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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:36 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan - 01
+
+Author: Michel Zévaco
+
+Release Date: August 17, 2004 [EBook #13207]
+[Last updated: May 17, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+MICHEL ZÉVACO
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+Les Pardaillan
+
+
+
+
+I
+
+LES DEUX FRÈRES
+
+La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage.
+Près d'une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un
+grand vieillard à tête blanche; une de ces rudes physionomies comme en
+portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du
+temps du roi François I.
+
+Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des
+Montmorency, qui dressait au loin dans l'azur l'orgueil de ses tours
+menaçantes.
+
+Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible comme une silencieuse
+imprécation gonfla sa poitrine; il demanda:
+
+--Ma fille?... Où est ma fille?...
+
+Une servante, qui rangeait la salle, répondit:
+
+--Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.
+
+--Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre
+est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur
+la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est toi...
+
+Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir
+accroupi sur la colline.
+
+--Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la puissance qui m'a
+brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute
+une contrée, j'en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble
+coin de terre que m'a laissé la rapacité du Connétable!... Que dis-je,
+insensé! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce
+dernier refuge!...
+
+Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce
+visage désespéré.
+
+Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de noir, entrait et
+s'inclinait devant lui!...
+
+--Enfer!... Le bailli de Montmorency!...
+
+--Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens de recevoir de mon
+maître le connétable un papier que j'ai ordre de vous communiquer à
+l'instant: ce papier que voici, c'est la copie d'un arrêt du Parlement
+de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet an 1553. L'arrêt porte
+que vous occupez indûment le domaine de Margency; que le roi Louis XII
+outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui
+doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu'il vous est enjoint
+de restituer castel, hameau, prairies et bois.
+
+Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement,
+une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et sa voix tremblante
+s'éleva:
+
+--O mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre François Ier!
+sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur
+quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez,
+sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé
+parcourant les routes de l'Ile-de-France pour mendier un morceau de
+pain!
+
+Devant ce désespoir, le bailli trembla.
+
+Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula,
+gagna la porte et s'enfuit.
+
+Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre
+déchirante:
+
+--Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est sans abri! Ma Jeanne
+est sans pain! Montmorency! malédiction sur toi et toute ta race.
+
+La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis
+XII appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son
+ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie.
+Dans l'effondrement de sa fortune, il s'était réfugié dans cette pauvre
+terre enclavée dans les domaines du connétable.
+
+Maintenant, c'était fini! L'arrêt du Parlement, c'était, pour Jeanne de
+Piennes et son père, la misère honteuse.
+
+Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d'une exquise élégance,
+elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une
+émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage,
+à une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.
+
+Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la
+même heure.
+
+Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s'appuyait
+Margency. Sous un bois, Jeanne, oppressée, une main sur son coeur, se
+mit à marcher rapidement en murmurant:
+
+--Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai!... je
+dirai ce secret terrible... et si doux!
+
+Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacèrent. Une bouche
+frémissante chercha sa bouche:
+
+--Toi, enfin! Toi, mon amour...
+
+--Mon François! mon cher seigneur!...
+
+--Mais qu'as-tu, mon aimée? Tu trembles...
+
+Il se pencha, l'enlaça d'une étreinte plus forte.
+
+--C'était un beau grand garçon au regard droit, au visage doux, au front
+haut et calme.
+
+Or, ce jeune homme s'appelait François de Montmorency!... Oui! c'était
+le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d'arracher au seigneur de
+Piennes le dernier lambeau de sa fortune!
+
+Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l'âme
+s'épandait en mystérieux effluves.
+
+Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle s'arrêtait, prêtait
+l'oreille et murmurait:
+
+--On nous suit... on nous épie... as-tu entendu?
+
+--Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour...
+
+--François! François! oh! j'ai peur...
+
+--Peur? Chère aimée! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l'heure
+bénie où notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à
+la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection.
+Que crains-tu? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux
+pères, je la briserai!...
+
+--Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si ce bonheur ne m'était
+pas réservé, je serais heureuse encore d'être à toi tout entière. Oh!
+aime-moi, aime-moi, mon François! car un malheur est sur ma tête!
+
+--Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire
+que tu ne sois ma femme!
+
+Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près...
+
+--Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t'agite,
+confie-la à ton amant... ton époux.
+
+--Oui, oui!... ce soir. Ecoute, à minuit, je t'attendrai... chez ma
+bonne nourrice... il faut que tu saches!...
+
+--A minuit, donc, bien-aimée...
+
+--Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir...
+
+--Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner.
+Puis François de Montmorency s'élança, disparut sous les fourrés.
+
+Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même place, émue, palpitante.
+
+Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint
+très pâle: quelqu'un était devant elle--un homme d'une vingtaine
+d'années, figure violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un
+cri d'épouvanté:
+
+--Vous, Henri! vous!
+
+--Moi, Jeanne! Il paraît que je vous effraie! Par la mort-dieu, n'ai-je
+donc pas le droit de vous parler,... comme lui... comme mon frère!
+
+Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire:
+
+--Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est moi Jeanne! moi
+qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu! Tout! vos baisers et vos
+étreintes! Tout, vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir
+comme un damné! Et maintenant, écoutez-moi! Sang du Christ, ne vous
+ai-je pas le premier déclaré mon amour? Est-ce que je ne vaux pas
+François?
+
+--Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un
+frère... le frère de celui à qui j'ai donné ma vie. Et il faut que mon
+affection pour vous soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot à
+François...
+
+--Ah! c'est plutôt pour lui épargner une inquiétude! Mais dites-lui
+que je vous aime! Qu'il vienne, les armes à la main, me demander des
+comptes!
+
+--C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont odieuses, et j'ai besoin de
+toutes mes forces pour me souvenir encore que vous êtes son frère!
+
+--Son frère?... Son rival! Réfléchissez, Jeanne!
+
+Le jeune homme grinça des dents, et haleta:
+
+--Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez donc!... Vous vous
+taisez?... Ah! prenez garde!
+
+--Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule!
+
+Henri frissonna.
+
+--Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous m'entendez?... Au
+revoir... et non adieu!...
+
+Alors ses yeux s'injectèrent. Il eut un geste violent, secoua la tête
+comme un sanglier blessé et se rua à travers la forêt.
+
+--Puisse-je être seule frappée! balbutia Jeanne.
+
+Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu, de lointain,
+d'inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son être. D'un
+geste instinctif, elle porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux;
+prise d'une terreur folle, elle bégaya:
+
+--Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule! mais il y a en
+moi un être qui vit et veut vivre!
+
+
+II
+
+MINUIT!
+
+Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient sur la vallée
+de Montmorency. Onze heures sonnèrent lentement au clocher de Margency.
+
+Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter les coups, cessant
+d'actionner son rouet!... Elle murmura:
+
+--Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père paraissait-il
+bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, m'a-t-il serrée sur son
+coeur? Comme il était pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son
+secret...
+
+Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une mante et, poussant
+la porte, marcha vers une maison paysanne située à cinquante pas.
+
+Comme elle longeait une haie toute parfumée de rosés sauvages, il lui
+sembla qu'une ombre, une forme humaine, se dressait de l'autre côté de
+la haie.
+
+--François!... appela-t-elle, palpitante.
+
+Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit son
+chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la
+demeure du seigneur de Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et
+l'homme, rudement, frappa.
+
+Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas lents, le dos
+voûté, il se promenait dans la salle, l'esprit tendu dans une recherche
+affreuse: qu'allait devenir sa Jeanne!
+
+Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa morne promenade, et
+l'immobilisa dans l'attente pantelante d'une dernière catastrophe.
+
+Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...
+
+Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa
+gorge... Celui qui frappait, c'était un fils de l'implacable ennemi,
+c'était Henri de Montmorency!
+
+Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une panoplie, décrocha
+deux épées, les jeta sur la table.
+
+Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.
+
+D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées.
+
+Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la main du vieillard.
+
+--Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d'une voix
+démente; pour quoi faire? Je vous tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de
+haine contre vous, moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous
+ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, vous avez
+perdu votre gouvernement; de riche et puissant que vous étiez, vous êtes
+pauvre et misérable!...
+
+--Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le vieux capitaine.
+
+--Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce que je sais que tu
+dois aux Montmorency la misère qui t'accable! Oui, c'est parce que je
+connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il
+pas un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la maîtresse de
+François de Montmorency!...
+
+Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux.
+Ses pupilles se dilatèrent. Sa main se leva pour une insulte suprême.
+Henri de Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main et la
+serra à la broyer.
+
+--Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis que ta fille, à
+cette minute même, est dans les bras de mon frère! Viens! viens!
+
+Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de Jeanne fut
+violemment entraîné par le jeune homme qui, d'un coup de pied, ouvrit
+la porte: l'instant d'après, tous deux étaient devant la chambre de
+Jeanne... Cette chambre était vide!...
+
+Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et
+sa clameur désespérée traversa lamentablement le silence de la nuit.
+
+Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à
+regagner la salle... Henri s'était enfui dans la nuit, comme dut jadis
+s'enfuir Caïn.
+
+Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison paysanne. Le premier
+coup de minuit sonna: au détour du sentier, à trois pas d'elle, François
+apparut...
+
+Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle fut dans ses bras.
+L'étreinte fut presque violente: ils s'aimaient vraiment de toute leur
+âme.
+
+--Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont
+comptées ce soir. Un cavalier vient d'arriver au manoir, devançant mon
+père d'une heure: il faut que le connétable me trouve au château...
+Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le secret qui t'oppresse.
+Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c'est un époux qui
+t'écoute...
+
+--Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de bonheur...
+
+--Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom glorieux et sans tache
+jusqu'à ce jour!
+
+--Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...
+
+Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler...
+elle cherchait la parole d'aveu...
+
+A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible agonie déchira le
+silence des choses...
+
+--C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. François!
+François! on égorge mon père!...
+
+Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit à courir; en
+quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la
+fenêtre ouvertes... Un instant plus tard, elle était dans la salle: son
+père râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de
+sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras...
+
+--Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne!
+
+Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.
+
+Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, il ne fut pas besoin
+de paroles: elle comprit qu'il savait tout! Et inconsciente, elle avoua:
+
+--Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer encore!... Voyons,
+père, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite
+Jeanne meure à tes pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, si
+je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses bras... Oh! père...,
+si tu savais comme je l'aime!...
+
+A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes s'était redressé de
+toute sa hauteur. Sans répondre, il la conduisit jusqu'au seuil de la
+maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça:
+
+--Allez, je n'ai plus de fille!...
+
+Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge...
+
+A ce moment une voix chaude s'éleva soudain:
+
+--Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C'est
+votre fils qui vous le jure!
+
+En même temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de
+lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d'espoir insensé et que le
+seigneur de Piennes reculait en bégayant:
+
+--L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...
+
+Calme, sans un frémissement. François se courba.
+
+--Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?
+
+--Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! Qu'ai-je entendu?
+Est-ce une sanglante moquerie!...
+
+François saisit les mains de Jeanne:
+
+--Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François de Montmorency
+votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté
+encore.
+
+--Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc...
+
+--Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera
+toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J'attends, mon
+père, que vous prononciez le sort de ma vie...
+
+Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard, et déjà des paroles
+de bénédiction montaient à ses lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante
+traversa son cerveau:
+
+--Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il se rira de la fille
+comme il se rit du père!...
+
+--Décidez, monseigneur, reprit François.
+
+--Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.
+
+--Vous voulez épouser ma fille? dit alors le vieillard.
+
+Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le coeur de ce mourant. Un
+rayon de loyauté mâle et douce illumina son front. Et il répondit:
+
+--Dès demain, mon père! dès demain!...
+
+--Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai mort!...
+
+--Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bénir vos
+enfants.
+
+--Demain! râla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard! c'est
+fini... Je meurs maudit... désespéré!
+
+François regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison,
+réveillés, s'étaient rassemblés.
+
+Alors une sublime pensée descendit en lui.
+
+Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe à deux serviteurs
+de saisir le fauteuil où agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix
+solennelle s'éleva:
+
+--A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: votre chapelain
+peut dire sa première messe... ce sera celle de l'union des familles de
+Piennes et de Montmorency.
+
+--Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard.
+
+Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se fondit.
+
+Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le
+noble enfant de la race maudite!
+
+Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prêtre
+officiait à l'autel. Au premier rang se tenaient François et Jeanne.
+En arrière d'eux, dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le
+seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, trois hommes,
+les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique.
+
+Bientôt les anneaux furent échangés et les mains frémissantes des amants
+s'étreignirent.
+
+Puis l'officiant murmura une bénédiction:
+
+--François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant,
+vous êtes unis dans l'éternité...
+
+Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur de Piennes comme
+pour lui demander sa bénédiction, à lui.
+
+Un instant, il leur sourit...
+
+Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire demeura figé à
+jamais sur ses lèvres décolorées:
+
+Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...
+
+
+III
+
+LA GLOIRE DU NOM
+
+Une heure plus tard, François pénétrait dans le manoir de Montmorency...
+Il avait remis la jeune épousée toute en pleurs aux mains de la
+nourrice, confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans ses bras,
+il lui avait dit qu'il serait de retour près d'elle à la pointe du jour,
+dès qu'il aurait salué son père dont un cavalier lui avait annoncé
+l'arrivée.
+
+Lorsque François entra dans la salle des armes, il vit le connétable
+Anne de Montmorency assis dans un somptueux fauteuil surélevé de trois
+marches. Cinquante capitaines immobiles à ses côtés attendaient en
+silence.
+
+François n'avait pas vu son père depuis deux ans. Il s'avança jusqu'au
+pied du trône.
+
+Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un quart d'heure. Il
+était blême et tremblant.
+
+A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans?
+
+François de Montmorency ne vit pas le sanglant regard de son frère;
+profondément, il s'inclina devant le chef de famille. Le connétable,
+voyant la forte carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un
+sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles.
+
+Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible:
+
+--Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu'a subi l'empereur Charles Quint
+sous les murs de Metz, au dernier mois de décembre. Le froid et la
+maladie, en quelques jours, ont détruit sa grande armée de soixante
+mille hommes d'armes et reîtres... Tous nous jugeâmes alors que c'était
+la fin de l'Empire! L'Espagnol détruit, le huguenot écrasé par moi
+dans les pays de langue d'oc, la paix semblait assurée; et, tout ce
+printemps, Sa Majesté Henri II l'a passé en fêtes, danses et tournois...
+Le réveil est terrible!
+
+Le connétable ajouta plus sourdement:
+
+--Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner aux conquérants
+d'effroyables leçons ont infligé à Charles Quint une mémorable défaite!
+Oui, l'empereur a pleuré en abandonnant ses quartiers où il laissait
+vingt mille cadavres, quinze mille malades et quatre-vingts pièces
+d'artillerie!... Mais le voila qui relève la tête!
+
+--Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en est arrivée;
+l'empereur Charles Quint se prépare à envahir la Picardie et l'Artois!
+Cet homme de fer a constitué sa grande armée. Et à l'heure même où je
+parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte à marches forcées
+sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne prise, c'est la France envahie,
+vous entendez bien! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons décidé:
+mon armée se concentre sous Paris et partira dans deux jours. Mais, en
+attendant un corps de deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s'y
+enfermer et y lutter jusqu'à la mort pour arrêter l'ennemi.
+
+--Jusqu'à la mort! rugirent les capitaines.
+
+--Or continua le connétable, pour cette aventureuse expédition, il
+fallait un chef jeune, indomptable, téméraire. Ce chef, je l'ai
+choisi!... François, mon fils, c'est toi!...
+
+--Moi? s'exclama François avec un cri de désespoir.
+
+--Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et ton pays à la
+fois!... Deux mille cavaliers sont là! Revêts tes armes! Sois parti dans
+un quart d'heure! Va, et ne t'arrête plus que dans Thérouanne où il
+faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au manoir et le mettra
+en état de défense!
+
+Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang pour étouffer un rugissement de
+joie furieuse.
+
+--Jeanne est à moi! gronda-t-il au fond de lui-même.
+
+François, livide, fit un pas, et haleta:
+
+--Quoi! mon père! s'écria-t-il. Moi!... moi!...
+
+Les yeux hagards, l'âme convulsée, il eut l'atroce vision de Jeanne...
+de l'épouse... abandonnée...
+
+--Moi! répéta-t-il. Horreur!... Impossible!...
+
+Le connétable fronça les sourcils, et d'une voix rauque:
+
+--A cheval, François de Montmorency! à cheval!...
+
+--Mon père, écoutez-moi!... Deux heures! une heure! Je vous demande une
+heure! cria François.
+
+Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout debout.
+
+--Vous discutez les ordres du roi et de votre chef!
+
+--Une heure! mon père. Et je cours à la mort!...
+
+--Par le tonnerre du ciel! un mot encore, François de Montmorency... un
+seul... et, pour la gloire du nom que vous portez, je vous arrête de mes
+propres mains.
+
+L'outrage était formidable, François redressa la tête. Tout disparut
+de son esprit: amour, femme, rêve de bonheur. Et sa parole couvrit la
+parole du vieux chef:
+
+--Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu dire qu'un Montmorency
+recule! Pour la gloire du nom, j'obéis, mon père, je pars! Mais si je
+reviens vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible compte à
+régler. Adieu!...
+
+D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines épouvantés de cette
+provocation inouïe, de ce rendez-vous donné au maître tout-puissant des
+armées, au père!
+
+Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient un ordre
+d'arrestation.
+
+Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef, et ceux qui étaient
+près de lui l'entendirent murmurer:
+
+--C'est un Montmorency!
+
+Dix minutes plus tard, François était dans la cour d'honneur, cuirassé,
+harnaché, prêt à monter à cheval. Il se tourna vers un page:
+
+--Mon frère Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon frère.
+
+--Me voici, François!...
+
+Henri de Montmorency apparut dans la lumière des torches.
+
+François le saisit par la main, sans remarquer que cette main brûlait de
+fièvre.
+
+--Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi?
+
+--Qui te permet d'en douter?
+
+--Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre. Je pars, Henri, je pars
+pour ne plus revenir, peut-être... et je laisse derrière moi une immense
+détresse... Ecoute de toute ton âme; car de ta réponse va dépendre
+ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la fille du seigneur de
+Piennes...
+
+--Je la connais! répondit sourdement Henri.
+
+--Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et moi, nous nous
+aimons!...
+
+Henri étouffa un rugissement de rage.
+
+--Tais-toi, continua François. Ecoute jusqu'au bout. Depuis six mois,
+nous nous aimons; depuis trois mois, nous sommes l'un à l'autre; depuis
+deux heures, elle s'appelle Montmorency... comme moi!
+
+Une sorte de gémissement râla dans la gorge d'Henri.
+
+--Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François; ne t'exclame pas!
+Elle-même te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette
+nuit. Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre:
+le seigneur de Piennes est mort! Mort dans l'église même, tout à
+l'heure, en me jetant un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur
+le bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! Margency fait
+retour à la maison du connétable! Oh! Henri, Henri, ceci est affreux! Je
+laisse Jeanne seule au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu?
+me comprends-tu?
+
+--J'entends... je comprends!
+
+--Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le dépôt que je veux te
+confier? Me jures-tu de veiller sur la femme que j'aime et qui porte mon
+nom?...
+
+Henri frissonna longuement, mais il répondit:
+
+--Je te le jure!
+
+--Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse dans la maison de mon
+père, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras là
+pour la protéger, la défendre. Me le jures-tu?
+
+--Je te le jure!
+
+--Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable et tu lui
+imposeras la volonté de ton frère mort: que ma part du patrimoine mette
+à jamais ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une existence
+honorée. Me le jures-tu?
+
+--Je te le jure! répondit Henri pour la troisième fois.
+
+François l'étreignit alors dans ses bras en disant:
+
+--Tu as juré... souviens-toi!...
+
+A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête des deux mille
+cavaliers rassemblés sur une esplanade.
+
+Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante et désespérée que
+le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria:
+
+--En avant! Jusqu'à la mort!
+
+
+IV
+
+LE SERMENT FRATERNEL
+
+Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits de gala, les mains
+croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé,
+selon l'usage, au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de
+camp.
+
+Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de passer à veiller son
+père, se dirigeait vers la fenêtre qu'elle entrouvrit.
+
+A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.
+
+--Le voilà! s'écria la jeune femme.
+
+Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer passage à son cher
+François.
+
+Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, demeura pétrifiée,
+et un grand frisson glacial la parcourut: le frère de François parut.
+Henri de Montmorency fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête
+couverte, sans s'incliner.
+
+--Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j'ai juré de vous
+transmettre dès ce matin; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en
+pareil moment, à la place de celui que vous attendiez... François est
+parti cette nuit...
+
+Elle laissa échapper un faible gémissement.
+
+--Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientôt, sans
+doute?... aujourd'hui même, peut-être?
+
+--François ne reviendra pas!
+
+Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant.
+
+--La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l'honneur de
+se porter dans Thérouanne pour y arrêter l'armée de Charles Quint...
+Arrêter l'empereur avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir
+mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la pensée de mon
+frère: pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans
+l'alternative de désavouer un mariage qu'il regrette ou d'encourir la
+disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus
+glorieux.
+
+Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son père.
+
+Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur les genoux. Et,
+dans l'atroce douleur qui faisait bondir son coeur, dans la foudroyante
+catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout
+son désespoir.
+
+--Mon enfant!... mon pauvre enfant!...
+
+Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence
+d'Henri, oubliant son père mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout
+elle-même.
+
+--C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la femme. Ce soir, je
+partirai pour Thérouanne!...
+
+--Partir! vous! gronda le frère de François. Allons donc! vous n'y
+songez pas! traverser un pays envahi, des lignes ennemies!... Vous ne
+partirez pas!
+
+--Qui m'en empêchera?
+
+--Moi!
+
+Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna en lui. Il
+saisit la jeune femme dans ses bras, l'étreignit convulsivement, et
+d'une voix ardente:
+
+--Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! Trop lâche pour
+proclamer son amour, il ne vous aime donc pas! Mais moi,--moi, Jeanne!
+je vous adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et l'enfer, à
+poignarder mon père de mes mains, si mon père s'opposait à mon amour!
+Jeanne! ô Jeanne!
+
+Que François meure donc de la mort des faibles puisqu'il n'a pas su vous
+garder! Moi, je vous veux! moi, je vous revendiquerai devant l'univers!
+O Jeanne, un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un seul de
+vos regards sans colère me dira si je puis espérer...
+
+Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle
+les employait à se dégager de l'étreinte furieuse. Soudain, elle put
+s'arracher des bras de l'homme.
+
+Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la
+tension de son être, jeta un long regard sur Henri. Elle fit un pas. Son
+bras s'allongea. Son doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:
+
+--Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort!
+
+Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre,
+qu'il sembla apercevoir pour la première fois. D'un geste lent, il porta
+la main à son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce
+geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s'injectèrent de
+sang. Tout l'orgueil et toute la violence de sa race montèrent à son
+cerveau en une bouffée ardente:
+
+--Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et
+que seul, après mon père, j'ai le droit d'y demeurer couvert!
+
+--Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre.
+
+--Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement communiqué ici restitue
+Margency à notre maison, et je ne souffrirai pas qu'une vassale...
+
+Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à une cassette enfermant
+les papiers du mort, l'avait ouverte, avait déplié le premier parchemin
+qui s'offrait à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix
+s'élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs:
+
+--Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez tous!
+
+--Madame! voulut interrompre Henri.
+
+Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans
+de Margency.
+
+--Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange
+exaltation. Entrez tous! Et apprenez la nouvelle: je ne suis plus ici
+chez moi!...
+
+Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua.
+
+--N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus ici chez nous?
+N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce pas, père, que tu ne veux pas
+rester une minute de plus dans la maison de la race maudite?... Allons,
+vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n'est plus
+ici chez lui!
+
+Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune
+femme courait d'un serviteur à l'autre, les poussait avec une force
+irrésistible, les plaçait autour du lit de camp... et, quand la
+manoeuvre fut prête, elle fit un signe.
+
+Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur leurs épaules, et les
+autres se formèrent en cortège, avec de sourdes malédictions, Jeanne
+marchant en tête!...
+
+Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis
+Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n'entendit plus
+qu'un sourd murmure d'imprécations...
+
+Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son
+cheval et il s'enfuit...
+
+Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle avait ordonné de
+porter le corps, tomba à la renverse, écrasée. Presque aussitôt, une
+fièvre intense se déclara; elle perdit la connaissance des choses, et
+seul le délire témoigna qu'elle vivait encore.
+
+
+Henri passa une nuit terrible, avec des accès de honte humiliée, des
+accès de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il
+retourna à Margency, prêt à tout,--peut-être à un meurtre. Une nouvelle
+l'écrasa: Jeanne se mourait!
+
+Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne...
+
+Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une année atroce
+pendant laquelle sa passion s'exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit
+tout à coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée,
+que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que François avait
+disparu!...
+
+Mort peut-être?...
+
+Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, grandit et se fortifia
+l'abominable espoir...
+
+Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où quelques hommes
+d'armes exténués, amaigris, en lambeaux, passèrent par Montmorency et
+s'arrêtèrent au manoir.
+
+Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville incendiée, rasée, le
+grand massacre de la garnison...
+
+Quant au chef, quant à Montmorency, disparu!
+
+On l'avait vu un moment derrière une barricade que plus de trois mille
+assaillants attaquaient...
+
+Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder autour de la maison,
+attendant patiemment que Jeanne fût enfin guérie.
+
+Un jour--onze mois après le départ de son frère!--il aperçut enfin
+Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de
+son coeur, il comprit que l'amour était tout-puissant en lui.
+
+Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle
+serrait passionnément sur son sein.
+
+Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.
+
+Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir agir! C'était
+simple: enlever la jeune femme et l'emmener de force au manoir.
+
+En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui
+venait de mettre pied à terre.
+
+Henri pâlit...
+
+Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu'il était
+porteur d'une nouvelle qu'il devait croire heureuse...
+
+Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se dirigea vers lui et,
+d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:
+
+--Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera,
+après-demain, dans le manoir de ses pères. Il m'a fait l'honneur de
+m'envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frère...
+
+Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son frère se dressant
+en justicier, le frappant du coup mortel.
+
+Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé comme un boeuf à
+l'abattoir...
+
+
+V
+
+LOÏSE
+
+Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre
+chambre de paysans où on l'avait couchée, elle se débattit des jours et
+des nuits contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser
+folle.
+
+Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, et la fièvre avait
+disparu pour toujours. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait
+tout bas de vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... Elle
+seule le savait!
+
+Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.
+
+Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil
+d'octobre, doux comme un adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et
+voulut se lever.
+
+Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains
+à ses flancs en poussant un cri de détresse: la première douleur de
+l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure.
+
+La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, quand elle put soulever
+ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement
+de joie et d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre elle,
+sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses
+paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rosé comme
+une feuille de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement,
+l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant était là!...
+
+--C'est une fille! murmura la vieille nourrice.
+
+--Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.
+
+Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant à peine
+bouger.
+
+--Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu
+n'auras pas de père!...
+
+Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à
+se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce
+et d'harmonie.
+
+Chaque regard de la mère était une extase; chacune de ses paroles, un
+acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir
+seulement, à l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne
+parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et
+elle songeait à l'amant... à l'époux... au père!
+
+François!... le cher amant!... l'homme à qui elle s'était donnée sans
+restriction, tout entière!...
+
+Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, sous un prétexte de
+guerre?... Était-ce donc bien vrai qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne
+reviendrait plus?
+
+Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!...
+
+Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie
+tiède des larmes qui tombaient sur son front...
+
+L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s'éloignait jamais du
+jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa dernière rencontre
+avec Henri de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée de se
+trouver devant lui...
+
+Puis le printemps revint, très précoce.
+
+En mars, Loïse allait vers son sixième mois--les premiers bourgeons
+éclatèrent, et tout redevint radieux dans l'univers, excepté dans le
+coeur de la pauvre abandonnée.
+
+Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme
+allèrent couper du bois dans la forêt.
+
+Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable
+tendresse Loïse endormie sur le lit.
+
+Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre à ce moment
+entrouverte.
+
+Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la première pièce qui
+donnait sur la route, et une voix s'éleva, implorant la charité. Jeanne
+entra dans cette pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa
+besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant:
+
+--Allez en paix, bon frère!
+
+Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédiction, et
+finalement se retira.
+
+Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit
+où reposait Loïse.
+
+Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve à
+qui on arrache ses petits, un cri de mère enfin, jaillit de tout son
+être épouvanté:
+
+Loïse avait disparu!
+
+Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l'irrésistible rage d'un
+être qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée,
+rugissante, effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se
+déchira, s'ensanglanta.
+
+La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la maison... elle
+bondit, arriva haletante...
+
+Au milieu de la grande pièce, un homme était là, debout, livide,
+fatal... Henri de Montmorency!
+
+--Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures sinistres de ma vie!
+
+D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,--et d'une voix
+basse, rauque, rapide:
+
+--Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la cherchez! Eh bien,
+sachez ceci: votre fille, c'est moi qui l'ai! Je l'ai prise! Je la
+tiens! Malheur à elle si vous ne m'écoutez!
+
+--Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon!
+
+--Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute
+bien! si tu veux la revoir...
+
+La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa fureur se fondit. Elle se
+mit à supplier:
+
+--La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... Dites! oh! redites, par
+pitié! j'embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma
+fille! Rends-moi mon enfant!...
+
+--Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est aux mains d'un
+homme à moi. Un homme? Un tigre, si je veux, un esclave! Nous avons
+convenu ceci: écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: que je
+m'approche de cette fenêtre, que je lève ma toque en l'air, et l'homme
+prendra sa dague et l'enfoncera dans la gorge de l'enfant...
+
+Elle tomba à genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant
+crier grâce, ne pouvant pas.
+
+--Relève-toi! gronda-t-il.
+
+Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains
+tendues, suppliantes.
+
+--Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve.
+
+Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible et sublime...
+
+--Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh bien, il arrive!... Tu
+entends? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je
+mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis
+un seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, regarde...
+Voici François qui vient...
+
+Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussière accourait,
+comme poussé par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix
+frénétique:
+
+--Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!
+
+--François! François! hurla Jeanne délirante. A moi!
+
+D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenêtre et
+gronda:
+
+--C'est donc toi qui auras tué ta fille!
+
+--Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis!
+
+A cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et,
+haletant d'émotion, ivre de joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit
+les bras, murmurant:
+
+--Jeanne!... Ma bien-aimée!
+
+Mais ses bras, lentement, retombèrent.
+
+Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté.
+
+Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère épousée! Et elle
+était là, immobile, statue de l'effroi... du remords peut-être!...
+François fit trois pas rapides.
+
+--Jeanne! répéta-t-il.
+
+Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. Elle eut comme un
+sursaut de son être pour se jeter dans les bras de l'homme adoré. Son
+regard dément se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son
+bras se levait!...
+
+--Non! non, bégaya la mère.
+
+--Jeanne! répéta François dans un cri terrible.
+
+Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri.
+
+--Mon frère!...
+
+Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un silence effrayant.
+Alors, François, d'un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. Et
+grave, solennel comme un juge, triste comme un condamné, il parla:
+
+--Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui ne fût pour la femme à
+qui librement ce coeur s'est à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon
+nom. J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de bonheur...
+et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose me regarder!...
+
+Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L'effroyable
+supplice dépassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait!
+Elle adorait!
+
+Et pendant que son coeur la poussait aux bras de l'époux, de l'amant,
+ses yeux fixés sur l'infernal auteur du supplice s'attachaient
+invinciblement à la main qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!
+
+Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! Cette radieuse
+merveille de grâce et de beauté! Quoi! égorgée!
+
+Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang moussait au coin de ses
+lèvres: la malheureuse, pour étouffer le cri de son amour, se mordait
+les lèvres.
+
+A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se tourna à demi vers
+lui.
+
+Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante prête au funeste
+signal, d'une voix que sa tranquillité en cette épouvantable seconde
+rendait sinistre, il prononça:
+
+--Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir tout entière.
+
+--Parle! gronda François.
+
+--Cette femme..., dit Henri.
+
+--Cette femme... ma femme...
+
+--Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère!
+
+François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gémissement
+lointain, sans expression humaine.
+
+--Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t'a
+trahi. Et c'est pourquoi moi, ton frère, en ton lieu et place, je l'ai
+chassée comme on chasse une ribaude.
+
+L'accusation était capitale: la femme adultère était fouettée en place
+publique et pendue haut et court.
+
+La minute qui suivit l'accusation fut tragique.
+
+Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée à sa dague, la
+droite serrant la toque... le signal fatal!... Henri tenait sous son
+regard Jeanne et François;--il était calme en apparence, et roulait dans
+sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité éclatait.
+
+Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, se redressa.
+Pendant un instant inappréciable, l'amante fut plus forte en elle que
+la mère; une secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant
+électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en avant fébrile de
+tout son corps; à ce moment, le bras d'Henri commença de se lever... La
+malheureuse vit le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi de
+confus... et elle baissa la tête.
+
+Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut dompté, lorsqu'il
+fut sûr de ne pas saisir dans ses mains puissantes l'adultère et de
+l'étrangler, François marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute
+stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur ses lèvres
+blanches, quelque chose qui signifiait sans doute:
+
+--Est-ce vrai?
+
+Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence mortel, car elle
+espérait être tuée.
+
+--Est-ce vrai?
+
+Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. Non pas même à
+genoux, mais sur le sol, prostrée, se soulevant à grand effort sur une
+main, et dans un mouvement spasmodique, la tête toujours tournée vers
+Henri, et toujours son regard atroce de désespoir surveillant le geste
+assassin.
+
+Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut murmurer, car on
+n'entendit pas ses paroles:
+
+--Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien que je meurs pour que
+notre fille vive!...
+
+Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la violente palpitation
+des tempes indiquait seule la vie.
+
+François la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans
+doute regarder le paradis perdu puis il se retourna vers la porte, et
+sans un cri, sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu courbé.
+
+Henri le suivit,--à distance.
+
+Il ne s'inquiéta pas de Jeanne.
+
+Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas.
+
+Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle mourait, eh
+bien, il avait du moins arraché de son esprit l'atroce tourment de la
+jalousie.
+
+Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu'Henri comprit
+toute l'étendue de sa haine contre son frère. Il le voyait écrasé... et
+il ne se sentit pas satisfait.
+
+Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François souffrît
+exactement la souffrance qu'il avait endurée, la même!...
+
+Et il le suivait avec une patience de chasseur.
+
+François ne fut pas étonné de voir son frère. Et simplement, comme s'il
+eût continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda:
+
+--Raconte-moi comment ces choses se sont passées.
+
+--A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi d'un mal que rien ne
+peut guérir... rien!
+
+--Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement
+François. La mort de l'homme!....
+
+--Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange
+brilla dans ses yeux.
+
+--Tu le veux?
+
+--Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de veiller sur elle... oh!
+tais-toi!... pas de reproche, pas de récrimination de ma part! Mais toi,
+tu me dois un récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me dois
+cela, Henri!
+
+--J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de
+Piennes témoigna à l'homme combien peu elle vous regrettait!...
+
+--L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...
+
+--Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant votre départ, l'homme
+avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous
+que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité
+de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!
+
+--Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant que l'heure est
+venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer:
+j'affirme... Dès avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l'homme
+avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne fûtes que le second!
+
+Un rugissement gronda dans la poitrine de François.
+
+--Parle...
+
+--J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre
+l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. Ils étaient libres désormais.
+Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut
+heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce furent des nuits
+de délices... L'homme vous tenait de près, monseigneur! le jour où il
+apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était
+satisfaite; il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût souillée plus
+longtemps: il chassa l'adultère; il chassa la ribaude!
+
+François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus profond, plus
+insondable qu'il n'avait cru. Le regard qu'il attacha sur Henri fut
+celui d'un fou... Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la
+haine, la parole sifflante, acheva:
+
+--Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon seigneur mon frère?
+Le voici! L'amant de Jeanne de Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de
+Montmorency...
+
+
+VI
+
+PARDAILLAN
+
+Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en menaçant Jeanne de
+faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l'enfant était aux mains
+d'un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien
+réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la
+pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal.
+
+Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était
+d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la
+seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux
+branches. La branche aînée fournit à l'histoire quelques noms connus:
+une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d'Antin, qui a
+donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche
+dont un autre rameau se rattacha à la famille de Comminges.
+
+La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien
+contre sa pauvreté; mais quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle
+se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté
+la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui,
+bientôt, fera son apparition dans ce récit.
+
+Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une cinquantaine d'années,
+un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats
+d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays
+voisins, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...
+
+Le connétable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays
+d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs
+de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le
+donna à son fils Henri.
+
+Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l'Artois et que
+François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de
+Pardaillan demeura au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette
+année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour besoin d'un
+dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, s'employa à le conquérir par
+des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire
+un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fût fait
+pendre pour son maître, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir
+pour lui!
+
+Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre
+dans tout le manoir: Monseigneur François de Montmorency revenait!...
+
+Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l'emmena à
+Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna
+d'enlever Loïse; une heure après, Pardaillan revenait au point où
+l'attendait son maître: il tenait dans ses bras la pauvre petite
+créature.
+
+Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant
+la grimace. En même temps, il lui glissa une bague ornée d'un magnifique
+diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu!
+
+Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la
+double et dramatique scène qui se produisit...
+
+Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux fixés sur la
+fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras;
+c'était horrible...
+
+Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à son tour, quitter la
+maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne
+viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui
+l'eût entendu grommeler:
+
+--C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été donné! Car j'eusse
+été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante
+d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et
+je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la
+risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... Il n'y a pas de mal,
+je pense, à garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reçu
+l'ordre...
+
+Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant dans un pli de son
+manteau et s'éloigna. Il parvint à une maison basse qui s'élevait au
+pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre ou
+cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.
+
+--Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une petite soeur.
+
+Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:
+
+--Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il faudra donner du
+lait... Et puis, pas un mot à âme qui vive!
+
+La servante jura d'être muette comme la tombe, prit la délicieuse petite
+créature dans ses bras, et s'occupa à l'instant de lui donner du lait,
+de l'installer...
+
+Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d'astuce
+et d'intelligence. C'était un enfant admirablement bâti, dont chaque
+mouvement révélait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune
+chat.
+
+C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même le manoir, le
+faisait élever dans cette chaumière où il l'allait voir tous les jours.
+Où Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie
+l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait jamais...
+
+Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme
+de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se débarrassa de
+l'étreinte paternelle, se laissa glisser à terre, courut à son petit lit
+où la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle fillette dans ses
+bras nerveux.
+
+--Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...
+
+Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif,
+songeant à la mère! songeant à son désespoir, à lui, si son Jean
+disparaissait!
+
+Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt se glissant le long
+des haies, tantôt rampant, il s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.
+
+Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les accès de fureur! les
+crises de démence où elle se maudissait de son silence, où elle voulait
+courir, rejoindre François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de
+Loïse égorgée l'arrêtait!...
+
+Et la malheureuse râlait:
+
+--Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassinée!... Il m'a
+promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la
+rendra, dites? Loïse!... Où es-tu?...
+
+Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, claqua des dents,
+rivé à sa place, épouvanté de ce qu'il avait fait!...
+
+Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit à
+courir comme un insensé.
+
+Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il faisait nuit. La
+Mathurine montra à son maître Loïse qui dormait près de son fils. Jean,
+de son petit bras, soutenait la tête si naïvement confiante, d'une
+sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la
+réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la
+porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enrouée, il
+dit:
+
+--Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le préparerez pour un
+long voyage... que tout soit prêt dans une heure... Ah! vous irez dire
+à mon valet qu'il amène ici mon cheval tout sellé... avec mon
+porte-manteau...
+
+Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de
+Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne.
+
+Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, la tête vide,
+somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux
+lèvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son
+front avec des linges mouillés.
+
+--Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chère
+demoiselle, il faut vous coucher...
+
+--Loïse! Loïse! murmurait la mère.
+
+Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste
+frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses
+bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse,
+le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait à genoux... et déjà,
+sans un mot, sans une larme, sans songer à embrasser sa fille, avec
+la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait
+rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:
+
+--Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu qu'on ne lui ai pas
+fait mal... voyons ça, voyons...
+
+En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés,
+de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rosé. Avidement,
+gloutonnement, la mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du
+regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...
+
+Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la
+bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les fossettes des coudes, les
+mains, les pieds, tout, toute sa fille.
+
+Pardaillan regardait cela.
+
+Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses
+genoux, saisit ses mains, les baisa...
+
+--Madame! Madame!
+
+--Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma
+fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont
+porté ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la fin
+de mes jours!...
+
+Pardaillan fit un effort pour se dégager.
+
+--Votre nom? répéta Jeanne.
+
+--Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu
+importe mon nom...
+
+--Comment avez-vous ramené ma fille?
+
+--Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise...
+j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je
+l'ai interrogé... voilà tout!
+
+Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.
+
+--Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je
+le bénisse?
+
+--Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...
+
+--Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...
+
+--Le nom de celui qui a enlevé la petite?
+
+--Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma
+fille?
+
+--Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...
+
+--Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...
+
+Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et
+subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette
+conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu
+pâle, il murmura:
+
+--Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!
+
+
+VII
+
+LA ROUTE DE PARIS
+
+Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui
+descendait sur la vallée de Montmorency était déjà la nuit. Henri, en
+proférant l'épouvantable calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux
+perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit qu'une face
+blafarde d'où giclait le double éclair d'un regard insensé.
+
+Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François venait de
+s'abattre sur son épaule. Et François disait:
+
+--Tu vas mourir!
+
+D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au même instant, il
+tira son épée et tomba en garde.
+
+François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...
+
+L'instant d'après, les deux frères étaient en garde l'un devant l'autre,
+les épées croisées, les yeux dans les yeux.
+
+Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de
+l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron
+d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout à coup, un
+soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une
+masse.
+
+L'épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine
+d'Henri, au-dessus de la troisième côte.
+
+François mit un genou en terre.
+
+Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et
+d'un geste furieux la leva...
+
+--Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...
+
+A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage d'Henri.
+
+--Mon frère! Mon frère! murmura François d'une voix de fou, comme si,
+vraiment, il eût alors seulement reconnu son frère.
+
+Il se releva et détourna la tête.
+
+Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait à quinze pas, et
+qui étaient accourus, une torche de résine à la main, attirés par le
+choc des épées...
+
+Incapable de prononcer un mot, François, d'un geste tragique, leur
+montra le corps de son frère...!
+
+Deux heures plus tard, François arriva au manoir.
+
+Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et
+d'effroi en le voyant. Et il montra à un officier les cheveux du fils
+aîné du connétable. Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout
+blancs comme des cheveux de vieillard.
+
+--Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer votre
+appartement, et...
+
+--Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.
+
+Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier
+tenant l'étrier demandait:
+
+--Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...
+
+François sauta en selle, et répondit:
+
+--Jamais!
+
+Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de l'enceinte, piqua
+furieusement et disparut.
+
+--François! François! François!
+
+Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à cette seconde même,
+et une femme apparut, tenant un enfant.
+
+Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri déchirant, car il ne
+se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'éteignit dans le
+lointain.
+
+La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers éclairés
+par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté
+avec étonnement à cette sorte de fuite.
+
+--Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.
+
+L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et
+répondit:
+
+--Qui le sait, madame?...
+
+--Quand reviendra-t-il?...
+
+--Il a dit: jamais!
+
+--Par là... où cela conduit-il?
+
+--Route de Paris, madame.
+
+--Paris. Bon!...
+
+Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras
+Loïse endormie.
+
+Forte de son amour d'amante et de son amour de mère, elle s'enfonça dans
+la nuit, sous les grands arbres de la forêt, que les rafales de mars
+courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.
+
+Environ une heure après le départ de François de Montmorency, des
+bûcherons apportèrent sur une civière le corps ensanglanté de son frère
+Henri. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château
+sonda la blessure.
+
+--Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever.
+
+Les bûcherons avaient reconnu François au moment du duel. Mais
+l'événement leur parut si étrange et si redoutable qu'ils ne voulurent
+rien dire. On supposa donc que le deuxième fils du connétable avait dû
+être attaqué par des routiers.
+
+Ce fut vers la même heure que le chevalier de Pardaillan quitta
+Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais
+l'eût-il su qu'il fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait
+admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de
+pitié à attendre de lui.
+
+--En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif
+seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout
+d'une corde, ce digne maître!
+
+Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son
+cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en
+selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste
+héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction
+de Paris.
+
+Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut
+apercevoir une ombre à deux pas de son cheval et, au même instant,
+celui-ci fit un brusque écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha,
+distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit.
+
+Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être n'avait-elle pas
+entendu venir le cavalier.
+
+--Madame..., fit doucement le routier.
+
+Jeanne s'arrêta.
+
+--Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris?
+
+--Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en forêt,
+par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?...
+
+Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.
+
+--Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.
+
+--Seule, oui, je ne crains rien.
+
+--Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents à Paris?
+Savez-vous où vous irez?
+
+--Non... Je ne sais pas...
+
+--Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je
+vous prie...
+
+Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugréa,
+pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine résolution, se
+pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet
+brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré ces mots:
+
+--Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un
+de mes amis!
+
+Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme qui lui avait rendu
+sa petite Loïse. Et, ayant examiné l'objet brillant, elle vit que
+c'était un magnifique diamant enchâssé dans une bague.
+
+Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency avait donné à
+Pardaillan pour payer l'enlèvement de Loïse!...
+
+
+
+VIII
+
+L'IMMOLATION
+
+LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se promenait dans la vaste
+salle d'honneur de son hôtel, à Paris. Ses gentilshommes disséminés
+sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient à voix basse
+d'étranges choses.
+
+Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout à l'heure à une
+fenêtre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'hôtel,
+exténuée, paraissait-il, très pâle et un enfant dans les bras. Et le
+connétable avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme et de
+l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin.
+
+Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait mort, était arrivé
+soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue
+avec son père, et qu'il était reparti pour une destination inconnue.
+
+Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxième fils du
+connétable, Henri, avait été attaqué dans la forêt et grièvement blessé.
+
+Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là même, à quatre heures,
+faire une visite, au chef de ses armées. On en concluait qu'une nouvelle
+campagne se préparait.
+
+Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à la porte du cabinet
+où on avait introduit la femme.
+
+Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colère, reprenant sa
+promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se
+décider, poussa brusquement la porte, et entra.
+
+Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé
+son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le
+contemplait... Rudement, il demanda:
+
+--Que voulez-vous, madame?
+
+--Monseigneur...
+
+--Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que vous attendiez,
+n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espère encore séduire par de
+mielleuses paroles, c'est le père inexorable qui paraît! Et cela vous
+déconcerte, n'est-ce pas?
+
+Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:
+
+--Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... mais une
+femme de ma race ne peut se déconcerter à se trouver en présence du père
+de son époux!
+
+--Votre époux! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi,
+je vous engage à ne point invoquer ce titre devant moi! François m'a
+tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et
+votre père avez été assez habiles pour arracher à la faiblesse de mon
+fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un
+vol!...
+
+--Vous mentez, monsieur!
+
+--Par le Ciel! que dit-elle là?...
+
+--Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je
+dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri
+du soufflet vengeur, si mon père, assassiné par vous, se trouvait
+près de moi! Je dis que vous parlez à une femme qui porte votre nom,
+monsieur!
+
+L'accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis
+la simple dignité de la femme offensée jusqu'à la majesté d'une reine.
+
+Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour
+jeter un ordre... Puis le vieux chef des armées du roi s'inclina
+profondément. Il était dompté.
+
+--Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation
+de son sein, vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez tout!...
+Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse
+vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme l'ignore l'époux de
+mon coeur, l'homme à qui j'ai donné ma vie, à qui je voudrai éviter une
+larme au prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous devez
+l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de
+l'innocente créature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de
+notre amour!
+
+Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fasciné
+par tant de beauté et de simplicité, le vieux Montmorency, pour la
+deuxième fois, s'inclina.
+
+--Parlez donc, madame, dit-il.
+
+Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la petite Loïse endormie.
+Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir
+illumina son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mères,
+elle prit la mignonne créature dans ses bras, l'embrassa longuement et,
+avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la
+tendit au formidable aïeul.
+
+Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il
+attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et
+il demanda:
+
+--Comment s'appelle-t'il?...
+
+--Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de tendresse.
+
+Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. Une fille!... Elle
+recula en pâlissant, tandis que lui reprenait:
+
+--Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... Parlez
+donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez
+m'entretenir.
+
+Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d'elle à
+Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recèle dans son
+coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. Elle
+rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du
+père de François.
+
+Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un charme à la fois
+délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu'elle puisait
+dans son amour, elle dit ses premières rencontres avec François,
+l'irrésistible tendresse qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs
+aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, les menaces
+d'Henri, la naissance de Loïse, et enfin l'effroyable supplice final où
+son coeur d'amante et de mère avait été broyé...
+
+Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency l'écouta sans
+prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce
+drame lamentable, cherchait une ruse...
+
+--Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites
+la vérité...
+
+--Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est sauvée!...
+
+Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure du guerrier. Mais
+aussitôt il se remit et reprit:
+
+--J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon
+fils Henri. François ne m'en a point parlé (il mentait), et, tout
+à l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement
+allusion à ce mariage secret qui m'a gravement offensé dans mon autorité
+paternelle et dans nos intérêts de famille. Ce mariage est impossible,
+madame!
+
+--Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, n'est ni possible ni
+impossible: il est: voilà tout!...
+
+Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint deux parchemins
+et en déplia un.
+
+--Lisez ceci, dit-il.
+
+Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier
+ne contenait que quelques lignes.
+
+Ces lignes, les voici:
+
+--A tous présents et à venir, salut.
+
+--Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de
+la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de
+Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en
+notre prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de
+l'appeler à Lui. Nous le voulons et mandons ainsi à notre prévôt et tous
+officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.
+
+--Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin Jeanne, que vous a
+fait François? Oh! vous voulez m'éprouver, m'effrayer! La prison
+perpétuelle!... ô mon François!...
+
+--Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est
+pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et
+grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet
+hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, et à lui dire: Plaise à
+Votre Majesté d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain,
+madame, commencera la prison pour celui que vous aimez.
+
+--Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que vous a-t-il fait,
+seigneur? Que vous a-t-il fait?
+
+--Il vous a épousée: là est son crime...
+
+--Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, vraiment,
+s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi!
+
+Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement,
+continua:
+
+--Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. C'est un acte de
+renonciation volontaire à votre mariage...
+
+--Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi!
+mais pas cela...
+
+--Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de
+faire casser un mariage. Mais, le roi aidant...
+
+--Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.
+
+--La bonne volonté de notre Saint-Père nous est acquise... vous n'avez
+qu'à signer...
+
+--Pitié! oh! laissez-moi François!
+
+--Signez, madame, et le Saint-Père cassera le mariage...
+
+--Ma fille, monseigneur! La fille de François! Vous lui volez son
+père!... Vous lui arrachez son nom!...
+
+--C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai l'un ou l'autre
+de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, dès ce
+soir, je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez et vous le
+sauvez...
+
+--Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! non!
+
+--Le roi! Le roi! Vive le roi!...
+
+Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes
+retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient
+au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria:
+
+--Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...
+
+--Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation.
+Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!
+
+--Arrêtez! je signe! râla la martyre.
+
+Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis qu'un de ses
+bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore à protéger
+Loïse...
+
+Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son
+pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta
+à la rencontre d'Henri II.
+
+Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:
+
+--Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...
+
+
+IX
+
+LA DAME EN NOIR
+
+Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes
+fut cassé par le pape. En l'année 1558, François, maréchal des armées
+royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours
+avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse.
+
+--Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments à mon égard.
+Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas,
+et ne vous aimerai jamais...
+
+La princesse écoutait en souriant.
+
+--On nous marie, continua François. En acceptant l'insigne honneur de
+devenir votre époux, j'obéis au roi et au connétable qui veulent cette
+union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...
+
+--Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane.
+
+--Si mon coeur était libre, dit alors François, il serait à vous; car
+vous êtes belle parmi les plus belles. Mais...
+
+--Mais votre coeur est à une autre?...
+
+--Non, madame! Et je me suis mal exprimé: mon coeur est mort, voilà
+tout!...
+
+Diane se leva. C'était une grande belle femme qui ne manquait ni de
+coeur ni d'esprit.
+
+--Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que
+vous, une pareille franchise m'eût en effet offensée. Mais à vous,
+monsieur, je pardonne tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons
+chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...
+
+--Madame..., murmura François en pâlissant... car peut-être avait-il
+espéré une autre réponse.
+
+--Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre coeur...
+
+C'est ainsi que fut conclu le pacte.
+
+Après la cérémonie, François se lança à corps perdu dans une série de
+dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui.
+
+Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, d'ailleurs, que les
+deux frères cherchaient à s'éviter.
+
+Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi.
+
+Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se
+préparaient pour ce jour-là...
+
+Car les deux frères aimaient toujours la même femme, maintenant
+disparue, sans qu'aucun d'eux, malgré des recherches ardentes, eût
+jamais pu la retrouver.
+
+Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? Plus heureuse
+que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort? Non! Jeanne
+vivait!...
+
+Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel de Montmorency après
+l'effroyable scène où s'était consommé son sacrifice? Comment ne
+mourut-elle pas de désespoir?
+
+Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes de cette existence
+flétrie.
+
+Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis.
+Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de
+trois petites pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, nous
+possédons le secret de la force étrange qui a permis à Jeanne de vivre.
+
+Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce claire, pauvre, mais
+arrangée avec un goût délicieux... regardons le tableau admirable qui
+s'offre à nos yeux... écoutons!...
+
+Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se dirige vers
+l'embrasure de la fenêtre où est assise une jeune fille.
+
+En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, se regarde, et
+songe:
+
+--Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à présent!... Me
+reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis,
+je ne suis plus celle qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis
+plus que la Dame en noir...
+
+Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pâleur n'enlève
+rien à l'idéale beauté de son visage, à la parfaite pureté des lignes, à
+l'harmonieuse splendeur de ses cheveux...
+
+L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voilé.
+
+Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du
+voisinage appellent--la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses
+vêtements le même deuil éternel que dans son coeur.
+
+Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur tendre éclat, cette
+bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard
+de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la
+fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.
+
+Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés qui courent dans la
+laine, c'est sa fille! sa Loïse!...
+
+Loïse paraît seize printemps...
+
+Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie pureté d'un
+ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe
+nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux.
+
+On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce
+merveilleux ensemble.
+
+Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de
+lignes, si expressif!...
+
+Jeanne s'est approchée de son enfant.
+
+La mère et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment
+se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que
+ce sont deux soeurs que quelques années séparent à peine!
+
+Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité de la tapisserie
+et se met à travailler activement.
+
+--Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits que vous passez sur
+cet ouvrage...
+
+--Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie
+aujourd'hui même à cette jeune dame...
+
+--Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je
+crois?...
+
+--Oui, mon enfant...
+
+--Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de
+bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrières?... Je dis
+cela pour vous, ajouta vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...
+
+Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant:
+
+--De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu
+savais que tu t'appelles Loïse de Montmorency?...
+
+--A quoi songez-vous, ma mère?
+
+--Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, que peut-être tu n'étais
+pas née pour ce pénible labeur... et que c'est bien triste pour moi de
+voir des piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...
+
+Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Loïse
+éclate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaieté.
+
+--Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de
+jeune princesse?...
+
+La mère tressaille profondément.
+
+--Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits...
+
+Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette fois:
+
+--Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible secret qui pèse sur votre
+vie?...
+
+--Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.
+
+--Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas entendu, le nom des
+deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le
+sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...
+
+--Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...
+
+--Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure que, cet homme, je le
+déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!...
+Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...
+
+--Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur.
+
+Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un soupir. Les deux
+femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux
+mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent,
+se frôlent...
+
+Bientôt la tapisserie est terminée.
+
+Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après avoir serré Loïse
+sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet
+ouvrage... dame Marie Touchet.
+
+Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. Elle rentre alors et,
+comme attirée par une force invincible, court à la fenêtre de l'autre
+pièce qui donne sur la rue Saint-Denis...
+
+En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie de la Devinière.
+
+Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement,
+furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'émoi.
+Là-haut, à une fenêtre de grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout
+des doigts, il envoie un baiser à Loïse...
+
+Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant les yeux fixés
+sur l'inconnu... et ce regard est peut-être un aveu.
+
+Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et qui, s'il était
+prononcé, retentirait comme une malédiction dans le coeur de jeune fille
+qui s'ouvre à l'amour le plus pur.
+
+Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!...
+
+
+X
+
+PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE
+
+Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois années une assez
+belle chambre située tout en haut de l'hôtellerie de la Devinière et
+donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi
+un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le luxe de loger à la
+Devinière, la première rôtisserie du quartier, renommée dans tout Paris
+au point que Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; la
+Devinière, ainsi baptisée quarante ans auparavant par maître Rabelais en
+personne!
+
+Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre hère, un sans-le-sou.
+C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, mince, flexible
+comme une épée vivante.
+
+Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume de velours gris;
+il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre
+gris--ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre à la
+mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau
+s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui
+donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant
+la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au
+haut-de-chausses. Le talon soutenait des éperons formidables; au
+ceinturon de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, et
+lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, de cette rapière à
+la large poitrine serrée dans un pourpoint rapiécé, de la poitrine aux
+moustaches hérissées, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des
+yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de
+cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanément
+un respect non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance et de
+beauté du diable, que plus d'une avait de la peine à dissimuler.
+
+Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de
+Pardaillan était connu et redouté. Plus d'un mari faisait la grimace en
+le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus
+d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et même des grandes
+dames soulevaient les rideaux de leur litière pour l'accompagner du
+regard.
+
+Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui
+lui faisait escorte, faisait résonner ses éperons et passait, le nez
+au vent, comme un jeune loup cherchant aventure--aventure de bataille,
+aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, grands déploiements de
+l'étincelante rapière, baisers furtifs, tout lui était bon!...
+
+Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, sa force et son
+élégance, ne possédait rien au monde.
+
+Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! il possédait Pipeau!
+il possédait Giboulée!
+
+Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!
+
+Pipeau? Un chien!
+
+Giboulée? Une rapière!
+
+Six mois environ avant le jour où nous avons vu Jean de Pardaillan
+envoyer de haut et de loin ce baiser qui révélait en lui tout un état
+d'âme, M. de Pardaillan le père avait appelé son fils.
+
+Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la Devinière depuis
+deux ans. Il occupait avec son fils un étroit cabinet noir qui donnait
+sur une sombre cour.
+
+--Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...
+
+--Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le jeune homme avec un élan
+qui chatouilla le coeur de son père.
+
+--Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous
+emmener avec moi...
+
+Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui pâlissait encore moins
+souvent, rougit et pâlit coup sur coup à cette proposition.
+
+--Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous
+feriez mieux de demeurer à Paris... Paris, mon cher, c'est la grande
+marmite où les sorcières font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise
+fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la
+distribution que font les sorcières de leur marmite, c'est la bonne
+fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous
+fais mes adieux.
+
+--Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait le paraître, qui
+vous oblige à vous éloigner?
+
+--Une foule de choses--et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la
+nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les
+averses. J'étouffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!
+
+Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus impérieux de fuir
+Paris. Car il paraissait tout embarrassé.
+
+Il se hâta de continuer:
+
+--Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, car je suis
+bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir à vous laisser que des
+conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre héritage,
+sont-ils dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, mon cher
+fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de
+lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie.
+Vous êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître d'armes dans
+tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées.
+Dans les seize ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec
+moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit;
+soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard,
+quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays
+de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue
+d'oïl. Vous avez donc appris les choses--les plus difficiles qui soient:
+savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher
+sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... oui, vous savez tout
+cela, mon fils, et c'est pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!
+
+Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse
+admiration. Puis il reprit:
+
+--Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder
+dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un
+maître noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a décidé
+autrement de ma destinée et de la vôtre.
+
+--Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.
+
+--Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et c'est moi qui le
+commis...
+
+--Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...
+
+--Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de
+hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la
+tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue
+l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite
+commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot.
+Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille
+écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous
+parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la
+première minute à ne pas tenir...
+
+-Eh bien, mon père?
+
+-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle
+absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur.
+Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant
+à la mère.
+
+--Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces
+commissions?...
+
+--Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime,
+vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier,
+écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout
+votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils...
+Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un
+qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si
+vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si
+vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue,
+tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous
+aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut
+du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide,
+bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier
+ces paroles?
+
+--Je vous le promets, monsieur... Ensuite?
+
+--Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie.
+Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs
+yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon
+fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à
+aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr
+accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes.
+
+--Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...
+
+--Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même!
+Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de
+miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne
+manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très
+facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les
+autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement
+armé. M'avez-vous bien entendu?
+
+--Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer de mon mieux.
+
+--Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta
+Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière
+accrochée au mur.
+
+Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son
+fils.
+
+--Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre
+vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon
+fils, adieu...
+
+Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboulée.
+
+Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de
+Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la
+Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre
+chien avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la bande, la
+disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le
+chevalier, l'affaire d'un instant.
+
+--Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé de laisser se noyer
+les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas...
+
+Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha à son libérateur et
+le suivit pas à pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appelé Pipeau.
+
+Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid,
+mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la
+mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du
+fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux,
+fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l'air très
+étonné, quand il s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.
+
+Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de Pipeau, c'est-à-dire une
+quinzaine après le départ si étrange de, son père, Pardaillan monta
+tristement à son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur la
+tristesse de ce gîte.
+
+--Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce
+taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus là pour
+l'égayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me faut une
+chambre logeable. Oui, mais où la trouver?
+
+Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la porte qui faisait
+vis-à-vis à la sienne était entrouverte.
+
+Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la tête. Il n'y avait
+personne dans la chambre, belle grande pièce, ornée d'un bon lit, de
+plusieurs chaises; et même d'une table, d'un fauteuil.
+
+--Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.
+
+Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.
+
+Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés sur la maison
+d'en face, plus basse que l'hôtellerie, il vit, à une fenêtre qui
+s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tête de jeune fille, si
+belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et
+si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être paradisiaque. Et que
+fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille
+rencontrée plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.
+
+Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, ferma la fenêtre
+et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure à la même place, et il
+y fût demeuré plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement
+arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant le sourcil et
+se vit en présence de maître Landry Grégoire, successeur de son père;
+propriétaire actuel de l'hôtellerie de la Devinière.
+
+Maître Landry avait été dans son enfance un être chétif et si court
+sur jambes que les clients de la rôtisserie l'avaient surnommé Landry
+Cul-de-Lampe. Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu
+de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; maître Landry
+apparaissait comme une sorte de boule, placée en équilibre sur deux
+masses charnues et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée de deux
+petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et sournois.
+
+--Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit maître
+Landry.
+
+--Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.
+
+--Comment, j'y suis!
+
+--Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce soir, je m'installe
+ici.
+
+Maître Grégoire devint cramoisi.
+
+--Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de
+continuer à vous loger dans le cabinet noir...
+
+--Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.
+
+--A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, ne puis-je vous
+céder cette chambre qui vaut ses cinquante écus par an. Il est temps
+que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit
+l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de
+me payer régulièrement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reçu
+un denier, je me présentai à M. votre père, et le priai de me payer
+l'arriéré...
+
+--Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je pense.
+
+--Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation.
+
+--Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence qu'il y a à
+réclamer de l'argent à un honorable gentilhomme?
+
+--Oui, monsieur, dit simplement le maître de la Devinière. Mais je dois
+dire que M. votre père me rendait quelques services. Il protégeait ma
+rôtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les
+reins et le jeter à la rue.
+
+--En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître Landry. N'importe, je
+vous fais crédit.
+
+Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux
+minutes. Puis il reprit:
+
+--Trêve de plaisanterie, monsieur.
+
+--Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!
+
+--Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à moins que vous ne
+puissiez me payer les deux ans d'arriérés que vous me devez, vous et M.
+votre père!
+
+--Est-ce votre dernier mot, maître?
+
+--Mon dernier mot. J'entends que dès demain le cabinet soit libre!
+
+Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un
+bâton court, le même qui avait servi à son père, saisit Landry par l'une
+des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et le
+laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.
+
+--Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; mon père vous
+a rossé: mon devoir est de vous rosser!...
+
+Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire avec une
+conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire à demi. L'aubergiste
+poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans
+toute la maison.
+
+En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.
+
+Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire vers la fenêtre qu'il
+ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa à
+travers la fenêtre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.
+
+--Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou
+je le laisse tomber!...
+
+--Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste plus mort que vif.
+
+Il y eut une retraite précipitée des domestiques. Seule, Mme Landry
+demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effarée outre mesure de
+la périlleuse situation où se trouvait, son mari.
+
+--Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.
+
+--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes
+intempestives?...
+
+--Jamais! Jamais!
+
+--Et je pourrai habiter cette chambre?
+
+--Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je
+meurs!...
+
+Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste dans la chambre,
+et l'assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s'empressa de
+lui bassiner les tempes.
+
+--Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de
+trop sévère, quelle peur vous m'avez faite!
+
+Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une
+explication à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre
+demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses
+repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât le genre
+de services qu'avait rendus son père.
+
+Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et
+l'aventurier.
+
+Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des
+Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis
+force mesures d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire que sa
+fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille
+derrière les mollets occupait toute la largeur de l'étroite rue. Il
+chantait un sonnet à la mode, de maître Ronsard.
+
+--Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de
+vieillard, semblait-il.
+
+--Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine;
+d'après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner
+la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble!
+
+Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.
+
+--Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais tourné vers la rue
+Saint-Denis!...
+
+Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands.
+Tous les deux étaient à cheval. L'un d'eux tenait en main une troisième
+monture toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur de
+grande maison. C'était lui qui criait:
+
+--Au meurtre! Au guet!
+
+Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le
+guet, en entendant les cris, s'écarterait prudemment, ne s'occupaient
+pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une
+parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois
+qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé.
+
+Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il fût, allait
+succomber.
+
+--Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt
+railleuse, on vient à vous!...
+
+En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire,
+pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la
+fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la
+bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre,
+d'un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent,
+les deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement inverse,
+Pardaillan les sépara, les poussa l'un à droite, l'autre à gauche, les
+lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler
+à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et
+aussitôt le chevalier se plaça devant l'inconnu assailli et, d'un geste
+large, tira la flamboyante Giboulée...
+
+Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre et de la force
+musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un
+mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous
+avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui
+s'évanouissaient dans la nuit.
+
+--Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier inconnu, vous
+m'avez sauvé la vie!
+
+Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son
+chapeau, et dit:
+
+--Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?
+
+--Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je!
+
+--Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon père... Et je crains bien
+qu'il ne m'en arrive malheur.
+
+Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial qui firent
+frissonner l'inconnu.
+
+--En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en
+souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main.
+Galaor est le meilleur cheval de mes écuries.
+
+--Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan avec le ton et le geste
+d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet.
+
+Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, avait chevauché par
+monts et par vaux, il sauta sur Galaor.
+
+L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna en homme pressé.
+
+Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre son maître à
+distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda à
+voix basse:
+
+--Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui
+j'ai commis le crime de désobéir au voeu de mon père?...
+
+--Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.
+
+--Alors, ce cavalier?
+
+--C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de Damville...
+
+Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hôte à l'auberge de
+la Devinière; il arriva au moment où on fermait l'hôtellerie: sans rien
+demander à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à la
+meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire.
+
+Galaor était un aubère cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans;
+il avait la tête fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot
+bien dessiné, la croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête
+magnifique.
+
+--Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda tout à coup la voix
+grasse de maître Landry.
+
+Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule de graisse que
+représentait l'aubergiste et répondit par-dessus l'épaule:
+
+--J'examine le produit de mon dernier crime.
+
+Landry frissonna.
+
+--Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?
+
+--Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.
+
+--Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?
+
+--Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble bête mourût de
+faim?...
+
+Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard que Galaor ne
+manquait de rien, souhaita le bonsoir à l'aubergiste atterré, et s'en
+fut se coucher.
+
+A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que monté sur Galaor, et
+Pipeau le précédant le nez au vent, en quête de tout ce qui était bon
+à manger et à voler aux devantures des marchands de volailles; quant à
+Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait de la ligne droite.
+Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la
+redoutable Giboulée sortait toute seule de son fourreau.
+
+Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé de Giboulée, devint
+donc la terreur du quartier--nous voulons dire la terreur des insolents,
+des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient;
+car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour
+défendre le plus faible.
+
+Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à raccommoder son
+pourpoint. Ordinairement, c'était Mme Landry qui s'occupait de ce soin.
+Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur
+le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente,
+c'est-à-dire parmi ses casseroles.
+
+Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait de faire
+disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et
+s'apprêta à sortir. Mais avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre:
+juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et
+prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse
+parut à la fenêtre.
+
+Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume,
+par un défi à l'impossibilité d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la
+première fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...
+
+Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une seconde à regarder le
+chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra.
+
+--Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre la chamade, mais
+on dirait qu'elle n'est pas indignée! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je
+parle à sa mère!...
+
+Un roué eût dit:--Je vais profiter de l'absence de la mère pour aller me
+jeter aux pieds de cette belle enfant!...
+
+Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup de vent et rattrapa
+la Dame en noir au moment où elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis
+et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.
+
+Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir à
+distance respectueuse.
+
+Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna à droite dans
+ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue
+Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrière la place de Grève.
+
+Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à l'endroit précis où
+s'était élevé jadis un couvent de carmes.
+
+La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était arrêtée était située
+sur l'emplacement même de l'ancien couvent; elle était entourée de beaux
+jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu
+mystérieuse.
+
+Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après,
+entrer dans la maison.
+
+--Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui
+parle!
+
+Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.
+
+Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier
+étage, dans une pièce agréablement meublée.
+
+A son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l'un près de
+l'autre tournèrent la tête.
+
+--Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!
+
+--Bon! dit le jeune homme en s'adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte
+de l'inscription que je vous fis tenir?
+
+--Oui, monsieur, dit Jeanne.
+
+--Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et très douce.
+
+--Vous allez voir! répondit le jeune homme.
+
+Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme
+un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa
+toque de velours noir resplendissait un diamant énorme.
+
+Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage
+était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois
+ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous
+l'effort d'un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en
+ce moment, était plein d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient
+et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce
+jeune homme était-il atteint d'une maladie nerveuse.
+
+Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son
+compagnon. C'était une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une
+foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage
+d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la
+beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif;
+mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse
+extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme.
+
+--Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente.
+
+--Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains
+de la Dame en noir.
+
+Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui
+s'entrelaçaient et couraient autour de l'étoffé; au centre se dessinait
+un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait
+en lettres d'or l'inscription suivante:
+
+JE CHARME TOUT.
+
+Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard
+interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un
+sourire heureux:
+
+--Chère Marie, vous ne devinez pas?
+
+--Non, mon bien-aimé Charles...
+
+--Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie...
+
+--Oh! Charles... mon bon Charles...
+
+--Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription?
+
+--Comment devinerais-je, mon doux ami?
+
+--Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est dans votre nom!...--Je
+charme tout n'est que l'anagramme de Marie Touchet, votre nom!--Vous
+n'avez qu'à vérifier...
+
+Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta dans les bras de son
+amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de
+tendresse.
+
+Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène
+de bonheur intime et paisible.
+
+--Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon
+bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j'aurais pu être
+heureuse!...
+
+--Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c'est à cela que
+j'ai songé ces temps derniers! Car c'est à toi seule que je rêve au fond
+de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction
+des huguenots, tandis que mon frère d'Anjou se demande si je songe au
+moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le
+secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, toi seule, puisque
+seule tu m'aimes!
+
+Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait la présence de
+la Dame en noir.
+
+--Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m'enivrez de bonheur.
+
+--Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...
+
+Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se
+produisit. Elle était devant Charles IX... L'homme que tant de fois
+elle avait rêvé d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah!
+certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!...
+
+Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.
+
+Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à
+demi-voix:
+
+--Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, tu entends. Marie?
+Il n'y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y
+a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu,
+cela jette une lumière dans l'horreur de mes pensées... Le roi! Je suis
+le roi!... Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses
+frères haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur du verre
+d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que je respire... Ici, je
+mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins
+poumons!
+
+--Charles! Charles! calme-toi...
+
+Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était
+devenue rauque et sifflante.
+
+--Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans
+prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi,
+cache-moi!... J'ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs
+consciences, et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!
+
+--Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore ton accès!...
+Charles! reviens à toi! Tu es près de moi...
+
+Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux convulsés, en proie à
+une crise violente.
+
+Jeanne s'était élancée pour aider Marie.
+
+--Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si
+malheureux, jamais un mot de ceci!
+
+--Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais trop ce qu'est la
+douleur humaine, et c'est la douleur qui m'a appris le silence....
+
+Marie fit un signe de tête pour remercier.
+
+--Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.
+
+--Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie... Je connais
+ces redoutables crises... Charles, dans quelques instants, sera à lui...
+
+--En ce cas, je vous quitte...
+
+--Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez
+toutes les délicatesses... Comme vous avez dû aimer!...
+
+Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de
+Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se retira.
+
+A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, jeta autour
+de lui un regard anxieux et, voyant Marie penchée sur lui, sourit
+tristement.
+
+--Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.
+
+--Rien, presque rien, mon Charles!
+
+--Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... la femme qui a
+fait cette tapisserie... Où est-elle?...
+
+--Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...
+
+--Avant l'accès?
+
+--Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te voilà remis... bois un
+peu de cet élixir... là... repose un instant ta pauvre tête... là... sur
+mon coeur... mon bon Charles.
+
+Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et Charles, docile
+comme un enfant, obéissait, penchait sa tête pâle et sombre.
+
+
+XI
+
+VOX POPULI, VOX DEI!...
+
+Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la
+patience d'un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire
+quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour épouse? Cela,
+peut-être.
+
+Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours
+très propre; selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui
+l'écouterait.
+
+Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en
+vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau
+passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... Jeanne passa.
+
+Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait jusqu'à la rue
+Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant même pas que le
+moyen le plus convenable après tout, c'était de se présenter au logis de
+la dame.
+
+Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que
+l'aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l'approche des
+premières rafales d'une tempête, l'Océan change brusquement de face.
+
+Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la
+direction du Louvre. La grande artère était devenue une fleuve d'hommes
+d'où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix.
+
+Que se passait-il?
+
+Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait
+à vingt pas devant lui.
+
+A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules
+sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce
+remous, disparut. Le chevalier s'élança, distribuant force horions,
+jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais
+il ne retrouva plus la Dame en noir.
+
+Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois
+hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux
+menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait:
+
+--Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!
+
+--Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.
+
+--Comment, monsieur! répondit un bourgeois, vous ne connaissez pas
+Crucé, l'orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du
+Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Université?
+
+--Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est là le
+boucher, le libraire et l'orfèvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela,
+moi!
+
+--Les trois grands amis de M. de Guise!
+
+--Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!
+
+--Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.
+
+A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule
+énorme, agitée, poussait des clameurs:
+
+--Vive Guise!... Mort aux huguenots!
+
+--Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le
+savez, _vox populi, vox Dei!..._
+
+--Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais...
+
+--Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec dédain. C'est du
+latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c'est la voix de
+Dieu.
+
+Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du
+peuple: une forte escouade d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet
+déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de
+Guise.
+
+Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la première maison
+du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement
+était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes
+les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur
+leurs toits.
+
+Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit
+qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée:
+une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était
+grillée d'un treillis épais.
+
+Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une
+figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de
+flamme sur la foule, qui sourdement grondait:
+
+--Mort aux huguenots!...
+
+Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou
+s'il y en avait, ils se cachaient!
+
+Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé,
+Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot
+d'ordre. Dès qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:
+
+--Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, Albret!...
+
+Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du
+pont, à trois pas du chevalier.
+
+--Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir
+aujourd'hui des choses intéressantes!...
+
+--Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron
+le boiteux!...
+
+--Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier.
+
+--Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis
+des damnés huguenots!...
+
+Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:
+
+--A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!
+
+Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru
+remarquer un visage de femme. Cette fois, c'était un visage d'homme qui
+apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide
+signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...
+
+Pénétrons un instant dans cette maison.
+
+Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout
+enveloppée de noir, avec une tête d'oiseau de proie, nez de vautour,
+bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.
+
+Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de Charles IX, Catherine
+de Médicis...
+
+Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau,
+emphatique de geste, théâtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple
+dans la démarche, et de félin dans les attitudes...
+
+Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...
+
+Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances
+permettent à l'astrologue florentin de garder devant la reine cette
+attitude ou il y a plus de caresse que de respect?
+
+Catherine frappe nerveusement du bout du pied.
+
+--Patience, patience, _Catharina mia_, dit Ruggieri
+
+--Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?
+
+--Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans
+Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important
+personnage.
+
+--Mais comment l'as-tu su, René?...
+
+--Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez
+placée près d'elle?
+
+--Alice de Lux?...
+
+--Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.
+
+--Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont?
+
+--Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé Crucé, Pezou et Kervier?
+fit Ruggieri en haussant les Épaules.
+
+--Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant ses mains l'une contre
+l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise
+n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai.
+Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment redoutable
+pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'étrangler de mes
+mains!...
+
+--Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de
+Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! Écoutez!
+
+En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.
+
+Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.
+
+--Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Médicis.
+
+--Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, derrière
+l'escorte... La litière ne peut plus reculer... la foule l'enserre...
+tout à l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'écarter un
+instant... et ce sera bien du diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas
+la reine de Navarre!...
+
+Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une trentaine de
+cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps à autre il
+criait:
+
+--Vive la messe!
+
+--Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait la multitude qui délirait.
+
+C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de
+l'escorte, montés sur des chevaux splendidement harnachés, portaient des
+costumes éclatants où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de
+tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de Guise. C'est tout
+au plus s'il avait vingt ans. Il était de haute taille, bien pris, avec
+un visage où éclatait un somptueux orgueil.
+
+--Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations que
+Catherine de Médicis écoutait en incrustant ses ongles acérés dans les
+paumes de ses mains.
+
+Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, dans le logis
+de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tête sur
+l'épaule maternelle de sa maîtresse...
+
+Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais
+alors, ils trouvèrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrêter
+plusieurs minutes. A ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si
+féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main à sa dague
+et fit volte-face.
+
+Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...
+
+Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au débouché du pont,
+devant la maison en ruine près de laquelle se tenaient Crucé, Pezou et
+Kervier. Cette litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient
+hermétiquement fermés.
+
+A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette
+seconde avait suffi!...
+
+--Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est
+la reine de Navarre! Mort à la parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...
+
+Et avec ses amis, il se rua sur la litière.
+
+--Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire.
+
+En un instant, un groupe nombreux et discipliné avait entouré la
+litière, gesticulant et vociférant:
+
+--Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...
+
+La litière fut soulevée comme un fétu de paille par les lames de
+l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...
+
+Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter à
+terre.
+
+--Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des deux femmes, d'une
+merveilleuse beauté.
+
+--La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou en désignant l'autre
+dame, qui tenait à la main une sorte de petit sac en cuir.
+
+C'était Jeanne d'Albret, en effet!...
+
+D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son voile sur son visage.
+Une poussée puissante, irrésistible, la jeta contre la porte de la
+maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent.
+La reine de Navarre allait être saisie, broyée, déchirée...
+
+A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du haut de leur
+fenêtre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle
+inouï, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'élancer,
+balayant la foule à coups de poing, à coups de tête, à coups de coude,
+entrant, pénétrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide
+autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses épaules... En
+un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en
+ruine à laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse
+à la tête de laquelle se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le
+libraire.
+
+Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière qui flamboya, et
+se mit à décrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour
+lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la
+cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, élargissant le demi-cercle!...
+
+--René! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit
+à moi!
+
+--J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.
+
+--Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, tâche donc de savoir
+qui est cet enragé. Cornes du diable, le magnifique sanglier.
+
+Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tête à la meute
+humaine, c'était le chevalier de Pardaillan.
+
+Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, il avait vu
+que cette litière contenait deux femmes.
+
+Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique image d'un rocher
+qu'assaillent vainement des vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait
+autour de Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, Kervier et
+Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramassé
+sur lui-même, les mâchoires serrées, sans un mot, sans un geste inutile,
+faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.
+
+Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance du premier rang;
+des masses profondes, par-derrière, poussaient, avec de tumultueux
+mouvements de flux et de reflux.
+
+Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..
+
+Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la durée
+d'un éclair, et cria:
+
+--Rangez-vous!
+
+Les deux femmes obéirent.
+
+Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, se pencha en avant,
+en équilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se
+mettait à décocher contre la porte vermoulue des ruades forcenées.
+
+Au premier coup de talon, qui résonna comme un choc de madrier, la
+multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya
+de se ruer sur l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote.
+Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et Giboulée décrivit un
+cercle d'acier flamboyant.
+
+Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, et une de ses
+ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit violemment, la serrure
+fracassée.
+
+--Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix étrangement calme.
+
+Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait pour l'instant, jeta
+un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'écrouler;
+Crucé, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; ils
+avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut
+comme un assaut, la marche irrésistible d'un mascaret, le dévalement
+gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes écrasés
+les uns sur les autres, poussant, poussés, vint s'arrêter, haletante,
+rugissante, émiettée par ses propres mouvements, devant la porte
+refermée!...
+
+En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan,
+cessant son moulinet, porta à droite, à gauche, devant, au hasard, une
+dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de
+douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable où la multitude
+s'arrêta, hésitante, hébétée, il bondit en arrière, à corps perdu,
+repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme...
+
+La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, était pleine
+de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre
+la porte, établir un rempart solidement échafaudé, fut pour le chevalier
+l'affaire d'une minute.
+
+Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:
+
+--Êtes-vous de la religion, monsieur [1]?
+
+[Note 1: Êtes-vous protestant?]
+
+--Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment où
+mauvais marchand serait celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.
+
+Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en
+lambeaux, les mains déchirées de sanglantes éraflures, qui continuait à
+sourire.
+
+--Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant,
+vous remercier et vous dire qu'à l'instant de ma mort j'aurai connu le
+plus héroïque gentilhomme que j'aie jamais vu...
+
+--Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons
+bien trois minutes devant nous!...
+
+D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se trouvait. C'était
+une pièce immense qui avait dû servir d'atelier à un charpentier. Il n'y
+avait pas de plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier,
+et ce toit était soutenu par trois poutres verticales qui semblaient
+aller chercher leur base à travers le plancher, dans les caves.
+
+En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, Pardaillan avait
+parcouru la pièce. En arrivant au fond, c'est-à-dire au côté qui donnait
+sur le fleuve, il aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre
+aux caves.
+
+D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.
+
+--Descendez! fit-il.
+
+--Et vous? demanda la reine.
+
+--Descendez toujours, madame!
+
+Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas de l'escalier, elles
+trouvèrent qu'elles étaient non pas dans une cave, mais dans une pièce
+pareille à celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des
+clapotements... la maison était construite sur pilotis! Et c'était la
+Seine qui coulait au-dessous.
+
+A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée depuis l'instant où
+elles étaient entrées dans la maison.
+
+Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.
+
+Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre
+là-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un
+éclair et, de nouveau, l'énorme mugissement de la foule couvrit tous les
+bruits.
+
+Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec
+le fleuve... son pied, tout à coup, heurta un anneau de fer... elle se
+baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inouï,
+arracha la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le rauque
+soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, là, elle aperçut une échelle
+qui descendait au fleuve!...
+
+Et au bas de cette échelle, une barque!
+
+--Monsieur, monsieur, rugit-elle.
+
+--Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse
+compagnie!...
+
+Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde
+à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les
+muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes
+parurent prêtes à éclater.
+
+A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, dans un effrayant
+fracas, se précipitait, se ruait...
+
+--A mort! à mort! à mort!...
+
+A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière secousse frénétique,
+semblable à un titan qui cherche à déraciner un chêne séculaire, tira
+sur la corde!...
+
+Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un
+instant, puis, parmi d'atroces clameurs de désespoir, un grondement
+puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison
+s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la toiture tout entière
+tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!...
+
+Que s'était-il passé?
+
+Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient la toiture!...
+Pardaillan les avait liées avec la même corde!
+
+Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, avait fait tomber
+les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lança dans le vide,
+tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que,
+sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la
+vieille maison!...
+
+La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, la barque!... En
+un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde
+qui retenait la légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le
+courant, se mit à filer dans la direction du Louvre.
+
+Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au
+fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, à
+l'endroit même où se trouvait quelques années auparavant l'enclos des
+Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors construire un palais
+par son architecte Philibert Delorme.
+
+Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur la berge, le
+chapeau à la main.
+
+--Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme énergique dont elle
+ne s'était pas départie un seul instant, je suis la reine de Navarre...
+Et vous?
+
+--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.
+
+--Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de Bourbon un service
+qu'elle n'oubliera jamais...
+
+Le chevalier fit un geste.
+
+--Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins!
+ajouta-t-elle avec amertume.
+
+Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, c'était
+peut-être mériter la mort!
+
+--Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience
+d'avoir, en effet, rendu un grand service à Votre Majesté, puisque je
+lui ai sauvé la vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande
+reine j'avais l'honneur de défendre.
+
+Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait à des héros et devait
+se connaître en héroïsme, fut frappée de cette dignité froide, corrigée
+par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait de toute
+la personne du chevalier.
+
+--Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné avec admiration, si
+vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est
+faite.
+
+Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune.
+
+Au même instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de
+l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures à la fenêtre, cette
+radieuse image passa devant ses yeux.
+
+Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'évanouissait
+à peine entrevue, et répondit en s'inclinant avec une grâce altière:
+
+--Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais
+c'est à Paris que j'ai résolu de chercher fortune.
+
+--C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un des miens désirerait
+vous rencontrer, où vous trouverait-il?
+
+--A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.
+
+Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se tourna vers sa
+compagne.
+
+--Alice, vous avez été bien imprudente de faire passer la litière par le
+pont...
+
+--Je croyais le passage libre. Majesté, répondit avec assez de fermeté
+la jeune fille.
+
+--Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente de lever les
+rideaux...
+
+--Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins d'assurance.
+
+--Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été bien imprudente enfin
+de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile...
+
+--J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune fille, cette fois
+dans un véritable balbutiement.
+
+--Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin,
+quelqu'un qui eût voulu me livrer n'eût pas agi autrement...
+
+--Oh! Majesté!...
+
+--Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de
+sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitôt
+rassurée.
+
+--Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de
+vous...
+
+--Je suis à vos ordres, madame.
+
+--Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance là où nous allons...
+Sous la protection d'une épée telle que la vôtre, je ne craindrais pas
+de traverser une armée.
+
+Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un
+soupir et murmura:
+
+--Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon père
+me l'avait bien dit... Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les
+cheveux d'or de ma voisine...
+
+Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, l'oeil au guet,
+la main à la garde de l'épée, les deux femmes qui, rapidement,
+s'enfoncèrent dans Paris.
+
+Le soir commençait à tomber.
+
+Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de Loïse, était parti sans
+déjeuner, commençait à ressentir de furieux tiraillements d'estomac.
+
+Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivèrent
+enfin au Temple.
+
+En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps
+dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise
+s'élevait d'un étage.
+
+Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la porte. Presque
+aussitôt on ouvrit.
+
+Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.
+
+--Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connaître mes
+affaires. Entrez donc, je vous prie.
+
+--Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: je n'ai qu'un droit,
+celui de me tenir à ses ordres.
+
+La porte, cependant, s'était refermée. Les trois visiteurs furent
+conduits par une domestique, sorte de géant femelle, jusqu'à une pièce
+étroite, mal meublée, mais assez propre.
+
+Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe biblique, était assis
+à une table sur laquelle se trouvaient trois balances de différents
+calibres.
+
+--Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est encore vous,
+madame... madame... comment donc, déjà? C'est qu'il y a trois ans que je
+ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...
+
+--Madame Leroux, dit la reine sèchement.
+
+--C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier
+de perles, quelque agrafe de diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?
+
+Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au
+moment où elle avait sauté de la litière, tenait à la main un sac
+de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu,
+pêle-mêle.
+
+Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les mains sur les
+diamants, les rubis, les émeraudes, les pierres précieuses qui
+chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux.
+
+La reine de Navarre était alors une femme de quarante-deux ans. Elle
+portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562.
+Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pénétrait jusqu'à
+l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli
+sévère; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais
+quand la passion l'animait, elle se transformait.
+
+Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils
+que, femme simple, éprise de la vie patriarcale du Béarn, elle s'était
+jetée à corps perdu dans la vie des camps.
+
+Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.
+
+Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du calcul.
+
+--Madame, dit brusquement le Juif en levant la tête, il y a là pour cent
+cinquante mille écus de pierres.
+
+--C'est exact, dit Jeanne d'Albret.
+
+--Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le reste représente mon
+bénéfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie?
+
+--Comme la dernière fois.
+
+--En une lettre à l'un de mes correspondants?
+
+--Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant de Bordeaux que je
+veux avoir à faire.
+
+--Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la
+ville?
+
+--Saintes.
+
+Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques lignes, les signa,
+déposa un cachet spécial sur le parchemin, relut soigneusement cette
+sorte de lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, l'ayant
+lue, la cacha dans son sein.
+
+Isaac Ruben se leva en disant:
+
+--Je demeure à vos ordres, madame, pour toute opération de ce genre.
+
+La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite réprimé gonfla son
+sein: ce qu'elle venait de vendre, c'étaient ses derniers bijoux; il ne
+lui restait plus rien!...
+
+Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie
+d'Alice. Pardaillan les suivit.
+
+
+XII
+
+LES TROIS AMBASSADEURS
+
+JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine
+du Temple. A deux cents toises de là, attendait une voiture que
+conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu'à cette
+voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la
+première, et, se tournant alors vers Pardaillan:
+
+--Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on remercie. Je veux
+seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins
+qui soient au Monde...
+
+En même temps, elle tendit sa main.
+
+Avec cette grâce altière qui lui était propre, le chevalier se pencha
+sur cette main et la baisa respectueusement.
+
+La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes nerveux.
+
+Longtemps, il demeura là tout rêveur.
+
+--Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi
+n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force
+virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont
+mis à la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils
+deviennent des vertus, quand...
+
+Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée dans ses mollets,
+d'un coup de talon, et grommela:
+
+--M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait jurer de me défier
+surtout de moi-même! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque
+carcasse de poulet chez maître Landry!
+
+Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, il était
+attablé devant une magnifique volaille que Mme Landry Grégoire découpait
+elle-même, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu
+jusqu'au coude.
+
+Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis
+que maître Landry poussait un soupir de désespoir en constatant que
+trois flacons avaient succombé aux attaques de son hôte.
+
+Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la veille, Pardaillan se
+réveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en
+devoir de raccommoder son pourpoint, opération qui lui était des plus
+familières.
+
+Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du jour, et tournait le
+dos à la porte. Il venait de boucher un premier trou et attaquait un
+accroc situé en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la porte.
+
+--Entrez! cria-t-il sans se déranger.
+
+La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de maître Landry Grégoire
+qui disait avec respect:
+
+--C'est ici, mon prince, c'est ici même...
+
+Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule pour voir de quel prince
+il s'agissait, Pardaillan aperçut en effet le plus magnifique seigneur
+qui eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes bottes en peau
+fine, à éperons d'or, haut-de-chausses en velours violet, pourpoint de
+satin, aiguillettes d'or, rubans mauves, grand manteau de satin violet
+pâle, toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, dans ce
+costume, un jeune homme frisé, musqué, pommadé, parfumé, moustaches
+relevées au fer, joues fardées, lèvres passées au rouge: un mignon
+splendide.
+
+Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit:
+
+--Veuillez entrer, monsieur.
+
+--Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que Paul de Stuer de Caussade,
+comte de Saint-Mégrin, désire avoir l'honneur de l'entretenir.
+
+--Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître?
+
+--Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton maître, par le sambleu!
+
+Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité qui le
+caractérisait, répondit:
+
+--Mon maître, c'est moi!
+
+Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il demeura impassible,
+craignant surtout de déranger la dentelle de sa collerette. Seulement,
+il laissa tomber ces mots:
+
+--Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de Pardaillan?
+
+--J'ai cet honneur.
+
+Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se découvrit et exécuta
+sa révérence la plus exquise.
+
+Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau déteint et, d'un
+geste, désigna au comte l'unique fauteuil de la chambre, tandis qu'il
+s'asseyait sur une chaise.
+
+--Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché par Mgr le duc
+de Guise pour vous dire qu'il vous tient en grande estime et haute
+admiration.
+
+--Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le plus naturel, que je
+lui rends cette estime et cette admiration.
+
+--L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. Et tout à l'heure,
+au lever de Sa Majesté, le récit en fut fait au roi par son poète
+favori, Jean Dorât, qui a assisté à la chose.
+
+--Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète?
+
+--Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé deux criminelles.
+
+--Et qu'a dit le roi?
+
+--Si vous étiez homme de cour, vous sauriez que Sa Majesté parle très
+peu... Quoi qu'il en soit, vous passez maintenant pour un Alcide ou un
+Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger deux femmes, c'est
+fabuleux cela! Et, surtout, ce moulinet de la rapière! Et les coups de
+pointe de la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le duc de
+Guise serait charmé de vous être agréable. Et pour preuve, il m'a chargé
+de vous supplier d'accepter ce petit diamant comme une première marque
+de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous feriez injure à ce grand
+capitaine.
+
+--Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.
+
+Et il passa à son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte.
+
+--Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses sérieuses. Notre grand
+Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains événements qui se
+préparent. Voulez-vous en être? La question est franche.
+
+--J'y répondrai par la même franchise: je désire n'être que d'une seule
+maison.
+
+--Laquelle?
+
+--La mienne!
+
+--Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc de Guise?
+
+--Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux larmes de sa haute
+bienveillance, et que j'irai moi-même lui porter ma réponse.
+
+--Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il se réserve de discuter
+le prix de l'épée qu'il apporte.
+
+Tout plein de cette idée, il tendit une main qui fut serrée du bout des
+doigts.
+
+Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où eurent lieu force
+salamalecs et salutations.
+
+--Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà ce que je puis appeler
+une proposition inespérée. Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est
+la fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?
+
+Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec agitation.
+
+--Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point parce que monsieur mon
+père m'a recommandé de me défier!...
+
+Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette explication, et de
+n'avoir pas à s'interroger davantage, le chevalier contempla avec
+admiration le diamant que lui avait laissé Saint-Mégrin.
+
+--Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être cent vingt? Qui
+sait si on ne m'en donnera pas cent cinquante?
+
+Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte s'ouvrit de nouveau,
+et Pardaillan vit entrer un homme enveloppé d'un long manteau,
+simplement vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément le
+chevalier stupéfait et dit:
+
+--C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j'ai
+l'honneur de m'incliner?
+
+--En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?
+
+--Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui dévorait le jeune
+homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de
+me dire quel jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle année?
+
+L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, n'avait pas l'air d'un
+fou.
+
+--Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je
+puis vous dire, c'est que je suis né en 49, au mois de février. Quant au
+jour et à l'heure, je les ignore.
+
+--_Peccato!_ murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tâcherai
+de reconstituer l'horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur,
+continua-t-il à haute voix, êtes-vous libre?
+
+--Ménageons-le se dit le chevalier.--Libre, monsieur? Eh! qui peut se
+vanter de l'être? Le roi l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors
+de son Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C'est comme
+si vous me demandiez si je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous
+entendez que je puis me lever à midi et me coucher à l'aube, que je
+puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au
+cabaret ou à l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la
+paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser les deux joues
+de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d'Or,
+battre Paris le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne
+mord pas!), me moquer des truands et du guet, n'avoir de guide que ma
+fantaisie et de maître que l'heure du moment, oui monsieur, je suis
+libre! Et vous?
+
+L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un sac qu'il sortit de
+dessous son manteau.
+
+--Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.
+
+--Deux cents écus? Diable!
+
+--De six livres.
+
+--Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres?
+
+--Parisis, monsieur!
+
+--Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête sac.
+
+--Il est à vous, fit brusquement l'homme.
+
+--En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillité qu'il prenait
+tout à coup parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sûr.
+Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents écus de six livres parisis
+sont à moi.
+
+L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut lui qui le fut. Il
+s'attendait à des remerciements enthousiastes, il reçut la question de
+Pardaillan en pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, et,
+reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait affaire à un rude jouteur,
+il résolut d'assommer d'un mot son adversaire.
+
+--Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce que je suis venu vous
+acheter votre liberté.
+
+Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.
+
+--En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des dents, c'est neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents écus de six livres parisis que
+vous me redevez, pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.
+
+--_Briccone!_ murmura l'homme dont les épaules ployèrent. Ouf, monsieur!
+C'est donc à un million d'écus que vous estimez votre liberté?
+
+--Pour la première année, dit Pardaillan sans broncher.
+
+Cette fois, René Ruggieri--que l'on a sûrement deviné--s'avoua vaincu.
+
+--Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration sur le
+chevalier, je vois que vous maniez la parole comme l'épée et que vous
+connaissez toutes les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé de
+vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. Gardez votre liberté,
+monsieur. Vous êtes homme de coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé
+hier que vous avez du coeur. _Perhacco_, monsieur! Vous avez une épée
+qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous
+proposais de mettre l'un et l'autre au service d'une cause noble et
+juste entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! Et d'une
+princesse puissante, bonne, généreuse...
+
+--Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de
+Montpensier?
+
+--Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu'il
+vous suffise de savoir que c'est la princesse la plus puissante qu'il
+soit en France.
+
+--Cependant, il faut bien que je sache à qui et à quoi j'engage ma foi?
+
+--Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il vous plaît, demain
+soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups
+à la première maison qui est à droite du pont...
+
+Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant à cette figure
+pâle qu'il avait cru entrevoir derrière le mystérieux treillis de la
+fenêtre grillée.
+
+--On y sera! dit-il d'un ton bref.
+
+--C'est tout ce que voulais... pour l'instant! répondit Ruggieri.
+
+Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait disparu. Et
+Pardaillan se mit à songer:
+
+--Je veux que le diable m'arrache un à un les poils de ma moustache si
+cette princesse ne s'appelle pas Catherine de Médicis!
+
+Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, pour la troisième
+fois, la porte s'ouvrit.
+
+Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d'honneur
+à ne s'effarer de rien. Mais presque aussitôt, son étonnement, sans
+diminuer d'intensité, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait
+était le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'était le
+même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes
+traits accentués, le même regard de flamme.
+
+Seulement l'homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait)
+paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu
+de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse
+qu'à la force.
+
+Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, était de
+haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était
+de la fierté.
+
+Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet
+homme on ne sait quoi de fatal.
+
+Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien que l'un parût
+l'antithèse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par
+une indéfinissable sympathie.
+
+--Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur.
+
+--Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas
+habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de
+recevoir dans mon pauvre logis?
+
+A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.
+
+--C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle
+Déodat. Déodat tout court. Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui
+n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. Déodat,
+monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé,
+ramassé devant le porche d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes
+parents inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a
+été pour moi plus qu'un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de
+ce nom.
+
+--Et cette femme qui vous recueillit?
+
+--C'est la reine de Navarre.
+
+--Mme d'Albret!
+
+--Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, que je vous demande
+pardon d'avoir oubliée pour vous entretenir de ma médiocre personne...
+
+--Bon! je la connais!
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu'elle me remercie
+encore de l'avoir tirée, hier, des mains de ces enragés; elle vous
+charge de me réitérer l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service;
+et enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque bijoux précieux.
+Est-ce bien cela?
+
+--Comment savez-vous?...
+
+--C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur de certain grand
+seigneur qui m'a donné un fort beau diamant et qui m'a demandé si je
+voulais servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux député qui
+m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir que certaine princesse
+me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous,
+troisième. Et je suppose que l'ordre logique des choses va se continuer.
+
+--Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant au chevalier une
+splendide agrafe composée de trois rubis.
+
+--Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit l'agrafe.
+
+--Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de vous dire qu'elle avait
+distrait ce bijou de certain sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que
+jamais elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre rang
+dans son armée, vous le ferez quand cela vous conviendra.
+
+--Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré la reine?
+
+--Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à Saint-Germain, d'où Sa
+Majesté est partie pour Saintes, après m'avoir donné la commission qui
+m'amène près de vous.
+
+--Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, en montant ici, un homme
+enveloppé d'un manteau, paraissant âgé de quarante à cinquante ans?
+
+--Je n'ai rencontré personne, fit Déodat.
+
+--Dernière question: Quand repartez-vous?
+
+--Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie redevint sombre;
+la reine de Navarre m'a chargé de diverses missions qui me demanderont
+du temps.
+
+--Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; vous vous installez
+ici.
+
+--Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez quelqu'un qui... Mais
+que dis-je là?... Fi! J'aurais un secret pour un homme tel que vous! Je
+suis attendu chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris.
+
+--Le gendre de l'amiral Coligny?
+
+--Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de Béthisy, que vous
+devriez me venir demander, si ma bonne étoile voulait jamais que vous
+eussiez besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois coups à la
+petite porte bâtarde. Et quand on aura tiré le judas, vous direz: Jarnac
+et Moncontour.
+
+--A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, savez-vous ce qui se
+dit assez couramment?
+
+--Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout apanage que son
+intrépidité et son esprit? Que l'amiral eut grand tort de donner sa
+fille à un gentilhomme sans fortune?
+
+--On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, c'est un certain
+truand, homme de sac et de corde qui a été employé à plus d'une besogne
+et qui a vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du mariage
+de Téligny, un gentilhomme de haute envergure se serait présenté chez
+l'amiral pour lui dire qu'il aimait sa fille Louise.
+
+--Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle Henri de Guise. Vous
+voyez que je connais l'histoire. Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait
+Louise de Coligny. Il vint représenter à l'amiral que l'union de la
+maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée par Coligny
+mettrait fin aux guerres religieuses; enfin, l'orgueilleux gentilhomme
+plia jusqu'à pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le mariage
+projeté et de lui accorder Louise.
+
+--C'est bien cela. Et que répondit l'amiral?
+
+--L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et que cette parole
+était engagée à Téligny. Il ajouta que d'ailleurs ce mariage était voulu
+par sa fille qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en cette
+affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny épousa Louise de
+Coligny. Et, de chagrin, Guise se jeta à la tête de Catherine de Clèves,
+qu'il vient d'épouser il y a dix mois.
