il nous a +été impossible de conserver. On la trouve _arrangée_ à la suite du +rapport de Courtois, sous le numéro LX, et dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 155.] + +[Note 380: Ce sont les propres expressions dont s'est servi le +rédacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 52.] + +De ces lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnête homme +fait ordinairement de pareilles pièces, il les méprisait. Quelquefois, +pour donner à ses concitoyens une idée de l'ineptie et de la méchanceté +de certains ennemis de la Révolution, il en donnait lecture soit aux +Jacobins, soit à ses collègues du comité de Salut public, mais il n'y +prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus +sérieux ne lui manquèrent pas. Nous avons mentionné plus haut une pièce +dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menées de la +conjuration. Dans la journée du 5 thermidor, le rédacteur de +l'_Orateur du peuple_, Labenette, un des plus anciens collaborateurs +de Fréron, lui écrivant pour réclamer un service, ajoutait: «Qui sait? +Peut-être que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas». Et il terminait +sa lettre en prévenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour +savoir l'heure et le moment où il pourrait lui ouvrir son coeur[381]. +Celui-là devait être bien informé. Vit-il Robespierre, et déroula-t-il +devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a +de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s'en convaincre par son +discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres détails +les manoeuvres de ses ennemis. + +[Note 381: Cette lettre figure à la suite du rapport de Courtois, +sous le numéro XVI, p. 113. Courtois n'a donné que l'initiale du nom de +Labenette. Nous l'avons rétabli d'après l'original de la lettre, qu'on +peut voir aux _Archives_.] + +S'il eût été doué du moindre esprit d'intrigue, comme il lui eût été +facile de déjouer toutes les machinations thermidoriennes, comme +aisément il se fût rendu d'avance maître de la situation! Mais non, il +sembla se complaire dans une complète inaction. Loin de prendre la +précaution de sonder les intentions de ses collègues de la droite, il +n'eut même pas l'idée de s'entendre avec ceux dont le concours lui était +assuré! La grande majorité des sections parisiennes, la société des +Jacobins presque tout entière, la commune lui étaient dévouées; il ne +songea point à tirer parti de tant d'éléments de force et de succès. Les +inventeurs _de la conspiration de Robespierre_ ont eu beau +s'ingénier, ils n'ont pu prouver un lambeau de papier indiquant qu'il y +ait eu la moindre intelligence et le moindre concert entre Maximilien et +le maire de Paris Fleuriot-Lescot, par exemple, ou l'agent national +Payan[382]. Si ces deux hauts fonctionnaires, sur le compte desquels la +réaction, malgré sa science dans l'art de la calomnie, n'est parvenue à +mettre ni une action basse ni une lâcheté, ont, dans la journée du 9 +thermidor, pris parti pour Robespierre, ç'a été tout spontanément et +emportés par l'esprit de justice. En revanche on a été beaucoup plus +fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le célèbre général de la +garde nationale parisienne[383]. + +[Note 382: Il n'existe qu'une seule lettre de Payan à Robespierre; +elle est datée du 9 messidor (2 juin 1794). Cette lettre, dont nous +avons déjà parlé plus haut, est surtout relative à un rapport de Vadier +sur Catherine Théot, rapport dans lequel l'agent national croit voir le +fruit d'une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très loin de +respirer un ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour, +Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la à la suite du rapport de +Courtois, sous le numéro LVI, p. 212, et dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 359.)] + +[Note 383: M. Thiers, dont nous avons renoncé à signaler les erreurs +étranges, les inconséquences, les contradictions se renouvelant de page +en page, fait offrir par Hanriot à Robespierre le _déploiement de ses +colonnes_ et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (_Histoire de la +Révolution_, ch. XXI.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste, +n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d'où lui est venu ce +renseignement; nous aurions pu alors en discuter la valeur.] + + + + +VIII + + +Oh! pour celui-là la réaction a été impitoyable; elle a épuisé à son +égard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa +coopération active au mouvement démocratique du 31 mai. De cet ami +sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l'Hôtel de +Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéressement +et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont +malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les +massacres de Septembre. + +On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a +jamais rien articulé de sérieux. Dans son commandement il se montra +toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut +digne de tous éloges. Si la paix publique ne fut point troublée, si les +attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent +pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie +tempérée de douceur. + +S'il est vrai que le style soit l'homme, on n'a qu'à parcourir les +ordres du jour du général Hanriot, et l'on se convaincra que ce +révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote, un pur +républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d'armes, de +service dans les maisons d'arrêt, il recommande de se comporter avec le +plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. «La justice +nationale seule», dit-il, «a le droit de sévir contre les +coupables[384].... Le criminel dans les fers doit être respecté; on +plaint le malheur, mais on n'y insulte pas»[385]. Pour réprimer +l'indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du +raisonnement à celui de la force: «Nous autres républicains, nous devons +être frappés de l'évidence de notre égalité et pour la soutenir il faut +des moeurs, des vertus et de l'austérité»[386]. Ailleurs il disait: «Je +ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de +s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle à toutes les vertueuses mères +de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour +tout ce qui mérite d'être respecté, sont publiquement connus»[387]. +Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut +s'empêcher d'en gémir: «Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce +n'est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais +contre les ennemis du dehors[388]....» + +[Note 384: Ordre du jour en date du 26 pluviôse (14 février 1794).] + +[Note 385: _Ibid._ du 1er germinal (21 mars 1794).] + +[Note 386: _Ibid._ du 14 nivôse (3 janvier 1794).] + +[Note 387: _Ibid._ en date du 19 pluviôse (7 février 1794).] + +[Note 388: Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (5 février +1794).] + +Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous +engouer des hommes de guerre: «Souvenez-vous, mes amis, que le temps de +servir les hommes est passé. C'est à la chose publique seule que tout +bon citoyen se doit entièrement.... Tant que je serai général, je ne +souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes +frères les canonniers veulent _despotiser_, ce ne sera jamais sous +mes ordres»[389]. + +[Note 389: Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793).] + +Dans nos fêtes publiques, il nous faut toujours des baïonnettes qui +reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de +l'appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d'un +jour de cérémonie populaire, un citoyen s'étant plaint que la force +armée n'eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre +dans la foule: «Ce ne sont pas mes principes», s'écrie Hanriot dans un +ordre du jour; «quand on fête, pas d'armes, pas de despote; la raison +établit l'ordre, la douce et saine philosophie règle nos pas ... un +ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont +destinées à nos bons législateurs.... Quand il s'agit de fête, ne +parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au +despotisme....»[390]. + +[Note 390: _Ibid._ du 21 brumaire (11 novembre 1793).] + +A coup sûr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot +bien arriéré. «Dans un pays libre», dit encore cet étrange général, «la +police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais +avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un oeil de +surveillance sur la société, l'épurer et en proscrire les méchants et +les fripons.... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires +publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la +société entière n'aura pour fonctionnaire public que la loi[391]....! Un +peuple libre se police lui-même, il n'a pas besoin de force armée pour +être juste[392]...; La puissance militaire exercée despotiquement mène à +l'esclavage, à la misère, tandis que la puissance civile mène au +bonheur, à la paix, à la justice, à l'abondance[393]....» + +[Note 391: _Ibid._ du 6 brumaire (27 octobre 1793).] + +[Note 392: _Ibid._ du 19 brumaire (9 novembre 1793).] + +[Note 393: Ordre du jour en date du 25 prairial (13 juin 1794).] + +Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres pour s'arroger +certains privilèges, il rappelle que la loi est égale pour tous. «Les +dépositaires des lois en doivent être les premiers esclaves» [394]. Un +arrêté de la commune ayant ordonné que les citoyens trouvés mendiant +dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives, +le général prescrit à ses soldats d'opérer ces sortes d'arrestations +«avec beaucoup d'humanité et d'égards pour le malheur, qu'on doit +respecter»[395]. Aux gardes nationaux sous ses ordres, il recommande la +plus grande modération dans le service: «Souvenez-vous que le fer dont +vos mains sont armées n'est pas destiné à déchirer le sein d'un père, +d'un frère, d'une mère, d'une épouse chérie.... Souvenez-vous de mes +premières promesses où je vous fis part de l'horreur que j'avois pour +toute effusion de sang.... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en +provoque un autre au meurtre et à l'assassinat. Les armes que vous +portez ne doivent être tirées que pour la défense de la patrie, c'est le +comble de la folie de voir un Français égorger un Français; si vous avez +des querelles particulières, étouffez-les pour l'amour de la +patrie»[396]. + +[Note 394: _Ibid._ du 4 septembre 1793.] + +[Note 395: _Ibid._ du 21 prairial an II (9 juin 1794).] + +[Note 396: _Ibid._ du 27 ventôse (17 mars 1794).] + +Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit, à l'Hanriot +légendaire de la plupart des écrivains. Le bruit a-t-il couru, au plus +fort moment de l'hébertisme, que certains hommes songeraient à ériger +une dictature, il s'empresse d'écrire: «Tant que nous conserverons notre +énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec +nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour idole que la liberté +et l'égalité, pour autel que la justice et la raison[397].» + +[Note 397: Ordre du jour du 16 ventôse an II (6 mars 1794).] + +A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la +sobriété, toutes les vertus. «Ce sont nos seules richesses; elles sont +impérissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que +nous avons terrassés[398].... Soyons sobres, aimons la patrie, et que +notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'étonnement les +peuples des autres climats»[399]. + +[Note 398: _Ibid._ du 16 floréal (5 mai 1794).] + +[Note 399: _Ibid._ du 26 prairial (14 juin 1794).] + +Indigné de l'imprudence et de la brutalité avec lesquelles certains +soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues +de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants, +vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service à arrêter +les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues. +«L'honnête citoyen à pied doit être respecté par celui qui est à +cheval»[400]. + +[Note 400: _Ibid._ du 15 pluviôse (3 février 1794).] + +Un matin, l'ordre du jour suivant fut affiché dans tous les postes: +«Hier, un gendarme de la 29ème division a jeté à terre, il était midi +trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard +ayant à la main une béquille.... Cette atrocité révolte l'homme qui +pense et qui connaît ses devoirs. Malheur à celui qui ne sait pas +respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il +doit à lui-même et à la société entière. Ce gendarme prévaricateur, pour +avoir manqué à ce qui est respectable, gardera les arrêts jusqu'à nouvel +ordre[401].» Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, à +l'angle de la vieille église Saint-Méry qui, dans ce quartier +transformé, est restée presque seule comme un témoin de l'acte de +brutalité si sévèrement puni par le général de la garde nationale, je ne +puis m'empêcher de songer à cet Hanriot dont la réaction nous a laissé +un portrait si défiguré. + +[Note 401: Ordre du jour en date du 27 floréal (16 mai 1794).] + +Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte +plus paternels. Il conjure les femmes qui, par trop d'impatience à la +porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se +montrer sages et dignes d'elles-mêmes. «Souvenez-vous que vous êtes la +moitié de la société et que vous nous devez un exemple que les hommes +sensibles ont droit d'attendre de vous[402].» Le 3 thermidor, il +invitait encore les canonniers à donner partout le bon exemple: «La +patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein +la haine et la discorde.... Faisons notre service d'une manière utile et +agréable à la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui +aiment et défendent la chose publique[403].» Voilà pourtant l'homme +qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidoriens nous ont présenté +comme ayant été jeté ivre-mort par Coffinhal dans un égout de l'Hôtel de +Ville. + +[Note 402: Ordre du jour en date du 22 messidor (10 juillet 1794).] + +[Note 403: _Ibid._, du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les +ordres du jour du général Hanriot se trouvent en minutes aux +_Archives_, où nous les avons relevés. Un certain nombre ont été +publiés, à l'époque, dans le _Moniteur_ et les journaux du temps.] + +Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l'infini, témoignent +assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modération +du général Hanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honnêteté +naïve, et révélés pour la première fois, c'est l'histoire prise sur le +fait, écrite par un homme de coeur et sans souci de l'opinion du +lendemain. + +En embrassant, dans la journée du 9 thermidor, la cause des proscrits, +Hanriot, comme Dumas et Coffinhal, comme Payan et Fleuriot-Lescot, ne +fit que céder à l'ascendant de la vertu. Si, vingt-quatre heures +d'avance seulement, Robespierre avait eu l'idée de s'entendre avec ces +hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues nouées depuis si +longtemps contre lui il avait opposé les plus simples mesures de +prudence, s'il avait prévenu d'un mot quelques membres influents de la +Commune et des sections, s'il avait enfin pris soin d'éclairer sur les +sinistres projets de ses adversaires la foule immense de ses admirateurs +et de ses amis inconnus, la victoire lui était assurée; mais, en dehors +de la Convention, il n'y avait pas de salut à ses yeux; l'Assemblée, +c'était l'arche sainte; plutôt que d'y porter la main, il aurait offert +sa poitrine aux poignards. Pour triompher de ses ennemis, il crut qu'il +lui suffirait d'un discours, et il se présenta sans autre arme sur le +champ de bataille, confiant dans son bon droit et dans les sentiments de +justice et d'équité de la Convention. Fatale illusion, mais noble +croyance, dont sa mémoire devrait rester éternellement honorée. + + + + +IX + + +D'ailleurs Robespierre ne put se persuader, j'imagine, que ses collègues +du comité de Salut public l'abandonneraient si aisément à la rage de ses +ennemis. Mais il comptait sans les jaloux et les envieux, à qui son +immense popularité portait ombrage. La persistance de Maximilien à ne +point s'associer à une foule d'actes qu'il considérait comme +tyranniques, à ne pas prendre part, quoique présent, aux délibérations +du comité, exaspéra certainement quelques-uns de ses collègues, surtout +Billaud. Ce dernier lui reprochait d'être le tyran de l'opinion, à cause +de ses succès de tribune. Singulier reproche qui fit dire à Saint-Just: +«Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le +mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues +le tyran de l'opinion[404].» Son empire, ajoute-t-il excellemment, se +donne à la raison et ne ressemble guère au pouvoir des gouvernements. +Mais Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, forts de l'appui de Carnot, +avaient pour ainsi dire accaparé à cette époque l'exercice du +pouvoir[405]: ils ne se souciaient nullement de voir la puissance du +gouvernement contre balancée par celle de l'opinion. + +[Note 404: Discours du 9 Thermidor.] + +[Note 405: «Vous avez confié le gouvernement à douze personnes, il +s'est trouvé, en effet, le dernier mois, entre deux ou trois.» +Saint-Just, _discours du 9 thermidor_.] + +Cependant diverses tentatives de rapprochement eurent lieu dans les +premiers jours de thermidor, non seulement entre les membres du comité +de Salut public, mais encore entre les membres des deux comités réunis. +On s'assembla une première fois le 4. Ce jour-là l'entente parut +probable, puisqu'on chargea Saint-Just de présenter à la Convention un +rapport sur la situation générale de la République, Saint-Just dont +l'amitié et le dévouement pour Robespierre n'étaient ignorés de +personne. L'âpre et fier jeune homme ne déguisa ni sa pensée ni ses +intentions. Il promit de dire tout ce que sa probité lui suggérerait +pour le bien de la patrie, rien de plus, rien de moins, et il ajouta: +«Tout ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté +aura ma haine[406].» Ces paroles donnèrent sans doute à réfléchir à ceux +qui ne le voyaient pas sans regret chargé de prendre la parole au nom +des comités devant la Convention nationale. Billaud-Varenne ne dissimula +même pas son dessein de rédiger l'acte d'accusation de Maximilien[407]. + +[Note 406: Discours du 9 thermidor.] + +[Note 407: _Ibid._] + +Le lendemain, on se rassembla de nouveau. Les membres des anciens +comités ont prétendu que ce jour-là Robespierre avait été cité devant +eux pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse +vaguement aux Jacobins et sur son absence du comité depuis quatre +décades. Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour découvrir la +fourberie cachée sous cette déclaration intéressée. D'abord il n'y avait +pas lieu de citer Robespierre devant les comités, puisque, du propre +aveu de ses accusateurs, il n'avait encore accompli aucun de ces actes +ostensibles et nécessaires «pour démontrer une conjuration à l'opinion +publique abusée»[408]. Cet acte _ostensible et nécessaire_ ce fut, +comme l'ont dit eux-mêmes ses assassins, son discours du 8 +thermidor.--Secondement, l'absence de Robespierre a été, comme nous +l'avons prouvé, une absence toute morale; de sa personne il était là; +donc il était parfaitement inutile de le mander, puisque chaque jour on +se trouvait face à face avec lui. + +[Note 408: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 89. M. +Michelet trouve moyen de surenchérir sur les allégations inadmissibles +des membres des deux anciens comités. Il raconte que le soir du 5 +thermidor, le comité, _non sans étonnement, vit arriver +Robespierre_. Et que voulait-il? se demande l'éminent écrivain; les +tromper? gagner du temps _jusqu'au retour de Saint-Just_? Il ne le +croit pas, et c'est bien heureux; mais s'il avait étudié avant d'écrire, +il se serait aperçu que Robespierre n'avait pas à gagner du temps +jusqu'au retour de Saint-Just, puisque ce représentant était de retour +depuis le 10 messidor, c'est-à-dire depuis plus de trois semaines, et +que, dans son dernier discours, il a raconté lui-même avec des détails +qu'on ne trouve nulle part ailleurs cette séance du 5 thermidor, où il +joua un rôle si important. (Voy. l'_Histoire de la Révolution_ par +M. Michelet, t. VII, p. 428.)] + +La vérité est que le 5 thermidor il consentit à une explication. Cette +explication, que fût-elle? Il est impossible d'admettre tous les contes +en l'air débités là-dessus par les uns et par les autres. Les anciens +membres des comités ont gardé à cet égard un silence prudent[409]. Seul, +Billaud-Varenne en a dit quelques mots. A l'en croire, Robespierre +serait devenu lui-même accusateur, aurait désigné nominativement les +victimes qu'il voulait immoler, et surtout aurait reproché aux deux +comités l'inexécution du décret ordonnant l'organisation de six +commissions populaires pour juger les détenus[410]. Sur ce dernier point +nous prenons Billaud en flagrant délit de mensonge, car, dès le 3 +thermidor, quatre de ces commissions étaient organisées par un arrêté +auquel Robespierre, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait, quoique présent +au comité, refusé sa signature. Quant aux membres dénoncés par +Robespierre à ses collègues des comités pour leurs crimes et leurs +prévarications, quels étaient-ils? Billaud-Varenne s'est abstenu de +révéler leurs noms, et c'est infiniment fâcheux; on eût coupé court +ainsi aux exagérations de quelques écrivains, qui, feignant d'ajouter +foi aux récits mensongers de certains conjurés thermidoriens, se sont +complu à porter jusqu'à dix-huit et jusqu'à trente le chiffre des +Conventionnels menacés. Le nombre des coupables n'était pas si grand; +rappelons que, d'après les déclarations assez précises de Couthon et de +Saint-Just, il ne s'élevait pas à plus de quatre ou cinq, parmi +lesquels, sans crainte de se tromper, on peut ranger Fouché, Tallien et +Rovère. «Robespierre s'est déclaré le ferme appui de la Convention», a +écrit Saint-Just, «il n'a jamais parlé dans le comité qu'avec ménagement +de porter atteinte à aucun de ses membres[411]». C'est encore au +discours de Saint-Just qu'il faut recourir pour savoir à peu près au +juste ce qui s'est passé le 5 thermidor dans la séance des deux comités. + +[Note 409: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. 7 +et 61. Barère n'a pas été plus explicite dans ses _Observations sur le +rapport de Saladin_.] + +[Note 410: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p. +89.] + +[Note 411: Discours du 9 Thermidor.] + +Au commencement de la séance tout le monde restait muet, comme si l'on +eût craint de s'expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il +raconta qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et +interrogé par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confié que les +puissances alliées n'avaient aucun espoir d'accommodement avec la France +actuelle, mais qu'elles attendaient tout d'un parti qui renverserait la +forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins +rigides. En effet, les manoeuvres des conjurés n'avaient pas été sans +transpirer au dehors. Les émigrés, ajouta Saint-Just, sont instruits du +projet des conjurés de faire, s'ils réussissent, contraster l'indulgence +avec la rigueur actuellement déployée contre les traîtres. Ne verra-t-on +pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Fréron, les Bourdon +(de l'Oise), s'éprendre de tendresses singulières pour les victimes de +la Révolution et même pour les familles des émigrés? + +Arrivant ensuite aux persécutions sourdes dont Robespierre était +l'objet, il demanda, sans nommer son ami, s'il était un dominateur qui +ne se fût pas d'abord environné d'un grand crédit militaire, emparé des +finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les +mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupçons. David appuya +chaleureusement les paroles de son jeune collègue. Il n'y avait pas à se +méprendre sur l'allusion. Billaud-Varenne dit alors à Robespierre: +_Nous sommes tes Amis, nous avons toujours marché ensemble._ Et la +veille, il l'avait traité de Pisistrate. «Ce déguisement», dit +Saint-Just, «fit tressaillir mon coeur»[412]. + +[Note 412: Discours du 9 thermidor.] + +Il n'y eut rien d'arrêté positivement dans cette séance; cependant la +paix parut, sinon cimentée, au moins en voie de se conclure, et l'on +confirma le choix que, la veille, on avait fait de Saint-Just, comme +rédacteur d'un grand rapport sur la situation de la République. Les +conjurés, en apprenant l'issue de cette conférence, furent saisis de +terreur. Si cette paix eût réussi, a écrit l'un d'eux, «elle perdait à +jamais la France»[413]; c'est-à-dire: nous étions démasqués et punis, +nous misérables qui avons tué la République dans la personne de son plus +dévoué défenseur. De nouveau l'on se mit à l'oeuvre: des listes de +proscription plus nombreuses furent lancées parmi les députés. +«Epouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser +l'innocence», voilà ce que Saint-Just appelait un blasphème[414]. + +[Note 413: _Les Crimes de sept membres des anciens comités, etc., +ou Dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent +Lecointre, p. 194.] + +[Note 414: Discours du 9 Thermidor.] + +Tel avait été le succès de ce stratagème, qu'ainsi que nous l'avons dit, +un certain nombre de représentants n'osaient plus coucher dans leurs +lits. Cependant on ne vint pas sans peine à bout d'entraîner le comité +de Salut public; il fallut des pas et des démarches dont l'histoire +serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comité +semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment +de livrer la grande victime. Tout à l'heure même nous allons entendre +Barère, en leur nom, prodiguer à Robespierre la louange et l'éloge. Mais +ce sera le baiser de Judas. + + + + +CHAPITRE SIXIÈME + + +Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins. +--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois. +Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de +l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de +Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de +Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8 +thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès +des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor. + + +I + + +Aux approches du 9 thermidor, il y avait dans l'air une inquiétude +vague, quelque chose qui annonçait de grands événements. Les +malveillants s'agitaient en tous sens et répandaient les bruits les plus +alarmants pour décourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient +jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit +vivement aux Jacobins dans la séance du 6, et il signala d'odieuses +menées dont, ce jour-là même, l'enceinte de la Convention avait été le +théâtre[415]. Après lui Couthon prit la parole et revint sur les +manoeuvres employées pour jeter la division dans la Convention +nationale, dans les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il +parla de son dévouement absolu pour l'Assemblée, dont la très-grande +majorité lui paraissait d'une pureté exemplaire; il loua également les +comités de Salut public et de Sûreté générale, où, dit-il, il +connaissait des hommes vertueux et énergiques, disposés à tous les +sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comité de Sûreté +générale de s'être entouré de scélérats coupables d'avoir exercé en son +nom une foule d'actes arbitraires et répandu l'épouvante parmi les +citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mémoires plus ou +moins authentiques ont si bien servi la réaction. «Il n'est pas», +dit-il, «d'infamies que cet homme atroce n'ait commises». C'était là un +de ces agents impurs dénoncés par Robespierre comme cherchant partout +des coupables et prodiguant les arrestations injustes[416]. Couthon ne +s'en tint pas là: il signala la présence de quelques scélérats jusque +dans le sein de la Convention, en très petit nombre du reste: cinq ou +six, s'écria-t-il, «dont les mains sont pleines des richesses de la +République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés»; +c'est-à-dire les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Rovère, les +Bourdon (de l'Oise), qu'à deux jours de là Robespierre accusera à son +tour--malheureusement sans les nommer--d'avoir porté la Terreur dans +toutes les conditions. + +[Note 415: _Journal de la Montagne_ du 10 thermidor (28 juillet +1794).] + +[Note 416: Senar, comme on sait, avait fini par être arrêté sur les +plaintes réitérées de Couthon.] + +Trois jours auparavant, Couthon, après avoir récriminé contre les cinq +ou six coquins dont la présence souillait la Convention, avait engagé la +société à présenter dans une pétition à l'Assemblée ses voeux et ses +réflexions au sujet de la situation, et sa motion avait été unanimement +adoptée. Il y revint dans la séance du 6. C'était sans doute, à ses +yeux, un moyen très puissant de déterminer les gens de bien à se +rallier, et les membres purs de la Convention à se détacher des cinq ou +six êtres tarés qu'il considérait comme les plus vils et les plus +dangereux ennemis de la liberté[417]. Quelques esprits exaltés +songèrent-ils alors à un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est +certain aussi que si quelqu'un s'opposa avec une énergie suprême à +l'idée de porter atteinte à la Convention nationale, dans des +circonstances nullement semblables à celles où s'était trouvée +l'Assemblée à l'époque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. Il ne +ménagea point les provocateurs d'insurrection, ceux qui, par leurs +paroles, poussaient le peuple à un 31 mai. «C'était bien mériter de son +pays», s'écriat-il, «d'arrêter les citoyens qui se permettraient des +propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires»[418]. + +[Note 417: Le compte rendu de la séance du 6 thermidor aux Jacobins +ne figure pas au _Moniteur_. Il faut le lire dans le _Journal de +la Montagne_ au 10 thermidor (28 juillet 1794), où il est très +incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et +les inexactitudes.] + +[Note 418: On chercherait vainement dans les journaux du temps trace +des paroles de Robespierre. Le compte rendu très incomplet de la séance +du 6 thermidor aux Jacobins n'existe que dans le _Journal de la +Montagne_. Mais les paroles de Robespierre nous ont été conservées +dans le discours prononcé par Barère à la Convention le 7 thermidor, et +c'est là un document irrécusable. (Voyez le _Moniteur_ du 8 +thermidor [26 juillet 1794].)] + +Rien de plus légal, d'ailleurs, que l'adresse présentée par la société +des Jacobins à la Convention dans la séance du 7 thermidor (25 juillet +1794), rien de plus rassurant surtout pour l'Assemblée. En effet, de +quoi y est-il question? D'abord, des inquiétudes auxquelles donnaient +lieu les manoeuvres des détracteurs du comité de Salut public, +manoeuvres que les Amis de la liberté et de l'égalité ne pouvaient +attribuer qu'à l'étranger, contraint de placer sa dernière ressource +dans le crime. C'était lui, disait-on, qui «voudrait que des +conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la liberté, au +nom même de la patrie, afin qu'elle ne parût puissante et terrible que +contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs....» Ces conspirateurs +impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c'étaient les +Fouché, les Tallien, les Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels +Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grâce à +une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l'ordre du jour, +cette justice impartiale à laquelle se fie le citoyen honnête, même +après des erreurs et des fautes, faisait trembler les traîtres, les +fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de +bien[419]. On y dénonçait comme une manoeuvre contre-révolutionnaire la +proposition faite à la Convention, par un nommé Magenthies, de prononcer +la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu +serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et +de la morale, proposition dont l'infamie avait déjà été signalée par +Robespierre à la tribune des Jacobins[420]. La désignation de prêtres et +de prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de +l'Assemblée qui avaient proclamé la reconnaissance de l'Être suprême et +de l'immortalité de l'âme, était également relevée comme injurieuse pour +la Représentation nationale. + +[Note 419: Impossible de travestir plus déplorablement que ne l'a +fait M. Michelet le sens de cette pétition. «Elle accusait les +indulgents,» dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est-à-dire ceux +«qui déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes +ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes pour trouver +partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple +même.» Voilà les singuliers indulgents qu'accusait la pétition +jacobine.] + +[Note 420: Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du +7 thermidor (25 juillet 1794).] + +Comment, était-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la +liberté et de l'égalité n'aurait-elle pas été éveillée quand ils +voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans +l'impossibilité même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien +évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur pétition respirait, du +reste, d'un bout à l'autre, le plus absolu dévouement pour la +Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement +pour les mandataires du pays. «Avec vous», disaient-ils en terminant, +«ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son +devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentants jusqu'à +la mort»[421]. En présence d'un pareil document, il est assurément assez +difficile d'accuser la société des Amis de la liberté et de l'égalité de +s'être insurgée contre la Convention, et il faut marcher à pieds joints +sur la vérité pour oser prétendre qu'à la veille du 9 Thermidor on +sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée. + +[Note 421: Cette adresse de la Société des Jacobins se trouve dans +le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet) et dans le _Journal des +Débats_ et des décrets de la Convention, numéro 673.] + + + + +II + + +Au moment où l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Crancé +s'élançait à la tribune comme s'il se fût senti personnellement désigné +et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant +entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré +l'animosité de Robespierre par sa conduite équivoque. Récemment exclu +des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et +entra dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un +des principaux griefs relevés à sa charge par Maximilien était d'avoir +causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s'écriant +publiquement à Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait +un Breton[422]. Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se +vanter d'avoir arraché la Bretagne à la guerre civile. «Robespierre a +été trompé», dit-il, «lui-même reconnaîtra bientôt son erreur[423]». +Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce +personnage, digne allié des Fouché et des Tallien, devint l'un des plus +violents séides de la réaction thermidorienne. On voit, du reste, avec +quels ménagements les conjurés traitaient Maximilien à l'heure même où +ils n'attendaient que l'occasion de le tuer. Le comité de Salut public +n'avait pas dit encore son dernier mot. + +[Note 422: Note de Robespierre sur quelques députés, à la suite du +rapport de Courtois, sous le numéro LI, et dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 17.] + +[Note 423: Voyez le discours de Dubois-Crancé dans le +_Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet 1794).] + +On put même croire un moment qu'il allait prendre Maximilien sous sa +garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barère présenta au +nom du comité de Salut public un long rapport dans lequel il refit le +procès des Girondins, des Hébertistes et des Dantonistes, porta aux nues +la journée du 31 mai, et traça de Robespierre le plus pompeux éloge. Des +citoyens aveuglés ou malintentionnés avaient parlé de la nécessité d'un +nouveau 31 mai, dit-il; un homme s'était élevé avec chaleur contre de +pareilles propositions, avait hautement préconisé le respect de la +Représentation nationale, et cet homme, c'était, comme on l'a vu plus +haut, Maximilien Robespierre. «Déjà», ajouta Barère, «un représentant du +peuple qui jouit d'une réputation patriotique méritée par cinq années de +travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de +liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je +viens de vous dénoncer[424]». + +[Note 424: Voyez le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet +1794).] + +En entendant de telles paroles, les conjurés durent trembler et sentir +se fondre leurs espérances criminelles. Qui pouvait prévoir qu'à deux +jours de là Barère tiendrait, au nom de ce même comité, un tout autre +langage? + +Après la séance conventionnelle, les conjurés se répandirent partout où +ils espérèrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite +ils firent de plus belle miroiter la perspective d'un régime +d'indulgence et de douceur; aux yeux des républicains farouches, celle +d'une aggravation de terreur. Un singulier mélange de coquins, +d'imbéciles et de royalistes déguisés, voilà les Thermidoriens. Une +réunion eut lieu Chez Collot-d'Herbois, paraît-il[425], où l'on parvint +à triompher des scrupules de certains membres qui hésitaient à sacrifier +celui qu'avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire +de l'édifice républicain, et qu'ils ne se pardonnèrent jamais d'avoir +livré à la fureur des méchants. Fouché, prédestiné par sa basse nature +au rôle d'espion et de mouchard, rendait compte aux conjurés de ce qui +se passait au comité de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprès +de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure: «La division +est complète», dit-il, «demain il faut frapper[426]». + +[Note 425: Renseignement fourni par Godefroy Cavaignac à M. +Hauréau.] + +[Note 426: Déclaration de Tallien dans la séance du 22 thermidor an +III (9 août 1795). _Moniteur_ du 27 thermidor (14 août).] + +Cependant, au lieu de chercher des alliés dans cette partie indécise, +craintive et flottante de la Convention qu'on appelait le centre, et qui +n'eût pas mieux demandé que de se joindre à lui s'il eût consenti à +faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir à l'écart. +Tandis que les conjurés, pour recruter des complices, avaient recours +aux plus vils moyens, en appelaient aux plus détestables passions, +attendant impatiemment l'heure de le tuer à coup sûr, il méditait ... un +discours, se fiant uniquement à son bon droit et à la justice de sa +cause. La légende nous le représente s'égarant dans ces derniers temps +en des promenades lointaines; allant chercher l'inspiration dans les +poétiques parages où vivait le souvenir de J.-J. Rousseau, son maître, +et où il lui avait été permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec +l'immortel philosophe. C'est là une tradition un peu incertaine. + +Il ne quitta guère Paris dans les jours qui précédèrent le 8 thermidor; +sa présence s'y trouve constatée par les registres du comité de Salut +public. Ce qui est vrai, c'est que le soir, après le repas, il allait +prendre l'air aux Champs-Élysées, avec la famille Duplay. On se rendait, +de préférence, du côté du jardin Marboeuf[427]. Robespierre marchait en +avant, ayant au bras la fille aînée de son hôte, Éléonore, sa fiancée, +et, pour un moment, dans cet avant-goût du bonheur domestique, il +oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. Derrière +eux venaient le père, dont la belle tête commandait le respect, et la +mère toute fière et heureuse de voir sa fille au bras de celui qu'elle +aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils. + +[Note 427: Manuscrit de Mme Lebas.] + +Dès qu'on était rentré, Maximilien reprenait son travail quand il ne se +rendait pas à la séance des Jacobins, où il n'alla pas du 3 au 8. Ce fut +vraisemblablement dans cet intervalle qu'il composa son discours dont le +manuscrit, que j'ai sous les yeux, porte les traces d'une composition +rapide et pressée. Robespierre se retrouve tout entier, avec son +système, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse +harangue, qu'il a si justement appelée lui-même son testament de mort. + +Ce n'est point, tant s'en faut, comme on l'a dit, une composition +laborieusement conçue, et péniblement travaillée; on y sent, au +contraire, tout l'abandon d'une inspiration soudaine. Ce discours est +fait d'indignation. C'est la révolte d'une âme honnête et pure contre le +crime. Les sentiments divers dont le coeur de l'auteur était rempli se +sont précipités à flots pressés sous sa plume; cela se voit aux ratures, +aux transpositions, au désordre même qui existe d'un bout à l'autre du +manuscrit[428]. Nul doute que Robespierre n'ait été content de son +discours, et n'y ait compté comme sur une arme infaillible. La veille du +jour où il s'était proposé de le prononcer devant la Convention +nationale, il sortit avec son secrétaire, Simon Duplay, le soldat de +Valmy, celui qu'on appelait Duplay, à la jambe de bois, et il dirigea +ses pas du côté du promenoir de Chaillot tout en haut des +Champs-Élysées. Il se montra gai, enjoué jusqu'à poursuivre les +hannetons fort abondants cette année[429]. + +[Note 428: Ce discours, a écrit Charles Nodier, «est surtout +vraiment monumental, vraiment digne de l'histoire, en ce point qu'il +révèle d'une manière éclatante les projets d'amnistie et les théories +libérales et humaines qui devaient faire la base du gouvernement, sous +l'influence modératrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomphé +le 9 thermidor». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I. p. 292, édit. +Charpentier).] + +[Note 429: Renseignements fournis par M. le docteur Duplay, fils de +Duplay à la jambe de bois et père de l'éminent professeur de clinique +chirurgicale. + +J'ai sous les yeux l'interrogatoire qu'au lendemain de Thermidor, on fit +subir à Simon Duplay, qui avait servi de secrétaire à Robespierre. Le +lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître ce curieux document, +dont nous devons la communication à notre cher et vieil ami Jules +Claretie. + +INTERROGATOIRE DE SIMON DUPLAY + +Demeurant à Paris, rue Honoré, section des Piques, n° 366, chez son +oncle, Maurice Duplay. + +D. N'est-ce pas chez ton oncle que logeaient les Robespierre? + +R. Oui, mais Robespierre jeune en est sorti après son retour de l'armée +d'Italie pour aller loger rue Florentin. + +D. N'as-tu pas connaissance que le 8 thermidor ou quelques jours +auparavant plusieurs membres du comité de Salut public dinèrent chez +Robespierre aîné? + +R. Non. Excepté Barère qui y dîna dix, douze ou quinze jours auparavant +sans préciser le jour. + +D. N'as-tu pas connaissance que Saint-Just et Le Bas y dînèrent à la +même époque? + +R. Non. + +D. Dans le dîner où s'est trouvé Barère, ne l'as-tu pas entendu proposer +à Robespierre de se raccommoder avec les membres de la Convention et des +Comités, qui paraissaient lui être opposés? + +R. Non. Je crois même que le dîner dont il s'agit précéda la division +qui, depuis, a éclaté au Comité. + +D. Ne sais-tu pas que Robespierre, indépendamment de la police générale +de la République, dont il s'était chargé, voulait encore diriger les +armées, et que c'est de là qu'est née la division dont il s'agit? + +R. Non. Je crois même que Robespierre n'entendait rien à l'art +militaire. + +D. Ne l'as-tu pas entendu différentes fois, le même Robespierre, +déclamer contre les victoires des armées de la République, les tourner +en ridicule, et dire, dans d'autres moments, que le sacrifice de 6,000 +hommes n'était rien quand il s'agissait d'un principe? + +R. Non. Je l'ai vu, au contraire, différentes fois, se réjouir de nos +victoires, et je ne l'ai jamais entendu tenir ce dernier propos. Simon +Duplay nie que Robespierre ait fait enlever des cartons à la police, que +Robespierre reçût des Anglais, des étrangers. Parfois des étrangers qui, +obligés de sortir de Paris, réclamaient l'exception. + +Il n'a vu ni Fleuriot, ni Hanriot, venir chez Robespierre. + +(_Archives_ W, 79.)] + +Néanmoins, par instant, un nuage semblait voiler sa physionomie, et il +se sentait pris de je ne sais quelle vague inquiétude, de cette +inquiétude qu'on ne peut s'empêcher de ressentir la veille d'une +bataille. + +En rentrant dans la maison de son hôte, il trouva le citoyen Taschereau, +dont nous avons déjà eu occasion de parler, et il lui fit part de son +dessein de prendre la parole le lendemain à l'Assemblée.--«Prenez +garde», lui dit Taschereau, «vos ennemis ont beaucoup intrigué, beaucoup +calomnié».--«C'est égal», reprit Maximilien, «je n'en remplirai pas +moins mon devoir». + + + + +III + + +Depuis longtemps Robespierre n'avait point paru à la tribune de la +Convention, et son silence prolongé n'avait pas été sans causer quelque +étonnement à une foule de patriotes. Le bruit s'étant répandu qu'il +allait enfin parler, il y eut à la séance un concours inusité de monde. +Il n'était pas difficile de prévoir qu'on était à la veille de grands +événements, et chacun, ami ou ennemi, attendait avec impatience le +résultat de la lutte. + +Rien d'imposant comme le début du discours dont nous avons mis déjà +quelques extraits sous les yeux de nos lecteurs, et que nous allons +analyser aussi complètement que possible. «Que d'autres vous tracent des +tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens +point réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais +je veux étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la +seule force de la vérité. _Je vais dévoiler des abus qui tendent à la +ruine de la patrie et que votre probité seule peut réprimer_[430]. Je +vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée. +_Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis +l'objet, vous ne m'en ferez point un crime; vous n'avez rien de commun +avec les tyrans que vous combattez_. Les cris de l'innocence outragée +n'importunent point vos oreilles, et vous n'ignorez pas que cette cause +ne vous est point étrangère.» + +[Note 430: Nous prévenons le lecteur que nous analysons ce discours +d'après le manuscrit de Robespierre, manuscrit dans la possession +duquel, quelque temps après le 9 thermidor, la famille Duplay parvint à +rentrer. Les passages que nous mettons en italique ont été supprimés ou +[illisible] dans l'édition donnée par la commission thermidorienne.] + +Après avoir établi, en fait, la supériorité de la Révolution française +sur toutes les autres révolutions, parce que seule elle s'était fondée +sur la théorie des droits de l'humanité et les principes de la justice, +après avoir montré comment la République s'était glissée pour ainsi dire +entre toutes les factions, il traça rapidement l'historique de toutes +les conjurations dirigées contre elle et des difficultés avec +lesquelles, dès sa naissance, elle s'était trouvée aux prises. Il +dépeignit vivement les dangers auxquels elle était exposée quand, la +puissance des tyrans l'emportant sur la force de la vérité, il n'y avait +plus de légitime que la perfidie et de criminel que la vertu. Alors les +bons citoyens étaient condamnés au silence et les scélérats dominaient. +«Ici, ajoutait-il, j'ai besoin d'épancher mon coeur, vous avez besoin +aussi d'entendre la vérité. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune +accusation; un soin plus pressant m'occupe et je ne me charge pas des +devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a +plus qu'une importance secondaire.» + +Arrêtant un instant sa pensée sur le système de terreur et de calomnies +mis en pratique depuis quelque temps, il demandait à qui les membres du +gouvernement devaient être redoutables, des tyrans et des fripons, ou +des gens de bien et des patriotes. Les patriotes! ne les avait-il pas +constamment défendus et arrachés aux mains des intrigants hypocrites qui +les opprimaient encore et cherchaient à prolonger leurs malheurs en +trompant tout le monde par d'inextricables impostures? Étaient-ce +Danton, Chabot, Ronsin, Hébert, qu'on prétendait venger? Mais il fallait +alors accuser la Convention tout entière, la justice qui les avait +frappés, le peuple qui avait applaudi à leur chute. Par le fait de qui +gémissaient encore aujourd'hui dans les cachots tant de citoyens +innocents ou inoffensifs? Qui accuser, sinon les ennemis de la liberté +et la coupable persévérance des tyrans ligués contre la République? +Puis, dans un passage que nous avons cité plus haut, Robespierre +reprochait à ses adversaires, à ses persécuteurs, d'avoir porté la +terreur dans toutes les conditions, déclaré la guerre aux citoyens +paisibles, érigé en crime des préjugés incurables ou des choses +indifférentes, d'avoir, recherchant des opinions anciennes, promené le +glaive sur une partie de la Convention et demandé dans les sociétés +populaires les têtes de cinq cents représentants du peuple. Il rappelait +alors, avec une légitime fierté, que c'était lui qui avait arraché ces +députés à la fureur des monstres qu'il avait accusés. «Aurait-on oublié +que nous nous sommes jeté entre eux et leurs perfides adversaires?» Ceux +qu'il avait sauvés ne l'avaient pas oublié encore, mais depuis! + +Et pourtant un des grands arguments employés contre lui par la faction +acharnée à sa perte était son opposition à la proscription d'une grande +partie de la Convention nationale. «Ah! certes», s'écriait-il, +«lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les +intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée +ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud si elles avaient +triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les +fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les principes de la +stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de +précipitation, j'étais loin sans doute de penser que l'on dût me tenir +compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où +elle aurait été remarquée et où l'on aurait donné des noms pompeux aux +devoirs les plus indispensables de la probité; mais j'étais encore plus +loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux +envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la Représentation +nationale, que j'avais servie avec dévouement. Je m'attendais bien moins +encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir +l'égorger.» + +N'avait on pas été jusqu'à l'accuser auprès de ceux qu'il avait +soustraits à l'échafaud d'être l'auteur de leur persécution! Il avait +d'ailleurs très bien su démêler les trames de ses ennemis. D'abord on +s'était attaqué à la Convention tout entière, puis au comité de Salut +public, mais on avait échoué dans cette double entreprise, et à présent +on s'efforçait d'accabler un seul homme. Et c'étaient des représentants +du peuple, se disant républicains, qui travaillaient à exécuter l'arrêt +de mort prononcé par les tyrans contre les plus fermes amis de la +liberté! Les projets de dictature imputés d'abord à l'Assemblée entière, +puis au comité de Salut public, avaient été tout à coup transportés sur +la tête d'un seul de ses membres. D'autres s'apercevraient du côté +ridicule de ces inculpations, lui n'en voyait que l'atrocité. «Vous +rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse +persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la +patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention +nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai +ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. Paraître un +objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est +pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui +faire subir, c'est le plus grand des forfaits»[431]! + +[Note 431: On trouve dans les Mémoires de Charlotte Robespierre +quelques vers qui semblent être la paraphrase de cette idée. + + Le seul tourment du juste à son heure dernière, + Et le seul dont alors je serai déchiré, + C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie + Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie, + De mourir pour le peuple et d'en être abhorré. + +Charlotte attribue ces vers à son frère. (Voy. ses Mémoires, p. 121.) Je +serais fort tenté de croire qu'ils sont apocryphes.] + +Après avoir montré les arrestations injustes prodiguées par des agents +impurs, le désespoir jeté dans une multitude de familles attachées à la +Révolution, les prêtres et les nobles épouvantés par des motions +concertées, les représentants du peuple effrayés par des listes de +proscription imaginaires, il protestait de son respect absolu pour la +Représentation nationale. En s'expliquant avec franchise sur +quelques-uns de ses collègues, il avait cru remplir un devoir, voilà +tout. Alors tombèrent de sa bouche des paroles difficiles à réfuter et +que l'homme de coeur ne relira jamais sans être profondément touché: + +«Quant à la Convention nationale, mon premier devoir comme mon premier +penchant est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le +crime, sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs funestes de +plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques de la +liberté ... je dis que tous les représentants du peuple dont le coeur +est pur doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient. +Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais +citoyens; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une +affaire de coeur; il ne consiste ni dans l'insolence ni dans une fougue +passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la +morale.... Le coeur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je +crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments +généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on +rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut +lui tendre la main et le serrer contre son coeur. Je crois à des +circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec +les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue +et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde +peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus +petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du +monde....» + +C'était au bon sens et à la justice, ajoutait-il, si nécessaires dans +les affaires humaines, de séparer soigneusement l'erreur du crime. +Revenant ensuite sur cette accusation de dictature si traîtreusement +propagée par les conjurés: «Stupides calomniateurs»! leur disait-il, +«vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas une +injure faite à un individu, mais à une nation invincible qui dompte et +qui punit les rois?... Pour moi, ajoutait-il en s'adressant à tous ses +collègues, «j'aurais une répugnance extrême à me défendre +personnellement devant vous contre la plus lâche des tyrannies, si vous +n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques +de tous les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs +persécutions, si elles n'entraient dans le système général de +conspiration contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué +que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de +l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la Terreur et +désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos +armées des _hordes conventionnelles_, la Révolution française le +_jacobinisme_? Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible +individu, en butte aux outrages de toutes les factions, une importance +gigantesque et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous +diviser, de vous avilir, en niant votre existence même!...» + +Puis venaient l'admirable morceau sur la dictature cité plus haut, et +cette objurgation à ses calomniateurs, trop peu connue et d'une si +poignante vérité: «Ils m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient +à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de +commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je +l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel +tendre intérêt ils prennent à notre liberté!), me prêteraient leur +coupable appui, je transigerais avec eux. Dans leur détresse +qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux? +On arrive à la tyrannie par le secours des fripons. Où courent ceux qui +les combattent? Au tombeau et à l'immortalité.... Qui suis-je, moi qu'on +accuse? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la +victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les +actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des +autres, sont des crimes pour moi.... Otez-moi ma conscience, je suis le +plus malheureux de tous les hommes!...» Il était certainement aussi +habile que conforme, du reste, à la vérité, de la part de Robespierre, +de rattacher sa situation personnelle à celle de la Convention et de +prouver comment les attaques dont il était l'objet retombaient, en +définitive, de tout leur poids sur l'Assemblée entière; mais il ne +montra pas toujours la même habileté, et nous allons voir tout à l'heure +comment il apporta lui-même à ses ennemis un concours inattendu. + +«Eh quoi!» disait-il encore, «on assimile à la tyrannie l'influence +toute morale des plus vieux athlètes de la Révolution! Voulait-on que la +vérité fût sans force dans la bouche des représentants du peuple? Sans +doute elle avait des accents tantôt terribles, tantôt touchants, elle +avait ses colères, son despotisme même, mais il fallait s'en prendre au +peuple, qui la sentait et qui l'aimait». + +Combien vraie cette pensée! Ce qu'on poursuivait surtout en Robespierre, +c'était sa franchise austère, son patriotisme, son éclatante popularité. +Il signala de nouveau, comme les véritables alliés des tyrans, et ceux +qui prêchaient une modération perfide, et ceux qui prêchaient +l'exagération révolutionnaire, ceux qui voulaient détruire la Convention +par leurs intrigues ou leur violence et ceux qui attentaient à sa +justice par la séduction et par la perfidie. Etait-ce en combattant pour +la sûreté matérielle de l'Assemblée, en défendant sa gloire, ses +principes, la morale éternelle, qu'on marchait au despotisme? +Qu'avait-il fait autre chose jusqu'à ce jour? + +Expliquant le mécanisme des institutions révolutionnaires, il se +plaignit énergiquement des excès commis par certains hommes pour les +rendre odieuses. On tourmentait les citoyens nuls et paisibles; on +plongeait chaque jour les patriotes dans les cachots. «Est-ce là», +s'écria-t-il, «le gouvernement révolutionnaire que nous avons institué +et défendu»? Ce gouvernement, c'était la foudre lancée par la main de la +liberté contre le crime, nullement le despotisme des fripons, +l'indépendance du crime, le mépris de toutes les lois divines et +humaines. Il était donc loin de la pensée de Robespierre, contrairement +à l'opinion de quelques écrivains, de vouloir détruire un gouvernement +indispensable, selon lui, à l'affermissement de la République. +Seulement, ce gouvernement devait être l'expression même de la justice, +sinon, ajoutait-il, s'il tombait dans des mains perfides, il deviendrait +l'instrument de la contre-révolution. C'est bien ce que l'on verra se +réaliser après Thermidor. + +Maximilien attribuait principalement à des agents subalternes les actes +d'oppression dénoncés par lui. Quant aux comités, au sein desquels il +apercevait des hommes «dont il était impossible de ne pas chérir et +respecter les vertus civiques», il espérait bien les voir combattre +eux-mêmes des abus commis à leur insu peut-être et dus à la perversité +de quelques fonctionnaires inférieurs. Ecoutez maintenant l'opinion de +Robespierre sur l'emploi d'une certaine catégorie d'individus dans les +choses de la police: «En vain une funeste politique prétendrait-elle +environner les agents dont je parle d'un prestige superstitieux: je ne +sais pas respecter les fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime +royale, qu'il est utile de les employer. Les armes de la liberté ne +doivent être touchées que par des mains pures. Epurons la surveillance +nationale, au lieu d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que +pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre.» Ne sont-ce +point là des maximes dont tout gouvernement qui se respecte devrait +faire son profit? + +L'orateur racontait ensuite les manoeuvres criminelles employées par ses +ennemis pour le perdre. Nous avons cité ailleurs le passage si frappant +où il rend compte lui-même, avec une précision étonnante, des +stratagèmes à l'aide desquels on essayait de le faire passer pour +l'auteur principal de toutes les sévérités de la Révolution et de tous +les abus qu'il ne cessait de combattre. Déjà les papiers allemands et +anglais annonçaient son arrestation, car de jour en jour ils étaient +avertis que «cet orage de haines, de vengeances, de terreur, +d'amours-propres irrités, allait enfin éclater». + +On voit jusqu'où les conjurés étaient allés recruter des alliés. +Maximilien était instruit des visites faites par eux à certains membres +de la Convention, et il ne le cacha pas à l'Assemblée. Seulement il ne +voulut pas--et ce fut sa faute, son irréparable faute--nommer tout de +suite les auteurs des trames ténébreuses dont il se plaignait: «Je ne +puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond +mystère d'iniquités». + +Il assigna, pour point de départ à la conjuration ourdie contre lui, le +jour où, par son décret, relatif à la reconnaissance de l'Être suprême +et de l'immortalité de l'âme, la Convention avait raffermi les bases +ébranlées de la morale publique, frappé à la fois du même coup le +despotisme sacerdotal et les intolérants de l'athéisme, avancé d'un demi +siècle l'heure fatale des tyrans et rattaché à la cause de la Révolution +tous les coeurs purs et généreux. Ce jour-là, en effet, avait, comme le +dit très bien Robespierre, «laissé sur la France une impression profonde +de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté». Mais ce fut précisément +ce qui irrita le plus les royalistes cachés sous le masque des +ultra-révolutionnaires, lesquels, unis à certains énergumènes plus ou +moins sincères et aux misérables qui, comme les Fouché, les Tallien, les +Rovère et quelques autres, ne cherchaient dans la Révolution qu'un moyen +de fortune, dirigèrent tous leurs coups contre le citoyen assez osé pour +déclarer la guerre aux hypocrites et tenter d'asseoir la liberté et +l'égalité sur les bases de la morale et de la justice. + +Maximilien rappela les insultes dont il avait été l'objet de la part de +ces hommes le jour de la fête de l'Être suprême, l'affaire de Catherine +Théot, sous laquelle se cachait une véritable conspiration politique, +les violences inopinées contre le culte, les exactions et les pirateries +exercées sous les formes les plus indécentes, les persécutions +intolérables auxquelles la superstition servait de prétexte. Il rappela +la guerre suscitée à tout commerce licite sous prétexte +d'accaparement.--Il rappela surtout les incarcérations indistinctement +prodiguées. «Toute occasion de vexer un citoyen était saisie avec +avidité, et toute vexation était déguisée, selon l'usage, sous des +prétextes de bien public». + +Ceux qui avaient mené à l'échafaud Danton, Fabre d'Églantine et Camille +Desmoulins, semblaient aujourd'hui vouloir être leurs vengeurs et +figuraient au nombre de ces conjurés impurs ligués pour perdre quelques +patriotes. «Les lâches»! s'écriait Robespierre, «ils voulaient donc me +faire descendre au tombeau avec ignominie! et je n'aurais laissé sur la +terre que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de +ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les +bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout +à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie +féroce brillait dans leurs yeux, c'était le moment où ils croyaient +leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent +de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois +jours ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui ils +me prêtent les vertus de Caton.»--Allusion aux éloges que la veille lui +avait décernés Barère. + +Comme nous avons eu soin de le dire déjà, la calomnie n'avait pas manqué +de le rendre responsable de toutes les opérations du comité de Sûreté +générale, en se fondant sur ce qu'il avait dirigé pendant quelque temps +le bureau de police du comité de Salut public. Sa courte gestion, +déclara-t-il sans rencontrer de contradicteurs, s'était bornée, comme on +l'a vu plus haut, à rendre une trentaine d'arrêtés soit pour mettre en +liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques +ennemis de la Révolution; mais l'impuissance de faire le bien et +d'arrêter le mal l'avait bien vite déterminé à résigner ses fonctions, +et même à ne prendre plus qu'une part tout à fait indirecte aux choses +du gouvernement. «Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, voilà au moins six +semaines que ma dictature est expirée et que je n'ai aucune influence +sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il été plus protégé, les +factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais +cette influence s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause de +la patrie devant la Représentation nationale et au tribunal de la raison +publique....» A quoi avaient tendu tous ses efforts? à déraciner le +système de corruption et de désordre établi par les factions, et qu'il +regardait comme le grand obstacle à l'affermissement de la République. +Cela seul lui avait attiré pour ennemis toutes les mauvaises +consciences, tous les gens tarés, tous les intrigants et les ambitieux. + +Un moment, sa raison et son coeur avaient été sur le point de douter de +cette République vertueuse dont il s'était tracé le plan. Puis, d'une +voix douloureusement émue, il dénonça le projet «médité dans les +ténèbres», par les monstres ligués contre lui de lui arracher avec la +vie le droit de défendre le peuple. «Oh! je la leur abandonnerai sans +regret: j'ai l'expérience du passé et je vois l'avenir. Quel ami de la +patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la +servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un +ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la +justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les +plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de +l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible +succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes +hideuses sous le voile de la vertu et même de l'amitié, mais qui tous +laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de +mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des +vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus +civiques, j'ai craint, quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux +de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui +s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je +m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays +tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de +bien. Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde +d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un +homme qui sait mourir en défendant la cause du genre humain. J'ai vu +dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la +calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les +méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes. +Français, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos âmes et +énerver vos vertus par leurs désolantes doctrines. Non, Chaumette, non, +Fouché[432], la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des +tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges qui jette un crêpe +funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée et qui insulte +à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: «_La mort est le commencement de +l'immortalité_». + +[Note 432: Ces mots _Non, Fouché_, ne se trouvent point à cette +place dans l'édition imprimée par ordre de la Convention, où ce passage +a été reproduit deux fois avec quelques variantes.] + +Certes, on peut nier l'existence de Dieu, et il est permis de ne pas +croire à l'immortalité de l'âme; mais il est impossible de ne pas +admirer sans réserve cette page magnifique du discours de Robespierre, +et l'on est bien forcé d'avouer que de tels accents ne seraient point +sortis de la bouche d'un homme lâche et pusillanime. + +Les lâches et les pusillanimes connaissent l'art des ménagements; +Robespierre, lui, dans son austère franchise, ne savait ni flatter ni +dissimuler. «Ceux qui vous disent que la fondation de la République est +une entreprise si facile vous trompent....» Et il demanda où étaient les +institutions sages, le plan de régénération propres à justifier cet +ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de +sagesse? Depuis longtemps il s'était plaint qu'on eût indistinctement +prodigué les persécutions, porté la terreur dans toutes les conditions, +et la veille seulement le Comité de Salut public, par la bouche de +Barère, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient +réparées: «Pourquoi», s'écria-t-il, «ont-elles été commises impunément +depuis quatre mois»? C'était encore à l'adresse de Barère cette phrase +ironique: «On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté +académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang, +ni travaux»; et Barère en fut piqué jusqu'au sang. «Ce n'est ni par des +phrases de rhéteurs ni même par des exploits guerriers que nous +subjuguerons l'Europe», ajouta-t-il, «mais par la sagesse de nos lois, +par la majesté de nos délibérations et par la grandeur de nos +caractères». + +Aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succès +de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l'aristocratie +militaire, de persécuter les généraux patriotes.--On se rappelle +l'affaire du général Hoche.--Maintes fois déjà il avait manifesté ses +méfiances à l'égard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour +quelque général victorieux étrangler la liberté lui arracha ces paroles +prophétiques: «Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si +vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non +enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en +proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes, et à une +armée d'agents criminels que vous ne savez même pas apercevoir. LAISSEZ +FLOTTER UN MOMENT LES RÊNES DE LA RÉVOLUTION, VOUS VERREZ LE DESPOTISME +MILITAIRE S'EN EMPARER ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA +REPRÉSENTATION NATIONALE AVILIE. Un siècle de guerre civile et de +calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu +saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la +liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les +malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire, qui devait être +chère au genre humain. Nous n'aurons même pas le mérite d'avoir +entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra +avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la +Représentation nationale.... L'immortalité s'ouvrait devant nous, nous +périrons avec ignominie....» + +Le 19 brumaire devait être une conséquence fatale et nécessaire du 9 +Thermidor; Robespierre le prédit trop bien[433]. + +[Note 433: Le coup d'État connu sous le nom de 18 Brumaire, n'a eu +lieu en réalité que le 19.] + +Il accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui +paraissaient de nature à désoler les citoyens peu fortunés et à +augmenter le nombre des mécontents; il se plaignit qu'on eût réduit au +désespoir les petits créanciers de l'État en employant la violence et la +ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs +intérêts; qu'on favorisât les riches au détriment des pauvres, et qu'on +dépouillât le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre était ici +dans le vrai! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens +nationaux, au lieu de les diviser à l'infini, sauf à les faire payer par +annuités, comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens +propriétaires on en a substitué de nouveaux, plus avides et non moins +hostiles, pour la plupart, à la liberté, à l'égalité, à tous les +principes de la Révolution. + + Des grands seigneurs un peu modernes, + Des princes un peu subalternes + Ont aujourd'hui les vieux châteaux, + +a dit Chénier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu +subalternes ont figuré en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens; +ils sont devenus, je le répète, les pires ennemis de la Révolution, qui, +hélas! a été trahie par tous ceux qu'elle a gorgés et repus. + +En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel, +Mallarmé, Cambon, auxquels il attribua le mécontentement répandu dans +les masses par certaines mesures financières intempestives. Il était +loin, du reste, d'imputer tous les abus signalés par lui à la majorité +des membres des comités; cette majorité lui paraissait seulement +paralysée et trahie par des meneurs hypocrites et des traîtres dont le +but était d'exciter dans la Convention de violentes discussions et +d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient décidés à combattre avec +énergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes +les parties de la République poursuivaient tranquillement, comme s'ils +eussent été inviolables, le cours de leurs coupables entreprises! +N'avaient-ils pas fait ériger en loi que dénoncer un représentant +infidèle et corrompu, c'était conspirer contre l'Assemblée? Un opprimé +venait-il à élever la voix, ils répondaient à ses réclamations par de +nouveaux outrages et souvent par l'incarcération. «Cependant», +continuait Maximilien, «les départements où ces crimes ont été commis +les ignorent-ils parce que nous les oublions, et les plaintes que nous +repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs +comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être +juste! Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? +Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables +impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager +tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du +peuple?» C'était là, à coup sûr, un langage bien propre à rasséréner les +coeurs, à rassurer les gens de bien; mais on comprend aussi de quel +effroi il dut frapper les quelques misérables qui, partout sur leur +passage, avaient semé la ruine et la désolation. + +La péroraison de ce discours fut le digne couronnement d'une oeuvre +aussi imposante, aussi magistrale: «Peuple, souviens-toi que si dans la +République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot +ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est +qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on +méprise; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave, +souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les +passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de +destinées. + +«Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte +contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes +propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit +en détail dans la personne de tous les bons citoyens. + +«Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton +bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, +auteurs de tous nos maux et seuls obstacles à la prospérité publique. + +«Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause et la morale +publique sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que +tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une +calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront +accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera +comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que ta +confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes +amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de +sédition; et que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira +en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les +ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans +armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous les +hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats +nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés +dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non! Défendons le peuple au +risque d'en être estimés; qu'ils courent à l'échafaud par la route du +crime et nous par celle de la vertu.» + +Guider l'action du gouvernement par des lois sages, punir sévèrement +tous ceux qui abuseraient des principes révolutionnaires pour vexer les +bons citoyens, tel était, selon lui, le but à atteindre. Dans sa pensée, +il existait une conspiration qui devait sa force à une coalition +criminelle cherchant à perdre les patriotes et la patrie, intriguant au +sein même de la Convention et ayant des complices dans le comité de +Sûreté générale et jusque dans le comité de Salut public. Rien n'était +plus vrai assurément. La conclusion de Robespierre fut que, pour +remédier au mal, il fallait punir les traîtres, renouveler les bureaux +du comité de Sûreté générale, épurer ce comité et le subordonner au +comité de Salut public, épuré lui-même, constituer l'autorité du +gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention, centre et juge de +tout, et écraser ainsi les factions du poids de l'autorité nationale +pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la +liberté. «Tels sont les principes», dit-il en terminant. «S'il est +impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai +que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous, +mais non que je doive me taire; car que peut-on objecter à un homme qui +a raison et qui sait mourir pour son pays....[434]» + +[Note 434: Ce discours a été imprimé sur des brouillons trouvés chez +Robespierre, brouillons couverts de ratures et de renvois, ce qui +explique les répétitions qui s'y rencontrent. L'impression en fut votée, +sur la demande de Bréard, dans la séance du 30 thermidor (17 août 1794). +On s'expliquerait difficilement comment les Thermidoriens ont eu +l'imprudence d'ordonner l'impression des discours de Robespierre et de +Saint-Just, où leur atroce conduite est mise en pleine lumière et leur +système de terreur voué à la malédiction du monde, si l'on ne savait que +tout d'abord le grand grief qu'ils firent valoir contre les victimes du +9 Thermidor fut d'avoir voulu «arrêter le cours majestueux, terrible de +la Révolution». Ce discours de Robespierre a eu à l'époque deux éditions +in-8°, l'une de 44 pages de l'Imprimerie nationale, l'autre de 49 p. Il +a été reproduit dans ses _Oeuvres_ éditées par Laponneraye, t. III; +dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 406 à 409; dans le +_Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, p. 266 à 309, et +dans les Mémoires de René Levasseur, t. III, p. 285 à 352.] + +Il faut n'avoir jamais lu ce discours de Robespierre, digne couronnement +de tous ceux qu'il avait prononcés depuis cinq ans, et où ses vues, ses +tendances, sa politique, en un mot, se trouvent si nettement et si +fermement formulées, pour demander où il voulait aller, et quels +mystérieux desseins il couvait. Personne ne s'expliqua jamais plus +clairement. La Convention lui prouva tout d'abord qu'elle l'avait +parfaitement compris: Robespierre obtint un éclatant triomphe. Ce devait +être le dernier. Electrisée par le magnifique discours qu'elle venait +d'entendre, l'Assemblée éclata en applaudissements réitérés quand +l'orateur quitta la tribune. Les conjurés, éperdus, tremblants n'osèrent +troubler d'un mot ni d'un murmure ce concert d'enthousiasme[435]. +Evidemment ils durent croire la partie perdue. + +[Note 435: Ceci est constaté par tous les journaux qui rendirent +compte de la séance du 8, avant la chute de Robespierre. Voy. entre +autres le _Journal de la Montagne_ du 9 thermidor, où il est dit: +«Ce discours est fort applaudi.» Quant au _Moniteur_, comme il ne +publia son compte rendu de la séance du 8 thermidor que le lendemain de +la victoire des conjurés, ce n'est pas dans ses colonnes qu'il faut +chercher la vérité.] + + + + +IV + + +Pendant que les applaudissements retentissaient encore, Rovère, se +penchant à l'oreille de Lecointre, lui conseilla de monter à la tribune +et de donner lecture à l'Assemblée de ce fameux acte d'accusation +concerté dès le 5 prairial, avec huit de ses collègues, contre +Robespierre. C'est du moins ce qu'a depuis prétendu Lecointre[436]. Si +ce maniaque avait suivi le conseil de Rovère, la conspiration eût été +infailliblement écrasée, car, l'acte d'accusation incriminant au fond +tous les membres des comités sans exception, les uns et les autres se +fussent réunis contre l'ennemi commun, et Maximilien serait, sans aucun +doute, sorti victorieux de la lutte. Telle fut l'excuse, donnée plus +tard par Lecointre, de sa réserve dans cette séance du 8 thermidor[437]. +Mais là ne fut point, suivant nous, le motif déterminant de sa prudence. +A l'enthousiasme de la Convention, il jugea tout à fait compromise la +cause des conjurés, et voulant se ménager les moyens de rentrer en grâce +auprès de celui dont, après coup, il se vanta d'avoir dressé l'acte +d'accusation plus de deux mois avant le 9 Thermidor, il rompit le +premier le silence ... pour réclamer l'impression du discours de +Robespierre[438]. + +[Note 436: _Les crimes des sept membres des anciens comités_ ou +_dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent +Lecointre, p. 79.] + +[Note 437: _Ibid._] + +[Note 438: Nous racontons cette séance du 8 thermidor d'après le +_Moniteur_, parce que c'est encore là qu'elle se trouve reproduite +avec le plus de détails; mais le compte rendu donné par ce journal étant +postérieur à la journée du 9, le lecteur ne doit pas perdre de vue que +notre récit est entièrement basé sur une version rédigée par les pires +ennemis de Maximilien.] + +Bourdon (de l'Oise) s'éleva vivement contre la prise en considération de +cette motion. Ce discours, objecta-t-il, pouvait contenir des erreurs +comme des vérités, et il en demanda le renvoi à l'examen des deux +comités. Mais, répondit Barère, qui sentait le vent souffler du côté de +Maximilien, «dans un pays libre la lumière ne doit pas être mise sous le +boisseau». C'était à la Convention d'être juge elle-même, et il insista +pour l'impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours +à l'examen des comités, c'était, selon ce tendre ami de Maximilien, +faire outrage à la Convention nationale, bien capable de sentir et de +juger par elle-même. Non seulement il fallait imprimer ce discours, mais +encore l'envoyer à toutes les communes de la République, afin que la +France entière sût qu'il était ici des hommes ayant le courage de dire +la vérité. Lui aussi, il dénonça les calomnies dirigées depuis quelque +temps contre les plus vieux serviteurs de la Révolution; il se fit +gloire d'avoir parlé contre quelques hommes immoraux indignes de siéger +dans la Convention, et il s'écria en terminant: «Si je croyais avoir +contribué à la perte d'un seul innocent, je m'immolerais moi-même de +douleur». Ce cri, sorti de la bouche d'un homme de bien, acheva +d'entraîner l'Assemblée. L'impression du discours, l'envoi à toutes les +communes furent décrétés d'enthousiasme. On put croire à un triomphe +définitif. + +A ce moment le vieux Vadier parut à la tribune. D'un ton patelin, le +rusé compère commença par se plaindre d'avoir entendu Robespierre +traiter de farce ridicule l'affaire de Catherine Théot, dont lui Vadier, +on s'en souvient, avait été le rapporteur. Se sentant écouté, il prit +courage et s'efforça de justifier le comité de Sûreté générale des +inculpations dont il avait été l'objet. On l'avait accusé d'avoir +persécuté des patriotes, et sur les huit cents affaires déjà jugées par +les commissions populaires, de concert avec les deux comités, les +patriotes, prétendit Vadier, s'étaient trouvés dans la proportion d'un +sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s'était pas seulement plaint des +persécutions exercées contre les patriotes; il avait aussi reproché à +quelques-uns de ses collègues d'avoir porté la Terreur dans toutes les +conditions, érigé en crimes des erreurs ou des préjugés afin de trouver +partout des coupables, et voilà comment, sur un si grand nombre +d'accusés, les commissions populaires, de concert avec les comités, dont +s'était séparé Maximilien, avaient rencontré si peu d'innocents. Du +reste, il n'y eut de la part de Vadier nulle récrimination contre +Robespierre. + +Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il +avait sur le coeur une accusation peut-être un peu légèrement tombée de +la bouche de Maximilien. «Avant d'être déshonoré, je parlerai à la +France», s'écria-t-il. Et il défendit avec une extrême vivacité ses +opérations financières, et surtout le dernier décret sur les rentes, +auquel on reprochait d'avoir jeté la désolation parmi les petits +rentiers, des nécessiteux, des vieillards pour la plupart[439]. + +[Note 439: M. Michelet, qui est bien forcé d'avouer avec nous que la +République a été engloutie dans le guet-apens de Thermidor, mais dont la +déplorable partialité contre Robespierre ne se dément pas jusqu'au +dénoûment, a travesti de la façon la plus ridicule et la plus odieuse ce +qu'il appelle le discours accusateur de Robespierre, à qui il ne peut +pardonner son attaque contre Cambon. (Voy. t. VII, liv. XXI, ch. III.) +Mais les opérations de Cambon ne parurent pas funestes à Robespierre +seulement, puisque après Thermidor elles furent, à diverses reprises, +l'objet des plus sérieuses critiques, et qu'à cause d'elles leur auteur +se trouva gravement inculpé. M. Michelet a-t-il oublié ce passage de la +Dénonciation de Lecointre: «Cambon disait à haute voix, en présence du +public et de notre collègue Garnier (de l'Aube): Voulez-vous faire face +à vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dépenses immenses de +vos quatorze armées? guillotinez. Voulez-vous payer les estropiés, les +mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander? guillotinez. +Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? guillotinez, +guillotinez, et puis guillotinez.» (P. 195.)--Assurément je n'attache +pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les +reproches de Maximilien à Cambon sont bien pâles à côté de ceux que le +grand financier de la Révolution eut à subir de la part des hommes +auxquels il eut le tort de s'allier. Avant de se montrer si injuste, si +passionné, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait +bien dû se rappeler que son héros, Cambon, manifesta tout le reste de sa +vie l'amer regret d'avoir moralement coopéré au crime de Thermidor.] + +Puis, prenant à partie Robespierre, il l'accusa de paralyser à lui tout +seul la volonté de la Convention nationale. Cette inculpation contre un +représentant qui, depuis six semaines, n'avait pas paru à la tribune de +l'Assemblée, était puérile; et Robespierre répondit avec raison qu'une +telle accusation lui paraisssit aussi inintelligible qu'extraordinaire. +Comment aurait-il été en son pouvoir de paralyser la volonté de la +Convention, et surtout en fait de finances, matière dont il ne s'était +jamais mêlé? Seulement, ajouta-t-il, «par des considérations générales +sur les principes, j'ai cru apercevoir que les idées de Cambon en +finances ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu'il +le pense. Voilà mon opinion; j'ai osé la dire; je ne crois pas que ce +soit un crime». Et tout en déclarant qu'il n'attaquait point les +intentions de Cambon, il persista à soutenir que le décret sur les +rentes avait eu pour résultat de désoler une foule de citoyens pauvres. + +Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cambon dans le débat modifia +singulièrement la face des choses. Les connaissances spéciales de ce +représentant, ses remarquables rapports sur les questions financières, +l'achèvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui +avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une +certaine influence. Des applaudissements venaient même d'accueillir ses +paroles. C'était comme un encouragement aux conjurés. Ils sortirent de +leur abattement, et Billaud-Varenne s'élança impétueusement à la +tribune. A son avis, il était indispensable d'examiner très +scrupuleusement un discours dans lequel le comité était inculpé.--Ce +n'est pas le comité en masse que j'attaque, objecta Robespierre; et il +demanda à l'Assemblée la permission d'expliquer sa pensée. Alors un +grand nombre de membres se levant simultanément: + +«Nous le demandons tous». Sentant la Convention ébranlée, +Billaud-Varenne reprit la parole. Mais au lieu de répondre aux nombreux +griefs dont Robespierre s'était fait l'écho, il balbutia quelques +explications; puis, s'enveloppant dans le manteau de Brutus, il s'écria +que Robespierre avait raison, qu'il fallait arracher le masque sur +quelque visage qu'il se trouvât: «S'il est vrai que nous ne jouissions +pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de +trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses +forfaits». Après cette superbe déclaration, il réclama le renvoi du +discours à l'examen des deux comités. C'était demander à la Convention +de se déjuger. + +A Billaud-Varenne succéda Panis, un de ces représentants mous et indécis +à qui les conjurés avaient fait accroire qu'ils étaient sur la prétendue +liste de proscription dressée par Maximilien. Cet ancien membre du +comité de surveillance de la Commune de Paris somma tout d'abord Couthon +de s'expliquer sur les six membres qu'il poursuivait. Ensuite il raconta +qu'un homme l'avait abordé aux Jacobins et lui avait dit: «Vous êtes de +la première fournée ... votre tête est demandée; la liste a été faite +par Robespierre.» Après quoi il invita ce dernier à s'expliquer à son +égard et sur le compte de Fouché. Touchante sollicitude pour un +misérable! Quelques applaudissements ayant éclaté aux dernières paroles +de Panis: «Mon opinion est indépendante», répondit fièrement +Robespierre; «on ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est +pas dans mon coeur. En jetant mon bouclier, je me suis présenté à +découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je ne crains personne; +je n'ai calomnié personne».--«Et Fouché»? répéta Panis, comme Orgon eût +dit: Et Tartufe?--«Fouché! reprit Maximilien d'un ton méprisant, je ne +veux pas m'en occuper actuellement ... je n'écoute que mon devoir; je ne +veux ni l'appui ni l'amitié de personne, je ne cherche point à me faire +un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse +tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur». + +Couthon expliqua comment, en demandant l'envoi du discours à toutes les +communes, il avait voulu que la Convention en fît juge la République +entière. Mais c'était là ce qu'à tout prix les conjurés tenaient à +empêcher. Ils savaient bien qu'entre eux et Robespierre l'opinion de la +France ne pouvait être un moment douteuse. + +Bentabole et Charlier insistent pour le renvoi aux comités. «Quoi»! +s'écria Maximilien, «j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein +de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la +patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que +j'accuse»! On murmure à ces paroles. «Quand on se vante d'avoir le +courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité», riposte +Charlier; et les applaudissements de retentir. + +L'apostrophe de Charlier indique suffisamment la faute capitale commise +ici par Robespierre. Ce n'était pas à lui, ont prétendu quelques +écrivains, de formuler son accusation; il n'avait qu'à indiquer aux +comités la faction qu'il combattait les abus et les excès dont elle +s'était rendue coupable, et il appartenait à ces comités de prendre +telles mesures qu'ils auraient jugées nécessaires. C'est là, à notre +avis, une grande erreur; et telle était aussi l'opinion de Saint-Just à +cet égard, puisqu'il a écrit dans son discours du 9 Thermidor: «Le +membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune ne me paraît point +avoir assez nettement distingué ceux qu'il inculpait». Le mystère dont +Maximilien eut le tort d'envelopper son accusation servit +merveilleusement les conjurés. Grâce aux insinuations perfides répandues +par eux, un doute effroyable planait sur l'Assemblée. Plus d'un membre +se crut menacé, auquel il n'avait jamais songé. Quelle différence s'il +avait résolûment nommé les cinq ou six coquins dont le châtiment eût été +un hommage rendu à la morale et à la justice! L'immense majorité de la +Convention se fût ralliée à Robespierre; avec lui eussent définitivement +triomphé, je n'en doute pas, la liberté et la République. Au lieu de +cela, il persista dans ses réticences, et tout fut perdu. + +Amar et Thirion insistèrent, à leur tour, pour le renvoi aux comités, en +faveur desquels étaient toutes les présomptions, suivant Thirion, +montagnard aveuglé qui, plus d'une fois, plus tard, dut regretter la +légèreté avec laquelle il agit en cette circonstance. Barère, sentant +chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques +paroles équivoques qui lui permissent, à un moment donné, de se tourner +contre lui. Enfin l'Assemblée, après avoir entendu Bréard en faveur des +comités, rapporta son décret et, par une ironie sanglante, renvoya le +discours de Robespierre à l'examen d'une partie de ceux-là mêmes contre +lesquels il était dirigé[440]. Ce n'était pas encore pour les conjurés +un triomphe définitif, mais leur audace s'en accrut dans des proportions +extrêmes; ils virent qu'il ne leur serait pas impossible d'entraîner +cette masse incertaine des députés du centre, dont quelques paroles de +Cambon avaient si subitement modifié les idées. Jamais, depuis, +l'illustre et sévère Cambon ne cessa de gémir sur l'influence fâcheuse +exercée par lui dans cette séance mémorable. Proscrit sous la +Restauration, après s'être tenu stoïquement à l'écart tant qu'avaient +duré les splendeurs du régime impérial, il disait alors: «Nous avons tué +la République au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je +servis, à mon insu, les passions de quelques scélérats! Que n'ai-je +péri, ce jour-là avec eux! la liberté vivrait encore»[441]! Combien +d'autres pleurèrent en silence, avec la liberté perdue, la mémoire du +Juste sacrifié, et expièrent par d'éternels remords l'irréparable faute +de ne s'être point interposés entre les assassins et la victime! + +[Note 440: Voyez, pour cette séance du 8 thermidor, le +_Moniteur_ du 11 (29 juillet 1794). Avons-nous besoin de dire que +le compte-rendu de cette feuille, fait après coup, eût été tout autre si +Robespierre l'avait emporté?] + +[Note 441: Paroles rapportées à M. Laurent (de l'Ardèche) par un ami +de Cambon, (Voy. la _Réfutation de l'Histoire de France de l'abbé de +Montgaillard_, XIe lettre, p. 332.) J'ai connu un vieillard à qui +Cambon avait exprimé les mêmes sentiments.] + + + + +V + + +Il était environ cinq heures quand fut levée la séance de la Convention. +S'il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait +allé, dans la soirée même, se promener aux Champs-Élysées avec sa +fiancée, qui, triste et rêveuse, flattait de sa main la tête de son +fidèle chien Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du +soleil était empourpré: «Ah»! se serait écriée Eléonore, «c'est du beau +temps pour demain[442].». Mais c'est là de la pure légende. D'abord, les +moeurs étaient très-sévères dans cette patriarcale famille Duplay, et +Mme Duplay, si grande que fût sa confiance en Maximilien, n'eût pas +permis à sa fille de sortir seule avec lui[443]. En second lieu, comment +aurait-il été possible à Robespierre d'aller se promener aux +Champs-Élysées à la suite de cette orageuse séance du 8, et dans cette +soirée où sa destinée et celle de la République allaient être en jeu? + +[Note 442: C'est M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote +dans son _Histoire des Montagnards_. Mais, trompé par ses +souvenirs, M. Esquiros a évidemment fait confusion ici. Nous avons sous +les yeux une lettre écrite par Mme Le Bas au rédacteur de l'ancienne +_Revue de Paris_, à propos d'un article dans lequel M. Esquiros +avait retracé la vie intime de Maximilien d'après une conversation avec +Mme Le Bas, lettre où la vénérable veuve du Conventionnel se plaint de +quelques inexactitudes commises par cet estimable et consciencieux +écrivain.] + +[Note 443: Mme Le Bas ne dit mot, dans son manuscrit, de cette +prétendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les +promenades habituelles de Maximilien aux Champs-Élysées avec toute la +famille Duplay.] + +Ce qu'on sait, c'est qu'en rentrant chez son hôte il ne désespérait pas +encore; il montra même une sérénité qui n'était peut-être pas dans son +coeur, car il n'ignorait pas de quoi était capable la horde de fripons +et de coquins déchaînée contre lui. Toutefois, il comptait sur la +majorité de la Convention: «La masse de l'Assemblée m'entendra», dit-il. +Après dîner, il se hâta de se rendre aux Jacobins, où, comme on pense +bien, régnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors même +étaient remplis de monde[444]. Quand parut Maximilien, des transports +d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts; on se précipita vers lui pour +le choyer et le consoler. Cependant, cà et là, on pouvait apercevoir +quelques-uns de ses ennemis. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, qui +depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds au club, étaient accourus, +fort inquiets de la tournure que prendraient les choses. + +[Note 444: Réponse de J.N. Billaud à Laurent Lecointre; p. 36.] + +Que se passa-t-il dans cette séance fameuse? Les journaux du temps n'en +ayant pas donné le compte rendu, nous n'en savons absolument que ce que +les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, puisque ceux des amis de +Robespierre qui y ont joué un rôle ont été immolés avec lui. Quelques +récits plus ou moins travestis de certains orateurs à la tribune de la +Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa réponse aux +imputations personnelles dont il fut l'objet après Thermidor, voilà les +seuls documents auxquels on puisse s'en rapporter pour avoir une idée +des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la +soirée du 8 thermidor. + +Dès le début de la séance, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et +Robespierre demandèrent en même temps la parole. Elle fut accordée au +dernier, qu'on invita à donner lecture du discours prononcé par lui dans +la journée. S'il faut en croire Billaud, Maximilien commença en ces +termes: «Aux agitations de cette Assemblée, il est aisé de s'apercevoir +qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin dans la Convention. Les +factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple. Mais je les +remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir +mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie». Après quoi, il +lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des +applaudissements prolongés. Quand il eut achevé sa lecture, il ajouta, +dit la tradition: «Ce discours que vous venez d'entendre est mon +testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui, la ligue des méchants est +tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans +regret; je vous laisse ma mémoire; elle vous sera chère et vous la +défendrez.» + +On prétend encore que, comme à ce moment ses amis s'élevaient avec +vivacité contre un tel découragement et s'écriaient en tumulte que +l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonné, il aurait dit: «Eh bien! +séparez les méchants des hommes faibles; délivrez la Convention des +scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous +comme au 31 mai et au 2 juin». Mais cela est tout à fait inadmissible. +L'idée d'exercer une pression illégale sur la Représentation nationale +n'entra jamais dans son esprit. Nous avons montré combien étranger il +était resté aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de +l'année précédente, avaient précipité la chute des Girondins, et l'on a +vu tout à l'heure avec quelle énergie et quelle indignation il s'était +élevé deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir à un +3l mai; bientôt on l'entendra infliger un démenti sanglant à +Collot-d'Herbois, quand celui-ci l'accusera implicitement d'avoir poussé +les esprits à la révolte. Si la moindre allusion à un nouveau 31 mai fût +sortie de sa bouche dans cette soirée du 8 thermidor, est-ce qu'on ne se +serait pas empressé le lendemain d'en faire un texte d'accusation contre +lui? Est-ce que la réponse de Billaud-Varenne, où il est rendu compte de +la séance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention? + +Non, Robespierre, disons-le à son éternel honneur, ne songea pas un seul +instant à en appeler à la force. Dans l'état d'enthousiasme et +d'exaspération où la lecture de son discours avait porté l'immense +majorité des patriotes, il n'avait qu'un signal à donner, et c'en était +fait de ses ennemis; la Convention, épurée de [sic] par la volonté +populaire, se fût avec empressement ralliée à lui, et il n'eût pas +succombé le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la +légalité. + +«_Custodiatur igitur mea vita reipublicae._ Protégez donc ma vie +pour la République», aurait-il pu dire avec Cicéron[445]; et cette +exclamation eût suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de +Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cédant à un sentiment de +mélancolie bien naturel, il se soit écrié: «S'il faut succomber, eh +bien! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme», cela est +certain. Non moins authentique est le cri de David: «Si tu bois la +ciguë, je la boirai avec toi»! Et en prononçant ces paroles d'une voix +émue, le peintre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et +l'embrassa comme un frère[446]. Le lendemain, il est vrai, on ne le vit +pas se ranger parmi les hommes héroïques qui demandèrent à partager le +sort du Juste immolé. Averti par Barère du résultat probable de la +journée[447], il s'abstint de paraître à la Convention. On l'entendit +même, dans un moment de déplorable faiblesse, renier son ami et +s'excuser d'une amitié qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait +concevoir jusqu'à quel point ce _malheureux_ l'avait trompé par ses +vertus hypocrites[448]. + +[Note 445: XIIe Philippique.] + +[Note 446: Voyez à cet égard la déclaration de Goupilleau (de +Fontenay) dans la séance du 13 thermidor au soir (31 juillet 1794). +David nia avoir embrassé Robespierre; mais il avoua qu'il lui dit en +effet: «Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi.» (Voy. le +_Moniteur_ du 15 thermidor de l'an II [2 août 1794].)] + +[Note 447: _Mémoire de Barère_.] + +[Note 448: Séance du 12 thermidor (30 juillet 1794), _Moniteur_ +du 15.] + +L'artiste effrayé s'exprimait ainsi sous la menace de l'échafaud. Mais +ce ne fût là qu'une faiblesse momentanée, qu'une heure d'égarement et +d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaça de son coeur. Très +peu de temps après le 9 thermidor, David s'exprimait en ces termes +devant ses deux fils: «On vous dira que Robespierre était un scélérat; +on vous le peindra sous les couleurs les plus odieuses: n'en croyez +rien. Il viendra un jour où l'histoire lui rendra une éclatante +justice[449].» Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au +théâtre de Bruxelles, il fut abordé par un Anglais qui lui demanda la +permission de lui serrer la main. + +[Note 449: Biographie de David, dans le _Dictionnaire +encyclopédique_ de Philippe Le Bas.] + +Le grand peintre se montra très flatté de cette marque d'admiration, +qu'il crut tout d'abord due à la notoriété dont il jouissait, à son +génie d'artiste; et, entre autres choses, il demanda à l'étranger s'il +aimait les arts.--L'Anglais lui répondit: «Ce n'est pas à cause de votre +talent que je désire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez +été l'ami de Robespierre.--Ah! s'écria alors David, ce sera pour +celui-là comme pour Jésus-Christ, on lui élèvera des autels[450].» +Jusqu'à la fin de sa vie l'illustre artiste persista dans les mêmes +sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il eût senti le +besoin de protester contre un moment d'erreur qu'il se reprochait, a dit +un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l'aîné de ses fils, +Jules David, l'éminent helléniste, lui dit: «Eh bien! mon père, trente +ans sont écoulés depuis le 9 thermidor, et la mémoire de Robespierre est +toujours maudite.--Je vous le répète, répondit le peintre, c'était un +vertueux citoyen. Le jour de la justice n'est pas encore venu; mais, +soyez en certains, il viendra[451].» Est-il beaucoup d'hommes à qui de +semblables témoignages puissent être rendus? + +[Note 450: David a souvent raconté lui-même cette anecdote à l'un de +ses élèves les plus aimés, M. de Lafontaine, mort au mois de décembre +1860, à l'âge de quatre-vingt-sept ans; elle m'a été transmise pur M. +Campardon, archiviste aux _Archives nationales_, et, si je ne me +trompe, proche parent de M. de Lafontaine.] + +[Note 451: Biographie de David, _ubi suprà_.] + +L'émotion ressentie par David aux Jacobins fut partagée par toute +l'assistance. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois essayèrent en vain de +se faire entendre, on refusa de les écouter. Depuis longtemps ils ne +s'étaient guère montrés aux Jacobins; leur présence au club ce soir-là +parut étrange et suspecte. Conspués, poursuivis d'imprécations, ils se +virent contraints de se retirer, et dès ce moment ils ne songèrent plus +qu'à se venger[452]. + +[Note 452: Nous avons dit les regrets, les remords de +Billaud-Varenne d'avoir agi de colère. Quelques instants avant cette +scène, Collot-d'Herbois s'était, dit-on, jeté aux genoux de Robespierre +et l'avait conjuré de se réconcilier avec les comités. Mais c'est là une +assertion qui ne repose sur aucune donnée certaine.] + +Le silence se rétablit un instant à la voix de Couthon, dont la parole +ardente et indignée causa une fermentation extraordinaire. Deux députés +soupçonnés d'appartenir à la conjuration, Dubarran et Duval, furent +ignominieusement chassés. Quelques hommes de tête et de coeur, l'agent +national Payan, Dumas, Prosper Sijas, Coffinhal, patriotes intègres, qui +lièrent volontairement leur destinée à celle de Maximilien, auraient +voulu profiter de l'enthousiasme général pour frapper un grand coup. Ils +pressèrent Robespierre d'agir, assure-t-on, de se porter sur les +comités; Robespierre demeura inflexible dans sa résolution de ne pas +enfreindre la légalité. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral +de la société pour résister victorieusement à ses ennemis. Dernière +illusion d'un coeur flétri pourtant déjà par la triste expérience de la +méchanceté des hommes. + +Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la +journée du lendemain, il se retira tranquillement chez son hôte. On se +sépara aux cris de _Vive la République! Périssent les traîtres!_ +Mais c'étaient là des cris impuissants. Il eût fallu, malgré +Robespierre, se déclarer résolument en permanence. Les Jacobins avaient +sur la Convention, divisée comme elle l'était, l'avantage d'une majorité +compacte et bien unie. Sans même avoir besoin de recourir à la force, +ils eussent, en demeurant en séance, exercé la plus favorable influence +sur une foule de membres de l'Assemblée indécis jusqu'au dernier moment; +les événements auraient pris une tout autre tournure, et la République +eût été sauvée. + + + + +VI + + +Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurés, +peu rassurés, se répandirent de tous côtés et déployèrent l'énergie du +désespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains, +hésitants, ceux à qui leur conscience troublée semblait défendre de +sacrifier l'intègre et austère tribun. De l'attitude de la droite +dépendait le sort de la journée du lendemain, et dans la séance du 8 +elle avait paru d'abord toute disposée en faveur de Robespierre. + +On vit alors, spectacle étrange! les Tallien, les Fouché, les Rovère, +les Bourdon (de l'Oise), les André Dumont, tous ces hommes dégouttants +de sang et de rapines, se jeter comme des suppliants aux genoux des +membres de cette partie de la Convention dont ils étaient haïs et +méprisés. Ils promirent de fermer l'ère de la Terreur, eux qui dans +leurs missions avaient commis mille excès, multiplié d'une si horrible +manière les actes d'oppression, et demandé mainte et mainte fois +l'arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd'hui le concours. A +ces républicains équivoques, à ces royalistes déguisés, ils +s'efforcèrent de persuader que la protection qui leur avait été +jusqu'alors accordée par Maximilien n'était que passagère, que leur tour +arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les +exécutions qui s'étaient multipliées précisément depuis le jour où il +avait cessé d'exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement. + +A deux reprises différentes, les gens de la droite repoussèrent +dédaigneusement les avances intéressées de ces _bravi_ de +l'Assemblée; la troisième fois ils cédèrent[453]. La raison de ce +brusque changement s'explique à merveille. Avec Robespierre triomphant, +la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et +de flétrir si éloquemment les excès, prenait fin; mais les patriotes +étaient protégés, mais la justice sévère continuait d'avoir l'oeil sur +les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Révolution n'était +pas détournée de son cours, mais la République s'affermissait sur +d'inébranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur +pouvait également cesser, se retourner même contre les patriotes, comme +cela arriva; mais la République était frappée au coeur, et la +contre-révolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voilà ce +qu'à la dernière heure comprirent très-bien les Boissy-d'Anglas, les +Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient +la rigueur et l'austérité des principes républicains[454]; et voilà +comment fut conclue l'alliance monstrueuse des réactionnaires et des +révolutionnaires dans le sens du crime. + +[Note 453: Voyez l'_Histoire de la Convention_, par +Durand-Maillane, p. 199.] + +[Note 454: Buonaroti a prétendu, d'après les révélations de +quelques-uns des proscripteurs de Robespierre, que les idées sociales +exprimées en diverses occasions par ce dernier n'avaient pas peu +contribué à grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur +Maximilien Robespierre.] + +Sur les exagérés de la Montagne la bande des conjurés agit par des +arguments tout opposés. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un +modéré, on lui reprocha d'avoir protégé des royalistes, on rappela avec +quelle persistance il avait défendu les signataires de la protestation +contre le 31 mai, et cela eut un plein succès. Il n'y eut pas, a-t-on +dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre; la +contre-révolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'était +son rôle; et, suivant une appréciation consciencieuse et bien vraie, les +ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutôt +les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la +défaite d'un seul homme par le deuil de leur pays[455]. + +[Note 455: _Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, +p. 264. Paris, 1829.] + +Pour cette nuit du 8 au 9 thermidor, comme pour la journée du 8, nous +sommes bien obligé de nous en tenir presque entièrement aux +renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant été à jamais +fermée aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la séance du +comité de Salut public dans cette nuit suprême. + +Les membres présents, Carnot, Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or), +Barère, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rédigeait +à la hâte son rapport pour le lendemain, «et ne témoignait ni +inquiétude, _ni repos_[456]», quand arrivèrent Billaud-Varenne, +Collot-d'Herbois et certains membres du comité de Sûreté générale. A la +vue de Collot-d'Herbois, dont les traits bouleversés accusaient le +trouble intérieur, Saint-Just lui demanda froidement ce qu'il y avait de +nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot-d'Herbois, hors de lui, l'aurait +traité de traître, de lâche, etc. Puis Élie Lacoste, se levant furieux, +se serait écrié que Robespierre, Couthon et Saint-Just étaient un +triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici +le sauvage rapporteur de l'affaire des _Chemises rouges_? Et +Barère, l'héroïque Barère, d'apostropher à son tour Robespierre, Couthon +et Saint-Just. A l'en croire, il les aurait appelés des pygmées +insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait, disait-il, d'une +réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses +principes imperturbables d'indépendance et de liberté, est devenu tout à +coup, du jour au lendemain, un scélérat; le second n'est qu'un éclopé; +le troisième un enfant. Robespierre et Couthon n'étaient pas là, notez +bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, en admettant comme vraies +les assertions des membres des anciens comités,--que de se mettre à +trois, à quatre contre un _enfant_, à qui ils ont été obligés de +rendre cette justice qu'au milieu de leurs vociférations il était resté +calme et n'avait témoigné aucune inquiétude! + +[Note 456: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 105.] + +Cet _enfant_, dont l'assurance et le sang froid annonçaient une +conscience pure, les glaçait d'épouvante.--«Tu prépares notre acte +d'accusation»? lui dit brusquement Collot-d'Herbois.--Saint-Just +pâlit-il à cette interrogation, comme l'ont prétendu ses meurtriers? +C'est assez peu probable, puisqu'il leur offrit de leur donner, séance +tenante, communication du discours qu'il préparait. Personne ne voulut y +jeter les yeux. + +Saint-Just se remit à l'oeuvre en promettant à ses collègues, s'il faut +s'en rapporter à eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le +prononcer devant la Convention. Quand il eut achevé son travail, il prit +part à la conversation, comme si de rien n'était, jouant, paraît-il, +l'étonnement de n'être pas dans la confidence des dangers dont il +entendait parler, et se plaignant de ce que tous les coeurs étaient +fermés. Ce fut alors qu'il ajouta qu'il ne concevait pas cette manière +prompte _d'improviser la foudre_ à chaque instant, et que, au nom +de la République, il conjura ses collègues de revenir à des idées et à +des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons déjà relaté, venant +des assassins de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, est bien +précieux à recueillir[457]. Suivant Collot-d'Herbois et ses amis, il est +vrai, Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en échec, +paralyser leurs mesures, et refroidir leur zèle; mais c'était si peu +cela, qu'à cinq heures du matin il sortit, les laissant complètement +maîtres du terrain. + +[Note 457: _Réponse des membres des deux anciens comités, aux +imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 107.] + +Vers dix heures du matin, les comités de Sûreté générale et de Salut +public, je veux dire les membres appartenant à la conjuration, se +réunirent. Comme on délibérait sur la question de savoir si l'on ferait +arrêter le général de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec +chaleur la défense d'Hanriot. Une scène violente s'ensuivit entre lui et +Carnot. «Je savais bien que tu étais le plus méchant des hommes», dit-il +à Carnot.--«Et toi le plus traître», répondit celui-ci[458]. Que Carnot +ait agi méchamment dans cette journée du 9 thermidor, c'est ce que +malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tombé +de sa bouche, c'est une de ces niaiseries calomnieuses, dont, hélas! les +Thermidoriens se sont montrés si prodigues à l'égard de leurs victimes. + +[Note 458: _Ibid._, p. 108.] + +Il était alors midi. En cet instant se présenta un huissier de la +Convention, porteur d'une lettre de Saint-Just ainsi conçue: +«L'injustice a fermé mon coeur, je vais l'ouvrir à la Convention[459].» +Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comités, +Couthon, s'emparant du billet, l'aurait déchiré, et Ruhl, un des membres +du comité de Sûreté générale, indigné, se serait écrié: «Allons +démasquer ces traîtres ou présenter nos têtes à la Convention»[460]! Ah! +pauvre jouet des Fouché et des Tallien, vieux et sincère patriote, tu +songeras douloureusement, mais trop tard, à cette heure d'aveuglement +fatal, quand, victime à ton tour de la réaction, tu échapperas par le +suicide à l'échafaud où toi-même tu contribuas à pousser les plus fermes +défenseurs de la République. + +[Note 459: _Ibid._ note 7, page 108.] + +[Note 460: _Réponse aux imputations de Laurent Lecointre_, note +7, p. 108.] + + + + +CHAPITRE SEPTIÈME + + +Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance +du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à +Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri +de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets +d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à +la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation +d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins. +--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des +députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection. +--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques. +--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le +Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la +barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9 +thermidor.--Conclusion. + + +I + + +Ce fut, sous tous les rapports, une triste et sombre journée que celle +du 9 thermidor an II, autrement dit 27 juillet 1794. Le temps, lourd, +nuageux, semblait présager les orages qui allaient éclater. On eût dit +qu'il se reflétait dans le coeur des membres de la Convention, tant au +début de la séance la plupart des physionomies étaient chargées +d'anxiété. Les conjurés seuls paraissaient tranquilles. Sûrs désormais +des gens de la droite, lesquels, malgré leur estime pour Maximilien, +s'étaient décidés à l'abandonner, sachant que, lui tombé, la République +ne tarderait pas à tomber aussi[461], ils s'étaient arrêtés à un moyen +sûr et commode, c'était de couper la parole à Robespierre, de +l'assassiner purement et simplement; et en effet, la séance du 9 +Thermidor ne fut pas autre chose qu'un guet-apens et un assassinat. Peu +d'instants avant l'ouverture de la séance, Bourdon (de l'Oise) ayant +rencontré Durand-Maillane aux abords de la salle, lui prit la main en +disant: «Oh! les braves gens que les gens du côté droit[462].» Un moment +après on pouvait voir Durand-Maillane se promener avec Rovère dans la +salle de la Liberté[463]. Et c'était bien là le vrai type de la faction +thermidorienne: le brigandage et le meurtre alliés à la réaction et à +l'apostasie. + +[Note 461: «La droite,» dit avec raison M. Michelet, «finit par +comprendre que si elle aidait la Montagne à ruiner ce qui, dans la +Montagne était la pierre de l'angle, l'édifice croulerait....» (T. VII, +p. 459). Voilà qui est bien assurément, et tout à fait conforme à la +vérité; mais par quelle inconséquence M. Michelet a-t-il pu écrire un +peu plus haut: «La droite pensait (aussi bien que l'Europe), qu'après +tout il était homme d'ordre, nullement ennemi des prêtres, donc un homme +de l'ancien régime». (P. 451). Comment Robespierre pouvait-il être à +fois l'homme de l'ancien régime et la pierre de l'angle de l'édifice +républicain? Il faudrait des volumes pour relever toutes les erreurs, +les inconséquences et les contradictions de M. Michelet.] + +[Note 462: Mémoires de Durand-Maillane, p. 199.] + +[Note 463: _Ibid._] + +Au reste, jamais cette alliance impure et monstrueuse ne fût parvenue à +renverser Robespierre, si à cette époque du 9 Thermidor les membres les +plus probes et les plus patriotes de la Convention ne s'étaient pas +trouvés en mission auprès des armées, dans les départements et dans les +ports de mer où ils avaient été envoyés à la place de la plupart des +Thermidoriens, des Rovère, des Fouché, des Carrier, des Fréron, des +André Dumont et des Tallien. Le triomphe de la faction tint à l'absence +d'une cinquantaine de républicains irréprochables. Laporte et Reverchon +étaient à Lyon, Albite et Salicetti à Nice, Laignelot à Laval, Duquesnoy +à Arras, Duroy à Landau, René Levasseur à Sedan, Maure à Montargis, +Goujon, Soubrany, ces deux futures victimes de la réaction, dans le +Haut-Rhin et dans les Pyrénées-Orientales, Bô à Nantes, Maignet à +Marseille, Lejeune à Besançon, Alquier et Ingrand à Niort, Lecarpentier +à Port-Mâlo, Borie dans le Gard, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la +Marne), tous deux membres du comité de Salut public, sur les côtes de +l'Océan, etc. Si ces représentants intègres et tout dévoués à l'idée +républicaine se fussent trouvés à Paris, jamais une poignée de scélérats +ne seraient venus à bout d'abattre les plus fermes appuis de la +démocratie. + +Au moment où Robespierre quitta, pour n'y plus rentrer, la maison de son +hôte, cette pauvre et chère maison où, depuis quatre ans, il avait vécu +avec la simplicité du sage, entouré d'amour et de respect, Duplay ne put +s'empêcher de lui parler avec beaucoup de sollicitude, et il l'engagea +vivement à prendre quelques précautions contre les dangers au-devant +desquels il courait. «La masse de la Convention est pure; rassure-toi; +je n'ai rien à craindre», répondit Maximilien[464]. Déplorable +confiance, qui le livra sans défense à ses ennemis! On s'attendait bien +dans Paris à un effroyable orage parlementaire, mais c'était tout; et il +y avait si peu d'entente entre Robespierre et ceux dont le concours lui +était assuré d'avance, que le général de la garde nationale, Hanriot, +s'en était allé tranquillement déjeuner au faubourg Saint-Antoine chez +un de ses parents. + +[Note 464: Détail transmis à. MM. Buchez et Roux, par Buonaroti qui +le tenait de Duplay lui-même. (_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, +p. 3).] + + + + +II + + +Comme d'habitude, la séance du 9 Thermidor commença par la lecture de la +correspondance. Cette lecture à peine achevée, Saint-Just, qui attendait +au bas de la tribune, demanda la parole. Collot-d'Herbois occupait le +fauteuil. Pour cette séance, nous devons prévenir le lecteur, ainsi que +nous l'avons fait pour les séances de la Convention et des Jacobins de +la veille, qu'il n'existe pas d'autres renseignements que ceux qu'il a +plu aux vainqueurs de fournir eux-mêmes. Comme les historiens qui nous +ont devancé, nous sommes réduit ici à écrire d'après des documents +longuement médités et arrangés pour les besoins de leur cause par les +Thermidoriens eux-mêmes[465]. + +[Note 465: Il y a deux versions, quasi officielles, de la séance du +9 thermidor, celle du _Moniteur_ et le projet de procès-verbal de +Charles Duval, imprimé par ordre de la Convention. Charles Duval était +de la conjuration. On peut juger par là si son procès-verbal est bien +digne de foi. Nous ne parlons pas de la version donnée par le _Journal +des Débats et des Décrets de la Convention_. C'est presque absolument +la même que celle du _Moniteur_.] + +«Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes. Elles ne +s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les +garanties, qui poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans +retour l'orgueil humain sous le joug des libertés publiques». Ces +paroles ne sont assurément ni d'un triumvir ni d'un aspirant à la +dictature; c'était le début du discours de Saint-Just. Dès les premiers +mots, le jeune orateur fut interrompu par Tallien. Il fallait empêcher à +tout prix la lumière de se produire; car si Saint-Just avait pu aller +jusqu'au bout, nul doute que la Convention, éclairée et cédant à la +force de la vérité, n'eût écrasé la conjuration. En effet, de quoi se +plaignait Saint-Just? De ce que dans les quatre dernières décades, +c'est-à-dire durant l'époque où il avait été commis le plus d'actes +oppressifs et arbitraires, l'autorité du comité de Salut public avait +été en réalité exercée par quelques-uns de ses membres seulement; et ces +membres étaient Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère et Carnot. +Toute délibération du comité ne portant point la signature de six de ses +membres devait être, selon Saint-Just, considérée comme un acte de +tyrannie. Et c'était lui et ses amis que la calomnie accusait d'aspirer +à la dictature! La conclusion de son discours consistait dans le projet +de décret suivant: «La Convention nationale décrète que les institutions +qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le +gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse +tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la +Convention nationale[466]. + +[Note 466: Voyez, pour plus de détails sur le discours de +Saint-Just, notre _Histoire de Saint-Just_, t. II, liv. V, ch. VII, +édition Méline et Cans.] + +En interrompant Saint-Just, Tallien eut l'impudence de dire que, comme +lui, il n'était d'aucune faction; on entendit ce misérable déclarer +qu'il n'appartenait qu'à lui-même et à la liberté, et il n'était que le +jouet de ses passions, auxquelles il avait indignement sacrifié et sa +dignité de représentant du peuple et les intérêts du pays. Il demanda +hypocritement que le voile fût tout à fait déchiré, à l'heure même où +ses complices et lui se disposaient à étrangler la vérité. La bande +accueillit ses paroles par une triple salve d'applaudissements. Mais ce +personnage méprisé de Robespierre, qui même avant l'ouverture de la +Convention nationale avait deviné ses bas instincts, n'était pas de +taille à entraîner l'Assemblée[467]. Billaud-Varenne l'interrompit +violemment à son tour, et s'élança à la tribune en demandant la parole +pour une motion d'ordre. + +[Note 467: On sait ce qu'il advint de Tallien. Nous avons dit plus +haut comment, après avoir été l'un des coryphées de la réaction +thermidorienne, il suivit le général Bonaparte en Egypte, où il demeura +assez longtemps, chargé de l'administration des domaines. Tout le monde +connaît l'histoire de ses disgrâces conjugales. Sous la Restauration, il +obtint une pension de deux mille francs sur la cassette royale, qui, dit +avec raison un biographe de Tallien, devait bien ce secours à l'auteur +de la révolution du 9 Thermidor. Tallien était bien digne d'être célébré +par Courtois. (Voyez les louanges que lui a décernées ce député dans son +rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 39)).] + +A ce moment, assure-t-on, Barère dit à son collègue: «N'attaque que +Robespierre, laisse là Couthon et Saint-Just»[468]; comme si attaquer le +premier, ce n'était pas en même temps attaquer les deux autres, comme si +ceux-ci n'étaient pas résolus d'avance à partager la destinée du grand +citoyen dont ils partageaient toutes les convictions. Egaré par la +colère, Billaud n'écoute rien. Il se plaint amèrement des menaces qui, +la veille au soir, avaient retenti contre certains représentants au club +des Jacobins, où, dit-il, on avait manifesté l'intention d'égorger la +Convention nationale. C'était un mensonge odieux, mais n'importe! il +fallait bien exaspérer l'Assemblée. Du doigt, il désigne sur le sommet +de la Montagne un citoyen qui s'était fait remarquer par sa véhémence au +sein de la société. «Arrêtez-le! arrêtez-le»! crie-t-on de toutes parts, +et le malheureux est poussé dehors au milieu des plus vifs +applaudissements. + +[Note 468: Courtois, dans son second rapport (p. 39), donne en note +ce détail comme le tenant du représentant Espert, député de l'Ariége à +la Convention.] + +A Saint-Just il reproche ... quoi? de n'avoir point soumis au comité le +discours dont ce député avait commencé la lecture, et il en revient à +son thème favori: le prétendu projet d'égorgement de la Convention. Le +Bas, indigné, veut répondre; on le rappelle à l'ordre! Il insiste, on le +menace de l'Abbaye[469]. Billaud reprend, et, durant dix minutes, se +perd en des divagations calomnieuses qui pèseront éternellement sur sa +mémoire. Il ose accuser Robespierre, la probité même, de s'être opposé à +l'arrestation d'un secrétaire du comité de Salut public accusé d'un vol +de 114,000 livres (_Mouvement d'indignation de la part de tous les +fripons de l'Assemblée_)[470]. Il l'accuse d'avoir protégé Hanriot, +dénoncé dans le temps par le tribunal révolutionnaire comme un complice +d'Hébert; d'avoir placé à la tête de la force armée des conspirateurs et +des nobles, le général La Valette, entre autres, dont Robespierre avait +pris la défense jadis, et qui, à sa recommandation, était entré dans +l'état-major de la garde nationale de Paris. + +[Note 469: _Procès-verbal_ de Charles Duval, p. 5 et +_Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + +[Note 470: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + +Maximilien ne croyait pas qu'on dût proscrire les nobles par cela même +qu'ils étaient nobles, s'ils n'avaient, d'ailleurs, rien commis de +repréhensible contre les lois révolutionnaires! Quel crime! On tuera La +Valette comme noble et comme protégé de Robespierre. Maximilien, +prétendait Billaud, ne trouvait pas dans toute la Convention vingt +représentants dignes d'être investis de missions dans les départements. +Encore un moyen ingénieux de passionner l'Assemblée. Et la Convention de +frémir d'horreur! A droite, à gauche, au centre, l'hypocrisie commence +de prendre des proportions colossales. Si Robespierre s'était éloigné du +comité, c'était, au dire de son accusateur, parce qu'il y avait trouvé +de la résistance au moment où seul il avait voulu faire rendre le décret +du 22 prairial. Mensonge odieux habilement propagé. La loi de prairial, +nous l'avons surabondamment prouvé, eut l'assentiment des deux comités, +et si Robespierre, découragé, cessa un jour de prendre réellement part à +la direction des affaires, ce fut précisément à cause de l'horrible +usage qu'en dépit de sa volonté ses collègues des deux comités crurent +devoir faire de cette loi. + +«Nous mourrons tous avec honneur», s'écrie ensuite Billaud-Varenne; «je +ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister +sous un tyran». Non, non! _périssent les tyrans!_ répondent ceux +surtout qu'on devait voir plus tard, trente ans durant, se coucher à +plat ventre devant toutes les tyrannies. Dérision! Quel tyran que celui +qui, depuis quarante jours, s'était abstenu d'exercer la moindre +influence sur les affaires du gouvernement, et à qui il n'était même pas +permis d'ouvrir la bouche pour repousser d'un mot les abominables +calomnies vomies contre lui par des royalistes déguisés, des bandits +fieffés et quelques patriotes fourvoyés. Continuant son réquisitoire, +Billaud reproche à Maximilien d'avoir fait arrêter le meilleur comité +révolutionnaire de Paris, celui de la section de l'_Indivisibilité_. +Or, nous avons raconté cette histoire plus haut. Ce comité +révolutionnaire, le meilleur de Paris, avait, par des excès de tous +genres, jeté l'épouvante dans la section de l'_Indivisibilité_; et +voilà pourquoi, d'après l'avis de Robespierre, on en avait ordonné +l'arrestation[471]. Billaud-Varenne termine enfin sa diatribe par un +trait tout à l'avantage de Robespierre, trait déjà cité, et dont les +partisans de Danton n'ont pas assez tenu compte à Maximilien. Laissons-le +parler: «La première fois que je dénonçai Danton au comité, Robespierre +se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je +voulais perdre les meilleurs patriotes»[472]. Billaud ne soupçonnait +donc guère que certains députés songeassent à venger Danton en +proscrivant Robespierre. + +[Note 471: Voy. plus haut l'affaire du comité révolutionnaire de la +section de l'_Indivisibilité_.] + +[Note 472: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + + + + +III + + +Maximilien, qui jusqu'alors était resté muet, monte précipitamment à la +tribune. On ne le laisse point parler. _A bas le tyran! à bas le +tyran!_ hurle la troupe des conjurés. Encouragé par la tournure que +prenaient les choses, Tallien remonte à la tribune au milieu des +applaudissements de ses complices. On l'entend déclarer, en vrai +saltimbanque qu'il était, qu'il s'est armé d'un poignard--le poignard de +Thérézia Cabarrus, selon les chroniqueurs galants--pour percer le sein +du nouveau Cromwell, au cas où l'Assemblée n'aurait pas le courage de le +décréter d'accusation. Ah! si Robespierre eût été Cromwell, comme +Tallien se serait empressé de fléchir les genoux devant lui! On n'a pas +oublié ses lettres à Couthon et à Maximilien, témoignage immortel de sa +bassesse et de sa lâcheté. Il cherche à ménager à la fois les exagérés +de la Montagne et les timides de la droite en se défendant d'être modéré +d'une part, et, de l'autre, en réclamant protection pour l'innocence. Il +ose, lui, le cynique proconsul dont le faste criminel avait indigné les +patriotes de Bordeaux, accuser Robespierre d'être servi par «des hommes +crapuleux et perdus de débauche», et la Convention indignée ne lui ferme +point la bouche[473]! Loin de là, elle vote, sur la proposition de cet +indigne historien, l'arrestation d'Hanriot et de son état-major, et elle +se déclare en permanence jusqu'à ce que le glaive de la loi ait +_assuré la Révolution_. + +[Note 473: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794). +Charles Duval se contente de dire dans son procès-verbal que Tallien +compara Robespierre à Catilina, et ceux dont il s'était entouré à +Verrès. (P. 9.)--La veille même du 9 Thermidor, un de ces Montagnards +imprudents qui laissèrent si lâchement sacrifier les plus purs +républicains, le représentant Chazaud, député de la Charente, écrivait à +Couthon: «Un collègue de trois ans, qui te chérit et qui t'aime, et qui +se glorifie de ne s'être pas écarté une minute du sentier que tes +talens, ton courage et tes vertus ont tracé dans la carrière politique, +désireroit épancher dans ton âme une amertume cruelle...» Lettre inédite +en date du 8 thermidor (de la collection Portiez (de l'Oise)).] + +Le branle était donné. Billaud-Varenne réclame à son tour surtout +l'arrestation du général Boulanger, auquel il reproche d'avoir été l'ami +de Danton[474], celle de Dumas, coupable d'avoir la veille, aux +Jacobins, traité Collot-d'Herbois de conspirateur, celle de La Vallette +et celle du général Dufraisse, dénoncés jadis l'un et l'autre par +Bourdon (de l'Oise) et défendus par Maximilien. L'Assemblée vote en +aveugle et sans discussion la triple arrestation[475]. Il est impossible +qu'Hanriot ne se soit pas entouré de suspects, fait observer Delmas, et +il demande et obtient l'arrestation en masse des adjudants et +aides-de-camp de ce général. Sont également décrétés d'arrestation, sans +autre forme de procès, Prosper Sijas et Vilain d'Aubigny, ce dantoniste +si souvent persécuté déjà par Bourdon (de l'Oise), dont la satisfaction +dut être au comble. C'était du délire et du délire sanglant, car +l'échafaud était au bout de ces décrets rendus contre tous ces +innocents. + +[Note 474: Le général Boulanger fut également accusé par +Billaud-Varenne d'avoir été «conspirateur avec Hébert», en sorte que ce +fut surtout comme Hébertiste et Dantoniste qu'il fut décrété +d'arrestation. (_Moniteur_ du 11 thermidor.) Bien que n'ayant joué +aucun rôle le 9 Thermidor, il n'en fut pas moins mis hors la loi et +guillotiné le 11, sans autre forme de procès, avec les membres de la +commune.] + +[Note 475: Projet de procès-verbal de Charles Duval (p. 9). Plus +heureux que La Valette, cet autre protégé de Robespierre, le général +Dufraisse échappa à l'échafaud et put encore servir glorieusement la +France.] + +Robespierre s'épuise en efforts pour réclamer en leur faveur; mais la +Convention semble avoir perdu toute notion du juste et de l'injuste. +_A bas le tyran! à bas le tyran!_ s'écrie le choeur des conjurés. +Et chaque fois que, profitant d'une minute d'apaisement, Maximilien +prononce une parole: _A bas le tyran! à bas le tyran!_ répète comme +un lugubre refrain la cohue sinistre. + +Cependant Barère paraît à la tribune et prononce un discours d'une +modération étonnante, à côté des scènes qui venaient de se +dérouler[476]. Robespierre y est à peine nommé. Il y est dit seulement +que les comités s'occuperont de réfuter avec soin les faits mis la +veille à leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barère à +l'Assemblée? D'adresser une proclamation au peuple français, d'abolir +dans la garde nationale tout grade supérieur à celui de chef de légion +et de confier à tour de rôle le commandement à chaque chef de légion, +enfin de charger le maire de Paris, l'agent national et le commandant de +service de veiller à la sûreté de la Représentation nationale. Ainsi, à +cette heure, on ne suppose pas que Fleuriot-Lescot et Payan prendront +parti pour un homme contre une Assemblée tout entière; mais cet homme +représentait la République, la démocratie, et de purs et sincères +patriotes comme le maire et l'agent national de la commune de Paris ne +pouvaient hésiter un instant. + +[Note 476: On a dit que Barère était arrivé à la Convention avec +deux discours dans sa poche. Barère n'avait pas besoin de cela. +Merveilleux improvisateur, il était également prêt à parler pour ou +contre, selon l'événement. La manière dont il s'exprima prouve, du +reste, qu'il était loin de s'attendre, au commencement de cette séance, +à une issue fatale pour le collègue dont l'avant-veille encore il avait, +à la face de la République, célébré le patriotisme.] + +Quant à la proclamation au peuple français, il y était surtout question +du gouvernement révolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la +France et attaqué jusque dans le sein de la Convention nationale. De +Robespierre pas un mot[477]. Barère avait parlé au nom de la majorité de +ses collègues, et la modération de ses paroles prouve combien peu les +comités à cette heure se croyaient certains de la victoire. + +[Note 477: Voyez cette proclamation dans le _Moniteur_ du 11 +thermidor (29 juillet 1794).] + +Mais tant de ménagements ne convenaient guère aux membres les plus +compromis. Le vieux Vadier bondit comme un furieux à la tribune. Il +commence par faire un crime à Maximilien d'avoir pris ouvertement la +défense de Chabot, de Bazire, de Camille Desmoulins et de Danton, et de +ne les avoir abandonnés qu'en s'apercevant que ses liaisons avec eux +pouvaient le compromettre. + +Puis, après s'être vanté, à son tour, d'avoir, le premier, démasqué +Danton, il se flatte de faire connaître également Robespierre, et de le +convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits[478]. Il +revient encore sur l'arrestation du comité révolutionnaire de la section +de l'_Indivisibilité, le plus pur de Paris_, on sait comment. Cet +infatigable pourvoyeur de l'échafaud, qui s'entendait si bien à +recommander les victimes à son cher Fouquier-Tinville, recommence ses +plaisanteries de la veille au sujet de l'affaire de Catherine Théot, et, +comme pris de la nostalgie du sang, il impute à crime à Maximilien +d'avoir couvert de sa protection les illuminés et soustrait à la +guillotine son ex-collègue dom Gerle et la malheureuse Catherine[479]. +Il se plaint ensuite de l'espionnage organisé contre certains députés +(les Fouché, les Bourdon (de l'Oise), les Tallien), comme si cela avait +été du fait particulier de Robespierre, et il prétend que, pour sa part, +on avait attaché à ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour +lui d'une complaisance rare, et qui, sachant par coeur les discours de +Robespierre, les lui récitait sans cesse[480]. + +[Note 478: Procès-verbal de Charles Duval, p. 15.] + +[Note 479: Procès-verbal de Charles Duval, p. 16, et _Moniteur_ +du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + +[Note 480: _Moniteur_ du 11 thermidor.] + +Ennuyé de ce bavardage, Tallien demande la parole pour ramener la +discussion à son vrai point. «Je saurai bien l'y ramener», s'écrie +Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l'empêche +d'articuler une parole. + +Tallien a libre carrière, et la seule base de l'accusation de tyrannie +dirigée contre Robespierre, c'est aussi, de son propre aveu, le discours +prononcé par Maximilien dans la dernière séance; il ne trouve qu'un seul +fait à articuler à sa charge, c'est toujours l'arrestation du fameux +comité révolutionnaire de la section de l'_Indivisibilité_. +Seulement, Tallien l'accuse d'avoir calomnié les comités sauveurs de la +patrie; il insinue hypocritement que les actes d'oppression particuliers +dont on s'était plaint avaient eu lieu pendant le temps où Robespierre +avait été chargé d'administrer le bureau de police générale +momentanément établi au comité de Salut public.--Le mandat d'arrêt de +Thérézia Cabarrus, la maltresse de Tallien, était parti de ce +bureau.--«C'est faux, je....» interrompt Maximilien; un tonnerre de +murmures couvre sa voix. + +Sans se déconcerter, toujours froid et calme, Robespierre arrête un +moment son regard sur les membres les plus ardents de la Montagne, sur +ceux dont il n'avait jamais suspecté les intentions, comme pour lire +dans leurs pensées si en effet ils sont complices de l'abominable +machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de +pitié, n'osent soutenir ce loyal regard et détournent la tête; les +autres, égarés par un aveuglement fatal, demeurent immobiles. Lui, +dominant le tumulte, et s'adressant à tous les côtés de +l'Assemblée[481]: «C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non +pas aux brigands....» Si en ce moment une voix, une seule voix d'honnête +homme, celle de Romme ou de Cambon, eût répondu à cet appel, on aurait +vu la partie saine de la Convention se rallier à Robespierre; mais nul +ne bouge, et la bande, enhardie, recommence de plus belle son effroyable +vacarme. Alors, cédant à un mouvement d'indignation, Robespierre s'écrie +d'une voix tonnante: «Pour la dernière fois, président d'assassins, je +te demande la parole[482].... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux +m'assassiner[483].» L'assassinat, telle devait être en effet la dernière +raison thermidorienne. + +[Note 481: Et non pas à la droite seulement, comme le prétend M. +Michelet, t. VII, p. 405. «La masse de la Convention est pure, elle +m'entendra», avait dit Robespierre à Duplay au moment de partir. Il ne +pouvait s'attendre à être abandonné de tout ce qui restait de membres de +la Montagne à la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette +séance dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.] + +[Note 482: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.--Le +_Moniteur_ s'est bien gardé de reproduire cette exclamation. Il se +contente de dire que «Robespierre apostrophe le président et l'Assemblée +dans les termes les plus injurieux». (_Moniteur_ du 11 thermidor.) +--Le _Mercure universel_, numéro du 10 thermidor, rapporte ainsi +l'exclamation de Robespierre: «Vous n'accordez la parole qu'à mes +assassins....» M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie, +nous montre Robespierre menaçant du poing le président. Si, en effet, +Maximilien se fût laissé aller à cet emportement de geste, les +Thermidoriens n'eussent pas manqué de constater le fait dans leur compte +rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet écrit trop d'après son +inépuisable imagination.] + +[Note 483: Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu +thermidorien. Nous les empruntons à la narration très détaillée que nous +a laissée Levasseur (de la Sarthe) des événements de Thermidor. +(Mémoires, t. III, p. 146.) Levasseur, il est vrai, était en mission +alors, mais il a écrit d'après des renseignements précis, et sa version +a le mérite d'être plus désintéressée que celle des assassins de +Robespierre.] + +Au milieu des vociférations de la bande, Collot-d'Herbois quitte le +fauteuil, où le remplace Thuriot. A Maximilien s'épuisant en efforts +pour obtenir là parole, le futur magistrat impérial répond ironiquement: +«Tu ne l'auras qu'à ton tour»; flétrissant à jamais sa mémoire par cette +lâche complicité dans le guet-apens de Thermidor. + +Comme Robespierre, brisé par cette lutte inégale, essayait encore, d'une +voix qui s'éteignait, de se faire entendre: «Le sang de Danton +t'étouffe»! lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l'Aube), +compatriote de l'ancien tribun des Cordeliers. A cette apostrophe +inattendue, Maximilien, j'imagine, dut comprendre son immense faute +d'avoir abandonné celui que, tant de fois, il avait couvert de sa +protection. «C'est donc Danton que vous voulez venger?» dit-il[484], et +il ajouta--réponse écrasante!--«Lâches, pourquoi ne l'avez-vous pas +défendu»[485]? C'eût été en effet dans la séance du 11 germinal que +Garnier (de l'Aube) aurait du prendre la parole en se dévouant alors à +une amitié illustre; il se fut honoré par un acte de courage, au lieu de +s'avilir par une lâcheté inutile. On aurait tort de conclure de là que +la mort de Danton fut une des causes efficientes du 9 Thermidor; les +principaux amis du puissant révolutionnaire jouèrent dans cette journée +un rôle tout à fait passif. Quant aux auteurs du guet-apens actuel, ils +se souciaient si peu de venger cette grande victime que, plus d'un mois +plus tard, Bourdon (de l'Oise), qui pourtant passe généralement pour +Dantoniste, et qui se vanta un jour, en pleine Convention, d'avoir +_combiné la mort de Robespierre_[486], traitait encore Maximilien +de complice de Danton et se plaignait très vivement qu'on eût fait +sortir de prison une créature de ce dernier, le greffier Fabricius[487]. + +[Note 484: _Histoire parlementaire, ubi suprà_.] + +[Note 485: Mémoires de Levasseur, t. III, p. 147.] + +[Note 486: Séance du 12 vendémiaire an III (30 octobre 1794). Voy. +le _Moniteur_ du 14 vendémiaire.] + +[Note 487: Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Voy. le +_Moniteur_ du 16 fructidor (2 septembre).] + +Cependant personne n'osait conclure. Tout à coup une voix inconnue: «Je +demande le décret d'arrestation contre Robespierre». C'était celle du +montagnard Louchet, député de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemblée +hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés +éclatent pourtant. «Aux voix, aux voix! Ma motion est appuyée»! s'écrie +alors Louchet[488]. Un montagnard non moins obscur et non moins +terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure, +renchérit sur cette motion, et réclame, lui, un décret d'accusation +contre Robespierre; cette nouvelle proposition est également appuyée. + +[Note 488: Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet, +demanda, après Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut +consolider en abattant Robespierre. Digne protégé de Barère et de +Fouché, le républicain Louchet devint par la suite receveur général du +département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il +occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du chagrin de l'avoir perdu, +laissant une fortune considérable.] + +A tant de lâchetés et d'infamies il fallait cependant un contraste. +Voici l'heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et +réclame la parole en promenant sur cette Assemblée en démence un clair +et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre[489]. On fait silence. +«Je suis aussi coupable que mon frère», s'écrie-t-il; «je partage ses +vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret +d'accusation contre moi». Une indéfinissable émotion s'empare d'un +certain nombre de membres, et, sur leurs visages émus, on peut lire la +pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'était un des +vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait délivré de +l'oppression les départements de la Haute-Saône et du Doubs; il y avait +fait bénir le nom de la République et l'on pouvait encore entendre les +murmures d'amour et de bénédiction soulevés sur ses pas. Ah! certes, il +avait droit aussi à la couronne du martyre. La majorité, en proie à un +délire étrange, témoigne par un mouvement d'indifférence qu'elle accepte +ce dévouement magnanime[490]. + +[Note 489: Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le +21 janvier 1763.] + +[Note 490: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 34.] + +Robespierre a fait d'avance le sacrifice de sa vie à la République, peu +lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraîner son frère dans sa +chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile. +Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de l'effroyable tumulte. On +sait comme est communicative l'ivresse du sang. La séance n'est plus +qu'une orgie sans nom où dominent les voix de Billaud-Varenne, de Fréron +et d'Élie Lacoste. Ironie sanglante! un député journaliste, Charles +Duval, rédacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande +si Robespierre sera longtemps le maître de la Convention[491]. Et un +membre d'ajouter: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre»! Ce membre, c'est +Fréron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque à qui, +un jour, il prit fantaisie d'appeler _Sans nom_ la vieille cité +phocéenne, et qui demain réclamera la destruction de l'Hôtel de Ville de +Paris. Le président met enfin aux voix l'arrestation des deux frères; +elle est décrétée au milieu d'applaudissements furieux et de cris +sauvages. Les accusateurs de Jésus n'avaient pas témoigné une joie plus +féroce au jugement de Pilate. + +[Note 491: Il est assez remarquable que dans son projet de +procès-verbal, Charles Duval n'a pas osé donner place à son exclamation +dérisoire. Charles Duval rédigeait _le Républicain, journal des hommes +libres_. M. Michelet dit de Charles Duval: «Violent journaliste, +supprimé par Robespierre.» Où M. Michelet a-t-il pris cela? Commencé le +4 novembre 1792, le _Journal des hommes libres_ se continua sans +interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour +paraître ensuite sous diverses dénominations jusqu'au 27 fructidor an +VIII. Après le coup d'État de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas +d'offrir ses services au général Bonaparte, et il fut casé comme chef de +bureau dans l'administration des _Droits réunis_.] + +En ce moment, la salle retentit des cris de _Vive la liberté! Vive la +République!_ «La République! dit amèrement Robespierre, elle est +perdue, car les brigands triomphent». Ah! sombre et terrible prophétie! +comme elle se trouvera accomplie à la lettre! Oui, les brigands +triomphent, car les vainqueurs dans cette journée fatale, ce sont les +Fouché, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Bourdon (de l'Oise), +les Fréron, les Courtois, tout ce que la démocratie, dans ses bas-fonds, +contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre +et ses amis vont être assassinés traîtreusement pour avoir voulu +réconcilier la Révolution avec la justice; car avec eux va, pour bien +longtemps, disparaître la cause populaire; car sur leur échafaud +sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les véreux de la +démocratie avec tous les royalistes déguisés de l'Assemblée et tous les +tartufes de modération. + +Cependant Louchet reprend la parole pour déclarer qu'en votant +l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter également +celle de Saint-Just et de Couthon. Quand les Girondins s'étaient trouvés +proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient été livrés au tribunal +révolutionnaire, nul des leurs ne s'était levé pour réclamer hautement +sa part d'ostracisme. Le dévouement d'Augustin Robespierre, de ce +magnanime jeune homme qui, suivant l'expression très vraie d'un poète de +nos jours, + + Environnait d'amour son formidable aîné, + +peut paraître tout naturel; mais voici que tout à coup se lève à son +tour un des plus jeunes membres de l'Assemblée, Philippe Le Bas, le doux +et héroïque compagnon de Saint-Just. + +En vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son +habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs +efforts, et, d'une voix retentissante: «Je ne veux pas partager +l'opprobre de ce décret! je demande aussi l'arrestation». Tout ce que le +monde contient de séductions et de bonheurs réels, avons-nous dit autre +part[492], attachait ce jeune homme à l'existence. Une femme adorée, un +fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le +coeur de l'homme le désir immodéré de vivre? S'immoler, n'est-ce pas en +même temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit être dont on est +appelé à devenir le guide et l'appui? Le Bas n'hésita pas un instant à +sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme +le devoir et l'honneur mêmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de +plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre +de membres se regardent indécis, consternés; je ne sais quelle pudeur +semble les arrêter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les +passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jeté comme les autres en +proie aux assassins. + +[Note 492: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_.] + +Fréron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il? +Ce n'est plus Robespierre seul qui aspire à la dictature. A l'en croire, +Maximilien devait former avec Couthon et Saint-Just un triumvirat qui +eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla; et cinq ou six +cadavres de Conventionnels étaient destinés à servir de degrés à Couthon +pour monter au trône. «Oui, je voulais arriver au trône», dit avec le +sourire du mépris, l'intègre ami de Robespierre. On ne sait en vérité ce +qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des +contradictions de ces misérables Thermidoriens. + +Debout au pied de la tribune, Saint-Just, calme et dédaigneux, +contemplait d'un oeil stoïque le honteux spectacle offert par la +Convention[493]. Après Fréron, on entend Élie Lacoste, puis +Collot-d'Herbois. C'est à qui des deux mentira avec le plus d'impudence. +Le dernier accuse ceux dont il est un des proscripteurs d'avoir songé à +une nouvelle insurrection du 31 mai. «Il en a menti», s'écrie +Robespierre d'une voix forte. Et l'Assemblée de s'indigner, à la manière +de Tartufe, comme si, l'avant-veille, le comité de Salut public n'avait +point, par la bouche de Barère, hautement félicité Robespierre d'avoir +flétri avec énergie toute tentative de violation de la Représentation +nationale. + +[Note 493: C'est ce que Charles Duval a, dans son procès-verbal, +appelé «avoir l'air d'un traître», p. 21.] + +C'en est fait, Maximilien et son frère, Couthon, Saint-Just et Le Bas +sont décrétés d'accusation. A la barre, à la barre! s'écrient, pressés +d'en finir, un certain nombre de membres parmi lesquels on remarque le +représentant Clauzel[494]. Les huissiers, dit-on, osaient à peine +exécuter les ordres du président tant, jusqu'alors, ils avaient été +habitués à porter haut dans leur estime ces grands citoyens réduits +aujourd'hui au rôle d'accusés. Les proscrits, du reste, ne songèrent pas +à résister; ils se rendirent d'eux-mêmes à la barre; et, presque +aussitôt, on vit, spectacle navrant! sortir entre des gendarmes ces +véritables fondateurs de la République. Il était alors quatre heures et +demie environ. + +[Note 494: Député de l'Ariège à la Convention, Clauzel, après avoir +affiché longtemps un républicanisme assez fervent, acceuillit avec +transport le coup d'État de Brumaire. Devenu membre du Corps législatif +consulaire, il ne cessa de donner au pouvoir nouveau des gages de +dévouement et de zèle. (_Biographie universelle_.)] + +Eux partis, Collot-d'Herbois continua tranquillement sa diatribe. +L'unique grief invoqué par lui contre Maximilien fut--ne l'oublions pas, +car l'aveu mérite assurément d'être recueilli,--son discours de la +veille, c'est-à-dire la plus éclatante justification qui jamais soit +tombée de la bouche d'un homme. Je me trompe: il lui reprocha encore de +n'avoir pas eu assez d'amour et d'admiration pour la personne de Marat. +Tout cela fort applaudi de la bande. On cria même beaucoup _Vive la +République!_ les uns par dérision, les autres, en petit nombre +ceux-là, dans l'innocence de leur coeur. Les malheureux, ils venaient de +la tuer! + + + + +IV + + +Cette longue et fatale séance de la Convention avait duré six heures; +elle fut suspendue à cinq heures et demie pour être reprise à sept +heures; mais d'ici là de grands événements allaient se passer. + +Le comité de Salut public, réduit à Barère, Billaud-Varenne, Carnot, +Collot-d'Herbois, Robert Lindet et C.-A. Prieur, comptait sur le +concours des autorités constituées, notamment sur la Commune de Paris, +le maire et l'agent national. La Convention, comme on l'a vu, avait +chargé ces deux derniers de l'exécution des décrets rendus dans la +journée. Mais, patriotes éclairés et intègres, auxquels, ai-je dit avec +raison, on n'a jamais pu reprocher une bassesse ou une mauvaise action, +Fleuriot-Lescot et Payan ne devaient pas hésiter à se déclarer contre +les vainqueurs et à prendre parti pour les vaincus, qui représentaient à +leurs yeux la cause de la patrie, de la liberté, de la démocratie. La +Commune tout entière suivit héroïquement leur exemple. + + _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._ + +L'agent national reçut à cinq heures, par l'entremise du commissaire des +administrations civiles, police et tribunaux, notification du décret +d'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, Le Bas et +autres[495]. + +[Note 495: Dépêche signée d'Herman et Lannes, son adjoint. (Pièce de +la collection Beuchot.) Immolés bientôt après comme Robespierristes par +la rédaction thermidorienne, Herman et Lannes ne prirent nullement fait +et cause pour Robespierre dans la journée du 9 Thermidor.] + +Précisément, à la même heure, le conseil général de la Commune, réuni en +assemblée extraordinaire à la nouvelle des événements du jour, venait +d'ouvrir sa séance sous la présidence du maire. Quatre-vingt-onze +membres étaient présents. «Citoyens, dit Fleuriot-Lescot, c'est ici que +la patrie a été sauvée au 10 août et au 31 mai; c'est encore ici qu'elle +sera sauvée. Que tous les citoyens se réunissent donc à la Commune; que +l'entrée de ses séances soit libre à tout le monde sans qu'on exige +l'exhibition de cartes; que tous les membres du conseil fassent le +serment de mourir à leur poste»[496]. + +[Note 496: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur +ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. +(Pièce de la collection Beuchot.)] + +Aussitôt, tous les membres de se lever spontanément et de prêter avec +enthousiasme ce serment qu'ils auront à tenir, hélas! avant si peu de +temps. L'agent national prend ensuite la parole et peint, sous les plus +sombres couleurs, les dangers courus par la liberté. Il trace un +parallèle écrasant entre les prescripteurs et les proscrits: ceux-ci, +qui s'étaient toujours montré les constants amis du peuple; ceux-là, qui +ne voyaient dans la Révolution qu'un moyen de fortune et qui, par leurs +actes, semblaient s'être attachés à déshonorer la République. Sans +hésitation aucune, le conseil général adhère à toutes les propositions +du maire et de l'agent national, et chacun de ses membres, pour +revendiquer sa part de responsabilité dans les mesures prises, va +courageusement signer la feuille de présence, signant ainsi son arrêt de +mort[497]. + +[Note 497: _Ibid._] + +Tout d'abord, deux officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la +place de Grève et d'inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin +de sauver la patrie et la liberté. On décide ensuite l'arrestation +_des nommés_ Collot-d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, Dubarran, +Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogues, Fouché, +Granet et Moyse Bayle, pour délivrer la Convention de l'oppression où +ils la retiennent. Une couronne civique est promise aux généreux +citoyens qui arrêteront ces ennemis du peuple[498]. Puis, le maire prend +le tableau des Droits de l'homme et donne lecture de l'article où il est +dit que, quand le gouvernement viole les droits du peuple, +l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable +des devoirs. Successivement on arrête: que les barrières seront fermées; +que le tocsin de la ville sera sonné et le rappel battu dans toutes les +sections; que les ordres émanant des comités de Salut public et de +Sûreté générale seront considérés comme non avenus; que toutes les +autorités constituées et les commandants de la force armée des sections +se rendront sur-le-champ à l'Hôtel de Ville afin de prêter serment de +fidélité au peuple; que les pièces de canon de la section des _Droits +de l'homme_ seront placées en batterie sur la place de la Commune; +que toutes les sections seront convoquées sur-le-champ pour délibérer +sur les dangers de la patrie et correspondront de deux heures en deux +heures avec le conseil général; qu'il sera écrit à tous les membres de +la Commune du 10 août de venir se joindre au conseil général pour aviser +avec lui aux moyens de sauver la patrie[499]; enfin que le commandant de +la force armée dirigera le peuple contre les conspirateurs qui +opprimaient les patriotes, et qu'il délivrera la Convention de +l'oppression où elle était plongée[500]. + +[Note 498: Arrêté, signé Payan, _Archives_, F. 7, 4579.] + +[Note 499: Renseignements donnés par les employés au secrétariat, +_ubi suprà_. Voyez aussi le procès-verbal de la séance du 9 +Thermidor à la Commune, dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, +p. 45 et suiv.] + +[Note 500: Arrêté de la main de Lerebours, signé: Lerebours, Payan, +Bernard, Louvet, Arthur, Coffinhal, Chatelet, Legrand.] + +Le substitut de l'agent national, Lubin, avait assisté à la séance de +l'Assemblée. Il raconte les débats et les scènes dont il a été témoin, +l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le +Bas. Aussitôt il est enjoint aux administrateurs de police de prescrire +aux concierges des différentes maisons d'arrêt de ne recevoir aucun +détenu sans un ordre exprès de l'administration de police[501]. Puis, +sur la proposition du substitut de l'agent national, une députation est +envoyée aux Jacobins afin de les inviter à fraterniser avec le conseil +général. Cependant les moments sont précieux: il ne faut pas les perdre +en discours, mais agir, disent quelques membres. Jusque-là, du reste, +chaque parole avait été un acte. Le conseil arrête une mesure d'une +extrême gravité en décidant que des commissaires pris dans son sein +iront, accompagnés de la force armée, délivrer Robespierre et les autres +prisonniers arrêtés. Enfin, en réponse à la proclamation +conventionnelle, il adopte l'adresse suivante et en vote l'envoi aux +quarante-huit sections. + +[Note 501: Voici le modèle de la prescription adressée aux +concierges des différentes maisons d'arrêt: «Commune de Paris, +département de police.... Nous t'enjoignons, citoyen, sous ta +responsabilité, de porter la plus grande attention à ce qu'aucune lettre +ni autres papiers ne puissent entrer ni sortir de la maison dont la +garde t'est confiée, et ce, jusqu'à nouvel ordre. Tu mettras de côté, +avec soin, toutes les lettres que les détenus te remettront. + +«Il t'est personnellement _défendu_ de recevoir aucun détenu ni de +donner aucune liberté que par les ordres de l'administration de police. +Les administrateurs de police: Henry, Lelièvre, Quenet, Faro, +Wichterich.» (Pièce de la collection Beuchot). L'ordre dont nous donnons +ici la copie textuelle est précisément celui qui fut adressé au +concierge de la maison du Luxembourg, où se trouva envoyé Robespierre.] + +«Citoyens, la patrie est plus que jamais en danger. + +«Des scélérats dictent des lois à la Convention, qu'ils oppriment. On +proscrit Robespierre, qui fit déclarer le principe consolant de l'Être +suprême et de l'immortalité de l'âme; Saint-Just, cet apôtre de la +vertu, qui fit cesser les trahisons du Rhin et du Nord, qui, ainsi que +Le Bas, fit triompher les armes de la République; Couthon, ce citoyen +vertueux, qui n'a que le coeur et la tête de vivant, mais qui les a +brûlants de l'ardeur du patriotisme; Robespierre le jeune, qui présida +aux victoires de l'armée d'Italie.» + +Venait ensuite l'énumération des principaux auteurs du guet-apens +thermidorien. Quels étaient-ils? Un Amar, «noble de trente mille livres +de rente»; l'ex-vicomte du Barran et des «monstres de cette espèce». +Collot-d'Herbois y était qualifié de partisan de Danton, et accusé +d'avoir, du temps où il était comédien, volé la caisse de sa troupe. On +y nommait encore Bourdon (de l'Oise), l'éternel calomniateur, et Barère, +qui tour à tour avait appartenu à toutes les factions. La conclusion +était celle-ci: «Peuple, lève-toi! ne perds pas le fruit du 10 août et +du 31 mai; précipitons au tombeau tous ces traîtres»[502]. + +[Note 502: Cette adresse est signée: Lescot-Fleuriot, maire; Blin, +secrétaire-greffier adjoint, et J. Fleury, secrétaire-greffier. Il +existe aux _Archives_ quarante-six copies de cette proclamation. (F +7, 32.)] + +Le sort en est jeté! Au coup d'État de la Convention la Commune oppose +l'insurrection populaire. On voit quelle énergie suprême elle déploya en +ces circonstances sous l'impulsion des Fleuriot-Lescot, des Payan, des +Coffinhal et des Lerebours. Si tous les amis de Robespierre eussent +montré la même résolution et déployé autant d'activité, c'en était fait +de la faction thermidorienne, et la République sortait triomphante et +radieuse de la rude épreuve où, hélas! elle devait être si durement +frappée. + + + + +V + + +La nouvelle de l'arrestation de Robespierre causa et devait causer dans +Paris une sensation profonde. Tout ce que ce berceau de la Révolution +contenait de patriotes sincères, de républicains honnêtes et convaincus, +en fut consterné. Qu'elle ait été accueillie avec une vive satisfaction +par les royalistes connus ou déguisés, cela se comprend de reste, +Maximilien étant avec raison regardé comme la pierre angulaire de +l'édifice républicain. Mais fut-elle, suivant l'assertion de certains +écrivains, reçue comme un signe précurseur du renversement de +l'échafaud[503]? Rien de plus contraire à la vérité. Quand la chute de +Robespierre fut connue dans les prisons, il y eut d'abord, parmi la +plupart des détenus, un sentiment d'anxiété et non pas de contentement, +comme on l'a prétendu après coup. Au Luxembourg, le député Bailleul, un +de ceux qu'il avait sauvés de l'échafaud, se répandit en doléances[504], +et nous avons déjà parlé de l'inquiétude ressentie dans certains +départements quand on y apprit les événements de Thermidor. Parmi les +républicains, et même dans les rangs opposés, on se disait à mi-voix: +«Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore des amis et +des parents, et que MM. Robespierre sont morts[505]! Il fallut quelques +jours à la réaction pour être tout à fait certaine de sa victoire et se +rendre compte de tout le terrain qu'elle avait gagné à la mort de +Robespierre. + +[Note 503: C'est ce que ne manque pas d'affirmer M. Michelet avec +son aplomb ordinaire. Et il ajoute: «Tellement il avait réussi, dans +tout cet affreux mois de thermidor, à identifier son nom avec celui de +la Terreur». (t. VII, p. 472.) Est-il possible de se tromper plus +grossièrement? Une chose reconnue de tous, au contraire, c'est que dans +cet affreux mois de thermidor, Robespierre n'eut aucune action sur le +gouvernement révolutionnaire, et l'on n'a pas manqué d'établir une +comparaison, toute en sa faveur, entre les exécutions qui précédèrent sa +retraite et celles qui la suivirent. (Voir le rapport de Saladin.) Que +pour trouver partout des alliés, les Thermidoriens l'aient présenté aux +uns comme le promoteur de la Terreur, aux autres comme un +antiterroriste, cela est vrai; mais finalement ils le tuèrent pour avoir +voulu, suivant leur propre expression, arrêter le cours terrible, +majestueux de la Révolution, et il ne put venir à l'esprit de personne +au premier moment, que Robespierre mort, morte était la Terreur.] + +[Note 504: Ceci attesté par un franc royaliste détenu lui-même au +Luxembourg, et qui a passé sa vie à calomnier la Révolution et ses +défenseurs. Voy. _Essais historiques sur les causes et les effets de +la Révolution_, par C.A.B. Beaulieu, t. V, p. 367. Beaulieu ajoute +que, depuis, pour effacer l'idée que ses doléances avaient pu donner de +lui, Bailleul se jeta à corps perdu dans le parti thermidorien. Personne +n'ignore en effet avec quel cynisme Bailleul, dans ses _Esquisses_, +a diffamé et calomnié celui qu'il avait appelé son sauveur.] + +[Note 505: Nous avons déjà cité plus haut ces paroles rapportées par +Charles Nodier, lequel ajoute: «Et cette crainte n'étoit pas sans +motifs, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de +la Terreur». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I, p. 305, éd. +Charpentier).] + +On doit, en conséquence, ranger au nombre des mensonges de la réaction +l'histoire fameuse de la _dernière charrette_, menée de force à la +place du Trône au milieu des imprécations populaires. D'aucuns vont +jusqu'à assurer que les gendarmes, Hanriot à leur tête, durent disperser +la foule à coups de sabre[506]. Outre qu'il est difficile d'imaginer un +général en chef escortant de sa personne une voiture de condamnés, +Hanriot avait, à cette heure, bien autre chose à faire. Il avait même +expédié l'ordre à toute la gendarmerie des tribunaux de se rendre sur la +place de la Maison commune, et les voitures contenant les condamnés +furent abandonnées en route par les gendarmes d'escorte, assure un +historien royaliste[507]; si donc elles parvinrent à leur funèbre +destination, ce fut parce que la foule dont les rues étaient encombrées +le voulut bien. Il était plus de cinq heures quand les sinistres +charrettes avaient quitté le Palais de justice[508], or, à cette heure, +les conjurés étaient vainqueurs à la Convention, et rien n'était plus +facile aux comités, s'ils avaient été réellement animés de cette +modération dont ils se sont targués depuis, d'empêcher l'exécution et de +suspendre au moins pour un jour cette Terreur dont, la veille, +Robespierre avait dénoncé les excès; mais ils n'y songèrent pas un +instant, tellement peu ils avaient l'idée de briser l'échafaud. La +dernière charrette! quelle mystification! Ah! bien souvent encore il +portera sa proie à la guillotine, le hideux tombereau! Seulement ce ne +seront plus des ennemis de la Révolution, ce seront des patriotes, +coupables d'avoir trop aimé la République, que plus d'une fois la +réaction jettera en pâture au bourreau. + +[Note 506: M. Michelet ne manque pas de nous montrer Hanriot sabrant +la foule, et assurant une dernière malédiction à son parti (t. VII, p. +473). M. Michelet n'hésite jamais à marier les fables les plus +invraisemblables à l'histoire. C'est un moyen d'être pittoresque.] + +[Note 507: Toulongeon, t. II, p. 512.] + +[Note 508: Lettre de Dumesnil, commandant la gendarmerie des +tribunaux, à la Convention, en date du 12 thermidor (30 juillet 1794). +Voy. cette lettre sous le numéro XXXI, à la suite du rapport de Courtois +sur les événements du 9 Thermidor, p. 182.] + +Une chose rendait incertaine la victoire des conjurés malgré la force +énorme que leur donnait l'appui légal de la Convention, c'était l'amitié +bien connue du général Hanriot pour Robespierre. Aussi s'était-on +empressé de le décréter d'arrestation un des premiers. Si la force armée +parisienne demeurait fidèle à son chef, la cause de la justice +l'emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit, dès la +première heure, dans la garde nationale et dans l'armée de Paris, en +dépit des efforts d'Hanriot. On a beaucoup récriminé contre cet +infortuné général; personne n'a été plus que lui victime de l'injustice +et de la calomnie. Tous les partis semblent s'être donné le mot pour le +sacrifier[509], et personne, avant nous, n'avait songé à fouiller un peu +profondément dans la vie de cet homme pour le présenter sous son vrai +jour. Il est temps d'en finir avec cette ivresse légendaire dont on l'a +gratifié et qui vaut le fameux verre de sang de Mlle de Sombreuil. +Peut-être Hanriot manqua-t-il du coup d'oeil, de la promptitude +d'esprit, de la décision, en un mot des qualités d'un grand militaire, +qui eussent été nécessaires dans une pareille journée, mais le +dévouement ne lui fit pas un instant défaut. + +[Note 509: M. Michelet en fait un ivrogne et un bravache. +(_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 467.) Voilà qui est +bientôt dit; mais où cet historien a-t-il puisé ses renseignements? +Evidemment dans les écrits calomnieux émanés du parti thermido-girondin. +Quelle étrange idée M. Michelet s'est-il donc faite des hommes de la +Révolution, de croire qu'ils avaient investi du commandement général de +l'armée parisienne «un ivrogne et un bravache»? Voilà, il faut l'avouer, +une _histoire singulièrement républicaine_.] + +A la nouvelle de l'arrestation des cinq députés, il monta résolûment à +cheval avec ses aides de camp, prit les ordres de la Commune, fit appel +au patriotisme des canonniers, convoqua la première légion tout entière, +et quatre cents hommes de chacune des autres légions, donna l'ordre à +toute la gendarmerie de se porter à la Maison commune, prescrivit à la +commission des poudres et de l'Arsenal de ne rien délivrer sans l'ordre +exprès du maire ou du conseil général, convoqua tous les citoyens dans +leurs arrondissements respectifs en les invitant à attendre les +décisions de la Commune, installa une réserve de deux cents hommes à +l'Hôtel de Ville pour se tenir à la disposition des magistrats du +peuple, fit battre partout la générale et envoya des gendarmes fermer +les barrières; tout cela en moins d'une heure[510]. Il faut lire les +ordres dictés par Hanriot ou écrits de sa main dans cette journée du 9 +Thermidor, et qui ont été conservés, pour se former une idée exacte de +l'énergie et de l'activité déployée par ce général[511]. + +[Note 510: On ne saurait, à cet égard, mieux rendre justice à +Hanriot que Courtois ne l'a fait involontairement, et pour le décrier +bien entendu, dans son rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 60 +et suiv.).] + +[Note 511: Voy. les ordres divers insérés par Courtois dans son +rapport sur les événements de Thermidor, sous les numéros VII'1, VII'2, +VIII, IX, X, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI et XXVII, et qui se trouvent +en originaux et en copies, soit aux _Archives_, soit dans la +collection Beuchot.] + +Suivi de quelques aides de camp et d'une très faible escorte, il se +dirigea rapidement vers les Tuileries afin de délivrer les députés +détenus au comité de Sûreté générale sous la garde de quelques +gendarmes. Ayant rencontré, dans les environs du Palais-Royal, le député +Merlin (de Thionville), dont le nom avait été prononcé à la Commune +comme étant celui d'un des conjurés, il se saisit de lui et le confina +au poste du jardin Égalité. Jusqu'à ce moment de la journée, Merlin +n'avait joué aucun rôle actif, attendant l'issue des événements pour se +déclarer. En se voyant arrêté, il protesta très hautement, assure-t-on, +de son attachement à Robespierre et de son mépris pour les +conjurés[512]. La nuit venue, il tiendra un tout autre langage, mais à +une heure où la cause de la Commune se trouvera bien compromise. + +[Note 512: C'est ce qu'a raconté Léonard Gallois, comme le tenant +d'une personne témoin de l'arrestation de Merlin (de Thionville). La +conduite équivoque de ce député dans la journée du 9 Thermidor rend +d'ailleurs ce fait fort vraisemblable. Voy. _Histoire de la +Convention_, par Léonard Gallois, t. VII, p. 267.] + +Cependant Hanriot avait poursuivi sa course. Arrivé au comité de Sûreté +générale, il y pénétra avec ses aides de camp, laissant son escorte à la +porte. Ce fut un tort, il compta trop sur son influence personnelle et +sur la déférence des soldats pour leur général. Robespierre et ses amis +se trouvaient encore au comité. Il engagea vivement Hanriot à ne pas +user de violence. «Laissez-moi aller au tribunal, dit il, je saurai bien +me défendre»[513]. Néanmoins Hanriot persista à vouloir emmener les +prisonniers; mais il trouva dans les hommes qui gardaient le poste du +comité de Sûreté générale une résistance inattendue. Des grenadiers de +la Convention, aidés d'une demi-douzaine de gendarmes de la 29e +division, se jetèrent sur le général et ses aides de camp et les +garrottèrent à l'aide de grosses cordes[514]. Les députés furent +transférés dans la salle du secrétariat, où on leur servit à dîner, et +bientôt après, entre six et sept heures, on les conduisit dans +différentes prisons. Maximilien fut mené au Luxembourg, son frère à +Saint-Lazare d'abord, puis à la Force, Le Bas à la Conciergerie[515], +Couthon à la Bourbe, et Saint-Just aux Écossais. Nous verrons tout à +l'heure comment le premier fut refusé par le concierge de la maison du +Luxembourg et comment ses amis se trouvèrent successivement délivrés. + +[Note 513: Léonard Gallois, _Histoire de la Convention_, t. +VII, p. 268.] + +[Note 514: Nous empruntons notre récit à la déposition fort +désintéressée d'un des aides de camp du général Hanriot, nommé Ulrik, +déposition faite le 10 thermidor à la section des _Gravilliers_. +(Voy. pièce XXVII, à la suite du rapport de Courtois sur les événements +du 9 Thermidor, p. 126.) Il y a sur l'arrestation du général Hanriot une +autre version d'après laquelle il aurait été arrêté rue Saint-Honoré, +par des gendarmes de sa propre escorte, sur la simple invitation de +Courtois qui, d'une fenêtre d'un restaurant où il dînait, leur aurait +crié «de la manière la plus énergique, d'arrêter ce conspirateur». Cette +version, adoptée par la plupart des historiens, est tout à fait +inadmissible. D'abord elle est de Courtois (voy. p. 65 de son rapport); +ensuite elle est formellement contredite par le récit que Merlin (de +Thionville) fit de l'arrestation d'Hanriot à la séance du soir +(procès-verbal de Charles Duval, p. 27); et par un des collègues de +Courtois, cité par Courtois lui-même, par le député Robin, qui déclare +que Courtois courut au Palais-Égalité pour inviter la force armée à +marcher sur Hanriot (note de la p. 66 dans le second rapport de +Courtois). La version résultant de la déposition d'Ulrik est la seule +qui soit conforme à la vérité des faits. (Voy. aussi cette déposition +dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 307.) Voici d'ailleurs une +déclaration enfouie jusqu à ce jour dans les cartons des +_Archives_, et qui ajoute encore plus de poids à la version que +nous avons adoptée, c'est celle du citoyen Jeannelle, brigadier de +gendarmerie, commandant le poste du comité de Sûreté générale, où +avaient été consignés les cinq députés décrétés d'arrestation: «Vers +cinq heures, Hanriot avec ses aides de camp, sabre en main, +_viennent_ pour les réclamer, forçant postes et consignes, +redemandant Robespierre. Un autre député est entré dans notre salle, a +monté sur la table, a ordonné de mettre la pointe de nos sabres sur le +corps d'Hanriot et de lui attacher les pieds et les mains. Ce qui fut +fait avec exactitude, ainsi qu'à ses aides de camp.» _Archives_, F +7, 32.] + +[Note 515: D'après le récit de Courtois, Le Bas a été conduit à la +Conciergerie (p. 67). Il aurait été mené à la Force suivant Mme Le Bas.] + + + + +VI + + +Tandis que la Commune de Paris s'efforçait d'entraîner la population +parisienne à résister par la force au coup d'État de la Convention, les +comités de Salut public et de Sûreté générale ne restaient pas inactifs, +et, aux arrêtés de la municipalité, ils répondaient par des arrêtés +contraires. Ainsi: défense de fermer les barrières et de convoquer les +sections, ils avaient peur du peuple assemblé; ordre d'arrêter ceux qui +sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; défense +aux chefs de légion d'exécuter les ordres donnés par Hanriot, etc. En +même temps ils lançaient des mandats d'arrestation contre le maire, +Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police +et les citoyens qui ouvertement prenaient part à la résistance, et ils +invitaient les comités de section, notamment ceux des _Arcis_ et de +l'_Indivisibilité_, à faire cesser les rassemblements en apprenant +au peuple que les représentants décrétés d'arrestation par l'Assemblée +étaient les plus _cruels ennemis de la liberté et de l'égalité_. On +verra bientôt à l'aide de quel stratagème les Thermidoriens essayèrent +de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comités +convoquaient autour de la Convention la force armée des sections de +_Guillaume Tell_, des _Gardes françaises_ et de la _Montagne_ (Butte +des Moulins)[516]. Cette dernière section avait, dans tous les temps, +montré peu de penchant pour la Révolution, et l'on songea sans aucun +doute à tirer parti de ses instincts réactionnaires. Enfin le commandant +de l'école de Mars, le brave Labretèche, à qui la Convention avait +décerné jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, était arrêté +à cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour +de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des +Sablons[517]. + +[Note 516: Nous avons relevé aux _Archives_ les différents +arrêtés des comités de Salut public et de Sûreté générale. Les +signatures qui y figurent le plus fréquemment sont celles d'Amar, de +Dubarran, Barère, Voulland, Vadier, Élie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur, +Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi +celle de David; mais c'est encore là, je le crois, une supercherie +thermidorienne.] + +[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.] + +Les Jacobins, de leur côté, s'étaient réunis précipitamment à la +nouvelle des événements; il n'y eut de leur part ni hésitation ni +faiblesse. Ils ne se ménagèrent donc pas, comme on l'a écrit fort +légèrement[518], ceux du moins--et c'était le plus grand nombre--qui +appartenaient au parti de la sagesse et de la justice représenté par +Robespierre, car les conjurés de Thermidor comptaient au sein de la +grande société quelques partisans dont les rangs se grossirent, après la +victoire, de cette masse d'indécis et de timorés toujours prêts à se +jeter entre les bras des vainqueurs. Un républicain d'une énergie rare, +le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en séance, les Jacobins +reçurent du comité de Sûreté générale l'ordre de livrer le manuscrit du +discours prononcé la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonné +l'impression. Refus de leur part, fondé sur une exception +d'incompétence[519]. Sur le champ ils se déclarèrent en permanence, +approuvèrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune, +au fur et à mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyèrent une +députation au conseil général pour jurer de vaincre ou de mourir, plutôt +que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il était alors sept +heures[520]. + +[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a +reproduit la séance des Jacobins du 9 thermidor, et les procès-verbaux +de la société n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cité +Courtois, dans son rapport sur les événements de Thermidor, et ce qu'on +peut en voir par le procès-verbal de la Commune démontre suffisamment +l'ardeur avec laquelle la majorité de la société embrassa la cause de +Robespierre.] [Note 519: Extrait du procès-verbal de la séance des +Jacobins, cité par Courtois dans son rapport sur les événements du 9 +Thermidor, p. 51.] + +[Note 520: Extrait du procès-verbal, etc., p. 58.] + +La société décida ensuite, par un mouvement spontané, qu'elle ne +cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de députations et +qu'elle ne se séparerait qu'après que les manoeuvres des traîtres +seraient complètement déjouées[521]. Elle reçut, du reste, du conseil +général lui-même, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de +ses séances[522], et l'énorme influence des Jacobins explique +suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en +corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler à elle. Le +député Brival s'étant présenté, on le pria de rendre compte de la séance +de la Convention. Il le fit rapidement. Le président lui demanda alors +quelle avait été son opinion. Il répondit qu'il avait voté pour +l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le +Bas. Aussitôt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta +tranquillement la salle. Mais, sur une observation du représentant +Chasles, et pour éviter de nouvelles divisions, la société rapporta +presque immédiatement l'arrêté par lequel elle venait de rayer de la +liste de ses membres le député Brival, à qui un commissaire fut chargé +de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle déploya une infatigable +énergie. Un certain nombre de ses membres se répandirent dans les +assemblées sectionnaires pour les encourager à la résistance, et, du +rapport de ces commissaires, il résulte que, jusqu'à l'heure de la +catastrophe, la majorité des sections penchait pour la Commune. A deux +heures et demie du matin, la société recevait encore une députation du +conseil général et chargeait les citoyens Duplay, l'hôte de Maximilien, +Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et +Versenne, de reconduire cette députation et de s'unir à la Commune, afin +de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais déjà tout +était fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour décider des +destinées de la République. + +[Note 521: _Ibid._] + +[Note 522: Lettre signée Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan, +Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et citée en note dans le second +rapport de Courtois, p. 51.] + +[Note 523: Extrait du procès-verbal de la séance des Jacobins, cité +en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste +l'explication donnée par Brival lui-même à la Convention dans la séance +du soir. Le Thermidorien Brival est ce député qui, après Thermidor, +s'étonnait qu'on _eût épargné les restes de la race impure des +Capet_. (Séance de la Convention.)] + +[Note 524: Arrêté signé Vignier, président, et Cazalès, secrétaire, +Pièce XXI, à la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir +ignoré tout cela, M. Michelet a tracé de la séance des Jacobins dans la +journée du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.] + +Avec Robespierre finit la période glorieuse et utile des Jacobins. +Maximilien tombé, ils tombèrent également, et, dans leur chute, ils +entraînèrent les véritables principes de la démocratie, dont ils +semblaient être les représentants et les défenseurs jurés. A cette +grande école du patriotisme va succéder l'école des mauvaises moeurs, +des débauches et de l'assassinat. Foin des doctrines sévères de la +Révolution! Arrière les ennuyeux sermonneurs, les prêcheurs de liberté +et d'égalité! Il est temps de jouir. A nous les châteaux, à nous les +courtisanes, à nous les belles émigrées dont les sourires ont fléchi nos +coeurs de tigres! peuvent désormais s'écrier les sycophantes de +Thermidor. Et tous de suivre à l'envi le choeur joyeux de l'orgie +lestement mené par Thérézia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras, +tandis que, dans l'ombre, à l'écart, gémissaient, accablés de remords, +les démocrates imprudents qui n'avaient pas défendu Robespierre contre +les coups des assassins. + +Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore +la douleur d'entendre insulter la mémoire des Jacobins par certains +écrivains affichant cependant une tendresse sans égale pour la +Révolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est à coup sûr ignorance inouïe +de leur part que d'oser nous présenter les Jacobins comme ayant peuplé +les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs +impériaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens +Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du +fameux club qu'on vit revêtus du manteau de sénateur, investis de +fonctions lucratives et affublés de titres de noblesse, furent +précisément les alliés et les complices des Thermidoriens, les Jacobins +de Fouché et d'Élie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant à ceux qui +demeurèrent toujours fidèles à la pensée de Robespierre, il faut les +chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de +Thermidor; il faut les chercher sur les plages brûlantes de Sinnamari et +de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Près de cent +vingt périrent dans la catastrophe où sombra Maximilien; c'était déjà +une assez jolie trouée au coeur de la société. On sait comment le reste +fut dispersé et décimé par des proscriptions successives; on sait +comment Fouché profita d'un attentat royaliste pour débarrasser son +maître de ces fiers lutteurs de la démocratie et déporter le plus grand +nombre de ces anciens collègues qui, un jour, à la voix de Robespierre, +l'avaient, comme indigne, chassé de leur sein. Chaque fois que, depuis +Thermidor, la voix de la liberté proscrite trouva en France quelques +échos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine école +libérale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur +poussière que sont nés les plus vaillants et les plus dévoués défenseurs +de la démocratie. + + + + +VII + + +Il ne suffisait pas, du reste, du dévouement et du patriotisme des +Jacobins pour assurer dans cette journée la victoire au parti de la +justice et de la démocratie, il fallait encore que la majorité des +sections se prononçât résolûment contre la Convention nationale. Un des +premiers soins de la Commune avait été de convoquer extraordinairement +les assemblées sectionnaires, ce jour-là n'étant point jour de séance. +Toutes répondirent avec empressement à l'appel du conseil général. Les +sections comprenant la totalité de la population parisienne, il est +absolument contraire à la vérité de croire, avec un historien de nos +jours, à la neutralité de Paris dans cette nuit fatale[525]. Les masses +furent sur pied, flottantes, irrésolues, incertaines, penchant plutôt +cependant du côté de la Commune; et si, tardivement, chacun prit parti +pour la Convention, ce fut grâce à l'irrésolution de Maximilien et +surtout grâce au coup de pistolet du gendarme Merda. + +[Note 525: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VII. 488.] + +Trois sources d'informations existent qui sembleraient devoir nous +renseigner suffisamment sur le mouvement des sections dans la soirée du +9 et dans la nuit du 9 au 10 thermidor: ce sont, d'abord, les registres +des procès-verbaux des assemblées sectionnaires[526]; puis les résumés +de ces procès-verbaux, insérés par Courtois à la suite de son rapport +sur les événements du 9 thermidor[527]; enfin les rapports adressés à +Barras par les divers présidents de section quelques jours après la +catastrophe[528]. Mais ces trois sources d'informations sont également +suspectes. De la dernière il est à peine besoin de parler; on sent assez +dans quel esprit ont dû être conçus des rapports rédigés à la demande +expresse des vainqueurs quatre ou cinq jours après la victoire. C'est le +cas de répéter: _Malheur aux vaincus!_ + +[Note 526: Ces registres des procès-verbaux des sections existent +aux _Archives_ de la préfecture de police, où nous les avons +consultés avec le plus grand soin. Malheureusement ils ne sont pas +complets; il en manque seize qui ont été détruits ou égarés. Ce sont les +registres des sections des _Tuileries_, de la _République_, de +la _Montagne_ (Butte-des-Moulins), du _Contrat social_, de +_Bonne-Nouvelle_, des _Amis de la Patrie_, _Poissonnière_, _Popincourt_, +de la _Maison-Commune_, de la _Fraternité_, des _Invalides_, de la +_Fontaine-Grenelle_, de la _Croix-Rouge_, _Beaurepaire_, du +_Panthéon français_ et des _Sans-Culottes_. (_Archives_ de la +préfecture de police.)] + +[Note 527: Voyez ces résumés, plus ou moins exacts, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor, de la p. 126 à la +p. 182.] + +[Note 528: _Archives_ F 7, 1432.] + +Suivant les procès-verbaux consignés dans les registres des sections et +les résumés qu'en a donnés Courtois, il semblerait que la plus grande +partie des sections (assemblées générales, comités civils et comités +révolutionnaires) se fussent, dès le premier moment, jetées +d'enthousiasme entre les bras de la Convention, après s'être +énergiquement prononcées contre le conseil général de la Commune. C'est +là, on peut l'affirmer, une chose complètement contraire à la vérité. +Les procès-verbaux sont d'abord, on le sait, rédigés sur des feuilles +volantes, puis mis au net, et couchés sur des registres par les +secrétaires. Or, il me paraît hors de doute que ceux des 9 et 10 +thermidor ont été profondément modifiés dans le sens des événements; ils +eussent été tout autres si la Commune l'avait emporté. N'ont point tenu +de procès-verbaux, ou ne les ont pas reportés sur leurs registres, les +sections du _Muséum_ (Louvre)[529], du _Pont-Neuf_[530], des +_Quinze-Vingts_ (faubourg Saint-Antoine)[531], de la _Réunion_[532], +de l'_Indivisibilité_[533] et des _Champs-Elysées_[534]. De ces six +sections, la première et la dernière seules ne prirent pas résolument +parti pour la Commune; les autres tinrent pour elle jusqu'au dernier +moment. Plus ardente encore se montra celle de l'_Observatoire_, qui ne +craignit pas de transcrire sur ses registres l'extrait suivant de son +procès-verbal: «La section a ouvert la séance en vertu d'une convocation +extraordinaire envoyée par le conseil général de la Commune. Un membre a +rendu compte des événements importants qui ont eu lieu aujourd'hui. +L'Assemblée, vivement affligée de ces événements alarmants pour la +liberté, et de l'avis qu'elle reçoit d'un décret qui met hors la loi des +hommes jusqu'ici regardés comme des patriotes zélés pour la défense du +peuple, arrête qu'elle se déclare permanente et qu'elle ajourne sa séance +à demain, huit heures du matin...[535].» Mais toutes les sections n'eurent +pas la même fermeté. + +[Note 529: Suivant Courtois, cette section ne se serait réunie +qu'_après la victoire remportée sur les traîtres_. Voy. pièces à +l'appui de son rapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 146.] + +[Note 530: D'après Courtois, cette section, dans l'enceinte de +laquelle se trouvaient la mairie et l'administration de police, n'aurait +pas voulu se réunir en assemblée générale, et elle se serait conduite de +manière à _mériter les éloges_. On comprend tout l'intérêt qu'avait +Courtois à présenter l'ensemble des sections comme s'étant montré +hostile à la Commune. (Voy. p. 153.)] + +[Note 531: Pour ce qui concerne cette section, Courtois paraît avoir +écrit sa rédaction d'après des rapports verbaux (Voy. p. 173). A cette +section appartenait le général Rossignol, lequel, malgré son attachement +pour Robespierre, qui l'avait si souvent défendu, trouva grâce devant +les Thermidoriens. «Le général Rossignol, dit Courtois, s'est montré la +section des Quinze-Vingts, et n'a pris aucune part à ce qui peut avoir +été dit de favorable pour la Commune....» (P. 174.)] + +[Note 532: Le commandant de la force armée de cette section avait +prêté serment à la Commune, mais Courtois ne croit pas _qu'il se soit +éloigné de la voie de l'honneur_ (p. 145). Livré néanmoins au +tribunal révolutionnaire, ce commandant eut la chance d'être acquitté.] + +[Note 533: Courtois paraît avoir eu entre les mains la minute du +procès-verbal de la séance de cette section, qui, dit-il, flotta +longtemps dans l'incertitude sur le parti qu'elle prendrait (p. 142.)] + +[Note 534: «La section des Champs-Elysées, dit Courtois, a cru plus +utile de défendre de ses armes la Convention.» (P. 141.)] + +[Note 535: Archives de la préfecture de police.] + +Voici vraisemblablement ce qui se passa dans la plupart des sections +parisiennes. Elles savaient fort bien quel était l'objet de leur +convocation, puisqu'à chacune d'elles la Commune avait adressé la +proclamation dont nous avons cité la teneur. Au premier moment, elles +durent prendre parti pour le conseil général. A dix heures du soir, +vingt-sept sections avaient envoyé des commissaires pour fraterniser +avec lui et recevoir ses ordres[536]. Nous avons sous les yeux les +pouvoirs régulièrement donnés à cet effet par quinze d'entre elles à un +certain nombre de leurs membres[537], sans compter l'adhésion +particulière de divers comités civils et révolutionnaires de chacune +d'elles. Plusieurs, comme les sections _Poissonnière_, de _Brutus_, +de _Bondy_, de la _Montagne_ et autres, s'empressèrent d'annoncer à la +Commune qu'elles étaient debout et veillaient pour sauver la patrie[538]. +Celle de la _Cité_, qu'on présente généralement comme s'étant montrée +très opposée à la Commune, lui devint en effet très hostile, mais après +la victoire de la Convention. A cet égard nous avons un aveu très curieux +du citoyen Leblanc, lequel assure que le procès-verbal de la séance du 9 +a été tronqué[539]. On y voit notamment que le commandant de la force +armée de cette section, ayant reçu de l'administrateur de police Tanchoux +l'ordre de prendre sous sa sauvegarde et sa responsabilité la personne de +Robespierre, refusa avec indignation et dénonça le fonctionnaire +rebelle[540]. Or, les choses s'étaient passées tout autrement. + +[Note 536: C'est ce qui résulte du procès-verbal même de la section +de _Mutius Scaevola_. (Archives de la préfecture de police.)] + +[Note 537: Pouvoirs émanés des sections de la _Fraternité_, de +l'_Observatoire_, du _Faubourg du Nord_, de _Mutius Scaevola_, du +_Finistère_, de la _Croix-Rouge_, _Popincourt_, _Marat_, du _Panthéon +français_, des _Sans-Culottes_, des _Amis de la Patrie_, de _Montreuil_, +des _Quinze-Vingts_, du _Faubourg-Montmartre_, des _Gardes-Françaises_. +(Pièce de la collection Beuchot.)] + +[Note 538: Rapports adressés à Barras. (_Archives_, F. 7, 1432.)] + +[Note 539: _Ibid._] + +[Note 540: Registre des procès-verbaux des séances de la section de +la Cité. (Archives de la préfecture de police.)] + +Cet officier, nommé Vanheck, avait, au contraire, très chaudement pris +la parole en faveur des cinq députés arrêtés. Racontant la séance de la +Convention à laquelle il avait assisté, et où, selon lui, «les vapeurs +du nouveau _Marais_ infectaient les patriotes», il s'était écrié: +«Toutes les formes ont été violées; à peine un décret d'arrestation +était-il proposé qu'il était mis aux voix et adopté. Nulle discussion. +Les cinq députés ont demandé la parole sans l'obtenir; ils sont +maintenant à l'administration de police[541].» Invité à prendre ces +représentants sous sa sauvegarde, il s'y était refusé en effet, par +prudence sans doute, mais en disant qu'à ses yeux Robespierre était +innocent. Il y a loin de là, on le voit, à cette indignation dont parle +le procès-verbal remanié après coup. Eh bien! pareille supercherie eut +lieu, on peut en être certain, pour les procès-verbaux de presque toutes +les sections. + +[Note 541: Rapport à Barras. _Archives, ubi suprà._] + +Celle des _Piques_ (place Vendôme), dans la circonscription de +laquelle se trouvait la maison de Duplay, se réunit dès neuf heures du +soir, sur la convocation de la Commune, et non point vers deux heures du +matin seulement, comme l'allègue mensongèrement Courtois, qui d'ailleurs +est obligé de convenir qu'elle avait promis de fraterniser avec la +Société des Jacobins, «devenue complice des rebelles»[542]. Le +procès-verbal de cette section, très longuement et très soigneusement +rédigé, proteste en effet d'un dévouement sans bornes pour la +Convention; mais on sent trop qu'il a été fait après coup[543]. Là, il +n'est point question de l'heure à laquelle s'ouvrit la séance; mais, des +pièces que nous avons sous les yeux, il résulte que, dès neuf heures, +elle était réunie; que Maximilien Robespierre, son ancien président, y +fut l'objet des manifestations les plus chaleureuses; que l'annonce de +la mise en liberté des députés proscrits fut accueillie vers onze heures +avec des démonstrations de joie; qu'on y proposa de mettre à la +disposition de la Commune toute la force armée de la section, et que la +nouvelle du dénoûment tragique et imprévu de la séance du conseil +général vint seule glacer l'enthousiasme[544]. + +[Note 542: Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les +événements du 9 Thermidor, p. 159.] + +[Note 543: Voyez le procès-verbal de la séance de la section des +Piques. (Archives de la préfecture de police.)] + +[Note 544: _Archives_, F 7, 1432.] + +Il en fut à peu près de même partout. Toutefois, dans nombre de +sections, la proclamation des décrets de mise hors la loi, dont nous +allons parler bientôt, commença de jeter une hésitation singulière et un +découragement profond. Ajoutez à cela les stratagèmes et les calomnies +dont usèrent certains membres de la Convention pour jeter le désarroi +parmi les patriotes. A la section de Marat (Théâtre-Français), Léonard +Bourdon vint dire que, si jusqu'alors les cendres de Marat n'avaient pas +encore été portées au Panthéon, c'était par la basse jalousie de +Robespierre, mais qu'elles allaient y être incessamment +transférées[545]. Le député Crassous, patriote égaré, qu'à moins d'un +mois de là on verra lutter énergiquement contre la terrible réaction, +fille de Thermidor, annonça à la section de Brutus qu'on avait trouvé +sur le bureau de la municipalité un cachet à fleurs de lys[546], odieux +mensonge inventé par Vadier, qui s'en excusa plus tard en disant que le +danger de perdre la tête donnait de l'imagination[547]. Il suffit de la +nouvelle du meurtre de Robespierre et de la dispersion des membres de la +Commune pour achever de mettre les sections en déroute. Ce fut un +sauve-qui-peut général. Chacun d'abjurer et de se rétracter au plus +vite[548]. Le grand patriote, qui, peu d'instants auparavant, comptait +encore tant d'amis inconnus, tant de partisans, tant d'admirateurs +passionnés, se trouva abandonné de tout le monde. Les sections renièrent +à l'envi Maximilien; mais en le reniant, en abandonnant à ses ennemis +cet intrépide défenseur des droits du peuple, elles accomplirent un +immense suicide; la vie se retira d'elles; à partir du 9 Thermidor elles +rentrèrent dans le néant. + +[Note 545: Pièces à la suite du rapport de Courtois, p. 136.] + +[Note 546: _Archives_, F 7, 1432.] + +[Note 547: Aveu de Vadier à Cambon. Voyez à ce sujet une note des +auteurs de l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 59.] + +[Note 548: Voici un spécimen du genre: «Je soussigné, proteste +contre tout ce qui s'est passé hier à la Commune de Paris, et que +lorsque j'ai vu ce que l'on proposait étoit contraire aux principes, je +me suis retiré. Ce 10 thermidor, Talbot.» (Pièce annexée au +procès-verbal de la section du _Temple_ (Archives de la préfecture +de police.)) Le malheureux Talbot n'en fut pas moins livré à +l'exécuteur.] + + + + +VIII + + +On peut juger de quelle immense influence jouissait Robespierre: il +suffit de son nom dans cette soirée du 9 Thermidor pour contrebalancer +l'autorité de la Convention tout entière; et l'on comprend maintenant +les inquiétudes auxquelles fut en proie l'Assemblée quand elle rentra en +séance. Le peuple se portait autour d'elle menaçant[549]; les conjurés +durent se croire perdus. + +[Note 549: Déclaration de l'officier municipal Bernard au conseil +général de la Commune. (Pièce de la collection Beuchot).] + +Le conseil général de la Commune siégeait sans désemparer, et continuait +de prendre les mesures les plus énergiques. A la nouvelle de +l'arrestation d'Hanriot, il nomma, pour le remplacer, le citoyen Giot, +de la section du _Théâtre-Français_, lequel, présent à la séance, +prêta sur le champ serment de sauver la patrie, et sortit aussitôt pour +se mettre à la tête de la force armée[550]. Après avoir également reçu +le serment d'une foule de commissaires de sections, le conseil arrêta, +sur la proposition d'un de ses membres, la nomination d'un comité +exécutif provisoire composé de neuf membres, qui furent: Payan, +Coffinhal, Louvet, Lerebours, Legrand, Desboisseau, Chatelet, Arthur et +Grenard. Douze citoyens, pris dans le sein du conseil général, furent +aussitôt chargés de veiller à l'exécution des arrêtés du comité +provisoire[551]. Il fut ordonné à toute personne de ne reconnaître +d'autre autorité que celle de la Commune et d'arrêter tous ceux qui, +abusant de la qualité de représentant du peuple, feraient des +proclamations perfides, et mettraient hors la loi ses défenseurs[552]. + +[Note 550: Voy. le procès-verbal de la séance du conseil général +dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 50.] + +[Note 551: Furent désignés: les citoyens Lacour, de _Brutus_; +Mercier, du _Finistère_; Leleu, des _Invalides_; Miché, des +_Quinze-Vingts_; d'Azard, des _Garde-Françaises_; Cochois, de +_Bonne-Nouvelle_; Aubert, de _Poissonnière_; Barel, du _Faubourg +-du-Nord_; Gilbert, de la même section; Jault, de _Bonne-Nouvelle_; +Simon, de _Marat_; et Gency, du _Finistère_; arrêté signé: Fleuriot +-Lescot, et Blin, cité par Courtois à la suite de son rapport sur les +événements du 9 thermidor, p. 111.] + +[Note 552: Pièce de la collection Beuchot, citée par Courtois dans +son rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 159.] + +Cependant il avait été décidé qu'on délivrerait, à main armée, s'il en +était besoin, Robespierre, Couthon et tous les patriotes détenus. Ame +intrépide, Coffinhal s'était chargé de cette expédition. Il partit à la +tête de quelques canonniers et se porta rapidement vers les Tuileries. +Mais quand il pénétra dans les salles du comité de Sûreté générale, +Hanriot seul s'y trouvait. Les gendarmes, chargés de la garde du général +et de ses aides de camp n'opposèrent aucune résistance. Libre de ses +liens, Hanriot monta à cheval dans la cour, et fut reçu avec les plus +vives démonstrations de fidélité et de dévouement par les troupes dont +elle se trouvait garnie[553]. + +[Note 553: Voy., au sujet de la délivrance d'Hanriot, une +déclaration du citoyen Vilton, du 25 thermidor, en tenant compte +nécessairement des circonstances dans lesquelles elle a été faite. +(Pièce XXXI à la suite du rapport de Courtois, p. 186.)] + +La Convention était rentrée en séance depuis une heure environ, et +successivement elle avait entendu Bourdon (de l'Oise), Merlin (de +Thionville), Legendre, Rovère et plusieurs autres conjurés; chacun +racontant a sa manière les divers incidents de la soirée. +Billaud-Varenne déclamait à la tribune, quand Collot-d'Herbois monta +tout effaré au fauteuil, en s'écriant: «Voici l'instant de mourir à +notre poste». Et il annonça l'envahissement du comité de Sûreté générale +par une force armée. Nul doute, je le répète, qu'en cet instant les +conjurés et toute la partie gangrenée de la Convention ne se crurent +perdus. L'Assemblée était fort perplexe; elle était à peine gardée, et +autour d'elle s'agitait une foule hostile. Ce fut là que Hanriot manqua +de cet esprit d'initiative, de cette précision de coup d'oeil qu'il eût +fallu en ces graves circonstances au général de la Commune. Si, ne +prenant conseil que de son inspiration personnelle, il eût résolument +marché sur la Convention, c'en était fait de la conspiration +thermidorienne. Mais un arrêté du comité d'exécution lui enjoignait de +se rendre sur le champ au sein du conseil général[554]; il ne crut pas +devoir se dispenser d'y obéir, et courut à toute bride vers l'Hôtel de +Ville. + +Quand il parut à la Commune, où sa présence fut saluée des plus vives +acclamations[555], Robespierre jeune y était déjà. Conduit d'abord à la +maison de Saint-Lazare, où il n'avait pas été reçu parce qu'il n'y avait +point de _secret_ dans cette prison, Augustin avait été mené à la +Force; mais là s'étaient trouvés deux officiers municipaux qui l'avaient +réclamé au nom du peuple et étaient accourus avec lui à la Commune. +Chaleureusement accueilli par le conseil général, il dépeignit, dans un +discours énergique et vivement applaudi, les machinations odieuses dont +ses amis et lui étaient victimes. Il eut soin, du reste, de mettre la +Convention hors de cause, et il se contenta d'imputer le décret +d'accusation à quelques misérables conspirant au sein même de +l'Assemblée[556]. A peine avait-il fini de parler que le maire, sentant +combien il était urgent, pour l'effet moral, de posséder Maximilien à la +Commune, proposa au conseil de l'envoyer chercher par une députation +spécialement chargée de lui faire observer qu'il se devait tout entier à +la patrie et au peuple[557]. Fleuriot-Lescot connaissait le profond +respect de Robespierre pour la Convention, son attachement à la +légalité, et il n'avait pas tort, on va le voir, en s'attendant à une +vive résistance de sa part. + +[Note 554: Arrêté signé: Louvet, Payan, Legrand et Lerebours. (Pièce +de la collection Beuchot.)] + +[Note 555: Procès-verbal de la séance du conseil général, dans +l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 53.] + +[Note 556: Procès-verbal de la séance de la Commune (_Histoire +parlementaire_, t. XXXIV, p. 52). A l'appui de cette partie du +procès-verbal, voyez la déclaration de Robespierre jeune au comité civil +de la section de la _Maison-Commune_, lorsqu'il y fut transporté à +la suite de sa chute. «A répondu ... que quand il a été dans le sein de +la Commune, il a parlé pour la Convention en disant qu'elle était +disposée à sauver la patrie, mais qu'elle avait été trompée par quelques +conspirateurs; qu'il fallait veiller à sa conservation.» (Pièce XXXVIII +à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. +205.)] + +[Note 557: Procès-verbal de la séance de la Commune, _ubi +suprà_.] + +Transféré vers sept heures à la prison du Luxembourg, sous la garde du +citoyen Chanlaire, de l'huissier Filleul et du gendarme Lemoine[558], +Maximilien avait été refusé par le concierge, en vertu d'une injonction +des administrateurs de police de ne recevoir aucun détenu sans leur +ordre. Il insista vivement pour être incarcéré. Esclave du devoir, il +voulait obéir quand même au décret qui le frappait. «Je saurai bien me +défendre devant le tribunal», dit-il. En effet, il pouvait être assuré +d'avance d'un triomphe éclatant, et il ne voulait l'emporter sur ses +ennemis qu'avec les armes de la légalité. Billaud-Varenne ne se trompait +pas en écrivant ces lignes: «Si, dans la journée du 9 thermidor, +Robespierre, au lieu _de se faire enlever_ pour se rendre à la +Commune et y arborer l'étendard de la révolte, eût obéi aux décrets de +la Convention nationale, qui peut calculer ce que _l'erreur_, moins +affaiblie par cette soumission, eût pu procurer de chances favorables à +son ascendant[559]?» La volonté de Maximilien échoua devant la +résistance d'un guichetier. + +[Note 558: Pièce XIX à la suite du rapport de Courtois sur les +événements du 9 thermidor, p. 113.] + +[Note 559: Mémoires de Billaud-Varenne, p. 46 du manuscrit. +(_Archives, ubi suprà_.)] + +Du Luxembourg, Robespierre avait été conduit à l'administration de +police, située à côté de la mairie, sur le quai des Orfèvres, dans les +bâtiments aujourd'hui démolis qu'occupait la préfecture de police. Il y +fut reçu avec les transports du plus vif enthousiasme, aux cris de +_Vive Robespierre_[560]! Il pouvait être alors huit heures et +demie. Peu après, se présenta la députation chargée de l'amener au sein +du conseil général. Tout d'abord Maximilien se refusa absolument à se +rendre à cette invitation. «Non, dit-il encore, laissez-moi paraître +devant mes juges.» La députation se retira déconcertée. Mais le conseil +général, jugeant indispensable la présence de Robespierre à l'Hôtel de +Ville, dépêcha auprès de lui une nouvelle députation aux vives +insistances de laquelle Robespierre céda enfin. Il la suivit à la +Commune, où l'accueillirent encore les plus chaleureuses +acclamations[561]. Mais que d'heures perdues déjà! + +[Note 560: Déclaration de Louise Picard, pièce XXXII, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 194.] + +[Note 561: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur +ce qui s'est passé à la Commune. (Pièce de la collection Beuchot.)] + +En même temps que lui parurent ses chers et fidèles amis, Saint-Just et +Le Bas, qu'on venait d'arracher l'un et l'autre aux prisons où les avait +fait transférer le comité de Sûreté générale. Au moment où Le Bas +sortait de la Conciergerie, un fiacre s'arrêtait au guichet de la +prison, et deux jeunes femmes en descendaient tout éplorées. L'une était +Elisabeth Duplay, l'épouse du proscrit volontaire, qui, souffrante +encore, venait apporter à son mari divers effets, un matelas, une +couverture; l'autre, Henriette Le Bas, celle qui avait dû épouser +Saint-Just. En voyant son mari libre, et comme emmené en triomphe par +une foule ardente, Mme Le Bas éprouva tout d'abord un inexprimable +sentiment de joie, courut vers lui, se jeta dans ses bras, et se dirigea +avec lui du côté de l'Hôtel de Ville. Mais de noirs pressentiments +assiégeaient l'âme de Philippe. Sa femme nourrissait, il voulut lui +épargner de trop fortes émotions, et il l'engagea vivement à retourner +chez elle, en lui adressant mille recommandations au sujet de leur fils. +«Ne lui fais pas haïr les assassins de son père, dit-il; inspire-lui +l'amour de la patrie; dis-lui bien que son père est mort pour elle.... +Adieu, mon Elisabeth, adieu[562]!» Ce furent ses dernières paroles, et +ce fut un irrévocable adieu. Quelques instants après cette scène, la +barrière de l'éternité s'élevait entre le mari et la femme. + +[Note 562: Manuscrit de Mme Le Bas. D'après ce manuscrit, ce serait +à la Force que Lebas aurait été conduit; mais Mme Le Bas a dû confondre +cette prison avec la Conciergerie. Comme tous les membres de sa +malheureuse famille, Mme Le Bas fut jetée en prison avec son enfant à la +mamelle par les _héros_ de Thermidor, qui la laissèrent végéter +durant quelques mois, d'abord à la prison Talarue, puis à Saint-Lazare, +dont le nom seul était pour elle un objet d'épouvante. Toutefois elle se +résigna. «Je souffrais pour mon bien-aimé mari, cette pensée me +soutenait.» On lui avait offert la liberté, une pension même, si elle +voulait changer de nom; elle s'y refusa avec indignation. «Je n'aurais +jamais quitté ce nom si cher à mon coeur, et que je me fais gloire de +porter.» Femme héroïque de l'héroïque martyr qui ne voulut point +partager l'opprobre de la victoire thermidorienne, elle se montra, +jusqu'à son dernier jour, fière de la mort de son mari: «Il a su mourir +pour sa patrie, il ne devait mourir qu'avec les martyrs de la liberté. +Il m'a laissée veuve et mère à vingt et un ans et demi; je bénis le Ciel +de me l'avoir ôté ce jour-là, il ne m'en est que plus cher. On m'a +traînée de prison en prison avec mon jeune fils de cinq semaines; il +n'est de souffrances que ne m'aient fait endurer ces monstres, croyant +m'intimider. Je leur ai fait voir le contraire; plus ils m'en faisaient, +plus j'étais heureuse de souffrir pour eux. Comme eux, j'aime la +liberté; le sang qui coule dans mes veines à soixante-dix-neuf ans est +le sang de républicains.» (Manuscrit de Mme Le Bas.) Et en parlant de +ces morts si regrettés elle ne manque pas d'ajouter «Comme vous eussiez +été heureux de connaître ces hommes vertueux sous tous les rapports»!] + + + + +IX + + +La présence de Robespierre à la Commune sembla redoubler l'ardeur +patriotique et l'énergie du conseil général; on y voyait le gage assuré +d'une victoire prochaine, car on ne doutait pas que l'immense majorité +de la population parisienne ne se ralliât à ce nom si grand et si +respecté. + +Le conseil général se composait de quatre-vingt-seize notables et de +quarante-huit officiers municipaux formant le corps municipal, en tout +cent quarante-quatre citoyens élus par les quarante-huit sections de la +ville de Paris. Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, quatre-vingt-onze +membres signèrent la liste de présence, c'est-à-dire leur arrêt de mort +pour la plupart. D'autres vinrent-ils? c'est probable; mais ils ne +signèrent pas, et évitèrent ainsi la proscription sanglante qui frappa +leurs malheureux collègues. + +Parmi les membres du conseil général figuraient un certain nombre de +citoyens appartenant au haut commerce de la ville, comme Arthur, +Grenard, Avril; beaucoup de petits marchands, un notaire comme Delacour; +quelques hommes de loi, des employés, des artistes, comme Lubin, +Fleuriot-Lescot, Beauvallet, Cietty, Louvet, Jault; deux ou trois hommes +de lettres, des médecins, des rentiers et plusieurs professeurs. +C'étaient presque tous des patriotes d'ancienne date, dévoués aux +grandes idées démocratiques représentées par Robespierre. L'extrait +suivant d'une lettre d'un officier municipal de la section du +_Finistère_, nommé Mercier, directeur de la fabrication des +assignats, lettre adressée à l'agent national Payan, peut servir à nous +renseigner sur les sentiments dont la plupart étaient animés: «La +faction désorganisatrice, sous le voile d'un patriotisme +ultrarévolutionnaire, a longtemps agité et agite encore la section du +_Finistère_. Le grand meneur est un nommé Bouland, ci-devant garde +de Monsieur. Ce motionneur à la Jacques Roux, en tonnant à la tribune +contre la prétendue aristocratie marchande, a maintes fois tenté +d'égarer par les plus dangereuses provocations la nombreuse classe des +citoyens peu éclairés de la section du _Finistère_.... Cette cabale +a attaqué avec acharnement les révolutionnaires de 89, trop purs en +probité et patriotisme pour adopter les principes désorganisateurs. Leur +grand moyen était de les perdre dans l'opinion publique par les plus +atroces calomnies; quelques bons citoyens ont été leurs +victimes...[563]» Ne sent-on pas circuler dans cette lettre le souffle +de Robespierre? Mercier, on le voit, était digne de mourir avec lui. + +[Note 563: Pièce de la collection Beuchot.] + +Il était alors environ dix heures du soir. Il n'y avait pas de temps à +perdre; c'était le moment d'agir. Au lieu de cela, Maximilien se mit à +parler au sein du conseil général, à remercier la Commune des efforts +tentés par elle pour l'arracher des mains d'une faction qui voulait sa +perte. Les paroles de Robespierre avaient excité un irrésistible +enthousiasme; on se serrait les mains, on s'embrassait comme si la +République était sauvée, tant sa seule parole inspirait de +confiance[564]. + +[Note 564: Voy. à ce sujet un extrait du procès-verbal de la section +de l'_Arsenal_, cité sous le numéro XXXIV, p. 196, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor.] + +Déjà, avant son arrivée, un membre avait longuement retracé, avec +beaucoup d'animation, le tableau des services innombrables et +désintéressés que, depuis cinq ans, Maximilien n'avait cessé de rendre à +la patrie[565]. Le conseil général n'avait donc nul besoin d'être excité +ou encouragé. C'étaient le peuple et les sections en marche qu'il eût +fallu haranguer. Aussi bien le conseil venait d'ordonner que la façade +de la Maison commune serait sur le champ illuminée. C'était l'heure de +descendre sur la place de Grève et de parler au peuple. + +[Note 565: Rapport de Degesne, lieutenant de la gendarmerie des +tribunaux. (Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les événements +du 9 thermidor, n° XIX, 9e pièce, p. 119.) Si Robespierre l'eût emporté, +ce rapport eût été tout autre, comme bien on pense. On en peut dire +autant de celui du commandant Dumesnil, inséré sous le n° XXXI, p. 182, +à la suite du rapport. Degesne et Dumesnil se vantent très fort d'avoir +embrassé chaudement le parti de la Convention dès la première heure, +mais nous avons sous les yeux une pièce qui affaiblit singulièrement +leurs allégations; c'est une lettre du nommé Haurie, garçon de bureau du +tribunal révolutionnaire, où il est dit: «Le 9 thermidor, des officiers +de la gendarmerie des tribunaux sont venus dans la chambre du conseil du +tribunal révolutionnaire promettre de servir Robespierre.... Les noms de +ces officiers sont: DUMESNIL, Samson, Aduet, DEGESNE, Fribourg, Dubunc +et Chardin. Il est à remarquer que Dumesnil et Degesne ont été +incarcérés par les rebelles. Le commandant de la gendarmerie à cheval +est venu leur assurer que tout son corps était pour Robespierre.» +(_Archives_, F. 7, 4437.)] + +Un mot de Robespierre, et les sections armées et la foule innombrable +qui garnissaient les abords de l'Hôtel de Ville s'ébranlaient, se +ruaient sur la Convention, jetaient l'Assemblée dehors. Mais ce mot, il +ne voulut pas le dire. Pressé par ses amis de donner un signal que +chacun attendait avec impatience, il refusa obstinément. Beaucoup de +personnes l'ont accusé ici de faiblesse, ont blâmé ses irrésolutions; +et, en effet, en voyant les déplorables résultats de la victoire +thermidorienne, on ne peut s'empêcher de regretter amèrement les +scrupules auxquels il a obéi. Néanmoins, il est impossible de ne pas +admirer sans réserve les motifs déterminants de son inaction. +Représentant du peuple, il ne se crut pas le droit de porter la main sur +la Représentation nationale. Il lui répugnait d'ailleurs de prendre +devant l'histoire la responsabilité du sang versé dans une guerre +civile. Certain du triomphe en donnant contre la Convention le signal du +soulèvement, il aima mieux mourir que d'exercer contre elle le droit de +légitime défense. + +Tandis que l'énergie du conseil général se trouvait paralysée par les +répugnances de Maximilien à entrer en révolte ouverte contre la +Convention, celle-ci n'hésitait pas, et elle prenait des mesures +décisives. Un tas d'hommes qui, selon la forte expression du poète, + + Si tout n'est renversé ne sauraient subsister, + +les Bourdon, les Barras, les Fréron, vinrent, pour encourager +l'Assemblée, lui présenter sous les couleurs les plus défavorables les +dispositions des sections. Sur la proposition de Voulland, elle chargea +Barras de diriger la force armée contre l'Hôtel de Ville, et lui +adjoignit Léonard Bourdon, Bourdon (de l'Oise), Fréron, Rovère, Delmas, +Ferrand et Bollet, auxquels on attribua les pouvoirs dont étaient +investis les représentants du peuple près les armées. A l'exception des +deux derniers, qui n'avaient joué qu'un rôle fort effacé, on ne pouvait +choisir à Barras de plus dignes acolytes. + +Mais les conjurés ne se montraient pas satisfaits encore: il fallait +pouvoir se débarrasser, sans jugement, des députés proscrits dans la +matinée; or, ils trouvèrent un merveilleux prétexte dans le fait, de la +part de ces derniers, de s'être, volontairement ou non, soustraits au +décret d'arrestation. Élie Lacoste commença par demander la mise hors la +loi de tous les conseillers municipaux qui avaient embrassé la cause de +Robespierre et l'avaient traité en frère. Décrétée au milieu des +applaudissements, cette mesure ne tarda pas à être étendue à Hanriot. +Personne ne parlait des députés, comme si, au moment de frapper ces +grandes victimes, on eût été arrêté par un reste de pudeur. Bientôt +toutefois Voulland, s'enhardissant, fit observer que Robespierre et +_tous les autres_ s'étaient également soustraits au décret +d'arrestation, et, à sa voix, l'Assemblée les mit aussi hors la +loi[566]. + +[Note 566: Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet +1794). Malgré le décret du matin, par lequel avait été supprimé le grade +de commandant général de la garde nationale, la Convention avait mis à +la tête de l'armée parisienne un chef de légion nommé Esnard. Mais cet +officier avait été arrêté à la Commune par ordre du maire et de l'agent +national près desquels il s'était rendu aussitôt pour leur donner +communication de ses pouvoirs.] + +Aussitôt des émissaires sont envoyés dans toutes les directions, dans +les assemblées sectionnaires, sur la place de Grève, pour y proclamer le +formidable décret dont on attendait le plus grand effet. En même temps +Barras, Léonard Bourdon et leurs collègues courent se mettre à la tête +de la force armée, qu'ils dirigent en deux colonnes, l'une par les +quais, l'autre par la rue Saint-Honoré, vers l'Hôtel de Ville. A +grand'peine, ils avaient pu réunir un peu plus de deux mille hommes, +mais leur troupe grossit en route, et, comme toujours, après la +victoire, si victoire il y eut, elle devint innombrable. Il pouvait être +en ce moment un peu plus de minuit. + +Cependant le conseil général continuait de délibérer. Impossible de +déployer plus d'énergie et de résolution que n'en montra le comité +d'exécution. Décidé à défendre jusqu'à la mort les principes pour +lesquels il était debout, il avait fait apporter des armes dans la salle +de ses délibérations, voisine de celle où se tenait le conseil +général[567]. De plus, il venait d'inviter de nouveau, à cette heure +suprême, toutes les sections à faire sonner le tocsin, battre la +générale, et à réunir leurs forces sur la place de la Maison-commune, +afin de sauver la patrie[568]. Mais cela n'était pas encore suffisant à +ses yeux; il lui paraissait nécessaire, pour achever de produire un +grand effet sur les masses, d'avoir la sanction d'un grand nom +populaire, du nom de Robespierre, qui équivalait à un drapeau et +représentait la Convention. + +[Note 567: «Commune de Paris. Le 9 thermidor..., le général Hanriot +fera passer au comité d'exécution des fusils, des pistolets et des +munitions pour douze membres. _Signé_: Arthur, Legrand, Louvet, +Grenard, Coffinhal.» (Pièce de la collection Beuchot.)] + +[Note 568: «Il est ordonné aux sections, pour sauver la chose +publique, de faire sonner le tocsin et de faire battre la générale dans +toute la commune de Paris, et de réunir leurs forces dans la place de la +Maison-commune, où elles recevront les ordres du général Hanriot, qui +vient d'être remis en liberté, avec tous les députés patriotes, par le +peuple souverain. _Signé_: Arthur, Legrand, Grenard, Desboisseau et +Louvet.» (Pièce de la collection Beuchot.)] + +Parmi les commissaires faisant fonction de ministres, deux seulement, +Payan, frère aîné de l'agent national, commissaire de l'instruction +publique, et Lerebours, commissaire des secours publics, prirent parti +pour Robespierre. Les autres, quoique tous dévoués pour la plupart aux +idées de Maximilien, jugèrent prudent d'attendre le résultat des +événements. Républicain enthousiaste, patriote ardent, Lerebours s'était +rendu un des premiers à la Commune où, comme on l'a vu, il avait été +nommé membre du comité d'exécution. Seul il échappa au massacre des +membres de ce comité[569]. C'est sur les indications écrites, sous sa +dictée, par son propre fils, que nous allons retracer la scène qui va +suivre[570], et pour la description de laquelle on s'est beaucoup trop +fié jusqu'ici aux relations plus ou moins mensongères de l'assassin +Merda ou du mouchard Dulac, grand ami de Tallien[571]. + +[Note 569: Parvenu à s'échapper dans le tumulte, Lerebours alla se +réfugier dans un égout des Champs-Élysées, près du Pont-Royal, où il se +tint caché pendant vingt-quatre heures, à cent pas de l'échafaud qui +l'attendait. Ayant pu, le lendemain, sortir de Paris, il se rendit +d'abord en Suisse, puis en Allemagne, et rentra en France sous le +Directoire. Il est mort, il n'y a pas longtemps, à l'âge de +quatre-vingt-dix ans. Devenu vieux, il essaya de décliner toute +participation active de sa part à la résistance de la Commune. Il +disait, à qui voulait l'entendre, que le 9 thermidor il s'était trouvé +_par hasard, sans savoir pourquoi_, à l'Hôtel de Ville, où _on +lui avait fait signer un ordre à la section des Piques_. Et cet ordre +est tout entier de sa main. (Voy. à ce sujet _le Journal_, par M. +Alp. Karr, numéro du 17 octobre 1848.) Mais ce raisonnement d'un +vieillard craintif indignait à bon droit le propre fils de Lerebours. +«Mon père», a-t-il écrit dans une note que nous avons sous les yeux, +«aurait dû se glorifier d'avoir participé à la résistance de la +Commune».] + +[Note 570: Pierre-Victor Lerebours, plus connu sous le nom de +Pierre-Victor, est mort il y a deux ans, fidèle au culte que son père, +dans sa jeunesse, avait professé pour Robespierre. Auteur de la tragédie +des _Scandinaves_ et de divers opuscules, il brilla un instant au +théâtre où, dans les rôles tragiques, il se fit applaudir à côté de +Talma. Nous tenons de lui-même les notes d'après lesquelles il nous a +été permis de tracer un tableau exact de la scène sanglante qui mit fin +à la résistance de la Commune.] + +[Note 571: C'est ce qu'assuré M. Michelet, t. VII, p. 480. Voy. le +récit de Dulac, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du +9 thermidor, n° XXXIV, p. 107. Ce Dulac a tout vu, tout conduit, tout +dirigé. Il a joué, à proprement parler, le rôle de la mouche du Coche. +Somme toute, son rapport, adressé à Courtois un an après les événements, +n'est qu'un placet déguisé, une forme nouvelle de mendicité.] + +Lerebours rédigea et écrivit de sa main l'appel suivant à la section des +Piques, celle de Robespierre: «COMMUNE DE PARIS. _Comité +d'exécution_. Courage, patriotes de la section des Piques, la liberté +triomphe! Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres +sont en liberté; partout le peuple se montre digne de son caractère. Le +point de réunion est à la Commune...; le brave Hanriot exécutera les +ordres du comité d'exécution, qui est créé pour sauver la patrie.» Puis, +il signa; avec lui signèrent: Legrand, Louvet et Payan. + +Il s'agissait de faire signer Robespierre, assis au centre de la salle, +à la table du conseil, entre le maire Fleuriot-Lescot et l'agent +national Payan. Longtemps Saint-Just, son frère et les membres du comité +d'exécution le supplièrent d'apposer sa signature au bas de cet appel +énergique; mais en vain. Au nom de qui? disait Maximilien. «Au nom de la +Convention, répondit Saint-Just; elle est partout où nous sommes». Il +semblait à Maximilien qu'en sanctionnant de sa signature cette sorte +d'appel à l'insurrection contre la Convention, il allait jouer le rôle +de Cromwell, qu'il avait si souvent flétri depuis le commencement de la +Révolution, et il persista dans son refus. Couthon, tardivement +arrivé[572], parla d'adresser une proclamation aux armées, convint qu'on +ne pouvait écrire au nom de la Convention; mais il engagea Robespierre à +le faire au nom du peuple français, ajoutant qu'il y avait encore en +France des amis de l'humanité, et que la vertu finirait par +triompher[573]. La longue hésitation de Maximilien perdit tout. + +[Note 572: Couthon ne sortit que vers une heure du matin de la +prison de Port-Libre, autrement dit la Bourbe, où il avait été +transféré. (Déclaration de Petit, concierge de la prison de Port-Libre, +pièce XXXV, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 +thermidor, p. 108.) Un officier municipal était venu le chercher et lui +avait remis un billet ainsi conçu: «Couthon, tous les patriotes sont +proscrits, le peuple entier est levé; ce seroit le trahir que de ne pas +te rendre à la Maison commune, où nous sommes.» Ce billet, signé +Robespierre et Saint-Just, fut trouvé sur lui au moment de son +arrestation.] + +[Note 573: Déclaration de Jérôme Murou et Jean-Pierre Javoir, +gendarmes près des tribunaux. Ils avaient accompagné l'officier +municipal qui était allé chercher Couthon et étaient entrés avec lui à +l'Hôtel de Ville dans la salle du conseil général. (_Archives_, F. +7, 32.)] + +Pendant ce temps, les émissaires de la Convention proclamaient, à la +lueur des torches, le décret de l'Assemblée. Des fenêtres de l'Hôtel de +Ville on en aperçut plusieurs au coin de la rue de la Vannerie, laquelle +débouchait sur la place de Grève. Ils cherchaient à ameuter le peuple +contre la Commune. Quelques membres du conseil général s'offrirent +d'aller les arrêter, partirent et revinrent bientôt, ramenant avec eux +deux de ces émissaires. Fleuriot-Lescot donna à l'assistance lecture de +la proclamation saisie sur les agents de la Convention. Parmi les +signatures figurant au bas de cette pièce, il remarqua celle de David. +«C'est une scélératesse de plus de la part des intrigants»! +s'écria-t-il; «David ne l'a pas signée, car il est chez lui +malade»[574]. + +[Note 574: Renseignements donnés par les employés au secrétariat, +sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. +(Pièce de la collection Beuchot.) Dans une note placée à la suite de son +rapport sur les événements du 9 thermidor (nº 37, p. 56), Courtois +prétend que ce fut Payan qui donna lecture du décret mettant hors la loi +les membres du conseil général et autres, et qu'il ajouta au texte du +décret _ces mots perfides_: «et le peuple qui est dans les +tribunes», espérant par là augmenter l'exaspération contre la +Convention. Mais cette note, en désaccord avec les pièces authentiques +où nous avons puisé nos renseignements, ne repose sur aucune donnée +certaine, et Courtois, par lui-même, ne mérite aucune espèce de +confiance.] + +Le grand peintre, avons-nous dit déjà, avait, sur le conseil de Barère, +prudemment gardé la chambre. + +Ce formidable décret de mise hors la loi ne laissa pas que de produire +dans les rues un très-fâcheux effet. L'ardeur d'un certain nombre de +membres de la Commune, ne se trouvant pas soutenue par une intervention +directe de Robespierre, se ralentit singulièrement. Beaucoup de +citoyens, ne sachant ce qui se passait à cette heure avancée de la nuit, +rentrèrent tranquillement chez eux. Il n'est pas jusqu'au temps qui ne +vînt en aide aux conjurés de la Convention. Le ciel avait été triste et +sombre toute la journée. Vers minuit, une pluie torrentielle tomba et ne +contribua pas peu à dissiper la foule. Quand, deux heures plus tard, les +colonnes conventionnelles débouchèrent sur la place de Grève, elle était +presque déserte. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur +le quai, entre la force armée dirigée par Barras, et les canonniers +restés autour d'Hanriot, Léonard Bourdon, à la tête de sa troupe, put +pénétrer sans obstacle dans l'Hôtel de Ville, par le grand escalier du +centre, et parvenir jusqu'à la porte de la salle de l'Egalité. Il était +alors un peu plus de deux heures du matin[575]. + +[Note 575: Voir le procès-verbal de la séance de la Commune dans +l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 56.] + +En ce moment, Robespierre, vaincu par les obsessions de ses amis et +songeant, un peu tard, à la gravité des circonstances, se décidait enfin +à signer l'adresse à la section des Piques. Déjà il avait écrit les deux +premières lettres de son nom, _Ro_, quand un coup de feu, parti du +couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps +municipal, retentit soudainement[576]. Aussitôt on vit Robespierre +s'affaisser, la plume lui échappa des mains, et, sur la feuille de +papier où il avait à peine tracé deux lettres, on put remarquer de +larges gouttes de sang qui avaient jailli d'une large blessure qu'il +venait de recevoir à la joue[577]. Fleuriot-Lescot, consterné, quitta le +fauteuil, et courut vers l'endroit d'où le coup était parti. Il y eut +dans l'assistance un désarroi subit. On crut d'abord à un suicide. +Robespierre, disait-on, s'est brûlé la cervelle[578]. L'invasion de la +salle par la troupe conventionnelle ne tarda pas à mettre fin à +l'incertitude. + +[Note 576: Renseignements donnés par les employés au secrétariat, +_ubi suprà_.] + +[Note 577: Note fournie par M. Lerebours fils. J'ai vu chez M. +Philippe de Saint-Albin, cette pièce toute maculée encore du sang de +Robespierre. Rien d'émouvant comme la vue de cette pièce, qui suffit, à +elle seule, à donner la clef du drame qui s'est passé. Saisie par Barras +sur la table du conseil général, elle passa plus tard, avec les papiers +de l'ex-Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Rousselin +de Saint-Albin.] + +[Note 578: Renseignements fournis par les employés au secrétariat +sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. +(Pièce de la collection Beuchot.) Entre ce récit et celui que j'ai donné +dans mon _Histoire de Saint-Just_, il existe une légère différence; +cela tient à ce que, à l'époque où j'ai écrit la vie de Saint-Just, je +n'avais ni les renseignements donnés par les employés au secrétariat ni +les notes de M. Lerebours fils.] + + + + +XI + + +Voici ce qui était arrivé. A tout prix les Thermidoriens voulaient se +débarrasser de Robespierre. C'était beaucoup d'avoir obtenu contre lui +un décret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne +leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener à l'échafaud +cet héroïque défenseur de ses droits? Tant que Maximilien serait debout, +les conjurés avaient tout à craindre; mieux valait en finir par un coup +de couteau ou une balle. Lui mort, on était à peu près sûr de voir +tomber d'elle-même la résistance de la Commune. Restait à trouver +l'assassin. La chose n'était pas difficile, il se rencontre toujours +quelque coupe-jarret prêt à tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper +Robespierre en cette occurence pouvait être une occasion de fortune. Il +y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard +Bourdon un jeune drôle du nom de Merda[579], qui ne demanda pas mieux +que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans. + +[Note 579: Tel était son véritable nom, que par euphémisme il +changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataillon +et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée la +pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la +guerre.)] + +Ce fut, à n'en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras; jamais +il n'eût osé prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans l'ordre +exprès d'un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la +propre expression de Maximilien, complice oublié d'Hébert, Léonard +Bourdon était ce député à qui Robespierre avait un jour, à la +Convention, reproché d'avilir la Représentation nationale par des formes +indécentes. Comme Fouché, comme Tallien, comme Rovère, il haïssait dans +Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c'est +très probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes +les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la débarrassait de +l'homme qui à cette heure encore contre-balançait son autorité. La +fortune au prix du sang du Juste? Merda n'hésita point. + +Parvenu avec son gendarme à la porte de la salle où siégeait le conseil +général[580], laquelle s'ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui +désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de +profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du +couloir où se tenait l'assassin à la place où était la victime, il +pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet, +Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu +prévenir son mouvement[581]. + +[Note 580: «Ce brave gendarme ne m'a pas quitté», avoua Léonard +Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin à la +Convention nationale. (Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 +juillet 1794.))] + +[Note 581: De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une +relation où, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup +d'écrivains se sont laissé prendre à cette relation si grossièrement +mensongère; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser +son récit tout entier sur une oeuvre qui n'est, d'un bout à l'autre, +qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy. +_Histoire de la Révolution_, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda +prétend qu'il s'élança sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe +de son sabre sur le coeur, en lui disant: «Rends-toi, traître! etc.» +Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé +pénétrer jusqu'à lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié +longtemps après les événements, Merda raconte qu'ayant fouillé +Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes +valeurs.... On voit qu'on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus +d'impudence que ce lâche et misérable assassin. Sa relation a été +précieusement recueillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans +leur collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.] + +Nous avons dit comment Robespierre s'affaissa en éclaboussant de son +sang la feuille de papier contenant l'appel à la section des Piques. La +question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été +réellement assassiné, ou s'il y avait eu de sa part tentative de +suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis. +Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'idée de recourir à ce moyen +extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement, +il s'était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la +Convention? Il aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de +désespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle eût précédé le +coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un document entièrement +inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au +secrétariat) que c'était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple +examen de la blessure suffit d'ailleurs pour détruire tout à fait +l'hypothèse du suicide. En effet, le projectile dirigé de haut en bas, +avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres, +et, pénétrant de gauche à droite, il avait brisé une partie de la +mâchoire inférieure[582]. Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se +tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche à droite et de haut en +bas? C'est tout simplement impossible; tandis qu'au contraire le coup +s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant +debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche. + +[Note 582: Rapport des officiers de santé sur les pansements des +blessures de Robespierre aîné. (Pièce XXXVII, p. 202, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.)] + +A la nouvelle du meurtre de Robespierre, les Thermidoriens éprouvèrent +une joie indicible; cependant, malgré leur cynisme et leur effronterie, +ils ne tardèrent pas à comprendre eux-mêmes tout l'odieux qui +rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président +de la Convention (c'était Charlier) eut, au milieu des applaudissements, +donné l'accolade à celui qu'on présenta hautement à l'Assemblée comme le +meurtrier de Maximilien, on s'efforça de faire croire à un suicide. +Voilà pourquoi Barère, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la +veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son +rapport du 10: «Robespierre aîné s'est frappé». Voilà pourquoi, un an +plus tard, Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor, +assurait, sur le témoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait +manqué Robespierre et que celui-ci s'était frappé lui-même[583]. Mais +les Thermidoriens ont eu beau faire, tout l'odieux de cet assassinat +pèsera éternellement sur leur mémoire, et la postérité vengeresse ne +séparera pas leurs noms de celui de l'assassin dont Léonard Bourdon arma +le bras et qui ne fut que l'instrument de la faction[584]. + +[Note 583: Rapport de Courtois sur les événements..., p. 70. Rien de +curieux et de bête à la fois comme la déclaration du concierge Bochard: +«Sur les deux heures du matin», dit-il, «un gendarme m'a appelé et m'a +dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet dans la salle de +l'Égalité. J'ai entré, j'ai vu Le Bas étendu par terre, et de suite +Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la balle, en le +manquant, a passé à trois lignes de moi; j'ai failli être tué. (Pièce +XXVI, page 201, à la suite du rapport.) Ainsi il a vu Robespierre ... SE +MANQUER et la balle passer à trois lignes de lui. Ce prétendu témoignage +ne mérite même pas la discussion. Et voilà pourtant les autorités +thermidoriennes!] + +[Note 584: Merda, ce brave gendarme, au dire de Léonard Bourdon, ne +cessa de battre monnaie avec le meurtre de Robespierre. Nommé +sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs, dès le 25 thermidor, pour +avoir fait feu sur _les traîtres Couthon et Robespierre_ +(_Moniteur_ du 28 thermidor [15 août 1794]), il ne tarda pas à se +plaindre de l'ingratitude des Thermidoriens. On lui avait donné, dit-il +deux ans après, la place la plus inférieure de l'armée. Un jour même, +paraît-il, fatigué de ses obsessions, Collot-d'Herbois et Barère lui +avaient déclaré, furieux, qu'on ne devait rien à un assassin. (Lettre de +Merda au Directoire en date du 20 germinal de l'an IV, de la collection +de M. de Girardot, citée par M. L. Blanc, t. XI, p. 270.) Grâce à la +protection de son ancien complice Barras, il finit par obtenir de +l'avancement. Devenu, sous l'Empire, colonel et baron, il fut tué à la +bataille de la Moskowa.] + +A peine Merda eut-il lâché son coup de pistolet que la horde +conventionnelle fit irruption dans la salle du conseil général dont les +membres, surpris sans défense, ne purent opposer aucune résistance. +Quelques-uns furent arrêtés sur-le-champ, d'autres s'échappèrent à la +faveur du tumulte; mais, trahis par la fatale liste de présence, dont se +saisirent les vainqueurs, ils furent repris dès le lendemain. +Saint-Just, s'oubliant lui-même, ne songeait qu'à donner des soins à +Robespierre[585]. Le Bas crut blessé à mort celui à qui il avait dévoué +sa vie, il ne voulut pas lui survivre. Jugeant d'ailleurs la liberté et +la République perdues, il passa dans une salle voisine, dite salle de la +veuve Capet, celle où siégeait le comité d'exécution; là il s'empara +d'un des pistolets apportés par l'ordre de ce comité et se fit sauter la +cervelle[586]. Il se tua sur le coup; ce fut la mort de Caton. + +[Note 585: Extrait des Mémoires de Barras cité dans le 1er numéro de +la _Revue du XIXe siècle_. Disons encore que le peu qui a paru des +Mémoires de ce complice des assassins de Robespierre ne donne pas une +idée bien haute de leur valeur historique.] + +[Note 586: Rapport de Raymond, fonctionnaire public, et de Colmet, +commissaire de police de la section des _Lombards_, assistés du +citoyen Rousselle, membre du comité révolutionnaire de la section de la +_Cité_, en l'absence du citoyen juge de paix. (Pièce de la +collection Beuchot.) Le corps de Le Bas fut levé à sept heures du matin, +et porté immédiatement au cimetière de Saint-Paul, section de +l'_Arsenal_. (_Ibid._) MM. Michelet et de Lamartine ont donc +commis une grave erreur en prétendant que le cadavre de Le Bas avait été +mené à la Convention pêle-mêle avec les blessés.] + +Moins heureux fut Robespierre jeune. Ne voulant pas tomber vivant entre +les mains des assassins de son frère, il franchit une des fenêtres de +l'Hôtel de Ville, demeura quelques instants sur le cordon du premier +étage à contempler la Grève envahie par les troupes conventionnelles, +puis il se précipita la tête la première sur les premières marches du +grand escalier. On le releva mutilé et sanglant, mais respirant encore. +Transporté au comité civil de la section de la _Maison-commune_, où +il eut la force de déclarer que son frère et lui n'avaient aucun +reproche à se faire et qu'ils avaient toujours rempli leur devoir envers +la Convention, il y fut traité avec beaucoup d'égards, disons-le à +l'honneur des membres de ce comité, qui ne se crurent pas obligés, comme +tant d'autres, d'insulter aux vaincus. Quand on vint le réclamer pour le +transférer au comité de Sûreté générale, ils se récrièrent, disant qu'il +ne pouvait être transporté sans risque pour ses jours, et ils ne le +livrèrent que sur un ordre formel des représentants délégués par la +Convention[587]. + +[Note 587: Procès-verbal du comité civil de la +_Maison-commune_, cité sous le numéro XXXVIII, p. 203, à la suite +du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.] + +Couthon, sur lequel Merda avait également tiré sans l'atteindre, s'était +gravement blessé à la tête en tombant dans un des escaliers de l'Hôtel +de Ville. Il avait été mené, vers cinq heures du matin, à l'Hôtel-Dieu, +où il reçut les soins du célèbre chirurgien Desault, qui le fit placer +dans le lit n° 15 de la salle des opérations. Au juge de paix chargé par +Léonard Bourdon de s'enquérir de son état il dit: «On m'accuse d'être un +conspirateur, je voudrais bien qu'on pût lire dans le fond de mon +âme[588].» Le pauvre paralytique, à moitié mort, inspirait encore des +craintes aux conjurés, car Barras et son collègue Delmas enjoignirent à +la section de la _Cité_ d'établir un poste à l'Hôtel-Dieu, et ils +rendirent le commandant de ce poste responsable, sur sa tête, de la +personne de Couthon[589]. Peu après, le juge de paix Bucquet reçut +l'ordre exprès d'amener le blessé au comité de Salut public[590]. + +[Note 588: Procès-verbal de Jean-Antoine Bucquet, juge de paix de la +section de la _Cité_. (Pièce inédite de la collection Beuchot). La +fameuse légende de Couthon gisant sur le parapet du quai Pelletier et +que des _hommes du peuple_ voulaient jeter à la rivière, est une +pure invention de Fréron. (Voy. p. 12 du rapport de Courtois sur les +événements du 9 thermidor.)] + +[Note 589: «La section de la _Cité_ fera établir un poste à +l'Hôtel-Dieu, où l'on a porté Couthon, représentant du peuple, mis en +état d'arrestation par décret de la Convention nationale. Le commandant +du poste répondra sur sa tête de la personne de Couthon. _Signé_: +Barras, J.-B. Delmas, représentants du peuple.» (Pièce inédite de la +collection Beuchot.)] + +[Note 590: Procès-verbal du juge de paix Bucquet (_ubi +suprà_).] + +Quant à Hanriot, il ne fut arrêté que beaucoup plus tard. S'il avait +manqué de cet éclair de génie qui lui eût fait saisir le moment opportun +de fondre sur la Convention, de se saisir des conjurés et de délivrer la +République d'une bande de coquins par lesquels elle allait être +honteusement asservie, ni le dévouement ni le courage, quoi qu'on ait pu +dire, ne lui avaient fait défaut. Trahi par la fortune et abandonné des +siens, il lutta seul corps à corps contre les assaillants de la Commune. +Il venait de saisir Merlin (de Thionville) au collet[591], quand +l'assassinat de Robespierre trancha tout à fait la question. Obligé de +céder à la force, le malheureux général se réfugia dans une petite cour +isolée de l'Hôtel de Ville, où il fut découvert dans la journée, vers +une heure de l'après-midi[592]. On le trouva tout couvert de blessures +qu'il avait reçues dans la lutte ou qu'il s'était faites lui-même[593], +ayant peut-être tenté, comme Robespierre jeune, mais en vain également, +de s'arracher la vie. Ainsi finit, par une épouvantable catastrophe, +cette résistance de la Commune, qui fut si près d'aboutir à un triomphe +éclatant. + +[Note 591: Extrait des Mémoires de Barras. _Ubi suprà_.] + +[Note 592: Déclaration de Dumesnil, commandant la gendarmerie des +tribunaux, pièce XXXI, p. 182 à la suite du rapport de Courtois sur les +événements de Thermidor.] + +[Note 593: Procès-verbal de l'arrestation d'Hanriot par Guynaud et +Chandedellier, agents du comité de Sûreté, Bonnard, secrétaire agent; +Lesueur, _id._, Martin, agent principal, et Michel. (Pièce XL, p. +214, à la suite du rapport de Courtois.) Tous les historiens ont +raconté, d'après Barère et Dumesnil, qu'Hanriot avait été jeté par +Coffinhal d'une _fenêtre du troisième étage_ dans un égout de +l'Hôtel de Ville. Mais c'est là une fable thermidorienne. «C'est une +déclaration faite hier au tribunal révolutionnaire,» dit Barère dans la +séance du 11 thermidor. Une déclaration de qui? Ni Dumesnil ni Barère ne +méritent la moindre confiance. Si en effet Hanriot eût été précipité +d'une fenêtre du _troisième étage_, il est à croire que les agents +du comité de Sûreté générale chargés d'opérer son arrestation en eussent +su quelque chose, et ils n'en ont rien dit dans leur rapport; il est à +présumer surtout que les Thermidoriens n'auraient pas eu à le faire +transporter à la Conciergerie et de là à l'échafaud.] + + + + +XII + + +Placé sur un brancard, Robespierre fut amené à la Convention par des +canonniers et quelques citoyens armés. Il était si faible, qu'on +craignait à chaque instant qu'il ne passât. Aussi ceux qui le portaient +par les pieds recommandaient-ils à leurs camarades de lui tenir la tête +bien élevée, pour lui conserver le peu de vie qui lui restait[594]. Ni +l'outrage ni l'injure ne lui furent épargnés en chemin. Insulter le +géant tombé, n'était-ce pas une manière de faire sa cour aux assassins +vainqueurs? Quand Jésus eut été mis en croix, ses meurtriers lui +décernèrent par dérision le titre de roi des Juifs; les courtisans +thermidoriens usèrent d'un sarcasme analogue à l'égard de Maximilien. +«Ne voilà-t-il pas un beau roi»! s'écriaient-ils. Allusion délicate au +cachet fleurdelisé qu'on prétendait avoir trouvé sur le bureau de la +Commune. + +[Note 594: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction, du 9 au 10 thermidor_. Paris, in-8° de 7 p. De +l'imp. de Pain, passage Honoré. Cette brochure, sans nom d'auteur, +paraît rédigée avec une certaine impartialité, c'est-à-dire qu'on n'y +rencontre pas les calomnies ineptes et grossières dont toutes les +brochures thermidoriennes du temps sont remplies. C'est pourquoi nous +avons cru devoir y puiser quelques renseignements.] + +«Le lâche Robespierre est là», dit le président Charlier en apprenant +l'arrivée du funeste cortège. «Vous ne voulez pas qu'il entre?»--Non, +non, hurla le choeur des forcenés. Et Thuriot, le futur serviteur du +despotisme impérial, d'enchérir là-dessus: «Le cadavre d'un tyran ne +peut que porter la peste; la place qui est marquée pour lui et ses +complices, c'est la place de la Révolution[595].» Ces lâches appelaient +lâche celui qu'ils venaient de frapper traîtreusement, et tyran celui +qui allait mourir en martyr pour la République et la liberté perdues. + +[Note 595: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +Robespierre fut transporté au comité de Salut public, dans la salle +d'audience précédant celle des séances du comité et étendu sur une +table[596]. On posa sous sa tête, en guise d'oreiller, une boîte de +sapin où étaient renfermés des échantillons de pain de munition. Il +était vêtu d'un habit bleu de ciel et d'une culotte de nankin, à peu +près comme au jour de la fête de l'Être suprême, jour doublement +mémorable, où tant de bénédictions étaient montées vers lui et où aussi +plus d'une voix sinistre avait pu jeter dans son coeur de sombres +pressentiments. On crut pendant longtemps qu'il allait expirer, +tellement on le voyait immobile et livide. Il était sans chapeau, sans +cravate, sa chemise entr'ouverte se trouvait teinte du sang qui +s'échappait en abondance de sa mâchoire fracassée. Au bout d'une heure +il ouvrit les yeux et, pour étancher le sang dont sa bouche était +remplie, il se servit d'un petit sac en peau blanche, qu'un des +assistants lui donna sans doute, et sur lequel on lisait ces mots: _Au +grand monarque, Lecourt, fourbisseur du roi et de ses troupes, rue +Saint-Honoré, près de celle des Poulies, Paris_[597]. Pas une plainte +ne s'échappa de sa bouche; les mouvements spasmodiques de son visage +dénotèrent seuls l'étendue de ses souffrances. Ajoutez à la douleur +physique les outrages prodigués à la victime par des misérables sans +conscience et sans coeur, et vous aurez une idée du long martyre +héroïquement supporté par ce grand citoyen. «Votre Majesté souffre», lui +disait l'un; et un autre: «Eh bien, il me semble que tu as perdu la +parole»[598]. Certaines personnes cependant furent indignées de tant de +lâcheté et se sentirent prises de compassion. Un des assistants lui +donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont +il se servait, et qui était tout imbibé de sang[599]. Un employé du +comité, le voyant se soulever avec effort pour dénouer sa jarretière, +s'empressa de lui prêter aide. «Je vous remercie, monsieur», lui dit +Robespierre d'une voix douce[600]. Mais ces témoignages d'intérêt et +d'humanité étaient à l'état d'exception. + +[Note 596: Cette table se trouve aujourd'hui aux _Archives_.] + +[Note 597: Les Thermidoriens, qui ont voulu faire croire au suicide, +se sont imaginé avoir trouvé là un appui à leur thèse. Courtois, après +avoir montré dans son rapport sur les événements du 9 thermidor le +gendarme Merda _manquant_ Robespierre, représenté celui-ci «tenant +dans ses mains le sac de son pistolet, qui rappeloit à ses yeux par +l'adresse du marchand qui l'avoit vendu, et dont l'enseigne étoit _Au +Grand Monarque_, le terme qu'avoit choisi son ambition» (p. 73). +Honnête Courtois!--Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du +propriétaire, M. Archier. Il est fort probable que c'est un citoyen de +ce nom, peut-être l'ancien député des Bouches-du-Rhône à la Législative, +qui, ému de pitié, aura, à défaut de linge, donné ce sac à la victime.] + +[Note 598: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction_, du 9 au 10 thermidor (_ubi suprà_).--Voy. +aussi, au sujet des mauvais traitements infligés au vaincu, les notes +relatives à Maximilien Robespierre lorsqu'il fut apporté au comité de +Salut public, pièce XLI, p. 215, à la suite du rapport de Courtois.] + +[Note 599: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi +suprà_.] + +[Note 600: Nous empruntons ce trait à M. Michelet, à qui il fut +raconté par le général Petiet, lequel le tenait de l'employé remercié +par Robespierre. (_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 514.)] + +Saint-Just et Dumas se trouvaient là. Quand on les avait amenés, +quelques-uns des conjurés, s'adressant aux personnes qui entouraient +Robespierre, s'étaient écriés ironiquement: «Retirez-vous donc, qu'ils +voient leur roi dormir sur une table comme un homme»[601]. A la vue de +son ami étendu à demi mort, Saint-Just ne put contenir son émotion; le +gonflement de ses yeux rougis révéla l'amertume de son chagrin[602]. +Impassible devant l'outrage, il se contenta d'opposer aux insulteurs le +mépris et le dédain. On l'entendit seulement murmurer, en contemplant le +tableau des Droits de l'homme, suspendu à la muraille: «C'est pourtant +moi qui ai fait cela[603]!» Ses amis et lui tombaient par la plus +révoltante violation de ces Droits, désormais anéantis, hélas! + +[Note 601: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction._] + +[Note 602: _Ibid._] + +[Note 603: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi +suprà_.] + + + + +XIII + + +Vers cinq heures du matin, les Thermidoriens, craignant que leur victime +n'eût pas la force de supporter le trajet de l'échafaud, firent panser +sa blessure par deux chirurgiens. Élie Lacoste leur dit: «Pansez bien +Robespierre, pour le mettre en état d'être puni»[604]. Pendant ce +pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne +proféra pas une plainte. Cependant quelques misérables continuaient de +l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destiné à +assujettir sa mâchoire brisée, une voix s'écria: «Voilà qu'on met le +diadème à Sa Majesté». Et une autre: «Le voilà coiffé comme une +religieuse»[605]. Il regarda seulement les opérateurs et les personnes +présentes avec une fermeté de regard qui indiquait la tranquillité de sa +conscience et le mettait fort au-dessus des lâches dont il avait à subir +les insultes[606]. On ne put surprendre chez lui un moment de +défaillance. Ses meurtriers eux-mêmes, tout en le calomniant, ont été +obligés d'attester son courage et sa résignation[607]. + +[Note 604: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction._] + +[Note 605: _Faits recueillis aux derniers instants de +Robespierre_.] + +[Note 606: Rapport des officiers de santé Vergez et Martigues (pièce +XXXVI, à la suite du rapport de Courtois), et Notes relatives à +Maximilien, _ubi suprà_.] + +[Note 607: Notes relatives à M. Robespierre.] + +Le pansement terminé, on le recoucha sur la table, en ayant soin de +remettre sous sa tête la boîte de sapin qui lui avait servi d'oreiller, +«en attendant, dit un des plaisants de la bande, qu'il aille faire un +tour à la petite fenêtre»[608]. Le comité de Salut public ne tarda pas à +l'envoyer à la Conciergerie avec Couthon et l'officier municipal Gobeau, +que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l'Hôtel-Dieu. Ce +magistrat fut chargé de faire toutes les réquisitions nécessaires pour +que les proscrits fussent conduits sous bonne et sûre garde, tant on +redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus[609]. +Le comité chargea, de plus, les chirurgiens qui avaient pansé Maximilien +de l'accompagner à la prison, et de ne le quitter qu'après l'avoir remis +entre les mains des officiers de santé de service à la Conciergerie; ce +qui fut ponctuellement exécuté[610]. Il était environ dix heures et +demie quand s'ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison +de justice du Palais[611]. + +[Note 608: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction_.] + +[Note 609: «Le comité de Salut public arrête que sur-le-champ +Robespierre, Couthon et Goubault seront transférés à la Conciergerie, +sous bonne et sûre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la +section de la _Cité_, est chargé de l'exécution du présent arrêté, +et de faire toutes les réquisitions nécessaires à ce sujet. Le 10 +thermidor, B. Barère, Billaud-Varenne, p. 260.» (Pièce de la collection +Beuchot.)] + +[Note 610: Rapport des officiers de santé, _ubi suprà_.