+
+--Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où elle peut, excepté
+chez son mari!
+
+--Elle a un amant, fit Déodat.
+
+--Qui s'appelle?
+
+--Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous?
+
+--Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, laissez-moi vous
+apprendre une nouvelle: Henri de Guise est à Paris.
+
+--Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit.
+
+--Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que le bon peuple de Paris
+ne lui a pas ménagé les acclamations!
+
+Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son manteau sur ses épaules:
+
+--Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu sombre. Laissez-moi vous
+embrasser, ajouta-t-il. Je viens de passer une heure de joie paisible
+comme j'en ai connu bien peu dans ma vie.
+
+--J'allais vous proposer la fraternelle accolade, répondit le chevalier.
+
+Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.
+
+--N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la petite porte...
+
+--Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. Le jour où j'aurai
+besoin qu'on vienne se faire tuer près de moi, c'est à vous que je
+penserai d'abord.
+
+--Merci! dit simplement Déodat.
+
+Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, son premier soin fut
+de courir chez un fripier pour remplacer ses vêtements. Il choisit un
+costume de velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec cette
+différence que celui-ci était entièrement neuf. Puis il fixa l'agrafe de
+rubis à son chapeau neuf pour y maintenir la plume de coq. Puis il alla
+chez le Juif Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du duc de
+Guise, dont il eut cent soixante pistoles.
+
+
+XIII
+
+UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE
+
+Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint à la Devinière.
+Instinctivement, ses yeux se levèrent vers la petite fenêtre où tant de
+fois était apparu le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était
+fermée.
+
+Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le perron de la
+Devinière. A gauche de ce perron, il aperçut alors trois gentilshommes
+qui, le nez en l'air, semblaient examiner attentivement la maison où
+demeurait la Dame en noir.
+
+--Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un d'eux.
+
+--C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire, vieille dame
+bigote, sourde et confite en prière. Le deuxième est à moi depuis ce
+matin.
+
+--Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler comte de Quélus,
+conçois-tu ces bizarres passions de Son Altesse pour ces petites
+bourgeoises?
+
+--Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la cour!...
+
+--Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot!
+
+Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire et continuèrent
+à causer entre eux sans s'occuper de Maurevert, pour lequel ils
+cherchaient à peine à déguiser un sentiment de mépris et de crainte.
+
+Maurevert s'était éloigné en disant:
+
+--A ce soir, messieurs!
+
+Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils virent se dresser
+devant eux un jeune homme qui, avec une politesse glaciale, mit son
+chapeau à la main et demanda:
+
+--Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me dire ce que vous
+regardiez si attentivement dans cette maison?
+
+Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil
+
+--Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? fit Maugiron avec
+hauteur.
+
+--Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.
+
+--Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions envie de Racheter?
+
+--Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit Pardaillan.
+
+--Alors, que voulez-vous?
+
+--Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on regarde ce qui
+m'appartient, et surtout qu'on en rie.
+
+--Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec Colère.
+
+--Viens, fit Quélus. C'est un fou.
+
+--Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je ne suis pas fou. Je
+vous répète que je hais les insolents qui regardent ce qu'ils ne doivent
+pas voir...
+
+--Mordieu! Vous allez vous faire couper les oreilles!
+
+--Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le rire me déplaît, acheva
+Pardaillan. Allez rire ailleurs.
+
+--Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que nous allions rire?
+
+--Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs.
+
+--C'est bien. Et quand?
+
+--Tout de suite, si vous voulez!
+
+--Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, nous y serons, mon
+ami et moi. Et vous, Monsieur, tâchez de bien rire ce soir. Car, demain,
+vous ne rirez plus.
+
+--J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua d'un grand geste de
+sa plume de coq...
+
+Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction qu'avait déjà prise
+Maurevert.
+
+Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de la Devinière, et
+s'attabla.
+
+--Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... Et l'autre, avec
+sa figure d'oiseau de mauvais augure!... Seraient-ils venus là pour
+elle?... Par les cornes de tous les enfers! Si cela était!...
+
+Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d'Anjou,
+Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon ses habitudes d'observateur,
+se mit à regarder autour de lui.
+
+Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. Les servantes
+dressaient le couvert pour une forte tablée dans une pièce voisine.
+Maître Landry et ses queux agitaient force casseroles.
+
+--Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, il y aura donc
+belle et nombreuse société ce soir?
+
+--Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.
+
+--Pourquoi joyeux?
+
+--D'abord parce que messieurs les poètes sont fort généreux... ils
+boivent bien, et me font boire.
+
+--Ce sont donc des poètes qui vont venir?
+
+--Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier.
+Ils se réunissent pour dire des poésies qui me feraient rougir, si je
+n'étais trop occupé à boire pour écouter.
+
+--Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?
+
+--Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir.
+
+--Le moine? Est-il donc aussi poète?
+
+--Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement...
+une plume rouge...
+
+Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrassé, se
+précipita au-devant d'un cavalier qui venait d'entrer dans la salle.
+Ce cavalier avait une plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait
+soigneusement de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, si bien
+qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut un instant ce visage.
+
+--M. de Cosseins! murmura-t-il.
+
+Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, c'est-à-dire le
+premier personnage militaire du Louvre.
+
+--Qu'est-ce que cette société de poètes dont font partie le capitaine
+des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce
+Lubin cet ancien moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon
+d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître Landry qui va
+au-devant d'un pareil personnage?
+
+Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux le manège de Lubin
+et de Cosseins. Landry, occupé à ses fourneaux dans la rôtisserie,
+n'avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine
+située à gauche de la grande salle, il pût voir par une large baie ce
+qui se passait dans l'auberge.
+
+Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle où les servantes
+dressaient le couvert.
+
+--C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, fit Lubin en
+essayant vainement de dévisager l'homme à la plume rouge.
+
+--Allons plus loin! dit Cosseins.
+
+La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième salle
+également vide, mais où des sièges étaient préparés.
+
+A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le capitaine.
+
+--Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles et aboutit à la
+rue.
+
+--Nul ne peut entrer par ici?
+
+Lubin sourit et montra les deux énormes verrous qui maintenaient la
+porte massive.
+
+--C'est bien. Où se tiendra le moine?
+
+--Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh!
+personne n'entrera, et vous pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et
+vos ballades.
+
+--C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien
+aises de s'emparer de nos productions!
+
+Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles,
+gagna la porte du salon et disparut.
+
+--Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? se demanda
+Pardaillan.
+
+Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps en méditation. Il
+connaissait l'hôtellerie de fond en comble.
+
+Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de
+langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées
+achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la
+pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la
+pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir qui donnait
+sur l'allée.
+
+Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en
+pierre humide, et tout tapissé de toiles d'araignées. Il communiquait
+avec l'allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la
+pièce aux sièges par une porte percée d'un judas.
+
+Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de maître Landry. Dans le
+fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer.
+
+Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça dans
+l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et,
+n'ayant remarqué rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir
+en laissant ouverte la trappe des caves.
+
+Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.
+
+Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant
+à leurs toques des plumes rouges.
+
+Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit
+dans la salle du banquet.
+
+Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux,
+tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et
+furent conduits par Lubin qui, alors, murmura:
+
+--Huit plumes rouges. Le compte y est!
+
+A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure
+rubiconde, franchit à son tour le seuil.
+
+--Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la rencontre du moine.
+
+--Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils
+arrivés?
+
+--Ils sont là, répondit Lubin.
+
+--Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher frère. Il s'agit de
+choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent
+discuter avec les nôtres.
+
+--Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des
+questions de poésie?
+
+--Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable
+abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le
+couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le
+révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une
+preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n'est pas qu'il vous
+tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez pas de
+questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent!
+
+--Miséricorde! Je vous jure, mon frère...
+
+--C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite table là, devant la
+porte de cette salle, car je me sens quelque appétit.
+
+--Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?
+
+--La moindre des choses: une moitié de poularde, une friture de Seine,
+un pâté, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin
+d'Anjou...
+
+--Le moine s'installa donc devant la porte, de façon que nul ne pût
+entrer sans sa permission.
+
+Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste
+demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit:
+
+--Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui
+aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à
+la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève.
+
+Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques,
+poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut
+pas s'en apercevoir.
+
+--Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y
+opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme.
+Allez, mon cher frère, hâtez-vous...
+
+Force fut à Lubin d'obéir.
+
+Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde.
+
+La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages
+firent leur entrée dans l'auberge.
+
+--Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin,
+moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des
+faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean
+Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard!
+
+En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six
+poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet.
+
+Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient
+passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène,
+notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de
+soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques
+ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de
+passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le
+fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.
+
+Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, le septième, était mort
+en 1560) entrèrent donc sans avoir éveillé la moindre curiosité, et
+passèrent dans la salle du festin.
+
+Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et leur dit;
+
+--Nous voici donc, une fois encore, unis dans la célébration de nos
+mystères. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la poésie antique
+et moderne, et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en l'art
+sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les
+dieux tutélaires. Je vous ai parlé, il y a huit jours, de ces quelques
+étrangers qui désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.
+
+--Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.
+
+--Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais je réponds que ce sont
+d'honnêtes gens. Ils m'ont confié leurs noms sous le sceau du secret.
+Maître Ronsard approuve leur admission.
+
+--Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.
+
+--Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. D'ailleurs,
+messieurs, ils repartent dès demain, il est vraisemblable qu'ils ne
+reviendront jamais à Paris.
+
+Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur d'élite, Pontus qu'on
+appelait le--Grand Pontus à cause de sa taille herculéenne, Pontus dit
+alors:
+
+--Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et qu'on digère mal
+quand...
+
+--Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre agape! interrompit
+Dorât.
+
+Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une chanson bachique. Et ce
+fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle
+du fond où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes rouges.
+
+Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens venus au spectacle.
+Tous étaient masqués.
+
+Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.
+
+A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique se transforma en une
+mélopée au rythme bizarre qui devait être une invocation.
+
+En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang devant le panneau du
+fond de la salle qui faisait vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où
+on accédait aux caves.
+
+Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait
+tout le panneau.
+
+Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.
+
+Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.
+
+Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel antique. Cet
+autel, qui était en granit rosé, affectait la forme primitive et
+rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystères,
+servaient aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de sculptures
+et de médaillons; l'un de ces médaillons représentait Phébus ou Apollon,
+dieu de la poésie; dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; un
+troisième figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en réalité,
+dieu de l'ingéniosité.
+
+A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées des tuniques
+blanches et des couronnes de feuillage.
+
+Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou peut-être par un
+mélange de paganisme et de religion chrétienne, d'où certainement était
+banni tout esprit de profanation, ou peut-être enfin par un singulier
+oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée au mur, très
+étonnée sans doute de se trouver là, c'était une enluminure représentant
+la Vierge qui écrasait un serpent!...
+
+A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que Jean Dorât y entra,
+décrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit à ses
+amis. En un instant les six poètes furent habillés comme des prêtres
+de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage et de fleurs
+entrelacés.
+
+Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, en grec,
+un couplet modulé sur une musique primitive; le couplet terminé, ils
+évoluèrent en file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut lieu,
+sur la même musique, la reprise d'un deuxième couplet, figurant sans
+aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figuré la
+strophe.
+
+Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le contenu d'une
+cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitôt, une fumée
+blanche et légère s'éleva dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle
+d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname.
+
+Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée plus lente. Puis,
+tout se fut de nouveau.
+
+Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques blanches, mais
+avaient gardé sur leurs têtes leurs couronnes de fleurs.
+
+La porte de l'alcôve fut soudain refermée.
+
+Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entrée à
+cette étrange scène de paganisme, se mirent en file et disparurent dans
+la salle du festin, où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit
+des conversations et des éclats de rire.
+
+--Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le
+chevalier de Pardaillan.
+
+Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier s'était
+introduit dans le cabinet noir, prêt à s'engouffrer dans la trappe de la
+cave au moindre danger d'être découvert.
+
+Après la disparition des poètes, les huit hommes masques se levèrent.
+
+--Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui ôta son masque.
+
+--L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui étouffa une
+exclamation de surprise.
+
+--Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister à de telles infamies!
+Ah! la foi s'en va. L'hérésie nous étouffe! Il n'est que temps
+d'agir!...
+
+--Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre qui retira également
+son masque. Dorât est des nôtres. Il nous couvre. Il surveille cette
+réunion. Où voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions
+tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. Ici, nous
+sommes en sûreté!
+
+Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins,
+le capitaine des gardes du roi!
+
+Il n'était pas au bout de ses surprises.
+
+Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il reconnut avec
+stupéfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de
+Lorraine!
+
+Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.
+
+--Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comédie de
+ces poètes. Plus tard, nous verrons à étouffer cette hérésie nouvelle...
+Plus tard, quand nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les
+lieux?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Vous répondez que nous y sommes en sûreté?
+
+--Sur ma tête!
+
+--Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise
+d'un ton d'autorité. Calmez-vous, monsieur l'évêque, les temps sont
+proches. Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne de ce
+nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai juré que l'hérésie serait
+exterminée; vous me verrez à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le
+premier, mon oncle.
+
+--Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches
+nécessaires, et je puis maintenant prouver que les Capétiens ont été des
+usurpateurs et que ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer
+l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de
+Charlemagne, Henri.
+
+--Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.
+
+--J'ai mille fantassins prêts à marcher.
+
+--Et vous, maréchal de Damville?
+
+Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! Celui qu'il avait tiré
+des mains des truands! Celui qui lui avait donné Galaor!...
+
+--J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes à cheval,
+dit Henri de Montmorency. Mais je tiens à rappeler mes conditions.
+
+--Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre
+frère François saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency,
+et vous avez l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?
+
+Henri de Montmorency s'inclina.
+
+Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de
+haine.
+
+--A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise.
+
+--Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, mon rôle m'est tout
+tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier en question, et je réponds qu'il ne
+sortira pas vivant.
+
+Qui était le prisonnier en question?...
+
+--A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.
+
+--Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont à moi. Au premier
+signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis à M. de
+Guitalens!...
+
+--A vous, monsieur Marcel.
+
+--Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon poste de prévôt des
+marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous
+les quarteniers et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes
+quand je voudrai.
+
+--A vous, monsieur l'évoque.
+
+--Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande
+prédication contre Charles, protecteur des hérétiques. Dès demain, je
+lâche mes prédicateurs, et les chaires de toutes les églises de Paris se
+mettent à tonner.
+
+Henri de Guise demeura une minute rêveur.
+
+--Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout à coup Tavannes. Et
+le duc d'Alençon?
+
+--Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.
+
+--La famille est maudite! répondit âprement Sorbin de Sainte-Foi.
+Frappons d'abord à la tête; les membres tombent en pourriture!
+
+--Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque jour suffit sa tâche.
+Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons
+compter pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez
+compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit
+suivre l'action. Un pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai
+religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, que chacun
+reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs,
+séparons-nous.
+
+Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la main de Guise,
+hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment
+naturelle.
+
+Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.
+
+Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de Pardaillan apparut.
+Le chevalier était un peu pâle de ce qu'il venait de voir et d'entendre.
+C'était un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces
+secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui n'eût pas tremblé
+devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tête à un peuple déchaîné,
+Pardaillan frissonna de se sentir maître--ou l'esclave!--d'un tel
+secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la tragédie qui
+se préparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces
+conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui était
+indifférent.
+
+Quel que fût le roi de France, lui était son propre roi... Mais
+vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils
+devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous
+faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière
+ils voulaient le frapper!
+
+Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple!
+Il n'était pas l'homme de ces basses besognes.
+
+Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du chevalier.
+Et comme la contemplation n'était guère son fait, il se couvrit
+soigneusement le visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste
+au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laissée
+ouverte par Montmorency.
+
+Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait que huit poètes
+devaient sortir par l'allée. Il avait compté, tout joyeux à l'idée
+d'aller tenir compagnie à frère Thibaut.
+
+--Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage qui dérangeait
+son calcul, que faites-vous ici?
+
+Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément en terreur.
+Car il achevait à peine de parler qu'il reçut une violente bourrade,
+laquelle l'allongea de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta
+lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt il se trouva dans
+la rue.
+
+
+XIV
+
+LE TIGRE A L'AFFÛT
+
+A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était fermée. Closes
+également les boutiques d'alentour La rue était une solitude enténébrée.
+Le silence était profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier
+pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le couvre-feu, devenaient
+le vaste et inextricable domaine des truands, gueux, mauvais garçons,
+capons, argotiers et francs bourgeois.
+
+Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter dans la rue
+Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait a la main une forte dague bien
+emmanchée.
+
+Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite dans la direction de
+la Seine. Tout à coup, il s'arrêta net s'enfonça dans un angle obscur,
+s'immobilisa contre une borne.
+
+A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer un groupe
+confus qui, l'instant d'après, se dégagea des ténèbres et lui apparut,
+composé de quatre personnes.
+
+--Des truands! songea le maréchal de Damville en assurant dans sa main
+le manche de sa dague.
+
+Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. Ces inconnus avaient
+cette démarche assurée qui indique des gens en parfaite amitié avec le
+guet et leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait leurs
+rires étouffés.
+
+--Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un d'eux, ne riez pas. Cette
+personne a un nom.
+
+--La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement Henri de Montmorency.
+
+--Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de la bande.
+
+--Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, ou la Dame en noir.
+
+--Nom à donner froid au dos!
+
+--J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom de la mère si la
+fille est jolie. Et peut-on rien voir de plus ravissant que cette petite
+Loïse!... Ah! messieurs, vous allez voir la merveille, et je veux...
+
+Mais le maréchal n'écoutait plus.
+
+Le reste se perdit dans un murmure étouffé.
+
+Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au nom de Loïse, il
+avait étouffé un rugissement, et, presque sans prendre de précautions,
+s'était jeté à la poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.
+
+--Jeanne! Loïse!...
+
+Ces deux noms avaient retenti en lui comme un coup de tonnerre. Qu'était
+cette Jeanne? Qu'était cette Loïse? Étaient-ce _elles_?... Oh! il
+voulait le savoir à tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il
+provoquer le frère du roi!
+
+Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. Quoi! seize ans
+écoulés! Et ce nom qui pouvait ne pas la désigner, qui s'appliquait
+peut-être à une quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il
+croyait éteinte.
+
+--Jeanne! Jeanne!
+
+Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! Était-ce
+possible que, vivante, elle lui apparût encore, alors qu'il la croyait
+morte, alors qu'il espérait avoir étouffé l'amour de jadis sous les
+cendres de ses ambitions!
+
+Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus qu'autrefois
+peut-être...
+
+La bande avait pris de l'avance.
+
+En quelques bonds, il la rejoignit.
+
+Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi les pensées
+tumultueuses qui assaillaient son esprit, comme un coup de foudre
+éclaire soudain un ciel chargé de nuées livides.
+
+--Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa fille!... Si François
+l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer les met en présence!... S'il
+connaît ma trahison!... Oh! mon frère se dressant devant moi, comme
+jadis, là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me demandant
+compte de l'imposture!... Que dirai-je?... Que ferai-je?...
+
+Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. Et
+un rire silencieux, un rire terrible résonna, condensa les vapeurs de
+vengeance qui montaient à sa tête.
+
+--Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit roi de France pour
+devenir le chef de la maison de Montmorency! Et puisque François est de
+trop, qu'il meure!...
+
+A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée devant l'hôtellerie de
+la Devinière.
+
+Montmorency--ou Damville, si on veut lui donner le nom sous lequel il
+était connu,--se colla contre un mur, sous un auvent, et là, presque
+chancelant, la respiration rauque, il tâcha de voir, il tâcha
+d'entendre...
+
+--Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.
+
+--La voici, monseigneur!...
+
+--Allons, messieurs!...
+
+Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison qui faisait vis-à-vis
+à la Devinière...
+
+--Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut que je sache!
+
+Il eut un mouvement pour s'élancer.
+
+Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent...
+
+Devant la porte, un homme venait de se dresser soudain. Et cet homme
+disait sans raillerie, sans colère:
+
+--Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez à désobéir aux
+ordres de monsieur mon père! Que cette faute retombe sur vous seuls!
+
+--Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou.
+
+--Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de tantôt!
+
+--C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria Maugiron. Ah ça? mon digne
+propriétaire, vous montez donc la garde devant votre maison?
+
+--Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit Pardaillan. Le jour, la
+nuit, je suis toujours là!
+
+--Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur le drôle; ôtez-vous
+de là!
+
+--Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très calme, en s'adressant
+à Quélus et à Maugiron, recommandez donc à votre laquais de se tenir
+tranquille, ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain matin,
+sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous faire estafiler?
+
+--Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est pas demain matin,
+c'est tout de suite que tu vas mourir.
+
+Pardaillan tira son épée.
+
+Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité.
+
+Mais il recula avec un hurlement de douleur et de rage.
+
+Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste ample et rapide qui
+faisait siffler Giboulée dans sa main. La lame décrivit un demi-cercle
+flamboyant, s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla la
+joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente marqua une trace
+rouge sur cette joue, et Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se
+prit à dire posément:
+
+--Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, je le veux bien, moi!
+Mais, par Pilate! que dirait monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah!
+monsieur, je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant ce coup
+de pointe!
+
+Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le bras droit inerte
+laissant tomber son épée.
+
+Quélus, à son tour, s'élança.
+
+--Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou.
+
+Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, jusqu'à Pardaillan,
+qui, baissant son épée, en appuya la pointe sur le bout de sa botte.
+
+--Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour un brave gentilhomme.
+
+Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne perdit pas de vue un
+instant ses adversaires.
+
+--Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous regretteriez
+amèrement si vous saviez à qui vous parlez.
+
+--Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les fait déjà regretter,
+quelque basse et indigne que soit la conduite d'un gentilhomme, c'est
+aller un peu loin que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous
+m'en voyez tout marri.
+
+La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc pâlit de honte.
+Mais il était résolu à passer outre et à feindre de tenir pour valable
+une excuse qui n'était qu'un nouvel affront.
+
+--J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui arrivait quand
+il voulait se donner plus de majesté qu'il n'en avait en réalité. Et
+maintenant que nous nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai
+affaire dans cette maison.
+
+--Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... Affaire! Diable! Vous
+avez affaire ici?
+
+--Affaire d'amour, monsieur!
+
+--Je ne m'en doutais pas, vraiment!
+
+--Vous allez donc nous laisser le passage libre?
+
+--Non! fit tranquillement Pardaillan.
+
+--Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la patience du roi est courte.
+Celle de son frère est encore plus courte!...
+
+En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser sa taille. Car
+il était assez petit et atteignait à peine à l'épaule de Pardaillan. Le
+chevalier feignit de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en
+somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit:
+
+--Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve dont vous avez bien voulu
+m'honorer, je vous supplie de ne pas insister: vous me désobligeriez
+cruellement...
+
+La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible pour le duc
+d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un tressaillement de rage, il leva
+la main.
+
+Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe de l'épée de
+Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent un cri et, saisissant le
+duc, le ramenèrent violemment en arrière.
+
+--Chargeons! dit Quélus.
+
+--Non pas! répondit le duc qui frémissait de honte. Remettons la partie,
+messieurs. Maugiron est hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant
+à moi, je ne puis décemment pas me commettre avec ce truand. Rengaine,
+Quélus! Rengaine, mon ami, nous reviendrons en nombre.
+
+Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, appuyé de la main
+gauche à la porte, attendait, immobile, silencieux:
+
+--Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...
+
+--Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! répondit le chevalier.
+
+L'instant d'après, la bande avait disparu.
+
+Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à la même place, l'oreille
+au guet, l'épée au poing.
+
+Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse.
+
+Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle attaque, du
+moins pour cette nuit, cogna du poing à la porte basse de la Devinière,
+se fit ouvrir, et monta à sa chambre.
+
+Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit sa fenêtre et
+plongea sur la chaussée un regard perçant. Mais, de cette hauteur, il
+ne voyait plus rien, ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que
+la petite fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent
+invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs obscure. Loïse et sa
+mère dormaient.
+
+Nous devons dire que Pardaillan demeura tout d'abord atterré de ce
+qu'il venait de faire. Il avait parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et
+maintenant que le feu de l'action était tombé, il comprenait l'énormité
+de son acte.
+
+Le frère du roi, héritier de la couronne, était en effet une figure
+populaire à Paris.
+
+Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; et le visage du duc
+d'Anjou lui était familier. Donc, malgré la nuit, il l'avait reconnu.
+Et, comme nous l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec
+amertume qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler de ce qui ne le
+regardait pas, et que, fils dénaturé, rebelle aux voeux sacrés de son
+père, il prenait justement le contre-pied de ses sages conseils, que
+pourtant il se jurait chaque matin d'observer religieusement.
+
+Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui était familier et qui
+signifiait:
+
+--Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous
+verrons bien!
+
+En attendant, il se promit d'être prudent et de ne pas se rendre le
+lendemain au Pré aux Clercs où il avait rendez-vous avec Quélus et
+Maugiron.
+
+--J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant
+à l'autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant à
+aller au Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que
+le duc d'Anjou ne manquera pas d'aposter et qui me conduiraient tout
+droit à la Bastille.
+
+Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha en rêvant à
+Loïse.
+
+En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait assisté à toute la
+scène sans reconnaître Pardaillan, qu'il avait à peine entrevu dans
+cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il
+ignorait le nom comme la figure.
+
+Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il avait vu
+l'intervention soudaine du jeune homme, le départ du duc d'Anjou et
+de ses acolytes, et enfin la rentrée de Pardaillan à l'auberge de la
+Devinière.
+
+Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais paisible, il quitta
+son poste d'observation et, longeant les boutiques fermées, vint se
+placer devant la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu
+pénétrer.
+
+Alors la question se posa de nouveau en lui:
+
+--Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?...
+
+Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! Mais coïncidence
+pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!... C'est
+elle qui est la!... Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!...
+Je reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... Non,
+il faut que je demeure ici jusqu'à ce que je sache!...
+
+Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient fiévreusement le
+visage muet de la maison.
+
+Le jour se leva.
+
+Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; les marchands
+ambulants passèrent et virent avec étonnement cet homme pâle qui tenait
+ses yeux fixés sur la maison...
+
+Henri de Montmorency ne bougeait pas.
+
+Parfois un frisson l'agitait.
+
+Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme se montra
+l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de
+Montmorency étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...
+
+
+XV
+
+CATHERINE DE MÉDICIS
+
+IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois où nous
+avons déjà introduit nos lecteurs; Catherine de Médicis et l'astrologue
+Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en
+souvient, le Florentin avait donné rendez-vous.
+
+La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue se promenait
+à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d'oeil sur ce
+que Catherine écrivait, sans chercher d'ailleurs à cacher cette
+indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d'être indiscret--ou
+qui le prend.
+
+Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une
+corbeille. Et Catherine écrivait toujours. A peine une lettre finie,
+elle en commençait une autre.
+
+La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi.
+
+C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées où elle exposait
+à sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en
+France et où elle demandait de décider le roi d'Espagne à intervenir,
+elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des
+indications sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny
+en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait
+durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle écrivait
+ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d'organiser
+une fête. De temps à autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot
+bref.
+
+--Ce jeune homme viendra-t-il?
+
+--Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin?
+
+Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur
+l'astrologue et dit:
+
+--J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses sont en l'air. Il me
+faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu
+dis.
+
+--Nous avons Maurevert.
+
+--C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait trop long
+maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras
+a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes
+terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... que cette épée
+tremble un millième de seconde... que le coup s'égare... et l'empire
+s'écroule peut-être... René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas!
+
+--Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.
+
+--A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire est terminé. On
+m'en a remis les clefs ce matin.
+
+--J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour par la rue du Four,
+la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C'est tout l'emplacement de
+l'hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses.
+
+--Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever?
+
+--Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille de hardiesse
+élégante.
+
+Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre piste.
+
+--Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu
+essayé, René, d'établir sa destinée par la sublime connaissance que tu
+as des astres?
+
+--Divers éléments me manquent encore; mais j'y arriverai. Au surplus, ma
+reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère? N'avez-vous pas
+vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes?
+
+--Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, et, par elles, je
+sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l'oreille d'une
+maîtresse; oui, j'ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; et
+par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort et,
+au lieu d'être tuée, c'est moi qui tue; oui, j'ai mes gentilshommes et,
+par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!...
+
+Son regard se perdit dans le vague.
+
+--René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze ans lorsque je
+vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six années de
+souffrances et de tortures, trente-six années d'humiliations, de rage
+d'autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires,
+trente-six années où j'ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à
+l'état de servante, et enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!...
+Cela a commencé le soir de mon mariage, René...
+
+--Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?
+
+--C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de
+Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage et,
+dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute où le
+fils de François Ier, m'ayant conduite à notre appartement, s'inclina
+devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les
+autres, il en fut de même... Lorsque mon époux devint roi de France, la
+reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers.
+Les années s'écoulèrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris
+qu'Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au coeur,
+j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon
+royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?
+
+Ruggieri secoua la tête.
+
+--Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort!
+
+Ruggieri tressaillit et pâlit.
+
+--Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place
+dans son fauteuil. Comprends-tu? J'étais mortelle à tout ce que je
+touchais... Et, chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu
+raison de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane
+de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie
+du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des
+prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin
+j'eus des enfants, ah! René... que furent ces enfants? François est mort
+à vingt ans, après un an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles
+dont la source est restée inconnue. Seulement Ambroise Paré me dit qu'il
+est mort de pourriture.
+
+Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d'un
+pli.
+
+--Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises
+terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir
+dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme François
+a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, mon
+dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué lui aussi
+d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de
+la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît
+vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je
+vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux
+idées...
+
+--François est mort. Charles est condamné. Henri, avant peu sans doute,
+va monter sur le trône et poser sur sa faible tête une couronne dont le
+poids l'écrasera. Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour
+régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!
+
+Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri d'Anjou, que Charles
+jalouse, pauvre enfant! Henri à qui on vient de refuser l'épée de
+connétable! Henri, mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent
+vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment son enfant, selon son
+coeur et son esprit!...
+
+--Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...
+
+Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard
+aigu dans les yeux de l'astrologue.
+
+--Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon sens. Prends bien
+garde que jamais une question de ce genre ne t'échappe encore.
+
+--Pourtant, il faut que je parle!
+
+Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée. Et
+ce fut dans cette attitude qu'il continua:
+
+--Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j'ai pris mes
+précautions; nous sommes seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que
+j'ai interrogé les astres, et que les astres m'ont répondu!
+
+Catherine frissonna.
+
+Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace
+des astres.
+
+Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua:
+
+--Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine,
+vous n'y songez jamais à l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps,
+je ne dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je
+m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse au chevet de mon
+lit. Je vois un homme qui sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis
+que la femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier geste
+implacable... cet homme a pleuré, supplié en vain... l'amante a prononcé
+une irrévocable condamnation... l'homme sort donc du palais... sous son
+manteau, il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui vit pourtant,
+car cela vagit, cela se plaint, cela crie grâce... et l'homme est
+impitoyable, car l'homme, lâche une fois dans sa vie, a peur de la
+femme!...
+
+Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une église... et puis
+il se sauve!
+
+Catherine, les traits durs, murmura sourdement:
+
+--Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur!
+
+--Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j'avais pu
+oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né pour l'abandonner, j'avais
+laissé tomber sur ses lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est
+cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?...
+
+--Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant ne pouvait pas vivre
+plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque... et je ne pus
+me repentir de t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de
+l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de
+tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai aimé! Tu vins à une heure où le roi,
+mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de
+la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les épaules quand je
+parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que
+Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée,
+dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair
+de pitié... Nous allâmes l'un vers l'autre... Nous passions des journées
+à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas
+ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia.
+Grâce à toi, René, je connus _l'acqua tofana_, Grâce à toi, j'appris la
+science qui fait de l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit
+de vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un chaton de bague,
+dans le parfum d'une fleur, dans le feuillet d'un livre, dans le baiser
+d'une maîtresse. C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi
+que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait... Tu
+partageas la couche d'une reine!...
+
+--Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant que, l'un après
+l'autre, j'ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines
+entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le
+monde, tu viens me parler du passé. René, hier est mort. C'est demain
+qui compte! L'enfant? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être
+disparu? L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l'a
+emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans
+doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il
+n'aurait pas dû sortir...
+
+Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement:
+
+--Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la dose avait été
+insuffisante! Ou si le miracle s'était accompli, reprit René. Si
+l'enfant vivait!...
+
+--Malédiction! gronda la reine.
+
+--Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible,
+j'ai interrogé les astres! Et les astres m'ont toujours répondu qu'il
+vivait!...
+
+--Malédiction! répéta la reine.
+
+--Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je gardais pour moi
+terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine,
+serait un crime... un crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma
+vie!...
+
+--Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce que cela peut
+me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c'est
+dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon
+toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est,
+comme toujours il ignorera le nom de sa mère!
+
+--Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d'âme: l'enfant
+est à Paris, et je l'ai vu!
+
+--Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?
+
+--Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom de la femme qui l'a
+recueilli, sauvé, élevé...
+
+--C'est?
+
+--Jeanne d'Albret!...
+
+--Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de l'adultère aux mains de
+mon implacable ennemie!...
+
+--Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.
+
+--Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est Jeanne d'Albret qui a
+élevé l'enfant, c'est qu'elle sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle
+sait, te dis-je! Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne
+d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race ou la mienne qui
+régnera... De toi à moi, c'est une question de vie ou de mort!... Et
+c'est toi qui mourras!...
+
+Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine
+de Médicis s'apaisa par degrés. Elle redevint la froide statue... le
+cadavre qu'elle semblait être au repos...
+
+--Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose?
+
+--Hier, madame, je sortais de chez ce jeune homme...
+
+--Celui qui l'a sauvée?
+
+--Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l'auberge, je demeurai
+pétrifié par une sorte de vision qui tout d'abord me stupéfia: un homme
+venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur
+ma tête, cet homme, il me sembla que c'était moi! Moi-même! Moi qui
+marchais à l'encontre de moi! Mais moi tel que je devais être il y
+a vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais fou. Ma
+deuxième fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m'avait vu, il eût
+sans doute éprouvé la même impression que moi... Quand je revins de ma
+stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge que je venais de quitter...
+J'étais bouleversé, Catherine!... Si vous aviez vu comme il avait l'air
+triste!...
+
+--Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai l'escalier à pas de
+loup, je rejoignis le jeune homme... je le vis entrer chez ce Pardaillan
+d'où je sortais... je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute
+leur conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie pour
+moi la preuve implacable que c'est lui! que c'est notre fils! jadis
+recueilli, sauvé, puis élevé par Jeanne d'Albret!...
+
+--Et lui... se doute-t-il?
+
+--Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds.
+
+--Mais que vient-il faire à Paris?
+
+--Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va
+maintenant la rejoindre.
+
+Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, à ce moment
+où l'existence de son fils venait de lui être révélée? Quelles pensées
+agitaient cette mère?
+
+Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.
+
+--On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.
+
+--C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné rendez-vous pour dix
+heures...
+
+--Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis en passant une
+main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute,
+René... pourquoi allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...
+
+--Non, madame. Il venait simplement remercier le chevalier de la part de
+la reine de Navarre.
+
+--Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.
+
+--Du moins, ils se sont vus hier pour la première fois...
+
+--Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation pour ce jeune
+homme. Tu dis qu'il est pauvre, n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as
+bien dit cela de ce Pardaillan?
+
+--Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux jusqu'à la démence.
+
+--C'est-à-dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va
+ouvrir, René...
+
+Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou elle demeura seule,
+esquissa rapidement son plan, et composa son visage, en sorte que,
+lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une
+femme au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude
+fière, mais non plus hautaine.
+
+Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil il avait reconnu
+Catherine de Médicis.
+
+--Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?
+
+--Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c'est le moment
+de mentir comme elle.
+
+Et tout haut, il répondit:
+
+--J'attends que vous me fassiez l'honneur de me le dire, madame.
+
+--Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine.
+
+Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondément encore,
+puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose naïve qui
+lui seyait merveilleusement. Catherine l'examina avec une attention
+soutenue.
+
+--Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien
+beau... Se jeter ainsi dans une pareille mêlée et risquer la mort pour
+sauver deux inconnues c'est admirable...
+
+--Je le sais, Majesté.
+
+--C'est d'autant plus beau que ces deux femmes ne vous étaient rien...
+
+--C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient parfaitement inconnues.
+
+--Mais vous savez leurs noms maintenant?
+
+--Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur de défendre de mon
+mieux Sa Majesté la reine de Navarre et une de ses suivantes.
+
+--Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est pourquoi j'ai
+voulu vous connaître. Vous avez sauvé une reine, monsieur, et les reines
+sont solidaires. Ce que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le
+faire moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands.
+Cependant, il est juste que vous soyez recompensé.
+
+--Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté se rassure: j'ai été
+récompensé selon mon mérite.
+
+--Comment cela?
+
+--Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre a bien voulu me
+dire.
+
+--Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque
+situation auprès d'elle?
+
+--Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser.
+
+--Pourquoi? fit vivement Catherine.
+
+--Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.
+
+--Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que diriez-vous? Vous
+ne voulez pas quitter Paris? Eh bien, c'est justement ce que je vous
+demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense de
+deux inconnues, voulez-vous contribuer à défendre votre reine?
+
+--Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin d'être défendue? s'écria
+sincèrement Pardaillan.
+
+Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: elle tenait le
+défaut de la cuirasse.
+
+--Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus séduisante. Et
+pourtant, cela est, chevalier! Entourée d'ennemis, obligée de veiller
+nuit et jour à la sûreté du roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne
+savez pas tout ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône...
+
+Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont il avait surpris le
+secret à la Devinière.
+
+--Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre le roi, je suis
+presque seule.
+
+--Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, il n'est pas un
+gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à vous donner l'appui de son
+épée. Une mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est reine, ce
+qui n'était qu'une obligation d'humanité devient un devoir auquel nul ne
+peut se soustraire.
+
+--Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi ces trop rares
+gentilshommes qui, ayant à la fois pitié de la reine et de la mère, se
+dévouent pour moi?
+
+--Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan.
+
+La reine réprima un tressaillement de joie...
+
+--Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine
+de Médicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous... Vous êtes
+pauvre, je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez les honneurs
+auxquels peut prétendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que
+dites-vous d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres?
+
+--Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me demande si je rêve...
+
+--Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des reines de trouver de
+l'occupation aux épées telle que la vôtre.
+
+--Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.
+
+--Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui sont ceux du roi. Or, je
+vais vous dire, monsieur, comment j'agis lorsque je vois s'approcher de
+moi un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer par mes prières,
+par mes larmes, et je dois dire que je réussis souvent...
+
+--Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan.
+
+--Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.
+
+--Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis pas...
+
+--Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; il va trouver l'ennemi,
+le provoque en un loyal combat, le tue ou est tué... S'il est tué, il
+est sûr d'être pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son
+roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que dites-vous du
+moyen, monsieur?
+
+--Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en champ clos, madame!
+
+--Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants...
+
+--J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille.
+
+--Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une visite...
+
+--J'en ai reçu plusieurs, madame...
+
+--Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la
+reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis
+dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de
+tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à coup sûr...
+Celui-là me fait peur, monsieur... non pour moi, hélas! j'ai fait le
+sacrifice de ma vie... mais pour mon pauvre enfant... votre roi!
+
+Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.
+
+Son rêve d'un duel où il était le champion d'une reine et d'une mère, ce
+rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités.
+
+--Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée.
+
+Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus
+que jamais, se redressa, se hérissa.
+
+--Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse.
+
+Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des
+paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde
+stupéfaction. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua
+à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était
+depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.
+
+--Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même
+douceur.
+
+--D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur comme le vôtre comprendra
+à l'instant. L'homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a
+appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque
+acte vil, cet homme m'est sacré.
+
+--Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et
+comment s'appelle-t-il, votre ami?
+
+--Je l'ignore, madame.
+
+--Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom!
+
+--Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au surplus, il est
+moins étonnant d'ignorer le nom d'un ami que celui d'un ennemi aussi
+implacable.
+
+Catherine baissa la tête, pensive.
+
+--Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que plus dangereux. Et
+puisqu'il ne veut pas me servir... Monsieur, ajouta-t-elle tout haut,
+je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la
+personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le
+sentiment qui vous guide.
+
+--Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je craignais tant d'avoir
+déplu à Votre Majesté!...
+
+--Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: fort contre
+l'ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de
+votre fortune.
+
+Demain matin, je vous attends au Louvre.
+
+Catherine de Médicis se leva.
+
+Pardaillan s'inclina devant la reine.
+
+Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son
+fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant a
+déchiffrer l'énigme vivante qu'était la reine Catherine...
+
+--Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le
+Louvre, c'est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois
+que M. Pardaillan mon père se trompait!...
+
+Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre,
+faisait appeler son capitaine et lui disait:
+
+--Monsieur de Nancey, demain matin, a la première heure, vous prendrez
+douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la
+Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se
+fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la
+Bastille...
+
+
+XVI
+
+LE MARÉCHAL DE DAMVILLE
+
+Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal dormi. On n'arrive pas
+tout d'un coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément
+troublée.
+
+Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et
+de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points
+obscurs qui l'inquiétaient.
+
+Voici comment il avait arrangé les choses:
+
+1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine de Médicis;
+
+2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il eût à quitter Paris
+au plus tôt;
+
+3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus
+signalé service;
+
+4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en
+noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour,
+sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage;
+
+5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce
+vieillesse.
+
+Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques
+heures.
+
+Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.
+
+Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes
+de la cour qu'un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains.
+Quand il fut prêt, n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur,
+il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de
+pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre.
+
+Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d'ailleurs
+d'apercevoir Loïse.
+
+A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prêta aucune
+attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre.
+
+Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit avec violence, et
+la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la
+tête vers Pardaillan et cria:
+
+--Venez! Venez!
+
+--Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?
+
+C'était la première fois que Loïse adressait la parole au chevalier. Et
+c'était, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il
+fallait que le danger fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui
+ressemblait à un cri de terreur.
+
+--J'accours! rugit Pardaillan.
+
+A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en
+éclats, une douzaine d'hommes armés se ruèrent dans la chambre et l'un
+d'eux cria:
+
+--Au nom du roi!...
+
+Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée à la muraille; mais
+avant qu'il eût pu faire un mouvement, il fut entouré, saisi par les
+bras et par les jambes, et il tomba.
+
+--A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.
+
+Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.
+
+Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il
+constata que ses jambes étaient liées! Liés aussi ses bras. Il ferma les
+yeux et, de ses paupières closes, jaillit une larme que dévora la fièvre
+des joues...
+
+Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand
+le chevalier fut réduit à l'impuissance, Nancey compta autour de lui
+deux morts et cinq blessés.
+
+Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup de poing à la tempe.
+Pipeau avait étranglé l'autre.
+
+--En route! commanda le capitaine.
+
+Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long aboi lugubre
+du chien ponctua la défaite de son maître.
+
+Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un
+était rangé contre la porte de l'hôtellerie et celui-là était pour lui.
+
+Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier
+était vide; dans le deuxième, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency,
+le maréchal de Damville!
+
+Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jeté dans le
+carrosse qui lui était destiné, les mantelets furent aussitôt rabattus,
+et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitôt en
+mouvement.
+
+Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.
+
+Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid pour suivre
+en imagination les tours et détours de la voiture qui l'entraînait. Il
+connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il
+fut fixé...
+
+--On me conduit à la Bastille!
+
+La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, c'était la mort
+lente au fond de quelque cachot sans air.
+
+Pardaillan comprit qu'il était perdu.
+
+Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son secours et où elle
+avouait ainsi qu'elle l'aimait!
+
+Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes,
+s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de
+lui et se vit dans une cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par
+deux ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt qu'ils ne
+le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pénétra dans un long
+couloir humide dont les murs rongés de salpêtre laissaient suinter de
+mortelles émanations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis,
+puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et,
+enfin, Pardaillan fut poussé dans une pièce assez vaste située au
+troisième étage de la tour ouest.
+
+Il entendit la porte se refermer à grand bruit.
+
+Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta une longue clameur
+de désespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frénétiquement...
+
+Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...
+
+Et il tomba sur les dalles, évanoui.
+
+Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Loïse,
+qui n'avait jamais parlé au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à
+son secours? C'est ce que nous allons dire.
+
+Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de
+Piennes.
+
+Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses pressentiments, il
+regarda autour de lui et s'aperçut qu'il faisait grand jour et que, des
+boutiques voisines, on l'examinait curieusement.
+
+Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il habitait toutes
+les fois qu'il venait à Paris.
+
+Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.
+
+Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques heures.
+
+Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers le moment où, la
+veille, il avait rencontré le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva,
+s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis.
+
+Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit même qu'il avait
+choisi la nuit précédente.
+
+Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens d'armes. Henri monta
+dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas être remarqué, et fit signe
+à l'officier qu'il pouvait opérer.
+
+L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison.
+La propriétaire, vieille bigote, les reçut en tremblant et se signa,
+épouvantée, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire:
+
+--Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces
+deux huguenotes sont accusées d'accointances avec les ennemis du roi...
+Et vous risquez fort de passer pour complice.
+
+--Moi!...
+
+--A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans bruit.
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût cru! Des
+huguenotes chez moi!
+
+Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient,
+la bonne dévote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats.
+
+Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur on tirait le
+verrou, elle s'effaça.
+
+Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.
+
+--Que désirez-vous, monsieur?
+
+L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à demi. Il s'agissait,
+en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualité pour
+procéder à une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il
+comprenait qu'il était odieux.
+
+Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, comme honteux:
+
+--Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'exécute...
+excusez-moi, je ne fais qu'obéir.
+
+--Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre
+où se trouvait sa fille.
+
+--Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse d'être de la religion et
+d'avoir désobéi aux derniers édits.
+
+A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune fille comprit tout
+d'un regard.
+
+--Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur.
+
+--C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.
+
+En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie.
+
+--Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria Jeanne dont toute la
+résolution tomba.
+
+Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce qu'elle faisait, elle
+courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, aperçut le chevalier de
+Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme à qui elle
+n'avait jamais parlé:
+
+--Venez! Venez!
+
+L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, entra dans le
+logis, suivi de ses soldats.
+
+--Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas séparée de
+mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je
+vous conduis toutes les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit
+car vous me forceriez à employer la violence, ce que je regretterais
+toute la vie.
+
+Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. Elle comprit
+le danger et l'inutilité d'une résistance. De plus, on lui affirmait
+qu'elle ne serait pas séparée de Loïse.
+
+--C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté.
+M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?
+
+--Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux d'en être quitte à si
+bon compte.
+
+Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la
+vieille propriétaire d'entrer.
+
+Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du regard.
+
+Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de la fenêtre et
+qu'elle étreignit dans ses bras.
+
+--Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.
+
+--Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours.
+
+--Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinément les
+fenêtres de ce logis?
+
+--Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation de la fièvre, et sans
+songer que ces paroles étaient un aveu.
+
+--Tu l'aimes donc?
+
+Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.
+
+--Et lui? demanda Jeanne.
+
+--Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.
+
+--S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui?
+
+--Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout son coeur, c'est
+l'homme le plus loyal, j'en répondrais sur ma tête!
+
+--Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.
+
+Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une biche...
+
+--Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne sais pas
+encore... son nom...
+
+--Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs.
+
+Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps sans même
+savoir le nom de celui qu'elle aimait.
+
+--C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix!
+Puisses-tu ne pas te tromper!...
+
+Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu'elle
+avait sans doute écrite depuis longtemps et, prenant une feuille de
+papier, écrivit en hâte:
+
+ Monsieur,
+
+ Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se
+ confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans
+ doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre
+ sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille
+ et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée
+ sous ce pli.
+
+ _Soyez remercié et béni pour l'immense service que
+ vous nous aurez rendu.
+
+ LA DAME EN NOIR.
+
+Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:
+
+--Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?
+
+--Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez
+huguenote, vous si belle et si sage personne.
+
+--Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous
+jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une
+poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.
+
+--En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous
+être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter!
+
+--Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce
+pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la
+dernière fenêtre, en haut.
+
+La vieille femme fit disparaître le papier.
+
+--Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse
+l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui
+pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes?
+
+Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte.
+
+--Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.
+
+L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce
+que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais,
+on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu
+qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille,
+il était résolu à n'en pas demander davantage.
+
+Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de
+joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas
+aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la
+Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement.
+
+Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la
+porte.
+
+Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.
+
+Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de
+suprême recommandation.
+
+La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se
+rabattre, et murmura:
+
+--Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les
+mains du chevalier de Pardaillan...
+
+Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit,
+et Jeanne, livide, voulut s'élancer.
+
+Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.
+
+Le carrosse se mit en mouvement...
+
+Jeanne tomba évanouie en murmurant:
+
+--Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...
+
+Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à
+faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune
+cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses
+regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de
+l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du
+chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom.
+
+La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle
+allait se trouver mêlée.
+
+Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la
+Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire:
+
+--Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.
+
+--Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu.
+Mais vous n'avez donc rien vu.
+
+--Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...
+
+--Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur,
+Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté!
+
+--Arrêté! fit la vieille en pâlissant,--non pas qu'elle s'intéressât au
+sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise.
+
+Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte
+vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:
+
+--C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par
+le collet et à les tenir suspendus dans le vide!
+
+--Et qu'a-t-il fait?
+
+--Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.
+
+Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle
+et enfouit la lettre dans une cachette.
+
+--Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles
+conspiraient avec le parpaillot d'en face!
+
+Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait
+Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans
+la cour et la porte se refermait.
+
+L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une
+contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier
+étage.
+
+Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:
+
+--Veuillez entrer là: ma mission est terminée.
+
+Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte.
+
+Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma.
+
+Elles entendirent le bruit de la clef.
+
+La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions
+et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond
+de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre
+à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à
+coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces
+dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.
+
+Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.
+
+--Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se
+trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut:
+
+ Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent
+ quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve
+ près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et
+ accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux
+ prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet
+ emprisonnement ne dure que quelques jours.
+
+
+--Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. Heureusement, mère,
+il ne semble pas que nous soyons dans une prison!
+
+--Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans
+une maison du roi.
+
+Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui
+venaient.
+
+--Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en
+tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire.
+
+--Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne.
+
+--Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.
+
+Loïse rougit.
+
+--Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne.
+
+Loïse baissa la tête.
+
+La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût
+hésité à parler.
+
+--Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.
+
+--Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de
+Pardaillan.
+
+Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne
+tressaillit.
+
+--Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement.
+
+--Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est
+pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me
+rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame
+Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de
+l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes
+évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre
+quelque chose d'affreux!...
+
+--Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé
+bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur
+elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte
+alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel
+point je t'adorais...
+
+--Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse
+tremblante.
+
+--Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je
+t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais
+plus que lui!...
+
+--Lui!...
+
+--Mon époux... ton père!...
+
+
+--Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom!
+
+--Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse,
+s'appelait... François de Montmorency!
+
+Loïse jeta un faible cri.
+
+--Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.
+
+Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours
+crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui
+avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus
+redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.
+
+Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère,
+qui continua:
+
+--Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais
+mort. Un jour--jour de joie infinie et de malheur implacable--j'appris
+qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers
+moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le
+frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi
+une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces
+nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il
+l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père,
+après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je
+démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux,
+sur un signe de lui, tu serais égorgée!
+
+--Horreur!...
+
+--Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque,
+devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus
+protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à
+donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me
+tus!...
+
+--Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne,
+comme vous avez dû souffrir!
+
+--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un
+homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le
+malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency...
+
+--Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante.
+
+--L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...
+
+--Oui, mère!...
+
+--Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de
+Pardaillan!
+
+Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.
+
+Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes
+roulèrent de ses yeux.
+
+--Le père de celui que j'aime!
+
+Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.
+
+--Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée,
+nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux
+te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du
+monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que
+le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort
+sans doute... mais l'enfant a grandi...
+
+Loïse ne disait rien.
+
+Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été
+condamnée à une vie de malheur!
+
+Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le
+père?
+
+Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à son secours?
+
+Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?
+
+Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était
+l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa
+mère!...
+
+--Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé...
+
+--Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus
+grands malheurs...
+
+--Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je
+songe...
+
+--A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond
+regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta
+pensée...
+
+Loïse secoua la tête.
+
+--Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous
+enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est...
+
+--Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur
+les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une
+malédiction...
+
+A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras
+droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de
+s'ouvrir sans bruit...
+
+--Lui! murmura-t-elle en devenant livide...
+
+Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile,
+se tenait Henri de Montmorency!...
+
+
+XVII
+
+L'ESPIONNE
+
+Il est un personnage de ce récit que nous avons à peine entrevu et qu'il
+est temps de mettre en lumière. Nous voulons parler de cette Alice de
+Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et
+Alice de Lux, sauvées par le chevalier de Pardaillan, s'étaient rendues
+toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles étaient
+montées dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de
+la porte Saint-Martin.
+
+Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, avait contourné Paris,
+passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur
+Saint-Germain où avait été signée la paix entre catholiques et réformés,
+paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.
+
+Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui débouchait
+sur le côté droit du château. Là, elle trouva trois gentilshommes qui
+l'attendaient dans la salle basse.
+
+--Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.
+
+Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune homme d'environ
+vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, la physionomie empreinte de
+tristesse. A l'entrée de la reine et de sa suivante, cette physionomie
+s'était soudain éclairée.
+
+Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.
+
+Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.
+
+Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la reine, la suivait
+dans le cabinet retiré où celle-ci venait de pénétrer.
+
+--Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune
+homme.
+
+Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le comte.
+
+--N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas créé comte de
+Marillac?
+
+--Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance
+ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle
+Déodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la seule à
+me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle
+Déodat, l'enfant trouvé!...
+
+--Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, vous devez chasser
+ces idées. Brave, loyal, intrépide, vous êtes marqué pour une belle
+destinée si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui
+peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de généreux...
+
+--Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris
+cette conversation! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse
+le nom de ma mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où,
+apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était la reine funeste,
+l'implacable Médicis...
+
+A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce voisine.
+
+Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers à
+leurs pensées, n'entendirent ce cri.
+
+--Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, enfermez en
+vous-même ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai
+élevé comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon
+Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez donc à être mon fils
+d'adoption...
+
+Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'émotion, saisit
+la main de la reine et la porta à ses lèvres.
+
+--Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, comte. J'ai
+besoin dans Paris d'un homme dont je sois sûre.
+
+--Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.
+
+--J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant
+mal son émotion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-être votre vie
+que vous allez exposer.
+
+--Ma vie vous appartient.
+
+--Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous
+à risquer plus que la vie... peut-être vous trouverez-vous placé en
+présence de circonstances où vous aurez à lutter contre votre propre
+coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de
+vous, c'est une magnanimité d'âme que je ne puis espérer qu'en vous...
+
+--Quelles que soient les circonstances. Majesté, il me sera impossible
+d'oublier que, si je vis, c'est à vous que je le dois!
+
+--Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, mon enfant, mon
+cher fils...
+
+Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que nul ne guettait ses
+paroles, se mit à parler bas.
+
+L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.
+
+Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant les instructions
+qui venaient de lui être données.
+
+Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant au front,
+lui dit:
+
+--Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...
+
+Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient les deux autres
+gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute,
+il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle
+basse, car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le bridon
+était fixé au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commença à
+descendre la grande côte boisée, dans la direction de Paris.
+
+Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac--ou Déodat, comme on
+voudra rappeler--atteignit un groupe de chaumières ramassées autour d'un
+pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, le comte
+distingua un bouquet de chêne et de buis au-dessus d'une porte. C'était
+une auberge.
+
+Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme excuse que les portes
+de Paris étaient fermées à cette heure et qu'il valait mieux attendre
+là le matin, plutôt que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou de
+Saint-Cloud.
+
+Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau de son épée. Au bout de
+dix minutes, un paysan à demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu
+de l'épée, plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit à
+servir au comte un repas sur le coin d'une table, près de l'âtre.
+
+Après le départ du comte de Marillac, la reine de Navarre était demeurée
+quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un
+timbre avec un petit marteau.
+
+Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.
+
+--Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment où nous avons
+été sauvées, que vous aviez été bien imprudente...
+
+--C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre Majesté...
+
+--Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez été imprudente,
+je me suis trompée... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais
+dit à ce moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous commis
+quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'eût été fatale.
+
+--Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux.
+
+--Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque vous êtes venue à la
+cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous étiez obligée de fuir
+la colère de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la
+religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous accueillis
+comme j'ai toujours accueilli les persécutés; et comme vous étiez de
+bonne naissance, je vous plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis
+huit mois, avez-vous un reproche à m'adresser?
+
+--Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne
+m'interroger, qu'elle me permette à mon tour de poser une question.
+Ai-je donc démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zèle
+tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherché à détourner quelque
+gentilhomme des soucis de la guerre?
+
+--Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré un zèle dont
+quelques-uns ont pu être surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse
+préférée catholique plutôt que protestante à ce point. Quant à votre
+conduite vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; enfin,
+votre service a toujours été admirable, au point que, même lorsque vous
+n'étiez pas de service, même quand je n'avais pas besoin de vous,
+vous étiez toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour tout
+entendre.
+
+Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de Lux chancela.
+
+--Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?
+
+--Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons ne sont guère
+éveillés que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me sépare de
+vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...
+
+--Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.
+
+--Oui, dit simplement la reine de Navarre.
+
+Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces
+yeux hagards qu'ont les condamnés.
+
+--Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes calomnies...
+
+--Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune
+fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer à nos juges; je n'en ai pas
+le courage. Je me contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine
+Catherine...
+
+--Votre Majesté se trompe!... murmura encore Alice.
+
+La reine de Navarre secoua la tête.
+
+--Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris écrivant,
+pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre lettre au feu?
+
+--Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la
+vérité!... J'écrivais à celui que j'aime!...
+
+--C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi je me tus. Ce
+jour où un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui
+partait pour Paris, Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il
+n'est plus jamais revenu. Pourquoi?
+
+--Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai à Paris, madame!
+Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus,
+s'il n'a pas été tué?
+
+--Oui, c'est bien là les différentes explications que vous avez données,
+et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le
+disais, je commençai à vous soupçonner sérieusement.
+
+--Pourquoi, madame? pourquoi?...
+
+--Votre insistance pour m'accompagner à Paris me remit en mémoire les
+faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me décidai,
+Alice, parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous voyez à quel
+point je répugnais à vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs
+vous accusaient d'être, puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de
+démontrer votre innocence.
+
+--Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous
+vivez...
+
+--Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous
+étiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez
+voulu que la litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les
+rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. C'est à vous
+que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment où la litière se
+renversait. Il paraît que j'étais encore moins troublée que vous,
+puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je
+l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai gardé, puisque le voilà!...
+
+En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à Alice un papier plié
+en triangle et d'un format minuscule.
+
+La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, écrasée par une
+telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se
+relever.
+
+--Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre
+de vos maîtres.
+
+L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:
+
+ Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin.
+ Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste
+ au plus tôt en demandant un congé en règle, et
+ venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.
+
+Il n'y avait pas de signature.
+
+Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement de la honte se fit
+jour à travers les lèvres tuméfiées de l'espionne. La reine de Navarre
+laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. Puis
+elle prononça:
+
+--Allez...
+
+L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu,
+lui montrait la porte, et elle recula jusqu'à ce qu'elle se trouvât
+contre cette porte. De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit,
+sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir comme une
+insensée.
+
+Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la salle basse où
+l'attendaient les deux gentilshommes.
+
+--Nous partons, messieurs, dit-elle.
+
+Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté par les deux
+gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.
+
+Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à courir, pareille
+à une insensée. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le
+château. Tout à coup, elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour
+d'elle.
+
+--Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que vais-je devenir quand
+il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux
+ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?...
+J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon
+âme!
+
+Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains.
+
+Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne d'Albret courait le
+loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle
+Béarnaise. Et ce surnom lui seyait à merveille.
+
+Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa beauté dans ces traits
+convulsés, dans ces yeux hagards...
+
+--Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insensée! Pour
+la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir...
+Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! Il
+faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout,
+espionne! La reine t'attend...
+
+Machinalement, elle s'était levée et avait repris le chemin qu'elle
+venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jugé, car elle
+connaissait à peine le pays.
+
+Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et
+regarda avidement.
+
+A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant
+lesquelles elle s'était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec
+l'inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se
+dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On ouvrit presque
+aussitôt.
+
+--Une chambre pour cette nuit, dit-elle.
+
+--Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez,
+madame.
+
+L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle
+d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.
+
+Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers
+cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé
+au coin d'une table.
+
+Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues
+pâles, et un cri lui échappa.
+
+Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.
+
+--Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve pas. C'est bien
+vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée
+d'une longue séparation!
+
+Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait
+asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes.
+
+--Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont
+froides... Rapprochez-vous... là... plus près du feu... Comme vous êtes
+pâle! Comme vous paraissez fatiguée...
+
+--Que vais-je lui dire! songeait-elle.
+
+Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas
+être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la
+reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la
+compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour
+se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence!
+
+Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur foi, qu'ils
+s'étaient fiancés!
+
+Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir pas confié cet amour
+à la reine de Navarre!... Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et
+maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience!
+
+Il serra ses deux mains avec plus de timidité.
+
+--Alice! murmura-t-il.
+
+Elle ferma à demi les yeux.
+
+--Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes
+lèvres se desserrent!...
+
+--Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais
+été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus
+magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette
+sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!...
+
+Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.
+
+--Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que
+nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chère
+âme... dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain..., et nous
+dirons tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous
+m'attendrez, paisible, confiante...
+
+Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire:
+
+--La reine est partie...
+
+--Partie!...
+
+--Elle est bien loin, maintenant!...
+
+Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un
+inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait
+un peu.
+
+Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable était
+écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux
+de la jeune fille.
+
+--J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa
+voiture pour m'éloigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me
+cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit.
+
+--Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice.
+Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue
+de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?
+
+--Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu...
+Je ne pouvais supporter l'idée d'une plus longue séparation... et,
+lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible
+m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...
+
+En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. Elle l'était
+réellement. Seulement, ce n'était ni l'émoi de l'amour ni le trouble de
+la pudeur. C'était son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi
+les suites de ce mensonge.
+
+Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.
+
+--Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement de son
+âme. Vous êtes plus grande, plus fière, plus généreuse que moi, et je ne
+mérite pas d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice,
+vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, pour toujours; et cela
+date du premier jour où je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous
+veniez de Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée dans
+la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonnée... vaillante,
+vous poursuiviez à pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords
+de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors raconté
+votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais...
+Longtemps, nous demeurâmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque
+vint le crépuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur
+l'autre bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...
+
+--C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent
+existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant où je vous portai
+dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de
+soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore,
+vous venez de m'éclairer. Soyons-nous l'un à l'autre un monde de
+bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira...
+
+Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de celui qu'elle aimait,
+et elle murmura:
+
+--Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute,
+écoute, mon cher amant... Moi aussi, j'étais triste à la mort.
+Mois aussi, j'étais environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais
+d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi
+j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me poussait la fatalité.
+Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de miséricorde a jetés l'un
+vers l'autre pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! Eh bien,
+puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, ô
+mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au
+besoin les mers!
+
+--Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...
+
+--Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je
+te répète: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le
+faut.
+
+Le comte de Marillac secoua la tête lentement.
+
+--Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme que, si j'étais libre,
+je te répondrais: tu veux que nous partions... partons; allons où tu
+voudras.
+
+--Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec amertume.
+
+--Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma
+naissance... et même le nom de ma mère...
+
+Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!
+
+Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était elle qui avait poussé
+ce cri étouffé lorsque le comte de Marillac avait parlé de sa mère...
+Catherine de Médicis!
+
+--Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans doute, je te dirai
+tout! Mais sache dès à présent qu'il est quelqu'un au monde que je
+vénère, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car
+c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle
+que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère.
+Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine
+Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas
+seulement une fuite, ce serait une lâcheté, une trahison.
+
+--Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors,
+nous ne partons pas?
+
+--Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais
+pas à Paris!
+
+--Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu ne dois pas
+partir...
+
+--Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon
+devoir vis-à-vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque
+la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la rejoindre
+maintenant, tu viendras à Paris avec moi. Je sais une maison où tu seras
+accueillie comme une fille...
+
+--Cette maison? interrogea-t-elle.
+
+--C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny.
+
+A son tour, elle secoua la tête.
+
+--Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda le comte.
+
+Elle ferma les yeux, comme accablée.
+
+--Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point que je n'ai plus
+ma tête à moi... si je pouvais dormir... là... près de ce feu... sous
+ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait.
+
+Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle renversa sa tête en
+arrière.
+
+Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander à
+l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture.
+
+Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la bien-aimée, jeta
+la couverture sur ses genoux et, comprenant à la régularité de sa
+respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à
+la table, les yeux fixés sur elle.
+
+Profondément attendri, Déodat veillait sur sa fiancée.
+
+Alice de Lux méditait.
+
+Et il est nécessaire que nous essayions de résumer ici cette méditation.
+Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient
+incomprises.
+
+La situation de cette femme était tragique. Le drame, ici, était
+exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de
+Marillac. Plutôt que de lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte
+de mille morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et âme à
+Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine
+de Médicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prémisses
+se dégageait une implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient
+ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, c'est-à-dire que le
+devoir de chacun d'eux était de tuer l'autre. Or, si Déodat ne savait
+rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'émissaire de Jeanne
+d'Albret.
+
+Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit
+comme un effroyable théorème.
+
+Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:
+
+1° Elle se tuait; 2° elle vivait.
+
+Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait
+toujours sur elle à tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus
+facile. Par là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait à
+une vie d'amour.
+
+Elle repoussa cette solution.
+
+Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner Déodat loin
+de Paris. Oui, cela pouvait réussir.
+
+L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer de s'arracher
+à la domination de la reine Catherine.
+
+Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les
+motifs d'une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès
+qu'elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le
+déciderait à partir avec elle.
+
+Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si
+la reine parlait!...
+
+Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?...
+
+Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour que Déodat ne
+parlât jamais d'elle devant la reine de Navarre.
+
+Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à trouver le motif
+de la séparation.
+
+Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n'était
+pas utile. C'était même dangereux.
+
+Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.
+
+L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d'auberge
+lorsque l'espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de
+Marillac.
+
+--Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère aimée, je vous
+proposais de vous réfugier dans l'hôtel de l'amiral.
+
+--Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me proposiez cela?
+
+--Souvenez-vous, Alice...
+
+--Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon
+bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j'ai pu le comprendre, allez
+habiter ce même hôtel...
+
+--C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.
+
+--Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille parente, quelque
+chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m'aime
+bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour
+où je pourrai être toute à vous... C'est là que vous allez me conduire,
+mon ami.
+
+Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, car il n'avait pas envisagé
+sans une secrète terreur la solution qu'il avait proposée, l'hôtel
+Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.--Mais, ajouta-t-il,
+pourrai-je vous voir?
+
+--Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est
+bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous
+viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous
+voulez, vers neuf heures du soir...
+
+Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s'arrangeassent ainsi.
+
+--A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?
+
+--Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.
+
+--Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.
+
+--C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez,
+presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une
+petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est là...
+
+--Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte...
+Mais de quoi vais-je m'inquiéter là!...
+
+Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire servir un déjeuner
+sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon
+appétit. Ce fut une heure charmante.
+
+Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un
+trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris.
+
+Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la
+maison signalée.
+
+Puis il s'éloigna sans plus se retourner.
+
+Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût tourné au coin. Alors
+elle poussa un profond soupir; toute la force d'âme qui l'avait soutenue
+jusque-là tomba d'un coup.
+
+Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura:
+
+--Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!
+
+La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond
+de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d'un
+rez-de-chaussée et d'un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait
+la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache.
+
+Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande bâtisse de
+la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l'était
+davantage encore. Personne n'y entrait jamais.
+
+Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait seule.
+
+Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était
+toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Quand
+elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses
+sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crépuscule.
+
+On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne personne, et que, le
+dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices.
+
+Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y
+avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n'était venue dans la
+maison.
+
+--Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.
+
+--Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d'âme et de corps,
+écoeurée de mon infamie, dégoûtée de vivre...
+
+--Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous êtes toujours la
+même... exaltée, vous effarant d'un rien.
+
+--Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me donnais autrefois.
+
+La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille
+qu'elle tira d'une armoire.
+
+Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui être préparée.
+Elle parut en éprouver aussitôt une sorte de bien-être, et ses lèvres
+pâlies reprirent leurs couleurs.
+
+Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle eût pris
+plaisir à refaire connaissance avec cet intérieur.
+
+Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.
+
+Elle tressaillit et le contempla longuement.
+
+--Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.
+
+--Pour la mettre dans votre chambre à coucher?
+
+--Pour la détruire! fit Alice en rougissant.
+
+--Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, décrocha
+le tableau.
+
+Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira en morceaux
+qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté sans dire un mot à cette
+exécution qu'elle venait d'ordonner.
+
+--Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi
+soir, un jeune homme...
+
+La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, regardait se
+consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la
+jeune fille.
+
+--Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas?
+Eh bien, oui, je suis à plaindre, en effet... Mais écoute-moi bien... ce
+jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis...
+
+--Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.
+
+--Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les
+seuls jours où je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi,
+n'est-ce pas, ma bonne Laura?
+
+--Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre
+vieille cousine?
+
+--Non, j'ai dit que tu es ma tante.
+
+--Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit être plus
+important que ce pauvre maréchal de Damville.
+
+--Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'était
+que mon amant.
+
+--Et celui-ci?
+
+--Celui-ci... je l'aime!...
+
+--Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas
+aussi?
+
+--Le marquis de Pani-Garola!
+
+--Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient?
+Il est entré en religion. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Moine à
+vingt-quatre ans!
+
+--Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice.
+
+--Maintenant le révérend Panigarola! répondit la vieille. Ainsi va la
+vie. Hier démon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons à votre jeune
+homme. Comment s'appelle-t-il?
+
+Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.
+
+--Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu
+dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel
+ordre? De quel couvent?
+
+--Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.
+
+--Et il prêche?
+
+--A Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si
+tu le veux...
+
+--Que faut-il que je fasse?
+
+--Obtiens du marquis... du révérend Panigarola qu'il m'entende en
+confession.
+
+La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle ne vit qu'un
+visage bouleversé par une profonde douleur et une immense espérance.
+
+--Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret qu'il faut que je
+sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en répondant à Alice.
+Le révérend est assiégé..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai,
+surtout si je dis quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne
+père...
+
+--Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'écria Alice. Ecoute,
+Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi,
+puisque tu m'as sauvée une fois déjà...
+
+--Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le
+nom de ce jeune homme qui doit venir...
+
+--Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible.
+Mieux vaudrait que je meure plutôt que de révéler qui il est... Mais
+écoute... Tu sais ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. Tu
+sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que je me suis vue infâme,
+que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont
+ranimée, sans ces maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais
+morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse
+d'être, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette
+femme impitoyable. Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, il
+n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.!
+
+--La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou
+je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui
+est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir!
+
+A ces paroles, Alice frissonna.
+
+--Le moine, murmura-t-elle.
+
+--Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en
+confession.
+
+--Et quand? fit vivement la jeune fille.
+
+--Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que
+samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour
+comptez-vous aller au Louvre?
+
+--J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin
+de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop
+pour me remettre...
+
+Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rêverie que
+respecta la vieille Laura.
+
+Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout
+semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit
+sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea
+d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel de la reine.
+
+Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient l'escalier
+intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides,
+se trouvait presque à hauteur d'homme.
+
+La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des
+pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intérieur de
+la tour construite pour l'astrologue Ruggieri.
+
+Cette femme, c'était la vieille Laura!...
+
+
+XVIII
+
+PIPEAU
+
+Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un
+sentiment d'amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son
+maître--son ami.
+
+Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.
+
+Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le carrosse où l'on avait
+jeté le chevalier.
+
+La queue et la tête basses, notre héros--c'est du chien que nous
+parlons--arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut
+naturellement y pénétrer.
+
+Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d'une hallebarde et,
+ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une
+grêle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir à
+la charge, il se trouva devant une porte fermée. Il commença à faire
+le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était
+habituelle.
+
+Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre
+inquiétude.
+
+Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la porte et du
+pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose énorme et
+noirâtre où son maître s'était englouti.
+
+Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la manoeuvre du chien
+s'approchèrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs.
+
+Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en aller et se dirigea
+en droite ligne vers la Devinière. Il entra d'un trait, franchit la
+salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la
+chambre de Pardaillan.
+
+La chambre était fermée et son maître n'y était pas: c'est ce dont il
+s'assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il
+redescendit, et il pénétra dans la cuisine.
+
+--Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui découpait une volaille
+et, avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il
+balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée.
+
+Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un gémissement. Maître
+Landry avait manqué son coup; l'homme avait tournoyé et s'était abattu,
+entraîné par sa masse pesante.
+
+Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans effort, et non sans
+gémissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot:
+
+--L'ennemi est en fuite, Huguette.
+
+Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main
+tremblante désigna le plat sur lequel il était en train de découper la
+volaille à l'arrivée de Pipeau.
+
+La volaille avait disparu!...
+
+Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné à quelque riche
+client et put, ce soir-là, dîner comme un roi.
+
+Pendant quelques jours, Pipeau disparut.
+
+Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois
+reprises regarder de loin l'auberge de la Devinière, comme un paradis
+perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier général.
+
+Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son
+maître avait disparu, le nez en l'air, très attentif.
+
+Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à cette même place. Le
+pauvre Pipeau avait maigri.
+
+Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frémissantes,
+l'oeil enflammé, la queue doucement remuée.
+
+Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.
+
+Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage apparaissait derrière
+des barreaux!
+
+Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les yeux, regarda du nez,
+regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu!
+
+Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et de là comme un
+insensé, en tournoyant follement sur lui-même pour attraper sa queue, en
+se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les
+extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien.
+
+Finalement, il s'approcha le plus près possible du fossé, leva la tête
+vers le visage, et poussa trois abois clairs:
+
+--C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...
+
+--Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.
+
+Le chien répondit par un coup de voix bref.
+
+--Attention! reprit la voix, qui semblait ne se préoccuper nullement
+d'être entendue par les sentinelles voisines.
+
+Autre aboi très clair qui signifiait:
+
+--Je suis prêt! Que veux-tu?
+
+A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchèrent.
+Cette étrange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait
+quelque chose de grave.
+
+Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa de la petite fenêtre
+et, vigoureusement lancé, décrivit sa trajectoire, franchit le fossé et
+alla tomber à vingt pas du chien.
+
+Cet objet blanc était un papier roulé en boule et appesanti par un
+caillou quelconque.
+
+Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que l'éclair. Pipeau avait
+déjà atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule.
+
+A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.
+
+--Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se lancèrent dans une
+poursuite éperdue.
+
+En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. Alors les
+gardes, en toute hâte, revinrent à la Bastille pour prévenir le
+gouverneur de ce fait exorbitant:
+
+--Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et
+son messager était un chien!...
+
+Ce prisonnier était Pardaillan.
+
+Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrêta
+haletant, il lâcha la boule de papier qu'il avait emportée jusque-là,
+s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille.
+
+Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia soigneusement le
+papier, l'examina sur ses deux Faces...
+
+Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...
+
+Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau.
+
+
+XIX
+
+LA BASTILLE
+
+Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu se refermer la
+porte, lorsqu'il avait compris que cette porte de son cachot était
+inébranlable, était tombé sur les dalles presque sans connaissance.
+
+Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de son énergie fut
+de se réduire au calme le plus absolu, et de dompter la fureur qui
+bouillonnait en lui.
+
+Alors, il examina la chambre où il était enfermé.
+
+C'était une pièce assez vaste dont le plancher était composé de larges
+dalles. Seulement, dans tout un angle, les dalles s'étant brisées, on
+les avait remplacées par des carreaux.
+
+Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de taille noircies
+par le temps; mais elles n'étaient point trop humides, le cachot étant
+situé assez haut dans la tour.
+
+Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer un peu--très
+peu--de lumière et d'air. Mais en montant sur un escabeau de bois, siège
+unique de cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre.
+
+Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur laquelle était déposé
+un pain, achevaient l'ameublement de la chambre.
+
+Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore d'une sentinelle.
+
+Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui devait lui servir de
+lit. Une couverture trouée, élimée, traînait sur cette paille. A l'actif
+de notre héros, disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un homme
+qui savait parfaitement qu'on ne sort de la Bastille que--les pieds
+devant, à ce moment, toute sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume
+de son arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu courir au
+secours de sa petite voisine.
+
+--C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout d'abord à moi
+qu'elle a pensé dans le danger. Et me voici en prison!
+
+Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation.
+
+--Je l'aime!
+
+Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? Est-ce qu'on sortait
+de la Bastille!
+
+Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée au point qu'elle
+avait appelé à son secours un homme qu'elle connaissait à peine de vue?
+
+Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.
+
+Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de bon matin. Ou
+peut-être même ne s'étaient-ils pas éloignés...
+
+Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, s'il avait passé
+la nuit dans la rue comme il en avait eu un instant la pensée, non
+seulement il se fût trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût
+pas été arrêté!
+
+A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement ironique dans la
+destinée qui le supprimait du monde des vivants, à l'heure même où il
+eût pu être si heureux, il en vint à se demander pourquoi il était
+arrêté...
+
+Il devinait vaguement que le coup venait de la reine Catherine. Et
+pourtant, elle s'était montrée si bonne, si franche, elle lui avait
+donné rendez-vous au Louvre avec une si naturelle fermeté, qu'il
+refusait de s'arrêter à ce soupçon.
+
+Mais qui, alors?
+
+--Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que le duc de
+Guise... mais non! comment aurait-il su!...
+
+Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut de savoir au moins
+de quel crime il était accusé.
+
+Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, pour la
+première fois, lui adressa la parole.
+
+--Mon ami..., dit-il d'une voix très douce.
+
+Le geôlier le regarda de travers.
+
+--Il m'est défendu de parler aux prisonniers.
+
+--Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!...
+
+Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna vers le jeune
+homme et il le vit si bouleversé, si pâle, si pitoyable, que sans doute
+il fut ému.
+
+--Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je vous préviens pour la
+dernière fois: il m'est défendu de vous parler; si vous persistiez,
+je serais obligé de faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous
+descendrait dans les cachots!
+
+--Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! Mais je veux savoir!
+Je le veux, tu entends! Parle donc, misérable, ou je te jure que je vais
+t'étrangler!
+
+Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier.
+
+Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque car, au, même
+instant, il fut dans le corridor, et referma la porte violemment.
+Pardaillan se jeta alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à
+l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain, il fit un
+tel vacarme, il poussa de tels hurlements, il assena contre la porte de
+tels coups, que le geôlier n'osa pénétrer dans le cachot.
+
+Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine de soldats solidement
+armés, et, ainsi escorté, se rendit au cachot du forcené.
+
+--C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir cria le geôlier à
+travers la porte.
+
+--Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan.
+
+La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs hallebardes.
+Pardaillan, dans une sorte d'accès de folie, allait s'élancer sur ces
+hallebardes.
+
+Tout à coup, il s'arrêta court...
+
+Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des soldats.
+
+Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un des conspirateurs
+qu'il avait vus dans l'arrière-salle de la Devinière.
+
+--Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des hallebardes vous
+produit le même effet qu'à tous les enragés de votre espèce! Vous
+reculez maintenant! Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je
+suis une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus, vous entendez?
+Sans quoi, à la première récidive, le cachot; à la deuxième, la
+privation d'eau; à la troisième, la torture.
+
+Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas.
+
+--Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage... et prévenu! Gare le
+chevalet L.
+
+Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan se porta vivement
+en avant.
+
+--Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le calme eût paru
+admirable à qui eût su ce qui se passait en lui, j'ai une demande à vous
+faire... Une simple demande...
+
+--Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes ici?... Eh bien, mon
+cher, laissez-moi vous apprendre une chose, c'est que je ne m'inquiète
+jamais de savoir le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous
+apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne sortirez jamais
+d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage avec moi et vos dignes
+gardiens.
+
+--Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, et je vous remercie de
+vos bons conseils... mais là n'est pas la demande que je voulais vous
+faire.
+
+--Que vouliez-vous donc?
+
+--Simplement du papier, une plume et de l'encre.
+
+--C'est défendu.
+
+--Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation.
+
+--Une révélation?
+
+--Oui, que je veux faire à vous-même par écrit, J'ai découvert par
+hasard un complot.
+
+--Un complot! fit le gouverneur en pâlissant.
+
+--Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! Il ne s'agit rien de
+moins que d'assassiner M. de Guise.
+
+--Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela?
+
+--Je vous donnerai par écrit le moyen de faire saisir les damnés
+huguenots et la preuve du complot. J'espère qu'on m'en saura gré et que
+je pourrai rentrer en bonnes grâces...
+
+--Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, de faire tout au
+monde pour hâter votre délivrance.
+
+Le digne gouverneur avait immédiatement établi son plan.
+
+Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation, puis, sur le premier
+prétexte, il le ferait descendre dans une de ces bonnes oubliettes où un
+homme meurt en quelques mois. Armé des révélations, il deviendrait non
+seulement le sauveur de Guise, selon lui futur roi de France, mais
+encore le sauveur de la sainte Eglise.
+
+Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à Pardaillan deux
+feuilles de papier, de l'encre et des plumes toutes taillées.
+
+Le chevalier saisit avidement le papier.
+
+--Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il. C'est votre maître
+lui-même qui m'ouvrira les portés!
+
+--Mon maître?
+
+--Oui, le gouverneur, M. de Guitalens.
+
+Le geôlier hocha la tête et se retira.
+
+Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva.
+
+--Eh bien, cette révélation est-elle écrite?
+
+--Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me rappelle bien tout!
+
+--Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur est impatient!
+
+Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la fenêtre, se hâta d'y
+monter et colla vivement son visage aux barreaux.
+
+Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau les abords de la
+prison... Il aperçut à deux ou trois reprises son chien qui errait, et
+murmura avec un sourire attendri:
+
+--Pauvre Pipeau!...
+
+Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un cri de joie folle.
+
+--J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son escabeau.
+
+Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles de papier qui lui
+avaient été remises et se mit à écrire. Puis il plia soigneusement le
+papier et le cacha dans son pourpoint.
+
+Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux qui dans un
+angle du cachot remplaçaient les dalles, choisit un morceau assez lourd
+de ce grès et le cacha soigneusement.
+
+Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur laquelle il n'avait
+rien écrit.
+
+Il la roula autour du morceau de carreau qu'il avait brisé, monta sur
+l'escabeau, et, le coeur battant, reprit sa place à la fenêtre, ou
+plutôt à la lucarne.
+
+Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau.
+
+--Pipeau!... cria-t-il.
+
+De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir un coin de la porte
+d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit les sentinelles lever la tête.
+
+--Cela marche! gronda-t-il.
+
+Au même instant, prenant une légère reculée, il lança violemment dans
+l'espace le morceau de carreau enveloppé de son papier blanc.
+
+L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable angoisse.
+Il vit le papier rouler sur le sol, Pipeau le saisir, les gardes se
+précipiter à la poursuite du chien.
+
+Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il descendit de
+l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains sur son front et murmura:
+
+--Si le chien a lâché le papier devant les gardes, je suis perdu!
+
+Bientôt, un bruit de pas précipités retentit dans le corridor.
+Pardaillan était pâle comme un mort.
+
+La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut entouré de gardes.
+
+--Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me dire ce que contenait
+la lettre que vous avez jetée, ou je vous fais mettre à la question sur
+l'heure!
+
+Pardaillan poussa un profond soupir de joie.
+
+--Je suis sauvé! murmura-t-il.
+
+--En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez été entendu appelant
+le chien! Vous avez été vu! Répondez...
+
+--Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis longtemps, mon
+chien est dressé à ce genre d'exercices.
+
+--Il sait donc où il doit porter ce papier?
+
+--Il le sait parfaitement; il y a été cent fois.
+
+--C'est donc à cela que vous destiniez le papier, sous prétexte de
+révélation à me faire!... Ah! vous me le paierez cher! Et à moins que
+vous ne me disiez tout... A qui avez-vous écrit?
+
+--A une personne que je nommerai tout à l'heure devant vous seul.
+
+--Et c'est à cette personne que le chien va porter la lettre?
+
+--Non, mais à un de mes amis, un ami sûr et fidèle qui, dès ce soir,
+remettra la lettre à la personne qui doit la lire. J'ajoute seulement
+que mon ami a ses entrées au Louvre à toute heure.
+
+Le gouverneur Guitalens tressaillit.
+
+--La personne qui doit lire la lettre habite donc le Louvre?
+
+--Elle y habite!
+
+Guitalens réfléchit une minute. Le prisonnier répondait avec une telle
+franchise ou plutôt avec un tel aplomb qu'un commencement d'inquiétude
+vague se glissa dans l'esprit du gouverneur.
+
+--C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire ce que contenait
+la lettre?
+
+--Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement Pardaillan.
+Mais il vaudrait mieux que je vous dise cela seul à seul... Vous m'en
+pouvez croire...
+
+--J'exige que vous parliez à l'instant.
+
+--Soit donc, monsieur! J'ai simplement écrit à la personne en question
+qu'un soir, il n'y a pas long-temps, je me trouvais dans une auberge de
+Paris qui se trouve rue Saint-Denis...
+
+--Silence! gronda le gouverneur en pâlissant.
+
+--Et où vont boire des poètes... et autres personnages...
+
+Guitalens devint livide.
+
+--Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante, m'assurez-vous que
+votre lettre est assez grave pour que nous en parlions seul à seul?
+
+--C'est un secret d'État, monsieur.
+
+--En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois seul à vous entendre.
+
+Il se retourna et fit un geste.
+
+Soldats et geôliers sortirent à l'instant.
+
+--Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous surprendre beaucoup en
+vous apprenant que la personne à qui est destinée ma lettre...
+
+--Plus bas! plus bas! supplia Guitalens.
+
+--C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant, si vous tenez à
+savoir ce que j'écris à Sa Majesté, j'ai fait un double de ma lettre à
+votre intention; ce double, le voici. Lisez-le.
+
+Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur lequel il avait écrit la
+veille et le tendit au gouverneur.
+
+Voici ce que contenait le papier:
+
+
+ Sa Majesté est prévenue qu'il y a contre elle complot
+ d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville, de Tavannes, de
+ Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, gouverneur de la Bastille,
+ conspirent pour tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de
+ Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en faisant mettre à
+ la question le moine Thibaut, ou M. de Guitalens, l'un des plus
+ acharnés. La dernière réunion des conspirateurs a eu lieu dans une
+ arrière-salle de l'auberge de la Devinière, rue Saint-Denis.
+
+
+Je suis perdu, bégaya Guitalens. Misérable!
+
+--Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma liberté, voilà tout! Mais je
+puis vous sauver...
+
+--Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans quelques instants, le
+roi saura l'horrible vérité...
+
+--Eh! s'écria Pardaillan, qui vous dit que le roi va être prévenu dans
+quelques instants!...
+
+--La lettre!
+
+--Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la porter que ce soir, à
+huit heures, entendez-vous! Nous avons donc toute une journée devant
+nous!...
+
+--Fuir?... Mais où fuir?... Je serai rejoint!...
+
+--Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement pour que la lettre ne
+parvienne pas au roi!
+
+--Et comment?
+
+--Un seul homme est capable d'arrêter cette lettre dans sa route: c'est
+moi. Faites-moi sortir d'ici; dans une heure, je suis chez mon ami, je
+reprends la lettre, et je la brûle.
+
+--Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il.
+
+--Monsieur, s'écria le chevalier, regardez-moi. Je vous jure sur ma tête
+que, si vous me faites sortir, cette lettre ne parviendra pas au roi.
+Puisse-je être foudroyé si je mens!... Et maintenant, écoutez: ceci
+est votre dernière chance. Je ne vous dirai plus rien; si vous ne me
+relâchez, le roi que je sauve me fera bien relâcher, lui! Qu'est-ce
+que je risque? De rester ici un jour, deux jours au plus... Tandis que
+vous... si vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort...
+
+Guitalens demeura quelques minutes effondré sur l'escabeau, faisant
+d'incroyables efforts pour ressaisir sa pensée vacillante. Le coup qui
+le frappait était vraiment terrible; il se voyait condamné à mort; et
+quelle mort! quelque supplice effroyable briserait sans doute son corps
+avant qu'il ne se balançât au bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il
+claquait des dents.
+
+--Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ... sur
+l'Evangile... que vous arriverez à temps...
+
+--Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan d'une voix très
+calme, mais je vous ferai observer que le temps passe... vos gardes
+eux-mêmes vont s'étonner...
+
+--C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front couvert de sueur.
+Monsieur, dans une demi-heure, vous serez dehors.
+
+Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour commander à son
+visage de n'exprimer qu'une joie de politesse.
+
+--Comme vous voudrez! répondit-il.
+
+Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant eux, se tourna
+vers le prisonnier.
+
+--Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la peine d'être transmis
+à Sa Majesté. Je ne doute pas de la reconnaissance du roi, et j'espère
+que, dans peu d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes de
+cette Bastille.
+
+Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait.
+
+Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse et y monta en
+disant à voix haute qu'il se rendait au Louvre. Il s'y rendit en effet
+et y demeura juste le temps nécessaire pour que ses gens pussent croire
+qu'il avait parlé au roi.
+
+Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait dit, mais d'une
+heure, il était de retour et s'écriait devant quelques officiers:
+
+--Ah! c'est bien un grand service que cet homme rend à Sa Majesté! Mais,
+messieurs, silence absolu sur tout ceci.
+
+Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de Pardaillan:
+
+--Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer qu'en raison du
+service que vous lui rendez Sa Majesté vous fait grâce...
+
+--J'en étais sûr!... fit Pardaillan en s'inclinant. Cinq minutes plus
+tard, le chevalier était dehors.
+
+Le gouverneur l'avait escorté jusqu'au pont-levis, honneur qui prouvait
+à tous en quelle estime il tenait son ancien prisonnier. Au moment où
+Pardaillan allait s'éloigner, Guitalens lui serra la main d'une façon
+significative.
+
+--Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan.
+
+Les yeux de Guitalens flamboyèrent.
+
+--Eh bien, écoutez donc: le papier que j'ai jeté à mon chien...
+
+--Oui...
+
+--L'ami qui devait le porter au roi...
+
+--Oui, oui...
+
+--Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier était blanc... je suis
+incapable d'une dénonciation, même pour sauver ma vie...
+
+Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de joie que de regret.
+Un instant, il eut la pensée de mettre sa main au collet de celui qui
+avouait l'avoir joué. Mais comme c'était un homme à double face, il
+supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, que le papier
+pouvait bien contenir la dénonciation...
+
+Il grimaça dans un sourire:
+
+--Vous êtes un charmant cavalier, et je suis vraiment heureux de vous
+donner la clef des champs!
+
+
+XX
+
+LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES
+
+Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de dame Maguelonne, la
+vieille propriétaire de la maison où habitaient Jeanne de Piennes et sa
+fille. On a vu que cette digne matrone s'était rendue à l'auberge de la
+Devinière, comment elle y avait appris l'arrestation du chevalier
+de Pardaillan qui concordait si étrangement avec celle de ses deux
+locataires et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée de
+savoir que sa maison avait été un nid de conspiration huguenote.
+
+Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui avait été confiée par
+Jeanne de Piennes.
+
+La terreur de passer pour complice la talonnait. Mais dame Maguelonne
+était femme, vieille et dévote. Cette vénérable femme tremblait
+d'épouvante à la pensée qu'on pourrait trouver chez elle cette
+lettre--et cependant, elle ne la brûla pas!
+
+Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat contre sa peur,
+dame Maguelonne se fut enfin résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut
+à subir un nouveau combat.
+
+En effet, dès qu'elle était seule, elle courait fermer sa porte et ses
+fenêtres, allait prendre la lettre, s'asseyait, et passait des heures
+entières à se demander:
+
+--Que peut-il y avoir là-dedans?
+
+Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous sens, en gratta
+les joints avec son ongle, essaya au moyen d'une épingle de soulever le
+repli. Tant il y eut qu'à la fin la lettre s'ouvrit.
+
+Le pli contenait un mot adressé au chevalier de Pardaillan, et une
+lettre qui portait une suscription... Par le mot, la Dame en noir
+suppliait le chevalier de faire parvenir la lettre à son adresse.
+
+Et cette adresse, c'était:
+
+Pour François, maréchal de Montmorency.
+
+La vieille demeura stupéfaite et remplie de remords. En effet, elle
+voyait clairement qu'il n'y avait pas la moindre connivence entre la
+Dame en noir et le chevalier de Pardaillan; d'où sa stupéfaction. Et
+d'autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu'il y avait une
+deuxième lettre à ouvrir; d'où son remords.
+
+Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l'envie démesurée de savoir
+ce qu'une pauvre ouvrière comme sa locataire pouvait bien avoir à dire à
+un grand seigneur comme François de Montmorency.
+
+Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut à la lettre, la déposa sur une
+table, s'assit et fit sauter le cachet.
+
+A ce moment, elle bondit. On venait de heurter à sa porte.
+
+Au même instant, cette porte s'ouvrit. La vieille jeta un cri de
+terreur. Dans son impatience, elle avait oublié de s'enfermer. Et
+quelqu'un entrait.
+
+Et ce quelqu'un, c'était le chevalier de Pardaillan!
+
+--Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de ses mains tremblantes les
+papiers restés sur la table.
+
+Le chevalier demeura un instant étonné.
+
+--Cette vieille me connaît donc? songeait-il.
+
+Puis saluant avec politesse:
+
+--Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal;
+pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi chez vous et de vous avoir
+effrayée peut-être... un grave intérêt m'a fait oublier un instant les
+convenances.
+
+--Oui, la lettre! fît la vieille réellement effarée.
+
+--Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en plus étonné.
+
+Dame Maguelonne se mordit les lèvres; elle venait de se trahir; elle
+essaya maladroitement de cacher les papiers, mais Pardaillan les avait
+vus et ne les perdait plus des yeux.
+
+--Vous n'êtes donc plus en prison? reprit la vieille.
+
+--Vous le voyez, madame; il y avait erreur et, l'erreur ayant été
+reconnue, on m'a aussitôt relâché.
+
+Et ma première visite est pour vous, ma chère dame. Il y a dix jours,
+j'ai été arrêté et conduit à la Bastille à la suite d'une erreur qui,
+comme vous le voyez, n'a pas tardé à être reconnue. Or, au moment même
+où mon logis était envahi, deux personnes qui demeurent chez vous
+étaient menacées d'un grand danger, puisqu'elles m'appelaient à leur
+secours. Je sais que ces deux personnes ont été enlevées violemment le
+jour même de mon arrestation...
+
+--Au même moment.
+
+--C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me donner à ce sujet le
+moindre renseignement?
+
+--Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en noir et sa fille Loïse
+ont été arrêtées, dit-on, parce qu'elles complotaient avec vous.
+
+--Avec moi!
+
+--Mais il est bien évident qu'elles étaient innocentes, les pauvres
+chères créatures, puisque vous l'êtes vous-même...
+
+--Et, dites-moi, qui est venu les arrêter?
+
+--Des soldats, un officier...
+
+--Un officier du roi?...
+
+--Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'était agi de religieux,
+j'aurais tout de suite reconnu le costume.
+
+--Le duc d'Anjou n'était pas parmi ces gens?
+
+--Oh! non! fit la vieille effrayée.
+
+--Vous n'avez aucune idée de l'endroit où on a dû les emmener?
+
+--Pour cela, non... j'étais si troublée, vous comprenez.
+
+--Mais, fit tout à coup le chevalier, lorsque je suis entré, vous avez
+parlé d'une lettre. Est-ce que ces malheureuses femmes auraient écrit?
+
+Les mains de la vieille se crispèrent sur les papiers qu'elle avait fini
+par faire tomber sur son tablier.
+
+--Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que vous froissez?
+
+--Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts, je vous le jure,
+s'écria la vieille.
+
+Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers à Pardaillan qui les
+saisit avidement... D'un coup d'oeil, il parcourut la lettre qui lui
+était adressée.
+
+--Cette chère dame m'a fait promettre de vous remettre ces écrits,
+continuait dame Maguelonne avec volubilité, je vous jure que je me suis
+aussitôt rendue à la Devinière pour tenir ma promesse, mais vous étiez
+arrêté, je les ai donc précieusement gardés...
+
+--Personne ne les a vus?
+
+--Personne, mon cher monsieur, personne au monde...
+
+--Qui donc les a ouverts?...
+
+--Eh! ils se sont ouverts tout seuls!
+
+--Mais vous les avez lus?
+
+--Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous était destiné...
+
+--Et l'autre?
+
+--J'allais le lire, mais vous êtes arrivé...
+
+--Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces papiers. Vous le
+voyez, je suis chargé de faire parvenir cette lettre au maréchal de
+Montmorency; rien au monde ne pourra m'empêcher d'exécuter la volonté de
+celle qui m'a honoré de sa confiance. Quant à vous, madame, vous avez
+commis une mauvaise action en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne à
+une Condition...
+
+--Laquelle, mon bon jeune homme?
+
+--C'est que jamais vous ne parliez à âme qui vive de ces papiers...
+
+--Oh! pour cela, vous pouvez en être sûr!
+
+Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira. Dehors, il retrouva
+Pipeau qui l'attendait. Il franchit tranquillement la rue et entra dans
+l'auberge.
+
+Maître Landry, qui portait un broc de vin à des clients, le laissa
+tomber et s'arrêta, saisi d'étonnement.
+
+--Le chevalier! fit l'aubergiste atterré.
+
+--Remettez-vous, cher monsieur, je comprends toute la joie que vous
+éprouvez à me revoir; mais enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me
+demander si j'ai faim et ce que je mangerais bien.
+
+Pardaillan, après s'être restauré, se dirigea vers l'écurie, constata
+que son cheval était toujours au râtelier et que la noble bête n'avait
+pas souffert de son absence.
+
+Puis il monta à sa chambre, et son premier mouvement fut de ceindre son
+épée qui était restée accrochée au mur.
+
+Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet que lui avait
+adressé la Dame en noir.
+
+--En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir au maréchal, duc de
+Montmorency, la lettre ci-jointe.
+
+Et, de même que dame Maguelonne, Pardaillan se demanda ce qu'il pouvait
+bien y avoir de commun entre celle qu'il croyait être une pauvre
+ouvrière, et le grand maréchal de Montmorency.
+
+La lettre était là, sur la table.
+
+Elle était ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!...
+
+Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui sait s'il n'y
+trouverait pas des indications précieuses sur les gens qui avaient
+arrêté Loïse et sa mère!
+
+Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la protection du maréchal de
+Montmorency.
+
+--Qu'est-il besoin du maréchal? conclut-il. Si quelqu'un doit délivrer
+Loïse et sa mère, c'est moi! Je ne veux pas qu'un autre s'en mêle!...
+Allons, lisons!...
+
+Le jeune homme déplia donc brusquement le parchemin et se mit à lire.
+
+Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan était très pâle.
+
+Un profond soupir gonfla sa poitrine.
+
+Il reprit la lettre et la relut d'un bout à l'autre, revint sur deux
+ou trois passages essentiels, répéta à demi-voix des phrases entières,
+comme si le témoignage de ses yeux seuls eût été insuffisant pour le
+convaincre.
+
+Et lorsque cette deuxième lecture fut terminée, cette fois la lettre
+s'échappa de ses mains... Le chevalier de Pardaillan laissa tomber sa
+tête sur sa poitrine et se mit à pleurer.
+
+La lettre de Jeanne de Piennes était datée du 20 août 1558, c'est-à-dire
+de l'année même où François de Montmorency avait épousé Diane de France,
+fille naturelle d'Henri II.
+
+Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait été écrite. La
+ voici:
+
+ J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il soit donné à une
+ amante d'éprouver. Je l'ai subie, cette douleur, mon âme est encore
+ comme engourdie, mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs
+ pas!
+
+ Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore.
+
+ Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie, c'est de me
+ pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je meurs, qui prendra soin
+ d'elle? Il faut que je vive...
+
+ Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon François! En ce
+ moment, elle dort, paisible, confiante... elle sait que sa mère
+ veille sur elle. Ses cheveux dénoués, épars sur l'oreiller, lui font
+ une auréole blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher
+ époux!
+
+ Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré. Toute la pauvre
+ rue que j'habite parle de la pompe de cette cérémonie et dit que Mme
+ Diane est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi... hélas!
+ n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur?
+
+ Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur d'espérance qui
+ vacillait dans mon âme vient de s'éteindre.
+
+ Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur comme s'il l'eût
+ saisi dans son gantelet des jours de bataille, le jour où, presque
+ folle, je sortis en trébuchant de cet hôtel où, pour te sauver,
+ je venais de signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue,
+ agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille dans mes
+ bras, ce jour-là, François, je crus avoir franchi les limites de la
+ douleur humaine...
+
+ Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente journée!...
+ Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en moi.
+
+ C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien te rattache
+ à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. C'est pour elle que j'ai
+ déchiré mes lèvres qui voulaient parler, c'est pour elle que j'ai
+ gravi les calvaires de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le
+ martyre... Ta fille vivra, François!
+
+ Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, pour ma fille, je
+ dois parler...
+
+ T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant porte
+ admirablement ce joli nom.
+
+ Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma vie soit brisée, que
+ je sois déchue de mon titre d'épouse sans avoir mérité ce suprême
+ affront, soit! Mais je veux que Loïse soit heureuse: tout ce qui me
+ reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout est là! Je ne
+ veux pas que Loïse soit injustement frappée comme je l'ai été.
+
+ Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur à ta fille. Il
+ faut qu'elle puisse entrer la tête haute dans ta maison, il faut que
+ Loïse puisse prendre à ton foyer la place qui lui est due! Et
+ pour cela, mon cher époux, il faut que tu saches la terrible, la
+ solennelle vérité...
+
+ Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras tel jusqu'à la fin
+ de mes jours.