--M. +Michelet s'est donc trompé quand il a écrit, sur nous ne savons quel +renseignement que les comités «firent faire à Robespierre l'inutile et +dure promenade d'aller à l'Hôtel-Dieu». (_Histoire de la +Révolution_, t. VII, p. 517.)] + +[Note 611: «Reçu à la Conciergerie le _nomé_ Robespierre aîné, +Couthon, Goubeau, _amené prisonnié_ par le citoyen Bucquet, juge de +paix de la section de la _Cité_, le 10 thermidor de l'an IIe de la +République une et indivisible. V. Richard fils.» (Pièce de la collection +Beuchot.)] + +Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s'était alors présentée à +la Conciergerie, demandant à voir ses frères; comment, après s'être +nommée, avoir prié, s'être traînée à genoux devant les gardiens, elle +avait été repoussée durement, et s'était évanouie sur le pavé. Quelques +personnes, saisies de commisération, la relevèrent et l'emmenèrent, +comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle était en +prison[612]. Les Thermidoriens avaient hâte de faire main basse sur +quiconque était soupçonné d'attachement à la personne de leur victime. + +[Note 612: Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 145.] + +A l'heure où Robespierre était conduit à la Conciergerie, la séance +conventionnelle s'était rouverte, après une suspension de trois heures. +On vit alors se produire à la barre de l'Assemblée toutes les lâchetés +dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui viendrait au plus +vite se coucher à plat ventre devant les vainqueurs et faire oeuvre de +courtisan en jetant de la boue aux vaincus. + +Voici d'abord le directoire du département de Paris qui, la veille, +avait commencé par s'aboucher avec la Commune, qu'il s'était empressé +d'abandonner dès que les chances avaient paru tourner du côté des +conjurés de la Convention[613]. Il accourait féliciter l'Assemblée +d'avoir sauvé la patrie. Quelle dérision! + +[Note 613: Vers sept heures, le directoire s'adressa en ces termes à +la Commune: «Les administrateurs du département au conseil général de la +commune. Citoyens, nous désirons connaître les mesures que la Commune a +prises pour la tranquillité publique, nous vous prions de nous en +informer.» Trois heures plus tard, il écrivait au président de la +Convention: «Citoyen, le département, empressé de faire exécuter les +décrets de la Convention nationale, me charge de vous inviter à lui +envoyer sur-le-champ une expédition.» (Pièce de la collection Beuchot.)] + +Ensuite se présenta le tribunal révolutionnaire, si attaché à +Maximilien, au dire de tant d'écrivains superficiels. Un de ses membres, +dont le nom n'a pas été conservé, prodigua toutes sortes d'adulations à +la Convention, laquelle, dit-il, s'était couverte de gloire. Tout dévoué +à la Représentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres +pour le prompt jugement des conspirateurs. Une difficulté cependant +entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria +l'Assemblée de la lever au plus vite. Afin d'exécuter les décrets de +mort, il n'y avait plus qu'à les sanctionner judiciairement; mais pour +cela la loi exigeait que l'identité des personnes fût constatée par deux +officiers municipaux de la commune des prévenus; or tous les officiers +municipaux se trouvaient eux-mêmes mis hors la loi; comment faire? Ce +scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altérés du sang de +Maximilien. «Il faut, dit Thuriot, que l'échafaud soit dressé +sur-le-champ, que le sol de la République soit purgé d'un monstre qui +_était en mesure de se faire proclamer comme roi_.» Sur la +proposition d'Élie Lacoste, l'Assemblée dispensa le tribunal de +l'assistance des deux officiers municipaux, et elle décida que +l'échafaud serait dressé sur la place de la Révolution, d'où il avait +été banni depuis quelque temps[614]. + +[Note 614: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +Fouquier-Tinville et le tribunal révolutionnaire se le tinrent pour dit. +Des ordres furent donnés en conséquence par l'accusateur public, et, +tandis qu'au Palais s'accomplissait la formalité de la constatation de +l'identité des victimes par le tribunal, l'instrument sinistre s'élevait +à la hâte. Vers cinq heures du soir vingt-deux victimes, premier +holocauste offert à la réaction par les pourvoyeurs habituels de la +guillotine, se trouvèrent prêtes pour l'échafaud. Parmi ces premiers +martyrs de la démocratie et de la liberté figuraient Maximilien et +Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les généraux +Lavalette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot, l'agent national de la +commune Payan, l'officier municipal Bernard, et un jeune homme nommé +Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir présidé la société des +Jacobins dans la nuit précédente. + +Ce jour-là, 10 thermidor, devait avoir lieu une fête patriotique en +l'honneur des jeunes Bara et Viala, dont Robespierre avait prononcé +l'éloge. Mais au lieu d'une solennité destinée à fortifier dans les +coeurs l'amour de la patrie, la République allait offrir au monde le +spectacle d'un immense suicide. + +Quand les funèbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des +imprécations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus +commencèrent pour ne cesser qu'avec le dernier coup de hache. On eut +dans la rue comme le prélude de l'immonde comédie connue sous le nom de +_bal des victimes_. De prétendus parents des gens immolés par la +justice révolutionnaire hurlaient en choeur au passage des condamnés; +insulteurs gagés sans doute, comme ces pleureuses antiques qu'en Grèce +et à Rome on louait pour assister aux funérailles des morts. Partout, +sur le chemin du sanglant cortège, se montraient joyeux, ivres, +enthousiastes, le ban et l'arrière-ban de la réaction, confondus avec +les coryphées de la guillotine et les terroristes à tous crins. Derrière +les charrettes, se démenant comme un furieux, un homme criait de tous +ses poumons: «A mort le tyran!» C'était Carrier[615]. Il manquait +Tallien et Fouché pour compléter ce tableau cynique. + +[Note 615: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 96.] + +Dans les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et sur tout le parcours de +la rue Saint-Honoré, les fenêtres étaient garnies de femmes qui, +brillamment parées et décolletées jusqu'à la gorge, sous prétexte des +chaleurs de juillet, s'égosillaient à vociférer: «A la guillotine!» Une +chose visible, c'est que le règne des filles, des prostituées de tous +les mondes, des agioteurs, de tous les grands fripons, commençait. +Grâces en soit rendues aux Fréron, aux Lecointre et à toute leur +séquelle! Ah! ces femmes avaient bien raison d'applaudir et de +vociférer, à l'heure où toutes les vertus civiques allaient s'abîmer +dans le panier de Sanson. Patience! vingt ans plus tard enverra les +mêmes mégères, aussi joyeuses, aussi richement vêtues, accoudées sur le +velours aux fenêtres des boulevards, et de leurs mains finement gantées +agitant des mouchoirs de batiste, on les verra, dis-je, accueillir par +des sourires et des baisers les soldats de l'invasion victorieuse. + +Quand le convoi fut arrivé à la hauteur de la maison Duplay, des femmes, +si l'on peut donner ce nom à de véritables harpies, firent arrêter les +charrettes et se mirent à danser autour, tandis que trempant un balai +dans un seau rempli de sang de boeuf, un enfant aspergeait de ce sang la +maison, où durant quatre ans Maximilien avait vécu adoré au milieu de sa +famille adoptive. Si ce fait atroce est exact[616], il était sans +portée, car à cette heure la maison de Duplay se trouvait veuve de tous +ceux qui l'avaient habitée: père, mère, enfants, tout le monde avait été +plongé déjà dans les cachots de la terreur thermidorienne[617]. Enfermée +à Sainte-Pélagie, avec des femmes de mauvaise vie, la malheureuse Mme +Duplay y fut en butte aux plus odieux traitements, et elle mourut tout à +coup le surlendemain, étranglée, dit-on, par ces mégères. Son crime +était d'avoir servi de mère au plus pur et au plus vertueux citoyen de +son temps. + +[Note 616: Ce fait est affirmé par Nougaret et par les auteurs de +l'_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, double +autorité également contestable. On aurait peine à croire à une aussi +horrible chose si l'on ne savait que les hommes de Thermidor étaient +capables de tout.] + +[Note 617: Lettre de Mme Le Bas au directeur de la _Revue de +Paris_, année 1844.] + +On raconte encore--est-ce vrai?--que lorsque le convoi des martyrs fut +arrivé au milieu de la rue ci-devant Royale, une femme jeune encore et +vêtue avec une certaine élégance s'accrocha aux barreaux de la +charrette, et vomit force imprécations contre Maximilien. J'incline à +croire que c'est là de la légende thermidorienne. Robespierre se +contenta de lever les épaules, avoue l'écrivain éhonté à qui nous +empruntons ce détail[618]. A ces vociférations de la haine le mépris et +le dédain étaient la seule réponse possible. Qu'importait d'ailleurs à +Maximilien ces lâches et stupides anathèmes? il savait bien que le vrai +peuple n'était pas mêlé à cette écume bouillonnante soulevée autour des +charrettes fatales. Le vrai peuple se tenait à l'écart, consterné. Parmi +les patriotes sincères beaucoup s'étaient laissé abuser par les +mensonges des Barras et des Vadier, au sujet des emblèmes royaux +trouvés, disait-on, en la possession de Robespierre,--qui ne sait avec +quelle facilité les fables les plus absurdes sont, en certaines +circonstances, accueillies par la foule?--beaucoup aussi gémissaient de +leur impuissance à sauver ce grand citoyen. Mais toute la force armée, +si disposée la veille à se rallier à la cause de Robespierre, avait +passé du côté des Thermidoriens; une masse imposante de troupes avait +été déployée, et il eût été difficile d'arracher aux assassins leur +proie. + +[Note 618: Desessarts, auteur d'un pamphlet cynique intitulé: _La +Vie, les Crimes et le Supplice de Robespierre et de ses principaux +complices_, p. 156 de la 1re édition.] + +Parvenus au lieu de l'exécution, les condamnés ne démentirent pas le +stoïcisme dont ils avaient fait preuve jusque-là; ils moururent tous +sans forfanterie et sans faiblesse, bravement, en gens qui défiaient +l'avenir et embrassaient la mort avec la sérénité d'une conscience pure +et la conviction d'avoir jusqu'au bout rempli leur devoir envers la +patrie, la justice et l'humanité. + +Par un raffinement cruel, on avait réservé Robespierre pour le dernier. +N'était-ce pas le tuer deux fois que d'achever sous ses yeux son frère +Augustin, ce pur et héroïque jeune homme, qu'on attacha tout mutilé sur +la planche. Un jour de plus, il mourait de ses blessures, les bêtes +féroces de Thermidor n'eurent pas la patience d'attendre. Maximilien +monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud. Quand il apparut, +sanglant et livide, sur la plate-forme où se dressait la guillotine, un +murmure sourd courut dans la foule. Soit barbarie, soit maladresse, +l'exécuteur s'y prit si brusquement en enlevant l'appareil qui couvrait +la blessure de la victime qu'il lui arracha, dit-on un cri déchirant. Un +instant après, la tête de Robespierre tombait[619]. Fervent royaliste, +le bourreau dut tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait +d'immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne +d'un de ses plus illustres représentants. Robespierre avait trente-cinq +ans et deux mois[620]. + +[Note 619: «Ce grand homme n'était plus», a écrit M. Michelet, t. +VII. p. 520. Et un peu plus loin: «Nous n'avons pas à raconter l'aveugle +réaction qui emporta l'Assemblée.... L'horreur et le ridicule y luttent +à force égale. La sottise des Lecointre, l'inepte fureur des Fréron, la +perfidie mercenaire des Tallien, encourageant les plus lâches, une +exécrable comédie commença, d'assassinats lucratifs au nom de +l'humanité, la vengeance des hommes serviles massacrant les +patriotes....» + +Les quelques pages consacrées par M. Michelet à la fin de Robespierre +sont vraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plus +amère critique qui puisse être faite de son livre. Pour nous, après +avoir signalé les contradictions, les erreurs accumulées dans une oeuvre +qui a contribué à égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous +féliciter de voir l'illustre écrivain aboutir à une conclusion qui est +la nôtre.] + +[Note 620: Robespierre et ses compagnons d'infortune furent enterrés +derrière le parc de Monceau, dans un terrain où il y eut longtemps un +bal public. Après la Révolution de 1830, de généreux citoyens firent +faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand +martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuses. +Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard +Malesherbes, on a découvert les ossements des victimes de cette époque, +auxquelles la démocratie doit bien un tombeau.] + + + + +XIV + + +A l'heure où cette terrible tragédie se jouait sur la place de la +Révolution, la Convention nationale prenait soin de bien déterminer +elle-même le sens du sanglant coup d'État. Se fiant au langage tenu par +certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de +gens parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons à toutes les +personnes détenues pour crime ou délit contre-révolutionnaire. Mais, +afin qu'il n'y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas +de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la Commune, +s'écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté +générale: «... Quelques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence, +comme si le gouvernement révolutionnaire n'avait pas repris plus +d'empire par la révolution même dont il avait été l'objet, comme si la +force du gouvernement révolutionnaire n'était pas centuplée, depuis que +le pouvoir, remonté à sa source, avait donné une âme plus énergique et +des comités mieux épurés. De l'indulgence! il n'en est que pour l'erreur +involontaire, mais les manoeuvres des aristocrates sont des forfaits, et +LEURS ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES». L'Assemblée décréta l'impression +du rapport de Barère et l'envoi de ce rapport à tous les +départements[621]. + +[Note 621: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +Robespierre, lui, s'était plaint amèrement qu'on portât la terreur dans +toutes les conditions, qu'on rendit la Révolution redoutable au peuple +même, qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs +invétérées et l'on venait de le tuer. Toute la moralité du 9 thermidor +est là. + +Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas à apaiser +la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs: soixante-dix furent +encore traînées le lendemain à l'échafaud, et douze le surlendemain, 12 +thermidor. C'étaient en grande partie des membres du conseil général, +dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'étaient +rendus à la Commune sans même savoir de quoi il s'agissait. + +Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrêté +et guillotiné quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor +et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura +son règne. On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah! certes, la +Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l'humanité, mais les +gens qu'avait jusqu'alors condamnés le tribunal étaient, pour la plus +grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons, +ou des traîtres; cette fois, c'étaient les plus purs, les plus sincères, +les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache +thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent poursuivies; on +n'épargna ni femmes ni enfants[622]. Mme de Chalabre végéta longtemps en +prison. Quel était son crime? Elle avait été l'amie de Robespierre. + +[Note 622: Voy. _Liste des noms et domiciles des individus +convaincus ou prévenus d'avoir pris part à la conjuration de l'infâme +Robespierre_, signée Guffroy, Espers, Courtois et Calés. In-8.] + +Et par qui tant de braves gens, tant d'excellents citoyens avaient-ils +été immolés ou se trouvaient-ils persécutés? Par les plus odieux et les +plus méprisables des hommes, par les Fouché, les Tallien, les Fréron, +les Rovère, les Courtois mêlés, par une étrange promiscuité, à une +partie de ceux qu'on est convenu d'appeler--singulière dérision--les +_modérés_. Étonnez-vous donc que dans les prisons et les +départements on ait frémi à la nouvelle de la chute de Robespierre! La +réaction seule dut s'ébattre de joie; sa cause était gagnée. + +Bonaparte, très fervent républicain alors, et dont la sûreté de coup +d'oeil, la haute intelligence et la perspicacité ne sauraient être +révoquées en doute, regarda la révolution du 9 thermidor comme un +malheur pour la France[623]. + +[Note 623: Voy., à ce sujet, les _Mémoires du duc de Raguse_, +«Il m'a dit à moi-même ces propres paroles», ajoute Marmont: «Si +Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût +rétabli l'ordre et le règne des lois. On serait arrivé à ce résultat +sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on y prétend +marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup +d'autres.» La prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés +immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette +époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce +qui les avait devancés.» (P. 56.)] + +Les flatteurs ne manquèrent pas aux vainqueurs. Comme toujours, les +adresses d'adhésion affluèrent de toutes parts; prose et vers +célébrèrent à l'envi le guet-apens victorieux. Ceux-là même qui +n'eussent pas mieux demandé que d'élever un trône à Maximilien furent +les premiers à cracher sur sa mémoire. Comment, sans courir risque de +l'échafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste à remarquer que la +plupart des adresses de félicitations parlent de Robespierre comme ayant +voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi, +suivant l'expression de Thuriot[624]. Mais au milieu de ce concert +d'enthousiasme emprunté, de ces plates adulations murmurées aux oreilles +de quelques assassins, retentit une protestation indignée que l'histoire +ne doit pas oublier de mentionner. + +[Note 624: Voyez, pour les adresses d'adhésion et de félicitations, +les procès-verbaux de thermidor et de fructidor an II.] + +Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d'une manière +naïve et touchante par la voix d'une pauvre femme de la campagne. Nous +avons rapporté ailleurs l'exclamation de cette jeune fermière qui, à la +nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber à terre, de surprise +et de douleur, un jeune enfant qu'elle avait dans les bras, et s'écria +tout éplorée, en levant les yeux et les mains vers le ciel: «O qu'os nes +finit pol bounheur del paouré pople. On a tuat o quel que l'aimabo +tant.--Oh! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tué +celui qui l'aimait tant[625]!» + +[Note 625: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_, p. 617 de la +1re édition. Ce fait a été rapporté par un témoin oculaire, l'illustre +Laromiguière, à M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nous-mêmes.] + +Ce jour-là, on peut le dire, une simple fermière fut la conscience du +pays. Comme elle comprit bien la signification des événements qui +venaient de se passer! Ah! oui, c'en est fait, et pour longtemps, du +bonheur du pauvre peuple, car il n'est plus celui qui lui avait donné +toute sa jeunesse, tout son génie et tout son coeur. Elle est pour +jamais éteinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des +destinées de la démocratie, pesa plus que les armées de la coalition et +que les intrigues de la réaction. Les intérêts du peuple? On aura +désormais bien d'autres soucis en tête! Assez de privations et de +sacrifices! Allons à la curée tous les héros de Thermidor! +Enrichissez-vous, mettez la République en coupe réglée; volez, pillez, +jouissez. Et si par hasard le peuple affamé vient un jour troubler vos +orgies en vous réclamant la Constitution et du pain, répondez-lui à +coups d'échafaud; vous avez pour vous le bourreau et les prétoriens. +N'ayez pas peur, car il n'est plus celui qu'on appelait l'Incorruptible +et qui avait fait mettre la probité à l'ordre du jour, car il est glacé +pour toujours ce coeur affamé de justice qui ne battit jamais que pour +la patrie et la liberté. + +Certes, les idées et les doctrines dont il a été le plus infatigable +propagateur et le plus fidèle interprète, ces grandes idées de liberté, +d'égalité, d'indépendance, de dignité, de solidarité humaine qui forment +la base même de la démocratie, et dont l'application fut à la veille de +se réaliser de son vivant, ont trouvé un refuge dans une foule de coeurs +généreux, mais elles ont cessé depuis lors d'être l'objectif des +institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et +surtout combien il serait souverainement injuste de faire l'histoire des +idées sans celle des hommes, puisque la destinée des premières est si +intimement liée à la destinée de ceux-ci. Et pour en revenir à +Robespierre, ce sera, à n'en point douter, l'étonnement des siècles +futurs qu'on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la +lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu'à l'aide des +artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit +parvenu à tromper ainsi les hommes sur une des plus puissantes +individualités qu'ait produites la Révolution française. La faute en a +été jusqu'ici au peu de goût d'une partie du public pour les lectures +sérieuses; on s'en est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations +superficielles; cela dispensait d'étudier. Et puis, ajoutez la force des +préjugés; on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été +longtemps le jouet. Plus d'un, forcé de s'avouer vaincu par la puissance +de la vérité, ne vous en dit pas moins, en hochant la tête: «C'est égal, +vous ne ferez pas revenir le monde sur dés idées préconçues». + +Aussi, en présence du triomphe persistant des préventions, de la +mauvaise foi et de l'ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi +encore des malédictions de tant de personnes abusées, on est saisi de je +ne sais quel trouble, on se sent, malgré soi, défaillir; on se demande, +effaré, si l'humanité vaut la peine qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui +sacrifie ses veilles, son génie, ses vertus, ce qu'on a de meilleur en +soi; si la fraternité n'est pas un vain mot, et s'il ne vaut pas mieux, +suivant l'expression d'un grand poète de nos jours: + + Laisser aller le monde à son courant de boue. + +Mais non, il ne faut ni douter des hommes ni se décourager de faire le +bien pour quelques injustices passagères que réparera l'avenir. La +postérité, je n'en doute pas, mettra Maximilien Robespierre à la place +d'honneur qui lui est due parmi les martyrs de l'humanité, et nous +serons trop payé, pour notre part, de tant d'années de labeur consacrées +à la recherche de la vérité, si nous avons pu contribuer à la +destruction d'une iniquité criante. + +Ceux qui ont suivi avec nous, pas à pas, heure par heure, l'austère +tribun, depuis le commencement de sa carrière, peuvent dire la pureté de +sa vie, le désintéressement de ses vues, la fermeté de son caractère, la +grandeur de ses conceptions, sa soif inextinguible de justice, son +tendre et profond amour de l'humanité, l'honnêteté des moyens par +lesquels il voulut fonder en France la liberté et la République. + +Est-ce à dire pour cela qu'il ne se soit pas trompé lui même en +certaines circonstances? Certes, il serait insensé de le soutenir. Il +était homme; et, d'ailleurs, les fautes relevées par nous-même à sa +charge, d'autres les eussent-ils évitées? C'est peu probable. + +Sans doute, nous aurions aimé qu'échappant à la tradition girondine, il +eût énergiquement défendu le principe de l'inviolabilité des membres de +la Représentation nationale; mais, outre qu'au milieu des passions +déchaînées il se fût probablement épuisé en vains efforts, il faut tenir +compte des temps extraordinaires où il a vécu, et surtout lui savoir gré +de ce qu'à l'heure de sa chute il mérita l'honneur de s'entendre +reprocher comme un crime d'avoir élevé la voix en faveur de Danton et de +Camille Desmoulins. + +Un jour, c'est notre plus chère espérance et notre intime conviction, +quand les ténèbres se seront dissipées, quand les préventions se seront +évanouies devant la vérité, quand l'histoire impartiale et sereine aura +décidément vaincu la légende et les traditions menteuses, Robespierre +restera, non seulement comme un des fondateurs de la démocratie, dont il +a donné la véritable formule dans sa Déclaration des droits de l'homme, +mais, ce qui vaut mieux encore, comme un des plus grands hommes de bien +qui aient paru sur la terre. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PREFACE. + + +CHAPITRE PREMIER + +Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût +pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines +infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux +États-Généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.--Popularité +de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez Duplay. +--Triomphe de Robespierre.--Discussion sur la guerre.--Dumouriez +aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de +septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la +Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73 +girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre-tombe.--Le colossal +effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse. +--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes +sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre. +--Reconnaissance de l'Être suprême. + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la +Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi +de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la +Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses +interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de +mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à +Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc +d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le +crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de +Thermidor.--Prétendues listes de proscrits. + + +CHAPITRE TROISIÈME + +Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de +Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa +retraite toute morale.--Le bureau de police générale.--Rapports avec le +tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames +contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux +Jacobins.--Appel à la justice et la probité.--Violente apostrophe contre +Fouché. + + +CHAPITRE QUATRIÈME + +Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre +aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de +Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la +Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre.--Les deux amis +de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de +Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte +Robespierre.--Question de l'espionnage. + + +CHAPITRE CINQUIÈME + +Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de +la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et +Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le +véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy-d'Anglas. +--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot +et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestation de +Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Vadier aux Madelonnettes.--Les +conjurés et les députés de la droite.--Lettres anonymes.--Inertie de +Robespierre.--Ses alliés.--Le général Hanriot.--Séances des comités les +4 et 5 thermidor.--Avertissement de Saint-Just. + + +CHAPITRE SIXIÈME + +Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins. +--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois. +--Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de +l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de +Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de +Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8 +thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès +des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor. + + +CHAPITRE SEPTIÈME + +Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance +du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à +Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri +de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets +d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à +la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation +d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins. +--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des +députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection. +--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques. +--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le +Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la +barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9 +thermidor.--Conclusion. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR *** + +This file should be named 7thmr10.txt or 7thmr10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7thmr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7thmr10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05 + +Or /etext04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, +91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + + PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION + 809 North 1500 West + Salt Lake City, UT 84116 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other eBook medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this eBook within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this eBook, +[2] alteration, modification, or addition to the eBook, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this eBook electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + eBook or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this eBook in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The eBook may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the eBook (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only +when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by +Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be +used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be +they hardware or software or any other related product without +express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + diff --git a/old/7thmr10.zip b/old/7thmr10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4d8be08 --- /dev/null +++ b/old/7thmr10.zip diff --git a/old/8thmr10.txt b/old/8thmr10.txt new file mode 100644 index 0000000..7e437d9 --- /dev/null +++ b/old/8thmr10.txt @@ -0,0 +1,13635 @@ +The Project Gutenberg EBook of Thermidor, by Ernest Hamel + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Thermidor + +Author: Ernest Hamel + +Release Date: August, 2005 [EBook #8739] +[This file was first posted on August 6, 2003] +[Most recently updated: August 6, 2003] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR *** + + + + +Produced by Distributed Proofreaders + + + +ERNEST HAMEL + + + +THERMIDOR + + +D'APRÈS LES SOURCES ORIGINALES + +ET LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES + +AVEC UN PORTRAIT DE ROBESPIERRE + +gravé sur acier. + +DEUXIÈME ÉDITION + + + + +PRÉFACE + + +_Scribitur ad narrandum_ ET PROBANDUM. + +La pièce, récemment représentée au Théâtre-Français sous le titre de +_Thermidor_, a réveillé l'attention publique sur un des événements +les plus controversés de la Révolution française: la chute de Maximilien +Robespierre. + +Des innombrables discussions auxquelles a donné lieu la pièce de M. +Sardou, il est résulté pour moi cette conviction, à savoir que presque +personne, parmi ceux qui ont la prétention de bien connaître la +Révolution, ne sait le premier mot de la basse intrigue qui a amené la +catastrophe du 9 thermidor. + +Pour un certain nombre de républicains de nos jours, peu d'accord avec +la grande école républicaine de 1830, avec les Armand Carrel, les +Godefroy Cavaignac, les Garnier-Pagès, les Buchez, les Raspail, les +Armand Barbès et tant d'autres, Robespierre est resté l'incarnation de +la Terreur. On a beau leur rappeler le mot que prononçait Barère, au nom +du comité de Salut public, dans la séance du 10 thermidor, mot qui donna +à la tragédie de ce jour sa véritable signification: «Robespierre a péri +pour avoir voulu arrêter le cours terrible, majestueux de la +Révolution», rien n'y fait. Il n'y a pires sourds que ceux qui ne +veulent entendre. + +Comme le disait si bien Henry Maret, il y a quelques mois, avec son bon +sens gaulois: «C'est le vieux préjugé, la vieille légende persistante, +qui fait de Robespierre un bouc émissaire, chargé de tous les méfaits de +la Terreur». + +Songez donc, c'est si commode! Chacun s'est débarrassé de sa part de +responsabilité en rejetant tout sur les vaincus qui, muets dans leur +tombe, n'étaient plus là pour répondre. Et malheur à qui eût osé élever +la voix pour les défendre; on lui aurait fait voir que le règne de la +guillotine n'était point passé. Aussi la légende a-t-elle pu s'établir +avec une facilité merveilleuse. Il y a même de graves docteurs qui vous +disent qu'il n'y a point d'intérêt à la détruire; que chacun a le droit +d'édifier sur elle tous les contes en l'air que peut enfanter une +imagination maladive ou perverse, comme si la vérité n'était pas d'un +intérêt supérieur à tout. + +S'il faut en croire certains publicistes qui présentent plaisamment +_M. de Robespierre_ comme «le plus noir scélérat des temps +modernes», les choses sans lui se seraient passées le plus doucement du +monde. Otez Robespierre de la Révolution, et les principes de 1789, +qu'il n'avait pas peu contribué à faire proclamer, se seraient défendus +tout seuls. Pas d'émigration, pas de manifeste de Brunswick; Louis XVI +et Marie-Antoinette se seraient agenouillés devant la Révolution; la +Vendée ne se serait pas soulevée; soixante départements ne se seraient +pas insurgés contre la Convention; l'armée de Condé n'aurait pas +bivouaqué sur nos frontières dès les premiers mois de 1792; toute +l'Europe ne se serait pas levée en armes contre nous; les millions de +l'Angleterre n'auraient pas servi à alimenter la coalition; Danton enfin +ne se serait pas cru obligé de réclamer l'établissement du tribunal +révolutionnaire et de faire mettre la terreur à l'ordre du jour. Non, +mais vraisemblablement il y aurait eu soixante-treize Girondins de plus +exécutés sur la place de la Révolution. + +Nul n'ignore aujourd'hui la réponse de Cambacérès à Napoléon lui +demandant ce qu'il pensait du 9 thermidor: «C'est un procès jugé, mais +non plaidé». Cambacérès avait été le collègue et l'ami de Robespierre; +il s'était bien gardé de tremper dans le 9 thermidor; personne n'était +donc mieux placé que lui pour faire la lumière complète sur cette +journée lugubre. Mais l'archichancelier avait alors d'autres soucis en +tête que celui de blanchir la mémoire de son ancien collègue, ce qui +l'eût obligé de dresser un acte d'accusation formidable contre +l'ex-mitrailleur Fouché, devenu l'un des hauts dignitaires de l'Empire. + +Ce procès, je l'ai plaidé, preuves en mains, d'après d'irréfutables +documents, en des circonstances et dans un temps où il y avait peut-être +quelque courage à le faire. Mon _Histoire de Saint-Just_ avait été +saisie, poursuivie et détruite en 1859. Je ne m'étais pas découragé. Les +recherches qu'avait nécessitées cette première étude sur les vaincus de +Thermidor m'avaient fait découvrir les documents les plus précieux sur +la principale victime de cette journée. A quelques années de là +paraissait le premier volume de l'_Histoire de Robespierre et du coup +d'État de Thermidor_. Seulement les éditeurs, aux yeux desquels le +mot de _coup d'État_ flamboyait comme un épouvantail avaient, par +prudence, supprimé la seconde partie du titre[1]. + +[Note 1: Le titre a été rétabli _in extenso_ dans l'édition +illustrée publiée en 1878.] + +Cette précaution n'empêcha pas l'_Histoire de Robespierre_ d'être +l'objet des menaces du parquet de l'époque. «Nous l'attendons au second +volume», s'était écrié un jour le procureur impérial en terminant son +réquisitoire dans un procès retentissant. Cette menace produisit son +effet. Les éditeurs Lacroix et Verboekoven, effrayés, refusèrent de +continuer la publication du livre, il me fallut employer les voies +judiciaires pour les y contraindre. Un jugement, fortement motivé, les +condamna à s'exécuter, et ce fut grâce aux juges de l'Empire que +l'oeuvre, interrompue pendant dix-huit mois, put enfin paraître +entièrement. + +Ni l'auteur, ni l'éditeur, ne furent inquiétés. Et pourquoi +l'auraient-ils été? La situation s'était un peu détendue depuis la +saisie de mon _Histoire de Saint-Just_. Et puis, le livre n'était +pas une oeuvre de parti: c'était l'histoire dans toute sa sérénité, dans +toute sa vérité, dans toute son impartialité. + +«En sondant d'une main pieuse, comme celle d'un fils, disais-je alors, +les annales de notre Révolution, je n'ai fait qu'obéir à un sentiment de +mon coeur. Car, au milieu de mes tâtonnements, de mes incertitudes et de +mes hésitations avant de me former un idéal d'organisation politique et +sociale, s'il est une chose sur laquelle je n'aie jamais varié, et que +j'aie toujours entourée d'un amour et d'une vénération sans bornes, +c'est bien toi, ô Révolution, mère du monde moderne, _alma parens_. +Et quand nous parlons de la Révolution, nous entendons tous les +bienfaits décrétés par elle, et dont sans elle nous n'aurions jamais +joui: la liberté, l'égalité, en un mot ce qu'on appelle les principes de +1789, et non point les excès et les erreurs auxquels elle a pu se +laisser entraîner. Prétendre le contraire, comme le font certains +publicistes libéraux, c'est ergoter ou manquer de franchise. Jamais, ô +Révolution, un mot de blasphème n'est tombé de ma bouche sur tes +défenseurs consciencieux et dévoués, qu'ils appartinssent d'ailleurs à +la Gironde ou à la Montagne. Si, en racontant leurs divisions fatales, +j'ai dû rétablir, sur bien des points, la vérité altérée ou méconnue, +j'ai, du moins, reconcilié dans la tombe ces glorieux patriotes qui tous +ont voulu la patrie honorée, heureuse, libre et forte. Adversaire +décidé, plus que personne peut-être, de tous les moyens de rigueur, je +me suis dit que ce n'était pas à nous, fils des hommes de la Révolution, +héritiers des moissons arrosées de leur sang, à apprécier trop +sévèrement les mesures terribles que, dans leur bonne foi farouche, ils +ont jugées indispensables pour sauver des entreprises de tant d'ennemis +la jeune Révolution assaillie de toutes parts. Il est assurément fort +commode, à plus d'un demi-siècle des événements, la plume à la main, et +assis dans un bon fauteuil, de se couvrir majestueusement la face d'un +masque d'indulgence, de se signer au seul mot de Terreur; mais quand on +n'a pas traversé la tourmente, quand on n'a pas été mêlé aux enivrements +de la lutte, quand on n'a pas respiré l'odeur de la poudre, peut-on +répondre de ce que l'on aurait été soi-même, si l'on s'était trouvé au +milieu de la fournaise ardente, si l'on avait figuré dans la bataille? +Il faut donc se montrer au moins d'une excessive réserve en jugeant les +acteurs de ce drame formidable; c'est ce que comprennent et admettent +tous les hommes de bonne foi et d'intelligence, quelles que soient +d'ailleurs leurs opinions.» + +Il y a vingt-sept ans que j'écrivais ces lignes, et elles sont +aujourd'hui plus vraies que jamais. + +Sans doute il y a eu dans la Révolution des sévérités inouïes et de +déplorables excès. Mais que sont ces sévérités et ces excès, surtout si +l'on considère les circonstances effroyables au milieu desquelles ils se +sont produits, comparés aux horreurs commises au temps de la monarchie? +Que sont, sans compter les massacres de la Saint-Barthélémy, les +exécutions de 1793 et de 1794 auprès des cruautés sans nom qui ont +déshonoré le règne de Louis XIV avant et après la révocation de l'édit +de Nantes? Et nous-mêmes, avons-nous donc été si tendres, pour nous +montrer d'une telle rigueur dans nos jugements sur les grands lutteurs +de la Révolution? N'avons-nous pas vu fusiller de nos jours, après le +combat, froidement, indistinctement, au hasard, des milliers et des +milliers de malheureux? Un peu plus de réserve conviendrait donc, +surtout de la part de gens chez qui ces immolations impitoyables n'ont +pas soulevé beaucoup d'indignation. + +Ah! combien M. Guizot appréciait plus sainement les choses, quand il +écrivait à propos de la Révolution d'Angleterre et de la nôtre: «Qu'on +cesse donc de les peindre comme des apparitions monstrueuses dans +l'histoire de l'Europe; qu'on ne nous parle plus de leurs prétentions +inouïes, de leurs infernales inventions, elles ont poussé la +civilisation dans la route qu'elle suit depuis quatorze siècles.... + +«Je ne pense pas qu'on s'obstine longtemps à les condamner absolument +parce qu'elles sont chargées d'erreurs, de malheurs et de crimes: il +faut en ceci tout accorder à leurs adversaires, les surpasser même en +sévérité, ne regarder à leurs accusations que pour y ajouter, s'ils en +oublient, et puis les sommer de dresser à leur tour le compte des +erreurs, des crimes et des maux de ces temps et de ces pouvoirs qu'ils +ont pris sous leur garde. Je doute qu'ils acceptent le marché.» + +Il ne s'agit donc pas d'écheniller la Révolution. Il faut, dans une +certaine mesure, la prendre en bloc, comme on l'a dit si justement. Mais +cela n'empêche de rendre à chacun des acteurs du drame immense la +justice qui lui est due, et surtout de réduire à leur juste valeur les +anathèmes, faits de mensonges et de calomnies, dont on s'est efforcé +d'accabler la mémoire de quelques-uns des plus méritants. C'est ce que +j'ai fait pour ma part, avec la sérénité d'un homme qui n'a jamais +demandé ses inspirations qu'à sa conscience. Les fanatiques de la +légende ont hurlé, mais tous les amis de la vérité m'ont tendu la main. +«Vous êtes le laborieux reconstructeur du vrai, m'écrivait Victor Hugo +en 1865. Cette passion de la vérité est la première qualité de +l'historien.» Elle n'a fait que grandir en moi devant la persistance de +l'erreur et de la calomnie. + +Dans les polémiques soulevées par la pièce de Thermidor, et auxquelles +je ne me suis point mêlé, j'ai été plusieurs fois pris à partie. +Celui-ci, qui n'a jamais lu mes livres, s'imagine que je ne jure que par +Saint-Just et par Robespierre; celui-là insinue que je n'ai dégagé la +responsabilité de ce dernier qu'en la rejetant sur Pierre, Jacques et +Paul. Ce brave homme ne s'aperçoit pas qu'il a fait, dans un sens +contraire, ce qu'il me reproche si légèrement. + +Je demande, moi, que les responsabilités, si responsabilités il y a, +soient partagées. Je ne réclame pour Robespierre que la justice, mais +toute la justice, comme pour les autres. Que fait-il, lui? Il ramasse +tous les excès, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la +Révolution, et il les rejette bravement sur Robespierre, sans avoir +l'air de se douter du colossal et impuissant effort de ce dernier pour +réprimer tous ces excès, «arrêter le cours terrible de la Révolution» et +substituer la justice à la terreur. + +Voilà bien la méthode de M. Sardou. Il prétend connaître la Révolution. +Oui, il la connaît, à l'envers, par le rapport de Courtois et les plus +impurs libelles que la calomnie ait jamais enfantés. C'est ainsi que +Robespierre lui apparaît comme un tyran, comme un dictateur, comme un +Cromwell. Un exemple nous permettra de préciser. + +M. Sardou met à la charge de Robespierre toutes les horreurs de la +Révolution; en revanche, il en exonère complètement celui-ci ou +celui-là, Carnot par exemple. Cependant M. Sardou, qui connaît si bien +son histoire de la Révolution, même par les libelles où il a puisé ses +inspirations, ne doit pas ignorer que du 29 prairial au 8 thermidor, +c'est-à-dire dans les quarante jours où la Terreur a atteint son maximum +d'intensité, Robespierre est resté à peu près étranger à l'action du +gouvernement, qu'il n'est pour rien, en conséquence, dans les actes de +rigueur qui ont signalé cette période de six semaines, et qu'il s'est +volontairement dessaisi de sa part de dictature, alors que tel autre, +absous par lui, est resté jusqu'au bout inébranlable et immuable dans la +Terreur. + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui, en dehors de l'action +gouvernementale, s'est usé à faire une guerre acharnée à certains +représentants en mission, comme Fouché et Carrier, et à leur demander +compte «du sang versé par le crime»? + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est efforcé d'empêcher qu'on +n'érigeât en crime ou des préjugés incurables ou des choses +indifférentes? + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui s'est plaint si amèrement que l'on +persécutât les nobles uniquement parce qu'ils étaient nobles, et les +prêtres uniquement parce qu'ils étaient prêtres? + +Est-ce Robespierre, oui ou non, qui demandait que l'on substituât la +Justice à la Terreur? + +Est-ce enfin Robespierre qui est mort dans la journée du 10 thermidor, +pour avoir voulu, suivant l'expression de Barère, parlant au nom des +survivants du Comité de Salut public, «arrêter le cours terrible, +majestueux de la Révolution?» + +Eh bien! l'histoire inflexible répond que c'est Robespierre. + +Mais M. Sardou se soucie bien de la vérité historique. Aux gémonies les +vaincus de Thermidor! et vive Carnot! dont le petit-fils occupe +aujourd'hui, si correctement d'ailleurs, la première magistrature de la +République. + +Ah! les vainqueurs de Thermidor! Écoutez ce que l'on en pensait, non pas +sous la République, mais en pleine Restauration. Voici ce qu'écrivait +Charles Nodier, en 1829, dans la _Revue de Paris_: «La nouvelle du +9 thermidor, parvenue dans les départements de l'Est, développa un vague +sentiment d'inquiétude parmi les républicains exaltés, qui ne +comprenaient pas le secret de ces événements, et qui craignaient de voir +tomber ce grand oeuvre de la Révolution avec la renommée prestigieuse de +son héros, car derrière cette réputation d'incorruptible vertu qu'un +fanatisme incroyable lui avait faite, il ne restait plus un seul élément +de popularité universelle auquel les doctrines flottantes de l'époque +pussent se rattacher. Hélas! se disait-on à mi-voix, qu'allons-nous +devenir? Nos malheurs ne sont pas finis puisqu'il nous reste encore des +amis et des parents et que MM. Robespierre sont morts! Et cette crainte +n'était pas sans motifs, car le parti de Robespierre venait d'être +immolé par le parti de la Terreur.» + +Il faut croire que Charles Nodier, qui avait traversé la Révolution, +était mieux à même que M. Sardou de juger sainement les choses. + +Je sais bien que les suppôts de la Terreur n'ont pas tardé à être dupés; +que l'arme sanglante a passé de gauche à droite, et que la Terreur +blanche s'est promptement substituée à la Terreur révolutionnaire. Mais +la moralité du 9 thermidor n'en reste pas moins la même. Quiconque garde +au coeur le culte de la Révolution, ne saurait avoir assez de mépris +«pour cet exécrable parti des Thermidoriens, qui, suivant l'expression +du même Charles Nodier, n'arrachait la France à Robespierre que pour la +donner au bourreau, et qui, trompé dans ses sanguinaires espérances, a +fini par la jeter à la tête d'un officier téméraire; pour cette faction +à jamais odieuse devant l'histoire qui a tué la République au coeur dans +la personne de ses derniers défenseurs, pour se saisir sans partage du +droit de décimer le peuple, et qui n'a même pas eu la force de profiter +de ses crimes». Les républicains de nos jours, qui font chorus avec «cet +exécrable parti des Thermidoriens», feraient peut-être bien de méditer +ces paroles du royaliste auteur des _Souvenirs de la Révolution et de +l'Empire_. + +Eh bien! ce qu'il importe de rétablir à cette heure, c'est la vérité +toute nue sur le sanglant épisode de Thermidor. + +C'est ce que je me suis efforcé de faire en remettant sous les yeux du +lecteur l'histoire des faits dégagée de tout esprit de parti, l'histoire +impartiale et sereine, qui ne se préoccupe que de rendre à tous et à +chacun une exacte justice distributive. + +Je ne saurais donc mieux terminer cette courte préface qu'en rappelant +ces lignes que je traçais en 1859 à la fin du préambule de mon +_Histoire de Saint-Just_, et dont je me suis inspiré dans mon +_Précis de l'Histoire de la Révolution_: + +«Quant à l'écrivain qui s'imposera la tâche d'écrire sincèrement la vie +d'un de ces grands acteurs, il ne devra jamais perdre de vue que tous +les hommes de la Révolution qu'a dirigés un patriotisme sans +arrière-pensée, ont un droit égal à son respect. Son affection et son +penchant pour les uns ne devra diminuer en rien l'équité qu'il doit aux +autres. S'il considère comme un devoir de se montrer sévère envers ceux +qui n'ont vu dans la Révolution qu'un moyen de satisfaire des passions +perverses, une ambition sordide, et qui ont élevé leur fortune sur les +ruines de la liberté, il bénira sans réserve, tous ceux qui, par +conviction, se sont dévoués à la Révolution, qu'ils s'appellent +d'ailleurs Mirabeau ou Danton, Robespierre ou Camille Desmoulins, Carnot +ou Saint-Just, Romme ou Couthon, Le Bas ou Merlin (de Thionville), +Vergniaud ou Cambon. Il se rappellera que la plupart ont scellé de leur +sang la fidélité à des principes qui eussent assuré dans l'avenir la +grandeur et la liberté de la France, et qu'il n'a pas tenu à eux de +faire triompher; il réconciliera devant l'histoire ceux que de +déplorables malentendus ont divisés, mais qui tous ont voulu rendre la +patrie heureuse, libre et prospère: son oeuvre enfin devra être une +oeuvre de conciliation générale, parce que là est la justice, là est la +vérité, là est le salut de la démocratie.» + +ERNEST HAMEL + +Mars 1891. + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût +pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines +infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux +États-généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.-- +Popularité de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez +Duplay.--Triomphe de Robespierre.--Discussions sur la guerre.-- +Dumouriez aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de +septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la +Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73 +girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre tombe.--Le colossal +effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse. +--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes +sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre.-- +Reconnaissance de l'Être suprême. + + +I. + + +Avant de mettre sous les yeux du public le drame complet de Thermidor, +d'en exposer, à l'aide d'irréfutables documents, les causes +déterminantes, et d'en faire pressentir les conséquences, il importe, +pour l'intelligence des faits, d'esquisser rapidement la vie de l'homme +qui en a été la principale victime et qui est tombé, entraînant dans sa +chute d'incomparables patriotes et aussi, hélas! les destinées de la +République. + +Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre naquit à Arras le 6 mai 1758[2]. +Sa famille était l'une des plus anciennes de l'Artois. Son père et son +grand-père avaient exercé, l'un et l'autre, la profession d'avocat au +conseil provincial d'Artois. Sa mère, femme d'une grâce et d'un esprit +charmants, mourut toute jeune encore, laissant quatre enfants en bas +âge, deux fils et deux filles. Le père, désespéré, prit en dégoût ses +affaires; il voyagea pour essayer de faire diversion à sa douleur, et, +peu de temps après, il mourut à Munich, dévoré par le chagrin. + +[Note 2: Nous empruntons, en partie, cette esquisse de la vie de +Robespierre à la _Biographie universelle de Michaud_ (nouvelle +édition), pour laquelle nous avons écrit, il y a une trentaine d'années, +les articles Robespierre aîné, Robespierre jeune, Charlotte Robespierre, +etc.] + +Maximilien avait un peu plus de neuf ans; c'était l'aîné de la famille. +D'étourdi et de turbulent qu'il était, il devint étonnamment sérieux et +réfléchi, comme s'il eût compris qu'il était appelé à devenir le soutien +de ses deux soeurs et de son jeune frère. + +On le mit d'abord au collège d'Arras; puis bientôt, par la protection de +M. de Conzié, évêque de la ville, il obtint une bourse au collège +Louis-le-Grand. Il y fut le plus laborieux des élèves, le plus soumis +des écoliers, et, chaque année, son nom retentissait glorieusement dans +les concours universitaires. Il y avait en lui comme une intuition des +vertus républicaines. Son professeur de rhétorique, le doux et savant M. +Hérivaux, l'avait surnommé le _Romain_. + +Ses études classiques terminées, il fit son droit, toujours sous le +patronage du collège Louis-le-Grand, dont l'administration, dès qu'il +eut conquis tous ses grades, voulant lui donner une marque publique de +l'estime et de l'intérêt qu'elle lui portait, décida, par une +délibération en date du 19 juillet 1781 que, «sur le compte rendu par M. +le principal, des talents éminents du sieur de Robespierre, boursier du +collège d'Arras, de sa bonne conduite pendant douze années et de ses +succès dans le cours de ses classes, tant aux distributions de +l'Université qu'aux examens de philosophie et de droit», il lui serait +alloué une gratification de six cents livres. + +Après s'être fait recevoir avocat au parlement, il retourna dans sa +ville natale, où une cause célèbre ne tarda pas à le mettre en pleine +lumière. Il s'agissait d'un paratonnerre que M. de Bois-Valé avait fait +élever sur sa maison et dont les échevins de Saint-Omer avaient ordonné +la destruction comme menaçant pour la sûreté publique. Robespierre, dans +une fort belle plaidoirie, n'eut pas de peine à démontrer le ridicule +d'une sentence «digne des juges grossiers du quinzième siècle», et il +gagna son procès sur tous les points. + +Nommé juge au tribunal criminel d'Arras par M. de Conzié, il donna +bientôt sa démission, de chagrin d'avoir été obligé de prononcer une +condamnation à mort, et il se consacra entièrement au barreau et aux +lettres. + +Ces dernières étaient son délassement favori. Il entra dans une société +littéraire, connue sous le nom de _Société des Rosati_, dont +faisait partie Carnot, alors en garnison à Arras, et avec lequel il noua +des relations d'amitié, comme le prouve cette strophe d'une pièce de +vers qu'il composa pour une des réunions de la société: + + Amis, de ce discours usé, + Concluons qu'il faut boire; + Avec le bon ami Ruzé + Qui n'aimerait à boire? + A l'ami Carnot, + A l'aimable Cot, + A l'instant, je veux boire.... + +Peu de temps avant la Révolution, il était président de l'académie +d'Arras. En 1784, la Société royale des arts et des sciences de Metz +couronna un discours de lui sur les peines infamantes et l'opprobre qui +en rejaillissait sur les familles des condamnés. L'année suivante, il +écrivit un éloge de Gresset, où se trouvent quelques pages qui semblent +le programme du romantisme et que l'on croirait détachées de la célèbre +préface de Cromwell, s'il n'était pas antérieur de plus de trente ans au +manifeste de Victor Hugo. + +Cependant, on entendait retentir comme le bruit avant-coureur de la +Révolution. A la nouvelle de la convocation des États-généraux, +Robespierre publia une adresse au peuple artésien, qui n'était autre +chose qu'un acte d'accusation en bonne forme contre l'ancienne société +française. Aussi, sa candidature fût-elle vivement combattue par les +privilégiés qui, dans le camp du tiers-état, disposaient de beaucoup +d'électeurs. Il n'en fut pas moins élu député aux États-généraux le 26 +avril 1789, et, presque tout de suite, il partit pour Paris où +l'attendait une carrière si glorieuse et si tragique. + + + + +II. + + +Ses débuts à l'Assemblée constituante furent modestes; mais il allait +bientôt s'y faire une situation prépondérante. Assis à l'extrême gauche +de l'Assemblée, il était de ceux qui voulaient imprimer à la Révolution +un caractère entièrement démocratique, et il s'associa à toutes les +mesures par lesquelles le tiers-état signala son avènement. Toutes les +libertés eurent en lui le plus intrépide défenseur. Répondant à ceux qui +s'efforçaient d'opposer des restrictions à l'expansion de la pensée, il +disait: «La liberté de la presse est une partie inséparable de celle de +communiquer ses pensées; vous ne devez donc pas balancer à la déclarer +franchement.» Lorsque l'Assemblée discuta une motion de Target, tendant +à faire proclamer que le gouvernement était monarchique, il demanda que +chacun pût discuter librement la nature du gouvernement qu'il convenait +de donner à la France. + +Accueilli par les cris: _A l'ordre! à l'ordre!_ il n'en insista pas +moins, vainement d'ailleurs, pour la prise en considération de sa +motion. Ses tendances démocratiques se trouvaient donc nettement +dessinées dès cette époque, et la cour le considérait comme son plus +terrible adversaire, d'autant plus redoutable qu'elle le savait +inaccessible à toute espèce de corruption. + +Sa renommée allait grandissant de jour en jour. Ses efforts désespérés +et vains pour faire pénétrer dans la Constitution nouvelle le suffrage +universel, achevèrent de porter au comble sa popularité. + +Mais il n'y avait pas que les prolétaires qui fussent privés du droit de +participer aux affaires publiques. Deux classes d'hommes, sous l'ancien +régime, étaient complètement en dehors du droit commun, c'étaient les +juifs et les comédiens. L'abbé Maury, ayant proposé de maintenir leur +exclusion de la vie civile, Robespierre s'élança à la tribune: «Il était +bon, dit-il, en parlant des comédiens, qu'un membre de cette Assemblée +vînt réclamer en faveur d'une classe trop longtemps opprimée....» Et, à +propos des juifs: «On vous a dit sur les juifs des choses infiniment +exagérées et souvent contraires à l'histoire. Je pense qu'on ne peut +priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur +donne le titre d'hommes. Cette cause est la cause générale....» Plus +heureux cette fois, il finit par triompher, grâce au puissant concours +de Mirabeau. + +«Cet homme, ira loin, disait ce dernier, il croit tout ce qu'il dit.» Il +n'était pas de question importante où il n'intervînt dans le sens le +plus large et le plus démocratique. Dans les discussions relatives aux +affaires religieuses, il se montra, ce qu'il devait rester toujours, le +partisan de la tolérance la plus absolue et le défenseur résolu de la +liberté des cultes, n'hésitant pas d'ailleurs à appuyer de sa parole, +même contre le sentiment populaire, ce qui lui paraissait conforme à la +justice et à l'équité. + +Ce fut à sa voix que l'Assemblée constituante décida qu'aucun de ses +membres ne pourrait être promu au ministère pendant les quatre années +qui suivraient la session, ni élu à la législature suivante, double +motion qui dérangea bien des calculs ambitieux, et qui témoignait de son +profond désintéressement. Il jouissait alors d'un ascendant considérable +sur ses collègues. Les journaux de l'époque célébraient à l'envi ses +vertus, ses talents, son courage, son éloquence. Déjà, le peuple l'avait +salué du nom d'_Incorruptible_, qui lui restera dans l'histoire. + +En revanche, il était en butte à la haine profonde de la réaction. Mais +cela le touchait peu. «Je trouve un dédommagement suffisant de la haine +aristocratique qui s'est attachée à moi dans les témoignages de +bienveillance dont m'honorent tous les bons citoyens», écrivait-il à un +de ses amis, le 1er avril 1790. Il venait d'être nommé président de la +_Société des Amis de la Constitution_, dont il avait été l'un des +fondateurs. + +Au mois de juin de l'année suivante, il était nommé accusateur public +par les électeurs de Versailles et de Paris. Il accepta, non sans +quelque hésitation, la place d'accusateur près le tribunal criminel de +Paris. «Quelque honorable que soit un pareil choix», écrivait-il à l'un +de ses amis à Arras, «je n'envisage qu'avec frayeur les travaux pénibles +auxquels cette place va me condamner ... mais, ajoute-t-il avec une +sorte de tristesse et un étrange pressentiment, je suis appelé à une +destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu'à ce que j'aie fait +le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie.» Il venait à +peine d'être appelé à ces fonctions que le roi et la reine quittaient +les Tuileries et Paris. + +On connaît les tristes péripéties de l'arrestation de Varennes. +Robespierre fut de ceux qui alors proposèrent la mise en accusation du +roi pour avoir déserté son poste. Toutefois, il se montra opposé, comme +s'il eût prévu un piège, à la pétition fameuse, rédigée par Laclos, au +sujet de la déchéance, pétition que l'on devait colporter au +Champ-de-Mars dans la journée du 17 juillet, et qui devait être arrosée +de tant de sang français. + +Le soir même de cette journée, un grand changement se fit dans la vie de +Robespierre. Jusque-là, il avait demeuré, isolé, dans un petit +appartement de la rue de Saintonge, au Marais, depuis le retour de +l'Assemblée à Paris. Dans la soirée du 17, comme on craignait que la +cour et les ministres ne se portassent à quelque extrémité sur les +meilleurs patriotes, M. et Mme. Roland l'engagèrent à venir habiter avec +eux, mais il préféra l'hospitalité qui lui fut offerte par le menuisier +Duplay, son admirateur passionné, qui allait devenir son ami le plus +cher, et dont, jusqu'à sa mort, il ne devait plus quitter la maison, +située rue Saint-Honoré, à quelques pas de l'ancien couvent des +Jacobins. + +Jusqu'à la fin de la Constituante, il ne cessa de lutter avec une +intrépidité stoïque contre l'esprit de réaction qui l'avait envahie. +Lorsque le dernier jour du mois de septembre 1791, le président Thouret +eut proclamé que l'Assemblée avait terminé sa mission, une scène étrange +se passa à la porte de la salle. Là, le peuple attendait, des couronnes +de chêne à la main. Quand il aperçut Robespierre et Pétion, il les leur +mit sur la tête. Les deux députés essayèrent de se dérober à ce triomphe +en montant dans une voiture de place, mais aussitôt les chevaux en +furent dételés et quelques citoyens s'attelèrent au fiacre, tenant à +honneur de le traîner eux-mêmes. Mais déjà Robespierre était descendu de +la voiture; il rappela le peuple au respect de sa propre dignité, et, +accompagné de Pétion, il regagna à pied la demeure de son hôte, salués +l'un et l'autre, sur leur passage, de ces cris d'amour: «Voilà les +véritables amis, les défenseurs des droits du peuple.» Ici finit la +période la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre. + + + + +III + + +Après être allé passer quelques semaines dans son pays natal, qu'il +n'avait pas revu depuis deux ans, et où il fut également l'objet d'une +véritable ovation, il revint à Paris qu'il trouva en proie à une +véritable fièvre belliqueuse. Les Girondins, maîtres de l'Assemblée +législative, y avaient prêché la guerre à outrance, et leurs discours +avaient porté au suprême degré l'exaltation des esprits. + +Au risque de compromettre sa popularité, Robespierre essaya de calmer +l'effervescence publique et de signaler les dangers d'une guerre +intempestive. La guerre, dirigée par une cour évidemment hostile aux +principes de la Révolution, lui semblait la chose la plus dangereuse du +monde. Ce serait, dit-il, la guerre de tous les ennemis de la +Constitution française contre la Révolution, ceux du dedans et ceux du +dehors. «Peut-on, raisonnablement, ajouta-t-il, compter au nombre des +ennemis du dedans la cour et les agents du pouvoir exécutif? Je ne puis +résoudre cette question, mais je remarque que les ennemis du dehors, les +rebelles français et ceux qui passent pour vouloir les soutenir, +prétendent qu'ils ne sont les défenseurs que de la cour de France et de +la noblesse française.» Il parvint à ramener à son opinion la plus +grande partie des esprits; les Girondins ne le lui pardonnèrent pas, et +ce fut là le point de départ de leur acharnement contre lui. + +La guerre se fit néanmoins. Mais ses débuts, peu heureux, prouvèrent +combien Maximilien avait eu raison de conseiller à la France d'attendre +qu'elle fût attaquée avant de tirer elle-même l'épée du fourreau. + +On vit alors Robespierre donner sa démission d'accusateur public, aimant +mieux servir la Révolution comme simple citoyen que comme fonctionnaire. +Il fonda, sous le titre de _Défenseur de la Constitution_, un +journal pour défendre cette Constitution, non pas contre les idées de +progrès, dont il avait été à la Constituante l'ardent propagateur, mais +contre les entreprises possibles de la cour, convaincu, dit-il, que le +salut public ordonnait à tous les bons citoyens de se réfugier à l'abri +de la Constitution pour repousser les attaques de l'ambition et du +despotisme. Il mettait donc au service de la Révolution son journal et +la tribune des Jacobins, dont il était un des principaux orateurs, se +gardant bien, du reste, d'être le flagorneur du peuple et n'hésitant +jamais à lui dire la vérité. + +Cela se vit bien aux Jacobins, le 19 mars 1792, quand le ministre +girondin Dumouriez vint, coiffé du bonnet rouge, promettre à la société +de se conduire en bon patriote. Au moment où, la tête nue et les cheveux +poudrés, Robespierre se dirigeait vers la tribune pour lui répondre, un +_sans-culotte_ lui mit un bonnet rouge sur la tête. Aussitôt il +arracha le bonnet sacré et le jeta dédaigneusement à terre, témoignant, +par là, combien peu il était disposé à flatter bassement la multitude. + +Dès le mois de juillet, il posa nettement, dans son journal et à la +tribune des Jacobins, la question de la déchéance et de la convocation +d'une Convention nationale. «Est-ce bien Louis XVI qui règne? +écrivit-il. Non, ce sont tous les intrigants qui s'emparent de lui tour +à tour. Dépouillé de la confiance publique, qui seule fait la force des +rois, il n'est plus rien par lui-même.» + +«... Au-dessus de toutes les intrigues et de toutes les factions, la +nation ne doit consulter que les principes et ses droits. La puissance +de la cour une fois abattue, la représention nationale régénérée, et +surtout la nation assemblée, le salut public est assuré.» + +Le 10 août, le peuple fit violemment ce que Robespierre aurait voulu +voir exécuter par la puissance législative. Il le félicita de son +heureuse initiative et complimenta l'Assemblée d'avoir enfin effacé, au +bruit du canon qui détruisait la vieille monarchie, l'injurieuse +distinction établie, malgré lui, par la Constituante entre les citoyens +actifs et les citoyens non actifs. + +Dans la soirée même, sa section, celle de la place Vendôme, le nomma +membre du nouveau conseil général de la commune. Élu président du +tribunal institué pour juger les conspirateurs, il donna immédiatement +sa démission en disant qu'il ne pouvait être juge de ceux qu'il avait +dénoncés, et qui, «s'ils étaient les ennemis de la patrie, s'étaient +aussi déclarés les siens».[3] + +[Note 3: Lettre insérée dans le _Moniteur_ du 28 août 1792.] + +Nommé également membre de l'assemblée électorale chargée de choisir les +députés à la Convention nationale, Il prit peu de part aux délibérations +de la Commune. Le bruit des affreux massacres de septembre vint +tardivement le frapper au milieu de ses fonctions d'électeur. A cette +nouvelle, il se rendit au conseil général où, avec Deltroy et Manuel, il +reçut la mission d'aller protéger la prison du Temple qui fut, en effet, +épargnée par les assassins.[4] + +[Note 4: Procès-verbaux du conseil général de la commune de Paris. +_Archives de la ville_, v. 22, carton 0.70.] + +Jusqu'ici, rien de sanglant n'apparaît ni dans ses actes ni dans ses +paroles. Maintenant, jusqu'où doit aller, devant l'histoire, sa part de +responsabilité dans les mesures sévères, terribles que, pour sauver la +Révolution et la patrie, la Convention allait bientôt prendre ou +ratifier? C'est ce dont le lecteur jugera d'après ce récit, écrit +d'après les seules sources officielles, authentiques et originales. + + + + +IV + + +Élu membre de la Convention nationale par les électeurs de Paris, +Robespierre fut, dès les premières séances, l'objet d'une violente +accusation de la part des hommes de la Gironde. Déjà Guadet, aux +Jacobins, lui avait reproché amèrement d'être l'idole du peuple, et +l'avait exhorté naïvement à se soustraire par l'ostracisme à cette +idolâtrie. Lasource l'accusa d'aspirer à la dictature. A l'accusation +dirigée contre lui, il opposa toute sa vie passée. «La meilleure réponse +à de vagues accusations est de prouver qu'on a toujours fait des actes +contraires. Loin d'être ambitieux, j'ai toujours combattu les ambitieux. +Ah! si j'avais été l'homme de l'un de ces partis qui, plus d'une fois, +tentèrent de me séduire, si j'avais transigé avec ma conscience et trahi +la cause du peuple, je serais à l'abri des persécutions....» + +Barbaroux et Louvet vinrent à la rescousse. Le frivole auteur de +_Faublas_, devançant les Thermidoriens, voulait absolument que la +Convention frappât d'un acte d'accusation l'adversaire de son parti, +parce qu'on l'avait proclamé l'homme le plus vertueux de France et que +l'idolâtrie dont un citoyen était l'objet pouvait être mortelle à la +patrie, parce qu'on l'entendait vanter constamment la souveraineté du +peuple, et qu'il avait abdiqué le poste périlleux d'accusateur public. +Malgré le vide et le ridicule de ces accusations, une partie de la +Convention applaudit à la robespierride de Louvet, que le ministre +Roland fit répandre dans les provinces à quinze mille exemplaires. + +Écrasante fut la réponse de Robespierre. Il n'eut pas de peine à prouver +qu'à l'époque où l'on prétendait qu'il exerçait la dictature, toute la +puissance était entre les mains de ses adversaires. Après avoir reproché +à ceux-ci de ne parler de dictature que pour l'exercer eux-mêmes sans +frein, il termina par un appel à la conciliation, ne demandant d'autre +vengeance contre ses calomniateurs «que le retour de la paix et le +triomphe de la liberté». + +Mais sourds à cet appel à la conciliation, les imprudents Girondins ne +firent que redoubler d'invectives et d'animosité à l'égard de +Robespierre et de Danton. La lutte entre la Gironde et la Montagne +s'envenimait chaque jour et ne devait se terminer que par +l'extermination d'un des deux partis. Mais d'où vinrent les attaques +passionnées et les premiers traits empoisonnés? La justice nous commande +bien de le dire, elles vinrent des Girondins. + +Le jugement du roi, dans lequel Girondins et Montagnards votèrent en +grande majorité pour la mort, fut à peine une halte au milieu de cette +lutte sans trêve ni merci. + +Le jour même où Louis XVI était décapité, Robespierre prenait la parole +pour faire l'éloge de son ami Lepeletier de Saint-Fargeau, qui venait de +tomber sous le poignard d'un assassin. Lorsque, dans la même séance, +Bazire proposa que la peine de mort fût décrétée contre quiconque +cacherait le meurtrier ou favoriserait sa fuite, il attaqua avec force +cette motion comme contraire aux principes. «Quoi! s'écria-t-il, au +moment où vous allez effacer de votre code pénal la peine de mort, vous +la décréteriez pour un cas particulier! Les principes d'éternelle +justice s'y opposent.» Et, sur sa proposition, l'Assemblée passa à +l'ordre du jour. + +Déjà, du temps de la Constituante, il avait éloquemment, mais en vain, +réclamé l'abolition de la peine de mort. Que ne fût-il écouté alors! +Peut-être, comme il le dit lui-même un jour, l'histoire n'aurait-elle +pas eu à enregistrer les actes sanglants qui jettent une teinte si +sombre sur la Révolution. Mais on approchait de l'heure des sévérités +implacables. + +La Convention, croyant reconnaître la main de l'étranger et celle des +éternels adversaires de la Révolution dans les agitations qui marquèrent +le mois de mars 1793, commença à prendre des mesures terribles contre +les ennemis du dedans et du dehors. Le 10 mars, sur la proposition de +Danton, elle adopta un projet de tribunal révolutionnaire, projet rédigé +par le girondin Isnard, décrétant virtuellement ainsi le régime de la +Terreur. + +Dans les discussions auxquelles donna lieu l'organisation de ce +tribunal, Robespierre se borna à demander qu'il fût chargé de réprimer +les écrits soudoyés tendant à pousser à l'assassinat des défenseurs de +la liberté, et surtout que l'on définît bien ce que l'on entendait par +conspirateurs. «Autrement, dit-il, les meilleurs citoyens risqueraient +d'être victimes d'un tribunal institué pour les protéger contre les +entreprises des contre-révolutionnaires.» + +Nommé membre du comité de Défense nationale, dit _Commission de Salut +public_, dont faisaient également partie Isnard, Vergniaud, Guadet et +quelques autres Girondins, il donna presque aussitôt sa démission, ne +voulant pas s'y trouver, dit-il, avec Brissot, qu'il regardait comme un +complice de Dumouriez. Il refusa également d'entrer dans le grand comité +de Salut public qui succéda à celui de défense nationale. + +Les débats sur la Constitution firent à peine trêve aux querelles +intestines qui divisaient la Convention. C'est au moment où les +Girondins ressassaient contre Robespierre et Danton leur éternelle +accusation de dictature que le premier, après avoir exposé, aux +applaudissements de l'Assemblée, son mémorable projet de Déclaration des +droits de l'homme, prononçait ces paroles, toujours dignes d'être +méditées: «Fuyez la manière ancienne des gouvernements de vouloir trop +gouverner; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire +ce qui ne nuit point à autrui; laissez aux communes le droit de régler +elles-mêmes leurs propres affaires en tout ce qui ne tient point +essentiellement à l'administration générale de la République; rendez à +la liberté individuelle tout ce qui n'appartient pas naturellement à +l'autorité publique, et vous aurez laissé d'autant moins de prise à +l'ambition et à l'arbitraire.» Sages paroles, dont il serait bien temps +de s'inspirer. + +Mais, à chaque instant, de nouvelles explosions interrompaient ces +pacifiques discussions. Lorsque les Girondins avaient proposé la mise en +accusation de Marat pour ses écrits violents, Danton s'était écrié: +«N'entamez pas la Convention», et Robespierre avait également essayé de +s'opposer à l'adoption d'un décret qui devait être suivi, hélas! de bien +d'autres décrets analogues. Les Girondins ne firent que ménager à +l'_Ami du peuple_ un triomphe éclatant. + +On sait comment ils finirent par sombrer dans les journées du 31 mai et +du 2 juin, sous l'irrésistible impulsion du peuple de Paris, qu'ils +avaient exaspéré. Depuis huit mois qu'ils étaient en possession du +pouvoir, ils n'avaient su que troubler le pays et l'Assemblée par leurs +haines implacables et leurs rancunes immortelles. «Encore quelques mois +d'un pareil gouvernement, a écrit leur chantre inspiré, et la France, à +demi conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution, +dévorée par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé +d'exister et comme république et comme nation. Tout périssait entre les +mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec +eux ou fortifier le gouvernement[5]. + +[Note 5: Les _Girondins_, par M. de Lamartine. T. VI, p. 155.] + +Les journées des 31 mai et 2 juin, que trois mois après le 9 thermidor, +Robert Lindet qualifiait encore de «grandes, heureuses, utiles et +nécessaires», ne coûtèrent pas une goutte de sang au pays, et +vraisemblablement les Girondins n'auraient pas été immolés, s'ils +n'avaient point commis le crime de soulever une partie de la France +contre la Convention. + + + + +V + + +«La liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés, +s'était écrié Saint-Just, dans la séance du 8 juillet 1793, en terminant +son rapport sur les Girondins décrétés d'accusation à la suite du 31 +mai. Proscrivez ceux qui ont fui pour prendre les armes ... non pour ce +qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait; jugez les autres et +pardonnez au plus grand nombre, l'erreur ne doit pas être confondue avec +le crime, et vous n'aimez point à être sévères.» + +Mais le décret, rendu à la suite de ce rapport, ne proscrivait que neuf +représentants, qui s'étaient mis en état de rébellion dans les +départements de l'Eure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, et ne frappait +d'accusation que les députés Gensonné, Guadet, Vergniaud, Gardien et +Mollevault. Cela parut infiniment trop modéré aux ardents de la +Montagne, aux futurs Thermidoriens. + +Le 3 octobre, Amar parut à la tribune pour donner lecture d'un nouveau +rapport contre les Girondins, au nom du comité de Sûreté générale. +Quarante-six députés, cette fois, étaient impliqués dans l'affaire et +renvoyés devant le tribunal révolutionnaire. Mais ce n'était pas tout. +Amar termina son rapport par la lecture d'une protestation, restée +secrète jusque-là, contre les événements des 31 mai et 2 juin, et +portant les signatures de soixante-treize membres de l'Assemblée, dont +il réclama l'arrestation immédiate. + +Cette mesure parut insuffisante à quelques membres qui, appuyés par le +rapporteur, proposèrent, aux applaudissements d'une partie de +l'Assemblée, de décréter également d'accusation les soixante-treize +signataires de la protestation. C'était le glaive suspendu sur les têtes +de ces malheureux. Où donc étaient alors ceux qui, depuis, se sont +donnés comme ayant voulu les sauver? L'Assemblée allait les livrer au +bourreau quand Robespierre, devenu, depuis le mois de juillet, membre du +comité de Salut public, s'élança à la tribune. En quelques paroles +énergiques, il montra combien il serait injuste et impolitique de livrer +au bourreau les signataires dont on venait de voter l'arrestation, et +dont la plupart étaient des hommes de bonne foi, qui n'avaient été +qu'égarés. + +L'Assemblée, ramenée à de tout autres sentiments, ne resta pas sourde à +ce langage généreux, et, au milieu des applaudissements décernés au +courageux orateur, elle se rangea à son avis. Les soixante-treize +étaient sauvés. + +Les témoignages de reconnaissance n'ont pas manqué à Robespierre, +témoignages que les Thermidoriens avaient eu grand soin de dissimuler. +Fort heureusement nous avons pu les faire revenir au jour. Je me +contenterai d'en citer quelques-uns. + +«Citoyen notre collègue, lui écrivaient, au nom de leurs compagnons +d'infortune, le 29 nivôse an II, les députés Hecquet, Queinec, Arnault, +Saint-Prix, Blad et Vincent, nous avons emporté, du sein de la +Convention et dans notre captivité, un sentiment profond de +reconnaissance, excité par l'opposition généreuse que tu formas le 3 +octobre, à l'accusation proposée contre nous. La mort aura flétri notre +coeur avant que cet acte de bienfaisance en soit effacé.» + +Écoutez Garilhe, député de l'Ardèche à la Convention: «La loyauté, la +justice et l'énergie que vous avez développées le 3 octobre, en faveur +des signataires de la déclaration du 6 juin, m'ont prouvé que, de même +que vous savez, sans autre passion que celle du bien public, employer +vos talents à démasquer les traîtres, de même vous savez élever votre +voix avec courage en faveur de l'innocent trompé. Cette conduite +généreuse m'inspire la confiance de m'adresser à vous....» + +Lisez enfin ces quelques lignes écrites de la Force à la date du 3 +messidor an II (21 juin 1794), c'est-à-dire un peu plus d'un mois avant +le 9 thermidor, et signées de trente et un Girondins: «Citoyen, tes +collègues détenus à la Force t'invitent à prendre connaissance de la +lettre dont ils t'envoient copie. Ils espèrent que, conséquemment à tes +principes, tu l'appuieras. Quoique nous te devions beaucoup, nous ne te +parlerons point de notre reconnaissance, il suffit de demander justice à +un républicain tel que toi.» + +Combien y en a-t-il qui, après Thermidor, se souviendront de ce cri de +reconnaissance? C'est triste à dire, mais beaucoup, comme +Boissy-d'Anglas, qui comparait alors Robespierre à Orphée, feront chorus +avec les calomniateurs de celui qui les avait arrachés à la mort. + + + + +VI + + +C'était le temps où, suivant l'expression du général Foy, la France +accomplissait son colossal effort. Sans doute, on peut maudire les +sévérités de 1793, mais il est impossible de ne pas les comprendre. +Croit-on que c'est avec des ménagements que la République serait +parvenue à rejeter l'Europe coalisée et les émigrés en armes au delà du +Rhin, à écraser la Vendée, à faire rentrer sous terre l'armée des +conspirateurs? Comme tous ses collègues du comité de Salut public et de +la Convention, Robespierre s'associa à toutes les mesures inflexibles +que commandait la situation. + +Mais, plus que ses collègues du comité, il eut le courage de combattre +les excès inutiles, ce qu'il appelait «l'exagération systématique des +faux patriotes» et les fureurs anarchiques si propres à déconsidérer la +Révolution française. «La sagesse seule peut fonder une République, +disait-il, le 27 brumaire (17 novembre 1793), à la Convention. Soyez +dignes du peuple que vous représentez; le peuple hait tous les excès.» + +Avec Danton, il s'éleva courageusement contre les saturnales de la +déprêtrisation et l'intolérance de quelques sectaires qui transformaient +la dévotion en crime d'État. «De quel droit, s'écriait-il, le 1er +frimaire, aux Jacobins, des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière +de la Révolution viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom +de la liberté? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages rendus +à la vérité pure en des farces éternelles et ridicules? Pourquoi leur +permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple et d'attacher +les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie? La Convention +ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte. On a +dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe. Celui qui veut les empêcher +est plus fanatique que celui qui dit la messe.» Il faut avouer que si +c'était là de la _religiosité_, il y avait quelque courage à en +faire parade, au moment où l'on emprisonnait comme suspects ceux qui +allaient aux vêpres, et où, malgré son immense influence morale et sa +qualité de membre du comité de Salut public, il lui fut impossible, à +lui Robespierre, de réprimer ces odieux excès. + +Quelques jours après, Danton disait à la Convention: «Si nous n'avons +pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas +plus honorer le prêtre de l'incrédulité. Nous voulons servir le peuple. +Je demande qu'il n'y ait plus de mascarade antireligieuse.» + +Le 15 frimaire, Robespierre, revenant encore sur le même sujet, +demandait instamment à la Convention qu'on empêchât les autorités +particulières de servir les ennemis de la République par des mesures +irréfléchies et qu'il fût sévèrement interdit à toute force armée de +s'immiscer dans ce qui appartenait aux opinions religieuses. + +Écoutons-le encore, le 18 pluviôse, stigmatisant les exagérés de sa +mordante ironie: «Faut-il reprendre nos forteresses? ils veulent prendre +d'assaut les églises et escalader le ciel; ils oublient les Autrichiens +pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la +fidélité de nos alliés? ils déclameront contre tous les gouvernements, +et vous proposeront de mettre en état d'accusation le Grand Mogol +lui-même.... Vous ne pourriez jamais vous imaginer certains excès commis +par des contre-révolutionnaires hypocrites pour flétrir la cause de la +Révolution.» + +Épuisé par ces luttes continuelles, il tomba malade à cette époque, et, +pendant trois semaines (du 30 pluviôse au 23 ventôse), il fut obligé de +garder la chambre. Quand il reparut, l'hébertisme, foudroyé par le +_Vieux Cordelier_ de Camille Desmoulins et par un virulent rapport +de Saint-Just à la Convention, était terrassé, et ses plus ardents +sectaires, accusés d'avoir conspiré le renversement de la Convention, +étaient livrés au tribunal révolutionnaire. + +Mais ce coup porté aux exagérés eut cela de funeste qu'il engagea +certains membres des comités de Salut public et de Sûreté générale à +poursuivre ceux qui s'étaient le plus violemment déchaînés contre les +hébertistes et qu'on appelait les _Indulgents_. Depuis quelque +temps déjà, Danton et Camille Desmoulins, considérés comme les chefs de +ce parti, après avoir tant poussé eux-mêmes aux mesures extrêmes, +avaient été l'objet des plus amères dénonciations. A diverses reprises, +Robespierre défendit, avec une énergie suprême, à la Convention et aux +Jacobins, ses deux amis et compagnons d'armes dans la carrière de la +Révolution. Pourquoi aurait-il attaqué Camille? Est-ce que le _Vieux +Cordelier_ n'est pas d'un bout à l'autre un véritable dithyrambe en +son honneur[6]. Le jour où, au sein du comité de Salut public, Billaud- +Varenne proposa la mise en accusation de Danton, Robespierre se leva +comme un furieux en s'écriant que l'on voulait perdre les meilleurs +patriotes[7]. + +[Note 6: Un journal a récemment publié certains extraits du numéro 7 +du _Vieux Cordelier_, défavorables à Robespierre. Mais ce numéro 7, +arrangé ou non après coup, n'a paru que six mois après la mort de +Camille Desmoulins, un mois après celle de Robespierre; celui-ci n'avait +donc pu s'en montrer froissé.] + +[Note 7: Déclaration de Billaud-Varenne dans la séance du 9 +thermidor.] + +Robespierre ne consentit à abandonner Danton que lorsqu'on fut parvenu à +faire pénétrer dans son esprit la conviction que Danton s'était laissé +corrompre, conviction partagée par l'intègre Cambon. Dans son procès, +Danton a parlé, sans les nommer, des deux plats coquins qui l'avaient +perdu dans l'esprit de Robespierre. Quoiqu'il en soit, le sacrifice de +Danton et de ses amis fut un grand malheur. «Soixante-quatre ans se sont +écoulés depuis le jour où la Convention nationale a immolé Danton, ai-je +écrit dans mon _Histoire de Saint-Just_, et, depuis cette époque, +les historiens n'ont cessé d'agiter les discussions autour de ce fatal +holocauste. Les uns ont cherché à le justifier; les autres se sont +efforcés d'en rejeter tout l'odieux sur Robespierre; les uns et les +autres sont, je crois, hors de la vérité. La mort de Danton a été une +irréprochable faute; mais elle n'a pas été le fait particulier de +celui-ci ou de celui-là, elle a été le fait de la Convention entière; ça +été le crime, je me trompe, ça été la folie de tous[8].» La mort de +Danton fut un coup de bascule, une sorte de revanche de celle des +hébertistes; mais ce n'en fut pas moins une proie nouvelle jetée à la +réaction[9]. + +[Note 8: _Histoire de Saint-Just_, édition princeps, p. 444.] + +[Note 9: J'ai sous les yeux le mandat d'arrêt rendu contre les +dantonistes par les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il +est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout en +haut d'une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date, et est +ainsi conçu: «Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent +que Danton, Lacroix (du département d'Eure-et-Loir), Camille Desmoulins +et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront arrêtés +et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément +et au secret....» + +La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que +le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé, +dans l'ordre suivant: Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin) +Collot-d'Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon, +Dubarran, Voulland, Moïse Bayle, Amar, Élie Lacoste, Robespierre, +Lavicomterie.... Un seul parmi les membres du comité de Salut public ne +donna pas sa signature, ce fut Robert Lindet. + +Carnot, qui a signé le troisième, s'est excusé plus tard en disant que, +fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il +n'avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu'il venait de +combattre (_Mémoires sur Carnot_, t. 1er, page 369). Mauvaise +excuse. Qui l'empêchait de faire comme Robert Lindet en cette occasion, +ou comme fit Robespierre, en maintes autres circonstances, de +s'abstenir? Mieux valait avouer que, comme Robespierre, il avait fini +par céder aux obsessions de Billaud-Varenne.] + + + + +VII + + +Toutefois, il faut bien le dire, l'effet immédiat de cette sanglante +tragédie, fut de faire rentrer sous terre la contre-révolution. L'idée +républicaine, loin de s'affaiblir, éclata plus rayonnante que jamais, et +se manifesta sous toutes les formes. + +Au lendemain de la chute des dantonistes, la Convention, sur un rapport +de Carnot, supprimait l'institution des ministères et la remplaçait par +l'établissement de douze commissions, comprenant les diverses +attributions des anciens ministères. Il y avait la commission de +l'instruction publique, si négligée jadis, et qui, pour la première +fois, figurait au rang des premiers besoins du pays. + +Presque en même temps, dans un accès de sombre enthousiasme, l'Assemblée +décrétait que tout individu qui usurperait la souveraineté du peuple +serait mis à mort sur-le-champ, et que, dans le délai d'un mois, chacun +de ses membres rendrait compte de sa conduite politique et de l'état de +sa fortune. C'était là sans doute un décret très austère et personne +moins que Robespierre ne pouvait en redouter les effets; il le critiqua +néanmoins, parce qu'il craignit que les malveillants ne s'en fissent une +arme contre les riches et ne portassent dans les familles une +inquisition intolérable. Il était en cela fidèle au système de +modération et de bon sens qui, quelques jours auparavant, l'avait engagé +à défendre les signataires des fameuses pétitions des huit mille et des +vingt mille, que certains énergumènes voulaient ranger en bloc dans la +catégorie des suspects. + +Jusqu'au dernier jour, il ne se départit pas du système qu'il avait +adopté: guerre implacable, sans trêve ni merci, à tous les ennemis +actifs de la République, à tous ceux qui conspiraient la destruction de +l'ordre de choses résultant des principes posés en 1789; mais tolérance +absolue à l'égard de ceux qui n'étaient qu'égarés. Il ne cessa de +demander que l'on ne confondît pas l'erreur avec le crime et que l'on ne +punît pas de simples opinions ou des préjugés incurables. Il voulait, en +un mot, que l'on ne cherchât pas partout des coupables. + +Nous le voyons, à la fin de germinal, refuser sa signature à la +proscription du général Hoche, qui avait été arrêté à l'armée des Alpes +sur un ordre écrit de Carnot et signé par ce dernier et +Collot-d'Herbois. Le 22 germinal (11 avril 1794), le comité de Salut +public eut à statuer sur le sort du général. Neuf de ses membres étaient +présents: Barère, Carnot, Couthon, Collot-d'Herbois, C.-A. Prieur, +Billaud-Varenne, Robespierre, Saint-Just et Robert Lindet. Deux étaient +en mission aux armées, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la Marne), le +douzième, Hérault-Séchelles, venait d'être guillotiné. + +Le résultat des débats de cette séance du 22 germinal fut l'arrêté +suivant: «Le comité de Salut public arrête que le général Hoche sera mis +en état d'arrestation et conduit dans la maison d'arrêt dite des Carmes, +pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre.» Tous signèrent, tous excepté +Robespierre qui, n'approuvant pas la mesure, ne voulut pas l'appuyer de +l'autorité de son nom[10]. + +[Note 10: Ont signé, dans l'ordre suivant: Saint-Just, +Collot-d'Herbois, Barère, C.-A. Prieur, Carnot, Couthon, Robert Lindet +et Billaud-Varenne.--M. Hippolyte Carnot, dans ses _Mémoires sur +Carnot_, fait figurer Robespierre au nombre des signataires de cet +arrêté. C'est une grave erreur. Nous avons relevé nous-même cet arrêté +sur les catalogues de M. Laverdet. Nous avons fait mieux, nous avons été +consulter--ce que chacun peut faire comme nous--l'ordre d'écrou du +général aux archives de la préfecture de police, et nous l'avons trouvé +parfaitement conforme au texte de l'arrêté publié dans le catalogue +Laverdet.] + +Hoche n'ignora point qu'il avait eu Robespierre pour défenseur au Comité +de Salut public, et, le 1er prairial, il lui écrivit la lettre suivante +que nous avons révélée à l'histoire: «L. Hoche à Robespierre. Le soldat +qui a mille fois bravé la mort dans les combats ne la craint pas sur +l'échafaud. Son seul regret est de ne plus servir son pays et de perdre +en un moment l'estime du citoyen qu'il regarda de tout temps comme son +génie tutélaire. Tu connais, Robespierre, la haute opinion que j'ai +conçue de tes talents et de tes vertus; les lettres que je t'écrivis de +Dunkerque[11] et mes professions de foi sur ton compte, adressées à +Bouchotte et à Audoin, en sont l'expression fidèle; mais mon respect +pour toi n'est pas un mérite, c'est un acte de justice, et s'il est un +rapport sous lequel je puisse véritablement t'intéresser, c'est celui +sous lequel j'ai pu utilement servir la chose publique. Tu le sais, +Robespierre, né soldat, soldat toute ma vie, il n'est pas une seule +goutte de mon sang que je n'ai (_sic_) consacré (_sic_) à la +cause que tu as illustrée. Si la vie, que je n'aime que pour ma patrie, +m'est conservée, je croirai avec raison que je la tiens de ton amour +pour les patriotes. Si, au contraire, la rage de mes ennemis m'entraîne +au tombeau, j'y descendrai en bénissant la République et Robespierre. L. +HOCHE.» Cette lettre ne parvint pas à son adresse[12]. Hoche était +certainement de ceux auxquels Robespierre faisait allusion lorsque, dans +son discours du 8 thermidor, il reprochait aux comités de persécuter les +généraux patriotes[13]. + +[Note 11: Ces lettres ont disparu. C'est encore là un vol fait à +l'histoire par les Thermidoriens.] + +[Note 12: Cette lettre de Hoche à Robespierre a été trouvée dans le +dossier de Fouquier-Tinville, accompagnée de celle-ci: «Je compte assez, +citoyen, sur ton attachement aux intérêts de la patrie pour être +persuadé que tu voudras bien remettre la lettre ci-jointe à son adresse. +L. Hoche.»--Fouquier garda la lettre. On voit avec quel sans façon le +fougueux accusateur public agissait à l'égard de Robespierre. +(_Archives_, carton W 136, 2e dossier, cotes 90 et 91).] + +[Note 13: On lit dans les _Mémoires sur Carnot_, par son fils, +t. I, p. 450: «J'avais sauvé la vie à Hoche avec beaucoup de peine, du +temps de Robespierre, et je l'avais fait mettre en liberté +_immédiatement_ après Thermidor.» C'est là une allégation démentie +par tous les faits. Hoche ne recouvra sa liberté ni le 11, ni le 12, ni +le 13 thermidor, c'est-à-dire au moment où une foule de gens notoirement +ennemis de la Révolution trouvaient moyen de sortir des prisons où ils +avaient été enfermés. + +Hoche n'obtint sa liberté, à grand peine, que le 17. Voici l'arrêté, qui +est de la main de Thuriot: «Le 17 Thermidor de l'an II.... Le comité de +Salut public arrête que Hoche, ci-devant général de l'armée de la +Moselle, sera sur-le-champ mis en liberté, et les scellés, apposés sur +ses papiers, levés.... Signé Thuriot, Collot-d'Herbois, Tallien, P.-A. +Lalloy, C.-A. Prieur, Treilhard, Carnot. (_Archives_, A. T. II, +60.)] + +Ce fut surtout dans son rapport du 18 floréal, sur les fêtes décadaires, +que Robespierre s'efforça d'assurer le triomphe de la modération et de +la tolérance religieuse, sans rien diminuer de l'énergie révolutionnaire +qui lui paraissait nécessaire encore pour assurer le triomphe de la +République. + +C'était Danton qui, le premier, avait réclamé, à la Convention, le culte +de l'Être suprême. «Si la Grèce eut ses jeux Olympiques, disait-il, dans +la séance du 6 frimaire an II (26 novembre 1793), la France solennisera +aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans +lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, le maître de la +nature; car nous n'avons pas voulu anéantir la superstition pour établir +le règne de l'athéïsme.» + +On voit combien, sur ce point, il marchait d'accord avec Robespierre, et +l'on ne peut que déplorer qu'il n'ait plus été là pour soutenir avec lui +les saines notions de la sagesse et de la raison. + +Dans la reconnaissance de l'Être suprême, qui fut avant tout un acte +politique, Robespierre vit surtout le moyen de rassurer les âmes faibles +et de ramener le triomphe de la raison «qu'on ne cessait d'outrager, +dit-il, par des violences absurdes, par des extravagances concertées +pour la rendre ridicule, et qu'on ne semblait reléguer, dans les +temples, que pour la bannir de la République». + +Mais, en même temps, il maintenait strictement la liberté des cultes, +maintes fois déjà défendue par lui, et qui ne sombra tout à fait +qu'après le 9 thermidor. «Que la liberté des cultes, ajoutait-il, soit +respectée pour le triomphe même de la raison.» Et l'article XI du décret +rendu à la suite de ce rapport, et par lequel la Convention instituait +des fêtes décadaires pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et +à la dignité de son être portait: «La liberté des cultes est maintenue, +conformément au décret du 18 frimaire.» + +Il fut décidé, en outre, qu'une fête en l'honneur de l'Être suprême +serait célébrée le 2 prairial, fête qui fut remise au 20, et à laquelle +Robespierre dut présider, comme président de la Convention. + +C'étaient donc la liberté de conscience et la tolérance religieuse qui +triomphaient, et c'est ce qui explique pourquoi le rapport du 18 floréal +souleva, dans la France entière, des acclamations presque unanimes. + + + + +CHAPITRE DEUXIÈME + + +Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la +Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi +de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la +Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses +interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de +mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à +Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc +d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le +crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de +Thermidor.--Prétendues listes de proscrits. + + +I + + +Nous sommes au lendemain de la fête de l'Être suprême, à laquelle +Robespierre, comme on l'a vu, avait présidé en sa qualité de président +de quinzaine de la Convention, et où il était apparu comme un +modérateur. + +Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait +été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d'espérance +et le gage d'une pacification prochaine à l'intérieur, il avait +indisposé un certain nombre d'hébertistes de la Convention; mais, au +fond, les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallien, les Bourdon, +les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison; ils +faisaient de l'irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns +d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde de la religion +restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce +fut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte. +Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l'Assemblée, +aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils +répandirent par des cris de haine et de fureur. _«Voyez-vous comme on +l'applaudit»!_ disaient les uns en allant de rang en rang pour semer +le soupçon contre lui dans le coeur de ses collègues[14]. _Il n'y a +qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne_, s'écriait celui-ci, +parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements +qui marquaient sa présence, _Je te méprise autant que je +t'abhorre_[15]. Bourdon (de l'Oise) fut celui qui se fit remarquer le +plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes[16]. + +[Note 14: Discours de Robespierre à la séance du 8 thermidor.] + +[Note 15: Lecointre a revendiqué l'honneur de cette insulte; il faut +le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque, le grand +crime de Robespierre, c'était «les applaudissements qui marquaient sa +présence». (_Conjuration formée dès le 5 prairial_, p. 3.)] + +[Note 16: Notes de Robespierre sur certains députés. _Papiers +inédits_, t. II, p. 19.] + +Aux injures vomies par l'envie, Robespierre se contenta d'opposer le +mépris et le dédain. N'avait-il pas d'ailleurs une compensation +suffisante dans l'ovation dont il était l'objet, et les cris d'amour +poussés à ses côtés n'étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les +discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son +visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il +était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne +symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l'hymne de Chénier à +l'Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours, +et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante, tempérèrent, et au +delà, pour le moment, l'amertume qu'on s'était efforcé de déposer dans +son coeur. Mais quand, à la fin du jour, les derniers échos de +l'allégresse populaire se furent évanouis, quand tout fut rentré dans le +calme et dans le silence, il ne put se défendre d'un vague sentiment de +tristesse en songeant à l'injustice et à la méchanceté des hommes. +Revenu au milieu de ses hôtes, qui, mêlés au cortège, avaient eux-mêmes +joui du triomphe de leur ami, il leur raconta comment ce triomphe avait +été flétri par quelques-uns de ses collègues, et d'un accent pénétré, il +leur dit: «Vous ne me verrez plus longtemps[17].» Lui, du reste, sans se +préoccuper des dangers auxquels il savait sa personne exposée, ne se +montra que plus résolu à combattre le crime sous toutes ses formes, et à +demander compte à quelques représentants impurs du sang inutilement +versé et des rapines exercées par eux. + +[Note 17: Je ne trouve nulle trace de cette confidence dans le +manuscrit de Mme Le Bas. Je la mentionne d'après M.A. Esquiros, qui la +tenait de Mme Le Bas elle-même.] + + + + +II + + +Du propre aveu de Robespierre, le jour de la fête à l'Être suprême +laissa dans le pays une impression de calme, de bonheur, de sagesse et +de bonté[18]. On s'est souvent demandé pourquoi lui, le véritable héros +de cette fête, lui sur qui étaient dirigés en ce moment les regards de +la France et de l'Europe, n'avait pas profité de la dictature morale +qu'il parut exercer en ce jour pour mettre fin aux rigueurs du +gouvernement révolutionnaire? «Qu'il seroit beau, Robespierre», lui +avait écrit, la veille même de la fête à l'Être suprême, le député +Faure, un des soixante-treize Girondins sauvés par lui «(si la politique +le permettoit) dans le moment d'un hommage aussi solennel, d'annoncer +une amnistie générale en faveur de tous ceux qui ont résidé en France +depuis le temps voulu par la loi, et dont seroient seulement exceptés +les homicides et les fauteurs d'homicide[19].» Nul doute que Maximilien +n'ait eu, dès cette époque, la pensée bien arrêtée de faire cesser les +rigueurs inutiles et de prévenir désormais l'effusion du sang «versé par +le crime». N'est-ce pas là le sens clair et net de son discours du 7 +prairial, où il supplie la République de rappeler parmi les mortels la +liberté et la justice exilées? Cette pensée, le sentiment général la lui +prêtait, témoin cette phrase d'un pamphlétaire royaliste: «La fête de +l'Être suprême produisit au dehors un effet extraordinaire; on crut +véritablement que Robespierre allait fermer l'abîme de la Révolution, et +peut-être cette faveur naïve de l'Europe acheva-t-elle la ruine de celui +qui en était l'objet[20].» Rien de plus vrai. S'imagine-t-on, par +exemple, que ceux qui avaient inutilement désolé une partie du Midi, ou +mitraillé indistinctement à Lyon, ou infligé à Nantes le régime des +noyades, ou mis Bordeaux à sac et à pillage, comme Barras et Fréron, +Fouché, Carrier, Tallien, aient été disposés à se laisser, sans +résistance, demander compte des crimes commis par eux? Or, avant de +songer à supprimer la Terreur aveugle, sanglante, pour y substituer la +justice impartiale, dès longtemps réclamée par Maximilien, il fallait +réprimer les terroristes eux-mêmes, les révolutionnaires dans le sens du +crime, comme les avait baptisés Saint-Just. Mais est-ce que +Billaud-Varenne, est-ce que Collot-d'Herbois, entraînant avec eux +Carnot, Barère et Prieur (de la Côte-d'Or), étaient hommes à laisser de +sitôt tomber de leurs mains l'arme de la Terreur? Non, car s'ils +abandonnèrent Robespierre, ce fut, ne cessons pas de le répéter avec +Barère, l'aveu est trop précieux, ce fut parce qu'il voulut arrêter +_le cours terrible_ de la Révolution[21]. + +[Note 18: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 19: Lettre inédite de Faure, en date du 19 prairial.] + +[Note 20: Mallet-Dupan. _Mémoires_, t. II, p. 99.] + +[Note 21: Paroles de Barère à la séance du 10 thermidor.] + +Il ne se décida pas moins à entrer résolument en lutte contre les +scélérats «gorgés de sang et de rapines», suivant sa propre expression. +Un de ces scélérats, de sinistre mémoire, venait d'être tout récemment +condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, pour s'être procuré des +biens nationaux à vil prix en abusant de son autorité dans le district +d'Avignon, où il commandait en qualité de chef d'escadron d'artillerie. +C'était Jourdan Coupe-Tête, qui avait eu pour complice des vols et des +dilapidations ayant motivé sa condamnation le représentant du peuple +Rovère, un des plus horribles coquins dont la présence ait souillé la +Convention nationale, et un de ceux dont Robespierre poursuivit en vain +le châtiment [22]. Jourdan Coupe-Tête avait été dénoncé par Maignet. + +[Note 22: Dénoncé aux Jacobins le 21 nivôse de l'an II (10 janvier +1794) comme persécutant les patriotes du Vaucluse, Rovère avait trouvé +dans son ami Jourdan Coupe-Tête un défenseur chaleureux. (_Moniteur_ +du 1er pluviôse (20 janvier 1794.)) Il n'y a pas à demander s'il fut +du nombre des Thermidoriens les plus acharnés. Un tel homme ne pouvait +être que l'ennemi de Robespierre. Connu sous le nom de marquis de +Fonvielle avant la Révolution, Rovère devint, après Thermidor, un des +plus fougueux séides de la réaction. Déporté au 18 fructidor comme +complice de machinations royalistes, il mourut un an après dans les +déserts de Sinnamari.] + +C'était ce même député, Maignet (du Puy-de-Dôme), qui s'était si +vivement plaint, auprès du comité de Salut public, des excès commis à +Marseille par Barras et Fréron; et, grâce à lui, la vieille cité +phocéenne avait pu conserver son nom, dont l'avaient dépouillée ces +coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d'un département +où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque +jour renaissants, Maignet avait fort à faire pour sauvegarder, d'une +part les institutions républicaines dans le pays où il était en mission, +et, de l'autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les +Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d'envoyer à Paris tous +les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le +décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé à former sur les lieux +mêmes un tribunal extraordinaire. + +Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apprécié de +Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus. Une commission +composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution +dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, fut en effet +établie à Orange par arrêté du comité de Salut public en date du 21 +floréal. L'établissement de cette commission fut l'oeuvre collective du +comité de Salut public, et, longtemps après Thermidor, Billaud-Varenne +put dire, sans être démenti, que la Convention n'avait point désapprouvé +cette mesure de son comité[23]. + +[Note 23: Les diverses pièces relatives à la commission d'Orange +sont signées par Collot-d'Herbois, Barère, Robespierre, Robert Lindet, +Carnot, Billaud-Varenne et Couthon. Ces trois derniers ont même signé +seuls les pièces les plus importantes. Voyez à ce sujet le rapport de +Saladin, p. 50.] + +Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies +à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient +chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects à déporter +aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse, de prendre des renseignements +exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, et de +désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes +qui se trouveraient en état d'arrestation. De semblables commissions +pouvaient rendre les plus grands services; tout dépendait du patriotisme +et de la probité de leurs membres. Aussi, leur fut-il recommandé de +tenir une conduite digne du ministère imposant qu'ils avaient à remplir, +de n'écouter jamais que la voix de leur conscience, d'être inaccessibles +à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables +d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs +composées d'hommes d'une probité rigoureuse et d'un patriotisme +éprouvé[24]. En même temps, le comité de Salut public arrêta qu'au +commencement de chaque décade l'accusateur public près le tribunal +révolutionnaire lui remettrait les listes des affaires qu'il se +proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade[25]. Ce +sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa +signature. + +[Note 24: Séance du comité de Salut public des 24 et 25 floréal (13 +et 14 mai 1794). Étaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois, +Couthon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet. +(Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public. +_Archives_, 436 _a a_ 73.)] + +[Note 25: Séance du 29 floréal (14 mai 1794).] + + + + +III + + +Eh bien! il y eut, on peut l'affirmer, au sein du comité de Salut +public, pour l'adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22 +prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l'établissement +de la commission d'Orange et à la formation des commissions populaires. + +Ancien magistrat, Couthon fut chargé, par ses collègues du comité, de +rédiger le projet et de le soutenir devant la Convention. Un des +articles, le seul peut-être qui devait susciter une violente opposition +dans l'Assemblée, était celui qui donnait aux comités la faculté de +traduire au tribunal révolutionnaire les représentants du peuple. + +En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant +armer les comités d'une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité +de la foudre les Tallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes «gorgés de +sang et de rapines», qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs +complices, trouvaient encore une sorte d'appui dans les formes de la +procédure criminelle, les auteurs de la loi de prairial commirent une +faute immense; mais ce ne fut pas la seule. Parce qu'ils avaient vu +certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui +n'épargnait point les petits, ils crurent qu'il suffisait de la +conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de +conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains +défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les +malheureux étaient obligés de s'en passer, ils s'imaginèrent qu'il était +plus simple de supprimer la défense; ce fut un tort, un tort +irréparable, et que Robespierre a, Dieu merci! cruellement expié pour sa +part, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une +tache indélébile. Jusqu'alors il n'avait coopéré en rien à aucune des +lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été +Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre +cette participation à la loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien +embarrassés pour produire contre lui un grief légitime. + +Ce qu'il y a de certain et d'incontestable, malgré les dénégations +ultérieures des collègues de Maximilien, c'est que le projet de loi ne +rencontra aucune espèce d'opposition de la part des membres du comité de +Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse +précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire[26]. Tous les membres +du Comité jugèrent bon le projet préparé par Couthon, puisqu'il ne donna +lieu à aucune objection de leur part. Un jour, paraît-il, l'accusateur +public, informé par le président Dumas qu'on préparait une loi nouvelle +par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des +accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva +Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur, +auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu'on abrogeait les +interrogatoires et la défense des accusés. Fouquier-Tinville pris d'un +tendre intérêt pour les prévenus! c'est à n'y pas croire. Ces membres du +comité se bornèrent à lui répondre que «cet objet regardait Robespierre, +_chargé du travail_[27]». + +[Note 26: Article 1er du décret: «Le comité de Salut public fera +dans le plus court délai son rapport sur les moyens de perfectionner +l'organisation du tribunal révolutionnaire.» _Moniteur_ du 7 nivôse +(27 décembre 1793.)] + +[Note 27: Mémoire pour Antoine Quentin-Fouquier..., cité dans +l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 247.] + +Or, s'ils avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi +confié aux soins de Couthon, Fouquier-Tinville n'eût pas manqué de le +rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur +public avait tout intérêt à s'attirer leurs bonnes grâces. + +Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus à leur tour +l'objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et +sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi; ils poussèrent le +mépris de la vérité jusqu'à prétendre qu'elle avait été présentée à la +Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils +inventèrent cette fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin +même du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant +Robespierre, lui aurait reproché d'avoir porté seul «le décret +abominable qui faisait l'effroi des patriotes». A quoi Maximilien aurait +répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux +membres du comité de conspirer contre lui. «Tu veux guillotiner la +Convention»! aurait répliqué Billaud.--Nous sommes en l'an III, ne +l'oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme +un des défenseurs de l'Assemblée.--Alors Robespierre, avec agitation: +«Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire +guillotiner la Convention nationale.» Je te connais maintenant, +aurait-il ajouté, en s'adressant à Billaud; et ce dernier lui aurait +répondu: «Et moi aussi je te connais _comme un contre- +révolutionnaire_[28].» Tout cela doit être sorti de l'imagination +féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Lecointre, +Billaud fait à peine allusion à cette scène[29]. Homme probe +et rigide au fond, Billaud eût hésité à appuyer sa justification sur des +mensonges dont sa conscience avait horreur. Il faut être, en vérité, +d'une insigne mauvaise foi ou d'une bien grande naïveté, pour accepter +bénévolement les explications des membres des anciens comités. La +Convention ne s'y laissa pas prendre, et elle eut raison; il lui suffit +de se rappeler avec quelle ardeur Barère et même Billaud-Varenne +défendirent, comme on le verra tout à l'heure, cette néfaste loi du 22 +prairial. Saladin, arraché au bourreau par Robespierre, se chargea de +répondre au nom des vaincus de Thermidor, muets dans leurs tombes[30]. + +[Note 28: Voy. la _Réponse des anciens membres des comités aux +imputations de Lecointre_, p. 38, 39, et la note de la page 108.] + +[Note 29: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 56.] + +[Note 30: Rapport de Saladin, p. 55. «On vous a dit, s'écriait +Clauzel, dans la séance du 12 vendémiaire de l'an III (3 octobre 1794), +que c'était pendant les quatres décades que Robespierre s'était éloigné +du comité, que nos armées avaient remporté tant de victoires; eh bien! +tous les massacres du tribunal révolutionnaire ne se sont-ils pas commis +pendant ces quatre décades?» (_Moniteur_, du 14 vendémiaire, an +III).] + +La scission qui n'allait pas tarder à éclater entre Robespierre et +quelques-uns de ses collègues du comité de Salut public n'eut donc point +pour cause cette loi du 22 prairial, mais bien l'application désastreuse +qu'on en fit, et surtout la merveilleuse et criminelle habileté avec +laquelle certains Conventionnels menacés, aussi habiles à manier +l'intrigue que prompts à verser le sang, semèrent le soupçon contre lui +dans l'âme de quelques patriotes ardents. Au reste, transportons nous au +milieu de la Convention nationale, et nous verrons si les discussions +auxquelles donna lieu la loi du 22 prairial ne sont pas la démonstration +la plus péremptoire de notre thèse. + + + + +IV + + +Robespierre présidait. Le commencement de la séance avait été rempli par +un discours de Barère sur le succès de nos armes dans le Midi; Barère +était, comme on sait, le narrateur officiel des victoires de la +République. Les membres des comités de Sûreté générale et de Salut +public étaient à peu près au complet, lorsque Couthon, après avoir rendu +compte lui-même de quelques prises maritimes, présenta, au nom du comité +de Salut public, son rapport sur le tribunal révolutionnaire et les +modifications demandées par la Convention. + +Ce qu'il y avait surtout d'effrayant dans la nouvelle organisation de ce +tribunal révolutionnaire institué pour punir les ennemis du peuple, et +qui désormais ne devait plus appliquer qu'une seule peine, la mort, +c'était la nomenclature des signes auxquels se pouvaient reconnaître les +ennemis du peuple. Ainsi étaient réputés tels ceux qui auraient provoqué +le rétablissement de la royauté ou la dissolution de la Convention +nationale, ceux qui auraient trahi la République dans le commandement +des places ou des armées, les fauteurs de disette, ceux qui auraient +abusé des lois révolutionnaires pour vexer les citoyens, etc. C'était là +des définitions bien vagues, des questions laissées à l'appréciation du +juge. + +Ah! certes, si la conscience humaine était infaillible, si les passions +pouvaient ne pas s'approcher du coeur de l'homme investi de la +redoutable mission de juger ses semblables, on comprendrait cette large +part laissée à l'interprétation des jurés, dont la conviction devait se +former sur toute espèce de preuve morale ou matérielle, verbale ou +écrite; mais, en politique surtout, ne faut-il pas toujours compter avec +les passions en jeu? Si honnêtes, si probes qu'aient été la plupart des +jurés de la Révolution, ils étaient hommes, et partant sujets à +l'erreur. Pour n'avoir point pris garde à cela, les auteurs de la loi de +prairial se trouvèrent plus tard en proie aux anathèmes d'une foule de +gens appelés, eux, à inonder la France de tribunaux d'exception, de +cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires +jugeant sans l'assistance de jurés, et qui, pour de moins nobles causes, +se montrèrent plus impitoyables que le tribunal révolutionnaire. + +Il y avait, du reste, dans cette loi de prairial, dont on parle trop +souvent sans la bien connaître, certains articles auxquels on ne doit +pas se dispenser d'applaudir. Comment, par exemple, ne pas approuver la +suppression de l'interrogatoire secret, celle du résumé du président, +qui est resté si longtemps le complément inutile de nos débats +criminels, où le magistrat le plus impartial a beaucoup de peine à +maintenir égale la balance entre l'accusation et la défense? Enfin, par +un sentiment de défiance trop justifié, en prévision du cas où des +citoyens se trouveraient peut-être un peu légèrement livrés au tribunal +par des sociétés populaires ou des comités révolutionnaires égarés, il +était spécifié que les autorités constituées n'auraient le droit de +traduire personne au tribunal révolutionnaire sans en référer au +préalable aux comités de Salut public et de Sûreté générale. C'était +encore une excellente mesure que celle par laquelle il était enjoint à +l'accusateur public de faire appeler les témoins qui pourraient aider la +justice, sans distinction de témoins à charge et à décharge[31]. Quant à +la suppression des défenseurs officieux, ce fut une faute grave et, +ajoutons-le, une faute inutile, car les défenseurs ne s'acquittaient pas +de leur mission d'une manière compromettante pour la Révolution, tant +s'en faut[32]! Ce fut très probablement parce qu'ils s'étaient +convaincus de l'inefficacité de leur ministère, que les rédacteurs de la +loi de prairial prirent le parti de le supprimer; mais, en agissant +ainsi, ils violèrent un principe sacré, celui du droit de la défense, et +ils ont donné aux malédictions hypocrites de leurs ennemis un semblant +de raison. + +[Note 31: Voyez le rapport de Couthon et le décret portant +réorganisation du tribunal, dans le _Moniteur_ du 24 prairial (12 +juin 1794.)] + +[Note 32: Voici ce que, le 20 germinal de l'an II (9 avril 1794), +écrivait «aux citoïens composant le tribunal révolutionnaire» le plus +célèbre des défenseurs officieux, celui auquel la réaction a tressé le +plus de couronnes, Chauveau-Lagarde: «Avant même que le tribunal eût +arrêté de demander aux défenseurs officieux des certificats de civisme, +j'ai prouvé par ma conduite combien cette mesure est dans mes principes: +j'avois déjà obtenu de l'assemblée générale de ma section l'inscription +préliminaire; j'aurois même depuis longtemps mon certificat si la +distribution n'en avoit été suspendue par l'ordre de la commune, et je +ne doute pas que, lorsque je le demanderai, l'on ne me l'accorde sans +difficulté, si l'on ne consulte que les preuves de patriotisme que j'ai +données avant et depuis la Révolution. + +«Mais j'ai le malheureux honneur d'être défenseur au tribunal +révolutionnaire, et cette qualité seule suffit pour inspirer de +l'ombrage aux patriotes qui ne savent pas de quelle manière j'ai exercé +ces fonctions. + +«D'ailleurs, parmi tous ceux qui suivent aujourd'hui la même carrière, +il n'en est pas à qui ce titre puisse nuire autant qu'à moi; si l'on +sait bien que j'ai défendu la _Capet_ et la _Cordai_, l'on +ignore que le tribunal m'avoit nommé d'office leur défenseur, et cette +erreur est encore propre à m'aliéner l'esprit de ceux de mes concitoïens +qui seroient, du reste, les plus disposés à me rendre justice. + +«Cependant, citoïens, votre intention, en exigeant de nous un certificat +de civisme, n'est pas qu'un titre _honnorable_ et votre confiance, +plus _honnorable_ encore, me tachent d'incivisme. + +«Je demande que le tribunal veuille bien m'accorder, s'il croit que je +ne l'ai pas démérité, un témoignage ostensible de sa bienveillance, en +déclarant dans les termes et dans la forme qu'il jugera convenables, de +quelle manière je remplis comme citoïen mes devoirs de défenseur, et +jusqu'à quel point je suis digne, sous ce rapport de son +estime.--Chauveau. + +«Ce 20 germinal, l'an deux de la République, une et indivisible.» + +La suscription porte: Au citoïen Dumas, président du tribunal +révolutionnaire.» + +L'original de cette lettre est aux _Archives_.] + +Couthon avait à peine terminé la lecture du décret, qu'un patriote +connu, le député Ruamps, en réclamait l'ajournement. Lecointre (de +Versailles) appuya la proposition. Alors Barère demanda s'il s'agissait +d'un ajournement indéfini. «Non, non», s'écrièrent plusieurs voix. +«Lorsqu'on propose une loi tout en faveur des patriotes», reprit Barère, +«et qui assure la punition prompte des conspirateurs, les législateurs +ne peuvent avoir qu'un voeu unanime»; et il demanda que l'ajournement ne +dépassât pas trois jours.--«Deux seulement», répliqua Lecointre. + +On voit avec quelle impudence mentirent les membres du comité quand, +après Thermidor, ils prétendirent que le décret avait été présenté pour +ainsi dire à leur insu. Robespierre quitta le fauteuil pour combattre +toute espèce d'ajournement, et l'on put connaître par ses paroles que +les tentatives d'assassinat dont certains représentants avaient été +l'objet n'étaient pas étrangères aux dispositions rigoureuses de la loi. +Le nouveau décret augmentait, dans une proportion assez notable, le +nombre des jurés. Or, chaque jour, le tribunal passait quelques heures +sans pouvoir remplir ses fonctions, parce que les jurés n'étaient pas au +complet. Robespierre insista surtout sur cette considération. Depuis +deux mois l'Assemblée n'avait-elle pas réclamé du comité une loi plus +étendue encore que celle qu'on présentait aujourd'hui? Pourquoi donc un +ajournement? La loi n'était-elle pas entièrement en faveur des patriotes +et des amis de la liberté? Était-il naturel de venir élever une sorte de +barrière entre des hommes également épris de l'amour de la +République?--Dans la résistance au décret, Maximilien avait bien aperçu +la main des ennemis du comité de Salut public; ce n'étaient pas encore +les siens seulement.--Aussi se plaignit-il de voir une coalition se +former contre un gouvernement qui se dévouait au salut de la patrie. +«Citoyens, on veut vous diviser».--Non, non, s'écria-t-on de toutes +parts, on ne nous divisera pas.--«Citoyens, reprit Robespierre, on veut +vous épouvanter.» Il rappela alors que c'était lui qui avait sauvé une +partie de la Convention des poignards aiguisés contre elle par des +hommes animés d'un faux zèle. «Nous nous exposons aux assassins +particuliers pour poursuivre les assassins publics», ajouta-t-il. «Nous +voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie soient +sauvées!» + +Bourdon (de l'Oise) protesta que ni lui ni ses amis ne voulaient +entraver la marche de la justice nationale--ce qui était parfaitement +vrai--à la condition qu'elle ne les atteignît pas.--Il proposa donc à +l'Assemblée de voter, dès à présent, l'article relatif aux jurés, et +d'ajourner quant au reste. Robespierre insista pour que le projet de loi +fût voté article par article et séance tenante, ce qui fut aussitôt +décrété. Cela, certes, témoigne de l'influence de Maximilien sur la +Convention à cette époque; mais cette influence, toute morale, ne lui +donnait pas un atome de plus de pouvoir réel, et nous le verrons bientôt +se dépouiller volontairement, en quelque sorte, de ses fonctions de +membre du comité de Salut public, quand il se trouvera dans +l'impuissance d'empêcher les maux auxquels il aurait voulu remédier. Les +articles du projet de loi furent successivement adoptés, après une +courte discussion et sans changements notables. + +Ce jour-là même expiraient les pouvoirs du comité de Salut public; +Couthon en prévint l'Assemblée, le comité ne pouvant continuer de les +exercer sans l'assentiment de la Convention nationale, laquelle, du +reste, s'empressa, suivant sa coutume, d'en voter le renouvellement. La +Convention votait-elle ici sous une pression quelconque? Oui, sous +l'impérieuse nécessité du salut public, qui lui commandait de ne pas +rompre en ce moment l'unité du gouvernement. Mais était-elle +_terrorisée_, comme l'ont prétendu tant d'écrivains? En aucune +façon, car le comité de Salut public n'avait pas un soldat pour la +forcer à voter, et il était aussi facile à l'Assemblée de briser +l'homogénéité du comité au 22 prairial qu'au 9 thermidor. Soutenir le +contraire, en se prévalant de quelques lâches déclarations, c'est +gratuitement jeter l'insulte à une Assemblée à la majorité de laquelle +on ne saurait refuser une grande âme et un grand coeur. + + + + +V + + +Aucun membre de la droite ou du centre, ne se leva pour protester contre +la loi nouvelle. Seuls, quelques membres, qui se croyaient menacés, +virent dans certains articles du décret une atteinte aux droits de +l'Assemblée. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de +prairial certaines règles de la justice éternelle n'étaient point +violées; ils ne se demandèrent pas si l'on avait laissé intactes toutes +les garanties dont doit être entouré l'accusé; non, ils songèrent à eux, +uniquement à eux. De l'humanité, ils avaient bien souci! + +Dès le lendemain, profitant de l'absence du comité de Salut +public,--Voulland occupait le fauteuil--ils jetèrent les hauts cris +presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre +avait-il affirmé que le comité n'avait jamais entendu rien innover en ce +qui concernait les représentants du peuple[33], il leur fallait un +décret pour être rassurés. Bourdon (de l'Oise) manifesta hautement ses +craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent +être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable +d'accusation rendu contre eux par l'Assemblée. Aussitôt, le député +Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel +il dénia le droit de se défier des intentions des comités[34]. Bourdon +insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien, dans +Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les +excès dans le Doubs, après y avoir porté remède par tous les moyens en +son pouvoir. On était sur le point d'aller aux voix sur la proposition +de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement +la question préalable en se fondant sur ce que le droit de l'Assemblée +de décréter elle-même ses membres d'accusation et de les faire mettre en +jugement était un droit inaliénable. L'Assemblée se rendit à cette +observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta +qu'il n'y avait lieu à délibérer [35]. + +[Note 33: Discours du 8 thermidor, p. 10 et 12.] + +[Note 34: Député du Lot à la Convention, Delbrel fut un des membres +du conseil des Cinq-Cents qui résistèrent avec le plus d'énergie au coup +d'État de Bonaparte, et on l'entendit s'écrier au 19 brumaire que les +baïonnettes ne l'effrayaient pas. Voy. le _Moniteur_ du 20 brumaire +an VIII (10 novembre).] + +[Note 35: _Moniteur_ du 24 prairial (12 juin 1794) et +_Journal des débats et des décrets de la Convention_, numéro 620.] + +La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance +du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier, +venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal +révolutionnaire à Brutus, assis sur sa chaise curule, condamnant ses +fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis +de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la +sincérité n'est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son coeur +se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des +calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées +du décret par Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), et il demanda +le rapport du considérant voté la veille comme un _mezzo termine_. + +Les applaudissements prodigués par l'Assemblée à l'inflexible mercuriale +de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l'Oise). Il vint, poussé +par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour +le comité de Salut public et son rapporteur, pour l'inébranlable +Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne fut dupe ni de cette +fausse bonhomie ni de cette reculade. N'était-ce pas ce même Bourdon +qui, depuis si longtemps, harcelait le gouvernement et cherchait à le +perdre dans l'esprit de la Convention? Robespierre ne lui ménagea pas la +vérité brutale. Déjà, d'ailleurs, le comité était instruit des +manoeuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l'oeil. +Après avoir repoussé dédaigneusement les rétratactions de Bourdon, +Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité +et la Montagne. «La Convention, la Montagne, le comité», dit-il, «c'est +la même chose.» Et l'Assemblée d'applaudir à outrance. «Tout +représentant du peuple qui aime sincèrement la liberté», continua-t-il, +«tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie, +est de la Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute +la Convention se leva en signe d'adhésion et de dévouement. + +«La Montagne», poursuivit-il, «n'est autre chose que les hauteurs du +patriotisme; un montagnard n'est autre chose qu'un patriote pur, +raisonnable et sublime. Ce serait outrager la patrie, ce serait +assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus +misérables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites, +s'efforçassent d'entraîner une partie de cette Montagne et de s'y faire +les chefs d'un parti.» A ces mots, Bourdon (de l'Oise) interrompant: +«Jamais il n'est entré dans mon intention de me faire le chef d'un +parti.»--«Ce serait, reprit Robespierre sans prendre garde à +l'interrupteur, ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos +collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de +nos travaux....--«Je demande, s'écria Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve +ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'étais un +scélérat.» Alors Robespierre d'une voix plus forte: «Je demande, au nom +de la patrie, que la parole me soit conservée. Je n'ai pas nommé +Bourdon; malheur à qui se nomme lui-même.» Bourdon (de l'Oise) reprit: +«Je défie Robespierre de prouver....» Et celui-ci de continuer: «Mais +s'il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m'a forcé de +tracer, il n'est pas en mon pouvoir de l'en empêcher. Oui, la Montagne +est pure, elle est sublime; et les intrigants ne sont pas de la +Montagne»!--«Nommez-les, s'écria une voix».