+
+ Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui nous a séparés. Tu
+ vas tout savoir: et que ton père fut cruel, et que ton frère fut
+ criminel, et que ton amante, ton épouse peut porter fièrement ton
+ nom, et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la maison
+ des Montmorency.
+
+ Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut que la vérité
+ éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la faire parvenir, j'attends
+ trois choses:
+
+ La première, c'est que ton père soit mort. Car c'est sur toi que le
+ connétable ferait tomber le poids de sa haine s'il apprenait que le
+ fatal secret t'est connu.
+
+ La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit en âge de
+ défendre ma mémoire et de parler hardiment comme il convient à une
+ Montmorency, fille d'une de Piennes, héritière irréprochable des
+ Montmorency.
+
+ La troisième, c'est que je me sente sur ma mort, ou qu'un grave
+ péril menace notre enfant.
+
+ Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies, ô mon
+ François, je veux demeurer dans mon ombre, heureuse encore de
+ pouvoir me dire qu'en me taisant j'assure la paix et le bonheur de
+ l'homme que j'ai tant aimé...
+
+ Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui compte, François, c'est
+ la vie et le bonheur de notre enfant.
+
+ Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez grande pour te
+ parler. Ton père sera mort, et je n'aurai plus rien à redouter de ce
+ côté pour toi...
+
+ Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante, ou un danger sera
+ sûr la tête de Loïse.
+
+ Dans les deux cas, François, la volonté suprême de ton amante, de
+ ton épouse, est que tu reportes sur Loïse cette affection dont
+ j'étais si fière, que tu coures à son secours, que tu la prennes
+ avec toi, que tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir
+ droit, puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui fasses
+ enfin l'existence qui doit être la sienne: celle d'une héritière
+ directe des Montmorency.
+
+ Et maintenant, François, mon amant, mon cher époux, voici l'affreux
+ secret. Tout notre malheur tient dans ces mots:
+
+ Ton frère Henri m'aimait.
+
+ Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais que la droiture
+ finirait par l'emporter chez cet homme si jeune encore. J'espérais
+ que mon amour pour toi me couvrirait contre l'injure de son amour
+ à lui. Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une illustre
+ famille.
+
+ La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence était sur mes
+ lèvres... Tu sais quels événements précipités se produisirent, et
+ que notre mariage eut lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement:
+ tu étais parti!
+
+ La confidence qui était sur mes lèvres, la voici, mon François:
+ j'étais enceinte, j'allais te donner un enfant!
+
+ Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... c'est notre
+ Loïse.
+
+ Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je faillis mourir
+ moi-même, ton frère disparut, et j'espérai qu'il s'était éloigné
+ pour toujours.
+
+ Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue je la cherchais,
+ ton frère m'apparut, m'annonça ton retour, et en même temps me
+ dit qu'il connaissait l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je
+ demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir vivant, comme je
+ demandais quelle folie pouvait pousser ton frère, alors, François,
+ s'ouvrit devant mes yeux l'abîme où j'allais m'engloutir.
+
+ Notre Loïse était entre les mains d'un homme payé par ton frère...
+ un misérable qui s'appelait le chevalier de Pardaillan. Ce monstre
+ devait, sur un seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite
+ créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et ce signe,
+ ton frère devait le faire au chevalier de Pardaillan si j'avais le
+ malheur de prononcer une seule parole devant toi, tandis que je
+ serais accusée... accusée de forfaiture par ton propre frère!
+
+ Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque ton frère m'accusa!...
+ Je me tus, François! Et pourtant, mon âme hurlait de désespoir, ma
+ chair criait sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de
+ moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je revins à moi, tu
+ avais disparu...
+
+ J'étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée!
+
+ Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable qui porte ton
+ nom... ton frère...
+
+ Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui avait accepté
+ l'effroyable besogne!...
+
+ Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma fille me fut
+ rendue par un inconnu; je courus à Montmorency pour te dire tout:
+ tu étais en route pour Paris! Je courus à Paris... je vis le
+ connétable...
+
+ Et le connétable qui sut toute la vérité par moi me donna à choisir:
+ Ou je renoncerais à mon titre d'épouse, ou tu serais enfermé au
+ Temple pour la vie!
+
+ Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée... mais ma fille me
+ restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai pour elle...
+
+ Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante vérité.
+
+ Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je serais morte,
+ emportant le terrible secret dans la tombe.
+
+ Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à l'heure de ma mort;
+ en mourant, je veux être sûre que ta Loïse va reprendre le rang
+ auquel elle a droit, et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant
+ elle.
+
+ Accours donc, ô mon époux!
+
+ Quelle que soit l'année, quel que soit le jour, quelle que soit
+ l'heure où j'aurai décidé de te faire parvenir cette lettre, où
+ tu l'auras reçue, accours, suis le messager que je t'enverrai...,
+ accours auprès de ta femme innocente qui n'a jamais cessé d'être
+ digne de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je veux
+ remettre dans les bras de son père!...
+
+ Jeanne de PIENNES,
+
+ Duchesse de Montmorency.
+
+
+Telle était la lettre que venait de lire le chevalier de Pardaillan! Par
+une sorte de culte touchant, de révolte peut-être, par une conscience
+de son droit moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse Jeanne
+l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency.
+
+Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura immobile, comme s'il
+eût appris quelque catastrophe.
+
+Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait sur lui.
+
+Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le long de ses joues
+sans qu'il songeât à les essuyer.
+
+Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des Montmorency!...
+
+Cette sourde exclamation révélait une partie de son amertume.
+
+En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni maille, eût pu épouser
+Loïse, fille d'une modeste ouvrière.
+
+Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency, ne pouvait devenir
+l'épouse du pauvre chevalier.
+
+Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom de Montmorency évoquait
+alors de formidable puissance et de splendeur.
+
+Avec le connétable, cette maison, l'une des plus fières de la noblesse
+du royaume, avait connu l'apogée de la grandeur. Le connétable mort,
+le nom gardait encore tout son prestige. Et si l'on songe que François
+était devenu le chef d'un puissant parti qui faisait échec aux Guises
+d'une part, et au roi, d'autre part, on comprendra que Pardaillan
+éprouvât une sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le
+séparait maintenant de Loïse.
+
+--Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole désespérée qu'il
+avait lue dans la lettre de la Dame en noir, c'est-à-dire de Jeanne de
+Piennes...
+
+Par moments, pourtant, il semblait au chevalier qu'un peu d'espoir
+rentrait dans son coeur. Si Loïse l'aimait! Si elle ne se laissait pas
+éblouir par la situation nouvelle qui l'attendait!...
+
+--Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors même que Loïse
+m'aimerait, est-ce que son père peut consentir à une telle mésalliance!
+Que suis-je? Moins que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; un
+aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au monde que mon épée, mon
+cheval et mon chien...
+
+Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre.
+
+--Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore cela. Non
+seulement Loïse ne peut pas être à moi, non seulement elle ne m'aime
+pas, selon toute vraisemblance, mais encore elle doit me haïr!... Le
+jour où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour où elle saura
+que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments pourra-t-elle avoir pour
+moi, sinon ceux d'une répulsion instinctive?
+
+Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même Loïse pour une
+monstrueuse besogne!... Il ne pouvait y avoir que haine et mépris dans
+le coeur de Loïse pour le vieux Pardaillan... et pour son fils!
+
+--Eh bien, s'écria-t-il sourdement, puisqu'il en est ainsi, puisque tout
+nous sépare, puisqu'elle doit me haïr, pourquoi m'occuperais-je d'elle
+encore?... Oui! pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait à
+moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit mon père, qui me maudira
+moi-même?... Et que me fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh
+bien, que d'autres courent à leur secours!
+
+Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme. Il se promenait à
+grand pas, gesticulait, lui si sobre de gestes, parlait à haute voix. Il
+résumait sa situation. Elle était effrayante.
+
+Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre lui le duc
+d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement offensés; il avait contre
+lui le duc de Guise que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre
+au courant de ce qui s'était passé à la Bastille!...
+
+Il éclata d'un rire amer.
+
+--J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis, j'oubliais
+Montmorency! Peste! ce n'est pas là le moindre et, lorsque Mme de
+Piennes lui aura répété ce que mon père a tenté contre sa fille, je
+serai bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à m'achever au cas
+où la Médicis ne m'aurait pas déjà fait jeter dans quelque basse fosse!
+au cas où les mignons ne m'auraient pas poignardé au détour de quelque
+ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous, je me garde!...
+
+Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants qui lui étaient
+familiers, Pardaillan se fendit cinq ou six fois contre le mur...
+
+--Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur le chevalier!
+
+Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant ces mots de sa voix douée
+et câline:
+
+--Je venais... pour ceci...
+
+Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil un sac rebondi que
+l'hôtesse déposait sur le coin de la table.
+
+--Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez été arrêté.. vous avez
+oublié votre argent... là... Alors, vous comprenez... je vous l'ai
+gardé... et je vous le rapporte!
+
+--Madame Huguette, vous mentez.
+
+--Moi, grand Dieu!... Je vous jure...
+
+--Ne jurez pas: c'est votre mari maître Landry, qui a raflé mes pauvres
+écus; et, vous, bonne hôtesse, vous me les rapportez!... Madame
+Grégoire, vous avez eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire.
+Je ne l'ai pas oublié: je l'ai laissé pour lui.
+
+--Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au moins!
+
+--Ma chère Huguette, sachez une chose: c'est que je ne me sens jamais
+aussi riche que lorsque je n'ai pas le sou. D'ailleurs, il me reste
+cette agrafe, ajouta-t-il en désignant le bijou que lui avait envoyé la
+reine de Navarre et qui était fixé à son chapeau.
+
+Huguette reprit le sac en soupirant.
+
+--Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime pas moins... vous avez
+bon coeur, Huguette... vous êtes aussi bonne que belle... Ah! Huguette,
+je crois, décidément, que je vous adore!...
+
+Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à ses cils.
+
+--Quoi! vous pleurez, Huguette? s'écria Pardaillan avec la même fièvre,
+tandis que le désespoir éclatait dans ses yeux; vous pleurez! au moment
+où je vous jure que je vous aime!...
+
+Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan.
+
+--Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle.
+
+Pardaillan tressaillit.
+
+--Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre?
+
+Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme.
+
+--Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez beaucoup de chagrin.
+Oh! ne riez pas ainsi. Vous me faites mal, et vous vous faites plus de
+mal encore à vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le coeur
+gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc que je ne m'en sois pas
+aperçue?... Pardonnez-moi, je vous ai guetté... je vous ai vu passer
+des heures et des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite
+fenêtre d'en face... Vous aimez... vous avez laissé là votre coeur...
+et celle qui a disparu l'a emporté avec elle... Et vous croyez, pauvre
+jeune homme, qu'on ne vous aime pas... Eh bien, détrompez-vous... on
+vous aime...
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai guetté, je l'ai
+guettée, elle aussi! Je le sais, parce qu'il est facile de tromper
+un indifférent, mais qu'il est impossible de tromper une femme...
+jalouse... une femme qui aime!
+
+Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne furent pas prononcés,
+mais il comprit.
+
+--Huguette, vous êtes un ange...
+
+--Vous l'aimez donc bien? fit Huguette à voix basse.
+
+Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les mains de l'hôtesse.
+
+Nous ne savons vraiment pas trop comment cette scène se serait terminée,
+si la voix de maître Landry, qui appelait sa femme d'en bas, ne se fût
+fait entendre.
+
+Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à demi désolée.
+
+--Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime et pourtant elle
+cherchait à me consoler en me trompant. Mais c'est fini maintenant.
+Loïse ne m'aime pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus! Je
+redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pensée, de mes pas... Au
+diable Paris!... Demain, je me mets à la recherche de mon père!... Et
+quant à cette lettre... cette lettre... elle arrivera à son adresse
+comme elle pourra!...
+
+En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de Jeanne de Piennes, la
+recacheta vivement, la fourra dans son pourpoint d'un mouvement rageur
+et s'élança au-dehors, bien résolu à ne plus s'inquiéter de rien de ce
+qui concernait Loïse et sa mère, et tous les Montmorency de France.
+
+Ce que fit Pardaillan dans cette journée, il est probable qu'il l'ignora
+toujours lui-même. On le vit dans deux ou trois cabarets où il était
+connu. Il ne prenait aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position
+était effrayante.
+
+Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid, maître de lui. Il
+regarda autour de lui, et se vit non loin de la Seine, presque en face
+du Louvre, devant un somptueux hôtel.
+
+--L'hôtel de Montmorency!... Je n'irai pas, certes!...
+
+Presque en même temps, Pardaillan s'approchait de la grande porte, et
+furieusement heurtait le marteau!...
+
+
+XXI
+
+LE CONFESSEUR
+
+La veille de ce jour où le chevalier de Pardaillan sortit de la Bastille
+grâce à la jolie ruse qu'il avait imaginée et où, malgré sa ferme
+résolution, il s'était trouvé devant l'hôtel Montmorency, une scène
+importante s'était passée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Il était environ neuf heures du soir. Le prédicateur venait d'achever
+son sermon devant une foule énorme qui avait envahi la basilique.
+
+Ce prédicateur était un moine superbe, de haute taille et de grande
+allure. Il portait avec une sorte de distinction théâtrale le costume
+noir et blanc de carme.
+
+On l'appelait le révérend Panigarola.
+
+Ce moine, malgré sa jeunesse, produisait une impression d'ascétisme
+sévère qui corrigeait fort à propos l'enthousiasme assez peu religieux
+qu'il soulevait chez ses belles auditrices.
+
+Il était, d'ailleurs, d'une remarquable beauté; il possédait l'art du
+geste, ce grand geste des bras levés vers les voûtes lointaines et
+qui s'abaissent tout à coup pour menacer ou pour bénir. Mais ce qu'on
+admirait le plus en lui, c'était la véhémence de ses attaques qui
+n'épargnaient pas même le roi.
+
+Ce Panigarola prêchait ouvertement la guerre à l'hérésie et
+l'extermination des huguenots. Il englobait dans la même haine la
+reine de Navarre, Jeanne d'Albret, son fils Henri, le prince de Condé,
+l'amiral Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme le roi
+Charles IX, avaient la faiblesse de les tolérer.
+
+Panigarola inspirait une curiosité passionnée aux femmes qui
+l'écoutaient. Pour quelques-unes et surtout pour les femmes du peuple,
+c'était un saint homme que la reine Catherine avait fait venir d'Italie
+pour sauver la France et racheter ses péchés. Mais pour la plupart des
+nobles dames qui suivaient ses sermons, c'était plus et mieux qu'un
+saint: c'était un homme qui avait beaucoup péché, et auquel, selon le
+précepte de l'évangile, elles pardonnaient beaucoup.
+
+Elles l'avaient connu naguère, le brillant marquis de Pani-Garola! Il
+était de toutes les fêtes; c'était alors un rude spadassin qui avait sur
+la conscience une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets, un de
+ces mignons bretteurs dont l'insolence, le luxe et la force étonnaient
+le pauvre monde. Puis, tout à coup, il avait disparu.
+
+Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme, plus beau que
+jamais, plus flamboyant, mais l'anathème aux lèvres, alors qu'autrefois
+ces lèvres n'avaient eu que des sourires.
+
+La foule, lentement, s'écoula et se répandit au-dehors en criant:
+
+--Mort aux huguenots!
+
+Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent en prière autour
+d'un confessionnal.
+
+Mais un bedeau vint les prévenir que le révérend, très fatigué ce
+soir-là, n'entendrait aucune de ses pénitentes.
+
+L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger sous les grands
+voiles noirs dont elle était couverte, était affaissée sur un prie-Dieu;
+parfois un frisson l'agitait. Lorsque le moine traversa l'église en
+glissant silencieusement, sa compagne la poussa du coude et murmura:
+
+--Le voici qui vient, Alice!
+
+Alice de Lux releva la tête et frémit.
+
+Panigarola passa près de la pénitente et s'enferma dans le
+confessionnal.
+
+--Eh bien? fit à voix basse la compagne d'Alice.
+
+--Laura... maintenant, je n'ose plus, répondit la jeune fille d'une voix
+tremblante. Tu n'as pas prononcé mon nom, au moins?
+
+Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla. Elle était séparée du
+moine par un treillis en bois léger; en outre, ses voiles cachaient
+son visage; enfin, l'obscurité était assez grande pour qu'elle ne pût
+distinguer nettement le confesseur.
+
+--Je vous écoute, madame...
+
+Un court débat se fit en elle, et, tout à coup, sourdement, elle dit:
+
+--Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je suis la femme que
+vous avez aimée, que vous aimez peut-être encore... et cette femme vient
+à vous en suppliante...
+
+--Je vous écoute, madame, répondit le moine de la même voix
+indifférente.
+
+Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre que, derrière
+ce grillage, ce n'était pas un homme qui l'écoutait, mais une statue
+impassible.
+
+--Clément, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous pas ma voix?...
+
+--Il n'y a plus de Clément, madame, pas plus qu'il n'y a de marquis de
+Pani-Garola. Il n'y a devant vous qu'un homme de Dieu qui vous entendra
+en Dieu et qui suppliera Dieu d'avoir pitié de vous, si vous méritez
+cette pitié...
+
+--Oh! balbutia Alice avec un désespoir concentré, il est impossible que
+vous ayez oublié notre amour.
+
+--Madame, si vous me parlez ainsi, je serai obligé de me retirer.
+
+--Non, non, restez! Il faut que je vous parle!...
+
+--Faites-le donc comme si vous parliez à Dieu...
+
+--Soit!... Eh bien, écoutez-moi, mon révérend père... et vous me direz
+si j'ai assez expié mes fautes et mes crimes, et si le bras de Dieu qui
+s'est appesanti sur moi ne m'a pas assez frappée!
+
+--Je vous écoute, ma fille.
+
+--Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je vous raconterai
+l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger. J'avais à peine seize ans.
+J'étais belle. Une grande reine m'avait distinguée et m'avait prise
+parmi ses filles d'honneur. Et comme j'étais orpheline, comme je n'avais
+plus ni père ni mère, ni famille, cette reine m'assura qu'elle serait ma
+mère et me tiendrait lieu de famille...
+
+--A cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me dirent qu'ils
+m'aimaient... mais moi, je n'en aimais aucun. Je n'aimais personne!...
+j'aimais le luxe... j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux...
+et j'étais pauvre... La reine dont je vous parle me promit non pas
+seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis de lui obéir
+aveuglément... Ce fut là mon premier crime; la vue de quelques écrins
+remplis de diamants m'affola et, pour les posséder, pour m'en orner à ma
+guise, j'eusse signé un pacte avec Satan... Hélas! le pacte fut signé...
+un jour, la reine me fit venir dans son oratoire... elle ouvrit devant
+moi un tiroir resplendissant de perles, d'émeraudes, de rubis, de
+diamants... et elle me dit que tout cela était à moi si je lui
+obéissais... Enfiévrée, les joues en feu, l'âme bouleversée, je
+m'écriai: «Que faut-il faire? Majesté!...» La reine sourit, me prit
+par la main, me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire et
+souleva une tenture: derrière la tenture c'était la grande galerie qui
+attenait aux appartements du roi.. là se promenaient les gentilshommes
+que je connaissais tous. Elle m'en désigna un et me dit: «Fais-toi
+aimer de cet homme!»
+
+--Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le moine l'entendit à
+peine, j'étais la maîtresse de ce gentilhomme...
+
+Alors, sans un geste, le moine demanda:
+
+--Comment s'appelait cet homme?
+
+--Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants qu'il faut préciser,
+n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait Clément-Jacques de Pani-Garola. Il
+était marquis. Il arrivait d'Italie. Vous avez dû le connaître un peu,
+mon père!
+
+--Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. Cet homme vous
+l'aimiez sans doute? Eh bien, si c'est là toute votre faute, je puis
+vous garantir que Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous
+absoudre...
+
+--Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez, mais écoutez: Ce
+gentilhomme, je ne l'aimais pas!
+
+--Et lui? demanda sourdement le moine.
+
+--Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois qu'il en fut
+ainsi... Quoi qu'il en soit, mon révérend, un an après que j'eus reçu de
+la reine l'ordre que je vous ai exposé, je devins mère... L'enfant vint
+au monde dans une petite maison de la rue de la Hache que la reine
+m'avait donnée... Cette naissance demeura secrète... le père emporta le
+nouveau-né...
+
+--Je comprends, dit le moine en grinçant des dents. Un tardif sentiment
+maternel a éclos dans votre coeur, le remords vous ronge, et vous voulez
+savoir ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner sur ce
+point... je le vois tous les jours!
+
+--L'enfant n'est donc pas mort!... gémit Alice dans un spasme
+d'épouvante. Vous m'avez donc menti! Parlez!
+
+--Dieu permit que l'enfant vécût. Peut-être voulait-il en faire
+l'instrument de ses justes colères!... Le père, ce marquis, ce brillant
+et naïf gentilhomme, l'emporta, comme vous dites, le confia à une
+nourrice et lui donna un nom...
+
+--Lequel? demanda Alice dans un souffle.
+
+--Celui qu'il portait lui-même. L'enfant s'appelle Jacques-Clément...
+
+--Où est-il? Où est-il? râla la mère.
+
+--Il est élevé dans un couvent de Paris... Je vous l'ai dit: c'est un
+enfant du Seigneur... et peut-être le Seigneur le réserve-t-il pour
+quelque héroïque aventure. Est-ce là ce que vous vouliez savoir?
+
+Écrasée, Alice garda le silence.
+
+Le moine, d'une voix âpre, comme éraillée par les puissantes émotions
+qui se déchaînaient en lui, continua:
+
+--Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous m'entendrez à votre
+tour! Vous êtes venue troubler la paix qui commençait à s'étendre comme
+un suaire sur mon misérable coeur... Ah! vous avez cru que l'enfant
+était mort, et, repentante peut-être, vous êtes venue me demander
+l'absolution du crime qui ne fut pas commis.
+
+Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que fit Alice, et
+poursuivit:
+
+--Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut médité? Avez-vous cherché
+à savoir pourquoi, ayant emporté l'enfant, je ne reparus plus auprès
+de la mère, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie, et pourquoi
+enfin je me suis jeté dans ce gouffre qui s'appelle un couvent!...
+
+--Clément! bégaya la jeune fille, non seulement je me le suis demandé,
+mais je l'ai su presque aussitôt! Et c'est là ce qui m'amène à vos
+pieds!
+
+Le moine tressaillit.
+
+--Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que vous avez appris...
+Dites-moi surtout les origines du crime, si vous voulez que je mesure le
+mal et l'expiation!
+
+Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupée, à peine perceptible,
+commença.
+
+--La reine supposait que le parti de Montmorency avait cherché des
+alliances en Italie. Elle savait que vous aviez passé par Vérone,
+Mantoue, Parme et Venise. On vous avait vu avec François, maréchal de
+Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de cette conspiration,
+et c'est pour cela que je devins votre maîtresse... Voilà l'origine du
+crime.
+
+--Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent.
+
+--Une nuit que vous dormiez profondément, harassé de mes caresses, je
+profitai de votre sommeil pour...
+
+Elle s'arrêta, palpitante.
+
+--Vous n'osez achever. J'achèverai, moi! gronda Panigarola. Vous
+profitâtes de mon sommeil pour me voler mes papiers... et, le lendemain
+matin, ils étaient entre les mains de Catherine de Médicis!
+
+--Je m'aperçus tout de suite de ce qui était arrivé, continua le moine.
+Et en peu de jours j'acquis la certitude que la femme que j'adorais
+était une misérable espionne!...
+
+--Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie...
+
+--Heureusement, ces papiers étaient insignifiants. Le maréchal de
+Montmorency n'en dut pas moins prendre la fuite. La vie d'une douzaine
+d'hommes tint à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne!
+
+--Grâce! Taisez-vous!...
+
+--Un mois après, vous accouchiez... Moi, pendant ces mortelles journées,
+j'avais étudié ma vengeance...
+
+--Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. Vous avez profité
+de l'état de faiblesse où je me trouvais, du délire de la fièvre, pour
+me faire écrire et signer une lettre que vous m'avez dictée mot à mot!
+Et dans cette lettre, je m'accusais moi-même d'avoir tué mon enfant!...
+
+--N'était-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas consenti à ce que
+j'emporte l'enfant pour le tuer?... Amante perfide, mère sans coeur,
+c'est vous qui maintenant m'accusez!...
+
+--Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n'accuse pas, je supplie!...
+Votre vengeance fut juste, mais comme elle fut terrible!... Cette lettre
+que j'écrivis sous votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau!
+Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet! C'est à Catherine de
+Médicis que vous l'avez remise!
+
+--Oui! dit le moine avec une netteté glaciale...
+
+--Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!... Il en est
+résulté que je suis devenue entre les mains de la reine un instrument
+d'infamie! que je dus entreprendre de devenir la maîtresse de François
+de Montmorency! que, n'ayant pas réussi à séduire cet homme qui passe
+dans la vie comme un spectre glacé, je dus séduire son propre frère,
+Henri! Je ne parle pas de mes autres amants! mais je te dis que je vis
+dans la plus hideuse abjection, et que c'en est trop, que je ne puis
+aller plus loin!...
+
+--Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui vous empêche de
+vous libérer!... Puisque vous savez maintenant que le crime ne fut pas
+commis, que l'enfant est vivant!...
+
+--Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre vengeance est
+atroce!...
+
+--Vous aviez adopté un métier: j'ai cherché le moyen de vous obliger à
+le continuer, voilà tout!
+
+--Sans pitié!... oh! il est sans pitié!...
+
+--Qui vous dit que je sois sans pitié! s'écria Panigarola. M'avez-vous
+jamais rien demandé?
+
+Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans cette âme de ténèbre.
+
+--Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible!
+
+--Dites-moi ce que je puis faire pour vous.
+
+--Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez m'arracher à la honte, au
+désespoir, à la mort! Et il suffit pour cela que vous prononciez un mot!
+Clément, je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois généreux...
+pardonne...
+
+--Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le moine.
+
+--Tu peux tout!... ô Clément, c'est en suppliante que je suis venue...
+songe que tu m'as aimée... Ecoute... je ne sais quel pacte te lie
+maintenant à Catherine... mais je la connais... je sais beaucoup de ses
+secrets... je sais qu'autant elle te soupçonnait jadis, autant elle
+t'admire à présent... Elle ne peut rien te refuser. Clément!... Dis un
+mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible lettre.
+
+--C'est cela que vous êtes venue me demander!
+
+--Oui!... répondit-elle d'un souffle d'angoisse.
+
+--Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec une sorte de gravité.
+Je puis beaucoup sur l'esprit de la reine. Je demanderai donc cette
+lettre... A une condition...
+
+--Parle!... oh! tout ce que tu voudras!
+
+--Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que cette lettre vous
+soit rendue... j'entends utile pour vous!
+
+Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle balbutia:
+
+--Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!...
+
+--Ce ne peut être là une raison valable.
+
+--Je vous jure!...
+
+--Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache moi-même votre
+confession... Si vous voulez votre liberté, Alice, si vous souffrez dans
+votre corps que vous livrez et dans votre coeur noyé de honte, c'est
+qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il vous dire le nom
+de celui que vous aimez?... Il s'appelle le comte de Marillac!... Si
+cela est vrai, il faut évidemment que vous soyez libérée.
+
+--Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant les mains.
+J'aime! Pour la première fois de ma vie, j'aime avec tout mon coeur
+et toute mon âme!... Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis
+devenir! Tu t'es vengé! J'ai souffert, j'ai expié... je disparaîtrai...
+ô mon Clément... rappelle-toi que tu m'as aimée... rappelle-toi que,
+dans mon indignité, mon coeur s'est ému pour toi... Sauve-moi...
+
+Panigarola demeura quelques instants silencieux.
+
+--Vous vous taisez? implora la jeune fille.
+
+--Je vais vous répondre, dit le carme d'une voix si rauque et si brisée
+qu'à peine Alice la reconnut-elle... Vous me demandez d'aller trouver
+Catherine et d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible.
+Je ne suis pas en faveur auprès de la reine comme vous le pensez et
+comme je vous le disais moi-même, pour vous encourager à développer
+toute votre pensée. Il y a très longtemps que je n'ai vu la reine, et il
+est probable que je ne la verrai jamais.
+
+L'accent du moine était morne. Il parlait d'une voix pâle, si l'on peut
+dire. Évidemment, sa pensée était ailleurs. Alice demeurait stupéfaite,
+foudroyée sans comprendre.
+
+--Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle.
+
+--Vous sauver! grondait le moine incapable de se contenir plus
+longtemps. C'est-à-dire, du fond de mon malheur, contempler votre
+félicité qui serait mon oeuvre! C'est-à-dire vous permettre d'aimer ce
+Marillac!...
+
+Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait à elle. Ce n'était
+pas le confesseur Panigarola, l'homme apaisé par la prière, le religieux
+miséricordieux... c'était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola,
+ce gentilhomme aux passions dévorantes qu'elle avait connu!
+
+Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant une nouvelle terreur
+lui venait.
+
+Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle appelait son
+fiancé? Le moine lui-même allait le lui apprendre:
+
+--Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul instant! Du fond
+de mon cloître, je vous ai suivie pas à pas. J'ai vu vos gestes, j'ai
+entendu vos paroles; il n'est pas un de vos actes, c'est-à-dire pas
+une de vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire; je
+pourrais vous citer tous vos amants l'un après l'autre!... Mais ne
+croyez pas que j'ai été jaloux. En vous livrant à la reine, je savais
+ce que je faisais! Et c'était ma vengeance, cela! Vous venez à moi, et
+c'est moi que vous voulez faire l'artisan de votre bonheur! Quoi! Je
+vous révèle l'existence de votre enfant! J'essaie de réveiller en vous
+un sentiment humain capable de vous valoir l'oubli à défaut de ma
+pitié! Et vous ne songez qu'à votre amour! Insensée! Tu dis que c'est
+l'absolution de tes crimes que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une
+malédiction!
+
+Le moine s'était levé. Il était sorti du confessionnal. Ses bras se
+levaient vers le maître-autel dans un geste d'imprécation... Et ce
+fut ainsi qu'il s'en alla, glissa comme un fantôme, secoué de rauques
+sanglots, et s'évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée
+en arrière, évanouie...
+
+Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de ses lèvres minces,
+accourut auprès d'Alice de Lux.
+
+--Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons! C'est ici le séjour
+de l'horreur, du crime et de la damnation!
+
+Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle était l'énergie morale
+de cette femme qu'elle ne perdit pas un instant à se lamenter.
+
+--Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frémissant.
+
+Si son ancien amant avait eu pitié d'elle, si le moine avait arraché à
+Catherine de Médicis la terrible lettre qui la faisait son esclave, son
+plan était de ne plus retourner au Louvre que pour dire à la reine:
+
+--Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends ma liberté. Je
+ne vous demande rien que votre neutralité, je n'espère rien que d'être
+oubliée de vous.
+
+Tout ce rêve de liberté, de bonheur, s'écroulait. Il fallait reprendre
+la chaîne. Il fallait au plus tôt se rendre au Louvre, d'après les
+ordres qu'elle avait reçus.
+
+Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son visage impassible.
+Avec l'aide de Laura, elle s'habilla soigneusement et, accompagnée de la
+vieille femme, se rendit au Louvre.
+
+Bientôt elle parvint dans les appartements privés de la reine. Catherine
+de Médicis fut prévenue que Mlle Alice de Lux, de retour d'un long
+voyage, sollicitait l'honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit
+répondre qu'elle recevrait Alice dès qu'elle serait libre et que sa
+fille d'honneur eût à ne pas s'éloigner du Louvre tant qu'elle ne
+l'aurait pas vue.
+
+Catherine était en effet en conférence avec son confident, son ancien
+amant, son véritable ami, l'astrologue Ruggieri.
+
+Catherine avait pleine confiance dans la science de Ruggieri. Et
+Ruggieri lui-même n'était pas un charlatan. Il considérait l'astrologie
+comme la seule science qui valût d'être étudiée.
+
+Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de la reine, Ruggieri
+prenait congé d'elle.
+
+--Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix?
+
+--Oui, René, la paix... la paix qui est parfois une arme plus redoutable
+que la guerre.
+
+--Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra à Paris?
+
+--Elle viendra, René.
+
+--Coligny?
+
+--Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront... Songe donc à ce que je
+t'ai recommandée.
+
+--Répandre le bruit que la reine de Navarre est malade?
+
+--C'est cela, mon bon René, dit Catherine avec un sourire, et je puis
+t'assurer qu'elle est bien malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies
+le principal.
+
+--Répandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre enfant qu'Henri! fit
+Ruggieri en pâlissant.
+
+--Oui, un enfant qui est même plus âgé qu'Henri de Béarn... et qui
+aurait bien des droits... si Henri venait à disparaître... tu le
+connais! ajouta-t-elle en fixant un regard dominateur sur l'astrologue.
+
+Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir.
+
+--Mon fils!...
+
+Puis se redressant:
+
+--Une calomnie, Catherine!
+
+--Oui, une calomnie, René!...
+
+--Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la tête.
+
+--Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux qui ont regardé la
+vie face à face et ont dit à la vie: tu n'es que néant! L'arme de ceux
+qui ont sondé leur conscience, et ont dit à leur conscience: tu n'es
+qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous gouvernons, doit avoir
+la haine du mensonge. Mais nous, René, nous pouvons et nous devons
+mentir, puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement
+solide.
+
+--Je mentirai donc, ma belle reine! s'écria Ruggieri.
+
+--La reine de Navarre viendra à Paris, je te le répète. Il faut qu'avant
+même son arrivée le mensonge ait déjà préparé nos voies. D'abord,
+elle est malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi
+t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne le réserve pas à de
+hautes destinées! qui te dit qu'il ne sera pas roi de Navarre à la place
+d'Henri!...
+
+--Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant ses lèvres sur la main
+de la reine, comme vous êtes grande.
+
+--Va! fit la reine en souriant, va et songe à m'obéir...
+
+--Aveuglément! s'écria l'astrologue en s'élançant hors du cabinet.
+
+A son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements sans passer par
+la salle où étaient réunies ses dames d'atours, et, par des couloirs
+réservés, gagna le logis du roi.
+
+A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie de chasse.
+Charles IX, grand chasseur, avait une passion furieuse pour l'art de
+la vénerie en général et pour tous les arts qui s'y rattachaient en
+particulier. Il sonnait de la trompe à s'en époumoner, à s'en rendre
+malade.
+
+Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son visage et prit son air
+le plus mélancolique. Lorsqu'elle entra, Charles IX déposa aussitôt sa
+trompe, et, s'avançant vers elle, la prit par une main, baisa cette main
+et la conduisit enfin jusqu'à un grand fauteuil dans lequel la reine
+s'assit.
+
+--Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme tous les matins,
+m'informer de votre santé. Comment êtes-vous?... Tournez-vous vers la
+fenêtre, que je vous voie... Mais vous me paraissez bien... très
+bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis plus depuis
+qu'Ambroise Paré m'a affirmé que l'une de ces crises pouvait vous tuer
+sur le coup; mais je n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonné
+des prières secrètes dans trois églises et notamment à Notre-Dame.
+
+--Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait si j'avais besoin
+d'être rassuré; mais je suis comme vous; je ne crois nullement aux
+sinistres prédictions de maître Paré, et ceux qui pourraient se réjouir
+de ma mort devront attendre.
+
+--Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez donc qu'il y a des
+gens qui se réjouiraient de la mort du roi!
+
+--Eh, madame, d'où vous viennent ces idées funèbres!
+
+--La constante inquiétude d'une mère, Charles, ne désarme jamais devant
+les apparences de la sécurité.
+
+--Et moi, je vous dis que je me porte à merveille! Quant aux gens qui
+se réjouissent en secret dès que j'ai la colique, ils sont partout et
+jusque dans ce palais!
+
+--Vous voulez parler de messieurs les huguenots, mon fils. Eh bien, je
+voulais justement vous entretenir à leur sujet. Si cela vous convient,
+sire, le moment serait bon...
+
+Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou quatre personnes
+de l'entourage royal qui, au moment où la reine mère était entrée,
+s'étaient retirées dans un coin.
+
+Le roi se tourna vers ces personnes.
+
+--Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir... Maître Pompéus, vous
+reviendrez dans une heure pour ma leçon d'armes... Ah! apportez-moi donc
+quelques-unes de ces lames arabes dont vous me parliez... Maître Crucé,
+nous causerons demain de ferronnerie; je veux voir ce nouveau modèle de
+serrure que vous avez inventé; messieurs, à bientôt.
+
+Le maître d'armes, Crucé, les gentilshommes sortirent après une profonde
+salutation à la reine. Au moment où la reine mère était rentrée,
+s'étaient retirées rapide regard.
+
+--Je vous écoute, madame! fit alors Charles IX en se jetant dans un
+vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus!
+
+Deux magnifiques lévriers qui, depuis l'entrée de la reine, n'avaient
+cessé de gronder, vinrent se coucher près du roi.
+
+--Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne pensez pas que cette
+longue dispute, ces guerres funestes où succombent l'un après l'autre
+les meilleurs gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas
+par appauvrir l'héritage que vous tenez de votre père et que vous devez
+transmettre intact à vos successeurs?
+
+--Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment payer trop cher le
+plaisir d'entendre la messe, que de voir succomber tant de braves.
+
+--J'aime à vous voir dans ces dispositions, sire.
+
+--Je ne m'étonne que d'une chose, madame; c'est que ces dispositions
+semblent vous étonner. N'ai-je pas toujours prêché que la paix devait
+se faire entre les deux religions? C'est vous qui venez me prêcher la
+concorde, alors que j'ai dû toujours résister à votre robuste appétit de
+guerre et de massacre! C'en est assez par la mort-dieu! J'entends que ma
+volonté soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent de provoquer
+les huguenots, et que ces moines damnés comme votre Panigarola... nous
+verrons bien, pardieu! ajouta tout à coup Charles IX en se levant, qui
+commande à Paris!
+
+Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air si menaçant que la
+reine se leva en étendant le bras.
+
+--Eh! mon fils, s'écria-t-elle avec un rire forcé, on dirait vraiment
+que c'est à votre mère que vous en voulez!... Mais, si vous m'en croyez,
+vous n'arrêterez personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus...
+
+--Je les arrêterai, si bon me semble, madame! J'arrêterai Henri s'il le
+faut!
+
+--Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous ne rêvez
+qu'arrestations jusque dans votre famille!
+
+Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude, se renversait
+dans son fauteuil. Catherine l'attendait là.
+
+--Vous n'arrêterez personne, dit-elle, si je vous donne un bon moyen
+d'assurer la paix générale.
+
+--Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de quelque bataille
+nouvelle, de quelque levée de troupes et d'argent?
+
+--Rien de tout cela, mon fils!
+
+--Je vous écoute, madame, dit Charles.
+
+--Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous me croyez occupée
+à rêver de guerre comme je ne sais quelle héroïne, je ne suis
+qu'une pauvre mère cherchant à assurer le bonheur de ses enfants,
+insista-t-elle sur un mouvement de Charles. Et voici ce que j'ai trouvé,
+mon fils: les huguenots ne sont plus rien, ou du moins cessent d'être
+dangereux, s'ils n'ont plus Henri de Béarn et Coligny. Supposez que
+Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission.
+
+--Jamais ils n'y consentiront!
+
+--Eh bien, s'écria Catherine triomphante, j'ai trouvé mieux que de leur
+arracher une soumission qui serait peut-être hypocrite. J'ai trouvé
+le moyen d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés! Que
+pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous lui donniez une armée
+pour aller défendre dans les Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par
+le duc d'Albe?
+
+--Je dis qu'il tomberait à mes pieds. Mais, Madame, ce serait la guerre
+avec l'Espagnol!
+
+--Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je sais un moyen d'éviter
+la guerre avec l'Espagne qui est et doit rester notre amie fidèle. Ceci
+acquis, êtes-vous décidé à faire à l'amiral la proposition que je vous
+dis?
+
+--Oui, morbleu! et même au prix d'une guerre avec l'Espagne, car, après
+tout, vaut mieux guerre de frontière que guerre intestine!
+
+--Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral est à nous? Voilà
+donc les brouillons du parti huguenot qui n'ont plus de chef et viennent
+se ranger autour de vous.
+
+--Sans doute. Mais Henri de Béarn?
+
+--Ah! voilà où mon idée a du bon! Henri de Béarn est votre ennemi...
+eh bien, j'en fais plus que votre ami, j'en fais votre frère... en lui
+faisant épouser votre soeur... ma fille Marguerite!
+
+--Margot! s'écria Charles stupéfait.
+
+--Elle-même! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance? Croyez-vous que
+l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-même ne sera pas fière et heureuse
+d'une pareille union?
+
+--L'idée est admirable, en effet. Mais qu'en dira Margot?
+
+--Marguerite dira ce que nous voudrons.
+
+--Par la mort-dieu! s'écria le roi en se levant, voilà, madame, une
+belle et profonde pensée... Oui, oui, cela nous assure la paix... Le
+Béarnais rentrant dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il
+n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire!
+
+Et le roi Charles, en véritable enfant qu'il était, esquissa un pas de
+danse, puis saisit sa mère à pleins bras et l'embrassa sur les deux
+joues.
+
+Soudain, Catherine vit son fils pâlir. Charles porta sa main crispée à
+son coeur et s'arrêta, haletant. Son regard se troubla. Ses pupilles
+se dilatèrent. Puis ses traits se calmèrent. Son regard s'apaisa. Il
+respira plus librement.
+
+--Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire, voici une crise
+avortée. La joie que vous m'avez donnée me rend déjà plus fort...
+Ah! s'il n'y avait plus autour de mon trône ni haines sourdes, ni
+intrigues... si nous avions enfin la paix!...
+
+--Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva. Reposez-vous en
+votre mère qui veille sur vous... J'ai donc votre approbation pour
+ouvrir des conférences en vue de ce mariage.
+
+--Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce pas voir Margot et
+lui faire entendre raison.
+
+La reine mère eut un sourire aigu. Elle regagna ses appartements, lente
+et méditative, et entra dans son oratoire.
+
+--Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui se tenait toujours à
+sa portée, amène-moi Alice.
+
+Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait dans l'oratoire.
+
+--Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine avec une grande
+douceur. Vous êtes arrivée hier?
+
+--Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours....
+
+--Onze jours, et vous voilà aujourd'hui seulement!
+
+--J'étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille d'honneur.
+
+--Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de vous reposer... et
+peut-être aussi de réfléchir un peu... de convenir avec vous-même...
+Mais laissons cela... Vous avez admirablement compris votre mission,
+et je ne connais pas meilleure diplomate que vous... Vous en serez
+récompensée.
+
+--Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse.
+
+--Non, non, je ne dis que l'exacte vérité... grâce à vous, ma chère
+ambassadrice, j'ai pu connaître à temps et déjouer les projets de notre
+ennemie la plus déterminée... la reine Jeanne. Ah! à ce propos, soyez
+complimentée pour le choix de vos courriers... tous des hommes sûrs et
+diligents... et pour la rédaction de vos lettres... Oui, mon enfant,
+vous nous avez rendu de grands services... Et ce n'est pas votre faute
+si ces services n'ont pas été plus loin...
+
+--Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté...
+
+--Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie de Paris?... Car
+elle y est venue, je le sais... Racontez-moi donc un peu tout cela...
+est-ce que vous faisiez partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y
+avait eu quelque chose comme une révolte sur le pont de bois?...
+
+Alice commença aussitôt le récit sommaire de L'échauffourée que nous
+avons racontée.
+
+--Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains. Est-il possible que
+vous ayez couru pareil danger!... Quand je songe qu'un peu plus la reine
+de Navarre était tuée, je ne puis m'empêcher de frissonner... car, après
+tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre reine... Et la preuve que
+je ne lui veux aucun mal, c'est que je songe à faire la paix... et que
+je vais vous envoyer auprès d'elle pour préparer son esprit à un grand
+événement... Vous pourriez partir aujourd'hui même.
+
+En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu sur Alice. La jeune
+fille, la tête courbée, frissonnante, demeurait frappée de stupeur.
+
+--A propos, reprit tout à coup Catherine, que venait donc faire à Paris
+la reine de Navarre?
+
+--Elle est venue vendre ses bijoux. Majesté.
+
+--Ah? Peccato! La pauvre chère... Ses bijoux!... Tiens, tiens... Et en
+a-t-elle eu un bon prix, au moins?... Au fait, cela m'est égal, je ne
+veux pas être indiscrète. Au surplus, elle est encore bien heureuse
+d'avoir des bijoux à vendre... Moi, il ne m'en reste plus... que
+quelques-uns... et encore, ils ne sont plus à moi... je les destine à
+des amis... Tiens, regarde, Alice! Prends un peu ce coffret... là, sur
+le prie-Dieu... bon.
+
+Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret d'ébène que
+Catherine ouvrit aussitôt.
+
+Ce coffret était agencé par rangées superposées; le premier rang apparut
+aux yeux d'Alice. Il se composait d'une agrafe de ceinture et d'une
+paire de pendants d'oreille.
+
+Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui jeta un coup d'oeil
+en dessous, et un mince sourire erra sur ses lèvres.
+
+--Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue difficile!... Qu'en
+penses-tu, mon enfant? reprit-elle tout haut.
+
+--Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.
+
+--Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable, et on y chercherait
+en vain un défaut... Mais que disions-nous?... Ah! oui, que la reine
+de Navarre avait vendu ses dernières pierreries chez... chez qui,
+disais-tu?
+
+--Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice.
+
+--Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette bonne reine était
+partie...
+
+--Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes. Je crois que, de
+Saintes, Sa Majesté la reine de Navarre se rendra à La Rochelle.
+
+--Voyons, mon enfant, vous paraissez inquiète? Vous vous êtes pourtant
+reposée dix jours. Et je n'ai rien dit pour les embarras que vous avez
+pu me causer en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres... Mais
+maintenant, il s'agit de faire bonne mine... encore un effort, ma petite
+Alice... Je n'ai confiance qu'en toi, je suis entourée d'ennemis... tu
+vas voir que je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre une
+grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient notre amie... elle
+vient ici.... à Paris... à cette cour...
+
+A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de plus en plus pâle.
+Aux derniers mots, elle étouffa un cri que la reine feignit de ne pas
+entendre.
+
+--Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir un message à la
+reine de Navarre... un message verbal... Et c'est toi que je charge de
+cette grande mission.
+
+Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.
+
+--Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu saisis que notre
+temps est précieux... tu vas partir. Dans une heure, pas plus tard, dans
+une heure, tu trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras
+grand train... jusqu'à ce que tu aies rejoint la reine... Je vais te
+charger d'une double mission... la première, ce sera de présenter à
+la reine, avec toute la délicatesse nécessaire, les offres que je
+t'exposerai dans un instant... la deuxième, ce sera, selon les
+dispositions où tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne pas lui
+offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra venir de toi-même,
+tu entends... je n'y veux être pour rien... oh! rassure-toi... ce
+cadeau... ce sera facile... c'est simplement une boîte de gants...
+Tais-toi, je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras, tu
+inventeras ce que tu voudras pour expliquer que tu sois chargée par moi
+du message... quant aux gants, je n'y suis pour rien... c'est toi qui
+les as achetés à Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice...
+
+--Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus loin...
+
+--Elle a déjà compris les gants! songea Catherine. Et elle a peur!...
+
+Rapidement, elle retira le premier compartiment du coffret aux bijoux.
+La deuxième rangée apparut.
+
+--Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la reine en
+elle-même.--Que dis-tu de cela, ma petite Alice? fit-elle à haute voix.
+
+--Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame, balbutia Alice en
+passant une main sur son front.
+
+--Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc, voyons!
+
+--Sur la deuxième rangée qui venait d'apparaître, rutilait un large
+peigne d'or que couronnaient six gros rubis dont les feux sombres et
+somptueux incendiaient la nuit du velours noir!... C'était un royal
+bijou.
+
+--Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, dit la reine. On
+dirait une couronne. Tu en es digne, ma fille.
+
+Alice, d'un mouvement désespéré, tordait ses belles mains.
+
+La reine prit le peigne et le fit chatoyer.
+
+--Au fait, s'écria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment tu étais arrivée
+là-bas... Raconte-moi un peu cela...
+
+--J'ai fait comme il était convenu, répondit Alice avec une volubilité
+fiévreuse; le conducteur a fait rouler la voiture à l'endroit que vous
+aviez indiqué; la voiture s'est brisée; j'ai attendu... quelqu'un est
+venu...
+
+--Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement la tête.
+
+--Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a conduite à la reine...
+j'ai fait le récit convenu... que j'avais voulu me convertir à la
+réforme... que vous m'aviez persécutée... que j'avais résolu de me
+réfugier en Béarn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste...
+
+--Comment s'appelait ce gentilhomme?
+
+--Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. Il est parti le
+jour même... Ah! Majesté, vous voyez bien que je ne puis accomplir
+cette mission, puisque j'étais persécutée par vous... Comment la reine
+s'expliquerait-elle...
+
+--Et tu dis que tu n'as jamais su son nom...
+
+--Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb du désespoir.
+
+--Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti le jour même...
+n'en parlons plus. Quant aux soupçons que pourrait avoir Jeanne
+d'Albret, tu n'es qu'une enfant... Tu es venue à Paris, j'ai su ta
+présence, j'ai su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et dans
+mon désir de conciliation, pour faire plaisir à ma nouvelle amie, c'est
+toi que je charge de lui dire... ce que tu vas savoir tout à l'heure...
+Mais parlons d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement à ne
+pas les essayer toi-même, et à ne pas même ouvrir la boîte qui les
+contient...
+
+--Mais c'est impossible, madame!
+
+L'accent était cette fois si ferme, bien que la voix fût tremblante, que
+Catherine fixa un regard aigu sur l'espionne.
+
+--Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi l'obstacle, nous
+verrons à le tourner.
+
+--L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne voulais pas en parler,
+parce que je sens mon coeur se briser de honte toutes les fois que
+j'arrête mon esprit sur ces choses.
+
+--Voyons! fit Catherine d'une voix rude.
+
+--La reine de Navarre... s'est aperçue... de ce que j'étais auprès
+d'elle, madame.
+
+--Jeanne d'Albret vous a devinée!
+
+--Oui, madame!
+
+--Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi, une fois pour toutes,
+comment la chose est arrivée.
+
+Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit:
+
+--Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jeté sur mes genoux un billet..
+qui me donnait des ordres... Ce billet, je ne l'ai pas vu... la
+reine l'a pris... elle avait déjà de vagues soupçons... ils se
+sont transformés en certitude... elle m'a laissée venir jusqu'à
+Saint-Germain, et là... elle m'a... chassée.
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots étonnaient Catherine de
+Médicis qui songeait qu'il devait y avoir--autre chose dans le coeur de
+la jeune fille. En effet, il y avait--autre chose! Et Alice était bien
+heureuse à ce moment d'avoir ce prétexte pour laisser déborder sa
+douleur.
+
+--Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu en es quitte à bon
+compte. Le coup est dur... surtout pour moi. Ne crains pas que je te
+renvoie... je te trouverai une occupation digne de ton intelligence...
+et de ta beauté... Jamais nous ne parlerons plus de la reine de
+Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma confiance, et je vais
+te le prouver.
+
+Alice frémit. Quel nouveau coup allait la frapper?...
+
+--Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus calme. Ne songe
+plus au passé... tu ne peux plus m'être utile loin de Paris, tu me seras
+utile dans Paris, voilà tout.
+
+--Mais, madame, observa timidement l'espionne, ne m'avez-vous pas dit
+que la reine de Navarre devait venir ici?
+
+--Oui; je l'espère, du moins... mais garde-toi bien d'en parler. Quel
+mal vois-tu à ce que Jeanne d'Albret vienne ici?
+
+--Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre
+Majesté surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre
+ne me vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais pour
+quelque temps...
+
+--Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret te voie!
+
+La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle ferma les yeux
+pour ne pas montrer cette joie à la reine.
+
+--Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, pour la mission que
+je te réserve, il n'est pas nécessaire que tu y paraisses... mais tu
+ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement.. Tu
+continueras à habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs,
+tu me feras parvenir le résultat de tes observations. Voici comment...
+Tu as vu le nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la tour?...
+Eh bien, la première ouverture du bas de la tour est presque à hauteur
+d'homme. Cette ouverture est barrée de deux barreaux; mais il y a place
+pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter là tes petites
+missives; et lorsque j'aurai quelque ordre à te faire parvenir une main
+te tendra le billet que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela?
+
+--Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir.
+
+--Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je vais t'annoncer une
+chose. C'est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque
+chose pour toi. Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes
+desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, Alice, tu as
+assez travaillé... la mission que je vais t'exposer sera la dernière...
+
+--Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice.
+
+--Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce dernier... service que
+tu auras rendu à la royauté, tu seras libre. Je t'en fais le serment
+sur ce Christ qui nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas comme
+libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, tu peux compter
+que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze
+mille écus. Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras
+celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux
+et ses hommes d'armes; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma
+cassette à moi tu recevras cent mille livres comptant.
+
+Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni
+approbation ni improbation.
+
+--Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je te trouve quelque
+beau gentilhomme qui t'aimera, que tu aimeras... Vous habitez à votre
+guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour;
+enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non
+seulement libre, mais heureuse, riche, enviée... et tiens, mon enfant,
+voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage!
+
+En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième compartiment
+du coffret aux bijoux. La troisième rangée apparut. Elle était
+éblouissante.
+
+Là, maintenu par de légères agrafes d'or, serpentait un collier de
+diamants vraiment digne d'une souveraine pour un jour de sacre. Aux
+quatre angles du compartiment, s'emboîtaient quatre bracelets massifs,
+dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette!
+Les intervalles des bracelets au collier étaient occupés par des
+pendants d'oreille incrustés de saphirs; enfin, au centre de l'espace
+occupé par le collier était placée une agrafe composée de deux
+monstrueuses émeraudes semblables à deux yeux glauques qui eussent
+cherché à fasciner la jeune fille.
+
+--Oh! madame, il n'est pas possible que vous me destiniez une aussi
+magnifique récompense...
+
+Et, en elle-même, la malheureuse songea:
+
+--La dernière honte! La dernière infamie! Et après, je serai libre!...
+libre!... ô mon amant!...
+
+Et la reine, de son côté, pensait:
+
+--Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisième compartiment lui-même ne
+l'émeut pas?... Nous verrons tout à l'heure ce qu'elle dira devant le
+quatrième et dernier!...
+
+Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son cynisme, elle eût
+éprouvé tout de même quelque embarras.
+
+--Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la mission,
+la voici... Fais-y bien attention, mon enfant, ceci est d'une
+exceptionnelle gravité... Je t'ai pardonné de n'avoir pas réussi auprès
+de François de Montmorency... Je ne te pardonnerais pas d'échouer auprès
+de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut que cet
+homme ait en toi une aveugle confiance... Il faut qu'à un moment donné
+tu puisses me l'amener... où je te dirai... M'as-tu comprise?
+
+--Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermeté.
+
+--L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla, l'homme est à Paris;
+c'est mon ennemi mortel. Je te dirai comment tu pourras le trouver, le
+rencontrer... Alors, ingénie-toi... invente, sois prudente comme le
+serait une Borgia, sois belle comme l'était Diane, sois ce que tu
+voudras, sois un génie!... mais cet homme, il me le faut!
+
+--Son nom? demanda Alice.
+
+--Le comte de Marillac! répondit Catherine de Médicis.
+
+--Ce nom résonna comme un coup de tonnerre aux oreilles d'Alice de Lux.
+Livide, agitée d'un tremblement conduisit, cramponnée au dossier d'un
+fauteuil, elle luttait avec une effroyable énergie, avec une suprême
+dépense de toutes ses forces, pour garder un masque impassible, pour ne
+pas crier, pour ne pas s'évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon.
+
+Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondément étudiée... devinée
+peut-être...
+
+--Tu connais cet homme? dit-elle.
+
+--Non!
+
+--Et moi, je dis que tu le connais!
+
+--Non!...
+
+Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la fouillait jusqu'au
+fond de la conscience.
+
+Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la fascinatrice l'eût
+touchée.
+
+Catherine mit un genou à terre. Et sa voix rauque jaillit non comme une
+question, mais comme une affirmation définitive:
+
+--Tu l'aimes!...
+
+--Je ne le connais pas!... murmura Alice.
+
+Puis elle s'évanouit. Catherine tira de son aumônière un flacon de
+cristal qu'elle déboucha avec précaution. Elle le fit respirer à la
+jeune fille. L'effet fut immédiat. Une secousse violente galvanisa
+Alice. Elle ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante
+sueur.
+
+--Debout! gronda la reine.
+
+Alice de Lux obéit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine reprenait sa
+place dans son fauteuil.
+
+En même temps, son visage, prodigieusement habile à prendre toutes les
+expressions, redevenait paisible et serein. Un sourire erra sur ses
+lèvres. Et sa voix se fit caressante:
+
+--Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous à ce point fatiguée?
+Voyons, parlez-moi sans crainte... vous savez bien que je vous aime
+assez pour subir un peu vos caprices...
+
+Alice de Lux demeura un instant suspendue entre deux abîmes: la terreur
+d'une supercherie possible, l'espoir que la reine, par affection, par
+politique peut-être, la ménagerait.
+
+--Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, avouez-moi que vous êtes
+fatiguée... Eh! mon Dieu, je comprends cela, moi! Je vous demandais un
+dernier service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne croyez pas
+au moins que j'en profite pour rétracter mes promesses. Si vous voulez
+vous reposer dès maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai
+promis, la dot de mariage, les écus, les bijoux, tout!
+
+Alice étudiait avec une attention passionnée les paroles, le geste,
+la voix, la physionomie entière de la reine. La reine était vraiment
+naturelle; il fut impossible à l'espionne de surprendre un indice
+d'affectation ou d'ironie.
+
+--Oh! madame, s'écria-t-elle en joignant les mains, si Votre Majesté
+daignait m'y autoriser!...
+
+--T'autoriser? A quoi?
+
+--Eh bien, oui, je suis fatiguée... au-delà de ce que Votre Majesté
+pourrait supposer...
+
+--Ainsi, ce n'était pas le nom de l'homme qui te faisait pâlir?
+
+--Le nom de cet homme?... mais je l'ai déjà oublié, Majesté!... celui-là
+ou un autre... qu'importe! Et lors même qu'il me ferait horreur. Votre
+Majesté sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la fatigue,
+la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos... de solitude... je ne
+demande rien à Votre Majesté... D'ailleurs, elle m'a déjà comblée... je
+suis riche, j'ai des terres, des bijoux plus que je n'en désire... tout
+cela je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir aller, venir,
+rire et pleurer à ma guise... surtout pleurer!...
+
+Catherine hochait doucement la tête.
+
+--Pauvre petite! murmura-t-elle comme à part soi, comme elle a l'air de
+souffrir! C'est de ma faute aussi... j'aurais dû m'apercevoir que cette
+enfant aspirait à une vie de calme.
+
+L'espionne tomba à genoux et sanglota:
+
+--Oui, Majesté! c'est cela... une vie de calme!
+
+--Ainsi, c'est ton congé que tu veux, ma petite Alice?
+
+--Si Votre Majesté voulait me l'accorder, dit Alice en se relevant, je
+lui en serais reconnaissante toute la vie...
+
+--Ainsi, reprit Catherine, en continuant à sourire, tu ne veux même pas
+faire ce petit effort, ma petite, le dernier...
+
+--Oh! s'écria Alice, Votre Majesté ne m'a donc pas comprise!
+
+--Le dernier, Alice, le dernier!...
+
+--Ayez pitié de moi, ma reine!...
+
+--Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit effort, le dernier!
+Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai un joyau d'une inestimable
+valeur... Je l'ai là, dans ce coffret.
+
+--Votre Majesté m'a montré ces joyaux dont une princesse serait
+jalouse... je ne les ai pas enviés...
+
+--Oui, mais le bijou du dernier compartiment, Alice! Tu ne peux te
+figurer sa beauté! Tiens, laisse-moi seulement te le montrer, et tu
+décideras ensuite!
+
+A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier compartiment du
+coffret aux bijoux. Le fond apparut. Il était couvert de velours noir,
+comme les autres rangées.
+
+--Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant.
+
+Alice jeta un regard d'indifférence sur le nouveau bijou que lui
+montrait la reine. Aussitôt, elle devint livide; elle fit deux pas
+rapides, les mains en avant, comme pour conjurer un spectre, et un cri
+rauque s'échappa de sa gorge:
+
+--La lettre!... Ma lettre!...
+
+Catherine de Médicis, au mouvement de l'espionne, saisit le papier et le
+glissa dans son sein.
+
+--Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est bien elle en effet.
+Sais-tu ce que l'on fait aux mères qui ont tué leur enfant et qui
+l'avouent cyniquement, comme tu l'avoues dans ta lettre?
+
+--C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant n'est pas mort!
+
+--Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine. La mère
+criminelle, Alice, on la traduit devant la cour prévôtale qui la
+condamne à mort...
+
+--Grâce! Pitié!... L'enfant vit!...
+
+--Alors la mère coupable est livrée au bourreau...
+
+--Grâce! répéta Alice, qui tomba à genoux.
+
+Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola apparut...
+
+--M. de Nancey! fit la reine.
+
+Le capitaine des gardes de Catherine se montra à ce moment à l'entrée de
+l'oratoire. Au même instant, Alice fut debout, et, pantelante, dans un
+souffle d'agonie, murmura:
+
+--J'obéis!...
+
+--Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un sourire, vous voyez bien
+Mlle de Lux? Eh bien, il est possible qu'un de ces jours elle ait besoin
+de vous et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui obéir,
+la suivre où elle vous mènera, lui prêter main forte, et arrêter la
+personne qu'elle vous désignera. Allez, et n'oubliez pas.
+
+Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui en avait vu et
+entendu bien d'autres. Dès qu'il fut disparu, Catherine se tourna vers
+l'espionne; sa voix redevint dure.
+
+--Tu es décidée? bien décidée?
+
+--Oui, madame, bégaya la malheureuse.
+
+--Tu te mettras en rapport avec le comte de Marillac?
+
+--Oui, madame.
+
+--Bien; maintenant, écoute... Si tu me trahissais... ce n'est pas au
+grand prévôt que je ferais parvenir ta lettre... j'aurais encore assez
+pitié de toi pour te laisser vivre.
+
+Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard d'interrogation affolée.
+
+--C'est à un autre que je la ferais remettre! dit Catherine. Et j'y
+joindrais l'histoire de ta vie, avec preuves à l'appui.
+
+--Un autre! balbutia l'infortunée.
+
+--Et cet autre s'appelle le comte de Marillac, acheva Catherine de
+Médicis.
+
+Un long cri d'épouvanté et d'horreur retentit dans l'oratoire; et Alice
+de Lux tomba à la renverse, aux pieds de la reine, sans connaissance...
+
+
+XXII
+
+UNE RENCONTRE
+
+Nous avons vu à la suite de quels raisonnements Pardaillan avait pris la
+résolution de ne plus s'occuper que de lui-même, et comment, ayant en
+son pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François de Montmorency, il
+s'était décidé à ne pas la faire arriver à son adresse.
+
+Or, par maint tour et détour et après mainte station en divers cabarets
+plus ou moins mal famés, il se dirigea vers l'hôtel de Montmorency et,
+tout en s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau de la
+grande porte.
+
+Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais la porte bâtarde. Il en
+sortit un Suisse gigantesque armé d'une trique.
+
+--Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant son bâton de l'air le
+moins pacifique du monde.
+
+Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges pieds jusqu'à son
+toquet garni de plumes; mais pour apercevoir ce loquet, il dut lever la
+tête.
+
+--Mon enfant, je voudrais parler à ton maître...
+
+Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l'effarement et l'air de majesté
+offensée du digne Suisse.
+
+--Vous dites? bégaya-t-il.
+
+--Je dis: Mon enfant, je voudrais parler à ton maître, le maréchal.
+
+Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'élança, la trique haute, avec un
+rugissement de vengeance.
+
+Pardaillan, souple et léger comme une tige d'acier, fit un bond de côté.
+Emporté par l'élan, le Suisse administra dans le vide un formidable coup
+de bâton. Mais il n'avait pas plutôt exécuté ce mouvement qu'il sentit
+que la trique lui était arrachée des mains avec une irrésistible
+puissance; en même temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des
+jambes; le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit l'air de ses
+bras et finalement s'étala de son long en travers de la rue...
+
+Au même instant, il entendit un aboi sonore, et il sentit deux crocs
+s'enfoncer dans le bas de son dos...
+
+--Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau venait de s'élancer en
+toute conscience.
+
+--Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier. Lâche ça! C'est un
+mauvais morceau!
+
+Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la main gauche, offrit la
+droite au géant consterné pour l'aider à se relever.
+
+--Me voilà condamné à ne pas m'asseoir, de huit jours au moins! fit le
+Suisse en se redressant.
+
+--Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et maintenant que je suis
+céans, mon cher monsieur, voudriez-vous avoir la politesse de prévenir
+M. le maréchal que le chevalier Jean de Pardaillan désire l'entretenir
+pour affaire grave?
+
+--M. le Maréchal n'est pas en son hôtel, dit le Suisse.
+
+--Diable! Diable! Il n'est donc pas à Paris?
+
+--Mais non, monsieur... Aïe!...
+
+--Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui, tout en paraissant
+désespéré, n'en éprouvait pas moins une sorte de joie amère au fond de
+lui-même. Je reviendrai donc...
+
+Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant salué le Suisse d'un
+geste affable, se retira.
+
+--Par Pilate! songeait-il en remontant à grandes enjambées le cours de
+la Seine, j'ai fait ce que j'ai pu, moi!... Qu'elles se débrouillent
+maintenant!...
+
+Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre côté de l'eau, se
+dressaient dans la brume les constructions inachevées du palais que
+maître Delorme élevait pour Catherine de Médicis sur l'emplacement du
+clos aux tuileries. Le chevalier s'arrêta sous un bouquet de hauts
+peupliers que le mois d'avril couvrait déjà de frondaisons ténues, d'un
+vert délicat. Il s'assit sur une large pierre de la grève et, la tête
+dans ses deux mains, regarda couler les eaux.
+
+Au moment même où il était assis sur la pierre de la grève, Pardaillan
+se faisait à lui-même une déclaration très grave:
+
+--Je ne puis me dissimuler que j'aime Loïse plus que ma vie, que je
+l'aime sans espoir, et je suis malheureux du mal qui lui arrive. Je sais
+parfaitement que, si j'arrive à la délivrer, un autre sera récompensé
+par son amour... car une Montmorency peut-elle aimer un pauvre hère tel
+que moi? Et pourtant l'idée de ne pas la secourir m'est insupportable.
+Il faut donc que je me mette à sa recherche. Il faut que je la trouve!
+Et puis après nous verrons...
+
+Le résultat de cette méditation au bord de la Seine fut que le chevalier
+résolut d'écarter de son esprit tout espoir de récompense amoureuse, et
+de se dévouer pour Loïse, quoi qu'il dût en advenir.
+
+Il se leva tout aussitôt, et prit le chemin de la Devinière.
+
+Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est l'indice de la
+robustesse, et venait d'entrer dans la rue Saint-Denis, lorsqu'il
+entendit qu'on courait derrière lui. Bien qu'il fît nuit noire et que la
+rue fût déserte, Pardaillan dédaigna de se retourner. Au même instant,
+l'inconnu qui courait fut sur lui.
+
+Il y eut un choc violent.
+
+Bousculé à l'improviste, le chevalier chancela; il se remit aussitôt,
+et, tirant furieusement son épée, il s'apprêtait à provoquer de la belle
+façon le malappris trop pressé, lorsqu'il fut cloué sur place par ces
+paroles que grommela l'inconnu:
+
+--Par Barabbas! On se range, au moins!...
+
+Lorsque le chevalier revint à lui, l'inconnu, toujours courant, avait
+disparu.
+
+--Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh! mais, on dirait que
+c'est lui! mon père!...
+
+Et il se mit à courir, lui aussi. Mais il était trop tard. Il ne vit
+plus personne dans la rue Saint-Denis.
+
+Lorsqu'il entra à la Devinière, sa première question à dame Huguette fut
+pour s'informer si par hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander
+depuis dix minutes.
+
+Sur la réponse négative de l'hôtesse, il fut convaincu qu'il s'était
+trompé et regrettait dès lors d'avoir laissé fuir le personnage qui
+l'avait bousculé.
+
+Ayant copieusement dîné, le chevalier reboucla son ceinturon, compléta
+son armement au moyen d'un court poignard à lame solide, et, par les
+rues silencieuses, noires et désertes, se rendit à l'hôtel de l'amiral
+Coligny.
+
+Comme le lui avait recommandé Déodat, il frappa trois coups légers à la
+petite porte bâtarde.
+
+Presque aussitôt, il vit le judas s'entrouvrir.
+
+Pardaillan prononça à voix basse les deux mots convenus:
+
+--Jarnac et Moncontour...
+
+Aussitôt, la porte s'ouvrit et un homme parut, couvert d'une cuirasse de
+cuir, un pistolet à la main.
+
+--Qui demandez-vous?
+
+--Je voudrais voir mon ami Déodat, fit Pardaillan.
+
+--Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui s'adoucit aussitôt:
+voulez-vous me dire votre nom?
+
+--Je suis le chevalier de Pardaillan.
+
+L'homme étouffa un cri de joie, ouvrit la porte toute grande et attira
+le jeune homme dans l'intérieur d'une cour.
+
+--Monsieur de Pardaillan! s'écria-t-il alors. Ah! soyez le bienvenu! Je
+désirais tant vous connaître!...
+
+--Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqué, mais...
+
+--Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas? Eh bien, nous ferons
+connaissance... je suis M. de Téligny.
+
+Téligny, gendre de l'amiral Coligny, était un homme de vingt-huit à
+trente ans. Il était fortement charpenté, et passait pour très fort aux
+armes comme il était excellent dans le conseil. Il avait une physionomie
+ouverte, des yeux très doux: il était de manières exquises, d'une
+politesse raffinée, élégant d'allure, d'esprit très cultivé, et l'on
+comprenait que la fille de l'amiral l'eût préféré à bien des partis plus
+riches, et notamment, disait-on, au duc de Guise lui-même.
+
+Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme se hâta de
+refermer solidement la porte, appela un domestique et lui remit son
+pistolet en lui disant:
+
+--Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais qui: tu n'as donc pas à
+te tromper...
+
+Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit traverser la cour,
+lui fit monter un bel escalier de pierre et le fit entrer dans une
+petite pièce.
+
+--Je veillais moi-même, expliquait-il tout en marchant, car nous avons
+réunion ce soir: l'amiral est là, M. de Condé aussi, et Sa Majesté le
+roi de Navarre...
+
+Cependant, Téligny, après avoir introduit le chevalier dans le cabinet,
+l'avait serré dans ses bras avec une joie si évidente que le jeune homme
+en fut doucement remué.
+
+--Voilà donc le héros qui a sauvé notre grande et noble Jeanne! s'écria
+Téligny. Ah! chevalier, que de fois en ces derniers jours nous avons
+désiré vous voir, vous remercier...
+
+--Ma foi, je vous avouerai que je ne savais guère en l'honneur de quelle
+princesse je tirais l'épée... mais, excusez-moi, une affaire grave
+m'oblige à venir demander l'aide de Déodat, qui a bien voulu se mettre à
+ma disposition...
+
+--Nous y sommes tous, chevalier! s'écria Téligny. Quant au comte de
+Marillac...
+
+--Le comte de Marillac?
+
+--C'est le véritable nom de notre cher Déodat. Je disais donc que, pour
+celui-là, vous l'avez ensorcelé; il ne jure que par vous...
+
+--Est-il ce soir en cet hôtel?
+
+--Il y est. Je vais le mander.
+
+Téligny appela un valet et lui donna un ordre.
+
+Quelques instants s'écoulèrent. Puis des pas précipités se firent
+entendre, une porte s'ouvrit, le comte de Marillac apparut, et courut à
+Pardaillan les mains tendues.
+
+--Vous ici, cher ami! s'écria-t-il, serais-je assez heureux pour que
+vous eussiez besoin de moi? Est-ce ma bourse, est-ce mon épée que vous
+êtes venu chercher? Les deux sont à vous...
+
+Le chevalier sentit son coeur se dilater.
+
+--Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous remercier...
+
+--Me remercier! s'écria Déodat. Mais c'est moi qui suis votre obligé...
+nous le sommes tous ici, puisque vous avez sauvé notre grande reine...
+
+Téligny, voyant les deux amis partis dans le tête-à-tête, s'était retiré
+discrètement.
+
+--On dirait, fit Pardaillan, que vous êtes moins sombre que le jour où
+vous vîntes me voir en mon auberge. Vos yeux s'éclairent, vos lèvres
+sourient... vous serait-il arrivé quelque heureux événement?
+
+--Dites un grand bonheur! Je suis amoureux. C'est en venant vous voir
+que, près de Paris, j'ai rencontré celle que j'aimais... Sachez que je
+puis la voir deux fois par semaine, en attendant...
+
+--En attendant...
+
+--Que je puisse la ramener en Béarn et l'épouser. Ma fiancée est seule
+au monde... je suis son frère jusqu'au jour où je serai son époux.
+
+--Je comprends maintenant votre bonheur, fit Pardaillan.
+
+--Voilà l'égoïsme de l'amour! s'écria le comte. Je vous assomme avec
+mes histoires que vous avez la politesse d'écouter patiemment, et je ne
+songe même pas à vous demander...
+
+--En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je suis amoureux, comme
+vous.
+
+--Nous célébrerons nos unions le même jour.
+
+--Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement, vous pouvez voir
+votre fiancée deux fois par semaine, et moi je ne lui ai jamais parlé.
+Vous êtes sûr d'être aimé, et moi je redoute d'être haï; vous savez où
+trouver ce que vous aimez, et celle que j'aime a disparu. Or, je veux la
+retrouver à tout prix, fût-ce pour m'entendre dire que je suis détesté.
+Et c'est pour cela que je suis venu vous demander votre aide.
+
+--Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte. Nous fouillerons Paris
+ensemble.
+
+Pardaillan raconta brièvement l'histoire de son amour, son arrestation
+au moment où Loïse l'appelait, son séjour à la Bastille, son départ, la
+lettre qu'il était chargé de remettre, enfin, tout ce que savent déjà
+nos lecteurs.
+
+Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency, se réservant de le
+dire au bon moment. Et ce moment serait celui où l'on commencerait les
+recherches.
+
+--J'ai comme un vague soupçon, ajouta-t-il en terminant, du lieu où elle
+peut être et de l'homme qui a pu avoir intérêt à enlever Loïse et sa
+mère.
+
+--Très bien, cher ami; quand voulez-vous que nous commencions nos
+recherches?
+
+--Mais dès demain.
+
+--Dès demain, bon; je suis tout à vous. Maintenant, venez, que je vous
+présente à certaines personnes qui ont envie de vous voir.
+
+--Quelles sont ces personnes?
+
+--Le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral... Venez, mon cher:
+vous êtes connu ici, et votre histoire d'évasion de la Bastille va
+achever de vous valoir l'admiration de ces grands seigneurs...
+
+Bon gré, mal gré, Pardaillan fut entraîné par le comte de Marillac.
+Celui-ci traversa rapidement deux ou trois pièces et parvint dans le
+grand salon d'honneur de l'hôtel de Coligny.
+
+Là, autour d'une table, étaient assis cinq personnages.
+
+Pardaillan reconnut immédiatement deux d'entre eux: Téligny, qu'il
+venait de voir, et l'amiral Coligny qu'il avait eu l'occasion de voir de
+loin deux ou trois fois.
+
+Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan par la main, s'avança
+jusqu'à la table et dit:
+
+--Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur l'amiral, et vous, mon
+cher colonel, voici le sauveur de la reine, M. le chevalier Jean de
+Pardaillan.
+
+A ces mots, ces personnages levèrent sur le chevalier des yeux pleins de
+bienveillance, de cordialité et d'admiration.
+
+--Touchez là jeune homme! s'écria, le premier, Coligny. Vous avez évité
+à la réforme un irréparable malheur.
+
+Le chevalier saisit la main qui lui était tendue avec un respect et une
+émotion visibles.
+
+--Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a sauvé ma mère, dit
+alors avec un fort accent gascon des plus désagréables un jeune homme de
+dix-sept à dix-huit ans, qui n'était autre que le roi de Navarre, futur
+roi de France sous le nom d'Henri IV.
+
+Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'époque, saisit la main
+royale du bout de ses doigts et s'inclina sur elle avec une grâce
+altière qui provoqua l'admiration du personnage placé à côté du roi.
+
+C'était un tout jeune homme aussi, paraissant à peine dix-neuf ans,
+mais il y avait dans sa physionomie et ses attitudes on ne sait quoi de
+chevaleresque et d'imposant qui manquait au Béarnais. C'était Henri Ier
+de Bourbon, prince de Condé, cousin d'Henri de Navarre.
+
+Le prince de Condé tendit, lui aussi, la main a Pardaillan mais,
+au moment où celui-ci s'inclina, il l'attira à lui et l'embrassa
+cordialement en disant:
+
+--Chevalier, Sa Majesté la reine nous a dit que vous étiez un vrai
+paladin des vieux âges; faisons donc comme faisaient les paladins quand
+ils se rencontraient, et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon
+cousin, le permet...
+
+--Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut à ces derniers mots le jeune
+prince de Condé, je puis aujourd'hui accepter ce titre de paladin,
+puisqu'il m'est donné par le fils de Louis de Bourbon, c'est-à-dire d'un
+vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui sont tombés sur les
+champs de bataille.
+
+--Bien dit, ventre-saint-gris! s'écria le Béarnais.
+
+--Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit, félicita à son
+tour le chevalier, en disant:
+
+--Si l'amitié du vieux d'Andelot peut vous être agréable, elle vous est
+acquise, jeune homme...
+
+Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil rusé sur le chevalier,
+et il cherchait peut-être quelque moyen de l'attacher à sa fortune,
+lorsque la porte s'ouvrit; un de ces domestiques armés en guerre que
+Pardaillan avait remarqués, alla vivement à l'amiral Coligny et lui
+glissa deux mots à l'oreille.
+
+--Sire, dit Coligny, M. le maréchal de Montmorency a bien voulu se
+rendre à mon invitation. Il est là. Et il attend le bon plaisir de Votre
+Majesté.
+
+--Ce cher François! Je serai heureux de le voir. Qu'il entre! Monsieur
+l'amiral, et vous, mon cousin, vous voudrez bien demeurer près de moi
+pendant cette entrevue.
+
+Les autres personnages de cette scène se levèrent pour se retirer.
+
+--Eh bien! fit Déodat, en saisissant le bras de Pardaillan, à quoi
+songez-vous donc?
+
+Pardaillan tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un rêve. L'annonce que
+le maréchal de Montmorency allait entrer dans cette salle l'avait plongé
+dans une sorte de stupeur.
+
+--Pardon, balbutia-t-il.
+
+Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la deuxième fois, lui
+tendit la main et lui dit:
+
+--Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne prisiez rien tant que
+votre indépendance, et que vous entendiez vous tenir en dehors de
+toutes querelles; cependant, je veux croire que notre rencontre aura
+un lendemain et, quant à moi, je serais heureux de vous voir parmi les
+nôtres.
+
+--Sire, répondit Pardaillan, je dois à tant de bienveillance une entière
+franchise: les guerres religieuses m'effraient. Mais j'avoue à Votre
+Majesté que, si l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi peut
+lui être utile, cette sympathie, vienne l'occasion, ne lui fera pas
+défaut...
+
+--Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit le roi.
+
+Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot et Téligny étaient
+déjà sortis ensemble.
+
+--Quelle faiblesse vous a pris tout à l'heure, cher ami? demanda alors
+Marillac. Vous avez paru tout ému et vous êtes encore pâle.
+
+--Écoutez, fit Pardaillan, c'est bien le maréchal de Montmorency qui va
+être introduit auprès du roi?
+
+--Mais oui, fit Marillac étonné.
+
+--Eh bien, ce Montmorency, c'est le père de celle que j'aime! Il faut
+que je lui remette la lettre que j'ai là sous mon pourpoint et qui me
+brûle la poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis un
+félon et j'enlève à Loïse sa protection la plus naturelle et la plus
+sérieuse. Et si je la lui remets, cet homme va me haïr, et Loïse est
+perdue à jamais pour moi!...
+
+L'homme qui était attendu dans l'hôtel de Coligny et qui venait d'être
+introduit auprès du roi de Navarre, paraissait une quarantaine d'années.
+Il était grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette souplesse
+particulière aux gens qui se livrent à de violents exercices du corps.
+
+Ses cheveux étaient blancs. Et c'était un étonnement pour l'oeil que
+cette blancheur de vieillesse sur cette tête demeurée jeune: aucune ride
+ne sillonnait ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme
+voilés, avaient un regard limpide.
+
+Avec les années, lentement, lambeau par lambeau, la douleur s'en était
+allée. Mais la tristesse demeurait profonde, et pesait sur cet homme,
+d'un même poids égal; de là, sans doigte, cette lassitude...
+
+L'amour très pur, très profond, qu'il avait éprouvé pour Jeanne de
+Piennes, était encore tout entier dans son âme.
+
+Maintes fois, il avait éprouvé comme une vague tentation de la revoir;
+mais toujours, il avait réfréné ces désirs, et alors il se jetait
+toujours dans quelque entreprise guerrière ou politique où il déployait
+de fébriles activités sans parvenir à se détacher du souvenir qui
+l'obsédait.
+
+Il pensait peu à Henri de Montmorency. Lui avait-il pardonné?
+
+Non, sans doute. Mais il tâchait à l'oublier et il y parvenait
+assez aisément, tandis que Jeanne était toujours présente dans son
+imagination.
+
+Avec ce caractère, avec de telles racines d'amour dans le coeur, il est
+presque inutile de dire que François de Montmorency n'avait jamais songé
+à se refaire un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une autre
+vie.
+
+Il avait accepté pourtant son mariage avec Diane de France.
+
+En acceptant cette union, il avait surtout voulu échapper aux
+tyranniques obsessions du vieux connétable, son père.
+
+Son existence avec Diane de France fut rigoureusement ce qu'ils avaient
+convenu qu'elle serait: une simple association.
+
+Ils se voyaient à de longs intervalles: en huit ans, François de
+Montmorency n'eut que trois ou quatre rencontres avec cette princesse
+qui portait son nom fort dignement: c'est-à-dire que, si elle eut de
+nombreux amants, comme l'affirme la chronique, elle eut toujours assez
+d'estime et même d'affection pour son mari, pour sauver les apparences.
+
+Nous devons ajouter que deux ou trois fois François de Montmorency eut
+aussi l'idée de se rendre au château.
+
+Un jour, il se mit en route avec l'intention bien arrêtée de refaire
+l'histoire du crime qui avait brisé sa vie, de le connaître dans tous
+ses détails. Il arriva, très décidé, jusqu'à une hauteur d'où, au
+sortir d'un bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le hameau
+de Margency. Mais là ses forces faiblirent. Et, pour ne pas montrer
+l'émotion qui le bouleversait, il ordonna à son escorte de reprendre
+sans lui le chemin de Paris.
+
+La destinée des hommes tient souvent à bien peu de chose: si François
+avait eu le courage de pousser jusqu'à Margency et d'y recueillir
+des témoignages, qui sait s'il ne fût pas bientôt arrivé à constater
+l'innocence de Jeanne de Piennes?
+
+Il y eut pourtant une circonstance où cette innocence faillit éclater
+aux yeux de François, sans qu'il l'eût cherchée.
+
+En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre huguenots et
+catholiques. Les huguenots venaient de remporter quelques avantages et
+s'étaient avancés tout près de Paris. Le connétable Anne fit une sortie,
+chargea à la tête de sa cavalerie et, ce jour-là encore, il se fit un
+grand carnage d'hérétiques.
+
+Seulement, dans la bagarre, le connétable fut blessé mortellement. Le
+blessé fut transporté à l'hôtel de Mesmes qui appartenait à son fils,
+Henri, duc de Damville. A ce moment, Henri était en Guyenne où il se
+distinguait par son zèle à imposer la messe aux hérétiques. François se
+trouvait à Paris. Il n'avait pas revu son père depuis trois ans.
+
+Il trouva le connétable couché, la tête emmaillotée, et dictant ses
+dernières volontés à son scribe.
+
+Lorsque le vieux Montmorency eut terminé, il aperçut son fils aîné qui
+venait d'entrer dans la chambre, et un rayon de joie illumina cette tête
+de moribond.
+
+--Mon fils, dit-il, si près de la mort, on voit les choses autrement
+qu'on ne les voyait... Peut-être, en de certaines circonstances, ne
+me suis-je pas assez préoccupé de votre bonheur... Répondez-moi
+franchement... êtes-vous heureux?...
+
+--Rassurez-vous, mon père, je suis aussi heureux qu'il m'est permis de
+l'être.
+
+--Votre frère...
+
+François tressaillit et pâlit soudain.
+
+--Ne vous réconcilierez-vous pas avec lui?...
+
+--Jamais! répondit François d'une voix sourde.
+
+--Écoutez... peut-être est-il moins coupable... que vous ne pensez...
+
+François secoua violemment la tête.
+
+--Cette jeune femme, reprit le connétable, qu'est-elle devenue?
+
+--De qui parlez-vous, mon père?...
+
+--La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs...
+
+--Mon père, calmez-vous... Tout cela est mort pour moi!
+
+--François! Je te dis... qu'il faut la retrouver... elle... et son...
+
+--Le connétable n'eut pas le temps de prononcer le mot qui était sur ses
+lèvres. Il entra en agonie, balbutia quelques paroles vides de sens et
+expira.
+
+Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas révélé à François de
+Montmorency qui ne chercha pas à savoir pourquoi son père voulait
+retrouver Jeanne... caprice funèbre d'un esprit qui sombre dans le
+néant, songea-t-il.
+
+François de Montmorency, après la bataille de Saint-Denis, vécut
+retiré des champs de bataille. Un jour que la reine mère lui offrit un
+commandement contre les huguenots, il refusa en disant qu'il considérait
+les réformés comme des frères d'armes et non comme des ennemis.
+
+Cette attitude lui valut les soupçons et la haine de Catherine de
+Médicis, qui essaya vainement de pénétrer ses secrets en lui envoyant
+Alice de Lux. On a vu qu'Alice avait échoué.
+
+Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit qu'il reçut
+un jour la visite du comte de Marillac.
+
+Le comte venait, envoyé par Jeanne d'Albret; il obtint du maréchal la
+promesse de se rencontrer avec le roi de Navarre.
+
+Henri de Béarn, venu secrètement à Paris avec le prince de Condé et
+Coligny, prit rendez-vous avec François de Montmorency. Au jour dit,
+à l'heure convenue, le maréchal se présenta à l'hôtel de la rue de
+Béthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrivée produisit sur
+Pardaillan.
+
+Nous laisserons le chevalier expliquer à son ami Marillac les causes de
+son émotion et nous suivrons le maréchal, cette entrevue avec Henri de
+Béarn ayant sur la suite de notre récit une influence considérable.
+
+Le Béarnais accueillit le maréchal avec gravité.
+
+--Salut! dit-il à l'illustre défenseur de Thérouanne.
+
+François s'inclina devant le jeune roi.
+
+--Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander pour
+m'entretenir de la situation générale des partis religieux. J'attends
+que Votre Majesté veuille bien m'expliquer ses intentions et je lui
+répondrai franchement.
+
+Tout rusé qu'il fût, le Béarnais fut désarçonné par cette netteté un peu
+sèche.
+
+--Prenez ce siège, fit-il pour se donner le temps de réfléchir; je ne
+souffrirai pas que le maréchal de Montmorency demeure debout quand je
+suis assis, moi, simple cadet encore dans le métier des armes.
+
+Montmorency obéit.
+
+--Monsieur le maréchal, reprit le roi après un instant de silence
+pendant lequel il étudia la mâle physionomie de son interlocuteur, je ne
+vous parlerai pas de la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons
+combattu dans des camps opposés, je vous ai toujours tenu en singulière
+estime, et la meilleure preuve, c'est que vous êtes ici, seul de tout
+Paris, connaissant mon arrivée à l'asile que j'ai choisi.
+
+--Cette confiance m'honore, dit le maréchal, mais je ferai remarquer à
+Votre Majesté qu'il n'est pas un seul gentilhomme capable de trahir son
+secret.
+
+--Le résultat de cette confiance, continua le Béarnais, c'est que je
+vous causerai à coeur ouvert et que, du premier mot, je vous dirai le
+but de mon voyage à Paris. Monsieur le maréchal, nous avons l'intention
+d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous?
+
+Coligny pâlit légèrement. Condé se mit à jouer nerveusement avec les
+aiguillettes de son pourpoint.
+
+Le maréchal n'avait pas sourcillé. Sa voix demeura aussi calme que celle
+du Béarnais.
+
+--Sire, dit-il. Votre Majesté m'interroge-t-elle sur la possibilité de
+l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait avoir; soit en cas de
+réussite, soit en cas d'échec?
+
+--Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le moment, je désire
+savoir seulement votre opinion sur... la justice de cet acte devenu
+nécessaire. Voyons, qu'en dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous
+contre nous?
+
+--Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du roi de France. Je
+n'ai ni à me louer ni à me plaindre de Charles IX. Mais il est mon roi.
+Je lui dois aide et assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de
+violenter le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution de
+famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous à obtenir de
+justes garanties pour l'exercice libre de votre religion? Je demeure
+neutre. En aucun cas, sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement.
+
+--Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir avec vous,
+monsieur le maréchal. Voici pourquoi nous avons résolu d'enlever mon
+cousin Charles. Je sais, nous savons que la reine mère prépare de
+nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En hommes et en argent,
+nous ne pouvons plus tenir campagne. Or, plus que jamais, nous sommes
+menacés. L'acte que nous préparons est un acte de guerre parfaitement
+légitime. Si Charles marchait à la tête de ses armées, ne chercherais-je
+pas à le faire prisonnier?...
+
+--Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur d'être votre féal, au
+lieu d'être celui du roi de France, je donnerais les deux mains à votre
+projet.
+
+--Très bien. Reste donc la question de savoir ce que nous ferons du roi
+quand il sera prisonnier...
+
+--En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le maréchal.
+
+--Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de Bourbon, descendant en
+ligne directe de Robert, sixième fils de saint Louis, je me trouve être
+premier prince du sang de la maison de France. J'ai donc quelque droit
+de me mêler des affaires du royaume, et, s'il m'arrivait de concevoir
+cette pensée qu'un jour, peut-être, la couronne de France devra se poser
+sur ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais les Valois
+règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai donc la grâce de Dieu pour
+savoir si les Bourbons, à leur tour, doivent occuper ce trône, le plus
+beau du monde.
+
+--Sire, loin de suspecter les intentions de Votre Majesté, je ne veux
+même pas me permettre de les scruter.
+
+--Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il règne, ce cher
+cousin, qu'il règne, autant du moins qu'on peut régner, quand on a pour
+mère une Catherine de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en
+voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que signifient ces
+persécutions de huguenots malgré la paix de Saint-Germain? Il faut que
+tout cela ait une fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir
+campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion ce que la guerre
+ne peut nous donner! Et pour cela, ne faut-il pas que je puisse causer
+tranquillement avec Charles, comme je cause avec vous en ce moment?
+Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime que nous entreprenons en
+essayant de nous emparer de Charles?
+
+Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de guerre, mais d'un
+entretien où les deux partis en présence seraient libres de signer ou de
+repousser le contrat proposé.
+
+--Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, puis-je compter sur
+vous?
+
+--Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour franchise. J'oublierai
+l'entretien auquel j'ai eu l'honneur d'être convié. Mais je vous donne
+ma parole, sire, que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger
+le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai!
+
+--J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que vous, dit le Béarnais
+avec un soupir.
+
+--Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je ne suis pas l'ami de
+Charles. Je suis un serviteur de la France, voilà tout. Quant à être
+votre ennemi, sire, je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents
+et plus sincères que les miens pour que les huguenots soient enfin
+traités selon la justice.
+
+--Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé. Ainsi, nous ne devons
+compter ni sur vous, ni sur vos amis?
+
+--Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. Mais laissez-moi
+ajouter que si, un jour, j'étais appelé dans un conseil qui se tiendrait
+entre vous et le roi de France...
+
+--Eh bien? interrogea Coligny.
+
+--Si une entrevue avait lieu, continua François, et que Sa Majesté
+Charles IX m'y appelle, je ne chercherais pas à savoir comment cette
+entrevue a été préparée; j'appuierais de toutes mes forces sur les
+décisions du roi, et je ne craindrais pas de proclamer que moi,
+catholique, je suis honteux et indigné de l'attitude des catholiques...
+
+--Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre.
+
+--Je m'y engage, sire, répondit François.
+
+--Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère que l'entrevue
+aura lieu bientôt.
+
+--Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que mon dévouement lui
+est acquis, excepté toutefois en ce qui concerne certaines entreprises,
+ajouta François.
+
+Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par l'amiral qui tenait à
+lui faire honneur, jusqu'à la porte de son hôtel.
+
+Comme ils traversaient la cour, précédés par deux laquais, mais sans
+lumière, l'hôtel devant passer pour inhabité, deux hommes s'approchèrent
+vivement de François de Montmorency.
+
+--Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes, voulez-vous me
+permettre de vous présenter un de mes amis en vous priant d'excuser les
+circonstances de cette présentation.
+
+--Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit François en
+reconnaissant celui qui lui parlait.
+
+--Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a une communication
+urgente à vous faire.
+
+--Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan, je serai en mon
+hôtel demain toute la journée et serai heureux de vous y recevoir.
+
+--Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix altérée, c'est tout de
+suite que je sollicite l'honneur de m'entretenir avec le maréchal de
+Montmorency.
+
+L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la fois impérative et
+réservée produisirent une profonde impression sur le maréchal.
+
+--Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me parler ne peut
+souffrir de retard.
+
+Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant que le duc
+faisait les siens à Coligny. Puis les deux hommes sortirent ensemble.
+Telle était la confiance de Montmorency et sa crainte de compromettre le
+secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune escorte avec lui.
+
+Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency se fit
+rapidement et silencieusement.
+
+La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet de l'hôtel,
+attenant à la grande salle d'honneur.
+
+--Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps de me débarrasser
+de ma cotte de mailles.
+
+Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait de son front.
+L'instant à la fois désiré et redouté était donc arrivé! Il fallait donc
+révéler à François de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal
+allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré l'existence de
+cette fille, s'il avait répudié Jeanne de Piennes, s'il avait souffert,
+il le devait à un Pardaillan! Et c'était un Pardaillan qui allait lui
+dire tout cela.
+
+Le moment était venu où il allait à la fois se faire l'accusateur de son
+père et perdre à jamais Loïse!
+
+Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait accroché dans l'angle le
+plus sombre du cabinet. Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement.
+
+--Loïse! Loïse! murmura-t-il.
+
+Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son cerveau:
+
+--Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une fille, possède-t-il
+le portrait de cette fille?...
+
+Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats de la jeune femme
+merveilleusement belle que représentait la toile, la vérité lui apparut:
+
+--Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand elle était
+jeune!...
+
+A ce moment, François de Montmorency rentra dans le cabinet et vit
+le jeune homme en extase devant le portrait de Jeanne de Piennes. Il
+s'avança jusqu'à Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule.
+
+--Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez belle?
+
+--Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame est douée d'une
+beauté qui m'a frappé.
+
+--Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions, vous vous disiez
+que vous seriez heureux de rencontrer sur le chemin de la vie une femme
+pareille à celle-ci...
+
+--Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit Pardaillan avec une
+douceur voilée de tristesse; je rêvais, en effet, de rencontrer pour
+l'aimer, pour l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la femme
+dont le sourire rayonne sur cette toile, cette femme dont le front si
+pur n'a jamais pu abriter une mauvaise pensée...
+
+Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal.
+
+--Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie est si vraie
+que je vais vous conter une histoire. Cette femme est la femme d'un de
+mes amis... ou plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père
+était l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, l'aima...
+il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser, il dut braver la
+malédiction paternelle; il dut risquer de se mettre en révolte contre
+son père, haut et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon ami
+dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous ce qu'il apprit?
+
+Pardaillan garda le silence.
+
+--La jeune fille au front pur, continua François d'une voix très calme,
+eh bien, c'était une ribaude! Dès avant le mariage, elle trahissait mon
+ami... Jeune homme, méfiez-vous des femmes!
+
+Le maréchal ajouta sans amertume apparente:
+
+--Mon ami avait placé en cette femme tout son amour, son espoir, son
+bonheur, sa vie... Il fut condamné à la haine, au désespoir, au malheur,
+et sa vie fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement
+de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme d'une ribaude...
+
+Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha du maréchal et,
+d'un ton ferme, prononça:
+
+--Votre ami se trompe, monseigneur...
+
+François leva sur le chevalier un regard surpris.
+
+--Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez...
+
+Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf et plein de foi,
+protestait d'une façon générale contre les accusations dont les hommes
+accablent les femmes.
+
+Il eut un geste de politesse indifférente et dit:
+
+--Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en au motif de votre visite.
+En quoi puis-je vous être utile?
+
+--Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue Saint-Denis à
+l'auberge de la Devinière. En face de l'auberge se dresse une maison
+modeste, telle qu'en peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à
+quelque labeur pour assurer leur existence; les deux femmes dont je suis
+venu vous entretenir, monseigneur, sont de ces pauvres gens dont je vous
+parle.
+
+--Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal.
+
+--Oui! La mère et la fille!
+
+--La mère et la fille! Leur nom?
+
+--Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne pas vous le faire
+connaître pour l'instant. Mais il faut que je vous intéresse à ces deux
+nobles créatures si malheureuses et, pour cela, il faut que je vous
+raconte leur histoire.
+
+Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont l'imagination commençait
+à être mise en éveil.
+
+--Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance pour son
+interlocuteur que pour les deux inconnues.
+
+--Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont considérées comme
+dignes de tous les respects. La mère, surtout. Depuis quatorze ans
+environ qu'elle habite ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise
+sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au travail
+des tapisseries pour donner à sa fille une éducation de princesse. Oui,
+monseigneur, de princesse; car cette jeune fille sait lire, écrire,
+broder et peindre des missels. Elle-même est un ange de douceur et de
+bonté...
+
+--Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles
+protégées avec une telle ardeur, que déjà je leur suis tout acquis. Que
+faut-il faire? Parlez...
+
+--Un peu de patience, monsieur le maréchal. J'ai oublié de vous dire que
+la mère dont on ne connaît pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En
+effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si
+noble et si pure un épouvantable malheur... Ce malheur, je voudrais le
+racheter au prix de mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause...
+
+--Quelqu'un des vôtres, chevalier!
+
+--Oui, mon père, mon pauvre père!
+
+--Et comment votre père...
+
+--Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le récit de la
+catastrophe qui a frappé cette noble dame. Sachez donc qu'elle a été
+mariée... et que son mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le
+voyez, c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. Après le
+départ de son mari, cinq ou six mois après, cette dame mit au monde une
+enfant. Tout à coup, le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le
+crime...
+
+--Le crime!...
+
+--Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brûlantes
+s'échappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice... le
+crime! Mon père enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait
+son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une larme au petit
+ange, la mère, monseigneur, fut placée en présence de cette affreuse
+alternative: ou elle consentirait à passer aux yeux de son mari pour
+parjure et adultère, ou son enfant mourrait!...
+
+François de Montmorency était devenu horriblement pâle.
+
+--Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque.
+
+--Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur...
+
+--Comment avez-vous su? Dites!...
+
+--Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, viennent d'être
+enlevées... elles m'ont fait parvenir une lettre qui est adressée à un
+grand seigneur. Cette lettre, la voici!
+
+François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait toute ouverte, mais
+ne la prit pas tout de suite.
+
+Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait bien de lui retracer
+l'histoire de Jeanne de Piennes!... Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé,
+mais il résonnait dans son coeur!
+
+Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrière pour
+élever sa fille!... sa fille!...
+
+Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard
+flamboyant!... Elle contenait donc le récit de la lamentable tragédie!
+C'était Jeanne qui lui écrivait! Jeanne innocente et fidèle!
+
+--Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, quand vous aurez lu
+interrogez-moi... car, si je ne fus pas témoin du crime, je suis du
+moins le fils de l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet
+Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a dit des choses que
+jadis je n'ai pas comprises, mais qui sont demeurées gravées dans ma
+mémoire...
+
+Alors le maréchal saisit la lettre.
+
+Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne.
+
+Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises...
+
+Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secoué
+de sanglots terribles, s'abattit sur le parquet, se traîna sur les
+genoux, les mains levées désespérément, avec un cri rauque qui faisait
+explosion sur les lèvres livides.
+
+--Pardon! Pardon!
+
+Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance.
+
+Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux à ranimer le
+maréchal. Il le secoua, bassina son front d'eau fraîche, défit les
+aiguillettes de son pourpoint...
+
+Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; François ouvrit les yeux.
+Il se leva. Une flamme étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut
+parler.
+
+--Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus tard...
+attendez-moi... ici... promettez-moi...
+
+--Je vous le promets, dit Pardaillan.
+
+Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, sur son coeur, et
+s'élança hors du cabinet. Il courut aux écuries, sella lui-même un
+cheval, se fit ouvrir la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le
+galop d'un cheval qui s'éloignait.
+
+Il était une heure du matin. François traversa Paris à fond de train.
+Le cheval s'arrêta devant la porte Montmartre, fermée comme toutes les
+portes de Paris.
+
+--Ordre du roi! hurla François dans la nuit.
+
+Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le maréchal, et s'empressa
+de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis.
+
+Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de François
+rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples
+sonorités du galop de son cheval.
+
+--Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!...
+
+Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency, il se sentait
+plus calme.
+
+Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua droit à la chaumière où
+il était apparu à Jeanne et à Henri.
+
+--Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu'ils vivent!...
+
+Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils vivaient!
+
+Aux rudes coups que frappa François, l'homme se réveilla, s'habilla et
+demanda à travers la porte:
+
+--Qui va là?
+
+--Ouvrez, par le Ciel! gronda François.
+
+La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la hâtive lenteur
+des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses épaules et
+saisit la main de son homme.
+
+--C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion.
+
+--Qui, lui?
+
+--Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout,
+maintenant! Puisqu'il vient!...
+
+Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:
+
+--Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... je ne voulais pas
+mourir... je savais que vous viendriez...
+
+L'homme avait allumé un flambeau de résine.
+
+Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille
+debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbée par l'âge
+et les longs labeurs de la terre.
+
+--Vous venez pour tout savoir? dit-elle.
+
+--Oui! fit-il d'une voix brisée.
+
+--Venez, mon fils...
+
+François se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbée,
+en s'appuyant sur un bâton.
+
+--Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.
+
+Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. Il se trouva dans une
+petite pièce dont la propreté contrastait avec le reste du misérable
+logis. Il y avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, et
+un grand lit à colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n'était pas
+défait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge
+enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au
+chevet, une miniature: le maréchal se reconnut, ses yeux se gonflèrent,
+deux larmes en jaillirent...
+
+La vieille, alors, parla:
+
+--C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le lendemain de votre
+départ; c'est ici, dans ce lit, qu'elle est restée quatre mois comme
+morte parce qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée, c'est
+ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant votre nom dans son
+délire...
+
+Le maréchal tomba à genoux.
+
+--C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie... Dès lors, elle
+s'habilla de deuil.
+
+--La Dame en noir! murmura sourdement François.
+
+--C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse, votre fille...
+
+Un frisson secoua Montmorency.
+
+--La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui, peu à peu,
+dépérissait, retrouva ses forces pour la petite. A mesure que Loïse
+grandissait, la mère revenait à la vie.
+
+François étouffa une sorte de rugissement et, d'un revers de main,
+essuya la sueur froide qui inondait son visage.
+
+--Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.
+
+--Tout!... tout ce que vous savez...
+
+--Venez donc! fit la vieille.
+
+Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. Au coin
+d'une épaisse haie de houx et d'aubépine, la vieille s'arrêta, se
+retourna, et son bras s'étendit vers la maison.
+
+--Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre, en ce moment la
+lune l'éclairé; en plein jour, de cette place, on verrait très bien
+quelqu'un qui serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur de la
+maison, et on distinguerait tous les gestes que ferait ce quelqu'un.
+
+--Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre quand je suis entré!
+
+La vieille, alors, se tourna vers son homme:
+
+--Raconte ce que tu as vu...
+
+L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur et dit:
+
+--Les choses me sont restées dans la tête comme si elles étaient d'hier;
+donc, ce jour-là, depuis le matin, j'avais travaillé dans ce champ-là,
+de l'autre côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour dormir,
+voici ce que je vis en me réveillant: un homme était là, à deux pas de
+moi, tenant dans son manteau je ne savais trop quoi; il demeura là,
+peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai pas; puis, tout à coup,
+il se redressa à demi et s'en alla vite, courbé le long des haies; au
+moment où il s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau:
+c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer que, cet enfant,
+c'était la fille de notre dame... Voilà ce que je vis, monseigneur.
+
+La nourrice, alors, reprit:
+
+--Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri, je ne le sus pas
+tout de suite, mais je le devinai en partie par les paroles désespérées
+qui échappèrent à la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la
+fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle s'élança pour
+vous retrouver, en nous défendant de la suivre... Qu'est-elle devenue?
+Je ne sais. Les premières années, quand j'étais forte encore, je venais
+à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais jamais je ne pus vous
+voir, jamais je ne pus la retrouver, elle...
+
+Le duc de Montmorency s'agenouilla.
+
+--Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par les sanglots, car je
+vous dis: Elle vit! Tant d'injustice recevra une éclatante réparation,
+et Jeanne sera heureuse.
+
+L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui demandait; elle étendit
+sur sa tête ses mains tremblantes et le bénit... Alors, tous les trois
+rentrèrent dans la maison.
+
+François s'enferma pendant une heure dans la petite pièce où était née
+Loïse. Il y resta sans lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui
+pleurait, parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, tantôt
+avec une douceur infinie.
+
+Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en lui, il sortit de la
+pièce, dit adieu aux deux vieux, et monta à cheval. A Montmorency, il
+s'arrêta devant la maison du bailli et se contenta de demander des
+parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes. Ces parchemins, la
+vieille nourrice les reçut dès le lendemain: c'était une donation pour
+elle et ses descendants de la maison qu'elle habitait et une donation de
+vingt-cinq mille livres d'argent.
+
+En quittant le bailli, François se rendit au château; là encore, il y
+eut grand émoi; mais le maréchal se contenta de faire venir l'intendant,
+et lui donna ordre de tout mettre en état, disant que, sous peu, il
+viendrait habiter le château; il insista surtout pour que toute une aile
+fût remise à neuf et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il
+aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute qualité à qui cette
+aile du château serait destinée.
+
+Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le chemin de Paris. Il y
+arriva comme on ouvrait les portes, et se dirigea en une course furieuse
+vers son hôtel où Pardaillan l'attendait.
+
+Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude et une agitation
+qui, lorsqu'il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre.
+
+Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il été? Peut-être
+tâchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions,
+pendant une heure, l'intéressèrent.
+
+Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable question était de
+savoir ce que le maréchal penserait de son père. Il est vrai que le
+vieux Pardaillan avait lui-même ramené l'enfant.
+
+Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit...
+Et même, n'avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette
+enlevée?...
+
+Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et
+terrible demeurait tout entier: le maréchal avait répudié sa femme!
+Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture!
+
+Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet,
+lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency entra:
+
+--Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté.
+J'étais... fort ému... bouleversé... vous m'avez apporté la plus grande
+joie de ma vie!...
+
+--Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une voix altérée, vous
+oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan.
+
+--Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que non seulement je
+vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire
+pour le sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous aimez votre
+père!...
+
+--Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan une affection
+profonde. Comment en serait-il autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et,
+aussi loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon père que je vois
+penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse
+de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de
+faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de
+son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de
+fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et
+souvent, quand il me disait:--Tiens, mange et bois, je garde ma part
+--pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau et je m'apercevais
+qu'il n'avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît
+comme le digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois tout... et que
+j'aime... n'ayant que lui à aimer!
+
+--Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand coeur. Vous qui
+aimez votre père à ce point, vous n'avez pas hésité à m'apporter cette
+lettre qui l'accuse formellement...
+
+Pardaillan releva fièrement la tête.
+
+--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j'ai
+consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre
+accusatrice, c'est que je me réservais de défendre à l'occasion mon
+père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! Avant
+que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en
+toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon
+père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre. Songez-vous à vous
+venger du mal qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la
+main...
+
+Le chevalier s'arrêta, frémissant.
+
+Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. Qu'eût-il dit s'il
+eût su que ces paroles provocantes, Pardaillan les prononçait le
+désespoir au coeur, s'il eût su qu'il aimait sa fille!
+
+--Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne peut exister
+pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est celui qui vient de m'arracher à
+un désespoir que les années faisaient plus profond. Si jamais je me
+rencontrais avec votre père, ça serait pour le féliciter d'avoir un fils
+tel que vous...
+
+--Ah! je puis vous dire maintenant que, si une parole de haine contre
+mon père fût tombée de votre bouche, c'est la mort dans l'âme que je
+fusse sorti d'ici!
+
+Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son secret. Il se hâta de
+continuer:
+
+--Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous dire que mon père a
+essayé de réparer le mal qu'il avait fait.
+
+--Comment cela? fit vivement le maréchal.
+
+--Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses, ou plutôt, il me
+les a à demi révélées, à une époque où certes il ne pensait pas que je
+dusse avoir un jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur, c'est
+M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; mais c'est lui qui la
+ramena à la mère, malgré les ordres qu'il avait reçus...
+
+--Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les choses ont dû se
+passer... il y a un criminel dans tout cela, et le vrai criminel porte
+mon nom! Chevalier, je vais entreprendre la délivrance de la malheureuse
+femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un récit exact et
+détaillé de tout ce que vous savez?
+
+Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et comment, à sa sortie
+de la Bastille, il avait eu tout ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.
+
+Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi Jeanne de Piennes
+et Loïse s'étaient-elles adressées à lui?... Il eut soin de glisser
+rapidement sur ce passage dangereux.
+
+--Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, je vous ai dit que
+j'avais vu rôder le duc d'Anjou et ses mignons autour de la maison de la
+rue Saint-Denis. Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous devrez
+demander compte de cette disparition.
+
+--Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. Il n'est pas
+homme à risquer un scandale.
+
+--Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition qui n'a cessé de me
+hanter. Je suppose qu'un hasard a pu mettre le maréchal de Damville en
+présence de la duchesse de Montmorency, et que nous devons commencer nos
+recherches du côté de l'hôtel de Mesmes.
+
+--Je crois que vous avez raison, fit le maréchal avec une violente
+agitation. Je vais de ce pas trouver mon frère. Mais, dites-moi, si
+vous ne m'aviez pas trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette
+délivrance? Pourquoi?
+
+--Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, je considérais
+comme un devoir de réparer en partie le mal dont mon père était
+responsable en partie...
+
+--Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle nature, chevalier.
+Pardonnez-moi ces questions...
+
+--Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal de Damville, reprit
+Pardaillan qui se hâta de laisser tomber cette inquiétante partie de
+l'entretien, j'imagine que la démarche est dangereuse...
+
+--Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée, puisse-je le
+rencontrer! Et nous verrons de quel côté frappera le danger!
+
+--Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais pour elles... C'est
+d'elles seules qu'il s'agit!
+
+--Elles! fit le maréchal qui tressaillit.
+
+--Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra se porter le duc de
+Damville, si elles sont chez lui, et si vous allez le provoquer! Qui
+sait quels ordres il aura donnés!
+
+--Ma fille! balbutia François en pâlissant.
+
+--Monseigneur, je vous demande un jour et une nuit de patience.
+Laissez-moi faire! Je me charge, dès cette nuit, de savoir ce qui se
+passe à l'hôtel de Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois
+que nous devrons ruser...
+
+--En vérité, chevalier, s'écria François, plus je vous écoute, et plus
+j'admire votre énergie et votre souplesse. Notre rencontre est un grand
+bonheur pour moi...
+
+--Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?
+
+--Jusqu'à demain, oui!
+
+--Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au jour où j'aurai pu
+m'introduire à l'hôtel de Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y
+passe. D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi.
+
+--Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, je vous devrai plus
+que la vie...
+
+Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal l'embrassa tendrement.
+
+Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency.
+
+
+XXIII
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE
+
+Deux mois environ avant les événements que nous venons de raconter, deux
+homme, vers le soir d'une froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique
+auberge des Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume et les
+allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie à petites étapes;
+l'autre paraissait être son écuyer.
+
+Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville qui, venant de
+Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était détourné de son chemin pour
+s'arrêter aux Ponts-de-Cé.
+
+Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il tenait sans doute à
+ne pas attirer l'attention sur lui.
+
+Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge des Ponts-de-Cé. A tout
+moment, l'écuyer sortait sur la route et regardait dans la direction
+d'Angers.
+
+Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant l'auberge et, sans
+descendre de cheval, s'informa d'un voyageur qui devait être arrivé la
+veille ou le jour même.
+
+Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency qui esquissa un
+signe mystérieux.
+
+Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le maréchal ferma
+soigneusement sa porte et demanda vivement:
+
+--Vous venez du château d'Angers?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Vous avez à me parler de la part du duc?
+
+--Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.
+
+--Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.
+
+--Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, monsieur le
+maréchal, nous sommes fort surveillés...
+
+--Bon! Guise est-il encore à Angers?
+
+--Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend à Paris. Le duc
+d'Anjou est parti hier.
+
+--Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?
+
+--Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou est trop préoccupé de ses
+mignons et de ses bigoudis.
+
+--Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre d'Henri de Guise?...
+
+--Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, à neuf heures et
+demie du soir, à l'auberge de la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis.
+Vous souviendrez-vous, monsieur le maréchal?
+
+--Je me souviendrai.
+
+--Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous serez masqué. Vous aurez
+une plume rouge à votre toque.
+
+--Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, bien. Est-ce
+tout?
+
+--Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon
+absence ait été remarquée...
+
+--Allez, mon ami, allez...
+
+--Je vous serai reconnaissant de rendre compte à Mgr Henri de Guise que
+je me suis bien acquitté de la commission, et de lui dire que je suis à
+lui corps et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en apparence!
+
+--Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?
+
+--Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je dois être sous peu.
+
+Et Maurevert, ayant salué, se retira.
+
+--Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. Comment Henri de
+Guise peut-il employer de pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit
+son maître aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas demain? Quant
+à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j'irai, mais je prendrai mes
+précautions!
+
+Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency devait effectivement
+assister à la réunion de la Devinière, en cette soirée où Ronsard et
+ses poètes célébrèrent la muse antique, et où le duc de Guise et ses
+acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.
+
+Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans la chambre du
+maréchal.
+
+--Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda l'écuyer.
+
+--Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois prêt demain matin à la
+première heure, et, en attendant, fais-moi monter à souper, la route m'a
+creusé l'appétit.
+
+L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les ordres de son maître.
+A ce moment, Henri de Montmorency entendit des vociférations furieuses
+éclater sous sa fenêtre, dans la petite cour.
+
+--Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu!
+
+--Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! Par Barabbas!
+
+--Cette voix! fit Henri en tressaillant.
+
+--Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs.
+
+--Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas dans l'étable parmi vos
+vaches!
+
+--Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors!
+
+--Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!
+
+--Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison de dire: Routier,
+argotier!
+
+Le reste de la phrase se perdit dans une série d'interjections féroces,
+qui bientôt se changèrent en hurlements, lesquels à leur tour devinrent
+des gémissements.
+
+Henri était descendu rapidement dans la cour, et il aperçut deux ombres
+dont l'une rossait l'autre avec la conscience et l'entrain d'une main
+experte en ce genre d'exercice.
+
+--A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.
+
+Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier.
+
+Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, salua courtoisement le
+nouveau venu, et lui dit:
+
+--Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous devine gentilhomme.
+Je le suis moi-même, et je prétends vous faire juge de l'algarade, si
+vous y consentez.
+
+Le maréchal fit un signe de tête approbatif.
+
+--Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à distinguer dans
+l'obscurité les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens
+d'étriller de mon mieux prétend que je dois retirer mon cheval de
+l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable.
+
+--L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit l'aubergiste; il y a
+juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de
+son écuyer...
+
+--Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai,
+monsieur?... Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer,
+monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!
+
+L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur qu'il supposait
+très riche, d'après la commande de son souper, se hâta d'allumer une
+lanterne.
+
+Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et en dirigea la lumière
+sur l'inconnu.
+
+--Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix.
+
+En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie et, jetant un coup
+d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre
+d'une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les
+flancs raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.
+
+--Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, voyez cette tête fine,
+ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est
+digne de coucher à l'étable?
+
+Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura:
+
+--Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix!
+
+L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait
+lui échapper. Montmorency l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute
+voix;
+
+--Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à
+vous, vous m'honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de
+façons! Entre gentilshommes...
+
+En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, le maréchal de
+Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l'entraîna
+vers sa chambre.
+
+Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, se laissa
+faire sans prononcer un mot.
+
+Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans
+doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur
+lui que, se campant sur ses hanches, il prononça sans la moindre émotion
+apparente:
+
+--Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!
+
+Puis, se dressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux
+plissés:
+
+--Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous aviez quelque chose
+comme dix-neuf ans la dernière fois que j'eus l'honneur de vous
+présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir
+trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle un joli brun,
+monseigneur, et vous n'aviez pas votre pareil pour donner à votre
+moustache un pli gracieux et terrible à la fois... Comme on change!...
+Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? Quel pli
+amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s'est durci! Je
+dois dire qu'il n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, je
+suis à peu près le même... C'est que, passé un certain âge, nous autres,
+vieux routiers, nous ne vieillissons plus... J'ai souvent, ouï parler de
+vous, et toujours comme d'un pourfendeur _di primo cartello!_ Il paraît
+que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, et qu'on ne compte
+plus les huguenots que vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous
+ai mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le coup de tête,
+ainsi que le coup de bandrolle, item le coup de pointe. Si j'étais
+vaniteux, je m'enorgueillirais d'un élève tel que vous. Je ne le suis
+pas. Dieu en soit loué, mais je m'enorgueillis tout de même.
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le
+plaisir de partager mon souper.
+
+Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste, invita son commensal à
+en faire autant.
+
+--Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s'assit et, aussitôt,
+avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel, étant
+ouvert, répandit dans la chambre une odeur de fines rillettes.
+
+--Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce soir!
+
+Damville le regardait d'un oeil pensif.
+
+--Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un accent incisif et
+âpre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n'avez pas
+vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs,
+j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier dressa l'oreille.)
+Par exemple, ce qui a vieilli, c'est votre costume! Dieu me damne! on
+dirait que c'est encore la même casaque que vous portiez le jour où vous
+m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude
+gauche... et des reprises... ah! ma foi, je renonce à les compter! Et
+vos bottes! vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez un éperon
+en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont même pas la même longueur!
+
+--Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu la coquetterie de la
+misère!
+
+Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna
+des yeux en happant sa rude moustache du bout des lèvres.
+
+Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa
+main, il contemplait fixement son hôte.
+
+--Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis que je ne vous
+ai vu?
+
+--J'ai vécu, monseigneur.
+
+--Où avez-vous habité?
+
+--Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers:
+pourtant, je dois dire que j'ai habité Paris pendant deux années
+environ.
+
+--Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté?
+
+--Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil gris pétilla de
+malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J'étais donc
+à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bonne et belle
+hôtellerie... j'étais heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez,
+c'était en octobre dernier...
+
+Le maréchal tressaillit.
+
+--Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... une vieille
+connaissance à moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais
+essentiellement à éviter ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme
+voulait absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis aussitôt: Si
+je demeure à Paris, tôt ou tard, je finirai par me trouver nez à nez
+avec lui! Et alors, adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra
+être heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et
+puis... bref! je déménageai sans tambours ni trompettes, et repris la
+grande route du hasard et de l'inconnu!...
+
+--Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris à l'époque que vous
+dites.
+
+--Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!
+
+--Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d'une
+aventure qui m'arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des
+truands, j'allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu à
+qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor...
+
+--Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier.
+
+Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait.
+
+--Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous
+remarqué une chose: c'est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize
+ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, et que
+je ne vous ai pas encore demandé compte de votre trahison.
+
+--Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle trahison?
+
+Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les
+fantômes qui dormaient en lui:
+
+--J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut
+sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce
+misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le
+fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier que je vois encore. Bel
+arbre, ma foi! Il est vrai, et je m'en accuse en toute humilité, dès que
+monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu'il
+se sauva sans même me dire merci; ça m'apprendra. Ce fut une trahison,
+je le confesse.
+
+--J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency;
+
+--Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat.
+
+--Je suis sûr que la mémoire va vous revenir!
+
+--En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines
+trahisons du genre de celles que j'exposais. Monseigneur voudrait-il par
+hasard faire allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu le
+regret de le quitter?
+
+--Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu.
+
+--Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à la bonne heure! Mais
+simplement pendu... je ne me serais pas donné la peine d'entreprendre
+d'aussi longs voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les
+autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai rendu la petite
+à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu pleurer cette mère; je lui ai
+entendu dire des choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas
+que la douleur humaine pût trouver de tels accents; et je ne savais pas
+qu'il pût y avoir de telles douleurs. Laissez-moi achever ma confession
+tout entière; depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me sois
+repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir été cause de grands
+malheurs. Et vous, monseigneur?
+
+Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit:
+
+--C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mémoire.
+J'en reviens donc maintenant à ce que je vous disais: vous m'avez
+trahi. Or, je vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous la
+reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous tiens pour un bon
+et digne gentilhomme. Écoutez-moi donc, car je veux vous faire des
+propositions que vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous
+refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et tout sera dit.
+Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter pour vous qu'honneur et
+bénéfice.
+
+Pardaillan se dit à lui-même:
+
+--Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que
+je lui ai dit, il m'eût chargé, l'épée et le poignard aux mains... mais
+que peut-il me vouloir?
+
+--Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après un instant de
+réflexion, savez-vous que bien des jeunes gens envieraient la fermeté de
+votre regard. Autrefois, vous étiez redoutable; maintenant, vous devez
+être terrible...
+
+--Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà tout!
+
+--Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; et ce furieux
+appétit d'aventures qui vous distinguait?
+
+--L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions de le satisfaire qui
+manquent.
+
+--En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de dîner tous les jours
+à votre faim...
+
+--Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. Il y a aventure et
+aventure.
+
+--Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute votre attention,
+car ce que j'ai à vous dire est de la plus haute gravité.
+
+Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant:
+
+--Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de France?
+
+--Le roi de France, monseigneur. Et que diable voulez-vous qu'un triste
+hère comme moi puisse en penser, sinon que c'est le roi!
+
+--Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je vous engage ma parole
+que nul ne connaîtra votre pensée...
+
+Pardaillan tressaillit.
+
+--Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: on dit le roi
+faible et méchant; on le dit atteint d'une maladie qui peut lui donner
+des accès de fureur; on dit qu'il est sans pitié comme sans courage;
+voilà ce qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une chose:
+c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer de véritables
+dévouements.
+
+--Si telle est bien votre pensée, je crois que nous pourrons nous
+entendre; vous êtes libre, vigoureux, plein de bravoure et d'adresse;
+au lieu de gaspiller ces qualités en piètres aventures de grand chemin,
+vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. Que diriez-vous, à
+la place de ce roi maniaque, soupçonneux, impitoyable et malade, que
+diriez-vous d'un roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui
+serait grand par le coeur et grand par la race, jeune, enthousiaste,
+rêvant sans doute de s'illustrer, et par conséquent capable de donner à
+tous ceux qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?...
+
+--Monseigneur, vous me proposez tout bonnement de conspirer contre le
+roi...
+
+--Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous peur?
+
+--De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai même pas eu peur de
+vous?
+
+--Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant de cette adroite
+flatterie. D'ailleurs, je dois vous prévenir que je ne vous demande pas
+une action directe, mais une action de seconde main.
+
+--Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..
+
+--Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle qu'en soit l'issue,
+j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, seul ou avec des indifférents,
+je me défendrais mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi
+tandis que je garderai toute ma liberté d'action.
+
+--Je commence à comprendre, monseigneur. Je serai le bras qui agit sans
+qu'on puisse connaître le cerveau qui a dirigé ce bras.
+
+--A merveille. La chose vous convient-elle?
+
+--Oui, si j'y trouve un intérêt.
+
+--Que demandez-vous?
+
+--Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas et démarches.
+
+--Vous toucherez cinq cents écus par mois tant que vous resterez à mon
+service pour cette campagne. Est-ce assez?
+
+--C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement et non une
+récompense.
+
+--Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?
+
+--Pour mon fils.
+
+--Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?
+
+--Si la campagne échoue, une somme de cent mille livres qui lui seront
+assurées par donation.
+
+--Et si la campagne réussit?
+
+--C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi de notre choix?
+Alors, monseigneur, ce n'est plus de l'argent que je vous demande. Mais
+il me semble qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie serait la
+digne récompense du fils de l'homme qui vous aurait servi.
+
+--Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je m'y engage dès à
+présent. Quant à la lieutenance, je m'engage à la mettre sur la liste
+des conditions que je compte imposer.
+
+--Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... pour l'instant...
+Quand voulez-vous que je me trouve à Paris?
+
+Le maréchal réfléchit quelques instants.
+
+--Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D'ici là, rien
+de grave ne sera préparé. Il suffirait donc que vous soyez en mon hôtel
+dans les premiers jours d'avril.
+
+--On y sera, monseigneur, et même avant.
+
+--Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne vous vît pas à Paris
+jusque-là. De même, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous
+rendiez directement à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de
+connaissance ait été rencontrée par vous.
+
+--J'arriverai la nuit, dans la première huitaine d'avril.
+
+--Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire?
+
+--Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flâneur.
+
+--Avez-vous besoin d'argent?
+
+Sans attendre la réponse, le maréchal appela son écuyer et lui dit
+quelques mots à voix basse. L'écuyer sortit, et rentra quelques instants
+plus tard avec un petit sac rebondi qu'il posa sur la table.
+
+--Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n'ai pas
+goûté depuis fort longtemps.
+
+Une heure après cette scène, tout dormait dans l'auberge. Seuls,
+Montmorency et Pardaillan réfléchissaient encore avant de s'endormir,
+l'un dans son lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu
+domicile.
+
+--Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de
+Guise eût payée au poids de l'or.
+
+Et l'autre se disait:
+
+--Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon enfant...
+
+
+XXIV
+
+LES PRISONNIÈRES
+
+C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers l'époque où le vieux
+Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de
+Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de
+Montmorency, que nous nous transportons à l'hôtel de Mesmes où Jeanne de
+Piennes et Loïse sont prisonnières depuis une douzaine de jours.
+
+Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une
+vaste salle du premier étage.
+
+En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment ramené aux
+sentiments de sa jeunesse.
+
+Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s'empara d'elle, il
+comprit qu'il l'aimait encore.
+
+--Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? Pourquoi éprouve-je
+des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais
+maintenant plus que je ne l'aimais autrefois?...
+
+Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta
+à la porte.
+
+Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.
+
+Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait
+d'écuyer, apparut.
+
+--Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, une grave
+nouvelle. Le frère de monseigneur est à Paris!
+
+Damville pâlît.
+
+--Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai suivi; il est en son
+hôtel.
+
+--C'est bien, laisse-moi.
+
+Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber dans un fauteuil,
+accablé!
+
+Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, d'une minute à
+l'autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable!
+
+--Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais d'un pied
+ferme! ou plutôt comme j'irais le chercher, le braver, lui crier dans le
+visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que
+voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l'aime!
+Et je ne veux pas qu'il la trouve ici. Je ne veux pas qu'ils se
+rencontrent! Qui sait s'il ne l'aime pas toujours, lui!...
+
+Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à
+peu, le calma.
+
+Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.
+
+Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il murmura:
+
+--Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen de m'assurer la
+fidélité de cette femme... nous verrons!
+
+En même temps, il se dirigea vers l'appartement où Jeanne de Piennes et
+Loïse étaient enfermées. Arrivé à la porte, il écouta un instant et,
+n'entendant aucun bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il
+gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta en pâlissant:
+
+Jeanne et sa fille étaient devant lui!
+
+Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une étreinte comme pour se
+protéger mutuellement, le sein palpitant, elles le regardaient avec un
+indicible effroi.
+
+Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière lui, et s'avança
+en disant:
+
+--Vous me reconnaissez, madame?
+
+Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. Le rouge de la honte
+empourpra son front. Elle dit:
+
+--Comment osez-vous paraître devant cette enfant?
+
+--Je vois maintenant que vous me reconnaissez! fit le maréchal. Je m'en
+félicite. Je vois que je n'ai pas trop vieilli, comme on me le disait
+récemment... tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir...
+M. de Pardaillan!
+
+Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux
+mains.
+
+L'exaltation du sentiment maternel transporta Jeanne aux dernières
+limites de l'audace et décupla ses forces.
+
+--Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très calme, vous avez tort
+d'évoquer devant ma fille d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en,
+croyez-moi. Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant au
+pauvre bonheur qui me restait!
+
+Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crispèrent. Mais
+il se contint.
+
+--Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle que je vous ai
+toujours vue; toutes les fois que je me suis trouvé en votre présence,
+c'est de la haine ou de la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai
+à vous parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est convenable que
+notre entretien demeure de vous à moi. Je prie donc votre fille de se
+retirer.
+
+Loïse jeta un de ses bras autour du cou de Jeanne.
+
+--Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas!
+
+--Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous séparerons pas. Quoi que cet
+homme puisse dire, ta mère est là pour te défendre...
+
+Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler Jeanne échouait.
+Un instant, il se demanda s'il n'allait pas recourir à la violence. Mais
+il vit Jeanne si décidée qu'il eut peur.
+
+--Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, suppliante et
+menaçante à la fois. Si j'avais voulu vous séparer de votre fille, je
+l'eusse déjà fait et facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez
+ce que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de la franchise. Ah!
+vous grondez! Toute votre attitude proteste. Vous ne pouvez empêcher
+d'être ce qui est. Et ce qui est, c'est que, si François vous a
+abandonnée lâchement, moi, je suis fidèle!
+
+Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les lèvres de Jeanne.
+
+--Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait qu'elle fût
+soulevée par tout son amour de jadis, misérable, c'est toi, c'est ta
+félonie qui nous a séparés. Mais sache-le, loin de moi, François me
+pleure, comme je le pleure!
+
+--Mère, mère! Je te reste! cria Loïse.
+
+--Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... et tu es bien
+maintenant mon unique trésor...
+
+Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la mère et de la fille
+enlacées.
+
+--C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa voix un accent de
+modération. Plus tard, vous me rendrez justice... oui! quand vous
+saurez à quel péril je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me
+regarderez-vous avec moins d'horreur. Pour le moment, il faut que vous
+sachiez ce que j'étais venu vous dire. Vous ne pouvez demeurer dans
+cet hôtel. Ce même péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace
+encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une heure, une voiture
+vous transportera dans une maison où vous serez en parfaite sûreté...
+Adieu, madame!
+
+Un imperceptible mouvement de joie échappa à Jeanne.
+
+Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement.
+
+--Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute tentative, tout cri
+pendant le trajet seraient au moins inutiles... à moins qu'ils ne soient
+très dangereux... pour cette enfant.
+
+L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en présence de son
+redoutable ennemi tomba d'un coup. Elle éprouvait une de ces terreurs
+qui paralysent la pensée.
+
+--C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis perdue!
+
+En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri lui prouvait que
+cet homme était encore ce qu'il était jadis.
+
+Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse mère s'était
+reprise à espérer. Et pourtant, elle savait qu'elle était au pouvoir
+d'Henri de Montmorency.
+
+En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où elles avaient été
+amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, ouvrant soudain la porte,
+était apparu à la mère et à la fille au moment même où elles
+échangeaient des conjectures sur cet étrange emprisonnement.
+
+Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours s'étaient écoulés
+sans qu'il osât risquer une nouvelle entrevue.
+
+Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait touché peut-être,
+le maréchal de Damville constatait que sa passion était plus violente
+que jamais.
+
+Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien toujours le même
+Henri qu'elle avait connu.
+
+--Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix.
+
+--Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme nous conduira,
+pourvu que nous ne soyons pas séparées?
+
+La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, et ce fut seulement
+sur le matin qu'elles s'endormirent, brisées, l'une près de l'autre.
+
+Un double événement empêcha le maréchal de Damville de donner suite,
+cette nuit-là, à son projet. Chose étrange, en quittant Jeanne de
+Piennes, il se trouva presque heureux. En somme, il avait porté le
+premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les avait enlevées
+pour les soustraire à un péril lui paraissait magnifique.
+
+Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la certitude que
+François était à Paris, de vagues pressentiments que son frère pourrait
+bien venir à l'hôtel, le décidaient à cette séparation.
+
+Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa d'un ample
+manteau, posa sur sa tête une toque sans plume, passa un solide poignard
+à sa ceinture et sortit de l'hôtel.
+
+Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache et s'arrêtait au coin
+de la rue Traversière, devant la petite maison à la porte verte... la
+maison d'Alice de Lux!
+
+Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. Et une lumière
+qu'il venait de remarquer à travers les jointures s'éteignit aussitôt.
+
+--On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le diable, il faudra
+bien qu'on m'ouvre!
+
+Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on craignit que le
+bruit n'attirât la curiosité sur cette maison qui avait absolument
+besoin qu'on ne s'occupât pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le
+sable du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix aigre se
+fit entendre:
+
+--Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle le guet...
+
+--Laura! s'écria Henri.
+
+Une exclamation étouffée lui répondit.
+
+--Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous les diables, j'entrerai
+en sautant par-dessus le mur!
+
+La porte s'ouvrit aussitôt.
+
+--Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.
+
+--Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?...
+
+--Depuis près d'un an...
+
+--Raison de plus pour m'accueillir avec empressement quand je reviens.
+Ça, je veux parler à Alice.
+
+--Elle n'est pas à Paris, monseigneur!
+
+--Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de son retour, l'autre
+matin, dans le Louvre.
+
+--Elle est repartie! reprit énergiquement Laura.
+
+--En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, dusse-je l'attendre un
+mois.
+
+--Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en même temps qu'une forme
+blanche se dessinait sur le seuil de la maison.
+
+C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la salua avec une
+grâce non exempte de cette insolence que ce cavalier de haute envergure
+se croyait en droit de laisser deviner.
+
+Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma les flambeaux. Le
+maréchal se tourna vers Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux
+baissés, attendit que Laura fût sortie.
+
+--Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez ma porte; vous
+parlez haut, vous me saluez avec toute l'ironie dont vous êtes capable;
+tout cela parce que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à me
+dire?
+
+Le maréchal demeura un instant étonné.
+
+--Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous demander pardon de
+m'être ainsi présenté.
+
+Cependant, Henri avait parcouru du regard cette pièce qu'il connaissait
+bien.
+
+--Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous d'abord, qui êtes
+plus belle que jamais...
+
+--Ensuite?
+
+--Ensuite cette place vide... cette place où se trouvait un portrait...
+
+--Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire
+comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, pourquoi on a tardé
+à vous ouvrir, pourquoi je vous prie de m'expliquer vite ce que vous
+attendez de moi et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que
+j'existe... j'ai un amant.
+
+Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse ou bien
+sublime à Henri s'il avait pu lire dans le coeur de son ancienne
+maîtresse.
+
+Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un aveu: ce fut un
+avertissement qui, en somme, était à l'honneur du maréchal, puisqu'on le
+supposait capable de discrétion absolue.
+
+--Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il disait une
+grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; le genre de service que
+je viens vous demander exigeait que vous m'ayez assez oublié pour
+comprendre ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous m'ayez
+conservé votre bonne volonté.
+
+--Elle vous est acquise.
+
+--Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit Henri qui, sur un
+signe d'Alice, prit place dans un fauteuil.
+
+A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en étouffant un cri. Elle
+saisit le maréchal par un bras, et, avec une vigueur centuplée par
+quelque effroyable danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma
+la porte.
+
+A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, effarée.
+
+--Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...
+
+Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait de s'arrêter à la
+porte extérieure, et que ce quelqu'un ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une
+personne qui pût ouvrir ainsi: le comte de Marillac...
+
+En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut à Alice qui,
+livide, bouleversée, debout au milieu de la pièce, s'appuyait à un
+fauteuil.
+
+--Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer.
+
+--Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque
+émotion...
+
+--Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; l'émotion de vous
+voir, la joie...
+
+Elle se raidit convulsivement et parvint à donner une physionomie
+naturelle à son visage.
+
+Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit clairement ce qui
+se passait dans l'esprit du jeune homme.
+
+--Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; voici que j'ai
+failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain
+vendredi. Mais c'est une si heureuse surprise, mon doux ami.
+
+--Chère Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et
+en posant ses lèvres sur ses cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque
+j'approche de cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, et
+une joie puissante qui me soulève, me transporte...
+
+Alice se rassurait, et songeait:
+
+--Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe après tout! Il ne verra
+pas Déodat... il ne le reconnaîtra pas...
+
+--Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, reprit le comte.
+
+--Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse...
+
+--Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref... Je venais
+vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer près de vous les
+heures de charme auxquelles vous m'avez habitué...
+
+--Je ne vous verrai pas demain!
+
+--Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans une heure, à une
+fort grave réunion ou vont se trouver de hauts personnages... mais je ne
+veux rien avoir de caché pour vous...
+
+Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets politiques. Et,
+sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit
+affolé:
+
+Comment l'empêcher de parler? Comment faire pour que Damville n'entende
+pas?
+
+--N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait Déodat, la pensée de
+ma pensée? Sachez donc que ce soir...
+
+--A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne veux rien entendre de
+vous que des paroles d'amour...
+
+--Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne de ma vie, vous
+devez être celle pour qui il n'y a point de secret en moi...
+
+--Parlez plus bas, je vous en supplie...
+
+--Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous entendre?...
+
+--Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. Songez que ma tante est
+curieuse... et bavarde...
+
+--Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais pas!
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.
+
+--Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques minutes... Je veux
+profiter de la présence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous
+laisser seule...
+
+--Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors d'elle.
+
+--Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous défiez donc de
+moi?...
+
+--Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de vous!...
+
+Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître calme, elle murmura:
+
+--Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...
+
+L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la porte de la rue se
+fermer très fort.
+
+--Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux persécuter
+de ma confiance et de mes secrets...
+
+Elle fit une dernière tentative désespérée.
+
+--Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je veux vous la
+montrer...
+
+Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente monta à son front. Mais,
+dans ce coeur généreux, le respect de celle qu'il considérait comme sa
+fiancée s'imposa aussitôt.
+
+--Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs plus que
+quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, Alice? Le roi de Navarre!
+Oui, le roi en personne. Et l'amiral de Coligny! Et le prince de
+Condé... Ils se sont réunis rue de Béthisy...
+
+--Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son
+âme.
+
+--Sans compter quelqu'un que nous attendons... le maréchal de
+Montmorency!
+
+Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si le comte n'eût pas
+été, à ce moment, effrayé par ce tressaillement, il eût peut-être pu
+remarquer Un bruit, quelque chose comme une exclamation étouffée, tout
+près de lui, derrière une porte...
+
+--Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi
+pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver mal!...
+
+--Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... je ne me sens pas
+bien...
+
+Un instant, Alice se demanda si un évanouissement ne serait pas la seule
+solution possible. Mais avec cette rapidité de calcul qu'elle possédait
+au suprême degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait,
+Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être la première porte
+venue... celle du cabinet où se trouvait Henri de Montmorency!
+
+--C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent de ces
+vapeurs...
+
+--Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce et si belle que ces
+inquiétants malaises s'en iront...
+
+--Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé...
+
+--Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m'attend. Des
+résolutions graves vont être prises. Écoutez, si notre plan réussit,
+c'est la fin de toutes ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne
+s'agit de rien moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos
+conditions...
+
+Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant un suprême effort,
+courut à la porte en disant:
+
+--Silence! Voici ma tante!...
+
+Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.
+
+Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter Déodat. Si elle eût été
+moins bouleversée, elle se fût demandé pourquoi elle n'avait pas
+entendu s'ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura
+coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.
+
+Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme venait en effet de
+rentrer.
+
+--Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation commencée, nous
+n'aurons pas demain notre bonne soirée.
+
+--Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le Ciel vous
+conduise!...
+
+Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa
+fiancée. Comme d'habitude, elle le reconduisit jusqu'à la porte de la
+rue.
+
+--Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous
+m'avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis
+inquiète, je fais des rêves terribles, de sinistres pressentiments
+m'assaillent...
+
+--Enfant! Enfant!...
+
+--M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son âme dans la
+question.
+
+--Si je t'aime! Comment peux-tu me demander cela?
+
+--Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, Déodat,
+je t'en supplie en grâce, veille sur toi! Si ton père était là, je
+te dirais: Défie-toi de ton père!... Déodat, je te dis plus encore:
+Défie-toi de ta fiancée!...
+
+Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par un baiser:
+
+--Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. Est-ce que, dans
+un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m'échapper une parole
+imprudente! Oh! Déodat, jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que
+tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... jure! jure...
+
+--Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette exaltation
+d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par me faire peur. Aurais-tu
+entendu quoi que ce soit? que sais-tu?...
+
+--Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. Mais mes
+pressentiments, à moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles
+réalités... Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour.
+
+--Oui, chère adorée, tu as ce serment!...
+
+Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils échangèrent un
+dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s'éloigna dans la
+nuit.
+
+Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées
+et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle
+en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait
+entendu. Tout!...
+
+Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait
+intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son
+frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût
+voulu épargner les huguenots.
+
+La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle échafaudait, fut
+d'une clarté d'éclair: en sortant d'ici, le maréchal ira au Louvre et
+dénoncera son frère, Coligny, Condé, Navarre...
+
+Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...
+
+Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques
+secondes à peine contre l'horrible nécessité qui se présentait à
+elle: supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le
+dénonciateur possible.
+
+Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé.
+
+Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec
+elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui
+apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se
+vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé
+montant à l'échafaud.
+
+Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, décrocha rapidement
+un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l'arme
+meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son
+manche bien en main.
+
+Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des
+Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d'Albret: la lame cachée
+dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que,
+dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever le bras pour que ce
+bras se trouvât armé.
+
+Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri
+était enfermé et l'ouvrit de la main gauche.
+
+Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, elle avait résolu
+de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l'un en face de
+l'autre, causant bien tranquillement.
+
+--Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a pas écouté; et,
+tandis qu'il sera bien occupé à me le prouver, le moment sera propice...
+
+Le premier mot du maréchal de Damville fut:
+
+--Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout ce qui s'est dit
+ici.
+
+Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, hormis cela. Un geste
+d'effarement lui échappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le
+maréchal vit luire le poignard...
+
+Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant d'un pas, il dit
+tranquillement:
+
+--Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une cotte de mailles qui ne
+me quitte jamais et contre laquelle s'émousserait votre poignard.
+
+Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie qu'elle ferma. Elle
+s'appuya contre cette porte, et répondit:
+
+--Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va m'obliger à une lutte
+répugnante où je risque d'avoir le dessous, mais je suis forcée de vous
+tuer!
+
+Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle l'emmancha
+solidement dans sa main; et elle fixa sur le maréchal un regard
+intrépide.
+
+Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. Puis, ramenant les yeux
+autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaça de façon que la
+table demeurât entre Alice et lui.
+
+--Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte entre nous deux ne
+saurait être douteux.
+
+--Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou
+moi, il faut que l'un des deux meure ici.
+
+--Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter
+les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous
+désarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je
+l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous tuerai.
+
+Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait qu'il avait compris
+son désespoir.
+
+--Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, je vous
+déclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de
+faire tel usage qui me conviendra des secrets que j'ai surpris.
+
+Un tremblement agita la jeune femme.
+
+--Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, je me croirai engagé
+à un oubli absolu, et sur la foi de ma parole vous pourrez reprendre
+toute sécurité... Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?
+
+Elle secoua rudement la tête.
+
+--Je ne crois pas à votre parole, fit-elle.
+
+Henri pâlit légèrement.
+
+--Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! Écoutez, causons en
+amis. Je devine en vous un furieux désespoir d'amour. Vous avez été
+ma maîtresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous
+intéressant à peine aux questions de coeur. Or, vous voici changée. Pour
+que vous ayez vis-à-vis de moi l'attitude que vous avez, il faut que
+vous aimiez de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, vous
+supposez que je veux me servir de ce que j'ai entendu. Je vous déclare:
+vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le
+prince de Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte de
+Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet homme, Alice, c'est
+simplement à mes yeux l'homme qu'en ce moment vous aimez plus que votre
+vie, pour lequel vous voulez mourir!...
+
+Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche.
+
+--Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; car si par hasard je
+me trompais, ce que j'ai à vous dire n'aurait plus de signification.
+Alice, vous ai-je bien comprise?
+
+--Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme que vous dites que
+j'aime ainsi.
+
+--Bon. Nous allons donc nous entendre.
+
+Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.
+
+--C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je
+suis si patient, pourquoi je m'exerce à être éloquent, moi qui suivant
+mon tempérament devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? Pourquoi j'ai
+besoin de vous?
+
+Pour la première fois depuis le commencement de cet entretien une lueur
+humaine parut dans le regard fixe et farouche d'Alice. Le maréchal
+saisit cette lueur.
+
+--Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai davantage
+tout à l'heure. Aux questions que je viens de poser, je vais répondre
+moi-même. Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce?
+Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession
+de mépriser l'amour? C'est que j'aime, Alice! C'est que mon amour est
+aussi ardent, aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à moi,
+est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme que vous aimez vous
+aime, vous! Et la femme que j'aime me déteste, me méprise, me hait!
+
+Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente et si
+communicative qu'Alice en trembla. Lentement, elle décroisa ses bras qui
+retombèrent le long de ses hanches puissantes.
+
+Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.
+
+L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.
+
+Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de la douleur, eût souri
+de son triomphe. Mais Henri était sincère. Et c'était cette sincérité
+qui désarmait Alice.
+
+Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de l'amour et du désespoir
+d'Henri, elle comprit qu'elle pouvait traiter de gré à gré avec cet
+homme.
+
+Elle s'avança vers lui la main tendue.
+
+Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout entier à l'évocation
+de son amour dont il ne s'était jamais entretenu avec personne, il en
+venait à oublier le but de sa visite.
+
+--Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, et soyez
+persuadé que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon coeur.
+
+--Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.
+
+Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent avec une égale
+expression de pitié.
+
+Le maréchal, plus calme, continua:
+
+--Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue
+décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous eusse pas parlé de cet amour qui
+me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous
+demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une
+garantie pour moi. Je m'explique. Voici ce qui arrive. Je me suis emparé
+de la femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec sa fille dans
+mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, il faut que cette femme
+habite hors de chez moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne
+m'échappera pas. Je venais vous demander le service
+
+--De me constituer sa gardienne!
+
+--Oui, répondit violemment le maréchal.
+
+De nouveau, ils se mesurèrent du regard.
+
+--Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre amant, vous pouvez
+faire de moi l'homme le plus malheureux du royaume en prévenant le
+maréchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que
+Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l'ai accusée!
+
+Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, produisirent
+sur Alice une indicible impression.
+
+Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle odieux qu'on lui
+destinait, elle frémit d'horreur.
+
+--Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que j'aime la femme de mon
+frère! que j'aie réussi à les séparer! que je poursuive encore cette
+femme de ma passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, voici
+le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une gardienne prudente, insensible,
+incorruptible... ou sinon...
+
+--Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse.
+
+--En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, et je l'envoie à
+l'échafaud.
+
+--Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant peut-être à sa
+pensée de meurtre, pensée de suicide, il ajouta:
+
+--Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon otage. Je prends la
+vie de votre amant en garantie. Si vous ne consentez pas, c'est que vous
+n'aimez pas!
+
+Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent au ciel, sa bouche
+se crispa comme une imprécation.
+
+--Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, hideuse et
+sublime; ô mon Déodat, pour toi, je descendrai le dernier échelon de
+l'infamie!...
+
+Le maréchal s'inclina profondément devant elle.
+
+--Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, Je serai ici. Disposez
+tout pour vous assurer de vos prisonnières.
+
+Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche écumante,
+tomba à genoux et haleta.
+
+--Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever
+dans cet abîme de honte!...
+
+--Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable.
+
+Alice fit un bond terrible et se retourna.
+
+Panigarola était devant elle.
+
+--Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.
+
+Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait
+de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et
+noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le
+moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...
+
+
+XXV
+
+LE PÈRE ET LE FILS
+
+A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la Hache et
+reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, c'est-à-dire un peu avant neuf
+heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet
+homme, qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel il alla
+heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et,
+sans daigner s'arrêter, continua sa course.
+
+L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinière, qu'il
+contempla avec une sorte d'émotion, et où il parut un instant vouloir
+entrer. Mais, secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en
+murmurant:
+
+--Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!
+
+Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux
+minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'hôtel
+de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce
+judas, et une interrogation revêche en sortit. Alors l'homme répondit:
+
+--Dites simplement à M. le maréchal que l'homme qu'il a rencontré à
+l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l'entretenir.
+
+La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se montra et dit:
+
+--Vous venez des Ponts-de-Cé?
+
+--Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.
+
+--Alors, vous êtes Pardaillan.
+
+--J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. Et vous?
+
+--C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme à vous rendre raison
+d'un oubli, si cet oubli vous a choqué.
+
+--Choqué grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le
+moins du monde.
+
+--Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service,
+quand vous voudrez, M. de Pardaillan.
+
+--Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une
+querelle refroidie.
+
+--Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième officier.
+
+Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà
+dégainait:
+
+--Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse
+pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez
+entrer, car vous êtes attendu.
+
+Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma lourdement.
+
+--Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur de vous
+conduire à la chambre qui vous a été préparée.
+
+Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte
+d'Aspremont, se mit en route, accompagné de Pardaillan, avec lequel,
+selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n'eût
+pas été convenu entre eux.
+
+On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on parvint à une grande
+belle chambre.
+
+--Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper?
+
+--Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant à Paris.
+
+--Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une bonne nuit.
+
+--Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espère dormir
+d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n'est donc
+pas en son hôtel?
+
+--Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou
+demain et, dès qu'il arrivera, il sera prévenu.
+
+Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et Pardaillan entendit la
+porte de sa chambre se fermer à double tour.
+
+--Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!
+
+Il courut à la porte: elle était solide et la serrure eût défié toute
+tentative d'effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au
+deuxième étage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur
+sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au
+vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela:
+
+--Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, à
+présent: la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de
+Damville, là-bas, à l'auberge des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard!
+Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans
+le panneau... J'y suis; le maître a peur, il me veut faire occire par
+ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons
+voir!...
+
+Telle fut la première pensée de Pardaillan.
+
+Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait. Le
+maréchal lui avait positivement déclaré qu'il conspirait contre le roi
+de France: terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...
+
+--A moins, murmura-t-il, que cette conspiration
+n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je
+suis pris.
+
+Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins
+les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore
+emplit la chambre.
+
+Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand jour.
+
+--Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!
+
+A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s'ouvrit,
+et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé
+une plus mauvaise nuit que son prisonnier.
+
+--Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.
+
+--Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être venu.
+
+--Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. Pardonnez-moi cette
+précaution. J'ai voulu vous éviter une rencontre... désagréable.
+
+--Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur.
+
+--Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses,
+mon cher Pardaillan. La première, c'est que vous vous laissiez enfermer
+pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre...
+
+Pardaillan fit la grimace.
+
+--Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette
+chambre de toute la journée, et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de
+ma part!
+
+--J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez
+me demander deux choses...
+
+--Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; il n'est pas en
+sûreté ici, et je veux le transporter... dans une maison où il sera à
+l'abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter
+sur vous pour m'aider?
+
+--Monseigneur, du moment que j'ai consenti à entrer à votre service,
+j'étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur
+moi... Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit
+enlevé pendant le trajet.
+
+--Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que
+j'ai combiné. A onze heures, la voiture quittera l'hôtel...
+
+--Ah! le trésor sera dans une voiture?
+
+--Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête;
+et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l'épée d'une main, le
+pistolet dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait
+d'approcher...
+
+--C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition
+a-t-elle quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux
+Ponts-de-Cé?... En d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou
+bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os?
+
+--Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous déjà appris...
+
+--Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait
+attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en
+question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en
+baissant la voix.
+
+--Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même le maréchal, dont la
+physionomie s'éclaira aussitôt.
+
+--Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je
+redoublerais de précautions.
+
+--Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de
+ce que vous croyez... mais faites comme si réellement vous alliez
+escorter... une couronne.
+
+--Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!...
+
+Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda:
+
+--Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée parce qu'on craint
+que je n'apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel?
+
+--C'est exact! dit le maréchal.
+
+--Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la
+journée et, ce soir, je serai prêt.
+
+Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se
+dit:
+
+--Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici,
+pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la
+précaution de m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! ce
+n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache
+quelque chose... que je dois ignorer jusqu'à ce soir... et que je veux
+savoir tout de suite, moi!
+
+Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on ne l'avait pas
+enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans
+lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui
+descendait vers la cour.
+
+Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement rencontré.
+Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans
+l'autre sens et finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette
+porte donnait sur un petit escalier tournant.
+
+Content de cette première découverte, il rentra chez lui, à petits pas,
+médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre,
+bref, s'ennuya du mieux qu'il put.
+
+Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table, et couvrit
+cette table des éléments d'un déjeuner plantureux accompagné de flacons
+de réjouissante apparence.
+
+Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec
+un appétit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint
+quelques minutes après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents
+solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire.
+
+--Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.
+
+--Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de
+Monseigneur m'a remis.
+
+--Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! pensa Pardaillan.--Eh
+bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient
+ce sac?
+
+--Oui, mon officier: six cents écus.
+
+--Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents!
+
+--C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M.
+l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur l'officier.
+
+--Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir
+ce sac.
+
+--C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.
+
+--Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire
+à ma santé.
+
+--Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à terre. Je vous
+promets de boire demain vos écus.
+
+--Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?
+
+--J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l'officier toute
+la journée.
+
+--Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?...
+
+--Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans
+m'éloigner.
+
+--Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le
+routier. Mais j'y songe! fit-il tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre
+cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq écus.
+
+--Je les tiens.
+
+--Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement au cabaret du
+Veau-qui-tète, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte
+d'une dizaine de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste sera
+pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami!...
+
+Le laquais ne bougea pas.
+
+--Eh bien? fit Pardaillan.
+
+--J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur sont à la
+disposition de monsieur l'officier.
+
+Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas
+quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu'une idée subite le
+calma.
+
+Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une
+rasade qu'il offrit à son geôlier.
+
+--Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.
+
+--Didier, pour vous servir, mon officier.
+
+--Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te
+désaltérer au-dehors.
+
+Le laquais secoua la tête et répondit:
+
+--Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais un seul verre
+de vin de monsieur l'officier, je serais cassé aux gages, et peut-être
+quelque chose de pis encore.
+
+--Le truand! le misérable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit
+intérieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidèle et
+obéissant. Tu iras droit en paradis.
+
+En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre,
+pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte
+qu'il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant
+une main sur l'épaule:
+
+--Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? Tu vas rester là à
+m'ennuyer, à m'empêcher de dormir?
+
+--Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir.
+
+--Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc
+comme mon ombre?
+
+--Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à l'instant monsieur
+l'intendant.
+
+--Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?
+
+--Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout.
+
+--Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais le temps!
+
+En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son
+écharpe qu'il venait de dénouer; et, avant que le malheureux laquais
+eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le
+bâillonnait solidement.
+
+--Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort.
+
+Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste
+qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le
+silence forcé du suppliant.
+
+--Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé
+de tes agaçants--monsieur l'officier. Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu
+décidé à m'obéir?
+
+Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l'obéissance la plus
+fidèle.
+
+--Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et
+armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette... Tu vas
+revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du
+somptueux costume que tu portes si bien. C'est une lubie. Je veux voir
+quel air j'aurai en laquais de monsieur l'intendant de monseigneur.
+
+Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: car le
+pauvre homme, tout tremblant, n'y fût pas arrivé tout seul. En quelques
+minutes, le changement fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et
+Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais.
+
+--Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit Pardaillan.
+
+Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête,
+comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour.
+
+--Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler,
+et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te
+coupe les deux oreilles....
+
+Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le couloir.
+
+Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea
+à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il
+n'avait pas fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage à
+un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c'était l'écuyer qui
+accompagnait le maréchal pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé.
+
+Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant d'après, il
+était rejoint par l'homme:
+
+--Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura l'écuyer.
+
+--Dort! souffla laconiquement Pardaillan.
+
+L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit et
+referma la porte en disant à voix basse:
+
+--C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, viens me
+prévenir.
+
+Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer du maréchal poursuivit
+son chemin à pas étouffés, et descendit le grand escalier.
+
+--Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans le dos! Mais
+maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux.
+Allons! à la découverte!...
+
+Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre.
+
+--Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.
+
+Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l'étroit palier du
+premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d'entrer dans
+les appartements du maréchal.
+
+Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu'à
+travers cette porte un bruit de voix lui parvint.
+
+Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très nettement, il
+entendit prononcer son nom à diverses reprises.
+
+A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier,
+une chaise sans armoiries s'arrêtait devant l'hôtel de Mesmes; un homme
+en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel.
+
+Sans doute, c'était un personnage d'importance, car il fut introduit à
+l'instant même dans le cabinet du maréchal de Damville. Celui-ci,
+en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine
+émotion, en disant à voix basse:
+
+--Vous ici!... quelle imprudence!...
+
+--L'imprudence eût été plus grande encore si je m'étais rendu chez
+monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si
+grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis
+pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille sans éveiller
+de soupçons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prévenu
+aujourd'hui. Il y va de notre tête à tous...
+
+--Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l'air
+effaré de son visiteur, ne put s'empêcher de pâlir.
+
+Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la
+Bastille.
+
+--Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal.
+
+--Sommes-nous seuls?
+
+--Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, venez.
+
+Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui
+faisait suite à son cabinet.
+
+--Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l'hôtel par mon
+cabinet, ma salle d'armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle
+donne sur un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte.
+
+--Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous
+sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre
+secret.
+
+--Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal.
+
+--Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière
+réunion de l'auberge de la Devinière.
+
+--Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?
+
+--Pardaillan, dit Guitalens.
+
+--Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la
+cinquantaine, bien qu'il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec,
+la moustache grise et rude?
+
+--Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme.
+
+--En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a parlé!
+
+--Son fils? fit Guitalens sans comprendre.
+
+--Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que ce Pardaillan a
+surpris notre secret à l'auberge de la Devinière; un mot d'abord:
+êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot?
+
+--Oui; je le crois du moins.
+
+--En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais un moyen de m'emparer
+de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su?
+
+--Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en
+ma qualité de gouverneur de la Bastille; il m'a été amené; on m'a
+recommandé de le surveiller étroitement...
+
+--Mais alors, la question est des plus simples.
+
+--Comment cela?
+
+--Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille?
+
+Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser partir.
+
+Le maréchal se demanda un instant si Guitalens n'était pas devenu fou.
+
+--Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de
+précision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n'est
+peut-être pas aussi grand qu'il vous apparaît.
+
+--Le Ciel vous entende! fit Guitalens.
+
+Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était passée à la
+Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.
+
+--Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.
+
+--Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout prix nous attacher
+ce jeune homme. J'en fais mon affaire.
+
+--Vous le connaissez donc?
+
+--Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, et cela suffit; allez,
+mon cher Guitalens, et rassurez-vous; je me charge de prévenir le duc de
+Guise en cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: ce soir ou
+demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir.
+
+--Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; je commence à
+respirer; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez,
+ramenez-le-moi... vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes à la
+Bastille.
+
+--Soyez donc tranquille; demain, je vous amène le jeune Pardaillan pieds
+et poings liés, à moins toutefois qu'il n'y ait quelque chose de mieux à
+en faire...
+
+Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, mais un peu plus
+rassuré qu'il n'en était sorti.
+
+A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait dans sa chambre,
+reprenait son costume, obligeait Didier à remettre le sien sur son dos
+avec rapidité, et lui disait:
+
+--Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t'est arrivé;
+un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles à qui que ce
+soit. Choisis.
+
+--Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, trop heureux d'en être
+quitte à si bon compte.
+
+Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.
+
+--Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant que je
+suis réveillé, comme il t'en a donné l'ordre tout à l'heure dans le
+couloir...
+
+Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes allongées, remplit
+son verre comme s'il eût été occupé à boire, et attendit les événements.
+
+Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier tournant avait
+complètement modifié ses idées; car nos lecteurs ont compris que
+Pardaillan avait surpris la partie la plus intéressante de l'entretien
+qui venait d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la
+Bastille.
+
+Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que le maréchal tenait
+à lui cacher, il ne s'en soucia plus. Le danger que courait son fils
+l'absorba, et il se mit à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt
+le jeune cavalier.
+
+Sa conclusion fut ce qu'elle devait être:
+
+--Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me rendre à l'hôtellerie
+de la Devinière. Si quelqu'un veut s'opposer à ma sortie, ma foi, je
+tue! On s'expliquera ensuite.
+
+Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait bien dans le
+fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir de la chambre lorsque Damville
+parut.
+
+--Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon somme? Etes-vous
+dispos pour ce soir, maître Pardaillan?
+
+--Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. Peste! vous avez
+des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en
+soit, vous pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable de veiller
+trois jours et trois nuits.
+
+--Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout sera fini.
+
+--Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?
+
+--Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous semblera; mais, bien
+entendu, cette chambre demeure à votre disposition pendant toute la
+campagne projetée... A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune
+homme... votre fils...
+
+--Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.
+
+--Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion, un bon coup d'épée?
+
+--Lui? Il ne rêve que plaies et bosses!
+
+--Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. Où loge-t-il?
+
+--Vers la montagne Sainte-Geneviève.
+
+--Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?
+
+--Comme sur moi-même.
+
+Le maréchal sortit.
+
+--Voilà qui change les choses, murmura le vieux routier en dégrafant
+son épée; puisqu'il compte que je lui amènerai mon fils demain, il
+n'entreprendra rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai
+libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, et nous verrons.
+D'ici là, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons!
+
+Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit tout de bon
+jusqu'à l'heure du souper.
+
+A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières dispositions.
+
+Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée pour tout dire,
+connut seul la retraite où Jeanne de Piennes et sa fille devaient être
+transportées. Il fut expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue
+de la Hache et de surveiller les abords de la maison à la porte verte.
+
+Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture jusqu'à l'entrée de
+la rue de la Hache. Là, il devait mettre pied à terre, tandis que le
+maréchal, conduisant les chevaux par la bride, amènerait la voiture à
+l'entrée de la maison.
+
+Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde et s'arrêter à
+l'endroit même où s'arrêterait d'Aspremont.
+
+De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient les seuls à savoir en
+quel endroit précis la voiture s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait
+même toujours ce que cette voiture avait contenu.
+
+A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta chez Pardaillan
+et lui dit:
+
+--Quand il vous plaira, monsieur...
+
+Les deux hommes descendirent ensemble.
+
+Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête à démarrer. Sans
+doute la personne qu'elle devait transporter y était déjà installée, car
+les mantelets étaient soigneusement rabattus et fermés à clef...
+
+D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri, à cheval, fît une
+dernière recommandation à Pardaillan.
+
+--Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière la voiture et, si
+quelqu'un veut approcher, n'hésitez pas... vous m'avez compris?
+
+Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue qu'il tenait sous son
+manteau.
+
+Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard.
+
+Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel s'ouvrit; Henri
+prît la tête; la voiture suivit; Pardaillan se mit en marche, scrutant
+l'obscurité profonde de ses yeux perçants.
+
+--Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement pas aux abords
+de l'hôtel.
+
+A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. Un coup de feu retentit
+soudain et jeta un éclair dans la nuit.
+
+--En avant! hurla le maréchal.
+
+D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, enfonça ses éperons
+dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s'ébranla au galop.
+
+--Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque et altérée. Arrêtez!
+arrêtez!
+
+La voiture et le maréchal fuyaient.
+
+A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le véhicule se fût-il
+lancé au galop, à peine ces quelques cris eurent-ils été jetés dans
+le silence, que Pardaillan aperçut une ombre qui courait derrière la
+voiture.
+
+--Voilà le moment d'agir! songea-t-il.
+
+Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il se lança en avant, à
+la poursuite de l'inconnu qui lui-même galopait éperdument, cherchant à
+rattraper le maréchal.
+
+Cette course furieuse dura une minute.
+
+Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup
+de pointe furieux.
+
+Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière lui.
+
+Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui
+évita le coup terrible que lui destinait son agresseur. Pardaillan
+profita de ce mouvement de l'inconnu pour se placer entre la voiture et
+lui. Il lui barrait ainsi le chemin.
+
+L'inconnu se rua en avant, la tête haute.
+
+A l'instant même, les deux fers se croisèrent...
+
+Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent silencieux,
+chacun d'eux ayant reconnu en l'autre un escrimeur de force supérieure.
+L'obscurité était profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient.
+
+Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, son but étant
+simplement d'arrêter l'inconnu assez longtemps pour qu'il ne pût
+rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu,
+au contraire, voulait absolument passer et passer vite.
+
+Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire et, au jugé, se
+fendit à fond dans un coup droit et violent.
+
+On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui
+se déchire: le coup était paré.
+
+L'inconnu se jeta en avant tête baissée:
+
+--Par Pilate! gronda-t-il.
+
+--Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.
+
+Les deux jurons retentirent simultanément.
+
+Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées se baissèrent
+ensemble, et que ce double cri se fit entendre:
+
+--Mon père! s'écria l'inconnu.
+
+--Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.
+
+Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prêtant
+l'oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pût lui indiquer de
+quel côté s'était dirigé Damville.
+
+Mais il n'entendit plus rien!...
+
+--Perdues! murmura-t-il avec accablement.
+
+Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché ce qu'il pourrait
+bien dire à son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et
+devinait instinctivement que le chevalier était en droit de lui faire
+des reproches.
+
+Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée et, le poing sur
+la hanche, commença l'attaque:
+
+--Après une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment
+vous retrouve-je? Désobéissant pleinement à mes conseils que vous aviez
+juré de suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des ordres!
+Je vous avais commandé de vous défier des hommes, des femmes et de
+vous-même! Et vous voici, faisant le chevalier errant. Triste métier,
+mon fils.
+
+--Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée que le vieux routier
+en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel désespoir.
+Nous sommes dans deux camps ennemis...
+
+--Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec nous? Ce sera tout
+profit. Cent mille livres vous sont assurées, et peut-être une compagnie
+vous sera-t-elle...
+
+--Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah! mon père, ne
+devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous
+entendre parler ainsi!... Adieu, mon père...
+
+--Vous me quittez!
+
+--N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le jeune homme tout
+frémissant. Songez, mon père, songez qu'il a pu arriver, cette nuit, un
+événement funeste: j'ai tiré l'épée contre vous!
+
+Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités. Le vieux
+Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une borne cavalière.
+
+--Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? Nous sommes
+ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que je vais faire dans la vie,
+moi?... Que va devenir cette pauvre vieille carcasse?... Je vivais...
+l'espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine
+redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux au dernier moment... que
+sais-je? et tout s'effondre?...
+
+Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées du routier et
+allèrent perler au bout de ses moustaches grises.
+
+Au même instant, il se sentit saisir par les deux mains et il eut un
+cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se
+penchait vers lui et qui lui disait:
+
+--Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...
+
+--Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux Pardaillan, commençons
+par nous embrasser!
+
+Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante chez l'un,
+avec une joie mêlée de douleur chez l'autre.
+
+--Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si fait, j'y vois tout
+de même, moi, je suis comme les chats... Mordieu! mais tu n'es plus le
+même! Te voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!... Et ton
+poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y frotter encore, moi qui
+connais le fin du fin de l'escrime! Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron?
+Comme tu as poussé ton--Par Pilate! je me suis dit tout de suite:--Ça,
+c'est mon propre sang qui crie! Allons, viens!
+
+--Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez moi.
+
+--Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je parie?
+
+--Mais oui, mon père.
+
+--Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en ce moment? Un
+coupe-gorge, un traquenard...
+
+--Ainsi, vous croyez?...
+
+--Je crois que tu dois commencer par tourner le dos à la Devinière. Je
+connais un certain Guitalens qui enrage après toi et qui serait charmé
+de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens...
+
+Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.
+
+Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient au
+Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les confins de la
+Truanderie, ruelle Montorgueil.
+
+Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, ils s'installaient
+devant un souper improvisé, et le vieux Pardaillan s'écria joyeusement:
+
+--Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon départ de Paris! Et
+d'abord, que faisais-tu à guetter cette voiture? Tu savais donc qu'elle
+allait sortir, et l'heure?
+
+--Oui, répondit le chevalier.
+
+--Et ce qu'elle contenait?
+
+--Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus sombre.
+
+--Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais la voiture sans
+savoir ce qu'elle emportait!
+
+--Donc, mon père, commença le chevalier, vous saurez que maître
+Landry Grégoire, le patron de la Devinière, jouit d'une réputation
+extraordinaire pour un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je
+m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à l'hôtel de Mesmes.
+En conséquence, je me harnache en guerre, et me voilà parti. Dans la
+rue, je rejoins Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père?
+
+--La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!
+
+--Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une bonne personne, dont le
+coeur s'émeut facilement, Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en
+la saluant d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai pas
+l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui demande jusqu'où elle
+va. Et elle me répond que, comme toutes les semaines, elle va porter des
+pâtés chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et, enfin,
+chez le maréchal de Damville. Je crois, mon père, que, de ma vie, je
+n'ai éprouvé pareille émotion.
+
+--Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.
+
+--Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui dis que je l'ai
+rejointe justement dans l'intention de lui tenir compagnie. Nous passons
+à l'hôtel de Guise, puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à
+l'hôtel de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin a une
+porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette pour se rendre
+directement aux offices de bouche, qui sont sur les derrières de
+l'hôtel. Au moment où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre
+avec elle.
+
+--Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous?
+
+--Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à l'office. Vous direz que je
+suis votre cousin, votre frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux
+entrer.
+
+--Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le sait, vous nous ferez
+perdre la pratique du maréchal, acheva Huguette. Mais, comme je n'avais
+nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me laissa entrer avec
+elle. Nous pénétrons dans une sorte de vestibule. A gauche, s'ouvrent
+les cuisines, à droite, l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige
+à droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous attends ici!» lui
+dis-je. Un peu tremblante et désolée, elle entre, et moi, marchant droit
+à la porte du fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme.
+Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. J'en profite pour
+me glisser dans l'office.
+
+--Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, mon fils! Et qu'est-il
+arrivé, dis-moi vite!
+
+--Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai vu une servante
+escorter dame Huguette dans le jardin, où elles m'ont cherché toutes
+deux; et que, de guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le
+temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de constater qu'elle
+était toute jeune...
+
+Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de Mesmes!
+
+--Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il que j'attendis
+Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je la pris tout simplement dans
+mes bras, et que mon baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait
+pousser. Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la pauvre
+Jeannette était persuadée que j'étais amoureux fou d'elle; j'appris en
+même temps qu'elle devait se marier, pour plaire à M. l'intendant....
+Elle devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier chez le
+maréchal de Damville. J'ai appris que l'intendant s'appelle Gilles, et
+le neveu Gillot. J'appris que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot,
+et qu'elle détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de plus
+douées confidences, lorsque, tout à coup, on marche dans le vestibule.
+Jeannette ouvre une armoire, et me pousse dedans, à l'instant où la
+porte s'ouvrait.
+
+--Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont rien dit ce
+matin? Les prisonnières! J'en fus presque défaillant dans mon armoire.
+
+Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son front moite de
+sueur, puis continua:
+
+--Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, répondit
+Jeannette. Pas plus ce matin que les autres jours, d'ailleurs. Ces dames
+sont bien tristes...
+
+--J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé mot à personne de
+la présence de ces étrangères dans l'hôtel, à personne, pas même à mon
+neveu!
+
+--Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée, qu'il n'y a pas de danger que
+j'en parle.
+
+--Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une bonne dot si tu es bien
+sage, si tu obéis... Demain, elles ne seront plus ici. Monseigneur les
+rend à la liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes du
+maréchal. Il voulait faire épouser à la plus jeune un beau parti dont la
+donzelle ne veut pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider. Mais
+puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la mère, ma foi, il y
+renonce. Et il les renvoie... tout cela, entre nous, tu comprends?
+
+--Soyez donc tranquille, monsieur.
+
+--Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à bout de patience.
+Allons, au revoir. Jeannette, tu es une fille intelligente, et tu
+épouseras Gillot.
+
+--Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan père. Cette
+Jeannette m'a l'air d'une gaillarde bien trop futée pour épouser ce
+dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? Et
+quelles étaient ces parentes?...
+
+--Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. A peine eus-je
+compris que l'intendant du diable s'était éloigné que je sortis de mon
+armoire.
+
+--Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.
+
+--Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.
+
+--Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu
+que je m'en aille?
+
+--Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu vient me faire sa
+cour. Allez-vous-en, je vous en supplie. S'il vous voyait, toute la
+maison accourrait à ses cris.
+
+--Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu vas me conduire...
+
+--Où donc?
+
+--Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...
+
+--Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria d'abord Jeannette. Mais,
+petit à petit, je réussis à la convaincre et elle finit par se rendre
+à ce que je lui demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire
+chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. Je flairais une
+feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir,
+lorsqu'elle termina en rougissant quelque peu:
+
+--D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, où je vais vous
+conduire, et où je vous apporterai à manger.
+
+Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me dit de la
+suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une
+porte et pénètre dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue à
+la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, apparaît quelqu'un...
+
+--Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.
+
+--Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué dans le couloir, à
+droite, un renfoncement que je venais de dépasser de deux ou trois
+pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette
+s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, je rétrograde
+jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne la tête et voit mon opération.
+Elle se met à causer à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps,
+j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des caves! Je repousse
+doucement la porte et j'écoute.
+
+--Et où vas-tu comme ça, Gillot?
+
+--D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.
+
+--Ensuite? reprend la fille.
+
+--Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné l'ordre de préparer
+pour ce soir la grande chaise à mantelets, avec deux bons chevaux, le
+tout bien attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise n'a pas
+servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures à la
+mettre en état, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train.
+
+--Mais la porte est fermée!
+
+--Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.
+
+--Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu as bien le temps.
+
+--Non pas, peste!
+
+--Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette effrayée, qui
+se cache le visage dans ses deux mains. J'avais commencé à descendre à
+reculons. A mesure que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin,
+me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans l'espoir que
+Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter, tandis qu'il
+cherchera son vin. Mais voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il
+m'aperçoit et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui revient,
+et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l'avais déjà saisi à
+la gorge. Il était temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de
+l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence de l'officier
+des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait la porte à clef!...
+Jeannette s'était sauvée sans doute...
+
+--Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ainsi, te voilà enfermé
+dans la cave!... Je me demande comment tu vas faire, par exemple!
+
+--Mais, monsieur, puisque me voici près de vous c'est que j'en suis
+sorti! La porte était bel et bien fermée à triple tour. Moi, je tenais
+toujours mon Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout à coup,
+je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, du rouge, au violet. Alors
+je desserre. Il se jette à mes pieds en disant:
+
+--Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dénoncerai
+pas!
+
+--Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.
+
+--Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu garde de le
+détromper: mais, pour plus de sûreté, je l'ai aussitôt bâillonné.
+
+--Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?
+
+--Mais il pouvait être onze heures du matin, monsieur.
+
+--Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!
+
+--Je ne vous comprends pas, mon père.
+
+--Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. Tu en étais au moment
+où tu bâillonnes Gillot...
+
+--Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se passe, puis deux!
+Pour comble, le flambeau consumé jette ses dernières lueurs et s'éteint.
+Me voilà dans une profonde obscurité, assis sur les marches de
+l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant que quelque
+officier de cave vienne chercher du vin pour me frayer un passage
+au-dehors, le pistolet d'une main, le poignard de l'autre. Mais les
+heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant à ce qu'avait dit
+Gillot à Jeannette, songeant à cette voiture qui devait être prête pour
+onze heures, je me demande avec angoisse si les prisonnières vont être
+enlevées sans que je sache où on les conduit, sans que je puisse rien
+faire pour les délivrer!...
+
+--J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, enfin, tu as pu ouvrir
+la porte?
+
+--Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.
+
+--Bonne petite Jeannette!
+
+--Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour une minute.
+Sauvez-vous!
+
+--Quelle heure est-il? lui demandais-je tout enfiévré.
+
+--Un peu plus de dix heures.
+
+Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze heures!
+
+J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.
+
+Vous reviendrez? me demanda-t-elle.
+
+--Certes! Comment pourrais-je t'oublier!
+
+--Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant son fiancé.
+
+--Gillot? Il dort!...
+
+Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le jardin. Je le
+traverse en quelques bonds. Je trouve la porte fermée. Je saute
+par-dessus le mur. Je fais le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop
+tard pour aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait,
+je me décide à attendre seul la voiture... Au bout d'une demi-heure, je
+vois la grande porte de l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de
+la première ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque qu'elle est
+escortée par un seul cavalier qui marche en avant. Mon plan est aussitôt
+fait; abattre le postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le
+cavalier, l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, puis
+défoncer les mantelets de la voiture et délivrer les prisonnières... Je
+fais feu sur le postillon... Vous savez le reste, mon père!...
+
+--Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé de me raconter
+tout ce que tu as fait depuis mon départ, et ceci n'est qu'une journée.
+
+--Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance de cette
+journée vous indique l'importance du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte
+que coûte dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée à la
+vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je les délivre, ou j'y
+mourrai!... Une question tout d'abord, à laquelle je vous supplie de
+répondre...
+
+--Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.
+
+--Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous escortiez la voiture,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout ce qui tenterait d'en
+approcher.
+
+--Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la voiture!...
+
+--Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, n'est-ce pas?
+
+--Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec une douleur concentrée.
+
+--Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où va le damné
+maréchal, tu peux me dire, toi, quelles sont ces prisonnières qu'on
+enlève avec tant de mystère.
+
+--Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour de votre départ.
+Rappelez-vous cette femme dont vous avez jadis enlevé la fille...
+
+Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.
+
+--Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... ou mieux,
+Loïse de Montmorency...
+
+--Tu l'aimes!...
+
+--Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je veux la délivrer! Et
+c'est elle qui se trouve dans cette voiture! Elle et sa mère!...
+
+--Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends les précautions prises
+hier et aujourd'hui contre moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu
+as entrepris, je l'eusse entrepris, moi!
+
+--Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je vous retrouve au
+service du maréchal? Depuis quand êtes-vous dans son hôtel?
+
+--Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé à vue. Seulement,
+le maréchal m'avait dît qu'à partir de minuit je serais libre. Je me
+proposais de te rejoindre à cette heure-là.
+
+Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de sa rencontre avec
+Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui en était résulté. Le chevalier, à son
+tour, compléta son récit en racontant les principaux événements de sa
+vie depuis le départ de son père.
+
+Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à l'hôtel de Mesmes
+et qu'il servirait le maréchal avec fidélité en ce qui concernait son
+plan de campagne politique.
+
+C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce qu'étaient devenues
+Jeanne de Piennes et sa fille.
+
+--Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui doit être instruit
+de cela. C'est celui qui conduisait: un certain vicomte d'Aspremont. Et,
+celui-là, je le forcerai à parler.
+
+--Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency de ce qui vient de
+se passer. Et je vous attendrai ensuite à la Devinière... songez avec
+quelle impatience!
+
+--A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner à la Bastille!
+
+--C'est vrai, je n'y songeais plus.
+
+--Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis longtemps, avec la
+maîtresse du Marteau-qui-cogne.
+
+--Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.
+
+--J'irai, mon fils!
+
+
+XXVI
+
+AU LOUVRE
+
+Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant matelas qui se
+trouvait dans un galetas dénommé «la chambre des princes».
+
+Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur pied.
+
+Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et trouva le maréchal qui
+l'attendait avec une sombre impatience.
+
+Cette journée et cette nuit, François les avait passées à agiter des
+pensées confuses et contradictoires.
+
+Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la
+ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il
+arrêtait son esprit avec une sorte de charme effaré sur cet événement
+qui, par moments, lui semblait chimérique; il avait une fille de
+dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré l'existence! Alors, il
+souriait, et, presque aussitôt, ses yeux s'emplissaient de larmes.
+D'autres fois, il songeait à cette mère admirable, à Jeanne, dont il
+avait reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à Margency; et
+alors, il comprenait qu'il n'avait cessé de l'aimer...
+
+Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien qu'il fît des
+efforts pour écarter la question, elle revenait implacable: il était
+marié à Diane de France.
+
+Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; mais son regard
+ardent parla pour lui...
+
+Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme qui souffrait. Il lut
+dans ses yeux toute l'angoisse de l'attente.
+
+--Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... elles étaient bien à
+l'hôtel de Mesmes.
+
+--Elles étaient! fit le maréchal sourdement.
+
+--Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, il y a dans
+tout cela une fatalité inconcevable. J'ai failli les délivrer... un coup
+de pistolet tiré à faux, un bras qui tremble...
+
+--Vous vous êtes donc battu? s'écria François.
+
+--Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.
+
+--Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant de gratitude que je
+ne sais comment vous exprimer mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en
+serrant les poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre elle. Et
+cet homme est de ma famille, de mon sang!... Voyons, racontez-moi ce que
+vous savez!...
+
+Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait à son père. Mais il
+omit de citer le vieux Pardaillan. Tel quel, ce récit n'en frappa pas
+moins le maréchal d'une sorte d'admiration.
+
+--Vous avez fait cela! s'écria-t-il.
+
+--Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; cela n'a
+d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre que le maréchal de Damville
+était le ravisseur. Quant à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je
+saurai peut-être avant peu...
+
+François saisit violemment la main de Pardaillan.
+
+--Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut que je le sache à
+l'instant! Êtes-vous homme à répéter ce que vous m'avez raconté,
+même s'il peut en résulter quelque danger pour vous, même devant mon
+frère?...
+
+--Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de glace.
+
+--En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?
+
+--A l'instant même, fit le chevalier.
+
+--C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre. Que le roi
+fasse justice. Et si le roi se dérobe...
+
+--Eh bien? fit le chevalier haletant.
+
+--Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre, si le jugement des
+hommes me fait défaut, j'en appellerai au jugement de Dieu. [2]
+
+[Note 2: C'est le vieux nom du duel.]
+
+Le maréchal s'élança vers son appartement.
+
+--Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... C'est-à-dire chez la
+reine Catherine! la digne femme qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui
+va s'empresser de me faire saisir!
+
+Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.
+
+Il fit signe au chevalier de le suivre.
+
+Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et Pardaillan y prirent
+place, avec quatre pages.
+
+Pendant le chemin, François de Montmorency et Pardaillan ne se parlèrent
+pas.
+
+On arriva au Louvre.
+
+Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire que Charles
+IX avait admis ses courtisans à son grand lever. Le jeune roi paraissait
+de bonne humeur; il venait d'entraîner tout son monde pour visiter
+un nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous de ses
+appartements.
+
+C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, mais en somme
+plutôt petite, relativement aux immenses salles du Louvre; Charles IX
+prétendait en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre de
+ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept à huit
+pieds. Il n'y avait pas de quai ou port à cet endroit; la Seine coulait,
+libre et capricieuse, creusant des sinuosités, des baies minuscules dans
+le sable.
+
+Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où une quinzaine de
+personnes étaient rassemblées, le roi Charles IX, tenant à la main une
+arquebuse que venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, jetait
+de longs regards enivrés sur le paysage qu'il avait sous les yeux.
+
+Et comme son imagination était émue par ce spectacle, l'émotion se
+transmit au coeur, et il murmura doucement:
+
+--Marie!...
+
+--Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse permet de viser
+avec une justesse extraordinaire.
+
+--Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son rêve, tressaillit et se
+mit à examiner l'arme.
+
+Un valet s'arrêta à deux pas du roi.
+
+----Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.
+
+--Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui sollicite l'honneur
+d'être introduit auprès de Votre Majesté.
+
+--Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il n'eût pu en croire ses
+oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il
+veut cesser de bouder. Qu'il entre!
+
+Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil de bois d'ébène
+sculpté richement. Et tous les assistants debout se rangèrent à droite
+et à gauche du fauteuil.
+
+Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les quatre pages du
+maréchal entrèrent par deux, le poing sur la hanche, et se placèrent
+deux à droite deux à gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis
+le maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.
+
+François de Montmorency s'arrêta à trois pas du fauteuil et s'inclina
+profondément. Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adressât
+la parole.
+
+Charles IX contempla un instant en silence la noble tête du maréchal,
+campé dans une attitude de force et de dignité.
+
+Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard dédaigneux et
+presque haineux.
+
+--Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin Charles IX. Depuis
+si longtemps que vous avez déserté la cour de France, on pouvait
+craindre que vous ne fussiez mort. Je vous vois heureusement bien
+vivant.
+
+Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles
+IX ajouta d'un ton plus sérieux;
+
+--L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous revenez enfin.
+Encore une fois, soyez le bienvenu.
+
+--Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majesté de
+m'accorder audience.
+
+--Vous l'avez... Parlez.
+
+--Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.
+
+--Eh bien, soit...
+
+A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les courtisans, y compris
+le duc d'Anjou, frère de Charles IX, s'inclinèrent ensemble et battirent
+en retraite vers la porte.
+
+--Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le roi en désignant
+Pardaillan.
+
+Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En entrant
+dans le cabinet, les yeux de Pardaillan s'étaient tout d'abord portés
+sur Quélus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait
+sourire par moments, c'est-à-dire avec cette impertinence glaciale qui
+lui était particulière. Sans doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert
+le reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager d'un air fort
+insolent.
+
+Montmorency se hâta de répondre:
+
+--Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un témoin de ce que je
+vais dire. Je sollicite pour lui le même honneur que pour moi...
+
+Charles IX fit un signe de tête approbatif.
+
+--Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. Puisque je vois
+Votre Majesté si bien disposée à mon égard, j'oserai la supplier de
+donner des ordres pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au
+Louvre toute affaire cessante.
+
+--Mais c'est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre
+présence?
+
+--Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et comme le roi de
+France est le père de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil
+se tienne en présence du père.
+
+Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait les deux frères.
+Mais, cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment
+qu'il allait connaître ces causes que les deux maréchaux avaient tenues
+si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc avec un marteau
+d'argent, et, son valet de chambre s'étant montré à l'instant, il
+demanda Cosseins, son capitaine des gardes.
+
+--Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à M. de Cosseins pour
+trois jours, dit le valet de chambre.
+
+--C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes de Mme la reine mère
+est là, faites-le venir!
+
+Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet.
+
+Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, en apercevant le
+chevalier de Pardaillan qu'il avait arrêté lui-même et bel et bien
+conduit à la Bastille, s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.
+
+Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse
+accrochée à la muraille; puis, comme Nancey continuait à le considérer,
+hypnotisé, le chevalier se décida a lui faire des yeux, du sourire et de
+la main, un petit signe amical, presque protecteur.
+
+--Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que vous arrive-t-il,
+Nancey?
+
+--Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, je viens
+d'avoir un éblouissement, un étourdissement...
+
+--C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à l'hôtel de Mesmes
+et dites à M. de Damville que je veux lui parler.
+
+Le capitaine se courba en deux et sortit.
+
+--Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, je dois dire
+à Votre Majesté que je suis venu demander justice et que, devant elle,
+j'accuserai le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime de
+rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine que j'en
+appelle! C'est encore à votre honneur! Les terribles choses que j'ai à
+raconter doivent demeurer secrètes, sire!
+
+--Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le voulez, nous serons
+donc l'arbitre de cette affaire.
+
+--Votre Majesté me comble. Mais, en raison même de la gravité des
+accusations que je prétends porter contre mon propre frère, ne
+convient-il pas qu'il soit présent avant que je n'entre dans le détail?
+Il s'agit de deux femmes...
+
+--C'est juste, maréchal, c'est juste.
+
+--Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et près d'une
+demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:
+
+--Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui sont ces deux femmes?
+
+--Oui, sire: deux humbles ouvrières.
+
+--Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.
+
+--Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur
+assurait leur pauvre existence.
+
+--Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis occupé moi-même des
+broderies d'armoiries, et je crois connaître les cinq ou six ouvrières
+qui, dans Paris, sont capables de mener à bien ce genre de travaux.
+
+--Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.
+
+--Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. En face d'une auberge?
+
+--L'auberge de la Devinière, sire!
+
+--C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre.
+Je la connais! c'est à coup sûr la plus habile brodeuse d'armoiries et
+devises qui soit dans Paris.
+
+Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scène où il
+avait offert à Marie Touchet la tapisserie exécutée par la brodeuse de
+la rue Saint-Denis et portant la devise:--Je charme tout.
+
+François de Montmorency, violemment ému, était devenu très pâle. Et,
+lorsque Charles IX, pensif, ajouta:--On l'appelait la Dame en noir...,
+le maréchal éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une voix rauque
+de désespoir, il répondit:
+
+--La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son nom, sa fortune,
+sa situation! Parce qu'un maudit et un criminel par aveuglement l'ont
+condamnée! Le maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est moi!...
+La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de
+Margency! Elle s'est appelée duchesse de Montmorency!...
+
+Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, étonné, hésitant. Il
+connaissait de Jeanne de Piennes ce que l'on en savait couramment:
+à-savoir que, mariée secrètement à François de Montmorency, elle avait
+été répudiée, grâce à l'insistance du connétable auprès du roi Henri II,
+et grâce à l'insistance du roi Henri II auprès de la cour de Rome.
+
+Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, devenue l'épouse
+de François, avait toujours vécu séparée du maréchal, et il se vit en
+présence d'un redoutable problème de coeur et de famille.
+
+Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se
+passait dans l'âme de Charles IX.
+
+--Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce moment d'aucun
+mariage à défaire ou à refaire. C'est à votre seule justice que je
+suis venu faire appel justice pour deux malheureuses qui, après tant
+d'infortune, ont été arrachées au peu de bonheur qui leur restait! C'est
+un ravisseur que je viens accuser ici... et le ravisseur, le voilà!
+
+François de Montmorency tendit violemment son poing fermé vers la porte
+qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à Damville.
+
+Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...
+
+--Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique qu'il avait dans ses
+fortes émotions, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, me voici aux
+ordres de Votre Majesté.
+
+Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme effacé dans un angle.
+
+De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.
+
+Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non seulement pour empêcher
+François de l'accuser, mais encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer
+à la Bastille, peut-être à l'échafaud!...
+
+C'était simple et effroyable:
+
+Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il avait juré de ne
+pas révéler, il allait le dénoncer!...
+
+Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Condé, Coligny
+étaient à Paris, et que François de Montmorency les avait vus, et qu'ils
+avaient conspiré l'enlèvement du roi!
+
+--Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait venir sur la demande
+expresse de votre frère. Écoutez donc, s'il vous plaît, ce que M. le
+maréchal de Montmorency veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez,
+maréchal.
+
+--Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander à M. de
+Damville ce qu'il a fait de Jeanne de Piennes, et de Loïse, sa fille, ma
+fille...
+
+Il y eut une seconde de silence funèbre.
+
+Le maréchal ajouta:
+
+--Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager à ne plus
+poursuivre ces nobles et infortunées créatures, je le tiens quitte du
+reste.
+
+--Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.
+
+Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, regard rouge,
+aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:
+
+--Sire, pour que je réponde dignement, plaise à Votre Majesté de
+demander à M. le maréchal s'il n'a pas été dans un hôtel de la rue de
+Béthisy? quelles personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?
+
+François devint pâle comme un mort.
+
+--Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi ne l'entendit pas.
+
+--Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, je vais répondre pour
+lui!...
+
+--Un instant, monseigneur! fit soudain une voix calme.
+
+Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, se plaçant ainsi
+entre les deux frères. Et, avant qu'on eût songé à lui imposer silence,
+avant qu'Henri fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention
+de cet inconnu, le chevalier poursuivit:
+
+--Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, appelé comme témoin, je
+dois parler. Et je me permets de dire à Mgr le maréchal de Damville que
+la réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi que ce soit Sa
+Majesté...
+
+--Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, vous qui osez parler
+devant le roi sans qu'on vous interroge!
+
+--Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, c'est qu'il est
+complètement inutile de parier de la rue de Béthisy si nous ne parlons
+pas d'abord de la rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de
+l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y réunissent!...
+
+A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les
+épaules, courbait les reins, comme si chaque parole fût jeté sur lui
+quelque poids énorme.
+
+--Que signifie cela? s'écria Charles IX.
+
+--Simplement que la question de Mgr de Damville était oiseuse et n'a
+rien à voir dans l'affaire qui nous rassemble.
+
+--Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai que votre question
+soit inutile à l'affaire qui vous réunit en notre présence, vous et
+votre frère?
+
+Henri poussa un soupir et répondit:
+
+--C'est vrai, sire!...
+
+François adressa au chevalier un regard d'une éloquente gratitude.
+
+Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, ses soupçons,
+peut-être! Charles fronça le sourcil. Son front d'ivoire jauni se
+plissa.
+
+--Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans une intention
+quelconque que vous avez ainsi parlé. Vous avez parlé de la rue de
+Béthisy... De quel hôtel s'agit-il? Parlez!...
+
+Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, rendez-vous
+naturel des huguenots.
+
+Henri comprit que de sa promptitude dépendait maintenant sa vie... S'il
+ne trouvait pas une prompte réponse, son frère était perdu; mais le
+damné inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait la scène
+de la Devinière!...
+
+--Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse de Guise...
+C'est une histoire de femmes.
+
+--Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.
+
+--Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à raconter pour moi,
+un ami du duc de Guise.
+
+Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un
+redoutable compétiteur. Il connaissait d'ailleurs la conduite de sa
+femme qui, pour le quart d'heure était au mieux avec le comte de
+Saint-Mégrin.
+
+--Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. Mais que vient faire
+en tout ceci l'auberge de la Devinière?
+
+Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: «Vous nous sauvez, je
+vous sauve!» et répondit:
+
+--Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre Majesté que
+l'auberge de la Devinière est un lieu où se réunissent des poètes pour
+causer de poésie... des dames, de grandes dames y viennent aussi causer
+de poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte pourpoint
+de satin mauve, manteau de soie violette, haut de chausses à rubans...
+
+C'était le portrait de Saint-Mégrin.
+
+Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents:
+
+--Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que ce cher Guise ait
+entendu...
+
+Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la sueur qui inondait
+son front et reprit:
+
+--Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis venu, confiant dans
+sa justice, réclamer la liberté de deux malheureuses femmes qu'on
+détient malgré elles.
+
+--Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre cause.
+
+--Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse de Piennes, et sa
+fille Loïse ont été ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence;
+elles sont détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville ici
+présent qui est le ravisseur.
+
+--Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?
+
+--Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est
+question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il
+s'agit. C'est donc à moi de réclamer justice.
+
+--Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait repris toute sa
+fermeté, la démarche que j'ai tentée auprès de Votre Majesté serait
+inqualifiable si je n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le
+chevalier de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et une partie de
+la soirée, jusqu'à onze heures, caché dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre
+Majesté l'y autorise, le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et
+entendu.
+
+--Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.
+
+Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grâce un peu raide
+et hautaine.
+
+Damville ne put s'empêcher de frémir.
+
+--Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...
+
+--Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions,
+voulez-vous me permettre de demander à Mgr de Damville par quel bout il
+veut que je commence mon récit?
+
+--Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.
+
+--A votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c'est-à-dire
+par la voiture qui sort mystérieusement; par le commencement,
+c'est-à-dire par les facéties de votre intendant Gille; ou enfin, même,
+par le milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il s'agit de
+toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le
+chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rôle
+quelqu'un qui venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.
+
+A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier
+connaissait l'entretien qu'il avait eu avec Guitalens, Damville
+chancela, livide, hagard. Et il balbutia:
+
+--Commencez par où vous voudrez, monsieur!
+
+--La victoire est à nous! pensa Pardaillan.
+
+Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait de faire usage, il
+obtiendrait tous les aveux qu'il voulait, il ouvrait déjà la bouche pour
+commencer son récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. Les
+paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixés sur
+la personne qui venait d'apparaître.
+
+--Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. Comment! c'est
+vous, madame?...
+
+C'était Catherine de Médicis.
+
+Elle s'avança, laissant la porte ouverte.
+
+--Voici l'orage! pensa Pardaillan.
+
+La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui donnait à sa
+physionomie une si terrible expression de cruauté.
+
+--Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de colère, j'ai donné
+audience particulière à M. le maréchal de Montmorency, et nul, ici, pas
+même vous, n'a le droit...
+
+--Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; mais vous
+m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il y a ici un ennemi de la
+reine, votre mère, du duc d'Anjou, votre frère, et de vous-même!
+
+Pardaillan demeura très calme.
+
+--Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.
+
+--Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a fallu une singulière
+audace pour oser pénétrer dans le Louvre, après avoir insulté le duc
+d'Anjou, votre frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles,
+enfin, après m'avoir bafouée.
+
+--Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!
+
+--C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.
+
+--Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, saisissez cet
+homme.
+
+Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons et Maurevert,
+devançant les gardes, s'élancèrent dans le cabinet en hurlant:
+
+--Sus! sus! A mort!...
+
+En même temps, ils avaient tiré leurs épées.
+
+Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin et
+Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.
+
+François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits l'un que l'autre;
+mais, tandis que François songeait déjà à intercéder pour le chevalier,
+Henri, pâle de joie, comprenait que cet incident le sauvait.
+
+Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était tenu sur ses
+gardes. Dans l'instant qui suivit, on le vit saisir l'épée de Quélus,
+la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux à la
+figure des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, d'une
+rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se regardèrent, stupides,
+puis, tous ensemble, foncèrent.
+
+Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait suffi à Pardaillan
+pour concevoir et exécuter une de ces bravades folles auxquelles il
+semblait se complaire par fantaisie.
+
+Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une voix d'un calme
+féroce, d'une ironie aiguë, proférer ces mots:
+
+--Saluez donc la justice du roi!...
+
+Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de
+lui arracher sa toque, brisant les longues épingles d'or qui la fixaient
+et, par la même occasion, arrachant quelques poignées de cheveux.
+
+La toque tomba aux pieds de Catherine.
+
+Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, avait sauté sur le
+rebord de la fenêtre ouverte en criant:
+
+--Au revoir, messieurs...
+
+Et il sauta!
+
+Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron atteignaient la
+fenêtre et allaient le saisir.
+
+Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, tandis que,
+hurlants, ils montraient le poing, et, grave, sans hâte, soulever son
+chapeau dans un grand geste, puis s'en aller, de son pas souple et
+tranquille.
+
+--L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.
+
+Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.
+
+Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit une arquebuse toute
+chargée, ajusta le chevalier.
+
+La détonation retentit.
+
+Pardaillan ne se retourna pas.
+
+--Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...
+
+Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec étonnement cette
+fenêtre du Louvre à laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes
+penchés, le poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.
+
+Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le cabinet royal,
+pleines de confusion et exemptes d'étiquette, chacun donnant son avis
+sans écouter celui du voisin.
+
+--Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce soir, cet homme sera
+au pouvoir de Sa Majesté.
+
+--Vous avez l'ordre! fit Catherine.
+
+Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus qui se plaignait
+de la tête.
+
+En même temps, le roi, frappant du poing sur le bras du fauteuil où il
+s'était assis, grondait.
+
+--Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je veux que le rebelle
+soit tout à l'heure à la Bastille! Ah! monsieur de Montmorency, je vous
+félicite des gens que vous m'amenez!
+
+--Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il
+fréquente, dit Catherine d'une voix miel et fiel.
+
+Henri de Damville sourit, il triomphait.
+
+François laissait passer l'orage.
+
+--M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc
+de Guise.
+
+--Prenez garde, duc! répondit François; je puis vous répondre, à vous
+qui n'êtes ni la reine ni le roi...
+
+Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la poitrine et en le
+regardant dans les yeux, il ajouta:
+
+--Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!
+
+Guise, épouvanté, recula.
+
+--Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m'a insultée dans
+une circonstance que je raconterai à Votre Majesté. Il a osé porter les
+mains sur votre frère...
+
+--Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou d'une voix
+nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne.
+
+Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:
+
+--Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc
+d'Anjou...
+
+--Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on l'arrête et qu'on
+instruise son procès. Ainsi, on verra que j'aime ma famille... car
+j'aime ma famille, moi, autant qu'elle m'aime...
+
+Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa mère et à son
+frère, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu'il voulait être seul.
+Catherine sortit avec le duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les
+autres assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency
+demeura ferme à son poste; ce que voyant, Henri de Damville demeura
+également.
+
+Le roi les regarda avec étonnement.
+
+--Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, fit-il.
+
+--Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté m'a promis de me
+rendre justice: j'attends!
+
+--C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez donc...
+
+--Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de Pardaillan n'est plus
+là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu... Une voiture a quitté
+l'hôtel de Mesmes cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux
+femmes. En vain le nierait-on!...
+
+--Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, puisqu'on m'y oblige,
+je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde.
+
+Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, mystérieusement,
+acheva:
+
+--Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal d'aventure sont venues
+me demander l'hospitalité et m'ont prié de les ramener à leur hôtel.
+Votre Majesté exige-t-elle le nom de cette haute dame?...
+
+--Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX en riant.
+
+François se tordit les mains avec une rage désespérée. Il comprit, qu'il
+ne pourrait convaincre le roi.
+
+Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en pleine faveur,
+dépourvu de preuves irrécusables, il avait vu s'enfuir avec Pardaillan
+sa seule chance de succès.
+
+--Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, maréchal, dit le roi.
+Allez, messieurs, allez... Holà, un instant: nous voyons avec peine
+et chagrin la plus noble maison de France divisée par des querelles
+intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse bientôt...
+
+Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, radieux, François, la
+rage au coeur.
+
+Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency mît lourdement sa main
+sur l'épaule de son frère.
+
+--Je vois que votre arme est toujours la même, dit-il d'une voix rauque
+et sifflante: mensonge et calomnie!
+
+--J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.
+
+François jeta sur son frère un regard sanglant.
+
+--Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de réfléchir. Mais,
+lorsque je me présenterai à l'hôtel de Mesmes, tout sera fini. Si, à ce
+moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m'as volées, prends
+garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où je te trouverai, je
+te tuerai! Attends-moi!
+
+--Je t'attends! répondit Henri.
+
+
+XXVII
+
+LE PREMIER AMANT
+
+Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons dans le couvent
+des Carmes qui occupait un vaste emplacement sur la montagne
+Sainte-Geneviève.
+
+Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un établissement au pied de
+la montagne, place Maubert.
+
+Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait différents
+bâtiments, un cloître, une chapelle et de vastes jardins.
+
+Plus un couvent avait de moines mendiants, plus il était riche. Les
+Carmes en avaient une douzaine. Mais ce que n'avaient pas les autres
+couvents, et ce qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres
+exceptionnels pour un couvent.
+
+Le premier était un enfant.
+
+Le deuxième, c'était le--crieur des trépassés.
+
+L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle, chétif, avec un visage
+souffreteux et jaune. Il n'aimait pas à jouer dans les grands jardins.
+Il fuyait la société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt
+Clément. Il était de nature craintive, un peu sombre, et très sauvage.
+
+Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant, c'était le frère
+crieur des trépassés. Celui-ci, dès que le couvre-feu avait sonné à
+Notre-Dame, avait pour mission de se promener dans les rues noires et
+silencieuses.
+
+D'une main, il portait un falot pour éclairer sa route; de l'autre,
+une sonnette qu'il agitait de loin en loin. Et alors sa voix lugubre
+s'élevait:
+
+--Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!...