--«Je les nommerai quand il +le faudra», répondit-il. Là fut son tort. En laissant la Convention dans +le doute, il permit aux quatre ou cinq scélérats qu'il aurait dû +démasquer tout de suite, aux Tallien, aux Fouché, aux Rovère, de semer +partout l'alarme et d'effrayer une foule de représentants à qui lui et +le comité ne songeaient guère. Il se contenta de tracer le tableau, trop +vrai, hélas! des menées auxquelles se livraient les intrigants qui se +rétractaient lâchement quand leurs tentatives n'avaient pas réussi. + +Bourdon (de l'Oise), atterré, garda le silence[36]. Maximilien cita, à +propos des manoeuvres auxquelles il avait fait allusion, un fait qui +s'était passé l'avant-veille au soir. En sortant de la Convention, trois +députés, parmi lesquels Tallien, fort inquiets du décret de prairial, +dont ils craignaient qu'on ne fit l'application sur eux-mêmes, +manifestaient tout haut leur mécontentement. Ayant rencontré deux agents +du gouvernement, ils se jetèrent sur eux et les frappèrent en les +traitant de coquins, de mouchards du comité de Salut public, et en +accusant les comités d'entretenir vingt mille espions à leur solde. +Après avoir raconté ce fait, sans nommer personne, Robespierre protesta +encore une fois du respect des comités pour la Convention en général, +et, de ses paroles, il résulte incontestablement qu'à cette heure il n'y +avait de parti pris contre aucun des membres de l'Assemblée. Il adjura +seulement ses collègues de ne pas souffrir que de ténébreuses intrigues +troublassent la tranquillité publique. «Veillez sur la patrie», dit-il +en terminant, «et ne souffrez pas qu'on porte atteinte à vos principes. +Venez à notre secours, ne permettez pas que l'on nous sépare de vous, +puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes +rien sans vous. Donnez-nous la force de porter le fardeau immense, et +presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons +toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous +sauverons la République.» + +[Note 36: Devenu après Thermidor un des plus violents séides de la +réaction, Bourdon (de l'Oise) paya de la déportation, au 18 fructidor, +ses manoeuvres contre-révolutionnaires. Il mourut à Sinnamari.] + +Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre +d'applaudissements. Merlin (de Douai), craignant qu'on n'eût mal +interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille, +voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour +l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarer que ses réflexions ne +pouvait regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but +d'atténuer et de combattre celle de Bourdon. «Ceux que cela regarde se +nommeront», ajouta-t-il. Aussitôt Tallien se leva. Le fait, +prétendit-il, ne s'était pas passé l'avant-veille, mais bien la veille +au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée +n'étaient pas des agents du comité de Salut public. «Le fait est faux», +dit Robespierre; «mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui +affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et +troubler la Convention».--«Il n'a pas été du tout question de vingt +mille espions», objecta Tallien.--Citoyens, répliqua Robespierre, vous +pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le +mensonge: il est aisé de prononcer entre les assassins et les +victimes».--«Je vais....» balbutia Tallien. + +Alors Billaud-Varenne, avec impétuosité: «La Convention ne peut pas +rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter. +Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait +était arrivé; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais +hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de +Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les +hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous +tiendrons unis; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée.» +Oui, oui! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs +applaudissements[37]. + +[Note 37: Voyez, pour cette séance, le _Moniteur_ du 26 +prairial (14 juin 1794), et le _Journal des débats et des décrets de +la Convention_, numéros 630 et 631.] + +Or, les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses: +d'abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n'avait +pas encore été mise au sein du comité de Salut public; ensuite que les +rapports de police n'étaient pas adressés à Robespierre +particulièrement, mais bien au comité tout entier. On sentira tout à +l'heure l'importance de cette remarque. + +Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du +considérant voté la veille, sur la demande de Merlin (de Douai), aux +intentions duquel lui aussi, du reste, s'empressa de rendre hommage; +seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse +pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu'il était de nature à +faire croire aux esprits crédules que l'intention du comité avait été de +violer une des lois fondamentales de la Convention. Et, afin d'entraîner +l'Assemblée, il cita les manoeuvres indignes auxquelles nos ennemis +avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués +défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d'une +feuille anglaise, intitulée _l'Étoile_ (_the Star_), envoyée +de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces +contre les hommes de la Révolution, contre Jean-Bon Saint-André, entre +autres, et dans laquelle on rendait compte d'un bal masqué récemment +donné à Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte +Corday, sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant, +avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre, +qu'elle jurait de _maratiser_ en temps et lieu. A cette citation, +un mouvement d'horreur se produisit dans l'Assemblée. Jouer à +l'assassinat des républicains français, c'étaient là distractions de +princes et d'émigrés. + +Ce n'était pas la Terreur qu'on voulait tuer en Robespierre, c'était la +République elle-même. Après avoir flétri ces odieux passe-temps de +l'aristocratie et montré le sort réservé par nos ennemis aux membres du +gouvernement révolutionnaire, Barère termina en demandant le rapport du +considérant de la veille et l'ordre du jour sur toutes les motions +faites à propos du décret concernant le tribunal révolutionnaire. Ce que +l'Assemblée vota au milieu des plus vifs applaudissements[38]. + +[Note 38: _Moniteur_ du 26 prairial an II.] + +Tout cela est-il assez clair, et persistera-t-on à représenter le décret +de prairial comme ayant été soumis à la Convention sans qu'il ait eu +l'assentiment de tous les membres du comité? L'opposition dont il fut +l'objet de la part de deux ou trois représentants vint des moins nobles +motifs et naquit d'appréhensions toutes personnelles. Quant à l'esprit +général du décret, il eut l'assentiment général; pas une voix ne +réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette +loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon +en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention +nationale tout entière, qui l'a votée comme une loi de salut. + + + + +VI + + +Est-il vrai que, dès le lendemain même du jour où cette loi fut votée, +c'est-à-dire le 25 prairial, Robespierre ait, en plein comité, demandé +la mise en accusation ou, comme on dit, les têtes de Fouché, de Tallien +et de sept de leurs amis, et que le refus de ses collègues amena sa +retraite volontaire du comité? C'est ce qu'a prétendu le duc d'Otrante; +mais quelle âme honnête se pourrait résoudre à ajouter foi aux +assertions de ce scélérat vulgaire, dont le nom restera éternellement +flétri dans l'histoire comme celui de Judas? La vérité même paraîtrait +suspecte venant d'une telle source. + +Mais si pareille demande eût été faite, est-ce que les membres des +anciens comités ne s'en fussent pas prévalus dans leur réponse aux +imputations de Lecointre? Comment! ils auraient arraché neuf +représentants du peuple à la férocité de Robespierre, et ils ne s'en +seraient pas fait un titre d'honneur aux yeux de la Convention, à +l'heure où on les poursuivait comme des proscripteurs? Or, à quoi +attribuent-ils le déchirement qui eut lieu au comité de Salut public? +Uniquement aux discussions--très problématiques--auxquelles aurait donné +lieu la loi de prairial. «Robespierre», disent-ils, «devint plus ennemi +de ses collègues, s'isola du comité et se réfugia aux Jacobins, où il +préparait, acérait l'opinion publique contre ce qu'il appelait les +conspirateurs connus et contre les opérations du comité[39].» + +[Note 39: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 39 et 109.] + +Eh bien! la scission ne se produisit pas le 25 prairial, mais seulement +au commencement de messidor, comme cela résulte des propres aveux des +membres du comité, rapprochés de la déclaration de Maximilien. En effet, +ceux-là limitent à quatre décades la durée de ce qu'ils ont appelé la +retraite de Robespierre[40], et celui-ci dit très haut, à la séance du 8 +thermidor, que la force de la calomnie et l'impuissance de faire le bien +l'avaient obligé de renoncer en quelque sorte depuis six semaines à ses +fonctions de membre du comité de Salut public. Quatre décades, six +semaines, c'est la même chose. Ce fut donc vers le 1er messidor que la +désunion se mit parmi les membres du comité. Chaque jour ici a son +importance. + +[Note 40: _Ibid_., p. 44.] + +Quelle fut la cause positive de cette désunion et comment les choses se +passèrent-elles? A cet égard, nous sommes réduits à de pures +conjectures, les vaincus de Thermidor ayant eu la bouche fermée par la +mort, et les anciens membres du comité s'étant entendus comme larrons en +foire pour se donner une apparence de raison contre leurs victimes. +Encore doit-on être étonné du vide de leurs accusations, qui tombent +d'elles-mêmes par suite des contradictions étranges et grossières +échappées à leurs auteurs. Nous dirons tout à l'heure à quoi l'on doit +attribuer vraisemblablement la brouille survenue parmi les membres du +comité, mais il faut ranger au nombre des plus lourds mensonges +historiques, la légende des neuf têtes--d'aucuns disent +trente--demandées par Robespierre à ses collègues, légende si légèrement +acceptée. + +La vérité est que le nombre des misérables auxquels il aurait voulu +qu'on demandât compte de leurs rapines et du sang criminellement versé +par eux, s'élevait à peine à cinq ou six[41], et que les quelques +membres menacés s'ingénièrent, comme on le verra bientôt, pour grossir +indéfiniment ce chiffre, et firent circuler des listes fabriquées afin +de jeter l'épouvante au milieu de la Convention et de recruter par la +peur des ennemis à Maximilien. Nous allons bientôt tracer le tableau des +machinations infernales tramées dans l'ombre contre ce patriote intègre; +je ne sais s'il y a dans l'histoire exemple d'un aussi horrible complot. +Mais, auparavant, il convient de dire comment Robespierre avait mérité +l'animadversion de cette horde de scélérats, à la tête desquels on doit +ranger l'atroce Fouché, le mitrailleur de Lyon, et le _héros_ +Tallien. + +[Note 41: Voyez à cet égard le discours de Saint-Just dans la séance +du 9 thermidor.] + +Robespierre professait depuis fort longtemps, un souverain mépris pour +Tallien, ce véritable histrion de la Révolution. Une lettre qu'il reçut +de lui, le lendemain même du jour où il l'avait si hautement flétri en +pleine Convention, n'était pas de nature à le relever dans son opinion. +«L'imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes, +Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la +franchise d'un homme de bien, te donner quelques éclaircissements....» +écrivait Tallien, le 25 prairial.--La franchise d'un homme de bien!... +Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement faire sourire +Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien se +donnait comme un ami constant de la justice, de la vérité et de la +liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des +préventions contre lui, mais il offrait sa conduite tout entière à +l'examen de ses concitoyens. Ce n'était pas la crainte qui lui inspirait +ce langage, ajoutait-il, par une sorte d'antiphrase où il essayait +vainement de dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa +patrie et de mériter l'estime de ses collègues[42]. + +[Note 42: Courtois s'est bien gardé de publier cette lettre. +Voyez-la dans les _Papiers inédits_, t. I, p. 115.] + +Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien +s'adressait en ces termes à Couthon: «Je t'adresse, mon cher Couthon, +l'exposé justificatif dont je t'ai parlé dans ma lettre d'hier. Je te +prie de bien vouloir le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me +recevoir à l'issue de ton dîner, je serois bien aise de causer un +instant avec toi et de te demander un conseil d'ami. La trop confiante +jeunesse a besoin d'être guidée par l'expérience de l'âge mûr[43].» Au +moment où Tallien s'exprimait ainsi, il conspirait la perte de +Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits +cet ancien secrétaire de la commune de Paris s'était rendu suspect, non +pas seulement à Robespierre, mais au comité de Salut public tout entier. + +[Note 43: Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens, +faisait partie de la collection Portiez (de l'Oise). On y lit en +post-scriptum: «Si le comité désire quelques explications verbales, je +suis prêt à les lui donner; je resterai à la Convention jusqu'à la fin +de la séance.» M. Louis Blanc en a donné un extrait dans son _Histoire +de la Révolution_, t. XI, p. 171.] + + + + +VII + + +Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y était montré tout d'abord, +comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur. +Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires, +et «de saigner fortement la bourse des riches égoïstes,» il montait à +l'assaut des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie, +arrachait aux prêtres des actes d'abjuration[44], et jetait l'épouvante +dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des +cultes. + +[Note 44: Voy. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabeau et de +Tallien au club des Jacobins, en date du 29 brumaire, dans le +_Moniteur_ du 12 frimaire (2 décembre 1793).] + +Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le +farouche proconsul se fit le plus doux des hommes, et bientôt, à la +place d'un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte +de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s'était donc +opéré ce changement subit? Ah! c'est que, dans le coeur du patriote +Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la +République. Fasciné par les charmes de Thérézia Cabarrus, qui, après +avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s'était rendue à +Bordeaux afin de terminer l'affaire de son divorce avec son premier +mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l'espoir des +contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence +succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout; la +liberté devint vénale. S'il faut en croire l'espion Senar, la Cabarrus +tenait chez elle bureau de grâces où l'on traitait à des prix excessifs +du rachat des têtes[45]. Ce qu'il y a de vrai peut-être, selon nous, +dans cette accusation terrible, c'est que la citoyenne Thérézia +acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle +rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire +sur Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de +salpêtre, source de revenus considérables[46]. Ne fallait-il pas +subvenir au faste tout à fait royal dans lequel vivaient l'amant et la +maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et +voitures, l'équipage d'un ci-devant noble; il avait sa loge au théâtre, +et sa place marquée dans tous les lieux publics[47]. Les denrées les +plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient +mis en réquisition pour le service des représentants[48]. Théâtrale dans +toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer +en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l'antique, la tête +affublée d'un bonnet rouge d'où s'échappaient des flots de cheveux +noirs, tenant d'une main une pique, et de l'autre s'appuyant sur +l'épaule de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture +découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la +population bordelaise[49]. Cela n'étonne guère quand on se rappelle les +excentricités auxquelles se livra plus tard Mme Tallien lorsque, reine +de la mode, elle habita Paris, où l'on put admirer, aux Tuileries, ses +charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu. + +[Note 45: _Mémoires_ de Senar, p. 201. Nous avons dit ailleurs +pourquoi la seule partie des Mémoires de Senar qui nous paraisse mériter +quelque créance est celle qui concerne Tallien. Voy. notre _Histoire +de Saint-Just_, livre V, chapitre II.] + +[Note 46: Rapport de Boulanger sur l'arrestation de la citoyenne +Cabarrus. _Papiers inédits_, t. I, p. 269.] + +[Note 47: Voy. ce que dit Jullien dans une lettre à Saint-Just en +date du 25 prairial, publiée sous le numéro CVII, à la suite du rapport +de Courtois, et dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 37.] + +[Note 48: Rapprocher à cet égard les _Mémoires_ de Senar, p. +199, et l'_Histoire impartiale_, par Prudhomme, t. V, p. 436, des +lettres de Jullien à Robespierre sur l'existence des représentants à +Bordeaux.] + +[Note 49: _Mémoires_ de Senar, p. 199.] + +Les deux amants n'étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un +personnage de l'ancien régime, le marquis de Paroy, nous a laissé une +description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay +qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d'elle en +faveur de son père, détenu à la Réole. «Je crus», dit-il, «entrer dans +le boudoir des muses: un piano entr'ouvert, une guitare sur le canapé, +une harpe dans un coin ... une table à dessin avec une miniature +ébauchée,--peut-être celle du patriote Tallien--un secrétaire ouvert, +rempli de papiers, de mémoires, de pétitions; une bibliothèque dont les +livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée +une étoffe de satin[50]...» + +[Note 50: Voy. la _Biographie universelle_, à l'art. PRINCESSE +DE CHIMAY.] + +Dès le matin, la cour de l'hôtel où demeuraient les deux amants était +encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire +de la Convention. La belle Espagnole--car Thérézia était +Espagnole--avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations +patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile +peintre de la ville avait été chargé de l'exécution, les séances avaient +été adroitement prolongées, et par cet _ingénieux artifice_ +Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant qu'il avait oublié +l'objet de sa mission. + +C'est du moins ce qu'a bien voulu nous apprendre un admirateur +enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer +personne avait été donné aux domestiques. Cependant, un jour, le +directeur du théâtre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il +trouva «Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les +soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé +pour la belle Cabarrus»[51]. Ainsi la République entretenait quatorze +armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos +frontières dévastées, Saint-Just et Le Bas sur le Rhin et dans le Nord, +Jean-Bon Saint-André sur les côtes de l'Océan, Cavaignac dans le Midi, +Bô dans la Vendée, et tant d'autres, s'épuisaient en efforts héroïques +afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut +public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la +Convention nationale enfin frappait le monde d'épouvanté et +d'admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliât dans les +bras d'une femme aux moeurs équivoques les devoirs sévères imposés par +la République aux députés en mission. + +[Note 51: _Les Femmes célèbres de 1789 à 1795, et de leur +influence dans la Révolution_, par C. Lairtullier, t. II, p. 286.] + +Ah! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l'ami dévoué +de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme), les +comprenait autrement. «J'ai toujours suivi dans ma mission», écrivait-il +de Bordeaux à Robespierre, le 1er floréal (20 avril 1794), «le même +système, que, pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire +aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages, +associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels +engagements[52].» + +[Note 52: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_, t. III, +p. 5, et à la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII +_a_.] + +La conduite de Tallien n'avait pas été sans être dénoncée au comité de +Salut public. Obligé d'obéir à un ordre de rappel, l'amant de Thérézia +Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la +femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se +plaignit à la Convention d'avoir été calomnié[53], et, pour le moment, +l'affaire en resta là. Mais, tremblant toujours pour sa maîtresse, qui, +en sa qualité d'étrangère et de femme d'un ex-noble, pouvait être deux +fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la +mettre à l'abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il +l'avait provisoirement laissée, une longue pétition à la Convention +nationale, pétition très certainement rédigée par lui, et dans laquelle +elle conjurait l'Assemblée d'ordonner à toutes les jeunes filles +d'aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps «dans les +asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux». +Elle-même, qui était mère et déjà _n'était plus épouse_, mettait, +disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer +à ces _ravissantes fonctions_[54]. + +[Note 53: Séance du 22 ventôse (12 mars 1794). _Moniteur_ du 25 +ventôse.] + +[Note 54: Voyez cette pétition dans le _Moniteur_ du 7 floréal +an II (26 avril 1794), séance de la Convention du 5 floréal.] + +La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au +_Bulletin_ et la renvoya aux comités de Salut public et +d'instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s'en tint, bien entendu, à +ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut +public, il n'eut garde de se laisser prendre à cette belle prose, où il +était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et, +voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il +renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en +était revenu depuis peu[55]. Les renseignements recueillis par lui +furent assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en +adressant à Robespierre l'extrait d'une lettre menaçante de Tallien au +club national de Bordeaux, Jullien écrivait: «Elle coïncide avec le +départ de la Fontenay, que le comité de Salut public aura sans doute +fait arrêter»; et quatre jours plus tard, le 15 prairial, il mandait +encore à Maximilien: «La Fontenay doit maintenant être en état +d'arrestation.» Il croyait même que Tallien l'était aussi[56]. Il se +trompait pour l'amant; mais quant à la maîtresse, elle était en effet +arrêtée depuis trois jours. + +[Note 55: Arrêté du 29 floréal an II, signé: Carnot, Robespierre, +Billaud-Varenne et Barère (_Archives_, A F, II, 58).] + +[Note 56: Voyez ces deux lettres dans les _Papiers inédits_, t. +III, p. 32 et 30, et à la suite du rapport de Courtois, sous les numéros +CVII _h_ et CVII _g_. Si Jullien fils ne monta pas sur l'échafaud +au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien, +qui, lorsqu'il fut entré dans le comité de Salut public, s'empressa de +le faire jeter en prison. «Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut +public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint à la commission de +l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public, +est destitué de ses fonctions, qu'il sera mis en arrestation, et que les +scellés seront apposés sur ses papiers. Collot-d'Herbois, Tallien, +Eschasseriaux, Treilhard, Bréard, G.-A. Prieur.» (_Archives_, A F, +II, 60.)--Si terrible fut le coup d'État de Thermidor, et si violente +fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de +Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils, +pendant la grande période révolutionnaire, avait donné, malgré son +extrême jeunesse, les preuves d'un talent, d'une honnêteté et d'une +modération qui l'avaient rendu cher à Robespierre, que lui-même à tout +propos il appelait _son bon ami_. Eh bien! lui aussi, il renia ce +_bon ami_, si nous devons nous en rapporter à une lettre de +l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes: «Mon +père a très peu connu Robespierre; je crois même lui avoir entendu dire +qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien +(de la Drôme), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre....» +Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de +Jullien fils à Robespierre pour qu'il n'y ait pas de doute possible sur +leur parfaite intimité,--intimité, du reste, aussi honorable pour l'un +que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre à Jullien, elles ont +été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut +voir, par l'extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans +la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués +sont peu au courant des choses de la Révolution.] + +Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux à +cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était +accourue à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété de son premier mari, +où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était +venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait +pour ami Taschereau-Fargues, commensal de la maison Duplay, et +admirateur enthousiaste de Robespierre; ce qui ne l'empêchera pas, après +Thermidor, de le déchirer à belles dents. Ce Taschereau proposa à +Tallien de loger sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris, rue de +l'Union, aux Champs-Élysées, dans une maison appartenant à Duplay, et +qu'on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà +le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat +d'arrestation. Avertie par Taschereau, elle courut se réfugier à +Versailles; il était trop tard: elle y fut suivie de près et arrêtée, +dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Vallette et +Boulanger[57]. + +[Note 57: Le mandat d'arrestation est de la main de Robespierre, et +porte, avec sa signature, celles de Billaud-Varenne, de Collot-d'Herbois +et de Barère.] + +L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor, +l'influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux +guet-apens, n'empêchèrent pas, à diverses reprises, des bouches +courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. «Entrons en lice, +Tallien et moi», s'écria un jour Cambon. «Viens m'accuser, Tallien; je +n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller; nous verrons si dans les +opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous +verrons si, au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n'as +pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent +mille livres dont la destination te fera rougir. Oui, je t'accuse, +monstre sanguinaire, je t'accuse ... on m'appellera robespierriste si +l'on veut ... je t'accuse d'avoir trempé tes mains, du moins par tes +opinions, dans les massacres commis dans les cachots de Paris[58]!» Et +cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue par les +applaudissements. «Nous n'avons pas les trésors de la Cabarrus, nous»! +cria un jour à Tallien Duhem indigné[59]. + +[Note 58: Séance du 18 brumaire an III, _Moniteur_ du 20 +brumaire (10 novembre 1794).] + +[Note 59: Séance du 11 nivôse an III. Voyez le _Moniteur_ du 13 +nivôse (2 janvier 1795).] + +Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que +de pseudo-historiens s'évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia +Cabarrus, c'est chose qu'à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont +au coeur l'amour profond de la patrie et le respect des moeurs, et qui +ne peuvent pas plus s'intéresser à l'homme dont la main contribua si +puissamment à tuer la République qu'à la femme dont la jeunesse +scandaleuse indigna même l'époque corrompue du Directoire. N'est-ce pas +encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu'un jour qu'elle se +promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la +gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace, laquelle, n'aimant +ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge? +Thérézia eût couru grand risque d'essuyer un mauvais traitement si, par +bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps +pour la recueillir dans sa voiture[60]. «Notre-Dame de Thermidor», +disaient en s'inclinant jusqu'à terre les beaux esprits du temps, les +courtisans de la réaction, quand par exemple la citoyenne +Fontenay-Cabarrus, devenue Mme Tallien, apparaissait au bal des +victimes. Ah! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle +l'a bien gagné. N'a-t-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et +sans frein, où l'on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des +conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui +des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté? +N'a-t-elle pas été la reine et l'idole de tous les flibustiers, +financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui +fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c'est bien la Dame de +Thermidor, l'héroïne de cette journée où la Révolution tomba dans +l'intrigue, où la République s'abîma dans une fange sanglante. + +[Note 60: _Les Femmes célèbres_, par Lairtullier, t. II, p. 3 +et 5.] + +On avait, en prairial, comme on l'a vu, songé à donner pour asile à +Thérézia Cabarrus une maison des Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce +nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en +soi un enseignement significatif. A l'heure où, libre, fêtée, heureuse, +la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les têtes coupées +dans les journées des 10, 11 et 12 thermidor et se livrait aux baisers +sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée +dans les cachots de la Terreur thermidorienne avec son enfant à la +mamelle: c'était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de +Robespierre, une honnête femme celle-là! Une nuit, à la prison de +Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en +sursaut. Deux inconnus, envoyés par quelque puissant personnage du jour, +la demandaient. Elle s'habilla à la hâte et descendit. On était chargé +de lui dire que si elle consentait à quitter le nom de son mari, elle +pourrait devenir la femme d'un autre député; que son fils,--le futur +précepteur de l'empereur Napoléon III--alors âgé de six semaines à +peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui +assurerait une existence heureuse. Mme Le Bas était une des plus +charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mêmes. +«Allez dire à ceux qui vous envoient», répondit-elle, «que la veuve Le +Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud.»--«J'étais», a-t-elle +écrit plus tard, «trop fière du nom que je portais, pour l'échanger même +contre une vie aisée[61].» Demeurée veuve à l'âge de vingt-trois ans, +Elisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général +Le Bas, frère de son premier mari, et elle garda ainsi le nom qui était +sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle +encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la +grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle +mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts +qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour, elle ne cessa +d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor, +Thérézia Cabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis +princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans +compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à +la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes, et +dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de +bien. + +[Note 61: Manuscrit de Mme Le Bas.] + + + + +VIII + + +On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, _le sauveur de la +France_, suivant les enthousiastes de la réaction. N'omettons pas de +dire qu'il fut le défenseur de Jourdan Coupe-Tête au moment où celui-ci +fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal +révolutionnaire. Du 24 prairial au 9 thermidor, on n'entendit plus +parler de lui. Pendant ce temps-là, il fit son oeuvre souterraine. +Courtier de calomnies, il s'en allait de l'un à l'autre, colportant le +soupçon et la crainte, tirant profit de l'envie chez celui-ci, de la +peur chez celui-là, et mettant au service de la contre-révolution même +sa lâcheté et ses rancunes[62]. + +[Note 62: Un des coryphées de la réaction thermidorienne, Tallien se +vit un moment, sous le Directoire, repoussé comme un traître par les +républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Egypte, comme +_savant_, par Bonaparte, il occupa sous le gouvernement impérial +des fonctions diplomatiques, et mourut oublié sous la Restauration et +pensionné par elle.] + +Mais Tallien n'était qu'un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons +ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne; nul plus que lui +ne contribua à la perte de Robespierre; il tua la République en +Thermidor par ses intrigues, comme il tua l'Empire en 1815. Une place +d'honneur lui est certainement due dans l'histoire en raison de la part +considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre pays. +Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que +l'animadversion de Fouché et les circonstances qui l'ont amenée. + +Ses relations avec lui remontaient à une époque antérieure à la +Révolution; il l'avait connu à Arras, où le futur mitrailleur de Lyon +donnait alors des leçons de philosophie. Fouché s'était jeté avec ardeur +dans le mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement +pour sa part dans ce champ ouvert à toutes les convoitises. Ame vénale, +caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de +servir sa fortune, il s'était attaché à Robespierre à l'heure où la +faveur populaire semblait désigner celui-ci comme le régulateur obligé +de la Révolution. L'idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun +flattait alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en oeuvre +pour se faire agréer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait être un +obstacle, il parvint à charmer la femme à force d'esprit et d'amabilité. +Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et, sans être d'une +grande beauté, elle avait une physionomie extrêmement agréable; mais, +comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la soeur de +Robespierre. Charlotte subordonna son consentement à l'autorisation de +son frère, auquel elle parla des avances de Fouché. Plein d'illusions +encore sur ce dernier, et confiant dans la sincérité de sa foi +démocratique, Maximilien ne montra aucune opposition à ce mariage[63]. +La sanguinaire conduite de Fouché dans ses missions brisa tout. + +[Note 63: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123. Les +relations de Charlotte et de Fouché ont donné lieu à d'infâmes propos, +et l'on a prétendu qu'elle avait été sa maîtresse. M. Michelet, en +accueillant la calomnie, aurait dû tenir compte des protestations +indignées d'une femme, aigrie et triste si l'on veut, mais à qui l'on +n'a à reprocher ni dépravation, ni vénalité. (Voy. _Mémoires de +Charlotte_, p. 125.)] + +Après la prise de Lyon, Couthon avait exécuté avec une extrême +modération les rigoureux décrets rendus par la Convention nationale +contre la ville rebelle. A la place de ce proconsul, dont les moyens +avaient été trouvés trop doux, on avait envoyé Collot-d'Herbois et +Fouché, deux messagers de mort. Aussi le départ du respectable ami de +Robespierre donna-t-il lieu à de longs et profonds regrets. «Ah? si le +vertueux Couthon fût resté à la Commune-Affranchie, que d'injustices de +moins![64]» Citons également cet extrait d'une autre lettre adressée à +Robespierre: «Je t'assure que je me suis senti renaître, lorsque l'ami +sûr et éclairé qui revenait de Paris, et qui avait été à portée de vous +étudier dans vos bureaux, m'a assuré que, bien loin d'être l'ami intime +de Collot-d'Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comité de +Salut public[65]....» Collot d'Herbois et Fouché, c'est tout un. + +[Note 64: Lettre de Cadillot. Voyez _Papiers inédits_, t. II, +p. 139, et numéro CVI, à la suite du rapport de Courtois.] + +[Note 65: Lettre en date du 20 messidor, citée plus haut. (Voy. +_Papiers inédits_, t. I, p. 144, et numéro CV, à la suite du +rapport de Courtois.)] + +Prédestiné à la police, Fouché écrivait de Nevers à son ami Chaumette, +dès le mois d'octobre 1793: «Mes mouchards m'ont procuré d'heureux +renseignements, je suis à la découverte d'un complot qui va conduire +bien des scélérats à l'échafaud.... Il est nécessaire de s'emparer des +revenus des aristocrates, d'une manière ou d'une autre....» Un peu plus +tard, le 30 frimaire, il lui écrivait de Lyon, afin de se plaindre que +le comité de Salut public eût suspendu l'exécution des mesures prises +par lui pour saisir tous les trésors des départements confiés à sa +surveillance, et il ajoutait: «Quoi qu'il en soit, mon ami, cela ne peut +diminuer notre courage et notre fermeté. _Lyon ne sera plus_, cette +ville corrompue disparaîtra du sol républicain avec tous les +conspirateurs[66].» Qui ne connaît les atrocités commises à Lyon par les +successeurs de Couthon, et qui ne frémit à ce souvenir sanglant? + +[Note 66: Les originaux de ces deux lettres, inédites toutes deux, +sont aux _Archives_, F 7, 1435, liasse A.] + +Collot-d'Herbois parti, on aurait pu espérer une diminution de rigueurs; +mais Fouché restait, et, le 21 ventôse (11 mars 1794), il écrivait à la +Convention nationale: «... Il existe encore quelques complices de la +révolte lyonnaise, nous allons les lancer sous la foudre; il faut que +tout ce qui fit la guerre à la liberté, tout ce qui fut opposé à la +République, ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des +décombres[67]....» Les cris et les plaintes des victimes avaient +douloureusement retenti dans le coeur de Maximilien. Son silence glacial +à l'égard de Collot-d'Herbois, son obstination à ne point répondre à ses +lettres, tout démontre qu'il n'approuvait nullement les formes +expéditives qu'apportaient dans leurs missions les sauvages exécuteurs +des décrets de la Convention. Lui cependant ne pouvait rester plus +longtemps sourd aux gémissements dont les échos montaient incessamment +vers lui: «Ami de la liberté, défenseur intrépide des droits du peuple», +lui écrivait encore un patriote de Lyon, «c'est à toi que je m'adresse, +comme au républicain le plus intact. Cette ville fut le théâtre de la +contre-révolution et déjà la plupart des scélérats ne respirent plus.... +Mais malheureusement beaucoup d'innocents y sont compris.... Porte ton +attention, et promptement, car chaque jour en voit périr.... Le tableau +que je te fais est vrai et impartial, et on en fait beaucoup de faux.... +Mon ami ... on attend de toi la justice à qui elle est due, et que cette +malheureuse cité soit rendue à la République.... Dans tes nombreuses +occupations, n'oublie pas celle-ci[68].» Le 7 germinal (27 mars 1794), +c'est-à-dire moins de quinze jours après la réception de la lettre où +Fouché parlait de lancer sous la foudre les derniers complices de la +révolte lyonnaise, Robespierre le faisait brusquement rappeler par un +ordre du comité de Salut public[69]. + +[Note 67: Lettre citée par Courtois, à la suite de son rapport, sous +le numéro XXV.] + +[Note 68: Lettre non citée par Courtois. L'original est aux +_Archives_, F 7, 4435, liasse O.] + +[Note 69: Arrêté signé: Robespierre, Carnot, Collot-d'Herbois, +Billaud-Varenne, Barère, C.-A. Prieur, Saint-Just et Couthon. Il est +tout entier de la main de Robespierre. _Archives_, A F, II. 58.] + +A peine de retour à Paris, Fouché courut chez Maximilien pour avoir une +explication. Charlotte était présente à l'entrevue. Voici en quels +termes elle a elle-même raconté cette scène: «Mon frère lui demanda +compte du sang qu'il avait fait couler et lui reprocha sa conduite avec +une telle énergie d'expression que Fouché était pâle et tremblant. Il +balbutia quelques excuses, et rejeta les mesures cruelles qu'il avait +prises sur la gravité des circonstances. Robespierre lui répondit que +rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable; +que Lyon, il est vrai, avait été en insurrection contre la Convention +nationale, mais que ce n'était pas une raison pour faire mitrailler en +masse des ennemis désarmés.» A partir de ce jour, le futur duc +d'Otrante, le futur ministre de la police impériale, devint le plus +irréconciliable ennemi de Robespierre. + + + + +IX + + +Dès le 23 prairial (11 juin 1794), une réclamation de la société +populaire de Nevers fournit à Maximilien l'occasion d'attaquer très +énergiquement Fouché au club des Jacobins, dont Fouché lui-même était +alors président. Les pétitionnaires se plaignaient des persécutions et +des exécutions dont les patriotes étaient victimes dans ce département +où Fouché avait été en mission. Celui-ci rejeta tout sur Chaumette, +frappé après Hébert et Danton. + +«Il ne s'agit pas, s'écria Robespierre, de jeter à présent de la boue +sur la tombe de Chaumette.... Il en est d'autres qui paraissent tout de +feu pour défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui +les poignards.» C'était l'heure, ne l'oublions pas, où s'ourdissait +contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute +Robespierre soupçonnait Fouché d'en être l'agent le plus actif. Quant à +lui, ne séparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du +gouvernement, dont elle était le centre, disait-il, il engageait +fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la +Révolution, n'avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de +l'Assemblée et du comité de Salut public, à se tenir plus que jamais sur +leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes +opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu à combattre de +tout son pouvoir la vertu persécutée. «La première des vertus +républicaines», s'écria-t-il en terminant, «est de veiller pour +l'innocence. Patriotes purs, on vous fait une guerre à mort, +sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté». Cette rapide et +éloquente improvisation fut suivie d'une violente explosion +d'applaudissements. Fouché, atterré, balbutia à peine quelques mots de +réponse[70]. + +[Note 70: Voir, pour cette séance, le _Moniteur_ du 20 prairial +an II (16 juin 1794) et le _Journal de la Montagne_, numéro 47 du +t. III.] + +Il n'eut plus alors qu'une pensée, celle de la vengeance. Attaquer +Robespierre de front, c'était difficile; il fallait aller à lui par des +chemins ténébreux, frapper dans l'ombre sa réputation, employer contre +lui la ruse, l'intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un +mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas +devant cette oeuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de +Robespierre, et un écrivain en a même écrit l'histoire, si l'on peut +profaner ce nom d'écrivain en l'appliquant au misérable qui a signé cet +odieux pamphlet[71]. La conjuration de Robespierre! c'est là une de ces +bouffonneries, une de ces mystifications dont il est impossible d'être +dupe si l'on n'y met une excessive bonne volonté; mais ce qui est bien +avéré, c'est la conjuration contre Robespierre, c'est cette conspiration +d'une bande de scélérats contre l'austère tribun. + +[Note 71: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par +Montjoie.] + +On chercherait en vain dans l'histoire des peuples l'exemple d'un si +horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il +faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe-Tête dans le +trafic des biens nationaux; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le +journaliste à la feuille immonde et sanglante; Thuriot, un de de ceux +qui, avec Montaut, avait le plus insisté pour le renvoi des +soixante-treize girondins devant le tribunal révolutionnaire[72]; enfin +Lecointre, Legendre et Fréron. Ces trois derniers méritent une mention +particulière. Lecointre était ce marchand de toiles qui commandait la +garde nationale de Versailles aux journées des 5 et 6 octobre. La +dépréciation de ses marchandises contribua sans doute quelque peu à +refroidir son ardeur révolutionnaire; cependant ses spéculations comme +accapareur paraissent avoir largement compensé ses pertes comme +commerçant[73]. Extrême en tout, Laurent Lecointre fut d'abord un +révolutionnaire forcené, et il devint plus tard le boule-dogue de la +réaction. Toutefois, tant que vécut Robespierre, il se tint sur une +réserve prudente, et ce fut seulement un mois après sa chute qu'il se +vanta d'avoir pris part à une conjuration formée contre lui dès le 5 +prairial. C'était du reste un des intimes de Fouquier-Tinville. Le jour +où l'accusateur public fut mandé à la barre de la Convention, après le 9 +thermidor, Lecointre s'écria en le voyant: «Voilà un brave homme, un +homme de mérite»[74]. Les Thermidoriens étaient donc loin de considérer +Fouquier comme une créature de Robespierre. + +[Note 72: Après le coup d'État de Brumaire, Thuriot _de La +Rosière_ fut, par la grâce de Sieyès, nommé juge au tribunal criminel +de la Seine. Il était en 1814 substitut de l'avocat général à la cour de +Cassation.] + +[Note 73: Voyez à cet égard l'accusation formelle de Billaud-Varenne +dans sa _Réponse à Lecointre_, p. 40.] + +[Note 74: Ce fut Louchet qui, après Thermidor, reprocha à Lecointre +ses relations avec Fouquier. A quoi Lecointre répondit, après avoir +avoué qu'il avait eu Fouquier-Tinville à dîner chez lui, en compagnie de +Merlin (de Thionville), qu'il ne pouvait pas regarder comme coupable un +homme proposé, trois jours auparavant, comme accusateur public par le +comité de Salut public régénéré. (Voy. les _Crimes des sept membres +des anciens comités_, p. 75.)] + +Quant à Legendre ... qui ne connaît le fameux boucher? Il y a de lui un +fait atroce. Dans la journée du 25 prairial, il reçut de Roch +Marcandier, vil folliculaire dont nous avons déjà eu l'occasion de +parler, une lettre par laquelle cet individu, réduit à se cacher depuis +un an, implorait sa commisération. Le jour même, Legendre faisait sa +déclaration au comité de Sûreté générale et promettait de prendre toutes +les mesures nécessaires pour lui livrer Marcandier[75]. A quelque temps +de là cet homme était guillotiné. Il semble que Legendre ait voulu se +venger de sa lâcheté sur la mémoire de Maximilien. C'était lui pourtant +qui avait tracé ces lignes: «Une reconnaissance immortelle s'épanche +vers Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien»[76]. + +[Note 75: Voyez, dans les _Papiers inédits_, la lettre de +Marcandier à Legendre et la déclaration de celui-ci au comité de Sûreté +générale, t. I, p. 179 et 183.] + +[Note 76: _Papiers inédits_, t. I, p. 180.] + +Que dire de Fréron, ce démolisseur stupide qui voulut raser l'Hôtel de +ville de Paris, ce maître expert en calomnies, ce chef de la jeunesse +dorée? Son nom seul n'est-il pas une injure[77]? A ce groupe impur, +joignez les noms maudits de Courtois, dénoncé à diverses reprises au +comité de Salut public comme dilapidateur des fonds de l'État, de +Barras, ce gentilhomme déclassé qu'on eût cru payé pour venger sur les +plus purs défenseurs de la Révolution les humiliations de sa caste; +d'André Dumont, qui s'entendait si bien à mettre Beauvais au bouillon +maigre et à prendre dans son large filet tout son gibier de guillotine, +c'est-à-dire les nobles et les animaux noirs appelés prêtres[78], de +Carrier, de ces hommes enfin dont Robespierre voulait punir les crimes, +réprimer les excès, et vous aurez la liste à peu près complète des +auteurs de la conjuration thermidorienne. + +[Note 77: Aussi violent contre les patriotes après Thermidor qu'il +l'avait été jadis contre les ennemis de la Révolution, Fréron faillit +épouser une soeur de Bonaparte, par lequel il fut, sous le Consulat, +nommé sous-préfet à Saint-Domingue, où il mourut peu de temps après son +arrivée.] + +[Note 78: Voy. notamment le _Moniteur_ des 5 brumaire (26 +octobre) et 22 frimaire (13 décembre 1793).] + + + + +X + + +Faire le vide autour de Robespierre en l'isolant à la fois, par les plus +infâmes calomnies, et des gens de la droite et des membres les plus +avancés de la Montagne, lui imputer toutes les rigueurs de la +Révolution, attirer dans la conjuration le plus grand nombre de députés +possible en répandant de prétendues listes de représentants voués par +lui au tribunal révolutionnaire, tel fut le plan adopté par les +conjurés, plan digne du génie infernal de Fouché! Ce n'est pas tout. Les +Girondins avaient autrefois, à grand renfort de calomnies, dressé contre +Maximilien une monstrueuse accusation de dictature. On n'a pas oublié +les diffamations mensongères tombées de la bouche de leurs orateurs et +propagées par leurs journaux; les Thermidoriens n'eurent pas à se mettre +en frais d'imagination, ils reprirent tout simplement la thèse +girondine; seulement, au lieu d'attaquer leur adversaire de front, ils +le frappèrent traîtreusement par derrière, ils le combattirent +sourdement, lâchement, bassement. Ils rencontrèrent de très utiles +auxiliaires dans les feuilles étrangères, leurs complices peut-être, où +l'on s'ingéniait aussi pour tout rapporter à Maximilien. _Les agents +de Robespierre, les soldats de Robespierre_, etc.[79]. On eût pu +croire à une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imaginé le +triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventèrent +le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just. + +[Note 79: Le plan adopté par les Thermidoriens contre le comité de +Salut public d'abord, puis contre Robespierre seul, peut être considéré +comme étant d'invention royaliste; jugez-en plutôt. Voici ce qu'on lit +dans les _Mémoires_ de Mallet-Dupan: «Il faudrait, en donnant le +plus de consistance possible et d'étendue à la haine qu'inspire le +comité de Salut public dans Paris, s'occuper surtout à organiser sa +perte dans l'Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la +composent la facilité du succès et même l'absence de tout danger pour +eux.... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents +individus qui ont voté contre la mort du roi; leur opinion n'est pas +douteuse.... Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire +par faiblesse cherchent l'occasion de s'en relever s'il est possible. +Dans ce qu'on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce +qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres députés +sacrifiés prévoient qu'ils seront ses victimes; il est donc évident que +la majorité contre lui peut se composer; il suffirait de concerter +fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections ... qu'ils +fussent prêts à parler, à dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans +leur pensée des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre +ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers +importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de +la responsabilité, l'accuseraient d'avoir exercé la plus malheureuse, la +plus cruelle dictature, d'être l'auteur de tous les maux de la France. +La conclusion naturelle serait le renouvellement à l'instant des comités +de Salut public et de Sûreté générale, dont le remplacement serait +préparé d'avance. Aussitôt nommés, les membres des nouveaux comités +feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux. +On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire le tribunal +révolutionnaire, les comités de sections; en un mot, de marcher à un +dénoûment utile.» T. II, p. 95. + +Ces lignes sont précédées de cette réflexion si juste de Mallet-Dupan: +«Les moyens qu'ils se proposaient d'employer étaient précisément ceux +qui amenèrent en effet la perte de Robespierre.»] + +Le lendemain même du 22 prairial, les conjurés se mirent en devoir de +réaliser, suivant l'expression de Maximilien, «des terreurs ridicules +répandues par la calomnie[80],» et ils firent circuler une première +liste de dix-huit représentants qui devaient être arrêtés par les ordres +des comités. Dès le 26 prairial (14 juin 1794), Couthon dénonçait cette +manoeuvre aux Jacobins, en engageant ses collègues de la Convention à se +défier de ces insinuations atroces, et en portant à six au plus le +nombre des scélérats et des traîtres à démasquer[81]. Cinq ou six +peut-être, tel était en effet le nombre exact des membres dont +Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par l'Assemblée[82]. +Est-ce qu'après Thermidor la Convention hésitera à en frapper davantage? +Mais la peur est affreusement crédule; le chiffre alla grossissant de +jour en jour, et il arriva un moment où trente députés n'osaient plus +coucher chez eux[83]. «Est-il vrai», s'écriait Robespierre, à la séance +du 8 thermidor, «que l'on ait colporté des listes odieuses où l'on +désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention, +et qu'on prétendait être l'ouvrage du comité de Salut public et ensuite +le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances du comité, des +_arrêtés rigoureux qui n'ont jamais existé, des arrestations non moins +chimériques_? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain +nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue; à +tous ceux qui, par quelque erreur avaient payé un tribut inévitable à la +fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient +voués au sort des conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue +avec tant d'art et tant d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient +plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et +les preuves de ces manoeuvres sont au comité de Salut public[84].» De +ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites à plus de six semaines +d'intervalle, il résulte deux choses irréfutables: d'abord, que les +conjurés, en premier lieu, en voulaient au comité de Salut public tout +entier; ensuite, que ces prétendues listes de proscrits, dont les +ennemis de Robespierre se prévalent encore aujourd'hui avec une insigne +mauvaise foi, n'ont jamais existé. De quel poids peuvent être, en +présence de dénégations si formelles, les assertions de quelques +misérables? + +[Note 80: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 81: Séance des Jacobins du 26 prairial. (Voy. le +_Moniteur_ du 1er messidor [9 juin 1794].)] + +[Note 82: Consultez à cet égard le discours de Saint-Just au 9 +thermidor.] + +[Note 83: C'est le chiffre donné par Lecointre; on l'a élevé jusqu'à +soixante.] + +[Note 84: Discours du 8 thermidor, p. 8.] + +La vérité est que des listes couraient, dressées non point par les +partisans de Robespierre, mais par ses plus acharnés ennemis. En mettant +sur ces listes les noms des Voulland, des Vadier, des Panis, on entraîna +sans peine le comité de Sûreté générale, dont les membres, à l'exception +de deux ou trois, étaient depuis longtemps fort mal disposés envers +Robespierre; mais on n'eut pas si facilement raison du comité de Salut +public, qui continua de surveiller les conjurés pendant tout le courant +de messidor, comme nous en avons la preuve par les rapports de police, +où nous trouvons le compte rendu des allées et venues des Bourdon (de +l'Oise), Tallien et autres. Le prétendu espionnage organisé par +Robespierre est, nous le démontrerons bientôt, une fable odieuse et +ridicule inventée par les Thermidoriens. Malgré les divisions nées dans +les derniers jours de prairial entre Maximilien et ses collègues du +comité, ceux-ci hésitèrent longtemps, jusqu'à la fin de messidor, à +l'abandonner; un secret pressentiment semblait les avertir qu'en le +livrant à ses ennemis, ils livraient la République elle-même. Ils ne +consentirent à le sacrifier que lorsqu'ils le virent décidé à mettre fin +à la Terreur exercée comme elle l'était et à en poursuivre les criminels +agents. + +A Fouché revient l'honneur infâme d'avoir triomphé de leurs hésitations. +A la séance du 9 thermidor, Collot-d'Herbois prétendit qu'il était resté +deux mois sans voir Fouché[85]. Mais c'était là une allégation +mensongère, s'il faut s'en rapporter à la déclaration de Fouché +lui-même, qui ici n'avait aucun intérêt à déguiser la vérité: «J'allai +droit à ceux qui partageaient le gouvernement de la Terreur avec +Robespierre, et que je savais être _envieux et craintifs_ de son +immense popularité. Je révélai à Collot-d'Herbois, à Carnot, à Billaud +_de_ Varenne les desseins du moderne Appius». Les démarches du +futur duc d'Otrante réussirent au delà de ses espérances, car le 30 +messidor, il pouvait écrire à son beau-frère, à Nantes: «Soyez +tranquille sur l'effet des calomnies atroces lancées contre moi; je n'ai +rien à dire contre les _autheurs_, ils m'ont fermé la bouche. Mais +le gouvernement prononcera entre eux et moi. Comptez sur la vertu de sa +justice[86].» + +[Note 85: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +[Note 86: Lettre saisie à Nantes par le représentant Bô, et envoyée +au comité de Salut public, auquel elle ne parvint qu'au lendemain de +Thermidor. L'original est aux _Archives_.] + +Que le futur duc d'Otrante ait trouvé dans Billaud-Varenne et dans +Carnot des envieux de l'immense popularité de Robespierre, cela est +possible; mais dans Collot-d'Herbois il rencontrait un complice, c'était +mieux. En entendant Maximilien demander compte à Fouché de l'effusion de +sang répandu par le crime Collot se crut menacé lui-même, et il conclut +un pacte avec son complice de Lyon; il y avait entre eux la solidarité +du sang versé. + + + + +CHAPITRE TROISIÈME + + +Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de +Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa +retraite toute morale.--Le bureau de police général.--Rapports avec le +tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames +contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux +Jacobins.--Appel à la justice et à la probité.--Violente apostrophe +contre Fouché. + + +I + + +Que reprocha surtout Robespierre à ses ennemis? Ce fut d'avoir multiplié +les actes d'oppression pour étendre le système de terreur et de +calomnie[87]. Ils ne reculèrent devant aucun excès afin d'en rejeter la +responsabilité sur celui dont ils avaient juré la perte. + +[Note 87: Discours du 8 thermidor.] + +L'idée de rattacher l'affaire de Ladmiral et de Cécile Renault à un +complot de l'étranger et de livrer l'assassin et la jeune royaliste au +tribunal révolutionnaire en compagnie d'une foule de gens avec lesquels +ils n'avaient jamais eu aucune relation, fut très probablement le +résultat d'une noire intrigue. Chargé de rédiger le rapport de cette +affaire, Élie Lacoste, un des plus violents ennemis de Robespierre, +s'efforça, dans la séance du 20 prairial, de rattacher la faction +nouvelle aux factions de Chabot et de Julien (de Toulouse), d'Hébert et +de Danton. + +On aurait tort, du reste, de croire que l'accusation était dénuée de +fondement à l'égard de la plupart des accusés; méfions-nous de la +sensiblerie affectée de ces écrivains qui réservent toutes leurs larmes +pour les victimes de la Révolution et se montrent impitoyables pour les +milliers de malheureux de tout âge et de tout sexe immolés par le +despotisme. Ni Devaux, commissaire de la section _Bonne-Nouvelle_ +et secrétaire du fameux de Batz, le conspirateur émérite et +insaisissable, ni l'épicier Cortey, ni Michonis, n'étaient innocents. +Étaient-ils moins coupables, ceux qui furent signalés par Lacoste comme +ayant cherché à miner la fortune publique par des falsifications +d'assignats? Il se trouva qu'un des principaux agents du baron de Batz, +nommé Roussel, était lié avec Ladmiral. Cette circonstance permit à Élie +Lacoste de présenter Ladmiral et la jeune Renault comme les instruments +dont s'étaient servis Pitt et l'étranger pour frapper certains +représentants du peuple. Le père, un des frères et une tante de Cécile +Renault, furent enveloppés dans la fournée, parce qu'en faisant une +perquisition chez eux, on avait découvert les portraits de Louis XVI et +de Marie-Antoinette. Un instituteur, du nom de Cardinal, un chirurgien +nommé Saintanax et plusieurs autres personnes arrêtées pour s'être +exprimées en termes calomnieux et menaçants sur le compte de +Collot-d'Herbois et de Robespierre, furent impliqués dans l'affaire avec +la famille Saint-Amaranthe et quelques personnages de l'ancien régime. + +Robespierre resta aussi étranger que possible à cet affreux amalgame et +à la mise en accusation de la famille Renault, cela est clair comme la +lumière du jour. Il y a mieux, un autre frère de la jeune Renault, +quartier-maître dans le deuxième bataillon de Paris, ayant été +incarcéré, à qui s'adressa-t-il pour échapper à la proscription de sa +famille?... A Maximilien. «A qui avoir recours»? lui écrivit-il. «A toi, +Robespierre! qui dois avoir en horreur toute ma génération si tu n'étais +pas généreux.... Sois mon avocat....» Ce jeune homme ne fut point livré +au tribunal révolutionnaire[88]. Fut-ce grâce à Robespierre, dont +l'influence, hélas! était déjà bien précaire à cette époque, je ne +saurais le dire; mais comme il ne sortit de prison que trois semaines +après le 9 thermidor, on ne dira pas sans doute que s'il ne recouvra +point tout de suite sa liberté, ce fut par la volonté de Maximilien. + +[Note 88: Voyez cette lettre de Renault à Robespierre, en date du 15 +messidor, non citée par Courtois, dans les _Papiers inédits_, t. I, +p. 196.] + +Il faut avoir toute la mauvaise foi des ennemis de Robespierre, de ceux +qui, par exemple, ne craignent pas d'écrire qu'_il s'inventa un +assassin_, pour lui donner un rôle quelconque dans ce lugubre drame +des _chemises rouges_, ainsi nommé parce qu'il plut au comité de +Sûreté générale de faire revêtir tous les condamnés de chemises rouges, +comme des parricides, pour les mener au supplice. C'était là, de la part +du comité un coup de maître, ont supposé quelques écrivains; on voulait +semer à la fois l'indignation et la pitié: voilà bien des malheureux +immolés pour Robespierre! ne manquerait-on pas de s'écrier.--Pourquoi +pas pour Collot-d'Herbois?--Ce qu'il y a seulement de certain, c'est que +les conjurés faisaient circuler ça et là dans les groupes des propos +atroces au sujet de la fille Renault. C'était, sans doute, insinuait-on, +une affaire d'amourette, et elle n'avait voulu attenter aux jours du +_dictateur_ que parce qu'il avait fait guillotiner son amant[89]. +Ah! les Thermidoriens connaissaient, comme les Girondins, la sinistre +puissance de la calomnie! + +[Note 89: Discours de Robespierre à la séance du 13 messidor aux +Jacobins. _Moniteur_ du 17 messidor (5 juillet 1794).] + + + + +II + + +Une des plus atroces calomnies inventées par les écrivains de la +réaction est à coup sûr celle à laquelle a donné lieu le supplice de la +famille de Saint-Amaranthe, comprise tout entière dans le procès des +_chemises rouges_. Le malheur de ces écrivains sans pudeur et sans +foi est de ne pouvoir pas même s'entendre. Les uns ont attribué à +Saint-Just la mort de cette famille. Nous avons démontré ailleurs la +fausseté et l'infamie de cette allégation[90]. Les autres, en ont rejeté +la responsabilité sur Maximilien. Leur récit vaut la peine d'être +raconté; il n'est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule +publicité de leurs oeuvres de mensonge. + +[Note 90: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. +II.] + +Suivant eux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison +de Mme de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens. +Là, il aurait soupé, se serait enivré, et «au milieu des fumées du vin», +il aurait laissé échapper «de redoutables secrets»[91]. D'où la +nécessité pour lui de vouer à la mort tous ceux dont l'indiscrétion +aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, et comme si ce +n'eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte +d'entretenir le lecteur de pareilles inepties. + +[Note 91: Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le +commensal de la maison de Mme de Saint-Amaranthe, pour voir jusqu'où +peuvent aller la bêtise et le cynisme de certains écrivains. Ces +Mémoires (6 vol. in-8°) sont l'oeuvre d'un M. Laffitte, qui les a, +pensons-nous, rédigés sur quelques notes informes de M. Fleury.] + +Au reste, les artisans de calomnies, gens d'ordinaire fort ignorants, +manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture. +C'est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de +précision, les inventeurs de cette fameuse scène où le «monstre se +serait mis en pointe de vin» l'ont placée dans le courant du mois de +mai. Or Mme de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et +transférée à Sainte-Pélagie le 12 germinal (1er avril 1794)[92]. Quant à +l'acteur Trial, il était si peu l'un des familiers de Robespierre, qu'il +fut, au lendemain de Thermidor, un des membres de la commune régénérée, +et qu'il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux +coup d'État. Du reste, il opposa toujours le plus solennel démenti à la +fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d'introducteur[93]. + +[Note 92: Archives de la préfecture de police.] + +[Note 93: Parmi les écrivains qui ont propagé cette fable, citons +d'abord les rédacteurs de l'_Histoire de la Révolution, par deux amis +de la liberté_, livre où tous les faits sont sciemment dénaturés et +dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons +aussi Nougaret, Beuchot, et surtout Georges Duval, si l'on peut donner +le nom d'écrivain à un misérable sans conscience qui, pour quelque +argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n'y a pas +à se demander si le digne abbé Proyard a dévotement embaumé l'anecdote +dans sa _Vie de Maximilien Robespierre_. Seulement il y a introduit +une variante. La scène ne se passe plus chez Mme de Saint-Amaranthe, +mais chez le citoyen Sartines. (P. 168.) + +On ne conçoit pas comment l'auteur de l'_Histoire des Girondins_ a +pu supposer un moment que Robespierre dîna jamais chez Mme de +Saint-Amaranthe, et qu'il y «entr'ouvrit ses desseins pour y laisser +lire l'espérance». (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-il +répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'impudents +libellistes.] + +La maison de Mme de Saint-Amaranthe était une maison de jeux, +d'intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée +d'un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu'épousa le fils fort +décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient +l'une et l'autre de moeurs fort équivoques avant la Révolution. Leur +salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait +l'acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection. +Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit +beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de moeurs faciles, Proly, +Hérault de Séchelles, Danton, s'y donnèrent rendez-vous et s'y +trouvèrent mêlés à une foule d'artisans de contre-révolution. +Robespierre jeune s'y laissa conduire un soir au sortir de l'Opéra, avec +Nicolas et Simon Duplay, par l'acteur Michot, un des sociétaires de la +Comédie-Française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand +Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si +sévèrement son frère et les deux neveux de son hôte que ceux-ci se +gardèrent bien de remettre les pieds chez Mme de Saint-Amaranthe, malgré +l'attrait d'une pareille maison pour des jeunes gens dont l'aîné n'avait +pas vingt-neuf ans [94]. + +[Note 94: Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas à M. de +Lamartine, citée dans notre _Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. +II.--La maison de Mme de Saint-Amaranthe, désignée par quelques +écrivains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, avait été, +même avant la Révolution, l'objet de plusieurs dénonciations. En voici +une du 20 juin 1793, qu'il ne nous paraît pas inutile de mettre sous les +yeux de nos lecteurs: «Georges-Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y +demeurant, rue Fromenteau, hôtel de Nevers, nº 38, section des _Gardes +françaises_, déclare au comité de Salut public du département de +Paris, séant aux Quatre-Nations, qu'au mépris des ordonnances qui +prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme _trente-et-un_ +et _biribi_, et même qui condamnent à des peines pécuniaires et +afflictives les délinquans, il vient de s'en ouvrir deux, savoir: +une de _trente-et-un_ chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie +du Palais-Royal, n° 50, et une autre, de _biribi_, tenue par le +sieur Leblanc à l'hôtel de la Chine, au premier au-dessus de +l'entresol d'un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de +Chartres, et de l'autre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la +Trésorerie nationale. + +Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la +section de la _Butte des Moulins_ et nommément favorisées par les +quatre officiers de police de cette section qui en reçoivent par jour, +savoir: huit louis pour la partie de _trente-et-un_, et deux pour +celle de _biribi_.» (_Archives_, comité de surveillance du +département de Paris, 9e carton.)] + +La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté +générale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure était un +foyer d'intrigues et qu'on y méditait le soulèvement des prisons [95]. +Vraie ou fausse, l'accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste, +établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées +sous la prévention d'attentat contre la vie de Robespierre et de +Collot-d'Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis +de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti. + +[Note 95: Rapport d'Élie Lacoste, séance du 26 prairial +(_Moniteur_ du 27 [15 juin 1794]).] + +Y eut-il préméditation de la part du comité de Sûreté générale, et +voulut-il, en effet, comme le prétend un historien de nos jours [96], +placer ces femmes royalistes au milieu des assassins de Robespierre +«pour que leur exécution l'assassinât moralement»? Je ne saurais le +dire; mais ce qu'il est impossible d'admettre, c'est qu'Élie Lacoste ait +obéi au même sentiment en impliquant dans son rapport comme complices du +baron de Batz les quatre administrateurs de police Froidure, Dangé, +Soulès et Marino, compromis depuis longtemps déjà, et qui se trouvaient +en prison depuis le 9 germinal (29 mars 1794) quand Fouquier-Tinville +les joignit aux accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire sur +le rapport de Lacoste. + +[Note 96: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VIII, p. +358.] + +A la suite de ce rapport, la Convention nationale chargea, par un +décret, l'accusateur public de rechercher tous les complices de la +conspiration du baron de Batz ou de l'étranger qui pourraient être +disséminés dans les maisons d'arrêt de Paris ou sur les différents +points de la République. Voilà le décret qui donna lieu aux grandes +fournées de messidor, qui permit à certaines gens de multiplier les +actes d'oppression qu'on essayera de mettre à la charge de Robespierre, +et contre lesquels nous l'entendrons s'élever avec tant d'indignation. + + + + +III + + +Si l'affaire des _Chemises rouges_ ne fut pas positivement dirigée +contre Robespierre, on n'en saurait dire autant de celle dont le +lendemain, 27 prairial (15 juin 1794), Vadier vint présenter le rapport +à la Convention nationale. + +Parce qu'un jour, aux Jacobins, Maximilien avait invoqué le nom de la +Providence, parce qu'il avait dénoncé comme impolitiques d'abord, et +puis comme souverainement injustes, les persécutions dirigées contre les +prêtres en général et les attentats contre la liberté des cultes, les +Girondins, l'avaient autrefois poursuivi de leurs épigrammes les plus +mordantes, et ils s'étaient ingéniés pour faire de ce propre fils de +Rousseau et du rationalisme ... un prêtre. On a dit, il y a longtemps, +que le ridicule tue en France, et l'on espérait tuer par le ridicule +celui dont la vie privée et la vie publique étaient au-dessus de toute +attaque. Copistes et plagiaires des Girondins, les Thermidoriens +imaginèrent de transformer en une sorte de messie d'une secte +d'illuminés l'homme qui, réagissant avec tant de courage contre +l'intolérance des indévots, venait à la face de l'Europe de faire, à la +suite du décret relatif à l'Être suprême, consacrer par la Convention la +pleine et entière liberté des cultes[97]. + +[Note 97: Dans le chapitre de son _Histoire_, consacré à +Catherine Théot, M. Michelet procède à la fois des Girondins et des +Thermidoriens. Il nous montre d'abord Robespierre tenant sur les fonts +de baptême l'enfant d'un _jacobin catholique_, et obligé de +promettre que l'enfant serait catholique. (P. 365.) Ici M. Michelet ne +se trompe que de deux ans et demi; il s'agit, en effet, de l'enfant de +Deschamp, dont Robespierre fut parrain en janvier 1792. Puis, parce que, +dans une lettre en date du 30 prairial, un vieillard de +quatre-vingt-sept ans écrit à Robespierre qu'il le regarde comme le +Messie promis par l'Être éternel pour réformer toute chose (numéro XII, +à la suite du rapport de Courtois), M. Michelet assure que _plusieurs +lettres lui venaient qui le déclaraient un messie_. Puis il nous +parle d'une foule de femmes ayant chez elles son portrait appendu +_comme image sainte_. Il nous montre des généraux, des femmes, +portant un petit Robespierre dans leur sein, baisant et priant la +_miniature sacrée_. Dans tous les cas, cela prouverait qu'on ne +regardait guère Maximilien comme un suppôt de la Terreur. Et, entraîné +par la fantaisie furieuse qui le possède, M. Michelet nous représente +_des saintes femmes_, une baronne, une Mme de Chalabre, qu'il +transforme en agent de police de Robespierre, joignant les mains et +disant: «Robespierre, tu es Dieu». Et de là l'historien part pour +accuser Maximilien d'encourager ces outrages à la raison. (T. VII, p. +366). Comme si, en supposant vraies un moment les plaisanteries de M. +Michelet, Robespierre eût été pour quelque chose là dedans.] + +Il y avait alors, dans un coin retiré de Paris, une vieille femme nommée +Catherine Théot, chez laquelle se réunissaient un certain nombre +d'illuminés, gens à cervelle étroite, ayant soif de surnaturel, mais ne +songeant guère à conspirer contre la République. La réception des élus +pouvait prêter à rire: il fallait, en premier lieu, faire abnégation des +plaisirs temporels, puis on se prosternait devant la _mère de +Dieu_, on l'embrassait sept fois, et ... l'on était consacré. Il n'y +avait vraiment là rien de nature à inquiéter ni les comités ni la +Convention, c'étaient de pures mômeries dont la police avait eu le tort +de s'occuper jadis, il y avait bien longtemps, quinze ans au moins. La +pauvre Catherine avait même passé quelque temps à la Bastille et dans +une maison de fous. Or, cette arrestation qui pouvait se comprendre +jusqu'à un certain point sous l'ancien régime, où les consciences +étouffaient sous l'arbitraire, était inconcevable en pleine Révolution. +Eh bien! le lieutenant de police fut dépassé par le comité de Sûreté +générale; les intolérants de l'époque jugèrent à propos d'attaquer la +superstition dans la personne de Catherine Théot, et ils transformèrent +en crime de contre-révolution les pratiques anticatholiques de quelques +illuminés. + +Parmi les habitués de la maison de la vieille prophétesse figuraient +l'ex-chartreux dom Gerle, ancien collègue de Robespierre à l'Assemblée +constituante, le médecin de la famille d'Orléans, Etienne-Louis +Quesvremont, surnommé Lamotte, une dame Godefroy, et la ci-devant +marquise de Chastenois; tels furent les personnages que le comité de +Sûreté générale imagina de traduire devant le Tribunal révolutionnaire +en compagnie de Catherine Théot. Ils avaient été arrêtés dès la fin de +floréal, sur un rapport de l'espion Senar, qui était parvenu à +s'introduire dans le mystérieux asile de la rue Contrescarpe en +sollicitant son initiation dans la secte, et qui, aussitôt reçu, avait +fait arrêter toute l'assistance par des agents apostés. + +L'affaire dormait depuis trois semaines quand les conjurés de Thermidor +songèrent à en tirer parti, la jugeant un texte excellent pour détruire +l'effet prodigieux produit par la fête du 20 prairial et l'éclat nouveau +qui en avait rejailli sur Robespierre. En effet, la vieille Catherine +recommandait à ses disciples d'élever leurs coeurs à l'Être suprême, et +cela au moment où la nation elle-même, à la voix de Maximilien, se +disposait à en proclamer la reconnaissance. Quel rapprochement! Et puis +on avait saisi chez elle, sous son matelas, une certaine lettre écrite +en son nom à Maximilien, lettre où elle l'appelait son premier prophète, +son ministre chéri. Plus de doute, on conspirait en faveur de +Robespierre. La lettre était évidemment fabriquée; Vadier n'osa même pas +y faire allusion dans son rapport à la Convention; mais n'importe, la +calomnie était lancée. + +Enfin, dom Gerle, présenté comme le principal agent de la conspiration, +était un protégé de Robespierre; on avait trouvé dans ses papiers un mot +de celui-ci attestant son patriotisme, et à l'aide duquel il avait pu +obtenir de sa section un certificat de civisme, marque d'intérêt bien +naturelle donnée par Maximilien à un ancien collègue dont il estimait +les vertus. Dom Gerle avait eu jadis la malencontreuse idée de proposer +à l'Assemblée constituante d'ériger la religion catholique en religion +d'État; le rapporteur du comité de Sûreté générale ne manqua pas de +rappeler cette circonstance pour donner à l'affaire une couleur de +fanatisme; mais il n'eut pas la bonne foi d'ajouter qu'éclairé par ses +collègues de la gauche, sur les bancs de laquelle il siégeait, dom Gerle +s'était empressé, dès le lendemain, de retirer sa proposition, au grand +scandale de la noblesse et du clergé. + +Robespierre occupait encore le fauteuil quand Vadier prit la parole au +nom des comités de Sûreté générale et de Salut public. Magistrat de +l'ancien régime, Vadier avait toutes les ruses d'un vieux procureur. Cet +implacable ennemi de Maximilien mettait une sorte de point d'honneur à +obtenir des condamnations. Il y a, à cet égard, des lettres de lui à +Fouquier-Tinville où il _recommande_ nombre d'accusés, et qui font +vraiment frémir[98]. Tout d'abord, Vadier dérida l'Assemblée par force +plaisanteries sur les prêtres et sur la religion; puis il amusa ses +collègues aux dépens de la vieille Catherine, dont, par une substitution +qu'il crut sans doute très ingénieuse, il changea le nom de Théot en +celui de Théos, qui en grec signifie Dieu. A chaque instant il était +interrompu par des ricanements approbateurs et des applaudissements. +Robespierre n'était point nommé dans ce rapport, où le nombre des +adeptes de Catherine Théot était grossi à plaisir, mais l'allusion +perfide perçait ça et là, et des rires d'intelligence apprenaient au +rapporteur qu'il avait été compris. Conformément aux conclusions du +rapport, la Convention renvoya devant le tribunal révolutionnaire +Catherine Théot, dom Gerle, la veuve Godefroy et la ci-devant marquise +de Chastenois, comme coupables de conspiration contre la République, et +elle chargea l'accusateur public de rechercher et de punir tous les +complices de cette prétendue conspiration. + +[Note 98: Voyez ces lettres à la suite du rapport de Saladin, sous +les numéros XXXII, XXXIV et XXXV.] + +C'était du délire. Ce que Robespierre ressentit de dégoût en se trouvant +condamné à entendre comme président ces plaisanteries de Vadier, sous +lesquelles se cachait une grande iniquité, ne peut se dire. Lui-même a, +dans son dernier discours, rendu compte de sa douloureuse impression: +«La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à +avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le +souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et +de la solennité qu'on donna à l'affaire de Catherine Théot. La +malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée +sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à +l'attention publique qu'une farce mystique et un sujet inépuisable de +sarcasmes indécents ou puériles. Les véritables conjurés échappèrent, et +l'on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de +Dieu. Au même instant on vit éclore une foule de pamphlets dégoûtants, +dignes du _Père Duchesne_, dont le but était d'avilir la Convention +nationale, le tribunal révolutionnaire, de renouveler les querelles +religieuses, d'ouvrir une persécution aussi atroce qu'impolitique contre +les esprits faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir religieux. +En même temps, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes +ont été arrêtés à l'occasion de cette affaire; et les coupables +conspirent encore en liberté, car le plan est de les sauver, de +tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents. Que n'a-t-on pas +fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l'athéisme, +violences inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes +les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple sous +prétexte de superstition ... tout tendait à ce but[99]....» + +[Note 99: Discours du 8 thermidor.] + +Robespierre s'épuisa en efforts pour sauver les malheureuses victimes +indiquées par Vadier. Il y eut au comité de Salut public de véhémentes +explications. J'ai la conviction que ce fut au sujet de l'affaire de +Catherine Théot qu'eut lieu la scène violente dont parlent les anciens +membres du comité dans leur réponse à Lecointre, et qu'ils prétendent +s'être passée à l'occasion de la loi de prairial. D'après un historien +assez bien informé, Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois auraient résisté +aux prétentions de Robespierre, qui voulait étouffer l'affaire ou la +réduire à sa juste valeur, c'est-à-dire à peu de chose. Billaud se +serait montré furieux et prodigue d'injures[100]. Quoi qu'il en soit, +Robespierre finit par démontrer à ses collègues combien il serait odieux +de traduire au tribunal révolutionnaire quelques illuminés, tout à fait +étrangers aux passions politiques, et un ancien Constituant qui avait +donné à la Révolution des gages de dévouement. [Note 100: Tissot, +_Histoire de la Révolution_, t. V, p. 237. Tissot était le +beau-frère de Goujon, une des victimes de prairial an III.] + +L'accusateur public fut aussitôt mandé, et l'ordre lui fut donné par +Robespierre lui-même, au nom du comité de Salut public, de suspendre +l'affaire. Fouquier objecta en vain qu'un décret de la Convention lui +enjoignait de la suivre, force lui fut d'obéir, et de remettre les +pièces au comité[101]. Très désappointé, et redoutant les reproches du +comité de Sûreté générale, auxquels il n'échappa point, +Fouquier-Tinville s'y transporta tout de suite. Là il rendit compte des +faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les +deux comités. «_Il, il, il_», dit-il par trois fois, «s'y oppose au +nom du comité de Salut public».--«_Il_, c'est-à-dire Robespierre», +répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier[102]. Si la +volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l'humanité doit s'en +applaudir, car, grâce à son obstination, une foule de victimes +innocentes échappèrent à la mort. + +[Note 101: Mémoires de Fouquier-Tinville, dans l'_Histoire +parlementaire_, t. XXXIV, p. 246.] + +[Note 102: Mémoires de Fouquier-Tinville, _ubi supra_.--M. +Michelet, qui marche à pieds joints sur la vérité historique plutôt que +de perdre un trait, a écrit: «Le grand mot _je veux_ était rétabli, +et la monarchie existait». (T. VII, p. 372.) Quoi! parce que, dans un +dernier moment d'influence et par la seule force de la raison, +Robespierre était parvenu à obtenir de ses collègues qu'on examinât plus +attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre +de victimes innocentes, le grand mot _je veux_ était rétabli, et la +monarchie existait! Peut-on déraisonner à ce point! Pauvre monarque! Il +n'eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que, du moins, +il parvint à soustraire à un jugement précipité qui eût équivalu à une +sentence de mort. Six mois après Thermidor, dom Gerle était encore en +prison.] + +L'animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier +ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, répondant à Maximilien, il +promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans +laquelle il se proposait de faire figurer tous les conspirateurs anciens +et modernes[103]. Preuve assez significative de la touchante résolution +des Thermidoriens d'abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire de +Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se +retirer, moralement du moins, du comité de Salut public, se retremper +dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis, +déployant une activité merveilleuse, entasseront pour le perdre +calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infamies sur infamies. + +[Note 103: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + + + + +IV + + +Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles à +Robespierre, ont cru que, durant quatre décades, c'est-à-dire quarante +jours avant sa chute, il s'était complètement retiré du comité de Salut +public, avait cessé d'y aller. C'est là une erreur capitale, et l'on va +voir combien il est important de la rectifier. Si, en effet, depuis la +fin de prairial jusqu'au 9 thermidor, Maximilien s'était purement et +simplement contenté de ne plus paraître au comité, il serait +souverainement injuste à coup sûr de lui demander le moindre compte des +rigueurs commises en messidor, et tout au plus serait-on en droit de lui +reprocher avec quelques écrivains de n'y avoir opposé que la force +d'inertie. + +Mais si, au contraire, nous prouvons, que pendant ces quarante derniers +jours, il a siégé sans désemparer au comité de Salut public, comme dans +cet espace de temps il a refusé de s'associer à la plupart des grandes +mesures de sévérité consenties par ses collègues, comme il n'a point +voulu consacrer par sa signature certains actes oppressifs, c'est donc +qu'il y était absolument opposé, qu'il les combattait à outrance; c'est +donc que, suivant l'expression de Saint-Just, il ne comprenait pas +«cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant»[104]. +Voilà pourquoi il mérita l'honorable reproche que lui adressa Barère +dans la séance du 10 thermidor, d'avoir voulu arrêter le cours +_terrible, majestueux_ de la Révolution; et voilà pourquoi aussi, +n'ayant pu décider les comités à s'opposer à ces actes d'oppression +multipliés dont il gémissait, il se résolut à appeler la Convention à +son aide et à la prendre pour juge entre eux et lui. + +[Note 104: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +107, en note.] + +Les Thermidoriens du comité ont bien senti l'importance de cette +distinction; aussi se sont-ils entendus pour soutenir que Robespierre ne +paraissait plus aux séances et que, durant quatre décades, il n'y était +venu que deux fois, et encore sur une _citation_ d'eux, la première +pour donner les motifs de l'arrestation du comité révolutionnaire de la +section de l'_Indivisibilité_, la seconde pour s'expliquer sur sa +prétendue absence[105]. Robespierre n'était plus là pour répondre. Mais +si, en effet, il eût rompu toutes relations avec le comité de Salut +public, comment ses collègues de la Convention ne s'en seraient-ils pas +aperçus? Or, un des chefs de l'accusation de Lecointre contre certains +membres des anciens comités porte précisément sur ce qu'ils n'ont point +prévenu la Convention de l'absence de Robespierre. Rien d'embarrassé sur +ce point comme la réponse de Billaud-Varenne: «C'eût été un fait trop +facile à excuser; n'aurait-il pu prétexter une indisposition?»[106] + +[Note 105: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +7. Voyez aussi le rapport de Saladin, p. 99. «_Il est convenu_», +dit ironiquement Saladin, «que depuis le 22 prairial Robespierre +s'éloigne du comité».] + +[Note 106: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +61.] + +Mais, objectait-on, et les signatures apposées par Robespierre au bas +d'un assez grand nombre d'actes? Ah! disent les uns, il a pu signer +quand deux fois il est venu au comité pour répondre à certaines +imputations, ou quand il _affectait_ de passer dans les salles, +vers cinq heures, après la séance, ou quand il se rendait +_secrètement_ au bureau de police générale[107]. Il n'est pas +étonnant, répond un autre, en son nom particulier, que les chefs de +bureau lui aient porté chez lui ces actes à signer au moment où il était +au plus haut degré de sa puissance[108]. En vérité! Et comment donc se +fait-il alors que dans les trois premières semaines de ventôse an II, +lorsque Robespierre était réellement retenu loin du comité par la +maladie, les chefs de bureau n'aient pas songé à se rendre chez lui pour +offrir à sa signature les arrêtés de ses collègues? Et comment expliquer +qu'elle se trouve sur certains actes de peu d'importance, tandis qu'elle +ne figure pas sur les arrêtés qui pouvaient lui paraître entachés +d'oppression? Tout cela est misérable. + +[Note 107: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 81.] + +[Note 108: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 82.] + +Quand Saladin rédigea son rapport sur la conduite des anciens membres +des comités, il n'épargna pas à Robespierre les noms de traître et de +tyran, c'était un tribut à payer à la mode du jour; mais comme il le met +à part de ceux dont il était chargé de présenter l'acte d'accusation, et +comme, sous les injures banales, on sent percer la secrète estime de ce +survivant de la Gironde pour l'homme à qui soixante-douze de ses +collègues et lui devaient la vie et auquel il avait naguère adressé ses +hommages de reconnaissance! + +L'abus du pouvoir poussé à l'extrême, la terre plus que jamais +ensanglantée, le nombre plus que doublé des victimes, voilà ce qu'il met +au compte des ennemis, que dis-je? des assassins de Robespierre, en +ajoutant à l'appui de cette allégation, justifiée par les faits, ce +rapprochement effrayant: «Dans les quarante-cinq jours qui ont précédé +la retraite de Robespierre, le nombre des victimes est de cinq cent +soixante-dix-sept; il s'élève à mille deux cent quatre-vingt-six pour +les quarante-cinq jours qui l'ont suivie jusqu'au 9 thermidor[109].» +Quoi de plus éloquent? Et combien plus méritoire est la conduite de +Maximilien si, au lieu de se tenir à l'écart, comme on l'a jusqu'ici +prétendu, il protesta hautement avec Couthon et Saint-Just contre cette +_manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant_! + +[Note 109: Rapport de Saladin, p. 100.] De toutes les listes +d'accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire du 1er messidor au +9 thermidor par les comités de Salut public et de Sûreté générale, une +seule, celle du 2 thermidor, porte la signature de Maximilien à côté de +celles de ses collègues[110]. Une partie de ces listes, relatives pour +la plupart aux conspirations dites des prisons, ont été détruites, et à +coup sûr celles-là n'étaient point signées de Robespierre[111]. Il n'a +pas signé l'arrêté en date du 4 thermidor concernant l'établissement +définitif de quatre commissions populaires créées par décret du 13 +ventôse (3 mars 1794) pour juger tous les détenus dans les maisons +d'arrêt des départements[112].--Ce jour-là, du reste, il ne parut pas au +comité, mais on aurait pu, d'après l'allégation de Billaud, lui faire +signer l'arrêté chez lui. + +[Note 110: Voyez à cet égard les pièces à la suite du rapport de +Saladin et les _Crimes des sept membres des anciens comités_, par +Lecointre, p. 132, 138. «Herman, son homme», dit M. Michelet, t. VII, p. +426, «qui faisait signer ces listes au comité de Salut public, se +gardait bien de faire signer son maître». Où M. Michelet a-t-il vu +qu'Herman fût l'homme de Robespierre? Et, dans ce cas, pourquoi +n'aurait-il pas fait signer _son maître_? Est-ce qu'à cette époque +on prévoyait la réaction et ses fureurs?] + +[Note 111: D'après les auteurs de l'_Histoire parlementaire_, +les signatures qui se rencontraient le plus fréquemment au bas de ces +listes seraient celles de Carnot, de Billaud-Varenne et de Barère. (T. +XXXIV, p. 13.) Quant aux conspirations des prisons, Billaud-Varenne a +écrit après Thermidor: «Nous aurions été bien coupables si nous avions +pu paraître indifférents....» _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent +Lecointre_, p. 75.] + +[Note 112: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Amar, Louis +(du Bas-Rhin), Collot-d'Herbois, Carnot, Voulland, Vadier, Saint-Just, +Billaud-Varenne.] + +En revanche, une foule d'actes, tout à fait étrangers au régime de la +Terreur, sont revêtus de sa signature. Le 5 messidor, il signe avec ses +collègues un arrêté par lequel il est enjoint au citoyen Smitz +d'imprimer en langue et en caractères allemands quinze cents exemplaires +du discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les +principes républicains[113]. Donc ce jour-là l'entente n'était pas tout +à fait rompue. Le 7, il approuve, toujours de concert avec ses +collègues, la conduite du jeune Jullien à Bordeaux, et les dépenses +faites par lui dans sa mission[114]. La veille, il avait ordonnancé avec +Carnot et Couthon le payement de la somme de 3,000 livres au littérateur +Demaillot et celle de 1,500 livres au citoyen Tourville, l'un et l'autre +agents du comité[115]. Quelques jours après, il signait avec +Billaud-Varenne l'ordre de mise en liberté de Desrozier, acteur du +théâtre de l'Égalité[116], et, avec Carnot, l'ordre de mise en liberté +de l'agent national de Romainville[117]. Le 18, il signe encore, avec +Couthon, Barère et Billaud-Varenne, un arrêté qui réintégrait dans leurs +fonctions les citoyens Thoulouse, Pavin, Maginet et Blachère, +administrateurs du département de l'Ardèche, destitués par le +représentant du peuple Reynaud[118]. Au bas d'un arrêté en date du 19 +messidor, par lequel le comité de Salut public prévient les citoyens que +toutes leurs pétitions, demandes et observations relatives aux affaires +publiques, doivent être adressées au comité, et non individuellement aux +membres qui le composent, je lis sa signature à côté des signatures de +Carnot, de C.-A. Prieur, de Couthon, de Collot-d'Herbois, de Barère et +de Billaud-Varenne[119]. Le 16, il écrivait de sa main aux représentants +en mission le billet suivant: «Citoïen collègue, le comité de Salut +public désire d'être instruit sans délai s'il existe ou a existé dans +les départements sur lesquels s'étend ta mission quelques tribunaux ou +commissions populaires. Il t'invite à lui en faire parvenir sur-le-champ +l'état actuel avec la désignation du lieu et de l'époque de leur +établissement. Robert Lindet, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Carnot, +Barère, Couthon et Collot-d'Herbois signaient avec lui[120].» Le 28, +rappel de Dubois-Crancé, alors en mission à Rennes, par un arrêté du +comité de Salut public signé: Robespierre, Carnot, Barère, +Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, C.-A. Prieur, Couthon, Saint-Just et +Robert Lindet[121]. + +[Note 113: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut +public, _Archives_, 436 _a a_ 73.] + +[Note 114: Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut +public, _Archives_ 436 _a a_ 73.] + +[Note 115: _Archives_, F. 7, 4437.] + +[Note 116: _Ibid._] + +[Note 117: _Ibid._] + +[Note 118: _Ibid._] + +[Note 119: _Archives_, A. F, II, 37.] + +[Note 120: _Archives_, A, II, 58.] + +[Note 121: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut +public, _Archives_ 436, _a a_ 73.] + +L'influence de Maximilien est ici manifeste. On sait en effet combien ce +représentant lui était suspect. Après lui avoir reproché d'avoir trahi à +Lyon les intérêts de la République, il l'accusait à présent d'avoir à +dessein occasionné à Rennes une fermentation extraordinaire en déclarant +qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait un Breton[122]! A cette +date du 28 messidor, il signe encore avec Collot-d'Herbois, C.-A. +Prieur, Carnot, Couthon, Barère, Saint-Just, Robert Lindet, le mandat de +mise en liberté de trente-trois citoyens détenus dans les prisons de +Troyes par les ordres du jeune Rousselin. Enfin, le 7 thermidor, il +était présent à la délibération où fut décidée l'arrestation d'un des +plus misérables agents du comité de Sûreté générale, de l'espion +Senar[123], dénoncé quelques jours auparavant, aux Jacobins, par des +citoyens victimes de ses actes d'oppression, et dont Couthon avait dit: +«S'il est vrai que ce fonctionnaire ait opprimé le patriotisme, il doit +être puni. Il existe bien évidemment un système affreux de tuer la +liberté par le crime[124].» Nous pourrions multiplier ces citations, +mais il n'en faut pas davantage pour démontrer de la façon la plus +péremptoire que Robespierre n'a jamais déserté le comité dans le sens +réel du mot. + +[Note 122: Note de Robespierre sur différents députés. (Voy. +_Papiers inédits_, t. II, p. 17, et numéro LI, à la suite du +rapport de Courtois.)] + +[Note 123: Registre des délibérations et arrêtés, _ubi supra_.] + +[Note 124: Séance des Jacobins du 3 thermidor. Voy. le +_Moniteur_ du 9 (27 juillet 1794).] + +Au reste, ses anciens collègues ont accumulé dans leurs explications +évasives et embarrassées juste assez de contradictions pour mettre à nu +leurs mensonges. Ainsi, tandis que d'un côté ils s'arment contre lui de +sa prétendue absence du comité pendant quatre décades, nous les voyons, +d'un autre côté, lui reprocher d'avoir assisté muet aux délibérations +concernant les opérations militaires, et de s'être abstenu de +voter[125]. «Dans les derniers temps», lit-on dans des Mémoires sur +Carnot, «il trouvait des prétextes pour ne pas signer les instructions +militaires, afin sans doute de se ménager, en cas de revers de nos +armées, le droit d'accuser Carnot[126]». Donc il assistait aux séances +du comité. + +[Note 125: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. +10.] + +[Note 126: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. I, p. 523. +Nous avons peu parlé de ces Mémoires, composés d'après des souvenirs +thermidoriens, et dénués par conséquent de toute valeur historique. On +regrette d'y trouver des erreurs et, il faut bien le dire, des calomnies +qu'avec une étude approfondie des choses de la Révolution, M. Carnot +fils se serait évité de laisser passer. Le désir de défendre une mémoire +justement chère n'autorise personne à sortir des bornes de +l'impartialité et de la justice. + +De tous les anciens membres du comité de Salut public, Carnot, j'ai +regret de le dire, est certainement un de ceux qui, après Thermidor, ont +calomnié Robespierre avec le plus d'opiniâtreté. Il semble qu'il y ait +eu chez lui de la haine du sabre contre l'idée. Ah! combien Robespierre +avait raison de se méfier de l'engouement de notre nation pour les +entreprises militaires! + +Dans son discours du 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794), deux +mois après Thermidor, Carnot se déchaîna contre la mémoire de Maximilien +avec une violence inouïe. Il accusa notamment Robespierre de s'être +plaint avec amertume, à la nouvelle de la prise de Niewport, postérieure +au 16 messidor, de ce qu'on n'avait pas massacré toute la garnison. Voy. +le _Moniteur_ du 4 vendémiaire (25 septembre 1794). Carnot a trop +souvent fait fléchir la vérité dans le but de sauvegarder sa mémoire aux +dépens d'adversaires qui ne pouvaient répondre, pour que nous ayons foi +dans ses paroles. A sa haine invétérée contre Robespierre et contre +Saint-Just, on sent qu'il a gardé le souvenir cuisant de cette phrase du +second: «Il n'y a que ceux qui sont dans les armées qui gagnent les +batailles». Lui-même, du reste, Carnot, n'écrivait-il pas, à la date du +8 messidor, aux représentants Richard et Choudieu, au quartier général +de l'armée du Nord, de concert avec Robespierre et Couthon: «Ce n'est +pas sans peine que nous avons appris la familiarité et les égards de +plusieurs de nos généraux envers les officiers étrangers que nous +regardons et voulons traiter comme des brigands....» Catalogue Charavay +(janvier-février 1863).] + +Mais ce qui lève tous les doutes, ce sont les registres du comité de +Salut public, registres dont Lecointre ne soupçonnait pas l'existence, +que nous avons sous les yeux en ce moment, et où, comme déjà nous avons +eu occasion de de le dire, les présences de chacun des membres sont +constatées jour par jour. Eh bien! du 13 prairial au 9 thermidor, +Robespierre, manqua de venir au comité SEPT FOIS, en tout et pour tout, +les 20 et 28 prairial, les 10, 11, 14 et 29 messidor et le 4 +thermidor[127]. + +[Note 127: Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut +public, _Archives_, 433 _a a_ 70 jusqu'à 436 _a a_ 73.] + +Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout en faisant acte de présence au +comité, Robespierre n'ayant pu faire triompher sa politique, à la fois +énergique et modérée, avait complètement résigné sa part d'autorité +dictatoriale et abandonné à ses collègues l'exercice du gouvernement. +Quel fut le véritable motif de la scission? Il est assez difficile de se +prononcer bien affirmativement à cet égard, les Thermidoriens, qui seuls +ont eu la parole pour nous renseigner sur ce point, ayant beaucoup varié +dans leurs explications. + +La détermination de Maximilien fut, pensons-nous, la conséquence d'une +suite de petites contrariétés. Déjà, au commencement de floréal, une +altercation avait eu lieu entre Saint-Just et Carnot au sujet de +l'administration des armes portatives. Le premier se plaignait qu'on eût +opprimé et menacé d'arrestation arbitraire l'agent comptable des +ateliers du Luxembourg, à qui il portait un grand intérêt. La discussion +s'échauffant, Carnot aurait accusé Saint-Just _et ses amis_ +d'aspirer à la dictature. A quoi Saint-Just aurait répondu que la +République était perdue si les hommes chargés de la défendre se +traitaient ainsi de dictateurs. Et Carnot, insistant, aurait répliqué: +«Vous êtes des dictateurs ridicules». Le lendemain, Saint-Just s'étant +rendu au comité en compagnie de Robespierre: «Tiens», se serait-il écrié +en s'adressant à Carnot, «les voilà, mes amis, voilà ceux que tu as +attaqués hier». Or, quelle fut en cette circonstance le rôle de +Robespierre? «Il essaya de parler des torts respectifs _avec un ton +très hypocrite_», disent les membres des anciens comités sur la foi +desquels nous avons raconté cette scène, ce qui signifie, à n'en pas +douter, que Robespierre essaya de la conciliation[128]. + +[Note 128: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 103, 104, note de la p. 21.--M. +H. Carnot, dans les Mémoires sur son père, raconte un peu différemment +la scène, d'après un récit de Prieur, et il termine par cette +exclamation mélodramatique qu'il prête à Carnot s'adressant à Couthon, à +Saint-Just et à Robespierre: «Triumvirs, vous disparaîtrez». (T. I, p. +524.) Or il est à remarquer que dans la narration des anciens membres du +comité, écrite peu de temps après Thermidor, il n'est pas question de +Couthon, et que Robespierre ne figure en quelque sorte que comme +médiateur. Mais voilà comme on embellit l'histoire.] + +Si donc ce récit, dans les termes mêmes où il nous a été transmis, fait +honneur à quelqu'un, ce n'est pas assurément à Carnot. Que serait-ce si +Robespierre et Saint-Just avaient pu fournir leurs explications! +Dictateur! c'était, paraît-il, la grosse injure de Carnot, car dans une +autre occasion, croyant avoir à se plaindre de Robespierre, au sujet de +l'arrestation de deux commis des bureaux de la guerre, il lui aurait +dit, en présence de Levasseur (de la Sarthe): «Il ne se commet que des +actes arbitraires dans ton bureau de police générale, tu es un +dictateur». Robespierre furieux aurait pris en vain ses collègues à +témoins de l'insulte dont il venait d'être l'objet. En vérité, on se +refuserait à croire à de si puériles accusations, si cela n'était pas +constaté par le _Moniteur_[129]. + +[Note 129: Voy. le _Moniteur_ du 10 germinal, an III (30 mars +1795). Séance de la Convention du 6 germinal.] + +J'ai voulu savoir à quoi m'en tenir sur cette fameuse histoire des +secrétaires de Carnot, dont celui-ci signa l'ordre d'arrestation _sans +s'en douter_, comme il le déclara d'un ton patelin à la Convention +nationale. Ces deux secrétaires, jeunes l'un et l'autre, en qui Carnot +avait la plus grande confiance, pouvaient être fort intelligents, mais +ils étaient plus légers encore. Un soir qu'ils avaient bien dîné, ils +firent irruption au milieu d'une réunion sectionnaire, y causèrent un +effroyable vacarme, et, se retranchant derrière leur qualité de +secrétaires du comité de Salut public, menacèrent de faire guillotiner +l'un et l'autre[130]. Ils furent arrêtés tous deux, et relâchés peu de +temps après; mais si jamais arrestation fut juste, ce fut assurément +celle-là, et tout gouvernement s'honore qui réprime sévèrement les excès +de pouvoir de ses agents[131]. + +[Note 130: _Archives_, F. 7, 4437.] + +[Note 131: Rien de curieux et de triste à la fois, comme l'attitude +de Carnot après Thermidor. Il a poussé le mépris de la vérité jusqu'à +oser déclarer, en pleine séance de la Convention (6 germinal an III), +que Robespierre avait lancé un mandat d'arrêt contre un restaurateur de +la terrasse des Feuillants, uniquement parce que lui, Carnot, allait y +prendre ses repas. Mais le bouffon de l'affaire, c'est qu'il signa +aussi, _sans le savoir_, ce mandat. Aussi ne fut-il pas +médiocrement étonné lorsqu'on allant dîner on lui dit que son traiteur +avait été arrêté par son ordre. Je suis fâché, en vérité, de n'avoir pas +découvert, parmi les milliers d'arrêtés que j'ai eus sous les yeux, cet +ordre d'arrestation. Fut-ce aussi sans le savoir et dans l'innocence de +son coeur que Carnot, suivant la malicieuse expression de Lecointre, +écrivit de sa main et signa la petite _recommandation_ qui servit à +Victor de Broglie de passeport pour l'échafaud?] + +Je suis convaincu, répéterai-je, que la principale raison de la retraite +toute morale de Robespierre fut la scène violente à laquelle donna lieu, +le 28 prairial, entre plusieurs de ses collègues et lui, la ridicule +affaire de Catherine Théot, lui s'indignant de voir transformer en +conspiration de pures et innocentes mômeries, eux ne voulant pas +arracher sa proie au comité de Sûreté générale. Mon opinion se trouve +singulièrement renforcée de celle du représentant Levasseur, lequel a dû +être bien informé, et qui, dans ses Mémoires, s'est exprimé en ces +termes: «Il est constant que c'est à propos de la ridicule superstition +de Catherine Théot qu'éclata la guerre sourde des membres des deux +comités»[132]. Mais la résistance de Robespierre en cette occasion était +trop honorable pour que ses adversaires pussent l'invoquer comme la +cause de sa scission d'avec eux; aussi imaginèrent-ils de donner pour +prétexte à leur querelle le décret du 20 prairial, qu'ils avaient +approuvé aveuglément les uns et les autres. + +[Note 132: _Mémoires de Levasseur_, t. III, p. 112.] + +Au reste, la résolution de Maximilien eut sa source dans plusieurs +motifs. Lui-même s'en est expliqué en ces termes dans son discours du 8 +thermidor: «Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la +nature et la force de la calomnie, l'IMPUISSANCE DE FAIRE LE BIEN ET +D'ARRÊTER LE MAL, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de +membre du comité de Salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai +consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de +représentant du peuple à celle de membre du comité de Salut public, et +je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout[133].» +Disons maintenant de quelles amertumes il fut abreuvé durant les six +dernières semaines de sa vie. + +[Note 133: Discours du 8 thermidor, p. 30.] + + + + +V + + +Les anciens collègues de Robespierre au comité de Salut public ont fait +un aveu bien précieux: la seule preuve matérielle, la pièce de +conviction la plus essentielle contre lui, ont-ils dit, résultant de son +discours du 8 thermidor à la Convention, il ne leur avait pas été +possible de l'attaquer plus tôt[134]. Or, si jamais homme, victime d'une +accusation injuste, s'est admirablement justifié devant ses concitoyens +et devant l'avenir, c'est bien Robespierre dans le magnifique discours +qui a été son testament de mort. + +[Note 134: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.] + +Et comment ne pas comprendre l'embarras mortel de ses accusateurs quand +on se rappelle ces paroles de Fréron, à la séance du 9 fructidor (26 +août 1794): «Le tyran qui opprimait ses collègues puis encore que la +nation était tellement enveloppé dans les apparences des vertus les plus +populaires, la considération et la confiance du peuple formaient autour +de lui un rempart si sacré, que nous aurions mis la nation et la liberté +elle-même en péril si nous nous étions abandonnés à notre impatience de +l'abattre plus tôt[135].» + +[Note 135: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 24.] + +On a vu déjà comment il opprimait ses collègues: il suffisait d'un coup +d'oeil d'intelligence pour que la majorité fût acquise contre lui. +Billaud-Varenne ne se révoltait-il pas à cette supposition que des +hommes comme Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or), Carnot et lui +avaient pu se laisser mener[136]? Donc, sur ses collègues du comité, il +n'avait aucune influence prépondérante, c'est un point acquis. Mais, ont +prétendu ceux-ci, tout le mal venait du bureau de police générale, dont +il avait la direction suprême et au moyen duquel il gouvernait +despotiquement le tribunal révolutionnaire; et tous les historiens de la +réaction, voire même certains écrivains prétendus libéraux, d'accueillir +avec empressement ce double mensonge thermidorien, sans prendre la peine +de remonter aux sources. + +[Note 136: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p. +94.] + +Et d'abord signalons un fait en passant, ne fût-ce que pour constater +une fois de plus les contradictions habituelles aux calomniateurs de +Robespierre. Lecointre ayant prétendu n'avoir point attaqué Carnot, +Prieur (de la Côte-d'Or) et Robert Lindet, parce qu'ils se tenaient +généralement à l'écart des discussions sur les matières de haute police, +de politique et de gouvernement,--tradition menteuse acceptée par une +foule d'historiens superficiels,--Billaud-Varenne lui donna un démenti +sanglant, appuyé des propres déclarations de ses collègues, et il +insista sur ce que les meilleures opérations de l'ancien comité de Salut +public étaient précisément celles de ce genre[137]. + +[Note 137: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 41.] + +Seulement, eut-il soin de dire, les attributions du bureau de police +avaient été dénaturées par Robespierre. Établi au commencement de +floréal, non point, comme on l'a dit, dans un but d'opposition au comité +de Sûreté générale, mais pour surveiller les fonctionnaires publics, et +surtout pour examiner les innombrables dénonciations adressées au comité +de Salut public; ce bureau avait été placé sous la direction de +Saint-Just, qui, étant parti en mission très peu de jours après, avait +été provisoirement remplacé par Robespierre. + +Écoutons à ce sujet Maximilien lui-même: «J'ai été chargé, en l'absence +d'un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale, +récemment et faiblement organisé au comité de Salut public. Ma courte +gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour +mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de +quelques ennemis de la Révolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot +de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la +responsabilité de toutes les opérations du comité de Sûreté +générale,--ce grand instrument de la Terreur--des erreurs de toutes les +autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a +peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l'on n'ait +dit de moi: «Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s'il +n'existait plus». Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les +espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la +Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou +redoutable[138]!» + +[Note 138: Discours du 8 thermidor, p. 30.] + +J'ai sous les yeux l'ensemble complet des pièces relatives aux +opérations de ce bureau de police générale[139]; rien ne saurait mieux +démontrer la vérité des assertions de Robespierre; et, en consultant ces +témoins vivants, en fouillant dans ces registres où l'histoire se trouve +à nu et sans fard, on est stupéfait de voir avec quelle facilité les +choses les plus simples, les plus honorables même, ont pu être +retournées contre lui et servir d'armes à ses ennemis. + +[Note 139: _Archives_, A F 7, 4437.] + +Quand Saladin présenta son rapport sur la conduite des membres de +l'ancien comité de Salut public, il prouva, de la façon la plus +lumineuse, que le bureau de police générale n'avait nullement été un +établissement distinct, séparé du comité de Salut public, et que ses +opérations avaient été soumises à tous les membres du comité et +sciemment approuvées par eux. A cet égard la déclaration si nette et si +précise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister l'ombre d'un +doute: «Tous les ordres m'ont été donnés dans le lieu des séances du +comité, de même que tous les arrêtés qui m'ont été transmis étaient +intitulés: _Extrait des registres du comité de Salut public_, et +signés de plus ou de moins de membres de ce comité[140].» + +[Note 140: Voy. le rapport de Saladin, où se trouve citée la +déclaration de Fouquier-Tinville, p. 10 et 11.] + +Rien de simple comme le mécanisme de ce bureau. Tous les rapports, +dénonciations et demandes adressés au comité de Salut public étaient +transcrits sur des registres spéciaux. Le membre chargé de la direction +du bureau émettait en marge son avis, auquel était presque toujours +conforme la décision du comité. En général, suivant la nature de +l'affaire, il renvoyait à tel ou tel de ses collègues. + +Ainsi, s'agissait-il de dénonciations ou de demandes concernant les +approvisionnements ou la partie militaire: «Communiquer à Robert Lindet, +à Carnot», se contentait d'écrire en marge Maximilien. Parmi les ordres +d'arrestation délivrés sur l'avis de Robespierre, nous trouvons celui de +l'ex-vicomte de Mailly, dénoncé par un officier municipal de Laon pour +s'être livré à des excès dangereux en mettant la Terreur à l'ordre du +jour[141]. + +[Note 141: 8 prairial (27 mai 1794). _Archives_, F, 7, 4437.] + +Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Just porte +l'empreinte de la sagesse et de la véritable modération. L'agent +national du district de Senlis rend compte du succès de ses courses +républicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son +arrondissement; on lui fait répondre qu'il doit se borner à ses +fonctions précisées par la loi, respecter le décret qui établit la +liberté des cultes et _faire le bien sans faux zèle_[142]. La +société populaire du canton d'Épinay, dans le département de l'Aube, +dénonce le ci-devant curé de Pelet comme un fanatique dangereux et +accuse le district de Bar-sur-Aube de favoriser la caste nobiliaire; +Robespierre recommande qu'on s'informe de l'esprit de cette société +populaire et de celui du district de Bar[143]. L'agent du district +national de Compiègne dénonce des malveillants cherchant à plonger le +peuple dans la superstition et dans le fanatisme; réponse: «Quand on +envoie une dénonciation, il faut la préciser autrement». En marge d'une +dénonciation de la municipalité de Passy contre Reine Vindé, accusée de +troubler la tranquillité publique par ses folies, il écrit: «On enferme +les fous»[144]. Au comité de surveillance de la commune de Dourdan, qui +avait cru devoir ranger dans la catégorie des suspects ceux des +habitants de cette ville convaincus d'avoir envoyé des subsistances à +Paris, il fait écrire pour l'instruire des inconvénients de cette mesure +et lui dire de révoquer son arrêté. La société populaire de Lodève +s'étant plainte des abus de pouvoir du citoyen Favre, délégué des +représentants du peuple Milhaud et Soubrany, lequel, avec les manières +d'un intendant de l'ancien régime, avait exigé qu'on apportât chez lui +les livres des délibérations de la société, il fit aussitôt mander le +citoyen Favre à Paris[145]. Un individu, se disant président de la +commune d'Exmes, dans le département de l'Orne, avait écrit au comité +pour demander si les croix portées au cou par les femmes devaient être +assimilées aux signes extérieurs des cultes, tels que croix et images +dont certaines municipalités avaient ordonné la destruction, Robespierre +renvoie au commissaire de police générale la lettre de l'homme en +question pour s'informer si c'est un sot ou un fripon. Je laisse pour +mémoire une foule d'ordres de mise en liberté, et j'arrive à +l'arrestation des membres du comité révolutionnaire de la section de +_l'Indivisibilité_, à cette arrestation fameuse citée par les +collègues de Robespierre comme la preuve la plus évidente de sa +_tyrannie_. + +[Note 142: 13 prairial (1er juin). _Ibid_.] + +[Note 143: 10 floréal (29 avril). _Ibid_.] + +[Note 144: 19 floréal (8 mai). _Ibid_.] + +[Note 145: 21 prairial (9 juin 1794) _Archives_, 7, 7, 4437.] + +A la séance du 9 thermidor, Billaud-Varenne lui reprocha, par-dessus +toutes choses, d'avoir défendu Danton, et fait arrêter le _meilleur +comité révolutionnaire_ de Paris; et le vieux Vadier, arrivant +ensuite, lui imputa à crime d'abord de s'être porté ouvertement le +défenseur de Bazire, de Chabot et de Camille Desmoulins, et d'avoir +ordonné l'incarcération du comité révolutionnaire _le plus pur_ de +Paris. + +Le comité que les ennemis de Robespierre prenaient si chaleureusement +sous leur garde, c'était celui de _l'Indivisibilité_. Quelle faute +avaient donc commise les membres de ce comité? Étaient-ils des +continuateurs de Danton? Non, assurément, car ils n'eussent pas trouvé +un si ardent avocat dans la personne de Billaud-Varenne. Je supposais +bien que ce devaient être quelques disciples de Jacques Roux ou +d'Hébert; mais, n'en ayant aucune preuve, j'étais fort perplexe, +lorsqu'en fouillant dans les papiers encore inexplorés du bureau de +police générale, j'ai été assez heureux découvrir les motifs très graves +de l'arrestation de ce comite. + +Elle eut lieu sur la dénonciation formelle du citoyen Périer, employé de +la bibliothèque de l'Instruction publique, et président de la section +même de l'_Indivisibilité_, ce qui ajoutait un poids énorme à la +dénonciation. Pour la troisième fois, à la date du 1er messidor, il +venait dénoncer les membres du comité révolutionnaire de cette section. +Mais laissons ici la parole au dénonciateur: «Leur promotion est le +fruit de leurs intrigues. Depuis qu'ils sont en place, on a remarqué une +progression dans leurs facultés pécuniaires. Ils se donnent des repas +splendides. Hyvert a étouffé constamment la voix de ses concitoyens dans +les assemblées générales. Despote dans ses actes, il a porté les +citoyens à s'entr'égorger à la porte d'un boucher. Le fait est constaté +par procès-verbal. Grosler a dit hautement que les assemblées +sectionnaires étoient au-dessus de la Convention. Il a rétabli sous les +scellés des flambeaux d'argent qu'on l'accusoit d'avoir soustraits. +Grosler a été prédicateur de l'athéisme. Il a dit à Testard et à Guérin +que Robespierre, malgré son foutu décret sur l'Être suprême, seroit +guillotiné.... Viard a mis des riches à contribution, il a insulté des +gens qu'il mettoit en arrestation. Laîné a été persécuteur d'un Anglais +qui s'est donné la mort pour échapper à sa rage; Allemain, commissaire +de police, est dépositaire d'une lettre de lui.... Fournier a traité les +représentants de scélérats, d'intrigants qui seraient guillotinés....» +En marge de cette dénonciation on lit de la main de Robespierre: «Mettre +en état d'arrestation tous les individus désignés dans l'article[146].» +Nous n'avons point trouvé la minute du mandat d'arrêt, laquelle était +probablement revêtue des signatures de ceux-là même qui se sont fait une +arme contre Robespierre de cette arrestation si parfaitement motivée. On +voit en effet maintenant ce que Billaud-Varenne et Vadier entendaient +par le comité révolutionnaire le meilleur et le plus pur de Paris. + +[Note 146: 1er messidor (19 juin). _Archives_, F, 7, 4437.] + +Ainsi, dans toutes nos révélations se manifeste la pensée si claire de +Robespierre: réprimer les excès de la Terreur sans compromettre les +destinées de la République et sans ouvrir la porte à la +contre-révolution. A partir du 12 messidor--je précise la date--il +devint complètement étranger au bureau de police générale. Au reste, les +Thermidoriens ont, involontairement bien entendu, rendu plus d'une fois +à leur victime une justice éclatante. Quoi de plus significatif que ce +passage d'un Mémoire de Billaud-Varenne où, après avoir établi la +légalité de l'établissement d'un bureau de haute police au sein du +comité de Salut public, il s'écrie: «Si, depuis, Robespierre, marchant à +la dictature par la compression et la terreur, _avec l'intention +peut-être de trouver moins de résistance au dénouement par une clémence +momentanée_, et en rejetant tout l'odieux de ses excès sur ceux qu'il +aurait immolés, a dénaturé l'attribution de ce bureau, c'est une de ces +usurpations de pouvoir qui ont servi et à réaliser ses crimes et à l'en +convaincre.» Ses crimes, ce fut sa résolution bien arrêtée et trop bien +devinée par ses collègues d'opposer une digue à la Terreur aveugle et +brutale, et de maintenir la Révolution dans les strictes limites de la +justice inflexible et du bon sens. + + + + +VI + + +Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au +tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel il n'avait contribué +en rien. Et d'abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux +exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des +temps monarchiques et despotiques, où le plus grand des crimes était +d'avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal +sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements +suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et +sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire. + +Emparons-nous d'abord de cette déclaration non démentie par des membres +de l'ancien comité de Salut public: «Il n'y avoit point de contact entre +le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des +accusés de crimes de lèse-nation, ou des factions, ou des généraux, pour +la communication des pièces et les rapports sur lesquels l'accusation +était portée, ainsi que pour l'exécution des décrets de la Convention +nationale.»[147] Cela n'a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule +d'écrivains sans conscience d'attribuer à Robespierre la responsabilité +d'une partie des actes de ce tribunal. + +[Note 147: _Réponse des membres des anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 43.] + +Assez embarrassés pour expliquer l'absence des signatures de +Robespierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes +d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la +première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont +dit: «Qu'importe! si c'était leur voeu que nous remplissions»![148] +Hélas! c'était si peu leur voeu que ce que Robespierre reprocha +précisément à ses ennemis, ce fut--ne cessons pas de le +rappeler--«d'avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré +la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés +incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des +coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même».[149] A +cette accusation terrible ils n'ont pu répondre que par des mensonges et +des calomnies. + +[Note 148: _Réponse des membres des anciens comités aux +imputations de Lecointre_, p. 44.] + +[Note 149: Discours du 8 thermidor, p. 8.] + +Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien, +c'était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal +s'était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et, +Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale +d'avoir su distinguer les _traîtres_[150]. Si parmi les membres de +ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre +une estime sans borne, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou +hostiles. Dans le procès où furent impliquées les _fameuses +vierges_ de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin, +à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents +propros contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au +nombre des acquittés[151]. + +[Note 150: Séance du 10 thermidor (_Moniteur_ du 12 [30 juillet +1794]).] + +[Note 151: Audience du 12 floréal (25 avril 1794), _Moniteur_ +du 13 floréal (2 mai 1794).] + +Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes +de ce tribunal. «On s'est attaché particulièrement», a-t-il dit +lui-même, «à prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal +de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire +égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait +me susciter des ennemis de tous les genres»[152]. On imagina donc, après +Thermidor, de répandre le bruit qu'il avait gouverné le tribunal par +Dumas et par Coffinhal. On avait appris _depuis_, prétendait-on, +qu'il avait eu avec eux des conférences journalières où _sans +doute_ il conférait des détenus à mettre en jugement[153]. On ne s'en +était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde, +invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la +crédulité des autres pour la faire accepter. + +[Note 152: Discours du 8 thermidor, p. 22.] + +[Note 153: _Réponse des membres des anciens comités aux +imputations de Lecointre_, p. 44.] + +Hommes de tête et de coeur, dont la réputation de civisme et de probité +est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles +on a tenté d'étouffer leur mémoire, Dumas et Coffinhal avaient été les +seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement +dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 thermidor. + +Emportés avec lui par la tempête, ils n'étaient plus là pour répondre. +A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences +avec Maximilien? Non; mais c'était chose dont on se passait volontiers +quand on écrivait l'histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les +papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul: c'était +une invitation pour se rendre ... au comité de Salut public[154]. + +[Note 154: Voici cette invitation citée en fac-similé à la suite des +notes fournies par Robespierre à Saint-Just pour son rapport sur les +dantonistes: «Le comité de Salut public invite le citoïen Dumas, +vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances +demain à midi.--Paris, le 12 germinal, l'an II de la République. +--Robespierre.»] + +S'il n'avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins, +a-t-on prétendu encore, agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de +commissaire des administrations civiles et tribunaux, avait les prisons +sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette +allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité +et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de +Maximilien, président du tribunal révolutionnaire d'abord, et ensuite +commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se +bornèrent à des relations purement officielles, et dans l'espace d'une +année, il n'alla pas chez lui plus de cinq fois; ses déclarations à cet +égard n'ont jamais été démenties[155]. + +[Note 155: Voyez le mémoire justificatif d'Herman, déjà cité _ubi +supra_.] + +Seulement il était tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations +adressées au comité de Salut public, Maximilien écrivît: _renvoïé_ +à Herman, autrement dit au commissaire des administrations civiles et +tribunaux, comme il écrivait: _renvoïé_ à Carnot, à Robert Lindet, +suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de +ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives +aux conspirations dites des prisons[156]; et lorsque dans les premiers +jours de messidor, le comité de Salut public autorisait le commissaire +des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au +sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner +ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de +précaution toute légitime dans les circonstances où l'on se +trouvait[157]. + +[Note 156: Voyez entre autres les dénonciations de Valagnos et de +Grenier, détenus à Bicètre. _Archives_, F, 7, 4437.] + +[Note 157: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Carnot, Couthon, C.-A. +Prieur, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Robert Lindet.] + +Au reste, Herman était si peu l'homme de Robespierre, et il songea si +peu à s'associer à sa destinée dans la tragique journée de Thermidor, +qu'il s'empressa d'enjoindre à ses agents de mettre à exécution le +décret de la Convention qui mettait Hanriot, son état-major et plusieurs +autres individus, en état d'arrestation. + +Quoi qu'il en soit, Herman, sans être lié d'amitié avec Robespierre, +avait mérité d'être apprécié de lui, et il professait pour le caractère +de ce grand citoyen la plus profonde estime. Tout au contraire, +Maximilien semblait avoir pour la personne de Fouquier-Tinville une +secrète répulsion. On ne pourrait citer un mot d'éloge tombé de sa +bouche ou de sa plume sur ce farouche et sanglant magistrat, dont la +réaction, d'ailleurs, ne s'est pas privée d'assombrir encore la sombre +figure. Fouquier s'asseyait à la table de Laurent Lecointre en compagnie +de Merlin (de Thionville); il avait des relations de monde avec les +députés Morisson, Cochon de Lapparent, Goupilleau (de Fontenay) et bien +d'autres[158]; mais Robespierre, il ne le voyait jamais en dehors du +comité de Salut public; une seule fois il alla chez lui, ce fut le jour +de l'attentat de Ladmiral, comme ce jour-là il se rendit également chez +Collot-d'Herbois[159]. Il ne se gênait même point pour manifester son +antipathie contre lui. Un jour, ayant reçu la visite du représentant +Martel, député de l'Allier à la Convention, il lui en parla dans les +termes les plus hostiles, en l'engageant à se liguer avec lui, afin, +disait-il, de sauver leurs têtes[160]. + +[Note 158: Mémoire de Fouquier-Tinville dans l'_Histoire +parlementaire_, t. XXXIV, p. 241.] + +[Note 159: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 239.] + +[Note 160: Mémoire de Fouquier, _ubi supra_, p. 247, corroboré +ici par la déposition de Martel. (_Histoire parlementaire_, t. +XXXV, p. 16.)] + +Fouquier-Tinville était-il de la conjuration? On pourrait le croire. Il +recevait de fréquentes visites d'Amar, de Vadier, de Voulland et de +Jagot--quatre des plus violents ennemis de Robespierre--qui venaient lui +recommander de mettre en jugement tel ou tel qu'ils désignaient[161]. On +sait avec quel empressement il vint, dans la matinée du 10 thermidor, +offrir ses services à la Convention nationale; on sait aussi comment le +lendemain, à la séance du soir, Barère, au nom des comités de Salut +public et de Sûreté générale, parla du tribunal révolutionnaire, «de +cette institution salutaire, qui détruisait les ennemis de la +République, purgeait le sol de la liberté, pesait aux aristocrates et +nuisait aux ambitieux»; comment enfin il proposa de maintenir au poste +d'accusateur public ... Fouquier-Tinville[162]. Ce n'était donc pas le +tribunal de Robespierre, bien que dans la matinée du 10, quelques-uns +des calomniateurs jurés de Robespierre, Élie Lacoste, Thuriot, Bréard, +eussent demandé la suppression de ce tribunal comme étant composé de +créatures de Maximilien. Mais admirez les contradictions de ces +sanguinaires Thermidoriens, le soir même Barère annonçait que les +_conjurés_ avaient formé le projet de faire fusiller le tribunal +révolutionnaire[163]. + +[Note 161: Déposition d'Etienne Masson, ex-greffier au tribunal +révolutionnaire, dans le procès de Fouquier. (_Histoire +parlementaire_, t. XXXV, p. 89.)] + +[Note 162: Voy. le _Moniteur_ du 14 thermidor an II (1er août +1794).] + +[Note 163: _Ibid_.] + +La vérité est que Robespierre blâmait et voulait arrêter les excès +auxquels ce tribunal était en quelque sorte forcément entraîné par les +manoeuvres odieuses de certains membres du gouvernement. Quant à son +influence sur les décisions du tribunal révolutionnaire, elle était +nulle, absolument nulle; mais en eût-il eu la moindre sur quelques-uns +de ses membres, qu'il lui eût répugné d'en user. Nous avons dit comment, +ayant négligemment demandé un jour à Duplay ce qu'il avait fait au +tribunal, et son hôte lui ayant répondu: «Maximilien, je ne vous demande +jamais ce que vous faites au comité de Salut public», il lui avait +étroitement serré la main, en signe d'estime et d'adhésion. + + + + +VII. + + +Quand les conjurés virent Robespierre fermement décidé à arrêter le +débordement des excès, ils imaginèrent de retourner contre lui l'arme +même dont il entendait se servir, et de le présenter partout comme +l'auteur des actes d'oppression qu'ils multipliaient à dessein. Tous +ceux qui avaient une mauvaise conscience, tous ceux qui s'étaient +souillés de rapines ou baignés dans le sang à plaisir, les Bourdon, les +Carrier, les Guffroy, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Vadier, +s'associèrent à ce plan où se devine si bien la main de l'odieux Fouché. +D'impurs émissaires, répandus dans tous les lieux publics, dans les +assemblées de sections, dans les sociétés populaires, étaient chargés de +propager la calomnie. + +Mais laissons ici Robespierre dévoiler lui-même les effroyables trames +dont il fut victime: «Pour moi, je frémis quand je songe que des ennemis +de la Révolution, que d'anciens professeurs de royalisme, que des +ex-nobles, que des émigrés peut-être, se sont tout à coup faits +révolutionnaires et transformés en commis du comité de Sûreté générale, +pour se venger sur les amis de la patrie de la naissance et des succès +de la République.... A ces puissants motifs qui m'avaient déjà déterminé +à dénoncer ces hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient à +la trame que j'avais commencé à développer: nous sommes instruits qu'ils +sont payés par les ennemis de la Révolution pour déshonorer le +gouvernement révolutionnaire en lui-même et pour calomnier les +représentants du peuple dont les tyrans ont ordonné la perte. Par +exemple, quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils +s'excusent en leur disant: _C'est Robespierre qui le veut: nous ne +pouvons pas nous en dispenser_.... Jusques à quand l'honneur des +citoyens et la dignité de la Convention nationale seront-ils à la merci +de ces hommes-là? Mais le trait que je viens de citer n'est qu'une +branche du système de persécution plus vaste dont je suis l'objet. En +développant cette accusation de dictature mise à l'ordre du jour par les +tyrans, on s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, de tous +les torts de la fortune, ou de toutes les rigueurs commandées par le +salut de la patrie. On disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous +a proscrits; on disait en même temps aux patriotes: _il veut sauver +les nobles_; on disait aux prêtres: _c'est lui seul qui vous +poursuit, sans lui vous seriez paisibles et triomphants_; on disait +aux fanatiques: _c'est lui qui détruit la religion_; on disait aux +patriotes persécutés: _c'est lui qui l'a ordonné ou qui ne veut pas +l'empêcher._ On me renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais +faire cesser les causes, en disant: _Votre sort dépend de lui +seul._ Des hommes apostés dans les lieux publics propageaient chaque +jour ce système; il y en avait dans le lieu des séances du tribunal +révolutionnaire, dans les lieux où les ennemis de la patrie expient +leurs forfaits; ils disaient: _Voilà des malheureux condamnés; qui +est-ce qui en est la cause? Robespierre_.... Ce cri retentissait dans +toutes les prisons; le plan de proscription était exécuté à la fois dans +tous les départements par les émissaires de la tyrannie.... Comme on +voulait me perdre surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on +prétendit que moi seul avais osé croire qu'elle pouvait renfermer dans +son sein quelques hommes indignes d'elle. On dit à chaque député revenu +d'une mission dans les départements que moi seul avais provoqué son +rappel; je fus accusé, par des hommes très officieux et très insinuants, +de tout le bien et de tout le mal qui avait été fait. On rapportait +fidèlement à mes collègues et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que +je n'avais pas dit. On écartait avec soin le soupçon qu'on eût contribué +à un acte qui pût déplaire à quelqu'un; j'avais tout fait, tout exigé, +tout commandé, car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur.... Ce +que je puis affirmer positivement, c'est que parmi les auteurs de cette +trame sont les agents de ce système de corruption et d'extravagance, le +plus puissant de tous les moyens inventés par l'étranger pour perdre la +République....[164]» + +[Note 164: Discours du 8 thermidor, p. 20, 21, 22, 23.--Et voilà ce +que d'aveugles écrivains, comme MM. Michelet et Quinet, appellent le +_sentiment populaire._] + +Il n'est pas jusqu'à son immense popularité qui ne servît +merveilleusement les projets de ses ennemis. L'opinion se figurait son +influence sur les affaires du gouvernement beaucoup plus considérable +qu'elle ne l'était en réalité. N'entendons-nous pas aujourd'hui encore +une foule de gens témoigner un étonnement assurément bien naïf de ce +qu'il ait abandonné sa part de dictature au lieu de s'opposer à la +recrudescence de terreur infligée au pays dans les quatre décades qui +précédèrent sa chute? Nous avons prouvé, au contraire, qu'il lutta +énergiquement au sein du comité de Salut public pour refréner la +Terreur, cette Terreur déchaînée par ses ennemis sur toutes les classes +de la société; l'impossibilité de réussir fut la seule cause de sa +retraite, toute morale. «L'impuissance de faire le bien et d'arrêter le +mal m'a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité +de Salut public»[165]. Quant à en appeler à la Convention nationale, +dernière ressource sur laquelle il comptait, il sera brisé avec une +étonnante facilité lorsqu'il y aura recours. Remplacé au fauteuil +présidentiel, dans la soirée du 1er messidor, par le terroriste Élie +Lacoste, un de ses adversaires les plus acharnés, peut-être aurait-il dû +se méfier des mauvaises dispositions de l'Assemblée à son égard; mais il +croyait le côté droit converti à la Révolution: là fut son erreur. + +[Note 165: Discours du 8 thermidor, p. 30.] + +On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voulût ouvrir +toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre +à tous les ennemis de la Révolution et d'accroître ainsi les forces des +coalisés de l'intérieur et de l'extérieur. Décidé à combattre le crime, +il n'entendait pas encourager la réaction. Ses adversaires, eux, n'y +prenaient point garde; peu leur importait, ils avaient bien souci de la +République et de la liberté! Il s'agissait d'abord pour eux de rendre le +gouvernement révolutionnaire odieux par des excès de tous genres, et +d'en rejeter la responsabilité sur ceux qu'on voulait perdre. Il y a +dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond à ce sujet: +«Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par +une extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme +toute la conspiration»[166]. + +[Note 166: Discours du 8 thermidor, p. 29.] + +Cela ne s'est-il point réalisé de point en point au lendemain de +Thermidor, et n'a-t-on point usé d'une extrême indulgence envers les +traîtres et les conspirateurs? Il est vrai qu'en revanche on s'est mis à +courir sus aux républicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce +que Robespierre demandait, lui, c'était que, tout en continuant de +combattre à outrance les ennemis déclarés de la Révolution, on ne +troublât point les citoyens paisibles, et qu'on n'érigeât pas en crimes +ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver +partout des coupables[167]. Telle fut la politique qu'il s'efforça de +faire prévaloir dans le courant de messidor, à la société des Jacobins, +où il parla, non point constamment, comme on l'a si souvent et si +légèrement avancé, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans +l'espace de cinquante jours. + +[Note 167: _Ibid_., p. 8.] + +Ce fut dans la séance du 3 messidor (21 juin 1794) qu'à propos d'une +proclamation du duc d'York, il commença à signaler les manoeuvres +employées contre lui. Cette proclamation avait été rédigée à l'occasion +du décret rendu sur le rapport de Barère, où il était dit qu'il ne +serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'était une +sorte de protestation exaltant la générosité et la clémence comme la +plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par +la Convention nationale. + +Robespierre démêla très bien la perfidie, et, dans un long discours +improvisé, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue +astuce et la basse scélératesse des tyrans. Reprenant phrase à phrase la +proclamation du duc, après en avoir donné lecture, il établit un +contraste frappant entre la probité républicaine et la mauvaise foi +britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la +société, un homme libre pouvait pardonner à son ennemi ne lui présentant +que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York +parlant d'humanité! lui le soldat d'un gouvernement qui avait rempli +l'univers de ses crimes et de ses infamies, c'était à la fois risible et +odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames +ourdies dans l'intérieur, sur les pièges des imposteurs, sur le système +d'immoralité mis en pratique par certains hommes pervers. N'y avait-il +pas un rapprochement instructif à établir entre le duc d'York, qui, par +une préférence singulière donnée à Maximilien, appelait les soldats de +la République _les soldats de Robespierre_, dépeignait celui-ci +comme entouré d'une garde militaire, et ces révolutionnaires équivoques, +qui s'en allaient dans les assemblées populaires réclamer une sorte de +garde prétorienne pour les représentants? «Je croyais être citoyen +français», s'écria Robespierre avec une animation extraordinaire, en +repoussant les qualifications que lui avait si généreusement octroyées +le duc d'York, «et il me fait roi de France et de Navarre»! Y avait-il +donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen français, et +quelque chose de préférable, pour un ami de la liberté, à l'amour de ses +concitoyens? C'étaient là, disait Maximilien en terminant, des pièges +faciles à déjouer; on n'avait pour cela qu'à se tenir fermement attaché +aux principes. Quant à lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la +bouche et l'empêcher de combattre les tyrans, les traîtres et tous les +scélérats. + +La Société accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux +discours, dont elle vota d'enthousiasme l'impression, la distribution et +l'envoi aux armées[168]. + +[Note 168: Il n'existe de ce discours qu'un compte rendu très +imparfait. (Voy. le _Moniteur_ du 6 messidor (24 juin 1794)). C'est +la reproduction pure et simple de la version donnée par le _Journal de +la Montagne_. Quant à l'arrêté concernant l'impression du discours, +il n'a pas été exécuté. Invité à rédiger son improvisation, Robespierre +n'aura pas eu le temps ou aura négligé de le faire.] + + + + +VIII + + +Retranché dans sa conscience comme dans une forteresse impénétrable, +isolé, inaccessible à l'intrigue, Robespierre opposait aux coups de ses +ennemis, à leurs manoeuvres tortueuses, sa conduite si droite, si +franche, se contentant de prendre entre eux et lui l'opinion publique +pour juge. «Il est temps peut-être», dit-il aux Jacobins, dans la séance +du 13 messidor, «que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des +accents aussi mâles et aussi libres que ceux dont cette salle a retenti +dans toutes les circonstances où il s'est agi de sauver la patrie. Quand +le crime conspire dans l'ombre la ruine de la liberté, est-il pour des +hommes libres des moyens plus forts que la vérité et la publicité? +Irons-nous, comme des conspirateurs, concerter dans des repairs obscurs +les moyens de nous défendre contre leurs efforts perfides? Irons-nous +répandre l'or et semer la corruption? En un mot, nous servirons-nous +contre nos ennemis des mêmes armes qu'ils emploient pour nous combattre? +Non. Les armes de la liberté et de la tyrannie sont aussi opposées que +la liberté et la tyrannie sont opposées. Contre les scélératesses des +tyrans et de leurs amis, il ne nous reste d'autre ressource que la +vérité et le tribunal de l'opinion publique, et d'autre appui que les +gens de bien.» + +Il n'était pas dupe, on le voit, des machinations ourdies contre lui; il +savait bien quel orage dans l'ombre se préparait à fondre sur sa tête, +mais il répugnait à son honnêteté de combattre l'injustice par +l'intrigue, et il succombera pour n'avoir point voulu s'avilir. + +La République était-elle fondée sur des bases durables quand l'innocence +tremblait pour elle-même, persécutée par d'audacieuses factions? On +allait cherchant des recrues dans l'aristocratie, dénonçant comme des +actes d'injustice et de cruauté les mesures sévères déployées contre les +conspirateurs, et en même temps on ne cessait de poursuivre les +patriotes. Ah! disait Robespierre, «l'homme humain est celui qui se +dévoue pour la cause de l'humanité et qui poursuit avec rigueur et avec +justice celui qui s'en montre l'ennemi; on le verra toujours tendre une +main secourable à la vertu outragée et à l'innocence opprimée». Mais +était-ce se montrer vraiment humain que de favoriser les ennemis de la +Révolution aux dépens des républicains? On connaît le mot de Bourdon (de +l'Oise) à Durand-Maillane: «Oh! les braves gens que les gens de la +droite»! Tel était le système des conjurés. Ils recrutaient des alliés +parmi tous ceux qui conspiraient en secret la ruine de la République, et +qui, tout en estimant dans Robespierre le patriotisme et la probité +même, aimèrent mieux le sacrifier à des misérables qu'ils méprisaient +que d'assurer, en prenant fait et cause pour lui, le triomphe de la +Révolution. + +La crainte de Robespierre était que les calomnies des tyrans et de leurs +stipendiés ne finissent par jeter le découragement dans l'âme des +patriotes; mais il engageait ses concitoyens à se fier à la vertu de la +Convention, au patriotisme et à la fermeté des membres du comité de +Salut public et de Sûreté générale. Et comme ses paroles étaient +accueillies par des applaudissements réitérés: «Ah! s'écria ce +_flatteur du peuple_, ce qu'il faut pour sauver la liberté, ce ne +sont ni des applaudissements ni des éloges, mais une vigilance +infatigable. Il promit de s'expliquer plus au long quand les +circonstances se développeraient, car aucune puissance au monde n'était +capable de l'empêcher de s'épancher, de déposer la vérité dans le sein +de la Convention ou dans le coeur des républicains, et il n'était pas au +pouvoir des tyrans ou de leurs valets de faire échouer son courage. +«Qu'on répande des libelles contre moi», dit-il en terminant, «je n'en +serai pas moins toujours le même, et je défendrai la liberté et +l'égalité avec la même ardeur. Si l'on me forçait de renoncer à une +partie des fonctions dont je suis chargé, il me resterait encore ma +qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux +tyrans et aux conspirateurs[169].» Donc, à cette époque, Robespierre ne +considérait pas encore la rupture avec ses collègues du comité de Salut +public, ni même avec les membres du comité de Sûreté générale, comme une +chose accomplie. Il sentait bien qu'on s'efforçait de le perdre dans +l'esprit de ces comités, mais il avait encore confiance dans la vertu et +la fermeté de leurs membres, et sans doute il ne désespérait pas de les +ramener à sa politique à la fois énergique et modérée. Une preuve assez +manifeste que la scission n'existait pas encore, au moins dans le comité +de Salut public, c'est que vers cette époque (15 messidor) Couthon fut +investi d'une mission de confiance près les armées du Midi, et chargé de +prendre dans tous les départements qu'il parcourrait les mesures les +plus utiles aux intérêts du peuple et au bonheur public[170]. + +[Note 169: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 17 messidor +an II (5 juillet 1794).] + +[Note 170: Séance du comité de Salut public du 15 messidor (3 +juillet 1794). Etaient présents: Barère, Carnot, Collot-d'Herbois, +Couthon, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Saint-Just, Robespierre, +Robert-Lindet. (Registre des délibérations et arrêtés.) L'arrêté est +signé, pour extrait, de Carnot, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne et +C.-A. Prieur, _Archives_, A F, II, 58.] + +En confiant à Couthon, une importante mission, les collègues de +Robespierre eurent-ils l'intention d'éloigner de lui un de ses plus +ardents amis? On le supposerait à tort; ils n'avaient pas encore de +parti pris. D'ailleurs Maximilien et Saint-Just, revenu depuis peu de +l'armée du Nord après une participation glorieuse à la bataille de +Fleurus et à la prise de Charleroi[171], n'avaient-ils pas approuvé +eux-mêmes la mission confiée à leur ami? Si Couthon différa son départ, +ce fut sans doute parce que de jour en jour la conjuration devenait plus +manifeste et plus menaçante, et que, comme il allait bientôt le déclarer +hautement, il voulait «partager les poignards dirigés contre +Robespierre»[172]. + +[Note 171: Nous avons, dans notre histoire de Saint-Just, signalé +l'erreur capitale des historiens qui, comme Thiers et Lamartine, ont +fait revenir Saint-Just la veille même du 9 thermidor. (Voy. notre +_Histoire de Saint-Just_, liv. V, ch. v.)] + +[Note 172: Séance des Jacobins du 23 messidor (11 juillet 1794).] + + + + +IX + + +L'horreur de Maximilien pour les injustices commises envers les +particuliers, son indignation contre ceux qui se servaient des lois +révolutionnaires contre les citoyens non coupables ou simplement égarés, +éclatèrent d'une façon toute particulière aux Jacobins dans la séance du +21 messidor (9 juillet 1794). Rien de plus rare, à son sens, que la +défense généreuse des opprimés quand on n'en attend aucun profit. Or, si +quelqu'un usa sa vie, se dévoua complètement à soutenir la cause des +faibles, des déshérités, sans même compter sur la reconnaissance des +hommes, ce fut assurément lui. Ah! s'il eût été plus habile, s'il eût +prêté sa voix aux puissants de la veille, destinés à redevenir les +puissants du lendemain, il n'y aurait pas assez d'éloges pour sa +mémoire; mais il voulait le bonheur de tous dans la liberté et dans +l'égalité; il ne voulait pas que la France devînt la proie de quelques +misérables qui dans la Révolution ne voyaient qu'un moyen de fortune; il +ne voulait pas que certains fonctionnaires trop zélés multipliassent les +actes d'oppression, érigeassent en crimes des erreurs ou des préjugés +pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au +peuple même. Comment n'aurait-il pas été maudit des ambitieux vulgaires, +des fripons, des égoïstes, des spéculateurs avides qui finirent par tuer +la République après l'avoir déshonorée? + +Un décret avait été rendu qui, en mettant à l'ordre du jour la vertu et +la probité, eût pu sauver l'État; mais des hommes couverts du masque du +patriotisme s'en étaient servi pour persécuter les citoyens. «Tous les +scélérats», dit Robespierre, «ont abusé de la loi qui a sauvé la liberté +et le peuple français. Ils ont feint d'ignorer que c'était la justice +suprême que la Convention avait mise à l'ordre du jour, c'est-à-dire le +devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les +opprimés, et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l'écart ces +grands devoirs, et s'en sont fait un instrument pour tourmenter le +peuple et perdre les patriotes.» Un comité révolutionnaire avait imaginé +d'ordonner l'arrestation de tous les citoyens qui dans un jour de fête +se seraient trouvés en état d'ivresse, et une foule d'artisans, de bons +citoyens, avaient été impitoyablement incarcérés. Voilà ce dont +s'indignait Robespierre, qui peut-être avait plus que «ces inquisiteurs +méchants et hypocrites», comme il les appelait, le droit de se montrer +sévère et rigide, car personne autant que lui ne prêcha d'exemple +l'austérité des moeurs. Après avoir parlé des obligations imposées aux +fonctionnaires publics dont il flétrit le faux zèle, il ajoutait: «Mais +ces obligations ne les forcent point à s'appesantir avec une inquisition +sévère sur les actions des bons citoyens pour détourner les yeux de +dessus les fripons; ces fripons qui ont cessé d'attirer leur attention +sont ceux-là même qui oppriment l'humanité, et sont de vrais tyrans. Si +les fonctionnaires publics avaient fait ces réflexions, ILS AURAIENT +TROUVÉ PEU DE COUPABLES A PUNIR, car le peuple est bon, et la classe des +méchants est la plus petite.» Elle est la plus petite, il est vrai, mais +elle est aussi la plus forte, aurait-il pu ajouter, parce qu'elle est la +plus audacieuse. + +En recommandant au gouvernement beaucoup d'unité, de sagesse et +d'action, Robespierre s'attacha à défendre les institutions +révolutionnaires devenues le point de mire des attaques de tous les +intrigants et de tous les fripons, devant les convoitises desquels elles +se dressaient comme un obstacle infranchissable. Il ne venait point +réclamer des mesures sévères contre les coupables, mais seulement +prémunir les citoyens contre les pièges qui leur étaient tendus, et +tâcher d'éteindre la nouvelle torche de discorde allumée au milieu de la +Convention nationale, qu'on s'efforçait d'avilir par un système de +terreur. A la franchise on avait substitué la défiance, et le sentiment +généreux des fondateurs de la République avait fait place au calcul des +âmes faibles. «Comparez», disait Robespierre, «comparez avec la justice +tout ce qui n'en a que l'apparence». Tout ce qui tendait à un résultat +dangereux lui semblait dicté par la perfidie. «Qu'importaient, +ajoutait-il, des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre +humain, si les mêmes hommes qui les débitaient attaquaient sourdement le +gouvernement révolutionnaire, tantôt modérés et tantôt hors de toute +mesure, déclamant toujours, et sans cesse s'opposant aux moyens utiles +qu'on proposait. Ces hommes, il était temps de se mettre en garde contre +leurs complots. + +Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'étaient les Bourdon +(de l'Oise), les Tallien, les Fouché, les Fréron, les Rovère; c'était à +ces hommes de sang et de rapine qu'il jetait ce défi hautain: «Il faut +que ces lâches conspirateurs ou renoncent à leurs complots infâmes, ou +nous arrachent la vie.» Car il ne s'illusionnait pas sur leurs desseins; +il savait bien qu'on en voulait à ses jours. + +Cependant il avait confiance encore dans le génie de la patrie, et, en +terminant, il engageait vivement les membres de la Convention à se +mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages +qui, en craignant pour eux-mêmes, cherchaient à faire partager leurs +craintes. «Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils +seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu'ils se rallient +à la justice éternelle, qu'ils déjouent les complots par leur +surveillance; que le fruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le +bonheur et la vertu, et que nos frères, après avoir versé leur sang pour +nous assurer tant d'avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs +familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux +dévouement.[173]» Comment de telles paroles n'auraient-elles pas produit +une impression profonde sur une société dont la plupart des membres +étaient animés du plus pur patriotisme. Ah! si tous les hommes de cette +époque avaient été également amis de la patrie et des lois, la +Révolution se serait terminée d'une manière bien simple, sans être +inquiétée par les factieux comme venait de le déclarer Robespierre. +Mais, tandis que de sa bouche sortait cet éloquent appel à la justice, à +la probité, à l'amour de la patrie, la calomnie continuait son oeuvre +souterraine, et tous les vices coalisés se préparaient dans l'ombre à +abattre la plus robuste vertu de ces temps héroïques. + +[Note 173: Voyez ce discours dans le _Moniteur_ du 30 messidor +(18 juillet 1794). Il est textuellement emprunté au _Journal de la +Montagne_.] + + + + +X + + +Parmi les hommes pervers acharnés à la perte de Robespierre, nous avons +déjà signalé Fouché, le futur duc d'Otrante, qui, redoutant d'avoir à +rendre compte du sang inutilement répandu à Lyon, cherchait dans un +nouveau crime l'impunité de ses nombreux méfaits. Une adresse des +habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion +sur les affaires lyonnaises, fournit à Robespierre l'occasion de +démasquer tout à fait ce sanglant maître fourbe. + +C'était le 23 messidor (11 juillet 1794). Reprenant les choses de plus +haut, Maximilien rappela d'abord la situation malheureuse où s'étaient +trouvés les patriotes de cette ville à l'époque du supplice de Chalier, +supplice si cruellement prolongé par les aristocrates de Lyon. Par +quatre fois le bourreau avait fait tomber la hache sur la tête de +l'infortuné maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tête mutilée, +s'était écrié d'une voix mourante: _Vive la République! attachez-moi +la cocarde_. Nous avons dit avec quelle modération Couthon avait usé +de la victoire. Collot-d'Herbois lui avait reproché de s'être laissé +entraîner par une pente naturelle vers l'indulgence; il avait même +dénoncé à Robespierre ce système d'indulgence inauguré par Couthon, en +rendant d'ailleurs pleine justice aux intentions de son collègue. La +commission temporaire, établie pour juger les conspirateurs, avait +commencé par déployer de l'énergie; mais bientôt, cédant à la séduction +de certaines femmes et à de perfides manoeuvres, elle s'était relâchée +de sa pureté; les patriotes avaient été de nouveau en butte aux +persécutions de l'aristocratie, et, de désespoir, le républicain +Gaillard, un des amis de Chalier, s'était donné la mort. Cette +commission ne fonctionnait pas d'ailleurs à titre de tribunal; il ne +s'agissait donc nullement de la terrible commission des _sept_ +instituée par Fouché et par Collot-d'Herbois à la place des deux anciens +tribunaux révolutionnaires également créés par eux, et qui, astreints à +de certaines formes, n'accéléraient pas à leur gré l'oeuvre de vengeance +dont ils étaient les sauvages exécuteurs. C'était cette dernière +commission à laquelle Robespierre reprochait de s'être montrée +impitoyable, et d'avoir proscrit à la fois la faiblesse et la +méchanceté, l'erreur et le crime. + +Eh bien! un historien de nos jours, par une de ces aberrations qui font +de son livre un des livres les plus dangereux qui aient été écrits sur +la Révolution française, confond la commission temporaire de +surveillance républicaine avec la sanglante commission dite des +_sept_, tout cela pour le plaisir d'affirmer, en violation de la +vérité, que Robespierre soutenait à Lyon les ultra-terroristes contre +l'exécrable Fouché[174]. Et la preuve, il la voit dans ce fait que +l'austère tribun invoquait à l'appui de son accusation le souvenir de +Gaillard, «le plus violent des ultra-terroristes de Lyon». On ne saurait +vraiment avoir la main plus malheureuse. Il est faux, d'abord, que +Gaillard ait été un violent terroriste. Victime lui-même de longues +vexations de la part de l'aristocratie, il s'était tué le jour où, en +présence de persécutions dirigées contre certains patriotes, il avait +désespéré de la République, comme Caton de la liberté. Son suicide avait +eu lieu dans les derniers jours de frimaire an II (décembre 1793). Or, +trois mois après environ, le 21 ventôse (11 mars 1794), Fouché écrivait +de Lyon à la Convention ces lignes déjà citées en partie: «La justice +aura bientôt achevé son cours terrible dans cette cité rebelle; il +existe encore quelques complices de la révolte lyonnaise, _nous allons +les lancer sous la foudre_; il faut que tout ce qui fit la guerre à +la liberté, tout ce qui fut opposé à la République, ne présente aux yeux +des républicains que des cendres et des décombres[175].» N'est-il pas +souverainement ridicule, pour ne pas dire plus, de venir opposer le +prétendu terrorisme de Gaillard à la modération de Fouché! + +[Note 174: _Histoire de la Révolution_, par M. Michelet, t. +VII, p. 402.--M. Michelet reproche à MM. Buchez et Roux de profiter des +moindres équivoques pour faire dire à Robespierre le contraire de ce +qu'il veut dire. Et sur quoi se fonde-il pour avancer cette grave +accusation? Sur ce que les auteurs de l'_Histoire parlementaire_ +ont écrit à la table de leur tome XXXIII: _Robespierre declare qu'il +veut arrêter l'effusion du sang humain_. Mais ils renvoient à la page +341, où ils citent textuellement et _in extenso_ le discours de +Robespierre dont la conclusion est, en effet, qu'il faut arrêter +l'effusion du sang humain «versé par le crime.» Que veut donc de plus M. +Michelet? Est-ce que par hasard on a l'habitude de ne lire que la table +des matières? Il sied bien, du reste, à cet écrivain de suspecter la +franchise historique de MM. Buchez et Roux, lui dont l'_histoire_ +est trop souvent bâtie sur des suppositions, des hypothèses et des +équivoques!] + +[Note 175: Voyez cette lettre à la suite du rapport de Courtois, +sous le numéro XXV.] + +Ce dont Robespierre fit positivement un crime à Fouché, ce furent les +persécutions indistinctement dirigées contre les ennemis de la +Révolution et contre les patriotes, contre les citoyens qui n'étaient +qu'égarés et contre les coupables. Tout concourt à la démonstration de +cette vérité. Son frère ne lui avait-il pas, tout récemment, dénoncé la +conduite «extraordinairement extravagante» de quelques hommes envoyés à +Commune-Affranchie[176]? Les plaintes des victimes n'étaient-elles pas +montées vers lui[177]? Que dis-je, à l'heure même où il prenait si +vivement à partie l'impitoyable mitrailleur de Lyon, ne recevait-il pas +une lettre dans laquelle on lui dépeignait le massacre d'une grande +quantité de pères de famille, dont la plupart n'avaient point pris les +armes[178]? Ce que voulait Robespierre, c'était le retour à la justice, +à la modération, sinon à une indulgence aveugle; il n'y a point d'autre +signification à attribuer à ces quelques mots dont se sont contentés les +rédacteurs du _Journal de la Montagne_ et du _Moniteur_ pour +indiquer l'ordre d'idées développé par lui dans cette séance du 23 +messidor, mais qui nous paraissent assez significatifs: «LES PRINCIPES +DE L'ORATEUR SONT D'ARRÊTER L'EFFUSION DU SANG HUMAIN VERSÉ PAR LE +CRIME»[179]. + +[Note 176: Lettre d'Augustin Robespierre à Maximilien, de Nice, en +date du 16 germinal. _Vide supra_.] + +[Note 177: Voyez les lettres de Cadillot, sous le numéro CVI, à la +suite du rapport de Courtois, et de Jérôme Gillet, dans les _Papiers +inédits_, t. I, p. 217.] + +[Note 178: Lettre en date du 20 messidor, déjà citée, d'une +chaumière au midi de Ville-Affranchie, numéro CV, à la suite du rapport +de Courtois.] + +[Note 179: M. Michelet trouve que le rédacteur du journal a étendu +complaisamment la pensée de Robespierre. (T. VII, p. 402.) En vérité, +c'est par trop naïf!] + +Et il ne s'agissait pas ici seulement des horreurs commises à Lyon par +Fouché, Robespierre entendait aussi flétrir les actes d'oppression +multipliés sur tous les points de la République; il revendiquait pour +lui, et même pour ses collègues du comité, dont il ne séparait point sa +cause, l'honneur d'avoir distingué l'erreur du crime et défendu les +patriotes _égarés_. Or, l'homme qui, au dire de Maximilien, avait +persécuté les patriotes de Commune-Affranchie «avec une astuce, une +perfidie aussi lâche que cruelle», c'est-à-dire Fouché, n'était-il pas +le même qui, à cette heure, se trouvait être l'âme d'un complot ourdi +contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut +public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hélas! +dans quelle erreur il était! «Nous demandons enfin», dit-il, «que la +justice et la vertu triomphent, que l'innocence soit paisible, le peuple +victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses +pieds toutes les petites intrigues»[180]. On convint, sur la proposition +de Robespierre, d'inviter Fouché à se disculper des reproches dont il +avait été l'objet. + +[Note 180: Comment s'étonner que, dès 1794, Fouché ait été le fléau +des plus purs patriotes! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors +de l'explosion de la machine infernale, oeuvre toute royaliste, comme on +sait, proscrivit tant de républicains innocents? Ne fut-ce pas lui qui, +en 1815, fournit à la monarchie une liste de cent citoyens voués +d'avance par lui à l'exil, à la ruine, à la mort?] + +Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n'en manquait pas au +milieu même de la société des Jacobins, dont quelques jours auparavant +on l'avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu +de temps de l'armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l'indignation de +la société contre les persécuteurs des patriotes, s'élança à la tribune, +et, d'une voix émue, raconta qu'on avait usé à son égard des plus basses +flatteries pour l'éloigner de son frère. Mais, s'écria-t-il, on +chercherait en vain à nous séparer. «Je n'ambitionne que la gloire +d'avoir le même tombeau que lui». Voeu touchant qui n'allait pas tarder +à être exaucé. Couthon vint aussi réclamer le privilège de mourir avec +son ami: «Je veux partager les poignards de Robespierre».--«Et moi +aussi! et moi aussi»! s'écria-t-on tous les coins de la salle[181]. +Hélas! combien, au jour de de l'épreuve suprême, se souviendront de leur +parole! + +[Note 181: Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le +_Journal de la Montagne_, dans le _Moniteur_ du 26 messidor +(14 juillet 1794).] + +Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel +dans la Révolution, c'était le 14 juillet; ce jour-là, tous les coeurs +devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s'attendait, aux +Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n'était pas homme à +accepter une discussion publique, à mettre sa vie à découvert, à ouvrir +son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l'intrigue étaient ses +armes; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueuses. + +Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la +priait de suspendre son jugement jusqu'à ce que les comités de Salut +public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite +politique et privée. Cette méfiance à l'égard d'une société dont tout +récemment il avait été le président était loin d'annoncer une conscience +tranquille. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit +la parole: il avait pu être lié jadis avec l'individu Fouché, dit-il, +parce qu'il l'avait cru patriote; et s'il le dénonçait, c'était moins +encore à cause de ses crimes passés que parce qu'il le soupçonnait de se +cacher pour en commettre d'autres. + +Nous savons aujourd'hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions. +N'était-il pas dans le vrai quand il présentait Fouché comme le chef, +l'âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme, après +avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de +quelques membres qui s'étaient trouvés avec lui à Commune-Affranchie, +refusait-il de soumettre sa conduite à l'appréciation de ceux dont il +avait sollicité les suffrages? «Craint-il», s'écria Robespierre, cédant +à l'indignation qui l'oppressait, «craint-il les yeux et les oreilles du +peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime? +que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme +tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachées on n'y lise +ses pensées[182]? Craint-il que son langage ne décèle l'embarras et les +contradictions d'un coupable?» + +[Note 182: Dans le tome XX de l'_Histoire du Consulat et de +L'Empire_, M. Thiers, parlant de ce même Fouché, dit: «En portant à +la tribune _sa face pâle, louche, fausse_».] + +Puis, établissant entre Fouché et les véritables républicains un +parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui +n'avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient +employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. «Ils +plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre, +et voilà le crime que je reproche à Fouché». Étaient-ce là les principes +de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter +la terreur dans l'âme des bons citoyens? Et quelle ressource +resterait-il aux amis de la liberté s'il leur était interdit de parler, +tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour +les assassiner? On voit avec quelle perspicacité Robespierre jugeait dès +lors la situation. Fouché, ajoutait-il, «est un imposteur vil et +méprisable»[183]. Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la +Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que +jamais la vertu ne serait sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à des +hommes dont les mains étaient «pleines de rapines et de crimes»[184]. +Mais, hélas il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du +parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n'en produisirent pas +moins une impression profonde, et, sur la proposition d'un membre +obscur, Fouché fut exclu de la société. + +[Note 183: Fouché, avons-nous dit, a contribué activement à perdre +la République au thermidor, comme l'Empire en 1815. La postérité a +ratifié le jugement de Robespierre sur ce personnage. «Je n'ai jamais vu +un plus hideux coquin», disait de lui l'illustre Dupont (de l'Eure). +Voyez à ce sujet _l'Histoire des deux Restaurations_, par M. de +Vaulabelle, t. III, p. 404.] + +[Note 184: Voyez, pour cette séance, _le Moniteur_ du 3 +thermidor (12 juillet 1794).] + +Le futur duc d'Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables +intrigues. «Je n'ai rien à redouter des _calomnies_ de Maximilien +Robespierre», écrivait-il vers la fin de messidor à sa soeur, qui +habitait Nantes ... «dans peu vous apprendrez l'issue de cet événement, +qui, j'espère, tournera au profit de la République». Déjà les conjurés +comptaient sur le succès. Cette lettre, communiquée à Bô, alors en +mission à Nantes, où il s'était fait bénir par une conduite semblable à +celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant, +homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre +qu'intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au +comité de Salut public, et il chargea un aide de camp du général +Dufresne de le porter sans retard[185]. Quelques jours après, nouvelles +lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. «Mon affaire ... est devenue +celle de tous les patriotes depuis qu'on a reconnu que c'est à ma vertu, +qu'on n'a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre», +écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché!! Et le +surlendemain: «... Encore quelques jours, les fripons (_sic_), les +scélérats seront connus; l'intégrité des hommes probes sera triomphante. +Aujourd'hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués...» Non, +jamais Tartufe n'a mieux dit. C'est Tartufe se signant avec du sang au +lieu d'eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de +Salut public: «Je vous envoie trois lettres de notre collègue +_Fouchet_, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut +se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées +criminelles....[186]» Par malheur cette lettre arriva trop tard et ne +valut à Bô qu'une disgrâce. Quand elle parvint au comité, tout était +consommé. Nous sommes en effet à la veille d'une des plus tragiques et +des plus déplorables journées de la Révolution. + +[Note 185: Lettres de Bô au comité de Salut public, en date du 2 +thermidor. _Archives_.] + +[Note 186: Ces lettres de Bô et de Fouché, révélées pour la première +fois, sont en originaux aux _Archives_, où nous en avons pris +copie.] + + + + +CHAPITRE QUATRIÈME + + +Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre +aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de +Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la +Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre--Les deux amis +de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de +Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte +Robespierre.--Question de l'espionnage. + + +I + + +Avant de commencer le récit du drame où succomba l'homme dont le malheur +et la gloire sont d'avoir entraîné dans sa chute les destinées de la +Révolution, arrêtons-nous un moment pour contempler ce qui fut si grand; +voyons l'oeuvre des quatorze mois qui viennent de s'écouler, et +comparons ce qu'était devenue la République dans les premiers jours de +thermidor avec ce qu'elle était quand les hommes de la Montagne la +prirent, défaillante et bouleversée, des mains de la Gironde. + +A l'intérieur, les départements, soulevés l'année précédente par les +prédications insurrectionnelles de quelques députés égarés, étaient +rentrés dans le devoir; de gré ou de force, la contre-révolution avait +été comprimée dans le Calvados, à Bordeaux, à Marseille; Lyon s'était +soumis, et Couthon y avait paru en vainqueur modéré et clément; Toulon, +livré à l'ennemi par la trahison d'une partie de ses habitants, avait +été repris aux Anglais et aux Espagnols à la suite d'attaques hardies +dans lesquelles Robespierre jeune avait illustré encore le nom si +célèbre qu'il portait; la Vendée, victorieuse d'abord, et qui, au bruit +de ses succès, avait vu accourir sous ses drapeaux tant de milliers de +combattants, était désorganisée, constamment battue, réduite aux abois, +et à la veille de demander grâce. + +Sur nos frontières et au dehors, que de prodiges accomplis! Où est le +temps où les armées de la coalition étaient à peine à deux journées de +la capitale? Les rôles sont bien changés. D'envahissante, l'Europe est +devenue envahie; partout la guerre est rejetée sur le territoire ennemi. +Dans le Midi, Collioures, Port-Vendre, le fort Saint-Elme et Bellegarde +sont repris et nos troupes ont mis le pied en Espagne. Au Nord, +Dunkerque et Maubeuge ont été sauvées; les alliés ont repassé la Sambre +en désordre après la bataille de Wattignies; Valenciennes, Landrecies, +Le Quesnoy, Condé, ont été repris également; enfin, sous les yeux de +Saint-Just, nos troupes se sont emparées de Charleroi et ont gagné la +bataille de Fleurus, qui va nous rendre la Belgique. Un port manquait à +la sûreté de nos flottes, Ostende est à nous. A l'Est, grâce encore, en +grande partie, aux efforts énergiques de Saint-Just et de Le Bas, Landau +a été débloqué, les lignes de Wissembourg ont été recouvrées; déjà voici +le Palatinat au pouvoir de nos armes; la France est à la veille d'être +sur tous les points circonscrite dans ses limites naturelles. + +Etait-ce l'esprit de conquête qui animait le grand coeur de la +République? Non certes; mais, exposée aux agressions des États +despotiques, elle avait senti la nécessité de s'enfermer dans des +positions inexpugnables et de se donner des frontières faciles à garder: +l'Océan d'une part, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin de l'autre. + +Le comité de Salut public, dans sa sagesse, n'entendait pas +révolutionner les peuples qui se contentaient d'assister indifférents au +spectacle de nos luttes intérieures et extérieures. «Nous ne devons +point nous immiscer dans l'administration de ceux qui respectent la +neutralité», écrivait-il, le 22 pluviôse an II (10 février 1794), au +représentant Albite. «Force, implacabilité aux tyrans qui voudroient +nous dicter des lois sur les débris de la liberté; franchise, fraternité +aux peuples amis. Malheur à qui osera porter sur l'arche de notre +liberté un bras sacrilège et profanateur, mais laissons aux autres +peuples le soin de leur administration intérieure. C'est pour soutenir +l'inviolabilité de ce principe que nous combattons aujourd'hui. Les +peuples faibles se bornent à suivre quelquefois les grands exemples, les +peuples forts les donnent, et nous sommes forts.» Ce langage, où semble +se reconnaître l'âpre et hautain génie de Saint-Just, n'était-il pas +celui de la raison même[187]? + +[Note 187: La minute de cette lettre est aux _Archives_, A F +II, 37.] + +Pour atteindre les immenses résultats dont nous avons rapidement tracé +le sommaire, que d'efforts gigantesques, que d'énergie et de vigilance +il fallut déployer! Quatorze armées organisées, équipées et nourries au +milieu des difficultés d'une véritable disette, notre marine remontée et +mise en état de lutter contre les forces de l'Angleterre, tout cela +atteste suffisamment la prodigieuse activité des membres du comité de +Salut public. + +Lorsque, après Thermidor, les survivants de ce comité eurent, pour se +défendre, à dresser le bilan de leurs travaux, ils essayèrent de ravir à +Robespierre sa part de gloire, en prétendant qu'il n'avait été pour rien +dans les actes utiles émanés de ce comité, notamment dans ceux relatifs +à la guerre, et Carnot ne craignit pas de s'associer à ce mensonge, au +risque de ternir la juste considération attachée à son nom. Robespierre, +Couthon, Saint-Just n'étaient plus là pour confondre l'imposture; +heureusement le temps est passé où l'histoire des vaincus s'écrivait +avec la pointe du sabre des vainqueurs. + +Nous avons prouvé ailleurs avec quelle sollicitude Maximilien s'occupa +toujours des choses militaires. Ennemi de la guerre en principe, il la +voulut poussée à outrance pour qu'elle fût plus vite terminée; mais sans +cesse il s'efforça de subordonner l'élément militaire à l'élément civil, +le premier ne devant être que l'accessoire dans une nation bien +organisée. Tant qu'il vécut, pas un général ne fut pris de l'ambition du +pouvoir et n'essaya de se mettre au-dessus des autorités constituées. +Quand ils partaient, nos volontaires de 92, à la voix des Robespierre et +des Danton, ce n'était point le bâton de maréchal qu'ils rêvaient, +c'était le salut, le triomphe de la République, puis le prochain retour +au foyer. + +Quelle était donc la perspective que Robespierre montrait à nos troupes +dans les lettres et proclamations adressées par lui aux officiers et aux +soldats, et dont nous avons pu donner quelques échantillons? Etait-ce la +gloire militaire, mot vide et creux quand il ne se rattache pas +directement à la défense du pays? Non, c'était surtout la récompense que +les nobles coeurs trouvent dans la seule satisfaction du devoir +accompli. Et à cette époque le désintéressement était grand parmi les +masses. Comment oser révoquer en doute les constants efforts de +Maximilien pour hâter le moment du triomphe définitif de la République? +Plus d'une fois ses collègues du comité de Salut public se servirent de +lui pour parler aux généraux et aux représentants du peuple en mission +près les armées le langage mâle et sévère de la patrie. Il s'attacha +surtout à éteindre les petites rivalités qui, sur plusieurs points, +s'élevèrent parmi les commissaires de la Convention. «Amis, écrivait-il +en nivôse à Saint-Just et à Le Bas, à propos de quelques discussions +qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j'ai +craint, au milieu de nos succès, et à la veille d'une victoire décisive, +les conséquences funestes d'un malentendu ou d'une misérable intrigue. +Vos principes et vos vertus m'ont rassuré. Je les ai secondés autant +qu'il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse +en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de +toute mon âme[188].» + +[Note 188: Lettre inédite en date du 9 nivôse an II (27 février +1791), de la collection Portiez (de l'Oise).] + +Un peu plus tard, il écrivait encore à ces glorieux associés de sa +gloire et de son martyre: «Mes amis, le comité a pris toutes les mesures +qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle; il me +charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de +ces dispositions; il a cru que la cause principale du dernier échec +étoit la pénurie de généraux habiles; il vous adressera les militaires +patriotes et instruits qu'il pourra découvrir.» Puis, après leur avoir +annoncé l'envoi du général Stetenofer, officier apprécié pour son mérite +personnel et son patriotisme, il ajoutait: «Le comité se repose du reste +sur votre sagesse et sur votre énergie».[189] On voit avec quel soin, +même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes, +Robespierre s'effaçait devant le comité de Salut public; et l'on sait si +Saint Just et Le Bas ont justifié la confiance dont les avait investis +le comité. + +[Note 189: Lettre en date du 15 floréal an II (4 mai 1794), de la +collection de M. Berthevin.] + +Maintenant,--toutes concessions faites aux nécessités de la défense +nationale--que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu'il l'ait +considérée comme une chose antisociale, antihumaine, qu'il ait eu pour +«les missionnaires armés» une invincible répulsion, c'est ce dont +témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisans de la +guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes +n'étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les +principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par +la force des armes, comme le prétendent certains publicistes, ce fut par +la puissance de l'opinion. «Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni +même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l'Europe», disait +Robespierre, «mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos +délibérations et la grandeur de nos caractères[190].» + +[Note 190: Discours du 8 thermidor.] + +Les nations, tout en combattant, s'imprégnaient des idées nouvelles et +tournaient vers la France républicaine de longs regards d'envie et +d'espérance. Nos interminables courses armées à travers l'Europe ont +seules tué l'enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu +au despotisme la force et le prestige qu'il avait perdus. Si Robespierre +engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l'engouement +militaire, s'il avait une très médiocre admiration pour les +_carmagnoles_ de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il +n'aimait pas qu'on fît trop _mousser_ les victoires, c'est qu'il +connaissait l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux +victorieux, c'est qu'instruit par les leçons de l'histoire, il savait +avec quelle facilité les peuples se jettent entre les mains d'un chef +d'armée habile et heureux, c'est qu'il savait enfin que la guerre est +une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel +sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l'humanité +ne lui en saurait gré? + +Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à +la veille de l'être! Tous les anciens privilèges blessants pour +l'humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le +despotisme monarchique au sommet--en un mot l'oeuvre inique de quatorze +siècles--détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus +avantageuses se forment; l'instruction de la jeunesse, abandonnée ou +livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l'objet de la plus vive +sollicitude de la part de la Convention; des secours sont votés aux +familles des défenseurs de la République; de sages mesures sont prises +pour l'extinction de la mendicité; le code civil se prépare et se +discute; enfin une Constitution, où le respect des droits de l'homme est +poussé aux dernières limites, attend, pour être mise à exécution, +l'heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France +victorieuse pourra prendre d'un pas sûr sa marche vers l'avenir, vers le +progrès. Contester à Robespierre la part immense qu'il eut dans ces +glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses +ennemis mêmes stipuleraient pour lui. «Ne sentiez-vous donc pas que +j'avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j'avois +beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits; que +j'avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les +plus vigoureux, su m'élever un temple dans le coeur de la plus grande +partie des gens honnêtes....» lui fait dire, comme contraint et forcé, +un de ses plus violents détracteurs[191]. + +[Note 191: _La tête à la queue, ou Première lettre de Robespierre +à ses continuateurs_, p. 5 et 6.] + +Cet aveu de la part d'un pamphlétaire hostile est bien précieux à +enregistrer. Robespierre, en effet, va mourir en cette année 1794, +fidèle à ses principes de 1789; et ce ne sera pas sa moindre gloire que +d'avoir défendu sous la Convention les vérités éternelles dont, sous la +Constituante, il avait été le champion le plus assidu et le plus +courageux. Il était bien près de voir se réaliser ses voeux les plus +chers; encore un pas, encore un effort, et le règne de la justice était +inauguré, et la République était fondée. Mais il suffit de l'audace de +quelques coquins et du coup de pistolet d'un misérable gendarme pour +faire échouer la Révolution au port, et peut-être ajourner à un siècle +son triomphe définitif. + + + + +II + + +Revenons à la lutte engagée entre Robespierre et les membres les plus +gangrenés de la Convention; lutte n'est pas le mot, car de la part de +ces derniers il n'y eut pas combat, il y eut guet-apens. Nous en sommes +restés à la fameuse séance des Jacobins où Robespierre avait dénoncé +Fouché comme le plus vil et le plus misérable des imposteurs. Maximilien +savait très bien que les quelques députés impurs dont il avait signalé +la bassesse et les crimes à ses collègues du comité de Salut public +promenaient la terreur dans toutes les parties de la Convention; nous +avons parlé déjà des listes de proscription habilement fabriquées et +colportées par eux. Aussi Robespierre se tenait-il sur ses gardes, et, +s'il attaquait résolument les représentants véritablement coupables à +ses yeux, il ne manquait pas l'occasion de parler en faveur de ceux qui +avaient pu se tromper sans mauvaise intention. + +On l'entendit, à la séance du 1er thermidor (18 juillet 1794), aux +Jacobins, défendre avec beaucoup de vivacité un député du Jura nommé +Prost, accusé, sans preuve, d'avoir commis des vexations. Faisant +allusion aux individus qui cherchaient à remplir la Convention de leurs +propres inquiétudes pour conspirer impunément contre elle, il dit: +«Ceux-là voudraient voir prodiguer des dénonciations hasardées contre +les représentants du peuple exempts de reproches ou qui n'ont failli que +par erreur, pour donner de la consistance à leur système de terreur.» + +Il fallait se méfier, ajoutait-il, de la méchanceté de ces hommes qui +voudraient accuser les plus purs citoyens ou traiter l'erreur comme le +crime, «pour accréditer par là ce principe affreux et tyrannique inventé +par les coupables, que dénoncer un représentant infidèle, c'est +conspirer contre la représentation nationale.... Vous voyez entre quels +écueils leur perfidie nous force à marcher, mais nous éviterons le +naufrage. La Convention est pure en général; elle est au-dessus de la +crainte comme du crime; elle n'a rien de commun avec une poignée de +conjurés. Pour moi, quoiqu'il puisse arriver, je déclare aux +contre-révolutionnaires qui ne veulent chercher leur salut que dans la +ruine de la patrie qu'en dépit de toutes les trames dirigées contre moi, +je continuerai de démasquer les traîtres et de défendre les +opprimés[192].» On voit sur quel terrain les enragés pouvaient se +rencontrer avec les ennemis de la Révolution, comme cela aura lieu au 9 +thermidor. + +[Note 192: Voy. _le Moniteur_ du 6 thermidor (24 juillet +1794).] + +Cependant, en dépit de Robespierre, la Terreur continuait son mouvement +ascensionnel. Ecoutons-le lui-même s'en plaindre à la face de la +République: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour +étendre le système de terreur et de calomnie. Des agents impurs +prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance +destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques et portaient le +désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la +Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions +concertées....[193]» Comment ne pas s'étonner de l'injustice de ces +prétendus libéraux qui après tous les pamphlétaires de la réaction, +viennent lui jeter à la tête les mesures tyranniques, les maux auxquels +il lui a été impossible de s'opposer et dont il était le premier à +gémir! Tout ce qui était de nature à compromettre, à avilir la +Révolution lui causait une irritation profonde et bien légitime. + +[Note 193: Discours du 8 thermidor.] + +Un jour, il plut à un individu du nom de Magenthies de réclamer de la +Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un +jurement le nom de Dieu: n'était-ce point là une manoeuvre +contre-révolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une pétition +émanée de la Société des Jacobins, pétition où d'un bout à l'autre son +esprit se reconnaît tout entier, il la fit dénoncer à l'Assemblée comme +une injure à la nation elle-même. «N'est-ce pas l'étranger qui, pour +tourner contre vous-mêmes ce qu'il y a de plus sacré, de plus sublime +dans vos travaux, vous fait proposer d'ensanglanter les pages de la +philosophie et de la morale, en prononçant la peine de mort contre tout +individu qui laisserait échapper ces mots: _Sacré nom de +Dieu_[194]?» + +[Note 194: Voy. cette pétition dans _le Moniteur_ du 8 +thermidor (26 juillet 1794).] + +N'était-ce pas aussi pour déverser le ridicule sur la Révolution que +certains personnages avaient inventé les repas communs en plein air, +dans les rues et sur les places publiques, repas où l'on forçait tous +les citoyens de se rendre. Cette idée d'agapes renouvelées des premiers +chrétiens, d'une communion fraternelle sous les auspices du pain et du +vin, avait souri à quelques patriotes de bonne foi, mais à courte vue. +Ils ne surent pas démêler ce qu'il y avait de perfide dans ces dîners +soi-disant patriotiques. Ici l'on voyait des riches insulter à la +pauvreté de leurs voisins par des tables splendidement servies; là des +aristocrates attiraient les sans-culottes à leurs banquets somptueux et +tentaient de corrompre l'esprit républicain. Les uns s'en faisaient un +amusement: «_A ta santé, Picard_,» disait telle personne à son +valet qu'elle venait de rudoyer dans la maison. Et la petite maîtresse +de s'écrier avec affectation: «Voyez comme j'aime l'égalité; je mange +avec mes domestiques.» D'autres se servaient de ces banquets comme +autrefois du bonnet rouge, et les contre-révolutionnaires accouraient +s'y asseoir, soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire +pour faciliter l'exécution de leurs desseins artificieux. Payan à la +commune[195], Barère à la Convention[196], Robespierre aux +Jacobins[197], dépeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces +sortes de réunions, et engagèrent fortement les bons citoyens à +s'abstenir d'y assister désormais. Ces conseils furent entendus; les +repas prétendus fraternels disparurent des rues et des places publiques, +comme jadis, à la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont +tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Révolution. + +[Note 195: Séance du Conseil général du 27 messidor (15 juillet). +Voy. le discours de Payan dans _le Moniteur_ du 2 thermidor.] + +[Note 196: Séance du 28 messidor (16 juillet 1794), _Moniteur_ +du 29 messidor.] + +[Note 197: Séance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794). +Aucun journal que je sache, n'a rendu compte de cette séance. Je n'en ai +trouvé mention que dans une lettre de Garnier-Launay à Robespierre. Voy. +cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. 1er p. 231.] + + + + +III + + +Mais c'était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à +côté des maux qu'il ne pouvait empêcher. Plus d'une fois son coeur +saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les +causes. + +Un jour un immense cri de douleur, parti d'Arras, vint frapper ses +oreilles: «Permettez à une ancienne amie d'adresser à vous-même une +faible et légère peinture des maux dont est accablée votre patrie. Vous +préconisez la vertu: nous sommes depuis six mois persécutés, gouvernés +par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour +égarer le peuple: mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature, +à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du +sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme +une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans +vos mains; toutes les âmes vertueuses vous réclament....» Cette lettre +était de Mme Buissart[198], la femme de cet intime ami à qui Robespierre +au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous +avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue +beaucoup plus rare. + +[Note 198: Nous avons sous les yeux l'original de cette lettre de +Mme Buissart, en date du 26 floréal (15 mai 1794). Supprimée par +Courtois, elle a été insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans +_les Papiers inédits_..., t. 1er, p. 254.] + +Absorbé par ses immenses occupations, Maximilien n'avait guère le temps +d'écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui +l'homme privé. Ses amis se plaignaient, et très amèrement quelquefois. +«Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t'écrire et te parler de la +position où nous nous trouvons; pour moi, j'avois enfin résolu de ne +plus te rien dire[199]....», lui mandait Buissart de son côté.--«Mon +cher Bon bon...», écrivait d'autre part, le 30 messidor, à Augustin +Robespierre, Régis Deshorties, sans doute le frère de l'ancien notaire +Deshorties qui avait épousé en secondes noces Eulalie de Robespierre, et +dont Maximilien avait aimé et failli épouser la fille, «que te +chargerai-je de dire à Maximilien? Te prierai-je de me rappeler à son +souvenir, et où trouveras-tu l'homme privé? Tout entier à la patrie et +aux grands intérêts de l'humanité entière, Robespierre n'existe plus +pour ses amis....[200]» Ils ne savaient pas, les amis de Maximilien, à +quelles douloureuses préoccupations l'ami dont ils étaient si fiers +alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence. + +[Note 199: Voy. _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 253.] + +[Note 200: Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle +porte en suscription: Au citoïen Robespierre jeune, maison du citoïen +Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.] + +Les plaintes dont Mme Buissart s'était faite l'écho auprès de +Robespierre concernaient l'âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que +les Thermidoriens n'ont pas manqué de transformer en agent de +Maximilien. «Voilà le bourreau dont se servait Robespierre», disaient +d'un touchant accord Bourdon (de l'Oise) et André Dumont à la séance du +15 thermidor (2 août 1794)[201]; et Guffroy de crier partout que Le Bon +était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Just +et autres[202]. Nul, il est vrai, n'avait plus d'intérêt à faire +disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d'un faux commis +l'année précédente par le misérable auteur du _Rougyff_. Si quelque +chose milite en faveur de Joseph Le Bon, c'est surtout l'indignité de +ses accusateurs. Il serait, d'ailleurs, injuste de le mettre au rang des +Carrier, des Barras et des Fouché. S'il eut, dans son proconsulat, des +formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla point de +rapines, et lors de son procès, il se justifia victorieusement +d'accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins. + +[Note 201: _Moniteur_ du 16 thermidor (3 août 1794).] + +[Note 202: Voy. notamment une lettre écrite par Guffroy à ses +concitoyens d'Arras le 16 thermidor (3 août 1794).] + +Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, Le +Bon rendit à la République des services dont il serait également injuste +de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et +les calomnies sous lesquels la réaction est parvenue à étouffer sa +mémoire. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'il fut le ministre implacable +des vengeances révolutionnaires, et qu'il apporta dans sa mission une +dureté parfois excessive. Ce fut précisément là ce que lui reprocha +Robespierre. + +Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu, dans les premières +années de la Révolution, quelques relations avec Maximilien. Il lui +avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l'engager +à renouveler sa motion contre le célibat des prêtres[203], et un peu +plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de +la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine, +venait d'être suspendu de ses fonctions[204]. Joseph Le Bon fut, du +reste, nommé membre de la Convention sans autre recommandation que +l'estime qu'il avait su inspirer à ses concitoyens par ses vertus +patriotiques. + +[Note 203: Voy. cette lettre dans les _Papiers inédits_..., t. +III, p. 237.] + +[Note 204: _Papiers inédits_..., t. III, p. 254. Général de +division et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était +commandant de la 1re division militaire lors de la tentative du général +Malet pour renverser le gouvernement impérial. Le général Hullin est +mort à Paris dans un âge assez avancé.] + +Chargé, au mois de brumaire de l'an II, de se rendre dans le +Pas-de-Calais pour y réprimer les manoeuvres et les menées +contre-révolutionnaires dont ce département était le théâtre[205], il +déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais +par qui fut-il encouragé dans sa redoutable mission? Fut-ce par +Robespierre? Lisez cette lettre: + +[Note 205: Arrêté signé: Robespierre, Barère, Collot-d'Herbois, +Billaud-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot, _Archives_.] + +«... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées +par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire; +l'amnistie prononcée lors de la Constitution captieuse et invoquée par +tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d'autres. Les +forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s'expient sous +le glaive. Le tyran l'invoqua, le tyran fut frappé.... Secouez sur les +traîtres le flambeau et le glaive. Marchez toujours, citoyen collègue, +sur la ligne révolutionnaire que vous suivez avec courage. Le comité +applaudit à vos travaux. _Signé_ «Billaud-Varenne, Carnot, +Barère[206].» + +[Note 206: Lettre en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793), +_Rapport de Saladin_, p. 68.] + +Lisez encore cette autre lettre à propos de la ligne de conduite suivie +par Le Bon: «Le comité de Salut public applaudit aux mesures que vous +avez prises.... Toutes ces mesures sont non seulement permises, mais +encore commandées par votre mission; rien ne doit faire obstacle à votre +marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie; vos pouvoirs +sont illimités....» _Signé_ Billaud-Varenne, Carnot, Barère et +Robert Lindet[207]. + +[Note 207: Cette lettre est également du mois de brumaire. +_Rapport de Saladin_, p. 69.] + +Certes, je ne viens pas blâmer ici les intentions du comité de Salut +public; mais j'ai tenu à montrer combien Robespierre était resté en +définitive étranger aux missions de Joseph Le Bon. Et quand on voit +Carnot se retrancher piteusement et humblement derrière une excuse +banale, quand on l'entend soutenir qu'il signait de complaisance et +_sans savoir_, on ne peut s'empêcher de sourire. Carnot, dans tous +les cas, jouait de malheur, car on chercherait vainement la signature de +Robespierre au bas d'actes du comité de Salut public recommandant aux +commissaires de la Convention de secouer, même sur les traîtres, le +flambeau et le glaive. + +Ce n'est pas tout: lorsqu'en exécution du décret du 14 frimaire (4 +décembre 1793), le comité de Salut public fut autorisé à modifier le +personnel des envoyés conventionnels, Joseph Le Bon se trouva désigné +pour les départements du Pas-de-Calais et du Nord. Par qui? par +Billaud-Varenne, Barère, Collot-d'Herbois et Carnot[208]. + +[Note 208: Arrêté en date du 9 nivôse an II (29 décembre 1793), +_Archives_.] + +Revenu à Paris au commencement de pluviôse, sur une invitation pressante +de Saint-Just et de Collot-d'Herbois, Le Bon repartait au bout de +quelques jours à peine, en vertu d'un arrêté ainsi conçu: «Le comité de +Salut public arrête que le citoyen Le Bon retournera dans le département +du Pas-de-Calais, en qualité de représentant du peuple, pour y suivre +les opérations déjà commencées; il pourra les suivre dans les +départements environnants. Il est revêtu à cet effet des pouvoirs qu'ont +les autres représentants du peuple.» _Signé_ Barère, Collot-d'Herbois +et Carnot[209].» + +[Note 209: Arrêté en date du 11 ventôse (1er mars 1794), +_Archives_, A F II, 58.] + +Je n'ai aucunement l'intention, je le répète, d'incriminer les +signataires de ces divers arrêtés, ni de rechercher jusqu'à quel point +Joseph Le Bon dépassa, dans la répression des crimes contre +-révolutionnaires, les bornes d'une juste sévérité; seulement il +importe de laisser à chacun la responsabilité de ses actes, et de +montrer une fois de plus ce que valent les déclamations de tous ces +écrivains qui persistent à attribuer à Robespierre ce qui fut l'oeuvre +commune du comité de Salut public et de la Convention nationale. + +Il y avait à Arras un parti complètement opposé à Joseph Le Bon, et dans +lequel figuraient Buissart et quelques autres amis de Maximilien, ce qui +explique la lettre de Mme Buissart à Robespierre. Mais une chose me rend +infiniment suspecte la prétendue modération de ce parti: il avait pour +chef de file et pour inspirateur Guffroy, l'horrible Guffroy, dont +l'affreux journal excita tant l'indignation de Maximilien. Quoi qu'il en +soit, Mme Buissart accourut auprès de Robespierre et vint loger sous le +même toit, dans la maison de Duplay, ou elle reçut la plus affectueuse +hospitalité. Elle profita de son influence sur Maximilien pour lui +dépeindre sous les plus sombres couleurs la situation de sa ville +natale. + +De son côté, le mari écrivait à son ami, à la date du 10 messidor (18 +juillet 1794): «N'accordez rien à l'amitié, mais tout à la justice; ne +me voyez pas ici, ne voyez que la chose publique, et peut-être +vous-même, puisque vous la défendez si bien....» On comptait beaucoup +alors à Arras sur la prochaine arrivée d'Augustin Robespierre, dont il +avait été un moment question pour remplacer Joseph Le Bon. «Quand +viendra Bon bon tant désiré?» ajoutait Buissart; «lui seul peut calmer +les maux qui désolent votre patrie...[210]» + +[Note 210: Cette lettre, supprimée par Courtois, et dont nous avons +l'original sous les yeux, a été insérée dans les _Papiers +Inédits_..., t. 1er, p. 247.] + +On n'ignorait pas, en effet, comment, dans ses missions, Augustin +Robespierre avait su allier la sagesse, la modération à une inébranlable +fermeté et à une énergie à toute épreuve. + +Trois jours après, Buissart écrivait encore, à sa femme cette fois: +«L'arrivée de Bon bon est l'espoir des vrais patriotes et la terreur de +ceux qui osent les persécuter; il connaît trop bien les individus de la +ville d'Arras pour ne pas rendre justice à qui il appartient. Sa +présence ne peut être suppléée par celle d'aucun autre. Il faut donc +qu'il vienne à Arras pour rendre la paix et le calme aux vrais +patriotes.... Embrassez-le pour moi, jusqu'à ce que je puisse le faire +moi-même; rendez-moi le même service auprès de Maximilien[211]....» Mais +Augustin n'était pas homme à quitter Paris à l'heure où déjà il voyait +prêt à éclater l'orage amassé contre son frère. + +[Note 211: _Papiers inédits_..., t. 1er, p. 250. Cette lettre +porte en suscription: «A la citoyenne Buissart, chez M. Robespierre, rue +Saint-Honoré, à Paris.»--Telle fut la terreur qui, après le 9 Thermidor, +courba toutes les consciences, que les plus chers amis de Maximilien ne +reculèrent pas devant une apostasie sanglante. Au bas d'une adresse de +la commune d'Arras à la Convention, adresse dirigée contre Joseph Le +Bon, et dans laquelle Robespierre «Cromwell» est assimilé à Tibère, à +Néron et à Caligula, on voit figurer, non sans en être attristé, la +signature de Buissart. (Voir le _Moniteur_ du 27 Thermidor an II +(11 août 1794)). Ceux qu'on aurait crus les plus fermes payèrent du reste +ce tribut à la lâcheté humaine. Citons, parmi tant d'autres, l'héroïque +Duquesnoy lui-même, lequel, dans une lettre adressée à ses concitoyens +d'Arras et de Béthune, à la date du 16 fructidor (12 septembre 1794), +pour se défendre d'avoir été _le complice_ de Maximilien, jeta +l'insulte aux vaincus; acte de faiblesse que d'ailleurs il racheta +amplement en prairial an III, quand il tomba sous les coups de la +réaction. «Ménage-toi pour la patrie, elle a besoin d'un défenseur tel +que toi,» écrivait-il à Robespierre en floréal. (Lettre inédite de la +collection Portiez [de l'Oise]).] + +Cependant Robespierre, ému des plaintes de ses amis, essaya d'obtenir du +comité de Salut public le rappel de Le Bon, s'il faut s'en rapporter au +propre aveu de celui-ci, qui plus tard rappela qu'en messidor sa +conduite avait été l'objet d'une accusation violente de la part de +Maximilien[212]. Mais que pouvait alors Robespierre sur ses collègues? +Le comité de Salut public disculpa Joseph Le Bon en pleine Convention +par la bouche de Barère, et l'Assemblée écarta par un ordre du jour +dédaigneux les réclamations auxquelles avaient donné lieu les opérations +de ce représentant dans le département du Pas-de-Calais[213]. Toutefois, +le 6 thermidor, Robespierre fut assez heureux pour faire mettre en +liberté un certain nombre de ses compatriotes, incarcérés par les ordres +du proconsul d'Arras, entre autres les citoyens Demeulier et Beugniet, +les frères Le Blond et leurs femmes. Ils arrivèrent dans leur pays le +coeur plein de reconnaissance, et en bénissant leur sauveur, juste au +moment où y parvenait la nouvelle de l'arrestation de Maximilien; aussi +il faillit leur en coûter cher pour avoir, dans un sentiment de +gratitude, prononcé avec éloge le nom de Robespierre[214]. + +[Note 212: Séance de la Convention du 15 thermidor (2 août 1794), +_Moniteur_ du 16 thermidor.] + +[Note 213: Séance de la Convention du 21 messidor (9 juillet 1794), +_Moniteur_ du 22 messidor.] + +[Note 214: Ceci, tiré d'un pamphlet de Guffroy intitulé: _les +Secrets de Joseph le Bon et de ses complices, deuxième censure +républicaine_, in-8º de 474 p., an III, p. 167.] + +Quand, victime des passions contre-révolutionnaires, Joseph Le Bon +comparut devant la cour d'assises d'Amiens, où du moins l'énergie de son +attitude et la franchise de ses réponses contrastèrent singulièrement +avec l'hypocrisie de ses accusateurs, il répondit à ceux qui +prétendaient, selon la mode du jour, voir en lui un agent, une créature +de Robespierre: «Qu'on ne croie point que ce fût pour faire sortir les +détenus et pour anéantir les échafauds qu'on le proscrivît; non, non; +qu'on lise son discours du 8 à la Convention et celui que Robespierre +jeune prononça la veille aux Jacobins, on verra clairement qu'il +provoquait lui-même l'ouverture des prisons et qu'il s'élevait contre la +multitude des victimes que l'on faisait et que l'on voulait faire +encore[215]....» Et l'accusation ne trouva pas un mot à répondre. «Qu'on +ne s'imagine point», ajouta Le Bon, «que le renversement de Robespierre +a été opéré pour ouvrir les prisons; hélas! non; ç'a été simplement pour +sauver la tête de quelques fripons[216]». L'accusation demeura muette +encore. + +[Note 215: _Procès de Joseph Le Bon_, p. 147, 148.] + +[Note 216: _Ibid._, p. 167.] + +Ces paroles, prononcées aux portes de la tombe, en face de l'échafaud, +par un homme dont l'intérêt au contraire eût été de charger la mémoire +de Maximilien, comme tant d'autres le faisaient alors, sont +l'indiscutable vérité. Il faut être d'une bien grande naïveté ou d'une +insigne mauvaise foi pour oser prétendre que la catastrophe du 9 +thermidor fut le signal du réveil de la justice. Quelle ironie +sanglante! + + + + +IV + + +Que Robespierre ait été déterminé à mettre fin aux actes d'oppression +inutilement et indistinctement prodigués sur tous les points de la +République, qu'il ait été résolu à subordonner la sévérité nationale à +la stricte justice, en évitant toutefois de rendre courage à la +réaction, toujours prête à profiter des moindres défaillances du parti +démocratique; qu'il ait voulu enfin, suivant sa propre expression, +«arrêter l'effusion de sang humain versé par le crime», c'est ce qui est +hors de doute pour quiconque a étudié aux vraies sources, de sang-froid +et d'un esprit impartial, l'histoire de la Révolution française. La +chose était assez peu aisée puisqu'il périt en essayant de l'exécuter. +Or l'homme qui est mort à la peine dans une telle entreprise mériterait +par cela seul le respect et l'admiration de la postérité. + +De son ferme dessein d'en finir avec les excès sous lesquels la +Révolution lui paraissait en danger de périr, il reste des preuves de +plus d'un genre, malgré tout le soin apporté par les Thermidoriens à +détruire les documents de nature à établir cette incontestable vérité. +Il se plaignait qu'on prodiguât les accusations injustes pour trouver +partout des coupables. Une lettre du littérateur Aignan, qui alors +occupait le poste d'agent national de la commune d'Orléans, nous apprend +les préoccupations où le tenait la moralité des dénonciateurs[217]. Il +avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes +même ne fussent victimes de vengeances particulières, persécutés par des +hommes pervers; et ses craintes, hélas! n'ont été que trop justifiées. +Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations +publiques, de les composer de citoyens probes, dévoués, incapables de +sacrifier l'intérêt général à leur intérêt particulier, et décidés à +combattre résolûment tous les abus, sans détendre le ressort +révolutionnaire. + +[Note 217: Lettre à Deschamps, en date du 17 prairial an II (5 juin +1794). Devenu plus tard membre de l'Académie française, Aignan était, +pendant la Révolution, un partisan et un admirateur sincère de +Robespierre. «Je suis bien enchanté du retour de Saint-Just et de +l'approbation que Robespierre et lui veulent bien donner à mes +opérations. Le bien public, l'affermissement de la République une et +indivisible, le triomphe de la vertu sur l'intrigue, tel est le but que +je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime», écrivait-il à son +«cher Deschamps» qui sera frappé avec Robespierre. (_Papiers +inédits_,.., t. 1er, p. 162). Eh bien! telle est la conscience, la +bonne foi de la plupart des biographes, qu'ils font d'Aignan une victime +_de la tyrannie de Robespierre_, tandis qu'au contraire, Aignan fut +poursuivi comme un ami, comme une créature de Maximilien. (Voy. +notamment la _Biographie universelle_, à l'article AIGNAN). Chose +assez singulière, cet admirateur de Robespierre eut pour successeur à +l'Académie française le poète Soumet, qui fut un des plus violents +calomniateurs de Robespierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais +vers. (Voy. _Divine Épopée_.)] + +Les seuls titres à sa faveur étaient un patriotisme et une intégrité à +toute épreuve. Ceux des représentants en mission en qui il avait +confiance étaient priés de lui désigner des citoyens vertueux et +éclairés, propres à occuper les emplois auxquels le comité de Salut +public était chargé de pourvoir. + +Ainsi se formèrent les listes de patriotes trouvées dans les papiers de +Robespierre. Ainsi fut appelé au poste important de la commission des +hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des +gens de bien et de courage en nombre suffisant n'était pas chose facile, +tant d'indignes agents étaient parvenus, en multipliant les actes +d'oppression à jeter l'épouvante dans les coeurs! «Tu me demandes la +liste des patriotes que j'ai pu découvrir sur ma route,» écrivait +Augustin à son frère, «ils sont bien rares, ou peut-être la torpeur +empêchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l'oppression où +se trouvoit la vertu»[218]. + +[Note 218: Lettre en date du 16 germinal an II (5 avril 1794), déjà +citée.] + +Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laissé tomber un +jour du haut de la tribune: «La vertu a toujours été en minorité sur la +terre». Aux approches du 9 thermidor, il fit, dit-on, des ouvertures à +quelques conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractère et +le talent, et il chargea une personne de confiance de demander à +Cambacérès s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprême contre les +révolutionnaires dans le sens du crime[219]. Homme d'une intelligence +supérieure, Cambacérès sentait bien que la justice, l'équité, le bon +droit, l'humanité étaient du côté de Robespierre; mais, caractère +médiocre, il se garda bien de se compromettre, et il attendit patiemment +le résultat du combat pour passer du côté du vainqueur. On comprend +maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de l'Empire, il +disait, en parlant du 9 thermidor: «Ça été un procès jugé, mais non +plaidé». Personne n'eût été plus que lui en état de le plaider en toute +connaissance de cause, s'il eût été moins ami de la fortune et des +honneurs. + +[Note 219: Ce fait a été assuré à M. Hauréau par Godefroy Cavaignac, +qui le tenait de son père; et la personne chargée de la démarche auprès +de Cambacérès n'aurait été autre que Cavaignac lui-même. Pour détacher +de Robespierre ce membre de la Montagne, les Thermidoriens couchèrent +son nom sur une des prétendues listes de proscrits qu'ils faisaient +circuler. Après Thermidor, Cavaignac se rallia aux vainqueurs et trouva +en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la réaction.] + +Tandis que Robespierre gémissait et s'indignait de voir des préjugés +incurables, ou des choses indifférentes, ou de simples erreurs érigés en +crimes[220], ses collègues du comité de Salut public et du comité de +Sûreté générale proclamaient bien haut, au moment même où la hache +allait le frapper, que les erreurs de l'aristocratie étaient des crimes +irrémissibles[221]. La force du gouvernement révolutionnaire devait être +centuplée, disaient-ils, par la chute d'un homme dont la popularité +était trop grande pour une République[222]. + +[Note 220: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 221: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor (28 +juillet 1794) Voy. le _Moniteur_ du 12.] + +[Note 222: _Ibid._] + +Le désir d'en finir avec la Terreur était si loin de la pensée des +hommes de Thermidor, que, dans la matinée du 10, faisant allusion aux +projets de Robespierre de ramener au milieu de la République «la justice +et la liberté exilées», ils s'élevèrent fortement contre l'étrange +présomption de ceux qui voulaient arrêter le cours _majestueux, +terrible_ de la Révolution française[223]. + +[Note 223: Discours de Barère à la séance du 10 thermidor +(_Moniteur_ du 12).] + +Les anciens membres des comités nous ont du reste laissé un aveu trop +précieux pour que nous ne saisissions pas l'occasion de le mettre encore +une fois sous les yeux du lecteur. Il s'agit des séances du comité de +Salut public à la veille même de la catastrophe: «Lorsqu'on faisoit le +tableau des circonstances malheureuses où se trouvait la chose publique, +disent-ils, chacun de nous cherchoit des mesures et proposoit des +moyens. Saint-Just nous arrêtoit, jouoit l'étonnement de n'être pas dans +la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les coeurs +étoient fermés, suivant lui; qu'il ne connaissoit rien, qu'il ne +concevoit pas cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque +instant, et il nous conjuroit, au nom de la République, de revenir à des +idées plus justes, à des mesures plus sages[224]». C'étaient ainsi, +ajoutent-ils, que le _traître_ les tenait en échec, paralysait +leurs mesures et refroidissait leur zèle[225]. Saint-Just se contentait +d'être ici l'écho des sentiments de son ami, qui, certainement, n'avait +pas manqué de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre +plaisir à multiplier les actes d'oppression et à rendre les institutions +révolutionnaires odieuses par des excès[226]. + +[Note 224: _Réponse des membres des deux anciens comités de Salut +public et de Sûreté générale aux imputations de Laurent Lecointre_, +note [illisible] Voy. p. 107.] + +[Note 225: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_.] + +[Note 226: Discours du 8 thermidor.] + +Un simple rapprochement achèvera de démontrer cette vérité, à savoir que +le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables +lettres, trouvées dans les papiers de Robespierre, il y avait une +certaine quantité de lettres anonymes pleines d'invectives, de bave, de +fiel, comme sont presque toujours ces oeuvres de lâcheté et d'infamie. +Plusieurs de ces lettres provenant du même auteur, et remarquables par +la beauté et la netteté de l'écriture, contenaient, au milieu de +réflexions sensées et de vérités, que Robespierre était le premier à +reconnaître, les plus horribles injures contre le comité de Salut +public. A la suite de son rapport, Courtois ne manqua pas de citer avec +complaisance une de ces lettres où il était dit que Tibère, Néron, +Caligula, Auguste, Antoine et Lépide n'avaient jamais rien imaginé +d'aussi horrible que ce qui se passait[227]. Et Courtois de +s'extasier,--naturellement[228]. + +[Note 227: Pièce à la suite du rapport de Courtois, numéros XXXI et +XXXII.] + +[Note 228: P. 18 du rapport.] + +Ces lettres étaient d'un homme de loi, nommé Jacquotot, demeurant rue +Saint-Jacques. Robespierre ne se préoccupait guère de ces lettres et de +leur auteur, dont, sur plus d'un point du reste, il partageait les +idées. Affamé de persécution comme d'autres de justice, l'ancien avocat, +lassé en quelque sorte de la tranquillité dans laquelle il vivait au +milieu de cette Terreur dont il aimait tant à dénoncer les excès, +écrivit une dernière lettre, d'une violence inouïe, où il stigmatisa +rudement la politique extérieure et intérieure du comité de Salut +public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, cette fois, il +adressa sa missive à Saint-Just: «Jusqu'à présent j'ai gardé l'anonyme, +mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans +ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe[229].» + +[Note 229: L'original de cette lettre est aux _Archives_. Elle +porte en suscription: Au citoyen Saint-Just, député à la Convention et +membre du comité de Salut public.] + +D'autres, les Legendre, les Bourdon (de l'Oise), par exemple, se fussent +empressés d'aller déposer ce libelle sur le bureau du comité afin de +faire montre de zèle, eussent réclamé l'arrestation de l'auteur; +Saint-Just n'y fit nulle attention; il mit la lettre dans un coin, garda +le silence, et Jacquotot continua de vivre sans être inquiété jusqu'au 9 +thermidor. Mais, au lendemain de ce jour néfaste, les glorieux +vainqueurs trouvèrent les lettres du malheureux Jacquotot, et, sans +perdre un instant, ils le firent arrêter et jeter dans la prison des +Carmes[230], tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal +du réveil de la modération, de la justice et de l'humanité! + +[Note 230: Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot: «Paris, le 11 +thermidor.... Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent +que le nommé Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13, +sera mis sur-le-champ en état d'arrestation dans la maison de détention +dite des Carmes; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera +faite, et ceux qui paraîtront suspects seront portés au comité de Sûreté +générale de la Convention nationale. Barère, Dubarran, Billaud-Varenne, +Robert Lindet, Jagot, Voulland, Moïse Bayle, C.-A. Prieur, +Collot-d'Herbois, Vadier.» (_Archives_. coll. 119.)] + + + + +V + + +C'est ici le lieu de faire connaître par quels étranges procédés, par +quels efforts incessants, par quelles manoeuvres criminelles les ennemis +de Robespierre sont parvenus à ternir sa mémoire aux yeux d'une partie +du monde aveuglé. Nous dirons tout à l'heure de quelle réputation +éclatante et pure il jouissait au moment de sa chute, et pour cela nous +n'aurons qu'à interroger un de ses plus violents adversaires. Disons +auparavant ce qu'on s'est efforcé d'en faire, et comment on a tenté de +l'assassiner au moral comme au physique. + +Un historien anglais a écrit: «De tous les hommes que la Révolution +française a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus +remarquable.... Aucun homme n'a été plus mal représenté, plus défiguré +dans les portraits qu'ont faits de lui les annalistes contemporains de +toute espèce[231].» Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils à des +malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change, +sont les premiers à crier: au voleur! les Thermidoriens, comme on l'a +vu, mettaient tout en oeuvre pour rejeter sur Robespierre la +responsabilité des crimes dont ils s'étaient couverts. D'où ce cri +désespéré de Maximilien: «J'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'être +souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes +pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de +l'humanité[232].» Et ces hommes, quels étaient-ils? Ceux-là mêmes qui +avaient poursuivi les Dantonistes avec le plus d'acharnement. Nous le +savons de Robespierre lui-même: «Que dirait-on si les auteurs du complot +... étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Desmoulins à +l'échafaud[233]?» Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion +étaient Vadier, Amar, Voulland, Billaud-Varenne. Ah! à cette heure +suprême, est-ce qu'un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu'une +voix secrète ne lui reprocha pas amèrement de s'être laissé tromper au +point de consentir à abandonner ces citoyens illustres? + +[Note 231: Alison, _History of Europe_, t. II, p. 145.] + +[Note 232: Discours du 8 thermidor.] + +[Note 233: _Ibid._] + +Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songèrent +pas tout d'abord à faire de Maximilien le bouc émissaire de la Terreur; +au contraire, ainsi qu'on l'a vu déjà, ils le dénoncèrent bien haut +comme ayant voulu arrêter le cours _majestueux, terrible_ de la +Révolution. Il est si vrai que le coup d'État du 9 thermidor eut un +caractère ultra-terroriste, qu'après l'événement Billaud-Varenne et +Collot-d'Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d'Herbois +comme entachés d'aristocratie[234]. Et, le 19 fructidor (1er septembre +1794), on entendait encore le futur duc d'Otrante, l'exécrable Fouché, +s'écrier: «Toute pensée d'indulgence est une pensée contre +-révolutionnaire[235].» + +[Note 234: Aucun historien, que je sache, n'a jusqu'à ce jour +signalé cette particularité.] + +[Note 235: Voy. le _Moniteur_ du 19 fructidor an II (5 +septembre 1794).] + +Mais quand la contre-révolution en force fut venue s'asseoir sur les +bancs de la Convention, quand les portes de l'Assemblée eurent été +rouvertes à tous les débris des partis girondin et royaliste, quand la +réaction enfin se fut rendue maîtresse du terrain, les Thermidoriens +changèrent de tactique, et ils s'appliquèrent à charger Robespierre de +tout le mal qu'il avait tenté d'empêcher, de tous les excès qu'il avait +voulu réprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver +à leurs fins sont à peine croyables. + +On commença par chercher à ternir le renom de pureté attaché à sa vie +privée. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes, +il ne manqua pas de misérables pour lancer contre le géant tombé des +libelles remplis des plus dégoûtantes calomnies. Dès le 27 thermidor (14 +août 1794), un des hommes les plus vils et les plus décriés de la +Convention, un de ceux dont Robespierre aurait aimé à punir les excès et +les dilapidations, l'ex-comte de Barras, le digne acolyte de Fréron, +osait, en pleine tribune, l'accuser d'avoir entretenu de nombreuses +concubines, de s'être réservé la propriété de Monceau pour ses plaisirs, +tandis que Couthon s'était approprié Bagatelle, et Saint-Just le +Raincy[236]. Et les voûtes de la Convention ne s'écroulèrent pas quand +ces turpitudes tombèrent de la bouche de l'homme qui plus tard achètera, +du fruit de ses rapines peut-être, le magnifique domaine de +Grosbois[237]. + +[Note 236: _Moniteur_ du 29 thermidor (16 août 1794).] + +[Note 237: De graves accusations de dilapidation furent dirigées +contre Barras et Fréron, notamment à la séance de la Convention du 2 +vendémiaire an III (_Moniteur_ du 6 vendémiaire, 27 septembre +1794). L'active participation de ces deux représentants au coup d'État +de Thermidor contribua certainement à les faire absoudre par +l'Assemblée. Consultez à ce sujet les Mémoires de Barère qui ici ont un +certain poids. (T. IV, p. 223.) L'auteur assez favorable d'une vie de +Barras, dans la _Biographie universelle_ (Beauchamp), assure que ce +membre du Directoire recevait des pots-de-vin de 50 à 100,000 francs des +fournisseurs et hommes à grandes affaires qu'il favorisait. Est-il vrai +que, devenu vieux, Barras ait senti peser sur sa conscience, comme un +remords, le souvenir du 9 thermidor? Voici ce qu'a raconté à ce sujet M. +Alexandre Dumas: «Barras nous reçut dans son grand fauteuil qu'il ne +quittait guère plus vers les dernières années de sa vie. Il se rappelait +parfaitement mon père, l'accident qui l'avait éloigné du commandement de +la force armée au 13 vendémiaire, et je me souviens qu'il me répéta +plusieurs fois, ce jour-là, ces paroles, que je reproduis textuellement: +«Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain: je +n'ai que deux regrets, je devrais dire deux remords, et ce seront les +seuls qui seront assis à mon chevet le jour où je mourrai: J'ai le +double remords d'avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor, et élevé +Bonaparte par le 13 vendémiaire.» (_Mémoires d'Alexandre Dumas_, t. +V, p. 299.)] + +Barras ne faisait du reste qu'accroître et embellir ici une calomnie +émanée de quelques misérables appartenant à la société populaire de +Maisons-Alfort, lesquels, pour faire leur cour au parti victorieux, +eurent l'idée d'adresser au comité de Sûreté générale une dénonciation +contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand +mercier de la rue Béthisy, dont jadis Maximilien avait tenu l'enfant sur +les fonts de baptême. Deschamps avait loué à Maisons-Alfort une maison +de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et où +ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des +dénonciateurs, la maison de campagne se tranforme en superbe maison +d'émigré où Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de +l'état-major de Paris venaient se livrer à des orgies, courant à cheval +quatre et cinq de front à bride abattue, et renversant les habitants qui +avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Quelques lignes plus +loin, il est vrai, il est dit que Robespierre, Couthon et Saint-Just +avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient changé +d'avis. 11 ne faut point demander de logique à ces impurs artisans de +calomnies[238]. + +[Note 238: Les signataires de cette dénonciation méritent d'être +connus: c'étaient Preuille, vice-président, Bazin et Trouvé, secrétaires +de la Société populaire de Maisons-Alfort. Voyez cette dénonciation, +citée _in extenso_, à la suite d'un rapport de Courtois sur les +événements du 9 Thermidor, p. 83.--Les dénonciateurs se plaignaient +surtout qu'à la date du 28 thermidor, Deschamps n'eût pas encore été +frappé du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas à être rempli; le +pauvre Deschamps fut guillotiné le 5 fructidor an II (22 août 1794).] + +Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut +s'attendre à tout de la part de certaines natures perverses; mais +qu'elles se soient produites à la face d'une Assemblée qui si longtemps +avait été témoin des actes de Robespierre; qu'aucune protestation n'ait +retenti à la lecture de cette pièce odieuse, c'est à confondre +l'imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez +Robespierre et _ses complices_, suivant l'expression thermidorienne, +n'osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais +un peu plus tard, et la réaction grandissant, il jugea à propos d'en +orner le discours prononcé par lui à la Convention sur les événements +du 9 thermidor, la veille de l'anniversaire de cette catastrophe. + +Comme Barras, Courtois trouva moyen de surenchérir sur cette +dénonciation signée de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procédé +qui lui était familier, comme on le verra bientôt, confondant +Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien était +complètement étranger, et même avec quelques-uns de ses proscripteurs, +proscrits à leur tour, il nous peint ceux qu'il appelle _nos +tyrans_ prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de +leurs débauches, Auteuil, Passy, Vanves et Issy [239]. C'est là que +d'après des notes anonymes [240], on nous montre Couthon s'apprêtant à +établir son trône à Clermont, promettant quatorze millions pour +l'embellissement de la ville, et se faisant préparer par ses créatures +un palais superbe à Chamallière![241] Tout cela dit et écouté +sérieusement. + +[Note 239: Rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 24.] + +[Note 240: Voyez ces notes à la suite du rapport de Courtois sur les +événements du 9 thermidor, p. 80] + +[Note 241: _Ibid._, p. 31. J'ai eu entre les mains l'original +de cette note, en marge de laquelle Courtois a écrit: _Verités +tardives!_] + +Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé: +_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, il n'y a +qu'un pas. Dans cette oeuvre, où tant d'écrivains, hélas! ont été puiser +des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit, à petit +bruit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant +à toutes sortes d'excès, au milieu d'images lubriques réfléchies par des +glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d'une main +tremblante de débauches des arrêts de proscription, et laissant échapper +devant des prostituées la confidence qu'il y aurait bientôt plus de six +mille Parisiens égorgés[242]. Voilà bien le pendant de la fameuse scène +d'ivresse chez Mme de Saint-Amaranthe. C'est encore dans ce livre +honteux qu'on nous montre Robespierre disposé à frapper d'un seul coup +la majorité de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes +souterrains, des catacombes où l'on pût enterrer «des immensités de +cadavre»[243]. Jamais romanciers à l'imagination pervertie, depuis Mme +de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n'ont aussi lâchement abusé du +droit que se sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des +oeuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus, +et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours. + +[Note 242: _Histoire de la Révolution, par deux amis de la +liberté_, t. XIII p. 300 et 301.] + +[Note 243: _Ibid._, p. 362, 364. C'est encore là, une +amplification du récit de Courtois. Voyez son rapport sur les événements +du 9 thermidor, p. 9.] + +Devant ces inventions de la haine où l'ineptie le dispute à l'odieux, la +conscience indignée se révolte; mais il faut surmonter son dégoût, et +pénétrer jusqu'au fond de ces sentines du coeur humain pour juger ce +dont est capable la rage des partis. Ces mêmes _Amis de la liberté_ +ont inséré dans leur texte, comme un document sérieux, une lettre +censément trouvée dans les papiers de Robespierre, et signée +_Niveau_, lettre d'un véritable fou, sinon d'un faussaire. C'est un +tissu d'absurdités dont l'auteur, sur une foule de points, semble +ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le +genre de celle-ci: «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous +est dévolue; car nous reconnaissons avec vous qu'il faut un seul maître +aux Français». On comprend dès lors que d'honnêtes historiens, comme les +«_deux Amis de la liberté_», n'aient pas négligé une telle pièce. +Cette lettre ne figure pas à la suite du premier rapport de Courtois: ce +représentant l'aurait-il dédaignée? C'est peu probable. Il est à +présumer plutôt qu'elle n'était pas encore fabriquée à l'époque où il +écrivit son rapport[244]. + +[Note 244: Les éditeurs des _Papiers inédits_ ont donné cette +lettre comme inédite; ils n'avaient pas lu apparemment _l'Histoire de +la Révolution par deux amis de la liberté_. Voy. _Papiers +inédits_, t. I, p. 261.] + + + + +VI + + +J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si +quelque chose est de nature à donner du poids aux graves soupçons dont +reste encore chargée la mémoire de Danton, c'est d'avoir eu pour ami +intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d'astuce, de +friponnerie et de lâcheté, Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé +dès le mois de juillet 1793 comme s'étant rendu coupable de +dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait, +mandé devant le comité de Salut public par un arrêté portant la +signature de Robespierre[245]. Les faits ne s'étant pas trouvés +suffisamment établis, il n'avait pas été donné suite à la plainte; mais +de l'humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentrée, se +donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor[246]. Chargé +du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Couthon, Saint-Just +et autres, Courtois s'acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et +une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n'en doute pas, sera +étrangement surprise de la facilité avec laquelle cet homme a pu, à +l'aide des plus grossiers mensonges, de faux matériels, égarer pendant +si longtemps l'opinion publique. + +[Note 245: Voici cet arrêté: «Du 30 juillet 1793, les comités de +Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Beffroy, député du +département de l'Aisne, et Courtois, député du département de l'Aube, +seront amenés sur-le-champ au comité de Salut public pour être entendus. +Chargent le maire de Paris de l'exécution du présent arrêté. +Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Laignelot, Amar, +Legendre.»] + +[Note 246: Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pas moins +constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus +précieux de Robespierre, était bien capable de spéculer sur les +fourrages de la République. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut +éliminé du Tribunal à cause de ses tripotages sur les grains. Devenu +riche, il acheta en Lorraine une terre où il vécut isolé jusqu'en 1814. +On raconte qu'en Belgique, où il se retira sous la Restauration, les +réfugiés s'éloignaient de lui avec dégoût. Voyez à ce sujet les +_Mémoires de Barère_ t. III, p. 253.] + +Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien +distinctes[247]: le rapport proprement dit et les pièces à l'appui. +Voici en quels termes un écrivain royaliste, peu suspect de partialité +pour Robespierre, a apprécié ce rapport: «Ce n'est guère qu'une mauvaise +amplification de collège, où le style emphatique et déclamatoire va +jusqu'au ridicule[248].» L'emphase et la déclamation sont du fait d'un +méchant écrivain; mais ce qui est du fait d'un malhonnête homme, c'est +l'étonnante mauvaise foi régnant d'un bout à l'autre de cette indigne +rapsodie. Il ne faut pas s'imaginer, d'ailleurs, que Courtois en soit +seul responsable; d'autres y ont travaillé;--Guffroy notamment.--C'est +bien l'oeuvre de la faction thermidorienne, de cette association de +malfaiteurs pour laquelle le monde n'aura jamais assez de mépris. + +[Note 247: Il y a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se +garder de confondre: le premier, sur les papiers trouvés chez +Robespierre et autres, présenté à la Convention dans la séance du 16 +nivôse de l'an III (5 janvier 1795), imprimé par ordre de la Convention, +in-8° de 408 p.; le second, sur les événements du 9 thermidor, prononcé +le 8 thermidor de l'an III (26 juillet 1795), et également imprimé par +ordre de la Convention, in-8° de 220 p.; ce dernier précédé d'une +préface en réponse aux détracteurs de la journée du 9 thermidor.] + +[Note 248: Michaud jeune, Article COURTOIS, dans la _Biographie +universelle_.] + +La tactique de la faction, tactique suivie, depuis, par tous les +écrivains et historiens de la réaction, a été d'attribuer à Robespierre +tout le mal, toutes les erreurs inséparables des crises violentes d'une +révolution, et tous les excès qu'il combattit avec tant de courage et de +persévérance. Le rédacteur du laborieux rapport où l'on a cru ensevelir +pour jamais la réputation de Maximilien a mis en réquisition la +mythologie de tous les peuples. L'amant de Dalila, Dagon, Gorgone, +Asmodée, le dieu Vishnou et la bête du Gévaudan, figurent pêle-mêle dans +cette oeuvre. César et Sylla, Confucius et Jésus-Christ, Épictète et +Domitien, Néron, Caligula, Tibère, Damoclès s'y coudoient, fort étonnés +de se trouver ensemble; voilà pour le ridicule. + +Voici pour l'odieux: De l'innombrable quantité de lettres trouvées chez +Robespierre on commença par supprimer tout ce qui était à son honneur, +tout ce qui prouvait la bonté de son coeur, la grandeur de son âme, +l'élévation de ses sentiments, son horreur des excès, sa sagesse et son +humanité. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons +pu remettre une partie en lumière, celles du général Hoche, la +correspondance échangée entre les deux frères et une foule d'autres +pièces précieuses à jamais perdues pour l'histoire. Ce fut un des +larrons de Thermidor, le député Rovère, qui le premier se plaignit qu'on +eut _escamoté_ beaucoup de pièces[240]. Courtois, comme on sait, +s'en appropria la plus grande partie[250]. Portiez (de l'Oise) en eut +une bonne portion; d'autres encore participèrent au larcin. Les uns et +les autres ont fait commerce de ces pièces, lesquelles se trouvent +aujourd'hui dispersées dans des collections particulières. Enfin une +foule de lettres ont été rendues aux intéressés, notamment celles +adressées à Robespierre par nombre de ses collègues, dont les +Thermidoriens payèrent par là la neutralité, ou même achetèrent +l'assistance. + +[Note 249: Séance de la Convention du 20 frimaire an III (10 +décembre 1794), _Moniteur_ du 22 frimaire.] + +[Note 250: En 1816, le domicile de Courtois fut envahi par les +ordres du ministre de la police Decaze, et tout ceux de ses papiers +qu'il n'avait point vendus ou cédés se trouvèrent saisis. Casimir Perier +lui en fit rendre une partie après 1830.] + +Même au plus fort de la réaction, ces inqualifiables procédés +soulevèrent des protestations indignées. Dans la séance du 29 pluviôse +de l'an III (17 février 1795), le représentant Montmayou réclama +l'impression générale de toutes les pièces, afin que tout fût connu du +peuple et de la Convention, et un député de la Marne, nommé Deville, se +plaignit que l'on n'eût imprimé que ce qui avait paru favorable au parti +sous les coups duquel avait succombé Robespierre [251]. Les voûtes de la +Convention retentirent ce jour-là des plus étranges mensonges. Le +boucher Legendre, par exemple, se vanta de n'avoir jamais écrit à +Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrétion de ses alliés de +Thermidor; peut-être lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, où se lit +cette phrase déjà citée: «Une reconnaissance immortelle s'épanche vers +Robespierre toutes les fois qu'on pense à un homme de bien.» Gardée par +malice ou par mégarde, cette lettre devait paraître plus tard comme pour +attester la mauvaise foi de Legendre [252]. + +[Note 251: Journal des débats et des décrets de la Convention, +numéro 877, p. 415.] + +[Note 252: Nous avons déjà cité cette lettre en extrait dans notre +premier volume de l'Histoire de Robespierre. Voyez-la, du reste, dans +les Papiers inédits, t. I, p. 180.] + +Le même député avoua--aveu bien précieux--qu'une foule d'excellents +citoyens avaient écrit à Robespierre, et que c'était à lui que, de +toutes les parties de la France, s'adressaient les demandes des +infortunés et les réclamations des opprimés [253]. Preuve assez +manifeste qu'aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un +terroriste ni pour l'ordonnateur des actes d'oppression dont il était le +premier à gémir. Décréter l'impression de pareilles pièces, n'était-ce +point condamner et flétrir les auteurs de la journée du 9 thermidor? +André Dumont, devenu l'un des insulteurs habituels de la mémoire de +Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de +n'avoir pas écrit au vaincu:--«Tes lettres sont au _Bulletin_», lui +cria une voix.--Choudieu vint ensuite, et réclama à son tour +l'impression générale de toutes les pièces trouvées chez +Robespierre.--«Cette impression», dit-il, «fera connaître une partialité +révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice +que l'on réclame. On verra qu'on a choisi toutes les pièces qui +pouvaient satisfaire des vengeances particulières pour refuser la +publicité des autres[254]». L'honnête Choudieu ne se doutait pas alors +que les auteurs du rapport n'avaient pas reculé devant des faux +matériels. L'Assemblée se borna à ordonner l'impression de la +correspondance des représentants avec Maximilien, mais on se garda bien, +et pour cause, de donner suite à ce décret. + +[Note 253: Journal des débats et des décrets de la Convention, +numéro 877.] + +[Note 254: _Moniteur_ du 3 ventôse an III (21 février 1795).] + + + + +VII + + +On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec +quelle effroyable mauvaise foi a été conçu le rapport de Courtois. Tous +les témoignages d'affection, d'enthousiasme et d'admiration adressés à +Robespierre y sont retournés en arguments contre lui. Et il faut voir +comment sont traités ses enthousiastes et ses admirateurs. Crime à un +écrivain nommé Félix d'avoir exprimé le désir de connaître un homme +aussi vertueux[255]; crime à un vieillard de quatre-vingt-sept ans +d'avoir regardé Robespierre comme le messie annoncé pour réformer toutes +choses[256]; crime à celui-ci d'avoir baptisé son enfant du nom de +Maximilien; crime à celui-là d'avoir voulu rassasier ses yeux et son +coeur de la vue de l'immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en +Bourgogne, de l'avoir regardé comme la pierre angulaire de l'édifice +constitutionnel, etc.[257]. Naturellement Robespierre est un profond +scélérat d'avoir été l'objet de si chaudes protestations[258]. S'il faut +s'en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n'appartient +qu'aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant +de marques d'amour et de soulever les applaudissements de tout un +peuple. + +[Note 255: P. 10 du rapport de Courtois.] + +[Note 256: P. 11.] + +[Note 257: Toutes les lettres auxquelles il est fait allusion +figurent à la suite du rapport de Courtois.] + +[Note 258: P. 13 du rapport.] + +Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout +concourait à prouver que c'était un parfait homme de bien, les +Thermidoriens ont usé d'un stratagème digne de l'école jésuitique dont +ils procèdent si directement. Ils ont fait l'amalgame le plus étrange +qui se puisse imaginer. Ainsi le rapport de Courtois roule sur une foule +de lettres et de pièces entièrement étrangères à Maximilien, lettres +émanées de patriotes très sincères, mais quelquefois peu éclairés, et +dont certaines expressions triviales ou exagérées ont été relevées avec +une indignation risible, venant d'hommes comme les Thermidoriens. Ce +rapport est plein, du reste, de réminiscences de Louvet, et l'on sent +que le rédacteur était un lecteur assidu, sinon un collaborateur des +journaux girondins. La soif de la domination qu'il prête si gratuitement +à Robespierre, et qui chez d'autres, selon lui,--chez les Thermidoriens +sans doute--peut venir d'un mouvement louable, naquit chez le premier de +l'égoïsme et de l'envie[259]. Quel égoïste en effet! Jamais homme ne +songea moins à ses intérêts personnels; l'humanité et la patrie +occupèrent uniquement ses pensées. Quant à être envieux, beaucoup de ses +ennemis avaient de fortes raisons pour l'être de sa renommée si pure, +mais lui, pourquoi et de qui l'aurait-il été? + +[Note 259: P. 23 du rapport.--Le rapporteur veut bien avouer (p. 25) +que quelques hommes _superficiels_ ont cru au courage de +Robespierre. D'après Courtois, ce courage n'était que de l'insolence. Il +y a toutefois là un aveu involontaire dont il faut tenir compte, surtout +quand on songe que tant d'écrivains, parmi lesquels on a le regret de +voir figurer M. Thiers,--je ne parle pas de Proudhon--ont fait de +Robespierre un être faible, timide, pusillanime]. + +Un exemple fera voir jusqu'où Courtois a poussé la déloyauté. Dans les +papiers trouvés chez Robespierre il y a un certain nombre de lettres +anonymes, plus niaises et plus bêtes les unes que les autres. Le premier +devoir de l'homme qui se respecte est de fouler aux pieds ces sortes de +lettres, monuments de lâcheté et d'ineptie. Mais les Thermidoriens!! +Parmi ces lettres s'en trouve une que le rapporteur dit être écrite sur +le ton d'une réponse, et qui n'est autre chose qu'une plate et ignoble +mystification. On y parle à Robespierre de la _nécessité_ de fuir +un théâtre où il doit bientôt paraître pour la dernière fois; on +l'engage à venir jouir des trésors qu'il a amassés; tout cela écrit d'un +style et d'une orthographe impossibles. Courtois n'en a pas moins feint +de prendre cette lettre au sérieux, et, après en avoir cité un assez +long fragment, auquel il a eu grand soin de restituer une orthographe +usuelle, afin d'y donner un air un peu plus véridique, il s'écrie +triomphalement: «Voilà l'incorruptible, le désintéressé +Maximilien[260]!» Non, je ne sais si dans toute la comédie italienne on +trouverait un fourbe pareil. + +[Note 260: Rapport de Courtois, p. 54.--On a honte vraiment d'être +obligé de prémunir le lecteur contre de si grossières inventions. Voici +le commencement de cette lettre dont les Thermidoriens ont cru avoir +tiré un si beau parti, et que nous avons transcrite aux _Archives_ +sur l'original, en en respectant soigneusement l'orthographe: «Sans +doute vous être inquiette de ne pas avoire reçu plutôt des nouvelles des +effet que vous m'avez fait adresser pour continuer le plan de faciliter +votre retraite dans ce pays, soyez tranquille sur tout les objest que +votre adresse a su me fair parvenir depuis le commencement de vos +crainte personnel et non pas sans sujet, vous savez que je ne doit vous +faire de reponce que par notre courrier ordinaire comme il a été +interrompu par sa dernière course, ce qui est cause de mon retard +aujourd'huit, mais lorsque vous la rêceverêz vous emploirêz toute la +vigilance que l'exige la nesesité de fuir un théâtre ou vous deviez +bientôt paraître et disparaître pour la dernière fois; il est inutil de +vous rappeller toutes les raison qui vous expose car ce dernier pas qui +vient de vous mettre sur le soffa de la présidence vous raproche de +l'échafaut ou vous verriez cette canaille qui vous cracherait au visage +comme elle a fait à ceux que vous avez jugé, l'Égalité, dit d'Orléans, +vous en fournit un assez grand exemple, etc. + +«Je finis notre courrier parti je vous attend pour reponce.» + +Cette lettre, d'un fou ou d'un mystificateur, porte en suscription: «Au +cytoyen cytoyen Robespierre, président de la Convention national, en son +hotel, a Paris.» (_Archives_, F. 7, 4436.)] + +Au reste, de quoi n'étaient pas capables des gens qui ne reculaient +point devant des faux matériels? Courtois et ses amis, comme s'ils +eussent eu le pressentiment qu'un jour ou l'autre leurs fraudes +finiraient par être découvertes, refusaient avec obstination de rendre +les originaux des pièces saisies chez les victimes de Thermidor. Il +fallut que Saladin, au nom de la commission des Vingt et un, chargée de +présenter un rapport sur les anciens membres des comités, menaçât +Courtois d'un décret de la Convention, pour l'amener à une restitution. +Mais cet habile artisan de calomnies eut bien soin de ne rendre que les +pièces dont l'existence se trouvait révélée par l'impression, et il +garda le reste; de sorte que ce fameux rapport qui, depuis si longues +années fait les délices de la réaction, est à la fois l'oeuvre d'un +faussaire et d'un voleur. + + + + +VIII + + +Nous avons déjà signalé en passant plusieurs des fraudes de Courtois, et +le lecteur ne les a sans doute pas oubliées. Ici, au lieu des écrivains +mercenaires dont parlait Maximilien, on a généralisé et l'on a écrit: +_les écrivains_; là, au lieu d'une couronne _civique_, on lui +fait offrir _la couronne_, et cela suffit au rapporteur pour +l'accuser d'avoir aspiré à la royauté. Mais de tous les faux commis par +les Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, il n'en est +pas de plus odieux que celui qui a consisté à donner comme adressée à +Maximilien une lettre écrite par Charlotte Robespierre à son jeune frère +Augustin, dans un moment de dépit et de colère. A ceux qui révoqueraient +en doute l'infamie et la scélératesse de cette faction thermidorienne +que Charles Nodier a si justement flétrie du nom d'exécrable, de ces +_sauveurs de la France_, comme disent les fanatiques de Mme +Tallien, il n'y a qu'à opposer l'horrible trame dont nous allons placer +le récit sous les yeux de nos lecteurs. Les individus coupables de ce +fait monstreux étaient, à coup sûr, disposés à tout. On s'étonnera moins +que Robespierre ait eu la pensée de dénoncer à la France ces hommes +«couverts de crimes», les Fouché, les Tallien, les Rovère, les Bourdon +(de l'Oise) et les Courtois. Je ne sais même s'il ne faut pas +s'applaudir à cette heure des faux dont nous avons découvert les preuves +authentiques, et qui resteront comme un monument éternel de la bassesse +et de l'immoralité de ces misérables. + +Charlotte Robespierre aimait passionnément ses frères. Depuis sa sortie +du couvent des Manares, elle avait constamment vécu avec eux et, grâce +aux libéralités de Maximilien, qui suppléaient à la modicité de son +patrimoine, elle avait pu jouir d'une existence honorable et aisée. +Séparée de lui pendant la durée de la Constituante et de l'Assemblée +législative, elle était venue le rejoindre après l'élection d'Augustin à +la Convention nationale, et elle avait pris un logement dans la maison +de Duplay. Toute dévouée à des frères adorés, elle était malheureusement +affectée d'un défaut assez commun chez les personnes qui aiment +beaucoup: elle était jalouse, jalouse à l'excès. Cette jalousie, jointe +à un caractère assez difficile, fut plus d'une fois pour Maximilien une +cause de véritable souffrance. Charlotte avait accompagné Augustin +Robespierre dans une de ses missions dans le Midi; mais elle avait dû +précipitamment quitter Nice, sur l'ordre même de son frère, à la suite +de très vives discussions avec Mme Ricord, dont les prévenances pour +Augustin l'avaient vivement offusquée. + +Fort contrariée d'avoir été ainsi congédiée, elle était revenue à Paris +le coeur gonflé d'amertume. A son retour, Augustin ne mit point le pied +chez sa soeur, et, sans l'avoir vue, il repartit pour l'armée +d'Italie[261]. Charlotte en garda un ressentiment profond. Au lieu de +s'expliquer franchement auprès de son frère aîné sur ce qui s'était +passé entre elle, Mme Ricord, et Augustin, elle alla récriminer +violemment contre ce dernier dans le cercle de ses connaissances, sans +se soucier du scandale qu'elle causait. Ce fut en apprenant ces +récriminations que Robespierre jeune écrivit à son frère: «Ma soeur n'a +pas une seule goutte de sang qui ressemble au nôtre. J'ai appris et j'ai +vu tant de choses d'elle que je la regarde comme notre plus grande +ennemie. Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la +loi.... Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire +partir pour Arras, et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre +désespoir commun. Elle voudrait nous donner la réputation de mauvais +frères[262].» + +[Note 261: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 125.] + +[Note 262: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_ (F +7, 4436, liasse R.), ne porte point de date. Elle figure à la suite du +rapport de Courtois, sous le numéro XLII (_a_).] + +Maximilien, dont le caractère était aussi doux et aussi conciliant dans +l'intérieur que celui de Charlotte était irritable, n'osa adresser de +reproches à sa soeur, craignant de l'animer encore davantage contre +Augustin; mais Charlotte vit bien, à sa froideur, qu'il était mécontent +d'elle[263]. Son dépit s'en accrut, et Augustin n'étant pas allé la voir +en revenant de sa seconde mission dans le Midi, elle lui écrivit, le 18 +messidor, la lettre suivante: «Votre aversion pour moi, mon frère, loin +de diminuer comme je m'en étois flattée, est devenue la haine la plus +implacable, au point que ma vue seule vous inspire de l'horreur; ainsi, +je ne dois pas espérer que vous soyez assez calme pour m'entendre; c'est +pourquoi je vais essayer de vous écrire....» + +[Note 263: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 126.] + +Cette lettre est longue, très longue et d'une violence extrême; on +s'aperçoit qu'elle a été écrite sous l'empire de la plus aveugle +irritation, et cependant, au milieu des expressions de colère: _Si +vous pouvez, dans le désordre de vos passions, distinguer la voix du +remords.... Que cette passion de la haine doit être affreuse, +puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier_ ... on sent bien +vibrer la corde douce et tendre de l'affection fraternelle, et les +sentiments de la soeur aimante percent instinctivement à travers +certaines paroles de fureur irréfléchie. On l'avait, s'il faut l'en +croire, indignement calomniée auprès de son frère[264]. Ah! si vous +pouviez lire au fond de mon coeur, lui disait-elle, «vous y verriez, +avec la preuve de mon innocence, que rien ne peut en effacer +l'attachement tendre qui me lie à vous, et que c'est le seul sentiment +auquel je rapporte toutes mes affections; sans cela me plaindrois-je de +votre haine? Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont +indifférens et que je méprise! Jamais leur souvenir ne viendra me +troubler; mais être haïe de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de +les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse +que je le suis». Puis, après avoir déclaré à son frère Augustin que, +_sa haine pour elle étant trop aveugle pour ne pas se porter sur tout +ce qui lui porterait quelque intérêt_, elle était disposée à quitter +Paris sous quelques jours, elle ajoutait: «_Je vous quitte donc +puisque vous l'exigez_; mais, malgré vos injustices, mon amitié pour +vous est tellement indestructible que je ne conserverai aucun +ressentiment du _traitement cruel que vous me faites essuyer_, +lorsque désabusé, tôt ou tard, vous viendrez à prendre pour moi les +sentiments que je mérite. Qu'une mauvaise honte ne vous empêche pas de +m'instruire que j'ai retrouvé votre amitié, et, en quelque lieu que je +sois, _fusse-je par delà les mers_, si je puis vous être utile à +quelque chose, sachez m'en instruire, et bientôt je serai auprès de +vous....» + +[Note 264: _Mémoires de Charlotte Robespierre_.] + +Là se termine la version donnée par les Thermidoriens de la lettre de +Charlotte Robespierre. Jusqu'à ce jour, impossible aux personnes non +initiées aux rapports ayant existé entre la soeur et les deux frères de +savoir auquel des deux était adressée cette lettre. Quelle belle +occasion pour les Thermidoriens de faire prendre le change à tout un +peuple, sans qu'une voix osât les démentir, et d'imputer à Maximilien +tous les griefs que, dans son ressentiment aveugle, Charlotte se croyait +en droit de reprocher à son frère Augustin! Ils se gardèrent bien de la +laisser échapper; ils n'eurent qu'à supprimer vingt lignes dont nous +parlerons tout à l'heure, qu'à remplacer la suscription: _Au citoyen +Robespierre cadet_, par ces simples mots: _Lettre de la citoyenne +Robespierre à son frère_, et le tour fut fait. + +Quand plus tard, longtemps, bien longtemps après, il fut permis à +Charlotte Robespierre d'élever la voix, elle protesta de toutes les +forces de sa conscience indignée et elle déclara hautement, d'abord que +cette lettre avait été adressée à son jeune frère, et non pas à +Maximilien, ensuite qu'elle renfermait des phrases apocryphes qu'elle ne +reconnaissait pas comme siennes. Elle déniait, notamment, les passages +soulignés par nous[265]. Sur ce second point, Charlotte commettait une +erreur. La colère est une mauvaise conseillère, et l'on ne se souvient +pas toujours des emportements de langage auxquels elle peut entraîner. +Or, ne pas s'en souvenir, c'est déjà avouer qu'on avait tort de s'y +laisser aller. Les termes de la lettre, telle qu'elle a été insérée à la +suite du rapport de Courtois sont bien exacts; je les ai collationnés +avec le plus grand soin sur l'original. + +[Note 265: Voyez, à cet égard, la note de Laponneraye, p. 133 des +_Mémoires de Charlotte Robespierre_.] + +Beaucoup de personnes ont cru et plusieurs même ont soutenu que Mlle +Robespierre n'avait fait cette déclaration que par complaisance et à +l'instigation de quelques anciens amis de son frère aîné. Charlotte ne +s'est pas aperçue de la suppression d'un passage qui, placé sous les +yeux du lecteur, eût coupé court à tout débat. Deux lignes de plus et il +n'y avait pas de confusion possible. Quel ne fut pas mon étonnement, et +quelle ma joie, puis-je ajouter, quand, ayant mis, aux _Archives_, +la main sur les pièces citées par Courtois et qu'il ne restitua, comme +je l'ai dit, qu'un décret sur la gorge en quelque sorte, je lus dans +l'original de la lettre de Charlotte ces lignes d'où jaillit la lumière: +«Je vous envoie l'état de la dépense que j'ai faite depuis VOTRE DÉPART +POUR NICE. J'ai appris avec peine que vous vous étiez singulièrement +dégradé par la manière dont vous avez parlé de cet affaire +d'intérêt....» Suivent des explications sur la nature des dépenses +faites par Charlotte, dépenses qui, paraît-il, avaient semblé un peu +exagérées à Augustin. Charlotte s'était chargée de tenir le ménage de +son jeune frère, avec lequel elle avait habité jusqu'alors; quelques +reproches indirects sur l'exagération de ses dépenses n'avaient sans +doute pas peu contribué à l'exaspérer. «Je vous rends tout ce qui me +reste d'argent», disait-elle en terminant, «si cela ne s'accorde pas +avec ma dépense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oublié +quelques articles[266]». On comprend de reste l'intérêt qu'ont eu les +Thermidoriens à supprimer ce passage: toute la France savait que c'était +Augustin et non pas Maximilien qui avait été en mission à Nice; or, pour +tromper l'opinion publique, ils n'étaient pas hommes à reculer devant un +faux par omission. + +[Note 266: L'original de la lettre de Charlotte Robespierre est aux +_Archives_, où chacun peut le voir (F 7, 4436 liasse R).] + +Comment sans cela le rédacteur du rapport de Courtois eût-il pu écrire: +«Il se disoit philosophe, Robespierre, hélas! il l'étoit sans doute +comme ce Constantin qui se le disoit aussi. Robespierre se fût teint +comme lui, sans scrupule, du sang de ses proches, puisqu'il avoit déjà +menacé de sa fureur une de ses soeurs...» Et, comme preuve, le +rapporteur a eu soin de renvoyer le lecteur à la lettre tronquée citée à +la suite du rapport[267]. Eh bien! je le demande, y a-t-il assez de +mépris pour l'homme qui n'a pas craint de tracer ces lignes, ayant sous +les yeux la lettre même de Charlotte Robespierre? On n'ignore pas quel +parti ont tiré de ce faux la plupart des écrivains de la réaction. «Il +avait résolu de faire périr aussi sa propre soeur», a écrit l'un d'eux +en parlant de Robespierre[268]. Et chacun de se lamenter sur le sort de +cette pauvre soeur. Ah! je ne sais si je me trompe, mais il y a là, ce +me semble, une de ces infamies que certains scélérats n'eussent point +osé commettre et contre laquelle ne saurait trop se révolter la +conscience des gens de bien. Quelle infernale idée que celle d'avoir +falsifié la lettre de la soeur pour tâcher de flétrir le frère! + +[Note 267: Voyez le rapport de Courtois, p. 25. La lettre tronquée +de Charlotte figure à la suite de ce rapport, sous le numéro XLII +(_b_). Elle a été reproduite telle quelle par les éditeurs des +_Papiers inédits_, t. II, p. 112. Dans des Mémoires, dont quelques +fragments ont été récemment publiés, un des complices de Courtois, le +cynique Barras, a écrit: «Courtois n'a point calomnié Robespierre en +disant qu'il n'avait point d'entrailles, même pour ses parents. _Les +lettres que sa soeur lui a écrites_ sont l'expression de la douleur +et du désespoir». N'ai-je pas eu raison de dire que ces Thermidoriens +s'étaient entendus comme des larrons en foire. Ce passage, du reste, a +son utilité; il donne une idée du degré de confiance que méritent les +Mémoires de Barras.] + +[Note 268: L'abbé Proyard. _Vie de Robespierre_, p. 170. Nous +avons plusieurs fois déjà cité ce libelle impur, fruit d'une imagination +en délire, et où se trouvent condensées avec une sorte de frénésie +toutes les calomnies vomies depuis Thermidor sur la mémoire de +Robespierre.] + +Charlotte ne se consola jamais de la publicité donnée, par une odieuse +indiscrétion, à une lettre écrite dans un moment de dépit, et dont le +souvenir lui revenait souvent comme un remords. La pensée qu'on pouvait +supposer que cette lettre ait été adressée par elle à son frère +Maximilien la mettait au supplice[269]. Cette lettre avait été écrite le +18 messidor; à moins de trois semaines de là, dans la matinée du 10 +thermidor, une femme toute troublée, le désespoir au coeur, parcourait +les rues comme une folle, cherchant, appelant ses frères. C'était +Charlotte Robespierre. On lui dit que ses frères sont à la Conciergerie, +elle y court, demande à les voir, supplie à mains jointes, se traîne à +genoux aux pieds des soldats; mais, malheur aux vaincus! on la repousse, +on l'injurie, on rit de ses pleurs. Quelques personnes, émues de pitié, +la relevèrent et parvinrent à l'emmener; sa raison s'était égarée. +Quant, au bout de quelques jours, elle revint à elle, ignorant ce qui +s'était passé depuis, elle était en prison[270]. + +[Note 269: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 123.] + +[Note 270: _Mémoires de Charlotte Robespierre_, p. 145.] + +Voici donc bien établis les véritables sentiments de Charlotte pour ses +frères, et l'on peut comprendre combien elle dut souffrir de l'étrange +abus que les Thermidoriens avaient fait de son nom. Tous les honnêtes +gens se féliciteront donc de la découverte d'un faux qui imprime une +souillure de plus sur la mémoire de ces hommes souillés déjà de tant de +crimes, et je ne saurais trop m'applaudir, pour ma part, d'avoir pu, ici +comme ailleurs, dégager l'histoire des ténèbres dont elle était +enveloppée. + + + + +IX + + +Un faux non moins curieux, dont se sont rendus coupables les +Thermidoriens pour charger la mémoire de Robespierre, est celui qui +concerne les pièces relatives à l'espionnage, insérées à la suite du +rapport de Courtois. De leur propre aveu ils avaient, on l'a vu, formé, +dès le 5 prairial, contre Robespierre, et très certainement contre le +comité de Salut public tout entier, une conjuration sur laquelle nous +nous sommes déjà expliqué en détail. Leurs menées n'avaient pas été sans +transpirer. Rien d'étonnant, en conséquence, à ce que les membres +formant le noyau de cette conjuration fussent l'objet d'une surveillance +active. Des agents du comité épièrent avec le plus grand soin les +démarches de Tallien, de Bourdon (de l'Oise) et de deux ou trois autres. +Mais est-il vrai que Robespierre ait eu des espions à sa solde, comme on +l'a répété sur tous les tons depuis soixante-dix ans? Pas d'historien +contre-révolutionnaire qui n'ait relevé ce fait à la charge de +Maximilien, en se fondant uniquement sur l'autorité des pièces imprimées +par Courtois, lesquelles pièces sont en effet données comme ayant été +adressées particulièrement à Robespierre. Les écrivains les plus +consciencieux y ont été pris, notamment les auteurs de l'_Histoire +parlementaire_; seulement ils ont cru à un espionnage officieux +organisé par des amis dévoués et quelques agents sûrs du comité de Salut +public[271]. + +[Note 271: _Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 359.] + +Cependant la manière embrouillée et ambiguë dont Courtois, dans son +rapport, parle des documents relatifs à l'espionnage, aurait dû les +mettre sur la voie du faux. Il était difficile, après la scène violente +qui avait eu lieu à la Convention nationale, le 24 prairial, entre +Billaud-Varenne et Tallien, d'affirmer que les rapports de police +étaient adressés à Robespierre seul. Courtois, dont le rapport fut +rédigé après les poursuites intentées contre plusieurs des anciens +membres des comités et qui, par conséquent, put déterrer à son aise dans +les cartons du comité de Salut public les pièces de nature à donner +quelque poids à ses accusations, s'attacha à entortiller la question. +Ainsi, après avoir déclaré qu'il y avait des crimes communs aux membres +des comités et communs à Robespierre, comme espionnage exercé sur les +citoyens et surtout sur les députés[272], il ajoute: «L'espionnage a +fait toute la force de Robespierre et des comités...; il servit aussi à +alimenter leurs fureurs par la connaissance qu'il donnait à Robespierre +des projets vrais ou supposés de ceux qui méditaient sa perte....