+
+Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le frère crieur était
+considéré et même craint. On disait que ce frère était arrivé au
+couvent muni par le pape de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs
+un prédicateur de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il avait
+sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la nuit par les rues en
+criant aux bourgeois de prier pour les trépassés.
+
+On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût pas encore
+les titres nécessaires pour être traité de révérend. Dès que la nuit
+tombait, Panigarola, s'il n'avait pas quelque sermon nocturne à
+prononcer, se couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et sa
+lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant souvent qu'au matin,
+exténué, brisé de fatigue par sa morne promenade.
+
+Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à personne, dans le
+couvent, qu'à l'abbé ou au prieur.
+
+Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques. Seul, il pouvait
+approcher de l'enfant qui, sans cela, eût vécu à l'abandon. On les
+voyait rôder ensemble dans l'après-midi, à travers le jardin où tout
+renaissait.
+
+Le moine appelait Jacques--mon enfant d'une voix paisible et douce,
+l'enfant appelait le moine--bon ami.
+
+Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures de l'après-midi,
+étaient assis sur un banc, tandis que la communauté chantait un office à
+la chapelle.
+
+Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en gros caractères et
+imprimé en latin. Mais le livre contenait aussi quelques prières en
+cette langue qu'on appelait encore--la vulgaire et qui était la langue
+française.
+
+Le petit Jacques-Clément était debout près de lui.
+
+Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, en hésitant, lut:
+
+--Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce père, bon ami?
+
+--C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de tous les hommes...
+
+--Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères...
+
+--Oui, mon enfant.
+
+--Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur? Et les deux gros chantres
+qui ont de si vilaines figures?
+
+--Bien certainement.
+
+--Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus le mur pour
+prendre des fruits, est-ce qu'ils ont chacun leur père?
+
+--Mais oui, mon enfant...
+
+--Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père, moi?
+
+Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et d'amertume le secoua.
+
+--Qui t'a dit que tu n'as pas de père?...
+
+--Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un père, il serait
+ici avec moi... je vois bien que les autres enfants, le dimanche, quand
+ils viennent à la chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi,
+je n'ai ni père ni mère.
+
+Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des réponses et n'osant les
+formuler.
+
+L'enfant reprit;
+
+--N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père, pas de mère... que je
+suis seul, tout seul?
+
+--Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût effrayé un autre enfant,
+que suis-je donc?...
+
+Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami d'un oeil attentif,
+étonne.
+
+--Toi? dit-il... tu n'es pas mon père!
+
+Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, tandis qu'il
+demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment contre l'envie furieuse de
+saisir dans ses bras l'enfant d'Alice!
+
+Il se renferma dans un silence farouche; affaissé, ramassé sur lui-même,
+il considéra avec horreur et délice la radieuse vision de femme qui
+flottait devant lui.
+
+Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre où il était assis et,
+sombre, méditatif, ayant oublié l'enfant, il se dirigea vers un escalier
+qui montait à sa cellule.
+
+Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé par l'ombre où il se
+baignait. Et maintenant, il songeait:
+
+--Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais pu anéantir ma
+pensée, mon âme, mes sentiments, dans cet océan obscur qui s'appelle
+la Foi!... J'ai tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai
+jamais...
+
+Il souffla et son poing tomba lourdement sur la table.
+
+--Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène du confessionnal, ma
+passion rallumée ne me laisse plus de répit... je fatigue, je brise
+mon corps à de somnolentes promenades sans fin à travers la ville
+silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir, le rêve, plus
+cruel que, la réalité, me l'apporte et la met dans mes bras!... Il faut
+que je la revoie!... Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je
+l'étincelle sacrée qui enflammera cette âme putride et en fera une âme
+aussi belle que son corps?...
+
+Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience, se déchaîna plus
+furieuse.
+
+--Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même. Que m'importe qu'elle
+ait trahi! Qu'elle ait eu des amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je
+t'aime je t'aime!...
+
+Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire, les yeux baissés,
+les bras croisés, les jeunes moines remarquèrent sa pâleur cadavérique.
+
+La nuit vint.
+
+Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se faire ouvrir la porte
+du couvent.
+
+D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.
+
+Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça ensuite dans les
+ruelles qui enveloppaient le palais des rois...
+
+Bientôt, il arriva rue de la Hache.
+
+Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte verte et attendit.
+Ce n'était pas la première fois qu'il venait se réfugier dans cette
+encoignure sombre. Et souvent, par les nuits sans lune, après avoir
+long-temps erré à travers Paris, il finissait par aboutir là, comme un
+oiseau nocturne.
+
+Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot qu'il avait
+éteint en atteignant la rue de la Hache.
+
+Ainsi, il serait libre de ses mouvements.
+
+Panigarola était venu avec l'intention fortement arrêtée d'entrer tout
+de suite dans la maison. Et, lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi
+dans son encoignure, il comprit combien lui était difficile cette chose
+si simple qui consistait à heurter un marteau pour se faire ouvrir une
+porte.
+
+Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment même où il se
+disait:--Allons!, il se renfonça plus farouchement, plus désespérément
+dans l'ombre.
+
+Comme il était là, hésitant, finissant par se demander s'il ne valait
+pas mieux escalader le mur ou plutôt s'en aller, la porte s'ouvrit... il
+y eut un chuchotement... le moine demeura pétrifié d'angoisse.
+
+Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, si doux qu'eût
+été ce baiser.
+
+Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en alla rapidement, la
+porte se referma...
+
+Cet homme, c'était le comte de Marillac. Panigarola put le suivre un
+instant des yeux: ce fut une rapide vision aussitôt effacée.
+
+--L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va heureux, l'âme radieuse;
+et moi, misérable, moi!...
+
+Longtemps figé à la même place, le moine lutta contre la douleur de la
+jalousie comme s'il l'eût éprouvée pour la première fois.
+
+Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se dirigea résolument
+sur la porte. Au moment où il allait frapper, cette porte s'ouvrit de
+nouveau.
+
+Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la muraille.
+
+Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna rapidement: cette fois,
+c'était le maréchal de Damville.
+
+Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il qu'une attention
+médiocre à ce fait qu'un homme sortait de chez Alice... après l'autre!
+
+Il repoussa la porte et entra dans le jardin. La vieille Laura qui avait
+escorté Henri n'était pas femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil,
+elle reconnut Panigarola.
+
+--Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.
+
+Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien contre lui, il pénétra
+dans la maison que venaient de quitter l'un après l'autre le comte
+de Marillac et Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal,
+l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en s'écriant;--Qui
+donc viendra me relever dans cet abîme d'ignominie!
+
+Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les recueillit
+avidement, et il répondit:
+
+--Moi!...
+
+Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée de cette
+apparition inattendue. A l'instant même, elle reconnut le marquis de
+Pani-Garola, son premier amant. Sa première pensée fut que le moine
+avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il s'était repenti,
+qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!... qu'il avait arraché à
+Catherine de Médicis la terrible lettre accusatrice!... qu'il lui
+rapportait cette lettre!...
+
+Elle dompta son émotion, força sa physionomie à s'éclairer d'un sourire
+et, très doucement, elle dit:
+
+--Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce que je disais,
+n'est-ce pas?... Vous avez compris le désespoir qui me torture...
+
+Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur humiliée, Panigarola
+était entré, refermant derrière lui la porte, et il écoutait, immobile,
+glacé en apparence, dévoré en réalité par tous les feux de sa passion.
+Panigarola demanda:
+
+--Quel est cet homme qui sort d'ici?
+
+Un imperceptible sourire de triomphe passa dans les yeux d'Alice; le
+moine était jaloux! donc il était à sa merci!
+
+Elle se rapprocha vivement de lui:
+
+--Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus affreuses humiliations
+que j'aie subies. Et vous savez pourtant si j'ai été assez humiliée.
+
+--Son nom?
+
+--Le maréchal de Damville! répondit Alice.
+
+--Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.
+
+--Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela, je ne comprendrais
+pas votre présence sous mon toit... Voulez-vous savoir ce que le
+maréchal de Damville est venu me demander?...
+
+Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de dire, le moine
+bégaya:
+
+--Je suis venu vous proposer un marché
+
+--Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée. Parlez!...
+
+--Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi, je suis fort
+troublé... J'ai des choses dans la tête que je voudrais vous dire... je
+suis bien malheureux, Alice.
+
+Une idée soudaine illumina la nuit de son amour et devint pour lui comme
+une étoile sur laquelle on se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui
+donnait un nouvel espoir qu'il reprit:
+
+--Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même.
+
+La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée.
+
+--Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?..
+
+--Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent...
+
+--Les couvents de Paris sont innombrables et fermés comme des
+citadelles, reprit-elle amèrement. Si vous vous contentez de cette
+indication, autant me dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah!
+Monsieur, l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et vous ne fûtes
+que cruel; ce soir, vous frappez la mère et vous êtes odieux!...
+
+--Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! songea le moine qui
+tressaillit d'une joie profonde.
+
+Lentement, il reprit:
+
+--Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce qu'il me disait? Il me
+demandait pourquoi tous les enfants ont un père et pourquoi il n'en a
+pas, lui...
+
+Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie:
+
+--Et vous avez pu supporter une question pareille sans crier:--Oh! mon
+fils, ton père, c'est moi! O moine! moine que vous êtes! Ah! marquis
+de Pani-Garola, j'avais pu croire que du moine vous aviez pris l'habit
+seulement! je vois que vous en avez l'âme.
+
+--Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le moine d'une voix
+terrible d'indifférence apparente; il m'a demandé aussi pourquoi il
+n'avait pas de mère!...
+
+Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant ou croyait
+comprendre! Ce fils, c'était la vengeance que son premier amant tenait
+en réserve!
+
+Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa mère... il le lui
+montrait seul, triste, pauvre petit abandonné... une autre fois, il
+viendrait lui raconter les larmes et le désespoir de l'enfant... puis
+bientôt peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin;
+
+--C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout à coup
+le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre vous d'affreuses
+vengeances... mais je me suis demandé si, voulant vous atteindre,
+j'avais le droit de frapper l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre
+fils... notre fils!
+
+--Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément, tout à l'heure,
+j'ai été dure, emportée... C'est fini... Donc, vous me laisseriez voir
+mon fils... Ah! Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous
+êtes un saint, et je vous vénérerais.
+
+--Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes confessée à moi. Je vais
+me confesser à vous. Dans ce que je vais vous dire, certaines choses
+vous surprendront peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous jugerez
+ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre de nouveau en vous
+disant que je vous aime encore.
+
+--Je le sais, dit fermement Alice.
+
+--Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois mérite que j'en
+précise le sens. Dix fois j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes
+doigts dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice, c'eût été par
+amour. Vous comprenez maintenant que toutes mes violences ne furent que
+des formes atténuées de cet amour, puisque je songeais à vous tuer et
+que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir, Alice, que, tout ce
+qu'un homme peut entreprendre pour oublier un amour, je l'ai entrepris.
+Il paraît que je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à vous
+oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon amour, et, pauvre fou, j'ai
+pu croire à la mort de mon amour.
+
+De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.
+
+--J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet amour plus fort
+que le mépris. J'ai été vaincu, et me voici!
+
+Alice comprit que le moment était venu où la vraie pensée de son ancien
+amant allait se révéler.
+
+--Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque je suis entré, j'ai
+vu combien vous êtes malheureuse. La situation est donc d'une clarté
+effroyable; il y a trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous,
+l'enfant.
+
+A ce brusque rappel, la mère frémit.
+
+--Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité de vivre sans
+vous; l'enfant qui meurt faute d'une caresse maternelle; vous qui, selon
+votre propre expression, roulez dans des abîmes d'ignominie. Je suis
+donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter du fond de votre abîme?
+Voulez-vous que l'enfant vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du
+cercle d'enfer où vous m'avez enfermé?
+
+--Comment? balbutia-t-elle.
+
+--En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. Là-bas, en Italie,
+je suis un homme considérable par ma famille et par ma fortune.
+
+Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la main de la jeune
+femme.
+
+--Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion: nous irons où tu
+voudras. Nous pouvons être heureux encore. Je suis capable d'un effort
+d'amour tel que j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans
+mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme la vierge pure que
+tu étais jadis. Mon nom, je te le donne. Ma fortune est à toi. Ma vie,
+je te la livre. Tu veux bien, n'est-ce pas?
+
+--Non, répondit Alice.
+
+--Non? gronda le moine.
+
+--Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une tranquillité qui
+n'étaient peut-être qu'un excès de désespoir. Vous me torturez en me
+faisant ces propositions qui tiennent du rêve irréalisable...
+
+--Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu de la puissance de mon
+amour?
+
+--Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te crois capable
+d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a quelqu'un qui jamais
+n'oubliera... c'est moi!
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche. Que j'aime au point
+d'être scélérate et criminelle, et que, le jour où je dirai adieu à mon
+bien-aimé, je dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je
+mourais loin de lui!...
+
+Elle avait un éclair de folie dans les yeux.
+
+Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que tout était fini.
+
+Dans un geste machinal où revenait peut-être l'habitude de ses gestes de
+la chaire, il leva les bras au ciel, comme pour attester ou implorer.
+
+Mais Panigarola ne croyait pas...
+
+Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il parut s'enfoncer,
+s'évanouir dans la nuit, comme un spectre. Un instant plus tard, Alice
+entendit sa clochette et sa voix, déjà lointaine, qui criait:
+
+--Priez pour les trépassés!...
+
+
+XXVIII
+
+LE SIÈGE DU--MARTEAU-QUI-COGNE
+
+Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec son fils dans le
+cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, M. de Pardaillan père était parti,
+joyeux et perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se trouvait
+être dans le parti de Damville et Pardaillan fils dans le parti de
+Montmorency.
+
+--De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux routier. Voilà qu'il
+aime la petite Loïse, maintenant! Comme si Paris manquait de filles
+bonnes à aimer! Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une
+autre! Sans cela, tout irait à merveille...
+
+Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.
+
+--Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas Damville, et je ferai
+le bonheur du chevalier, malgré lui, s'il faut. Je l'amènerai à des
+pensées plus raisonnables. Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!
+
+Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de Mesmes.
+
+--Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit le laquais qui lui
+ouvrit.
+
+Henri, après son expédition nocturne, avait passé le reste de la nuit
+à se promener et à méditer; la disparition du vieux Pardaillan ne
+l'inquiétait pas outre mesure; il le savait capable de se tirer des plus
+mauvais pas.
+
+--Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, je vous
+avouerai que je tombe de sommeil.
+
+--Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous avez été attaqué?
+
+--Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en somme, il est fort
+heureux que je me sois trouvé là...
+
+--Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en voulait, ou à la voiture?
+
+--Je crois bien que c'est à tous les deux.
+
+--Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui attaquaient? Parlez
+donc, par tous les diables!
+
+--Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien dormi, vous. Mais moi qui
+ai couru toute la nuit, vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose.
+A peine étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de pistolet
+a retenti. La voiture file, je me précipite. Et je vois un grand
+gaillard qui courait à toutes jambes pour vous rattraper. Je le rejoins.
+Je me mets entre la voiture et lui.
+
+--Au large! me crie-t-il.
+
+--Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes pressé, l'ami, tâchez de
+passer. Moi, je ne bouge plus d'ici.
+
+--Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, quels coups!... Voyant
+que le gaillard était déterminé et paraissait de première force, je lui
+sers quelques-unes de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. Tout
+à coup, il fait un bond de côté. Le coquin m'échappe. Il n'avait pas
+peur, mais voulait faire un crochet pour rejoindre la voiture...
+
+--Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.
+
+--Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. Je recours derrière
+lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre d'assez loin, il est vrai, mais
+sans pouvoir mettre la main sur lui...
+
+--Il vous a échappé!
+
+--Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le fleuve.
+
+Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était, dès lors,
+rassuré.
+
+--Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les ponts. C'est toujours
+cela que je saurai. Alors, continua-t-il à haute voix, commence une
+longue chasse qui ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons
+parcouru l'Université en tous sens. Et, pour en finir, j'ai fini par
+acculer le gibier près de la porte Bordet. Voyant qu'il est pris, il
+fait face bravement et me présente sa pointe. Là-dessus, je lui sers
+ma botte des grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je vous
+enseignai jadis?... Et je le cloue du premier coup!... C'est dommage,
+car c'était un brave.
+
+--Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu un immense service. Et,
+comme ce service n'a rien à voir avec la campagne pour laquelle je vous
+ai engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de vous compter deux
+cents écus de six livres. Allez vous reposer, mon cher Pardaillan,
+allez...
+
+--Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor à bon port?
+
+--Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès...
+
+--Ah! M. d'Aspremont?
+
+--Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon compagnon, comme
+vous. Tâchez de vous faire de lui un ami.
+
+--On tâchera, monseigneur!
+
+Le vieux routier regagna la chambre où il avait si bien bâillonné Didier
+le laquais, et se jeta tout habillé sur son lit.
+
+Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda à Didier qui était
+attaché à son service:
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain Gillot?
+
+--Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?
+
+--C'est la servante qui a soin de l'office.
+
+--Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.
+
+Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car on savait que M. de
+Pardaillan était du dernier mieux avec monseigneur. Dix minutes plus
+tard, une jeune fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et
+malicieuse de petite Parisienne, entra dans la chambre et esquissa une
+révérence.
+
+--C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.
+
+--Oui, monsieur l'officier.
+
+--Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends ces deux écus-là, sur
+la cheminée, et va-t'en. Jeannette, tu es une bonne petite fille.
+
+Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en accepta pas
+moins le présent qui lui était fait si étrangement et sortit après un
+sourire et une révérence.
+
+Cinq minutes après se présentait à son tour un grand benêt de garçon à
+tignasse jaune et à sourire niais.
+
+--Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.
+
+--Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi.
+
+--Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire que ta tête me
+déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda le vieux routier. Tu es bien
+impertinent, mon ami!
+
+--Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant cramoisi, je ne le ferai
+plus.
+
+--A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. Va-t'en, et n'oublie
+pas que je meurs d'envie de te couper les deux oreilles...
+
+Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien excusable; et
+Pardaillan s'endormit paisiblement.
+
+Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil, il apprit par
+Didier que le maréchal de Damville venait de partir pour le Louvre où le
+roi lui faisait l'honneur de le mander.
+
+En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut la pile de deux
+cents écus que maître Gille avait fait déposer sur la cheminée pendant
+qu'il dormait.
+
+--Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il. Cela devient grave
+et nous présage une rude campagne.
+
+Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa toilette, puis il
+entassa religieusement ses écus dans une ceinture de cuir qu'il portait
+autour des reins.
+
+--Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il quand il fut prêt
+de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je pas profiter de son absence?...
+Allons voir le chevalier mon fils!
+
+Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret du
+Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa le front.
+
+--J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière maître Pipeau!
+
+Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge de la
+Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir modestement dans un coin et,
+toujours avec la même modestie, choisit une table où se dressait un
+magnifique couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas encore
+arrivées.
+
+--Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer une jeune
+servante.
+
+Pardaillan parut très étonné de l'observation et s'installa à la table
+en question.
+
+Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver d'un air majestueux
+un vieux domestique.
+
+Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry n'était autre que
+Lubin, ancien moine placé là pour de mystérieuses besognes auxquelles il
+ne comprenait rien, mais dont il profitait pour engraisser de son mieux.
+
+--On vous a dit que la table est retenue! commença Lubin d'une voix
+qu'il voulait autoritaire.
+
+--Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier.
+
+--Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan!
+
+--Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin, que vous accueillez
+avec une sévérité déplacée les amis de votre patron qui font cent lieues
+pour le venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous êtes
+outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à l'instant! Et envoyez-moi
+votre maître...
+
+Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt, dans les cuisines de
+la Devinière, le bruit se répandit que M. de Pardaillan était de retour,
+et Landry, plus obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du
+vieux routier qui s'écria:
+
+--Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je lis la joie sur votre
+visage!
+
+--Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec une grimace. Est-ce
+que nous vous possédons pour longtemps?
+
+--Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.
+
+--Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette table était retenue?
+
+--Qui doit dîner ici?
+
+--M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry en se rengorgeant. M. le
+vicomte traite aujourd'hui trois notables bourgeois qui sont les sieurs
+Crucé, Pezou et Kervier.
+
+--Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je laisse la place libre,
+fit-il. Seulement, mettez-moi, tout près, dans ce petit cabinet...
+
+--A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant.
+
+Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même au dîner de
+Pardaillan, celui-ci le retint par un bras, et lui dit:
+
+--Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres écus?
+
+--Si fait! balbutia Landry, méfiant.
+
+--Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien cela peut monter, et
+nous serons quittes.
+
+En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture qui rendit un son
+argentin.
+
+Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux dîner dans le petit
+cabinet, et Pardaillan, ayant fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt
+le déranger.
+
+Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan l'appela.
+
+Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata trois choses. La
+première, c'est qu'à travers le léger rideau qui couvrait les vitraux
+de la porte il pouvait voir tout ce qui se passait dans la salle qui
+commençait à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant légèrement
+cette porte il entendrait facilement tout ce qui se dirait à la fameuse
+table retenue pour M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la
+troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs formidables.
+
+En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour bien voir, entrouvrit
+la porte pour mieux entendre, et donna une caresse au chien pour se
+mettre dans ses bonnes grâces.
+
+A ce moment, comme la salle était presque vide, Pardaillan, à travers
+le rideau de la porte vitrée, vit entrer trois personnages. Il reconnut
+aussitôt celui qui venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont.
+
+Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un geste de contrariété
+en paraissant chercher quelqu'un qui ne se trouvait pas là. Les trois
+hommes prirent place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un
+d'eux dit:
+
+--Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé, car jamais il ne
+manque nos rendez-vous.
+
+--Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas la première fois que
+ces gens se réunissent.
+
+--Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était placé face à la porte
+d'entrée et tournait le dos au cabinet.
+
+En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea vers les trois
+personnages et prit place à la table en disant:
+
+--J'arrive du Louvre... de là, mon retard.
+
+--Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez le petit
+roitelet, le maigre Chariot.
+
+--Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis aussi son armurier, et
+je viens de lui vendre une arquebuse perfectionnée...
+
+--Et que dit le roi? demanda Orthès.
+
+--Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! Catholiques
+et huguenots, mécréants et fidèles serviteurs de l'Eglise doivent se
+jurer amitié, fraternité, assistance et affection! Le roi a envoyé un
+exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de Navarre! Le
+roi veut marier sa soeur à Henri de Béarn! Voilà ce que dit le roi,
+messieurs!
+
+--Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons chanter bientôt une autre
+litanie!
+
+Crucé reprit alors:
+
+--Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver à l'heure. Ce qui m'a
+retardé, c'est que j'ai voulu voir la fin d'une scène étrange qui vient
+de se passer en plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder
+Damville et Montmorency, et obliger les deux frères ennemis à
+s'embrasser; je vous dis que le roitelet est tout à la paix. Mais notre
+grand maréchal a tenu bon, à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les
+deux frères étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde de
+son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris des éclats de voix;
+malgré tout, je n'entendais pas grand-chose, lorsque voici la reine
+Catherine, la grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre
+et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, Anjou, Guise,
+Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin, et en outre Nancey et ses
+gardes que la reine avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se
+laisser imposer silence, désigne du doigt un jeune homme qui escortait
+Montmorency et l'accuse de félonie, lèse-majesté et violences envers le
+duc d'Anjou. Le roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir
+le Pardaillan...
+
+--Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont.
+
+Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi.
+
+--Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle le jeune homme
+en question.
+
+--Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le connais: nous devons
+nous battre.
+
+--Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! Montmorency a de rudes
+compagnons.
+
+--Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il était avec Damville.
+Vous avez mal vu, mal compris!
+
+--J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que vous dites prouve
+tout simplement qu'il y a deux Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je
+connais le mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui a fait
+manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, suffit! pour en finir, au
+moment où le roi donne l'ordre d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons
+tous, Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de Quélus,
+qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, profère encore des
+insultes, qui, enfin, saute par la fenêtre et disparaît. Maurevert le
+tire et le manque... aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses
+gardes, d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la recherche
+du jeune truand et l'arrêter partout où il se trouvera, et je vous
+réponds...
+
+Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du petit cabinet
+s'ouvrit brusquement, et les quatre convives effarés virent se dresser
+devant eux le vieux Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait
+de sa voix la plus polie:
+
+--Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît. Je suis très
+pressé...
+
+La table, en effet, faisait obstacle...
+
+--Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont.
+
+--Place donc! puisque je vous dis que je suis pressé!
+
+En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan repoussa violemment
+la table; les flacons culbutèrent, les plats s'entrechoquèrent; au
+même instant, pâle de rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait
+flamberge au vent et hurlait:
+
+--Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, vous me rendrez raison
+de l'insulte!
+
+--Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée mauvaise quand je
+suis pressé! Croyez-moi, remettons la chose!
+
+--A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte.
+
+--Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte d'Aspremont! Soit
+donc! Mais, ajouta Pardaillan, les dents serrées, la voix sifflante,
+vous allez vous en repentir!
+
+A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte furieuse. Pardaillan
+était blessé à la main, et le sang coulait.
+
+Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses doigts se raidir et sa
+main devenir pesante; l'épée allait lui échapper... il la saisit de
+la main gauche et se rua sur son adversaire par une série de coups
+si furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont, en quelques
+instants, fut acculé au mur après avoir renversé plusieurs tables.
+
+Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux témoins de cette scène
+ne virent qu'une série d'éclairs et n'entendirent qu'une série de
+froissements précipités. Il y eut un dernier éclair, un froissement,
+et on vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; il avait
+l'épaule droite traversée de part en part.
+
+Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore rouge, se précipita
+au-dehors, fendit la foule et se mit à courir.
+
+Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait ramener au chevalier.
+Mais peut-être le chien avait-il éprouvé une instinctive sympathie pour
+lui car, s'étant par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur
+ses talons.
+
+En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le cabaret du
+Marteau-qui-cogne.
+
+--Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le bouge.
+
+Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit un escalier de bois en
+criant:
+
+--Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?
+
+--Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais confié!...
+
+--Eh bien?... demanda Catho.
+
+--Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?...
+
+--Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est parti, et n'est pas de
+retour encore...
+
+Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était évident que Catho
+ne pouvait lui fournir aucun renseignement.
+
+--Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, et de quoi sécher
+cette égratignure.
+
+Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant Pardaillan du vin, du
+sucre candi, de l'ambre, de la cannelle, du musc et des amandes. Puis,
+une infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes diverses.
+
+Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes avaient bouilli était
+pour panser la plaie de sa main droite; blessure légère, ce qu'il
+constata en remuant les doigts.
+
+Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le musc et les
+amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan se mit à fabriquer.
+Cependant, il tenait les yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du
+regard, et grommelait:
+
+--Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il de ce qui ne le
+regarde pas? Que diable allait-il faire au Louvre?...
+
+Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de son hypocras et
+commençait à déguster cette boisson compliquée, lorsque Pipeau aboya
+joyeusement et s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra
+et, apercevant son père:
+
+--Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!
+
+En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le chevalier de
+Pardaillan, après un détour ayant constaté que personne n'était à ses
+trousses, avait pris le chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda
+pas à atteindre.
+
+Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier, et commença par le
+serrer dans ses bras en lui disant:
+
+--Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a sauvé la vie, et l'a
+sauvée sans doute à d'autres personnages...
+
+--Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de quoi vous voulez
+parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il avec un sourire, qu'il existe dans
+Paris une rue de Béthisy...
+
+--Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais pourquoi la reine
+Catherine vous a-t-elle accusé?...
+
+--Sa Majesté me veut mal de mort parce que je n'ai pas voulu tirer
+l'épée contre un gentilhomme qui me fait l'honneur d'être mon ami. Vous
+le connaissez, c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il
+est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir où il venait
+rôder sous les fenêtres de deux personnes qui logeaient alors rue
+Saint-Denis...
+
+Le maréchal pâlit.
+
+--Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du roi...
+
+--Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première piste que je
+vous avais indiquée pour retrouver les deux nobles dames que nous
+recherchons.
+
+François de Montmorency, son front dans une main, paraissait méditer sur
+cette voie qui s'offrait à ses recherches.
+
+--Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être Anjou... Mon frère
+seul est capable d'avoir médité et exécuté cette infamie. C'est à lui
+qu'il faut que j'en demande raison...
+
+Et, tendant la main au chevalier:
+
+--Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous êtes exposé à la
+colère de ces puissants personnages!
+
+--Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous ai dit que j'avais à
+réparer le mal causé jadis par mon père.
+
+--Et vous allez sans doute quitter Paris?
+
+--Moi! s'écria le chevalier avec étonnement.
+
+--Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!...
+
+--Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan. Je ne quitterai pas
+cette ville, monseigneur.
+
+Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant la physionomie du
+chevalier.
+
+--Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce qui est résulté de
+votre entrevue avec le maréchal de Damville?
+
+--Mon frère nie! répondit François d'une voix sombre.
+
+--Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...
+
+--Après votre départ, il avait la partie belle pour nier.
+
+--Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut trouver le moyen
+d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous pris une décision?
+
+--Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de Mesmes. J'ai laissé
+à mon frère trois jours de réflexion suprême. Après quoi, je le tuerai
+ou il me tuera...
+
+Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles prouva au chevalier
+que rien ne pourrait le faire changer d'idée.
+
+François de Montmorency reprit alors:
+
+--Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte, jusqu'au jour où il
+n'y aura plus danger pour vous à sortir d'ici.
+
+--Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté l'hospitalité d'une
+personne qui m'est chère.
+
+Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse chez qui le jeune
+homme comptait se réfugier, et n'insista pas. Seulement, il demanda:
+
+--Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai besoin de vous?
+
+--Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou j'enverrai quelqu'un
+qui a toute ma confiance. Mais, si une complication survenait, on me
+trouvera à l'auberge du Marteau-qui-cogne.
+
+Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal, qui le serra dans
+ses bras.
+
+Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de ce pas tranquille
+et fier qui lui était habituel. Il se disait qu'au cas où on le
+chercherait, la meilleure manière d'attirer l'attention et de se faire
+arrêter était de se mettre à courir.
+
+Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne voyant rien
+de suspect dans les rues paisibles, il s'abandonna peu à peu à ses
+rêveries. Le malheur est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien
+autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de Maurevert contre
+lequel il faillit se cogner.
+
+La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du Louvre.
+
+Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même temps son chemin qui
+le conduisait au Marteau-qui-cogne et son rêve qui le conduisait aux
+pieds de Loïse. Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à ce
+moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit de joie et s'enfonça
+dans la boutique obscure d'un fripier. Lorsque Tardaillan fut passé,
+Maurevert sortit de la boutique et avisa un garde qui, son service fini,
+se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit à courir. A ce
+moment arrivèrent Quélus et Maugiron avec lesquels Maurevert avait
+rendez-vous. Il les mit au courant de la rencontre qu'il venait de faire
+et s'élança à la poursuite de Pardaillan.
+
+Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier.
+
+Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, où se trouvait le
+cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit soudain derrière lui le bruit
+de pas nombreux et précipités. S'étant retourné, il vit une bande
+composée d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient Quélus et
+Maugiron; quelques pas en avant de tous, venait Maurevert.
+
+Pardaillan allongea le pas.
+
+--Arrête, arrête! hurla Maurevert.
+
+--Au nom du roi! hurla le sergent.
+
+Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une allure plus rapide.
+Son intention était de passer devant le cabaret sans s'y arrêter, et
+d'aller se perdre dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable
+lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la place de Grève.
+
+Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité de la rue
+Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du guet.
+
+Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à la racine de ses
+cheveux. Comme il hésitait pour savoir s'il essaierait de foncer sur
+l'ennemi qui était devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.
+
+--Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon père est là!...
+
+Et il se jeta dans le cabaret en criant:
+
+--Alerte! Je suis poursuivi...
+
+Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup d'oeil le
+convainquit de la gravité de la situation.
+
+Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux routier l'affaire
+d'un instant.
+
+A la même seconde, des coups violents furent frappés.
+
+--Ouvrez, hurlait-on.
+
+--Barricadons! fit le vieux Pardaillan.
+
+Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur, devant la porte.
+Du dehors, les coups devenaient plus furieux.
+
+--Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier reconnut pour
+être celle de Maurevert.
+
+--Catho! Catho! appela le routier.
+
+La grosse Catho était là, qui assistait sans trop d'émotion à la
+bagarre. Et il faut dire que, si elle eut quelque émotion, ce fut plutôt
+à la pensée que ce jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené
+par les gens du roi.
+
+--Me voici, monsieur, dit-elle.
+
+--Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec nous?
+
+--Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.
+
+--Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai cela.
+
+Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille de son fils:--Si
+elle avait pris parti pour eux, je la tuais raide!
+
+--Que t'arrive-t-il? reprit le routier.
+
+--Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute une histoire assez
+longue.
+
+M. de Pardaillan père eut ce mot:
+
+--Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons le temps!
+
+Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la porte, tandis qu'on
+entendait au-dedans les aboiements féroces de Pipeau, et au-dehors les
+hurlements du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et calmes,
+en un récit méthodique et tranquille, raconta la scène du Louvre.
+
+La porte, sous un coup violent, se fendit du haut en bas.
+
+--Catho! fit le routier.
+
+--Me voici, monsieur.
+
+--Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?
+
+--De la très bonne huile de noix.
+
+--Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et allume un grand feu, un
+bon feu, tu entends, un feu à faire griller un cochon ou à faire rôtir
+un moine...
+
+La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta.
+
+--A nous! fit M. de Pardaillan père.
+
+Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves. Dix minutes plus
+tard, trois jarres d'huile étaient en haut, plus tout ce qu'il y avait
+de pain dans l'auberge, plus une cinquantaine de bouteilles, plus un
+levier de fer et une pioche trouvés dans la cave.
+
+--Voici les munitions! dit le père, en désignant l'huile.
+
+--Et voici les provisions! dit le fils.
+
+--A l'escalier! reprit le vieux.
+
+L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu. L'escalier ne
+tenait plus qu'à quelques crampons.
+
+--Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse ta maison?...
+
+--Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur le feu, plaçait une
+énorme marmite de fer, et dans la marmite, versait une jarre d'huile.
+
+Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de levier, attaquèrent
+l'escalier par ses crampons. Quand les crampons qui le scellaient au mur
+furent arrachés, ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent
+à pousser.
+
+Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée: gardes et gens
+du guet, pêle-mêle, se jetaient à l'intérieur et repoussaient les
+obstacles accumulés.
+
+A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable fracas: c'était
+l'escalier qui s'effondrait!
+
+--Catho! est-ce que ça chauffe?
+
+--Ça brûle, monsieur!...
+
+La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord du trou auquel
+aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait un escalier.
+
+La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient la barricade et
+criaient:
+
+--Une échelle! Une échelle!...
+
+Pardaillan père se pencha et cria:
+
+--Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder!
+
+Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et, à toute volée,
+en lança le contenu sur les assaillants. Ah! ce fut un beau concert de
+hurlements, de clameurs et de menaces!... En vingt secondes, la salle du
+bas était vide!
+
+--Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!
+
+--Je chauffe, monsieur!...
+
+La rue était pleine de vociférations. Une clameur plus haute retentit:
+un menuisier apportait une longue échelle.
+
+--Par la fenêtre! hurla Maurevert.
+
+--Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... Attendez, mes
+enfants, nous allons rire!...
+
+L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre et, ses montants
+s'appuyant sur les vitraux, les firent sauter en éclats. Le vieux
+routier ouvrit la fenêtre et se pencha: sept ou huit hommes montaient
+l'un derrière l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. Le
+père et le fils saisirent les montants de l'échelle et unirent leurs
+deux forces...
+
+L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement, s'abattit...
+deux hommes écrasés demeurèrent sur la chaussée boueuse. Au même
+instant, la marmite fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une
+secousse violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un tonnerre
+de hurlements et, dans la même seconde, la place fut vide.
+
+Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille résistance, se
+concertaient... Quinze hommes ébouillantés ou blessés étaient hors de
+combat, les deux Pardaillan n'avaient pas une égratignure.
+
+Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu et faisait chauffer
+une nouvelle jarre d'huile.
+
+Seulement, elle poussa tout de même un soupir de commerçante et murmura:
+
+--De la si bonne huile de noix, quel dommage!...
+
+Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre pour une nouvelle
+attaque.
+
+--Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla Maurevert, donnons-leur
+du feu!
+
+--Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers!
+
+--Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous brûler?
+
+--Je le crois, dit le vieux routier.
+
+--Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il derrière ce mur?
+
+--Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand de volailles
+vivantes.
+
+--Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons de passer chez le
+marchand de volailles.
+
+Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le vieux Pardaillan,
+d'un geste, l'arrêta:
+
+--Cet homme va entendre les coups et prévenir les gardes: au lieu de
+fuir, nous ouvrons la brèche qui leur livre passage.
+
+--C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier. J'aime mieux
+mourir dans un corps à corps que mourir dans le brasier que cette maison
+va être tout à l'heure...
+
+--Va donc, mon fils!...
+
+Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement.
+
+Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement, le tumulte
+continuait. Mais des fascines s'accumulaient au pied de la maison.
+
+Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et, du doigt, lui
+montra un homme qui, dans la rue, se lamentait, se tordait les bras,
+s'arrachait les cheveux:
+
+--Le marchand de volailles! dit-elle.
+
+Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de fumée monta au ciel
+et, bientôt, la flamme s'élança en langues écarlates et commença à
+lécher les murs de la maison.
+
+La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre ensuite l'incendie
+qui avait gagné les maisons voisines et menaçait toute la rue. Quelques
+voisins subirent des pertes graves; mais cela comptait pour peu de
+choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et Maugiron purent se
+rendre au Louvre bras dessus, bras dessous.
+
+Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis.
+
+Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.
+
+--Madame, dit le premier à la reine mère devant Nancey qui faillit en
+avoir la jaunisse de jalousie, madame. Votre Majesté est vengée: nous
+avons pris le jeune truand comme un renard au terrier, et nous l'y avons
+enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant un feu de joie dont
+nous avons fait flamber sa maison.
+
+--Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au roi.
+
+Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:
+
+--Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert, qui a eu des
+hésitations inexplicables, nous aurions déjà pu vous annoncer la chose
+depuis une heure. Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus
+en face. Il est mort, brûlé vif.
+
+--Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou en se passant du
+cosmétique sur les sourcils. Je voudrais être le roi, rien que pour
+pouvoir vous récompenser selon vos mérites.
+
+
+XXIX
+
+COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DÉSOBÉIT UNE FOIS ENCORE À M. DE
+PARDAILLAN PÈRE
+
+Ni Pardaillan père ni Pardaillan fils n'étaient morts. Ils s'étaient bel
+et bien tirés de la fournaise, en passant par le trou fait à la pioche.
+
+Les trois assiégés se trouvèrent dans une sorte de grenier où le voisin
+serrait ses sacs de grains pour les volailles qu'il nourrissait. Ce
+grenier était fermé d'une vieille porte dont on fit sauter la serrure.
+Alors, ils se précipitèrent dans un escalier qui aboutissait à la
+cuisine.
+
+Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique; mais, par là, on
+aboutissait à la rue, c'est-à-dire en plein traquenard. D'autre part,
+elle donnait sur une cour assez vaste, dont les quatre côtes étaient
+occupés par des poulaillers. Les murs de clôture étaient assez élevés.
+Mais il était facile de les franchir en montant sur le toit d'un
+poulailler.
+
+Le chevalier, le premier, se hissa à la force du poignet. Il tendit la
+main à Catho, qui en un instant le rejoignit; puis ce fut le tour du
+vieux Pardaillan. De là à la crête du mur, cela devenait un jeu. Et une
+fois sur le mur, ils n'eurent plus qu'à se laisser tomber.
+
+Ils se trouvèrent alors dans un jardin de maraîcher.
+
+--Que vas-tu faire? demanda le routier à Catho.
+
+--Je suis ruinée, dit-elle. Que vais-je devenir?
+
+--Tu ne peux nous suivre: il faut nous séparer.
+
+Le chevalier, trouvant que son père en usait peut-être avec quelque
+ingratitude, voulut intervenir.
+
+--Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris, et elle aussi:
+une bonne corde pour tous les trois! La truanderie est à deux pas; que
+Catho s'y réfugie. Une fois là, elle est imprenable. Quant à nous, nous
+verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te paraît pas
+juste?
+
+--Très juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans un sou!
+
+--Tends ton tablier!
+
+Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan dégrafa sa
+ceinture de cuir et, non sans un soupir d'adieu, en versa le contenu
+intégralement dans le tablier.
+
+--Mais il y a là près de cinq cents écus! s'écria Catho.
+
+--Plus de six cents, ma fille!
+
+--C'est plus que ne valait le taudis!...
+
+--Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge, et tu nous
+aideras peut-être un jour à la brûler aussi. Seulement, ne l'appelle
+plus l'Auberge du Marteau qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts
+qui parlent! Adieu...
+
+--Adieu, fit à son tour le chevalier, je regrette de ne rien pouvoir
+joindre aux écus de monsieur mon père...
+
+--Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande, monsieur le chevalier!
+s'écria vivement Catho.
+
+Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit...
+
+Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur sur les deux joues,
+ce qui était plus que Catho demandait.
+
+Les deux hommes s'éloignèrent alors rapidement, franchirent la porte du
+jardin et se trouvèrent dans une ruelle.
+
+M. de Pardaillan père, suivi de son fils, se mit à longer vivement la
+ruelle et aboutit à la rue du Roi de Sicile; de là, tournant à droite,
+les deux hommes tombèrent dans la rue Saint-Antoine, grande artère du
+Paris d'alors.
+
+--Ça! causons un peu de nos affaires, maintenant, dit le routier. Elles
+me paraissent quelque peu embrouillées.
+
+--Elles me semblent fort claires, à moi! dit le chevalier. Nous sommes
+tous deux en état de rébellion flagrante.
+
+--Que dirais-tu d'une petite promenade hors Paris?
+
+Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant pas la peine
+de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine remplie de bourgeois, de
+passants, de marchands, les cachait: ils étaient perdus dans la foule
+assez nombreuse des piétons.
+
+--Mon père, répondit Pardaillan, il m'est impossible de quitter Paris en
+ce moment.
+
+--Impossible! Or ça, tu veux donc que nous soyons pendus? ou écartelés?
+ou roués vifs?...
+
+--Non, père, je vous supplie de partir... Quant à moi, il faut que je
+reste... Mais que se passe-t-il là?
+
+En disant ces mots, le chevalier s'élança. Le vieux Pardaillan l'arrêta
+par le bras.
+
+--Où courez-vous encore? De quoi diable vous mêlez-vous? Vous ne voulez
+vous défier ni des hommes, ni des femmes, ni de votre coeur?
+
+Ah! monsieur, s'écria le chevalier, ce que j'ai vu des hommes m'oblige à
+les mépriser presque tous; je crains les femmes; et, quant à mon coeur,
+je le maudis pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez donc bien
+que je suis vos avis...
+
+En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha à l'étreinte
+de son père. Le vieux routier demeura un instant stupéfait.
+
+--Voilà ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il. Je crois qu'il
+finira sur l'échafaud et il ne me restera que la ressource de l'y
+accompagner! Allons!...
+
+Et il s'élança à son tour vers le gros rassemblement qui obstruait la
+rue Saint-Antoine.
+
+A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique d'un marchand de
+simples et herbes desséchées dont l'enseigne était vouée--au grand
+Hippocrate, ledit marchand avait depuis longtemps fait creuser une
+niche. Dans cette niche, il avait placé une statuette en bois peint
+figurant un vénérable vieillard habillé à la grecque, possesseur d'une
+belle barbe, et qui n'était autre que le grand Hippocrate en personne.
+Or, peu à peu, ce personnage avait changé d'identité. Le grand
+Hippocrate était devenu peu à peu et tout doucement le grand saint
+Antoine.
+
+Or, de même que sur une foule de points dans Paris, de zélés serviteurs
+de l'Eglise avaient installé au-dessous de la niche, devant la porte
+de la boutique, une table sur laquelle ils avaient placé une corbeille
+destinée à recevoir les dons des fidèles à saint Antoine. Ceux qui
+étaient riches mettaient un denier ou un sou; ceux qui étaient pauvres
+jetaient un liard; enfin, les moins fortunés mettaient dans la corbeille
+du pain, des légumes pour la soupe de saint Antoine, et ceux qui
+n'avaient rien du tout faisaient une croix et une prière.
+
+Il va sans dire que, tous les soirs, les quêteurs des couvents venaient
+recueillir le contenu de la corbeille.
+
+Cela dit, on comprendra l'indignation publique lorsqu'un bourgeois étant
+venu à passer refusa formellement de déposer aucune aumône.
+
+--Saluez au moins le grand saint Antoine, lui cria-t-on.
+
+--Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate!
+
+Là-dessus, on cria au blasphème.
+
+--Mort au huguenot!
+
+--Mort au parpaillot!
+
+A ce moment passa une litière traînée par un cheval blanc, et dans
+laquelle se trouvait une jeune femme à l'oeil doux, au visage expressif.
+La litière fut naturellement arrêtée par la foule, et la jeune femme
+écarta les rideaux pour voir ce qui se passait. A peine eut-elle aperçu
+le bourgeois que l'on malmenait qu'elle s'écria:
+
+--Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite ainsi!
+
+Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous ses efforts pour se
+rapprocher de la litière.
+
+--Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis que c'est le savant
+Ramus!...
+
+La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette femme prenait le
+parti du--huguenot et, ayant remarqué que la litière ne portait pas
+d'armoiries, preuve que la femme n'était pas de noblesse et qu'il n'y
+avait pas de ménagement à garder pour elle, cria tout d'une voix:
+
+--A mort la parpaillote! Qu'on les brûle tous deux!
+
+La litière se trouva aussitôt entourée, et la foule qui, jusque-là,
+s'était plutôt amusée, devint tout à coup furieuse, s'exalta de ses
+propres clameurs; en quelques instants, la situation devint menaçante
+pour la jeune femme, et elle se mit à jeter des cris de détresse. Ramus,
+le visage ensanglanté, s'accrochait désespérément aux rideaux de la
+litière.
+
+--Place! place! hurla tout à coup une voix éclatante.
+
+Alors, on vit un jeune homme foncer tête baissée à travers la foule,
+écarter les plus enragés à coups de poing, arriver à la litière, et là,
+tirant une longue rapière, en porter des coups furieux aux assaillants
+les plus rapprochés.
+
+Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan--car c'était lui.
+
+La jeune femme, voyant le secours inespéré qui lui arrivait, reprit
+courage et tendit la main au vieux Ramus, qui se hissa dans la litière
+en murmurant:
+
+--Je suis sauvé pour cette fois... mais c'est grand-pitié qu'un peuple
+en vienne à de si terribles méchancetés...
+
+La foule, voyant sa proie lui échapper, se mit à jeter des hurlements
+féroces, mais la flamboyante Giboulée décrivait de si rapides cercles
+avec sa pointe que le vide se maintenait autour du chevalier.
+
+Cependant les plus furieux allaient se ruer dans un assaut désespéré,
+lorsque des cris de douleur retentirent sur les derniers rangs de la
+foule qui se dispersa comme devant un ouragan; c'était M. de Pardaillan
+père qui arrivait à la rescousse et s'escrimait si bien de sa rapière
+qu'en quelques instants il eut pris place près de la litière, de l'autre
+côté de son fils.
+
+Avec une pareille escorte, la litière se trouva assez protégée pour
+avancer rapidement.
+
+Et comme, en somme, on ne savait pas trop de quoi il s'agissait, la
+foule s'arrêta, se contentant de menacer du poing les deux sauveurs qui,
+cent pas plus loin, remirent leurs épées au fourreau.
+
+Pardaillan père, une fois le danger passé, avait rejoint Pardaillan fils
+en grommelant:
+
+--De quoi diable t'es-tu encore mêlé là?...
+
+Le chevalier ne répondit pas: il était tout à l'émotion qui lui venait
+en s'apercevant que la litière suivait exactement le chemin qu'il avait
+pris le jour où il avait suivi la Dame en noir avec l'intention bien
+arrêtée de lui dire qu'il aimait sa fille Loïse!
+
+Et que devint cette émotion lorsque la litière entra dans la rue des
+Barrés!...
+
+Enfin, le coeur du chevalier se mit à battre plus fort que jamais
+lorsque la litière s'arrêta devant la maison où il avait vu entrer
+Jeanne de Piennes!...
+
+Le vieux Ramus descendit de la litière, suivi de la jeune femme qui
+sauta légèrement à terre.
+
+--Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon père, Il faut que
+vous vous reposiez quelque peu.
+
+--Vous êtes une charmante enfant, dit Ramus, qui ne paraissait pas trop
+ému de ce qui venait de lui arriver; et j'aurai grand plaisir à me
+reposer en votre société.
+
+Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau, le savant entra dans la
+maison. Alors la jeune femme se tourna vers le chevalier et son père.
+
+--Entrez, dit-elle avec une tendre autorité.
+
+Le chevalier eût bien voulu s'en aller: la curiosité de connaître cette
+maison où était entrée la mère de Loïse l'emporta.
+
+L'intérieur de la maison était d'aspect de bourgeoisie. Ils pénétrèrent
+dans une salle à manger, et la dame ordonna à une servante d'apporter
+des rafraîchissements.
+
+--Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet. Me ferez-vous
+la grâce de me dire à qui je dois d'être en vie?
+
+Le chevalier ouvrait déjà la bouche. Le vieux routier lui marcha sur le
+pied et se hâta de répondre:
+
+--Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des années du roi, et
+mon jeune camarade que voici et qui est gentilhomme s'appelle M. de La
+Rochette.
+
+Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en termes émus et voulut leur
+faire promettre de la revenir voir, ce à quoi ils ne voulurent pas
+s'engager.
+
+--Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle avoir avec la dame
+que nous quittons? se demandait le chevalier.
+
+--Je me demande à quoi nous sert d'avoir exposé notre vie pour ces
+inconnus! dit le vieux routier. Sans compter qu'un peu plus, vous alliez
+dire votre nom, alors que nous devons nous cacher... nous défier de
+Paris tout entier!
+
+--Oh! mon père, croyez-vous donc que cette femme qui nous doit la vie
+serait capable de nous trahir?
+
+--Je me méfierais du meilleur de mes amis en ce moment.
+
+Le lendemain, Marie Touchet reçut la visite du roi Charles IX, qui,
+comme toujours, vint seul et secrètement.
+
+Elle le mit au courant de ce qui s'était passé la veille et ajouta:
+
+--Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour moi, vous récompenserez
+ce vieux sergent qui se nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave,
+M. de La Rochette.
+
+--Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chère Marie.
+
+Le roi ordonna de rechercher activement Brisard, ancien sergent, et un
+gentilhomme nommé de La Rochette, et qu'on les lui amenât dès qu'ils
+seraient trouvés. Malgré d'activés recherches, on ne put mettre la main
+ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le roi en fut très contrarié, et son
+grand prévôt tomba en disgrâce.
+
+
+XXX
+
+LE GÎTE
+
+En quittant la maison de la rue des Barrés, le père et le fils
+discutèrent, en se promenant sur les bords de la Seine, de l'endroit où,
+ils se cacheraient et de ce qui leur restait à faire. Tout en discutant,
+ils descendaient le cours du fleuve, et ils vinrent à passer devant une
+guinguette.
+
+--J'ai faim! dit le chevalier.
+
+--Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. Entrons! J'espère que
+tu as de l'argent pour payer une omelette et une bouteille.
+
+Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.
+
+--J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier.
+
+--Monsieur, je pense que nous ne devons pas le regretter. Catho nous a
+sauvé la vie...
+
+--Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de faim et de soif, elle
+n'aura pas sauvé grand-chose!...
+
+Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de la guinguette. Tristes
+et silencieux, ils continuèrent à descendre le cours du fleuve.
+
+--Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan, nous cherchons la
+pitance et le gîte... viens, faisons-nous renards et loups... reprenons
+la route, reprenons ensemble nos longues étapes que guide le hasard;
+nous parcourrons la France, nous verrons le monde entier, si tel est
+notre bon plaisir!...
+
+Au discours du vieux routier, le chevalier répondit en secouant la tête;
+il ne voulait pas quitter Paris parce que Loïse était à Paris. Du moins,
+il avait la conviction qu'elle y était.
+
+--Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me suivre?
+
+--Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de quitter Paris, je
+mourrais.
+
+--Bon, bon... cherchons donc un gîte?
+
+--Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le chevalier.
+
+--Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?
+
+--Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel de Montmorency. Le
+noble duc m'a offert l'hospitalité. Allons la lui demander pour tous
+deux.
+
+--Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai jadis sa fille et
+que ce digne maréchal doit avoir conservé quelque bonne dent contre ton
+père?
+
+--Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette rancune est maintenant
+évanouie.
+
+--Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité chez
+Montmorency, que ne le disais-tu plus tôt? Cela m'eût épargné des
+inquiétudes. Voilà donc ton gîte tout trouvé.
+
+--Le vôtre aussi, mon père.
+
+--Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu as un gîte, le mien est
+tout trouvé aussi.
+
+--Et c'est?
+
+--Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier, je t'accompagne
+jusqu'au bac, et puis je prendrai le chemin du Temple. Nous aurons ainsi
+un pied dans l'un et l'autre camp.
+
+Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le meilleur au
+chevalier qui l'adopta aussitôt.
+
+En arrivant au bac qui était presque en face du palais que Catherine
+faisait bâtir sur l'emplacement de l'ancienne Tuilerie, le père et le
+fils s'embrassèrent; le bateau étant à ce moment sur l'autre rive, le
+chevalier dut attendre quelques moments et en profita pour dire à son
+père:
+
+--Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service d'aller à la Devinière
+pour ramener mon chien Pipeau. Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je
+tiens assez...
+
+--Serait-ce un autre chien?
+
+--Non, monsieur, c'est un cheval.
+
+--Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval vaut de l'argent, s'il est
+bon...
+
+--Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, mon père!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le chevalier.
+
+--Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où ai-je entendu ce
+nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est aux Ponts-de-Cé... M. de Damville
+me racontait l'histoire d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été
+sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?...
+
+Le chevalier sourit.
+
+--Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...
+
+A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, tandis que
+le vieux routier, tout joyeux, tout courant, prenait le chemin de la
+Devinière...
+
+En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier, suivi de Pipeau, se
+fit conduire au maréchal.
+
+--Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne à qui je comptais
+demander l'hospitalité n'est pas à Paris...
+
+Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par la main et le
+conduisit dans une chambre magnifique.
+
+--Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous.
+
+Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait à la Devinière, tout
+courant, se précipitait dans les cuisines et demandait d'une voix
+empressée:
+
+--Où est Galaor?...
+
+--Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. Mais cet homme que
+vous avez blessé...
+
+--Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan.
+
+--A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré.
+
+Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait à l'écurie indiquée,
+suivi de maître Landry, qui lui désigna un beau cheval aubère à tête
+fine et intelligente.
+
+--Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé...
+
+--Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte d'Aspremont, s'écria
+Pardaillan qui commençait à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est
+tombé sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il mort?
+
+--Mais il n'est pas mort, monsieur!
+
+--Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous fait?
+
+--C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut repris ses sens, il a
+dit que la chose vous coûterait cher!
+
+--Bah! vraiment?
+
+--Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes!
+
+--Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court et se mit à
+réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup, Galaor arrangera tout cela!
+Allons, adieu, maître Landry.
+
+Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna au trot rapide
+de Galaor. Bientôt, il arriva à l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor
+à l'écurie par Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture du
+maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège ce cheval, qui avait
+disparu tout à coup, était ramené par l'homme qui lui voulait couper les
+oreilles.
+
+Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez le maréchal.
+
+--Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses questions à
+régler.
+
+--D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.
+
+--Oui; je vous avais recommandé de vous faire son ami, et voici qu'on me
+le ramène en triste état; vous me privez d'un fidèle serviteur...
+
+--Je vous en ramène un autre, monseigneur.
+
+--Où est-il? fit vivement le maréchal.
+
+--A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une prière, ce serait
+de descendre avec moi jusqu'à vos écuries.
+
+Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit Pardaillan.
+Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la porte de l'écurie et montra
+du doigt, sans rien dire, Galaor attaché à son râtelier.
+
+--Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal étonné. Qui me l'a
+ramené?... Vous?...
+
+--Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous l'aviez donné; et celui
+qui vient de m'en faire présent, c'est celui-là même qui, certain soir
+où vous étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte.
+
+--C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le maréchal.
+
+--Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils unique et héritier
+de votre humble serviteur!
+
+--Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie, remonta rapidement à
+son cabinet, agité, silencieux, tandis que le vieux routier l'examinait
+en dessous, en souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec
+Orthès.
+
+--Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque je suis arrivé ici,
+M. d'Aspremont m'a regardé et m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le
+lui ai dit. En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, nous
+avons trouvé l'occasion de nous exprimer en douceur toute l'estime que
+nous avons l'un pour l'autre.
+
+--Ainsi, pas de haine entre vous?
+
+--Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan.
+
+--Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à votre fils. Vous dites
+que c'est lui qui, si heureusement, me prêta main-forte?
+
+--La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné Galaor en signe de
+reconnaissance.
+
+--Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous m'aviez promis de me
+l'amener.
+
+Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour dérouter entièrement le
+maréchal, il résolut d'employer l'arme la plus redoutable: la vérité.
+
+--Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être à vous: il ne
+l'a pas voulu parce qu'il est déjà à M. de Montmorency. Mon fils,
+monseigneur, a surpris un redoutable secret: il a assisté à votre
+entrevue, à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu de redouter
+votre colère ou la terreur de quelqu'un de vos acolytes, M. de
+Guitalens, par exemple. Il est persuadé que, si vous le teniez, vous
+l'enverriez à la Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les
+bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne pas venir ici. En
+outre, il est à Montmorency. Or, je suis à vous, moi! Il en résulte
+que je me trouve dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait
+abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui me paraît plus
+impossible encore.
+
+--Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune homme est-il contre moi?
+
+--Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, voilà tout. Il vous
+en veut si peu, monseigneur, et il a si peu envie de chercher à vous
+nuire, qu'il va quitter Paris dès ce soir...
+
+--Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, franchise pour
+franchise. Il est très vrai que j'ai eu un instant l'idée de le rendre
+à Guitalens, dont il a surpris la conversation avec moi, je veux que le
+diable m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre fils a
+le génie de la bravoure; mais il est sans appui. Amenez-le-moi! je
+l'enrichis!
+
+--Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même de cette attitude qu'il
+a eue au Louvre, il est poursuivi, traqué, et qu'il lui faut quitter
+Paris, sous peine d'être pendu.
+
+--Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté que dans le château
+où, sans aucun doute, mon frère l'envoie.
+
+--Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti. La chose pressait.
+En effet, voici ce qui nous est arrivé.
+
+Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne.
+
+--Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était temps que le
+chevalier quittât Paris.
+
+--Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que lui! Pourquoi êtes-vous
+resté?
+
+--Parce que je vous avais promis de vous aider, monseigneur, dit
+simplement Pardaillan.
+
+Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui s'inclina plutôt pour
+cacher son sourire, que par respect.
+
+Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir failli se trouver sans
+gîte, eurent définitivement chacun un véritable palais pour demeure.
+
+
+XXXI
+
+LA REINE MÈRE
+
+Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il l'avait annoncé à son
+frère, François de Montmorency se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à
+terminer d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le chevalier
+de Pardaillan avait insisté vainement pour l'accompagner.
+
+Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal arriva
+devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe à son écuyer qui, en cette
+circonstance, remplissait les fonctions de héraut d'armes.
+
+Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor.
+
+La grande porte de l'hôtel demeura fermée.
+
+Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième.
+
+Le silence demeura profond.
+
+Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant à des fenêtres,
+puis disparurent aussitôt.
+
+Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut d'armes mit pied à
+terre et heurta rudement le marteau de la porte. Un judas glissa dans sa
+ramure.
+
+--Qui demandez-vous? fit une voix.
+
+--Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency, qu'on appelle duc
+de Damville.
+
+--Que lui voulez-vous? reprit la même voix.
+
+--Nous venons lui demander justice pour une injure dont il nous frappa.
+Que s'il refuse, nous en appellerons au jugement de Dieu.
+
+La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de Damville, sortit, se
+découvrit, s'inclina devant François et dit:
+
+--Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre une mauvaise
+nouvelle: l'hôtel est vide depuis hier. Mon maître, monseigneur de
+Damville, sur ordre exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter
+Paris.
+
+François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel.
+
+--Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît de vous reposer en
+cette demeure, je m'empresserai d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois
+de l'hospitalité.
+
+François regarda le héraut, qui répondit.
+
+--Nous refusons l'hospitalité offerte.
+
+L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et referma la porte.
+Alors, le héraut sonna du cor, et, par trois fois, appela à haute voix
+Henri de Montmorency. Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la grande
+porte et dit:
+
+--Henri de Montmorency, nous sommes venus te demander raison d'une
+injure grave. Nous t'avons prévenu que nous serions à ta porte ce soir.
+Nous déclarons que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon, et nous
+te laissons notre gant en signe de défi, tant est juste notre cause!
+
+A ces mots, François déganta sa main droite.
+
+Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son cheval, il prit un
+marteau et un clou; et, s'approchant alors de la grande porte de
+l'hôtel, il y cloua le gant.
+
+Quelques minutes encore, François de Montmorency attendit pour voir si
+ce suprême outrage serait relevé par son frère, car il ne doutait pas
+qu'il ne fût dans l'hôtel.
+
+Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant aucun bruit,
+il se retira.
+
+A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin même de cette ruelle, où
+le chevalier de Pardaillan avait tenté son attaque contre le maréchal de
+Damville: c'était le chevalier lui-même et le comte de Marillac.
+
+En effet, dès que François de Montmorency eut quitté son hôtel, le
+chevalier en était sorti presque aussitôt, et avait couru rue de
+Béthisy, où il avait trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté
+la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait en somme que
+peu d'intérêt à aider Montmorency, malgré la sympathie qu'il éprouvait
+pour lui. Mais, en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la
+disposition du chevalier, pour lequel son amitié et son admiration
+allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il pas à suivre son ami, qui
+l'entraîna à l'hôtel de Mesmes.
+
+--Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan, et que nous
+ne le voyons pas en sortir, nous y entrerons, et il faudra bien qu'on
+nous dise ce qu'il est devenu.
+
+--Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je connais assez Damville
+pour supposer qu'il voudra éviter cette entrevue.
+
+Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure, assistèrent donc à la
+scène que nous venons de retracer.
+
+--Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte de Marillac, lorsque
+le maréchal fut parti.
+
+Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte pensif, le chevalier
+inquiet, de cette profonde inquiétude qui serre la gorge, et qu'il
+cachait sous ce masque de froideur et ces saillies qui lui étaient
+habituelles.
+
+En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit sa main et annonça
+qu'il retournait près du maréchal.
+
+Mais le comte le retint.
+
+--Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? Il s'agit simplement
+de dîner avec moi ce soir; puis, vers neuf heures, je vous emmènerai
+quelque part, où je meurs d'envie de vous présenter à une personne...
+
+--A qui donc? fit le chevalier en souriant.
+
+--A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce soir?...
+
+--Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à la Bastille, que, pour
+avoir l'honneur d'être présenté à celle que vous appelez votre fiancée,
+je démolirais la Bastille!
+
+Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du monde de ces choses
+énormes, les deux amis se dirigèrent vers une guinguette, où ils
+dînèrent de bon appétit.
+
+Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du chevalier, prit le
+chemin de la rue de la Hache.
+
+Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan et Marillac, de la
+scène du Pont de bois; mais jamais Pardaillan n'avait songé à dire que,
+ce jour-là, la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune fille.
+De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit à son fiancé qu'elle se
+trouvait dans cette circonstance auprès de Jeanne d'Albret; en effet,
+il eût fallu expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle
+craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude...
+
+Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que Pardaillan eût sauvé
+sa fiancée; de l'autre, Pardaillan ignorait que la compagne de la reine
+de Navarre fût précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait
+entretenu avec tant de passion.
+
+Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en elle de l'anxiété et
+de la terreur. L'anxiété venait de la présence chez elle de Jeanne
+de Piennes et de Loïse. Elle avait, il est vrai, pris toutes ses
+précautions. Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux
+chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. Elles y étaient
+enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard pouvait révéler leur présence à
+Marillac.
+
+Et alors, comment expliquerait-elle cette présence?
+
+Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique billet qu'elle venait
+de recevoir.
+
+On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine Catherine
+l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans la plus basse fenêtre de
+la tour, construite pour l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de
+police. Généralement, elle se contentait de quelques mots vagues, tracés
+d'une écriture contrefaite:
+
+--Rien de nouveau à dire... ou bien--J'ai vu l'homme, tout va bien...
+
+Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, elle se sentit saisir
+par la main, et, dans cette main, on glissa un papier plié.
+
+Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne portait aucune
+signature, aucun signe qui pût laisser deviner qui l'avait sinon écrit,
+du moins dicté.
+
+Voici ce qu'il contenait:
+
+Retenez l'homme, ce soir, jusqu'à dix heures. Renvoyez-le à cette heure
+sans tarder. S'il veut passer la nuit chez vous, trouvez un prétexte;
+mais qu'à dix heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il ne
+lui arrivera pas de mal.
+
+La cynique supposition que le comte voudrait peut-être passer la nuit
+dans la maison amena une flamme de honte sur les joues d'Alice de Lux,
+et deux larmes brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots du billet,
+ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de Médicis voulait que le
+comte fût dans la rue à dix heures, c'est qu'elle avait l'intention
+de le faire attaquer, enlever... que savait-elle?... toutes sortes de
+sinistres pressentiments l'assaillaient...
+
+Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa résolution fut prise à
+l'instant. Coûte que coûte, arrive qu'arrive, elle décida de retenir
+Marillac toute la nuit, s'il le fallait...
+
+Quelques instants plus tard, le comte entra dans la pièce.
+
+--Chère Alice, dit-il, je veux vous présenter le chevalier de
+Pardaillan, que je considère comme un frère.
+
+Alice frémit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu le jeune homme
+du Pont de bois, celui qui, après avoir sauvé la reine de Navarre,
+l'avait accompagnée chez le Juif du Temple.
+
+Pardaillan, qui, après s'être incliné, relevait la tête, la reconnut
+aussi à l'instant même. Il y eut chez Alice un moment de poignante
+angoisse.
+
+Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut si parfaitement
+l'air de voir Alice pour la première fois qu'elle-même s'y trompa.
+
+Aussitôt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait ce nouveau
+danger.
+
+--Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que je retrouve ici la
+suivante de la reine de Navarre? Pourquoi paraît-elle si troublée, si
+inquiète?... Je me rappelle que la reine lui a reproché, d'étrange
+façon, de l'avoir entraînée au Pont de bois...
+
+Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la jeune femme. Au bout
+de quelques minutes, tous les trois causaient gaiement. Et, cependant,
+Alice voyait avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix
+heures.
+
+--Comment faire, maintenant? Comment lui dire?
+
+Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à parler avec
+volubilité; et sa causerie eût paru charmante à tout autre qu'à
+Pardaillan, dont les soupçons s'éveillaient à chaque mot qu'elle
+prononçait. Il lui semblait qu'elle avait des gestes équivoques; il lui
+surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives, qui étaient
+étranges; et il ne fut pas surpris du cri de terreur qu'elle jeta, au
+moment où le comte, se levant, annonça qu'il était temps de se retirer.
+
+--Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez encore!...
+
+--Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos terreurs...
+
+--Madame, dit le chevalier avec un accent tel qu'elle comprit ce qui se
+passait dans son esprit, je vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien
+de fâcheux à mon ami.
+
+Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, et n'eut que la
+force de murmurer au comte:
+
+--Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que vous m'avez juré de
+veiller sur vous-même...
+
+Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, elle se pencha
+brusquement à l'oreille de Pardaillan:
+
+--Par pitié, ne le quittez pas qu'il ne soit en sûreté... Je crois qu'on
+veut le tuer...
+
+Le chevalier ne put réprimer un tressaillement.
+
+Les deux hommes sortirent et s'éloignèrent. Long-temps, Alice demeura
+dans la nuit, sur le pas de sa porte; mais enfin, n'entendant rien, elle
+rentra presque rassurée.
+
+--Qu'en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan.
+
+--Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable jeune femme...
+
+--Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a recommandé de veiller
+sur moi-même. Elle a, par moments, des peurs inexplicables...
+
+--Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve que ces peurs ne sont
+pas justifiées? Je crois bien que les femmes ont de certains instincts
+supérieurs aux raisonnements des hommes...
+
+A ce moment, comme ils entraient dans la rue de Béthisy, une ombre, qui
+les avait suivis pas à pas, s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes
+gens se mirent en garde.
+
+--Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre, ne redoutez rien,
+je vous prie. J'ai simplement deux mots à dire à celui d'entre vous qui
+est le comte de Marillac.
+
+Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la voix de Maurevert.
+Il garda le silence et remonta son manteau pour cacher son visage.
+Marillac répondit:
+
+--C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous à me dire?
+
+--Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul à seul.
+
+--Vous pouvez parler devant monsieur, qui est mon ami.
+
+Maurevert hésita un moment, cherchant à entrevoir le visage de
+Pardaillan. Enfin, il se décida:
+
+--Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une personne de vous
+prier de m'accompagner jusque chez elle...
+
+--Qui est cette personne? fit Marillac.
+
+--Une femme d'un rang auguste, voilà tout ce que je puis dire, puisque
+nous ne sommes pas seuls et que ce secret n'est pas à moi.
+
+--Jusqu'où dois-je vous accompagner, si je m'y décide?
+
+--Jusqu'à la première maison du Pont de bois, monsieur le comte... mais
+vous devez être seul.
+
+Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques pas de
+Maurevert.
+
+--Savez-vous quel est l'homme qui vous parle? C'est Maurevert, l'un des
+sbires de Catherine. Et savez-vous qui vous attend à la maison du Pont
+de bois? C'est la Médicis elle-même!
+
+--Vous en êtes bien sûr?
+
+--J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher, renvoyons Maurevert
+avec tous les honneurs qui lui sont dus, c'est-à-dire...
+
+Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase.
+
+Marillac s'était retourné vers Maurevert, et, avec une sorte de
+désespoir fébrile, avait dit:
+
+--Je suis prêt à vous suivre, monsieur!... (Il faut bien que je voie
+enfin ma mère de près? songea-t-il avec une terrible amertume.)
+
+--Que faites-vous! s'écria Pardaillan.
+
+--Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.
+
+Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en proie à un trouble
+incompréhensible, saisit son ami dans ses bras, comme pour lui dire un
+suprême adieu, colla sa bouche à son oreille, et, d'une voix palpitante,
+prononça:
+
+--Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour tout le bonheur que
+m'a donné votre charmante amitié...
+
+--Ah ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou?
+
+--Non! Car j'espère bien que Catherine de Médicis va me faire
+assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!
+
+--Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!
+
+--Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, là où je vais, tu ne peux venir!
+Pardaillan, ce n'est pas le comte de Marillac qui va chez la reine
+mère... oui, je dis bien, la reine mère... C'est Déodat; c'est l'enfant
+ramassé sur les marches d'une église! Maintenant, veux-tu savoir
+pourquoi, sachant que je vais être assassiné, je vais chez la reine?...
+
+--Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait.
+
+--Eh bien, c'est parce que je veux connaître ma mère! Et que Catherine
+de Médicis... est ma mère!...
+
+Et, s'arrachant de l'étreinte de son ami, le comte fit un signe à
+Maurevert et s'élança rapidement dans la direction du Pont de bois.
+
+Le chevalier demeura quelques minutes comme étourdi.
+
+--Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il.
+
+Puis, reprenant son sang-froid, il s'élança à son tour vers la maison
+qu'il connaissait bien, décidé à en surveiller les abords tant que le
+comte y serait, et à y pénétrer au besoin.
+
+Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif de bataille avec
+cet esprit de méthode qui était une de ses grandes forces, une question
+se posait dans son esprit:
+
+--Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait Marillac dans la rue?
+
+En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois.
+
+Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse où il avait pris
+contact avec Catherine de Médicis. La maison était muette, sa face toute
+voilée d'ombre.
+
+--Reine, magicienne, démon, tout ce qu'elle voudra! mais qu'elle ne
+touche pas à un cheveu du comte. Car j'irais la chercher au fond de son
+Louvre, et, du roi de France, je ferais un orphelin avant l'heure!
+
+Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux fixés sur la maison
+mystérieuse du Pont de bois.
+
+Dans cette maison, c'était une scène poignante qui se déroulait à ce
+moment, malgré la froideur apparente des paroles échangées, avec, pour
+acteurs, la reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Déodat, l'enfant
+trouvé--la mère, le père, le fils.
+
+Mais, pour donner à cette scène toute sa signification, nous précéderons
+Déodat de Marillac dans la maison, comme déjà nous y avons une fois
+précédé Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n'écrit pas. Elle
+se pose cette question:
+
+--Viendra-t-il?
+
+Ruggieri la contemple silencieusement, avec une angoisse grandissante.
+
+Voici ce que dit Catherine:
+
+--Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le sonder, savoir qui il
+est, mettre à nu son âme. S'il est tel que je l'espère, si je reconnais
+en lui mon sang et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends
+tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais je suis aussi la
+reine. Je dois donc étouffer les cris de la maternité, songer aux choses
+de l'État, et, si cet homme s'écarte de moi, il mourra!
+
+--Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments d'émotion, oubliait
+l'étiquette, qu'il vive ou meure, en quoi cela peut-il intéresser les
+affaires de l'État? Qui saura jamais...
+
+--Toute la question est là! interrompit Catherine d'une voix sourde. Si
+le secret devait toujours être gardé, je m'efforcerais d'oublier que
+quelqu'un par le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me
+demander compte de sa détresse. Oui, je crois que je parviendrais à
+l'oublier. Mais vivre avec cette menace perpétuelle impossible! Crois-tu
+donc que mon coeur, à moi aussi, ne se soit pas ému quand tu m'as dit
+qu'il vivait!
+
+--Ah! madame, s'écria amèrement l'astrologue, pourquoi ne pas me dire
+que vous avez résolu sa mort et que rien ne peut le sauver!
+
+--Je te répète qu'il n'est pas condamné!... pas encore!... Je veux
+que mon fils, mon vrai fils selon mon coeur, mon Henri, soit roi sans
+conteste. Que Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà Henri
+sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui, mais devant nous se
+dresse un ennemi terrible. Il faudra que nous succombions ou qu'ils
+soient exterminés. Les Bourbons, René, voilà notre ennemi! Jeanne
+d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la couronne de France pour
+son fils, Henri de Béarn. Si je ne suis pas devenue folle, je dois
+penser que la meilleure méthode pour me défendre, c'est de supprimer
+Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans royaume, et voilà les
+Bourbons écrasés à jamais!... Or, qui mettre sur le trône de Navarre?
+Qui! sinon quelqu'un qui serait à moi, qui serait de ma race. Mon fils
+Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable, roi de Navarre?
+
+Ruggieri secoua tristement la tête, et, lorsqu'il entendit frapper,
+lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi de Marillac, il ne put
+s'empêcher de frémir en jetant à son fils un regard à la dérobée.
+
+Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison.
+
+Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac demeurèrent un
+instant seuls, silencieux.
+
+--Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le comte! finit par dire
+l'astrologue.
+
+Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion, ne remarqua pas
+le trouble qui agitait Ruggieri. Il se contenta de s'incliner, et, comme
+Ruggieri lui faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme.
+
+Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte et s'effaça pour
+laisser passer le comte le premier.
+
+--Ma mère! songea le jeune homme.
+
+--Voilà donc mon fils! pensa la reine.
+
+--Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si vous me
+reconnaissez...
+
+--Vous êtes..., dit Marillac, emporté par l'irrésistible besoin de
+passion filiale qui germait en lui.
+
+--Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur à cet instant battit
+sourdement.
+
+--Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous êtes la mère... du
+roi Charles IX de France...
+
+--Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. J'ai su que
+vous étiez à Paris; ce que vous y êtes venu faire, quelles personnes
+vous y avez accompagnées, je ne veux pas le savoir... Je sais seulement
+que le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine d'Albret; je
+sais que la reine Jeanne a, en vous, une confiance sans borne; et comme
+je veux parler à cette grande reine à coeur ouvert, j'ai pensé que vous
+lui seriez un messager agréable...
+
+Le comte, faisant un effort sur lui-même, répondit d'une voix très
+calme:
+
+--J'attends les communications dont Votre Majesté veut bien me charger,
+et j'ose vous assurer, madame, qu'elles seront fidèlement transmises à
+ma reine...
+
+--Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir de soulagement. Et
+comment saurait-il, d'ailleurs?
+
+--Ce que j'ai à vous dire, reprit-elle, est d'une extrême gravité.
+D'abord, comte, ne vous étonnez pas que je vous reçoive ici, la nuit, en
+présence d'un seul ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y
+a à cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde ignore votre
+présence à Paris et celle de certains personnages. Le deuxième, c'est
+que toute la négociation dont je vous charge doit demeurer secrète...
+
+Le comte s'inclina.
+
+--Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer pourquoi je vous
+confie la solution de la redoutable querelle qui, hélas! a déjà coûté
+tant de sang aux hommes, tant de larmes aux mères... et je ne suis pas
+seulement reine; moi aussi, je suis mère!
+
+Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel moment, provoqua
+chez Déodat--chez le fils!--une prodigieuse explosion de douleur
+intérieure. Ce sentiment fut si violent que le comte devint livide et
+il fût tombé s'il ne se fût appuyé au dossier d'une chaise. Catherine,
+toute à sa pensée, ne s'aperçut de rien. Mais Ruggieri avait vu, lui...
+avait compris!...
+
+--Il sait!... rugit-il au fond de lui-même.
+
+--Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je sais combien Jeanne
+d'Albret vous aime. Je vous ai choisi parce que j'ai des vues sur
+vous...
+
+--Des vues sur moi! s'écria le comte avec une profonde amertume dont
+Ruggieri saisit le sens. Aurais-je donc l'honneur d'être déjà connu de
+Votre Majesté?...
+
+--Oui, monsieur, je vous connais... et même depuis beaucoup plus de
+temps que vous ne pouvez supposer...
+
+--J'attends que Votre Majesté m'expose ses vues, dit Marillac d'une voix
+altérée.
+
+--Tout à l'heure, comte. Pour le moment, je dois vous indiquer les
+propositions franches qu'en toute loyauté je vous charge de faire
+parvenir à ma cousine d'Albret. Veuillez m'écouter attentivement et
+noter chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j'aurai tout fait pour
+la paix du monde et, si quelque calamité frappe le royaume, je n'en
+serai responsable ni devant Dieu, ni devant les rois de la terre.
+
+--A tort ou à raison, je suis considérée comme représentant le parti de
+la messe; à tort ou à raison aussi, Jeanne d'Albret est considérée comme
+représentant la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui propose: une
+paix durable et définitive; le droit pour les réformés d'entretenir un
+prêtre et d'élever un temple dans les principales villes; trois temples
+à Paris; dix places fortes choisies par la reine de Navarre, à titre
+de refuge et de garantie; vingt emplois à la cour réservés aux
+religionnaires; le droit pour eux de professer en chaire leur théologie;
+le droit d'accession à tous emplois, aussi bien qu'aux catholiques...
+Que pensez-vous de ces conditions, monsieur le comte?
+
+--Madame, dit Marillac, je pense que, si elles étaient observées, les
+guerres de religion seraient à jamais éteintes.
+
+--Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre spontanément, car on
+pourrait juger insuffisantes ma parole et la signature sacrée du roi...
+
+Marillac ne répondant pas, la reine poursuivit.
+
+--Le duc d'Albe extermine la religion réformée dans les Pays-Bas.
+J'offre de constituer une armée qui, au nom du roi de France, portera
+secours à vos frères des Pays-Bas, et ce, malgré toute mon affection
+pour la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait point de
+doute, l'amiral Coligny prendra lui-même le commandement suprême et
+choisira ses principaux lieutenants. Que dites-vous de cela, comte?
+
+--Ah! madame, ce serait réaliser le voeu le plus cher de l'amiral!...
+
+--Bien. Voici maintenant la garantie par où on verra éclater la
+sincérité de mes offres et mon désir d'une paix définitive. Il me reste
+une fille que se disputent les plus grands princes de la chrétienté. Ma
+fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltérable. La maison où elle
+entrera sera à jamais l'amie de la maison de France: j'offre ma fille
+Marguerite en mariage au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte?
+
+--Madame, j'ai entendu dire que vous êtes un génie en politique; je vois
+qu'on ne se trompe pas.
+
+--Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera mes propositions et
+quelle désarmera...
+
+--Devant votre magnanimité, oui. Majesté!... Elle n'eût pas désarmé
+devant la force et la violence. Ma reine, comme Votre Majesté,
+est animée d'un sincère désir de paix. Elle accueillera avec joie
+l'assurance que, désormais, il n'y aura plus de différence entre un
+catholique et un réformé...
+
+--Vous porterez donc mes propositions à Jeanne d'Albret. Je vous nomme
+mon ambassadeur secret pour cette circonstance, et voici la lettre qui
+en fait foi.
+
+A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin tout ouvert et déjà
+recouvert du sceau royal.
+
+La reine réfléchissait. Elle tournait et retournait dans sa tête la
+pensée qu'elle voulait émettre et jetait à la dérobée de sombres regards
+sur ce jeune homme qui était son fils.
+
+Enfin, elle commença d'une voix hésitante:
+
+--Maintenant, comte, nous en avons fini avec les affaires de l'Etat et
+de l'Eglise. Il est temps que nous parlions de vous. Et tout d'abord,
+je veux vous poser une question bien franche, à laquelle vous répondrez
+franchement, j'espère... Jusqu'à quel point êtes-vous attaché à la reine
+de Navarre? Jusqu'où peut aller votre dévouement pour elle?
+
+Marillac frissonna. La question était toute simple en apparence. Mais
+fut-ce l'accent de Catherine? Le comte crut y entrevoir une sourde
+menace contre Jeanne d'Albret.
+
+Catherine se douta peut-être de l'effet qu'elle venait de produire, car
+elle reprit, sans attendre la réponse:
+
+--Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre, si elle accepte, comme
+je n'en doute pas, les propositions que je lui soumets, viendra à Paris
+pour les fêtes de la grande réconciliation. Je veux, en effet, que le
+mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion d'une joie
+populaire dont on gardera le souvenir pendant des siècles. Sachez donc
+que je rêve pour Henri de Béarn une destinée glorieuse. Puisqu'il va
+être de la famille, je lui veux un royaume véritable et digne de lui.
+Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de terre sous le ciel, certes, et
+qui serait encore un royaume acceptable pour un gentilhomme dépourvu de
+tout au monde. Mais, pour Henri de Béarn, je veux quelque chose comme
+une autre France... la Pologne, par exemple!
+
+--La Pologne! s'écria le comte étonné.
+
+--Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles sérieuses de ce grand Etat.
+Avant peu, sans doute, je pourrai disposer de ce beau trône... Je le
+réserve à un de mes fils. Et Henri de Béarn ne sera-t-il pas aussi mon
+fils, du jour où il aura épousé Marguerite de France? Dès lors, la
+Navarre n'a plus de roi.
+
+--Majesté, dit fermement Marillac, je ne crois pas que Jeanne d'Albret
+abandonne jamais la Navarre...
+
+--Tout est possible, comte, même que Jeanne et son fils refusent la
+gloire que je rêve pour eux, dans mon ardent désir d'effacer un triste
+passé. Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison ou une
+autre, la Navarre se trouvait libre... eh bien, il lui faudrait un
+roi... Vous, monsieur!
+
+Cette déclaration produisit sur Marillac l'effet d'un coup de foudre: il
+eut la sensation violente, instantanée, que Catherine savait qu'il était
+son fils. Un tremblement convulsif l'agita.
+
+--Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre!
+
+--Vous, comte, dit tranquillement Catherine.
+
+--Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un pauvre être sans nom
+devienne un roi, il faut de puissants motifs.
+
+--Je les trouverai. Ne vous inquiétez pas, comte!
+
+--Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est pas le motif de ma royauté
+que je cherche! C'est le motif qui vous pousse, vous, à vouloir faire
+de moi un roi! C'est la pensée qui vous guide! Ah! madame, c'est cela
+seulement que je veux savoir, le reste n'est rien!
+
+L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle l'attribua à
+l'étonnement.
+
+--Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit que j'avais des
+vues sur vous? Saisissez la fortune qui passe à portée de votre main,
+sans vous inquiéter du caprice qui l'a poussée de votre côté. Toute la
+question maintenant est, pour moi, de savoir le degré d'affection qui
+vous rattache à Jeanne d'Albret. Car c'est sur vous que je compte pour
+faire aboutir une entreprise que je mûris...
+
+Et comme le comte faisait un mouvement:
+
+--C'est-à-dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide, l'entreprise qui
+doit assurer à Henri de Béarn un autre royaume...
+
+Marillac baissa la tête.
+
+--Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au début, finit par
+devenir éclatante, madame, je ne sonderai donc pas les intentions de
+Votre Majesté, et me bornerai à répondre aux questions qu'elle me pose.
+Vous avez prononcé, tout à l'heure, un mot qui m'a profondément ému.
+Vous avez dit: moi aussi, je suis mère!... Vous devez comprendre aussi,
+du moins je le suppose toujours, quelle peut-être l'affection d'un fils
+pour sa mère...
+
+Une sorte de pâleur livide s'était étendue sur le visage de Catherine.
+
+--Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'étranges façons de vous
+exprimer...
+
+--Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une froideur terrible: il
+m'est permis de tout supposer, de douter de tout, depuis que j'ai été
+abandonné par ma mère.
+
+--Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de tout au monde, excepté de
+la parole d'une reine!
+
+--Ah! madame, vous m'avez demandé quelle est mon affection pour ma
+reine. C'est celle d'un fils! Je ne suis pas un gentilhomme, moi!
+J'ignore qui fut mon père. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez faire
+monter sur un trône! Un enfant trouvé, madame! Une femme, une seule, a
+eu pitié de moi. Cette femme m'a ramassé, m'a pris dans ses bras,
+m'a emporté, m'a élevé à l'égal de son fils; cette femme, c'est une
+véritable mère... c'est ma reine... c'est la grande et noble Jeanne
+d'Albret... Un dernier mot, quant à ma véritable mère, celle qui m'a
+abandonné, ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne jamais la
+connaître!...
+
+Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula, croisa les bras sur
+sa poitrine et attendit. Mais il connaissait mal la reine. Sans émotion
+apparente, sans qu'un pli de son visage eût tressailli, elle se contenta
+de hocher la tête.
+
+--Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends tout ce que vous avez
+dû souffrir, et je comprends aussi votre affection pour ma cousine
+d'Albret. Je vois qu'on ne m'avait pas trompée. Vous êtes bien l'homme
+au noble coeur qu'on m'avait dépeint. Pour le moment, il suffit que vous
+fassiez tenir à la reine les propositions que j'ai formulées...
+
+Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi congé au comte, lui tendit
+sa main à baiser. Mais, sans doute que le jeune homme ne vit pas ce
+mouvement. Car il se contenta de s'incliner profondément.
+
+Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner. Mais Catherine le retint
+d'un regard. Dès qu'elle eut compris que Marillac avait atteint la salle
+du rez-de-chaussée, elle saisit la main de l'astrologue.
+
+--Il sait! dit-elle.
+
+--Je ne crois pas! balbutia Ruggier!...
+
+--Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!...
+
+--Madame! madame! c'est notre enfant!...
+
+Violemment, elle l'entraîna à la fenêtre qu'elle ouvrit.
+
+--Le signal! gronda-t-elle.
+
+A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont. Catherine entrevit sa
+haute et ferme silhouette élégante.
+
+--Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté. Grâce pour l'enfant de
+notre amour!
+
+Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet qu'il portait suspendu
+à une chaînette d'or, et elle l'approcha de ses lèvres. Elle allait
+siffler, jeter le signal dont elle parlait...
+
+A ce moment, sur les décombres, en face de la fenêtre, une ombre venait
+de se dresser. L'homme, ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri,
+rejoignit rapidement le comte, le prit par le bras et tous deux
+s'éloignèrent.
+
+Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan.
+
+--Il s'était fait accompagner! murmura Catherine avec un accent de rage
+qui épouvanta Ruggieri.
+
+--Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres hommes sont postés
+dans le voisinage. Nos quatre spadassins n'en viendraient pas à bout...
+D'ailleurs... voyez, il est trop tard!
+
+Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur et grinça:
+
+--Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que partie remise. Je sais
+maintenant où le trouver... Il sait tout, René! Comment? Par qui? Ah!
+sans aucun doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui lui a
+dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?... Oh! il faut que
+cet homme meure avant peu... il faut que Jeanne disparaisse...
+
+
+XXXII
+
+A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLÉMENT
+
+Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à la porte de
+l'hôtel Coligny. Il était à ce moment environ minuit. Pendant le trajet,
+Marillac, violemment ému de la scène que nous venons de raconter, ne dit
+que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer avec lui dans l'hôtel, ce
+à quoi Pardaillan consentit.
+
+Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre, Coligny et leurs
+compagnons.
+
+Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine de Médicis
+connaissait leur retraite.
+
+--Il faut fuir, dit Coligny simplement.
+
+--Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec fermeté, mais sans
+pouvoir réprimer un frisson. Si Catherine n'a pas encore fait cerner
+cette maison, c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à tout
+prix.
+
+--Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac.
+
+Il raconta alors, de point en point, son entrevue avec la reine. Une
+longue discussion s'ensuivit, et il fut convenu que la reine Jeanne,
+véritable chef des huguenots, devait être mise au courant. Les
+propositions de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies par
+Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que l'idée d'aller porter
+secours aux protestants des Pays-Bas enthousiasma.
+
+On décida que Marillac partirait aussitôt que possible.
+
+Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié endormi dans un
+fauteuil et lui expliqua ce qui se passait.
+
+--Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends de vous, mon ami.
+Mon absence peut durer un mois. En cette affaire, c'est un bonheur que
+j'aie songé à vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui direz
+que je vais retrouver la reine de Navarre, et, pour que la séparation
+lui soit adoucie, dites-lui que je compte profiter de ce voyage pour
+raconter notre amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne
+d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère, rien ne s'opposera
+à ce qu'Alice devienne ma femme.
+
+Les deux amis passèrent une heure encore à deviser de ce qui les
+intéressait le plus au monde. Pardaillan de Loïse, et Marillac, d'Alice
+de Lux. Puis ils s'embrassèrent, et le chevalier regagna l'hôtel de
+Montmorency pour y prendre un peu de repos.
+
+Quant à Marillac, il partit au point du jour comme c'était convenu.
+
+Quelques jours plus tard, le bruit commença à se répandre dans Paris
+que la paix de Saint-Germain, de boiteuse et mal assise qu'elle était,
+allait devenir parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait
+inamovible.
+
+Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi Henri de Béarn devait
+épouser Marguerite de France et que des fêtes magnifiques devaient avoir
+lieu à ce propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée
+dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait de huguenots
+illustres.
+
+Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période, erra à travers
+Paris, comme une âme en peine. Ses recherches pour retrouver Loïse
+n'aboutissaient à aucun résultat.
+
+Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre, commençait à perdre
+tout espoir. Et le pauvre chevalier en arrivait à se dire que, sans
+aucun doute, Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de quelque
+province.
+
+Quant à son père, non seulement il ne lui apportait pas les nouvelles
+promises, mais il avait complètement disparu.
+
+Le chevalier avait, le jour même du départ de son ami, tenu sa promesse
+en allant voir Alice de Lux. Celle-ci l'accueillit avec une sorte de
+joie fiévreuse, qui était bien rare chez cette fille habituée à la
+plus extrême prudence. Son premier mot fut pour demander si son fiancé
+n'avait pas été assailli, en sortant de chez elle.
+
+--Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout s'est passé le mieux
+du monde.
+
+--Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit Alice.
+
+Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme inconnu les avait
+accostés, comme ce gentilhomme avait invité le comte à le suivre jusque
+chez la reine...
+
+--Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?...
+
+--Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine maison du Pont de bois.
+Et il en est sorti parfaitement sain et sauf, à telles enseignes que,
+moi, qui l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel de
+la rue de Béthisy.
+
+--Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée, il ne vous a rien dit
+de cette étrange entrevue?
+
+--Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade secrète auprès de la
+reine de Navarre, il a dû quitter Paris ce matin et m'a chargé de vous
+venir rassurer.
+
+Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille questions qu'elle
+n'osait formuler se pressaient dans son esprit. Une seule chose
+rassurait Pardaillan: de toute évidence, elle aimait sincèrement
+Marillac.
+
+Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement du monde, il
+acheva sa mission en disant à Alice:
+
+--Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a chargé de vous dire
+qu'il veut profiter de son voyage auprès de la reine de Navarre pour
+l'informer de son amour pour vous...
+
+Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice se mit à trembler
+convulsivement. Elle murmura:
+
+--Je suis perdue!
+
+--Vous m'avez sans doute mal compris, madame! s'écria Pardaillan. M. le
+comte est résolu à demander à la reine l'autorisation de vous épouser
+dès son retour à Paris.. Je pensais vous apporter une grande joie...
+
+--Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien grande joie... ah!
+je me meurs...
+
+Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse, évanouie. Elle
+demeurait immobile, comme morte. Et le chevalier, avec un indicible
+mélange de pitié et de doute, vit que, dans l'évanouissement, deux
+larmes, qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient
+seules qu'elle vivait encore.
+
+A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait d'ailleurs tout
+écouté à travers la porte.
+
+--Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui parut bizarre à
+Pardaillan, ma nièce est sujette à ces vertiges.
+
+En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes d'Alice avec du
+vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler quelques gouttes d'un
+élixir, contenu dans un petit flacon.
+
+--Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce?
+
+--Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez éprouvé quelque
+douleur? une peine de coeur, peut-être?
+
+Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier.
+
+--Non, répondit-elle en faisant un effort presque sublime.
+
+--Une joie, alors? insista l'atroce vieille.
+
+--Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.
+
+L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait, d'ailleurs,
+repris son sang-froid et reconquis cette force d'âme qui faisait d'elle
+une femme réellement extraordinaire. Le chevalier, par discrétion,
+voulut se retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail
+tout ce que Pardaillan savait.
+
+Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se promettant bien de
+déchiffrer le mystère qu'il devinait là. Mais, lorsque, quelques jours
+plus tard, il voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison
+fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des voisins; mais nul ne
+put lui donner le moindre renseignement.
+
+Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait donc le plus
+clair de son temps à se promener dans Paris. Un jour qu'il avait franchi
+les ponts et qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur
+la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire, qui longeait le
+couvent des Carmes, sur son flanc gauche.
+
+Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent des Barrés.
+Et même, plusieurs de ces maisons, par une porté de derrière,
+communiquaient avec le couvent. C'étaient en général des boutiques que
+les moines subventionnaient en secret, et où on vendait des objets de
+piété.
+
+Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs artificielles,
+comme on en met sur les autels, dans les églises.
+
+Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de la boutique
+travaillaient sur le pas de la porte, dans la rue.
+
+Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le travail, deux femmes,
+une jeune fille, activement occupés à façonner des fleurs. A quelques
+pas de ce groupe, un enfant travaillait tout seul...
+
+Pardaillan s'arrêta à le contempler.
+
+En effet, l'enfant était remarquable par la vive intelligence qui
+éclairait ses grands yeux profonds. Il était pâle et malingre. Il
+dégageait de la tristesse.
+
+Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu le bout de branche
+artificielle qu'il travaillait, et clignait des yeux pour mieux
+l'examiner; alors, il rectifiait les détails qui lui semblaient
+défectueux, et la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée. Cet
+enfant avait une âme d'artiste.
+
+Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce travail, au point
+d'en être ému.
+
+--Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu travailles?
+
+--Oh! non, monsieur, je m'amuse.
+
+--Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais...
+
+La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi près de l'enfant.
+Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait des bouts de branches, piquait
+des fleurettes qui tremblotaient sur leur tige en fil de fer.
+
+--Je fais de l'aubépine.
+
+--De l'aubépine? Mais pourquoi faire?
+
+--Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul.
+
+--Où cela donc?
+
+--Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre la chapelle.
+
+--Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan.
+
+--Oh! non, c'est pour l'entourer...
+
+--Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine? Et puis,
+l'aubépine ne fleurit pas en cette saison?...
+
+--Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi, sera toujours
+fleurie... vous voyez bien!
+
+--Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine
+
+--N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette approbation,
+d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément. Et puis, vous ne savez pas?
+
+--Non, mon petit, je ne sais pas...
+
+--Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi, savez-vous pourquoi?
+
+--Non, mon enfant, dit le chevalier ému.
+
+--Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est qu'elle est morte...
+Savez-vous ce que c'est d'être mort? Eh bien, on vous met dans la
+terre... ma mère est dans la terre, au cimetière des Innocents...
+
+Le petit artiste continua:
+
+--Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine, quand il y en
+aura tout autour de mon petit jardin et que ça fera un gros buisson, un
+jour, je prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas, où ma mère
+est dans la terre...
+
+--Au cimetière des Innocents?
+
+--Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été bien long à me le
+dire... De cette façon, ma mère sera contente, n'est-ce pas?
+
+--Certainement, mon petit, très contente.
+
+La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à son travail avec
+une attention telle que le chevalier n'eut pas le courage de l'en
+déranger par d'importunes questions.
+
+Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent qui sonnait.
+S'étant retourné alors, il vit un moine à figure pâle qui prenait
+l'enfant par la main, et il l'entendit qui disait:
+
+--Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...
+
+--Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit ami s'appelle Clément
+et Jacques...
+
+
+XXXIII
+
+LES CAVES DE L'HÔTEL DE MESMES
+
+Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan fils, pour nous occuper
+de M. de Pardaillan père. Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas
+cherché à revoir le chevalier?
+
+Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain du jour où François
+de Montmorency, accompagné de son héraut d'armes, vint faire sa
+provocation.
+
+Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait assisté à la
+provocation. L'insulte était grave et définitive. Mais peut-être
+Damville ne jugeait-il pas le moment venu de la relever, car il donna
+l'ordre de laisser le gant où il était.
+
+D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La plupart des
+domestiques avaient été envoyés dans une autre maison que le maréchal
+possédait, dans la rue des Fossés-Montmartre, non loin des marais de
+la Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait été envoyée
+aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour de Damville que trois ou
+quatre soldats, un officier, le vieux Pardaillan et deux domestiques.
+Jeannette, promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout le
+monde, en prenant des précautions toutes les fois qu'elle sortait.
+
+D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison des
+Fossés-Montmartre.
+
+Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal de Damville, qui
+avait pour Orthès tout autant d'affection qu'il en pouvait avoir pour
+quelqu'un, alla voir le blessé et eut avec lui une longue conversation,
+où il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal rentra, pensif, à
+l'hôtel de Mesmes et fit appeler Pardaillan.
+
+--Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous quelles personnes
+se trouvaient dans la voiture qui a été attaquée, la nuit où nous sommes
+sortis d'ici?
+
+--Je ne m'en doute pas, monseigneur!
+
+--Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette voiture?
+
+--Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous m'en avez instruit
+vous-même: votre frère, le maréchal.
+
+--Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils ne peut être à moi,
+parce qu'il est à mon frère?
+
+--En effet, monseigneur... mais ces questions...
+
+--Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous aviez tué l'homme qui
+nous avait attaqués... Eh bien, l'homme que vous avez tué se porte à
+merveille!
+
+--Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le vieux routier qui, d'un
+geste rapide, s'assura que sa dague et sa rapière étaient en bonne place
+et prêtes à fonctionner.
+
+--Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je sais autre chose.
+Voulez-vous que je vous en instruise?
+
+--Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance dont je lui serai
+toujours reconnaissant.
+
+--Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que vous n'avez pas
+poursuivi jusqu'à la porte Bordet, que vous avez accompagné bras dessus,
+bras dessous, jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous n'avez
+nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient rôder autour de l'hôtel,
+en sorte que je le ferai prendre et ficeler...
+
+--Je serais charmé de le savoir, monseigneur.
+
+--Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, et c'est votre fils!
+
+--Le même qui vous tira des mains des truands? interrogea le vieux
+routier avec une insolence admirable.
+
+Le maréchal demeura un moment sans voix. Il s'attendait à voir pâlir
+Pardaillan, et Pardaillan lui riait au nez.
+
+--Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville, ou, du moins, pas
+encore. Voyons: ce que je viens de vous dire est-il exact?
+
+--Du moment que vous le dites, monseigneur, je serais bien audacieux
+d'affirmer le contraire: vous dites que mon fils vous a attaqué, cela
+doit être. Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il ne me
+reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien renseigné.
+
+Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette fois encore, ce fut
+le tout-puissant seigneur qui baissa les yeux devant l'aventurier.
+Pardaillan continua:
+
+--Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal. Est-ce ma faute?...
+Comment! Je me trouve en présence de la pire solution! Pour vous rester
+fidèle, je risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce à
+concilier vos intérêts avec les siens!
+
+--Pardaillan, la question n'est pas là...
+
+--Où est-elle donc, monseigneur?
+
+--Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient dans la
+voiture?
+
+--Je l'ignore, monseigneur!...
+
+--Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a dû vous le dire!
+
+--Vous vous trompez, monseigneur!
+
+Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan:
+
+--Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui! Le fils chez
+Montmorency, le père chez Damville... la chose s'arrangeait
+d'elle-même... monsieur de Pardaillan, vous et votre fils, je vous tiens
+pour des misérables!
+
+Le vieux routier se redressa, un peu pâle.
+
+--Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, je tiendrai cet
+outrage pour nul et non avenu tant que vous n'aurez pas relevé le gant
+qui pend encore à votre porte.
+
+Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la dague haute sur
+Pardaillan...