[273]» +Billaud-Varenne, il est vrai, à la séance du 9 thermidor, essaya, dans +une intention facile à deviner, de rejeter sur Robespierre la +responsabilité de la surveillance exercée par le comité sur certains +représentants du peuple; mais combien mérité le démenti qu'un peu plus +tard lui infligea Laurent Lecointre, en rappelant la scène du 24 +prairial[274]! + +[Note 272: _Rapport fait au nom de la commission chargée de +l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par +L.-B. Courtois_, représentant du département de l'Aube, p. 16.] + +[Note 273: _Ibid._, p. 17.] + +[Note 274: _Les crimes des sept membres des anciens comités_, +etc., par Laurent Lecointre, p. 53.] + +Quoi qu'il en soit, les Thermidoriens jugèrent utile d'appuyer d'un +certain nombre de pièces la ridicule accusation de dictature dirigée par +eux contre leur victime, et comme ils avaient décoré du nom de _gardes +du corps_ les trois ou quatre personnes dévouées qui, de loin et +secrètement, veillaient sur Maximilien, ils imaginèrent de le gratifier +d'espions à sa solde, que, par parenthèse, il lui eût été assez +difficile de payer. Comme à tous les personnages entourés d'un certain +prestige et d'une grande notoriété, il arrivait à Robespierre de +recevoir une foule de lettres plus ou moins sérieuses, plus ou moins +bouffonnes, et anonymes la plupart du temps, où les avis, les +avertissements et les menaces ne lui étaient pas épargnés. C'est, par +exemple, une sorte de déclaration écrite d'une femme Labesse, laquelle +dénonce une autre femme nommée Lacroix comme ayant appris d'elle, +quelque jours après l'exécution du père Duchesne, que la faction +_Pierrotine_ ne tarderait pas à tomber. Voilà pourtant ce que les +Thermidoriens n'ont pas craint de donner comme une des preuves du +prétendu espionnage organisé par Robespierre. Cette pièce, d'une +orthographe défectueuse[275], ne porte aucune suscription; et de +l'énorme fatras de notes adressées à Maximilien, suivant Courtois, c'est +à coup sur la plus compromettante, puisqu'on l'a choisie comme +échantillon. Jugez du reste. + +[Note 275: Cette pièce figure à la suite du rapport de Courtois, +sous le numéro XXVIII; mais elle n'a pas été imprimée conforme à +l'original, qu'on peut voir aux _Archives_, F 7, 4336, liasse R.] + +Viennent ensuite une série de rapports concernant le boucher Legendre, +Bourdon (de l'Oise), Tallien, Thuriot et Fouché, signés de la lettre G. +Ces rapports vont du 4 messidor au 29 du même mois; ainsi ils sont d'une +époque où Robespierre se contentait de faire acte de présence au sein du +comité de Salut public, sans prendre part aux délibérations; où le +fameux bureau de police générale, dont il avait eu un moment la +direction, n'existait plus; où enfin il avait complètement abandonné à +ses collègues l'exercice du pouvoir. C'était donc aussi bien sous les +yeux de ces derniers que sous les siens que passaient ces rapports. On a +dit, il est vrai, et Billaud-Varenne l'a soutenu quand il s'est agi pour +lui de se défendre contre les inculpations de Lecointre, que certaines +pièces étaient portées à la signature chez Maximilien lui-même par les +employés du comité--allégation dont nous avons démontré la fausseté--et +l'on pourrait supposer que ces rapports de police lui avaient été +adressés chez lui. + +Si en effet le rédacteur de ces rapports, lequel était un nommé Guérin, +eût été un agent particulier de Robespierre, les Thermidoriens se +fussent empressés, après leur facile victoire, de lui faire un très +mauvais parti, cela est de toute évidence. Plus d'un fut guillotiné qui +s'était moins compromis pour Maximilien. Or, ce Guérin continua pendant +quelque temps encore, après comme avant Thermidor, son métier d'agent +secret du comité; on peut s'en convaincre en consultant ses rapports +conservés aux Archives. Voici, du reste, un arrêté en date du 26 +messidor, rendu sur la proposition de Guérin. «Le comité de Salut public +arrête que le citoyen Duchesne, menuisier..., se rendra au comité le 28 +de ce mois, dans la matinée, pour être entendu.» Arrêté signé: +Billaud-Varenne, Saint-Just, Carnot, C.-A. Prieur. Cet homme avait été +surpris par Guérin en possession de faux assignats[276]. + +[Note 276: _Archives_, F 7, 4437. Voici, d'ailleurs, deux +arrêtés en date du 1er thermidor qui tranchent bien nettement la +question: «Le comité de Salut public arrête qu'il sera délivré au +citoyen Guérin un mandat de deux mille 166 livres 10 sous à prendre sur +les 50 millions à la disposition des membres du comité de Salut public. + +«Le comité de Salut public arrête que les appointements du citoyen +Guérin, son agent, seront de cinq cents livres par mois, et que les dix +citoyens qu'il occupe pour l'aider dans ses opérations seront payés à +raison de 166 livres 13 sous.» (_Archives_, F 7, 4437).] + +Mais les Thermidoriens avaient à coeur de présenter leur victime comme +ayant tenu seule, pour ainsi dire, entre ses mains les destinées de ses +collègues. Quel effet magique ne devait pas produire sur des +imaginations effrayées l'idée de ce Robespierre faisant épier par ses +agents les moindres démarches de ceux des représentants que, disait-on, +il se disposait à frapper! Trente, cinquante députés devaient être +sacrifiés par lui; on en éleva même le nombre à cent quatre-vingt-douze, +cela ne coûtait rien[277]. Le comité de Salut public s'était borné à +surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes +lui causaient de légitimes inquiétudes; n'importe! il fallait mettre sur +le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix +ans a défrayé presque toutes les _Histoires de la Révolution_. Les +Thermidoriens ont commencé par supprimer des rapports de Guérin tout ce +qui était étranger aux représentants, notamment une dénonciation contre +un bijoutier du Palais-Royal nommé Lebrun; car, se serait-on demandé, +quel intérêt pouvait avoir Robespierre à se faire rendre compte, à lui +personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite, +partout où dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve +éclatante que ces pièces étaient adressées à tous les membres du comité +et non pas à un seul d'entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au +lieu de citoyens, ils ont imprimé CITOYEN[278]. + +[Note 277: Voyez à cet égard une vie apologétique de Carnot, publiée +en 1817 par Rioust, in-8 de 294 pages, p. 145.] + +[Note 278: Voyez aux _Archives_ les rapports manuscrits de +Guérin, F 7, 4436, liasse R. Ces pièces figurent à la suite du rapport +de Courtois, sous le numéro XXVIII, p. 128 et suiv.] + +Je ne saurais rendre l'impression singulière que j'ai ressentie +lorsqu'en collationnant aux _Archives_ sur les originaux les pièces +insérées par Courtois à la suite de son rapport, j'ai découvert cette +supercherie, constaté ce faux. Quel qu'ait été dès lors mon mépris pour +les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu'il y eût eu chez +eux une telle absence de sens moral, et plus d'un parmi ceux dont le +jugement sur Robespierre s'est formé d'après les données thermidoriennes +partagera mon étonnement. La postérité, qui nous jugera tous, se +demandera aussi, stupéfaite, comment, sur de pareils témoignages, on a +pu, durant tant d'années, apprécier légèrement les victimes de +Thermidor, et elle frappera d'une réprobation éternelle leurs bourreaux, +ces faussaires désormais cloués au pilori de l'histoire. + + + + +CHAPITRE CINQUIÈME + + +Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de +la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et +Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le +véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy d'Anglas. +--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot +et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestations de +Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Amar et Voulland aux +Madelonnettes.--Les conjurés et les députés de la droite.--Lettres +anonymes.--Inertie de Robespierre.--Ses alliés.--Le général +Hanriot.--Séances des comités les 4 et 5 thermidor.--Avertissement de +Saint-Just. + + +I + + +Après Thermidor, une effroyable terreur s'abattit sur les patriotes; ce +fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les communes de +France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette +funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une +protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de +félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet +à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre! +On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient +porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité, +sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses +assassins, et l'accablèrent, mort, des plus indignes outrages. + +Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les +Olivier de Gérente et tant d'autres injurièrent bassement l'homme qui, +de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers +lequel ils avaient poussé un long cri de reconnaissance. Mais, passé +Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d'antan. Celui +qu'en messidor de l'an II, Boissy-d'Anglas présentait au monde comme +l'Orphée de la France, enseignant aux peuples les principes de la morale +et de la justice, n'était plus, en ventôse de l'an III (mars 1795), de +par le même Boissy, qu'un hypocrite à la tyrannie duquel le 9 Thermidor +avait heureusement mis fin[279]. + +[Note 279: Séance de la Convention du 30 ventôse an III (20 mars +1795), _Moniteur_ du 3 germinal (23 mars).] + +Toutes les lâchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies +débordèrent des coeurs comme d'un terrain fangeux. Barère, malgré +l'appui prêté par lui aux assassins de Robespierre, n'en fut pas moins +obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir, à diverses +reprises, parlé de lui avec éloge[280]. On entendit, sans que personne +osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues, +se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le +montagnard Bentabole comme le chef de la faction d'Hébert[281]. Là, deux +républicains, Laignelot et Lequinio, qui toute leur vie durent +regretter, j'en suis sûr, d'avoir un moment subi l'influence des +passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d'intelligence avec +la Vendée[282]. Tandis que Thuriot _de Larozière_, le futur +magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue +d'informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de +Douai), le législateur par excellence de la Terreur, annonce que les +rois coalisés, et spécialement le pape, sont désespérés de la +catastrophe qui a fait tomber la tête de Maximilien[283]. Catastrophe, +le mot y est. Merlin l'a-t-il prononcé intentionnellement? Je n'en +serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce +Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du +catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire! + +[Note 280: _Ibid_ du 7 germinal an III (27 mars), +_Moniteur_ du 11 germinal (31 mars 1795).] + +[Note 281: Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794), +_Moniteur_ du 30 thermidor.] + +[Note 282: Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29 +septembre 1794), _Moniteur_ des 11 et 12 vendémiaire.] + +[Note 283: Séance de la Convention du 12 vendémiaire an III (3 +octobre 1794), _Moniteur_ du 13 vendémiaire.] + +On frémit d'indignation en lisant dans le _Moniteur_, où tant de +fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures +crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et +sans aveu. Un jour, ce sont des vers d'un bailli suisse, où nous voyons +«qu'il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre +humain[284]». Une autre fois, ce sont des articles d'un des rédacteurs +ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus +toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre[285]. Ce +rédacteur, déjà nommé, s'appelait Trouvé. Auteur d'un hymne à l'Être +suprême, qui apparemment n'était pas fait pour déplaire à Robespierre, +et qui, par une singulière ironie du sort, parut au _Moniteur_, le +jour même où tombait la tête de Maximilien, Trouvé composa une ode sur +le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s'élevèrent +successivement sur les ruines de la République. Après avoir été baron et +préfet de l'Empire, cet individu était devenu l'un des plus serviles +fonctionnaires de la Restauration. Les injures d'un tel homme ne +pouvaient qu'honorer la mémoire de Robespierre[286]. + +[Note 284: Voyez ces vers dans le _Moniteur_ du 3 frimaire an +III (29 novembre 1794).] + +[Note 285: Voyez notamment le _Moniteur_ des 3 et 27 germinal +an III (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 28 floréal an III (1er et 7 +mai 1795), des 2 et 11 thermidor an III (20 et 29 juillet 1795), etc.] + +[Note 286: Il faut lire dans l'_Histoire de la Restauration_, +par M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le +_baron_ Trouvé s'est rendu complice comme préfet.] + +Aucun genre de diffamation ou de calomnie n'a été épargné au martyr dans +sa tombe. Tantôt c'est un député du nom de Lecongne qui, rompant le +silence auquel il s'était à peu près condamné jusque-là, a l'effronterie +de présenter comme l'oeuvre personnelle de Robespierre les lois votées +de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune à +tant de prétendus historiens; tantôt c'est l'épicurien Dupin, l'auteur +du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits +devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez +impure du reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d'avoir +voulu spolier ces mêmes fermiers généraux[287]. A peine si, de temps à +autre, une voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant +d'infamies et de mensonges. + +[Note 287: Séance de la Convention du 16 floréal an III (5 mai +1795). Voy. le _Moniteur_ du 20 floréal.] + +Tardivement, Baboeuf, dans le _Tribun du peuple_, présenta +Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d'exécrable la +journée du 9 thermidor; mais, à l'origine, il avait, lui aussi, +calomnié, à l'instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la +liberté. Plus tard encore, dans le procès de Baboeuf, un des accusés, +nommé Fossar, s'entendit reprocher comme un crime d'avoir dit devant +témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet +accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme. +«Si ce propos est un crime», ajouta-t-il, «j'en suis coupable, et le +tribunal peut me condamner». Mais ces exemples étaient rares. + +La justice thermidorienne avait d'ailleurs l'oeil toujours ouvert sur +toutes les personnes suspectes d'attachement à la mémoire de Maximilien. +Malheur à qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal +de Duplay, le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu l'occasion de +parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses +admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre +le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l'an VII, pris de +remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l'heure était +venue où il était permis d'ouvrir la bouche pour dire la vérité, il +publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu'un jour, le couteau +sur la gorge, il avait renié publiquement[288]; il fut impitoyablement +jeté en prison[289]. + +[Note 288: Taschereau avait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au +10 thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet +1795).] + +[Note 289: Voy. le _Moniteur_ du 13 germinal an VII (2 avril +1799).] + +Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l'amour de la justice, +ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les +honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l'intérêt personnel n'avait +pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien +Robespierre, durent courber la tête; ils gémirent indignés, et gardèrent +le silence. Qu'eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n'étaient pour la plupart +ni des écrivains ni des orateurs; c'était le peuple tout entier, et, au +9 thermidor, la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis +l'âge arriva, l'oubli se fit; et la génération qui succéda aux rudes +jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au +bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son oeuvre de calomnie +et de diffamation, la réaction se trouva merveilleusement aidée par les +apostasies d'une multitude de fonctionnaires, désireux de faire oublier +leurs anciennes sympathies pour Robespierre[290], et surtout par +l'empressement avec lequel nombre de membres de la Convention +s'associèrent à l'idée machiavélique d'attribuer à Maximilien tous les +torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution, +croyant dans un moment d'impardonnable faiblesse se dégager, par ce +lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du +gouvernement révolutionnaire.[291] + +[Note 290: Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le +nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre +horrible et sanguinaire. En l'an VI il se trouva, au conseil des +Anciens, un compatriote de Maximilien, nommé Dauchet, qui poussa le +dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'étaient les officiers de +l'état civil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants +ce _nom odieux_. Ingénieuse manière d'excuser les admirateurs du +vaincu. (Séance des Anciens du 15 prairial an VI [3 juin 1797].)] + +[Note 291: Le père de Georges Sand, M. Maurice Dupin, écrivait, à la +date du 10 thermidor de l'an II: «C'est à la Convention que nous devons +notre salut. Sans elle, dit-on, tous les patriotes eussent été victimes +de la tyrannie de Robespierre.» + +Mme Georges Sand, qui a cité cette lettre dans sa _Correspondance_, +l'a fait suivre d'une note où il est dit: + +«Voici l'effet des calomnies de la réaction. De tous les terrroristes, +Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par +conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal système +de la peine de mort. Cela est assez prouvé, et l'on ne peut pas recuser +à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction thermidorienne +est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela est encore +suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les Thermidoriens +n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience, en +immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible +et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui +attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons +justes enfin, et, ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus +grand homme de la Révolution, et l'un des plus grands hommes de +l'histoire....»] + +Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques +patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le +temps où vivait Robespierre était l'âge d'or de la République, furent +aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en +mission dans le département de la Meurthe. «Hâtons-nous», écrivit ce +digne émule de Courtois, «de consigner dans les fastes de l'histoire que +les violences de ce monstre exécrable, _que le sang des Français qu'il +fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les +propriétés_, ont seuls amené ce moment de gêne....»[292] + +[Note 292: Voyez cette lettre de Mazade dans le _Moniteur_ du +12 ventôse de l'an III (3 mars 1795).] + +Tel fut en effet l'infernal système suivi par les Thermidoriens. La +France et l'Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de +pamphlets, de prétendues histoires où l'odieux le dispute au bouffon. Le +rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains +mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l'envi; +néanmoins, des imaginations perverties trouvèrent moyen de renchérir sur +ce chef-d'oeuvre d'impudence et de mensonge. D'anciens collègues de +Maximilien s'abaissèrent jusqu'à ramasser dans la fange la plume du +libelliste. Passe encore pour Fréron qui, dans une note adressée à +Courtois, présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à +celle du chat[293]! il n'y avait chez Fréron ni conscience ni moralité; +mais Merlin (de Thionville)! On s'attriste en songeant qu'un patriote de +cette trempe a prêté les mains à l'oeuvre basse et ténébreuse entreprise +par les héros de Thermidor. Son _Portrait de Robespierre_ et sa +brochure intitulée _Louis Capet et Robespierre_ ne sont pas d'un +honnête homme. + +[Note 293: Voyez cette note dans les _Papiers inédits_, t. I, +p. 154.] + +Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par +l'imagination des Harmand (de la Meuse)[294] et des Guffroy. Des presses +de l'ancien propriétaire-rédacteur du _Rougyff_ sortirent des +libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion +dans les villes et dans les campagnes. Parmi les impostures de cette +impure officine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre, +_la Queue de Robespierre, ou les dangers de la liberté de la +presse_ par Méhée fils; _les Anneaux de la queue; Défends ta queue; +Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de +Robespierre; Lettre de Robespierre à la Convention nationale; la Tête à +la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs_; +j'en passe et des meilleurs[295]. Ajoutez à cela des nuées de libelles +dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers, +tout servit à noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si +merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en +effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de +poètes à d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et +mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il +que parmi ces insulteurs du géant tombé, on ait le regret de compter +l'auteur de la _Marseillaise_! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré +par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a +immortalisé son nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux +composé par lui sur la _conjuration de Robespierre_, suivant +l'expression de l'époque[296]. + +[Note 294: Préfet sous le gouvernement consulaire, Harmand (de la +Meuse) publia en 1814, sous ce titre: _Anecdotes relatives à quelques +personnes et à plusieurs événements remarquables de la Révolution_, +un libelle effrontément cynique qu'une main complaisante réédita en +1819, en y ajoutant douze anecdoctes qui, prétendit-on, avait été +supprimées lors de la première édition. C'est là qu'on lit que +Saint-Just s'était fait faire une culotte de la peau d'une jeune fille +qu'il avait fait guillotiner. De pareilles oeuvres ne s'analysent ni ne +se discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au +mépris de tous les honnêtes gens.] + +[Note 295: Nombre de ces pamphlets sont l'oeuvre de Méhée fils, +lequel signa: _Felhemesi_, anagramme de son nom. Nous avons déjà +dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais +pardonner à Robespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature à la +Convention nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la +Touche, il fut un des mouchards de la police impériale, et qu'après la +chute de Napoléon, il tenta de se mettre au service de la Restauration.] + +[Note 296: _Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre +et la révolution du 9 Thermidor_, par Joseph Rouget de Lisle, +capitaine au corps du génie, auteur du chant marseillais, à Paris, l'an +deuxième de la République une et indivisible. Le couplet suivant, qui a +trait directement à Robespierre, peut donner une idée de cet hymne, que +par une sorte de profanation, l'auteur mit sur l'air de la +_Marseillaise_: + + Voyez-vous ce spectre livide + Qui déchire son propre flanc; + Encore tout souillé de sang, + De sang il est encore avide. + Voyez avec un rire affreux + Comme il désigne ses victimes, + Voyez comme il excite aux crimes + Ses satellites furieux. +Chantons, la liberté, couronnons sa statue, etc.... + +Rouget de Lisle avait été arrêté avant Thermidor, sur un ordre signé de +Carnot. On ne manqua pas sans doute de lui persuader que son arrestation +avait été l'oeuvre de Robespierre.] + +Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène +Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de +n'avoir point voulu sacrifier sa virginité à la rançon d'un père[297]. + +[Note 297: Le nom de l'auteur de cette belle oeuvre nous a échappé, +et c'est dommage. Il est bon que le nom d'Anitus vive à côté de celui de +Socrate. Le roman moderne offre quelques équivalents d'inepties +pareilles. + +Nous ne connaissons guère qu'une oeuvre dramatique, représentée au +théâtre, où la grande figure de Robespierre ait été sérieusement +étudiée. Elle est de M. le docteur Louis Combe, ancien adjoint au maire +de Lyon, mort il y a trois ans, et auquel la population lyonnaise a fait +de magnifiques funérailles. + +Cette pièce intitulée _Robespierre_ ou les _Drames de la +Révolution_, a été représentée en 1888 sur les théâtres Voltaire, de +Batignolles et de Montmartre. Elle y a obtenu le plus légitime succès, +ainsi que le constate une lettre de M. Pascal Delagarde, directeur de +ces théâtres, en date du 17 juillet 1888. «Cette oeuvre, dit-il, +méritait d'être représentée sur une scène du boulevard, où elle aurait +obtenu, je le garantis, cent représentations». + +Elle a été imprimée, après la mort de son auteur, par les soins pieux de +sa fille, Mlle Marie Combe, avec cette épigraphe de M. Louis Combet: «Ce +livre n'est point une oeuvre de parti, c'est un essai de réparation et +de justice. C'est un appel à l'impartiale histoire pour la revision d'un +jugement hâtivement rendu contre l'homme le plus pur de la Révolution +française, et que la calomnie et la haine n'ont cessé de poursuivre +jusqu'au delà de la tombe.»] + +Mais les oeuvres d'imagination pure ne suffisaient pas pour fixer +l'opinion des esprits un peu sérieux, on eut des _historiens_ à +discrétion. Dès le lendemain de Thermidor parut une _Vie secrète, +politique et curieuse de Robespierre_, déjà mentionnée par nous, et +dont l'auteur voulut bien reconnaître que «ce monstre _feignit_ de +vouloir épargner le sang»[298]. + +[Note 298: _Vie secrète, politique et curieuse de Maximilien +Robespierre, suivie de plusieurs anecdotes sur la conspiration sans +pareille_, par L. Duperron, avec une gravure qui représente une main +tenant par les cheveux la tête de Maximilien, in-12 de 36 pages.] + +Pareil aveu ne sortira pas de la plume du citoyen Montjoie, que dis-je! +du sieur Félix-Christophe-Louis Ventre de Latouloubre de Galart de +Montjoie, auteur d'une _Histoire de la conjuration de Robespierre_ +qui est le modèle du genre, parce qu'elle offre les allures d'une oeuvre +sérieuse, et semble écrite avec une certaine modération. On y lit +cependant des phrases dans le genre de celle-ci: «Chaque citoyen arrêté +étoit destiné à la mort. Robespierre n'avoit d'autre soin que de grossir +les listes de proscription, que de multiplier le nombre des assassinats. +Le fer de la guillotine n'alloit point assez vite à son gré. On lui +parla d'un glaive qui frapperoit neuf têtes à la fois. Cette invention +lui plut. On en fit des expériences à Bicêtre, elles ne réussirent pas; +mais l'humanité n'y gagna rien. Au lieu de trois, quatre victimes par +jour, Robespierre voulut en avoir journellement cinquante, soixante, et +il fut obéi[299].» Il faut, pour citer de semblables lignes, surmonter +le dégoût qu'on éprouve. C'est ce Montjoie qui prête à Maximilien le mot +suivant: «Tout individu qui avait plus de 13 ans en 1789 doit être +égorgé[300].» C'est encore lui qui porte à cinquante-quatre mille le +chiffre des victimes mortes sur l'échafaud durant les six derniers mois +_du règne de Robespierre_[301]. Y a-t-il assez de mépris pour les +gens capables de mentir avec une telle impudence? Eh bien! toutes ces +turpitudes s'écrivaient et s'imprimaient à Paris en l'an II de la +République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour +où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy-d'Anglas appelait +Robespierre l'_Orphée de la France_ et le félicitait d'enseigner +aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice. + +[Note 299: _Histoire de la conjuration de Robespierre_, par +Montjoie, p. 149 de l'édit. in-8° de 1795 (Lausanne).] + +[Note 300: _Ibid._, p. 154.] + +[Note 301: _Ibid._, p. 158.] + +Il n'y a pas à se demander si un pareil livre fit fortune[302]. Réaction +thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des +mains à l'envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup +multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque +instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C'était +là sans doute que l'illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements +quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau +talent. + +[Note 302: Collaborateur au _Journal général de France_ et au +_Journal des Débats_, Montjoie reçut du roi Louis XVIII une pension +de trois mille francs et une place de conservateur à la Bibliothèque +Mazarine. Son panégyriste n'a pu s'empêcher d'écrire: «Le respect qu'on +doit à la vérité oblige de convenir que Montjoie n'était qu'un écrivain +médiocre; son style est incorrect et déclamatoire, et ses ouvrages +historiques ne doivent être lus qu'avec une extrême défiance.» (Art. +MONTJOIE, par Weiss, dans la _Biographie universelle_).] + +Est-il maintenant nécessaire de mentionner les _histoires_ plus ou +moins odieuses et absurdes de Desessarts, _la Vie et les crimes de +Robespierre_ par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard, +ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos +jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies, +tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou +imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison +de dire, au commencement de notre histoire de Robespierre, que, depuis +dix-huit cents ans, jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre? +Ah! devant tant d'infamies, devant tant d'outrages sanglants à la +vérité, la conscience, interdite, se trouble; on croit rêver. Heureux +encore, Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates +qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue. + + + + +II + + +On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre. +Nous avons dit comment l'oubli s'était fait dans la masse des +admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent +sans rien comprendre au changement qui s'était produit dans l'opinion +sur ce nom si respecté jadis. + +Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou +proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient +de leurs sympathies anciennes, en alléguant qu'ils avaient été trompés. +Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne +craignit pas de s'ouvrir pour protester. D'ailleurs, dans les quinze +années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la +Révolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses +derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit +du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne +songea qu'à une chose, à savoir, de reprendre contre l'homme dont le nom +était comme le symbole et le drapeau de la République la grande croisade +thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste +d'avilir la démocratie dans l'un de ses plus purs, de ses plus ardents, +de ses plus dévoués représentants. Et la plupart des libéraux de +l'époque, anciens serviteurs de l'Empire, ou héritiers plus ou moins +directs de la Gironde, de laisser faire. + +Eh bien! qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si +habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées, +toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je +devrais dire fourvoyés, l'opinion des contemporains et l'expression du +sentiment populaire[303]. Ah! l'opinion des contemporains, il faut la +chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la +maison Duplay comme une pluie de bénédictions. Nous avons déjà +mentionné, en passant, un certain nombre de celles qui, au point de vue +historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et, ceci est à +noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les sentiments les +plus désintéressés. Si dans quelques-unes, à travers l'encens et +l'éloge, on sent percer l'intérêt personnel, c'est l'exception[304]. + +[Note 303: MM. Michelet et Quinet.] + +[Note 304: Voy. notamment une lettre de Cousin dans les _Papiers +inédits_, t. III, p. 317, et à la suite du rapport de Courtois, sous +le n° LXXIV. Volontaire à l'armée de la Vendée, Cousin avait avec lui +deux fils au service de la République. Robespierre, paraît-il, avait +déjà eu des bontés pour lui; Cousin le prie de les continuer «à un père +de famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils, dans ses foyers +que lorsque les tyrans de l'Europe seront tous extirpés». Quelle belle +occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur! Voy. p. 61 du +rapport.] + +En général, ces lettres sont l'expression naïve de l'enthousiasme le +plus sincère et d'une admiration sans bornes. «Tu remplis le monde de ta +renommée; tes principes sont ceux de la nature, ton langage celui de +l'humanité; tu rends les hommes à leur dignité ... ton génie et ta sage +politique sauvent la liberté; tu apprends aux Français, par les vertus +de ton coeur et l'empire de ta raison, à vaincre ou mourir pour la +liberté et la vertu...», lui écrivait l'un[305].--«Vous respirez encore, +pour le bonheur de votre pays, en dépit des scélérats et des traîtres +qui avoient juré votre perte. Grâces immortelles en soient rendues à +l'Être suprême.... Puissent ces sentiments, qui ne sont que l'expression +d'un coeur pénétré de reconnaissance pour vos bienfaits, me mériter +quelque part à votre estime. Sans vous je périssois victime de la plus +affreuse persécution[306]....», écrivait un autre. + +[Note 305: Lettre de J.-P. Besson, de Manosque, en date du 23 +prairial; citée sous le n° 1, à la suite du rapport de Courtois. _Vide +suprà_.] + +[Note 306: Lettre de Hugon jeune, de Vesoul, le 11 prairial, citée à +la suite du rapport sous le n° IV. L'_honnête_ Courtois a eu soin +de supprimer le dernier membre de phrase. Nous l'avons rétabli d'après +l'original conservé aux Archives, et en marge duquel on lit de la main +de Courtois: _Flagorneries_. Voy. _Archives_, F. 7, 4436, +liasse X.] + +Un citoyen de Tours lui déclare que, pénétré d'admiration pour ses +talents, il est prêt à verser tout son sang plutôt que de voir porter +atteinte à sa réputation[307]. Un soldat du nom de Brincourt, en +réclamant l'honneur de verser son sang pour la patrie, s'adresse à lui +en ces termes: «Fondateur de la République, ô vous, incorruptible +Robespierre, qui couvrez son berceau de l'égide de votre +éloquence»[308]!... + +[Note 307: Lettre en date du 28 germinal, citée à la suite du +rapport de Courtois sous le numéro VII. L'original est aux +_Archives_, F 7, 4436, liasse R.] + +[Note 308: Lettre de Sedan en date du 19 août 1793, citée par +Courtois sous le numéro VIII.] + +Vers lui, avons-nous dit déjà, s'élevaient les plaintes d'une foule de +malheureux et d'opprimés, plaintes qui retentissaient d'autant plus +douloureusement dans son coeur que la plupart du temps il était dans +l'impuissance d'y faire droit. «Républicain vertueux et intègre», lui +mandait de Saint-Omer, à la date du 2 messidor, un ancien commissaire +des guerres destitué par le représentant Florent Guyot, «permets qu'un +citoyen pénétré de tes sublimes principes et rempli de la lecture de tes +illustres écrits, où respirent le patriotisme le plus pur, la morale la +plus touchante et la plus profonde, vienne à ton tribunal réclamer la +justice, qui fut toujours la vertu innée de ton âme.... Je fais reposer +le succès de ma demande sur ton équité, qui fut toujours la base de +toutes tes actions....[309]» Et le citoyen Carpot: «Je regrette de +n'avoir pu vous entretenir quelques instants. Il me semble que je laisse +échapper par là un moyen d'abréger la captivité des personnes qui +m'intéressent.»[310] + +[Note 309: Lettre citée à la suite du rapport de Courtois sous le +numéro IX. Le dernier membre de phrase a été supprimé par Courtois.] + +[Note 310: Lettre omise par Courtois, provenant de la précieuse +collection Beuchot, que le savant conservateur de la bibliothèque du +Louvre, M. Barbier, a bien voulu mettre à notre disposition.] + +Un littérateur du nom de Félix, qui depuis quarante ans vivait en +philosophe dans un ermitage au pied des Alpes, d'où il s'associait par +le coeur aux destinées de la Révolution, étant venu à Paris au mois +d'août 1793, écrit à Robespierre afin de lui demander la faveur d'un +entretien, tant sa conduite et ses discours lui avaient inspiré d'estime +et d'affection pour sa personne; et il lui garantit d'avance «la plus +douce récompense au coeur de l'homme de bien, sa propre estime, et celle +de tous les gens vertueux et éclairés»[311]. Aux yeux des uns, c'est +l'apôtre de l'humanité, l'homme sensible, humain et bienfaisant par +excellence, «réputation», lui dit-on, «sur laquelle vos ennemis mêmes +n'élèvent pas le plus petit doute»[312]; aux yeux des autres, c'est le +messie promis par l'Eternel pour réformer toutes choses[313]. Un citoyen +de Toulouse ne peut s'empêcher de témoigner à Robespierre toute la joie +qu'il a ressentie en apprenant qu'il y avait entre eux une ressemblance +frappante. Il rougit seulement de ne ressembler que par le physique au +régénérateur et bienfaiteur de sa patrie[314]. Maximilien est regardé +comme la pierre angulaire de l'édifice constitutionnel, comme le +flambeau, la colonne de la République[315]. «Tous les braves Français +sentent avec moi de quel prix sont vos infatigables efforts pour assurer +la liberté, en vous criant par mon organe: Béni soit Robespierre»! lui +écrit le citoyen Jamgon[316]. «L'estime que j'avois pour toi dès +l'Assemblée constituante», lui mande Borel l'aîné, «me fit te placer au +ciel à côté d'Andromède dans un projet de monument sidéral»[317].... + +[Note 311: Lettre citée par Courtois sous le numéro X.] + +[Note 312: Lettres de Vaquier, ancien inspecteur des droits +_réservés_, insérée par Courtois sous le numéro XI et déjà citée +par nous. _Vide suprà_.] + +[Note 313: Lettre du citoyen Chauvet, ancien capitaine-commandant de +la compagnie des vétérans de Château-Thierry, en date du 30 prairial, +déjà citée. Dans cette lettre très-longue d'_un jeune homme de +quatre-vingt-sept ans_, lettre dont l'original est aux _Archives_, +Courtois n'a cité qu'une vingtaine de lignes, numéro XII.] + +[Note 314: Lettre en date du 22 messidor, tronquée et altérée par +Courtois, sous le numéro XIII.] + +[Note 315: Lettre de Dathé, ancien maire de Vermanton, en Bourgogne, +et de Picard, citées sous le numéro XV à la suite du rapport de +Courtois.] + +[Note 316: Lettre citée par Courtois sous le numéro XXIV. _Vide +suprà_.] + +[Note 317: Lettre en date du 15 floréal an II, citée par Courtois +sous le numéro XXIV.] + +Et Courtois ne peut s'empêcher de s'écrier dans son rapport: «C'étoit à +qui enivreroit l'idole.... Partout même prostitution d'encens, de voeux +et d'hommages; partout on verserait son sang pour sauver ses +jours[318].» Le misérable rapporteur se console, il est vrai, en +ajoutant que si la peste avait des emplois et des trésors à distribuer, +elle aurait aussi ses courtisans[319]. Mais les courtisans et les rois, +c'est l'exception, et les hommages des courtisans ne sont jamais +désintéressés. Robespierre, lui, d'ailleurs, n'avait ni emplois ni +trésors à distribuer. On connaît sa belle réponse à ceux qui, pour le +déconsidérer, allaient le présentant comme revêtu d'une dictature +personnelle: «Il m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient à mes +pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre +tous tes crimes, et ils seraient reconnaissants....[320].» + +[Note 318: Rapport de Courtois, p. 9 et 10.] + +[Note 319: _Ibid._, p. 12.] + +[Note 320: Discours du 8 thermidor, p. 16.] + +Nous pourrions multiplier les citations de ces lettres, dont le nombre +était presque infini, du propre aveu de Courtois[321], avons-nous dit, +et Courtois s'est bien gardé, comme on pense, de publier les plus +concluantes en faveur de Robespierre[322]. Or, comme contre-poids à ces +témoignages éclatants, comme contre-partie de ce concert d'enthousiasme, +qu'a trouvé Courtois à offrir à la postérité? quelques misérables +lettres anonymes, les unes ineptes, les autres ordurières, oeuvres de +bassesse et de lâcheté dont nous aurons à dire un mot, et que tout homme +de coeur ne saurait s'empêcher de fouler aux pieds avec dédain. + +[Note 321: Rapport de Courtois, p. 103.] + +[Note 322: Nous avons déjà dit l'indigne trafic qu'a fait Courtois +des innombrables lettres trouvées chez Robespierre.] + + + + +III + + +On sait maintenant, à ne s'y pas méprendre, quelle était l'opinion +publique à l'égard de Robespierre. Le véritable sentiment populaire pour +sa personne, c'était de l'idolâtrie, comme l'impur Guffroy se trouva +obligé de l'avouer lui-même[323]. Ce sentiment, il ressort des lettres +dont nous avons donné des extraits assez significatifs; il ressort de +ces lettres des Girondins sauvés par Robespierre, lettres que nous avons +révélées et qui reviennent au jour pour déposer comme d'irrécusables +témoins; ce sentiment, il ressort enfin des aveux involontaires des +Thermidoriens. + +[Note 323: Lettre de Guffroy à ses concitoyens d'Arras, écrite de +Paris le 29 Thermidor an II (16 août 1793).] + +D'après Billaud-Varenne, dont l'autorité a ici tant de poids, Maximilien +était considéré dans l'opinion comme l'être le plus essentiel de la +République[324]. De leur côté, les membres des deux anciens comités ont +avoué que, _quelque prévention qu'on eût_, on ne pouvait se +dissimuler quel était l'état des esprits à cette époque, et que la +popularité de Robespierre dépassait toutes les bornes[325]. + +[Note 324: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 25.] + +[Note 325: _Réponse des anciens membres des deux comités aux +imputations de L. Lecointre_, p. 19.] + +Écoutons maintenant Billaud-Varenne, atteint à son tour par la réaction +et se débattant sous l'accusation de n'avoir pas dénoncé plus tôt la +_tyrannie_ de Robespierre: «Sous quels rapports eût-il pu paraître +coupable? S'il n'eût pas manifesté l'intention de frapper, de dissoudre, +d'exterminer la représentation nationale, si l'on n'eût pas eu à lui +reprocher jusqu'à sa POPULARITÉ même ... popularité si énorme qu'elle +eût suffi pour le rendre suspect et trop dangereux dans un État libre, +en un mot s'il ne se fût point créé une puissance monstrueuse tout aussi +indépendante du comité de Salut public que de la Convention nationale +elle-même, Robespierre ne se seroit pas montré sous les traits odieux de +la tyrannie, et tout ami de la liberté lui eût conservé son +estime[326].» Et plus loin: «Nous demandera-t-on, comme on l'a déjà +fait, pourquoi nous avons laissé prendre tant d'empire à Robespierre? +Oublie-t-on que dès l'Assemblée constituante, il jouissoit déjà d'une +immense popularité et qu'il obtint le titre d'Incorruptible? +Oublie-t-on, que pendant l'Assemblée législative sa popularité ne fit +que s'accroître...? Oublie-t-on que, dans la Convention nationale, +Robespierre se trouva bientôt le seul qui, fixant sur sa personne tous +les regards, acquittant de confiance qu'elle le rendit prépondérant, de +sorte que lorsqu'il est arrivé au comité de Salut public, il étoit déjà +l'être le plus important de la France? Si l'on me demandoit comment il +avoit réussi à prendre tant d'ascendant sur l'opinion publique, je +répondrais que _c'est en affichant_ LES VERTUS LES PLUS AUSTÈRES, +LE DÉVOUEMENT LE PLUS ABSOLU, LES PRINCIPES LES PLUS PURS[327].» Otez de +ce morceau ce double mensonge thermidorien, à savoir l'accusation +d'avoir eu l'intention de dissoudre la Convention, et d'avoir exercé une +puissance monstrueuse en dehors de l'Assemblée et des comités, il reste +en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus +saisissante qu'elle est comme involontairement tombée de la plume d'un +de ses proscripteurs. + +[Note 326: Mémoire de Billaud-Varenne conservé aux _Archives_, +F 7, 4579, p. 5 du manuscrit.] + +[Note 327: _Ibid._, p. 12 et 13.] + +Nous allons voir bientôt jusqu'où Robespierre poussa le respect pour la +Représentation nationale; et quant à cette puissance monstrueuse, +laquelle était purement et simplement un immense ascendant moral, elle +était si peu réelle, si peu effective, qu'il suffisait à ses collègues, +comme on l'a vu plus haut, d'un simple coup d'oeil pour +qu'instantanément la majorité fût acquise contre lui. Son grand crime, +aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques républicains sincères, fut +précisément le crime d'Aristide: sa popularité; il leur répugnait de +l'entendre toujours appeler _le Juste_. + +Mais si le sentiment populaire était si favorable à Maximilien, en +était-il de même de l'opinion des gens dont l'attachement à la +Révolution était médiocre? Je réponds oui, sans hésiter, et je le +prouve. Pour cela, je rappellerai d'abord les lettres de reconnaissance +adressées à Robespierre par les soixante-treize Girondins dont il avait +été le sauveur; ensuite je m'en référerai à l'avis de Boissy-d'Anglas, +Boissy le type le plus parfait de ces révolutionnaires incolores et +incertains, de ces royalistes déguisés qui se fussent peut-être +accommodés de la République sous des conducteurs comme Robespierre, mais +qui, une fois la possibilité d'en sortir entrevue, n'ont pas mieux +demandé que de s'associer aux premiers coquins venus pour abattre +l'homme à l'existence duquel ils la savaient attachée. + +Nous insistons donc sur l'opinion de Boissy-d'Anglas, parce qu'il est +l'homme dont la réaction royaliste et girondine a le plus exalté le +courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle nécessité le forçait +de venir en messidor, à moins d'être le plus lâche et le dernier des +hommes, présenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage dédié +à la Convention nationale, s'il ne croyait ni aux vertus, ni au courage, +ni à la pureté de Maximilien? Rien ne nous autorise à révoquer en doute +sa sincérité, et quand il comparait Robespierre à Orphée enseignant aux +hommes les principes de la civilisation et de la morale, il laissait +échapper de sa conscience un cri qui n'était autre chose qu'un splendide +hommage rendu à la vérité[328]. L'opinion postérieure de Boissy ne +compte pas. + +[Note 328: _Essai sur les fêtes nationales_, adressé à la +Convention, in-8º de 192 p., déjà cité. Membre du Sénat et comte de +l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, pair de France de la +première Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours, pair +de France de la seconde Restauration, Boissy-d'Anglas mourut considéré +et comblé d'honneurs en 1826. C'était un sage! + +«Homme qui suit son temps à saison opportune», dirai-je avec notre vieux +poète Régnier.] + +Ainsi, à l'exception de quelques ultra-révolutionnaires de bonne foi, de +royalistes se refusant à toute espèce de composition avec la République, +de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner à Maximilien de +l'avoir laissé sacrifier, et enfin d'un certain nombre de Conventionnels +sans conscience et perdus de crimes, la France tout entière était de +coeur avec Robespierre et ne prononçait son nom qu'avec respect et +amour. Il était arrivé, pour nous servir encore d'une expression de +Billaud-Varenne, à une hauteur de puissance morale inouïe jusqu'alors; +tous les hommages et tous les voeux étaient pour lui seul, on le +regardait comme l'être unique; la prospérité publique semblait inhérente +à sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte était la plus +grande calamité qu'on eût à craindre[329]. Eh bien! je le demande à tout +homme sérieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer +la forte génération de 1789 capable de s'être éprise d'idolâtrie pour un +génie médiocre, pour un vaniteux, pour un rhéteur pusillanime, pour un +esprit étroit et mesquin, pour un être bilieux et sanguinaire, suivant +les épithètes prodiguées à Maximilien par tant d'écrivains ignorants, à +courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des +libellistes? + +[Note 329: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F. +7, 4579², p. 38 et 39.] + +Au spectacle du déchaînement qui, après Thermidor, se produisit contre +Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant joué un des principaux rôles +dans le lugubre drame, ne put s'empêcher d'écrire: «J'aime bien voir +ceux qui se sont montrés jusqu'au dernier moment les plus bas valets de +cet homme le rabaisser au-dessous d'un esprit médiocre, maintenant qu'il +n'est plus[330].» On remarqua en effet, parmi les plus lâches +détracteurs de Maximilien, quelques-uns de ceux qui, la veille de sa +chute, lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps[331]. + +[Note 330: _Ibid._, p. 40.] + +[Note 331: Mémoire manuscrit de Billaud-Varenne, _Archives_, F. +7, 4579², p. 40.] + +Ah! je le répète, c'est avoir une étrange idée de nos pères que de les +peindre aux pieds d'un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne +saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur oeuvre. Il +faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si +ces rudes champions de la justice et du droit, eurent pour Robespierre +un enthousiasme et une admiration sans bornes, c'est que Robespierre fut +le plus énergique défenseur de la liberté, c'est qu'il représenta la +démocratie dans ce qu'elle a de plus pur, de plus noble, de plus élevé, +c'est qu'il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de +l'humanité. L'événement du reste leur donna tristement raison, car, une +fois l'objet de leur culte brisé, la Révolution déchut des hauteurs où +elle planait et se noya dans une boue sanglante. + + + + +IV + + +Il est aisé de comprendre à présent pourquoi les collègues de Maximilien +au comité de Salut public hésitèrent jusqu'au dernier moment à conclure +une alliance monstrueuse avec les conjurés de Thermidor, avec les +Fouché, les Tallien, les Fréron, les Rovère, les Courtois et autres. Un +secret pressentiment semblait les avertir qu'en sacrifiant l'austère +auteur de la Déclaration des droits de l'homme, ils sacrifiaient la +République elle-même et préparaient leur propre perte. C'est un fait +avéré que tout d'abord on songea à attaquer le comité de Salut public en +masse. + +Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas très-bien +pourquoi l'on s'en prenait à Robespierre seul, et ils l'eussent moins +compris encore s'ils avaient su que, depuis plus d'un mois, le comité +exerçait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de +Maximilien. Un de ces mannequins de la réaction, le député Laurent +Lecointre, ayant conçu le projet de rédiger un acte d'accusation contre +tous les membres du comité, reçut le conseil d'attaquer Robepierre seul, +afin que le succès fût plus certain[332]. On sait comment il se rendit à +cet avis, et tout le monde connaît le fameux acte d'accusation qu'il +révéla courageusement ... après Thermidor, et dont le titre se trouve +pompeusement orné du projet d'immoler Maximilien Robespierre en plein +Sénat[333]. Le conseil était bon, car si les Thermidoriens s'en fussent +pris au comité en masse, s'ils ne fussent point parvenus à entraîner +Billaud-Varenne, qui devint leur allié le plus actif et le plus utile, +ils eussent été infailliblement écrasés. + +[Note 332: _Conjuration formée dès le 5 prairial par neuf +représentants du peuple, etc. Rapport et projet d'accusation par Laurent +Lecointre_, in 8º de 38 p., de l'Imprimerie du _Rougyff_, p. 4.] + +[Note 333: _Ibid._ Voyez le titre.] + +Billaud, c'était l'image incarnée de la Terreur. «Quiconque», +écrivait-il en répondant à ses accusateurs, «est chargé de veiller au +salut public, et, dans les grandes crises, ne lance pas la foudre que le +peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le +premier traître à la patrie[334].» Étonnez-vous donc si, en dépit de +Robespierre, les exécutions sanglantes se multipliaient, si les +sévérités étaient indistinctement prodiguées, si la Terreur s'abattait +sur toutes les conditions. Il semblait, suivant la propre expression de +Maximilien, qu'on eût cherché à rendre les institutions révolutionnaires +odieuses par les excès[335]. + +[Note 334: Mémoire de Billaud-Varenne, _ubi suprà_, p. 69 du +manuscrit.] + +[Note 335: Discours du 8 thermidor, p. 19.] + +Le 2 thermidor, Robespierre, qui depuis un mois avait refusé d'approuver +toutes les listes de détenus renvoyés devant le tribunal +révolutionnaire, en signa une de 138 noms appartenant à des personnes +dont la culpabilité sans doute ne lui avait pas paru douteuse; mais le +lendemain il repoussait, indigné, une autre liste de trois cent dix-huit +détenus offerte à sa signature[336], et, trois jours plus tard, comme +nous l'avons dit déjà, il refusait encore de participer à un arrêté +rendu par les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis, +arrêté instituant, en vertu d'un décret rendu le 4 ventôse, quatre +commissions populaires chargées de juger promptement les ennemis du +peuple détenus dans toute l'étendue de la République, et auquel +s'associèrent cependant ses amis Saint-Just et Couthon[337]. + +[Note 336: Les signataires de cette liste sont: «Vadier, Voulland, +Élie Lacoste, Collot-d'Herbois, Barère, Ruhl, Amar, C.-A. Prieur, +Billaud-Varenne». _Archives_, F 7, 4436, _Rapport de Saladin_, +p.142 et 254.] + +[Note 337: Arrêté signé: Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Louis (du +Bas-Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Couthon, Robert +Lindet, Saint-Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle +(cité dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 393).] + +En revanche, comme nous l'avons dit aussi, il avait écrit de sa main et +signé l'ordre d'arrestation d'un nommé Lépine, administrateur des +travaux publics, lequel avait abusé de sa position pour se faire adjuger +à vil prix des biens nationaux[338]. + +[Note 338: Arrêté en date du 26 messidor, signé: Robespierre, +Carnot, Collot-d'Herbois, Barère, Couthon, Billaud-Varenne, C.-A. +Prieur, Robert Lindet (_Archives_ F 7, 4437). _Vide suprâ_.] + +A son sens, on allait beaucop trop vite, et surtout beau-trop légèrement +en besogne, comme le prouvent d'une façon irréfragable ces paroles +tombées de sa bouche dans la séance du 8 thermidor, déjà citées en +partie: «Partout les actes d'oppression avaient été multipliés pour +étendre le système de terreur ... Est-ce nous qui avons plongé dans les +cachots les patriotes et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce +sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les +crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la +guerre aux citoyens paisibles, érigé en crime ou des préjugés incurables +ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et +rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les monstres que +nous avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, +fruit de l'obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus +grande partie de la Convention nationale, demandions dans les sociétés +populaires les têtes de six cents représentants du peuple? Ce sont les +monstres que nous avons accusés....[339]» Billaud-Varenne ne put +pardonner à Robespierre de vouloir supprimer la Terreur en tant que +Terreur, et la réduire à ne s'exercer, sous forme de justice sévère, que +contre les seuls ennemis actifs de la Révolution. Aussi fut-ce sur +Billaud que, dans une séance du conseil des Anciens, Garat rejeta toute +la responsabilité des exécutions sanglantes faites pendant la durée du +comité de Salut public[340]. + +[Note 339: Discours du 8 thermidor, p. 10, 7 et 8.] + +[Note 340: Séance du 14 thermidor an VIII (1er août 1799). +_Moniteur_ du 20 Thermidor.] + +Cependant, comme averti par sa conscience, Billaud hésita longtemps +avant de se rendre aux invitations pressantes de ses collègues du comité +de Sûreté générale, acquis presque tous à la conjuration. Saint-Just, +dans son dernier discours, a très bien dépeint les anxiétés et les +doutes de ce patriote aveuglé. «Il devenait hardi dans les moments où, +ayant excité les passions, on paraissait écouter ses conseils, mais son +dernier mot expirait toujours sur ses lèvres, il appelait tel homme +absent Pisistrate; aujourd'hui présent, il était son ami; il était +silencieux, pâle, l'oeil fixe, arrangeant ses traits altérés. La vérité +n'a point ce caractère ni cette politique[341]». Un montagnard austère +et dévoué, Ingrand, député de la Vienne à la Convention, alors en +mission, étant venu à Paris vers cette époque, alla voir +Billaud-Varenne. «Il se passe ici des choses fort importantes», lui dit +ce dernier, «va trouver Ruamps, il t'informera de tout». Billaud eut +comme une sorte de honte de faire lui-même la confidence du noir +complot. + +[Note 341: Discours du 9 thermidor.] + +Ingrand courut chez Ruamps, qui le mit au courant des machinations +ourdies contre Robespierre en l'engageant vivement à se joindre aux +conjurés. Saisi d'un sombre pressentiment, Ingrand refusa non seulement +d'entrer dans la conjuration, mais il s'efforça de persuader à Ruamps +d'en sortir, lui en décrivant d'avance les conséquences funestes, et +l'assurant qu'une attaque contre Robespierre, si elle était suivie de +succès, entraînerait infailliblement la perte de la République[342]. +Puis il repartit, le coeur serré et plein d'inquiétudes. Égaré par +d'injustifiables préventions, Ruamps demeura sourd à ces sages conseils; +mais que de fois, plus tard, pris de remords, il dut se rappeler la +sinistre prédiction d'Ingrand! + +[Note 342: Ces détails ont été fournis aux auteurs de l'_Histoire +parlementaire_ par Buonaroti, qui les tenait d'Ingrand lui-même. +Membre du conseil des Anciens jusqu'en 1797, Ingrand entra vers cette +époque dans l'administration forestière et cessa de s'occuper de +politique. Proscrit en 1816, comme régicide, il se retira à Bruxelles, y +vécut pauvre, souffrant stoïquement comme un vieux républicain, et +revint mourir en France, après la Révolution de 1830, fidèle aux +convictions de sa jeunesse.] + +La vérité est que Billaud-Varenne agit de dépit et sous l'irritation +profonde de voir Robespierre ne rien comprendre à son système +«d'improviser la foudre à chaque instant». Ce fut du reste le remords +cuisant des dernières années de sa vie. Il appelait le 9 thermidor sa +véritable faute. «Je le répète», disait-il, «la Révolution puritaine a +été perdue le 9 thermidor. Depuis, combien de fois j'ai déploré d'y +avoir agi de colère[343].» Ah! ces remords de Billaud-Varenne, ils ont +été partagés par tous les vrais républicains coupables d'avoir, dans une +heure d'égarement et de folie, coopéré par leurs actes ou par leur +silence à la chute de Robespierre. + +[Note 343: Dernières années de Billaud-Varenne, dans la _Nouvelle +Minerve_, t. 1er, p. 351 à 358. La regrettable part prise par Billaud +au 9 Thermidor ne doit pas nous empêcher de rendre justice à la fermeté +et au patriotisme de ce républicain sincère. Au général Bernard, qui, +jeune officier alors, s'était rendu auprès de lui à Cayenne pour lui +porter sa grâce de la part de Bonaparte et de ses collègues, il +répondit: «Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du +peuple certains droits; mais le droit de faire grâce que s'arrogent les +consuls français n'ayant pas été puisé à la même source, je ne puis +accepter l'amnistie qu'ils prétendent m'accorder.» Un jour, ajoute le +général Bernard, «il m'échappa de lui dire sans aucune précaution: Quel +malheur pour la Convention nationale que la loi du 22 prairial ait taché +de sang les belles pages qui éternisent son énergie contre les ennemis +de la République française, c'est-à-dire contre toute l'Europe +armée!--«Jeune homme, me répondit-il avec un air sévère, quand les os +des deux générations qui succéderont à la vôtre seront blanchis, alors +et seulement alors l'histoire s'emparera de cette grande question.» +Puis, se radoucissant, il me prit la main en me disant: «Venez donc voir +les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des +épiceries, est venu lui-même planter dans mon jardin.» + +(_Billaud-Varenne à Cayenne_, par le général Bernard, dans la +_Nouvelle Minerve_, t. II, p. 288.)] + + + + +V + + +Un des hommes qui contribuèrent le plus à amener les membres du comité +de Salut public à l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot. +Esprit laborieux, honnête, mais caractère sans consistance et sans +fermeté, ainsi qu'il le prouva de reste quand, après Thermidor, il lui +fallut rendre compte de sa conduite comme membre du comité de Salut +public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot-d'Herbois et +Billaud-Varenne, qui jusqu'au dernier moment soutinrent le système de la +Terreur quand même, que pour Robespierre et Saint-Just qui voulurent en +arrêter les excès et s'efforcèrent d'y substituer la justice[344]. Les +premiers, il est vrai, s'inclinaient respectueusement et sans mot dire +devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s'étaient +permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi, Maximilien lui +reprochait de persécuter les généraux patriotes, et Saint-Just de ne pas +assez tenir compte des observations que lui adressaient les +représentants en mission aux armées, lesquels, placés au centre des +opérations militaires, étaient mieux à même de juger des besoins de nos +troupes et de l'opportunité de certaines mesures: «Il n'y a que ceux qui +sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont +puissants qui en profitent....[345]», disait Saint-Just. Paroles trop +vraies, que Carnot ne sut point pardonner à la mémoire de son jeune +collègue. + +[Note 344: Voy., au sujet de la préférence de Carnot pour +Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, les _Mémoires sur Carnot_ par +son fils, t. 1er, p. 511.] + +[Note 345: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 Thermidor.] + +Nous avons déjà parlé d'une altercation qui avait eu lieu au mois de +floréal entre ces deux membres du comité de Salut public, altercation à +laquelle on n'a pas manqué, après coup, de mêler Robespierre, qui y +avait été complètement étranger. A son retour de l'armée, vers le milieu +de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au +sujet d'un ordre malheureux donné par son collègue. Carnot, ayant dans +son bureau des Tuileries imaginé une expédition militaire, avait +prescrit à Jourdan de détacher dix-huit mille hommes de son armée pour +cette expédition. Si cet ordre avait été exécuté, l'armée de +Sambre-et-Meuse aurait été forcée de quitter Charleroi, de se replier +même sous Philippeville et Givet, en abandonnant Avesnes et +Maubeuge[346]. Heureusement les représentants du peuple présents à +l'armée de Sambre-et-Meuse avaient pris sur eux de suspendre le +malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait été signalée +dès l'époque, et n'avait pas peu contribué à lui nuire dans l'opinion +publique[347]. + +[Note 346: _Ibid._] + +[Note 347: Nous lisons dans un rapport de l'agent national de +Boulogne au comité de Salut public, en date du 25 messidor (13 juillet +1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que +Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pièce de la +collection Beuchot). Les membres des anciens comités, dans la note 6 où +il est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'ont donné +aucune explication à ce sujet. (Voy. leur _Réponse aux imputations de +Laurent Lecointre_, p. 105.)] + +Froissé dans son amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Saint-Just, et +dans ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la +popularité n'était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant à +son collègue de persécuter les généraux fidèles[348], Maximilien, +paraît-il, faisait grand cas de ses talents[349]. Carnot, nous dit-on, +ne lui rendait pas la pareille[350]. Cela dénote tout simplement chez +lui une intelligence médiocre, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il +fut, je crois, extrêmement jaloux de la supériorité d'influence et de +talent d'un collègue plus jeune que lui; et, sous l'empire de ce +sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration +thermidorienne. Le 9 thermidor, comme en 1815, Carnot fut le jouet et la +dupe de Fouché. + +[Note 348: Discours du 8 Thermidor.] + +[Note 349: C'est ce que M. Philippe Le Bas a assuré à M. Hippolyte +Carnot.] + +[Note 350: _Mémoires sur Carnot_, par son fils, t. 1er, p. +510.] + +Dans les divers Mémoires publiés sur lui, on trouve contre Robespierre +beaucoup de lieux communs, d'appréciations erronées et injustes, de +redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait +précis, rien surtout de nature à justifier la part active prise par +Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien de curieux, du reste, comme +l'embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s'est agi de +répondre à cette question: Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour +le démasquer?--Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor, +ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c'était l'unique preuve, la +preuve matérielle des crimes du _tyran_[351]. A cet égard +Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Barère sont d'une unanimité +touchante. Dans l'intérieur du comité Robespierre était inattaquable, +paraît-il, car «il colorait ses opinions de fortes nuances de bien +public et il les ralliait adroitement à l'intérêt des plus graves +circonstances[352].» Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de +patriotisme, et ce n'est pas là sans doute qu'il aurait divulgué ses +plans de dictature ou son ambition triumvirale[353]. Ainsi il a fallu +arriver jusqu'au 8 thermidor pour avoir seulement l'idée que Robespierre +eût médité des plans de dictature ou fût doué d'une _ambition +triumvirale_. Savez-vous quel a été, au dire de Collot-d'Herbois, +l'instrument terrible de Maximilien pour dissoudre la Représentation +nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? son +discours[354]. Et de son côté Billaud-Varenne a écrit: «Je demande à mon +tour qui seroit sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le +tyran, quand pour dissiper l'illusion générale nous n'avions ni son +discours du 8 thermidor ... ni le discours de Saint-Just[355]?» C'est +puéril, n'est-ce pas? Voilà pourtant sur quelles accusations s'est +perpétuée jusqu'à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le +fantôme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels, +chez qui la naïveté est au moins égale à l'ignorance. + +[Note 351: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 14.] + +[Note 352: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, p. 13.] + +[Note 353: _Ibid._, p. 15.] + +[Note 354: Séance du 9 Thermidor. Voy. le _Moniteur_ du 12 (30 +juillet 1794).] + +[Note 355: Mémoire de Billaud-Varenne. _Ubi Suprà_, p. 43 du +manuscrit.] + +Que les misérables, coalisés contre Robespierre, se soient attachés à +répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de +la part de gens sans conscience: c'était leur unique moyen d'ameuter +contre lui certains patriotes ombrageux. «Ce mot de dictature a des +effets magiques», répondit Robespierre dans un admirable élan, en +prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; «il +flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, il détruit la République, +il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente +comme l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, +qu'il présente comme instituée pour l'ambition d'un seul homme; il +dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme +et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République +ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition +nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? +Je ne parle point de leurs armées.» N'est-ce pas là le dédain poussé +jusqu'au sublime[356]? «Qu'il me soit permis», ajoutait Robespierre, «de +renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de +cette dignité ridicule qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop +d'insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs +couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres.... J'ai vu +d'indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux +(celui du citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de +d'Orléans. Mais qu'un représentant du peuple qui sent la dignité de ce +caractère sacré, qu'un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser +ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à +foudroyer, et qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre +à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraît vraisemblable qu'à ces +êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu. Que +dis-je, vertu? C'est une passion naturelle, sans doute; mais comment la +connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne s'ouvrirent jamais qu'à des +passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent +jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous +en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre, +impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes, +cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les +opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus +saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime +éclatant qui détruit un autre crime; elle existe cette ambition +généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet +égoïsme des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le +calme d'une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur +public? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens +dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils? +comment l'aveugle-né aurait-il l'idée de la lumière[357]?...» Rarement +d'une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d'une vérité +plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls l'injure +brutale, la calomnie éhontée et l'échafaud. + +[Note 356: «Ce trait sublime: _Je ne parle pas de leurs +armées_, est de la hauteur de _Nicomède_ et de Corneille,» a +écrit Charles Nodier. _Souvenirs de la Révolution_, t. 1er, p. 294 +de l'édit. Charpentier.] + +[Note 357: Discours du 8 thermidor, p. 15 et 16.] + +Ce fut, j'imagine, pour s'excuser aux yeux de la postérité d'avoir +lâchement abandonné Robespierre, et aussi pour se parer d'un vernis de +stoïcisme républicain, que ses collègues du comité prétendirent, après +coup, l'avoir sacrifié parce qu'il aspirait à la dictature. Ce qui les +fâchait, au contraire, c'était d'avoir en lui un censeur incommode, se +plaignant toujours des excès de pouvoir. Les conclusions de son discours +du 8 thermidor ne tendaient-elles pas surtout à faire cesser +l'arbitraire dans les comités? Constituez, disait-il à l'Assemblée, +«constituez l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la +Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écrasez ainsi +toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur +leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté[358]...» + +[Note 358: _Ibid._, p. 43.] + +Et de quoi se plaignait Saint-Just dans son discours du 9? Précisément +de ce qu'au comité de Salut public les délibérations avaient été livrées +à quelques hommes «ayant le même pouvoir et la même influence que le +comité même», et de ce que le gouvernement s'était trouvé «abandonné à +un petit nombre qui, jouissant d'un absolu pouvoir, accusa les autres +d'y prétendre pour le conserver[359]». Les véritables dictateurs étaient +donc Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère, Carnot, C.-A. Prieur et +Robert Lindet, nullement Robespierre, qui avait, en quelque sorte, +résigné sa part d'autorité, ni Couthon, presque toujours retenu chez lui +par la maladie, ni Saint-Just, presque toujours aux armées, qu'on +laissait à l'écart et paisible, «comme un citoyen sans prétention»[360]. + +[Note 359: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.] + +[Note 360: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 +thermidor.--Nous avons dit qu'il n'existait presque point d'arrêtés +portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et de +Saint-Just. En voici un pourtant du 30 messidor: «Le comité de Salut +public arrête que les citoyens Fijon et Bassanger, patriotes liégeois, +seront mis sur le champ en liberté ... Couthon, Robespierre, +Saint-Just.» _Archives_, F 7, 4437. Eh bien! après Thermidor, il se +trouvera des gens pour accuser Robespierre d'être l'auteur des +persécutions dirigées contre certains patriotes liégeois.] + +C'est donc le comble de l'absurdité et de l'impudence d'avoir présenté +ce dernier comme ayant un jour réclamé pour Robespierre la ... +dictature. N'importe! comme Saint-Just était mort et ne pouvait +répondre, les membres des anciens comités commencèrent par insinuer +qu'il avait proposé aux comités réunis de faire gouverner la France par +des _réputations patriotiques_, en attendant qu'il y eut des +institutions républicaines[361]! L'accusation était bien vague; tout +d'abord on n'osa pas aller plus loin; mais plus tard on prit des airs de +Brutus indigné. Dans des Mémoires où les erreurs les plus grossières se +heurtent de page en page aux mensonges les plus effrontés, Barère +prétend que, dans les premiers jours de messidor, Saint-Just proposa +formellement aux deux comités réunis de décerner la dictature à +Robespierre.--Dans les premiers jours de messidor, notons-le en passant, +Saint-Just n'était même pas à Paris; il n'y revint que dans la nuit du +10. Telle est, du reste, l'inadvertance de Barère dans ses mensonges, +qu'un peu plus loin il transporte la scène en thermidor, pour la +replacer ensuite en messidor[362]. Pendant l'allocution de Saint-Just, +Robespierre se serait promené autour de la salle, «gonflant ses joues, +soufflant avec saccades». Et il y a de braves[363] gens, sérieux, +honnêtes, qui acceptent bénévolement de pareilles inepties! + +[Note 361: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de L. Lecointre_, p. 16.] + +[Note 362: Mémoires de Barère, t. II, p. 213, 216 et 232. Voy. au +surplus, à ce sujet, notre _Histoire de Saint-Just_.] + +[Note 363: C'est M.H. Carnot qui, dans ses _Mémoires_ sur son +père, raconte ce fait comme l'ayant trouvé dans une note «_évidemment +émanée d'un témoin oculaire_» qu'il ne nomme pas (t. 1er, p. 530).] + +Pour renfoncer son assertion, Barère s'appuie d'une lettre adressée à +Robespierre par un Anglais nommé Benjamin Vaughan, résidant à Genève, +lettre dans laquelle on soumet à Maximilien l'idée d'un protectorat de +la France sur les provinces hollandaises et rhénanes confédérées, ce +qui, suivant l'auteur du projet, aurait donné à la République huit ou +neuf millions d'alliés[364]; d'où Barère conclut que Robespierre était +en relations avec le gouvernement anglais, et qu'il aspirait à la +dictature, «demandée en sa présence par Saint-Just»[365]. En vérité, on +n'a pas plus de logique! La dictature était aussi loin de la pensée de +Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9 +thermidor, le premier disait en propres termes: «Je déclare qu'on a +tenté de mécontenter et d'aigrir les esprits pour les conduire à des +démarches funestes, et l'on n'a point espéré de moi, sans doute, que je +prêterais mes mains pures à l'iniquité. Ne croyez pas au moins qu'il ait +pu sortir de mon coeur l'idée de flatter un homme! Je le défends parce +qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-même s'il devenait +criminel»[366].--Criminel, c'est-à-dire s'il eut aspiré à la dictature. + +[Note 364: Voy. cette lettre de l'Anglais Vaughan, dans les Mémoires +de Barère (t. II, p. 227). Robespierre n'en eut même pas connaissance, +car, d'après Barère, elle arriva et fut décachetée au comité de Salut +public dans la journée du 9 thermidor.] + +[Note 365: Mémoires de Barère, t. II, p. 232. Il faudrait tout un +volume pour relever les inconséquences de Barère.] + +[Note 366: Discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor. +Saint-Just, comme on sait, ne put prononcer que les premières paroles de +son discours.] + +Enfin--raison décisive et qui coupe court au débat--comment! Saint-Just +aurait proposé en pleine séance du comité de Salut public d'armer +Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu'il accusait +précisément d'avoir exercé l'autorité à l'exclusion de Maximilien ne se +serait levé pour retourner contre lui l'accusation! Personne n'eût songé +à s'emparer de cet argument si favorable aux projets des conjurés et +bien de nature à exaspérer contre celui qu'on voulait abattre les +républicains les plus désintéressés dans la lutte! Cela est +inadmissible, n'est-ce pas? Eh bien! pas une voix accusatrice ne se fit +entendre à cet égard. Et quand on voit aujourd'hui des gens se prévaloir +d'une assertion maladroite de Barère, assertion dont on ne trouve aucune +trace dans les discours prononcés ou les écrits publiés à l'époque même +par ce membre du comité de Salut public, on se prend involontairement à +douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu'à sa dernière heure +trop de respect à la Convention nationale pour avoir jamais pensé à +détourner à son profit une part de l'autorité souveraine de la grande +Assemblée, et nous avons dit tout à l'heure avec quelle instance +singulière il demanda que le comité de Salut public fût, en tout état de +cause, subordonné à la Convention nationale. + +Comme Billaud-Varenne, dont il était si loin d'avoir les convictions +sincères et farouches, Barère eut son heure de remords. Un jour, sur le +soir de sa vie, peu de temps après sa rentrée en France, retenu au lit +par un asthme violent, il reçut la visite de l'illustre sculpteur David +(d'Angers). Il s'entretint longtemps de Robespierre avec l'artiste +démocrate. + +Après avoir parlé du désintéressement de son ancien collègue et de ses +aspirations à la dictature--deux termes essentiellement +contradictoires--il ajouta: «Depuis, j'ai réfléchi sur cet homme; j'ai +vu que son idée dominante était l'établissement du gouvernement +républicain, qu'il poursuivait, en effet, des hommes dont l'opposition +entravait les rouages de ce gouvernement.... Nous n'avons pas compris +cet homme ... il avait le tempérament des grands hommes, et la postérité +lui accordera ce titre.» Et comme David confiait au vieux Conventionnel +son projet de sculpter les traits des personnages les plus éminents de +la Révolution et prononçait le nom de Danton:--«N'oubliez pas +Robespierre!» s'écria Barère en se levant avec vivacité sur son séant, +et, en appuyant sa parole d'un geste impératif: «c'était un homme pur, +intègre, un vrai républicain. Ce qui l'a perdu, c'est sa vanité, son +irascible susceptibilité et son injuste défiance envers ses +collègues.... Ce fut un grand malheur!...» Puis, ajoutent ses +biographes, «sa tête retomba sur sa poitrine, et il demeura longtemps +enseveli dans ses réflexions» [367]. Ainsi, dans cet épanchement +suprême, Barère reprochait à Maximilien ... quoi? ... sa vanité, sa +susceptibilité, sa défiance. Il fallait bien qu'il colorât de l'ombre +d'un prétexte sa participation trop active au guet-apens de Thermidor. +Etonnez-vous donc qu'en ce moment des visions sanglantes aient traversé +l'esprit du moribond, et qu'il soit resté comme anéanti sous le poids du +remords! + +[Note 367: _Mémoires de Barère_. Notice historique par MM. +Carnot et David (d'Angers), t. 1er, p. 118, 119.--David (d'Angers) a +accompli le voeu de Barère. Qui ne connaît ses beaux médaillons de +Robespierre?] + + + + +VI + + +Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombre leurs manoeuvres +odieuses. Présenter Robespierre, aux uns comme l'auteur des persécutions +indistinctement prodiguées, aux autres comme un modéré, décidé à arrêter +le cours terrible de la Révolution, telle fut leur tactique. On ne saura +jamais ce qu'ils ont répandu d'assignats pour corrompre l'esprit public +et se faire des créatures. Leurs émissaires salariaient grassement des +perturbateurs, puis s'en allaient de tous côtés, disant: «Toute cette +canaille-là est payée par ce coquin de Robespierre». Et, ajoute l'auteur +de la note où nous puisons ces renseignements, «voilà Robespierre qui a +des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mécontents bien +augmenté»[368]. + +[Note 368: Pièce anonyme trouvée dans les papiers de Robespierre, et +non insérée par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchot +(4 p. in-4°), et elle a été publiée dans l'_Histoire parlementaire_, +t. XXXIII, p. 360.] + +Mais c'était surtout comme contre-révolutionnaire qu'on essayait de le +déconsidérer aux yeux des masses. Comment, en effet, aurait-on pu le +transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de ses +plus chers amis, Couthon, dénoncer aux Jacobins les persécutions +exercées par l'espion Senar, ce misérable agent du comité de Sûreté +générale, et se plaindre, en termes indignés, du système affreux mis en +pratique par certains hommes pour tuer la liberté par le crime. Les +fripons ainsi désignés--quatre à cinq scélérats, selon Couthon-- +prétendaient qu'en les attaquant on voulait entamer la représentation +nationale. «Personne plus que nous ne respecte et n'honore la +Convention», s'écriait Couthon. «Nous sommes tous disposés à verser +mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus +tout la justice et la vertu, et je déclare, pour mon compte, qu'il n'est +aucune puissance humaine qui puisse m'imposer silence toutes les fois +que je verrai la justice outragée[369].» + +[Note 369: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _Moniteur_ du 9 +Thermidor (27 juillet 1794).] + +Robespierre jeune, de son côté, avec non moins de véhémence et +d'indignation, signalait «un système universel d'oppression». Il fallait +du courage pour dire la vérité, ajoutait-il. «Tout est confondu par la +calomnie; on espère faire suspecter tous les amis de la liberté; on a +l'impudeur de dire dans le département du Pas-de-Calais, qui méritait +d'être plus tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh +bien! oui, je suis modéré, si l'on entend par ce mot un citoyen qui ne +se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la +justice, mais qui veut leur application; si l'on entend un homme qui +sauve l'innocence opprimée aux dépens de sa réputation. Oui, je suis un +modéré en ce sens; je l'étais encore lorsque j'ai déclaré que le +gouvernement révolutionnaire devait être comme la foudre, qu'il devait +en un instant écraser tous les conspirateurs; mais qu'il fallait prendre +garde que cette institution terrible ne devînt un instrument de +contre-révolution par la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en +abuserait au point que tous les citoyens s'en croiraient menacés, +extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous les +amis de la liberté[370]....» Voilà bien les sentiments si souvent +exprimés déjà par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui +entendre développer tout à l'heure, avec une énergie nouvelle, à la +tribune de la Convention. + +[Note 370: Séance des Jacobins du 3 thermidor, _ubi suprà_.] + +Robespierre pouvait donc compter, c'était à croire du moins, sur la +partie modérée de l'Assemblée, je veux dire sur cette partie incertaine +et flottante formant l'appoint de la majorité, tantôt girondine et +tantôt montagnarde, sur ce côté droit dont il avait arraché +soixante-treize membres à l'échafaud. Peu de temps avant la catastrophe +on entendit le vieux Vadier s'écrier, un jour où les ménagements de +Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes: +«Si cela continue, je _lui_ ferai guillotiner cent crapauds de son +marais»[371]. Cependant les conjurés sentirent la nécessité de se +concilier les membres de la Convention connus pour leur peu d'ardeur +républicaine; il n'est sorte de stratagèmes dont ils n'usèrent pour les +détacher de Maximilien. + +[Note 371: Ce mot est rapporté par Courtois à la suite de la préface +de son rapport sur les événements du 9 thermidor, note XXXVIII, p. 39. +Courtois peut être cru ici, car c'est un complice révélant une parole +échappée à un complice.] + +Dans la journée du 5 thermidor, Amar et Voulland se transportèrent, au +nom du comité de Sûreté générale, dont la plupart des membres, avons +nous dit, étaient de la conjuration, à la prison des Madelonnettes, où +avaient été transférés une partie des soixante-treize Girondins; et là, +avec une horrible hypocrisie, ils témoignèrent à leurs collègues détenus +le plus affectueux intérêt. Ces hommes qui, de si bon coeur, eussent +envoyé à la mort les auteurs de la protestation contre le 31 mai, que +Robespierre leur avait arrachés des mains, parurent attendris. +«Arrête-t-on votre correspondance?... Votre caractère est-il méconnu +ici? Le concierge s'est-il refusé à mettre sur le registre votre qualité +de députés? Parlez, parlez, nos chers collègues; le comité de Sûreté +nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos +plaintes....» Et sur les plaintes des prisonniers que leur caractère +était méconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar +s'écria: «C'est un crime affreux», et il pleura, lui, le rédacteur du +rapport à la suite duquel les Girondins avaient été traduits devant le +tribunal révolutionnaire! Quelle dérision! + +Les deux envoyés du comité de Sûreté générale enjoignirent aux +administrateurs de police d'avoir pour les détenus tous les égards dus +aux représentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu'ils +écriraient, toutes celles qui leur seraient adressées, _sans les +ouvrir_. Ils donnèrent encore aux administrateurs l'ordre de choisir +pour les députés une maison commode avec un jardin. Alors tous les +représentants tendirent leurs mains qu'Amar et Voulland serrèrent +alternativement, et ceux-ci se retirèrent comblés des bénédictions des +détenus[372]. Le but des conjurés était atteint. + +[Note 372: _Rapport fait à la police par Faro, administrateur de +police, sur l'entrevue qui a eu lieu entre les représentants du peuple +Amar et Voulland, envoyés par le comité de Sûreté générale, et les +députés détenus aux Madelonnettes_. Ce rapport est de la main même de +l'agent national Payan, dans les papiers duquel il a été trouvé. Payan +ne fut pas dupe du faux attendrissement d'Amar et de Voulland; il sut +très bien démêler le stratagème des membres du comité de Sûreté +générale. (Voyez ce rapport à la suite du rapport de Courtois, sous le +numéro XXXII, p. 150.) Il a été reproduit dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 367.] + +Ainsi se trouvait préparée l'alliance thermido-girondine. Les Girondins +détenus allaient pouvoir écrire librement à leurs amis de la droite, et +sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude +avec laquelle ils avaient été traités par le comité de Sûreté générale. +Or, ce n'était un mystère pour personne qu'à l'exception de trois ou +quatre de ses membres, ce comité, instrument sinistre de la Terreur, +était entièrement hostile à Robespierre. D'où la conclusion toute +naturelle que Robespierre était le persécuteur, puisque ses ennemis +prenaient un si tendre intérêt aux persécutés. Quels maîtres fourbes que +ces héros de Thermidor! + + + + +VII + + +Toutefois les députés de la droite hésitèrent longtemps avant de se +rendre, car ils craignaient d'être dupes des manoeuvres de la +conspiration. Ils savaient bien que du côté de Robespierre étaient le +bon sens, la vertu, la justice; que ses adversaires étaient les plus +vils et les plus méprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort +bien que son triomphe assurait celui de la démocratie, la victoire +définitive de la République, et cette certitude fut la seule cause qui +fit épouser aux futurs comtes Sieyès, Boissy-d'Anglas, Dubois-Dubais, +Thibaudeau et autres la querelle des Rovère, des Fouché, des Tallien, +des Bourdon et de leurs pareils. + +Par trois fois ceux-ci durent revenir à la charge, avoue +Durand-Maillane[373], tant la conscience, chez ces députés de la droite, +balançait encore l'esprit de parti. Comment, en effet, eussent-ils +consenti à sacrifier légèrement, sans résistance, celui qui les avait +constamment protégés[374], celui qu'ils regardaient comme le défenseur +du faible et de l'homme trompé[375]? Mais l'esprit de parti fut le plus +fort. Il y eut, dit-on, chez Boissy-d'Anglas des conférences où, dans le +désir d'en finir plus vite avec la République, la majorité se décida, +non sans combat, à livrer la tête du Juste, de celui que le maître du +logis venait de surnommer hautement et publiquement l'Orphée de la +France[376]. Et voilà comment des gens relativement honnêtes conclurent +un pacte odieux avec des coquins qu'ils méprisaient. + +[Note 373: _Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.] + +[Note 374: _Ibid._] + +[Note 375: Lettre de Durand-Maillane, citée _in-extenso_ dans +son second volume. «Il n'était pas possible de voir plus longtemps +tomber soixante, quatre-vingts têtes par jour sans horreur....» dit +Durand-Maillane dans ses mémoires, qui sont, comme nous l'avons dit +déjà, un mélange étonnant de lâcheté et de fourberie. Singulier moyen de +mettre fin à cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en étaient +les auteurs contre celui qu'on savait décidé à les poursuivre _pour +arrêter l'effusion du sang versé par le crime_.] + +[Note 376: A l'égard de ces conférences chez Boissy-d'Anglas, je +n'ai rien trouvé de certain. Je ne les mentionne que d'après un bruit +fort accrédité. Ce fut, du reste, à Boissy-d'Anglas particulièrement, à +Champeaux-Duplasne et à Durand-Maillane que s'adressèrent les conjurés. +(_Mémoires de Durand-Maillane_, p. 199.)] + +Outre l'élément royaliste, il y avait dans la _Plaine_, cette +pépinière des serviteurs et des grands seigneurs de l'Empire, une masse +variable, composée d'individus craintifs et sans convictions, toujours +prêts à se ranger du côté des vainqueurs. Un mot attribué à l'un d'eux +les peint tout entiers. + +«Pouvez-vous nous répondre du _ventre_»? demanda un jour +Billaud-Varenne à ce personnage de la _Plaine_. «Oui», répondit +celui-ci, «si vous êtes les plus forts». Abattre Robespierre ne +paraissait pas chose aisée, tant la vertu exerce sur les hommes un +légitime prestige. + +Lui, pourtant, en face de la coalition menaçante, restait volontairement +désarmé. Dépouillé de toute influence gouvernementale, il ne songea même +pas à tenter une démarche auprès des députés du centre, qui peut-être se +fussent unis à lui s'il eût fait le moindre pas vers eux. Tandis que +l'orage s'amoncelait, il vivait plus retiré que jamais, laissant à ses +amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l'ombre, +car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des +lettres anonymes auxquelles certains écrivains ont accordé une +importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit déjà, une véritable +fabrication de ces sortes de productions, monuments honteux de la +bassesse et de la lâcheté humaines. + +J'en ai là, sous les yeux, un certain nombre adressées à Hanriot, à +Hérault-Séchelles, à Danton. «Te voila donc, f.... coquin, président +d'une horde de scélérats», écrivait-on à ce dernier; «j'ose me flatter +que plus tôt que tu ne penses je te verrai écarteler avec +Robespierre.... Vous avez à vos trousses cent cinquante _Brutuse_ +ou _Charlotte Cordé_[377]». Toutes ces lettres se valent pour le +fond comme pour la forme. A Maximilien, on écrivait, tantôt: +«Robespierre, Robespierre! Ah! Robespierre, je le vois, tu tends à la +dictature, et tu veux tuer la liberté que tu as créée.... Malheureux, tu +as vendu ta patrie! Tu déclames avec tant de force contre les tyrans +coalisés contre nous, et tu veux nous livrer à eux.... Ah! scélérat, +oui, tu périras, et tu périras des mains desquelles tu n'attends guère +le coup qu'elles te préparent[378]....» Tantôt: «Tu es encore.... +Ecoute, lis l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends encore que +le peuple affamé sonne l'heure de ton trépas.... Si mon espoir était +vain, s'il était différé, écoute, lis, te dis-je: cette main qui trace +ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette +main qui presse la tienne avec horreur, percera ton coeur inhumain. Tous +les jours je suis avec toi, je te vois tous les jours, à toute heure mon +bras levé cherche ta poitrine.... O le plus scélérat des hommes, vis +encore quelques jours pour penser à moi; que mon souvenir et ta frayeur +soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! ce jour même, en te +regardant, je vais jouir de ta terreur[379].» A coup sûr, le misérable +auteur de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre, un des +hommes qui aient possédé au plus haut degré le courage civil, cette +vertu si précieuse et si rare. Croirait-on qu'il s'est rencontré des +écrivains d'assez de bêtise ou de mauvaise foi pour voir dans les +lettres dont nous venons d'offrir un échantillon des caractères +_tracés par des mains courageuses_, des traits aigus lancés par +_le courage et la vertu_[380]. C'est à n'y pas croire! + +[Note 377: Les originaux de ces lettres sont aux _Archives_, F +7, 4434.] + +[Note 378: Cette lettre, dont l'original est aux _Archives_, F +7, 4436, liasse R, figure à la suite du rapport de Courtois, sous le +numéro LVIII; elle a été reproduite dans les _Papiers inédits_, t. +II, p. 151.] + +[Note 379: Cette autre lettre, dont l'original est également aux +_Archives_ (_ubi suprà_), est d'une orthographe qu'il nous a +été impossible de conserver. On la trouve _arrangée_ à la suite du +rapport de Courtois, sous le numéro LX, et dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 155.] + +[Note 380: Ce sont les propres expressions dont s'est servi le +rédacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 52.] + +De ces lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnête homme +fait ordinairement de pareilles pièces, il les méprisait. Quelquefois, +pour donner à ses concitoyens une idée de l'ineptie et de la méchanceté +de certains ennemis de la Révolution, il en donnait lecture soit aux +Jacobins, soit à ses collègues du comité de Salut public, mais il n'y +prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus +sérieux ne lui manquèrent pas. Nous avons mentionné plus haut une pièce +dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menées de la +conjuration. Dans la journée du 5 thermidor, le rédacteur de +l'_Orateur du peuple_, Labenette, un des plus anciens collaborateurs +de Fréron, lui écrivant pour réclamer un service, ajoutait: «Qui sait? +Peut-être que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas». Et il terminait +sa lettre en prévenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour +savoir l'heure et le moment où il pourrait lui ouvrir son coeur[381]. +Celui-là devait être bien informé. Vit-il Robespierre, et déroula-t-il +devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a +de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s'en convaincre par son +discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres détails +les manoeuvres de ses ennemis. + +[Note 381: Cette lettre figure à la suite du rapport de Courtois, +sous le numéro XVI, p. 113. Courtois n'a donné que l'initiale du nom de +Labenette. Nous l'avons rétabli d'après l'original de la lettre, qu'on +peut voir aux _Archives_.] + +S'il eût été doué du moindre esprit d'intrigue, comme il lui eût été +facile de déjouer toutes les machinations thermidoriennes, comme +aisément il se fût rendu d'avance maître de la situation! Mais non, il +sembla se complaire dans une complète inaction. Loin de prendre la +précaution de sonder les intentions de ses collègues de la droite, il +n'eut même pas l'idée de s'entendre avec ceux dont le concours lui était +assuré! La grande majorité des sections parisiennes, la société des +Jacobins presque tout entière, la commune lui étaient dévouées; il ne +songea point à tirer parti de tant d'éléments de force et de succès. Les +inventeurs _de la conspiration de Robespierre_ ont eu beau +s'ingénier, ils n'ont pu prouver un lambeau de papier indiquant qu'il y +ait eu la moindre intelligence et le moindre concert entre Maximilien et +le maire de Paris Fleuriot-Lescot, par exemple, ou l'agent national +Payan[382]. Si ces deux hauts fonctionnaires, sur le compte desquels la +réaction, malgré sa science dans l'art de la calomnie, n'est parvenue à +mettre ni une action basse ni une lâcheté, ont, dans la journée du 9 +thermidor, pris parti pour Robespierre, ç'a été tout spontanément et +emportés par l'esprit de justice. En revanche on a été beaucoup plus +fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le célèbre général de la +garde nationale parisienne[383]. + +[Note 382: Il n'existe qu'une seule lettre de Payan à Robespierre; +elle est datée du 9 messidor (2 juin 1794). Cette lettre, dont nous +avons déjà parlé plus haut, est surtout relative à un rapport de Vadier +sur Catherine Théot, rapport dans lequel l'agent national croit voir le +fruit d'une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très loin de +respirer un ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour, +Payan n'y tutoie pas Robespierre. (Voyez-la à la suite du rapport de +Courtois, sous le numéro LVI, p. 212, et dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 359.)] + +[Note 383: M. Thiers, dont nous avons renoncé à signaler les erreurs +étranges, les inconséquences, les contradictions se renouvelant de page +en page, fait offrir par Hanriot à Robespierre le _déploiement de ses +colonnes_ et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (_Histoire de la +Révolution_, ch. XXI.) M. Thiers, suivant son habitude, du reste, +n'oublie qu'une chose, c'est de nous dire d'où lui est venu ce +renseignement; nous aurions pu alors en discuter la valeur.] + + + + +VIII + + +Oh! pour celui-là la réaction a été impitoyable; elle a épuisé à son +égard tous les raffinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa +coopération active au mouvement démocratique du 31 mai. De cet ami +sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l'Hôtel de +Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéressement +et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les autres l'ont +malicieusement confondu avec un certain Hanriot, compromis dans les +massacres de Septembre. + +On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n'a +jamais rien articulé de sérieux. Dans son commandement il se montra +toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut +digne de tous éloges. Si la paix publique ne fut point troublée, si les +attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent +pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie +tempérée de douceur. + +S'il est vrai que le style soit l'homme, on n'a qu'à parcourir les +ordres du jour du général Hanriot, et l'on se convaincra que ce +révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote, un pur +républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d'armes, de +service dans les maisons d'arrêt, il recommande de se comporter avec le +plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. «La justice +nationale seule», dit-il, «a le droit de sévir contre les +coupables[384].... Le criminel dans les fers doit être respecté; on +plaint le malheur, mais on n'y insulte pas»[385]. Pour réprimer +l'indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du +raisonnement à celui de la force: «Nous autres républicains, nous devons +être frappés de l'évidence de notre égalité et pour la soutenir il faut +des moeurs, des vertus et de l'austérité»[386]. Ailleurs il disait: «Je +ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de +s'emparer du bien d'autrui; j'en appelle à toutes les vertueuses mères +de famille dont les sentiments d'amour pour la patrie et de respect pour +tout ce qui mérite d'être respecté, sont publiquement connus»[387]. +Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut +s'empêcher d'en gémir: «Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce +n'est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais +contre les ennemis du dehors[388]....» + +[Note 384: Ordre du jour en date du 26 pluviôse (14 février 1794).] + +[Note 385: _Ibid._ du 1er germinal (21 mars 1794).] + +[Note 386: _Ibid._ du 14 nivôse (3 janvier 1794).] + +[Note 387: _Ibid._ en date du 19 pluviôse (7 février 1794).] + +[Note 388: Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (5 février +1794).] + +Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous +engouer des hommes de guerre: «Souvenez-vous, mes amis, que le temps de +servir les hommes est passé. C'est à la chose publique seule que tout +bon citoyen se doit entièrement.... Tant que je serai général, je ne +souffrirai jamais que le pouvoir militaire domine le civil, et si mes +frères les canonniers veulent _despotiser_, ce ne sera jamais sous +mes ordres»[389]. + +[Note 389: Ordre du jour en date du 29 brumaire (19 novembre 1793).] + +Dans nos fêtes publiques, il nous faut toujours des baïonnettes qui +reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de +l'appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d'un +jour de cérémonie populaire, un citoyen s'étant plaint que la force +armée n'eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l'ordre +dans la foule: «Ce ne sont pas mes principes», s'écrie Hanriot dans un +ordre du jour; «quand on fête, pas d'armes, pas de despote; la raison +établit l'ordre, la douce et saine philosophie règle nos pas ... un +ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont +destinées à nos bons législateurs.... Quand il s'agit de fête, ne +parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au +despotisme....»[390]. + +[Note 390: _Ibid._ du 21 brumaire (11 novembre 1793).] + +A coup sûr, le moindre chef de corps trouverait aujourd'hui cet Hanriot +bien arriéré. «Dans un pays libre», dit encore cet étrange général, «la +police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais +avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un oeil de +surveillance sur la société, l'épurer et en proscrire les méchants et +les fripons.... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires +publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés, où la +société entière n'aura pour fonctionnaire public que la loi[391]....! Un +peuple libre se police lui-même, il n'a pas besoin de force armée pour +être juste[392]...; La puissance militaire exercée despotiquement mène à +l'esclavage, à la misère, tandis que la puissance civile mène au +bonheur, à la paix, à la justice, à l'abondance[393]....» + +[Note 391: _Ibid._ du 6 brumaire (27 octobre 1793).] + +[Note 392: _Ibid._ du 19 brumaire (9 novembre 1793).] + +[Note 393: Ordre du jour en date du 25 prairial (13 juin 1794).] + +Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres pour s'arroger +certains privilèges, il rappelle que la loi est égale pour tous. «Les +dépositaires des lois en doivent être les premiers esclaves» [394]. Un +arrêté de la commune ayant ordonné que les citoyens trouvés mendiant +dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives, +le général prescrit à ses soldats d'opérer ces sortes d'arrestations +«avec beaucoup d'humanité et d'égards pour le malheur, qu'on doit +respecter»[395]. Aux gardes nationaux sous ses ordres, il recommande la +plus grande modération dans le service: «Souvenez-vous que le fer dont +vos mains sont armées n'est pas destiné à déchirer le sein d'un père, +d'un frère, d'une mère, d'une épouse chérie.... Souvenez-vous de mes +premières promesses où je vous fis part de l'horreur que j'avois pour +toute effusion de sang.... Je ne souffrirai jamais qu'aucun de vous en +provoque un autre au meurtre et à l'assassinat. Les armes que vous +portez ne doivent être tirées que pour la défense de la patrie, c'est le +comble de la folie de voir un Français égorger un Français; si vous avez +des querelles particulières, étouffez-les pour l'amour de la +patrie»[396]. + +[Note 394: _Ibid._ du 4 septembre 1793.] + +[Note 395: _Ibid._ du 21 prairial an II (9 juin 1794).] + +[Note 396: _Ibid._ du 27 ventôse (17 mars 1794).] + +Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit, à l'Hanriot +légendaire de la plupart des écrivains. Le bruit a-t-il couru, au plus +fort moment de l'hébertisme, que certains hommes songeraient à ériger +une dictature, il s'empresse d'écrire: «Tant que nous conserverons notre +énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec +nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour idole que la liberté +et l'égalité, pour autel que la justice et la raison[397].» + +[Note 397: Ordre du jour du 16 ventôse an II (6 mars 1794).] + +A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la +sobriété, toutes les vertus. «Ce sont nos seules richesses; elles sont +impérissables. Fuyons l'usure; ne prenons pas les vices des tyrans que +nous avons terrassés[398].... Soyons sobres, aimons la patrie, et que +notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d'étonnement les +peuples des autres climats»[399]. + +[Note 398: _Ibid._ du 16 floréal (5 mai 1794).] + +[Note 399: _Ibid._ du 26 prairial (14 juin 1794).] + +Indigné de l'imprudence et de la brutalité avec lesquelles certains +soldats de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues +de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants, +vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service à arrêter +les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues. +«L'honnête citoyen à pied doit être respecté par celui qui est à +cheval»[400]. + +[Note 400: _Ibid._ du 15 pluviôse (3 février 1794).] + +Un matin, l'ordre du jour suivant fut affiché dans tous les postes: +«Hier, un gendarme de la 29ème division a jeté à terre, il était midi +trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard +ayant à la main une béquille.... Cette atrocité révolte l'homme qui +pense et qui connaît ses devoirs. Malheur à celui qui ne sait pas +respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu'il +doit à lui-même et à la société entière. Ce gendarme prévaricateur, pour +avoir manqué à ce qui est respectable, gardera les arrêts jusqu'à nouvel +ordre[401].» Quand je passe maintenant au coin de la rue Saint-Martin, à +l'angle de la vieille église Saint-Méry qui, dans ce quartier +transformé, est restée presque seule comme un témoin de l'acte de +brutalité si sévèrement puni par le général de la garde nationale, je ne +puis m'empêcher de songer à cet Hanriot dont la réaction nous a laissé +un portrait si défiguré. + +[Note 401: Ordre du jour en date du 27 floréal (16 mai 1794).] + +Aux approches du 9 thermidor ses conseils deviennent en quelque sorte +plus paternels. Il conjure les femmes qui, par trop d'impatience à la +porte des fournisseurs, causaient du trouble dans la ville, de se +montrer sages et dignes d'elles-mêmes. «Souvenez-vous que vous êtes la +moitié de la société et que vous nous devez un exemple que les hommes +sensibles ont droit d'attendre de vous[402].» Le 3 thermidor, il +invitait encore les canonniers à donner partout le bon exemple: «La +patrie, qui aime et veille sur tous ses enfants, proscrit de notre sein +la haine et la discorde.... Faisons notre service d'une manière utile et +agréable à la grande famille; fraternisons, et aimons tous ceux qui +aiment et défendent la chose publique[403].» Voilà pourtant l'homme +qu'avec leur effronterie ordinaire les Thermidoriens nous ont présenté +comme ayant été jeté ivre-mort par Coffinhal dans un égout de l'Hôtel de +Ville. + +[Note 402: Ordre du jour en date du 22 messidor (10 juillet 1794).] + +[Note 403: _Ibid._, du 3 thermidor (21 juillet 1794). Les +ordres du jour du général Hanriot se trouvent en minutes aux +_Archives_, où nous les avons relevés. Un certain nombre ont été +publiés, à l'époque, dans le _Moniteur_ et les journaux du temps.] + +Ces citations, que nous aurions pu multiplier à l'infini, témoignent +assez clairement de l'esprit d'ordre, de la sagesse et de la modération +du général Hanriot; car ces ordres du jour, superbes parfois d'honnêteté +naïve, et révélés pour la première fois, c'est l'histoire prise sur le +fait, écrite par un homme de coeur et sans souci de l'opinion du +lendemain. + +En embrassant, dans la journée du 9 thermidor, la cause des proscrits, +Hanriot, comme Dumas et Coffinhal, comme Payan et Fleuriot-Lescot, ne +fit que céder à l'ascendant de la vertu. Si, vingt-quatre heures +d'avance seulement, Robespierre avait eu l'idée de s'entendre avec ces +hauts fonctionnaires, si aux formidables intrigues nouées depuis si +longtemps contre lui il avait opposé les plus simples mesures de +prudence, s'il avait prévenu d'un mot quelques membres influents de la +Commune et des sections, s'il avait enfin pris soin d'éclairer sur les +sinistres projets de ses adversaires la foule immense de ses admirateurs +et de ses amis inconnus, la victoire lui était assurée; mais, en dehors +de la Convention, il n'y avait pas de salut à ses yeux; l'Assemblée, +c'était l'arche sainte; plutôt que d'y porter la main, il aurait offert +sa poitrine aux poignards. Pour triompher de ses ennemis, il crut qu'il +lui suffirait d'un discours, et il se présenta sans autre arme sur le +champ de bataille, confiant dans son bon droit et dans les sentiments de +justice et d'équité de la Convention. Fatale illusion, mais noble +croyance, dont sa mémoire devrait rester éternellement honorée. + + + + +IX + + +D'ailleurs Robespierre ne put se persuader, j'imagine, que ses collègues +du comité de Salut public l'abandonneraient si aisément à la rage de ses +ennemis. Mais il comptait sans les jaloux et les envieux, à qui son +immense popularité portait ombrage. La persistance de Maximilien à ne +point s'associer à une foule d'actes qu'il considérait comme +tyranniques, à ne pas prendre part, quoique présent, aux délibérations +du comité, exaspéra certainement quelques-uns de ses collègues, surtout +Billaud. Ce dernier lui reprochait d'être le tyran de l'opinion, à cause +de ses succès de tribune. Singulier reproche qui fit dire à Saint-Just: +«Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le +mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues +le tyran de l'opinion[404].» Son empire, ajoute-t-il excellemment, se +donne à la raison et ne ressemble guère au pouvoir des gouvernements. +Mais Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, forts de l'appui de Carnot, +avaient pour ainsi dire accaparé à cette époque l'exercice du +pouvoir[405]: ils ne se souciaient nullement de voir la puissance du +gouvernement contre balancée par celle de l'opinion. + +[Note 404: Discours du 9 Thermidor.] + +[Note 405: «Vous avez confié le gouvernement à douze personnes, il +s'est trouvé, en effet, le dernier mois, entre deux ou trois.» +Saint-Just, _discours du 9 thermidor_.] + +Cependant diverses tentatives de rapprochement eurent lieu dans les +premiers jours de thermidor, non seulement entre les membres du comité +de Salut public, mais encore entre les membres des deux comités réunis. +On s'assembla une première fois le 4. Ce jour-là l'entente parut +probable, puisqu'on chargea Saint-Just de présenter à la Convention un +rapport sur la situation générale de la République, Saint-Just dont +l'amitié et le dévouement pour Robespierre n'étaient ignorés de +personne. L'âpre et fier jeune homme ne déguisa ni sa pensée ni ses +intentions. Il promit de dire tout ce que sa probité lui suggérerait +pour le bien de la patrie, rien de plus, rien de moins, et il ajouta: +«Tout ce qui ne ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté +aura ma haine[406].» Ces paroles donnèrent sans doute à réfléchir à ceux +qui ne le voyaient pas sans regret chargé de prendre la parole au nom +des comités devant la Convention nationale. Billaud-Varenne ne dissimula +même pas son dessein de rédiger l'acte d'accusation de Maximilien[407]. + +[Note 406: Discours du 9 thermidor.] + +[Note 407: _Ibid._] + +Le lendemain, on se rassembla de nouveau. Les membres des anciens +comités ont prétendu que ce jour-là Robespierre avait été cité devant +eux pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse +vaguement aux Jacobins et sur son absence du comité depuis quatre +décades. Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour découvrir la +fourberie cachée sous cette déclaration intéressée. D'abord il n'y avait +pas lieu de citer Robespierre devant les comités, puisque, du propre +aveu de ses accusateurs, il n'avait encore accompli aucun de ces actes +ostensibles et nécessaires «pour démontrer une conjuration à l'opinion +publique abusée»[408]. Cet acte _ostensible et nécessaire_ ce fut, +comme l'ont dit eux-mêmes ses assassins, son discours du 8 +thermidor.--Secondement, l'absence de Robespierre a été, comme nous +l'avons prouvé, une absence toute morale; de sa personne il était là; +donc il était parfaitement inutile de le mander, puisque chaque jour on +se trouvait face à face avec lui. + +[Note 408: _Réponse de J.-N. Billaud à Lecointre_, p. 89. M. +Michelet trouve moyen de surenchérir sur les allégations inadmissibles +des membres des deux anciens comités. Il raconte que le soir du 5 +thermidor, le comité, _non sans étonnement, vit arriver +Robespierre_. Et que voulait-il? se demande l'éminent écrivain; les +tromper? gagner du temps _jusqu'au retour de Saint-Just_? Il ne le +croit pas, et c'est bien heureux; mais s'il avait étudié avant d'écrire, +il se serait aperçu que Robespierre n'avait pas à gagner du temps +jusqu'au retour de Saint-Just, puisque ce représentant était de retour +depuis le 10 messidor, c'est-à-dire depuis plus de trois semaines, et +que, dans son dernier discours, il a raconté lui-même avec des détails +qu'on ne trouve nulle part ailleurs cette séance du 5 thermidor, où il +joua un rôle si important. (Voy. l'_Histoire de la Révolution_ par +M. Michelet, t. VII, p. 428.)] + +La vérité est que le 5 thermidor il consentit à une explication. Cette +explication, que fût-elle? Il est impossible d'admettre tous les contes +en l'air débités là-dessus par les uns et par les autres. Les anciens +membres des comités ont gardé à cet égard un silence prudent[409]. Seul, +Billaud-Varenne en a dit quelques mots. A l'en croire, Robespierre +serait devenu lui-même accusateur, aurait désigné nominativement les +victimes qu'il voulait immoler, et surtout aurait reproché aux deux +comités l'inexécution du décret ordonnant l'organisation de six +commissions populaires pour juger les détenus[410]. Sur ce dernier point +nous prenons Billaud en flagrant délit de mensonge, car, dès le 3 +thermidor, quatre de ces commissions étaient organisées par un arrêté +auquel Robespierre, ainsi qu'on l'a vu plus haut, avait, quoique présent +au comité, refusé sa signature. Quant aux membres dénoncés par +Robespierre à ses collègues des comités pour leurs crimes et leurs +prévarications, quels étaient-ils? Billaud-Varenne s'est abstenu de +révéler leurs noms, et c'est infiniment fâcheux; on eût coupé court +ainsi aux exagérations de quelques écrivains, qui, feignant d'ajouter +foi aux récits mensongers de certains conjurés thermidoriens, se sont +complu à porter jusqu'à dix-huit et jusqu'à trente le chiffre des +Conventionnels menacés. Le nombre des coupables n'était pas si grand; +rappelons que, d'après les déclarations assez précises de Couthon et de +Saint-Just, il ne s'élevait pas à plus de quatre ou cinq, parmi +lesquels, sans crainte de se tromper, on peut ranger Fouché, Tallien et +Rovère. «Robespierre s'est déclaré le ferme appui de la Convention», a +écrit Saint-Just, «il n'a jamais parlé dans le comité qu'avec ménagement +de porter atteinte à aucun de ses membres[411]». C'est encore au +discours de Saint-Just qu'il faut recourir pour savoir à peu près au +juste ce qui s'est passé le 5 thermidor dans la séance des deux comités. + +[Note 409: _Réponse des membres des deux anciens comités_, p. 7 +et 61. Barère n'a pas été plus explicite dans ses _Observations sur le +rapport de Saladin_.] + +[Note 410: _Réponse de J.-N. Billaud à Laurent Lecointre_, p. +89.] + +[Note 411: Discours du 9 Thermidor.] + +Au commencement de la séance tout le monde restait muet, comme si l'on +eût craint de s'expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il +raconta qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et +interrogé par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confié que les +puissances alliées n'avaient aucun espoir d'accommodement avec la France +actuelle, mais qu'elles attendaient tout d'un parti qui renverserait la +forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins +rigides. En effet, les manoeuvres des conjurés n'avaient pas été sans +transpirer au dehors. Les émigrés, ajouta Saint-Just, sont instruits du +projet des conjurés de faire, s'ils réussissent, contraster l'indulgence +avec la rigueur actuellement déployée contre les traîtres. Ne verra-t-on +pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Fréron, les Bourdon +(de l'Oise), s'éprendre de tendresses singulières pour les victimes de +la Révolution et même pour les familles des émigrés? + +Arrivant ensuite aux persécutions sourdes dont Robespierre était +l'objet, il demanda, sans nommer son ami, s'il était un dominateur qui +ne se fût pas d'abord environné d'un grand crédit militaire, emparé des +finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les +mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupçons. David appuya +chaleureusement les paroles de son jeune collègue. Il n'y avait pas à se +méprendre sur l'allusion. Billaud-Varenne dit alors à Robespierre: +_Nous sommes tes Amis, nous avons toujours marché ensemble._ Et la +veille, il l'avait traité de Pisistrate. «Ce déguisement», dit +Saint-Just, «fit tressaillir mon coeur»[412]. + +[Note 412: Discours du 9 thermidor.] + +Il n'y eut rien d'arrêté positivement dans cette séance; cependant la +paix parut, sinon cimentée, au moins en voie de se conclure, et l'on +confirma le choix que, la veille, on avait fait de Saint-Just, comme +rédacteur d'un grand rapport sur la situation de la République. Les +conjurés, en apprenant l'issue de cette conférence, furent saisis de +terreur. Si cette paix eût réussi, a écrit l'un d'eux, «elle perdait à +jamais la France»[413]; c'est-à-dire: nous étions démasqués et punis, +nous misérables qui avons tué la République dans la personne de son plus +dévoué défenseur. De nouveau l'on se mit à l'oeuvre: des listes de +proscription plus nombreuses furent lancées parmi les députés. +«Epouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser +l'innocence», voilà ce que Saint-Just appelait un blasphème[414]. + +[Note 413: _Les Crimes de sept membres des anciens comités, etc., +ou Dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent +Lecointre, p. 194.] + +[Note 414: Discours du 9 Thermidor.] + +Tel avait été le succès de ce stratagème, qu'ainsi que nous l'avons dit, +un certain nombre de représentants n'osaient plus coucher dans leurs +lits. Cependant on ne vint pas sans peine à bout d'entraîner le comité +de Salut public; il fallut des pas et des démarches dont l'histoire +serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comité +semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment +de livrer la grande victime. Tout à l'heure même nous allons entendre +Barère, en leur nom, prodiguer à Robespierre la louange et l'éloge. Mais +ce sera le baiser de Judas. + + + + +CHAPITRE SIXIÈME + + +Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins. +--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois. +Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de +l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de +Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de +Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8 +thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès +des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor. + + +I + + +Aux approches du 9 thermidor, il y avait dans l'air une inquiétude +vague, quelque chose qui annonçait de grands événements. Les +malveillants s'agitaient en tous sens et répandaient les bruits les plus +alarmants pour décourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient +jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit +vivement aux Jacobins dans la séance du 6, et il signala d'odieuses +menées dont, ce jour-là même, l'enceinte de la Convention avait été le +théâtre[415]. Après lui Couthon prit la parole et revint sur les +manoeuvres employées pour jeter la division dans la Convention +nationale, dans les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il +parla de son dévouement absolu pour l'Assemblée, dont la très-grande +majorité lui paraissait d'une pureté exemplaire; il loua également les +comités de Salut public et de Sûreté générale, où, dit-il, il +connaissait des hommes vertueux et énergiques, disposés à tous les +sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comité de Sûreté +générale de s'être entouré de scélérats coupables d'avoir exercé en son +nom une foule d'actes arbitraires et répandu l'épouvante parmi les +citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mémoires plus ou +moins authentiques ont si bien servi la réaction. «Il n'est pas», +dit-il, «d'infamies que cet homme atroce n'ait commises». C'était là un +de ces agents impurs dénoncés par Robespierre comme cherchant partout +des coupables et prodiguant les arrestations injustes[416]. Couthon ne +s'en tint pas là: il signala la présence de quelques scélérats jusque +dans le sein de la Convention, en très petit nombre du reste: cinq ou +six, s'écria-t-il, «dont les mains sont pleines des richesses de la +République et dégouttantes du sang des innocents qu'ils ont immolés»; +c'est-à-dire les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Rovère, les +Bourdon (de l'Oise), qu'à deux jours de là Robespierre accusera à son +tour--malheureusement sans les nommer--d'avoir porté la Terreur dans +toutes les conditions. + +[Note 415: _Journal de la Montagne_ du 10 thermidor (28 juillet +1794).] + +[Note 416: Senar, comme on sait, avait fini par être arrêté sur les +plaintes réitérées de Couthon.] + +Trois jours auparavant, Couthon, après avoir récriminé contre les cinq +ou six coquins dont la présence souillait la Convention, avait engagé la +société à présenter dans une pétition à l'Assemblée ses voeux et ses +réflexions au sujet de la situation, et sa motion avait été unanimement +adoptée. Il y revint dans la séance du 6. C'était sans doute, à ses +yeux, un moyen très puissant de déterminer les gens de bien à se +rallier, et les membres purs de la Convention à se détacher des cinq ou +six êtres tarés qu'il considérait comme les plus vils et les plus +dangereux ennemis de la liberté[417]. Quelques esprits exaltés +songèrent-ils alors à un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est +certain aussi que si quelqu'un s'opposa avec une énergie suprême à +l'idée de porter atteinte à la Convention nationale, dans des +circonstances nullement semblables à celles où s'était trouvée +l'Assemblée à l'époque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. Il ne +ménagea point les provocateurs d'insurrection, ceux qui, par leurs +paroles, poussaient le peuple à un 31 mai. «C'était bien mériter de son +pays», s'écriat-il, «d'arrêter les citoyens qui se permettraient des +propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires»[418]. + +[Note 417: Le compte rendu de la séance du 6 thermidor aux Jacobins +ne figure pas au _Moniteur_. Il faut le lire dans le _Journal de +la Montagne_ au 10 thermidor (28 juillet 1794), où il est très +incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et +les inexactitudes.] + +[Note 418: On chercherait vainement dans les journaux du temps trace +des paroles de Robespierre. Le compte rendu très incomplet de la séance +du 6 thermidor aux Jacobins n'existe que dans le _Journal de la +Montagne_. Mais les paroles de Robespierre nous ont été conservées +dans le discours prononcé par Barère à la Convention le 7 thermidor, et +c'est là un document irrécusable. (Voyez le _Moniteur_ du 8 +thermidor [26 juillet 1794].)] + +Rien de plus légal, d'ailleurs, que l'adresse présentée par la société +des Jacobins à la Convention dans la séance du 7 thermidor (25 juillet +1794), rien de plus rassurant surtout pour l'Assemblée. En effet, de +quoi y est-il question? D'abord, des inquiétudes auxquelles donnaient +lieu les manoeuvres des détracteurs du comité de Salut public, +manoeuvres que les Amis de la liberté et de l'égalité ne pouvaient +attribuer qu'à l'étranger, contraint de placer sa dernière ressource +dans le crime. C'était lui, disait-on, qui «voudrait que des +conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la liberté, au +nom même de la patrie, afin qu'elle ne parût puissante et terrible que +contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs....» Ces conspirateurs +impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c'étaient les +Fouché, les Tallien, les Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels +Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grâce à +une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l'ordre du jour, +cette justice impartiale à laquelle se fie le citoyen honnête, même +après des erreurs et des fautes, faisait trembler les traîtres, les +fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de +bien[419]. On y dénonçait comme une manoeuvre contre-révolutionnaire la +proposition faite à la Convention, par un nommé Magenthies, de prononcer +la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu +serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et +de la morale, proposition dont l'infamie avait déjà été signalée par +Robespierre à la tribune des Jacobins[420]. La désignation de prêtres et +de prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de +l'Assemblée qui avaient proclamé la reconnaissance de l'Être suprême et +de l'immortalité de l'âme, était également relevée comme injurieuse pour +la Représentation nationale. + +[Note 419: Impossible de travestir plus déplorablement que ne l'a +fait M. Michelet le sens de cette pétition. «Elle accusait les +indulgents,» dit-il, t. VII, p. 435. Les indulgents! c'est-à-dire ceux +«qui déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes +ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes pour trouver +partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple +même.» Voilà les singuliers indulgents qu'accusait la pétition +jacobine.] + +[Note 420: Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du +7 thermidor (25 juillet 1794).] + +Comment, était-il dit dans cette adresse, la sollicitude des amis de la +liberté et de l'égalité n'aurait-elle pas été éveillée quand ils +voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans +l'impossibilité même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien +évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur pétition respirait, du +reste, d'un bout à l'autre, le plus absolu dévouement pour la +Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement +pour les mandataires du pays. «Avec vous», disaient-ils en terminant, +«ce peuple vertueux, confiant, bravera tous ses ennemis; il placera son +devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentants jusqu'à +la mort»[421]. En présence d'un pareil document, il est assurément assez +difficile d'accuser la société des Amis de la liberté et de l'égalité de +s'être insurgée contre la Convention, et il faut marcher à pieds joints +sur la vérité pour oser prétendre qu'à la veille du 9 Thermidor on +sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée. + +[Note 421: Cette adresse de la Société des Jacobins se trouve dans +le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet) et dans le _Journal des +Débats_ et des décrets de la Convention, numéro 673.] + + + + +II + + +Au moment où l'on achevait la lecture de cette adresse, Dubois-Crancé +s'élançait à la tribune comme s'il se fût senti personnellement désigné +et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant +entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré +l'animosité de Robespierre par sa conduite équivoque. Récemment exclu +des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et +entra dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un +des principaux griefs relevés à sa charge par Maximilien était d'avoir +causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s'écriant +publiquement à Rennes, qu'il y aurait des chouans tant qu'il existerait +un Breton[422]. Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se +vanter d'avoir arraché la Bretagne à la guerre civile. «Robespierre a +été trompé», dit-il, «lui-même reconnaîtra bientôt son erreur[423]». +Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c'est que ce +personnage, digne allié des Fouché et des Tallien, devint l'un des plus +violents séides de la réaction thermidorienne. On voit, du reste, avec +quels ménagements les conjurés traitaient Maximilien à l'heure même où +ils n'attendaient que l'occasion de le tuer. Le comité de Salut public +n'avait pas dit encore son dernier mot. + +[Note 422: Note de Robespierre sur quelques députés, à la suite du +rapport de Courtois, sous le numéro LI, et dans les _Papiers +inédits_, t. II, p. 17.] + +[Note 423: Voyez le discours de Dubois-Crancé dans le +_Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet 1794).] + +On put même croire un moment qu'il allait prendre Maximilien sous sa +garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barère présenta au +nom du comité de Salut public un long rapport dans lequel il refit le +procès des Girondins, des Hébertistes et des Dantonistes, porta aux nues +la journée du 31 mai, et traça de Robespierre le plus pompeux éloge. Des +citoyens aveuglés ou malintentionnés avaient parlé de la nécessité d'un +nouveau 31 mai, dit-il; un homme s'était élevé avec chaleur contre de +pareilles propositions, avait hautement préconisé le respect de la +Représentation nationale, et cet homme, c'était, comme on l'a vu plus +haut, Maximilien Robespierre. «Déjà», ajouta Barère, «un représentant du +peuple qui jouit d'une réputation patriotique méritée par cinq années de +travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de +liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je +viens de vous dénoncer[424]». + +[Note 424: Voyez le _Moniteur_ du 8 thermidor (26 juillet +1794).] + +En entendant de telles paroles, les conjurés durent trembler et sentir +se fondre leurs espérances criminelles. Qui pouvait prévoir qu'à deux +jours de là Barère tiendrait, au nom de ce même comité, un tout autre +langage? + +Après la séance conventionnelle, les conjurés se répandirent partout où +ils espérèrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite +ils firent de plus belle miroiter la perspective d'un régime +d'indulgence et de douceur; aux yeux des républicains farouches, celle +d'une aggravation de terreur. Un singulier mélange de coquins, +d'imbéciles et de royalistes déguisés, voilà les Thermidoriens. Une +réunion eut lieu Chez Collot-d'Herbois, paraît-il[425], où l'on parvint +à triompher des scrupules de certains membres qui hésitaient à sacrifier +celui qu'avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire +de l'édifice républicain, et qu'ils ne se pardonnèrent jamais d'avoir +livré à la fureur des méchants. Fouché, prédestiné par sa basse nature +au rôle d'espion et de mouchard, rendait compte aux conjurés de ce qui +se passait au comité de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprès +de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure: «La division +est complète», dit-il, «demain il faut frapper[426]». + +[Note 425: Renseignement fourni par Godefroy Cavaignac à M. +Hauréau.] + +[Note 426: Déclaration de Tallien dans la séance du 22 thermidor an +III (9 août 1795). _Moniteur_ du 27 thermidor (14 août).] + +Cependant, au lieu de chercher des alliés dans cette partie indécise, +craintive et flottante de la Convention qu'on appelait le centre, et qui +n'eût pas mieux demandé que de se joindre à lui s'il eût consenti à +faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir à l'écart. +Tandis que les conjurés, pour recruter des complices, avaient recours +aux plus vils moyens, en appelaient aux plus détestables passions, +attendant impatiemment l'heure de le tuer à coup sûr, il méditait ... un +discours, se fiant uniquement à son bon droit et à la justice de sa +cause. La légende nous le représente s'égarant dans ces derniers temps +en des promenades lointaines; allant chercher l'inspiration dans les +poétiques parages où vivait le souvenir de J.-J. Rousseau, son maître, +et où il lui avait été permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec +l'immortel philosophe. C'est là une tradition un peu incertaine. + +Il ne quitta guère Paris dans les jours qui précédèrent le 8 thermidor; +sa présence s'y trouve constatée par les registres du comité de Salut +public. Ce qui est vrai, c'est que le soir, après le repas, il allait +prendre l'air aux Champs-Élysées, avec la famille Duplay. On se rendait, +de préférence, du côté du jardin Marboeuf[427]. Robespierre marchait en +avant, ayant au bras la fille aînée de son hôte, Éléonore, sa fiancée, +et, pour un moment, dans cet avant-goût du bonheur domestique, il +oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. Derrière +eux venaient le père, dont la belle tête commandait le respect, et la +mère toute fière et heureuse de voir sa fille au bras de celui qu'elle +aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils. + +[Note 427: Manuscrit de Mme Lebas.] + +Dès qu'on était rentré, Maximilien reprenait son travail quand il ne se +rendait pas à la séance des Jacobins, où il n'alla pas du 3 au 8. Ce fut +vraisemblablement dans cet intervalle qu'il composa son discours dont le +manuscrit, que j'ai sous les yeux, porte les traces d'une composition +rapide et pressée. Robespierre se retrouve tout entier, avec son +système, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse +harangue, qu'il a si justement appelée lui-même son testament de mort. + +Ce n'est point, tant s'en faut, comme on l'a dit, une composition +laborieusement conçue, et péniblement travaillée; on y sent, au +contraire, tout l'abandon d'une inspiration soudaine. Ce discours est +fait d'indignation. C'est la révolte d'une âme honnête et pure contre le +crime. Les sentiments divers dont le coeur de l'auteur était rempli se +sont précipités à flots pressés sous sa plume; cela se voit aux ratures, +aux transpositions, au désordre même qui existe d'un bout à l'autre du +manuscrit[428]. Nul doute que Robespierre n'ait été content de son +discours, et n'y ait compté comme sur une arme infaillible. La veille du +jour où il s'était proposé de le prononcer devant la Convention +nationale, il sortit avec son secrétaire, Simon Duplay, le soldat de +Valmy, celui qu'on appelait Duplay, à la jambe de bois, et il dirigea +ses pas du côté du promenoir de Chaillot tout en haut des +Champs-Élysées. Il se montra gai, enjoué jusqu'à poursuivre les +hannetons fort abondants cette année[429]. + +[Note 428: Ce discours, a écrit Charles Nodier, «est surtout +vraiment monumental, vraiment digne de l'histoire, en ce point qu'il +révèle d'une manière éclatante les projets d'amnistie et les théories +libérales et humaines qui devaient faire la base du gouvernement, sous +l'influence modératrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomphé +le 9 thermidor». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I. p. 292, édit. +Charpentier).] + +[Note 429: Renseignements fournis par M. le docteur Duplay, fils de +Duplay à la jambe de bois et père de l'éminent professeur de clinique +chirurgicale. + +J'ai sous les yeux l'interrogatoire qu'au lendemain de Thermidor, on fit +subir à Simon Duplay, qui avait servi de secrétaire à Robespierre. Le +lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître ce curieux document, +dont nous devons la communication à notre cher et vieil ami Jules +Claretie. + +INTERROGATOIRE DE SIMON DUPLAY + +Demeurant à Paris, rue Honoré, section des Piques, n° 366, chez son +oncle, Maurice Duplay. + +D. N'est-ce pas chez ton oncle que logeaient les Robespierre? + +R. Oui, mais Robespierre jeune en est sorti après son retour de l'armée +d'Italie pour aller loger rue Florentin. + +D. N'as-tu pas connaissance que le 8 thermidor ou quelques jours +auparavant plusieurs membres du comité de Salut public dinèrent chez +Robespierre aîné? + +R. Non. Excepté Barère qui y dîna dix, douze ou quinze jours auparavant +sans préciser le jour. + +D. N'as-tu pas connaissance que Saint-Just et Le Bas y dînèrent à la +même époque? + +R. Non. + +D. Dans le dîner où s'est trouvé Barère, ne l'as-tu pas entendu proposer +à Robespierre de se raccommoder avec les membres de la Convention et des +Comités, qui paraissaient lui être opposés? + +R. Non. Je crois même que le dîner dont il s'agit précéda la division +qui, depuis, a éclaté au Comité. + +D. Ne sais-tu pas que Robespierre, indépendamment de la police générale +de la République, dont il s'était chargé, voulait encore diriger les +armées, et que c'est de là qu'est née la division dont il s'agit? + +R. Non. Je crois même que Robespierre n'entendait rien à l'art +militaire. + +D. Ne l'as-tu pas entendu différentes fois, le même Robespierre, +déclamer contre les victoires des armées de la République, les tourner +en ridicule, et dire, dans d'autres moments, que le sacrifice de 6,000 +hommes n'était rien quand il s'agissait d'un principe? + +R. Non. Je l'ai vu, au contraire, différentes fois, se réjouir de nos +victoires, et je ne l'ai jamais entendu tenir ce dernier propos. Simon +Duplay nie que Robespierre ait fait enlever des cartons à la police, que +Robespierre reçût des Anglais, des étrangers. Parfois des étrangers qui, +obligés de sortir de Paris, réclamaient l'exception. + +Il n'a vu ni Fleuriot, ni Hanriot, venir chez Robespierre. + +(_Archives_ W, 79.)] + +Néanmoins, par instant, un nuage semblait voiler sa physionomie, et il +se sentait pris de je ne sais quelle vague inquiétude, de cette +inquiétude qu'on ne peut s'empêcher de ressentir la veille d'une +bataille. + +En rentrant dans la maison de son hôte, il trouva le citoyen Taschereau, +dont nous avons déjà eu occasion de parler, et il lui fit part de son +dessein de prendre la parole le lendemain à l'Assemblée.--«Prenez +garde», lui dit Taschereau, «vos ennemis ont beaucoup intrigué, beaucoup +calomnié».--«C'est égal», reprit Maximilien, «je n'en remplirai pas +moins mon devoir». + + + + +III + + +Depuis longtemps Robespierre n'avait point paru à la tribune de la +Convention, et son silence prolongé n'avait pas été sans causer quelque +étonnement à une foule de patriotes. Le bruit s'étant répandu qu'il +allait enfin parler, il y eut à la séance un concours inusité de monde. +Il n'était pas difficile de prévoir qu'on était à la veille de grands +événements, et chacun, ami ou ennemi, attendait avec impatience le +résultat de la lutte. + +Rien d'imposant comme le début du discours dont nous avons mis déjà +quelques extraits sous les yeux de nos lecteurs, et que nous allons +analyser aussi complètement que possible. «Que d'autres vous tracent des +tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités utiles. Je ne viens +point réaliser des terreurs ridicules, répandues par la perfidie; mais +je veux étouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la +seule force de la vérité. _Je vais dévoiler des abus qui tendent à la +ruine de la patrie et que votre probité seule peut réprimer_[430]. Je +vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée. +_Si je vous dis aussi quelque chose des persécutions dont je suis +l'objet, vous ne m'en ferez point un crime; vous n'avez rien de commun +avec les tyrans que vous combattez_. Les cris de l'innocence outragée +n'importunent point vos oreilles, et vous n'ignorez pas que cette cause +ne vous est point étrangère.» + +[Note 430: Nous prévenons le lecteur que nous analysons ce discours +d'après le manuscrit de Robespierre, manuscrit dans la possession +duquel, quelque temps après le 9 thermidor, la famille Duplay parvint à +rentrer. Les passages que nous mettons en italique ont été supprimés ou +[illisible] dans l'édition donnée par la commission thermidorienne.] + +Après avoir établi, en fait, la supériorité de la Révolution française +sur toutes les autres révolutions, parce que seule elle s'était fondée +sur la théorie des droits de l'humanité et les principes de la justice, +après avoir montré comment la République s'était glissée pour ainsi dire +entre toutes les factions, il traça rapidement l'historique de toutes +les conjurations dirigées contre elle et des difficultés avec +lesquelles, dès sa naissance, elle s'était trouvée aux prises. Il +dépeignit vivement les dangers auxquels elle était exposée quand, la +puissance des tyrans l'emportant sur la force de la vérité, il n'y avait +plus de légitime que la perfidie et de criminel que la vertu. Alors les +bons citoyens étaient condamnés au silence et les scélérats dominaient. +«Ici, ajoutait-il, j'ai besoin d'épancher mon coeur, vous avez besoin +aussi d'entendre la vérité. Ne croyez pas que je vienne intenter aucune +accusation; un soin plus pressant m'occupe et je ne me charge pas des +devoirs d'autrui; il est tant de dangers imminents que cet objet n'a +plus qu'une importance secondaire.» + +Arrêtant un instant sa pensée sur le système de terreur et de calomnies +mis en pratique depuis quelque temps, il demandait à qui les membres du +gouvernement devaient être redoutables, des tyrans et des fripons, ou +des gens de bien et des patriotes. Les patriotes! ne les avait-il pas +constamment défendus et arrachés aux mains des intrigants hypocrites qui +les opprimaient encore et cherchaient à prolonger leurs malheurs en +trompant tout le monde par d'inextricables impostures? Étaient-ce +Danton, Chabot, Ronsin, Hébert, qu'on prétendait venger? Mais il fallait +alors accuser la Convention tout entière, la justice qui les avait +frappés, le peuple qui avait applaudi à leur chute. Par le fait de qui +gémissaient encore aujourd'hui dans les cachots tant de citoyens +innocents ou inoffensifs? Qui accuser, sinon les ennemis de la liberté +et la coupable persévérance des tyrans ligués contre la République? +Puis, dans un passage que nous avons cité plus haut, Robespierre +reprochait à ses adversaires, à ses persécuteurs, d'avoir porté la +terreur dans toutes les conditions, déclaré la guerre aux citoyens +paisibles, érigé en crime des préjugés incurables ou des choses +indifférentes, d'avoir, recherchant des opinions anciennes, promené le +glaive sur une partie de la Convention et demandé dans les sociétés +populaires les têtes de cinq cents représentants du peuple. Il rappelait +alors, avec une légitime fierté, que c'était lui qui avait arraché ces +députés à la fureur des monstres qu'il avait accusés. «Aurait-on oublié +que nous nous sommes jeté entre eux et leurs perfides adversaires?» Ceux +qu'il avait sauvés ne l'avaient pas oublié encore, mais depuis! + +Et pourtant un des grands arguments employés contre lui par la faction +acharnée à sa perte était son opposition à la proscription d'une grande +partie de la Convention nationale. «Ah! certes», s'écriait-il, +«lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne consultant que les +intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée +ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud si elles avaient +triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les +fureurs d'une faction hypocrite pour réclamer les principes de la +stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de +précipitation, j'étais loin sans doute de penser que l'on dût me tenir +compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où +elle aurait été remarquée et où l'on aurait donné des noms pompeux aux +devoirs les plus indispensables de la probité; mais j'étais encore plus +loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux +envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la Représentation +nationale, que j'avais servie avec dévouement. Je m'attendais bien moins +encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir +l'égorger.» + +N'avait on pas été jusqu'à l'accuser auprès de ceux qu'il avait +soustraits à l'échafaud d'être l'auteur de leur persécution! Il avait +d'ailleurs très bien su démêler les trames de ses ennemis. D'abord on +s'était attaqué à la Convention tout entière, puis au comité de Salut +public, mais on avait échoué dans cette double entreprise, et à présent +on s'efforçait d'accabler un seul homme. Et c'étaient des représentants +du peuple, se disant républicains, qui travaillaient à exécuter l'arrêt +de mort prononcé par les tyrans contre les plus fermes amis de la +liberté! Les projets de dictature imputés d'abord à l'Assemblée entière, +puis au comité de Salut public, avaient été tout à coup transportés sur +la tête d'un seul de ses membres. D'autres s'apercevraient du côté +ridicule de ces inculpations, lui n'en voyait que l'atrocité. «Vous +rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse +persévérance à poursuivre le projet d'égorger tous les amis de la +patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention +nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai +ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir. Paraître un +objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est +pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices; le lui +faire subir, c'est le plus grand des forfaits»[431]! + +[Note 431: On trouve dans les Mémoires de Charlotte Robespierre +quelques vers qui semblent être la paraphrase de cette idée. + + Le seul tourment du juste à son heure dernière, + Et le seul dont alors je serai déchiré, + C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie + Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie, + De mourir pour le peuple et d'en être abhorré. + +Charlotte attribue ces vers à son frère. (Voy. ses Mémoires, p. 121.) Je +serais fort tenté de croire qu'ils sont apocryphes.] + +Après avoir montré les arrestations injustes prodiguées par des agents +impurs, le désespoir jeté dans une multitude de familles attachées à la +Révolution, les prêtres et les nobles épouvantés par des motions +concertées, les représentants du peuple effrayés par des listes de +proscription imaginaires, il protestait de son respect absolu pour la +Représentation nationale. En s'expliquant avec franchise sur +quelques-uns de ses collègues, il avait cru remplir un devoir, voilà +tout. Alors tombèrent de sa bouche des paroles difficiles à réfuter et +que l'homme de coeur ne relira jamais sans être profondément touché: + +«Quant à la Convention nationale, mon premier devoir comme mon premier +penchant est un respect sans bornes pour elle. Sans vouloir absoudre le +crime, sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs funestes de +plusieurs, sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques de la +liberté ... je dis que tous les représentants du peuple dont le coeur +est pur doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient. +Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais +citoyens; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une +affaire de coeur; il ne consiste ni dans l'insolence ni dans une fougue +passagère qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la +morale.... Le coeur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je +crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments +généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on +rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut +lui tendre la main et le serrer contre son coeur. Je crois à des +circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec +les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue +et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde +peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons est le plus +petit; ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du +monde....» + +C'était au bon sens et à la justice, ajoutait-il, si nécessaires dans +les affaires humaines, de séparer soigneusement l'erreur du crime. +Revenant ensuite sur cette accusation de dictature si traîtreusement +propagée par les conjurés: «Stupides calomniateurs»! leur disait-il, +«vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas une +injure faite à un individu, mais à une nation invincible qui dompte et +qui punit les rois?... Pour moi, ajoutait-il en s'adressant à tous ses +collègues, «j'aurais une répugnance extrême à me défendre +personnellement devant vous contre la plus lâche des tyrannies, si vous +n'étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques +de tous les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs +persécutions, si elles n'entraient dans le système général de +conspiration contre la Convention nationale? N'avez-vous pas remarqué +que, pour vous isoler de la nation, ils ont publié à la face de +l'univers que vous étiez des dictateurs régnant par la Terreur et +désavoués par le voeu tacite des Français? N'ont-ils pas appelé nos +armées des _hordes conventionnelles_, la Révolution française le +_jacobinisme_? Et lorsqu'ils affectent de donner à un faible +individu, en butte aux outrages de toutes les factions, une importance +gigantesque et ridicule, quel peut être leur but, si ce n'est de vous +diviser, de vous avilir, en niant votre existence même!...» + +Puis venaient l'admirable morceau sur la dictature cité plus haut, et +cette objurgation à ses calomniateurs, trop peu connue et d'une si +poignante vérité: «Ils m'appellent tyran! Si je l'étais, ils ramperaient +à mes pieds, je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de +commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je +l'étais, les rois que nous avons vaincus, loin de me dénoncer (quel +tendre intérêt ils prennent à notre liberté!), me prêteraient leur +coupable appui, je transigerais avec eux. Dans leur détresse +qu'attendent-ils, si ce n'est le secours d'une faction protégée par eux? +On arrive à la tyrannie par le secours des fripons. Où courent ceux qui +les combattent? Au tombeau et à l'immortalité.... Qui suis-je, moi qu'on +accuse? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la +victime autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les +actions les plus indifférentes, les plus légitimes de la part des +autres, sont des crimes pour moi.... Otez-moi ma conscience, je suis le +plus malheureux de tous les hommes!...» Il était certainement aussi +habile que conforme, du reste, à la vérité, de la part de Robespierre, +de rattacher sa situation personnelle à celle de la Convention et de +prouver comment les attaques dont il était l'objet retombaient, en +définitive, de tout leur poids sur l'Assemblée entière; mais il ne +montra pas toujours la même habileté, et nous allons voir tout à l'heure +comment il apporta lui-même à ses ennemis un concours inattendu. + +«Eh quoi!» disait-il encore, «on assimile à la tyrannie l'influence +toute morale des plus vieux athlètes de la Révolution! Voulait-on que la +vérité fût sans force dans la bouche des représentants du peuple? Sans +doute elle avait des accents tantôt terribles, tantôt touchants, elle +avait ses colères, son despotisme même, mais il fallait s'en prendre au +peuple, qui la sentait et qui l'aimait». + +Combien vraie cette pensée! Ce qu'on poursuivait surtout en Robespierre, +c'était sa franchise austère, son patriotisme, son éclatante popularité. +Il signala de nouveau, comme les véritables alliés des tyrans, et ceux +qui prêchaient une modération perfide, et ceux qui prêchaient +l'exagération révolutionnaire, ceux qui voulaient détruire la Convention +par leurs intrigues ou leur violence et ceux qui attentaient à sa +justice par la séduction et par la perfidie. Etait-ce en combattant pour +la sûreté matérielle de l'Assemblée, en défendant sa gloire, ses +principes, la morale éternelle, qu'on marchait au despotisme? +Qu'avait-il fait autre chose jusqu'à ce jour? + +Expliquant le mécanisme des institutions révolutionnaires, il se +plaignit énergiquement des excès commis par certains hommes pour les +rendre odieuses. On tourmentait les citoyens nuls et paisibles; on +plongeait chaque jour les patriotes dans les cachots. «Est-ce là», +s'écria-t-il, «le gouvernement révolutionnaire que nous avons institué +et défendu»? Ce gouvernement, c'était la foudre lancée par la main de la +liberté contre le crime, nullement le despotisme des fripons, +l'indépendance du crime, le mépris de toutes les lois divines et +humaines. Il était donc loin de la pensée de Robespierre, contrairement +à l'opinion de quelques écrivains, de vouloir détruire un gouvernement +indispensable, selon lui, à l'affermissement de la République. +Seulement, ce gouvernement devait être l'expression même de la justice, +sinon, ajoutait-il, s'il tombait dans des mains perfides, il deviendrait +l'instrument de la contre-révolution. C'est bien ce que l'on verra se +réaliser après Thermidor. + +Maximilien attribuait principalement à des agents subalternes les actes +d'oppression dénoncés par lui. Quant aux comités, au sein desquels il +apercevait des hommes «dont il était impossible de ne pas chérir et +respecter les vertus civiques», il espérait bien les voir combattre +eux-mêmes des abus commis à leur insu peut-être et dus à la perversité +de quelques fonctionnaires inférieurs. Ecoutez maintenant l'opinion de +Robespierre sur l'emploi d'une certaine catégorie d'individus dans les +choses de la police: «En vain une funeste politique prétendrait-elle +environner les agents dont je parle d'un prestige superstitieux: je ne +sais pas respecter les fripons; j'adopte bien moins encore cette maxime +royale, qu'il est utile de les employer. Les armes de la liberté ne +doivent être touchées que par des mains pures. Epurons la surveillance +nationale, au lieu d'empailler les vices. La vérité n'est un écueil que +pour les gouvernements corrompus; elle est l'appui du nôtre.» Ne sont-ce +point là des maximes dont tout gouvernement qui se respecte devrait +faire son profit? + +L'orateur racontait ensuite les manoeuvres criminelles employées par ses +ennemis pour le perdre. Nous avons cité ailleurs le passage si frappant +où il rend compte lui-même, avec une précision étonnante, des +stratagèmes à l'aide desquels on essayait de le faire passer pour +l'auteur principal de toutes les sévérités de la Révolution et de tous +les abus qu'il ne cessait de combattre. Déjà les papiers allemands et +anglais annonçaient son arrestation, car de jour en jour ils étaient +avertis que «cet orage de haines, de vengeances, de terreur, +d'amours-propres irrités, allait enfin éclater». + +On voit jusqu'où les conjurés étaient allés recruter des alliés. +Maximilien était instruit des visites faites par eux à certains membres +de la Convention, et il ne le cacha pas à l'Assemblée. Seulement il ne +voulut pas--et ce fut sa faute, son irréparable faute--nommer tout de +suite les auteurs des trames ténébreuses dont il se plaignait: «Je ne +puis me résoudre à déchirer entièrement le voile qui couvre ce profond +mystère d'iniquités». + +Il assigna, pour point de départ à la conjuration ourdie contre lui, le +jour où, par son décret, relatif à la reconnaissance de l'Être suprême +et de l'immortalité de l'âme, la Convention avait raffermi les bases +ébranlées de la morale publique, frappé à la fois du même coup le +despotisme sacerdotal et les intolérants de l'athéisme, avancé d'un demi +siècle l'heure fatale des tyrans et rattaché à la cause de la Révolution +tous les coeurs purs et généreux. Ce jour-là, en effet, avait, comme le +dit très bien Robespierre, «laissé sur la France une impression profonde +de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté». Mais ce fut précisément +ce qui irrita le plus les royalistes cachés sous le masque des +ultra-révolutionnaires, lesquels, unis à certains énergumènes plus ou +moins sincères et aux misérables qui, comme les Fouché, les Tallien, les +Rovère et quelques autres, ne cherchaient dans la Révolution qu'un moyen +de fortune, dirigèrent tous leurs coups contre le citoyen assez osé pour +déclarer la guerre aux hypocrites et tenter d'asseoir la liberté et +l'égalité sur les bases de la morale et de la justice. + +Maximilien rappela les insultes dont il avait été l'objet de la part de +ces hommes le jour de la fête de l'Être suprême, l'affaire de Catherine +Théot, sous laquelle se cachait une véritable conspiration politique, +les violences inopinées contre le culte, les exactions et les pirateries +exercées sous les formes les plus indécentes, les persécutions +intolérables auxquelles la superstition servait de prétexte. Il rappela +la guerre suscitée à tout commerce licite sous prétexte +d'accaparement.--Il rappela surtout les incarcérations indistinctement +prodiguées. «Toute occasion de vexer un citoyen était saisie avec +avidité, et toute vexation était déguisée, selon l'usage, sous des +prétextes de bien public». + +Ceux qui avaient mené à l'échafaud Danton, Fabre d'Églantine et Camille +Desmoulins, semblaient aujourd'hui vouloir être leurs vengeurs et +figuraient au nombre de ces conjurés impurs ligués pour perdre quelques +patriotes. «Les lâches»! s'écriait Robespierre, «ils voulaient donc me +faire descendre au tombeau avec ignominie! et je n'aurais laissé sur la +terre que la mémoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de +ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les +bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout +à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie +féroce brillait dans leurs yeux, c'était le moment où ils croyaient +leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me caressent +de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois +jours ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd'hui ils +me prêtent les vertus de Caton.»--Allusion aux éloges que la veille lui +avait décernés Barère. + +Comme nous avons eu soin de le dire déjà, la calomnie n'avait pas manqué +de le rendre responsable de toutes les opérations du comité de Sûreté +générale, en se fondant sur ce qu'il avait dirigé pendant quelque temps +le bureau de police du comité de Salut public. Sa courte gestion, +déclara-t-il sans rencontrer de contradicteurs, s'était bornée, comme on +l'a vu plus haut, à rendre une trentaine d'arrêtés soit pour mettre en +liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques +ennemis de la Révolution; mais l'impuissance de faire le bien et +d'arrêter le mal l'avait bien vite déterminé à résigner ses fonctions, +et même à ne prendre plus qu'une part tout à fait indirecte aux choses +du gouvernement. «Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, voilà au moins six +semaines que ma dictature est expirée et que je n'ai aucune influence +sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il été plus protégé, les +factions plus timides, la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais +cette influence s'est bornée dans tous les temps à plaider la cause de +la patrie devant la Représentation nationale et au tribunal de la raison +publique....» A quoi avaient tendu tous ses efforts? à déraciner le +système de corruption et de désordre établi par les factions, et qu'il +regardait comme le grand obstacle à l'affermissement de la République. +Cela seul lui avait attiré pour ennemis toutes les mauvaises +consciences, tous les gens tarés, tous les intrigants et les ambitieux. + +Un moment, sa raison et son coeur avaient été sur le point de douter de +cette République vertueuse dont il s'était tracé le plan. Puis, d'une +voix douloureusement émue, il dénonça le projet «médité dans les +ténèbres», par les monstres ligués contre lui de lui arracher avec la +vie le droit de défendre le peuple. «Oh! je la leur abandonnerai sans +regret: j'ai l'expérience du passé et je vois l'avenir. Quel ami de la +patrie peut vouloir survivre au moment où il n'est plus permis de la +servir et de défendre l'innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un +ordre de choses où l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la +justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les +plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de +l'humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible +succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes +hideuses sous le voile de la vertu et même de l'amitié, mais qui tous +laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de +mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des +vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus +civiques, j'ai craint, quelquefois, je l'avoue, d'être souillé aux yeux +de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui +s'introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je +m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays +tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de +bien. Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde +d'accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un +homme qui sait mourir en défendant la cause du genre humain. J'ai vu +dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la +calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les +méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes. +Français, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos âmes et +énerver vos vertus par leurs désolantes doctrines. Non, Chaumette, non, +Fouché[432], la mort n'est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des +tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges qui jette un crêpe +funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée et qui insulte +à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: «_La mort est le commencement de +l'immortalité_». + +[Note 432: Ces mots _Non, Fouché_, ne se trouvent point à cette +place dans l'édition imprimée par ordre de la Convention, où ce passage +a été reproduit deux fois avec quelques variantes.] + +Certes, on peut nier l'existence de Dieu, et il est permis de ne pas +croire à l'immortalité de l'âme; mais il est impossible de ne pas +admirer sans réserve cette page magnifique du discours de Robespierre, +et l'on est bien forcé d'avouer que de tels accents ne seraient point +sortis de la bouche d'un homme lâche et pusillanime. + +Les lâches et les pusillanimes connaissent l'art des ménagements; +Robespierre, lui, dans son austère franchise, ne savait ni flatter ni +dissimuler. «Ceux qui vous disent que la fondation de la République est +une entreprise si facile vous trompent....» Et il demanda où étaient les +institutions sages, le plan de régénération propres à justifier cet +ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de +sagesse? Depuis longtemps il s'était plaint qu'on eût indistinctement +prodigué les persécutions, porté la terreur dans toutes les conditions, +et la veille seulement le Comité de Salut public, par la bouche de +Barère, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient +réparées: «Pourquoi», s'écria-t-il, «ont-elles été commises impunément +depuis quatre mois»? C'était encore à l'adresse de Barère cette phrase +ironique: «On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté +académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang, +ni travaux»; et Barère en fut piqué jusqu'au sang. «Ce n'est ni par des +phrases de rhéteurs ni même par des exploits guerriers que nous +subjuguerons l'Europe», ajouta-t-il, «mais par la sagesse de nos lois, +par la majesté de nos délibérations et par la grandeur de nos +caractères». + +Aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succès +de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l'aristocratie +militaire, de persécuter les généraux patriotes.--On se rappelle +l'affaire du général Hoche.--Maintes fois déjà il avait manifesté ses +méfiances à l'égard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour +quelque général victorieux étrangler la liberté lui arracha ces paroles +prophétiques: «Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si +vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non +enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en +proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes, et à une +armée d'agents criminels que vous ne savez même pas apercevoir. LAISSEZ +FLOTTER UN MOMENT LES RÊNES DE LA RÉVOLUTION, VOUS VERREZ LE DESPOTISME +MILITAIRE S'EN EMPARER ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA +REPRÉSENTATION NATIONALE AVILIE. Un siècle de guerre civile et de +calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n'avoir pas voulu +saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la +liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les +malédictions du peuple s'attacheront à notre mémoire, qui devait être +chère au genre humain. Nous n'aurons même pas le mérite d'avoir +entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra +avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la +Représentation nationale.... L'immortalité s'ouvrait devant nous, nous +périrons avec ignominie....» + +Le 19 brumaire devait être une conséquence fatale et nécessaire du 9 +Thermidor; Robespierre le prédit trop bien[433]. + +[Note 433: Le coup d'État connu sous le nom de 18 Brumaire, n'a eu +lieu en réalité que le 19.] + +Il accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui +paraissaient de nature à désoler les citoyens peu fortunés et à +augmenter le nombre des mécontents; il se plaignit qu'on eût réduit au +désespoir les petits créanciers de l'État en employant la violence et la +ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs +intérêts; qu'on favorisât les riches au détriment des pauvres, et qu'on +dépouillât le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre était ici +dans le vrai! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens +nationaux, au lieu de les diviser à l'infini, sauf à les faire payer par +annuités, comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens +propriétaires on en a substitué de nouveaux, plus avides et non moins +hostiles, pour la plupart, à la liberté, à l'égalité, à tous les +principes de la Révolution. + + Des grands seigneurs un peu modernes, + Des princes un peu subalternes + Ont aujourd'hui les vieux châteaux, + +a dit Chénier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu +subalternes ont figuré en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens; +ils sont devenus, je le répète, les pires ennemis de la Révolution, qui, +hélas! a été trahie par tous ceux qu'elle a gorgés et repus. + +En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel, +Mallarmé, Cambon, auxquels il attribua le mécontentement répandu dans +les masses par certaines mesures financières intempestives. Il était +loin, du reste, d'imputer tous les abus signalés par lui à la majorité +des membres des comités; cette majorité lui paraissait seulement +paralysée et trahie par des meneurs hypocrites et des traîtres dont le +but était d'exciter dans la Convention de violentes discussions et +d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient décidés à combattre avec +énergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes +les parties de la République poursuivaient tranquillement, comme s'ils +eussent été inviolables, le cours de leurs coupables entreprises! +N'avaient-ils pas fait ériger en loi que dénoncer un représentant +infidèle et corrompu, c'était conspirer contre l'Assemblée? Un opprimé +venait-il à élever la voix, ils répondaient à ses réclamations par de +nouveaux outrages et souvent par l'incarcération. «Cependant», +continuait Maximilien, «les départements où ces crimes ont été commis +les ignorent-ils parce que nous les oublions, et les plaintes que nous +repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs +comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être +juste! Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? +Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables +impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager +tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du +peuple?» C'était là, à coup sûr, un langage bien propre à rasséréner les +coeurs, à rassurer les gens de bien; mais on comprend aussi de quel +effroi il dut frapper les quelques misérables qui, partout sur leur +passage, avaient semé la ruine et la désolation. + +La péroraison de ce discours fut le digne couronnement d'une oeuvre +aussi imposante, aussi magistrale: «Peuple, souviens-toi que si dans la +République la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot +ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est +qu'un vain mot. Peuple, toi que l'on craint, que l'on flatte et que l'on +méprise; toi, souverain reconnu qu'on traite toujours en esclave, +souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les +passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de +destinées. + +«Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte +contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes +propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit +en détail dans la personne de tous les bons citoyens. + +«Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton +bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, +auteurs de tous nos maux et seuls obstacles à la prospérité publique. + +«Sache que tout homme qui s'élèvera pour défendre ta cause et la morale +publique sera accablé d'avanies et proscrit par les fripons; sache que +tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une +calomnie; que ceux qui ne pourront être accusés d'avoir trahi seront +accusés d'ambition; que l'influence de la probité et des principes sera +comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions; que ta +confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes +amis; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de +sédition; et que, n'osant t'attaquer toi-même en masse, on te proscrira +en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les +ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l'empire des tyrans +armés contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous les +hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats +nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d'être appelés +dictateurs. Souscrirons-nous à cette loi? Non! Défendons le peuple au +risque d'en être estimés; qu'ils courent à l'échafaud par la route du +crime et nous par celle de la vertu.» + +Guider l'action du gouvernement par des lois sages, punir sévèrement +tous ceux qui abuseraient des principes révolutionnaires pour vexer les +bons citoyens, tel était, selon lui, le but à atteindre. Dans sa pensée, +il existait une conspiration qui devait sa force à une coalition +criminelle cherchant à perdre les patriotes et la patrie, intriguant au +sein même de la Convention et ayant des complices dans le comité de +Sûreté générale et jusque dans le comité de Salut public. Rien n'était +plus vrai assurément. La conclusion de Robespierre fut que, pour +remédier au mal, il fallait punir les traîtres, renouveler les bureaux +du comité de Sûreté générale, épurer ce comité et le subordonner au +comité de Salut public, épuré lui-même, constituer l'autorité du +gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention, centre et juge de +tout, et écraser ainsi les factions du poids de l'autorité nationale +pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la +liberté. «Tels sont les principes», dit-il en terminant. «S'il est +impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai +que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous, +mais non que je doive me taire; car que peut-on objecter à un homme qui +a raison et qui sait mourir pour son pays....[434]» + +[Note 434: Ce discours a été imprimé sur des brouillons trouvés chez +Robespierre, brouillons couverts de ratures et de renvois, ce qui +explique les répétitions qui s'y rencontrent. L'impression en fut votée, +sur la demande de Bréard, dans la séance du 30 thermidor (17 août 1794). +On s'expliquerait difficilement comment les Thermidoriens ont eu +l'imprudence d'ordonner l'impression des discours de Robespierre et de +Saint-Just, où leur atroce conduite est mise en pleine lumière et leur +système de terreur voué à la malédiction du monde, si l'on ne savait que +tout d'abord le grand grief qu'ils firent valoir contre les victimes du +9 Thermidor fut d'avoir voulu «arrêter le cours majestueux, terrible de +la Révolution». Ce discours de Robespierre a eu à l'époque deux éditions +in-8°, l'une de 44 pages de l'Imprimerie nationale, l'autre de 49 p. Il +a été reproduit dans ses _Oeuvres_ éditées par Laponneraye, t. III; +dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIII, p. 406 à 409; dans le +_Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, p. 266 à 309, et +dans les Mémoires de René Levasseur, t. III, p. 285 à 352.] + +Il faut n'avoir jamais lu ce discours de Robespierre, digne couronnement +de tous ceux qu'il avait prononcés depuis cinq ans, et où ses vues, ses +tendances, sa politique, en un mot, se trouvent si nettement et si +fermement formulées, pour demander où il voulait aller, et quels +mystérieux desseins il couvait. Personne ne s'expliqua jamais plus +clairement. La Convention lui prouva tout d'abord qu'elle l'avait +parfaitement compris: Robespierre obtint un éclatant triomphe. Ce devait +être le dernier. Electrisée par le magnifique discours qu'elle venait +d'entendre, l'Assemblée éclata en applaudissements réitérés quand +l'orateur quitta la tribune. Les conjurés, éperdus, tremblants n'osèrent +troubler d'un mot ni d'un murmure ce concert d'enthousiasme[435]. +Evidemment ils durent croire la partie perdue. + +[Note 435: Ceci est constaté par tous les journaux qui rendirent +compte de la séance du 8, avant la chute de Robespierre. Voy. entre +autres le _Journal de la Montagne_ du 9 thermidor, où il est dit: +«Ce discours est fort applaudi.» Quant au _Moniteur_, comme il ne +publia son compte rendu de la séance du 8 thermidor que le lendemain de +la victoire des conjurés, ce n'est pas dans ses colonnes qu'il faut +chercher la vérité.] + + + + +IV + + +Pendant que les applaudissements retentissaient encore, Rovère, se +penchant à l'oreille de Lecointre, lui conseilla de monter à la tribune +et de donner lecture à l'Assemblée de ce fameux acte d'accusation +concerté dès le 5 prairial, avec huit de ses collègues, contre +Robespierre. C'est du moins ce qu'a depuis prétendu Lecointre[436]. Si +ce maniaque avait suivi le conseil de Rovère, la conspiration eût été +infailliblement écrasée, car, l'acte d'accusation incriminant au fond +tous les membres des comités sans exception, les uns et les autres se +fussent réunis contre l'ennemi commun, et Maximilien serait, sans aucun +doute, sorti victorieux de la lutte. Telle fut l'excuse, donnée plus +tard par Lecointre, de sa réserve dans cette séance du 8 thermidor[437]. +Mais là ne fut point, suivant nous, le motif déterminant de sa prudence. +A l'enthousiasme de la Convention, il jugea tout à fait compromise la +cause des conjurés, et voulant se ménager les moyens de rentrer en grâce +auprès de celui dont, après coup, il se vanta d'avoir dressé l'acte +d'accusation plus de deux mois avant le 9 Thermidor, il rompit le +premier le silence ... pour réclamer l'impression du discours de +Robespierre[438]. + +[Note 436: _Les crimes des sept membres des anciens comités_ ou +_dénonciation formelle à la Convention nationale_, par Laurent +Lecointre, p. 79.] + +[Note 437: _Ibid._] + +[Note 438: Nous racontons cette séance du 8 thermidor d'après le +_Moniteur_, parce que c'est encore là qu'elle se trouve reproduite +avec le plus de détails; mais le compte rendu donné par ce journal étant +postérieur à la journée du 9, le lecteur ne doit pas perdre de vue que +notre récit est entièrement basé sur une version rédigée par les pires +ennemis de Maximilien.] + +Bourdon (de l'Oise) s'éleva vivement contre la prise en considération de +cette motion. Ce discours, objecta-t-il, pouvait contenir des erreurs +comme des vérités, et il en demanda le renvoi à l'examen des deux +comités. Mais, répondit Barère, qui sentait le vent souffler du côté de +Maximilien, «dans un pays libre la lumière ne doit pas être mise sous le +boisseau». C'était à la Convention d'être juge elle-même, et il insista +pour l'impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours +à l'examen des comités, c'était, selon ce tendre ami de Maximilien, +faire outrage à la Convention nationale, bien capable de sentir et de +juger par elle-même. Non seulement il fallait imprimer ce discours, mais +encore l'envoyer à toutes les communes de la République, afin que la +France entière sût qu'il était ici des hommes ayant le courage de dire +la vérité. Lui aussi, il dénonça les calomnies dirigées depuis quelque +temps contre les plus vieux serviteurs de la Révolution; il se fit +gloire d'avoir parlé contre quelques hommes immoraux indignes de siéger +dans la Convention, et il s'écria en terminant: «Si je croyais avoir +contribué à la perte d'un seul innocent, je m'immolerais moi-même de +douleur». Ce cri, sorti de la bouche d'un homme de bien, acheva +d'entraîner l'Assemblée. L'impression du discours, l'envoi à toutes les +communes furent décrétés d'enthousiasme. On put croire à un triomphe +définitif. + +A ce moment le vieux Vadier parut à la tribune. D'un ton patelin, le +rusé compère commença par se plaindre d'avoir entendu Robespierre +traiter de farce ridicule l'affaire de Catherine Théot, dont lui Vadier, +on s'en souvient, avait été le rapporteur. Se sentant écouté, il prit +courage et s'efforça de justifier le comité de Sûreté générale des +inculpations dont il avait été l'objet. On l'avait accusé d'avoir +persécuté des patriotes, et sur les huit cents affaires déjà jugées par +les commissions populaires, de concert avec les deux comités, les +patriotes, prétendit Vadier, s'étaient trouvés dans la proportion d'un +sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s'était pas seulement plaint des +persécutions exercées contre les patriotes; il avait aussi reproché à +quelques-uns de ses collègues d'avoir porté la Terreur dans toutes les +conditions, érigé en crimes des erreurs ou des préjugés afin de trouver +partout des coupables, et voilà comment, sur un si grand nombre +d'accusés, les commissions populaires, de concert avec les comités, dont +s'était séparé Maximilien, avaient rencontré si peu d'innocents. Du +reste, il n'y eut de la part de Vadier nulle récrimination contre +Robespierre. + +Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il +avait sur le coeur une accusation peut-être un peu légèrement tombée de +la bouche de Maximilien. «Avant d'être déshonoré, je parlerai à la +France», s'écria-t-il. Et il défendit avec une extrême vivacité ses +opérations financières, et surtout le dernier décret sur les rentes, +auquel on reprochait d'avoir jeté la désolation parmi les petits +rentiers, des nécessiteux, des vieillards pour la plupart[439]. + +[Note 439: M. Michelet, qui est bien forcé d'avouer avec nous que la +République a été engloutie dans le guet-apens de Thermidor, mais dont la +déplorable partialité contre Robespierre ne se dément pas jusqu'au +dénoûment, a travesti de la façon la plus ridicule et la plus odieuse ce +qu'il appelle le discours accusateur de Robespierre, à qui il ne peut +pardonner son attaque contre Cambon. (Voy. t. VII, liv. XXI, ch. III.) +Mais les opérations de Cambon ne parurent pas funestes à Robespierre +seulement, puisque après Thermidor elles furent, à diverses reprises, +l'objet des plus sérieuses critiques, et qu'à cause d'elles leur auteur +se trouva gravement inculpé. M. Michelet a-t-il oublié ce passage de la +Dénonciation de Lecointre: «Cambon disait à haute voix, en présence du +public et de notre collègue Garnier (de l'Aube): Voulez-vous faire face +à vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dépenses immenses de +vos quatorze armées? guillotinez. Voulez-vous payer les estropiés, les +mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander? guillotinez. +Voulez-vous amortir les dettes incalculables que vous avez? guillotinez, +guillotinez, et puis guillotinez.» (P. 195.)--Assurément je n'attache +pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les +reproches de Maximilien à Cambon sont bien pâles à côté de ceux que le +grand financier de la Révolution eut à subir de la part des hommes +auxquels il eut le tort de s'allier. Avant de se montrer si injuste, si +passionné, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait +bien dû se rappeler que son héros, Cambon, manifesta tout le reste de sa +vie l'amer regret d'avoir moralement coopéré au crime de Thermidor.] + +Puis, prenant à partie Robespierre, il l'accusa de paralyser à lui tout +seul la volonté de la Convention nationale. Cette inculpation contre un +représentant qui, depuis six semaines, n'avait pas paru à la tribune de +l'Assemblée, était puérile; et Robespierre répondit avec raison qu'une +telle accusation lui paraisssit aussi inintelligible qu'extraordinaire. +Comment aurait-il été en son pouvoir de paralyser la volonté de la +Convention, et surtout en fait de finances, matière dont il ne s'était +jamais mêlé? Seulement, ajouta-t-il, «par des considérations générales +sur les principes, j'ai cru apercevoir que les idées de Cambon en +finances ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu'il +le pense. Voilà mon opinion; j'ai osé la dire; je ne crois pas que ce +soit un crime». Et tout en déclarant qu'il n'attaquait point les +intentions de Cambon, il persista à soutenir que le décret sur les +rentes avait eu pour résultat de désoler une foule de citoyens pauvres. + +Quoi qu'il en soit, l'intervention de Cambon dans le débat modifia +singulièrement la face des choses. Les connaissances spéciales de ce +représentant, ses remarquables rapports sur les questions financières, +l'achèvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui +avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une +certaine influence. Des applaudissements venaient même d'accueillir ses +paroles. C'était comme un encouragement aux conjurés. Ils sortirent de +leur abattement, et Billaud-Varenne s'élança impétueusement à la +tribune. A son avis, il était indispensable d'examiner très +scrupuleusement un discours dans lequel le comité était inculpé.--Ce +n'est pas le comité en masse que j'attaque, objecta Robespierre; et il +demanda à l'Assemblée la permission d'expliquer sa pensée. Alors un +grand nombre de membres se levant simultanément: + +«Nous le demandons tous». Sentant la Convention ébranlée, +Billaud-Varenne reprit la parole. Mais au lieu de répondre aux nombreux +griefs dont Robespierre s'était fait l'écho, il balbutia quelques +explications; puis, s'enveloppant dans le manteau de Brutus, il s'écria +que Robespierre avait raison, qu'il fallait arracher le masque sur +quelque visage qu'il se trouvât: «S'il est vrai que nous ne jouissions +pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de +trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses +forfaits». Après cette superbe déclaration, il réclama le renvoi du +discours à l'examen des deux comités. C'était demander à la Convention +de se déjuger. + +A Billaud-Varenne succéda Panis, un de ces représentants mous et indécis +à qui les conjurés avaient fait accroire qu'ils étaient sur la prétendue +liste de proscription dressée par Maximilien. Cet ancien membre du +comité de surveillance de la Commune de Paris somma tout d'abord Couthon +de s'expliquer sur les six membres qu'il poursuivait. Ensuite il raconta +qu'un homme l'avait abordé aux Jacobins et lui avait dit: «Vous êtes de +la première fournée ... votre tête est demandée; la liste a été faite +par Robespierre.» Après quoi il invita ce dernier à s'expliquer à son +égard et sur le compte de Fouché. Touchante sollicitude pour un +misérable! Quelques applaudissements ayant éclaté aux dernières paroles +de Panis: «Mon opinion est indépendante», répondit fièrement +Robespierre; «on ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est +pas dans mon coeur. En jetant mon bouclier, je me suis présenté à +découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je ne crains personne; +je n'ai calomnié personne».--«Et Fouché»? répéta Panis, comme Orgon eût +dit: Et Tartufe?--«Fouché! reprit Maximilien d'un ton méprisant, je ne +veux pas m'en occuper actuellement ... je n'écoute que mon devoir; je ne +veux ni l'appui ni l'amitié de personne, je ne cherche point à me faire +un parti; il n'est donc pas question de me demander que je blanchisse +tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c'est aux autres de faire le leur». + +Couthon expliqua comment, en demandant l'envoi du discours à toutes les +communes, il avait voulu que la Convention en fît juge la République +entière. Mais c'était là ce qu'à tout prix les conjurés tenaient à +empêcher. Ils savaient bien qu'entre eux et Robespierre l'opinion de la +France ne pouvait être un moment douteuse. + +Bentabole et Charlier insistent pour le renvoi aux comités. «Quoi»! +s'écria Maximilien, «j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein +de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la +patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que +j'accuse»! On murmure à ces paroles. «Quand on se vante d'avoir le +courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité», riposte +Charlier; et les applaudissements de retentir. + +L'apostrophe de Charlier indique suffisamment la faute capitale commise +ici par Robespierre. Ce n'était pas à lui, ont prétendu quelques +écrivains, de formuler son accusation; il n'avait qu'à indiquer aux +comités la faction qu'il combattait les abus et les excès dont elle +s'était rendue coupable, et il appartenait à ces comités de prendre +telles mesures qu'ils auraient jugées nécessaires. C'est là, à notre +avis, une grande erreur; et telle était aussi l'opinion de Saint-Just à +cet égard, puisqu'il a écrit dans son discours du 9 Thermidor: «Le +membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune ne me paraît point +avoir assez nettement distingué ceux qu'il inculpait». Le mystère dont +Maximilien eut le tort d'envelopper son accusation servit +merveilleusement les conjurés. Grâce aux insinuations perfides répandues +par eux, un doute effroyable planait sur l'Assemblée. Plus d'un membre +se crut menacé, auquel il n'avait jamais songé. Quelle différence s'il +avait résolûment nommé les cinq ou six coquins dont le châtiment eût été +un hommage rendu à la morale et à la justice! L'immense majorité de la +Convention se fût ralliée à Robespierre; avec lui eussent définitivement +triomphé, je n'en doute pas, la liberté et la République. Au lieu de +cela, il persista dans ses réticences, et tout fut perdu. + +Amar et Thirion insistèrent, à leur tour, pour le renvoi aux comités, en +faveur desquels étaient toutes les présomptions, suivant Thirion, +montagnard aveuglé qui, plus d'une fois, plus tard, dut regretter la +légèreté avec laquelle il agit en cette circonstance. Barère, sentant +chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques +paroles équivoques qui lui permissent, à un moment donné, de se tourner +contre lui. Enfin l'Assemblée, après avoir entendu Bréard en faveur des +comités, rapporta son décret et, par une ironie sanglante, renvoya le +discours de Robespierre à l'examen d'une partie de ceux-là mêmes contre +lesquels il était dirigé[440]. Ce n'était pas encore pour les conjurés +un triomphe définitif, mais leur audace s'en accrut dans des proportions +extrêmes; ils virent qu'il ne leur serait pas impossible d'entraîner +cette masse incertaine des députés du centre, dont quelques paroles de +Cambon avaient si subitement modifié les idées. Jamais, depuis, +l'illustre et sévère Cambon ne cessa de gémir sur l'influence fâcheuse +exercée par lui dans cette séance mémorable. Proscrit sous la +Restauration, après s'être tenu stoïquement à l'écart tant qu'avaient +duré les splendeurs du régime impérial, il disait alors: «Nous avons tué +la République au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je +servis, à mon insu, les passions de quelques scélérats! Que n'ai-je +péri, ce jour-là avec eux! la liberté vivrait encore»[441]! Combien +d'autres pleurèrent en silence, avec la liberté perdue, la mémoire du +Juste sacrifié, et expièrent par d'éternels remords l'irréparable faute +de ne s'être point interposés entre les assassins et la victime! + +[Note 440: Voyez, pour cette séance du 8 thermidor, le +_Moniteur_ du 11 (29 juillet 1794). Avons-nous besoin de dire que +le compte-rendu de cette feuille, fait après coup, eût été tout autre si +Robespierre l'avait emporté?] + +[Note 441: Paroles rapportées à M. Laurent (de l'Ardèche) par un ami +de Cambon, (Voy. la _Réfutation de l'Histoire de France de l'abbé de +Montgaillard_, XIe lettre, p. 332.) J'ai connu un vieillard à qui +Cambon avait exprimé les mêmes sentiments.] + + + + +V + + +Il était environ cinq heures quand fut levée la séance de la Convention. +S'il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait +allé, dans la soirée même, se promener aux Champs-Élysées avec sa +fiancée, qui, triste et rêveuse, flattait de sa main la tête de son +fidèle chien Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du +soleil était empourpré: «Ah»! se serait écriée Eléonore, «c'est du beau +temps pour demain[442].». Mais c'est là de la pure légende. D'abord, les +moeurs étaient très-sévères dans cette patriarcale famille Duplay, et +Mme Duplay, si grande que fût sa confiance en Maximilien, n'eût pas +permis à sa fille de sortir seule avec lui[443]. En second lieu, comment +aurait-il été possible à Robespierre d'aller se promener aux +Champs-Élysées à la suite de cette orageuse séance du 8, et dans cette +soirée où sa destinée et celle de la République allaient être en jeu? + +[Note 442: C'est M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote +dans son _Histoire des Montagnards_. Mais, trompé par ses +souvenirs, M. Esquiros a évidemment fait confusion ici. Nous avons sous +les yeux une lettre écrite par Mme Le Bas au rédacteur de l'ancienne +_Revue de Paris_, à propos d'un article dans lequel M. Esquiros +avait retracé la vie intime de Maximilien d'après une conversation avec +Mme Le Bas, lettre où la vénérable veuve du Conventionnel se plaint de +quelques inexactitudes commises par cet estimable et consciencieux +écrivain.] + +[Note 443: Mme Le Bas ne dit mot, dans son manuscrit, de cette +prétendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les +promenades habituelles de Maximilien aux Champs-Élysées avec toute la +famille Duplay.] + +Ce qu'on sait, c'est qu'en rentrant chez son hôte il ne désespérait pas +encore; il montra même une sérénité qui n'était peut-être pas dans son +coeur, car il n'ignorait pas de quoi était capable la horde de fripons +et de coquins déchaînée contre lui. Toutefois, il comptait sur la +majorité de la Convention: «La masse de l'Assemblée m'entendra», dit-il. +Après dîner, il se hâta de se rendre aux Jacobins, où, comme on pense +bien, régnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors même +étaient remplis de monde[444]. Quand parut Maximilien, des transports +d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts; on se précipita vers lui pour +le choyer et le consoler. Cependant, cà et là, on pouvait apercevoir +quelques-uns de ses ennemis. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois, qui +depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds au club, étaient accourus, +fort inquiets de la tournure que prendraient les choses. + +[Note 444: Réponse de J.N. Billaud à Laurent Lecointre; p. 36.] + +Que se passa-t-il dans cette séance fameuse? Les journaux du temps n'en +ayant pas donné le compte rendu, nous n'en savons absolument que ce que +les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, puisque ceux des amis de +Robespierre qui y ont joué un rôle ont été immolés avec lui. Quelques +récits plus ou moins travestis de certains orateurs à la tribune de la +Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa réponse aux +imputations personnelles dont il fut l'objet après Thermidor, voilà les +seuls documents auxquels on puisse s'en rapporter pour avoir une idée +des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la +soirée du 8 thermidor. + +Dès le début de la séance, Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois et +Robespierre demandèrent en même temps la parole. Elle fut accordée au +dernier, qu'on invita à donner lecture du discours prononcé par lui dans +la journée. S'il faut en croire Billaud, Maximilien commença en ces +termes: «Aux agitations de cette Assemblée, il est aisé de s'apercevoir +qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin dans la Convention. Les +factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple. Mais je les +remercie de s'être signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir +mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie». Après quoi, il +lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des +applaudissements prolongés. Quand il eut achevé sa lecture, il ajouta, +dit la tradition: «Ce discours que vous venez d'entendre est mon +testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui, la ligue des méchants est +tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans +regret; je vous laisse ma mémoire; elle vous sera chère et vous la +défendrez.» + +On prétend encore que, comme à ce moment ses amis s'élevaient avec +vivacité contre un tel découragement et s'écriaient en tumulte que +l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonné, il aurait dit: «Eh bien! +séparez les méchants des hommes faibles; délivrez la Convention des +scélérats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous +comme au 31 mai et au 2 juin». Mais cela est tout à fait inadmissible. +L'idée d'exercer une pression illégale sur la Représentation nationale +n'entra jamais dans son esprit. Nous avons montré combien étranger il +était resté aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de +l'année précédente, avaient précipité la chute des Girondins, et l'on a +vu tout à l'heure avec quelle énergie et quelle indignation il s'était +élevé deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir à un +3l mai; bientôt on l'entendra infliger un démenti sanglant à +Collot-d'Herbois, quand celui-ci l'accusera implicitement d'avoir poussé +les esprits à la révolte. Si la moindre allusion à un nouveau 31 mai fût +sortie de sa bouche dans cette soirée du 8 thermidor, est-ce qu'on ne se +serait pas empressé le lendemain d'en faire un texte d'accusation contre +lui? Est-ce que la réponse de Billaud-Varenne, où il est rendu compte de +la séance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention? + +Non, Robespierre, disons-le à son éternel honneur, ne songea pas un seul +instant à en appeler à la force. Dans l'état d'enthousiasme et +d'exaspération où la lecture de son discours avait porté l'immense +majorité des patriotes, il n'avait qu'un signal à donner, et c'en était +fait de ses ennemis; la Convention, épurée de [sic] par la volonté +populaire, se fût avec empressement ralliée à lui, et il n'eût pas +succombé le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la +légalité. + +«_Custodiatur igitur mea vita reipublicae._ Protégez donc ma vie +pour la République», aurait-il pu dire avec Cicéron[445]; et cette +exclamation eût suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de +Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cédant à un sentiment de +mélancolie bien naturel, il se soit écrié: «S'il faut succomber, eh +bien! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme», cela est +certain. Non moins authentique est le cri de David: «Si tu bois la +ciguë, je la boirai avec toi»! Et en prononçant ces paroles d'une voix +émue, le peintre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et +l'embrassa comme un frère[446]. Le lendemain, il est vrai, on ne le vit +pas se ranger parmi les hommes héroïques qui demandèrent à partager le +sort du Juste immolé. Averti par Barère du résultat probable de la +journée[447], il s'abstint de paraître à la Convention. On l'entendit +même, dans un moment de déplorable faiblesse, renier son ami et +s'excuser d'une amitié qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait +concevoir jusqu'à quel point ce _malheureux_ l'avait trompé par ses +vertus hypocrites[448]. + +[Note 445: XIIe Philippique.] + +[Note 446: Voyez à cet égard la déclaration de Goupilleau (de +Fontenay) dans la séance du 13 thermidor au soir (31 juillet 1794). +David nia avoir embrassé Robespierre; mais il avoua qu'il lui dit en +effet: «Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi.» (Voy. le +_Moniteur_ du 15 thermidor de l'an II [2 août 1794].)] + +[Note 447: _Mémoire de Barère_.] + +[Note 448: Séance du 12 thermidor (30 juillet 1794), _Moniteur_ +du 15.] + +L'artiste effrayé s'exprimait ainsi sous la menace de l'échafaud. Mais +ce ne fût là qu'une faiblesse momentanée, qu'une heure d'égarement et +d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaça de son coeur. Très +peu de temps après le 9 thermidor, David s'exprimait en ces termes +devant ses deux fils: «On vous dira que Robespierre était un scélérat; +on vous le peindra sous les couleurs les plus odieuses: n'en croyez +rien. Il viendra un jour où l'histoire lui rendra une éclatante +justice[449].» Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au +théâtre de Bruxelles, il fut abordé par un Anglais qui lui demanda la +permission de lui serrer la main. + +[Note 449: Biographie de David, dans le _Dictionnaire +encyclopédique_ de Philippe Le Bas.] + +Le grand peintre se montra très flatté de cette marque d'admiration, +qu'il crut tout d'abord due à la notoriété dont il jouissait, à son +génie d'artiste; et, entre autres choses, il demanda à l'étranger s'il +aimait les arts.--L'Anglais lui répondit: «Ce n'est pas à cause de votre +talent que je désire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez +été l'ami de Robespierre.--Ah! s'écria alors David, ce sera pour +celui-là comme pour Jésus-Christ, on lui élèvera des autels[450].» +Jusqu'à la fin de sa vie l'illustre artiste persista dans les mêmes +sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il eût senti le +besoin de protester contre un moment d'erreur qu'il se reprochait, a dit +un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l'aîné de ses fils, +Jules David, l'éminent helléniste, lui dit: «Eh bien! mon père, trente +ans sont écoulés depuis le 9 thermidor, et la mémoire de Robespierre est +toujours maudite.--Je vous le répète, répondit le peintre, c'était un +vertueux citoyen. Le jour de la justice n'est pas encore venu; mais, +soyez en certains, il viendra[451].» Est-il beaucoup d'hommes à qui de +semblables témoignages puissent être rendus? + +[Note 450: David a souvent raconté lui-même cette anecdote à l'un de +ses élèves les plus aimés, M. de Lafontaine, mort au mois de décembre +1860, à l'âge de quatre-vingt-sept ans; elle m'a été transmise pur M. +Campardon, archiviste aux _Archives nationales_, et, si je ne me +trompe, proche parent de M. de Lafontaine.] + +[Note 451: Biographie de David, _ubi suprà_.] + +L'émotion ressentie par David aux Jacobins fut partagée par toute +l'assistance. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois essayèrent en vain de +se faire entendre, on refusa de les écouter. Depuis longtemps ils ne +s'étaient guère montrés aux Jacobins; leur présence au club ce soir-là +parut étrange et suspecte. Conspués, poursuivis d'imprécations, ils se +virent contraints de se retirer, et dès ce moment ils ne songèrent plus +qu'à se venger[452]. + +[Note 452: Nous avons dit les regrets, les remords de +Billaud-Varenne d'avoir agi de colère. Quelques instants avant cette +scène, Collot-d'Herbois s'était, dit-on, jeté aux genoux de Robespierre +et l'avait conjuré de se réconcilier avec les comités. Mais c'est là une +assertion qui ne repose sur aucune donnée certaine.] + +Le silence se rétablit un instant à la voix de Couthon, dont la parole +ardente et indignée causa une fermentation extraordinaire. Deux députés +soupçonnés d'appartenir à la conjuration, Dubarran et Duval, furent +ignominieusement chassés. Quelques hommes de tête et de coeur, l'agent +national Payan, Dumas, Prosper Sijas, Coffinhal, patriotes intègres, qui +lièrent volontairement leur destinée à celle de Maximilien, auraient +voulu profiter de l'enthousiasme général pour frapper un grand coup. Ils +pressèrent Robespierre d'agir, assure-t-on, de se porter sur les +comités; Robespierre demeura inflexible dans sa résolution de ne pas +enfreindre la légalité. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral +de la société pour résister victorieusement à ses ennemis. Dernière +illusion d'un coeur flétri pourtant déjà par la triste expérience de la +méchanceté des hommes. + +Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la +journée du lendemain, il se retira tranquillement chez son hôte. On se +sépara aux cris de _Vive la République! Périssent les traîtres!_ +Mais c'étaient là des cris impuissants. Il eût fallu, malgré +Robespierre, se déclarer résolument en permanence. Les Jacobins avaient +sur la Convention, divisée comme elle l'était, l'avantage d'une majorité +compacte et bien unie. Sans même avoir besoin de recourir à la force, +ils eussent, en demeurant en séance, exercé la plus favorable influence +sur une foule de membres de l'Assemblée indécis jusqu'au dernier moment; +les événements auraient pris une tout autre tournure, et la République +eût été sauvée. + + + + +VI + + +Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurés, +peu rassurés, se répandirent de tous côtés et déployèrent l'énergie du +désespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains, +hésitants, ceux à qui leur conscience troublée semblait défendre de +sacrifier l'intègre et austère tribun. De l'attitude de la droite +dépendait le sort de la journée du lendemain, et dans la séance du 8 +elle avait paru d'abord toute disposée en faveur de Robespierre. + +On vit alors, spectacle étrange! les Tallien, les Fouché, les Rovère, +les Bourdon (de l'Oise), les André Dumont, tous ces hommes dégouttants +de sang et de rapines, se jeter comme des suppliants aux genoux des +membres de cette partie de la Convention dont ils étaient haïs et +méprisés. Ils promirent de fermer l'ère de la Terreur, eux qui dans +leurs missions avaient commis mille excès, multiplié d'une si horrible +manière les actes d'oppression, et demandé mainte et mainte fois +l'arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd'hui le concours. A +ces républicains équivoques, à ces royalistes déguisés, ils +s'efforcèrent de persuader que la protection qui leur avait été +jusqu'alors accordée par Maximilien n'était que passagère, que leur tour +arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les +exécutions qui s'étaient multipliées précisément depuis le jour où il +avait cessé d'exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement. + +A deux reprises différentes, les gens de la droite repoussèrent +dédaigneusement les avances intéressées de ces _bravi_ de +l'Assemblée; la troisième fois ils cédèrent[453]. La raison de ce +brusque changement s'explique à merveille. Avec Robespierre triomphant, +la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et +de flétrir si éloquemment les excès, prenait fin; mais les patriotes +étaient protégés, mais la justice sévère continuait d'avoir l'oeil sur +les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Révolution n'était +pas détournée de son cours, mais la République s'affermissait sur +d'inébranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur +pouvait également cesser, se retourner même contre les patriotes, comme +cela arriva; mais la République était frappée au coeur, et la +contre-révolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voilà ce +qu'à la dernière heure comprirent très-bien les Boissy-d'Anglas, les +Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient +la rigueur et l'austérité des principes républicains[454]; et voilà +comment fut conclue l'alliance monstrueuse des réactionnaires et des +révolutionnaires dans le sens du crime. + +[Note 453: Voyez l'_Histoire de la Convention_, par +Durand-Maillane, p. 199.] + +[Note 454: Buonaroti a prétendu, d'après les révélations de +quelques-uns des proscripteurs de Robespierre, que les idées sociales +exprimées en diverses occasions par ce dernier n'avaient pas peu +contribué à grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur +Maximilien Robespierre.] + +Sur les exagérés de la Montagne la bande des conjurés agit par des +arguments tout opposés. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un +modéré, on lui reprocha d'avoir protégé des royalistes, on rappela avec +quelle persistance il avait défendu les signataires de la protestation +contre le 31 mai, et cela eut un plein succès. Il n'y eut pas, a-t-on +dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre; la +contre-révolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'était +son rôle; et, suivant une appréciation consciencieuse et bien vraie, les +ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutôt +les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la +défaite d'un seul homme par le deuil de leur pays[455]. + +[Note 455: _Choix de rapports, opinions et discours_, t. XIV, +p. 264. Paris, 1829.] + +Pour cette nuit du 8 au 9 thermidor, comme pour la journée du 8, nous +sommes bien obligé de nous en tenir presque entièrement aux +renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant été à jamais +fermée aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la séance du +comité de Salut public dans cette nuit suprême. + +Les membres présents, Carnot, Robert Lindet, Prieur (de la Côte-d'Or), +Barère, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rédigeait +à la hâte son rapport pour le lendemain, «et ne témoignait ni +inquiétude, _ni repos_[456]», quand arrivèrent Billaud-Varenne, +Collot-d'Herbois et certains membres du comité de Sûreté générale. A la +vue de Collot-d'Herbois, dont les traits bouleversés accusaient le +trouble intérieur, Saint-Just lui demanda froidement ce qu'il y avait de +nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot-d'Herbois, hors de lui, l'aurait +traité de traître, de lâche, etc. Puis Élie Lacoste, se levant furieux, +se serait écrié que Robespierre, Couthon et Saint-Just étaient un +triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici +le sauvage rapporteur de l'affaire des _Chemises rouges_? Et +Barère, l'héroïque Barère, d'apostropher à son tour Robespierre, Couthon +et Saint-Just. A l'en croire, il les aurait appelés des pygmées +insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait, disait-il, d'une +réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses +principes imperturbables d'indépendance et de liberté, est devenu tout à +coup, du jour au lendemain, un scélérat; le second n'est qu'un éclopé; +le troisième un enfant. Robespierre et Couthon n'étaient pas là, notez +bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, en admettant comme vraies +les assertions des membres des anciens comités,--que de se mettre à +trois, à quatre contre un _enfant_, à qui ils ont été obligés de +rendre cette justice qu'au milieu de leurs vociférations il était resté +calme et n'avait témoigné aucune inquiétude! + +[Note 456: _Réponse des membres des deux anciens comités aux +imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 105.] + +Cet _enfant_, dont l'assurance et le sang froid annonçaient une +conscience pure, les glaçait d'épouvante.--«Tu prépares notre acte +d'accusation»? lui dit brusquement Collot-d'Herbois.--Saint-Just +pâlit-il à cette interrogation, comme l'ont prétendu ses meurtriers? +C'est assez peu probable, puisqu'il leur offrit de leur donner, séance +tenante, communication du discours qu'il préparait. Personne ne voulut y +jeter les yeux. + +Saint-Just se remit à l'oeuvre en promettant à ses collègues, s'il faut +s'en rapporter à eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le +prononcer devant la Convention. Quand il eut achevé son travail, il prit +part à la conversation, comme si de rien n'était, jouant, paraît-il, +l'étonnement de n'être pas dans la confidence des dangers dont il +entendait parler, et se plaignant de ce que tous les coeurs étaient +fermés. Ce fut alors qu'il ajouta qu'il ne concevait pas cette manière +prompte _d'improviser la foudre_ à chaque instant, et que, au nom +de la République, il conjura ses collègues de revenir à des idées et à +des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons déjà relaté, venant +des assassins de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, est bien +précieux à recueillir[457]. Suivant Collot-d'Herbois et ses amis, il est +vrai, Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en échec, +paralyser leurs mesures, et refroidir leur zèle; mais c'était si peu +cela, qu'à cinq heures du matin il sortit, les laissant complètement +maîtres du terrain. + +[Note 457: _Réponse des membres des deux anciens comités, aux +imputations de Laurent Lecointre_, note 7, p. 107.] + +Vers dix heures du matin, les comités de Sûreté générale et de Salut +public, je veux dire les membres appartenant à la conjuration, se +réunirent. Comme on délibérait sur la question de savoir si l'on ferait +arrêter le général de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec +chaleur la défense d'Hanriot. Une scène violente s'ensuivit entre lui et +Carnot. «Je savais bien que tu étais le plus méchant des hommes», dit-il +à Carnot.--«Et toi le plus traître», répondit celui-ci[458]. Que Carnot +ait agi méchamment dans cette journée du 9 thermidor, c'est ce que +malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tombé +de sa bouche, c'est une de ces niaiseries calomnieuses, dont, hélas! les +Thermidoriens se sont montrés si prodigues à l'égard de leurs victimes. + +[Note 458: _Ibid._, p. 108.] + +Il était alors midi. En cet instant se présenta un huissier de la +Convention, porteur d'une lettre de Saint-Just ainsi conçue: +«L'injustice a fermé mon coeur, je vais l'ouvrir à la Convention[459].» +Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comités, +Couthon, s'emparant du billet, l'aurait déchiré, et Ruhl, un des membres +du comité de Sûreté générale, indigné, se serait écrié: «Allons +démasquer ces traîtres ou présenter nos têtes à la Convention»[460]! Ah! +pauvre jouet des Fouché et des Tallien, vieux et sincère patriote, tu +songeras douloureusement, mais trop tard, à cette heure d'aveuglement +fatal, quand, victime à ton tour de la réaction, tu échapperas par le +suicide à l'échafaud où toi-même tu contribuas à pousser les plus fermes +défenseurs de la République. + +[Note 459: _Ibid._ note 7, page 108.] + +[Note 460: _Réponse aux imputations de Laurent Lecointre_, note +7, p. 108.] + + + + +CHAPITRE SEPTIÈME + + +Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance +du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à +Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri +de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets +d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à +la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation +d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins. +--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des +députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection. +--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques. +--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le +Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la +barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9 +thermidor.--Conclusion. + + +I + + +Ce fut, sous tous les rapports, une triste et sombre journée que celle +du 9 thermidor an II, autrement dit 27 juillet 1794. Le temps, lourd, +nuageux, semblait présager les orages qui allaient éclater. On eût dit +qu'il se reflétait dans le coeur des membres de la Convention, tant au +début de la séance la plupart des physionomies étaient chargées +d'anxiété. Les conjurés seuls paraissaient tranquilles. Sûrs désormais +des gens de la droite, lesquels, malgré leur estime pour Maximilien, +s'étaient décidés à l'abandonner, sachant que, lui tombé, la République +ne tarderait pas à tomber aussi[461], ils s'étaient arrêtés à un moyen +sûr et commode, c'était de couper la parole à Robespierre, de +l'assassiner purement et simplement; et en effet, la séance du 9 +Thermidor ne fut pas autre chose qu'un guet-apens et un assassinat. Peu +d'instants avant l'ouverture de la séance, Bourdon (de l'Oise) ayant +rencontré Durand-Maillane aux abords de la salle, lui prit la main en +disant: «Oh! les braves gens que les gens du côté droit[462].» Un moment +après on pouvait voir Durand-Maillane se promener avec Rovère dans la +salle de la Liberté[463]. Et c'était bien là le vrai type de la faction +thermidorienne: le brigandage et le meurtre alliés à la réaction et à +l'apostasie. + +[Note 461: «La droite,» dit avec raison M. Michelet, «finit par +comprendre que si elle aidait la Montagne à ruiner ce qui, dans la +Montagne était la pierre de l'angle, l'édifice croulerait....» (T. VII, +p. 459). Voilà qui est bien assurément, et tout à fait conforme à la +vérité; mais par quelle inconséquence M. Michelet a-t-il pu écrire un +peu plus haut: «La droite pensait (aussi bien que l'Europe), qu'après +tout il était homme d'ordre, nullement ennemi des prêtres, donc un homme +de l'ancien régime». (P. 451). Comment Robespierre pouvait-il être à +fois l'homme de l'ancien régime et la pierre de l'angle de l'édifice +républicain? Il faudrait des volumes pour relever toutes les erreurs, +les inconséquences et les contradictions de M. Michelet.] + +[Note 462: Mémoires de Durand-Maillane, p. 199.] + +[Note 463: _Ibid._] + +Au reste, jamais cette alliance impure et monstrueuse ne fût parvenue à +renverser Robespierre, si à cette époque du 9 Thermidor les membres les +plus probes et les plus patriotes de la Convention ne s'étaient pas +trouvés en mission auprès des armées, dans les départements et dans les +ports de mer où ils avaient été envoyés à la place de la plupart des +Thermidoriens, des Rovère, des Fouché, des Carrier, des Fréron, des +André Dumont et des Tallien. Le triomphe de la faction tint à l'absence +d'une cinquantaine de républicains irréprochables. Laporte et Reverchon +étaient à Lyon, Albite et Salicetti à Nice, Laignelot à Laval, Duquesnoy +à Arras, Duroy à Landau, René Levasseur à Sedan, Maure à Montargis, +Goujon, Soubrany, ces deux futures victimes de la réaction, dans le +Haut-Rhin et dans les Pyrénées-Orientales, Bô à Nantes, Maignet à +Marseille, Lejeune à Besançon, Alquier et Ingrand à Niort, Lecarpentier +à Port-Mâlo, Borie dans le Gard, Jean-Bon Saint-André et Prieur (de la +Marne), tous deux membres du comité de Salut public, sur les côtes de +l'Océan, etc. Si ces représentants intègres et tout dévoués à l'idée +républicaine se fussent trouvés à Paris, jamais une poignée de scélérats +ne seraient venus à bout d'abattre les plus fermes appuis de la +démocratie. + +Au moment où Robespierre quitta, pour n'y plus rentrer, la maison de son +hôte, cette pauvre et chère maison où, depuis quatre ans, il avait vécu +avec la simplicité du sage, entouré d'amour et de respect, Duplay ne put +s'empêcher de lui parler avec beaucoup de sollicitude, et il l'engagea +vivement à prendre quelques précautions contre les dangers au-devant +desquels il courait. «La masse de la Convention est pure; rassure-toi; +je n'ai rien à craindre», répondit Maximilien[464]. Déplorable +confiance, qui le livra sans défense à ses ennemis! On s'attendait bien +dans Paris à un effroyable orage parlementaire, mais c'était tout; et il +y avait si peu d'entente entre Robespierre et ceux dont le concours lui +était assuré d'avance, que le général de la garde nationale, Hanriot, +s'en était allé tranquillement déjeuner au faubourg Saint-Antoine chez +un de ses parents. + +[Note 464: Détail transmis à. MM. Buchez et Roux, par Buonaroti qui +le tenait de Duplay lui-même. (_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, +p. 3).] + + + + +II + + +Comme d'habitude, la séance du 9 Thermidor commença par la lecture de la +correspondance. Cette lecture à peine achevée, Saint-Just, qui attendait +au bas de la tribune, demanda la parole. Collot-d'Herbois occupait le +fauteuil. Pour cette séance, nous devons prévenir le lecteur, ainsi que +nous l'avons fait pour les séances de la Convention et des Jacobins de +la veille, qu'il n'existe pas d'autres renseignements que ceux qu'il a +plu aux vainqueurs de fournir eux-mêmes. Comme les historiens qui nous +ont devancé, nous sommes réduit ici à écrire d'après des documents +longuement médités et arrangés pour les besoins de leur cause par les +Thermidoriens eux-mêmes[465]. + +[Note 465: Il y a deux versions, quasi officielles, de la séance du +9 thermidor, celle du _Moniteur_ et le projet de procès-verbal de +Charles Duval, imprimé par ordre de la Convention. Charles Duval était +de la conjuration. On peut juger par là si son procès-verbal est bien +digne de foi. Nous ne parlons pas de la version donnée par le _Journal +des Débats et des Décrets de la Convention_. C'est presque absolument +la même que celle du _Moniteur_.] + +«Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes. Elles ne +s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les +garanties, qui poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans +retour l'orgueil humain sous le joug des libertés publiques». Ces +paroles ne sont assurément ni d'un triumvir ni d'un aspirant à la +dictature; c'était le début du discours de Saint-Just. Dès les premiers +mots, le jeune orateur fut interrompu par Tallien. Il fallait empêcher à +tout prix la lumière de se produire; car si Saint-Just avait pu aller +jusqu'au bout, nul doute que la Convention, éclairée et cédant à la +force de la vérité, n'eût écrasé la conjuration. En effet, de quoi se +plaignait Saint-Just? De ce que dans les quatre dernières décades, +c'est-à-dire durant l'époque où il avait été commis le plus d'actes +oppressifs et arbitraires, l'autorité du comité de Salut public avait +été en réalité exercée par quelques-uns de ses membres seulement; et ces +membres étaient Billaud-Varenne, Collot-d'Herbois, Barère et Carnot. +Toute délibération du comité ne portant point la signature de six de ses +membres devait être, selon Saint-Just, considérée comme un acte de +tyrannie. Et c'était lui et ses amis que la calomnie accusait d'aspirer +à la dictature! La conclusion de son discours consistait dans le projet +de décret suivant: «La Convention nationale décrète que les institutions +qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le +gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse +tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la +Convention nationale[466]. + +[Note 466: Voyez, pour plus de détails sur le discours de +Saint-Just, notre _Histoire de Saint-Just_, t. II, liv. V, ch. VII, +édition Méline et Cans.] + +En interrompant Saint-Just, Tallien eut l'impudence de dire que, comme +lui, il n'était d'aucune faction; on entendit ce misérable déclarer +qu'il n'appartenait qu'à lui-même et à la liberté, et il n'était que le +jouet de ses passions, auxquelles il avait indignement sacrifié et sa +dignité de représentant du peuple et les intérêts du pays. Il demanda +hypocritement que le voile fût tout à fait déchiré, à l'heure même où +ses complices et lui se disposaient à étrangler la vérité. La bande +accueillit ses paroles par une triple salve d'applaudissements. Mais ce +personnage méprisé de Robespierre, qui même avant l'ouverture de la +Convention nationale avait deviné ses bas instincts, n'était pas de +taille à entraîner l'Assemblée[467]. Billaud-Varenne l'interrompit +violemment à son tour, et s'élança à la tribune en demandant la parole +pour une motion d'ordre. + +[Note 467: On sait ce qu'il advint de Tallien. Nous avons dit plus +haut comment, après avoir été l'un des coryphées de la réaction +thermidorienne, il suivit le général Bonaparte en Egypte, où il demeura +assez longtemps, chargé de l'administration des domaines. Tout le monde +connaît l'histoire de ses disgrâces conjugales. Sous la Restauration, il +obtint une pension de deux mille francs sur la cassette royale, qui, dit +avec raison un biographe de Tallien, devait bien ce secours à l'auteur +de la révolution du 9 Thermidor. Tallien était bien digne d'être célébré +par Courtois. (Voyez les louanges que lui a décernées ce député dans son +rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 39)).] + +A ce moment, assure-t-on, Barère dit à son collègue: «N'attaque que +Robespierre, laisse là Couthon et Saint-Just»[468]; comme si attaquer le +premier, ce n'était pas en même temps attaquer les deux autres, comme si +ceux-ci n'étaient pas résolus d'avance à partager la destinée du grand +citoyen dont ils partageaient toutes les convictions. Egaré par la +colère, Billaud n'écoute rien. Il se plaint amèrement des menaces qui, +la veille au soir, avaient retenti contre certains représentants au club +des Jacobins, où, dit-il, on avait manifesté l'intention d'égorger la +Convention nationale. C'était un mensonge odieux, mais n'importe! il +fallait bien exaspérer l'Assemblée. Du doigt, il désigne sur le sommet +de la Montagne un citoyen qui s'était fait remarquer par sa véhémence au +sein de la société. «Arrêtez-le! arrêtez-le»! crie-t-on de toutes parts, +et le malheureux est poussé dehors au milieu des plus vifs +applaudissements. + +[Note 468: Courtois, dans son second rapport (p. 39), donne en note +ce détail comme le tenant du représentant Espert, député de l'Ariége à +la Convention.] + +A Saint-Just il reproche ... quoi? de n'avoir point soumis au comité le +discours dont ce député avait commencé la lecture, et il en revient à +son thème favori: le prétendu projet d'égorgement de la Convention. Le +Bas, indigné, veut répondre; on le rappelle à l'ordre! Il insiste, on le +menace de l'Abbaye[469]. Billaud reprend, et, durant dix minutes, se +perd en des divagations calomnieuses qui pèseront éternellement sur sa +mémoire. Il ose accuser Robespierre, la probité même, de s'être opposé à +l'arrestation d'un secrétaire du comité de Salut public accusé d'un vol +de 114,000 livres (_Mouvement d'indignation de la part de tous les +fripons de l'Assemblée_)[470]. Il l'accuse d'avoir protégé Hanriot, +dénoncé dans le temps par le tribunal révolutionnaire comme un complice +d'Hébert; d'avoir placé à la tête de la force armée des conspirateurs et +des nobles, le général La Valette, entre autres, dont Robespierre avait +pris la défense jadis, et qui, à sa recommandation, était entré dans +l'état-major de la garde nationale de Paris. + +[Note 469: _Procès-verbal_ de Charles Duval, p. 5 et +_Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + +[Note 470: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + +Maximilien ne croyait pas qu'on dût proscrire les nobles par cela même +qu'ils étaient nobles, s'ils n'avaient, d'ailleurs, rien commis de +repréhensible contre les lois révolutionnaires! Quel crime! On tuera La +Valette comme noble et comme protégé de Robespierre. Maximilien, +prétendait Billaud, ne trouvait pas dans toute la Convention vingt +représentants dignes d'être investis de missions dans les départements. +Encore un moyen ingénieux de passionner l'Assemblée. Et la Convention de +frémir d'horreur! A droite, à gauche, au centre, l'hypocrisie commence +de prendre des proportions colossales. Si Robespierre s'était éloigné du +comité, c'était, au dire de son accusateur, parce qu'il y avait trouvé +de la résistance au moment où seul il avait voulu faire rendre le décret +du 22 prairial. Mensonge odieux habilement propagé. La loi de prairial, +nous l'avons surabondamment prouvé, eut l'assentiment des deux comités, +et si Robespierre, découragé, cessa un jour de prendre réellement part à +la direction des affaires, ce fut précisément à cause de l'horrible +usage qu'en dépit de sa volonté ses collègues des deux comités crurent +devoir faire de cette loi. + +«Nous mourrons tous avec honneur», s'écrie ensuite Billaud-Varenne; «je +ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister +sous un tyran». Non, non! _périssent les tyrans!_ répondent ceux +surtout qu'on devait voir plus tard, trente ans durant, se coucher à +plat ventre devant toutes les tyrannies. Dérision! Quel tyran que celui +qui, depuis quarante jours, s'était abstenu d'exercer la moindre +influence sur les affaires du gouvernement, et à qui il n'était même pas +permis d'ouvrir la bouche pour repousser d'un mot les abominables +calomnies vomies contre lui par des royalistes déguisés, des bandits +fieffés et quelques patriotes fourvoyés. Continuant son réquisitoire, +Billaud reproche à Maximilien d'avoir fait arrêter le meilleur comité +révolutionnaire de Paris, celui de la section de l'_Indivisibilité_. +Or, nous avons raconté cette histoire plus haut. Ce comité +révolutionnaire, le meilleur de Paris, avait, par des excès de tous +genres, jeté l'épouvante dans la section de l'_Indivisibilité_; et +voilà pourquoi, d'après l'avis de Robespierre, on en avait ordonné +l'arrestation[471]. Billaud-Varenne termine enfin sa diatribe par un +trait tout à l'avantage de Robespierre, trait déjà cité, et dont les +partisans de Danton n'ont pas assez tenu compte à Maximilien. Laissons-le +parler: «La première fois que je dénonçai Danton au comité, Robespierre +se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je +voulais perdre les meilleurs patriotes»[472]. Billaud ne soupçonnait +donc guère que certains députés songeassent à venger Danton en +proscrivant Robespierre. + +[Note 471: Voy. plus haut l'affaire du comité révolutionnaire de la +section de l'_Indivisibilité_.] + +[Note 472: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + + + + +III + + +Maximilien, qui jusqu'alors était resté muet, monte précipitamment à la +tribune. On ne le laisse point parler. _A bas le tyran! à bas le +tyran!_ hurle la troupe des conjurés. Encouragé par la tournure que +prenaient les choses, Tallien remonte à la tribune au milieu des +applaudissements de ses complices. On l'entend déclarer, en vrai +saltimbanque qu'il était, qu'il s'est armé d'un poignard--le poignard de +Thérézia Cabarrus, selon les chroniqueurs galants--pour percer le sein +du nouveau Cromwell, au cas où l'Assemblée n'aurait pas le courage de le +décréter d'accusation. Ah! si Robespierre eût été Cromwell, comme +Tallien se serait empressé de fléchir les genoux devant lui! On n'a pas +oublié ses lettres à Couthon et à Maximilien, témoignage immortel de sa +bassesse et de sa lâcheté. Il cherche à ménager à la fois les exagérés +de la Montagne et les timides de la droite en se défendant d'être modéré +d'une part, et, de l'autre, en réclamant protection pour l'innocence. Il +ose, lui, le cynique proconsul dont le faste criminel avait indigné les +patriotes de Bordeaux, accuser Robespierre d'être servi par «des hommes +crapuleux et perdus de débauche», et la Convention indignée ne lui ferme +point la bouche[473]! Loin de là, elle vote, sur la proposition de cet +indigne historien, l'arrestation d'Hanriot et de son état-major, et elle +se déclare en permanence jusqu'à ce que le glaive de la loi ait +_assuré la Révolution_. + +[Note 473: _Moniteur_ du 11 thermidor (29 juillet 1794). +Charles Duval se contente de dire dans son procès-verbal que Tallien +compara Robespierre à Catilina, et ceux dont il s'était entouré à +Verrès. (P. 9.)--La veille même du 9 Thermidor, un de ces Montagnards +imprudents qui laissèrent si lâchement sacrifier les plus purs +républicains, le représentant Chazaud, député de la Charente, écrivait à +Couthon: «Un collègue de trois ans, qui te chérit et qui t'aime, et qui +se glorifie de ne s'être pas écarté une minute du sentier que tes +talens, ton courage et tes vertus ont tracé dans la carrière politique, +désireroit épancher dans ton âme une amertume cruelle...» Lettre inédite +en date du 8 thermidor (de la collection Portiez (de l'Oise)).] + +Le branle était donné. Billaud-Varenne réclame à son tour surtout +l'arrestation du général Boulanger, auquel il reproche d'avoir été l'ami +de Danton[474], celle de Dumas, coupable d'avoir la veille, aux +Jacobins, traité Collot-d'Herbois de conspirateur, celle de La Vallette +et celle du général Dufraisse, dénoncés jadis l'un et l'autre par +Bourdon (de l'Oise) et défendus par Maximilien. L'Assemblée vote en +aveugle et sans discussion la triple arrestation[475]. Il est impossible +qu'Hanriot ne se soit pas entouré de suspects, fait observer Delmas, et +il demande et obtient l'arrestation en masse des adjudants et +aides-de-camp de ce général. Sont également décrétés d'arrestation, sans +autre forme de procès, Prosper Sijas et Vilain d'Aubigny, ce dantoniste +si souvent persécuté déjà par Bourdon (de l'Oise), dont la satisfaction +dut être au comble. C'était du délire et du délire sanglant, car +l'échafaud était au bout de ces décrets rendus contre tous ces +innocents. + +[Note 474: Le général Boulanger fut également accusé par +Billaud-Varenne d'avoir été «conspirateur avec Hébert», en sorte que ce +fut surtout comme Hébertiste et Dantoniste qu'il fut décrété +d'arrestation. (_Moniteur_ du 11 thermidor.) Bien que n'ayant joué +aucun rôle le 9 Thermidor, il n'en fut pas moins mis hors la loi et +guillotiné le 11, sans autre forme de procès, avec les membres de la +commune.] + +[Note 475: Projet de procès-verbal de Charles Duval (p. 9). Plus +heureux que La Valette, cet autre protégé de Robespierre, le général +Dufraisse échappa à l'échafaud et put encore servir glorieusement la +France.] + +Robespierre s'épuise en efforts pour réclamer en leur faveur; mais la +Convention semble avoir perdu toute notion du juste et de l'injuste. +_A bas le tyran! à bas le tyran!_ s'écrie le choeur des conjurés. +Et chaque fois que, profitant d'une minute d'apaisement, Maximilien +prononce une parole: _A bas le tyran! à bas le tyran!_ répète comme +un lugubre refrain la cohue sinistre. + +Cependant Barère paraît à la tribune et prononce un discours d'une +modération étonnante, à côté des scènes qui venaient de se +dérouler[476]. Robespierre y est à peine nommé. Il y est dit seulement +que les comités s'occuperont de réfuter avec soin les faits mis la +veille à leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barère à +l'Assemblée? D'adresser une proclamation au peuple français, d'abolir +dans la garde nationale tout grade supérieur à celui de chef de légion +et de confier à tour de rôle le commandement à chaque chef de légion, +enfin de charger le maire de Paris, l'agent national et le commandant de +service de veiller à la sûreté de la Représentation nationale. Ainsi, à +cette heure, on ne suppose pas que Fleuriot-Lescot et Payan prendront +parti pour un homme contre une Assemblée tout entière; mais cet homme +représentait la République, la démocratie, et de purs et sincères +patriotes comme le maire et l'agent national de la commune de Paris ne +pouvaient hésiter un instant. + +[Note 476: On a dit que Barère était arrivé à la Convention avec +deux discours dans sa poche. Barère n'avait pas besoin de cela. +Merveilleux improvisateur, il était également prêt à parler pour ou +contre, selon l'événement. La manière dont il s'exprima prouve, du +reste, qu'il était loin de s'attendre, au commencement de cette séance, +à une issue fatale pour le collègue dont l'avant-veille encore il avait, +à la face de la République, célébré le patriotisme.] + +Quant à la proclamation au peuple français, il y était surtout question +du gouvernement révolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la +France et attaqué jusque dans le sein de la Convention nationale. De +Robespierre pas un mot[477]. Barère avait parlé au nom de la majorité de +ses collègues, et la modération de ses paroles prouve combien peu les +comités à cette heure se croyaient certains de la victoire. + +[Note 477: Voyez cette proclamation dans le _Moniteur_ du 11 +thermidor (29 juillet 1794).] + +Mais tant de ménagements ne convenaient guère aux membres les plus +compromis. Le vieux Vadier bondit comme un furieux à la tribune. Il +commence par faire un crime à Maximilien d'avoir pris ouvertement la +défense de Chabot, de Bazire, de Camille Desmoulins et de Danton, et de +ne les avoir abandonnés qu'en s'apercevant que ses liaisons avec eux +pouvaient le compromettre. + +Puis, après s'être vanté, à son tour, d'avoir, le premier, démasqué +Danton, il se flatte de faire connaître également Robespierre, et de le +convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits[478]. Il +revient encore sur l'arrestation du comité révolutionnaire de la section +de l'_Indivisibilité, le plus pur de Paris_, on sait comment. Cet +infatigable pourvoyeur de l'échafaud, qui s'entendait si bien à +recommander les victimes à son cher Fouquier-Tinville, recommence ses +plaisanteries de la veille au sujet de l'affaire de Catherine Théot, et, +comme pris de la nostalgie du sang, il impute à crime à Maximilien +d'avoir couvert de sa protection les illuminés et soustrait à la +guillotine son ex-collègue dom Gerle et la malheureuse Catherine[479]. +Il se plaint ensuite de l'espionnage organisé contre certains députés +(les Fouché, les Bourdon (de l'Oise), les Tallien), comme si cela avait +été du fait particulier de Robespierre, et il prétend que, pour sa part, +on avait attaché à ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour +lui d'une complaisance rare, et qui, sachant par coeur les discours de +Robespierre, les lui récitait sans cesse[480]. + +[Note 478: Procès-verbal de Charles Duval, p. 15.] + +[Note 479: Procès-verbal de Charles Duval, p. 16, et _Moniteur_ +du 11 thermidor (29 juillet 1794).] + +[Note 480: _Moniteur_ du 11 thermidor.] + +Ennuyé de ce bavardage, Tallien demande la parole pour ramener la +discussion à son vrai point. «Je saurai bien l'y ramener», s'écrie +Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l'empêche +d'articuler une parole. + +Tallien a libre carrière, et la seule base de l'accusation de tyrannie +dirigée contre Robespierre, c'est aussi, de son propre aveu, le discours +prononcé par Maximilien dans la dernière séance; il ne trouve qu'un seul +fait à articuler à sa charge, c'est toujours l'arrestation du fameux +comité révolutionnaire de la section de l'_Indivisibilité_. +Seulement, Tallien l'accuse d'avoir calomnié les comités sauveurs de la +patrie; il insinue hypocritement que les actes d'oppression particuliers +dont on s'était plaint avaient eu lieu pendant le temps où Robespierre +avait été chargé d'administrer le bureau de police générale +momentanément établi au comité de Salut public.--Le mandat d'arrêt de +Thérézia Cabarrus, la maltresse de Tallien, était parti de ce +bureau.--«C'est faux, je....» interrompt Maximilien; un tonnerre de +murmures couvre sa voix. + +Sans se déconcerter, toujours froid et calme, Robespierre arrête un +moment son regard sur les membres les plus ardents de la Montagne, sur +ceux dont il n'avait jamais suspecté les intentions, comme pour lire +dans leurs pensées si en effet ils sont complices de l'abominable +machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de +pitié, n'osent soutenir ce loyal regard et détournent la tête; les +autres, égarés par un aveuglement fatal, demeurent immobiles. Lui, +dominant le tumulte, et s'adressant à tous les côtés de +l'Assemblée[481]: «C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non +pas aux brigands....» Si en ce moment une voix, une seule voix d'honnête +homme, celle de Romme ou de Cambon, eût répondu à cet appel, on aurait +vu la partie saine de la Convention se rallier à Robespierre; mais nul +ne bouge, et la bande, enhardie, recommence de plus belle son effroyable +vacarme. Alors, cédant à un mouvement d'indignation, Robespierre s'écrie +d'une voix tonnante: «Pour la dernière fois, président d'assassins, je +te demande la parole[482].... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux +m'assassiner[483].» L'assassinat, telle devait être en effet la dernière +raison thermidorienne. + +[Note 481: Et non pas à la droite seulement, comme le prétend M. +Michelet, t. VII, p. 405. «La masse de la Convention est pure, elle +m'entendra», avait dit Robespierre à Duplay au moment de partir. Il ne +pouvait s'attendre à être abandonné de tout ce qui restait de membres de +la Montagne à la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette +séance dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.] + +[Note 482: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 33.--Le +_Moniteur_ s'est bien gardé de reproduire cette exclamation. Il se +contente de dire que «Robespierre apostrophe le président et l'Assemblée +dans les termes les plus injurieux». (_Moniteur_ du 11 thermidor.) +--Le _Mercure universel_, numéro du 10 thermidor, rapporte ainsi +l'exclamation de Robespierre: «Vous n'accordez la parole qu'à mes +assassins....» M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie, +nous montre Robespierre menaçant du poing le président. Si, en effet, +Maximilien se fût laissé aller à cet emportement de geste, les +Thermidoriens n'eussent pas manqué de constater le fait dans leur compte +rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet écrit trop d'après son +inépuisable imagination.] + +[Note 483: Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu +thermidorien. Nous les empruntons à la narration très détaillée que nous +a laissée Levasseur (de la Sarthe) des événements de Thermidor. +(Mémoires, t. III, p. 146.) Levasseur, il est vrai, était en mission +alors, mais il a écrit d'après des renseignements précis, et sa version +a le mérite d'être plus désintéressée que celle des assassins de +Robespierre.] + +Au milieu des vociférations de la bande, Collot-d'Herbois quitte le +fauteuil, où le remplace Thuriot. A Maximilien s'épuisant en efforts +pour obtenir là parole, le futur magistrat impérial répond ironiquement: +«Tu ne l'auras qu'à ton tour»; flétrissant à jamais sa mémoire par cette +lâche complicité dans le guet-apens de Thermidor. + +Comme Robespierre, brisé par cette lutte inégale, essayait encore, d'une +voix qui s'éteignait, de se faire entendre: «Le sang de Danton +t'étouffe»! lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l'Aube), +compatriote de l'ancien tribun des Cordeliers. A cette apostrophe +inattendue, Maximilien, j'imagine, dut comprendre son immense faute +d'avoir abandonné celui que, tant de fois, il avait couvert de sa +protection. «C'est donc Danton que vous voulez venger?» dit-il[484], et +il ajouta--réponse écrasante!--«Lâches, pourquoi ne l'avez-vous pas +défendu»[485]? C'eût été en effet dans la séance du 11 germinal que +Garnier (de l'Aube) aurait du prendre la parole en se dévouant alors à +une amitié illustre; il se fut honoré par un acte de courage, au lieu de +s'avilir par une lâcheté inutile. On aurait tort de conclure de là que +la mort de Danton fut une des causes efficientes du 9 Thermidor; les +principaux amis du puissant révolutionnaire jouèrent dans cette journée +un rôle tout à fait passif. Quant aux auteurs du guet-apens actuel, ils +se souciaient si peu de venger cette grande victime que, plus d'un mois +plus tard, Bourdon (de l'Oise), qui pourtant passe généralement pour +Dantoniste, et qui se vanta un jour, en pleine Convention, d'avoir +_combiné la mort de Robespierre_[486], traitait encore Maximilien +de complice de Danton et se plaignait très vivement qu'on eût fait +sortir de prison une créature de ce dernier, le greffier Fabricius[487]. + +[Note 484: _Histoire parlementaire, ubi suprà_.] + +[Note 485: Mémoires de Levasseur, t. III, p. 147.] + +[Note 486: Séance du 12 vendémiaire an III (30 octobre 1794). Voy. +le _Moniteur_ du 14 vendémiaire.] + +[Note 487: Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Voy. le +_Moniteur_ du 16 fructidor (2 septembre).] + +Cependant personne n'osait conclure. Tout à coup une voix inconnue: «Je +demande le décret d'arrestation contre Robespierre». C'était celle du +montagnard Louchet, député de l'Aveyron. A cette motion, l'Assemblée +hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés +éclatent pourtant. «Aux voix, aux voix! Ma motion est appuyée»! s'écrie +alors Louchet[488]. Un montagnard non moins obscur et non moins +terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure, +renchérit sur cette motion, et réclame, lui, un décret d'accusation +contre Robespierre; cette nouvelle proposition est également appuyée. + +[Note 488: Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet, +demanda, après Thermidor, le maintien de la Terreur, qu'il crut +consolider en abattant Robespierre. Digne protégé de Barère et de +Fouché, le républicain Louchet devint par la suite receveur général du +département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il +occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du chagrin de l'avoir perdu, +laissant une fortune considérable.] + +A tant de lâchetés et d'infamies il fallait cependant un contraste. +Voici l'heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et +réclame la parole en promenant sur cette Assemblée en démence un clair +et tranquille regard. C'est Augustin Robespierre[489]. On fait silence. +«Je suis aussi coupable que mon frère», s'écrie-t-il; «je partage ses +vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret +d'accusation contre moi». Une indéfinissable émotion s'empare d'un +certain nombre de membres, et, sur leurs visages émus, on peut lire la +pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c'était un des +vainqueurs de Toulon; commissaire de la Convention, il avait délivré de +l'oppression les départements de la Haute-Saône et du Doubs; il y avait +fait bénir le nom de la République et l'on pouvait encore entendre les +murmures d'amour et de bénédiction soulevés sur ses pas. Ah! certes, il +avait droit aussi à la couronne du martyre. La majorité, en proie à un +délire étrange, témoigne par un mouvement d'indifférence qu'elle accepte +ce dévouement magnanime[490]. + +[Note 489: Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le +21 janvier 1763.] + +[Note 490: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 34.] + +Robespierre a fait d'avance le sacrifice de sa vie à la République, peu +lui importe de mourir; mais il ne veut pas entraîner son frère dans sa +chute, et il essaye de disputer aux assassins cette victime inutile. +Vains efforts! Sa parole se perd au milieu de l'effroyable tumulte. On +sait comme est communicative l'ivresse du sang. La séance n'est plus +qu'une orgie sans nom où dominent les voix de Billaud-Varenne, de Fréron +et d'Élie Lacoste. Ironie sanglante! un député journaliste, Charles +Duval, rédacteur d'un des plus violents organes de la Terreur, demande +si Robespierre sera longtemps le maître de la Convention[491]. Et un +membre d'ajouter: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre»! Ce membre, c'est +Fréron, le bourreau de Toulon et de Marseille, l'affreux maniaque à qui, +un jour, il prit fantaisie d'appeler _Sans nom_ la vieille cité +phocéenne, et qui demain réclamera la destruction de l'Hôtel de Ville de +Paris. Le président met enfin aux voix l'arrestation des deux frères; +elle est décrétée au milieu d'applaudissements furieux et de cris +sauvages. Les accusateurs de Jésus n'avaient pas témoigné une joie plus +féroce au jugement de Pilate. + +[Note 491: Il est assez remarquable que dans son projet de +procès-verbal, Charles Duval n'a pas osé donner place à son exclamation +dérisoire. Charles Duval rédigeait _le Républicain, journal des hommes +libres_. M. Michelet dit de Charles Duval: «Violent journaliste, +supprimé par Robespierre.» Où M. Michelet a-t-il pris cela? Commencé le +4 novembre 1792, le _Journal des hommes libres_ se continua sans +interruption jusqu'au 28 germinal de l'an VI (15 avril 1798), pour +paraître ensuite sous diverses dénominations jusqu'au 27 fructidor an +VIII. Après le coup d'État de Brumaire, Charles Duval ne manqua pas +d'offrir ses services au général Bonaparte, et il fut casé comme chef de +bureau dans l'administration des _Droits réunis_.] + +En ce moment, la salle retentit des cris de _Vive la liberté! Vive la +République!_ «La République! dit amèrement Robespierre, elle est +perdue, car les brigands triomphent». Ah! sombre et terrible prophétie! +comme elle se trouvera accomplie à la lettre! Oui, les brigands +triomphent, car les vainqueurs dans cette journée fatale, ce sont les +Fouché, les Tallien, les Rovère, les Dumont, les Bourdon (de l'Oise), +les Fréron, les Courtois, tout ce que la démocratie, dans ses bas-fonds, +contenait de plus impur. Oui, les brigands triomphent, car Robespierre +et ses amis vont être assassinés traîtreusement pour avoir voulu +réconcilier la Révolution avec la justice; car avec eux va, pour bien +longtemps, disparaître la cause populaire; car sur leur échafaud +sanglant se cimentera la monstrueuse alliance de tous les véreux de la +démocratie avec tous les royalistes déguisés de l'Assemblée et tous les +tartufes de modération. + +Cependant Louchet reprend la parole pour déclarer qu'en votant +l'arrestation des deux Robespierre, on avait entendu voter également +celle de Saint-Just et de Couthon. Quand les Girondins s'étaient trouvés +proscrits, lorsque Danton et ses amis avaient été livrés au tribunal +révolutionnaire, nul des leurs ne s'était levé pour réclamer hautement +sa part d'ostracisme. Le dévouement d'Augustin Robespierre, de ce +magnanime jeune homme qui, suivant l'expression très vraie d'un poète de +nos jours, + + Environnait d'amour son formidable aîné, + +peut paraître tout naturel; mais voici que tout à coup se lève à son +tour un des plus jeunes membres de l'Assemblée, Philippe Le Bas, le doux +et héroïque compagnon de Saint-Just. + +En vain quelques-uns de ses collègues le retiennent par les pans de son +habit et veulent le contraindre à se rasseoir, il résiste à tous leurs +efforts, et, d'une voix retentissante: «Je ne veux pas partager +l'opprobre de ce décret! je demande aussi l'arrestation». Tout ce que le +monde contient de séductions et de bonheurs réels, avons-nous dit autre +part[492], attachait ce jeune homme à l'existence. Une femme adorée, un +fils de quelques semaines à peine, quoi de plus propre à glisser dans le +coeur de l'homme le désir immodéré de vivre? S'immoler, n'est-ce pas en +même temps immoler, pour ainsi dire, le cher petit être dont on est +appelé à devenir le guide et l'appui? Le Bas n'hésita pas un instant à +sacrifier toutes ses affections à ce que sa conscience lui montra comme +le devoir et l'honneur mêmes. Il n'y a point en faveur de Robespierre de +plaidoirie plus saisissante que ce sacrifice sublime. Un certain nombre +de membres se regardent indécis, consternés; je ne sais quelle pudeur +semble les arrêter au moment de livrer cette nouvelle victime; mais les +passions mauvaises l'emportent, et Le Bas est jeté comme les autres en +proie aux assassins. + +[Note 492: Voyez notre _Histoire de Saint-Just_.] + +Fréron peut maintenant insulter bravement les vaincus. Mais que dit-il? +Ce n'est plus Robespierre seul qui aspire à la dictature. A l'en croire, +Maximilien devait former avec Couthon et Saint-Just un triumvirat qui +eût rappelé les proscriptions sanglantes de Sylla; et cinq ou six +cadavres de Conventionnels étaient destinés à servir de degrés à Couthon +pour monter au trône. «Oui, je voulais arriver au trône», dit avec le +sourire du mépris, l'intègre ami de Robespierre. On ne sait en vérité ce +qu'on doit admirer le plus, des inepties, des mensonges, ou des +contradictions de ces misérables Thermidoriens. + +Debout au pied de la tribune, Saint-Just, calme et dédaigneux, +contemplait d'un oeil stoïque le honteux spectacle offert par la +Convention[493]. Après Fréron, on entend Élie Lacoste, puis +Collot-d'Herbois. C'est à qui des deux mentira avec le plus d'impudence. +Le dernier accuse ceux dont il est un des proscripteurs d'avoir songé à +une nouvelle insurrection du 31 mai. «Il en a menti», s'écrie +Robespierre d'une voix forte. Et l'Assemblée de s'indigner, à la manière +de Tartufe, comme si, l'avant-veille, le comité de Salut public n'avait +point, par la bouche de Barère, hautement félicité Robespierre d'avoir +flétri avec énergie toute tentative de violation de la Représentation +nationale. + +[Note 493: C'est ce que Charles Duval a, dans son procès-verbal, +appelé «avoir l'air d'un traître», p. 21.] + +C'en est fait, Maximilien et son frère, Couthon, Saint-Just et Le Bas +sont décrétés d'accusation. A la barre, à la barre! s'écrient, pressés +d'en finir, un certain nombre de membres parmi lesquels on remarque le +représentant Clauzel[494]. Les huissiers, dit-on, osaient à peine +exécuter les ordres du président tant, jusqu'alors, ils avaient été +habitués à porter haut dans leur estime ces grands citoyens réduits +aujourd'hui au rôle d'accusés. Les proscrits, du reste, ne songèrent pas +à résister; ils se rendirent d'eux-mêmes à la barre; et, presque +aussitôt, on vit, spectacle navrant! sortir entre des gendarmes ces +véritables fondateurs de la République. Il était alors quatre heures et +demie environ. + +[Note 494: Député de l'Ariège à la Convention, Clauzel, après avoir +affiché longtemps un républicanisme assez fervent, acceuillit avec +transport le coup d'État de Brumaire. Devenu membre du Corps législatif +consulaire, il ne cessa de donner au pouvoir nouveau des gages de +dévouement et de zèle. (_Biographie universelle_.)] + +Eux partis, Collot-d'Herbois continua tranquillement sa diatribe. +L'unique grief invoqué par lui contre Maximilien fut--ne l'oublions pas, +car l'aveu mérite assurément d'être recueilli,--son discours de la +veille, c'est-à-dire la plus éclatante justification qui jamais soit +tombée de la bouche d'un homme. Je me trompe: il lui reprocha encore de +n'avoir pas eu assez d'amour et d'admiration pour la personne de Marat. +Tout cela fort applaudi de la bande. On cria même beaucoup _Vive la +République!_ les uns par dérision, les autres, en petit nombre +ceux-là, dans l'innocence de leur coeur. Les malheureux, ils venaient de +la tuer! + + + + +IV + + +Cette longue et fatale séance de la Convention avait duré six heures; +elle fut suspendue à cinq heures et demie pour être reprise à sept +heures; mais d'ici là de grands événements allaient se passer. + +Le comité de Salut public, réduit à Barère, Billaud-Varenne, Carnot, +Collot-d'Herbois, Robert Lindet et C.