+
+Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal qui s'était
+levé ne retomba pas sur lui, il le saisit au poignet, l'arme s'échappa.
+Henri jeta un hurlement.
+
+--Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous tuer; c'est mon droit;
+je vous laisse vivre pour que vous puissiez vous laver de l'outrage de
+Montmorency; remerciez-moi!
+
+--C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A moi!...
+
+--Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière.
+
+A ce moment, tout ce qui restait de monde dans l'hôtel se ruait dans
+la pièce aux cris du maître. Pardaillan vit qu'il avait devant lui six
+hommes armés.
+
+--Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!
+
+Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa rapière, bondit vers la
+gauche de la pièce.
+
+--Ici, la, meute! cria-t-il.
+
+Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant ainsi la porte. C'est
+ce que voulait Pardaillan. En un clin d'oeil, il plaça sa rapière entre
+ses dents solides comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil
+et le lança à toute volée sur les assaillants qui refluèrent vers le
+fond.
+
+Au même instant, il remit l'épée à la main et se jeta vers la porte
+qu'il franchit en poussant un éclat de rire.
+
+En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la meute enragée, atteignit
+le bas de l'escalier. Là, il y avait une porte qui ouvrait sur cette
+cour. Il fondit sur elle pour l'ouvrir.
+
+--Malédiction! gronda-t-il.
+
+La porte était fermée!
+
+--Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier.
+
+Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait le couloir qui
+aboutissait aux offices et aux derrières de la maison; de là, Pardaillan
+pouvait sauter dans le jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du
+premier coup d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule de
+l'office était fermée.
+
+Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept furieux solidement
+armés, derrière lui une porte infranchissable.
+
+Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient plus
+l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que trois de front, et, encore,
+en se gênant.
+
+--A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver à les tuer l'un
+après l'autre.
+
+C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative, ou de faire
+ce grand carnage, ou de mourir.
+
+Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît, ripostait à
+chaque seconde; sa longue rapière s'enfonçait dans le tas; un homme
+était blessé; les autres poussaient d'effroyables hurlements.
+
+Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son pourpoint.
+
+La blessure saigna légèrement.
+
+Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore que trois de ses
+assaillants blessés, l'un d'eux, il est vrai, hors de combat, étendu à
+terre, tout râlant.
+
+A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa main droite: c'était
+la blessure que lui avait faite d'Aspremont qui se rouvrait.
+
+Il saisit son épée de la main gauche.
+
+--Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois!
+
+--A nous la bote! hurlaient les autres.
+
+Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements de l'acier,
+les coups secs des battements, les râles, les jurons énormes, un vacarme
+indescriptible.
+
+Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche au moment où,
+après s'être fendu à fond sur l'officier, il faisait une retraite du
+corps. L'officier roula sur le sol qu'il talonna un instant: il était
+mort!
+
+Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant lui.
+
+Mais il était exténué; sa main gauche le faisait horriblement souffrir;
+il dut reprendre l'épée de la droite; et, haletant, il s'appuya de la
+gauche au mur. Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... Il
+recula encore de deux pas pour éviter un coup furieux que lui portait
+Damville. Mais il fut atteint au genou au même instant par un soldat.
+
+--C'est fini, murmura-t-il.
+
+Son épée lui tomba de la main...
+
+Cet instant était celui où il reculait en se soutenant toujours de la
+main au mur.
+
+Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, il vit un
+trou noir béer près de lui, et, à bout de forces, presque évanoui, il
+s'y laissa tomber!...
+
+--Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le crever dans cette
+cave!...
+
+Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée et verrouillée.
+C'est en effet dans la cave que le vieux Pardaillan avait roulé--dans
+cette même cave où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de
+la main à la porte qui était simplement poussée, il avait ouvert cette
+porte et s'était laissé tomber, dans un dernier effort de l'instinct
+vital.
+
+Pardaillan avait roulé le long des marches et était demeuré étendu sans
+vie sur le sol de la cave. Si le maréchal l'y avait suivi, il n'eût
+eu qu'à l'achever d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas
+l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites de ce combat
+dans l'obscurité, alors que sa troupe était déjà si réduite.
+
+--Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus là qu'un cadavre que
+j'enverrai jeter à la Seine!
+
+Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il perdait beaucoup
+de sang par ses blessures, et, en somme, il risquait de mourir là
+d'épuisement. Mais ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au
+corps. Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps étendu au bas de
+l'escalier commença à remuer les bras, puis les jambes; puis la tête se
+redressa; puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le routier se
+souleva, s'assit, passa ses mains sur son front.
+
+Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut:
+
+--Tiens! Je ne suis pas mort?
+
+Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque chose de frais, de
+poussiéreux, de rond, ou plutôt de cylindrique.
+
+--Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... D'un coup sec
+appliqué au hasard sur le sol, le goulot de la bouteille sauta.
+
+Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il buvait, c'était un vin
+frais, généreux, capiteux, doux au palais, chaud au coeur.
+
+Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan comprenait
+que ses forces lui revenaient, avec les forces, la mémoire.
+
+--C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je n'ai pas été tué,
+puisqu'ils ne sont pas descendus m'achever ici, voyons à prendre des
+forces. Et d'abord, où en suis-je?
+
+Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes mieux qu'un
+chirurgien, se mit à se palper, à se visiter longuement.
+
+Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci:
+
+Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière de la tête; ladite
+plaie provenant sans doute de la chute le long de l'escalier de la cave;
+item, pour les mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché; item,
+pour les mêmes motifs, une douleur lancinante au coude du bras droit.
+
+Deuxièmement, il avait une blessure à la main droite provenant de son
+duel avec d'Aspremont, ladite blessure s'étant rouverte pendant la mêlée
+dans le couloir.
+
+Troisièmement, une estafilade au poignet gauche.
+
+Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus du genou droit.
+
+Cinquièmement, l'épaule droite déchirée.
+
+Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit.
+
+Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant été établi,
+Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou blessure, et estima qu'en
+somme il n'y avait pas dans tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.
+
+Alors, il entreprit de bander ses blessures.
+
+Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements. Et comme il
+portait chemise sous le pourpoint, il s'écria:
+
+--Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt blessures!.
+
+N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut avec du vin que
+Pardaillan les lava.
+
+Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à faire quelques pas. Il
+eut un grognement de satisfaction; en somme, la vieille machine tenait
+bon.
+
+Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas trop dur, et s'y
+endormit profondément.
+
+Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui, essayant de percer les
+ténèbres de la cave.
+
+--Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se préoccuper de mes
+blessures? Si je ne me trompe, dans quatre ou cinq jours au plus tard,
+la mort viendra me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour
+jamais! En effet, je vais mourir de faim...
+
+En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier qui montait à
+la porte et essaya de voir si, par quelque manière, il en viendrait à
+bout..., mais il se rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer
+de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements à l'hôtel.
+
+Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait pas ouvrir, il
+n'en était pas de même de ceux qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait
+venir l'égorger pendant son sommeil.
+
+Par une bizarre contradiction, ou par un dernier espoir, Pardaillan, qui
+consentait à mourir de faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé;
+il résolut de barricader la porte et d'empêcher qu'on pût entrer dans la
+cave, puisqu'il ne pouvait en sortir.
+
+Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en quête des matériaux
+nécessaires, et, pour se donner du coeur à l'ouvrage, commença par se
+diriger vers le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et
+la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie mine de jambons.
+Ils étaient proprement arrangés sur de la paille, en sorte que
+Pardaillan, en attaquant le premier, se dit avec satisfaction:
+
+--Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et voici la
+nourriture aussi agréable que substantielle.
+
+Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au moyen de madriers.
+
+Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus arriver à lui pendant
+son sommeil, sans le réveiller.
+
+Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat, il avait au moins
+conservé sa dague, il avait de quoi se défendre.
+
+Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet de lumière qui
+tombait d'un soupirail finit par lui paraître un véritable rayon de
+jour.
+
+Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.
+
+Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution de fer
+Pardaillan triompha rapidement de la fièvre.
+
+Les blessures se cicatrisèrent.
+
+Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa avec non moins de
+rapidité. Et pourtant, avec son habitude des sièges, le vieux
+renard avait tout de suite pensé à se rationner, il l'avait fait
+scrupuleusement le premier moment.
+
+Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie, pour se tourner
+enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut un jour qu'il ne lui restait
+plus qu'un jambon.
+
+A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être plus encore
+qu'il était enfermé dans cette cave.
+
+Les blessures étaient guéries.
+
+Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la faim, ni de la
+soif. Mais maintenant le problème allait se poser à nouveau; et, cette
+fois, il était inéluctable.
+
+En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait employé son temps et
+toutes les ressources de son imagination à trouver un moyen d'évasion.
+
+Les projets se succédèrent dans son esprit, mais, à la pratique, il dut
+en reconnaître l'inanité et les abandonner l'un après l'autre. Il n'y
+avait aucun moyen de sortir de là!
+
+Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se trouver sans vivres!
+Et alors commencerait une longue et terrible agonie pour aboutir à la
+mort la plus douloureuse!
+
+
+XXXIV
+
+JEANNE D'ALBRET
+
+Au moment où le comte de Marillac se mit en route pour accomplir la
+mission de confiance que lui avait donnée Catherine, la reine de Navarre
+se trouvait à La Rochelle, place forte considérée par les réformés comme
+le meilleur de leurs refuges.
+
+Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont elle disposait. Elle
+avait imaginé un plan aussi simple que hardi, et qui comportait deux
+actions simultanées.
+
+Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle tout ce qu'il y
+avait de protestants en France décidés à risquer un grand coup pour
+conquérir la liberté de conscience.
+
+Une fois cette armée réunie et organisée, elle en prendrait le
+commandement elle-même et marcherait droit sur Paris.
+
+Telle était la première action du plan.
+
+La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur même de Paris, un coup
+de main qui devait coïncider avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur
+les hauteurs de Montmartre par où elle comptait attaquer.
+
+Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX que l'on eût
+transporté au camp des réformés.
+
+Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre les devants, s'installer
+dans Paris et y préparer l'enlèvement.
+
+Telle était la deuxième action du plan.
+
+La résultante de ces deux combinaisons, la voici:
+
+Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de Paris avec une armée forte
+d'environ quinze mille fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A
+un signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri de Béarn, suivi de
+Condé et de Coligny, montait à cheval; quatre cents huguenots parisiens
+se formaient autour de lui; cette troupe traversait la ville assiégée
+et marchait sur la porte Montmartre en criant aux Parisiens que le roi
+Charles IX se trouvait dans le camp huguenot.
+
+Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris presque sans coup
+férir, se réunir à son fils, marcher sur le Louvre, et, là, imposer ses
+conditions à Catherine de Médicis.
+
+Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret reçut une lettre qui la
+troubla fort et ébranla ses résolutions.
+
+La lettre venait de Charles IX et lui était apportée par un gentilhomme
+du roi.
+
+En substance, Charles IX assurait la reine de Navarre de sa bonne
+volonté, affirmait son sincère désir de terminer à jamais les luttes
+qui ensanglantaient le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois pour
+discuter des conditions d'une paix durable et définitive.
+
+Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en continuant ses
+préparatifs, eut l'esprit préoccupé de cette lettre. Elle avait
+simplement dit à l'envoyé du roi qu'elle ferait tenir une réponse.
+
+Le soir du seizième jour, après son départ de Paris, le comte de
+Marillac arriva en vue de La Rochelle.
+
+Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la reine.
+
+Or, les seize journées de route monotone qu'il venait d'accomplir,
+il les avait passées à se demander comment la reine de Navarre
+accueillerait son idée de mariage avec Alice de Lux. Quand il y
+songeait, il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien faire à
+ce mariage.
+
+Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues inquiétudes.
+Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle?
+
+Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être jaloux. Il était
+inquiet, voilà tout: inquiet non pas de ce qu'il penserait, lui,
+d'Alice; mais de ce qu'en penserait la reine. Que savait-il d'Alice de
+Lux?
+
+Donc, le comte de Marillac était violemment agité en entrant dans la
+ville de La Rochelle. Il s'informa aussitôt de la maison où logeait la
+reine.
+
+Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne d'Albret, il oublia
+toutes ses préoccupations personnelles et il eut un moment de joie qui
+éclata dans ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec une
+affection passionnée.
+
+--Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine émue.
+
+Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec une tendresse grave.
+Une question était sur ses lèvres, et elle hésitait à la formuler.
+Attentif aux pensées de la reine, Marillac comprit et dit:
+
+--Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé, madame, et aucun
+danger ne le menaçait à l'heure où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant
+de monsieur l'amiral et de monsieur le prince.
+
+--C'est mon fils qui vous envoie? demanda la reine.
+
+--Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député par madame Catherine qui
+a pris soin de m'accréditer auprès de Votre Majesté.
+
+En même temps, il tira de son pourpoint la lettre de Catherine de
+Médicis et, mettant un genou à terre, la tendit à Jeanne d'Albret.
+Le comte de Marillac ne se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu
+entièrement la missive.
+
+--Vous avez donc vu la mère du roi de France?
+
+--Je l'ai vue, madame.
+
+Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son entrevue avec
+Catherine, en tout ce qui concernait les propositions de paix et de
+mariage.
+
+--Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de parler, je vous
+chargerai de porter une réponse à la reine mère. En même temps, vous
+serez porteur d'une lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je
+vous donnerai des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. Je
+réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions qui nous sont faites.
+Après-demain, je rassemblerai notre conseil, et il sera délibéré sur
+toutes ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre dans trois
+jours le chemin de Paris. Pour le moment, laissons de côté la politique
+et la guerre, et parlons de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu
+la reine Catherine?
+
+--Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a reconnu en moi le fils
+qu'elle a abandonné...
+
+--Êtes-vous bien sûr de cela?
+
+--Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas prononcé un mot
+d'affection; ma mère n'a pas eu un geste qui pût laisser supposer
+qu'elle me reconnaissait: ma mère n'a pas eu pour moi un regard de
+pitié...
+
+--Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.
+
+--C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine Catherine soit autre
+chose pour moi qu'une reine ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que
+des propositions que la reine mère me chargeait de lui porter. Mais, à
+moi aussi, elle a fait une proposition...
+
+--A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant.
+
+--La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté Henri de Béarn le trône de
+Pologne, de façon que la Navarre se trouve sans roi...
+
+--Et alors? dit Jeanne d'Albret.
+
+--Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de régner sur la
+Pologne, on mettrait un autre roi sur le trône de Navarre... et ce
+roi, madame... ah! c'est à peine si j'ose vous répéter ces étranges
+combinaisons ce serait moi!...
+
+Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et méditative. Oui! comme
+l'avait dit le comte, c'était bien là une preuve absolue que Catherine
+de Médicis avait reconnu son fils en Déodat...
+
+Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller occuper le trône de
+Pologne, Jeanne résolut de ne pas s'y arrêter un instant. Certes, la
+Pologne était un beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans
+l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le trône de France.
+
+Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse, elle lui
+soupçonnait de plus vastes ambitions, et peut-être qu'un jour le roi de
+France fût un Bourbon et qu'il portât ce double titre: Roi de France et
+de Navarre...
+
+--Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous offre?
+
+--Je pense, madame, répondit sans hésitation le comte de Marillac, que
+je me sens inapte à régner. Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute
+que je n'envisagerais pas sans une sorte d'horreur la nécessité de
+m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.
+
+Le comte était fort ému en prononçant ces paroles.
+
+--Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, moi que jusqu'à ce
+jour vous avez vu désespéré... y a-t-il un bonheur possible pour moi?...
+Ah! madame, l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de vous
+parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait témoigné quelque
+intérêt.
+
+--Eh bien, comte?...
+
+--Eh bien, madame, j'aime!...
+
+Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira.
+
+--Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... Car, si vous
+aimez, c'est que vous devez être aimé... comme vous le méritez...
+
+--Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime...
+
+--En effet, dit doucement la reine, c'est un grand bonheur qui vous
+arrive, mon enfant. Mais vous ne m'avez pas dit encore le nom de votre
+élue...
+
+Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara de lui.
+
+--Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix tremblante. Elle a été
+aussi malheureuse que je l'ai été. Comme moi, elle a trouvé en Votre
+Majesté un asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui, fuyant
+la persécution, seule au monde, vous l'avez recueillie avec cette
+inépuisable générosité d'âme qui fait que le monde vous aimera plus
+encore qu'il n'admirera en vous la guerrière de génie...
+
+--Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.
+
+--Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant sur la reine un regard
+d'ardente curiosité.
+
+Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui, Jeanne d'Albret
+possédait vraiment cette haute générosité d'âme dont le comte venait
+de parler, puisqu'elle sut retenir le cri douloureux qui allait faire
+explosion sur ses lèvres.
+
+--Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac tout pâle. De grâce,
+que pensez-vous?...
+
+--Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la connais peu. Je lui ai
+parlé une douzaine de fois en tout.
+
+Le comte comprit que la reine était troublée.
+
+--Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache votre pensée tout
+entière...
+
+Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui demandait une vérité
+terrible--ou un mensonge.
+
+--Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre Majesté ne me répond
+pas, c'est qu'elle condamne ma fiancée...
+
+--Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne d'Albret.
+
+Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que Marillac, plus que
+jamais, eut l'intuition de la catastrophe qu'il attendait, pour ainsi
+dire.
+
+--Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous porte dans son coeur, qui
+n'a que vous au monde, pour qui vous êtes famille, amitié, affection,
+tout!... Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment qu'il
+me faut... Jurez-moi que vous venez de dire la vérité!...
+
+--Comte de Marillac, je vais vous donner une preuve d'affection telle
+que mon fils seul eût pu en attendre une semblable de moi... Je ne puis
+vous répondre... Je ne puis faire le serment que vous me demandez avant
+d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, je lui parlerai et alors, mon
+enfant, je vous répondrai... Ce que je puis vous répéter, c'est que
+je ne connais pas cette jeune fille et que je vous aime assez pour la
+vouloir connaître avant de vous dire si elle est digne ou non de votre
+amour...
+
+Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune homme.
+
+--Où est Alice de Lux? demanda la reine.
+
+--A Paris, répondit le comte d'une voix presque inintelligible. Rue de
+la Hache. La maison à porte verte, près de la nouvelle tour...
+
+--C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai pour Paris...
+
+--Madame! balbutia le comte avec angoisse.
+
+--Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous prendrez le
+commandement de mon escorte. Allez, comte...
+
+Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira péniblement,
+s'arrêta quelques minutes...
+
+--Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc une vérité sur Alice?
+Quelque chose que j'ignore?
+
+Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore que par la fatigue
+physique, dans l'hôtellerie où il était descendu.
+
+Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci put juger des
+ravages qui s'étaient faits dans l'esprit de Marillac. Ses traits
+s'étaient durcis. Sa parole était devenue brève et rauque.
+
+--Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la reine.
+
+Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna au comte ses
+instructions pour que l'on pût partir dans la journée même.
+
+--Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque Charles me donne
+rendez-vous dans cette ville, je ne veux pas fuir la conférence qu'il
+m'offre. De Blois, nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la
+conférence. Nous irons officiellement si la paix se fait, nous irons
+secrètement dans le cas contraire...
+
+Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper, avec une
+activité fébrile, des préparatifs du départ.
+
+
+XXXV
+
+ÉTONNEMENT DE GILLES ET GILLOT
+
+Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à Blois, il remarqua,
+non sans mécontentement, que son escorte comprenait les seigneurs
+catholiques les plus enragés contre les huguenots.
+
+De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant, plus souriant que
+jamais. Le maréchal de Damville faisait aussi partie de l'escorte
+royale. La veille du départ, Henri avait fait venir son intendant--son
+âme damnée--, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long entretien
+relatif aux prisonnières de la rue de la Hache.
+
+--Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal. Dans peu de
+temps, bien des choses seront arrangées. Et alors le roi fera un peu ce
+que voudrai. Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque Bastille.
+D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A propos, ajouta
+négligemment Damville, il y a, dans les caves de mon hôtel, un cadavre
+dont il sera bon de se débarrasser.
+
+--Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est bien simple,
+monseigneur. Nous le sortirons de là par une nuit obscure et nous irons
+le confier à la Seine.
+
+Il en résulta que, quelques jours après le départ de la cour pour les
+conférences de Blois, maître Gilles appela son neveu Gillot.
+
+--Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce soir débarrasser les
+caves de l'hôtel du cadavre qui achève d'y pourrir.
+
+La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant même.
+
+--Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le damné Pardaillan, je
+suis votre homme!
+
+--En route! fit l'oncle.
+
+--En route! répéta le neveu, brandissant un couteau.
+
+Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée d'une
+panoplie de son maître. Il passa deux pistolets à sa ceinture et
+remplaça son bonnet par un casque.
+
+Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il y avait une petite
+charrette. Gillot attacha un âne à la charrette.
+
+--Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la lui attacherons au
+cou avec une bonne pierre...
+
+Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle marchant
+en avant l'épée d'une main, la lanterne de l'autre, le neveu venait
+derrière, traînant l'âne par la bride. Ils arrivèrent sans encombre à
+l'hôtel de Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la cour,
+barricadèrent la porte et se rendirent tout droit à l'office, où, d'un
+grand coup de vin, ils se remirent de leurs émotions.
+
+L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie de l'expédition.
+Minuit sonna au temple tout proche. Gillot se signa, et Gilles saisit
+les clefs de la cave. Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un
+moment. Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna deux tours
+de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant, d'un coup de pied,
+poussa la porte. Mais elle résista.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.
+
+--Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est barricadé lorsqu'on
+l'a poursuivi et traqué. Allons, il s'agit de démolir tout cela!
+
+L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout d'une heure de
+travail, le passage se trouva libre, la porte s'ouvrit toute grande,
+ils descendirent l'escalier, Gilles toujours en avant, sa lanterne à
+la main. Il était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus
+affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre avec l'épée.
+Gillot le suivait pas à pas, son couteau à la main.
+
+La cave était vaste et se composait de plusieurs compartiments; il
+y avait des coins et des recoins, des trous sombres derrière des
+futailles: l'exploration commença... Dans un coin du troisième
+compartiment, Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé:
+
+--Des ossements! s'écria-t-il.
+
+--Les rats l'ont rongé!
+
+--Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!
+
+Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs se regardèrent avec
+stupéfaction.
+
+--Des os de jambons, fit l'oncle.
+
+--Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant non loin de là une
+montagne de flacons décapités.
+
+--Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et bien bu!...
+
+La recherche recommença plus acharnée. Au bout de deux heures, la cave
+avait été explorée jusque dans ses recoins les plus cachés: il fut
+évident que le cadavre de Pardaillan n'y était plus.
+
+--Voilà qui est étrange, murmura Gilles.
+
+--J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont mangé! seulement,
+ils n'ont même pas laissé les os.
+
+--Imbécile! dit l'oncle.
+
+C'était son mot favori quand il parlait à son neveu. Cependant, force
+lui fut de se rendre à l'explication de Gillot, En effet, une nouvelle
+perquisition demeura sans résultat, et il était certain que Pardaillan
+n'avait pu s'évader.
+
+--Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller Jusqu'à la
+Seine.
+
+N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le neveu reprirent le
+chemin de l'escalier. En mettant le pied sur la première marche, Gilles
+leva machinalement les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande
+ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était fermée.
+
+En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir que peut-être
+il l'avait lui-même poussée par mégarde. Et là, il constata que non
+seulement elle était poussée, mais encore qu'elle était fermée à double
+tour!...
+
+--Que se passe-t-il? demanda Gillot.
+
+--Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!...
+
+Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement convulsif... A ce moment,
+un strident éclat de rire retentit derrière la porte fermée.
+
+Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête! Car, cette voix, il
+la reconnaissait!
+
+C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser cet éclat de rire.
+Nous l'avons laissé au moment où, n'ayant plus qu'un jambon pour toute
+provision, il entrevoyait avec horreur le supplice de la famine comme le
+terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque ce dernier jambon fut
+épuisé, lorsqu'après avoir une centième fois fouillé la cave dans tous
+les sens Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à
+mourir, il prit une résolution:
+
+Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, au moment où les
+souffrances de la faim deviendraient pressantes, eh bien, il échapperait
+à la torture par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.
+
+Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans doute plusieurs
+heures qu'il n'avait mangé et se demandait s'il ne valait pas mieux
+se tuer tout de suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit
+derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, haletant, de
+l'escalier, et écouta...
+
+Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut de la peine à
+retenir un cri. Il se dissimula dans un coin au pied de l'escalier;
+Gilles et Gillot passèrent à deux pas de lui.
+
+Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond de la cave. Alors il
+n'eut qu'à remonter, et tranquillement, il ferma la porte. Son premier
+mouvement fut alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel
+était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir ce que
+diraient les deux fossoyeurs improvisés.
+
+Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de la porte, une fois
+leur perquisition terminée. Et, satisfait de l'adieu qu'il leur jeta
+sous forme d'un éclat de rire et d'une menace, il s'éloigna.
+
+Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps l'hôtel, le
+connaissait pourtant de fond en comble. Rendu à la liberté par le tour
+de passe-passe auquel nous venons d'assister, il se rendit directement
+à l'office, alluma un flambeau, visita les armoires et commença par se
+réconforter de quelques victuailles oubliées. Alors il chercha les clefs
+des appartements et, les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel.
+
+Il parvint dans une grande salle où se trouvait un grand miroir. Il en
+profita pour s'inspecter de la tête aux pieds et constata qu'il était
+à faire peur. Il n'avait plus de chapeau, ses vêtements étaient en
+lambeaux, tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus d'épée.
+D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, et, sauf une cicatrice
+rougeâtre au nez, son visage était à peu près intact.
+
+--Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.
+
+Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du maréchal; il avisa une
+haute armoire ventrue à laquelle il essaya toutes ses clefs. A force de
+fouiller la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la faire
+sauter.
+
+--Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!
+
+Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda alors à une
+toilette complète dont il avait le plus grand besoin. Quand il fut
+somptueusement habillé, il prit à une panoplie une solide rapière.
+
+En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet écarté, où il
+tomba en arrêt devant un coffre armé de trois serrures. Au bout d'une
+heure de travail, les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit le
+coffre et demeura ébloui: il était plein d'or et d'argent; il y avait là
+tout un trésor.
+
+--Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai donc pas cet
+or qui est à M. de Damville. Très bien. Mais M. de Damville me doit une
+indemnité de guerre que j'estime à trois mille livres.
+
+A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le
+coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres
+qu'il avait comptées en pièces d'or, il referma soigneusement le coffre,
+puis le cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. Et ainsi
+habillé de neuf des pieds à la tête, une bonne épée au côté, la ceinture
+garnie, il se dirigea d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel.
+
+Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea maître Landry
+qui lui apprit que la cour était à Blois,
+
+--Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous
+féliciter du bien qui vous arrive; je vois, au superbe costume que vous
+portez, que vos affaires sont en bon train.
+
+--En effet, maître Landry; je viens de faire un petit voyage... Ce petit
+voyage m'a enrichi, ce qui va me permettre de régler le vieux compte que
+nous avons ensemble.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit que vous étiez un
+parfait galant homme.
+
+--Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta
+trahison!
+
+Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise,
+tandis que Pardaillan, repoussant la table à laquelle il était assis,
+s'élançait au-dehors comme un forcené.
+
+Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu passer, devant la
+Devinière, Orthès d'Aspremont à qui, non sans raison, il attribuait sa
+dispute avec le maréchal.
+
+C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant
+pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il paraît que d'Aspremont
+était pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan
+arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner, son adversaire avait
+disparu. Tout maugréant, il prit le chemin de l'hôtel de Montmorency.
+
+--Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier! songeait-il. Ces
+Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d'en avoir une nouvelle
+preuve avec Henri François est-il meilleur?...
+
+Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel Montmorency son
+fils qui le serra dans ses bras.
+
+--Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le chevalier.
+
+--Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. Mais, toi-même, mon
+cher chevalier, que t'est-il donc arrivé?
+
+--A moi, monsieur?... mais rien que je sache.
+
+--Cependant tu as la mine d'un moine qui, par hasard, aurait réellement
+fait carême. Tu es pâle, tu es triste...
+
+--Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, je vous dirai la
+mienne après.
+
+Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par
+point.
+
+--En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont
+maintenant à votre place?
+
+--Avec cette différence que, si je me suis nourri de jambons, ils en
+seront réduits à se nourrir des os que je leur ai laissés.
+
+Le chevalier ne put s'empêcher de rire.
+
+--Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier.
+
+--Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste.
+
+--Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas
+retrouvées?
+
+--Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouillé
+tout Paris... J'ai voulu alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant
+plus, m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni l'autre...
+
+--Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!
+
+--Que vous arrive-t-il, mon père?
+
+--J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.
+
+--Quoi! Qu'avez-vous trouvé!...
+
+--Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, ce qui revient au
+même!
+
+--Mon père, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait!
+
+--Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!...
+
+--Partons, mon père! fit le chevalier avec une hâte fébrile.
+
+En route le vieux Pardaillan s'expliqua.
+
+--Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent tes deux princesses
+au bois dormant. Et, cet homme, c'est le damné intendant de Damville,
+celui qui sait tous les secrets du maître.
+
+--Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon père!
+
+Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à l'hôtel de Mesmes,
+ils y entrèrent par le jardin. Quelques instants plus tard, ils étaient
+devant la porte de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux
+routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et se mit à
+écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et Gillot avaient entendu
+les pas, car à peine Pardaillan et son fils se furent-ils arrêtés devant
+la porte qu'une voix lamentable leur parvint:
+
+--Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous soyez!...
+
+--Qui êtes-vous? demanda le vieux routier.
+
+--Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. Nous avons été
+enfermés dans cette cave par un misérable, un homme de sac et de corde,
+un truand...
+
+--Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan qui éclata de rire.
+
+--Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant la voix de
+celui qu'il avait voulu enterrer.
+
+--Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles, écoutez-moi bien.
+
+--Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant.
+
+--J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je reviens. Je me suis
+dit qu'il serait indigne d'un chrétien de vous laisser, ici, mourir
+lentement de faim... Alors, je viens pour vous pendre!...
+
+--Miséricorde! Vous me voulez pendre!
+
+On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan ouvrit la porte.
+Et, dans l'obscurité, il aperçut Gilles, à genoux sur l'une des marches
+de l'escalier; il était livide, hideux.
+
+--Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette porte; armez vos
+pistolets; et, si l'un de ces deux misérables fait mine de vouloir
+sortir, tuez-le sans pitié.
+
+--Grâce, monseigneur, gémit l'intendant.
+
+--Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais un moyen de sauver
+ta vie?
+
+--Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec désespoir: tout ce
+que vous voudrez, tout! demandez-moi ce que j'ai pu entasser d'or et
+d'argent depuis que je vis.
+
+--Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.
+
+--Quoi alors? Dites! Parlez!
+
+--Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et même tu pourras t'en
+aller d'ici, à une seule condition... Tu me diras où ton maître le
+maréchal a conduit la dame de Piennes et sa fille...
+
+Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.
+
+--Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que vous voulez savoir pour
+me donner vie sauve?
+
+--Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.
+
+Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait et
+claquait des dents, se raidit et n'eut plus un frémissement. D'une voix
+ferme, il dit:
+
+--Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!
+
+--Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. Ce vieux est
+superbe! Dommage que je sois forcé de le tuer!
+
+Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit:
+
+--Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais je vais te tuer d'un
+seul coup, au coeur, si tu ne parles...
+
+--Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant son pourpoint d'un
+coup violent. Seulement, si le désir d'un mourant vous est sacré, je
+vous supplie de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour lui...
+
+Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement.
+
+--Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une voix qui grelottait.
+
+Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait de derrière une
+futaille.
+
+--N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne oncle d'abord,
+toi ensuite.
+
+--Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver, je vais vous
+proposer un marché. Je sais où se trouvent les deux personnes que vous
+cherchez...
+
+--Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant de l'étreinte de
+Pardaillan, se précipita sur son neveu.
+
+Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà Pardaillan l'avait
+saisi à la gorge et le remettait au chevalier.
+
+--Parle! dit-il alors à Gillot.
+
+--Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles.
+
+--Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait de l'aplomb.
+Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer la voiture, et où j'ai eu
+précisément affaire à ce digne jeune homme que voici, toutes ces
+manigances m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures, j'ai
+suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est arrêtée, et je m'offre
+d'y conduire ces messieurs...
+
+--Où est-ce? palpita le chevalier.
+
+--Rue de la Hache! fit Gillot.
+
+--Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait, à l'esprit de qui
+l'image d'Alice de Lux se présenta aussitôt.
+
+Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans la rue. Il était
+impossible que la fiancée de Marillac eût de pareilles accointances avec
+le duc de Damville!
+
+--Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?
+
+--Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles.
+
+--Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle fait le coin de la
+rue Traversine: elle a un jardin, et il y a une porte verte à ce jardin.
+
+Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour démontrer que
+Gillot venait de dire la vérité.
+
+--Courons! s'écria le vieux Pardaillan.
+
+Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.
+
+Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises dans la maison de
+la rue de la Hache et qu'il avait toujours trouvé porte close depuis son
+entretien avec Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère cachait
+la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat allait sortir de ce mystère.
+
+--Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant !... si je
+la retrouve!
+
+Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, mais il s'apprêta à
+suivre son fils.
+
+--Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles et à Gillot.
+Allez vous faire pendre ailleurs!
+
+--Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.
+
+--Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. Rassurez-vous, je
+vous promets d'informer le maréchal de Damville de la belle résistance
+que vous avez faite.
+
+Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans doute, il ne tenait
+pas à se retrouver seul à seul avec son oncle. Gilles s'était assis sur
+un billot et, la tête dans les mains, réfléchissait à son triste
+sort. Les deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations et
+sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt rue de la Hache.
+
+--Qui peut bien demeurer dans la maison à porte verte? demanda le vieux
+routier. Sans doute quelque officier de Damville qui s'est retranché là
+avec une petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre la
+nuit.
+
+Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit:
+
+--Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que j'agisse seul...
+
+--Ah ça! tu connais donc la maison?
+
+--Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle soit inhabitée... en
+ce moment.
+
+--Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement qu'il y a là un
+secret.
+
+--Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que j'aime comme un
+frère...
+
+--Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y a pas de danger?
+
+--Aucun danger, mon père.
+
+--Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.
+
+--Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. Et, si on
+s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir, cela suffirait sans doute pour
+que la porte ne soit pas ouverte.
+
+--Je vais donc t'attendre... où cela?
+
+--Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez Catho!
+
+--Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais au fond de la
+cave?
+
+--Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle a installé, rue
+Tiquetonne, un nouveau cabaret.
+
+--Qui s'appelle?
+
+--L'Auberge des deux morts qui parlent.
+
+--Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... Je
+l'épouserai, chevalier!
+
+Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent; le chevalier
+continuant son chemin vers la rue de la Hache, le vieux routier
+s'acheminant vers le nouveau cabaret de Catho pour y attendre son fils
+en dégustant une pinte d'hypocras.
+
+Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une devanture et une
+enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge des deux morts qui parlent.
+Seulement, pour corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop
+macabre, Catho avait fait peindre deux noirs... deux Maures qui étaient
+censés tenir conversation en agitant leurs gobelets. Pendant que le
+vieux Pardaillan admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le
+chevalier approchait de la maison à la porte verte. Tout de suite, il
+remarqua que les contrevents étaient soigneusement rabattus sur les
+fenêtres, comme si la maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il
+heurta le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse.
+Mais, cette fois, le chevalier était décidé à savoir ce qui se passait
+derrière ces murs et à savoir ce qu'il y avait dans ce silence et
+ce mystère. Alors, il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour
+s'assurer qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un bond, il
+atteignit la crête du mur de bordure. Alors il se hissa à la force
+du poignet et sauta dans le jardin, et marcha droit à la porte de la
+maison, décidé à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait,
+cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une forme blanche apparut
+à Pardaillan. C'était Alice de Lux!
+
+Comme elle était changée! Comme elle était pâle! Et comme sa voix parut
+rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:
+
+--Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma porte!
+
+Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans cette pièce où
+Marillac l'avait présenté. Elle demeura debout. Elle ne lui offrit pas
+de siège.
+
+--Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle.
+
+--Madame, dit le chevalier en se remettant de l'émotion qui
+l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait déjà chassé de cette
+demeure, si un puissant intérêt...
+
+--Un mot seulement: venez-vous de sa part?...
+
+--Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé par le comte de
+Marillac?
+
+--Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, ce ne peut être que
+lui qui vous envoie. Il a vu la reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la
+reine a parlé! La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que je
+suis! Il sait!
+
+--Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une affreuse erreur; ce
+n'est pas le comte de Marillac qui m'envoie!
+
+Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, rougit légèrement, puis
+devint livide.
+
+--Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. Qu'ai-je dit?
+Insensée!...
+
+Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier s'agenouilla:
+
+--Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si douce qu'elle semblait
+l'accent idéal de la franchise et de la pitié, madame, je vous supplie
+de croire que j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire! Ce
+que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez à mon ami!
+
+--Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps que je souffre
+seule, toute seule avec moi-même!
+
+Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il était venu! Il se
+releva, saisit les deux mains d'Alice, l'attira à lui, la prit dans ses
+bras, et ses lèvres, doucement, se posèrent sur les cheveux parfumés de
+la jeune femme.
+
+Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel qu'Alice ne se
+rappelait avoir jamais éprouvé pareille impression d'apaisement et de
+douceur.
+
+--Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas de retour à Paris?
+
+--Non, madame.
+
+--Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu aucune nouvelle?
+Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce qu'il pense?
+
+--Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout le monde sait à Paris
+que la reine de Navarre est à Blois, en conférence avec le roi de
+France. Il est donc certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus
+de quinze jours.
+
+--Quinze jours!...
+
+--Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme le comte, de Blois à
+Paris, il y a quatre journées de marche.
+
+Un éclair de joie puissante parut dans les yeux d'Alice. Avec son tact
+ordinaire, le chevalier ne tirait aucune conclusion de ce qu'il venait
+de dire. Mais cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit
+d'Alice:
+
+--Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait ici depuis
+longtemps!
+
+Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret n'avait pas parlé.
+Alice redevint la charmante maîtresse de maison qu'elle était. Sur son
+appel, la vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, des
+confitures, selon la mode. Mais Pardaillan ne voulut goûter à aucune des
+douceurs qu'elle lui présenta.
+
+--Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se rendre maîtresse de
+sa propre émotion, me pardonnerez-vous jamais la façon indigne dont je
+vous ai accueilli... j'étais folle...
+
+--Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque vous me traitez en ami,
+puis-je vous demander un sacrifice?
+
+--Quel qu'il soit, je suis prête!
+
+--Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, supposez, madame, que le
+comte, votre fiancé, soit détenu prisonnier chez moi... et supposez que
+vous veniez me demander sa liberté!... Ah! madame, à votre agitation,
+je vois que vous m'avez compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que
+vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à rendre la liberté
+à Jeanne de Piennes et à sa fille?
+
+A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait plus bouleversée.
+
+--Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency...
+
+--Oui, madame!
+
+--Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout ce qui m'approche est
+flétri!...
+
+--Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...
+
+--Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont plus ici, depuis
+le lendemain du jour où vous m'avez annoncé que le comte de Marillac
+allait voir la reine de Navarre.
+
+--Damville les a reprises! gronda le chevalier... Oh! cet homme se
+cache! Mais, dusse-je parcourir la France, je mettrai la main sur lui!
+Et alors...
+
+--Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises. C'est moi qui leur
+ai rendu la liberté...
+
+--Libres! Elles sont libres!...
+
+--Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai compris que mon noble
+fiancé allait me maudire ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de
+malheur dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les révélations dont
+Damville me menaçait, puisque ces révélations, la reine de Navarre
+les faisait elle-même!... Je monte chez les prisonnières... Je leur
+dis:--Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait allez... vous êtes
+libres!... Et voici que si ce funeste accès de générosité ne m'était pas
+venu Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous qui l'aimez! Ah!
+oui, je suis maudite!
+
+Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement le chevalier. C'est déjà
+une joie immense pour moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du
+damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où elles comptaient se
+retirer?
+
+--Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même pas songé à le leur
+demander...
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... Rassurez-vous,
+madame, elle m'est toute personnelle... Vous avez dû parfois vous
+entretenir avec elles?...
+
+--Deux ou trois fois seulement.
+
+--Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... ou d'autres...
+enfin, tenez, madame, je veux savoir si jamais mon nom a été prononcé
+par Loïse...
+
+--Jamais, dit Alice.
+
+Un nuage passa sur le front du jeune homme.
+
+--Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il, elle m'a oublié depuis
+longtemps... Et pourtant c'est bien moi qu'elle appela à son secours, le
+matin où je fus arrêté.
+
+Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de Lux. Il prit donc
+congé. Mais la jeune femme le supplia de la revenir voir. Il promit.
+Cette infortunée lui inspirait un profond intérêt.
+
+En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan se rendit rue
+Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.
+
+
+XXXVI
+
+UN ÉPISODE HOMÉRIQUE
+
+Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli à bras ouverts par
+la digne hôtesse, dame Catho. Le routier, d'un coup d'oeil, inspecta le
+cabaret.
+
+--Catho, dit Pardaillan, tu mérites d'être félicitée. Ton auberge est
+admirable!
+
+--Grâce à vous, fit Catho. Grâce à vos beaux écus. Mais je pense que
+celle-ci ne brûlera pas comme l'autre!
+
+Pardaillan s'installa à une table, et, comme il lui était impossible de
+demeurer inoccupé, il engouffra un repas pantagruélique.
+
+Tout à coup, des trompettes retentirent au loin; il reboucla son épée,
+posa sa toque à plume noire sur le coin de son oreille gauche, et,
+redressant sa moustache, s'en fut vers la rue de Montmartre d'où venait
+le bruit des trompettes, après avoir prévenu Catho qu'il serait de
+retour dans peu de minutes pour retrouver son fils.
+
+--Vous allez donc voir l'entrée du roi? fit Catho.
+
+--Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces trompettes guerrières?
+
+--Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagné de Mme de Navarre
+et son fils, ainsi que d'une foule de seigneurs huguenots, qui se sont
+embrassés avec les gentilshommes catholiques.
+
+--Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin, allons voir les beaux
+habits et les belles armes des gardes.
+
+Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et ne tarda pas à
+déboucher rue Montmartre. Mais, là, il fut pris dans un remous de peuple
+et porté, poussé contre la porte d'une maison.
+
+--Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra notre sire,
+le roi, on verra madame Catherine dans son carrosse d'or, on verra
+messieurs de Guise sur leurs grands chevaux, on verra... un sol la
+chaise!...
+
+Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques pièces de menue
+monnaie et se hissa sur la chaise, qui était placée contre la porte
+de la maison en question. Cette porte était solidement fermée. Et, en
+levant les yeux, Pardaillan s'aperçut que les fenêtres de l'unique étage
+étaient closes également, à l'encontre des maisons voisines où toutes
+les fenêtres étaient garnies de têtes curieuses.
+
+De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule et voyait
+s'approcher lentement le cortège royal, tandis que les cloches de toutes
+les églises de Paris sonnaient à toute volée, et que les couleuvrines du
+Louvre tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois du quartier,
+en armes; ils s'avançaient en répétant:
+
+--Le roi! Le roi! Place pour notre roi!
+
+Devant eux, la foule refluait à droite et à gauche, s'ouvrant comme la
+mer sous l'éperon d'un navire. Derrière eux, marchaient une compagnie
+d'arquebusiers, puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient
+les gardes du roi, précédés d'un double rang de trompettes à cheval.
+Aussitôt après, dans un somptueux carrosse doré, surmonté d'une
+couronne, traîné par douze chevaux blancs, caparaçonnés d'or dont chacun
+était tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait la pâle
+figure de Charles IX.
+
+Dans le même carrosse, sur la même banquette que Charles IX, assis à sa
+gauche, se trouvait Henri de Béarn qui, lui, multipliait les saluts,
+faisait des signes amicaux aux hommes, et riait aux femmes.
+
+Derrière le carrosse royal, venait une lourde machine non moins dorée,
+dans laquelle avait pris place Catherine de Médicis. Près d'elle, Jeanne
+d'Albret. Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour sourire à
+Jeanne.
+
+Perché sur sa chaise, Pardaillan assistait à cette féerie avec un
+sourire goguenard.
+
+--Voilà les huguenots dans la place, grommelait-il. Mais ce n'est pas le
+tout que d'entrer. Comment vont-ils sortir?
+
+Tout à coup, son regard se croisa avec un regard flamboyant, auquel il
+s'accrocha pour ainsi dire.
+
+--Le maréchal de Damville! gronda le routier.
+
+En même temps, il saluait de son plus gracieux sourire et de son plus
+beau geste. Damville, d'une violente secousse, avait arrêté son cheval
+et demeurait pétrifié, les yeux rivés sur ce Pardaillan qu'il croyait
+mort.
+
+--Oh! oh! songeait à ce moment le vieux routier, la fête est complète.
+Tous mes assassins me regardent!
+
+Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, près de Damville,
+trois ou quatre cavaliers s'étaient arrêtés.
+
+--L'homme que nous avons grillé dans le cabaret! s'écria l'un.
+
+--Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan, fit un autre.
+
+Ces cavaliers qui étaient de la suite du duc d'Anjou, c'étaient Quélus,
+Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert...
+
+Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergés vers lui ne
+troublaient aucunement, commençait à se dire que la rencontre pourrait
+bien fort mal tourner pour lui. En conséquence, il essaya de descendre
+de sa chaise afin de se faufiler dans la foule et de disparaître.
+Malheureusement, la foule était si tassée, si compacte autour de lui,
+que force lui fut de demeurer immobile sur son piédestal.
+
+Au moment où Pardaillan cherchait inutilement à descendre de sa chaise,
+le duc d'Anjou, s'étant retourné, s'aperçut que plusieurs de ses
+gentilshommes s'étaient arrêtés. Il appela Quélus, son favori, qui,
+s'approchant de lui, se mit à lui parler vivement. Le duc d'Anjou fit
+alors un signe au capitaine de ses gardes. Puis tout ce monde, entraîné
+par la marche du cortège, continua à s'avancer.
+
+--Les choses se gâtent! pensa le vieux routier.
+
+Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'était pas le seul perché
+sur une chaise. Près de lui, à sa gauche, il y avait une table qui
+supportait sept ou huit curieux. A sa droite, une sorte de tréteau était
+couvert par une quinzaine de personnes. Il y avait aussi des chaises en
+quantité. Pardaillan prit le seul parti qui lui restait à prendre: il
+fit basculer sa chaise qui tomba; l'instant d'après, il se trouva sur la
+chaussée au milieu de gens qui hurlaient, furieux. L'aspect martial de
+Pardaillan leur imposa silence.
+
+Il fallait, coûte que coûte, sortir de cette foule et disparaître au
+plus tôt. A ce moment, au lieu de s'ouvrir devant lui, la foule reflua
+violemment et, pour ne pas être entraîné, Pardaillan s'accrocha au
+marteau de la porte devant laquelle sa chaise était placée. Que se
+passait-il?
+
+On eût dit qu'une partie du cortège royal faisait demi-tour, revenant
+sur ses pas. Une vingtaine de cavaliers, au grand trot, accouraient
+sans s'inquiéter des cris de terreur des femmes et des blasphèmes des
+bourgeois. Il y eut une fuite éperdue des vagues populaires.
+
+Et Pardaillan, accroché à son marteau, vit couler le flot sans
+comprendre les causes de cette fuite. Enfin, il se vit seul, tout seul
+contre cette porte. Alors, il lâcha le marteau et se retourna. Or, dans
+le mouvement brusque qu'il exécuta, le marteau frappa sur son clou
+arrondi.
+
+Pardaillan se retourna, et demeura tout ébaubi: il se trouvait seul dans
+un grand demi-cercle dont la corde était formée par des maisons de la
+rue et dont la ligne de circonférence était formée par des cavaliers
+sur un rang. Le cavalier qui se trouvait au milieu de cette ligne était
+Henri de Montmorency, duc de Damville, maréchal des armées du roi.
+
+Près de lui, un homme au sourire mauvais couvait Pardaillan d'un regard
+mortel. C'était Orthès, vicomte d'Aspremont. A l'aile droite de la
+courbe, se trouvaient Maurevert et Saint-Mégrin. A l'aile gauche, Quélus
+et Maugiron.
+
+Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare, il dit:
+
+--Bonjour, messieurs les assassins!
+
+Un murmure féroce parcourut le rang des cavaliers. L'un d'eux fit un
+geste et tous se turent: c'était le capitaine des gardes du duc d'Anjou.
+Il dit:
+
+--Monsieur de Pardaillan, votre épée!
+
+--Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan. Tu veux mon épée: viens
+la prendre!
+
+En même temps, il tira sa rapière en un de ces gestes flamboyants dont
+avait hérité son fils.
+
+--Monsieur, votre épée! gronda encore le capitaine d'Anjou.
+
+--Dans ton coeur ou ton ventre! à ton choix! grinça Pardaillan.
+
+--Finissons-en! dit Damville.
+
+--Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que voici est le père
+d'un certain chevalier de Pardaillan qui a osé insulter Sa Majesté le
+roi. Prenons-le vivant! Et la torture saura bien lui faire dire où est
+son fils!
+
+C'était Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil était terrible Les yeux
+de Damville jetèrent une lueur sanglante.
+
+--Oui! oui! vivant! Et qu'il dise où est son fils!...
+
+--Le voilà! tonna une voix vibrante, rugissante.
+
+A cette seconde, il y eut dans la troupe un désordre inexprimable: on
+vit l'un des cavaliers tomber, rouler dans la poussière de la chaussée;
+et, à sa place, sur son cheval, apparut un jeune homme à la figure figée
+dans un sourire d'intense ironie, mais aux yeux flamboyants; et ce
+nouveau venu, par une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont il
+venait de s'emparer, lui labourant les flancs à coups d'éperon, lui
+brisant la bouche à coups de furieuses saccades sur le mors; la bête
+hennissait de douleur, se mettait à ruer, à se cabrer, faisait feu
+des quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec des
+hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri:
+
+--Mon fils!...
+
+--Tenez bon, monsieur! répondit le chevalier.
+
+En sortant de la maison de la rue de la Hache, le chevalier, arrêté un
+moment rue de Beauvais par la foule qui attendait le passage du roi,
+avait pu reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent
+lorsque cette foule s'était précipitée vers la rue Montmartre.
+
+Là, un groupe énorme de badauds stationnait autour de quelque chose
+qu'il ne voyait pas. Mais ce que vit parfaitement le chevalier, ce fut
+la haute stature de Damville.
+
+La première pensée du chevalier fut de s'écarter pour ne pas être
+reconnu, et de cherchera gagner la rue Tiquetonne, Et déjà il commençait
+à opérer son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnaître la voix
+de son père! Aussitôt, il se rua tête baissée dans la foule!
+
+Il passa. En quelques secondes, il parvint aux cavaliers qui entouraient
+Pardaillan. Il vit son père acculé contre la porte.
+
+S'accrocher à l'étrivière du premier cheval auquel il se heurta, se
+hisser d'un élan sur la selle, placer la pointe de sa dague sur la gorge
+du cavalier stupéfait et terrifié fut pour lui l'affaire d'un instant.
+
+--Descendez, monsieur! dit le chevalier.
+
+--Vous êtes fou, monsieur!
+
+--Non, je suis fatigué, et j'ai besoin d'un cheval. Descendez, ou je
+vous tue!
+
+Le cavalier leva le pommeau de son épée pour assommer l'étrange
+adversaire. Mais il n'eut pas le temps d'achever. Un coup de dague en
+pleine poitrine l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier
+enfourcha la bête et dégaina sa rapière. Et, furieusement, il bondit.
+Cela avait eu la rapidité et le flamboiement d'un éclair.
+
+Un large espace demeura vide autour du vieux routier. Et il y eut alors
+quelques secondes de répit pendant lesquelles chacun étudia rapidement
+la situation. Le chevalier, au centre de cet espace vide, avait arrêté
+son cheval frémissant et le maintenait d'une main de fer.
+
+Ces quelques secondes de répit étaient mises à profit par le vieux
+Pardaillan. Les tables, les chaises, les échelles qui avaient servi aux
+curieux, maintenant en déroute, il s'en emparait, les entassait avec la
+prodigieuse habileté qu'il avait de ces sortes d'opérations, et à ce
+rempart, qui se dressait devant la porte à laquelle il était acculé, il
+ne laissait qu'un étroit passage.
+
+--Pour le chevalier, quand il sera désarçonné, grommela-t-il.
+
+Les cavaliers amenés par le capitaine des gardes d'Anjou n'attendaient
+qu'un signe de leur chef. Le capitaine dit en s'adressant aux deux
+Pardaillan:
+
+--Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!... Vous
+rendez-vous?
+
+--Non, dit froidement le chevalier.
+
+--Vous faites rébellion? En avant donc!... Gardes, emparez-vous de ces
+deux hommes!...
+
+Les gardes d'un côté, les mignons de l'autre, se précipitèrent l'épée
+haute sur le chevalier qu'il fallait saisir ou tuer avant d'arriver au
+vieux Pardaillan. Le chevalier comprit que la dernière minute était
+arrivée. Sa pensée suprême fut pour Loïse. Mais cette pensée ne fit que
+traverser son cerveau.
+
+Au moment où l'attaque reprenait plus furieuse, et cette fois
+définitive, il voulut recommencer la manoeuvre désespérée qui venait de
+lui réussir. Il rassembla donc les rênes et porta aux flancs de la
+bête un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu de s'enlever,
+s'abattit!...
+
+--Malédiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement, se retrouva
+l'épée à la main.
+
+Que s'était-il passé? Dès la première intervention du chevalier, l'un
+des assaillants avait mis pied à terre et assuré dans sa main une de ces
+courtes dagues a large lame qui étaient des armes si meurtrières. Cet
+homme, c'était Maurevert. Il suivit d'un oeil attentif les mouvements
+du chevalier, et, au moment ou le capitaine criait:--En avant!. il se
+précipita à pied, se cramponna à la bride du cheval et lui enfonça sa
+dague en plein poitrail, d'un coup sur et violent. Atteinte au coeur, la
+bête s'affaissa agonisante. Le chevalier s'apprêta à mourir, et déjà il
+commençait à fourrager de sa rapière dans la masse qui grouillait autour
+de lui.
+
+--Par ici! hurla le vieux Pardaillan
+
+Le chevalier retourna la tête, vit le rempart élevé par son père; un
+éclair de dernier espoir brilla dans ses yeux et il se précipita vers
+l'ouverture. A peine fut-il en sûreté que l'ouverture fut bouchée par la
+chute d'un tréteau que le vieux routier avait maintenu suspendu à bout
+de bras.
+
+Le père et le fils se trouvèrent enfermés dans cette citadelle
+improvisée. Ils échangèrent un regard qui fut leur suprême étreinte
+d'adieu car ils n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni même de se
+serrer la main.
+
+Les chevaux avaient marché en rang serré sur l'obstacle. Mais il y eut
+un recul, avec des hennissements de douleur, les bêtes se cabrant, les
+cavaliers jurant comme des païens: le vieux Pardaillan à gauche, le
+chevalier à droite, commençaient à s'escrimer; d'instant en instant,
+avec une sûreté terrifiante avec une rapidité d'éclair, les deux épées
+surgissaient d'entre les barreaux des chaises entassées, d'entre les
+pieds de table, s'élançaient comme des vipères d'acier piquaient les
+chevaux aux naseaux, aux poitrails et les deux indomptables assiégés,
+silencieux, ramassés sur eux-mêmes, le vieux routier dans une attitude
+de bête sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et froid,
+apparaissaient comme des Titans d'un autre âge.
+
+Le capitaine, d'un geste, arrêta encore l'attaque; cette tactique ne
+réussissant pas, il fallait en employer une autre.
+
+--Es-tu blessé? dit le vieux Pardaillan.
+
+--Pas une égratignure, et vous, mon père?
+
+--Rien encore. Tâchons de bien mourir, par Pilate!
+
+--Tâchons de ne pas mourir, dit froidement le chevalier.
+
+--Pied à terre! commanda le capitaine
+
+Une douzaine de cavaliers sautèrent à bas de leurs chevaux.
+
+Alors, ce fut un cercle d'épées qui se forma autour du rempart; douze ou
+quinze pointes convergèrent sur les Pardaillan.
+
+--Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine.
+
+Les Pardaillan secouèrent la tête. Le capitaine haussa les épaules et
+dit:
+
+--Prenez-les!
+
+Ensemble, à ce mot qui leur fut un signal d'attaque ensemble les épées
+fulgurèrent, les pointes fouillèrent a travers les bois, deux ou trois
+lames se cassèrent d'un coup sec, quatre hommes tombèrent, du sang
+gicla, et la bande recula pour un nouvel assaut.
+
+C'était un succès; les deux Pardaillan étaient rouges de sang, blessés
+tous deux à la tête, aux bras, à la poitrine.
+
+--Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant sur un genou.
+
+--Adieu, mon père! dit le chevalier.
+
+Le capitaine fit un signe et cria:
+
+--Démolissez, d'abord!...
+
+Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avança comme une bête
+monstrueuse, en dardant ses pointes. Au même instant, sous des coups
+furieux, la barricade s'écroula, le passage se trouva libre.
+
+--Voici la fin de la fin! s'écria le vieux Pardaillan dans un suprême
+éclat de rire.
+
+En même temps, il portait deux ou trois coups de pointe.
+
+--Adieu, Loïse! murmura le chevalier dans un frémissement de tout son
+être, en fermant un instant les yeux.
+
+Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant, ébloui,
+extasié, frappé d'un étonnement surhumain, rêvant qu'il était mort
+ou que, dans le vertige de l'angoisse, une consolante et radieuse
+apparition lui était survenue pour le conduire aux portes de l'infini.
+Et voici ce qu'il voyait:
+
+Les pointes des épées menaçantes qui étaient à un pouce de sa poitrine
+s'étaient relevées ou abaissées. Les assaillants reculaient à droite et
+à gauche, étonnés, fascinés, laissant libre une route bordée d'acier qui
+aboutissait à Henri de Montmorency à cheval, immobile, pétrifié,
+couvert d'une pâleur livide. Dans ce chemin, une femme vêtue de deuil
+s'avançait, lente et majestueuse...
+
+--La Dame en noir! haletait le chevalier. Et, sur le seuil de la maison,
+devant la porte où s'élevait la barricade, devant cette porte qui venait
+de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable dans sa pose à
+la fois craintive et hardie, avec ses cheveux dorés lui faisant un nimbe
+glorieux, son doux visage pâle,--et, du seuil élevé, elle abaissait sur
+le chevalier un long regard chargé d'admiration et d'effroi...
+
+--Loïse! bégaya le jeune homme qui, d'un mouvement très doux, se mit à
+genoux sur le sol baigné de sang.
+
+Deux larmes perlèrent au bord des longs cils de la jeune fille. Et son
+regard se voila alors d'une céleste tendresse.
+
+--Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!...
+
+Le chevalier tomba à la renverse, évanoui, tandis que le vieux
+Pardaillan, mordant sa rude moustache grise, grommelait:
+
+--Ah! c'est Loïse, Loïson, Loïsette?... Eh bien, je ne suis pas fâché de
+trépasser avec ce spectacle-là dans les yeux!
+
+La Dame en noir s'avançait vers Henri de Montmorency.
+
+Au moment où la porte s'était brusquement ouverte, où cette femme était
+ainsi apparue, se jetant entre les épées et les blessés, les assaillants
+s'étaient reculés effarés.
+
+Jeanne de Piennes s'arrêta à deux pas du maréchal de Damville.
+
+--Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends ces deux hommes: ils
+sont à moi. L'un d'eux est celui qui m'a ramené l'enfant qui m'avait été
+volée; l'autre est son fils.
+
+Le maréchal avait longuement tressailli. Ses yeux sanglants regardèrent,
+farouches, autour de lui, puis revinrent à Jeanne de Piennes. Et, sous
+son regard à elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu... D'une
+voix rauque, à peine perceptible, il répondit:
+
+--Ces deux hommes sont à vous, madame... prenez-les!...
+
+Et sous ses coups de saccade violente, son cheval recula; mais il
+s'arrêta, et Henri demeura présent... un nouveau sourire fugitif et
+terrible tordit sa bouche. Jeanne de Piennes s'était retournée vers le
+capitaine des gardes du duc d'Anjou;
+
+--Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une mission...
+
+--Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une voix ferme. Je dois
+arrêter ces deux gentilshommes...
+
+--Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes, duchesse de
+Montmorency...
+
+Le capitaine s'inclina profondément.
+
+--Je vous suis une caution vivante, poursuivit Jeanne. Ma parole vous
+répond des deux prisonniers.
+
+--S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine, à Dieu ne plaise que je
+mette en doute la caution de haute, noble et puissante dame de Piennes
+et de Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent pas quitter
+cette maison...
+
+--Ils ne la quitteront pas, monsieur!
+
+--J'obéis, madame. J'ajoute: je suis heureux d'obéir, car ce sont deux
+braves.
+
+Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers les deux blessés qui,
+s'étant relevés, assistaient à cette partie de la scène en faisant
+d'héroïques efforts pour se tenir debout. Aux derniers mots du
+capitaine, d'un même mouvement, ils remirent leurs épées aux fourreaux.
+Jeanne de Piennes s'avança vers le vieux Pardaillan:
+
+--Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fière, voulez-vous me faire le
+grand honneur de vous reposer dans ma pauvre maison?...
+
+Elle tendit sa main.
+
+Alors, d'un geste timide, Loïse présenta sa main au chevalier. Il la
+saisit en frissonnant et se redressa de toute sa taille. La porte se
+referma sur Loïse et le chevalier...
+
+--Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant cette maison, nuit
+et jour! Vous me répondez sur votre tête des prisonniers... et des
+prisonnières!...
+
+Au loin, les canons du Louvre tonnaient.
+
+
+XXXVII
+
+LE DIAMANT
+
+Le séjour des deux prisonnières dans le logis de la rue de la Hache
+avait été aussi triste qu'on peut l'imaginer: mais la souffrance morale
+n'avait été compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de Lux se
+maintenait dans son rôle de geôlière; elle s'y maintenait avec honte,
+avec désespoir, et elle tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait
+d'odieux dans ce rôle.
+
+Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés.
+
+Cependant, cette claustration au fond de deux pièces étroites avait
+altéré la santé de Jeanne de Piennes. Elle résistait au mal avec cette
+vaillance qu'on lui connaît.
+
+Oui, elle envisageait maintenant la mort comme le suprême repos. En
+effet, son dernier espoir s'était évanoui. Quel espoir? La lettre
+qu'elle avait écrite à François de Montmorency!...
+
+Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été remise. En interrogeant
+Alice de Lux, elle avait pu se convaincre que le maréchal était à Paris.
+Il lui semblait impossible que François n'eût pas reçu cette lettre
+touchante où elle avait raconté la vérité sur la tragédie de Margency.
+Et François n'était pas accouru à son appel! François l'abandonnait, la
+croyait encore coupable!
+
+Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir que le chevalier de
+Pardaillan n'avait pas remis la lettre.
+
+Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela même était
+impossible. Elle en arriva donc à admettre que François de Montmorency
+l'abandonnait.
+
+Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune homme en qui elle
+avait eu si naïvement confiance était le fils de l'homme qui l'avait
+enlevée jadis, elle faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour
+l'oublier. Telle était la situation morale des deux femmes, lorsqu'un
+soir Alice de Lux monta chez elles.
+
+Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et Loïse la considéraient
+avec un effroi mêlé de pitié. Alice se tint devant la Dame en noir, les
+yeux baissés.
+
+--Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice que j'ai tout fait
+pour adoucir votre captivité.
+
+--Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.
+
+--Une abominable circonstance de ma malheureuse vie, madame, m'a obligée
+à me faire geôlière.
+
+--Vous me l'avez dit, et je vous plains!
+
+--Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque vous serez libres,
+vous ne vous en irez pas en me maudissant...
+
+--Libres!... Hélas! le serons-nous jamais!
+
+--Vous l'êtes!
+
+Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse pâlit.
+
+--Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice avec une calme fermeté;
+cette circonstance dont je vous parlais n'existe plus. Adieu, madame,
+adieu, chère demoiselle...
+
+A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la fille demeurèrent un
+instant comme accablées de la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis
+elles s'embrassèrent dans une étreinte pleine d'effusion. A ce moment,
+une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes. Elle allait se trouver
+avec sa fille sans aucune ressource, sans logis, sans pain. Retourner à
+la maison de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber au
+pouvoir d'Henri de Montmorency.
+
+Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force de travailler pour sa
+fille, comme jadis.
+
+--Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher de murmurer.
+
+--Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle eût suivi pas à pas la
+pensée de Jeanne, vous avez travaillé pour nous deux; maintenant, ce
+sera mon tour, voilà tout!...
+
+A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne de Piennes.
+
+--Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi d'avoir entendu
+votre entretien; j'ai écouté... ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai
+pris, j'ai dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi... Vous vous
+trouvez sans ressources, j'aurais dû y songer; je suis riche, madame.
+Laissez-moi la joie de faire un peu de bien...
+
+A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une bourse qui pouvait
+contenir une centaine d'écus d'or. Une vive rougeur empourpra le visage
+de Jeanne de Piennes.
+
+Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla.
+
+--Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante qui vous offre
+ce peu d'or destiné à rendre moins durs à cette noble demoiselle les
+premiers temps...
+
+Jeanne regarda sa fille et tressaillit.
+
+--Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en acceptant de vous
+garder ici détenues, que j'en ai comme le coeur rongé. Je vous jure
+que vous adoucirez les derniers jours d'une malheureuse en recevant ce
+faible présent.
+
+Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un regard d'infinie
+miséricorde. Elle tendit ses mains à Alice qui les saisit et les baisa
+ardemment. Jeanne prit la bourse.
+
+Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette étrange geôlière pour
+qui elle n'éprouvait plus que de la pitié, mais déjà Alice s'était
+relevée et avait disparu.
+
+--Partons! dit alors Jeanne.
+
+Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre, qu'elle échappait
+enfin à Henri, lui causa une joie qui ranima ses joues flétries. Un pâle
+sourire se joua sur ses lèvres.
+
+En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. Rue Montmartre,
+une petite maison inhabitée lui sembla réunir les conditions de
+modestie, de calme et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y
+installa aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans de départ.
+
+Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais elle ne l'avait vue
+aussi fiévreuse. Dans la journée même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la
+prit. Loïse, seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté.
+
+Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois, échappa à la mort qui
+la guettait. Mais, lorsqu'elle put se relever, elle comprit qu'elle
+était condamnée. Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs
+fois par nuit, les suffocations jadis espacées à de longs intervalles
+venaient la menacer.
+
+Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse s'efforçant de sourire,
+la mère cherchant à lui donner l'illusion de la pleine santé revenue, ce
+jour-là, donc, comme elles convenaient de quitter Paris le lendemain,
+elles entendirent de grandes rumeurs dans la rue.
+
+Deux ou trois heures s'écoulèrent. La mère et la fille, assises l'une
+près de l'autre et se tenant par la main, écoutaient avec indifférence
+les bruits du dehors qui faisaient paraître plus profond le silence de
+la maison. Tout à coup, elles tressaillirent. Le marteau de la porte
+venait de retentir.
+
+--Qui peut frapper? murmura Jeanne.
+
+Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Mais, à ce moment, elle
+demeura clouée sur place. Elle venait d'entendre prononcer le nom de
+Pardaillan! Et ce nom, il était crié parmi des insultes, des menaces,
+des clameurs de haine!
+
+Autour de la porte de leur maison, il y avait un demi-cercle de
+cavaliers qui entouraient quelqu'un qu'elles ne pouvaient voir, vu que
+ce quelqu'un s'était ramassé contre la porte, sous l'auvent. Mais, si
+elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom.
+
+Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlevé Loïse!
+
+Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un double cri étouffé
+échappa aux deux femmes.
+
+--Lui! avait murmuré Jeanne de Piennes, Henri de Montmorency!
+
+--Le chevalier de Pardaillan! murmura de son côté Loïse.
+
+--Notre mauvais génie est là! continua la mère. Loïse, mon enfant, qui
+sait si le damné Pardaillan ne nous a pas découvertes! Qui sait si
+ce n'est pas lui qui a amené ici son maître! Mais qu'as-tu donc, ma
+fille?... Tu pleures!...
+
+--Mère! oh! mère!
+
+Et, confuse, éperdue, Loïse ajouta:
+
+--Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt!
+
+--Sauver! s'écria Jeanne. Sauver qui?... Mon enfant, reviens à toi...
+nous n'avons personne à sauver ici... Il n'y a là que nos deux plus
+cruels ennemis!
+
+--Ah! ma mère, je suis sûre que lui n'est pas notre ennemi. Malgré tout,
+je ne puis le croire déloyal...
+
+Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant le chevalier, elle
+comprit ce qui se passait dans le coeur de sa fille... Mais son regard
+ne s'attacha qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain très pâle,
+les yeux agrandis par l'étonnement, regardant quelqu'un que Loïse ne
+voyait pas. Et, ce quelqu'un, c'était celui dont elle conservait l'image
+nettement et pieusement gravée dans sa mémoire, celui auquel elle avait
+voué une reconnaissance infinie, l'homme qui lui avait ramené sa petite
+Loïse!...
+
+Elle saisit la main de sa fille et dit simplement:
+
+--Viens!...
+
+Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie par le sacrifice,
+transfigurée, auguste, elle apparut aux yeux des assaillants... On sait
+le reste.
+
+Lorsque les deux femmes, soutenant les blessés, furent rentrées dans
+la maison, lorsque ta porte eut été solidement refermée, leur première
+occupation fut de panser les éraflures et estafilades qu'ils avaient
+reçues. Les deux hommes se laissaient faire silencieusement.
+
+--Du diable, songeait le père, si je ne voudrais pas être blessé tous
+les jours pour être soigné par les mains de cette petite fille-là!
+
+--Je suis au paradis! songeait le fils de son côté.
+
+Par un sentiment de convenances tout naturel, c'était Jeanne de Piennes
+qui soignait le chevalier, tandis que Loïse s'occupait du vieux
+Pardaillan.
+
+Lorsque les pansements furent achevés, le vieux routier se leva du
+fauteuil et, saluant, il dit:
+
+--Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon fils, le chevalier de
+Pardaillan, et moi-même, Honoré-Guy-Henri de Pardaillan, de la branche
+cadette des Pardaillan, famille réputée dans le Languedoc pour ses hauts
+faits et sa pauvreté. Pauvres, nous le sommes, madame, avec toute la
+fierté qui convient; mais, par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien
+placé, et nous mettons à votre disposition les deux vies que vous venez
+de sauver...
+
+--Monsieur, dit Jeanne d'une voix altérée, c'est à peine si ma
+gratitude, à moi, se trouve satisfaite par ce que je viens de faire...
+
+--Je ne comprends pas, madame...
+
+--Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous au moins ce diamant
+que vous avez laissé tomber dans la main de ma fille en cette nuit de
+douleur où je gagnais Paris?
+
+--Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu simplement dire que je
+ne comprenais pas votre gratitude, alors que vous devriez me haïr.
+
+--Et voilà, monsieur, ce qui fait que moi-même je demeure profondément
+troublée et que mon étonnement est inexprimable. Je vois en vous l'homme
+généreux qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignoré votre nom que
+vous m'apprenez vous-même, c'est le nom de l'homme qui avait enlevé
+Loïse.
+
+--Je vais donc faire cesser votre étonnement, au risque d'encourir votre
+malédiction, dit alors le vieux Pardaillan d'une voix ferme: l'homme
+qui avait enlevé la pauvre petite pour obéir à Henri de Montmorency et
+l'homme qui vous la ramena, ces deux hommes-là, madame, n'en font qu'un,
+et il est devant vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime.
+Et, dans mon existence aigrie par la misère, c'est la seule action
+sérieusement blâmable que j'aie à me reprocher... mais il est non moins
+vrai que je fus pris de remords et que ce fut seulement à la minute où
+je rendis l'enfant que je pus respirer à l'aise...
+
+--Loïse, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme généreux, l'homme de coeur
+qui encourut la haine d'un terrible seigneur pour te rendre à ta mère...
+
+Loïse s'avança vers le vieux routier, saisit ses deux mains et lui
+tendit son front charmant.
+
+--Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur de routes ne sont
+peut-être pas un talisman de bonheur; mais, s'il ne fallait que donner
+ma pauvre vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie pour moi que
+de mourir.
+
+Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague ornée du fameux
+diamant.
+
+--J'avais juré qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle; ma fille tiendra
+mon serment.
+
+A ce moment les yeux de Loïse rencontrèrent ceux du chevalier, et elle
+pâlit sous l'effet d'un sentiment plus profond, comme si cette bague du
+malheur qu'on venait de lui passer au doigt fût devenue la bague de ses
+fiançailles.
+
+Après la première heure écoulée dans ces émotions, ce fut au tour du
+chevalier de parler. La Dame en noir lui demanda s'il avait bien reçu
+la lettre qu'il devait faire parvenir à François de Montmorency. Le
+chevalier raconta alors comment il avait été arrêté, mis à la Bastille,
+et comment il en était sorti.
+
+Loïse l'écoutait avidement et croyait entendre quelque fabuleux récit du
+temps de Charlemagne. Jeanne de Piennes, elle, écoutait avec angoisse.
+Et, lorsque le chevalier en vint à dire que le maréchal de Montmorency
+avait reçu et lu la lettre, elle ne put retenir une douloureuse
+exclamation:
+
+--Ah! s'écria-t-elle, il m'a donc condamnée, puisqu'il n'est pas là î...
+
+Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de douleur.
+
+--Madame, je vous demande trois jours pour vous raconter la fin de ce
+que j'avais à vous dire: deux jours pour cicatriser ces coups d'épingle,
+un jour pour faire une démarche... Alors vous saurez quel accueil M. le
+maréchal a pu faire à votre lettre. Je crois, oui, vraiment, je crois
+que ce n'est pas à moi à dire ce que fut cet accueil.
+
+Si mystérieuses que fussent ces paroles, Jeanne, malgré elle, en conçut
+un immense espoir.
+
+On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan. Ce n'était pas la
+place qui manquait, mais les meubles faisaient défaut. Finalement, le
+vieux Pardaillan et son fils exigèrent d'être relégués dans une sorte de
+grenier abondamment garni de foin.
+
+Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se couchèrent lorsque la
+nuit fut venue. Jamais le chevalier n'avait trouvé une couche aussi
+douce et jamais il n'avait eu des rêves aussi heureux dans son sommeil.
+
+Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une vieille habitude,
+à--étudier la localité, selon son mot. Cette étude l'amena à
+l'oeil-de-boeuf qui éclairait ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et
+ce qu'il vit lui fit faire une grimace.
+
+Vingt soldats que commandait un officier étaient installés sur la
+chaussée. Ils avaient allumé des torches dont les reflets rouges et
+tristes éclairaient leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient
+sur la chaussée même, roulés dans leurs manteaux. Mais quatre, appuyés
+sur des arquebuses, demeuraient debout contre la porte.
+
+La situation était plus terrible que jamais pour les deux indomptables
+aventuriers.
+
+--Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant la tête, voilà
+bien de tes coups!... Nous sommes bel et bien perdus et cette fois sans
+rémission!...
+
+Là-dessus, le vieux Pardaillan s'étendit dans le foin près de son fils
+et, l'ayant longuement regardé dormir, s'endormit à son tour.
+
+
+Le lendemain matin, un rayon de soleil passant par la lucarne arrondie
+en forme d'oeil de boeuf réveilla le vieux Pardaillan. Il aperçut son
+fils qui, un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait
+absorbé dans quelque pénible réflexion.
+
+--Eh! qu'as-tu, chevalier? Voilà dix minutes que je te surveille du coin
+de l'oeil, et, si je n'entends pas les gémissements que tu pousses en
+toi-même, je les devine!
+
+--Je ne gémis pas, mon père: je réfléchis.
+
+--Peut-on savoir à quoi?
+
+A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut que j'aille trouver le
+maréchal de Montmorency, et que je l'amène ici, continua le chevalier
+avec un désespoir concentré. J'y réussirai, mon père! Je suis sûr d'y
+réussir, y eût-il mille gardes dans cette rue! Le maréchal, c'est tout
+naturel, emmènera sa fille. Alors, mon père, il ne me restera plus qu'à
+assister au mariage de Mlle de Montmorency avec le riche et puissant
+seigneur que lui destine sans aucun doute le maréchal, et puis nous
+serons libres... de faire le tour de l'univers!
+
+--Tu veux dire le tour de la place de Grève?
+
+Le chevalier haussa les épaules, non pour ce que venait de dire son
+père, mais pour répondre à sa propre pensée.
+
+--En tout cas, reprit son père, tu as demandé trois jours pour aller
+chercher le maréchal.
+
+Le chevalier secoua la tête.
+
+--J'ai demandé trois jours, dit-il, parce que je me croyais plus
+sérieusement blessé que je ne suis. Mais je suis fort.
+
+--Or ça, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien promis, je t'avoue que
+je ne vois pas le moyen...
+
+--Le maréchal sera ici aujourd'hui même...
+
+Le vieux Pardaillan se mit à siffler un air de chasse, et le chevalier
+commença ses recherches.
+
+--J'ai trouvé! dit-il au bout d'une heure.
+
+--Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouvé?
+
+Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait sur la toiture.
+
+--Quoi! Tu veux passer par les toits?
+
+--Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la courte échelle, mon
+père, que je puisse atteindre cette chatière...
+
+--Tu es décidé? Eh bien, va!
+
+Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées de façon que le
+chevalier pût y poser le pied comme sur une marche. Le jeune homme
+s'élança, atteignit les épaules, et, levant les bras se cramponna au
+rebord de la lucarne. Quelques instants plus tard, il était sur le toit
+de la maison.
+
+Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture qui était opposé à
+la rue. Sa vue s'étendait sur une série de petites cours et de jardins.
+S'il descendait dans la cour de la maison, il était dans une impasse. Il
+n'y avait qu'un moyen. C'était de gagner le toit de la maison voisine.
+
+La position du chevalier était des plus dangereuses. Il se demandait
+comment faire lorsqu'il entendit un léger bruit, un signal d'appel.
+
+--Psst! faisait-on.
+
+Il leva la tête vers le toit de la maison voisine et aperçut, encadrée
+dans une étroite fenêtre une figure d'homme qui l'examinait avec un
+singulier intérêt.
+
+--Où ai-je vu ce visage-là? pensa le chevalier.
+
+L'homme était vieux. Il portait une barbe blanche. Il avait des yeux
+doux, calmes, avec un regard lumineux.
+
+--Rentrez chez vous, dit cet homme.
+
+--Que je rentre, monsieur?
+
+--Oui. Vous cherchez à vous sauver n'est-ce pas? Eh bien, le chemin que
+vous prenez est impossible. La maison où vous êtes prisonnier communique
+avec la mienne par une porte que j'ai condamnée, mais que j'ouvrirai!
+
+Le chevalier retint une exclamation de joie Il voulut remercier le
+vieillard. Mais celui-ci avait déjà disparu.
+
+--Mais où diable ai-je vu cet homme? pensa de nouveau le chevalier, qui
+se laissa tomber dans le grenier.
+
+--Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan
+
+Le chevalier raconta ce qui venait de se passer Le père et le fils
+se mirent aussitôt à déblayer le foin qui était entassé et cachait
+évidemment la porte signalée par l'inconnu--si cet inconnu n'était pas
+un traître! A leur joie intense, la porte leur apparut enfin, et, en
+même temps, ils entendirent que, derrière cette porte, on se livrait à
+un certain travail. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit, et
+un vieillard de haute taille, vêtu de velours noir, apparut et dit:
+
+--Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, soyez les
+bienvenus.
+
+Le vieux Pardaillan se frappa le front.
+
+--Les deux noms que je donnais à la dame! murmura-t-il Je me souviens
+parfaitement de vous, monsieur...
+
+--Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité.
+
+--Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais vous dire, monsieur. Je ne
+m'appelle pas Brisard et n'ai jamais été sergent d'armes, comme je vous
+le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de La Rochette...
+
+Ramus souriait.
+
+--Je vous donnai alors ces deux noms parce que nous avions intérêt à
+nous cacher... Je m'appelle Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici
+est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.
+
+--Messieurs, dit Ramus, j'ai assisté au terrible combat d'hier. Hélas!
+En quels temps vivons-nous!... Et je vais vous expliquer comment je me
+trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer...
+
+Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit descendre un escalier.
+Ils se trouvèrent alors dans une belle salle à manger d'apparence
+cossue.
+
+--Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, je m'étais hier posté
+dans cette rue pour voir le passage du roi. Je vis donc le défilé du
+cortège, et j'assistai ensuite à l'effrayant combat que vous avez livré.
+Là, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse m'obligeait à m'en tenir à
+ceux que vous m'aviez donnés vous-mêmes... Vie pour vie! Je vous devais
+la mienne. J'ai voulu racheter la vôtre... Hier, je vins donc trouver le
+propriétaire de cette maison et je l'ai louée pour trois jours, car il
+n'a pas voulu me la céder plus longtemps.
+
+--Vous n'avez plus qu'à me suivre. Vous sortirez d'ici de la façon la
+plus naturelle du monde, c'est-à-dire par la porte, laquelle porte n'est
+point surveillée, car elle donne sur la ruelle...
+
+--Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs que monsieur mon
+père vous expliquera, nous ne pouvons partir... du moins pas tout de
+suite. Je serai donc seul, pour l'instant, à profiter de l'issue que
+vous nous offrez.
+
+--Venez, jeune homme!
+
+Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier se trouva devant
+une porte qu'il entrebâilla.
+
+Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle aux Fossoyeurs,
+perpendiculaire à la rue Montmartre. La ruelle n'était nullement
+surveillée.
+
+Au lieu de prendre la rue Montmartre où il risquait de se heurter aux
+gardes, le chevalier descendit en courant la ruelle, fit un assez long
+détour et prit le chemin de l'hôtel de Montmorency, où il ne tarda pas a
+arriver.
+
+Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait en présence du
+maréchal qui, fiévreusement, lui dit:
+
+--Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que vous. Nous allons
+partir...
+
+--Partir, monseigneur? Quitter Paris?
+
+--Oui. J'ai des raisons de croire que nous continuerions en vain à
+fouiller Paris. On m'a signalé une mystérieuse escorte qui, sur la route
+de Guyenne, accompagne une voiture, fermée... Elles sont là, chevalier!
+La Guyenne, c'est le gouvernement de Damville. Nous rejoindrons cette
+escorte, nous l'attaquerons.
+
+--Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu'à ce soir pour
+quitter Paris, dit le chevalier, pour le moment, je vous prie de
+m'accompagner seul, à pied...
+
+--Pardaillan, vous savez quelque chose!
+
+--Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un accent où il y avait à
+dose égale de l'ironie et du désespoir.
+
+--Allons!... Mais songez que le temps est précieux.
+
+L'instant d'après, ils étaient en route et bientôt ils arrivaient à la
+ruelle des Fossoyeurs sans avoir fait la moindre rencontre qui pût les
+arrêter. Ils frappèrent. Ramus ouvrit. Ils entrèrent dans la maison et,
+arrivés dans cette belle salle à manger où Ramus avait introduit les
+deux Pardaillan, le chevalier dit simplement:
+
+--Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre générosité jusqu'à nous
+laisser seuls pour une heure dans cette salle?
+
+--Cette maison est à vous, mon enfant, dit le vieux savant, qui se
+retira dans une pièce du rez-de-chaussée.
+
+--Où sommes-nous? fit le maréchal étonné.
+
+--Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande de m'attendre ici
+quelques minutes...
+
+Le chevalier sortit et François de Montmorency demeura seul. Le jeune
+homme regagna rapidement le grenier où il avait dormi. Il y retrouva le
+vieux Pardaillan qui s'écria aussitôt:
+
+--Elles t'attendent; elles s'inquiètent de toi...
+
+Le chevalier s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur une botte de foin.
+
+--Mon père, dit-il, ayez la bonté de prévenir Mme de Piennes et Mlle de
+Montmorency que le maréchal est là.
+
+--Diable! fit simplement le vieux routier qui, s'approchant de son fils
+et lui mettant la main sur l'épaule, murmura: Chevalier!...
+
+--Mon père?
+
+--Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela...
+
+--Vous faites erreur, mon père, dit le chevalier de cette voix qui
+était terrible dans sa tranquillité: j'ai été chercher le maréchal de
+Montmorency pour qu'il emmène sa fille. Il est là. Voilà tout...
+
+--Bon, bon! grogna en lui-même le vieux routier Tu veux garder pour toi
+ta douleur. Garde-la; tout à l'heure, nous pleurerons ensemble...
+
+En même temps, il descendit à l'étage où se trouvaient Jeanne de Piennes
+et Loïse... Quant au chevalier, il chercha un coin obscur du grenier
+afin quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient pour entrer
+dans la maison de Ramus.
+
+François de Montmorency était demeuré immobile les yeux tournés vers la
+porte par où avait disparu le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement,
+Jeanne de Piennes apparut. Elle était toujours habillée de ces vêtements
+noirs qui rehaussaient la tragique beauté de son visage pâle, illuminé
+par ses grands yeux profonds. Elle vit François et s'arrêta comme
+pétrifiée, les mains jointes.
+
+Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prévenue!... Et il semblait qu'il
+y eût surtout dans ce regard un étonnement infini.
+
+François, en la voyant, fut secoué comme par une furieuse décharge
+électrique.
+
+Il marcha vers elle...
+
+Comme elle, il avait joint ses mains...
+
+Quand il fut près d'elle, il se mit à genoux, son front se courba
+jusqu'aux pieds de la statue du Deuil, et alors les sanglots firent
+explosion dans sa gorge et sur ses lèvres.
+
+--Pardon... pardon... pardon!...
+
+Ses mains saisissaient les mains glacées de Jeanne
+
+Puis, de ce même mouvement insensible, comme s'il se fût haussé vers le
+ciel, il se mettait debout, l'enlaçait de ses bras, son visage était
+près du visage de Jeanne...
+
+Et, comme il allait parler, Jeanne, d'un mouvement très doux, mit ses
+deux bras autour de son cou, laissa tomber sa tête sur l'épaule de
+François...
+
+Ah! pourquoi François, à cet instant, fut-il saisi d'une terreur
+étrange?
+
+Ce mouvement des bras de Jeanne, il le reconnaissait! Ce sourire,
+cette attitude de la tête chérie qui se penche sur son épaule, il les
+reconnaissait!...
+
+--Jeanne! Jeanne! bégaya François avec angoisse.
+
+Et Jeanne murmurait:
+
+--O mon bien-aimé, tu vas le savoir enfin, le cher secret quoi je n'ose
+t'avouer depuis trois mois... Il faut que tu le saches... puis nous
+irons ensemble le dire à mon père.
+
+--Jeanne! Jeanne! cria le maréchal, pantelant.
+
+--Ecoute, mon François... écoute-moi bien... cette minute est
+solennelle... Mon bien-aimé, je suis ta femme, et notre union est
+bénie...
+
+--Jeanne! Jeanne! hurla le maréchal.
+
+--Ecoute... voici le cher secret, si doux et si redoutable... François,
+je vais être mère...
+
+Une clameur de désespoir, une imprécation terrible, un mot s'exhalèrent
+ensemble des lèvres du maréchal:
+
+--Folle!... Elle est folle!
+
+Et il tomba à la renverse, foudroyé, sans connaissance.
+
+Le maréchal de Montmorency venait de retrouver celle qu'il avait tant
+aimée.
+
+Qu'allait-il advenir de la réunion de ces deux êtres qui se
+chérissaient, du jeune amour du chevalier de Pardaillan, de la lutte
+engagée entre huguenots et catholiques?
+
+C'est ce que nos lecteurs connaîtront en lisant:
+
+L'ÉPOPÉE D'AMOUR
+
+
+
+
+TABLE
+
+ I. Les deux frères
+ II. Minuit!
+ III. La gloire du nom
+ IV. Le serment fraternel
+ V. Loïse
+ VI. Pardaillan
+ VII. La route de Paris
+ VIII. L'immolation
+ IX. La dame en noir
+ X. Pardaillan, Galaor, Pipeau et Giboulée
+ XI. Vox populi, vox Dei
+ XII. Les trois ambassadeur
+ XIII. Une cérémonie païenne
+ XIV. Le tigre à l'affût
+ XV. Catherine de Médicis
+ XVI. Le maréchal de Damville
+ XVII. L'espionne
+ XVIII. Pipeau
+ XIX. La Bastille
+ XX. La lettre de Jeanne de Piennes
+ XXI. Le confesseur
+ XXII. Une rencontre
+ XXIII. Monsieur de Pardaillan père
+ XXIV. Les prisonnières
+ XXV. Le père et le fils
+ XXVI. Au Louvre
+ XXVII. Le premier amant
+ XXVIII. Le siège du--Marteau-qui-cogne
+ XXIX. Comment M. de Pardaillan fils désobéit
+ une fois encore à M. de Pardaillan père
+ XXX. Le gîte
+ XXXI. La reine mère
+ XXXII. A quoi s'amusait le petit Jacques
+ XXXIII. Les caves de l'hôtel de Mesmes
+ XXXIV. Jeanne d'Albret
+ XXXV. Étonnement de Gilles et Gillot
+ XXXVI. Un épisode homérique
+ XXXVII. Le diamant
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les Pardaillan - 01
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+Author: Michel Zévaco
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+Release Date: August 17, 2004 [EBook #13207]
+[Last updated: May 17, 2012]
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+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 ***
+
+
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+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
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+
+
+<h3>MICHEL ZÉVACO</h3>
+
+
+<h2>LES PARDAILLAN-1</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>Les Pardaillan</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LES DEUX FRÈRES</h3>
+
+<p>La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec
+un humble visage. Près d'une fenêtre ouverte, dans un
+fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête
+blanche; une de ces rudes physionomies comme en
+portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées
+guerrières du temps du roi François I.</p>
+
+<p>Il fixait un morne regard sur la masse grise du
+manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin
+dans l'azur l'orgueil de ses tours menaçantes.</p>
+
+<p>Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible
+comme une silencieuse imprécation gonfla sa poitrine;
+il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille?... Où est ma fille?...</p>
+
+<p>Une servante, qui rangeait la salle, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies
+embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit,
+tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus
+belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est
+toi...</p>
+
+<p>Son regard, alors, se reporta sur la formidable
+silhouette du manoir accroupi sur la colline.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la
+puissance qui m'a brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur
+de Piennes, autrefois maître de toute une contrée,
+j'en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet
+humble coin de terre que m'a laissé la rapacité du
+Connétable!... Que dis-je, insensé! Mais ne cherche-t-il
+pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier
+refuge!...</p>
+
+<p>Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon
+parmi les rides de ce visage désespéré.</p>
+
+<p>Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de
+noir, entrait et s'inclinait devant lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfer!... Le bailli de Montmorency!...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens
+de recevoir de mon maître le connétable un papier
+que j'ai ordre de vous communiquer à l'instant: ce
+papier que voici, c'est la copie d'un arrêt du Parlement
+de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet
+an 1553. L'arrêt porte que vous occupez indûment le
+domaine de Margency; que le roi Louis XII outrepassa
+son droit en vous conférant la propriété de cette terre
+qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et
+qu'il vous est enjoint de restituer castel, hameau,
+prairies et bois.</p>
+
+<p>Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement,
+pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se
+répandit sur son visage, et sa voix tremblante s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;O mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre
+François Ier! sortirez-vous de vos tombes pour voir
+comme on traite celui qui, sur quarante champs de
+bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez,
+sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux
+soldat dépouillé parcourant les routes de l'Ile-de-France
+pour mendier un morceau de pain!</p>
+
+<p>Devant ce désespoir, le bailli trembla.</p>
+
+<p>Furtivement, il déposa sur une table le parchemin
+maudit, et il recula, gagna la porte et s'enfuit.</p>
+
+<p>Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur
+funèbre déchirante:</p>
+
+<p>&mdash;Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est
+sans abri! Ma Jeanne est sans pain! Montmorency!
+malédiction sur toi et toute ta race.</p>
+
+<p>La catastrophe était effroyable. En effet, Margency,
+qui depuis Louis XII appartenait au seigneur de
+Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne
+splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la
+Picardie. Dans l'effondrement de sa fortune, il s'était
+réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les
+domaines du connétable.</p>
+
+<p>Maintenant, c'était fini! L'arrêt du Parlement,
+c'était, pour Jeanne de Piennes et son père, la
+misère honteuse.</p>
+
+<p>Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d'une
+exquise élégance, elle semblait une créature faite pour
+le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux
+printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, à une
+aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.</p>
+
+<p>Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme
+tous les jours, à la même heure.</p>
+
+<p>Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à
+laquelle s'appuyait Margency. Sous un bois, Jeanne,
+oppressée, une main sur son coeur, se mit à marcher
+rapidement en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je
+parlerai!... je dirai ce secret terrible... et si doux!</p>
+
+<p>Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacèrent.
+Une bouche frémissante chercha sa bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, enfin! Toi, mon amour...</p>
+
+<p>&mdash;Mon François! mon cher seigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'as-tu, mon aimée? Tu trembles...</p>
+
+<p>Il se pencha, l'enlaça d'une étreinte plus forte.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un beau grand garçon au regard droit, au
+visage doux, au front haut et calme.</p>
+
+<p>Or, ce jeune homme s'appelait François de Montmorency!...
+Oui! c'était le fils aîné de ce connétable
+Anne qui venait d'arracher au seigneur de Piennes le
+dernier lambeau de sa fortune!</p>
+
+<p>Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs
+ouvertes, dont l'âme s'épandait en mystérieux effluves.</p>
+
+<p>Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle
+s'arrêtait, prêtait l'oreille et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;On nous suit... on nous épie... as-tu entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour...</p>
+
+<p>&mdash;François! François! oh! j'ai peur...</p>
+
+<p>&mdash;Peur? Chère aimée! depuis trois mois que tu
+es mienne, depuis l'heure bénie où notre amour
+impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à
+la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous
+ma protection. Que crains-tu? Bientôt tu porteras
+mon nom. La haine qui divise nos deux pères, je la
+briserai!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si
+ce bonheur ne m'était pas réservé, je serais heureuse
+encore d'être à toi tout entière. Oh! aime-moi, aime-moi,
+mon François! car un malheur est sur ma
+tête!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde
+ne pourra faire que tu ne sois ma femme!</p>
+
+<p>Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète
+t'agite, confie-la à ton amant... ton époux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!... ce soir. Ecoute, à minuit, je t'attendrai...
+chez ma bonne nourrice... il faut que tu
+saches!...</p>
+
+<p>&mdash;A minuit, donc, bien-aimée...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser
+les fit frissonner. Puis François de Montmorency
+s'élança, disparut sous les fourrés.</p>
+
+<p>Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même
+place, émue, palpitante.</p>
+
+<p>Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même
+instant, elle devint très pâle: quelqu'un était devant
+elle&mdash;un homme d'une vingtaine d'années, figure
+violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un
+cri d'épouvanté:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Henri! vous!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Jeanne! Il paraît que je vous effraie! Par
+la mort-dieu, n'ai-je donc pas le droit de vous parler,...
+comme lui... comme mon frère!</p>
+
+<p>Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est
+moi Jeanne! moi qui ai sinon tout entendu, du moins
+tout vu! Tout! vos baisers et vos étreintes! Tout,
+vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir
+comme un damné! Et maintenant, écoutez-moi! Sang
+du Christ, ne vous ai-je pas le premier déclaré mon
+amour? Est-ce que je ne vaux pas François?</p>
+
+<p>&mdash;Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai
+toujours comme un frère... le frère de celui à qui j'ai
+donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous
+soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot à
+François...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est plutôt pour lui épargner une inquiétude!
+Mais dites-lui que je vous aime! Qu'il vienne,
+les armes à la main, me demander des comptes!</p>
+
+<p>&mdash;C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont
+odieuses, et j'ai besoin de toutes mes forces pour me
+souvenir encore que vous êtes son frère!</p>
+
+<p>&mdash;Son frère?... Son rival! Réfléchissez, Jeanne!</p>
+
+<p>Le jeune homme grinça des dents, et haleta:</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez
+donc!... Vous vous taisez?... Ah! prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Puissent les menaces que je lis dans vos yeux
+retomber sur moi seule!</p>
+
+<p>Henri frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous
+m'entendez?... Au revoir... et non adieu!...</p>
+
+<p>Alors ses yeux s'injectèrent. Il eut un geste violent,
+secoua la tête comme un sanglier blessé et se rua
+à travers la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Puisse-je être seule frappée! balbutia Jeanne.</p>
+
+<p>Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu,
+de lointain, d'inexprimable, tressaillit au fond,
+tout au fond de son être. D'un geste instinctif, elle
+porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux; prise
+d'une terreur folle, elle bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus
+seule! mais il y a en moi un être qui vit et veut
+vivre!</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>MINUIT!</h3>
+
+<p>Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient
+sur la vallée de Montmorency. Onze heures sonnèrent
+lentement au clocher de Margency.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter
+les coups, cessant d'actionner son rouet!... Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père
+paraissait-il bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement,
+m'a-t-il serrée sur son coeur? Comme il était
+pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son secret...</p>
+
+<p>Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une
+mante et, poussant la porte, marcha vers une maison
+paysanne située à cinquante pas.</p>
+
+<p>Comme elle longeait une haie toute parfumée de
+rosés sauvages, il lui sembla qu'une ombre, une forme
+humaine, se dressait de l'autre côté de la haie.</p>
+
+<p>&mdash;François!... appela-t-elle, palpitante.</p>
+
+<p>Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit
+son chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement,
+se glissa vers la demeure du seigneur de
+Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et l'homme,
+rudement, frappa.</p>
+
+<p>Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas
+lents, le dos voûté, il se promenait dans la salle,
+l'esprit tendu dans une recherche affreuse: qu'allait
+devenir sa Jeanne!</p>
+
+<p>Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa
+morne promenade, et l'immobilisa dans l'attente pantelante
+d'une dernière catastrophe.</p>
+
+<p>Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...</p>
+
+<p>Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir
+déchira sa gorge... Celui qui frappait, c'était un
+fils de l'implacable ennemi, c'était Henri de Montmorency!</p>
+
+<p>Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une
+panoplie, décrocha deux épées, les jeta sur la table.</p>
+
+<p>Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.</p>
+
+<p>D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les
+deux épées.</p>
+
+<p>Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la
+main du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous,
+dit-il d'une voix démente; pour quoi faire? Je vous
+tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de haine contre vous,
+moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous
+ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable,
+vous avez perdu votre gouvernement; de
+riche et puissant que vous étiez, vous êtes pauvre
+et misérable!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le
+vieux capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce
+que je sais que tu dois aux Montmorency la misère
+qui t'accable! Oui, c'est parce que je connais ta haine,
+vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il pas
+un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la
+maîtresse de François de Montmorency!...</p>
+
+<p>Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge
+passa devant ses yeux. Ses pupilles se dilatèrent. Sa
+main se leva pour une insulte suprême. Henri de
+Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main
+et la serra à la broyer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis
+que ta fille, à cette minute même, est dans les bras de
+mon frère! Viens! viens!</p>
+
+<p>Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de
+Jeanne fut violemment entraîné par le jeune homme
+qui, d'un coup de pied, ouvrit la porte: l'instant
+d'après, tous deux étaient devant la chambre de
+Jeanne... Cette chambre était vide!...</p>
+
+<p>Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés
+de malédiction et sa clameur désespérée traversa
+lamentablement le silence de la nuit.</p>
+
+<p>Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la
+muraille, il parvint à regagner la salle... Henri s'était
+enfui dans la nuit, comme dut jadis s'enfuir Caïn.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison
+paysanne. Le premier coup de minuit sonna: au
+détour du sentier, à trois pas d'elle, François apparut...</p>
+
+<p>Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle
+fut dans ses bras. L'étreinte fut presque violente:
+ils s'aimaient vraiment de toute leur âme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon aimée, dit alors François de Montmorency,
+les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier
+vient d'arriver au manoir, devançant mon père d'une
+heure: il faut que le connétable me trouve au château...
+Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le
+secret qui t'oppresse. Quoi que tu aies à me confier,
+souviens-toi que c'est un époux qui t'écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de
+bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom
+glorieux et sans tache jusqu'à ce jour!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...</p>
+
+<p>Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule.
+Elle allait parler... elle cherchait la parole d'aveu...</p>
+
+<p>A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible
+agonie déchira le silence des choses...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée.
+François! François! on égorge mon père!...</p>
+
+<p>Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit
+à courir; en quelques secondes elle fut devant la
+maison et vit la porte et la fenêtre ouvertes... Un
+instant plus tard, elle était dans la salle: son père
+râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute
+secouée de sanglots, saisit sa tête blanche dans ses
+bras...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne!</p>
+
+<p>Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.</p>
+
+<p>Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux,
+il ne fut pas besoin de paroles: elle comprit qu'il
+savait tout! Et inconsciente, elle avoua:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer
+encore!... Voyons, père, ne me regarde pas ainsi... tu
+veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure à tes
+pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va,
+si je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses
+bras... Oh! père..., si tu savais comme je l'aime!...</p>
+
+<p>A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes
+s'était redressé de toute sa hauteur. Sans répondre,
+il la conduisit jusqu'au seuil de la maison, étendit le
+bras dans la nuit, et il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, je n'ai plus de fille!...</p>
+
+<p>Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge...</p>
+
+<p>A ce moment une voix chaude s'éleva soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez
+encore une fille. C'est votre fils qui vous le jure!</p>
+
+<p>En même temps, François de Montmorency apparut
+dans le cercle de lumière, tandis que Jeanne jetait un
+cri d'espoir insensé et que le seigneur de Piennes
+reculait en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...</p>
+
+<p>Calme, sans un frémissement. François se courba.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils!
+Qu'ai-je entendu? Est-ce une sanglante moquerie!...</p>
+
+<p>François saisit les mains de Jeanne:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François
+de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse
+légitime, dit-il avec plus de fermeté encore.</p>
+
+<p>&mdash;Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec
+Jeanne de Piennes réparera toutes les injustices, effacera
+tous les malheurs... J'attends, mon père, que vous
+prononciez le sort de ma vie...</p>
+
+<p>Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard,
+et déjà des paroles de bénédiction montaient à ses
+lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante traversa son
+cerveau:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il
+se rira de la fille comme il se rit du père!...</p>
+
+<p>&mdash;Décidez, monseigneur, reprit François.</p>
+
+<p>&mdash;Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez épouser ma fille? dit alors le
+vieillard.</p>
+
+<p>Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le
+coeur de ce mourant. Un rayon de loyauté mâle et
+douce illumina son front. Et il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain, mon père! dès demain!...</p>
+
+<p>&mdash;Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai
+mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, vous vivrez... et de longs jours encore,
+pour bénir vos enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Demain! râla le vieillard avec une immense
+amertume. Trop tard! c'est fini... Je meurs maudit...
+désespéré!</p>
+
+<p>François regarda autour de lui et vit que les domestiques
+de la maison, réveillés, s'étaient rassemblés.</p>
+
+<p>Alors une sublime pensée descendit en lui.</p>
+
+<p>Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe
+à deux serviteurs de saisir le fauteuil où agonisait le
+seigneur de Piennes, et sa voix solennelle s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit:
+votre chapelain peut dire sa première messe... ce sera
+celle de l'union des familles de Piennes et de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard.</p>
+
+<p>Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se
+fondit.</p>
+
+<p>Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide
+se tendit vers le noble enfant de la race maudite!</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de
+Margency, le prêtre officiait à l'autel. Au premier
+rang se tenaient François et Jeanne. En arrière d'eux,
+dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le
+seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes,
+trois hommes, les gens de la maison, témoins de
+ce mariage tragique.</p>
+
+<p>Bientôt les anneaux furent échangés et les mains
+frémissantes des amants s'étreignirent.</p>
+
+<p>Puis l'officiant murmura une bénédiction:</p>
+
+<p>&mdash;François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au
+nom du Dieu vivant, vous êtes unis dans l'éternité...</p>
+
+<p>Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur
+de Piennes comme pour lui demander sa bénédiction, à lui.</p>
+
+<p>Un instant, il leur sourit...</p>
+
+<p>Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire
+demeura figé à jamais sur ses lèvres décolorées:</p>
+
+<p>Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LA GLOIRE DU NOM</h3>
+
+<p>Une heure plus tard, François pénétrait dans le
+manoir de Montmorency... Il avait remis la jeune
+épousée toute en pleurs aux mains de la nourrice,
+confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans
+ses bras, il lui avait dit qu'il serait de retour près
+d'elle à la pointe du jour, dès qu'il aurait salué son
+père dont un cavalier lui avait annoncé l'arrivée.</p>
+
+<p>Lorsque François entra dans la salle des armes, il
+vit le connétable Anne de Montmorency assis dans un
+somptueux fauteuil surélevé de trois marches. Cinquante
+capitaines immobiles à ses côtés attendaient
+en silence.</p>
+
+<p>François n'avait pas vu son père depuis deux ans.
+Il s'avança jusqu'au pied du trône.</p>
+
+<p>Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un
+quart d'heure. Il était blême et tremblant.</p>
+
+<p>A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans?</p>
+
+<p>François de Montmorency ne vit pas le sanglant
+regard de son frère; profondément, il s'inclina devant
+le chef de famille. Le connétable, voyant la forte
+carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un
+sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles.</p>
+
+<p>Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu'a subi
+l'empereur Charles Quint sous les murs de Metz, au
+dernier mois de décembre. Le froid et la maladie, en
+quelques jours, ont détruit sa grande armée de
+soixante mille hommes d'armes et reîtres... Tous nous
+jugeâmes alors que c'était la fin de l'Empire! L'Espagnol
+détruit, le huguenot écrasé par moi dans les pays
+de langue d'oc, la paix semblait assurée; et, tout ce
+printemps, Sa Majesté Henri II l'a passé en fêtes,
+danses et tournois... Le réveil est terrible!</p>
+
+<p>Le connétable ajouta plus sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner
+aux conquérants d'effroyables leçons ont infligé à
+Charles Quint une mémorable défaite! Oui, l'empereur
+a pleuré en abandonnant ses quartiers où il
+laissait vingt mille cadavres, quinze mille malades et
+quatre-vingts pièces d'artillerie!... Mais le voila qui
+relève la tête!</p>
+
+<p>&mdash;Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en
+est arrivée; l'empereur Charles Quint se prépare à
+envahir la Picardie et l'Artois! Cet homme de fer a
+constitué sa grande armée. Et à l'heure même où
+je parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte
+à marches forcées sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne
+prise, c'est la France envahie, vous entendez
+bien! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons
+décidé: mon armée se concentre sous Paris et partira
+dans deux jours. Mais, en attendant un corps de
+deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s'y
+enfermer et y lutter jusqu'à la mort pour arrêter
+l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort! rugirent les capitaines.</p>
+
+<p>&mdash;Or continua le connétable, pour cette aventureuse
+expédition, il fallait un chef jeune, indomptable,
+téméraire. Ce chef, je l'ai choisi!... François, mon fils,
+c'est toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? s'exclama François avec un cri de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et
+ton pays à la fois!... Deux mille cavaliers sont là!
+Revêts tes armes! Sois parti dans un quart d'heure!
+Va, et ne t'arrête plus que dans Thérouanne où il
+faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au
+manoir et le mettra en état de défense!</p>
+
+<p>Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang pour
+étouffer un rugissement de joie furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne est à moi! gronda-t-il au fond de lui-même.</p>
+
+<p>François, livide, fit un pas, et haleta:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon père! s'écria-t-il. Moi!... moi!...</p>
+
+<p>Les yeux hagards, l'âme convulsée, il eut l'atroce
+vision de Jeanne... de l'épouse... abandonnée...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répéta-t-il. Horreur!... Impossible!...</p>
+
+<p>Le connétable fronça les sourcils, et d'une voix
+rauque:</p>
+
+<p>&mdash;A cheval, François de Montmorency! à cheval!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, écoutez-moi!... Deux heures! une
+heure! Je vous demande une heure! cria François.</p>
+
+<p>Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout
+debout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous discutez les ordres du roi et de votre chef!</p>
+
+<p>&mdash;Une heure! mon père. Et je cours à la mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Par le tonnerre du ciel! un mot encore, François
+de Montmorency... un seul... et, pour la gloire du nom
+que vous portez, je vous arrête de mes propres
+mains.</p>
+
+<p>L'outrage était formidable, François redressa la
+tête. Tout disparut de son esprit: amour, femme,
+rêve de bonheur. Et sa parole couvrit la parole du
+vieux chef:</p>
+
+<p>&mdash;Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu
+dire qu'un Montmorency recule! Pour la gloire du
+nom, j'obéis, mon père, je pars! Mais si je reviens
+vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible
+compte à régler. Adieu!...</p>
+
+<p>D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines
+épouvantés de cette provocation inouïe, de ce rendez-vous
+donné au maître tout-puissant des armées, au
+père!</p>
+
+<p>Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient
+un ordre d'arrestation.</p>
+
+<p>Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef,
+et ceux qui étaient près de lui l'entendirent murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Montmorency!</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, François était dans la cour
+d'honneur, cuirassé, harnaché, prêt à monter à cheval.
+Il se tourna vers un page:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, François!...</p>
+
+<p>Henri de Montmorency apparut dans la lumière des
+torches.</p>
+
+<p>François le saisit par la main, sans remarquer que
+cette main brûlait de fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Qui te permet d'en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre.
+Je pars, Henri, je pars pour ne plus revenir, peut-être...
+et je laisse derrière moi une immense détresse...
+Ecoute de toute ton âme; car de ta réponse va dépendre
+ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la
+fille du seigneur de Piennes...</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais! répondit sourdement Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et
+moi, nous nous aimons!...</p>
+
+<p>Henri étouffa un rugissement de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, continua François. Ecoute jusqu'au bout.
+Depuis six mois, nous nous aimons; depuis trois mois,
+nous sommes l'un à l'autre; depuis deux heures, elle
+s'appelle Montmorency... comme moi!</p>
+
+<p>Une sorte de gémissement râla dans la gorge
+d'Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François;
+ne t'exclame pas! Elle-même te dira demain
+que le chapelain de Margency nous a unis cette nuit.
+Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure
+sur un cadavre: le seigneur de Piennes est mort!
+Mort dans l'église même, tout à l'heure, en me jetant
+un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur le
+bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore!
+Margency fait retour à la maison du connétable! Oh!
+Henri, Henri, ceci est affreux! Je laisse Jeanne seule
+au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu?
+me comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends... je comprends!</p>
+
+<p>&mdash;Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le
+dépôt que je veux te confier? Me jures-tu de veiller
+sur la femme que j'aime et qui porte mon nom?...</p>
+
+<p>Henri frissonna longuement, mais il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse
+dans la maison de mon père, sans que jamais elle
+ait souffert en mon absence. Car tu seras là pour la
+protéger, la défendre. Me le jures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable
+et tu lui imposeras la volonté de ton frère
+mort: que ma part du patrimoine mette à jamais
+ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une
+existence honorée. Me le jures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure! répondit Henri pour la troisième
+fois.</p>
+
+<p>François l'étreignit alors dans ses bras en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as juré... souviens-toi!...</p>
+
+<p>A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête
+des deux mille cavaliers rassemblés sur une esplanade.</p>
+
+<p>Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante
+et désespérée que le vieux Montmorency dut entendre
+du fond de son manoir, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;En avant! Jusqu'à la mort!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE SERMENT FRATERNEL</h3>
+
+<p>Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits
+de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme
+une statue de tombeau, avait été placé, selon l'usage,
+au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de
+camp.</p>
+
+<p>Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de
+passer à veiller son père, se dirigeait vers la fenêtre
+qu'elle entrouvrit.</p>
+
+<p>A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! s'écria la jeune femme.</p>
+
+<p>Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer
+passage à son cher François.</p>
+
+<p>Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer,
+demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut:
+le frère de François parut. Henri de Montmorency
+fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête
+couverte, sans s'incliner.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que
+j'ai juré de vous transmettre dès ce matin; sans quoi
+vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, à la
+place de celui que vous attendiez... François est parti
+cette nuit...</p>
+
+<p>Elle laissa échapper un faible gémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour
+revenir bientôt, sans doute?... aujourd'hui même,
+peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;François ne reviendra pas!</p>
+
+<p>Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant.</p>
+
+<p>&mdash;La guerre se déchaîne. François a sollicité et
+obtenu l'honneur de se porter dans Thérouanne pour
+y arrêter l'armée de Charles Quint... Arrêter l'empereur
+avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir
+mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la
+pensée de mon frère: pris malgré lui dans une inextricable
+situation, placé dans l'alternative de désavouer
+un mariage qu'il regrette ou d'encourir la
+disgrâce du connétable, François a choisi de tous les
+suicides le plus glorieux.</p>
+
+<p>Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son
+père.</p>
+
+<p>Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur
+les genoux. Et, dans l'atroce douleur qui faisait bondir
+son coeur, dans la foudroyante catastrophe qui la
+terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout
+son désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant!... mon pauvre enfant!...</p>
+
+<p>Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante,
+oubliant la présence d'Henri, oubliant son père
+mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la
+femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne!...</p>
+
+<p>&mdash;Partir! vous! gronda le frère de François. Allons
+donc! vous n'y songez pas! traverser un pays envahi,
+des lignes ennemies!... Vous ne partirez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'en empêchera?</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna
+en lui. Il saisit la jeune femme dans ses bras,
+l'étreignit convulsivement, et d'une voix ardente:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne!
+Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous
+aime donc pas! Mais moi,&mdash;moi, Jeanne! je vous
+adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et
+l'enfer, à poignarder mon père de mes mains, si mon
+père s'opposait à mon amour! Jeanne! ô Jeanne!</p>
+
+<p>Que François meure donc de la mort des faibles
+puisqu'il n'a pas su vous garder! Moi, je vous veux!
+moi, je vous revendiquerai devant l'univers! O Jeanne,
+un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un
+seul de vos regards sans colère me dira si je puis
+espérer...</p>
+
+<p>Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute
+sa force, elle les employait à se dégager de l'étreinte
+furieuse. Soudain, elle put s'arracher des bras de
+l'homme.</p>
+
+<p>Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi
+dire, par la tension de son être, jeta un long regard
+sur Henri. Elle fit un pas. Son bras s'allongea. Son
+doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme,
+du moins devant la mort!</p>
+
+<p>Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un
+instant sur le cadavre, qu'il sembla apercevoir pour
+la première fois. D'un geste lent, il porta la main à
+son front, comme vaincu, comme pour se découvrir.
+Mais ce geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba.
+Ses yeux s'injectèrent de sang. Tout l'orgueil et toute
+la violence de sa race montèrent à son cerveau en
+une bouffée ardente:</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je
+suis ici chez moi, et que seul, après mon père, j'ai le
+droit d'y demeurer couvert!</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement
+communiqué ici restitue Margency à notre maison, et
+je ne souffrirai pas qu'une vassale...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à
+une cassette enfermant les papiers du mort, l'avait
+ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s'offrait
+à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber,
+sa voix s'élevait, couvrant celle de Montmorency,
+appelant les serviteurs:</p>
+
+<p>&mdash;Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez
+tous!</p>
+
+<p>&mdash;Madame! voulut interrompre Henri.</p>
+
+<p>Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux,
+plusieurs paysans de Margency.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue
+par une étrange exaltation. Entrez tous! Et apprenez
+la nouvelle: je ne suis plus ici chez moi!...</p>
+
+<p>Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la
+secoua.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus
+ici chez nous? N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce
+pas, père, que tu ne veux pas rester une minute de
+plus dans la maison de la race maudite?... Allons,
+vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de
+Piennes n'est plus ici chez lui!</p>
+
+<p>Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les
+yeux en feu, la jeune femme courait d'un serviteur
+à l'autre, les poussait avec une force irrésistible, les
+plaçait autour du lit de camp... et, quand la manoeuvre
+fut prête, elle fit un signe.</p>
+
+<p>Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur
+leurs épaules, et les autres se formèrent en cortège,
+avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en
+tête!...</p>
+
+<p>Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre
+franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin,
+dans le village, il n'entendit plus qu'un sourd murmure
+d'imprécations...</p>
+
+<p>Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit,
+sauta sur son cheval et il s'enfuit...</p>
+
+<p>Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle
+avait ordonné de porter le corps, tomba à la renverse,
+écrasée. Presque aussitôt, une fièvre intense se déclara;
+elle perdit la connaissance des choses, et seul
+le délire témoigna qu'elle vivait encore.</p>
+
+
+<p>Henri passa une nuit terrible, avec des accès de
+honte humiliée, des accès de fureur démente, et des
+crises de passion. Le lendemain, il retourna à Margency,
+prêt à tout,&mdash;peut-être à un meurtre. Une nouvelle
+l'écrasa: Jeanne se mourait!</p>
+
+<p>Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de
+la maison paysanne...</p>
+
+<p>Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une
+année atroce pendant laquelle sa passion s'exaspéra,
+pendant laquelle aussi il apprit tout à coup que Thérouanne
+avait succombé, que la place avait été rasée,
+que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que
+François avait disparu!...</p>
+
+<p>Mort peut-être?...</p>
+
+<p>Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa,
+grandit et se fortifia l'abominable espoir...</p>
+
+<p>Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où
+quelques hommes d'armes exténués, amaigris, en
+lambeaux, passèrent par Montmorency et s'arrêtèrent
+au manoir.</p>
+
+<p>Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville
+incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison...</p>
+
+<p>Quant au chef, quant à Montmorency, disparu!</p>
+
+<p>On l'avait vu un moment derrière une barricade
+que plus de trois mille assaillants attaquaient...</p>
+
+<p>Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder
+autour de la maison, attendant patiemment que
+Jeanne fût enfin guérie.</p>
+
+<p>Un jour&mdash;onze mois après le départ de son
+frère!&mdash;il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger
+de la vieille nourrice. A la palpitation de son coeur,
+il comprit que l'amour était tout-puissant en lui.</p>
+
+<p>Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses
+bras un enfant qu'elle serrait passionnément sur son
+sein.</p>
+
+<p>Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.</p>
+
+<p>Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir
+agir! C'était simple: enlever la jeune femme et l'emmener
+de force au manoir.</p>
+
+<p>En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un
+cavalier tout poudreux qui venait de mettre pied à
+terre.</p>
+
+<p>Henri pâlit...</p>
+
+<p>Mais il lui sembla que cet homme avait une figure
+joyeuse, qu'il était porteur d'une nouvelle qu'il devait
+croire heureuse...</p>
+
+<p>Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se
+dirigea vers lui et, d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur François de Montmorency, délivré
+de sa captivité, sera, après-demain, dans le manoir
+de ses pères. Il m'a fait l'honneur de m'envoyer en
+avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé
+frère...</p>
+
+<p>Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son
+frère se dressant en justicier, le frappant du coup
+mortel.</p>
+
+<p>Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé
+comme un boeuf à l'abattoir...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LOÏSE</h3>
+
+
+<p>Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la
+mort. Dans la pauvre chambre de paysans où on
+l'avait couchée, elle se débattit des jours et des nuits
+contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la
+laisser folle.</p>
+
+<p>Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger,
+et la fièvre avait disparu pour toujours. Pourtant,
+quand elle était seule, elle prononçait tout bas de
+vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?...
+Elle seule le savait!</p>
+
+<p>Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.</p>
+
+<p>Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte
+laissait entrer le soleil d'octobre, doux comme un
+adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se
+lever.</p>
+
+<p>Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement
+les mains à ses flancs en poussant un cri de
+détresse: la première douleur de l'enfantement venait
+de lui infliger sa redoutable morsure.</p>
+
+<p>La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle,
+quand elle put soulever ses paupières alourdies, quand
+elle put regarder, un long frémissement de joie et
+d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre
+elle, sur le même oreiller, ses deux poings minuscules
+solidement fermés, ses paupières closes, sa petite
+figure blanche comme du lait, rosé comme une feuille
+de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement,
+l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant
+était là!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fille! murmura la vieille nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.</p>
+
+<p>Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher,
+osant à peine bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente...
+c'est donc vrai!... Tu n'auras pas de père!...</p>
+
+<p>Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses
+traits commencèrent à se former, il fut évident que
+cette fillette serait un miracle de grâce et d'harmonie.</p>
+
+<p>Chaque regard de la mère était une extase; chacune
+de ses paroles, un acte d'adoration. Elle n'aima
+pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir seulement, à
+l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne
+parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée,
+de sa fille... et elle songeait à l'amant... à l'époux... au
+père!</p>
+
+<p>François!... le cher amant!... l'homme à qui elle
+s'était donnée sans restriction, tout entière!...</p>
+
+<p>Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement,
+sous un prétexte de guerre?... Était-ce donc bien vrai
+qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne reviendrait plus?</p>
+
+<p>Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!...</p>
+
+<p>Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain
+sous la pluie tiède des larmes qui tombaient
+sur son front...</p>
+
+<p>L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne
+s'éloignait jamais du jardin. Elle avait conservé une
+sourde terreur de sa dernière rencontre avec Henri
+de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée
+de se trouver devant lui...</p>
+
+<p>Puis le printemps revint, très précoce.</p>
+
+<p>En mars, Loïse allait vers son sixième mois&mdash;les
+premiers bourgeons éclatèrent, et tout redevint
+radieux dans l'univers, excepté dans le coeur de la
+pauvre abandonnée.</p>
+
+<p>Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice
+et son homme allèrent couper du bois dans la forêt.</p>
+
+<p>Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant
+avec une inexprimable tendresse Loïse endormie sur
+le lit.</p>
+
+<p>Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre
+à ce moment entrouverte.</p>
+
+<p>Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la
+première pièce qui donnait sur la route, et une voix
+s'éleva, implorant la charité. Jeanne entra dans cette
+pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa besace,
+coupa une miche de pain et la tendit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allez en paix, bon frère!</p>
+
+<p>Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de
+bénédiction, et finalement se retira.</p>
+
+<p>Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier
+regard fut pour le lit où reposait Loïse.</p>
+
+<p>Et un cri horrible, un cri sans expression humaine,
+un cri de louve à qui on arrache ses petits, un cri de
+mère enfin, jaillit de tout son être épouvanté:</p>
+
+<p>Loïse avait disparu!</p>
+
+<p>Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec
+l'irrésistible rage d'un être qui cherche sa vie. Pendant
+quatre heures, hagarde, échevelée, rugissante,
+effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se
+déchira, s'ensanglanta.</p>
+
+<p>La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la
+maison... elle bondit, arriva haletante...</p>
+
+<p>Au milieu de la grande pièce, un homme était là,
+debout, livide, fatal... Henri de Montmorency!</p>
+
+<p>&mdash;Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures
+sinistres de ma vie!</p>
+
+<p>D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,&mdash;et
+d'une voix basse, rauque, rapide:</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la
+cherchez! Eh bien, sachez ceci: votre fille, c'est moi
+qui l'ai! Je l'ai prise! Je la tiens! Malheur à elle si
+vous ne m'écoutez!</p>
+
+<p>&mdash;Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets.
+Écoute, écoute bien! si tu veux la revoir...</p>
+
+<p>La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa
+fureur se fondit. Elle se mit à supplier:</p>
+
+<p>&mdash;La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!...
+Dites! oh! redites, par pitié! j'embrasserai vos
+genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma fille!
+Rends-moi mon enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est
+aux mains d'un homme à moi. Un homme? Un tigre,
+si je veux, un esclave! Nous avons convenu ceci:
+écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu:
+que je m'approche de cette fenêtre, que je lève ma
+toque en l'air, et l'homme prendra sa dague et l'enfoncera
+dans la gorge de l'enfant...</p>
+
+<p>Elle tomba à genoux, et de son front heurta la
+terre battue, voulant crier grâce, ne pouvant pas.</p>
+
+<p>&mdash;Relève-toi! gronda-t-il.</p>
+
+<p>Elle obéit promptement, et toujours avec un geste
+affreux des mains tendues, suppliantes.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve.</p>
+
+<p>Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible
+et sublime...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh
+bien, il arrive!... Tu entends? Ici, devant toi, je vais
+lui parler... Si tu ne dis pas que je mens, si tu te
+tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis un
+seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde,
+regarde... Voici François qui vient...</p>
+
+<p>Sur la route de Montmorency, un tourbillon de
+poussière accourait, comme poussé par une rafale... et
+de ce tourbillon sortait une voix frénétique:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!</p>
+
+<p>&mdash;François! François! hurla Jeanne délirante. A
+moi!</p>
+
+<p>D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha
+de la fenêtre et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi qui auras tué ta fille!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis!</p>
+
+<p>A cette seconde, François de Montmorency poussa
+violemment la porte et, haletant d'émotion, ivre de
+joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit les bras,
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne!... Ma bien-aimée!</p>
+
+<p>Mais ses bras, lentement, retombèrent.</p>
+
+<p>Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté.</p>
+
+<p>Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère
+épousée! Et elle était là, immobile, statue de l'effroi...
+du remords peut-être!... François fit trois pas rapides.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! répéta-t-il.</p>
+
+<p>Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère.
+Elle eut comme un sursaut de son être pour se jeter
+dans les bras de l'homme adoré. Son regard dément
+se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son
+bras se levait!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non, bégaya la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! répéta François dans un cri terrible.</p>
+
+<p>Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère!...</p>
+
+<p>Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un
+silence effrayant. Alors, François, d'un geste lent,
+croisa ses bras sur sa poitrine. Et grave, solennel
+comme un juge, triste comme un condamné, il parla:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui
+ne fût pour la femme à qui librement ce coeur s'est
+à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon nom.
+J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de
+bonheur... et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose
+me regarder!...</p>
+
+<p>Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable.
+L'effroyable supplice dépassait les bornes de
+la conception humaine. Elle aimait! Elle adorait!</p>
+
+<p>Et pendant que son coeur la poussait aux bras de
+l'époux, de l'amant, ses yeux fixés sur l'infernal auteur
+du supplice s'attachaient invinciblement à la main
+qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!</p>
+
+<p>Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence!
+Cette radieuse merveille de grâce et de
+beauté! Quoi! égorgée!</p>
+
+<p>Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang
+moussait au coin de ses lèvres: la malheureuse, pour
+étouffer le cri de son amour, se mordait les lèvres.</p>
+
+<p>A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se
+tourna à demi vers lui.</p>
+
+<p>Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante
+prête au funeste signal, d'une voix que sa tranquillité
+en cette épouvantable seconde rendait sinistre, il
+prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir
+tout entière.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! gronda François.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme..., dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme... ma femme...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère!</p>
+
+<p>François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte
+de gémissement lointain, sans expression humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne.
+Cette femme t'a trahi. Et c'est pourquoi moi, ton
+frère, en ton lieu et place, je l'ai chassée comme on
+chasse une ribaude.</p>
+
+<p>L'accusation était capitale: la femme adultère était
+fouettée en place publique et pendue haut et court.</p>
+
+<p>La minute qui suivit l'accusation fut tragique.</p>
+
+<p>Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée
+à sa dague, la droite serrant la toque... le signal
+fatal!... Henri tenait sous son regard Jeanne et François;&mdash;il
+était calme en apparence, et roulait dans
+sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité
+éclatait.</p>
+
+<p>Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation,
+se redressa. Pendant un instant inappréciable,
+l'amante fut plus forte en elle que la mère; une
+secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant
+électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en
+avant fébrile de tout son corps; à ce moment, le bras
+d'Henri commença de se lever... La malheureuse vit
+le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi
+de confus... et elle baissa la tête.</p>
+
+<p>Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut
+dompté, lorsqu'il fut sûr de ne pas saisir dans ses
+mains puissantes l'adultère et de l'étrangler, François
+marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute
+stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur
+ses lèvres blanches, quelque chose qui signifiait sans
+doute:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence
+mortel, car elle espérait être tuée.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba.
+Non pas même à genoux, mais sur le sol, prostrée, se
+soulevant à grand effort sur une main, et dans un
+mouvement spasmodique, la tête toujours tournée
+vers Henri, et toujours son regard atroce de désespoir
+surveillant le geste assassin.</p>
+
+<p>Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut
+murmurer, car on n'entendit pas ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien
+que je meurs pour que notre fille vive!...</p>
+
+<p>Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la
+violente palpitation des tempes indiquait seule la vie.</p>
+
+<p>François la regarda un instant, comme le premier
+homme biblique put sans doute regarder le paradis
+perdu puis il se retourna vers la porte, et sans un cri,
+sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu
+courbé.</p>
+
+<p>Henri le suivit,&mdash;à distance.</p>
+
+<p>Il ne s'inquiéta pas de Jeanne.</p>
+
+<p>Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas.</p>
+
+<p>Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle
+mourait, eh bien, il avait du moins arraché de son
+esprit l'atroce tourment de la jalousie.</p>
+
+<p>Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute
+qu'Henri comprit toute l'étendue de sa haine contre
+son frère. Il le voyait écrasé... et il ne se sentit pas
+satisfait.</p>
+
+<p>Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François
+souffrît exactement la souffrance qu'il avait
+endurée, la même!...</p>
+
+<p>Et il le suivait avec une patience de chasseur.</p>
+
+<p>François ne fut pas étonné de voir son frère. Et
+simplement, comme s'il eût continué un entretien
+depuis longtemps commencé, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-moi comment ces choses se sont passées.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi
+d'un mal que rien ne peut guérir... rien!</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me
+guérir, dit sourdement François. La mort de
+l'homme!....</p>
+
+<p>&mdash;Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une
+flamme étrange brilla dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de
+veiller sur elle... oh! tais-toi!... pas de reproche, pas
+de récrimination de ma part! Mais toi, tu me dois un
+récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me
+dois cela, Henri!</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur,
+que la demoiselle de Piennes témoigna à l'homme
+combien peu elle vous regrettait!...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...</p>
+
+<p>&mdash;Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant
+votre départ, l'homme avait-il partagé votre bonne
+fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous que le nom
+et la fortune et la puissance que vous assurait votre
+qualité de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant
+que l'heure est venue de dire toute la vérité, je
+ne me contente plus de conjecturer: j'affirme... Dès
+avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur,
+l'homme avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne
+fûtes que le second!</p>
+
+<p>Un rugissement gronda dans la poitrine de François.</p>
+
+<p>&mdash;Parle...</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les
+relations entre l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent.
+Ils étaient libres désormais. Jeanne avait un
+nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut
+heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce
+furent des nuits de délices... L'homme vous tenait de
+près, monseigneur! le jour où il apprit votre arrivée,
+il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était satisfaite;
+il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût
+souillée plus longtemps: il chassa l'adultère; il
+chassa la ribaude!</p>
+
+<p>François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus
+profond, plus insondable qu'il n'avait cru. Le regard
+qu'il attacha sur Henri fut celui d'un fou... Et Henri,
+la bouche crispée, le visage convulsé par la haine, la
+parole sifflante, acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon
+seigneur mon frère? Le voici! L'amant de Jeanne de
+Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de Montmorency...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>PARDAILLAN</h3>
+
+<p>Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en
+menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loïse: bien
+réellement, l'enfant était aux mains d'un homme; bien
+réellement, cet homme guettait le signal; bien réellement,
+il avait accepté de plonger sa dague dans la
+gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait
+le signal.</p>
+
+<p>Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de
+Pardaillan. Il était d'une vieille famille de l'Armagnac,
+qui, au XIIIe siècle, acquit la seigneurie de Gondrin,
+près Condom. Cette famille se divisa en deux branches.
+La branche aînée fournit à l'histoire quelques
+noms connus: une de ces descendantes fut la célèbre
+Montespan; le duc d'Antin, qui a donné son nom à un
+quartier de Paris, descendait donc de cette branche
+dont un autre rameau se rattacha à la famille de
+Comminges.</p>
+
+<p>La deuxième branche demeure obscure et pauvre.
+Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté; mais
+quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle se sera
+dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons
+raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du
+héros extraordinaire qui, bientôt, fera son apparition
+dans ce récit.</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une
+cinquantaine d'années, un reître vieilli sous le harnais
+de guerre, un de ces soldats d'aventure que connaissaient
+toutes les routes de France et des pays voisins,
+toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...</p>
+
+<p>Le connétable de Montmorency, dans sa grande
+croisade au pays d'Armagnac, le ramassa, pauvre,
+gueux, sans sou ni maille, aux environs de Lectoure,
+se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le
+donna à son fils Henri.</p>
+
+<p>Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans
+l'Artois et que François de Montmorency se fut élancé
+vers Thérouanne, le chevalier de Pardaillan demeura
+au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette
+année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour
+besoin d'un dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan,
+s'employa à le conquérir par des dons, par sa
+faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire
+un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan
+se fût fait pendre pour son maître, Pardaillan
+n'attendait qu'une occasion de mourir pour lui!</p>
+
+<p>Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui
+venait de se répandre dans tout le manoir: Monseigneur
+François de Montmorency revenait!...</p>
+
+<p>Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle,
+agité, l'emmena à Margency, lui montra la maison de
+la vieille nourrice et lui ordonna d'enlever Loïse; une
+heure après, Pardaillan revenait au point où l'attendait
+son maître: il tenait dans ses bras la pauvre
+petite créature.</p>
+
+<p>Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan
+écouta en faisant la grimace. En même temps, il
+lui glissa une bague ornée d'un magnifique diamant:
+le prix de l'horrible meurtre convenu!</p>
+
+<p>Henri pénétra dans la maison et attendit le retour
+de Jeanne. On sait la double et dramatique scène qui
+se produisit...</p>
+
+<p>Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux
+fixés sur la fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette
+endormie dans ses bras; c'était horrible...</p>
+
+<p>Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à
+son tour, quitter la maison, Pardaillan eut un profond
+soupir de soulagement: le signal ne viendrait plus
+maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui
+l'eût entendu grommeler:</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été
+donné! Car j'eusse été obligé de désobéir, de me
+sauver, de reprendre la vie errante d'autrefois, avec
+une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et
+je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle,
+faites la risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!...
+Il n'y a pas de mal, je pense, à garder cette petite un
+mois ou deux, comme j'en ai reçu l'ordre...</p>
+
+<p>Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant
+dans un pli de son manteau et s'éloigna. Il parvint à
+une maison basse qui s'élevait au pied de la grande
+tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre
+ou cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une
+petite soeur.</p>
+
+<p>Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il
+faudra donner du lait... Et puis, pas un mot à âme
+qui vive!</p>
+
+<p>La servante jura d'être muette comme la tombe,
+prit la délicieuse petite créature dans ses bras, et
+s'occupa à l'instant de lui donner du lait, de l'installer...</p>
+
+<p>Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux
+pétillants d'astuce et d'intelligence. C'était un enfant
+admirablement bâti, dont chaque mouvement révélait
+la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune
+chat.</p>
+
+<p>C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même
+le manoir, le faisait élever dans cette chaumière
+où il l'allait voir tous les jours. Où Pardaillan
+avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie
+l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait
+jamais...</p>
+
+<p>Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris
+s'alluma une flamme de tendresse... Mais Jean, d'un
+geste volontaire, se débarrassa de l'étreinte paternelle,
+se laissa glisser à terre, courut à son petit lit où
+la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle
+fillette dans ses bras nerveux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...</p>
+
+<p>Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et
+sortit tout pensif, songeant à la mère! songeant à
+son désespoir, à lui, si son Jean disparaissait!</p>
+
+<p>Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt
+se glissant le long des haies, tantôt rampant, il
+s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.</p>
+
+<p>Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les
+accès de fureur! les crises de démence où elle se
+maudissait de son silence, où elle voulait courir, rejoindre
+François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de
+Loïse égorgée l'arrêtait!...</p>
+
+<p>Et la malheureuse râlait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis
+assassinée!... Il m'a promis de me rendre ma fille...
+n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la rendra, dites?
+Loïse!... Où es-tu?...</p>
+
+<p>Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain,
+claqua des dents, rivé à sa place, épouvanté de
+ce qu'il avait fait!...</p>
+
+<p>Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus
+vite, puis se mit à courir comme un insensé.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il
+faisait nuit. La Mathurine montra à son maître Loïse
+qui dormait près de son fils. Jean, de son petit bras,
+soutenait la tête si naïvement confiante, d'une sublime
+confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas
+la réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et
+se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, il se
+retourna et d'une voix enrouée, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le
+préparerez pour un long voyage... que tout soit prêt
+dans une heure... Ah! vous irez dire à mon valet qu'il
+amène ici mon cheval tout sellé... avec mon porte-manteau...</p>
+
+<p>Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit
+le chemin de Margency, avec, dans ses bras, la fille
+de Jeanne.</p>
+
+<p>Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir,
+la tête vide, somnolait fiévreusement sur un
+fauteuil, des paroles confuses aux lèvres, tandis que
+la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son
+front avec des linges mouillés.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons,
+pauvre chère demoiselle, il faut vous coucher...</p>
+
+<p>&mdash;Loïse! Loïse! murmurait la mère.</p>
+
+<p>Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne
+bondit, d'un geste frénétique, lui arrachait quelque
+chose que cette ombre portait dans ses bras; ce
+quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement
+de voleuse, le déposait sur le fauteuil, et elle se
+jetait à genoux... et déjà, sans un mot, sans une larme,
+sans songer à embrasser sa fille, avec la dextérité
+instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait
+rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu
+qu'on ne lui ai pas fait mal... voyons ça, voyons...</p>
+
+<p>En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse,
+comme les bébés, de remuer bras et jambes dans un
+fouillis frais et rosé. Avidement, gloutonnement, la
+mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du regard
+depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...</p>
+
+<p>Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les
+épaules, la bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les
+fossettes des coudes, les mains, les pieds, tout, toute
+sa fille.</p>
+
+<p>Pardaillan regardait cela.</p>
+
+<p>Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna
+vers lui, sur ses genoux, saisit ses mains, les baisa...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous
+qui me ramenez ma fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je
+puis bien baiser vos mains qui ont porté ma fille!
+Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la
+fin de mes jours!...</p>
+
+<p>Pardaillan fit un effort pour se dégager.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom? répéta Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici...
+demain ailleurs... peu importe mon nom...</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous ramené ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation
+surprise... j'ai vu un homme qui emportait
+une fillette... je le connaissais... je l'ai interrogé... voilà
+tout!</p>
+
+<p>Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre
+nom, pour que je le bénisse?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de celui qui a enlevé la petite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable
+qui a accepté de tuer ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...</p>
+
+<p>Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom
+quelconque. Et subitement une pensée profonde descendit
+dans les obscurités de cette conscience, pensée
+de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu pâle,
+il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>LA ROUTE DE PARIS</h3>
+
+<p>Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le
+soir qui descendait sur la vallée de Montmorency
+était déjà la nuit. Henri, en proférant l'épouvantable
+calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux perdre
+Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit
+qu'une face blafarde d'où giclait le double éclair d'un
+regard insensé.</p>
+
+<p>Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François
+venait de s'abattre sur son épaule. Et François
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas mourir!</p>
+
+<p>D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au
+même instant, il tira son épée et tomba en garde.</p>
+
+<p>François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...</p>
+
+<p>L'instant d'après, les deux frères étaient en garde
+l'un devant l'autre, les épées croisées, les yeux dans
+les yeux.</p>
+
+<p>Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que
+le cliquetis de l'acier, le souffle rauque des deux respirations,
+puis un bref juron d'Henri, puis encore un
+temps de silence... et puis, tout à coup, un soupir, un
+cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout
+d'une masse.</p>
+
+<p>L'épée de François venait de traverser le côté droit
+de la poitrine d'Henri, au-dessus de la troisième côte.</p>
+
+<p>François mit un genou en terre.</p>
+
+<p>Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement,
+il tira sa dague, et d'un geste furieux la leva...</p>
+
+<p>&mdash;Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...</p>
+
+<p>A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le
+visage d'Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère! Mon frère! murmura François d'une
+voix de fou, comme si, vraiment, il eût alors seulement
+reconnu son frère.</p>
+
+<p>Il se releva et détourna la tête.</p>
+
+<p>Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait
+à quinze pas, et qui étaient accourus, une torche de
+résine à la main, attirés par le choc des épées...</p>
+
+<p>Incapable de prononcer un mot, François, d'un
+geste tragique, leur montra le corps de son frère...!</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, François arriva au manoir.</p>
+
+<p>Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de
+surprise et d'effroi en le voyant. Et il montra à un
+officier les cheveux du fils aîné du connétable. Ces
+cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout
+blancs comme des cheveux de vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer
+votre appartement, et...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, un valet amenait une
+monture, et l'officier tenant l'étrier demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...</p>
+
+<p>François sauta en selle, et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de
+l'enceinte, piqua furieusement et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;François! François! François!</p>
+
+<p>Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à
+cette seconde même, et une femme apparut, tenant
+un enfant.</p>
+
+<p>Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri
+déchirant, car il ne se retourna pas. Et le bruit du
+galop de son cheval s'éteignit dans le lointain.</p>
+
+<p>La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats
+et d'officiers éclairés par des torches, qui avaient
+salué le départ de leur maître et assisté avec étonnement
+à cette sorte de fuite.</p>
+
+<p>&mdash;Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.</p>
+
+<p>L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se
+découvrit et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui le sait, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Quand reviendra-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit: jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Par là... où cela conduit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Route de Paris, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Paris. Bon!...</p>
+
+<p>Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement
+dans ses bras Loïse endormie.</p>
+
+<p>Forte de son amour d'amante et de son amour de
+mère, elle s'enfonça dans la nuit, sous les grands
+arbres de la forêt, que les rafales de mars courbaient
+en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.</p>
+
+<p>Environ une heure après le départ de François de
+Montmorency, des bûcherons apportèrent sur une
+civière le corps ensanglanté de son frère Henri. Henri
+fut porté dans son appartement, et le chirurgien du
+château sonda la blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se
+lever.</p>
+
+<p>Les bûcherons avaient reconnu François au moment
+du duel. Mais l'événement leur parut si étrange et
+si redoutable qu'ils ne voulurent rien dire. On supposa
+donc que le deuxième fils du connétable avait
+dû être attaqué par des routiers.</p>
+
+<p>Ce fut vers la même heure que le chevalier de
+Pardaillan quitta Montmorency. Il ignorait ce qui
+venait de se passer au manoir. Mais l'eût-il su qu'il
+fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait
+admirablement Henri de Montmorency, et savait
+qu'il n'y avait pas de pitié à attendre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai
+trahi mon vindicatif seigneur. Tudiable! C'est qu'il
+adore voir un corps se balancer au bout d'une corde,
+ce digne maître!</p>
+
+<p>Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné
+la ferrure de son cheval et bourré son porte-manteau,
+le chevalier de Pardaillan se mit en selle, plaça devant
+lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste
+héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot
+dans la direction de Paris.</p>
+
+<p>Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes,
+le cavalier crut apercevoir une ombre à deux pas de
+son cheval et, au même instant, celui-ci fit un brusque
+écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha,
+distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut.
+Il tressaillit.</p>
+
+<p>Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être
+n'avait-elle pas entendu venir le cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Madame..., fit doucement le routier.</p>
+
+<p>Jeanne s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de
+Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi,
+toute seule, en forêt, par la nuit?... Voulez-vous me
+permettre de vous tenir compagnie?...</p>
+
+<p>Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Seule, oui, je ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des
+parents à Paris? Savez-vous où vous irez?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je ne sais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne
+vous offensez pas, je vous prie...</p>
+
+<p>Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du
+cavalier qui maugréa, pesta, jura tout bas, puis, prenant
+une soudaine résolution, se pencha vers Jeanne,
+déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet
+brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré
+ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de
+Pardaillan... c'est un de mes amis!</p>
+
+<p>Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme
+qui lui avait rendu sa petite Loïse. Et, ayant examiné
+l'objet brillant, elle vit que c'était un magnifique
+diamant enchâssé dans une bague.</p>
+
+<p>Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency
+avait donné à Pardaillan pour payer l'enlèvement de
+Loïse!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>L'IMMOLATION</h3>
+
+<p>LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se
+promenait dans la vaste salle d'honneur de son hôtel,
+à Paris. Ses gentilshommes disséminés sur les banquettes,
+ou debout par groupes, se racontaient à voix
+basse d'étranges choses.</p>
+
+<p>Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout
+à l'heure à une fenêtre, avait vu une femme debout
+devant le grand portail de l'hôtel, exténuée, paraissait-il,
+très pâle et un enfant dans les bras. Et le connétable
+avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme
+et de l'introduire: elle attendait maintenant dans un
+cabinet voisin.</p>
+
+<p>Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait
+mort, était arrivé soudain dans la nuit, qu'il avait eu
+une longue et orageuse entrevue avec son père, et
+qu'il était reparti pour une destination inconnue.</p>
+
+<p>Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency
+que le deuxième fils du connétable, Henri, avait été
+attaqué dans la forêt et grièvement blessé.</p>
+
+<p>Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là
+même, à quatre heures, faire une visite, au chef de
+ses armées. On en concluait qu'une nouvelle campagne
+se préparait.</p>
+
+<p>Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à
+la porte du cabinet où on avait introduit la femme.</p>
+
+<p>Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec
+colère, reprenant sa promenade dans le demi-silence
+de la salle d'honneur. Enfin, il parut se décider,
+poussa brusquement la porte, et entra.</p>
+
+<p>Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait.
+Elle avait déposé son enfant endormi dans un fauteuil,
+et, appuyée au dossier, le contemplait... Rudement, il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que
+vous attendiez, n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on
+espère encore séduire par de mielleuses paroles, c'est
+le père inexorable qui paraît! Et cela vous déconcerte,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François...
+mais une femme de ma race ne peut se déconcerter
+à se trouver en présence du père de son
+époux!</p>
+
+<p>&mdash;Votre époux! gronda le connétable en serrant
+les poings. Croyez-moi, je vous engage à ne point
+invoquer ce titre devant moi! François m'a tout
+raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais
+que vous et votre père avez été assez habiles pour
+arracher à la faiblesse de mon fils un mariage. Quel
+mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un
+vol!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Par le Ciel! que dit-elle là?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit
+d'un gentilhomme! Je dis que votre couronne de
+cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri du soufflet
+vengeur, si mon père, assassiné par vous, se
+trouvait près de moi! Je dis que vous parlez à une
+femme qui porte votre nom, monsieur!</p>
+
+<p>L'accent de ces paroles avait été en se haussant
+pour ainsi dire, depuis la simple dignité de la femme
+offensée jusqu'à la majesté d'une reine.</p>
+
+<p>Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un
+instant balancer pour jeter un ordre... Puis le vieux
+chef des armées du roi s'inclina profondément. Il
+était dompté.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant
+la violente agitation de son sein, vous m'avez dit tout
+à l'heure que vous saviez tout!... Non, monseigneur,
+vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse
+vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme
+l'ignore l'époux de mon coeur, l'homme à qui j'ai
+donné ma vie, à qui je voudrai éviter une larme au
+prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous
+devez l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur
+de François, pour la vie de l'innocente créature
+qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de notre
+amour!</p>
+
+<p>Étonné par la noblesse du geste et par la douleur
+de l'accent, fasciné par tant de beauté et de simplicité,
+le vieux Montmorency, pour la deuxième fois,
+s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc, madame, dit-il.</p>
+
+<p>Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la
+petite Loïse endormie. Jeanne saisit ce regard au vol.
+Quelque chose comme une aube d'espoir illumina
+son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes
+les mères, elle prit la mignonne créature dans ses
+bras, l'embrassa longuement et, avec une timidité
+douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la
+tendit au formidable aïeul.</p>
+
+<p>Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency
+fut-il attendri! Il eut un geste vague des
+bras comme pour saisir l'enfant, et il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t'il?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de
+tendresse.</p>
+
+<p>Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable.
+Une fille!... Elle recula en pâlissant, tandis
+que lui reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!...
+Parlez donc sans crainte, et exposez-moi
+cette vérité dont vous vouliez m'entretenir.</p>
+
+<p>Jeanne comprit que le lien qui était en train de se
+former d'elle à Montmorency venait de se briser.
+Mais une femme qui aime recèle dans son coeur des
+forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction.
+Elle rassembla toute son énergie, et entreprit
+de se justifier aux yeux du père de François.</p>
+
+<p>Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un
+charme à la fois délicat et puissant, avec cette poésie
+naturelle qu'elle puisait dans son amour, elle dit ses
+premières rencontres avec François, l'irrésistible tendresse
+qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs
+aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne,
+les menaces d'Henri, la naissance de Loïse, et
+enfin l'effroyable supplice final où son coeur d'amante
+et de mère avait été broyé...</p>
+
+<p>Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency
+l'écouta sans prononcer une parole. Son
+oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce drame
+lamentable, cherchait une ruse...</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis
+convaincu que vous dites la vérité...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est
+sauvée!...</p>
+
+<p>Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure
+du guerrier. Mais aussitôt il se remit et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de
+raconter touchant mon fils Henri. François ne m'en
+a point parlé (il mentait), et, tout à l'heure, en vous
+disant que je savais tout, je faisais seulement allusion
+à ce mariage secret qui m'a gravement offensé
+dans mon autorité paternelle et dans nos intérêts de
+famille. Ce mariage est impossible, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur,
+n'est ni possible ni impossible: il est: voilà tout!...</p>
+
+<p>Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint
+deux parchemins et en déplia un.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez ceci, dit-il.</p>
+
+<p>Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle
+devint livide. Le papier ne contenait que quelques
+lignes.</p>
+
+<p>Ces lignes, les voici:</p>
+
+<p>&mdash;A tous présents et à venir, salut.</p>
+
+<p>&mdash;Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier,
+de se saisir de la personne de François, comte de
+Margency, aîné de la maison de Montmorency, colonel
+de notre infanterie suisse, et de le conduire en notre
+prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il
+plaise à Dieu de l'appeler à Lui. Nous le voulons et
+mandons ainsi à notre prévôt et tous officiers de
+notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin
+Jeanne, que vous a fait François? Oh! vous voulez
+m'éprouver, m'effrayer! La prison perpétuelle!...
+ô mon François!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre,
+ce parchemin n'est pas signé encore. Je suis,
+madame, connétable des armées du roi et grand-maître
+de France. Dans quelques instants, le roi sera
+dans cet hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier,
+et à lui dire: Plaise à Votre Majesté d'apposer sa
+griffe au bas de ce parchemin. Et demain, madame,
+commencera la prison pour celui que vous aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que
+vous a-t-il fait, seigneur? Que vous a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a épousée: là est son crime...</p>
+
+<p>&mdash;Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison,
+vraiment, s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez
+que moi!</p>
+
+<p>Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency
+qui, froidement, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin.
+C'est un acte de renonciation volontaire à votre
+mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans
+un cri déchirant. Tuez-moi! mais pas cela...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais combien un divorce est chose grave, et
+qu'il est difficile de faire casser un mariage. Mais, le
+roi aidant...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;La bonne volonté de notre Saint-Père nous est
+acquise... vous n'avez qu'à signer...</p>
+
+<p>&mdash;Pitié! oh! laissez-moi François!</p>
+
+<p>&mdash;Signez, madame, et le Saint-Père cassera le
+mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, monseigneur! La fille de François!
+Vous lui volez son père!... Vous lui arrachez son
+nom!...</p>
+
+<p>&mdash;C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai
+l'un ou l'autre de ces deux parchemins au
+roi. François sera demain au Temple si, dès ce soir,
+je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez
+et vous le sauvez...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non!
+non!</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! Le roi! Vive le roi!...</p>
+
+<p>Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une
+fanfare de trompettes retentit. On entendit les pas
+précipités des gentilshommes qui couraient au-devant
+d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un
+homme cria:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame, dit lentement Montmorency.
+Déchirez cette renonciation. Moi, je vais faire signer
+au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! je signe! râla la martyre.</p>
+
+<p>Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis
+qu'un de ses bras, dans un geste instinctif et
+sublime, cherchait encore à protéger Loïse...</p>
+
+<p>Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le
+cacha dans son pourpoint et, de son pas lourd de
+tueur d'hommes et de femmes, se porta à la rencontre
+d'Henri II.</p>
+
+<p>Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LA DAME EN NOIR</h3>
+
+<p>Le mariage secret de François de Montmorency et de
+Jeanne de Piennes fut cassé par le pape. En l'année
+1558, François, maréchal des armées royales, épousa
+Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours
+avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver
+la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments
+à mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale
+de mon langage: je ne vous aime pas, et ne vous
+aimerai jamais...</p>
+
+<p>La princesse écoutait en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;On nous marie, continua François. En acceptant
+l'insigne honneur de devenir votre époux, j'obéis au
+roi et au connétable qui veulent cette union pour
+des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement
+Diane.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon coeur était libre, dit alors François, il
+serait à vous; car vous êtes belle parmi les plus belles.
+Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre coeur est à une autre?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame! Et je me suis mal exprimé:
+mon coeur est mort, voilà tout!...</p>
+
+<p>Diane se leva. C'était une grande belle femme qui
+ne manquait ni de coeur ni d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant
+de tout autre que vous, une pareille franchise m'eût
+en effet offensée. Mais à vous, monsieur, je pardonne
+tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons chacun
+notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame..., murmura François en pâlissant... car
+peut-être avait-il espéré une autre réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le
+deuil de votre coeur...</p>
+
+<p>C'est ainsi que fut conclu le pacte.</p>
+
+<p>Après la cérémonie, François se lança à corps perdu
+dans une série de dangereuses campagnes; mais la
+mort ne voulait pas de lui.</p>
+
+<p>Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit,
+d'ailleurs, que les deux frères cherchaient à s'éviter.</p>
+
+<p>Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait
+dans le Midi.</p>
+
+<p>Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de
+terribles drames se préparaient pour ce jour-là...</p>
+
+<p>Car les deux frères aimaient toujours la même
+femme, maintenant disparue, sans qu'aucun d'eux,
+malgré des recherches ardentes, eût jamais pu la
+retrouver.</p>
+
+<p>Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée?
+Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un
+refuge dans la mort? Non! Jeanne vivait!...</p>
+
+<p>Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel
+de Montmorency après l'effroyable scène où s'était
+consommé son sacrifice? Comment ne mourut-elle
+pas de désespoir?</p>
+
+<p>Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes
+de cette existence flétrie.</p>
+
+<p>Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison
+de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous
+les toits, un étroit logement composé de trois petites
+pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons,
+nous possédons le secret de la force étrange qui a
+permis à Jeanne de vivre.</p>
+
+<p>Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce
+claire, pauvre, mais arrangée avec un goût délicieux...
+regardons le tableau admirable qui s'offre à nos
+yeux... écoutons!...</p>
+
+<p>Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se
+dirige vers l'embrasure de la fenêtre où est assise une
+jeune fille.</p>
+
+<p>En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir,
+se regarde, et songe:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à
+présent!... Me reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je
+ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle
+qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis plus
+que la Dame en noir...</p>
+
+<p>Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle.
+Sa pâleur n'enlève rien à l'idéale beauté de son visage,
+à la parfaite pureté des lignes, à l'harmonieuse
+splendeur de ses cheveux...</p>
+
+<p>L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme
+voilé.</p>
+
+<p>Mais elle est toujours la femme radieusement belle
+que les gens du voisinage appellent&mdash;la Dame en
+noir parce qu'elle porte sur ses vêtements le même
+deuil éternel que dans son coeur.</p>
+
+<p>Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur
+tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son
+adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte
+sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la
+fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.</p>
+
+<p>Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés
+qui courent dans la laine, c'est sa fille! sa Loïse!...</p>
+
+<p>Loïse paraît seize printemps...</p>
+
+<p>Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie
+pureté d'un ciel de mai. Ses cheveux forment
+autour de son front de neige un nimbe nuageux,
+presque fluide tant ils sont fins et soyeux.</p>
+
+<p>On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se
+dégage de ce merveilleux ensemble.</p>
+
+<p>Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux,
+si noble de lignes, si expressif!...</p>
+
+<p>Jeanne s'est approchée de son enfant.</p>
+
+<p>La mère et la fille se sourient... et quiconque les
+verrait en ce moment se demanderait laquelle des
+deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont
+deux soeurs que quelques années séparent à peine!</p>
+
+<p>Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité
+de la tapisserie et se met à travailler activement.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits
+que vous passez sur cet ouvrage...</p>
+
+<p>&mdash;Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter
+cette tapisserie aujourd'hui même à cette jeune
+dame...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie...
+dame Marie Touchet, je crois?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas,
+nous aussi, de bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous
+de pauvres ouvrières?... Je dis cela pour vous, ajouta
+vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...</p>
+
+<p>Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure
+en tressaillant:</p>
+
+<p>&mdash;De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que
+dirais-tu si tu savais que tu t'appelles Loïse de
+Montmorency?...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi songez-vous, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée,
+que peut-être tu n'étais pas née pour ce pénible labeur...
+et que c'est bien triste pour moi de voir des
+piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...</p>
+
+<p>Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts
+de baisers. Loïse éclate d'un joli rire sonore, clair,
+d'une charmante gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que
+j'aie des mains de jeune princesse?...</p>
+
+<p>La mère tressaille profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux
+hommes maudits...</p>
+
+<p>Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible
+secret qui pèse sur votre vie?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas
+entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur
+qui est dans votre existence, je le sens!... De ces
+deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure
+que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces,
+pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... Mais l'autre!
+l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de
+son coeur.</p>
+
+<p>Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un
+soupir. Les deux femmes se penchent vers la tapisserie,
+et on ne voit plus que leurs deux mains agiles
+qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent,
+se frôlent...</p>
+
+<p>Bientôt la tapisserie est terminée.</p>
+
+<p>Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après
+avoir serré Loïse sur son coeur, sort pour se rendre
+chez la dame qui a commandé cet ouvrage... dame
+Marie Touchet.</p>
+
+<p>Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier.
+Elle rentre alors et, comme attirée par une force
+invincible, court à la fenêtre de l'autre pièce qui
+donne sur la rue Saint-Denis...</p>
+
+<p>En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie
+de la Devinière.</p>
+
+<p>Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement,
+furtivement, tandis que son jeune sein se
+gonfle d'espoir et d'émoi. Là-haut, à une fenêtre de
+grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout des
+doigts, il envoie un baiser à Loïse...</p>
+
+<p>Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant
+les yeux fixés sur l'inconnu... et ce regard est peut-être
+un aveu.</p>
+
+<p>Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et
+qui, s'il était prononcé, retentirait comme une malédiction
+dans le coeur de jeune fille qui s'ouvre à
+l'amour le plus pur.</p>
+
+<p>Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de
+Pardaillan!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE</h3>
+
+<p>Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois
+années une assez belle chambre située tout en haut
+de l'hôtellerie de la Devinière et donnant sur la rue
+Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi
+un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le
+luxe de loger à la Devinière, la première rôtisserie
+du quartier, renommée dans tout Paris au point que
+Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille;
+la Devinière, ainsi baptisée quarante ans
+auparavant par maître Rabelais en personne!</p>
+
+<p>Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre
+hère, un sans-le-sou. C'était un jeune homme d'une
+vingtaine d'années, grand, mince, flexible comme une
+épée vivante.</p>
+
+<p>Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume
+de velours gris; il ne portait pas la toque,
+mais une sorte de chapeau rond, en feutre gris&mdash;ce
+genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre
+à la mode, et dont Pardaillan fut sans aucun
+doute l'inventeur. A ce chapeau s'accrochait une
+plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui
+donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris,
+modelant la jambe fine et nerveuse, montaient
+aux cuisses presque jusqu'au haut-de-chausses. Le talon
+soutenait des éperons formidables; au ceinturon
+de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée,
+et lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière,
+de cette rapière à la large poitrine serrée dans un
+pourpoint rapiécé, de la poitrine aux moustaches hérissées,
+des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin
+des yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les
+hommes gardaient de cet ensemble une impression
+de force qui leur inspirait instantanément un respect
+non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance
+et de beauté du diable, que plus d'une avait
+de la peine à dissimuler.</p>
+
+<p>Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage,
+le chevalier de Pardaillan était connu et redouté. Plus
+d'un mari faisait la grimace en le voyant passer, fier
+comme le roi, gueux comme un truand; mais plus
+d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et
+même des grandes dames soulevaient les rideaux
+de leur litière pour l'accompagner du regard.</p>
+
+<p>Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute
+cette admiration qui lui faisait escorte, faisait résonner
+ses éperons et passait, le nez au vent, comme un
+jeune loup cherchant aventure&mdash;aventure de bataille,
+aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir,
+grands déploiements de l'étincelante rapière, baisers
+furtifs, tout lui était bon!...</p>
+
+<p>Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé,
+sa force et son élégance, ne possédait rien au monde.</p>
+
+<p>Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor!
+il possédait Pipeau! il possédait Giboulée!</p>
+
+<p>Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!</p>
+
+<p>Pipeau? Un chien!</p>
+
+<p>Giboulée? Une rapière!</p>
+
+<p>Six mois environ avant le jour où nous avons vu
+Jean de Pardaillan envoyer de haut et de loin ce baiser
+qui révélait en lui tout un état d'âme, M. de Pardaillan
+le père avait appelé son fils.</p>
+
+<p>Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la
+Devinière depuis deux ans. Il occupait avec son fils
+un étroit cabinet noir qui donnait sur une sombre
+cour.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le
+jeune homme avec un élan qui chatouilla le coeur de
+son père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous
+propose de vous emmener avec moi...</p>
+
+<p>Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui
+pâlissait encore moins souvent, rougit et pâlit coup
+sur coup à cette proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous propose de vous emmener; mais je crois
+vraiment que vous feriez mieux de demeurer à Paris...
+Paris, mon cher, c'est la grande marmite où les sorcières
+font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise
+fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit
+que, dans la distribution que font les sorcières de leur
+marmite, c'est la bonne fortune qui vous tombera en
+partage... Aussi disais-je bien: je vous fais mes
+adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait
+le paraître, qui vous oblige à vous éloigner?</p>
+
+<p>&mdash;Une foule de choses&mdash;et d'autres encore. Que
+voulez-vous? J'ai la nostalgie de la grande route. Je
+regrette les coups de soleil et les averses. J'étouffe
+dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!</p>
+
+<p>Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus
+impérieux de fuir Paris. Car il paraissait tout embarrassé.</p>
+
+<p>Il se hâta de continuer:</p>
+
+<p>&mdash;Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours,
+car je suis bien vieux, je regrette, chevalier, de
+n'avoir à vous laisser que des conseils. Au moins ces
+conseils, qui constituent tout votre héritage, sont-ils
+dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais,
+mon cher fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de
+vous un homme capable de lutter contre cette chose
+perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie. Vous
+êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître
+d'armes dans tout le royaume capable de parer
+les bottes que je vous ai enseignées. Dans les seize
+ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec
+moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand
+vous étiez petit; soit sur vos jambes ou sur la monture
+que vous procurait le hasard, quand vous étiez
+adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays
+de France, de Bourgogne, de Provence et de langue
+d'oc et de la langue d'oïl. Vous avez donc appris les
+choses&mdash;les plus difficiles qui soient: savoir dormir
+sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher
+sans manger; avoir froid et chaud indifféremment...
+oui, vous savez tout cela, mon fils, et c'est
+pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils
+avec une orgueilleuse admiration. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et
+tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein
+de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble
+comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime
+a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et
+c'est moi qui le commis...</p>
+
+<p>&mdash;Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence
+de routier, de hère, de sacripant, de malandrin,
+j'avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance,
+bons vins et le reste; tout ce qui constitue
+l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me
+donna une petite commission des plus faciles: enlever
+une effrontée d'enfant au maillot. Je le fis et
+reçus en récompense un diamant qui valait bien trois
+mille écus. J'eus promesse du double si je gardais la
+petite... Je ne vous parle pas d'une autre clause du
+traité, que j'étais décidé dès la première minute à ne
+pas tenir...</p>
+
+<p>-Eh bien, mon père?</p>
+
+<p>-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je
+ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais
+plus trop quoi dans mon coeur. Bref, je rendis l'enfant!
+Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant
+à la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de cette mère? Le nom du maître qui
+vous donnait de ces commissions?...</p>
+
+<p>&mdash;Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue.
+Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le
+fut jamais. Maintenant, chevalier, écoutez ce que
+j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout
+votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et
+loyaux conseils... Les voici... Premièrement, méfiez-vous
+des hommes. Il n'en est pas un qui vaille beaucoup
+plus que la vieille corde qui devrait le pendre.
+Si vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau
+et passez. Si vous apercevez des truands qui
+attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur
+l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous
+aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme
+déclare qu'il vous veut du bien, mettez une cotte de
+mailles. Si on vous appelle à l'aide, bouchez-vous les
+deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier
+ces paroles?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, monsieur... Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus
+douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des
+serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent.
+Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez
+bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu'il vous
+plaira. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne
+voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé,
+par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous
+des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...</p>
+
+<p>&mdash;Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah!
+surtout de vous-même! Écartez violemment dès le
+début de votre vie les mauvais conseils de miséricorde,
+d'amour et de pitié, tous les pièges que votre
+coeur ne manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire
+de quelques années. Très facilement avec un peu de
+bonne volonté, vous deviendrez comme les autres
+hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous
+serez solidement armé. M'avez-vous bien entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer
+de mon mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse
+Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant
+sur une longue rapière accrochée au mur.</p>
+
+<p>Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour
+des reins de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant!
+Soyez fort contre vous-même, fort contre les
+femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon fils,
+adieu...</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et
+qu'il acquit Giboulée.</p>
+
+<p>Une quinzaine de jours après le départ de son père,
+le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout
+mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu'il vit
+une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien
+avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la
+bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse
+bête fut, pour le chevalier, l'affaire d'un
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé
+de laisser se noyer les hommes, mais non les
+chiens. Je ne lui désobéis donc pas...</p>
+
+<p>Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha
+à son libérateur et le suivit pas à pas lorsqu'il s'en
+alla. Il l'avait appelé Pipeau.</p>
+
+<p>Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé,
+ni beau ni laid, mais d'une jolie ligne, et surtout
+admirable par l'intelligence et la mansuétude de ses
+yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du
+fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement
+aux moineaux, fonçant tête baissée, renversant
+tout sur son passage, et l'air très étonné, quand il
+s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.</p>
+
+<p>Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de
+Pipeau, c'est-à-dire une quinzaine après le départ si
+étrange de, son père, Pardaillan monta tristement à
+son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur
+la tristesse de ce gîte.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite
+plus longtemps ce taudis. J'y mourrais, maintenant
+que M. de Pardaillan n'est plus là pour l'égayer. Par
+Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me
+faut une chambre logeable. Oui, mais où la trouver?</p>
+
+<p>Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la
+porte qui faisait vis-à-vis à la sienne était entrouverte.</p>
+
+<p>Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la
+tête. Il n'y avait personne dans la chambre, belle
+grande pièce, ornée d'un bon lit, de plusieurs chaises;
+et même d'une table, d'un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés
+sur la maison d'en face, plus basse que l'hôtellerie,
+il vit, à une fenêtre qui s'ouvrait sur le toit de
+cette maison, une tête de jeune fille, si belle, avec ses
+cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide
+et si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être
+paradisiaque. Et que fut-ce lorsqu'au bout de quelques
+instants il reconnut une jeune fille rencontrée
+plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit,
+ferma la fenêtre et disparut. Mais Pardaillan demeura
+une heure à la même place, et il y fût demeuré plus
+longtemps encore si une voix ne l'avait subitement
+arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant
+le sourcil et se vit en présence de maître Landry
+Grégoire, successeur de son père; propriétaire actuel
+de l'hôtellerie de la Devinière.</p>
+
+<p>Maître Landry avait été dans son enfance un être
+chétif et si court sur jambes que les clients de la
+rôtisserie l'avaient surnommé Landry Cul-de-Lampe.
+Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu
+de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur;
+maître Landry apparaissait comme une sorte
+de boule, placée en équilibre sur deux masses charnues
+et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée
+de deux petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et
+sournois.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier,
+dit maître Landry.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, j'y suis!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce
+soir, je m'installe ici.</p>
+
+<p>Maître Grégoire devint cramoisi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est
+impossible de continuer à vous loger dans le cabinet
+noir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.</p>
+
+<p>&mdash;A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré,
+ne puis-je vous céder cette chambre qui vaut
+ses cinquante écus par an. Il est temps que je parle,
+monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit
+l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de
+cela, il promit de me payer régulièrement. Au bout
+de six mois, n'ayant pas encore reçu un denier, je
+me présentai à M. votre père, et le priai de me payer
+l'arriéré...</p>
+
+<p>&mdash;Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je
+pense.</p>
+
+<p>&mdash;Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une
+majestueuse indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence
+qu'il y a à réclamer de l'argent à un honorable
+gentilhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit simplement le maître de la
+Devinière. Mais je dois dire que M. votre père me
+rendait quelques services. Il protégeait ma rôtisserie,
+et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par
+les reins et le jeter à la rue.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître
+Landry. N'importe, je vous fais crédit.</p>
+
+<p>Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il
+souffla pendant deux minutes. Puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Trêve de plaisanterie, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à
+moins que vous ne puissiez me payer les deux ans
+d'arriérés que vous me devez, vous et M. votre père!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce votre dernier mot, maître?</p>
+
+<p>&mdash;Mon dernier mot. J'entends que dès demain le
+cabinet soit libre!</p>
+
+<p>Tranquillement, le chevalier passa dans son logis,
+prit dans un coin un bâton court, le même qui avait
+servi à son père, saisit Landry par l'une des courtes
+nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et
+le laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il;
+mon père vous a rossé: mon devoir est de vous
+rosser!...</p>
+
+<p>Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire
+avec une conscience qui prouvait qu'il ne savait
+rien faire à demi. L'aubergiste poussa des hurlements
+effroyables, et ses clameurs retentirent dans toute la
+maison.</p>
+
+<p>En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.</p>
+
+<p>Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire
+vers la fenêtre qu'il ouvrit toute grande, le saisit, le
+harponna solidement, le passa à travers la fenêtre,
+et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.</p>
+
+<p>&mdash;Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et
+mordante, dehors, ou je le laisse tomber!...</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste
+plus mort que vif.</p>
+
+<p>Il y eut une retraite précipitée des domestiques.
+Seule, Mme Landry demeura, et il faut dire qu'elle
+ne semblait pas effarée outre mesure de la périlleuse
+situation où se trouvait, son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de
+ces demandes intempestives?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Et je pourrai habiter cette chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la
+Vierge!... Je meurs!...</p>
+
+<p>Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste
+dans la chambre, et l'assit presque évanoui dans le
+fauteuil où Mme Landry s'empressa de lui bassiner
+les tempes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard
+qui n'avait rien de trop sévère, quelle peur vous
+m'avez faite!</p>
+
+<p>Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier
+de Pardaillan une explication à la suite de laquelle il
+fut convenu que la belle chambre demeurerait le logis
+du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses
+repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât
+le genre de services qu'avait rendus son père.</p>
+
+<p>Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître
+Landry Grégoire et l'aventurier.</p>
+
+<p>Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un
+bouge de la rue des Francs-Bourgeois où il venait de
+boire avec quelques truands de ses amis force mesures
+d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire
+que sa fine moustache se hérissait plus que jamais,
+et que Giboulée en bataille derrière les mollets occupait
+toute la largeur de l'étroite rue. Il chantait un
+sonnet à la mode, de maître Ronsard.</p>
+
+<p>&mdash;Au meurtre! au truand! cria une voix dans le
+lointain, une voix de vieillard, semblait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la
+rue Saint-Antoine; d'après les conseils de mon père,
+je dois tourner les talons et gagner la Devinière.
+Ainsi fais-je, il me semble!</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais
+tourné vers la rue Saint-Denis!...</p>
+
+<p>Là, il aperçut deux hommes que serraient de près
+une dizaine de truands. Tous les deux étaient à cheval.
+L'un d'eux tenait en main une troisième monture
+toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur
+de grande maison. C'était lui qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Au meurtre! Au guet!</p>
+
+<p>Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait
+et que le guet, en entendant les cris,
+s'écarterait prudemment, ne s'occupaient pas du
+vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer
+une parole, se défendait énergiquement, à
+preuve les deux francs-bourgeois qui étaient étendus
+sur la chaussée, le crâne fracassé.</p>
+
+<p>Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux
+qu'il fût, allait succomber.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix
+calme et plutôt railleuse, on vient à vous!...</p>
+
+<p>En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée
+et commença à faire, pleuvoir sur les truands une
+grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la fameuse
+Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers
+de la bande qui lui tombèrent sous la main, il
+les rapprocha l'un de l'autre, d'un irrésistible et rapide
+mouvement; les deux faces se heurtèrent, les
+deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement
+inverse, Pardaillan les sépara, les poussa l'un
+à droite, l'autre à gauche, les lança, pareils à une
+double catapulte; chacun des truands alla rouler à
+dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de
+ses camarades, et aussitôt le chevalier se plaça devant
+l'inconnu assailli et, d'un geste large, tira la flamboyante
+Giboulée...</p>
+
+<p>Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre
+et de la force musculaire qu'elle prouvait? Toujours
+est-il qu'il se fit parmi eux un mouvement de retraite
+silencieuse et précipitée; en un instant, tous avaient
+disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes
+qui s'évanouissaient dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier
+inconnu, vous m'avez sauvé la vie!</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son
+épée, souleva son chapeau, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! par le diable! Vous venez de me sauver,
+vous dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon
+père... Et je crains bien qu'il ne m'en arrive
+malheur.</p>
+
+<p>Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial
+qui firent frissonner l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier
+service. Acceptez en souvenir de cette rencontre la
+monture que mon domestique tient en main. Galaor
+est le meilleur cheval de mes écuries.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan
+avec le ton et le geste d'un roi acceptant l'hommage
+d'un sujet.</p>
+
+<p>Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans,
+avait chevauché par monts et par vaux, il sauta sur
+Galaor.</p>
+
+<p>L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna
+en homme pressé.</p>
+
+<p>Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre
+son maître à distance respectueuse, Pardaillan
+s'approcha de lui, et lui demanda à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de
+ce seigneur pour qui j'ai commis le crime de désobéir
+au voeu de mon père?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce cavalier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de
+Damville...</p>
+
+<p>Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel
+hôte à l'auberge de la Devinière; il arriva au moment
+où on fermait l'hôtellerie: sans rien demander
+à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à
+la meilleure place et versa une mesure d'avoine dans
+la mangeoire.</p>
+
+<p>Galaor était un aubère cap de more qui pouvait
+aller sur ses quatre ans; il avait la tête fine, le front
+large, les naseaux ouverts, le garrot bien dessiné, la
+croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête
+magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda
+tout à coup la voix grasse de maître Landry.</p>
+
+<p>Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule
+de graisse que représentait l'aubergiste et répondit
+par-dessus l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;J'examine le produit de mon dernier crime.</p>
+
+<p>Landry frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble
+bête mourût de faim?...</p>
+
+<p>Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard
+que Galaor ne manquait de rien, souhaita le bonsoir
+à l'aubergiste atterré, et s'en fut se coucher.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que
+monté sur Galaor, et Pipeau le précédant le nez au
+vent, en quête de tout ce qui était bon à manger et
+à voler aux devantures des marchands de volailles;
+quant à Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait
+de la ligne droite. Il faut ajouter que, pour un
+murmure, pour un regard de travers, la redoutable
+Giboulée sortait toute seule de son fourreau.</p>
+
+<p>Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé
+de Giboulée, devint donc la terreur du quartier&mdash;nous
+voulons dire la terreur des insolents, des hobereaux
+pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient;
+car le chevalier n'intervenait jamais dans
+une querelle que pour défendre le plus faible.</p>
+
+<p>Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à
+raccommoder son pourpoint. Ordinairement, c'était
+Mme Landry qui s'occupait de ce soin. Mais la belle
+aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés
+sur le toit d'en face, boudait depuis quelques jours,
+retirée sous la tente, c'est-à-dire parmi ses casseroles.</p>
+
+<p>Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait
+de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint,
+ceignit son épée et s'apprêta à sortir. Mais
+avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre: juste à
+ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la
+maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine.
+Au même instant, Loïse parut à la fenêtre.</p>
+
+<p>Emporté peut-être par une sorte de bravade à la
+misère de son costume, par un défi à l'impossibilité
+d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la première fois,
+d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...</p>
+
+<p>Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une
+seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis,
+lentement, elle rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre
+la chamade, mais on dirait qu'elle n'est pas indignée!
+Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa
+mère!...</p>
+
+<p>Un roué eût dit:&mdash;Je vais profiter de l'absence de
+la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle
+enfant!...</p>
+
+<p>Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup
+de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où
+elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis et prenait
+la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.</p>
+
+<p>Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre
+la Dame en noir à distance respectueuse.</p>
+
+<p>Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne
+tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient
+de communication entre la rue Saint-Antoine et le
+port Saint-Paul, derrière la place de Grève.</p>
+
+<p>Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à
+l'endroit précis où s'était élevé jadis un couvent de
+carmes.</p>
+
+<p>La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était
+arrêtée était située sur l'emplacement même de l'ancien
+couvent; elle était entourée de beaux jardins;
+elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un
+peu mystérieuse.</p>
+
+<p>Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau,
+et, bientôt après, entrer dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il
+faut que je lui parle!</p>
+
+<p>Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.</p>
+
+<p>Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite
+au premier étage, dans une pièce agréablement
+meublée.</p>
+
+<p>A son entrée, un jeune homme et une femme qui
+étaient assis l'un près de l'autre tournèrent la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit le jeune homme en s'adressant à
+Jeanne. Avez-vous tenu compte de l'inscription que je
+vous fis tenir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle inscription? demanda la femme d'une
+voix timide et très douce.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir! répondit le jeune homme.</p>
+
+<p>Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus.
+Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap
+fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de
+velours noir resplendissait un diamant énorme.</p>
+
+<p>Il était de taille moyenne, et paraissait de santé
+délicate; son visage était pâle et même bilieux; il
+avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient
+pas en face; la bouche se plissait ordinairement
+sous l'effort d'un sourire en général mauvais,
+parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein
+d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient et les
+doigts se contractaient par suite de quelque manie;
+peut-être ce jeune homme était-il atteint d'une maladie
+nerveuse.</p>
+
+<p>Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans
+de plus que son compagnon. C'était une jolie blonde
+d'allure modeste et qui, dans une foule, ne devait
+pas provoquer ce murmure qui forme comme un
+sillage d'admiration sur le passage de certaines femmes
+souveraines par la beauté. Tout en elle était
+modestie, effacement presque craintif; mais elle avait
+des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse
+extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité
+impatiente.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant
+la tapisserie des mains de la Dame en noir.</p>
+
+<p>Cette tapisserie représentait une série de bouquets
+de fleurs de lis qui s'entrelaçaient et couraient autour
+de l'étoffé; au centre se dessinait un cartouche sur
+fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait
+en lettres d'or l'inscription suivante:</p>
+
+<p>JE CHARME TOUT.</p>
+
+<p>Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune
+homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement
+ses mains pâles et dit avec un sourire heureux:</p>
+
+<p>&mdash;Chère Marie, vous ne devinez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon bien-aimé Charles...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce sera là désormais votre devise,
+Marie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Charles... mon bon Charles...</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription?</p>
+
+<p>&mdash;Comment devinerais-je, mon doux ami?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est
+dans votre nom!...&mdash;Je charme tout n'est que l'anagramme
+de Marie Touchet, votre nom!&mdash;Vous
+n'avez qu'à vérifier...</p>
+
+<p>Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta
+dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine
+avec une indicible expression de tendresse.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse,
+à cette scène de bonheur intime et paisible.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont
+heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise!
+Hélas! moi aussi, j'aurais pu être heureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme,
+oui, c'est à cela que j'ai songé ces temps derniers!
+Car c'est à toi seule que je rêve au fond de mon
+Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à
+la destruction des huguenots, tandis que mon frère
+d'Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer,
+tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front
+le secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime,
+toi seule, puisque seule tu m'aimes!</p>
+
+<p>Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait
+la présence de la Dame en noir.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous
+m'enivrez de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...</p>
+
+<p>Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une
+secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX...
+L'homme que tant de fois elle avait rêvé
+d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah!
+certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!...</p>
+
+<p>Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.</p>
+
+<p>Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses
+bras. Il reprit à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté,
+tu entends. Marie? Il n'y a que Charles! Ton bon
+Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y a que toi,
+Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage,
+vois-tu, cela jette une lumière dans l'horreur de mes
+pensées... Le roi! Je suis le roi!... Marie, je suis un
+pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères
+haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur
+du verre d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que
+je respire... Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte,
+ici! ah! je respire à pleins poumons!</p>
+
+<p>&mdash;Charles! Charles! calme-toi...</p>
+
+<p>Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient.
+Sa parole était devenue rauque et sifflante.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout
+à coup sans prendre la précaution de baisser la voix.
+Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!... J'ai lu
+dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs consciences,
+et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!</p>
+
+<p>&mdash;Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore
+ton accès!... Charles! reviens à toi! Tu es près
+de moi...</p>
+
+<p>Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux
+convulsés, en proie à une crise violente.</p>
+
+<p>Jeanne s'était élancée pour aider Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon
+pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de
+ceci!</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais
+trop ce qu'est la douleur humaine, et c'est la douleur
+qui m'a appris le silence....</p>
+
+<p>Marie fit un signe de tête pour remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée
+et bénie... Je connais ces redoutables crises... Charles,
+dans quelques instants, sera à lui...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vous quitte...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de
+reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses...
+Comme vous avez dû aimer!...</p>
+
+<p>Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres
+décolorées de Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se
+retira.</p>
+
+<p>A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les
+yeux, jeta autour de lui un regard anxieux et, voyant
+Marie penchée sur lui, sourit tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, presque rien, mon Charles!</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui...
+la femme qui a fait cette tapisserie... Où est-elle?...</p>
+
+<p>&mdash;Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Avant l'accès?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te
+voilà remis... bois un peu de cet élixir... là... repose
+un instant ta pauvre tête... là... sur mon coeur... mon
+bon Charles.</p>
+
+<p>Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et
+Charles, docile comme un enfant, obéissait, penchait
+sa tête pâle et sombre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>VOX POPULI, VOX DEI!...</h3>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de
+Jeanne avec la patience d'un amoureux. Il était résolu
+à lui parler. Pour lui dire quoi? Qu'il aimait sa fille?
+Qu'il la voulait pour épouse? Cela, peut-être.</p>
+
+<p>Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara
+donc un discours très propre; selon lui, à produire
+une vive émotion sur celle qui l'écouterait.</p>
+
+<p>Malheureusement, à la minute où la Dame en noir
+passa près de lui, il en vint justement à oublier le
+commencement de son discours, le plus beau passage,
+selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée...
+Jeanne passa.</p>
+
+<p>Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait
+jusqu'à la rue Saint-Dente pour aborder la Dame
+en noir, ne songeant même pas que le moyen le plus
+convenable après tout, c'était de se présenter au logis
+de la dame.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine,
+il trouva que l'aspect de Paris avait changé, comme
+parfois, à l'approche des premières rafales d'une tempête,
+l'Océan change brusquement de face.</p>
+
+<p>Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés,
+marchaient dans la direction du Louvre. La grande
+artère était devenue une fleuve d'hommes d'où montaient
+des murmures menaçants, parfois des éclats
+de voix.</p>
+
+<p>Que se passait-il?</p>
+
+<p>Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la
+Dame en noir qui marchait à vingt pas devant lui.</p>
+
+<p>A un moment, un de ces remous violents qui font
+tourbillonner les foules sans qu'on sache pourquoi se
+produisit. Jeanne, enveloppée dans ce remous, disparut.
+Le chevalier s'élança, distribuant force horions,
+jouant des coudes, et se frayant un passage à coups
+de bourrades; mais il ne retrouva plus la Dame en
+noir.</p>
+
+<p>Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient
+trois hommes, trois hercules, avec des cous de taureaux,
+des faces rouges, des yeux menaçants. Et la
+foule, sur leur passage, vociférait:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur! répondit un bourgeois,
+vous ne connaissez pas Crucé, l'orfèvre du pont de
+bois? Et Pezou, le boucher de la rue du Roi-de-Sicile?
+Et Kervier, le libraire de l'Université?</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan.
+Ah!... c'est là le boucher, le libraire et l'orfèvre?
+Bon! je suis content d'avoir vu cela, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Les trois grands amis de M. de Guise!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.</p>
+
+<p>A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de
+bois. Là, une foule énorme, agitée, poussait des clameurs:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Guise!... Mort aux huguenots!</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez
+le peuple? Or, vous le savez, <i>vox populi, vox
+Dei!...</i></p>
+
+<p>&mdash;Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends
+pas l'anglais...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme
+avec dédain. C'est du latin. Et ce latin-là signifie que
+la voix du peuple, c'est la voix de Dieu.</p>
+
+<p>Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan
+par une poussée du peuple: une forte escouade
+d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet déblayait les
+abords du pont pour laisser le passage libre à Henri
+de Guise.</p>
+
+<p>Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la
+première maison du côté gauche: une vieille bâtisse
+à demi ruinée, et qui probablement était abandonnée,
+car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes
+les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs
+jusque sur leurs toits.</p>
+
+<p>Cependant, le chevalier remarqua que la première
+maison du côté droit qui faisait vis-à-vis à la bâtisse
+abandonnée était également fermée: une seule de
+ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était
+grillée d'un treillis épais.</p>
+
+<p>Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut
+voir un instant une figure de femme dont les yeux
+incandescents jetaient des regards de flamme sur la
+foule, qui sourdement grondait:</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux huguenots!...</p>
+
+<p>Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots
+dans Paris. Ou s'il y en avait, ils se cachaient!</p>
+
+<p>Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et
+le libraire, Crucé, Pezou et Kervier, parcourir vivement
+des groupes et donner un mot d'ordre. Dès
+qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:</p>
+
+<p>&mdash;Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau,
+Albret!...</p>
+
+<p>Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur
+le côté gauche du pont, à trois pas du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que
+je vais voir aujourd'hui des choses intéressantes!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de
+Biron qui passe! Biron le boiteux!...</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta
+Kervier.</p>
+
+<p>&mdash;Les signataires de la paix de Saint-Germain!
+vociféra Pezou. Les amis des damnés huguenots!...</p>
+
+<p>Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:</p>
+
+<p>&mdash;A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!</p>
+
+<p>Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan
+avait cru remarquer un visage de femme.
+Cette fois, c'était un visage d'homme qui apparaissait
+derrière le treillis épais. Cet homme échangea un
+rapide signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...</p>
+
+<p>Pénétrons un instant dans cette maison.</p>
+
+<p>Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme
+grande, maigre, tout enveloppée de noir, avec une
+tête d'oiseau de proie, nez de vautour, bouche serrée,
+regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.</p>
+
+<p>Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de
+Charles IX, Catherine de Médicis...</p>
+
+<p>Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être
+fort beau, emphatique de geste, théâtral d'allure, avec
+on ne sait quoi de souple dans la démarche, et de
+félin dans les attitudes...</p>
+
+<p>Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...</p>
+
+<p>Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses
+accointances permettent à l'astrologue florentin de
+garder devant la reine cette attitude ou il y a plus
+de caresse que de respect?</p>
+
+<p>Catherine frappe nerveusement du bout du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, patience, <i>Catharina mia</i>, dit Ruggieri</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée
+hier secrètement dans Paris. Jeanne d'Albret est sans
+doute venue voir quelque important personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment l'as-tu su, René?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle
+Béarnaise que vous avez placée près d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Alice de Lux?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur
+ce pont?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé
+Crucé, Pezou et Kervier? fit Ruggieri en haussant les
+Épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant
+ses mains l'une contre l'autre, c'est que je la hais,
+vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise n'est rien. Je le
+tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai.
+Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment
+redoutable pour moi! Ah! si je pouvais donc
+la tenir ici, et l'étrangler de mes mains!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne
+au bon peuple de Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête!
+Écoutez!</p>
+
+<p>En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.</p>
+
+<p>Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement
+Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière,
+derrière l'escorte... La litière ne peut plus reculer...
+la foule l'enserre... tout à l'heure, en arrivant ici... les
+rideaux vont s'écarter un instant... et ce sera bien du
+diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas la reine
+de Navarre!...</p>
+
+<p>Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une
+trentaine de cavaliers. Il saluait du geste et du sourire,
+et de temps à autre il criait:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la messe!</p>
+
+<p>&mdash;Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait
+la multitude qui délirait.</p>
+
+<p>C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces
+seigneurs de l'escorte, montés sur des chevaux splendidement
+harnachés, portaient des costumes éclatants
+où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de
+tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de
+Guise. C'est tout au plus s'il avait vingt ans. Il était
+de haute taille, bien pris, avec un visage où éclatait
+un somptueux orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations
+que Catherine de Médicis écoutait en incrustant
+ses ongles acérés dans les paumes de ses mains.</p>
+
+<p>Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés,
+dans le logis de Marie Touchet, le roi de France
+dormait paisiblement, la tête sur l'épaule maternelle
+de sa maîtresse...</p>
+
+<p>Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient
+franchi le pont. Mais alors, ils trouvèrent la foule si
+compacte qu'ils durent s'arrêter plusieurs minutes. A
+ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si
+féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta
+la main à sa dague et fit volte-face.</p>
+
+<p>Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...</p>
+
+<p>Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au
+débouché du pont, devant la maison en ruine près de
+laquelle se tenaient Crucé, Pezou et Kervier. Cette
+litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient
+hermétiquement fermés.</p>
+
+<p>A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une
+seconde. Mais cette seconde avait suffi!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina
+les clameurs. C'est la reine de Navarre! Mort à la
+parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...</p>
+
+<p>Et avec ses amis, il se rua sur la litière.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! murmura Catherine avec un terrible
+sourire.</p>
+
+<p>En un instant, un groupe nombreux et discipliné
+avait entouré la litière, gesticulant et vociférant:</p>
+
+<p>&mdash;Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...</p>
+
+<p>La litière fut soulevée comme un fétu de paille par
+les lames de l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...</p>
+
+<p>Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu
+le temps de sauter à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des
+deux femmes, d'une merveilleuse beauté.</p>
+
+<p>&mdash;La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou
+en désignant l'autre dame, qui tenait à la main une
+sorte de petit sac en cuir.</p>
+
+<p>C'était Jeanne d'Albret, en effet!...</p>
+
+<p>D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son
+voile sur son visage. Une poussée puissante, irrésistible,
+la jeta contre la porte de la maison en ruine
+avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent.
+La reine de Navarre allait être saisie, broyée,
+déchirée...</p>
+
+<p>A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du
+haut de leur fenêtre, le duc de Guise, du haut de son
+cheval, virent un spectacle inouï, fantastique et merveilleux...
+Un jeune homme venait de s'élancer, balayant
+la foule à coups de poing, à coups de tête, à
+coups de coude, entrant, pénétrant comme un coin
+de fer, et semblant faire le vide autour de lui, par
+une sorte de formidable roulis de ses épaules... En
+un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte
+de la maison en ruine à laquelle s'appuyaient les deux
+femmes, et la multitude furieuse à la tête de laquelle
+se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le libraire.</p>
+
+<p>Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière
+qui flamboya, et se mit à décrire un moulinet
+vertigineux, qu'il n'interrompit que pour lancer de
+seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis
+que la cohue stupéfaite, épouvantée, reculait,
+élargissant le demi-cercle!...</p>
+
+<p>&mdash;René! gronda Catherine, il faut que ce jeune
+homme meure ou qu'il soit à moi!</p>
+
+<p>&mdash;J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise,
+tâche donc de savoir qui est cet enragé. Cornes du
+diable, le magnifique sanglier.</p>
+
+<p>Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui
+tenait tête à la meute humaine, c'était le chevalier
+de Pardaillan.</p>
+
+<p>Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière,
+il avait vu que cette litière contenait deux femmes.</p>
+
+<p>Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique
+image d'un rocher qu'assaillent vainement des
+vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait autour de
+Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé,
+Kervier et Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques.
+Et Pardaillan, ramassé sur lui-même, les mâchoires
+serrées, sans un mot, sans un geste inutile,
+faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.</p>
+
+<p>Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance
+du premier rang; des masses profondes, par-derrière,
+poussaient, avec de tumultueux mouvements de flux
+et de reflux.</p>
+
+<p>Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..</p>
+
+<p>Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard
+qui eut la durée d'un éclair, et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Rangez-vous!</p>
+
+<p>Les deux femmes obéirent.</p>
+
+<p>Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière,
+se pencha en avant, en équilibre sur la jambe gauche,
+tandis que, du pied droit, il se mettait à décocher
+contre la porte vermoulue des ruades forcenées.</p>
+
+<p>Au premier coup de talon, qui résonna comme un
+choc de madrier, la multitude comprit la manoeuvre,
+poussa une clameur de rage, et essaya de se ruer sur
+l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote.
+Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et
+Giboulée décrivit un cercle d'acier flamboyant.</p>
+
+<p>Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit,
+et une de ses ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit
+violemment, la serrure fracassée.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix
+étrangement calme.</p>
+
+<p>Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait
+pour l'instant, jeta un rugissement tel qu'il sembla
+que la vieille maison allait s'écrouler; Crucé, Pezou
+et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête;
+ils avaient disparu dans les vastes remous de cette
+houle humaine; il y eut comme un assaut, la marche
+irrésistible d'un mascaret, le dévalement gigantesque
+d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes
+écrasés les uns sur les autres, poussant, poussés,
+vint s'arrêter, haletante, rugissante, émiettée
+par ses propres mouvements, devant la porte refermée!...</p>
+
+<p>En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu
+que Pardaillan, cessant son moulinet, porta à
+droite, à gauche, devant, au hasard, une dizaine de
+coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement
+de douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable
+où la multitude s'arrêta, hésitante, hébétée, il
+bondit en arrière, à corps perdu, repoussa la porte
+et jeta autour de lui un regard de flamme...</p>
+
+<p>La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un
+charpentier, était pleine de madriers. Saisir cinq ou
+six de ces madriers, les arc-bouter contre la porte,
+établir un rempart solidement échafaudé, fut pour
+le chevalier l'affaire d'une minute.</p>
+
+<p>Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous de la religion, monsieur <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Êtes-vous protestant?</blockquote>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, je suis de la religion de vivre...
+surtout en ce moment où mauvais marchand serait
+celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur
+ce jeune homme en lambeaux, les mains déchirées de
+sanglantes éraflures, qui continuait à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre,
+je veux, avant, vous remercier et vous dire qu'à
+l'instant de ma mort j'aurai connu le plus héroïque
+gentilhomme que j'aie jamais vu...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas
+morts encore: nous avons bien trois minutes devant
+nous!...</p>
+
+<p>D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se
+trouvait. C'était une pièce immense qui avait dû
+servir d'atelier à un charpentier. Il n'y avait pas de
+plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier,
+et ce toit était soutenu par trois poutres verticales
+qui semblaient aller chercher leur base à travers
+le plancher, dans les caves.</p>
+
+<p>En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire,
+Pardaillan avait parcouru la pièce. En arrivant au
+fond, c'est-à-dire au côté qui donnait sur le fleuve, il
+aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre
+aux caves.</p>
+
+<p>D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez toujours, madame!</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas
+de l'escalier, elles trouvèrent qu'elles étaient non pas
+dans une cave, mais dans une pièce pareille à celle
+du dessus; sous le plancher, elles entendaient des
+clapotements... la maison était construite sur pilotis!
+Et c'était la Seine qui coulait au-dessous.</p>
+
+<p>A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée
+depuis l'instant où elles étaient entrées dans la
+maison.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.</p>
+
+<p>Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires,
+elle crut entendre là-haut comme un grincement de
+scie... mais cela dura l'espace d'un éclair et, de nouveau,
+l'énorme mugissement de la foule couvrit tous
+les bruits.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir
+communiquer avec le fleuve... son pied, tout à coup,
+heurta un anneau de fer... elle se baissa avec un cri
+de joie puissante, le souleva d'un effort inouï, arracha
+la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le
+rauque soupir du condamné qui a la vie sauve, oui,
+là, elle aperçut une échelle qui descendait au
+fleuve!...</p>
+
+<p>Et au bas de cette échelle, une barque!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, monsieur, rugit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons,
+ce sera en nombreuse compagnie!...</p>
+
+<p>Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant
+une grosse corde à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta,
+d'un effort tel que les muscles de ses jambes
+saillirent, et que les veines de ses tempes parurent
+prêtes à éclater.</p>
+
+<p>A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort,
+dans un effrayant fracas, se précipitait, se ruait...</p>
+
+<p>&mdash;A mort! à mort! à mort!...</p>
+
+<p>A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière
+secousse frénétique, semblable à un titan qui cherche
+à déraciner un chêne séculaire, tira sur la corde!...</p>
+
+<p>Un craquement formidable se fit entendre, la maison
+parut osciller un instant, puis, parmi d'atroces
+clameurs de désespoir, un grondement puissant, quelque
+chose comme un roulement de tonnerre... la
+maison s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la
+toiture tout entière tombait d'un bloc: blessant, tuant
+par centaines les meurtriers!...</p>
+
+<p>Que s'était-il passé?</p>
+
+<p>Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient
+la toiture!... Pardaillan les avait liées avec la même
+corde!</p>
+
+<p>Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde,
+avait fait tomber les poutres! Et alors, d'un bond,
+d'un saut, il se lança dans le vide, tomba au pied de
+l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que,
+sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la
+toiture de la vieille maison!...</p>
+
+<p>La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle,
+la barque!... En un instant, ils y furent tous les
+trois... Le chevalier coupa la corde qui retenait la
+légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le courant,
+se mit à filer dans la direction du Louvre.</p>
+
+<p>Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille
+qu'il trouva au fond. Cinq minutes plus tard, il abordait
+au-dessous du Louvre, à l'endroit même où se
+trouvait quelques années auparavant l'enclos des
+Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors
+construire un palais par son architecte Philibert
+Delorme.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur
+la berge, le chapeau à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme
+énergique dont elle ne s'était pas départie un seul
+instant, je suis la reine de Navarre... Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de
+Bourbon un service qu'elle n'oubliera jamais...</p>
+
+<p>Le chevalier fit un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas
+devant moi, du moins! ajouta-t-elle avec amertume.</p>
+
+<p>Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote,
+c'était peut-être mériter la mort!</p>
+
+<p>&mdash;Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il.
+J'ai conscience d'avoir, en effet, rendu un grand
+service à Votre Majesté, puisque je lui ai sauvé la
+vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande
+reine j'avais l'honneur de défendre.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait
+à des héros et devait se connaître en héroïsme, fut
+frappée de cette dignité froide, corrigée par on ne
+savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait
+de toute la personne du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné
+avec admiration, si vous voulez me suivre au camp
+de mon fils Henri, votre fortune est faite.</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de
+fortune.</p>
+
+<p>Au même instant, l'image de la jeune fille aux
+cheveux d'or, de l'adorable voisine qu'il guettait pendant
+des heures à la fenêtre, cette radieuse image
+passa devant ses yeux.</p>
+
+<p>Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune
+qui s'évanouissait à peine entrevue, et répondit en
+s'inclinant avec une grâce altière:</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de
+ma reconnaissance: mais c'est à Paris que j'ai résolu
+de chercher fortune.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un
+des miens désirerait vous rencontrer, où vous trouverait-il?</p>
+
+<p>&mdash;A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se
+tourna vers sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, vous avez été bien imprudente de faire
+passer la litière par le pont...</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais le passage libre. Majesté, répondit
+avec assez de fermeté la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente
+de lever les rideaux...</p>
+
+<p>&mdash;Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins
+d'assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été
+bien imprudente enfin de prononcer tout haut mon
+nom devant cette foule hostile...</p>
+
+<p>&mdash;J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune
+fille, cette fois dans un véritable balbutiement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon
+enfant. Mais enfin, quelqu'un qui eût voulu me livrer
+n'eût pas agi autrement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Majesté!...</p>
+
+<p>&mdash;Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la
+reine avec tant de sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri
+nous a appris son nom) fut aussitôt rassurée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret,
+je vais abuser de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance
+là où nous allons... Sous la protection d'une épée telle
+que la vôtre, je ne craindrais pas de traverser une
+armée.</p>
+
+<p>Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement,
+il poussa un soupir et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage que je ne puisse plus quitter
+Paris!... Monsieur mon père me l'avait bien dit...
+Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les cheveux
+d'or de ma voisine...</p>
+
+<p>Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas,
+l'oeil au guet, la main à la garde de l'épée, les deux
+femmes qui, rapidement, s'enfoncèrent dans Paris.</p>
+
+<p>Le soir commençait à tomber.</p>
+
+<p>Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de
+Loïse, était parti sans déjeuner, commençait à ressentir
+de furieux tiraillements d'estomac.</p>
+
+<p>Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et
+sa compagne arrivèrent enfin au Temple.</p>
+
+<p>En face de la sombre prison dont la grande tour
+noircie par le temps dominait le quartier comme
+une menace, une maison d'apparence bourgeoise
+s'élevait d'un étage.</p>
+
+<p>Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la
+porte. Presque aussitôt on ouvrit.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit
+de connaître mes affaires. Entrez donc, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse:
+je n'ai qu'un droit, celui de me tenir à ses ordres.</p>
+
+<p>La porte, cependant, s'était refermée. Les trois
+visiteurs furent conduits par une domestique, sorte
+de géant femelle, jusqu'à une pièce étroite, mal
+meublée, mais assez propre.</p>
+
+<p>Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe
+biblique, était assis à une table sur laquelle se trouvaient
+trois balances de différents calibres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est
+encore vous, madame... madame... comment donc,
+déjà? C'est qu'il y a trois ans que je ne vous ai
+vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...</p>
+
+<p>&mdash;Madame Leroux, dit la reine sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez
+encore quelque collier de perles, quelque agrafe de
+diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?</p>
+
+<p>Nous prierons notre lecteur de se souvenir que
+la reine de Navarre, au moment où elle avait sauté de
+la litière, tenait à la main un sac de cuir. Ce sac,
+Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu,
+pêle-mêle.</p>
+
+<p>Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les
+mains sur les diamants, les rubis, les émeraudes, les
+pierres précieuses qui chatoyaient sur la table et
+croisaient leurs feux.</p>
+
+<p>La reine de Navarre était alors une femme de
+quarante-deux ans. Elle portait encore le deuil de
+son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562. Elle
+avait des yeux gris, avec un regard puissant qui
+pénétrait jusqu'à l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes.
+Sa bouche avait un pli sévère; et, au
+premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais
+quand la passion l'animait, elle se transformait.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils.