-A. Prieur, comptait sur le +concours des autorités constituées, notamment sur la Commune de Paris, +le maire et l'agent national. La Convention, comme on l'a vu, avait +chargé ces deux derniers de l'exécution des décrets rendus dans la +journée. Mais, patriotes éclairés et intègres, auxquels, ai-je dit avec +raison, on n'a jamais pu reprocher une bassesse ou une mauvaise action, +Fleuriot-Lescot et Payan ne devaient pas hésiter à se déclarer contre +les vainqueurs et à prendre parti pour les vaincus, qui représentaient à +leurs yeux la cause de la patrie, de la liberté, de la démocratie. La +Commune tout entière suivit héroïquement leur exemple. + + _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._ + +L'agent national reçut à cinq heures, par l'entremise du commissaire des +administrations civiles, police et tribunaux, notification du décret +d'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon, Le Bas et +autres[495]. + +[Note 495: Dépêche signée d'Herman et Lannes, son adjoint. (Pièce de +la collection Beuchot.) Immolés bientôt après comme Robespierristes par +la rédaction thermidorienne, Herman et Lannes ne prirent nullement fait +et cause pour Robespierre dans la journée du 9 Thermidor.] + +Précisément, à la même heure, le conseil général de la Commune, réuni en +assemblée extraordinaire à la nouvelle des événements du jour, venait +d'ouvrir sa séance sous la présidence du maire. Quatre-vingt-onze +membres étaient présents. «Citoyens, dit Fleuriot-Lescot, c'est ici que +la patrie a été sauvée au 10 août et au 31 mai; c'est encore ici qu'elle +sera sauvée. Que tous les citoyens se réunissent donc à la Commune; que +l'entrée de ses séances soit libre à tout le monde sans qu'on exige +l'exhibition de cartes; que tous les membres du conseil fassent le +serment de mourir à leur poste»[496]. + +[Note 496: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur +ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. +(Pièce de la collection Beuchot.)] + +Aussitôt, tous les membres de se lever spontanément et de prêter avec +enthousiasme ce serment qu'ils auront à tenir, hélas! avant si peu de +temps. L'agent national prend ensuite la parole et peint, sous les plus +sombres couleurs, les dangers courus par la liberté. Il trace un +parallèle écrasant entre les prescripteurs et les proscrits: ceux-ci, +qui s'étaient toujours montré les constants amis du peuple; ceux-là, qui +ne voyaient dans la Révolution qu'un moyen de fortune et qui, par leurs +actes, semblaient s'être attachés à déshonorer la République. Sans +hésitation aucune, le conseil général adhère à toutes les propositions +du maire et de l'agent national, et chacun de ses membres, pour +revendiquer sa part de responsabilité dans les mesures prises, va +courageusement signer la feuille de présence, signant ainsi son arrêt de +mort[497]. + +[Note 497: _Ibid._] + +Tout d'abord, deux officiers municipaux sont chargés de se rendre sur la +place de Grève et d'inviter le peuple à se joindre à ses magistrats afin +de sauver la patrie et la liberté. On décide ensuite l'arrestation +_des nommés_ Collot-d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, Dubarran, +Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogues, Fouché, +Granet et Moyse Bayle, pour délivrer la Convention de l'oppression où +ils la retiennent. Une couronne civique est promise aux généreux +citoyens qui arrêteront ces ennemis du peuple[498]. Puis, le maire prend +le tableau des Droits de l'homme et donne lecture de l'article où il est +dit que, quand le gouvernement viole les droits du peuple, +l'insurrection est pour le peuple le plus saint et le plus indispensable +des devoirs. Successivement on arrête: que les barrières seront fermées; +que le tocsin de la ville sera sonné et le rappel battu dans toutes les +sections; que les ordres émanant des comités de Salut public et de +Sûreté générale seront considérés comme non avenus; que toutes les +autorités constituées et les commandants de la force armée des sections +se rendront sur-le-champ à l'Hôtel de Ville afin de prêter serment de +fidélité au peuple; que les pièces de canon de la section des _Droits +de l'homme_ seront placées en batterie sur la place de la Commune; +que toutes les sections seront convoquées sur-le-champ pour délibérer +sur les dangers de la patrie et correspondront de deux heures en deux +heures avec le conseil général; qu'il sera écrit à tous les membres de +la Commune du 10 août de venir se joindre au conseil général pour aviser +avec lui aux moyens de sauver la patrie[499]; enfin que le commandant de +la force armée dirigera le peuple contre les conspirateurs qui +opprimaient les patriotes, et qu'il délivrera la Convention de +l'oppression où elle était plongée[500]. + +[Note 498: Arrêté, signé Payan, _Archives_, F. 7, 4579.] + +[Note 499: Renseignements donnés par les employés au secrétariat, +_ubi suprà_. Voyez aussi le procès-verbal de la séance du 9 +Thermidor à la Commune, dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, +p. 45 et suiv.] + +[Note 500: Arrêté de la main de Lerebours, signé: Lerebours, Payan, +Bernard, Louvet, Arthur, Coffinhal, Chatelet, Legrand.] + +Le substitut de l'agent national, Lubin, avait assisté à la séance de +l'Assemblée. Il raconte les débats et les scènes dont il a été témoin, +l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le +Bas. Aussitôt il est enjoint aux administrateurs de police de prescrire +aux concierges des différentes maisons d'arrêt de ne recevoir aucun +détenu sans un ordre exprès de l'administration de police[501]. Puis, +sur la proposition du substitut de l'agent national, une députation est +envoyée aux Jacobins afin de les inviter à fraterniser avec le conseil +général. Cependant les moments sont précieux: il ne faut pas les perdre +en discours, mais agir, disent quelques membres. Jusque-là, du reste, +chaque parole avait été un acte. Le conseil arrête une mesure d'une +extrême gravité en décidant que des commissaires pris dans son sein +iront, accompagnés de la force armée, délivrer Robespierre et les autres +prisonniers arrêtés. Enfin, en réponse à la proclamation +conventionnelle, il adopte l'adresse suivante et en vote l'envoi aux +quarante-huit sections. + +[Note 501: Voici le modèle de la prescription adressée aux +concierges des différentes maisons d'arrêt: «Commune de Paris, +département de police.... Nous t'enjoignons, citoyen, sous ta +responsabilité, de porter la plus grande attention à ce qu'aucune lettre +ni autres papiers ne puissent entrer ni sortir de la maison dont la +garde t'est confiée, et ce, jusqu'à nouvel ordre. Tu mettras de côté, +avec soin, toutes les lettres que les détenus te remettront. + +«Il t'est personnellement _défendu_ de recevoir aucun détenu ni de +donner aucune liberté que par les ordres de l'administration de police. +Les administrateurs de police: Henry, Lelièvre, Quenet, Faro, +Wichterich.» (Pièce de la collection Beuchot). L'ordre dont nous donnons +ici la copie textuelle est précisément celui qui fut adressé au +concierge de la maison du Luxembourg, où se trouva envoyé Robespierre.] + +«Citoyens, la patrie est plus que jamais en danger. + +«Des scélérats dictent des lois à la Convention, qu'ils oppriment. On +proscrit Robespierre, qui fit déclarer le principe consolant de l'Être +suprême et de l'immortalité de l'âme; Saint-Just, cet apôtre de la +vertu, qui fit cesser les trahisons du Rhin et du Nord, qui, ainsi que +Le Bas, fit triompher les armes de la République; Couthon, ce citoyen +vertueux, qui n'a que le coeur et la tête de vivant, mais qui les a +brûlants de l'ardeur du patriotisme; Robespierre le jeune, qui présida +aux victoires de l'armée d'Italie.» + +Venait ensuite l'énumération des principaux auteurs du guet-apens +thermidorien. Quels étaient-ils? Un Amar, «noble de trente mille livres +de rente»; l'ex-vicomte du Barran et des «monstres de cette espèce». +Collot-d'Herbois y était qualifié de partisan de Danton, et accusé +d'avoir, du temps où il était comédien, volé la caisse de sa troupe. On +y nommait encore Bourdon (de l'Oise), l'éternel calomniateur, et Barère, +qui tour à tour avait appartenu à toutes les factions. La conclusion +était celle-ci: «Peuple, lève-toi! ne perds pas le fruit du 10 août et +du 31 mai; précipitons au tombeau tous ces traîtres»[502]. + +[Note 502: Cette adresse est signée: Lescot-Fleuriot, maire; Blin, +secrétaire-greffier adjoint, et J. Fleury, secrétaire-greffier. Il +existe aux _Archives_ quarante-six copies de cette proclamation. (F +7, 32.)] + +Le sort en est jeté! Au coup d'État de la Convention la Commune oppose +l'insurrection populaire. On voit quelle énergie suprême elle déploya en +ces circonstances sous l'impulsion des Fleuriot-Lescot, des Payan, des +Coffinhal et des Lerebours. Si tous les amis de Robespierre eussent +montré la même résolution et déployé autant d'activité, c'en était fait +de la faction thermidorienne, et la République sortait triomphante et +radieuse de la rude épreuve où, hélas! elle devait être si durement +frappée. + + + + +V + + +La nouvelle de l'arrestation de Robespierre causa et devait causer dans +Paris une sensation profonde. Tout ce que ce berceau de la Révolution +contenait de patriotes sincères, de républicains honnêtes et convaincus, +en fut consterné. Qu'elle ait été accueillie avec une vive satisfaction +par les royalistes connus ou déguisés, cela se comprend de reste, +Maximilien étant avec raison regardé comme la pierre angulaire de +l'édifice républicain. Mais fut-elle, suivant l'assertion de certains +écrivains, reçue comme un signe précurseur du renversement de +l'échafaud[503]? Rien de plus contraire à la vérité. Quand la chute de +Robespierre fut connue dans les prisons, il y eut d'abord, parmi la +plupart des détenus, un sentiment d'anxiété et non pas de contentement, +comme on l'a prétendu après coup. Au Luxembourg, le député Bailleul, un +de ceux qu'il avait sauvés de l'échafaud, se répandit en doléances[504], +et nous avons déjà parlé de l'inquiétude ressentie dans certains +départements quand on y apprit les événements de Thermidor. Parmi les +républicains, et même dans les rangs opposés, on se disait à mi-voix: +«Nos malheurs ne sont pas finis, puisqu'il nous reste encore des amis et +des parents, et que MM. Robespierre sont morts[505]! Il fallut quelques +jours à la réaction pour être tout à fait certaine de sa victoire et se +rendre compte de tout le terrain qu'elle avait gagné à la mort de +Robespierre. + +[Note 503: C'est ce que ne manque pas d'affirmer M. Michelet avec +son aplomb ordinaire. Et il ajoute: «Tellement il avait réussi, dans +tout cet affreux mois de thermidor, à identifier son nom avec celui de +la Terreur». (t. VII, p. 472.) Est-il possible de se tromper plus +grossièrement? Une chose reconnue de tous, au contraire, c'est que dans +cet affreux mois de thermidor, Robespierre n'eut aucune action sur le +gouvernement révolutionnaire, et l'on n'a pas manqué d'établir une +comparaison, toute en sa faveur, entre les exécutions qui précédèrent sa +retraite et celles qui la suivirent. (Voir le rapport de Saladin.) Que +pour trouver partout des alliés, les Thermidoriens l'aient présenté aux +uns comme le promoteur de la Terreur, aux autres comme un +antiterroriste, cela est vrai; mais finalement ils le tuèrent pour avoir +voulu, suivant leur propre expression, arrêter le cours terrible, +majestueux de la Révolution, et il ne put venir à l'esprit de personne +au premier moment, que Robespierre mort, morte était la Terreur.] + +[Note 504: Ceci attesté par un franc royaliste détenu lui-même au +Luxembourg, et qui a passé sa vie à calomnier la Révolution et ses +défenseurs. Voy. _Essais historiques sur les causes et les effets de +la Révolution_, par C.A.B. Beaulieu, t. V, p. 367. Beaulieu ajoute +que, depuis, pour effacer l'idée que ses doléances avaient pu donner de +lui, Bailleul se jeta à corps perdu dans le parti thermidorien. Personne +n'ignore en effet avec quel cynisme Bailleul, dans ses _Esquisses_, +a diffamé et calomnié celui qu'il avait appelé son sauveur.] + +[Note 505: Nous avons déjà cité plus haut ces paroles rapportées par +Charles Nodier, lequel ajoute: «Et cette crainte n'étoit pas sans +motifs, car le parti de Robespierre venoit d'être immolé par le parti de +la Terreur». (_Souvenirs de la Révolution_, t. I, p. 305, éd. +Charpentier).] + +On doit, en conséquence, ranger au nombre des mensonges de la réaction +l'histoire fameuse de la _dernière charrette_, menée de force à la +place du Trône au milieu des imprécations populaires. D'aucuns vont +jusqu'à assurer que les gendarmes, Hanriot à leur tête, durent disperser +la foule à coups de sabre[506]. Outre qu'il est difficile d'imaginer un +général en chef escortant de sa personne une voiture de condamnés, +Hanriot avait, à cette heure, bien autre chose à faire. Il avait même +expédié l'ordre à toute la gendarmerie des tribunaux de se rendre sur la +place de la Maison commune, et les voitures contenant les condamnés +furent abandonnées en route par les gendarmes d'escorte, assure un +historien royaliste[507]; si donc elles parvinrent à leur funèbre +destination, ce fut parce que la foule dont les rues étaient encombrées +le voulut bien. Il était plus de cinq heures quand les sinistres +charrettes avaient quitté le Palais de justice[508], or, à cette heure, +les conjurés étaient vainqueurs à la Convention, et rien n'était plus +facile aux comités, s'ils avaient été réellement animés de cette +modération dont ils se sont targués depuis, d'empêcher l'exécution et de +suspendre au moins pour un jour cette Terreur dont, la veille, +Robespierre avait dénoncé les excès; mais ils n'y songèrent pas un +instant, tellement peu ils avaient l'idée de briser l'échafaud. La +dernière charrette! quelle mystification! Ah! bien souvent encore il +portera sa proie à la guillotine, le hideux tombereau! Seulement ce ne +seront plus des ennemis de la Révolution, ce seront des patriotes, +coupables d'avoir trop aimé la République, que plus d'une fois la +réaction jettera en pâture au bourreau. + +[Note 506: M. Michelet ne manque pas de nous montrer Hanriot sabrant +la foule, et assurant une dernière malédiction à son parti (t. VII, p. +473). M. Michelet n'hésite jamais à marier les fables les plus +invraisemblables à l'histoire. C'est un moyen d'être pittoresque.] + +[Note 507: Toulongeon, t. II, p. 512.] + +[Note 508: Lettre de Dumesnil, commandant la gendarmerie des +tribunaux, à la Convention, en date du 12 thermidor (30 juillet 1794). +Voy. cette lettre sous le numéro XXXI, à la suite du rapport de Courtois +sur les événements du 9 Thermidor, p. 182.] + +Une chose rendait incertaine la victoire des conjurés malgré la force +énorme que leur donnait l'appui légal de la Convention, c'était l'amitié +bien connue du général Hanriot pour Robespierre. Aussi s'était-on +empressé de le décréter d'arrestation un des premiers. Si la force armée +parisienne demeurait fidèle à son chef, la cause de la justice +l'emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit, dès la +première heure, dans la garde nationale et dans l'armée de Paris, en +dépit des efforts d'Hanriot. On a beaucoup récriminé contre cet +infortuné général; personne n'a été plus que lui victime de l'injustice +et de la calomnie. Tous les partis semblent s'être donné le mot pour le +sacrifier[509], et personne, avant nous, n'avait songé à fouiller un peu +profondément dans la vie de cet homme pour le présenter sous son vrai +jour. Il est temps d'en finir avec cette ivresse légendaire dont on l'a +gratifié et qui vaut le fameux verre de sang de Mlle de Sombreuil. +Peut-être Hanriot manqua-t-il du coup d'oeil, de la promptitude +d'esprit, de la décision, en un mot des qualités d'un grand militaire, +qui eussent été nécessaires dans une pareille journée, mais le +dévouement ne lui fit pas un instant défaut. + +[Note 509: M. Michelet en fait un ivrogne et un bravache. +(_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 467.) Voilà qui est +bientôt dit; mais où cet historien a-t-il puisé ses renseignements? +Evidemment dans les écrits calomnieux émanés du parti thermido-girondin. +Quelle étrange idée M. Michelet s'est-il donc faite des hommes de la +Révolution, de croire qu'ils avaient investi du commandement général de +l'armée parisienne «un ivrogne et un bravache»? Voilà, il faut l'avouer, +une _histoire singulièrement républicaine_.] + +A la nouvelle de l'arrestation des cinq députés, il monta résolûment à +cheval avec ses aides de camp, prit les ordres de la Commune, fit appel +au patriotisme des canonniers, convoqua la première légion tout entière, +et quatre cents hommes de chacune des autres légions, donna l'ordre à +toute la gendarmerie de se porter à la Maison commune, prescrivit à la +commission des poudres et de l'Arsenal de ne rien délivrer sans l'ordre +exprès du maire ou du conseil général, convoqua tous les citoyens dans +leurs arrondissements respectifs en les invitant à attendre les +décisions de la Commune, installa une réserve de deux cents hommes à +l'Hôtel de Ville pour se tenir à la disposition des magistrats du +peuple, fit battre partout la générale et envoya des gendarmes fermer +les barrières; tout cela en moins d'une heure[510]. Il faut lire les +ordres dictés par Hanriot ou écrits de sa main dans cette journée du 9 +Thermidor, et qui ont été conservés, pour se former une idée exacte de +l'énergie et de l'activité déployée par ce général[511]. + +[Note 510: On ne saurait, à cet égard, mieux rendre justice à +Hanriot que Courtois ne l'a fait involontairement, et pour le décrier +bien entendu, dans son rapport sur les événements du 9 Thermidor (p. 60 +et suiv.).] + +[Note 511: Voy. les ordres divers insérés par Courtois dans son +rapport sur les événements de Thermidor, sous les numéros VII'1, VII'2, +VIII, IX, X, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI et XXVII, et qui se trouvent +en originaux et en copies, soit aux _Archives_, soit dans la +collection Beuchot.] + +Suivi de quelques aides de camp et d'une très faible escorte, il se +dirigea rapidement vers les Tuileries afin de délivrer les députés +détenus au comité de Sûreté générale sous la garde de quelques +gendarmes. Ayant rencontré, dans les environs du Palais-Royal, le député +Merlin (de Thionville), dont le nom avait été prononcé à la Commune +comme étant celui d'un des conjurés, il se saisit de lui et le confina +au poste du jardin Égalité. Jusqu'à ce moment de la journée, Merlin +n'avait joué aucun rôle actif, attendant l'issue des événements pour se +déclarer. En se voyant arrêté, il protesta très hautement, assure-t-on, +de son attachement à Robespierre et de son mépris pour les +conjurés[512]. La nuit venue, il tiendra un tout autre langage, mais à +une heure où la cause de la Commune se trouvera bien compromise. + +[Note 512: C'est ce qu'a raconté Léonard Gallois, comme le tenant +d'une personne témoin de l'arrestation de Merlin (de Thionville). La +conduite équivoque de ce député dans la journée du 9 Thermidor rend +d'ailleurs ce fait fort vraisemblable. Voy. _Histoire de la +Convention_, par Léonard Gallois, t. VII, p. 267.] + +Cependant Hanriot avait poursuivi sa course. Arrivé au comité de Sûreté +générale, il y pénétra avec ses aides de camp, laissant son escorte à la +porte. Ce fut un tort, il compta trop sur son influence personnelle et +sur la déférence des soldats pour leur général. Robespierre et ses amis +se trouvaient encore au comité. Il engagea vivement Hanriot à ne pas +user de violence. «Laissez-moi aller au tribunal, dit il, je saurai bien +me défendre»[513]. Néanmoins Hanriot persista à vouloir emmener les +prisonniers; mais il trouva dans les hommes qui gardaient le poste du +comité de Sûreté générale une résistance inattendue. Des grenadiers de +la Convention, aidés d'une demi-douzaine de gendarmes de la 29e +division, se jetèrent sur le général et ses aides de camp et les +garrottèrent à l'aide de grosses cordes[514]. Les députés furent +transférés dans la salle du secrétariat, où on leur servit à dîner, et +bientôt après, entre six et sept heures, on les conduisit dans +différentes prisons. Maximilien fut mené au Luxembourg, son frère à +Saint-Lazare d'abord, puis à la Force, Le Bas à la Conciergerie[515], +Couthon à la Bourbe, et Saint-Just aux Écossais. Nous verrons tout à +l'heure comment le premier fut refusé par le concierge de la maison du +Luxembourg et comment ses amis se trouvèrent successivement délivrés. + +[Note 513: Léonard Gallois, _Histoire de la Convention_, t. +VII, p. 268.] + +[Note 514: Nous empruntons notre récit à la déposition fort +désintéressée d'un des aides de camp du général Hanriot, nommé Ulrik, +déposition faite le 10 thermidor à la section des _Gravilliers_. +(Voy. pièce XXVII, à la suite du rapport de Courtois sur les événements +du 9 Thermidor, p. 126.) Il y a sur l'arrestation du général Hanriot une +autre version d'après laquelle il aurait été arrêté rue Saint-Honoré, +par des gendarmes de sa propre escorte, sur la simple invitation de +Courtois qui, d'une fenêtre d'un restaurant où il dînait, leur aurait +crié «de la manière la plus énergique, d'arrêter ce conspirateur». Cette +version, adoptée par la plupart des historiens, est tout à fait +inadmissible. D'abord elle est de Courtois (voy. p. 65 de son rapport); +ensuite elle est formellement contredite par le récit que Merlin (de +Thionville) fit de l'arrestation d'Hanriot à la séance du soir +(procès-verbal de Charles Duval, p. 27); et par un des collègues de +Courtois, cité par Courtois lui-même, par le député Robin, qui déclare +que Courtois courut au Palais-Égalité pour inviter la force armée à +marcher sur Hanriot (note de la p. 66 dans le second rapport de +Courtois). La version résultant de la déposition d'Ulrik est la seule +qui soit conforme à la vérité des faits. (Voy. aussi cette déposition +dans les _Papiers inédits_, t. III, p. 307.) Voici d'ailleurs une +déclaration enfouie jusqu à ce jour dans les cartons des +_Archives_, et qui ajoute encore plus de poids à la version que +nous avons adoptée, c'est celle du citoyen Jeannelle, brigadier de +gendarmerie, commandant le poste du comité de Sûreté générale, où +avaient été consignés les cinq députés décrétés d'arrestation: «Vers +cinq heures, Hanriot avec ses aides de camp, sabre en main, +_viennent_ pour les réclamer, forçant postes et consignes, +redemandant Robespierre. Un autre député est entré dans notre salle, a +monté sur la table, a ordonné de mettre la pointe de nos sabres sur le +corps d'Hanriot et de lui attacher les pieds et les mains. Ce qui fut +fait avec exactitude, ainsi qu'à ses aides de camp.» _Archives_, F +7, 32.] + +[Note 515: D'après le récit de Courtois, Le Bas a été conduit à la +Conciergerie (p. 67). Il aurait été mené à la Force suivant Mme Le Bas.] + + + + +VI + + +Tandis que la Commune de Paris s'efforçait d'entraîner la population +parisienne à résister par la force au coup d'État de la Convention, les +comités de Salut public et de Sûreté générale ne restaient pas inactifs, +et, aux arrêtés de la municipalité, ils répondaient par des arrêtés +contraires. Ainsi: défense de fermer les barrières et de convoquer les +sections, ils avaient peur du peuple assemblé; ordre d'arrêter ceux qui +sonneraient le tocsin et les tambours qui battraient le rappel; défense +aux chefs de légion d'exécuter les ordres donnés par Hanriot, etc. En +même temps ils lançaient des mandats d'arrestation contre le maire, +Lescot-Fleuriot, contre tous les membres de l'administration de police +et les citoyens qui ouvertement prenaient part à la résistance, et ils +invitaient les comités de section, notamment ceux des _Arcis_ et de +l'_Indivisibilité_, à faire cesser les rassemblements en apprenant +au peuple que les représentants décrétés d'arrestation par l'Assemblée +étaient les plus _cruels ennemis de la liberté et de l'égalité_. On +verra bientôt à l'aide de quel stratagème les Thermidoriens essayèrent +de justifier cette audacieuse assertion. De plus, les comités +convoquaient autour de la Convention la force armée des sections de +_Guillaume Tell_, des _Gardes françaises_ et de la _Montagne_ (Butte +des Moulins)[516]. Cette dernière section avait, dans tous les temps, +montré peu de penchant pour la Révolution, et l'on songea sans aucun +doute à tirer parti de ses instincts réactionnaires. Enfin le commandant +de l'école de Mars, le brave Labretèche, à qui la Convention avait +décerné jadis une couronne civique et un sabre d'honneur, était arrêté +à cause de son attachement pour Robespierre, et Carnot mandait autour +de la Convention nationale les _jeunes patriotes_ du camp des +Sablons[517]. + +[Note 516: Nous avons relevé aux _Archives_ les différents +arrêtés des comités de Salut public et de Sûreté générale. Les +signatures qui y figurent le plus fréquemment sont celles d'Amar, de +Dubarran, Barère, Voulland, Vadier, Élie Lacoste, Carnot. C.-A. Prieur, +Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Ruhl et Billaud-Varenne. On y voit aussi +celle de David; mais c'est encore là, je le crois, une supercherie +thermidorienne.] + +[Note 517: _Archives_, A F, 11, 57.] + +Les Jacobins, de leur côté, s'étaient réunis précipitamment à la +nouvelle des événements; il n'y eut de leur part ni hésitation ni +faiblesse. Ils ne se ménagèrent donc pas, comme on l'a écrit fort +légèrement[518], ceux du moins--et c'était le plus grand nombre--qui +appartenaient au parti de la sagesse et de la justice représenté par +Robespierre, car les conjurés de Thermidor comptaient au sein de la +grande société quelques partisans dont les rangs se grossirent, après la +victoire, de cette masse d'indécis et de timorés toujours prêts à se +jeter entre les bras des vainqueurs. Un républicain d'une énergie rare, +le citoyen Vivier, prit le fauteuil. A peine en séance, les Jacobins +reçurent du comité de Sûreté générale l'ordre de livrer le manuscrit du +discours prononcé la veille par Robespierre et dont ils avaient ordonné +l'impression. Refus de leur part, fondé sur une exception +d'incompétence[519]. Sur le champ ils se déclarèrent en permanence, +approuvèrent, au milieu des acclamations, tous les actes de la Commune, +au fur et à mesure qu'ils en eurent connaissance, et envoyèrent une +députation au conseil général pour jurer de vaincre ou de mourir, plutôt +que de subir un instant le joug des conspirateurs. Il était alors sept +heures[520]. + +[Note 518: M. Michelet, t. VII, p. 485. Aucun journal du temps n'a +reproduit la séance des Jacobins du 9 thermidor, et les procès-verbaux +de la société n'existent probablement plus. Mais ce qu'en a cité +Courtois, dans son rapport sur les événements de Thermidor, et ce qu'on +peut en voir par le procès-verbal de la Commune démontre suffisamment +l'ardeur avec laquelle la majorité de la société embrassa la cause de +Robespierre.] [Note 519: Extrait du procès-verbal de la séance des +Jacobins, cité par Courtois dans son rapport sur les événements du 9 +Thermidor, p. 51.] + +[Note 520: Extrait du procès-verbal, etc., p. 58.] + +La société décida ensuite, par un mouvement spontané, qu'elle ne +cesserait de correspondre avec la Commune au moyen de députations et +qu'elle ne se séparerait qu'après que les manoeuvres des traîtres +seraient complètement déjouées[521]. Elle reçut, du reste, du conseil +général lui-même, l'invitation expresse de ne pas abandonner le lieu de +ses séances[522], et l'énorme influence des Jacobins explique +suffisamment pourquoi la Commune jugea utile de les laisser agir en +corps dans leur local ordinaire, au lieu de les appeler à elle. Le +député Brival s'étant présenté, on le pria de rendre compte de la séance +de la Convention. Il le fit rapidement. Le président lui demanda alors +quelle avait été son opinion. Il répondit qu'il avait voté pour +l'arrestation des deux Robespierre, de Saint-Just, de Couthon et de Le +Bas. Aussitôt il se vit retirer sa carte de Jacobin et il quitta +tranquillement la salle. Mais, sur une observation du représentant +Chasles, et pour éviter de nouvelles divisions, la société rapporta +presque immédiatement l'arrêté par lequel elle venait de rayer de la +liste de ses membres le député Brival, à qui un commissaire fut chargé +de rendre sa carte[523]. Comme la Commune, elle déploya une infatigable +énergie. Un certain nombre de ses membres se répandirent dans les +assemblées sectionnaires pour les encourager à la résistance, et, du +rapport de ces commissaires, il résulte que, jusqu'à l'heure de la +catastrophe, la majorité des sections penchait pour la Commune. A deux +heures et demie du matin, la société recevait encore une députation du +conseil général et chargeait les citoyens Duplay, l'hôte de Maximilien, +Gauthier, Roskenstroch, Didier, Faro, Dumont, Accart, Lefort, Lagarde et +Versenne, de reconduire cette députation et de s'unir à la Commune, afin +de veiller avec elle au salut de la chose publique[524]. Mais déjà tout +était fini; il avait suffi de la balle d'un gendarme pour décider des +destinées de la République. + +[Note 521: _Ibid._] + +[Note 522: Lettre signée Lescot-Fleuriot, Arthur, Legrand, Payan, +Chatelet, Grenard, Coffinhal et Gibert, et citée en note dans le second +rapport de Courtois, p. 51.] + +[Note 523: Extrait du procès-verbal de la séance des Jacobins, cité +en note dans le second rapport de Courtois, p. 59. Voyez du reste +l'explication donnée par Brival lui-même à la Convention dans la séance +du soir. Le Thermidorien Brival est ce député qui, après Thermidor, +s'étonnait qu'on _eût épargné les restes de la race impure des +Capet_. (Séance de la Convention.)] + +[Note 524: Arrêté signé Vignier, président, et Cazalès, secrétaire, +Pièce XXI, à la suite du second rapport de Courtois, p. 123. Pour avoir +ignoré tout cela, M. Michelet a tracé de la séance des Jacobins dans la +journée du 9 Thermidor le tableau le plus faux qu'on puisse imaginer.] + +Avec Robespierre finit la période glorieuse et utile des Jacobins. +Maximilien tombé, ils tombèrent également, et, dans leur chute, ils +entraînèrent les véritables principes de la démocratie, dont ils +semblaient être les représentants et les défenseurs jurés. A cette +grande école du patriotisme va succéder l'école des mauvaises moeurs, +des débauches et de l'assassinat. Foin des doctrines sévères de la +Révolution! Arrière les ennuyeux sermonneurs, les prêcheurs de liberté +et d'égalité! Il est temps de jouir. A nous les châteaux, à nous les +courtisanes, à nous les belles émigrées dont les sourires ont fléchi nos +coeurs de tigres! peuvent désormais s'écrier les sycophantes de +Thermidor. Et tous de suivre à l'envi le choeur joyeux de l'orgie +lestement mené par Thérézia Cabarrus devenue Mme Tallien, et par Barras, +tandis que, dans l'ombre, à l'écart, gémissaient, accablés de remords, +les démocrates imprudents qui n'avaient pas défendu Robespierre contre +les coups des assassins. + +Nous avons eu, en ces derniers temps, et nous avons aujourd'hui encore +la douleur d'entendre insulter la mémoire des Jacobins par certains +écrivains affichant cependant une tendresse sans égale pour la +Révolution. Si ce n'est mauvaise foi, c'est à coup sûr ignorance inouïe +de leur part que d'oser nous présenter les Jacobins comme ayant peuplé +les antichambres consulaires et monarchistes. Ouvrez les almanachs +impériaux et royaux, vous y verrez figurer les noms de quelques anciens +Jacobins, et surtout ceux d'une foule de Girondins; mais les membres du +fameux club qu'on vit revêtus du manteau de sénateur, investis de +fonctions lucratives et affublés de titres de noblesse, furent +précisément les alliés et les complices des Thermidoriens, les Jacobins +de Fouché et d'Élie Lacoste. Quant aux vrais Jacobins, quant à ceux qui +demeurèrent toujours fidèles à la pensée de Robespierre, il faut les +chercher sous la terre, dans le linceul sanglant des victimes de +Thermidor; il faut les chercher sur les plages brûlantes de Sinnamari et +de Cayenne, non dans les antichambres du premier consul. Près de cent +vingt périrent dans la catastrophe où sombra Maximilien; c'était déjà +une assez jolie trouée au coeur de la société. On sait comment le reste +fut dispersé et décimé par des proscriptions successives; on sait +comment Fouché profita d'un attentat royaliste pour débarrasser son +maître de ces fiers lutteurs de la démocratie et déporter le plus grand +nombre de ces anciens collègues qui, un jour, à la voix de Robespierre, +l'avaient, comme indigne, chassé de leur sein. Chaque fois que, depuis +Thermidor, la voix de la liberté proscrite trouva en France quelques +échos, ce fut dans le coeur de ces Jacobins qu'une certaine école +libérale se fait un jeu de calomnier aujourd'hui. C'est de leur +poussière que sont nés les plus vaillants et les plus dévoués défenseurs +de la démocratie. + + + + +VII + + +Il ne suffisait pas, du reste, du dévouement et du patriotisme des +Jacobins pour assurer dans cette journée la victoire au parti de la +justice et de la démocratie, il fallait encore que la majorité des +sections se prononçât résolûment contre la Convention nationale. Un des +premiers soins de la Commune avait été de convoquer extraordinairement +les assemblées sectionnaires, ce jour-là n'étant point jour de séance. +Toutes répondirent avec empressement à l'appel du conseil général. Les +sections comprenant la totalité de la population parisienne, il est +absolument contraire à la vérité de croire, avec un historien de nos +jours, à la neutralité de Paris dans cette nuit fatale[525]. Les masses +furent sur pied, flottantes, irrésolues, incertaines, penchant plutôt +cependant du côté de la Commune; et si, tardivement, chacun prit parti +pour la Convention, ce fut grâce à l'irrésolution de Maximilien et +surtout grâce au coup de pistolet du gendarme Merda. + +[Note 525: Michelet, _Histoire de la Révolution_, t. VII. 488.] + +Trois sources d'informations existent qui sembleraient devoir nous +renseigner suffisamment sur le mouvement des sections dans la soirée du +9 et dans la nuit du 9 au 10 thermidor: ce sont, d'abord, les registres +des procès-verbaux des assemblées sectionnaires[526]; puis les résumés +de ces procès-verbaux, insérés par Courtois à la suite de son rapport +sur les événements du 9 thermidor[527]; enfin les rapports adressés à +Barras par les divers présidents de section quelques jours après la +catastrophe[528]. Mais ces trois sources d'informations sont également +suspectes. De la dernière il est à peine besoin de parler; on sent assez +dans quel esprit ont dû être conçus des rapports rédigés à la demande +expresse des vainqueurs quatre ou cinq jours après la victoire. C'est le +cas de répéter: _Malheur aux vaincus!_ + +[Note 526: Ces registres des procès-verbaux des sections existent +aux _Archives_ de la préfecture de police, où nous les avons +consultés avec le plus grand soin. Malheureusement ils ne sont pas +complets; il en manque seize qui ont été détruits ou égarés. Ce sont les +registres des sections des _Tuileries_, de la _République_, de +la _Montagne_ (Butte-des-Moulins), du _Contrat social_, de +_Bonne-Nouvelle_, des _Amis de la Patrie_, _Poissonnière_, _Popincourt_, +de la _Maison-Commune_, de la _Fraternité_, des _Invalides_, de la +_Fontaine-Grenelle_, de la _Croix-Rouge_, _Beaurepaire_, du +_Panthéon français_ et des _Sans-Culottes_. (_Archives_ de la +préfecture de police.)] + +[Note 527: Voyez ces résumés, plus ou moins exacts, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor, de la p. 126 à la +p. 182.] + +[Note 528: _Archives_ F 7, 1432.] + +Suivant les procès-verbaux consignés dans les registres des sections et +les résumés qu'en a donnés Courtois, il semblerait que la plus grande +partie des sections (assemblées générales, comités civils et comités +révolutionnaires) se fussent, dès le premier moment, jetées +d'enthousiasme entre les bras de la Convention, après s'être +énergiquement prononcées contre le conseil général de la Commune. C'est +là, on peut l'affirmer, une chose complètement contraire à la vérité. +Les procès-verbaux sont d'abord, on le sait, rédigés sur des feuilles +volantes, puis mis au net, et couchés sur des registres par les +secrétaires. Or, il me paraît hors de doute que ceux des 9 et 10 +thermidor ont été profondément modifiés dans le sens des événements; ils +eussent été tout autres si la Commune l'avait emporté. N'ont point tenu +de procès-verbaux, ou ne les ont pas reportés sur leurs registres, les +sections du _Muséum_ (Louvre)[529], du _Pont-Neuf_[530], des +_Quinze-Vingts_ (faubourg Saint-Antoine)[531], de la _Réunion_[532], +de l'_Indivisibilité_[533] et des _Champs-Elysées_[534]. De ces six +sections, la première et la dernière seules ne prirent pas résolument +parti pour la Commune; les autres tinrent pour elle jusqu'au dernier +moment. Plus ardente encore se montra celle de l'_Observatoire_, qui ne +craignit pas de transcrire sur ses registres l'extrait suivant de son +procès-verbal: «La section a ouvert la séance en vertu d'une convocation +extraordinaire envoyée par le conseil général de la Commune. Un membre a +rendu compte des événements importants qui ont eu lieu aujourd'hui. +L'Assemblée, vivement affligée de ces événements alarmants pour la +liberté, et de l'avis qu'elle reçoit d'un décret qui met hors la loi des +hommes jusqu'ici regardés comme des patriotes zélés pour la défense du +peuple, arrête qu'elle se déclare permanente et qu'elle ajourne sa séance +à demain, huit heures du matin...[535].» Mais toutes les sections n'eurent +pas la même fermeté. + +[Note 529: Suivant Courtois, cette section ne se serait réunie +qu'_après la victoire remportée sur les traîtres_. Voy. pièces à +l'appui de son rapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 146.] + +[Note 530: D'après Courtois, cette section, dans l'enceinte de +laquelle se trouvaient la mairie et l'administration de police, n'aurait +pas voulu se réunir en assemblée générale, et elle se serait conduite de +manière à _mériter les éloges_. On comprend tout l'intérêt qu'avait +Courtois à présenter l'ensemble des sections comme s'étant montré +hostile à la Commune. (Voy. p. 153.)] + +[Note 531: Pour ce qui concerne cette section, Courtois paraît avoir +écrit sa rédaction d'après des rapports verbaux (Voy. p. 173). A cette +section appartenait le général Rossignol, lequel, malgré son attachement +pour Robespierre, qui l'avait si souvent défendu, trouva grâce devant +les Thermidoriens. «Le général Rossignol, dit Courtois, s'est montré la +section des Quinze-Vingts, et n'a pris aucune part à ce qui peut avoir +été dit de favorable pour la Commune....» (P. 174.)] + +[Note 532: Le commandant de la force armée de cette section avait +prêté serment à la Commune, mais Courtois ne croit pas _qu'il se soit +éloigné de la voie de l'honneur_ (p. 145). Livré néanmoins au +tribunal révolutionnaire, ce commandant eut la chance d'être acquitté.] + +[Note 533: Courtois paraît avoir eu entre les mains la minute du +procès-verbal de la séance de cette section, qui, dit-il, flotta +longtemps dans l'incertitude sur le parti qu'elle prendrait (p. 142.)] + +[Note 534: «La section des Champs-Elysées, dit Courtois, a cru plus +utile de défendre de ses armes la Convention.» (P. 141.)] + +[Note 535: Archives de la préfecture de police.] + +Voici vraisemblablement ce qui se passa dans la plupart des sections +parisiennes. Elles savaient fort bien quel était l'objet de leur +convocation, puisqu'à chacune d'elles la Commune avait adressé la +proclamation dont nous avons cité la teneur. Au premier moment, elles +durent prendre parti pour le conseil général. A dix heures du soir, +vingt-sept sections avaient envoyé des commissaires pour fraterniser +avec lui et recevoir ses ordres[536]. Nous avons sous les yeux les +pouvoirs régulièrement donnés à cet effet par quinze d'entre elles à un +certain nombre de leurs membres[537], sans compter l'adhésion +particulière de divers comités civils et révolutionnaires de chacune +d'elles. Plusieurs, comme les sections _Poissonnière_, de _Brutus_, +de _Bondy_, de la _Montagne_ et autres, s'empressèrent d'annoncer à la +Commune qu'elles étaient debout et veillaient pour sauver la patrie[538]. +Celle de la _Cité_, qu'on présente généralement comme s'étant montrée +très opposée à la Commune, lui devint en effet très hostile, mais après +la victoire de la Convention. A cet égard nous avons un aveu très curieux +du citoyen Leblanc, lequel assure que le procès-verbal de la séance du 9 +a été tronqué[539]. On y voit notamment que le commandant de la force +armée de cette section, ayant reçu de l'administrateur de police Tanchoux +l'ordre de prendre sous sa sauvegarde et sa responsabilité la personne de +Robespierre, refusa avec indignation et dénonça le fonctionnaire +rebelle[540]. Or, les choses s'étaient passées tout autrement. + +[Note 536: C'est ce qui résulte du procès-verbal même de la section +de _Mutius Scaevola_. (Archives de la préfecture de police.)] + +[Note 537: Pouvoirs émanés des sections de la _Fraternité_, de +l'_Observatoire_, du _Faubourg du Nord_, de _Mutius Scaevola_, du +_Finistère_, de la _Croix-Rouge_, _Popincourt_, _Marat_, du _Panthéon +français_, des _Sans-Culottes_, des _Amis de la Patrie_, de _Montreuil_, +des _Quinze-Vingts_, du _Faubourg-Montmartre_, des _Gardes-Françaises_. +(Pièce de la collection Beuchot.)] + +[Note 538: Rapports adressés à Barras. (_Archives_, F. 7, 1432.)] + +[Note 539: _Ibid._] + +[Note 540: Registre des procès-verbaux des séances de la section de +la Cité. (Archives de la préfecture de police.)] + +Cet officier, nommé Vanheck, avait, au contraire, très chaudement pris +la parole en faveur des cinq députés arrêtés. Racontant la séance de la +Convention à laquelle il avait assisté, et où, selon lui, «les vapeurs +du nouveau _Marais_ infectaient les patriotes», il s'était écrié: +«Toutes les formes ont été violées; à peine un décret d'arrestation +était-il proposé qu'il était mis aux voix et adopté. Nulle discussion. +Les cinq députés ont demandé la parole sans l'obtenir; ils sont +maintenant à l'administration de police[541].» Invité à prendre ces +représentants sous sa sauvegarde, il s'y était refusé en effet, par +prudence sans doute, mais en disant qu'à ses yeux Robespierre était +innocent. Il y a loin de là, on le voit, à cette indignation dont parle +le procès-verbal remanié après coup. Eh bien! pareille supercherie eut +lieu, on peut en être certain, pour les procès-verbaux de presque toutes +les sections. + +[Note 541: Rapport à Barras. _Archives, ubi suprà._] + +Celle des _Piques_ (place Vendôme), dans la circonscription de +laquelle se trouvait la maison de Duplay, se réunit dès neuf heures du +soir, sur la convocation de la Commune, et non point vers deux heures du +matin seulement, comme l'allègue mensongèrement Courtois, qui d'ailleurs +est obligé de convenir qu'elle avait promis de fraterniser avec la +Société des Jacobins, «devenue complice des rebelles»[542]. Le +procès-verbal de cette section, très longuement et très soigneusement +rédigé, proteste en effet d'un dévouement sans bornes pour la +Convention; mais on sent trop qu'il a été fait après coup[543]. Là, il +n'est point question de l'heure à laquelle s'ouvrit la séance; mais, des +pièces que nous avons sous les yeux, il résulte que, dès neuf heures, +elle était réunie; que Maximilien Robespierre, son ancien président, y +fut l'objet des manifestations les plus chaleureuses; que l'annonce de +la mise en liberté des députés proscrits fut accueillie vers onze heures +avec des démonstrations de joie; qu'on y proposa de mettre à la +disposition de la Commune toute la force armée de la section, et que la +nouvelle du dénoûment tragique et imprévu de la séance du conseil +général vint seule glacer l'enthousiasme[544]. + +[Note 542: Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les +événements du 9 Thermidor, p. 159.] + +[Note 543: Voyez le procès-verbal de la séance de la section des +Piques. (Archives de la préfecture de police.)] + +[Note 544: _Archives_, F 7, 1432.] + +Il en fut à peu près de même partout. Toutefois, dans nombre de +sections, la proclamation des décrets de mise hors la loi, dont nous +allons parler bientôt, commença de jeter une hésitation singulière et un +découragement profond. Ajoutez à cela les stratagèmes et les calomnies +dont usèrent certains membres de la Convention pour jeter le désarroi +parmi les patriotes. A la section de Marat (Théâtre-Français), Léonard +Bourdon vint dire que, si jusqu'alors les cendres de Marat n'avaient pas +encore été portées au Panthéon, c'était par la basse jalousie de +Robespierre, mais qu'elles allaient y être incessamment +transférées[545]. Le député Crassous, patriote égaré, qu'à moins d'un +mois de là on verra lutter énergiquement contre la terrible réaction, +fille de Thermidor, annonça à la section de Brutus qu'on avait trouvé +sur le bureau de la municipalité un cachet à fleurs de lys[546], odieux +mensonge inventé par Vadier, qui s'en excusa plus tard en disant que le +danger de perdre la tête donnait de l'imagination[547]. Il suffit de la +nouvelle du meurtre de Robespierre et de la dispersion des membres de la +Commune pour achever de mettre les sections en déroute. Ce fut un +sauve-qui-peut général. Chacun d'abjurer et de se rétracter au plus +vite[548]. Le grand patriote, qui, peu d'instants auparavant, comptait +encore tant d'amis inconnus, tant de partisans, tant d'admirateurs +passionnés, se trouva abandonné de tout le monde. Les sections renièrent +à l'envi Maximilien; mais en le reniant, en abandonnant à ses ennemis +cet intrépide défenseur des droits du peuple, elles accomplirent un +immense suicide; la vie se retira d'elles; à partir du 9 Thermidor elles +rentrèrent dans le néant. + +[Note 545: Pièces à la suite du rapport de Courtois, p. 136.] + +[Note 546: _Archives_, F 7, 1432.] + +[Note 547: Aveu de Vadier à Cambon. Voyez à ce sujet une note des +auteurs de l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 59.] + +[Note 548: Voici un spécimen du genre: «Je soussigné, proteste +contre tout ce qui s'est passé hier à la Commune de Paris, et que +lorsque j'ai vu ce que l'on proposait étoit contraire aux principes, je +me suis retiré. Ce 10 thermidor, Talbot.» (Pièce annexée au +procès-verbal de la section du _Temple_ (Archives de la préfecture +de police.)) Le malheureux Talbot n'en fut pas moins livré à +l'exécuteur.] + + + + +VIII + + +On peut juger de quelle immense influence jouissait Robespierre: il +suffit de son nom dans cette soirée du 9 Thermidor pour contrebalancer +l'autorité de la Convention tout entière; et l'on comprend maintenant +les inquiétudes auxquelles fut en proie l'Assemblée quand elle rentra en +séance. Le peuple se portait autour d'elle menaçant[549]; les conjurés +durent se croire perdus. + +[Note 549: Déclaration de l'officier municipal Bernard au conseil +général de la Commune. (Pièce de la collection Beuchot).] + +Le conseil général de la Commune siégeait sans désemparer, et continuait +de prendre les mesures les plus énergiques. A la nouvelle de +l'arrestation d'Hanriot, il nomma, pour le remplacer, le citoyen Giot, +de la section du _Théâtre-Français_, lequel, présent à la séance, +prêta sur le champ serment de sauver la patrie, et sortit aussitôt pour +se mettre à la tête de la force armée[550]. Après avoir également reçu +le serment d'une foule de commissaires de sections, le conseil arrêta, +sur la proposition d'un de ses membres, la nomination d'un comité +exécutif provisoire composé de neuf membres, qui furent: Payan, +Coffinhal, Louvet, Lerebours, Legrand, Desboisseau, Chatelet, Arthur et +Grenard. Douze citoyens, pris dans le sein du conseil général, furent +aussitôt chargés de veiller à l'exécution des arrêtés du comité +provisoire[551]. Il fut ordonné à toute personne de ne reconnaître +d'autre autorité que celle de la Commune et d'arrêter tous ceux qui, +abusant de la qualité de représentant du peuple, feraient des +proclamations perfides, et mettraient hors la loi ses défenseurs[552]. + +[Note 550: Voy. le procès-verbal de la séance du conseil général +dans l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 50.] + +[Note 551: Furent désignés: les citoyens Lacour, de _Brutus_; +Mercier, du _Finistère_; Leleu, des _Invalides_; Miché, des +_Quinze-Vingts_; d'Azard, des _Garde-Françaises_; Cochois, de +_Bonne-Nouvelle_; Aubert, de _Poissonnière_; Barel, du _Faubourg +-du-Nord_; Gilbert, de la même section; Jault, de _Bonne-Nouvelle_; +Simon, de _Marat_; et Gency, du _Finistère_; arrêté signé: Fleuriot +-Lescot, et Blin, cité par Courtois à la suite de son rapport sur les +événements du 9 thermidor, p. 111.] + +[Note 552: Pièce de la collection Beuchot, citée par Courtois dans +son rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 159.] + +Cependant il avait été décidé qu'on délivrerait, à main armée, s'il en +était besoin, Robespierre, Couthon et tous les patriotes détenus. Ame +intrépide, Coffinhal s'était chargé de cette expédition. Il partit à la +tête de quelques canonniers et se porta rapidement vers les Tuileries. +Mais quand il pénétra dans les salles du comité de Sûreté générale, +Hanriot seul s'y trouvait. Les gendarmes, chargés de la garde du général +et de ses aides de camp n'opposèrent aucune résistance. Libre de ses +liens, Hanriot monta à cheval dans la cour, et fut reçu avec les plus +vives démonstrations de fidélité et de dévouement par les troupes dont +elle se trouvait garnie[553]. + +[Note 553: Voy., au sujet de la délivrance d'Hanriot, une +déclaration du citoyen Vilton, du 25 thermidor, en tenant compte +nécessairement des circonstances dans lesquelles elle a été faite. +(Pièce XXXI à la suite du rapport de Courtois, p. 186.)] + +La Convention était rentrée en séance depuis une heure environ, et +successivement elle avait entendu Bourdon (de l'Oise), Merlin (de +Thionville), Legendre, Rovère et plusieurs autres conjurés; chacun +racontant a sa manière les divers incidents de la soirée. +Billaud-Varenne déclamait à la tribune, quand Collot-d'Herbois monta +tout effaré au fauteuil, en s'écriant: «Voici l'instant de mourir à +notre poste». Et il annonça l'envahissement du comité de Sûreté générale +par une force armée. Nul doute, je le répète, qu'en cet instant les +conjurés et toute la partie gangrenée de la Convention ne se crurent +perdus. L'Assemblée était fort perplexe; elle était à peine gardée, et +autour d'elle s'agitait une foule hostile. Ce fut là que Hanriot manqua +de cet esprit d'initiative, de cette précision de coup d'oeil qu'il eût +fallu en ces graves circonstances au général de la Commune. Si, ne +prenant conseil que de son inspiration personnelle, il eût résolument +marché sur la Convention, c'en était fait de la conspiration +thermidorienne. Mais un arrêté du comité d'exécution lui enjoignait de +se rendre sur le champ au sein du conseil général[554]; il ne crut pas +devoir se dispenser d'y obéir, et courut à toute bride vers l'Hôtel de +Ville. + +Quand il parut à la Commune, où sa présence fut saluée des plus vives +acclamations[555], Robespierre jeune y était déjà. Conduit d'abord à la +maison de Saint-Lazare, où il n'avait pas été reçu parce qu'il n'y avait +point de _secret_ dans cette prison, Augustin avait été mené à la +Force; mais là s'étaient trouvés deux officiers municipaux qui l'avaient +réclamé au nom du peuple et étaient accourus avec lui à la Commune. +Chaleureusement accueilli par le conseil général, il dépeignit, dans un +discours énergique et vivement applaudi, les machinations odieuses dont +ses amis et lui étaient victimes. Il eut soin, du reste, de mettre la +Convention hors de cause, et il se contenta d'imputer le décret +d'accusation à quelques misérables conspirant au sein même de +l'Assemblée[556]. A peine avait-il fini de parler que le maire, sentant +combien il était urgent, pour l'effet moral, de posséder Maximilien à la +Commune, proposa au conseil de l'envoyer chercher par une députation +spécialement chargée de lui faire observer qu'il se devait tout entier à +la patrie et au peuple[557]. Fleuriot-Lescot connaissait le profond +respect de Robespierre pour la Convention, son attachement à la +légalité, et il n'avait pas tort, on va le voir, en s'attendant à une +vive résistance de sa part. + +[Note 554: Arrêté signé: Louvet, Payan, Legrand et Lerebours. (Pièce +de la collection Beuchot.)] + +[Note 555: Procès-verbal de la séance du conseil général, dans +l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 53.] + +[Note 556: Procès-verbal de la séance de la Commune (_Histoire +parlementaire_, t. XXXIV, p. 52). A l'appui de cette partie du +procès-verbal, voyez la déclaration de Robespierre jeune au comité civil +de la section de la _Maison-Commune_, lorsqu'il y fut transporté à +la suite de sa chute. «A répondu ... que quand il a été dans le sein de +la Commune, il a parlé pour la Convention en disant qu'elle était +disposée à sauver la patrie, mais qu'elle avait été trompée par quelques +conspirateurs; qu'il fallait veiller à sa conservation.» (Pièce XXXVIII +à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. +205.)] + +[Note 557: Procès-verbal de la séance de la Commune, _ubi +suprà_.] + +Transféré vers sept heures à la prison du Luxembourg, sous la garde du +citoyen Chanlaire, de l'huissier Filleul et du gendarme Lemoine[558], +Maximilien avait été refusé par le concierge, en vertu d'une injonction +des administrateurs de police de ne recevoir aucun détenu sans leur +ordre. Il insista vivement pour être incarcéré. Esclave du devoir, il +voulait obéir quand même au décret qui le frappait. «Je saurai bien me +défendre devant le tribunal», dit-il. En effet, il pouvait être assuré +d'avance d'un triomphe éclatant, et il ne voulait l'emporter sur ses +ennemis qu'avec les armes de la légalité. Billaud-Varenne ne se trompait +pas en écrivant ces lignes: «Si, dans la journée du 9 thermidor, +Robespierre, au lieu _de se faire enlever_ pour se rendre à la +Commune et y arborer l'étendard de la révolte, eût obéi aux décrets de +la Convention nationale, qui peut calculer ce que _l'erreur_, moins +affaiblie par cette soumission, eût pu procurer de chances favorables à +son ascendant[559]?» La volonté de Maximilien échoua devant la +résistance d'un guichetier. + +[Note 558: Pièce XIX à la suite du rapport de Courtois sur les +événements du 9 thermidor, p. 113.] + +[Note 559: Mémoires de Billaud-Varenne, p. 46 du manuscrit. +(_Archives, ubi suprà_.)] + +Du Luxembourg, Robespierre avait été conduit à l'administration de +police, située à côté de la mairie, sur le quai des Orfèvres, dans les +bâtiments aujourd'hui démolis qu'occupait la préfecture de police. Il y +fut reçu avec les transports du plus vif enthousiasme, aux cris de +_Vive Robespierre_[560]! Il pouvait être alors huit heures et +demie. Peu après, se présenta la députation chargée de l'amener au sein +du conseil général. Tout d'abord Maximilien se refusa absolument à se +rendre à cette invitation. «Non, dit-il encore, laissez-moi paraître +devant mes juges.» La députation se retira déconcertée. Mais le conseil +général, jugeant indispensable la présence de Robespierre à l'Hôtel de +Ville, dépêcha auprès de lui une nouvelle députation aux vives +insistances de laquelle Robespierre céda enfin. Il la suivit à la +Commune, où l'accueillirent encore les plus chaleureuses +acclamations[561]. Mais que d'heures perdues déjà! + +[Note 560: Déclaration de Louise Picard, pièce XXXII, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 194.] + +[Note 561: Renseignements donnés par les employés au secrétariat sur +ce qui s'est passé à la Commune. (Pièce de la collection Beuchot.)] + +En même temps que lui parurent ses chers et fidèles amis, Saint-Just et +Le Bas, qu'on venait d'arracher l'un et l'autre aux prisons où les avait +fait transférer le comité de Sûreté générale. Au moment où Le Bas +sortait de la Conciergerie, un fiacre s'arrêtait au guichet de la +prison, et deux jeunes femmes en descendaient tout éplorées. L'une était +Elisabeth Duplay, l'épouse du proscrit volontaire, qui, souffrante +encore, venait apporter à son mari divers effets, un matelas, une +couverture; l'autre, Henriette Le Bas, celle qui avait dû épouser +Saint-Just. En voyant son mari libre, et comme emmené en triomphe par +une foule ardente, Mme Le Bas éprouva tout d'abord un inexprimable +sentiment de joie, courut vers lui, se jeta dans ses bras, et se dirigea +avec lui du côté de l'Hôtel de Ville. Mais de noirs pressentiments +assiégeaient l'âme de Philippe. Sa femme nourrissait, il voulut lui +épargner de trop fortes émotions, et il l'engagea vivement à retourner +chez elle, en lui adressant mille recommandations au sujet de leur fils. +«Ne lui fais pas haïr les assassins de son père, dit-il; inspire-lui +l'amour de la patrie; dis-lui bien que son père est mort pour elle.... +Adieu, mon Elisabeth, adieu[562]!» Ce furent ses dernières paroles, et +ce fut un irrévocable adieu. Quelques instants après cette scène, la +barrière de l'éternité s'élevait entre le mari et la femme. + +[Note 562: Manuscrit de Mme Le Bas. D'après ce manuscrit, ce serait +à la Force que Lebas aurait été conduit; mais Mme Le Bas a dû confondre +cette prison avec la Conciergerie. Comme tous les membres de sa +malheureuse famille, Mme Le Bas fut jetée en prison avec son enfant à la +mamelle par les _héros_ de Thermidor, qui la laissèrent végéter +durant quelques mois, d'abord à la prison Talarue, puis à Saint-Lazare, +dont le nom seul était pour elle un objet d'épouvante. Toutefois elle se +résigna. «Je souffrais pour mon bien-aimé mari, cette pensée me +soutenait.» On lui avait offert la liberté, une pension même, si elle +voulait changer de nom; elle s'y refusa avec indignation. «Je n'aurais +jamais quitté ce nom si cher à mon coeur, et que je me fais gloire de +porter.» Femme héroïque de l'héroïque martyr qui ne voulut point +partager l'opprobre de la victoire thermidorienne, elle se montra, +jusqu'à son dernier jour, fière de la mort de son mari: «Il a su mourir +pour sa patrie, il ne devait mourir qu'avec les martyrs de la liberté. +Il m'a laissée veuve et mère à vingt et un ans et demi; je bénis le Ciel +de me l'avoir ôté ce jour-là, il ne m'en est que plus cher. On m'a +traînée de prison en prison avec mon jeune fils de cinq semaines; il +n'est de souffrances que ne m'aient fait endurer ces monstres, croyant +m'intimider. Je leur ai fait voir le contraire; plus ils m'en faisaient, +plus j'étais heureuse de souffrir pour eux. Comme eux, j'aime la +liberté; le sang qui coule dans mes veines à soixante-dix-neuf ans est +le sang de républicains.» (Manuscrit de Mme Le Bas.) Et en parlant de +ces morts si regrettés elle ne manque pas d'ajouter «Comme vous eussiez +été heureux de connaître ces hommes vertueux sous tous les rapports»!] + + + + +IX + + +La présence de Robespierre à la Commune sembla redoubler l'ardeur +patriotique et l'énergie du conseil général; on y voyait le gage assuré +d'une victoire prochaine, car on ne doutait pas que l'immense majorité +de la population parisienne ne se ralliât à ce nom si grand et si +respecté. + +Le conseil général se composait de quatre-vingt-seize notables et de +quarante-huit officiers municipaux formant le corps municipal, en tout +cent quarante-quatre citoyens élus par les quarante-huit sections de la +ville de Paris. Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, quatre-vingt-onze +membres signèrent la liste de présence, c'est-à-dire leur arrêt de mort +pour la plupart. D'autres vinrent-ils? c'est probable; mais ils ne +signèrent pas, et évitèrent ainsi la proscription sanglante qui frappa +leurs malheureux collègues. + +Parmi les membres du conseil général figuraient un certain nombre de +citoyens appartenant au haut commerce de la ville, comme Arthur, +Grenard, Avril; beaucoup de petits marchands, un notaire comme Delacour; +quelques hommes de loi, des employés, des artistes, comme Lubin, +Fleuriot-Lescot, Beauvallet, Cietty, Louvet, Jault; deux ou trois hommes +de lettres, des médecins, des rentiers et plusieurs professeurs. +C'étaient presque tous des patriotes d'ancienne date, dévoués aux +grandes idées démocratiques représentées par Robespierre. L'extrait +suivant d'une lettre d'un officier municipal de la section du +_Finistère_, nommé Mercier, directeur de la fabrication des +assignats, lettre adressée à l'agent national Payan, peut servir à nous +renseigner sur les sentiments dont la plupart étaient animés: «La +faction désorganisatrice, sous le voile d'un patriotisme +ultrarévolutionnaire, a longtemps agité et agite encore la section du +_Finistère_. Le grand meneur est un nommé Bouland, ci-devant garde +de Monsieur. Ce motionneur à la Jacques Roux, en tonnant à la tribune +contre la prétendue aristocratie marchande, a maintes fois tenté +d'égarer par les plus dangereuses provocations la nombreuse classe des +citoyens peu éclairés de la section du _Finistère_.... Cette cabale +a attaqué avec acharnement les révolutionnaires de 89, trop purs en +probité et patriotisme pour adopter les principes désorganisateurs. Leur +grand moyen était de les perdre dans l'opinion publique par les plus +atroces calomnies; quelques bons citoyens ont été leurs +victimes...[563]» Ne sent-on pas circuler dans cette lettre le souffle +de Robespierre? Mercier, on le voit, était digne de mourir avec lui. + +[Note 563: Pièce de la collection Beuchot.] + +Il était alors environ dix heures du soir. Il n'y avait pas de temps à +perdre; c'était le moment d'agir. Au lieu de cela, Maximilien se mit à +parler au sein du conseil général, à remercier la Commune des efforts +tentés par elle pour l'arracher des mains d'une faction qui voulait sa +perte. Les paroles de Robespierre avaient excité un irrésistible +enthousiasme; on se serrait les mains, on s'embrassait comme si la +République était sauvée, tant sa seule parole inspirait de +confiance[564]. + +[Note 564: Voy. à ce sujet un extrait du procès-verbal de la section +de l'_Arsenal_, cité sous le numéro XXXIV, p. 196, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor.] + +Déjà, avant son arrivée, un membre avait longuement retracé, avec +beaucoup d'animation, le tableau des services innombrables et +désintéressés que, depuis cinq ans, Maximilien n'avait cessé de rendre à +la patrie[565]. Le conseil général n'avait donc nul besoin d'être excité +ou encouragé. C'étaient le peuple et les sections en marche qu'il eût +fallu haranguer. Aussi bien le conseil venait d'ordonner que la façade +de la Maison commune serait sur le champ illuminée. C'était l'heure de +descendre sur la place de Grève et de parler au peuple. + +[Note 565: Rapport de Degesne, lieutenant de la gendarmerie des +tribunaux. (Pièces à la suite du rapport de Courtois sur les événements +du 9 thermidor, n° XIX, 9e pièce, p. 119.) Si Robespierre l'eût emporté, +ce rapport eût été tout autre, comme bien on pense. On en peut dire +autant de celui du commandant Dumesnil, inséré sous le n° XXXI, p. 182, +à la suite du rapport. Degesne et Dumesnil se vantent très fort d'avoir +embrassé chaudement le parti de la Convention dès la première heure, +mais nous avons sous les yeux une pièce qui affaiblit singulièrement +leurs allégations; c'est une lettre du nommé Haurie, garçon de bureau du +tribunal révolutionnaire, où il est dit: «Le 9 thermidor, des officiers +de la gendarmerie des tribunaux sont venus dans la chambre du conseil du +tribunal révolutionnaire promettre de servir Robespierre.... Les noms de +ces officiers sont: DUMESNIL, Samson, Aduet, DEGESNE, Fribourg, Dubunc +et Chardin. Il est à remarquer que Dumesnil et Degesne ont été +incarcérés par les rebelles. Le commandant de la gendarmerie à cheval +est venu leur assurer que tout son corps était pour Robespierre.» +(_Archives_, F. 7, 4437.)] + +Un mot de Robespierre, et les sections armées et la foule innombrable +qui garnissaient les abords de l'Hôtel de Ville s'ébranlaient, se +ruaient sur la Convention, jetaient l'Assemblée dehors. Mais ce mot, il +ne voulut pas le dire. Pressé par ses amis de donner un signal que +chacun attendait avec impatience, il refusa obstinément. Beaucoup de +personnes l'ont accusé ici de faiblesse, ont blâmé ses irrésolutions; +et, en effet, en voyant les déplorables résultats de la victoire +thermidorienne, on ne peut s'empêcher de regretter amèrement les +scrupules auxquels il a obéi. Néanmoins, il est impossible de ne pas +admirer sans réserve les motifs déterminants de son inaction. +Représentant du peuple, il ne se crut pas le droit de porter la main sur +la Représentation nationale. Il lui répugnait d'ailleurs de prendre +devant l'histoire la responsabilité du sang versé dans une guerre +civile. Certain du triomphe en donnant contre la Convention le signal du +soulèvement, il aima mieux mourir que d'exercer contre elle le droit de +légitime défense. + +Tandis que l'énergie du conseil général se trouvait paralysée par les +répugnances de Maximilien à entrer en révolte ouverte contre la +Convention, celle-ci n'hésitait pas, et elle prenait des mesures +décisives. Un tas d'hommes qui, selon la forte expression du poète, + + Si tout n'est renversé ne sauraient subsister, + +les Bourdon, les Barras, les Fréron, vinrent, pour encourager +l'Assemblée, lui présenter sous les couleurs les plus défavorables les +dispositions des sections. Sur la proposition de Voulland, elle chargea +Barras de diriger la force armée contre l'Hôtel de Ville, et lui +adjoignit Léonard Bourdon, Bourdon (de l'Oise), Fréron, Rovère, Delmas, +Ferrand et Bollet, auxquels on attribua les pouvoirs dont étaient +investis les représentants du peuple près les armées. A l'exception des +deux derniers, qui n'avaient joué qu'un rôle fort effacé, on ne pouvait +choisir à Barras de plus dignes acolytes. + +Mais les conjurés ne se montraient pas satisfaits encore: il fallait +pouvoir se débarrasser, sans jugement, des députés proscrits dans la +matinée; or, ils trouvèrent un merveilleux prétexte dans le fait, de la +part de ces derniers, de s'être, volontairement ou non, soustraits au +décret d'arrestation. Élie Lacoste commença par demander la mise hors la +loi de tous les conseillers municipaux qui avaient embrassé la cause de +Robespierre et l'avaient traité en frère. Décrétée au milieu des +applaudissements, cette mesure ne tarda pas à être étendue à Hanriot. +Personne ne parlait des députés, comme si, au moment de frapper ces +grandes victimes, on eût été arrêté par un reste de pudeur. Bientôt +toutefois Voulland, s'enhardissant, fit observer que Robespierre et +_tous les autres_ s'étaient également soustraits au décret +d'arrestation, et, à sa voix, l'Assemblée les mit aussi hors la +loi[566]. + +[Note 566: Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet +1794). Malgré le décret du matin, par lequel avait été supprimé le grade +de commandant général de la garde nationale, la Convention avait mis à +la tête de l'armée parisienne un chef de légion nommé Esnard. Mais cet +officier avait été arrêté à la Commune par ordre du maire et de l'agent +national près desquels il s'était rendu aussitôt pour leur donner +communication de ses pouvoirs.] + +Aussitôt des émissaires sont envoyés dans toutes les directions, dans +les assemblées sectionnaires, sur la place de Grève, pour y proclamer le +formidable décret dont on attendait le plus grand effet. En même temps +Barras, Léonard Bourdon et leurs collègues courent se mettre à la tête +de la force armée, qu'ils dirigent en deux colonnes, l'une par les +quais, l'autre par la rue Saint-Honoré, vers l'Hôtel de Ville. A +grand'peine, ils avaient pu réunir un peu plus de deux mille hommes, +mais leur troupe grossit en route, et, comme toujours, après la +victoire, si victoire il y eut, elle devint innombrable. Il pouvait être +en ce moment un peu plus de minuit. + +Cependant le conseil général continuait de délibérer. Impossible de +déployer plus d'énergie et de résolution que n'en montra le comité +d'exécution. Décidé à défendre jusqu'à la mort les principes pour +lesquels il était debout, il avait fait apporter des armes dans la salle +de ses délibérations, voisine de celle où se tenait le conseil +général[567]. De plus, il venait d'inviter de nouveau, à cette heure +suprême, toutes les sections à faire sonner le tocsin, battre la +générale, et à réunir leurs forces sur la place de la Maison-commune, +afin de sauver la patrie[568]. Mais cela n'était pas encore suffisant à +ses yeux; il lui paraissait nécessaire, pour achever de produire un +grand effet sur les masses, d'avoir la sanction d'un grand nom +populaire, du nom de Robespierre, qui équivalait à un drapeau et +représentait la Convention. + +[Note 567: «Commune de Paris. Le 9 thermidor..., le général Hanriot +fera passer au comité d'exécution des fusils, des pistolets et des +munitions pour douze membres. _Signé_: Arthur, Legrand, Louvet, +Grenard, Coffinhal.» (Pièce de la collection Beuchot.)] + +[Note 568: «Il est ordonné aux sections, pour sauver la chose +publique, de faire sonner le tocsin et de faire battre la générale dans +toute la commune de Paris, et de réunir leurs forces dans la place de la +Maison-commune, où elles recevront les ordres du général Hanriot, qui +vient d'être remis en liberté, avec tous les députés patriotes, par le +peuple souverain. _Signé_: Arthur, Legrand, Grenard, Desboisseau et +Louvet.» (Pièce de la collection Beuchot.)] + +Parmi les commissaires faisant fonction de ministres, deux seulement, +Payan, frère aîné de l'agent national, commissaire de l'instruction +publique, et Lerebours, commissaire des secours publics, prirent parti +pour Robespierre. Les autres, quoique tous dévoués pour la plupart aux +idées de Maximilien, jugèrent prudent d'attendre le résultat des +événements. Républicain enthousiaste, patriote ardent, Lerebours s'était +rendu un des premiers à la Commune où, comme on l'a vu, il avait été +nommé membre du comité d'exécution. Seul il échappa au massacre des +membres de ce comité[569]. C'est sur les indications écrites, sous sa +dictée, par son propre fils, que nous allons retracer la scène qui va +suivre[570], et pour la description de laquelle on s'est beaucoup trop +fié jusqu'ici aux relations plus ou moins mensongères de l'assassin +Merda ou du mouchard Dulac, grand ami de Tallien[571]. + +[Note 569: Parvenu à s'échapper dans le tumulte, Lerebours alla se +réfugier dans un égout des Champs-Élysées, près du Pont-Royal, où il se +tint caché pendant vingt-quatre heures, à cent pas de l'échafaud qui +l'attendait. Ayant pu, le lendemain, sortir de Paris, il se rendit +d'abord en Suisse, puis en Allemagne, et rentra en France sous le +Directoire. Il est mort, il n'y a pas longtemps, à l'âge de +quatre-vingt-dix ans. Devenu vieux, il essaya de décliner toute +participation active de sa part à la résistance de la Commune. Il +disait, à qui voulait l'entendre, que le 9 thermidor il s'était trouvé +_par hasard, sans savoir pourquoi_, à l'Hôtel de Ville, où _on +lui avait fait signer un ordre à la section des Piques_. Et cet ordre +est tout entier de sa main. (Voy. à ce sujet _le Journal_, par M. +Alp. Karr, numéro du 17 octobre 1848.) Mais ce raisonnement d'un +vieillard craintif indignait à bon droit le propre fils de Lerebours. +«Mon père», a-t-il écrit dans une note que nous avons sous les yeux, +«aurait dû se glorifier d'avoir participé à la résistance de la +Commune».] + +[Note 570: Pierre-Victor Lerebours, plus connu sous le nom de +Pierre-Victor, est mort il y a deux ans, fidèle au culte que son père, +dans sa jeunesse, avait professé pour Robespierre. Auteur de la tragédie +des _Scandinaves_ et de divers opuscules, il brilla un instant au +théâtre où, dans les rôles tragiques, il se fit applaudir à côté de +Talma. Nous tenons de lui-même les notes d'après lesquelles il nous a +été permis de tracer un tableau exact de la scène sanglante qui mit fin +à la résistance de la Commune.] + +[Note 571: C'est ce qu'assuré M. Michelet, t. VII, p. 480. Voy. le +récit de Dulac, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du +9 thermidor, n° XXXIV, p. 107. Ce Dulac a tout vu, tout conduit, tout +dirigé. Il a joué, à proprement parler, le rôle de la mouche du Coche. +Somme toute, son rapport, adressé à Courtois un an après les événements, +n'est qu'un placet déguisé, une forme nouvelle de mendicité.] + +Lerebours rédigea et écrivit de sa main l'appel suivant à la section des +Piques, celle de Robespierre: «COMMUNE DE PARIS. _Comité +d'exécution_. Courage, patriotes de la section des Piques, la liberté +triomphe! Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres +sont en liberté; partout le peuple se montre digne de son caractère. Le +point de réunion est à la Commune...; le brave Hanriot exécutera les +ordres du comité d'exécution, qui est créé pour sauver la patrie.» Puis, +il signa; avec lui signèrent: Legrand, Louvet et Payan. + +Il s'agissait de faire signer Robespierre, assis au centre de la salle, +à la table du conseil, entre le maire Fleuriot-Lescot et l'agent +national Payan. Longtemps Saint-Just, son frère et les membres du comité +d'exécution le supplièrent d'apposer sa signature au bas de cet appel +énergique; mais en vain. Au nom de qui? disait Maximilien. «Au nom de la +Convention, répondit Saint-Just; elle est partout où nous sommes». Il +semblait à Maximilien qu'en sanctionnant de sa signature cette sorte +d'appel à l'insurrection contre la Convention, il allait jouer le rôle +de Cromwell, qu'il avait si souvent flétri depuis le commencement de la +Révolution, et il persista dans son refus. Couthon, tardivement +arrivé[572], parla d'adresser une proclamation aux armées, convint qu'on +ne pouvait écrire au nom de la Convention; mais il engagea Robespierre à +le faire au nom du peuple français, ajoutant qu'il y avait encore en +France des amis de l'humanité, et que la vertu finirait par +triompher[573]. La longue hésitation de Maximilien perdit tout. + +[Note 572: Couthon ne sortit que vers une heure du matin de la +prison de Port-Libre, autrement dit la Bourbe, où il avait été +transféré. (Déclaration de Petit, concierge de la prison de Port-Libre, +pièce XXXV, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 +thermidor, p. 108.) Un officier municipal était venu le chercher et lui +avait remis un billet ainsi conçu: «Couthon, tous les patriotes sont +proscrits, le peuple entier est levé; ce seroit le trahir que de ne pas +te rendre à la Maison commune, où nous sommes.» Ce billet, signé +Robespierre et Saint-Just, fut trouvé sur lui au moment de son +arrestation.] + +[Note 573: Déclaration de Jérôme Murou et Jean-Pierre Javoir, +gendarmes près des tribunaux. Ils avaient accompagné l'officier +municipal qui était allé chercher Couthon et étaient entrés avec lui à +l'Hôtel de Ville dans la salle du conseil général. (_Archives_, F. +7, 32.)] + +Pendant ce temps, les émissaires de la Convention proclamaient, à la +lueur des torches, le décret de l'Assemblée. Des fenêtres de l'Hôtel de +Ville on en aperçut plusieurs au coin de la rue de la Vannerie, laquelle +débouchait sur la place de Grève. Ils cherchaient à ameuter le peuple +contre la Commune. Quelques membres du conseil général s'offrirent +d'aller les arrêter, partirent et revinrent bientôt, ramenant avec eux +deux de ces émissaires. Fleuriot-Lescot donna à l'assistance lecture de +la proclamation saisie sur les agents de la Convention. Parmi les +signatures figurant au bas de cette pièce, il remarqua celle de David. +«C'est une scélératesse de plus de la part des intrigants»! +s'écria-t-il; «David ne l'a pas signée, car il est chez lui +malade»[574]. + +[Note 574: Renseignements donnés par les employés au secrétariat, +sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. +(Pièce de la collection Beuchot.) Dans une note placée à la suite de son +rapport sur les événements du 9 thermidor (nº 37, p. 56), Courtois +prétend que ce fut Payan qui donna lecture du décret mettant hors la loi +les membres du conseil général et autres, et qu'il ajouta au texte du +décret _ces mots perfides_: «et le peuple qui est dans les +tribunes», espérant par là augmenter l'exaspération contre la +Convention. Mais cette note, en désaccord avec les pièces authentiques +où nous avons puisé nos renseignements, ne repose sur aucune donnée +certaine, et Courtois, par lui-même, ne mérite aucune espèce de +confiance.] + +Le grand peintre, avons-nous dit déjà, avait, sur le conseil de Barère, +prudemment gardé la chambre. + +Ce formidable décret de mise hors la loi ne laissa pas que de produire +dans les rues un très-fâcheux effet. L'ardeur d'un certain nombre de +membres de la Commune, ne se trouvant pas soutenue par une intervention +directe de Robespierre, se ralentit singulièrement. Beaucoup de +citoyens, ne sachant ce qui se passait à cette heure avancée de la nuit, +rentrèrent tranquillement chez eux. Il n'est pas jusqu'au temps qui ne +vînt en aide aux conjurés de la Convention. Le ciel avait été triste et +sombre toute la journée. Vers minuit, une pluie torrentielle tomba et ne +contribua pas peu à dissiper la foule. Quand, deux heures plus tard, les +colonnes conventionnelles débouchèrent sur la place de Grève, elle était +presque déserte. Tandis qu'une escarmouche insignifiante s'engageait sur +le quai, entre la force armée dirigée par Barras, et les canonniers +restés autour d'Hanriot, Léonard Bourdon, à la tête de sa troupe, put +pénétrer sans obstacle dans l'Hôtel de Ville, par le grand escalier du +centre, et parvenir jusqu'à la porte de la salle de l'Egalité. Il était +alors un peu plus de deux heures du matin[575]. + +[Note 575: Voir le procès-verbal de la séance de la Commune dans +l'_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 56.] + +En ce moment, Robespierre, vaincu par les obsessions de ses amis et +songeant, un peu tard, à la gravité des circonstances, se décidait enfin +à signer l'adresse à la section des Piques. Déjà il avait écrit les deux +premières lettres de son nom, _Ro_, quand un coup de feu, parti du +couloir séparant la salle du conseil général de celle du corps +municipal, retentit soudainement[576]. Aussitôt on vit Robespierre +s'affaisser, la plume lui échappa des mains, et, sur la feuille de +papier où il avait à peine tracé deux lettres, on put remarquer de +larges gouttes de sang qui avaient jailli d'une large blessure qu'il +venait de recevoir à la joue[577]. Fleuriot-Lescot, consterné, quitta le +fauteuil, et courut vers l'endroit d'où le coup était parti. Il y eut +dans l'assistance un désarroi subit. On crut d'abord à un suicide. +Robespierre, disait-on, s'est brûlé la cervelle[578]. L'invasion de la +salle par la troupe conventionnelle ne tarda pas à mettre fin à +l'incertitude. + +[Note 576: Renseignements donnés par les employés au secrétariat, +_ubi suprà_.] + +[Note 577: Note fournie par M. Lerebours fils. J'ai vu chez M. +Philippe de Saint-Albin, cette pièce toute maculée encore du sang de +Robespierre. Rien d'émouvant comme la vue de cette pièce, qui suffit, à +elle seule, à donner la clef du drame qui s'est passé. Saisie par Barras +sur la table du conseil général, elle passa plus tard, avec les papiers +de l'ex-Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Rousselin +de Saint-Albin.] + +[Note 578: Renseignements fournis par les employés au secrétariat +sur ce qui s'est passé à la Commune dans la nuit du 9 au 10 thermidor. +(Pièce de la collection Beuchot.) Entre ce récit et celui que j'ai donné +dans mon _Histoire de Saint-Just_, il existe une légère différence; +cela tient à ce que, à l'époque où j'ai écrit la vie de Saint-Just, je +n'avais ni les renseignements donnés par les employés au secrétariat ni +les notes de M. Lerebours fils.] + + + + +XI + + +Voici ce qui était arrivé. A tout prix les Thermidoriens voulaient se +débarrasser de Robespierre. C'était beaucoup d'avoir obtenu contre lui +un décret d'accusation, de l'avoir fait mettre hors la loi, mais cela ne +leur suffisait pas. Le peuple laisserait-il jamais mener à l'échafaud +cet héroïque défenseur de ses droits? Tant que Maximilien serait debout, +les conjurés avaient tout à craindre; mieux valait en finir par un coup +de couteau ou une balle. Lui mort, on était à peu près sûr de voir +tomber d'elle-même la résistance de la Commune. Restait à trouver +l'assassin. La chose n'était pas difficile, il se rencontre toujours +quelque coupe-jarret prêt à tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper +Robespierre en cette occurence pouvait être une occasion de fortune. Il +y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard +Bourdon un jeune drôle du nom de Merda[579], qui ne demanda pas mieux +que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans. + +[Note 579: Tel était son véritable nom, que par euphémisme il +changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataillon +et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée la +pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la +guerre.)] + +Ce fut, à n'en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras; jamais +il n'eût osé prendre sur lui d'assassiner Robespierre sans l'ordre +exprès d'un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la +propre expression de Maximilien, complice oublié d'Hébert, Léonard +Bourdon était ce député à qui Robespierre avait un jour, à la +Convention, reproché d'avilir la Représentation nationale par des formes +indécentes. Comme Fouché, comme Tallien, comme Rovère, il haïssait dans +Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c'est +très probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes +les faveurs dont le comblerait la Convention s'il la débarrassait de +l'homme qui à cette heure encore contre-balançait son autorité. La +fortune au prix du sang du Juste? Merda n'hésita point. + +Parvenu avec son gendarme à la porte de la salle où siégeait le conseil +général[580], laquelle s'ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui +désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de +profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du +couloir où se tenait l'assassin à la place où était la victime, il +pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet, +Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu +prévenir son mouvement[581]. + +[Note 580: «Ce brave gendarme ne m'a pas quitté», avoua Léonard +Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin à la +Convention nationale. (Voy. le _Moniteur_ du 12 thermidor (30 +juillet 1794.))] + +[Note 581: De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une +relation où, sauf le coup de pistolet, tout est faux. Beaucoup +d'écrivains se sont laissé prendre à cette relation si grossièrement +mensongère; mais nous ne comprenons pas comment M. Michelet a pu baser +son récit tout entier sur une oeuvre qui n'est, d'un bout à l'autre, +qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy. +_Histoire de la Révolution_, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda +prétend qu'il s'élança sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe +de son sabre sur le coeur, en lui disant: «Rends-toi, traître! etc.» +Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé +pénétrer jusqu'à lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié +longtemps après les événements, Merda raconte qu'ayant fouillé +Robespierre, il trouva sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes +valeurs.... On voit qu'on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus +d'impudence que ce lâche et misérable assassin. Sa relation a été +précieusement recueillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans +leur collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.] + +Nous avons dit comment Robespierre s'affaissa en éclaboussant de son +sang la feuille de papier contenant l'appel à la section des Piques. La +question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été +réellement assassiné, ou s'il y avait eu de sa part tentative de +suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis. +Pourquoi d'abord Robespierre aurait-il eu l'idée de recourir à ce moyen +extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement, +il s'était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la +Convention? Il aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de +désespoir, que l'irruption de la horde conventionnelle eût précédé le +coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un document entièrement +inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au +secrétariat) que c'était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple +examen de la blessure suffit d'ailleurs pour détruire tout à fait +l'hypothèse du suicide. En effet, le projectile dirigé de haut en bas, +avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres, +et, pénétrant de gauche à droite, il avait brisé une partie de la +mâchoire inférieure[582]. Or, peut-on imaginer un homme qui, voulant se +tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche à droite et de haut en +bas? C'est tout simplement impossible; tandis qu'au contraire le coup +s'explique tout naturellement par la position de l'assassin tirant +debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche. + +[Note 582: Rapport des officiers de santé sur les pansements des +blessures de Robespierre aîné. (Pièce XXXVII, p. 202, à la suite du +rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.)] + +A la nouvelle du meurtre de Robespierre, les Thermidoriens éprouvèrent +une joie indicible; cependant, malgré leur cynisme et leur effronterie, +ils ne tardèrent pas à comprendre eux-mêmes tout l'odieux qui +rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président +de la Convention (c'était Charlier) eut, au milieu des applaudissements, +donné l'accolade à celui qu'on présenta hautement à l'Assemblée comme le +meurtrier de Maximilien, on s'efforça de faire croire à un suicide. +Voilà pourquoi Barère, affectant d'oublier l'enthousiasme produit la +veille par l'apparition de l'assassin, se contenta de dire dans son +rapport du 10: «Robespierre aîné s'est frappé». Voilà pourquoi, un an +plus tard, Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor, +assurait, sur le témoignage complaisant d'un concierge, que Merda avait +manqué Robespierre et que celui-ci s'était frappé lui-même[583]. Mais +les Thermidoriens ont eu beau faire, tout l'odieux de cet assassinat +pèsera éternellement sur leur mémoire, et la postérité vengeresse ne +séparera pas leurs noms de celui de l'assassin dont Léonard Bourdon arma +le bras et qui ne fut que l'instrument de la faction[584]. + +[Note 583: Rapport de Courtois sur les événements..., p. 70. Rien de +curieux et de bête à la fois comme la déclaration du concierge Bochard: +«Sur les deux heures du matin», dit-il, «un gendarme m'a appelé et m'a +dit qu'il venait d'entendre un coup de pistolet dans la salle de +l'Égalité. J'ai entré, j'ai vu Le Bas étendu par terre, et de suite +Robespierre l'aîné s'est tiré un coup de pistolet dont la balle, en le +manquant, a passé à trois lignes de moi; j'ai failli être tué. (Pièce +XXVI, page 201, à la suite du rapport.) Ainsi il a vu Robespierre ... SE +MANQUER et la balle passer à trois lignes de lui. Ce prétendu témoignage +ne mérite même pas la discussion. Et voilà pourtant les autorités +thermidoriennes!] + +[Note 584: Merda, ce brave gendarme, au dire de Léonard Bourdon, ne +cessa de battre monnaie avec le meurtre de Robespierre. Nommé +sous-lieutenant au 5e régiment de chasseurs, dès le 25 thermidor, pour +avoir fait feu sur _les traîtres Couthon et Robespierre_ +(_Moniteur_ du 28 thermidor [15 août 1794]), il ne tarda pas à se +plaindre de l'ingratitude des Thermidoriens. On lui avait donné, dit-il +deux ans après, la place la plus inférieure de l'armée. Un jour même, +paraît-il, fatigué de ses obsessions, Collot-d'Herbois et Barère lui +avaient déclaré, furieux, qu'on ne devait rien à un assassin. (Lettre de +Merda au Directoire en date du 20 germinal de l'an IV, de la collection +de M. de Girardot, citée par M. L. Blanc, t. XI, p. 270.) Grâce à la +protection de son ancien complice Barras, il finit par obtenir de +l'avancement. Devenu, sous l'Empire, colonel et baron, il fut tué à la +bataille de la Moskowa.] + +A peine Merda eut-il lâché son coup de pistolet que la horde +conventionnelle fit irruption dans la salle du conseil général dont les +membres, surpris sans défense, ne purent opposer aucune résistance. +Quelques-uns furent arrêtés sur-le-champ, d'autres s'échappèrent à la +faveur du tumulte; mais, trahis par la fatale liste de présence, dont se +saisirent les vainqueurs, ils furent repris dès le lendemain. +Saint-Just, s'oubliant lui-même, ne songeait qu'à donner des soins à +Robespierre[585]. Le Bas crut blessé à mort celui à qui il avait dévoué +sa vie, il ne voulut pas lui survivre. Jugeant d'ailleurs la liberté et +la République perdues, il passa dans une salle voisine, dite salle de la +veuve Capet, celle où siégeait le comité d'exécution; là il s'empara +d'un des pistolets apportés par l'ordre de ce comité et se fit sauter la +cervelle[586]. Il se tua sur le coup; ce fut la mort de Caton. + +[Note 585: Extrait des Mémoires de Barras cité dans le 1er numéro de +la _Revue du XIXe siècle_. Disons encore que le peu qui a paru des +Mémoires de ce complice des assassins de Robespierre ne donne pas une +idée bien haute de leur valeur historique.] + +[Note 586: Rapport de Raymond, fonctionnaire public, et de Colmet, +commissaire de police de la section des _Lombards_, assistés du +citoyen Rousselle, membre du comité révolutionnaire de la section de la +_Cité_, en l'absence du citoyen juge de paix. (Pièce de la +collection Beuchot.) Le corps de Le Bas fut levé à sept heures du matin, +et porté immédiatement au cimetière de Saint-Paul, section de +l'_Arsenal_. (_Ibid._) MM. Michelet et de Lamartine ont donc +commis une grave erreur en prétendant que le cadavre de Le Bas avait été +mené à la Convention pêle-mêle avec les blessés.] + +Moins heureux fut Robespierre jeune. Ne voulant pas tomber vivant entre +les mains des assassins de son frère, il franchit une des fenêtres de +l'Hôtel de Ville, demeura quelques instants sur le cordon du premier +étage à contempler la Grève envahie par les troupes conventionnelles, +puis il se précipita la tête la première sur les premières marches du +grand escalier. On le releva mutilé et sanglant, mais respirant encore. +Transporté au comité civil de la section de la _Maison-commune_, où +il eut la force de déclarer que son frère et lui n'avaient aucun +reproche à se faire et qu'ils avaient toujours rempli leur devoir envers +la Convention, il y fut traité avec beaucoup d'égards, disons-le à +l'honneur des membres de ce comité, qui ne se crurent pas obligés, comme +tant d'autres, d'insulter aux vaincus. Quand on vint le réclamer pour le +transférer au comité de Sûreté générale, ils se récrièrent, disant qu'il +ne pouvait être transporté sans risque pour ses jours, et ils ne le +livrèrent que sur un ordre formel des représentants délégués par la +Convention[587]. + +[Note 587: Procès-verbal du comité civil de la +_Maison-commune_, cité sous le numéro XXXVIII, p. 203, à la suite +du rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor.] + +Couthon, sur lequel Merda avait également tiré sans l'atteindre, s'était +gravement blessé à la tête en tombant dans un des escaliers de l'Hôtel +de Ville. Il avait été mené, vers cinq heures du matin, à l'Hôtel-Dieu, +où il reçut les soins du célèbre chirurgien Desault, qui le fit placer +dans le lit n° 15 de la salle des opérations. Au juge de paix chargé par +Léonard Bourdon de s'enquérir de son état il dit: «On m'accuse d'être un +conspirateur, je voudrais bien qu'on pût lire dans le fond de mon +âme[588].» Le pauvre paralytique, à moitié mort, inspirait encore des +craintes aux conjurés, car Barras et son collègue Delmas enjoignirent à +la section de la _Cité_ d'établir un poste à l'Hôtel-Dieu, et ils +rendirent le commandant de ce poste responsable, sur sa tête, de la +personne de Couthon[589]. Peu après, le juge de paix Bucquet reçut +l'ordre exprès d'amener le blessé au comité de Salut public[590]. + +[Note 588: Procès-verbal de Jean-Antoine Bucquet, juge de paix de la +section de la _Cité_. (Pièce inédite de la collection Beuchot). La +fameuse légende de Couthon gisant sur le parapet du quai Pelletier et +que des _hommes du peuple_ voulaient jeter à la rivière, est une +pure invention de Fréron. (Voy. p. 12 du rapport de Courtois sur les +événements du 9 thermidor.)] + +[Note 589: «La section de la _Cité_ fera établir un poste à +l'Hôtel-Dieu, où l'on a porté Couthon, représentant du peuple, mis en +état d'arrestation par décret de la Convention nationale. Le commandant +du poste répondra sur sa tête de la personne de Couthon. _Signé_: +Barras, J.-B. Delmas, représentants du peuple.» (Pièce inédite de la +collection Beuchot.)] + +[Note 590: Procès-verbal du juge de paix Bucquet (_ubi +suprà_).] + +Quant à Hanriot, il ne fut arrêté que beaucoup plus tard. S'il avait +manqué de cet éclair de génie qui lui eût fait saisir le moment opportun +de fondre sur la Convention, de se saisir des conjurés et de délivrer la +République d'une bande de coquins par lesquels elle allait être +honteusement asservie, ni le dévouement ni le courage, quoi qu'on ait pu +dire, ne lui avaient fait défaut. Trahi par la fortune et abandonné des +siens, il lutta seul corps à corps contre les assaillants de la Commune. +Il venait de saisir Merlin (de Thionville) au collet[591], quand +l'assassinat de Robespierre trancha tout à fait la question. Obligé de +céder à la force, le malheureux général se réfugia dans une petite cour +isolée de l'Hôtel de Ville, où il fut découvert dans la journée, vers +une heure de l'après-midi[592]. On le trouva tout couvert de blessures +qu'il avait reçues dans la lutte ou qu'il s'était faites lui-même[593], +ayant peut-être tenté, comme Robespierre jeune, mais en vain également, +de s'arracher la vie. Ainsi finit, par une épouvantable catastrophe, +cette résistance de la Commune, qui fut si près d'aboutir à un triomphe +éclatant. + +[Note 591: Extrait des Mémoires de Barras. _Ubi suprà_.] + +[Note 592: Déclaration de Dumesnil, commandant la gendarmerie des +tribunaux, pièce XXXI, p. 182 à la suite du rapport de Courtois sur les +événements de Thermidor.] + +[Note 593: Procès-verbal de l'arrestation d'Hanriot par Guynaud et +Chandedellier, agents du comité de Sûreté, Bonnard, secrétaire agent; +Lesueur, _id._, Martin, agent principal, et Michel. (Pièce XL, p. +214, à la suite du rapport de Courtois.) Tous les historiens ont +raconté, d'après Barère et Dumesnil, qu'Hanriot avait été jeté par +Coffinhal d'une _fenêtre du troisième étage_ dans un égout de +l'Hôtel de Ville. Mais c'est là une fable thermidorienne. «C'est une +déclaration faite hier au tribunal révolutionnaire,» dit Barère dans la +séance du 11 thermidor. Une déclaration de qui? Ni Dumesnil ni Barère ne +méritent la moindre confiance. Si en effet Hanriot eût été précipité +d'une fenêtre du _troisième étage_, il est à croire que les agents +du comité de Sûreté générale chargés d'opérer son arrestation en eussent +su quelque chose, et ils n'en ont rien dit dans leur rapport; il est à +présumer surtout que les Thermidoriens n'auraient pas eu à le faire +transporter à la Conciergerie et de là à l'échafaud.] + + + + +XII + + +Placé sur un brancard, Robespierre fut amené à la Convention par des +canonniers et quelques citoyens armés. Il était si faible, qu'on +craignait à chaque instant qu'il ne passât. Aussi ceux qui le portaient +par les pieds recommandaient-ils à leurs camarades de lui tenir la tête +bien élevée, pour lui conserver le peu de vie qui lui restait[594]. Ni +l'outrage ni l'injure ne lui furent épargnés en chemin. Insulter le +géant tombé, n'était-ce pas une manière de faire sa cour aux assassins +vainqueurs? Quand Jésus eut été mis en croix, ses meurtriers lui +décernèrent par dérision le titre de roi des Juifs; les courtisans +thermidoriens usèrent d'un sarcasme analogue à l'égard de Maximilien. +«Ne voilà-t-il pas un beau roi»! s'écriaient-ils. Allusion délicate au +cachet fleurdelisé qu'on prétendait avoir trouvé sur le bureau de la +Commune. + +[Note 594: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction, du 9 au 10 thermidor_. Paris, in-8° de 7 p. De +l'imp. de Pain, passage Honoré. Cette brochure, sans nom d'auteur, +paraît rédigée avec une certaine impartialité, c'est-à-dire qu'on n'y +rencontre pas les calomnies ineptes et grossières dont toutes les +brochures thermidoriennes du temps sont remplies. C'est pourquoi nous +avons cru devoir y puiser quelques renseignements.] + +«Le lâche Robespierre est là», dit le président Charlier en apprenant +l'arrivée du funeste cortège. «Vous ne voulez pas qu'il entre?»--Non, +non, hurla le choeur des forcenés. Et Thuriot, le futur serviteur du +despotisme impérial, d'enchérir là-dessus: «Le cadavre d'un tyran ne +peut que porter la peste; la place qui est marquée pour lui et ses +complices, c'est la place de la Révolution[595].» Ces lâches appelaient +lâche celui qu'ils venaient de frapper traîtreusement, et tyran celui +qui allait mourir en martyr pour la République et la liberté perdues. + +[Note 595: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +Robespierre fut transporté au comité de Salut public, dans la salle +d'audience précédant celle des séances du comité et étendu sur une +table[596]. On posa sous sa tête, en guise d'oreiller, une boîte de +sapin où étaient renfermés des échantillons de pain de munition. Il +était vêtu d'un habit bleu de ciel et d'une culotte de nankin, à peu +près comme au jour de la fête de l'Être suprême, jour doublement +mémorable, où tant de bénédictions étaient montées vers lui et où aussi +plus d'une voix sinistre avait pu jeter dans son coeur de sombres +pressentiments. On crut pendant longtemps qu'il allait expirer, +tellement on le voyait immobile et livide. Il était sans chapeau, sans +cravate, sa chemise entr'ouverte se trouvait teinte du sang qui +s'échappait en abondance de sa mâchoire fracassée. Au bout d'une heure +il ouvrit les yeux et, pour étancher le sang dont sa bouche était +remplie, il se servit d'un petit sac en peau blanche, qu'un des +assistants lui donna sans doute, et sur lequel on lisait ces mots: _Au +grand monarque, Lecourt, fourbisseur du roi et de ses troupes, rue +Saint-Honoré, près de celle des Poulies, Paris_[597]. Pas une plainte +ne s'échappa de sa bouche; les mouvements spasmodiques de son visage +dénotèrent seuls l'étendue de ses souffrances. Ajoutez à la douleur +physique les outrages prodigués à la victime par des misérables sans +conscience et sans coeur, et vous aurez une idée du long martyre +héroïquement supporté par ce grand citoyen. «Votre Majesté souffre», lui +disait l'un; et un autre: «Eh bien, il me semble que tu as perdu la +parole»[598]. Certaines personnes cependant furent indignées de tant de +lâcheté et se sentirent prises de compassion. Un des assistants lui +donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont +il se servait, et qui était tout imbibé de sang[599]. Un employé du +comité, le voyant se soulever avec effort pour dénouer sa jarretière, +s'empressa de lui prêter aide. «Je vous remercie, monsieur», lui dit +Robespierre d'une voix douce[600]. Mais ces témoignages d'intérêt et +d'humanité étaient à l'état d'exception. + +[Note 596: Cette table se trouve aujourd'hui aux _Archives_.] + +[Note 597: Les Thermidoriens, qui ont voulu faire croire au suicide, +se sont imaginé avoir trouvé là un appui à leur thèse. Courtois, après +avoir montré dans son rapport sur les événements du 9 thermidor le +gendarme Merda _manquant_ Robespierre, représenté celui-ci «tenant +dans ses mains le sac de son pistolet, qui rappeloit à ses yeux par +l'adresse du marchand qui l'avoit vendu, et dont l'enseigne étoit _Au +Grand Monarque_, le terme qu'avoit choisi son ambition» (p. 73). +Honnête Courtois!--Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du +propriétaire, M. Archier. Il est fort probable que c'est un citoyen de +ce nom, peut-être l'ancien député des Bouches-du-Rhône à la Législative, +qui, ému de pitié, aura, à défaut de linge, donné ce sac à la victime.] + +[Note 598: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction_, du 9 au 10 thermidor (_ubi suprà_).--Voy. +aussi, au sujet des mauvais traitements infligés au vaincu, les notes +relatives à Maximilien Robespierre lorsqu'il fut apporté au comité de +Salut public, pièce XLI, p. 215, à la suite du rapport de Courtois.] + +[Note 599: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi +suprà_.] + +[Note 600: Nous empruntons ce trait à M. Michelet, à qui il fut +raconté par le général Petiet, lequel le tenait de l'employé remercié +par Robespierre. (_Histoire de la Révolution_, t. VII, p. 514.)] + +Saint-Just et Dumas se trouvaient là. Quand on les avait amenés, +quelques-uns des conjurés, s'adressant aux personnes qui entouraient +Robespierre, s'étaient écriés ironiquement: «Retirez-vous donc, qu'ils +voient leur roi dormir sur une table comme un homme»[601]. A la vue de +son ami étendu à demi mort, Saint-Just ne put contenir son émotion; le +gonflement de ses yeux rougis révéla l'amertume de son chagrin[602]. +Impassible devant l'outrage, il se contenta d'opposer aux insulteurs le +mépris et le dédain. On l'entendit seulement murmurer, en contemplant le +tableau des Droits de l'homme, suspendu à la muraille: «C'est pourtant +moi qui ai fait cela[603]!» Ses amis et lui tombaient par la plus +révoltante violation de ces Droits, désormais anéantis, hélas! + +[Note 601: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction._] + +[Note 602: _Ibid._] + +[Note 603: Notes relatives à Maximilien Robespierre, _ubi +suprà_.] + + + + +XIII + + +Vers cinq heures du matin, les Thermidoriens, craignant que leur victime +n'eût pas la force de supporter le trajet de l'échafaud, firent panser +sa blessure par deux chirurgiens. Élie Lacoste leur dit: «Pansez bien +Robespierre, pour le mettre en état d'être puni»[604]. Pendant ce +pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne +proféra pas une plainte. Cependant quelques misérables continuaient de +l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destiné à +assujettir sa mâchoire brisée, une voix s'écria: «Voilà qu'on met le +diadème à Sa Majesté». Et une autre: «Le voilà coiffé comme une +religieuse»[605]. Il regarda seulement les opérateurs et les personnes +présentes avec une fermeté de regard qui indiquait la tranquillité de sa +conscience et le mettait fort au-dessus des lâches dont il avait à subir +les insultes[606]. On ne put surprendre chez lui un moment de +défaillance. Ses meurtriers eux-mêmes, tout en le calomniant, ont été +obligés d'attester son courage et sa résignation[607]. + +[Note 604: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction._] + +[Note 605: _Faits recueillis aux derniers instants de +Robespierre_.] + +[Note 606: Rapport des officiers de santé Vergez et Martigues (pièce +XXXVI, à la suite du rapport de Courtois), et Notes relatives à +Maximilien, _ubi suprà_.] + +[Note 607: Notes relatives à M. Robespierre.] + +Le pansement terminé, on le recoucha sur la table, en ayant soin de +remettre sous sa tête la boîte de sapin qui lui avait servi d'oreiller, +«en attendant, dit un des plaisants de la bande, qu'il aille faire un +tour à la petite fenêtre»[608]. Le comité de Salut public ne tarda pas à +l'envoyer à la Conciergerie avec Couthon et l'officier municipal Gobeau, +que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l'Hôtel-Dieu. Ce +magistrat fut chargé de faire toutes les réquisitions nécessaires pour +que les proscrits fussent conduits sous bonne et sûre garde, tant on +redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus[609]. +Le comité chargea, de plus, les chirurgiens qui avaient pansé Maximilien +de l'accompagner à la prison, et de ne le quitter qu'après l'avoir remis +entre les mains des officiers de santé de service à la Conciergerie; ce +qui fut ponctuellement exécuté[610]. Il était environ dix heures et +demie quand s'ouvrirent devant le grand proscrit les portes de la maison +de justice du Palais[611]. + +[Note 608: _Faits recueillis aux derniers instants de Robespierre +et de sa faction_.] + +[Note 609: «Le comité de Salut public arrête que sur-le-champ +Robespierre, Couthon et Goubault seront transférés à la Conciergerie, +sous bonne et sûre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la +section de la _Cité_, est chargé de l'exécution du présent arrêté, +et de faire toutes les réquisitions nécessaires à ce sujet. Le 10 +thermidor, B. Barère, Billaud-Varenne, p. 260.» (Pièce de la collection +Beuchot.)] + +[Note 610: Rapport des officiers de santé, _ubi suprà_.--M. +Michelet s'est donc trompé quand il a écrit, sur nous ne savons quel +renseignement que les comités «firent faire à Robespierre l'inutile et +dure promenade d'aller à l'Hôtel-Dieu». (_Histoire de la +Révolution_, t. VII, p. 517.)] + +[Note 611: «Reçu à la Conciergerie le _nomé_ Robespierre aîné, +Couthon, Goubeau, _amené prisonnié_ par le citoyen Bucquet, juge de +paix de la section de la _Cité_, le 10 thermidor de l'an IIe de la +République une et indivisible. V. Richard fils.» (Pièce de la collection +Beuchot.)] + +Nous avons dit comment Charlotte Robespierre s'était alors présentée à +la Conciergerie, demandant à voir ses frères; comment, après s'être +nommée, avoir prié, s'être traînée à genoux devant les gardiens, elle +avait été repoussée durement, et s'était évanouie sur le pavé. Quelques +personnes, saisies de commisération, la relevèrent et l'emmenèrent, +comme on a vu plus haut, et quand elle recouvra ses sens, elle était en +prison[612]. Les Thermidoriens avaient hâte de faire main basse sur +quiconque était soupçonné d'attachement à la personne de leur victime. + +[Note 612: Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 145.] + +A l'heure où Robespierre était conduit à la Conciergerie, la séance +conventionnelle s'était rouverte, après une suspension de trois heures. +On vit alors se produire à la barre de l'Assemblée toutes les lâchetés +dont la bassesse humaine est capable. Ce fut à qui viendrait au plus +vite se coucher à plat ventre devant les vainqueurs et faire oeuvre de +courtisan en jetant de la boue aux vaincus. + +Voici d'abord le directoire du département de Paris qui, la veille, +avait commencé par s'aboucher avec la Commune, qu'il s'était empressé +d'abandonner dès que les chances avaient paru tourner du côté des +conjurés de la Convention[613]. Il accourait féliciter l'Assemblée +d'avoir sauvé la patrie. Quelle dérision! + +[Note 613: Vers sept heures, le directoire s'adressa en ces termes à +la Commune: «Les administrateurs du département au conseil général de la +commune. Citoyens, nous désirons connaître les mesures que la Commune a +prises pour la tranquillité publique, nous vous prions de nous en +informer.» Trois heures plus tard, il écrivait au président de la +Convention: «Citoyen, le département, empressé de faire exécuter les +décrets de la Convention nationale, me charge de vous inviter à lui +envoyer sur-le-champ une expédition.» (Pièce de la collection Beuchot.)] + +Ensuite se présenta le tribunal révolutionnaire, si attaché à +Maximilien, au dire de tant d'écrivains superficiels. Un de ses membres, +dont le nom n'a pas été conservé, prodigua toutes sortes d'adulations à +la Convention, laquelle, dit-il, s'était couverte de gloire. Tout dévoué +à la Représentation nationale, le tribunal venait prendre ses ordres +pour le prompt jugement des conspirateurs. Une difficulté cependant +entravait sa marche, et, par la bouche de Fouquier-Tinville, il pria +l'Assemblée de la lever au plus vite. Afin d'exécuter les décrets de +mort, il n'y avait plus qu'à les sanctionner judiciairement; mais pour +cela la loi exigeait que l'identité des personnes fût constatée par deux +officiers municipaux de la commune des prévenus; or tous les officiers +municipaux se trouvaient eux-mêmes mis hors la loi; comment faire? Ce +scrupule de juriste sembla irriter les cannibales altérés du sang de +Maximilien. «Il faut, dit Thuriot, que l'échafaud soit dressé +sur-le-champ, que le sol de la République soit purgé d'un monstre qui +_était en mesure de se faire proclamer comme roi_.» Sur la +proposition d'Élie Lacoste, l'Assemblée dispensa le tribunal de +l'assistance des deux officiers municipaux, et elle décida que +l'échafaud serait dressé sur la place de la Révolution, d'où il avait +été banni depuis quelque temps[614]. + +[Note 614: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +Fouquier-Tinville et le tribunal révolutionnaire se le tinrent pour dit. +Des ordres furent donnés en conséquence par l'accusateur public, et, +tandis qu'au Palais s'accomplissait la formalité de la constatation de +l'identité des victimes par le tribunal, l'instrument sinistre s'élevait +à la hâte. Vers cinq heures du soir vingt-deux victimes, premier +holocauste offert à la réaction par les pourvoyeurs habituels de la +guillotine, se trouvèrent prêtes pour l'échafaud. Parmi ces premiers +martyrs de la démocratie et de la liberté figuraient Maximilien et +Augustin Robespierre, Saint-Just, Couthon, Le Bas, les généraux +Lavalette et Hanriot, le maire Fleuriot-Lescot, l'agent national de la +commune Payan, l'officier municipal Bernard, et un jeune homme nommé +Vivier, mis hors la loi uniquement pour avoir présidé la société des +Jacobins dans la nuit précédente. + +Ce jour-là, 10 thermidor, devait avoir lieu une fête patriotique en +l'honneur des jeunes Bara et Viala, dont Robespierre avait prononcé +l'éloge. Mais au lieu d'une solennité destinée à fortifier dans les +coeurs l'amour de la patrie, la République allait offrir au monde le +spectacle d'un immense suicide. + +Quand les funèbres charrettes sortirent de la cour du Palais, des +imprécations retentirent dans la foule, et les outrages aux vaincus +commencèrent pour ne cesser qu'avec le dernier coup de hache. On eut +dans la rue comme le prélude de l'immonde comédie connue sous le nom de +_bal des victimes_. De prétendus parents des gens immolés par la +justice révolutionnaire hurlaient en choeur au passage des condamnés; +insulteurs gagés sans doute, comme ces pleureuses antiques qu'en Grèce +et à Rome on louait pour assister aux funérailles des morts. Partout, +sur le chemin du sanglant cortège, se montraient joyeux, ivres, +enthousiastes, le ban et l'arrière-ban de la réaction, confondus avec +les coryphées de la guillotine et les terroristes à tous crins. Derrière +les charrettes, se démenant comme un furieux, un homme criait de tous +ses poumons: «A mort le tyran!» C'était Carrier[615]. Il manquait +Tallien et Fouché pour compléter ce tableau cynique. + +[Note 615: _Histoire parlementaire_, t. XXXIV, p. 96.] + +Dans les rues Saint-Denis, de la Ferronnerie et sur tout le parcours de +la rue Saint-Honoré, les fenêtres étaient garnies de femmes qui, +brillamment parées et décolletées jusqu'à la gorge, sous prétexte des +chaleurs de juillet, s'égosillaient à vociférer: «A la guillotine!» Une +chose visible, c'est que le règne des filles, des prostituées de tous +les mondes, des agioteurs, de tous les grands fripons, commençait. +Grâces en soit rendues aux Fréron, aux Lecointre et à toute leur +séquelle! Ah! ces femmes avaient bien raison d'applaudir et de +vociférer, à l'heure où toutes les vertus civiques allaient s'abîmer +dans le panier de Sanson. Patience! vingt ans plus tard enverra les +mêmes mégères, aussi joyeuses, aussi richement vêtues, accoudées sur le +velours aux fenêtres des boulevards, et de leurs mains finement gantées +agitant des mouchoirs de batiste, on les verra, dis-je, accueillir par +des sourires et des baisers les soldats de l'invasion victorieuse. + +Quand le convoi fut arrivé à la hauteur de la maison Duplay, des femmes, +si l'on peut donner ce nom à de véritables harpies, firent arrêter les +charrettes et se mirent à danser autour, tandis que trempant un balai +dans un seau rempli de sang de boeuf, un enfant aspergeait de ce sang la +maison, où durant quatre ans Maximilien avait vécu adoré au milieu de sa +famille adoptive. Si ce fait atroce est exact[616], il était sans +portée, car à cette heure la maison de Duplay se trouvait veuve de tous +ceux qui l'avaient habitée: père, mère, enfants, tout le monde avait été +plongé déjà dans les cachots de la terreur thermidorienne[617]. Enfermée +à Sainte-Pélagie, avec des femmes de mauvaise vie, la malheureuse Mme +Duplay y fut en butte aux plus odieux traitements, et elle mourut tout à +coup le surlendemain, étranglée, dit-on, par ces mégères. Son crime +était d'avoir servi de mère au plus pur et au plus vertueux citoyen de +son temps. + +[Note 616: Ce fait est affirmé par Nougaret et par les auteurs de +l'_Histoire de la Révolution par deux amis de la liberté_, double +autorité également contestable. On aurait peine à croire à une aussi +horrible chose si l'on ne savait que les hommes de Thermidor étaient +capables de tout.] + +[Note 617: Lettre de Mme Le Bas au directeur de la _Revue de +Paris_, année 1844.] + +On raconte encore--est-ce vrai?--que lorsque le convoi des martyrs fut +arrivé au milieu de la rue ci-devant Royale, une femme jeune encore et +vêtue avec une certaine élégance s'accrocha aux barreaux de la +charrette, et vomit force imprécations contre Maximilien. J'incline à +croire que c'est là de la légende thermidorienne. Robespierre se +contenta de lever les épaules, avoue l'écrivain éhonté à qui nous +empruntons ce détail[618]. A ces vociférations de la haine le mépris et +le dédain étaient la seule réponse possible. Qu'importait d'ailleurs à +Maximilien ces lâches et stupides anathèmes? il savait bien que le vrai +peuple n'était pas mêlé à cette écume bouillonnante soulevée autour des +charrettes fatales. Le vrai peuple se tenait à l'écart, consterné. Parmi +les patriotes sincères beaucoup s'étaient laissé abuser par les +mensonges des Barras et des Vadier, au sujet des emblèmes royaux +trouvés, disait-on, en la possession de Robespierre,--qui ne sait avec +quelle facilité les fables les plus absurdes sont, en certaines +circonstances, accueillies par la foule?--beaucoup aussi gémissaient de +leur impuissance à sauver ce grand citoyen. Mais toute la force armée, +si disposée la veille à se rallier à la cause de Robespierre, avait +passé du côté des Thermidoriens; une masse imposante de troupes avait +été déployée, et il eût été difficile d'arracher aux assassins leur +proie. + +[Note 618: Desessarts, auteur d'un pamphlet cynique intitulé: _La +Vie, les Crimes et le Supplice de Robespierre et de ses principaux +complices_, p. 156 de la 1re édition.] + +Parvenus au lieu de l'exécution, les condamnés ne démentirent pas le +stoïcisme dont ils avaient fait preuve jusque-là; ils moururent tous +sans forfanterie et sans faiblesse, bravement, en gens qui défiaient +l'avenir et embrassaient la mort avec la sérénité d'une conscience pure +et la conviction d'avoir jusqu'au bout rempli leur devoir envers la +patrie, la justice et l'humanité. + +Par un raffinement cruel, on avait réservé Robespierre pour le dernier. +N'était-ce pas le tuer deux fois que d'achever sous ses yeux son frère +Augustin, ce pur et héroïque jeune homme, qu'on attacha tout mutilé sur +la planche. Un jour de plus, il mourait de ses blessures, les bêtes +féroces de Thermidor n'eurent pas la patience d'attendre. Maximilien +monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud. Quand il apparut, +sanglant et livide, sur la plate-forme où se dressait la guillotine, un +murmure sourd courut dans la foule. Soit barbarie, soit maladresse, +l'exécuteur s'y prit si brusquement en enlevant l'appareil qui couvrait +la blessure de la victime qu'il lui arracha, dit-on un cri déchirant. Un +instant après, la tête de Robespierre tombait[619]. Fervent royaliste, +le bourreau dut tressaillir d'aise, car il sentait bien qu'il venait +d'immoler la Révolution et de décapiter la République dans la personne +d'un de ses plus illustres représentants. Robespierre avait trente-cinq +ans et deux mois[620]. + +[Note 619: «Ce grand homme n'était plus», a écrit M. Michelet, t. +VII. p. 520. Et un peu plus loin: «Nous n'avons pas à raconter l'aveugle +réaction qui emporta l'Assemblée.... L'horreur et le ridicule y luttent +à force égale. La sottise des Lecointre, l'inepte fureur des Fréron, la +perfidie mercenaire des Tallien, encourageant les plus lâches, une +exécrable comédie commença, d'assassinats lucratifs au nom de +l'humanité, la vengeance des hommes serviles massacrant les +patriotes....» + +Les quelques pages consacrées par M. Michelet à la fin de Robespierre +sont vraiment d'une beauté poignante, mais c'est en même temps la plus +amère critique qui puisse être faite de son livre. Pour nous, après +avoir signalé les contradictions, les erreurs accumulées dans une oeuvre +qui a contribué à égarer beaucoup d'esprits, nous ne pouvons que nous +féliciter de voir l'illustre écrivain aboutir à une conclusion qui est +la nôtre.] + +[Note 620: Robespierre et ses compagnons d'infortune furent enterrés +derrière le parc de Monceau, dans un terrain où il y eut longtemps un +bal public. Après la Révolution de 1830, de généreux citoyens firent +faire des fouilles dans cet endroit pour retrouver les restes du grand +martyr de Thermidor, mais ces recherches sont restées infructueuses. +Depuis, en défonçant ce terrain pour le passage du boulevard +Malesherbes, on a découvert les ossements des victimes de cette époque, +auxquelles la démocratie doit bien un tombeau.] + + + + +XIV + + +A l'heure où cette terrible tragédie se jouait sur la place de la +Révolution, la Convention nationale prenait soin de bien déterminer +elle-même le sens du sanglant coup d'État. Se fiant au langage tenu par +certains conjurés pour attirer à eux les gens de la droite, nombre de +gens parlaient hautement d'ouvrir les portes des prisons à toutes les +personnes détenues pour crime ou délit contre-révolutionnaire. Mais, +afin qu'il n'y eût pas de méprise possible, Barère, qui ne craignit pas +de présenter comme un mouvement royaliste la résistance de la Commune, +s'écria, parlant au nom des comités de Salut public et de Sûreté +générale: «... Quelques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence, +comme si le gouvernement révolutionnaire n'avait pas repris plus +d'empire par la révolution même dont il avait été l'objet, comme si la +force du gouvernement révolutionnaire n'était pas centuplée, depuis que +le pouvoir, remonté à sa source, avait donné une âme plus énergique et +des comités mieux épurés. De l'indulgence! il n'en est que pour l'erreur +involontaire, mais les manoeuvres des aristocrates sont des forfaits, et +LEURS ERREURS NE SONT QUE DES CRIMES». L'Assemblée décréta l'impression +du rapport de Barère et l'envoi de ce rapport à tous les +départements[621]. + +[Note 621: _Moniteur_ du 12 thermidor (30 juillet 1794).] + +Robespierre, lui, s'était plaint amèrement qu'on portât la terreur dans +toutes les conditions, qu'on rendit la Révolution redoutable au peuple +même, qu'on érigeât en crimes des préjugés incurables ou des erreurs +invétérées et l'on venait de le tuer. Toute la moralité du 9 thermidor +est là. + +Vingt-deux victimes, sans compter Le Bas, ne suffisaient pas à apaiser +la soif de sang dont étaient dévorés les vainqueurs: soixante-dix furent +encore traînées le lendemain à l'échafaud, et douze le surlendemain, 12 +thermidor. C'étaient en grande partie des membres du conseil général, +dont la plupart ne connaissaient Robespierre que de nom et s'étaient +rendus à la Commune sans même savoir de quoi il s'agissait. + +Cent cinq victimes auxquelles il convient de joindre Coffinhal, arrêté +et guillotiné quelques jours plus tard, tel fut le bilan de 9 thermidor +et telle fut l'immense tuerie par laquelle la terreur blanche inaugura +son règne. On ne vit jamais plus effroyable boucherie. Ah! certes, la +Révolution avait déjà coûté bien des sacrifices à l'humanité, mais les +gens qu'avait jusqu'alors condamnés le tribunal étaient, pour la plus +grande partie, ou des ennemis déclarés de la Révolution, ou des fripons, +ou des traîtres; cette fois, c'étaient les plus purs, les plus sincères, +les plus honnêtes patriotes que venait de frapper la hache +thermidorienne. Cent quatre-vingt-onze personnes furent poursuivies; on +n'épargna ni femmes ni enfants[622]. Mme de Chalabre végéta longtemps en +prison. Quel était son crime? Elle avait été l'amie de Robespierre. + +[Note 622: Voy. _Liste des noms et domiciles des individus +convaincus ou prévenus d'avoir pris part à la conjuration de l'infâme +Robespierre_, signée Guffroy, Espers, Courtois et Calés. In-8.] + +Et par qui tant de braves gens, tant d'excellents citoyens avaient-ils +été immolés ou se trouvaient-ils persécutés? Par les plus odieux et les +plus méprisables des hommes, par les Fouché, les Tallien, les Fréron, +les Rovère, les Courtois mêlés, par une étrange promiscuité, à une +partie de ceux qu'on est convenu d'appeler--singulière dérision--les +_modérés_. Étonnez-vous donc que dans les prisons et les +départements on ait frémi à la nouvelle de la chute de Robespierre! La +réaction seule dut s'ébattre de joie; sa cause était gagnée. + +Bonaparte, très fervent républicain alors, et dont la sûreté de coup +d'oeil, la haute intelligence et la perspicacité ne sauraient être +révoquées en doute, regarda la révolution du 9 thermidor comme un +malheur pour la France[623]. + +[Note 623: Voy., à ce sujet, les _Mémoires du duc de Raguse_, +«Il m'a dit à moi-même ces propres paroles», ajoute Marmont: «Si +Robespierre fût resté au pouvoir, il aurait modifié sa marche; il eût +rétabli l'ordre et le règne des lois. On serait arrivé à ce résultat +sans secousses, parce qu'on y serait venu par le pouvoir; on y prétend +marcher par une révolution, et cette révolution en amènera beaucoup +d'autres.» La prédiction s'est vérifiée: les massacres du Midi, exécutés +immédiatement au chant du _Réveil du Peuple_, l'hymne de cette +époque, étaient aussi odieux, aussi atroces, aussi affreux que tout ce +qui les avait devancés.» (P. 56.)] + +Les flatteurs ne manquèrent pas aux vainqueurs. Comme toujours, les +adresses d'adhésion affluèrent de toutes parts; prose et vers +célébrèrent à l'envi le guet-apens victorieux. Ceux-là même qui +n'eussent pas mieux demandé que d'élever un trône à Maximilien furent +les premiers à cracher sur sa mémoire. Comment, sans courir risque de +l'échafaud, aurait-on pu protester? Il est du reste à remarquer que la +plupart des adresses de félicitations parlent de Robespierre comme ayant +voulu attenter au gouvernement de la Terreur et se faire proclamer roi, +suivant l'expression de Thuriot[624]. Mais au milieu de ce concert +d'enthousiasme emprunté, de ces plates adulations murmurées aux oreilles +de quelques assassins, retentit une protestation indignée que l'histoire +ne doit pas oublier de mentionner. + +[Note 624: Voyez, pour les adresses d'adhésion et de félicitations, +les procès-verbaux de thermidor et de fructidor an II.] + +Ce fut une protestation toute populaire; elle se produisit d'une manière +naïve et touchante par la voix d'une pauvre femme de la campagne. Nous +avons rapporté ailleurs l'exclamation de cette jeune fermière qui, à la +nouvelle de la mort de Robespierre, laissa tomber à terre, de surprise +et de douleur, un jeune enfant qu'elle avait dans les bras, et s'écria +tout éplorée, en levant les yeux et les mains vers le ciel: «O qu'os nes +finit pol bounheur del paouré pople. On a tuat o quel que l'aimabo +tant.--Oh! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple, on a tué +celui qui l'aimait tant[625]!» + +[Note 625: Voy. notre _Histoire de Saint-Just_, p. 617 de la +1re édition. Ce fait a été rapporté par un témoin oculaire, l'illustre +Laromiguière, à M. Philippe Le Bas, de qui nous le tenons nous-mêmes.] + +Ce jour-là, on peut le dire, une simple fermière fut la conscience du +pays. Comme elle comprit bien la signification des événements qui +venaient de se passer! Ah! oui, c'en est fait, et pour longtemps, du +bonheur du pauvre peuple, car il n'est plus celui qui lui avait donné +toute sa jeunesse, tout son génie et tout son coeur. Elle est pour +jamais éteinte la grande voix qui si longtemps, dans la balance des +destinées de la démocratie, pesa plus que les armées de la coalition et +que les intrigues de la réaction. Les intérêts du peuple? On aura +désormais bien d'autres soucis en tête! Assez de privations et de +sacrifices! Allons à la curée tous les héros de Thermidor! +Enrichissez-vous, mettez la République en coupe réglée; volez, pillez, +jouissez. Et si par hasard le peuple affamé vient un jour troubler vos +orgies en vous réclamant la Constitution et du pain, répondez-lui à +coups d'échafaud; vous avez pour vous le bourreau et les prétoriens. +N'ayez pas peur, car il n'est plus celui qu'on appelait l'Incorruptible +et qui avait fait mettre la probité à l'ordre du jour, car il est glacé +pour toujours ce coeur affamé de justice qui ne battit jamais que pour +la patrie et la liberté. + +Certes, les idées et les doctrines dont il a été le plus infatigable +propagateur et le plus fidèle interprète, ces grandes idées de liberté, +d'égalité, d'indépendance, de dignité, de solidarité humaine qui forment +la base même de la démocratie, et dont l'application fut à la veille de +se réaliser de son vivant, ont trouvé un refuge dans une foule de coeurs +généreux, mais elles ont cessé depuis lors d'être l'objectif des +institutions politiques. On voit donc combien il est difficile et +surtout combien il serait souverainement injuste de faire l'histoire des +idées sans celle des hommes, puisque la destinée des premières est si +intimement liée à la destinée de ceux-ci. Et pour en revenir à +Robespierre, ce sera, à n'en point douter, l'étonnement des siècles +futurs qu'on ait pu si longtemps mettre les ténèbres à la place de la +lumière, le mensonge à la place de la vérité, et qu'à l'aide des +artifices les plus grossiers, des calomnies les plus saugrenues, on soit +parvenu à tromper ainsi les hommes sur une des plus puissantes +individualités qu'ait produites la Révolution française. La faute en a +été jusqu'ici au peu de goût d'une partie du public pour les lectures +sérieuses; on s'en est tenu à la tradition, à la légende, aux narrations +superficielles; cela dispensait d'étudier. Et puis, ajoutez la force des +préjugés; on ne renonce pas aisément à des erreurs dont on a été +longtemps le jouet. Plus d'un, forcé de s'avouer vaincu par la puissance +de la vérité, ne vous en dit pas moins, en hochant la tête: «C'est égal, +vous ne ferez pas revenir le monde sur dés idées préconçues». + +Aussi, en présence du triomphe persistant des préventions, de la +mauvaise foi et de l'ignorance, et quand on voit ce Juste poursuivi +encore des malédictions de tant de personnes abusées, on est saisi de je +ne sais quel trouble, on se sent, malgré soi, défaillir; on se demande, +effaré, si l'humanité vaut la peine qu'on s'occupe d'elle, qu'on lui +sacrifie ses veilles, son génie, ses vertus, ce qu'on a de meilleur en +soi; si la fraternité n'est pas un vain mot, et s'il ne vaut pas mieux, +suivant l'expression d'un grand poète de nos jours: + + Laisser aller le monde à son courant de boue. + +Mais non, il ne faut ni douter des hommes ni se décourager de faire le +bien pour quelques injustices passagères que réparera l'avenir. La +postérité, je n'en doute pas, mettra Maximilien Robespierre à la place +d'honneur qui lui est due parmi les martyrs de l'humanité, et nous +serons trop payé, pour notre part, de tant d'années de labeur consacrées +à la recherche de la vérité, si nous avons pu contribuer à la +destruction d'une iniquité criante. + +Ceux qui ont suivi avec nous, pas à pas, heure par heure, l'austère +tribun, depuis le commencement de sa carrière, peuvent dire la pureté de +sa vie, le désintéressement de ses vues, la fermeté de son caractère, la +grandeur de ses conceptions, sa soif inextinguible de justice, son +tendre et profond amour de l'humanité, l'honnêteté des moyens par +lesquels il voulut fonder en France la liberté et la République. + +Est-ce à dire pour cela qu'il ne se soit pas trompé lui même en +certaines circonstances? Certes, il serait insensé de le soutenir. Il +était homme; et, d'ailleurs, les fautes relevées par nous-même à sa +charge, d'autres les eussent-ils évitées? C'est peu probable. + +Sans doute, nous aurions aimé qu'échappant à la tradition girondine, il +eût énergiquement défendu le principe de l'inviolabilité des membres de +la Représentation nationale; mais, outre qu'au milieu des passions +déchaînées il se fût probablement épuisé en vains efforts, il faut tenir +compte des temps extraordinaires où il a vécu, et surtout lui savoir gré +de ce qu'à l'heure de sa chute il mérita l'honneur de s'entendre +reprocher comme un crime d'avoir élevé la voix en faveur de Danton et de +Camille Desmoulins. + +Un jour, c'est notre plus chère espérance et notre intime conviction, +quand les ténèbres se seront dissipées, quand les préventions se seront +évanouies devant la vérité, quand l'histoire impartiale et sereine aura +décidément vaincu la légende et les traditions menteuses, Robespierre +restera, non seulement comme un des fondateurs de la démocratie, dont il +a donné la véritable formule dans sa Déclaration des droits de l'homme, +mais, ce qui vaut mieux encore, comme un des plus grands hommes de bien +qui aient paru sur la terre. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PREFACE. + + +CHAPITRE PREMIER + +Enfance et jeunesse de Robespierre.--Ses succès au barreau.--Son goût +pour les lettres.--La société des Rosati.--Discours sur les peines +infamantes.--L'éloge de Gresset.--Robespierre est nommé député aux +États-Généraux.--Le suffrage universel.--Juifs et comédiens.--Popularité +de Robespierre.--La pétition Laclos.--Robespierre chez Duplay. +--Triomphe de Robespierre.--Discussion sur la guerre.--Dumouriez +aux Jacobins.--Le bonnet rouge.--Le 10 août.--Les massacres de +septembre.--L'accusation de dictature.--Lutte entre la Gironde et la +Montagne.--Le tribunal révolutionnaire.--Les 31 mai et 2 juin.--Les 73 +girondins sauvés par Robespierre.--Voix d'outre-tombe.--Le colossal +effort de la France.--Lutte en faveur de la tolérance religieuse. +--Maladie de Robespierre.--Fin de l'hébertisme.--Les Dantonistes +sacrifiés.--Effet de la mort des Dantonistes.--Hoche et Robespierre. +--Reconnaissance de l'Être suprême. + + +CHAPITRE DEUXIÈME + +Le lendemain de la Fête de l'Être suprême.--Projet d'arrêter la +Terreur.--La commission d'Orange.--Les commissions populaires.--La loi +de prairial.--Dénégations mensongères.--Séance du 22 prairial à la +Convention.--Protestation de Bourdon (de l'Oise).--Fausses +interprétations.--Bourdon apostrophé.--Tallien pris en flagrant délit de +mensonge.--Mensonge historique.--Deux lettres de Tallien.--Sa mission à +Bordeaux.--Thérézia Cabarrus et Tallien.--Fouché, le futur duc +d'Otrante.--Robespierre lui demande compte du sang versé par le +crime.--Séance du 23 prairial aux Jacobins.--Les conjurés de +Thermidor.--Prétendues listes de proscrits. + + +CHAPITRE TROISIÈME + +Affaire des chemises rouges.--La famille Saint-Amaranthe.--Affaire de +Catherine Théot.--Que Robespierre ne déserta point le comité.--De sa +retraite toute morale.--Le bureau de police générale.--Rapports avec le +tribunal révolutionnaire.--Fouquier-Tinville et Robespierre.--Trames +contre Robespierre.--La proclamation du duc d'York.--Explications aux +Jacobins.--Appel à la justice et la probité.--Violente apostrophe contre +Fouché. + + +CHAPITRE QUATRIÈME + +Situation de la République en Thermidor.--Participation de Robespierre +aux affaires.--La pétition Magenthies.--Plaintes des amis de +Robespierre.--Joseph Le Bon et Maximilien.--Tentatives pour sortir de la +Terreur.--Comment on est parvenu à noircir Robespierre.--Les deux amis +de la liberté.--Le rapport du représentant Courtois.--Cri de +Choudieu.--Les fraudes thermidoriennes.--Une lettre de Charlotte +Robespierre.--Question de l'espionnage. + + +CHAPITRE CINQUIÈME + +Lâchetés et apostasies.--Rares exemples de fidélité.--Moyens d'action de +la calomnie.--Les continuateurs de Courtois.--Rouget de Lisle et +Robespierre.--Les vaincus au théâtre.--L'historien Montjoie.--Le +véritable sentiment populaire.--L'opinion de Boissy-d'Anglas. +--Hésitation du comité de Salut public.--Cri d'indignation.--De Carnot +et de Robespierre.--L'accusation de dictature.--Protestation de +Saint-Just.--Manoeuvres thermidoriennes.--Vadier aux Madelonnettes.--Les +conjurés et les députés de la droite.--Lettres anonymes.--Inertie de +Robespierre.--Ses alliés.--Le général Hanriot.--Séances des comités les +4 et 5 thermidor.--Avertissement de Saint-Just. + + +CHAPITRE SIXIÈME + +Sortie de Couthon contre les conjurés.--Une pétition des Jacobins. +--Justification de Dubois-Crancé.--Réunion chez Collot-d'Herbois. +--Robespierre la veille du 8 thermidor.--Discours testament.--Vote de +l'impression du discours.--Vadier à la tribune.--Intervention de +Cambon.--Billaud-Varenne et Panis dans l'arène.--Fière attitude de +Robespierre.--Sa faute capitale.--Remords de Cambon.--Séance du 8 +thermidor aux Jacobins.--David et Maximilien.--Tentative suprême auprès +des gens de la droite.--Nuit du 8 au 9 thermidor. + + +CHAPITRE SEPTIÈME + +Un mot de Bourdon (de l'Oise).--Cause du succès de la faction.--Séance +du 9 thermidor.--Tallien à la tribune.--La parole ôtée à +Robespierre.--Rapport de Barère.--L'accusation de Billaud-Varenne.--Cri +de Garnier (de l'Aube).--Le montagnard Louchet.--Les décrets +d'arrestation et d'accusation.--Dévouements sublimes.--Les proscrits à +la barre.--Réunion de la Commune.--La dernière charrette.--L'arrestation +d'Hanriot.--Mesures prises par les comités.--Attitude des Jacobins. +--Mouvement des sections.--Conseil exécutif provisoire.--Délivrance des +députés détenus.--Robespierre à la Commune.--Il s'oppose à l'insurrection. +--Le décret de mise hors la loi.--Appel à la section des Piques. +--Proclamation conventionnelle.--Assassinat de Robespierre.--Mort de Le +Bas.--Longue agonie de Maximilien.--Le tribunal révolutionnaire à la +barre.--Exécution de Robespierre et de ses amis.--Moralité du 9 +thermidor.--Conclusion. + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, THERMIDOR *** + +This file should be named 8thmr10.txt or 8thmr10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8thmr11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8thmr10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05 + +Or /etext04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, +91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + + PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION + 809 North 1500 West + Salt Lake City, UT 84116 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart +through the Project Gutenberg Association (the "Project"). +Among other things, this means that no one owns a United States copyright +on or for this work, so the Project (and you!) can copy and +distribute it in the United States without permission and +without paying copyright royalties. Special rules, set forth +below, apply if you wish to copy and distribute this eBook +under the "PROJECT GUTENBERG" trademark. + +Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market +any commercial products without permission. + +To create these eBooks, the Project expends considerable +efforts to identify, transcribe and proofread public domain +works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any +medium they may be on may contain "Defects". Among other +things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other +intellectual property infringement, a defective or damaged +disk or other eBook medium, a computer virus, or computer +codes that damage or cannot be read by your equipment. + +LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES +But for the "Right of Replacement or Refund" described below, +[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may +receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims +all liability to you for damages, costs and expenses, including +legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR +UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT, +INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE +OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE +POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES. + +If you discover a Defect in this eBook within 90 days of +receiving it, you can receive a refund of the money (if any) +you paid for it by sending an explanatory note within that +time to the person you received it from. If you received it +on a physical medium, you must return it with your note, and +such person may choose to alternatively give you a replacement +copy. If you received it electronically, such person may +choose to alternatively give you a second opportunity to +receive it electronically. + +THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS +TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT +LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A +PARTICULAR PURPOSE. + +Some states do not allow disclaimers of implied warranties or +the exclusion or limitation of consequential damages, so the +above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you +may have other legal rights. + +INDEMNITY +You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation, +and its trustees and agents, and any volunteers associated +with the production and distribution of Project Gutenberg-tm +texts harmless, from all liability, cost and expense, including +legal fees, that arise directly or indirectly from any of the +following that you do or cause: [1] distribution of this eBook, +[2] alteration, modification, or addition to the eBook, +or [3] any Defect. + +DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm" +You may distribute copies of this eBook electronically, or by +disk, book or any other medium if you either delete this +"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg, +or: + +[1] Only give exact copies of it. Among other things, this + requires that you do not remove, alter or modify the + eBook or this "small print!" statement. You may however, + if you wish, distribute this eBook in machine readable + binary, compressed, mark-up, or proprietary form, + including any form resulting from conversion by word + processing or hypertext software, but only so long as + *EITHER*: + + [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and + does *not* contain characters other than those + intended by the author of the work, although tilde + (~), asterisk (*) and underline (_) characters may + be used to convey punctuation intended by the + author, and additional characters may be used to + indicate hypertext links; OR + + [*] The eBook may be readily converted by the reader at + no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent + form by the program that displays the eBook (as is + the case, for instance, with most word processors); + OR + + [*] You provide, or agree to also provide on request at + no additional cost, fee or expense, a copy of the + eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC + or other equivalent proprietary form). + +[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this + "Small Print!" statement. + +[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the + gross profits you derive calculated using the method you + already use to calculate your applicable taxes. If you + don't derive profits, no royalty is due. Royalties are + payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation" + the 60 days following each date you prepare (or were + legally required to prepare) your annual (or equivalent + periodic) tax return. Please contact us beforehand to + let us know your plans and to work out the details. + +WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO? +Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of +public domain and licensed works that can be freely distributed +in machine readable form. + +The Project gratefully accepts contributions of money, time, +public domain materials, or royalty free copyright licenses. +Money should be paid to the: +"Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +If you are interested in contributing scanning equipment or +software or other items, please contact Michael Hart at: +hart@pobox.com + +[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only +when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by +Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be +used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be +they hardware or software or any other related product without +express permission.] + +*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END* + diff --git a/old/8thmr10.zip b/old/8thmr10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ed48616 --- /dev/null +++ b/old/8thmr10.zip |