+C'est pour son fils que, femme simple, éprise de la
+vie patriarcale du Béarn, elle s'était jetée à corps
+perdu dans la vie des camps.</p>
+
+<p>Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.</p>
+
+<p>Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du
+calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit brusquement le Juif en levant la
+tête, il y a là pour cent cinquante mille écus de
+pierres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact, dit Jeanne d'Albret.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le
+reste représente mon bénéfice et mes risques. Comment
+voulez-vous que je vous paie?</p>
+
+<p>&mdash;Comme la dernière fois.</p>
+
+<p>&mdash;En une lettre à l'un de mes correspondants?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant
+de Bordeaux que je veux avoir à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Choisissez, madame. J'ai des correspondants
+partout. Le nom de la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Saintes.</p>
+
+<p>Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques
+lignes, les signa, déposa un cachet spécial sur
+le parchemin, relut soigneusement cette sorte de
+lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui,
+l'ayant lue, la cacha dans son sein.</p>
+
+<p>Isaac Ruben se leva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je demeure à vos ordres, madame, pour toute
+opération de ce genre.</p>
+
+<p>La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite
+réprimé gonfla son sein: ce qu'elle venait de vendre,
+c'étaient ses derniers bijoux; il ne lui restait plus
+rien!...</p>
+
+<p>Faisant de la main un signe d'adieu au marchand,
+elle se retira suivie d'Alice. Pardaillan les suivit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LES TROIS AMBASSADEURS</h3>
+
+<p>JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin,
+voisine du Temple. A deux cents toises de là,
+attendait une voiture que conduisaient deux postillons.
+La reine de Navarre marcha jusqu'à cette voiture
+sans prononcer une parole. Elle fit monter
+Alice de Lux la première, et, se tournant alors vers
+Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on
+remercie. Je veux seulement vous dire que j'emporte
+le souvenir d'un des derniers paladins qui soient au
+Monde...</p>
+
+<p>En même temps, elle tendit sa main.</p>
+
+<p>Avec cette grâce altière qui lui était propre, le
+chevalier se pencha sur cette main et la baisa
+respectueusement.</p>
+
+<p>La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes
+nerveux.</p>
+
+<p>Longtemps, il demeura là tout rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas!
+Oui! Pourquoi n'entreprendrais-je pas de montrer
+aux hommes de mon temps que la force virile, le
+courage indomptable sont des vices hideux quand
+ils sont mis à la disposition de l'esprit de haine et
+d'intrigue; et qu'ils deviennent des vertus, quand...</p>
+
+<p>Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée
+dans ses mollets, d'un coup de talon, et grommela:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait
+jurer de me défier surtout de moi-même! Allons
+voir s'il reste quelque perdreau ou quelque carcasse
+de poulet chez maître Landry!</p>
+
+<p>Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière,
+il était attablé devant une magnifique volaille
+que Mme Landry Grégoire découpait elle-même, ce
+qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un
+bras nu jusqu'au coude.</p>
+
+<p>Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement
+se coucher, tandis que maître Landry poussait
+un soupir de désespoir en constatant que trois flacons
+avaient succombé aux attaques de son hôte.</p>
+
+<p>Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la
+veille, Pardaillan se réveilla assez tard. Il se leva,
+passa son haut-de-chausses et se mit en devoir de
+raccommoder son pourpoint, opération qui lui était
+des plus familières.</p>
+
+<p>Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du
+jour, et tournait le dos à la porte. Il venait de boucher
+un premier trou et attaquait un accroc situé
+en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! cria-t-il sans se déranger.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de
+maître Landry Grégoire qui disait avec respect:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, mon prince, c'est ici même...</p>
+
+<p>Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule
+pour voir de quel prince il s'agissait, Pardaillan
+aperçut en effet le plus magnifique seigneur qui
+eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes
+bottes en peau fine, à éperons d'or, haut-de-chausses
+en velours violet, pourpoint de satin, aiguillettes d'or,
+rubans mauves, grand manteau de satin violet pâle,
+toque à plume violette agrafée à une émeraude; et,
+dans ce costume, un jeune homme frisé, musqué,
+pommadé, parfumé, moustaches relevées au fer, joues
+fardées, lèvres passées au rouge: un mignon splendide.</p>
+
+<p>Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez entrer, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que
+Paul de Stuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin,
+désire avoir l'honneur de l'entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton
+maître, par le sambleu!</p>
+
+<p>Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité
+qui le caractérisait, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître, c'est moi!</p>
+
+<p>Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il
+demeura impassible, craignant surtout de déranger
+la dentelle de sa collerette. Seulement, il laissa
+tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de
+Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cet honneur.</p>
+
+<p>Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se
+découvrit et exécuta sa révérence la plus exquise.</p>
+
+<p>Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau
+déteint et, d'un geste, désigna au comte l'unique
+fauteuil de la chambre, tandis qu'il s'asseyait sur
+une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché
+par Mgr le duc de Guise pour vous dire qu'il vous
+tient en grande estime et haute admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le
+plus naturel, que je lui rends cette estime et cette
+admiration.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture.
+Et tout à l'heure, au lever de Sa Majesté, le
+récit en fut fait au roi par son poète favori, Jean
+Dorât, qui a assisté à la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé
+deux criminelles.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a dit le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous étiez homme de cour, vous sauriez
+que Sa Majesté parle très peu... Quoi qu'il en soit,
+vous passez maintenant pour un Alcide ou un
+Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger
+deux femmes, c'est fabuleux cela! Et, surtout, ce
+moulinet de la rapière! Et les coups de pointe de
+la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le
+duc de Guise serait charmé de vous être agréable.
+Et pour preuve, il m'a chargé de vous supplier
+d'accepter ce petit diamant comme une première
+marque de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous
+feriez injure à ce grand capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Et il passa à son doigt la magnifique bague que
+lui tendait le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses
+sérieuses. Notre grand Henri de Guise remonte sa
+maison en vue de certains événements qui se préparent.
+Voulez-vous en être? La question est franche.</p>
+
+<p>&mdash;J'y répondrai par la même franchise: je désire
+n'être que d'une seule maison.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;La mienne!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc
+de Guise?</p>
+
+<p>&mdash;Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux
+larmes de sa haute bienveillance, et que j'irai
+moi-même lui porter ma réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il
+se réserve de discuter le prix de l'épée qu'il apporte.</p>
+
+<p>Tout plein de cette idée, il tendit une main qui
+fut serrée du bout des doigts.</p>
+
+<p>Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où
+eurent lieu force salamalecs et salutations.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà
+ce que je puis appeler une proposition inespérée.
+Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est la
+fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?</p>
+
+<p>Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec
+agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point
+parce que monsieur mon père m'a recommandé de
+me défier!...</p>
+
+<p>Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette
+explication, et de n'avoir pas à s'interroger davantage,
+le chevalier contempla avec admiration le diamant
+que lui avait laissé Saint-Mégrin.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être
+cent vingt? Qui sait si on ne m'en donnera
+pas cent cinquante?</p>
+
+<p>Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte
+s'ouvrit de nouveau, et Pardaillan vit entrer un
+homme enveloppé d'un long manteau, simplement
+vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément
+le chevalier stupéfait et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan
+que j'ai l'honneur de m'incliner?</p>
+
+<p>&mdash;En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui
+dévorait le jeune homme du regard. Mais avant tout,
+voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quel
+jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle
+année?</p>
+
+<p>L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions,
+n'avait pas l'air d'un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande
+douceur, tout ce que je puis vous dire, c'est que
+je suis né en 49, au mois de février. Quant au jour
+et à l'heure, je les ignore.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Peccato!</i> murmura le bizarre visiteur. Enfin!
+je tâcherai de reconstituer l'horoscope du mieux que
+je pourrai. Monsieur, continua-t-il à haute voix,
+êtes-vous libre?</p>
+
+<p>&mdash;Ménageons-le se dit le chevalier.&mdash;Libre, monsieur?
+Eh! qui peut se vanter de l'être? Le roi
+l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors de son
+Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher
+monsieur! C'est comme si vous me demandiez si
+je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous
+entendez que je puis me lever à midi et me coucher
+à l'aube, que je puis, sans crainte, sans remords,
+sans regarder qui me suit, entrer au cabaret ou à
+l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la
+paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser
+les deux joues de la belle madame Huguette, ou
+pincer les servantes de la Corne d'Or, battre Paris
+le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne
+mord pas!), me moquer des truands et du guet,
+n'avoir de guide que ma fantaisie et de maître que
+l'heure du moment, oui monsieur, je suis libre! Et
+vous?</p>
+
+<p>L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un
+sac qu'il sortit de dessous son manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents écus? Diable!</p>
+
+<p>&mdash;De six livres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six
+livres?</p>
+
+<p>&mdash;Parisis, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête
+sac.</p>
+
+<p>&mdash;Il est à vous, fit brusquement l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide
+tranquillité qu'il prenait tout à coup parfois, en ce
+cas, permettez que je le mette en lieu sûr. Maintenant,
+dites-moi pourquoi ces deux cents écus de
+six livres parisis sont à moi.</p>
+
+<p>L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut
+lui qui le fut. Il s'attendait à des remerciements
+enthousiastes, il reçut la question de Pardaillan en
+pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement,
+et, reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait
+affaire à un rude jouteur, il résolut d'assommer d'un
+mot son adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce
+que je suis venu vous acheter votre liberté.</p>
+
+<p>Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des
+dents, c'est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille huit
+cents écus de six livres parisis que vous me redevez,
+pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Briccone!</i> murmura l'homme dont les épaules
+ployèrent. Ouf, monsieur! C'est donc à un million
+d'écus que vous estimez votre liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Pour la première année, dit Pardaillan sans
+broncher.</p>
+
+<p>Cette fois, René Ruggieri&mdash;que l'on a sûrement
+deviné&mdash;s'avoua vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration
+sur le chevalier, je vois que vous maniez
+la parole comme l'épée et que vous connaissez toutes
+les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé
+de vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire.
+Gardez votre liberté, monsieur. Vous êtes homme de
+coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé hier que
+vous avez du coeur. <i>Perhacco</i>, monsieur! Vous avez
+une épée qui tranche et des mots qui assomment!
+Que diriez-vous si je vous proposais de mettre l'un
+et l'autre au service d'une cause noble et juste
+entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire!
+Et d'une princesse puissante, bonne, généreuse...</p>
+
+<p>&mdash;Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce
+Mme de Montpensier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne
+cherchez pas! Qu'il vous suffise de savoir que c'est
+la princesse la plus puissante qu'il soit en France.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il faut bien que je sache à qui et
+à quoi j'engage ma foi?</p>
+
+<p>&mdash;Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il
+vous plaît, demain soir, sur le coup de dix heures,
+au pont de bois, et frappez trois coups à la première
+maison qui est à droite du pont...</p>
+
+<p>Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant
+à cette figure pâle qu'il avait cru entrevoir
+derrière le mystérieux treillis de la fenêtre grillée.</p>
+
+<p>&mdash;On y sera! dit-il d'un ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que voulais... pour l'instant!
+répondit Ruggieri.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait
+disparu. Et Pardaillan se mit à songer:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que le diable m'arrache un à un les poils
+de ma moustache si cette princesse ne s'appelle pas
+Catherine de Médicis!</p>
+
+<p>Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque,
+pour la troisième fois, la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait
+son point d'honneur à ne s'effarer de rien. Mais presque
+aussitôt, son étonnement, sans diminuer d'intensité,
+changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait
+était le vivant portrait de l'homme qui venait de
+sortir. C'était le même air de sombre orgueil, le
+même port de tête emphatique, les mêmes traits
+accentués, le même regard de flamme.</p>
+
+<p>Seulement l'homme aux deux cents écus (René
+Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq
+ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux
+se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la
+ruse qu'à la force.</p>
+
+<p>Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que
+vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise
+éclatait dans son regard, son orgueil était de la
+fierté.</p>
+
+<p>Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui;
+il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien
+que l'un parût l'antithèse de l'autre, ils se sentirent
+tous deux comme rassurés par une indéfinissable
+sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce
+troisième visiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur
+qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l'honneur
+de me dire qui j'ai la joie de recevoir dans
+mon pauvre logis?</p>
+
+<p>A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. La politesse veut que je vous dise
+mon nom. Je m'appelle Déodat. Déodat tout court.
+Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui n'en est
+pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère.
+Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet,
+je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche
+d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents
+inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à
+une femme qui a été pour moi plus qu'un Dieu.
+Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme qui vous recueillit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la reine de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Mme d'Albret!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission,
+que je vous demande pardon d'avoir oubliée
+pour vous entretenir de ma médiocre personne...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je la connais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire
+qu'elle me remercie encore de l'avoir tirée, hier, des
+mains de ces enragés; elle vous charge de me réitérer
+l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service; et
+enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque
+bijoux précieux. Est-ce bien cela?</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur
+de certain grand seigneur qui m'a donné un
+fort beau diamant et qui m'a demandé si je voulais
+servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux
+député qui m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir
+que certaine princesse me veut compter parmi ses
+gentilshommes. Enfin, vous voici, vous, troisième.
+Et je suppose que l'ordre logique des choses va se
+continuer.</p>
+
+<p>&mdash;Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant
+au chevalier une splendide agrafe composée de trois
+rubis.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit
+l'agrafe.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de
+vous dire qu'elle avait distrait ce bijou de certain
+sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que jamais
+elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre
+rang dans son armée, vous le ferez quand cela
+vous conviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré
+la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à
+Saint-Germain, d'où Sa Majesté est partie pour Saintes,
+après m'avoir donné la commission qui m'amène
+près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré,
+en montant ici, un homme enveloppé d'un manteau,
+paraissant âgé de quarante à cinquante ans?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rencontré personne, fit Déodat.</p>
+
+<p>&mdash;Dernière question: Quand repartez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie
+redevint sombre; la reine de Navarre m'a
+chargé de diverses missions qui me demanderont
+du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé;
+vous vous installez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez
+quelqu'un qui... Mais que dis-je là?... Fi! J'aurais
+un secret pour un homme tel que vous! Je suis attendu
+chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Le gendre de l'amiral Coligny?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de
+Béthisy, que vous devriez me venir demander, si
+ma bonne étoile voulait jamais que vous eussiez
+besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois
+coups à la petite porte bâtarde. Et quand on aura
+tiré le judas, vous direz: Jarnac et Moncontour.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny,
+savez-vous ce qui se dit assez couramment?</p>
+
+<p>&mdash;Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout
+apanage que son intrépidité et son esprit? Que
+l'amiral eut grand tort de donner sa fille à un gentilhomme
+sans fortune?</p>
+
+<p>&mdash;On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On,
+c'est un certain truand, homme de sac et de corde
+qui a été employé à plus d'une besogne et qui a
+vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du
+mariage de Téligny, un gentilhomme de haute envergure
+se serait présenté chez l'amiral pour lui dire
+qu'il aimait sa fille Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle
+Henri de Guise. Vous voyez que je connais l'histoire.
+Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait Louise de Coligny.
+Il vint représenter à l'amiral que l'union de la
+maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée
+par Coligny mettrait fin aux guerres religieuses;
+enfin, l'orgueilleux gentilhomme plia jusqu'à
+pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le
+mariage projeté et de lui accorder Louise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Et que répondit l'amiral?</p>
+
+<p>&mdash;L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et
+que cette parole était engagée à Téligny. Il ajouta
+que d'ailleurs ce mariage était voulu par sa fille
+qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en
+cette affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny
+épousa Louise de Coligny. Et, de chagrin, Guise se
+jeta à la tête de Catherine de Clèves, qu'il vient
+d'épouser il y a dix mois.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où
+elle peut, excepté chez son mari!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a un amant, fit Déodat.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami,
+laissez-moi vous apprendre une nouvelle: Henri de
+Guise est à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que
+le bon peuple de Paris ne lui a pas ménagé les
+acclamations!</p>
+
+<p>Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son
+manteau sur ses épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu
+sombre. Laissez-moi vous embrasser, ajouta-t-il. Je
+viens de passer une heure de joie paisible comme
+j'en ai connu bien peu dans ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous proposer la fraternelle accolade,
+répondit le chevalier.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la
+petite porte...</p>
+
+<p>&mdash;Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami.
+Le jour où j'aurai besoin qu'on vienne se faire tuer
+près de moi, c'est à vous que je penserai d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! dit simplement Déodat.</p>
+
+<p>Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan,
+son premier soin fut de courir chez un fripier pour
+remplacer ses vêtements. Il choisit un costume de
+velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec
+cette différence que celui-ci était entièrement neuf.
+Puis il fixa l'agrafe de rubis à son chapeau neuf pour
+y maintenir la plume de coq. Puis il alla chez le Juif
+Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du
+duc de Guise, dont il eut cent soixante pistoles.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE</h3>
+
+<p>Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint
+à la Devinière. Instinctivement, ses yeux se levèrent
+vers la petite fenêtre où tant de fois était apparu
+le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était
+fermée.</p>
+
+<p>Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le
+perron de la Devinière. A gauche de ce perron, il
+aperçut alors trois gentilshommes qui, le nez en l'air,
+semblaient examiner attentivement la maison où demeurait
+la Dame en noir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un
+d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire,
+vieille dame bigote, sourde et confite en
+prière. Le deuxième est à moi depuis ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler
+comte de Quélus, conçois-tu ces bizarres passions de
+Son Altesse pour ces petites bourgeoises?</p>
+
+<p>&mdash;Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la
+cour!...</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot!</p>
+
+<p>Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire
+et continuèrent à causer entre eux sans s'occuper de
+Maurevert, pour lequel ils cherchaient à peine à déguiser
+un sentiment de mépris et de crainte.</p>
+
+<p>Maurevert s'était éloigné en disant:</p>
+
+<p>&mdash;A ce soir, messieurs!</p>
+
+<p>Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils
+virent se dresser devant eux un jeune homme
+qui, avec une politesse glaciale, mit son chapeau à la
+main et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me
+dire ce que vous regardiez si attentivement dans cette
+maison?</p>
+
+<p>Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur?
+fit Maugiron avec hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions
+envie de Racheter?</p>
+
+<p>&mdash;Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on
+regarde ce qui m'appartient, et surtout qu'on en rie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec
+Colère.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, fit Quélus. C'est un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je
+ne suis pas fou. Je vous répète que je hais les insolents
+qui regardent ce qu'ils ne doivent pas voir...</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! Vous allez vous faire couper les
+oreilles!</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le
+rire me déplaît, acheva Pardaillan. Allez rire ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que
+nous allions rire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Et quand?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, si vous voulez!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures,
+nous y serons, mon ami et moi. Et vous, Monsieur,
+tâchez de bien rire ce soir. Car, demain, vous
+ne rirez plus.</p>
+
+<p>&mdash;J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua
+d'un grand geste de sa plume de coq...</p>
+
+<p>Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction
+qu'avait déjà prise Maurevert.</p>
+
+<p>Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de
+la Devinière, et s'attabla.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable faisaient là ces deux étourneaux?...
+Et l'autre, avec sa figure d'oiseau de mauvais augure!...
+Seraient-ils venus là pour elle?... Par les cornes
+de tous les enfers! Si cela était!...</p>
+
+<p>Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de
+vin d'Anjou, Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon
+ses habitudes d'observateur, se mit à regarder
+autour de lui.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge.
+Les servantes dressaient le couvert pour une
+forte tablée dans une pièce voisine. Maître Landry et
+ses queux agitaient force casseroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait,
+il y aura donc belle et nombreuse société ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi joyeux?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord parce que messieurs les poètes sont fort
+généreux... ils boivent bien, et me font boire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont donc des poètes qui vont venir?</p>
+
+<p>&mdash;Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur
+le chevalier. Ils se réunissent pour dire des poésies
+qui me feraient rougir, si je n'étais trop occupé
+à boire pour écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir.</p>
+
+<p>&mdash;Le moine? Est-il donc aussi poète?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier,
+voici justement... une plume rouge...</p>
+
+<p>Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort
+embarrassé, se précipita au-devant d'un cavalier qui
+venait d'entrer dans la salle. Ce cavalier avait une
+plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait soigneusement
+de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais,
+si bien qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut
+un instant ce visage.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Cosseins! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX,
+c'est-à-dire le premier personnage militaire du Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cette société de poètes dont font
+partie le capitaine des gardes et le moine Thibaut?
+songea le chevalier. Pourquoi est-ce Lubin cet ancien
+moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon
+d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître
+Landry qui va au-devant d'un pareil personnage?</p>
+
+<p>Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux
+le manège de Lubin et de Cosseins. Landry, occupé à
+ses fourneaux dans la rôtisserie, n'avait pas fait attention
+au nouveau venu, bien que, de la cuisine située
+à gauche de la grande salle, il pût voir par une
+large baie ce qui se passait dans l'auberge.</p>
+
+<p>Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle
+où les servantes dressaient le couvert.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète,
+fit Lubin en essayant vainement de dévisager l'homme
+à la plume rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Allons plus loin! dit Cosseins.</p>
+
+<p>La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième
+salle également vide, mais où des sièges étaient
+préparés.</p>
+
+<p>A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir.
+Cosseins y entra.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles
+et aboutit à la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Nul ne peut entrer par ici?</p>
+
+<p>Lubin sourit et montra les deux énormes verrous
+qui maintenaient la porte massive.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Où se tiendra le moine?</p>
+
+<p>&mdash;Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la
+porte du banquet. Oh! personne n'entrera, et vous
+pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et vos ballades.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux
+qui seraient bien aises de s'emparer de nos productions!</p>
+
+<p>Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa
+les salles, gagna la porte du salon et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière?
+se demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps
+en méditation. Il connaissait l'hôtellerie de fond en
+comble.</p>
+
+<p>Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un
+claquement de langue, et pénétra dans la salle du
+banquet où trois servantes effarées achevaient de
+mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans
+la pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis
+il atteignit la pièce où étaient rangés des sièges, et
+enfin le cabinet noir qui donnait sur l'allée.</p>
+
+<p>Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau
+aux murailles en pierre humide, et tout tapissé de
+toiles d'araignées. Il communiquait avec l'allée par la
+lourde porte que nous avons signalée, et avec la pièce
+aux sièges par une porte percée d'un judas.</p>
+
+<p>Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de
+maître Landry. Dans le fond s'ouvrait une trappe que
+fermait un couvercle à anneau de fer.</p>
+
+<p>Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça
+dans l'escalier qui descendait aux caves, les
+visita soigneusement, et, n'ayant remarqué rien d'anormal,
+revint s'installer dans le cabinet noir en laissant
+ouverte la trappe des caves.</p>
+
+<p>Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.</p>
+
+<p>Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très
+enveloppés et portant à leurs toques des plumes
+rouges.</p>
+
+<p>Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages
+et les introduisit dans la salle du banquet.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis
+enfin trois nouveaux, tous ayant une plume rouge à la
+toque, entrèrent à la Devinière et furent conduits par
+Lubin qui, alors, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Huit plumes rouges. Le compte y est!</p>
+
+<p>A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux
+sournois, à la figure rubiconde, franchit à son tour
+le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la
+rencontre du moine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit
+poètes sont-ils arrivés?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont là, répondit Lubin.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher
+frère. Il s'agit de choses graves. Vous comprenez.
+Ce sont des poètes étrangers qui viennent discuter
+avec les nôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon frère, comment se fait-il que vous
+soyez mêlé à des questions de poésie?</p>
+
+<p>&mdash;Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre
+révérend et vénérable abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi,
+a permis que vous quittassiez le couvent pour venir
+faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le
+révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible,
+vous a donné une preuve aussi extraordinaire de sa
+mansuétude, ce n'est pas qu'il vous tolère par surcroît
+le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez
+pas de questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au
+couvent!</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! Je vous jure, mon frère...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite
+table là, devant la porte de cette salle, car je me sens
+quelque appétit.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?</p>
+
+<p>&mdash;La moindre des choses: une moitié de poularde,
+une friture de Seine, un pâté, une omelette et des
+confitures, avec quatre bouteilles de vin d'Anjou...</p>
+
+<p>&mdash;Le moine s'installa donc devant la porte, de façon
+que nul ne pût entrer sans sa permission.</p>
+
+<p>Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments
+du repas modeste demandé par frère Thibaut, celui-ci
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous
+connaissez l'allée qui aboutit au cabinet noir? Eh
+bien, vous allez vous mettre en sentinelle à la porte
+de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en
+relève.</p>
+
+<p>Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques
+et bachiques, poussa un soupir qui eût
+attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut pas
+s'en apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il,
+vous vous y opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous
+pousserez un cri d'alarme. Allez, mon cher frère,
+hâtez-vous...</p>
+
+<p>Force fut à Lubin d'obéir.</p>
+
+<p>Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa
+demi-poularde.</p>
+
+<p>La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six
+nouveaux personnages firent leur entrée dans l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je
+suis comme frère Lubin, moi. Je ne comprends pas
+pourquoi on me force à garder la porte pour des
+faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce
+Rémy Belleau, ce Jean Dorât... ce Jodelle et ce Pontus
+de Thyard!</p>
+
+<p>En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait
+successivement les six poètes et se rangeait pour
+les laisser entrer dans la salle du banquet.</p>
+
+<p>Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition
+étaient passées inaperçues. Et pour se rendre
+un compte exact de cette scène, notre lecteur doit se
+figurer la grande salle de la Devinière pleine de
+soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes;
+Ça et là, quelques ribaudes; au milieu de la salle,
+un bohémien qui fait des tours de passe-passe;
+les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs,
+le fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.</p>
+
+<p>Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay,
+le septième, était mort en 1560) entrèrent donc sans
+avoir éveillé la moindre curiosité, et passèrent dans
+la salle du festin.</p>
+
+<p>Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et
+leur dit;</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici donc, une fois encore, unis dans la
+célébration de nos mystères. Je puis dire que nous
+sommes ici la fleur de la poésie antique et moderne,
+et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en
+l'art sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse
+pour y saluer les dieux tutélaires. Je vous ai
+parlé, il y a huit jours, de ces quelques étrangers qui
+désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais
+je réponds que ce sont d'honnêtes gens. Ils m'ont
+confié leurs noms sous le sceau du secret. Maître
+Ronsard approuve leur admission.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât.
+D'ailleurs, messieurs, ils repartent dès demain, il est
+vraisemblable qu'ils ne reviendront jamais à Paris.</p>
+
+<p>Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur
+d'élite, Pontus qu'on appelait le&mdash;Grand Pontus à
+cause de sa taille herculéenne, Pontus dit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et
+qu'on digère mal quand...</p>
+
+<p>&mdash;Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre
+agape! interrompit Dorât.</p>
+
+<p>Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une
+chanson bachique. Et ce fut aux accents de cette
+chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle du fond
+où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes
+rouges.</p>
+
+<p>Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens
+venus au spectacle. Tous étaient masqués.</p>
+
+<p>Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.</p>
+
+<p>A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique
+se transforma en une mélopée au rythme bizarre
+qui devait être une invocation.</p>
+
+<p>En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang
+devant le panneau du fond de la salle qui faisait
+vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où on accédait
+aux caves.</p>
+
+<p>Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste
+placard qui occupait tout le panneau.</p>
+
+<p>Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.</p>
+
+<p>Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.</p>
+
+<p>Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel
+antique. Cet autel, qui était en granit rosé, affectait
+la forme primitive et rudimentaire des grandes
+pierres qui, jadis, au temps des mystères, servaient
+aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de
+sculptures et de médaillons; l'un de ces médaillons
+représentait Phébus ou Apollon, dieu de la poésie;
+dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons;
+un troisième figurait Mercure, dieu du commerce et
+des voleurs, en réalité, dieu de l'ingéniosité.</p>
+
+<p>A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées
+des tuniques blanches et des couronnes de feuillage.</p>
+
+<p>Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou
+peut-être par un mélange de paganisme et de religion
+chrétienne, d'où certainement était banni tout esprit
+de profanation, ou peut-être enfin par un singulier
+oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée
+au mur, très étonnée sans doute de se trouver là,
+c'était une enluminure représentant la Vierge qui
+écrasait un serpent!...</p>
+
+<p>A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que
+Jean Dorât y entra, décrocha les tuniques blanches
+et les couronnes et les tendit à ses amis. En un instant
+les six poètes furent habillés comme des prêtres
+de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage
+et de fleurs entrelacés.</p>
+
+<p>Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent,
+en grec, un couplet modulé sur une musique
+primitive; le couplet terminé, ils évoluèrent en
+file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut
+lieu, sur la même musique, la reprise d'un deuxième
+couplet, figurant sans aucun doute l'antistrophe, tandis
+que le premier avait figuré la strophe.</p>
+
+<p>Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le
+contenu d'une cassolette qu'il venait de prendre sur
+l'autel. Aussitôt, une fumée blanche et légère s'éleva
+dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle d'une
+odeur subtile de myrrhe ou de cinname.</p>
+
+<p>Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée
+plus lente. Puis, tout se fut de nouveau.</p>
+
+<p>Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques
+blanches, mais avaient gardé sur leurs têtes leurs
+couronnes de fleurs.</p>
+
+<p>La porte de l'alcôve fut soudain refermée.</p>
+
+<p>Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait
+servi d'entrée à cette étrange scène de paganisme, se
+mirent en file et disparurent dans la salle du festin,
+où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit des
+conversations et des éclats de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes!
+grommela le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier
+s'était introduit dans le cabinet noir, prêt à
+s'engouffrer dans la trappe de la cave au moindre
+danger d'être découvert.</p>
+
+<p>Après la disparition des poètes, les huit hommes
+masques se levèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui
+ôta son masque.</p>
+
+<p>&mdash;L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan,
+qui étouffa une exclamation de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister
+à de telles infamies! Ah! la foi s'en va. L'hérésie
+nous étouffe! Il n'est que temps d'agir!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre
+qui retira également son masque. Dorât est des nôtres.
+Il nous couvre. Il surveille cette réunion. Où voulez-vous
+aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions
+tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance.
+Ici, nous sommes en sûreté!</p>
+
+<p>Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan
+reconnut Cosseins, le capitaine des gardes du roi!</p>
+
+<p>Il n'était pas au bout de ses surprises.</p>
+
+<p>Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il
+reconnut avec stupéfaction le duc Henri de Guise et
+son oncle, le cardinal de Lorraine!</p>
+
+<p>Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine,
+de la comédie de ces poètes. Plus tard, nous verrons
+à étouffer cette hérésie nouvelle... Plus tard, quand
+nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les
+lieux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous répondez que nous y sommes en sûreté?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma tête!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit
+alors le duc de Guise d'un ton d'autorité. Calmez-vous,
+monsieur l'évêque, les temps sont proches.
+Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne
+de ce nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai
+juré que l'hérésie serait exterminée; vous me verrez
+à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le premier,
+mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les
+recherches nécessaires, et je puis maintenant prouver
+que les Capétiens ont été des usurpateurs et que
+ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer
+l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez
+de Charlemagne, Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mille fantassins prêts à marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, maréchal de Damville?</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville!
+Celui qu'il avait tiré des mains des truands! Celui
+qui lui avait donné Galaor!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens
+d'armes à cheval, dit Henri de Montmorency. Mais je
+tiens à rappeler mes conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un
+sourire: votre frère François saisi, vous devenez
+le chef de la maison de Montmorency, et vous avez
+l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?</p>
+
+<p>Henri de Montmorency s'inclina.</p>
+
+<p>Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide
+flamme d'ambition ou de haine.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de
+Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille,
+mon rôle m'est tout tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier
+en question, et je réponds qu'il ne sortira
+pas vivant.</p>
+
+<p>Qui était le prisonnier en question?...</p>
+
+<p>&mdash;A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies
+sont à moi. Au premier signal, je le saisis, je le mets
+dans une voiture et le conduis à M. de Guitalens!...</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon
+poste de prévôt des marchands. Mais j'ai le peuple
+avec moi. De la Bastille au Louvre, tous les quarteniers
+et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes
+quand je voudrai.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur l'évoque.</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence
+la grande prédication contre Charles, protecteur
+des hérétiques. Dès demain, je lâche mes prédicateurs,
+et les chaires de toutes les églises de Paris
+se mettent à tonner.</p>
+
+<p>Henri de Guise demeura une minute rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda
+tout à coup Tavannes. Et le duc d'Alençon?</p>
+
+<p>&mdash;Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;La famille est maudite! répondit âprement Sorbin
+de Sainte-Foi. Frappons d'abord à la tête; les
+membres tombent en pourriture!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque
+jour suffit sa tâche. Nous nous sommes vus. Nous
+savons maintenant sur quoi nous pouvons compter
+pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs,
+vous pouvez compter sur moi... non seulement pour
+l'action, mais pour ce qui doit suivre l'action. Un
+pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai religieusement.
+Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là,
+que chacun reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant,
+messieurs, séparons-nous.</p>
+
+<p>Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la
+main de Guise, hommage royal que le jeune duc
+accepta comme une chose vraiment naturelle.</p>
+
+<p>Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.</p>
+
+<p>Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de
+Pardaillan apparut. Le chevalier était un peu pâle
+de ce qu'il venait de voir et d'entendre. C'était un formidable
+secret qu'il venait de surprendre, un de ces
+secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui
+n'eût pas tremblé devant dix truands, Pardaillan qui
+avait tenu tête à un peuple déchaîné, Pardaillan frissonna
+de se sentir maître&mdash;ou l'esclave!&mdash;d'un tel
+secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la
+tragédie qui se préparait? Non! mille fois non! Une
+haine lui venait contre ces conspirateurs... Pardaillan
+n'aimait pas le roi... Charles IX lui était indifférent.</p>
+
+<p>Quel que fût le roi de France, lui était son propre
+roi... Mais vraiment, ces gens lui apparaissaient bien
+vils! Tous, tous, ils devaient au roi leurs places, leurs
+emplois, leurs honneurs... Tous faisaient partie de sa
+cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière ils
+voulaient le frapper!</p>
+
+<p>Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais
+cela, par exemple! Il n'était pas l'homme de ces
+basses besognes.</p>
+
+<p>Ces réflexions passèrent comme un éclair dans
+l'esprit du chevalier. Et comme la contemplation
+n'était guère son fait, il se couvrit soigneusement le
+visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste
+au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer
+la porte laissée ouverte par Montmorency.</p>
+
+<p>Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait
+que huit poètes devaient sortir par l'allée. Il avait
+compté, tout joyeux à l'idée d'aller tenir compagnie
+à frère Thibaut.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage
+qui dérangeait son calcul, que faites-vous
+ici?</p>
+
+<p>Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément
+en terreur. Car il achevait à peine de parler
+qu'il reçut une violente bourrade, laquelle l'allongea
+de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta
+lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt
+il se trouva dans la rue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LE TIGRE A L'AFFÛT</h3>
+
+
+<p>A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était
+fermée. Closes également les boutiques d'alentour
+La rue était une solitude enténébrée. Le silence était
+profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier
+pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le
+couvre-feu, devenaient le vaste et inextricable domaine
+des truands, gueux, mauvais garçons, capons, argotiers
+et francs bourgeois.</p>
+
+<p>Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter
+dans la rue Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait
+a la main une forte dague bien emmanchée.</p>
+
+<p>Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite
+dans la direction de la Seine. Tout à coup, il s'arrêta
+net s'enfonça dans un angle obscur, s'immobilisa
+contre une borne.</p>
+
+<p>A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer
+un groupe confus qui, l'instant d'après, se
+dégagea des ténèbres et lui apparut, composé de quatre
+personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Des truands! songea le maréchal de Damville
+en assurant dans sa main le manche de sa dague.</p>
+
+<p>Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands.
+Ces inconnus avaient cette démarche assurée qui
+indique des gens en parfaite amitié avec le guet et
+leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait
+leurs rires étouffés.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un
+d'eux, ne riez pas. Cette personne a un nom.</p>
+
+<p>&mdash;La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement
+Henri de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de
+la bande.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne,
+ou la Dame en noir.</p>
+
+<p>&mdash;Nom à donner froid au dos!</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom
+de la mère si la fille est jolie. Et peut-on rien voir de
+plus ravissant que cette petite Loïse!... Ah! messieurs,
+vous allez voir la merveille, et je veux...</p>
+
+<p>Mais le maréchal n'écoutait plus.</p>
+
+<p>Le reste se perdit dans un murmure étouffé.</p>
+
+<p>Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au
+nom de Loïse, il avait étouffé un rugissement, et,
+presque sans prendre de précautions, s'était jeté à la
+poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Loïse!...</p>
+
+<p>Ces deux noms avaient retenti en lui comme un
+coup de tonnerre. Qu'était cette Jeanne? Qu'était cette
+Loïse? Étaient-ce <i>elles</i>?... Oh! il voulait le savoir à
+tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il
+provoquer le frère du roi!</p>
+
+<p>Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué.
+Quoi! seize ans écoulés! Et ce nom qui pouvait
+ne pas la désigner, qui s'appliquait peut-être à une
+quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il
+croyait éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Jeanne!</p>
+
+<p>Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât!
+Était-ce possible que, vivante, elle lui apparût encore,
+alors qu'il la croyait morte, alors qu'il espérait avoir
+étouffé l'amour de jadis sous les cendres de ses
+ambitions!</p>
+
+<p>Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus
+qu'autrefois peut-être...</p>
+
+<p>La bande avait pris de l'avance.</p>
+
+<p>En quelques bonds, il la rejoignit.</p>
+
+<p>Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi
+les pensées tumultueuses qui assaillaient son esprit,
+comme un coup de foudre éclaire soudain un ciel
+chargé de nuées livides.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa
+fille!... Si François l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer
+les met en présence!... S'il connaît ma trahison!...
+Oh! mon frère se dressant devant moi, comme jadis,
+là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me
+demandant compte de l'imposture!... Que dirai-je?...
+Que ferai-je?...</p>
+
+<p>Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient
+sur ses tempes. Et un rire silencieux, un rire terrible
+résonna, condensa les vapeurs de vengeance qui montaient
+à sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit
+roi de France pour devenir le chef de la maison de
+Montmorency! Et puisque François est de trop, qu'il
+meure!...</p>
+
+<p>A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée
+devant l'hôtellerie de la Devinière.</p>
+
+<p>Montmorency&mdash;ou Damville, si on veut lui donner
+le nom sous lequel il était connu,&mdash;se colla contre un
+mur, sous un auvent, et là, presque chancelant, la respiration
+rauque, il tâcha de voir, il tâcha d'entendre...</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs!...</p>
+
+<p>Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison
+qui faisait vis-à-vis à la Devinière...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut
+que je sache!</p>
+
+<p>Il eut un mouvement pour s'élancer.</p>
+
+<p>Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent...</p>
+
+<p>Devant la porte, un homme venait de se dresser
+soudain. Et cet homme disait sans raillerie, sans
+colère:</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez
+à désobéir aux ordres de monsieur mon père! Que
+cette faute retombe sur vous seuls!</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de
+tantôt!</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria
+Maugiron. Ah ça? mon digne propriétaire, vous
+montez donc la garde devant votre maison?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit
+Pardaillan. Le jour, la nuit, je suis toujours là!</p>
+
+<p>&mdash;Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur
+le drôle; ôtez-vous de là!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très
+calme, en s'adressant à Quélus et à Maugiron, recommandez
+donc à votre laquais de se tenir tranquille,
+ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain
+matin, sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous
+faire estafiler?</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est
+pas demain matin, c'est tout de suite que tu vas
+mourir.</p>
+
+<p>Pardaillan tira son épée.</p>
+
+<p>Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité.</p>
+
+<p>Mais il recula avec un hurlement de douleur et de
+rage.</p>
+
+<p>Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste
+ample et rapide qui faisait siffler Giboulée dans sa
+main. La lame décrivit un demi-cercle flamboyant,
+s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla
+la joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente
+marqua une trace rouge sur cette joue, et
+Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se prit
+à dire posément:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous voulez que ce soit tout de suite,
+je le veux bien, moi! Mais, par Pilate! que dirait
+monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah! monsieur,
+je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant
+ce coup de pointe!</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le
+bras droit inerte laissant tomber son épée.</p>
+
+<p>Quélus, à son tour, s'élança.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé,
+jusqu'à Pardaillan, qui, baissant son épée, en appuya
+la pointe sur le bout de sa botte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour
+un brave gentilhomme.</p>
+
+<p>Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne
+perdit pas de vue un instant ses adversaires.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous
+regretteriez amèrement si vous saviez à qui vous
+parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les
+fait déjà regretter, quelque basse et indigne que soit
+la conduite d'un gentilhomme, c'est aller un peu loin
+que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous
+m'en voyez tout marri.</p>
+
+<p>La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc
+pâlit de honte. Mais il était résolu à passer outre et à
+feindre de tenir pour valable une excuse qui n'était
+qu'un nouvel affront.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui
+arrivait quand il voulait se donner plus de majesté
+qu'il n'en avait en réalité. Et maintenant que nous
+nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai
+affaire dans cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!...
+Affaire! Diable! Vous avez affaire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Affaire d'amour, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en doutais pas, vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez donc nous laisser le passage libre?</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit tranquillement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la
+patience du roi est courte. Celle de son frère est
+encore plus courte!...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser
+sa taille. Car il était assez petit et atteignait à
+peine à l'épaule de Pardaillan. Le chevalier feignit
+de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en
+somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve
+dont vous avez bien voulu m'honorer, je vous supplie
+de ne pas insister: vous me désobligeriez cruellement...</p>
+
+<p>La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible
+pour le duc d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un
+tressaillement de rage, il leva la main.</p>
+
+<p>Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe
+de l'épée de Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent
+un cri et, saisissant le duc, le ramenèrent
+violemment en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Chargeons! dit Quélus.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! répondit le duc qui frémissait de
+honte. Remettons la partie, messieurs. Maugiron est
+hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant à moi,
+je ne puis décemment pas me commettre avec ce
+truand. Rengaine, Quélus! Rengaine, mon ami, nous
+reviendrons en nombre.</p>
+
+<p>Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde,
+appuyé de la main gauche à la porte, attendait, immobile,
+silencieux:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur!
+répondit le chevalier.</p>
+
+<p>L'instant d'après, la bande avait disparu.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à
+la même place, l'oreille au guet, l'épée au poing.</p>
+
+<p>Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse.</p>
+
+<p>Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle
+attaque, du moins pour cette nuit, cogna du
+poing à la porte basse de la Devinière, se fit ouvrir,
+et monta à sa chambre.</p>
+
+<p>Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit
+sa fenêtre et plongea sur la chaussée un regard perçant.
+Mais, de cette hauteur, il ne voyait plus rien,
+ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que la petite
+fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent
+invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs
+obscure. Loïse et sa mère dormaient.</p>
+
+<p>Nous devons dire que Pardaillan demeura tout
+d'abord atterré de ce qu'il venait de faire. Il avait
+parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et maintenant
+que le feu de l'action était tombé, il comprenait
+l'énormité de son acte.</p>
+
+<p>Le frère du roi, héritier de la couronne, était en
+effet une figure populaire à Paris.</p>
+
+<p>Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien;
+et le visage du duc d'Anjou lui était familier. Donc,
+malgré la nuit, il l'avait reconnu. Et, comme nous
+l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec amertume
+qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler
+de ce qui ne le regardait pas, et que, fils dénaturé,
+rebelle aux voeux sacrés de son père, il prenait justement
+le contre-pied de ses sages conseils, que pourtant
+il se jurait chaque matin d'observer religieusement.</p>
+
+<p>Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui
+était familier et qui signifiait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire!
+Et au surplus, nous verrons bien!</p>
+
+<p>En attendant, il se promit d'être prudent et de ne
+pas se rendre le lendemain au Pré aux Clercs où il
+avait rendez-vous avec Quélus et Maugiron.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes,
+songea-t-il. Quant à l'autre, je chercherai une
+occasion de lui rendre raison. Mais quant à aller au
+Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras
+des sbires que le duc d'Anjou ne manquera pas
+d'aposter et qui me conduiraient tout droit à la
+Bastille.</p>
+
+<p>Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha
+en rêvant à Loïse.</p>
+
+<p>En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait
+assisté à toute la scène sans reconnaître Pardaillan,
+qu'il avait à peine entrevu dans cette nuit sombre,
+il y avait plusieurs mois de cela, et dont il ignorait
+le nom comme la figure.</p>
+
+<p>Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il
+avait vu l'intervention soudaine du jeune homme, le
+départ du duc d'Anjou et de ses acolytes, et enfin la
+rentrée de Pardaillan à l'auberge de la Devinière.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais
+paisible, il quitta son poste d'observation et, longeant
+les boutiques fermées, vint se placer devant
+la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu
+pénétrer.</p>
+
+<p>Alors la question se posa de nouveau en lui:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?...</p>
+
+<p>Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe!
+Mais coïncidence pour les deux noms! Est-ce possible?
+Non, non! ce sont elles!... C'est elle qui est la!...
+Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!... Je
+reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?...
+Non, il faut que je demeure ici jusqu'à ce que
+je sache!...</p>
+
+<p>Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient
+fiévreusement le visage muet de la maison.</p>
+
+<p>Le jour se leva.</p>
+
+<p>Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima;
+les marchands ambulants passèrent et virent avec
+étonnement cet homme pâle qui tenait ses yeux fixés
+sur la maison...</p>
+
+<p>Henri de Montmorency ne bougeait pas.</p>
+
+<p>Parfois un frisson l'agitait.</p>
+
+<p>Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête
+de femme se montra l'espace d'une seconde; mais
+cette seconde avait suffi. Henri de Montmorency
+étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>CATHERINE DE MÉDICIS</h3>
+
+<p>IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont
+de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs;
+Catherine de Médicis et l'astrologue Ruggieri attendaient
+le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en souvient,
+le Florentin avait donné rendez-vous.</p>
+
+<p>La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue
+se promenait à pas lents, venant de temps à
+autre jeter un coup d'oeil sur ce que Catherine écrivait,
+sans chercher d'ailleurs à cacher cette indiscrétion,
+mais comme un homme qui a le droit d'être
+indiscret&mdash;ou qui le prend.</p>
+
+<p>Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées
+dans une corbeille. Et Catherine écrivait toujours.
+A peine une lettre finie, elle en commençait une
+autre.</p>
+
+<p>La prodigieuse activité de cette reine se dépensait
+ainsi.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées
+où elle exposait à sa fille, la reine d'Espagne, la situation
+des partis religieux en France et où elle demandait
+de décider le roi d'Espagne à intervenir, elle
+écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui
+donner des indications sur le palais des Tuileries;
+puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour
+l'assurer que la paix de Saint-Germain serait durable;
+puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle
+écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies
+pour lui dire d'organiser une fête. De temps à
+autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot bref.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme viendra-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce
+spadassin?</p>
+
+<p>Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond
+regard sur l'astrologue et dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses
+sont en l'air. Il me faut des hommes... et surtout
+j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu dis.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait
+trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché
+à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une
+circonstance tragique, vienne une de ces secondes
+terribles où le sort d'un empire repose sur une épée...
+que cette épée tremble un millième de seconde... que
+le coup s'égare... et l'empire s'écroule peut-être... René,
+le bras de ce jeune homme ne tremble pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire
+est terminé. On m'en a remis les clefs ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour
+par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de
+Grenelle. C'est tout l'emplacement de l'hôtel de Soissons.
+Vous faites magnifiquement les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille
+de hardiesse élégante.</p>
+
+<p>Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre
+piste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera
+utile. As-tu essayé, René, d'établir sa destinée par la
+sublime connaissance que tu as des astres?</p>
+
+<p>&mdash;Divers éléments me manquent encore; mais j'y
+arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter
+à ce point de ce hère? N'avez-vous pas vos gentilshommes,
+vos créatures, vos femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles,
+et, par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis
+peuvent confier à l'oreille d'une maîtresse; oui, j'ai
+mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn;
+et par ces créatures je connais les plans de ceux qui
+veulent ma mort et, au lieu d'être tuée, c'est moi qui
+tue; oui, j'ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens
+le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!...</p>
+
+<p>Son regard se perdit dans le vague.</p>
+
+<p>&mdash;René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze
+ans lorsque je vins en France. J'en ai cinquante. Cela
+fait donc trente-six années de souffrances et de tortures,
+trente-six années d'humiliations, de rage d'autant
+plus terrible que je devais la déguiser sous des
+sourires, trente-six années où j'ai été tour à tour
+méprisée, bafouée, réduite à l'état de servante, et
+enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... Cela a
+commencé le soir de mon mariage, René...</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit
+sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation
+commença le soir de mon mariage et, dusse-je
+vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute
+où le fils de François Ier, m'ayant conduite à notre
+appartement, s'inclina devant moi et sortit sans me
+dire un mot... la nuit suivante et les autres, il en fut
+de même... Lorsque mon époux devint roi de France,
+la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane
+de Poitiers. Les années s'écoulèrent pour moi dans la
+solitude: un jour, j'appris qu'Henri de France me voulait
+répudier. Tremblante, la rage au coeur, j'interrogeai
+mon confesseur sur les motifs que pouvait faire
+valoir mon royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?</p>
+
+<p>Ruggieri secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le confesseur, le roi prétend que
+vous sentez la mort!</p>
+
+<p>Ruggieri tressaillit et pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis
+en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu?
+J'étais mortelle à tout ce que je touchais... Et,
+chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu raison
+de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers,
+par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité
+fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se
+résolut à me garder, lorsque, sur les instances des
+prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse,
+lorsque enfin j'eus des enfants, ah! René... que furent
+ces enfants? François est mort à vingt ans, après un
+an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles dont
+la source est restée inconnue. Seulement Ambroise
+Paré me dit qu'il est mort de pourriture.</p>
+
+<p>Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le
+front barré d'un pli.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus
+sourde. Des crises terribles l'abattent et, par moments,
+je me demande s'il ne va pas finir dans la folie, dans
+la pourriture de l'intelligence, comme François a fini
+dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon,
+mon dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il
+pas marqué lui aussi d'un signe fatal? Vois
+enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de la reine
+prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il
+paraît vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le
+connais, qui le soigne, je vois seule les signes de
+débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées...</p>
+
+<p>&mdash;François est mort. Charles est condamné. Henri,
+avant peu sans doute, va monter sur le trône et poser
+sur sa faible tête une couronne dont le poids l'écrasera.
+Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour
+régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!</p>
+
+<p>Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri
+d'Anjou, que Charles jalouse, pauvre enfant! Henri à
+qui on vient de refuser l'épée de connétable! Henri,
+mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent
+vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment
+son enfant, selon son coeur et son esprit!...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...</p>
+
+<p>Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent
+un regard aigu dans les yeux de l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon
+sens. Prends bien garde que jamais une question de
+ce genre ne t'échappe encore.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, il faut que je parle!</p>
+
+<p>Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé
+la tête baissée. Et ce fut dans cette attitude qu'il
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous
+entendra; j'ai pris mes précautions; nous sommes
+seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que j'ai interrogé
+les astres, et que les astres m'ont répondu!</p>
+
+<p>Catherine frissonna.</p>
+
+<p>Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait
+devant la menace des astres.</p>
+
+<p>Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille,
+vous! Ainsi, Catherine, vous n'y songez jamais à
+l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps, je ne
+dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois
+que je m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se
+dresse au chevet de mon lit. Je vois un homme qui
+sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis que la
+femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier
+geste implacable... cet homme a pleuré, supplié en
+vain... l'amante a prononcé une irrévocable condamnation...
+l'homme sort donc du palais... sous son manteau,
+il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui
+vit pourtant, car cela vagit, cela se plaint, cela crie
+grâce... et l'homme est impitoyable, car l'homme,
+lâche une fois dans sa vie, a peur de la femme!...</p>
+
+<p>Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une
+église... et puis il se sauve!</p>
+
+<p>Catherine, les traits durs, murmura sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux
+si j'avais pu oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né
+pour l'abandonner, j'avais laissé tomber sur ses
+lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est cela
+que vous voulez dire, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant
+ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave,
+René, tu fus stoïque... et je ne pus me repentir de
+t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de
+l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une
+fois, éveiller de tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai
+aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me
+forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de
+la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les
+épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes
+attendaient pour me servir que Diane de Poitiers
+eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée,
+dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour
+dans tes yeux un éclair de pitié... Nous allâmes l'un
+vers l'autre... Nous passions des journées à causer de
+Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas
+ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les
+secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus <i>l'acqua
+tofana</i>, Grâce à toi, j'appris la science qui fait de
+l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit de
+vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un
+chaton de bague, dans le parfum d'une fleur, dans le
+feuillet d'un livre, dans le baiser d'une maîtresse.
+C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi
+que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te
+convenait... Tu partageas la couche d'une reine!...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant
+que, l'un après l'autre, j'ai touché du doigt
+mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées
+je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera
+le monde, tu viens me parler du passé. René,
+hier est mort. C'est demain qui compte! L'enfant?
+Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu?
+L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque
+femme qui l'a emporté. Et puis, comme tu lui
+avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout
+de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n'aurait
+pas dû sortir...</p>
+
+<p>Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra
+fortement:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la
+dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s'était
+accompli, reprit René. Si l'enfant vivait!...</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! gronda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis
+cette nuit terrible, j'ai interrogé les astres! Et les
+astres m'ont toujours répondu qu'il vivait!...</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! répéta la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je
+gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais
+maintenant, le silence, ma reine, serait un crime... un
+crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce
+que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura
+jamais qui il est! Il vit, mais c'est dans quelque
+quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre
+selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons
+toujours où il est, comme toujours il ignorera
+le nom de sa mère!</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre
+force d'âme: l'enfant est à Paris, et je l'ai vu!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom
+de la femme qui l'a recueilli, sauvé, élevé...</p>
+
+<p>&mdash;C'est?</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne d'Albret!...</p>
+
+<p>&mdash;Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de
+l'adultère aux mains de mon implacable ennemie!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est
+Jeanne d'Albret qui a élevé l'enfant, c'est qu'elle
+sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle sait, te dis-je!
+Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne
+d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race
+ou la mienne qui régnera... De toi à moi, c'est une
+question de vie ou de mort!... Et c'est toi qui mourras!...</p>
+
+<p>Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et
+sifflantes, Catherine de Médicis s'apaisa par degrés.
+Elle redevint la froide statue... le cadavre qu'elle semblait
+être au repos...</p>
+
+<p>&mdash;Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su
+la chose?</p>
+
+<p>&mdash;Hier, madame, je sortais de chez ce jeune
+homme...</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui l'a sauvée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais
+l'auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision
+qui tout d'abord me stupéfia: un homme venait vers
+moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux
+sur ma tête, cet homme, il me sembla que
+c'était moi! Moi-même! Moi qui marchais à l'encontre
+de moi! Mais moi tel que je devais être il y a
+vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais
+fou. Ma deuxième fut de couvrir mon visage.
+Car, si cet homme m'avait vu, il eût sans doute
+éprouvé la même impression que moi... Quand je revins
+de ma stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge
+que je venais de quitter... J'étais bouleversé, Catherine!...
+Si vous aviez vu comme il avait l'air triste!...</p>
+
+<p>&mdash;Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai
+l'escalier à pas de loup, je rejoignis le jeune homme...
+je le vis entrer chez ce Pardaillan d'où je sortais...
+je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute leur
+conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie
+pour moi la preuve implacable que c'est lui! que
+c'est notre fils! jadis recueilli, sauvé, puis élevé par
+Jeanne d'Albret!...</p>
+
+<p>&mdash;Et lui... se doute-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vient-il faire à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Il est au service de la reine de Navarre et, sans
+doute, il va maintenant la rejoindre.</p>
+
+<p>Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle,
+à ce moment où l'existence de son fils venait
+de lui être révélée? Quelles pensées agitaient cette
+mère?</p>
+
+<p>Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné
+rendez-vous pour dix heures...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis
+en passant une main sur son front poli comme
+un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute, René... pourquoi
+allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame. Il venait simplement remercier le
+chevalier de la part de la reine de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, ils se sont vus hier pour la première
+fois...</p>
+
+<p>&mdash;Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation
+pour ce jeune homme. Tu dis qu'il est pauvre,
+n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as bien dit
+cela de ce Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux
+jusqu'à la démence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire capable de tout comprendre et de
+tout entreprendre. Va ouvrir, René...</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou
+elle demeura seule, esquissa rapidement son plan, et
+composa son visage, en sorte que, lorsque le chevalier
+de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une femme
+au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude
+fière, mais non plus hautaine.</p>
+
+<p>Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil
+il avait reconnu Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?</p>
+
+<p>&mdash;Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir,
+c'est le moment de mentir comme elle.</p>
+
+<p>Et tout haut, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends que vous me fassiez l'honneur de me
+le dire, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine.</p>
+
+<p>Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus
+profondément encore, puis, se redressant, il demeura
+debout dans cette pose naïve qui lui seyait merveilleusement.
+Catherine l'examina avec une attention
+soutenue.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait
+hier est bien beau... Se jeter ainsi dans une pareille
+mêlée et risquer la mort pour sauver deux inconnues
+c'est admirable...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'autant plus beau que ces deux femmes
+ne vous étaient rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient
+parfaitement inconnues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez leurs noms maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur
+de défendre de mon mieux Sa Majesté la reine
+de Navarre et une de ses suivantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est
+pourquoi j'ai voulu vous connaître. Vous avez sauvé
+une reine, monsieur, et les reines sont solidaires. Ce
+que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le faire
+moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras
+sont grands. Cependant, il est juste que vous soyez
+recompensé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté
+se rassure: j'ai été récompensé selon mon mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre
+a bien voulu me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle
+point offert quelque situation auprès d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit vivement Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que
+diriez-vous? Vous ne voulez pas quitter Paris? Eh
+bien, c'est justement ce que je vous demanderais.
+Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense
+de deux inconnues, voulez-vous contribuer à
+défendre votre reine?</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin
+d'être défendue? s'écria sincèrement Pardaillan.</p>
+
+<p>Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine:
+elle tenait le défaut de la cuirasse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus
+séduisante. Et pourtant, cela est, chevalier! Entourée
+d'ennemis, obligée de veiller nuit et jour à la sûreté du
+roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne savez pas tout
+ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône...</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont
+il avait surpris le secret à la Devinière.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre
+le roi, je suis presque seule.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le chevalier sans émotion apparente,
+il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom
+qui hésiterait à vous donner l'appui de son épée. Une
+mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est
+reine, ce qui n'était qu'une obligation d'humanité
+devient un devoir auquel nul ne peut se soustraire.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi
+ces trop rares gentilshommes qui, ayant à la fois
+pitié de la reine et de la mère, se dévouent pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan.</p>
+
+<p>La reine réprima un tressaillement de joie...</p>
+
+<p>&mdash;Avant de vous dire ce que vous pouvez pour
+moi, reprit Catherine de Médicis, je veux vous dire
+ce que je ferai pour vous... Vous êtes pauvre,
+je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez
+les honneurs auxquels peut prétendre un homme
+tel que vous. Et pour commencer, que dites-vous
+d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille
+livres?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me
+demande si je rêve...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des
+reines de trouver de l'occupation aux épées telle que
+la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui
+sont ceux du roi. Or, je vais vous dire, monsieur,
+comment j'agis lorsque je vois s'approcher de moi
+un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer
+par mes prières, par mes larmes, et je dois dire que
+je réussis souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue;
+il va trouver l'ennemi, le provoque en un loyal combat,
+le tue ou est tué... S'il est tué, il est sûr d'être
+pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son
+roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que
+dites-vous du moyen, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en
+champ clos, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants...</p>
+
+<p>&mdash;J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa
+sa taille.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une
+visite...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai reçu plusieurs, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux parler de ce jeune homme qui vous est
+venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur,
+est un de ces implacables ennemis dont je vous
+parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de
+tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à
+coup sûr... Celui-là me fait peur, monsieur... non pour
+moi, hélas! j'ai fait le sacrifice de ma vie... mais pour
+mon pauvre enfant... votre roi!</p>
+
+<p>Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.</p>
+
+<p>Son rêve d'un duel où il était le champion d'une
+reine et d'une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait
+de sinistres réalités.</p>
+
+<p>&mdash;Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la
+reine étonnée.</p>
+
+<p>Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que
+le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse.</p>
+
+<p>Habituée à voir des échines courbées devant elle,
+à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis
+eut un moment de profonde stupéfaction. Une
+légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua
+à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais
+Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler,
+elle qui dissimula toute sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons?
+fit-elle avec la même douceur.</p>
+
+<p>&mdash;D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur
+comme le vôtre comprendra à l'instant. L'homme
+dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a
+appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée
+par quelque acte vil, cet homme m'est sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent,
+chevalier. Et comment s'appelle-t-il, votre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Cet homme est votre ami, et vous
+ne savez pas son nom!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au
+surplus, il est moins étonnant d'ignorer le nom d'un
+ami que celui d'un ennemi aussi implacable.</p>
+
+<p>Catherine baissa la tête, pensive.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que
+plus dangereux. Et puisqu'il ne veut pas me servir...
+Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais
+ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la
+personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je
+comprends et respecte le sentiment qui vous guide.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je
+craignais tant d'avoir déplu à Votre Majesté!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie:
+fort contre l'ennemi commun. Allez, monsieur,
+et rappelez-vous que je me charge de votre fortune.</p>
+
+<p>Demain matin, je vous attends au Louvre.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis se leva.</p>
+
+<p>Pardaillan s'inclina devant la reine.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait
+à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin
+de la Devinière en cherchant a déchiffrer
+l'énigme vivante qu'était la reine Catherine...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il.
+Bon. On y sera. Le Louvre, c'est la grande antichambre
+de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan
+mon père se trompait!...</p>
+
+<p>Une heure après cette scène, Catherine de Médicis
+rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et
+lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancey, demain matin, a la première
+heure, vous prendrez douze hommes et un
+carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la Devinière,
+rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur
+qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan,
+et vous le conduirez à la Bastille...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LE MARÉCHAL DE DAMVILLE</h3>
+
+
+<p>Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal
+dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune
+sans que la pensée en soit profondément troublée.</p>
+
+<p>Comme il était homme de méthode, il avait fini, à
+force de se tourner et de se retourner dans son lit,
+par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui
+l'inquiétaient.</p>
+
+<p>Voici comment il avait arrangé les choses:</p>
+
+<p>1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine
+de Médicis;</p>
+
+<p>2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il
+eût à quitter Paris au plus tôt;</p>
+
+<p>3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi
+à la reine le plus signalé service;</p>
+
+<p>4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait
+trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour
+sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori
+du roi, obtiendrait Loïse en mariage;</p>
+
+<p>5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une
+bonne et douce vieillesse.</p>
+
+<p>Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu
+dormir quelques heures.</p>
+
+<p>Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.</p>
+
+<p>Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver
+aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était
+à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt,
+n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur,
+il constata qu'il avait encore deux ou trois heures
+devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement
+au Louvre.</p>
+
+<p>Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir
+d'ailleurs d'apercevoir Loïse.</p>
+
+<p>A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan
+ne prêta aucune attention à ce grognement, et
+ouvrit sa fenêtre.</p>
+
+<p>Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit
+avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués,
+les yeux hagards, apparut, leva la tête vers
+Pardaillan et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Venez! Venez!</p>
+
+<p>&mdash;Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?</p>
+
+<p>C'était la première fois que Loïse adressait la parole
+au chevalier. Et c'était, selon toute apparence,
+pour implorer son secours, et il fallait que le danger
+fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait
+à un cri de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;J'accours! rugit Pardaillan.</p>
+
+<p>A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi
+furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes
+armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi!...</p>
+
+<p>Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée
+à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement,
+il fut entouré, saisi par les bras et par les
+jambes, et il tomba.</p>
+
+<p>&mdash;A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.</p>
+
+<p>Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.</p>
+
+<p>Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles...
+et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés
+aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières
+closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des
+joues...</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait,
+dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance,
+Nancey compta autour de lui deux morts et
+cinq blessés.</p>
+
+<p>Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup
+de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;En route! commanda le capitaine.</p>
+
+<p>Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long
+aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son
+maître.</p>
+
+<p>Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois
+carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie
+et celui-là était pour lui.</p>
+
+<p>Les deux autres stationnaient devant la maison d'en
+face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan
+reconnut Henri de Montmorency, le maréchal
+de Damville!</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut
+jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets
+furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans
+une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement.</p>
+
+<p>Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.</p>
+
+<p>Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid
+pour suivre en imagination les tours et détours
+de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement
+son Paris et, au bout de quelques minutes, il
+fut fixé...</p>
+
+<p>&mdash;On me conduit à la Bastille!</p>
+
+<p>La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe,
+c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans
+air.</p>
+
+<p>Pardaillan comprit qu'il était perdu.</p>
+
+<p>Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son
+secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait!</p>
+
+<p>Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et
+des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu,
+il regarda autour de lui et se vit dans une
+cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux
+ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt
+qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de
+fer, pénétra dans un long couloir humide dont les
+murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles
+émanations; puis on monta un escalier de
+pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de
+fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan
+fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième
+étage de la tour ouest.</p>
+
+<p>Il entendit la porte se refermer à grand bruit.</p>
+
+<p>Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta
+une longue clameur de désespoir et se rua sur la
+porte qu'il secoua frénétiquement...</p>
+
+<p>Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...</p>
+
+<p>Et il tomba sur les dalles, évanoui.</p>
+
+<p>Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis?
+Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au
+chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours?
+C'est ce que nous allons dire.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu,
+reconnu Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses
+pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut
+qu'il faisait grand jour et que, des boutiques voisines,
+on l'examinait curieusement.</p>
+
+<p>Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il
+habitait toutes les fois qu'il venait à Paris.</p>
+
+<p>Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.</p>
+
+<p>Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques
+heures.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers
+le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou
+et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement,
+et se dirigea vers la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit
+même qu'il avait choisi la nuit précédente.</p>
+
+<p>Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens
+d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses,
+afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier
+qu'il pouvait opérer.</p>
+
+<p>L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra
+dans la maison. La propriétaire, vieille bigote,
+les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle
+entendit l'officier lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes
+de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées
+d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez
+fort de passer pour complice.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans
+bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût
+cru! Des huguenotes chez moi!</p>
+
+<p>Tout en marmottant ces paroles entre les quatre
+dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier,
+suivie de l'officier et des soldats.</p>
+
+<p>Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur
+on tirait le verrou, elle s'effaça.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à
+demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens.
+Il n'avait nulle qualité pour procéder à une
+arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il
+comprenait qu'il était odieux.</p>
+
+<p>Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix,
+comme honteux:</p>
+
+<p>&mdash;Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que
+j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse
+sur la chambre où se trouvait sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse
+d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers
+édits.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune
+fille comprit tout d'un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites
+erreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.</p>
+
+<p>En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria
+Jeanne dont toute la résolution tomba.</p>
+
+<p>Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce
+qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment,
+aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier
+mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait
+jamais parlé:</p>
+
+<p>&mdash;Venez! Venez!</p>
+
+<p>L'officier, voyant que les choses allaient se gâter,
+entra dans le logis, suivi de ses soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez
+pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle
+vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes
+les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit
+car vous me forceriez à employer la violence, ce que
+je regretterais toute la vie.</p>
+
+<p>Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait.
+Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance.
+De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas
+séparée de Loïse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté.
+M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux
+d'en être quitte à si bon compte.</p>
+
+<p>Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait
+signe à la vieille propriétaire d'entrer.</p>
+
+<p>Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du
+regard.</p>
+
+<p>Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de
+la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Le seul homme qui puisse nous être de quelque
+secours.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si
+obstinément les fenêtres de ce logis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation
+de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient
+un aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc?</p>
+
+<p>Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui? demanda Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons
+compter sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout
+son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais
+sur ma tête!</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.</p>
+
+<p>Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une
+biche...</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne
+sais pas encore... son nom...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire
+tout mouillé de pleurs.</p>
+
+<p>Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps
+sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni
+le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!...</p>
+
+<p>Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée
+qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps
+et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Monsieur,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se</p>
+<p class="i2">confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans</p>
+<p class="i2">doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre</p>
+<p class="i2">sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille</p>
+<p class="i2">et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée</p>
+<p class="i2">sous ce pli.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2"><i>Soyez remercié et béni pour l'immense service que</i></p>
+<p class="i2"><i>vous nous aurez rendu.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">LA DAME EN NOIR.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:</p>
+
+<p>&mdash;Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre
+un grand service?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que
+vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.</p>
+
+<p>&mdash;Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de
+mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une
+erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse,
+que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi
+en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission,
+dût-il m'en coûter!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il
+s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure
+là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre,
+en haut.</p>
+
+<p>La vieille femme fit disparaître le papier.</p>
+
+<p>&mdash;Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère
+dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car
+qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous
+êtes vraiment des huguenotes?</p>
+
+<p>Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote
+et ouvert la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.</p>
+
+<p>L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu
+s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire
+à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement
+honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il
+réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en
+noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander
+davantage.</p>
+
+<p>Henri de Montmorency, caché dans son carrosse,
+étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant
+Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu
+qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie
+de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient
+l'événement.</p>
+
+<p>Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait
+devant la porte.</p>
+
+<p>Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.</p>
+
+<p>Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne
+lui jeta un regard de suprême recommandation.</p>
+
+<p>La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les
+mantelets allaient se rabattre, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la
+lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan...</p>
+
+<p>Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante
+retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer.</p>
+
+<p>Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.</p>
+
+<p>Le carrosse se mit en mouvement...</p>
+
+<p>Jeanne tomba évanouie en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...</p>
+
+<p>Dame Maguelonne était comme certaines vieilles
+femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps
+à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier;
+elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses
+regards et comme elle était au mieux avec l'une des
+servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce
+qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors
+que Loïse ignorait jusqu'à son nom.</p>
+
+<p>La vieille dame flaira donc une affaire d'amour
+dans laquelle elle allait se trouver mêlée.</p>
+
+<p>Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil,
+qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame
+Huguette Landry Grégoire:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry
+qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu.</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le
+pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est
+arrêté!</p>
+
+<p>&mdash;Arrêté! fit la vieille en pâlissant,&mdash;non pas
+qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà
+elle craignait d'être compromise.</p>
+
+<p>Huguette Landry fit tristement signe que son mari
+disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir
+les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus
+dans le vide!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.</p>
+
+<p>Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment,
+rentra chez elle et enfouit la lettre dans
+une cachette.</p>
+
+<p>&mdash;Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des
+huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot
+d'en face!</p>
+
+<p>Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse
+qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait
+à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la
+porte se refermait.</p>
+
+<p>L'officier fit alors descendre les deux femmes; en
+se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier
+qui les conduisit au premier étage.</p>
+
+<p>Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez entrer là: ma mission est terminée.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête,
+et poussa la porte.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se
+referma.</p>
+
+<p>Elles entendirent le bruit de la clef.</p>
+
+<p>La pièce où elles venaient d'être enfermées était de
+belles dimensions et richement meublée. Les murs
+étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il
+y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre
+à coucher au fond de laquelle se trouvait une
+deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela
+composait un appartement de trois pièces dont toutes
+les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.</p>
+
+<p>Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt
+un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit
+et lut:</p>
+
+<blockquote>
+Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si
+elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter
+la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une
+femme de chambre est à leur service et accourra
+au premier signal. C'est cette femme qui servira
+aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances
+pour que cet emprisonnement ne dure que quelques
+jours.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse.
+Heureusement, mère, il ne semble pas que nous
+soyons dans une prison!</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions
+en réalité dans une maison du roi.</p>
+
+<p>Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles
+soupçons qui lui venaient.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons
+bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai
+une grave confidence à te faire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de
+Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.</p>
+
+<p>Loïse rougit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria
+Jeanne.</p>
+
+<p>Loïse baissa la tête.</p>
+
+<p>La mère garda quelques minutes le silence, comme
+si maintenant elle eût hésité à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle
+le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse
+que Jeanne tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec
+accablement.</p>
+
+<p>&mdash;Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que
+ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause
+quelque secret chagrin dont je ne me rends pas
+compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque
+dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté
+un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque
+de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère!
+Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre
+quelque chose d'affreux!...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre
+mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles
+catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte,
+Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte
+alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais
+comprendre à quel point je t'adorais...</p>
+
+<p>&mdash;Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre
+compte! fit Loïse tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime
+maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus
+que tout au monde, puisque je t'aimais plus que
+lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon époux... ton père!...</p>
+
+
+<p>&mdash;Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire
+son nom!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton
+père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency!</p>
+
+<p>Loïse jeta un faible cri.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle
+qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais
+elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours
+appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le
+plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.</p>
+
+<p>Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux
+lèvres de sa mère, qui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne.
+Je le croyais mort. Un jour&mdash;jour de joie infinie
+et de malheur implacable&mdash;j'appris qu'il vivait,
+j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers
+moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces
+nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri
+de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon
+enfant! C'est que cet homme, avant de me donner
+ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable...
+un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir
+appris le retour de ton père, après m'avoir appris
+qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais
+les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon
+époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée!</p>
+
+<p>&mdash;Horreur!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je
+souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency
+m'accusa de félonie! Je voulus protester!
+mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt
+à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait
+emportée... Je me tus!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans
+les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours
+dit qu'il y avait un homme au monde que tu
+devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur
+et la mort... c'était Henri de Montmorency...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix
+mourante.</p>
+
+<p>&mdash;L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait
+le chevalier de Pardaillan!</p>
+
+<p>Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.</p>
+
+<p>Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux
+grosses larmes roulèrent de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Le père de celui que j'aime!</p>
+
+<p>Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma
+Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées
+pour le malheur... Un homme généreux te
+sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit
+le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que
+tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant...
+de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute...
+mais l'enfant a grandi...</p>
+
+<p>Loïse ne disait rien.</p>
+
+<p>Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa
+mère avait été condamnée à une vie de malheur!</p>
+
+<p>Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes
+besognes que le père?</p>
+
+<p>Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à
+son secours?</p>
+
+<p>Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?</p>
+
+<p>Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de
+Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait
+et qui emprisonnait sa mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse,
+mon coeur est brisé...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour
+éviter de plus grands malheurs...</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais
+ce n'est pas à moi que je songe...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne
+en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans
+doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée...</p>
+
+<p>Loïse secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme
+qui vient de nous enlever, je crois deviner quel
+est cet homme... C'est...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si
+le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses
+propres lèvres à elle eût été une malédiction...</p>
+
+<p>A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment
+de son bras droit, tandis que son bras gauche se
+tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit...</p>
+
+<p>&mdash;Lui! murmura-t-elle en devenant livide...</p>
+
+<p>Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un
+spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>L'ESPIONNE</h3>
+
+<p>Il est un personnage de ce récit que nous avons à
+peine entrevu et qu'il est temps de mettre en lumière.
+Nous voulons parler de cette Alice de Lux qui
+suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne
+d'Albret et Alice de Lux, sauvées par le chevalier de
+Pardaillan, s'étaient rendues toutes les deux chez le
+juif Isaac Ruben, et comment elles étaient montées
+dans la voiture qui stationnait en dehors des murs,
+non loin de la porte Saint-Martin.</p>
+
+<p>Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes,
+avait contourné Paris, passant au pied de la colline
+de Montmartre, puis piquait droit sur Saint-Germain
+où avait été signée la paix entre catholiques et réformés,
+paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une
+ruelle qui débouchait sur le côté droit du château.
+Là, elle trouva trois gentilshommes qui l'attendaient
+dans la salle basse.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.</p>
+
+<p>Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune
+homme d'environ vingt-cinq ans, vigoureusement découpé,
+la physionomie empreinte de tristesse. A l'entrée
+de la reine et de sa suivante, cette physionomie
+s'était soudain éclairée.</p>
+
+<p>Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.</p>
+
+<p>Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.</p>
+
+<p>Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la
+reine, la suivait dans le cabinet retiré où celle-ci venait
+de pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi?
+demanda alors le jeune homme.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous
+ai-je pas créé comte de Marillac?</p>
+
+<p>&mdash;Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre...
+Ma reconnaissance ne finira qu'avec mon dernier
+battement de coeur... mais je m'appelle Déodat... O
+ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la
+seule à me donner ce titre de comte de Marillac, et
+que tout le monde m'appelle Déodat, l'enfant trouvé!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité,
+vous devez chasser ces idées. Brave, loyal, intrépide,
+vous êtes marqué pour une belle destinée si
+vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle
+qui peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de
+bon et de généreux...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde,
+pourquoi ai-je surpris cette conversation! Pourquoi
+la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse le nom de ma
+mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, apprenant
+ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était
+la reine funeste, l'implacable Médicis...</p>
+
+<p>A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce
+voisine.</p>
+
+<p>Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac,
+tout entiers à leurs pensées, n'entendirent ce cri.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté,
+enfermez en vous-même ce fatal secret. Vous savez
+combien je vous aime: je vous ai élevé comme mon
+propre fils: vous avez couru la montagne avec mon
+Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez
+donc à être mon fils d'adoption...</p>
+
+<p>Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein
+d'émotion, saisit la main de la reine et la porta à ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi,
+comte. J'ai besoin dans Paris d'un homme dont
+je sois sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la
+reine en contenant mal son émotion. Mais faites-y
+bien attention, c'est peut-être votre vie que vous allez
+exposer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie vous appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre,
+aurez-vous à risquer plus que la vie... peut-être
+vous trouverez-vous placé en présence de circonstances
+où vous aurez à lutter contre votre propre coeur...
+alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai
+de vous, c'est une magnanimité d'âme que je
+ne puis espérer qu'en vous...</p>
+
+<p>&mdash;Quelles que soient les circonstances. Majesté, il
+me sera impossible d'oublier que, si je vis, c'est à
+vous que je le dois!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi,
+mon enfant, mon cher fils...</p>
+
+<p>Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que
+nul ne guettait ses paroles, se mit à parler bas.</p>
+
+<p>L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.</p>
+
+<p>Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant
+les instructions qui venaient de lui être données.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant
+au front, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...</p>
+
+<p>Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient
+les deux autres gentilshommes. Il jeta un rapide regard
+autour de lui; mais, sans doute, il ne trouva pas
+ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle basse,
+car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le
+bridon était fixé au tourniquet d'un contrevent, se
+mit en selle et commença à descendre la grande côte
+boisée, dans la direction de Paris.</p>
+
+<p>Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac&mdash;ou
+Déodat, comme on voudra rappeler&mdash;atteignit
+un groupe de chaumières ramassées autour d'un pauvre
+clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité,
+le comte distingua un bouquet de chêne et de
+buis au-dessus d'une porte. C'était une auberge.</p>
+
+<p>Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme
+excuse que les portes de Paris étaient fermées à cette
+heure et qu'il valait mieux attendre là le matin, plutôt
+que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou
+de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau
+de son épée. Au bout de dix minutes, un paysan à
+demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu de l'épée,
+plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit
+à servir au comte un repas sur le coin d'une
+table, près de l'âtre.</p>
+
+<p>Après le départ du comte de Marillac, la reine de
+Navarre était demeurée quelques minutes seule et
+pensive. Puis elle frappa deux coups sur un timbre
+avec un petit marteau.</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment
+où nous avons été sauvées, que vous aviez été
+bien imprudente...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre
+Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, interrompit la reine, en disant que vous
+aviez été imprudente, je me suis trompée... ou j'ai
+feint de me tromper; car, si je vous avais dit à ce
+moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous
+commis quelque nouvelle imprudence qui, cette fois,
+m'eût été fatale.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice
+de Lux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque
+vous êtes venue à la cour de Navarre, Alice, vous
+m'avez dit que vous étiez obligée de fuir la colère de
+la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser
+la religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous
+accueillis comme j'ai toujours accueilli les persécutés;
+et comme vous étiez de bonne naissance, je vous
+plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis huit mois,
+avez-vous un reproche à m'adresser?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque
+ma reine daigne m'interroger, qu'elle me permette
+à mon tour de poser une question. Ai-je donc
+démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli
+avec zèle tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais
+cherché à détourner quelque gentilhomme des soucis
+de la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré
+un zèle dont quelques-uns ont pu être surpris. Que
+vous dirai-je? Je vous eusse préférée catholique plutôt
+que protestante à ce point. Quant à votre conduite
+vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable;
+enfin, votre service a toujours été admirable, au
+point que, même lorsque vous n'étiez pas de service,
+même quand je n'avais pas besoin de vous, vous étiez
+toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour
+tout entendre.</p>
+
+<p>Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de
+Lux chancela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons
+ne sont guère éveillés que depuis une quinzaine
+de jours. Il faut que je me sépare de vous, puisque
+j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit simplement la reine de Navarre.</p>
+
+<p>Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait
+autour d'elle ces yeux hagards qu'ont les condamnés.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes
+calomnies...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si
+triste que la jeune fille en frissonna, j'eusse pu vous
+livrer à nos juges; je n'en ai pas le courage. Je me
+contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine
+Catherine...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté se trompe!... murmura encore
+Alice.</p>
+
+<p>La reine de Navarre secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris
+écrivant, pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre
+lettre au feu?</p>
+
+<p>&mdash;Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que
+je vous avoue la vérité!... J'écrivais à celui que
+j'aime!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi
+je me tus. Ce jour où un de mes officiers vous
+vit causant avec un courrier qui partait pour Paris,
+Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il n'est
+plus jamais revenu. Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui donnais des commissions pour des amis
+que j'ai à Paris, madame! Est-ce ma faute si cet
+homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, s'il
+n'a pas été tué?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien là les différentes explications que
+vous avez données, et je vous crus. Cependant, il y a
+quinze jours, comme je vous le disais, je commençai à
+vous soupçonner sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, madame? pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre insistance pour m'accompagner à Paris me
+remit en mémoire les faits que je viens de vous exposer,
+et beaucoup d'autres. Je me décidai, Alice,
+parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous
+voyez à quel point je répugnais à vous croire... ce que
+plusieurs de mes conseilleurs vous accusaient d'être,
+puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de démontrer
+votre innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis
+innocente, puisque vous vivez...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine.
+Alice de Lux, vous étiez de connivence avec ceux qui
+ont voulu me tuer. C'est vous qui avez voulu que la
+litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert
+les rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins.
+C'est à vous que l'un d'eux a voulu remettre
+ce billet au moment où la litière se renversait. Il paraît
+que j'étais encore moins troublée que vous, puisque
+j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux,
+puisque je l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai
+gardé, puisque le voilà!...</p>
+
+<p>En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à
+Alice un papier plié en triangle et d'un format minuscule.</p>
+
+<p>La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula,
+écrasée par une telle honte qu'il lui semblait que jamais
+plus elle n'oserait se relever.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet
+contient un ordre de vos maîtres.</p>
+
+<p>L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin.</p>
+<p class="i2">Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste</p>
+<p class="i2">au plus tôt en demandant un congé en règle, et</p>
+<p class="i2">venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il n'y avait pas de signature.</p>
+
+<p>Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement
+de la honte se fit jour à travers les lèvres tuméfiées
+de l'espionne. La reine de Navarre laissa tomber
+sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde.
+Puis elle prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Allez...</p>
+
+<p>L'espionne se releva lentement; elle vit la reine
+qui, le bras tendu, lui montrait la porte, et elle recula
+jusqu'à ce qu'elle se trouvât contre cette porte.
+De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, sortit,
+et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir
+comme une insensée.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la
+salle basse où l'attendaient les deux gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partons, messieurs, dit-elle.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté
+par les deux gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.</p>
+
+<p>Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à
+courir, pareille à une insensée. Elle traversa l'esplanade
+qui se trouvait devant le château. Tout à coup,
+elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que
+vais-je devenir quand il va savoir! Je suis perdue!
+Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux ordres de
+l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je
+fait?... J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?...
+Quelle abjection dans mon âme!</p>
+
+<p>Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux
+mains.</p>
+
+<p>Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne
+d'Albret courait le loup quand il ne courait pas la
+jouvencelle, on l'appelait la Belle Béarnaise. Et ce
+surnom lui seyait à merveille.</p>
+
+<p>Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa
+beauté dans ces traits convulsés, dans ces yeux hagards...</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?...
+Insensée! Pour la fuir, il n'est qu'un refuge: la
+tombe... et je ne veux pas mourir... Non! oh! non,
+je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable!
+Il faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie...
+Allons, debout, espionne! La reine t'attend...</p>
+
+<p>Machinalement, elle s'était levée et avait repris le
+chemin qu'elle venait de parcourir, s'orientant vers
+Paris au jugé, car elle connaissait à peine le pays.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques
+maisons basses, et regarda avidement.</p>
+
+<p>A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons
+basses devant lesquelles elle s'était arrêtée laissait
+filtrer un peu de lumière. Avec l'inconsciente résolution
+qui présidait à tous ses mouvements, elle se
+dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On
+ouvrit presque aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Une chambre pour cette nuit, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer.
+Vous grelottez, madame.</p>
+
+<p>L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une
+sorte de salle d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.</p>
+
+<p>Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette
+lumière, vers cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui
+lui tournait le dos, accoudé au coin d'une table.</p>
+
+<p>Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme
+monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa.</p>
+
+<p>Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve
+pas. C'est bien vous! Vous au moment où mon âme
+était noyée de tristesse à la pensée d'une longue
+séparation!</p>
+
+<p>Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du
+foyer, l'avait fait asseoir, et il tenait ses mains
+dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice...
+Vos mains sont froides... Rapprochez-vous... là... plus
+près du feu... Comme vous êtes pâle! Comme vous
+paraissez fatiguée...</p>
+
+<p>&mdash;Que vais-je lui dire! songeait-elle.</p>
+
+<p>Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce
+qu'elle ne devait pas être effarée de son audace?
+Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre
+pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte
+qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il
+était assez ridicule pour se demander les raisons de
+sa pâleur, de son angoisse, de son silence!</p>
+
+<p>Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur
+foi, qu'ils s'étaient fiancés!</p>
+
+<p>Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir
+pas confié cet amour à la reine de Navarre!... Elle
+eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle
+reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec
+patience!</p>
+
+<p>Il serra ses deux mains avec plus de timidité.</p>
+
+<p>&mdash;Alice! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Elle ferma à demi les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir!
+avant que mes lèvres se desserrent!...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si
+jamais j'avais été assez misérable pour douter de
+votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus
+adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette
+sublime confiance qui vous a poussée à partir parce
+que je partais!...</p>
+
+<p>Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement,
+il faut que nul ne le sache... Venez... il en est
+temps encore... venez, ma chère âme... dans une demi-heure,
+nous serons à Saint-Germain..., et nous dirons
+tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et
+vous m'attendrez, paisible, confiante...</p>
+
+<p>Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il
+fallait dire:</p>
+
+<p>&mdash;La reine est partie...</p>
+
+<p>&mdash;Partie!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien loin, maintenant!...</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé,
+contemplait avec un inexprimable attendrissement
+Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu.</p>
+
+<p>Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication
+redoutable était écartée par le seul fait que
+le comte croyait à un coup de tête amoureux de la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait
+monter dans sa voiture pour m'éloigner... j'ai entendu
+qu'on m'appelait, qu'on me cherchait... puis j'ai vu
+le carrosse partir dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh!
+comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la
+pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue de mon
+coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser,
+puisque je vous ai vu... Je ne pouvais supporter l'idée
+d'une plus longue séparation... et, lorsque je vous ai
+vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible
+m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée.
+Elle l'était réellement. Seulement, ce n'était ni
+l'émoi de l'amour ni le trouble de la pudeur. C'était
+son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi les
+suites de ce mensonge.</p>
+
+<p>Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement
+de son âme. Vous êtes plus grande, plus
+fière, plus généreuse que moi, et je ne mérite pas
+d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon
+Alice, vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier,
+pour toujours; et cela date du premier jour où je
+vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous veniez de
+Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée
+dans la montagne... vos conducteurs vous avaient
+abandonnée... vaillante, vous poursuiviez à pied votre
+chemin et je vous rencontrai sur les bords de ce gave
+que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors
+raconté votre histoire... et, tandis que vous parliez, je
+vous admirais... Longtemps, nous demeurâmes seuls,
+sous le grand noyer... et, lorsque vint le crépuscule,
+je vous pris dans mes bras, je vous portai sur l'autre
+bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et,
+dusse-je vivre cent existences, jamais je ne pourrai
+oublier cet instant où je vous portai dans mes bras.
+Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un
+rayon de soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice,
+mon Alice! une fois encore, vous venez de m'éclairer.
+Soyons-nous l'un à l'autre un monde de bonheur, et
+oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on
+dira...</p>
+
+<p>Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de
+celui qu'elle aimait, et elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier
+tout au monde! Ecoute, écoute, mon cher amant...
+Moi aussi, j'étais triste à la mort. Mois aussi, j'étais
+environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais d'affreuses
+tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et
+moi aussi j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me
+poussait la fatalité. Serions-nous donc deux maudits
+qu'un ange de miséricorde a jetés l'un vers l'autre
+pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être!
+Eh bien, puisque tu es tout pour moi, puisque je suis
+tout pour toi, fuyons, ô mon amant, fuyons! Laissons
+la France! Franchissons les monts et au besoin les
+mers!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme
+de mon esprit que je te répète: partons. Allons en
+Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le faut.</p>
+
+<p>Le comte de Marillac secoua la tête lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme
+que, si j'étais libre, je te répondrais: tu veux que
+nous partions... partons; allons où tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec
+amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret
+de ma naissance... et même le nom de ma mère...</p>
+
+<p>Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!</p>
+
+<p>Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était
+elle qui avait poussé ce cri étouffé lorsque le comte
+de Marillac avait parlé de sa mère... Catherine de
+Médicis!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans
+doute, je te dirai tout! Mais sache dès à présent
+qu'il est quelqu'un au monde que je vénère, au point
+de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car
+c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine
+de Navarre, celle que nous appelons notre bonne
+reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. Je lui dois
+tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la
+reine Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce
+moment, ce ne serait pas seulement une fuite, ce serait
+une lâcheté, une trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant
+livide. Alors, nous ne partons pas?</p>
+
+<p>&mdash;Songe que de grands malheurs atteindraient notre
+reine, si je n'allais pas à Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu
+ne dois pas partir...</p>
+
+<p>&mdash;Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois
+pas au moins que mon devoir vis-à-vis de la reine me
+fasse oublier mon amour. Alice, puisque la reine de
+Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la
+rejoindre maintenant, tu viendras à Paris avec moi.
+Je sais une maison où tu seras accueillie comme une
+fille...</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison? interrogea-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral
+Coligny.</p>
+
+<p>A son tour, elle secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda
+le comte.</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux, comme accablée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point
+que je n'ai plus ma tête à moi... si je pouvais dormir...
+là... près de ce feu... sous ton regard... il me semble
+que toute ma fatigue s'en irait.</p>
+
+<p>Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle
+renversa sa tête en arrière.</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla
+demander à l'aubergiste un ou deux oreillers, une
+couverture.</p>
+
+<p>Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la
+bien-aimée, jeta la couverture sur ses genoux et,
+comprenant à la régularité de sa respiration qu'elle
+dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à la
+table, les yeux fixés sur elle.</p>
+
+<p>Profondément attendri, Déodat veillait sur sa
+fiancée.</p>
+
+<p>Alice de Lux méditait.</p>
+
+<p>Et il est nécessaire que nous essayions de résumer
+ici cette méditation. Faute de ce soin, certaines attitudes
+de ces personnages demeureraient incomprises.</p>
+
+<p>La situation de cette femme était tragique. Le
+drame, ici, était exceptionnel. Un mot l'explique:
+l'espionne adorait le comte de Marillac. Plutôt que de
+lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte de mille
+morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et
+âme à Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour
+le compte de Catherine de Médicis, pour perdre Jeanne
+d'Albret. De ces terribles prémisses se dégageait une
+implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient
+ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors,
+c'est-à-dire que le devoir de chacun d'eux était de tuer
+l'autre. Or, si Déodat ne savait rien sur Alice, l'espionne
+savait tout sur l'émissaire de Jeanne d'Albret.</p>
+
+<p>Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement
+dans son esprit comme un effroyable théorème.</p>
+
+<p>Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:</p>
+
+<p>1° Elle se tuait; 2° elle vivait.</p>
+
+<p>Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait
+pas. Elle portait toujours sur elle à tout hasard
+un poison foudroyant. Donc, rien de plus facile. Par
+là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait
+à une vie d'amour.</p>
+
+<p>Elle repoussa cette solution.</p>
+
+<p>Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner
+Déodat loin de Paris. Oui, cela pouvait réussir.</p>
+
+<p>L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer
+de s'arracher à la domination de la reine Catherine.</p>
+
+<p>Se séparer de Déodat pour un temps impossible à
+délimiter. Inventer les motifs d'une séparation. Revenir
+auprès de Catherine et attendre. Dès qu'elle serait
+déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le
+déciderait à partir avec elle.</p>
+
+<p>Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine
+de Navarre?... Si la reine parlait!...</p>
+
+<p>Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se
+taisait?...</p>
+
+<p>Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour
+que Déodat ne parlât jamais d'elle devant la reine de
+Navarre.</p>
+
+<p>Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à
+trouver le motif de la séparation.</p>
+
+<p>Mais était-il besoin que la séparation fût complète?
+Non, cela n'était pas utile. C'était même dangereux.</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.</p>
+
+<p>L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de
+la salle d'auberge lorsque l'espionne feignit de se réveiller.
+Elle sourit au comte de Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère
+aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l'hôtel
+de l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me
+proposiez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous, Alice...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible,
+mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant
+que j'ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille
+parente, quelque chose comme une tante, un peu
+tombée dans le malheur, mais qui m'aime bien. Sa
+maison est modeste. Mais j'y serai admirablement
+jusqu'au jour où je pourrai être toute à vous... C'est
+là que vous allez me conduire, mon ami.</p>
+
+<p>Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant,
+car il n'avait pas envisagé sans une secrète terreur la
+solution qu'il avait proposée, l'hôtel Coligny pouvait
+devenir un centre d'action violente.&mdash;Mais, ajouta-t-il,
+pourrai-je vous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement.
+Ma parente est bonne personne... Je lui dirai une
+partie de mon doux secret... vous viendrez deux fois
+la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez,
+vers neuf heures du soir...</p>
+
+<p>Il se mit à rire. Il était radieux que les choses
+s'arrangeassent ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.</p>
+
+<p>&mdash;Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel
+hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue
+de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison
+en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est
+là...</p>
+
+<p>&mdash;Si près du Louvre! si près de la reine! murmura
+sourdement le comte... Mais de quoi vais-je m'inquiéter
+là!...</p>
+
+<p>Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire
+servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se
+mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut
+une heure charmante.</p>
+
+<p>Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en
+croupe. Le comte prit un trot assez rapide et, vers
+huit heures du matin, il entra dans Paris.</p>
+
+<p>Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa
+compagne devant la maison signalée.</p>
+
+<p>Puis il s'éloigna sans plus se retourner.</p>
+
+<p>Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût
+tourné au coin. Alors elle poussa un profond soupir;
+toute la force d'âme qui l'avait soutenue jusque-là
+tomba d'un coup.</p>
+
+<p>Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de
+jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la
+maison qui se composait d'un rez-de-chaussée et d'un
+étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait
+la porte verte, séparait le jardin de la rue de la
+Hache.</p>
+
+<p>Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la
+grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez
+mystérieuse, la maison l'était davantage encore. Personne
+n'y entrait jamais.</p>
+
+<p>Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait
+seule.</p>
+
+<p>Elle était connue dans le quartier sous le nom de
+dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et
+même avec une certaine recherche. Quand elle sortait,
+elle se glissait silencieusement le long des murs, et
+ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou
+au crépuscule.</p>
+
+<p>On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne
+personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement
+à la messe et aux offices.</p>
+
+<p>Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de
+surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la
+jeune fille n'était venue dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée,
+d'âme et de corps, écoeurée de mon infamie, dégoûtée
+de vivre...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous
+êtes toujours la même... exaltée, vous effarant d'un
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me
+donnais autrefois.</p>
+
+<p>La femme versa dans un gobelet d'argent quelques
+gouttes d'une bouteille qu'elle tira d'une armoire.</p>
+
+<p>Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de
+lui être préparée. Elle parut en éprouver aussitôt une
+sorte de bien-être, et ses lèvres pâlies reprirent leurs
+couleurs.</p>
+
+<p>Alors, elle examina toutes choses autour d'elle,
+comme si elle eût pris plaisir à refaire connaissance
+avec cet intérieur.</p>
+
+<p>Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.</p>
+
+<p>Elle tressaillit et le contempla longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la mettre dans votre chambre à coucher?</p>
+
+<p>&mdash;Pour la détruire! fit Alice en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant
+sur une chaise, décrocha le tableau.</p>
+
+<p>Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira
+en morceaux qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté
+sans dire un mot à cette exécution qu'elle venait
+d'ordonner.</p>
+
+<p>&mdash;Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra
+ici, vendredi soir, un jeune homme...</p>
+
+<p>La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres,
+regardait se consumer les derniers fragments du
+portrait, ramena son regard sur la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me
+plains, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis à plaindre,
+en effet... Mais écoute-moi bien... ce jeune homme
+viendra tous les lundis et tous les vendredis...</p>
+
+<p>&mdash;Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les
+vendredis sont les seuls jours où je suis libre... Tu
+comprends ce que j'attends de toi, n'est-ce pas, ma
+bonne Laura?</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre
+parente... votre vieille cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai dit que tu es ma tante.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux
+doit être plus important que ce pauvre maréchal de
+Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de
+Montmorency n'était que mon amant.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci... je l'aime!...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier,
+ne l'aimiez-vous pas aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Pani-Garola!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous
+ce qu'il devient? Il est entré en religion. Cela
+vous étonne, n'est-ce pas? Moine à vingt-quatre
+ans!</p>
+
+<p>&mdash;Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura
+Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant le révérend Panigarola! répondit la
+vieille. Ainsi va la vie. Hier démon, aujourd'hui ange
+de Dieu... Mais revenons à votre jeune homme. Comment
+s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je
+serais libre!... Tu dis, reprit-elle tout haut, que le
+marquis s'est fait moine?... De quel ordre? De quel
+couvent?</p>
+
+<p>&mdash;Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Et il prêche?</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux
+me sauver la vie, si tu le veux...</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Obtiens du marquis... du révérend Panigarola
+qu'il m'entende en confession.</p>
+
+<p>La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle
+ne vit qu'un visage bouleversé par une profonde douleur
+et une immense espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret
+qu'il faut que je sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle
+en répondant à Alice. Le révérend est assiégé...,
+mais, enfin, je pense que j'y arriverai, surtout si je dis
+quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne
+père...</p>
+
+<p>&mdash;Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi!
+s'écria Alice. Ecoute, Laura, tu sais combien je t'aime,
+et quelle confiance j'ai en toi, puisque tu m'as sauvée
+une fois déjà...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne
+m'avez pas encore dit le nom de ce jeune homme qui
+doit venir...</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est
+un secret terrible. Mieux vaudrait que je meure plutôt
+que de révéler qui il est... Mais écoute... Tu sais
+ce que je souffre auprès de la maudite Catherine.
+Tu sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que
+je me suis vue infâme, que j'ai voulu me tuer... et que,
+sans toi, sans tes soins qui m'ont ranimée, sans ces
+maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais
+morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il
+faut que je cesse d'être, comme tant de malheureuses,
+un instrument aux mains de cette femme impitoyable.
+Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas,
+il n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la
+mort.!</p>
+
+<p>&mdash;La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite
+ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez
+imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est
+devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière
+de mourir!</p>
+
+<p>A ces paroles, Alice frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Le moine, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame, je me charge de vous
+faire entendre par lui en confession.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand? fit vivement la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien,
+pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi
+vous poser une question: quel jour comptez-vous
+aller au Louvre?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant.
+J'ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et
+ces quelques jours ne seront pas de trop pour me
+remettre...</p>
+
+<p>Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde
+rêverie que respecta la vieille Laura.</p>
+
+<p>Le soir de ce jour, comme les lumières étaient
+éteintes et que tout semblait dormir dans la maison,
+vers dix heures, la porte verte s'ouvrit sans bruit, et
+une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea
+d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel
+de la reine.</p>
+
+<p>Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient
+l'escalier intérieur, et la première de ces lucarnes,
+grillée de barreaux solides, se trouvait presque
+à hauteur d'homme.</p>
+
+<p>La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant
+sur la pointe des pieds, allongeant le bras,
+laissa tomber un billet dans l'intérieur de la tour
+construite pour l'astrologue Ruggieri.</p>
+
+<p>Cette femme, c'était la vieille Laura!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>PIPEAU</h3>
+
+<p>Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté,
+Pipeau, par un sentiment d'amitié fraternelle, fit de
+son mieux pour défendre son maître&mdash;son ami.</p>
+
+<p>Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.</p>
+
+<p>Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le
+carrosse où l'on avait jeté le chevalier.</p>
+
+<p>La queue et la tête basses, notre héros&mdash;c'est du
+chien que nous parlons&mdash;arriva à la Bastille, et, dans
+la simplicité de son âme, voulut naturellement y
+pénétrer.</p>
+
+<p>Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe
+d'une hallebarde et, ayant opéré une retraite, il fut
+accompagné dans cette retraite par une grêle de
+pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut
+revenir à la charge, il se trouva devant une porte
+fermée. Il commença à faire le tour de la forteresse
+à cette allure désordonnée qui lui était habituelle.</p>
+
+<p>Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête
+dans une sombre inquiétude.</p>
+
+<p>Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la
+porte et du pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta
+cette chose énorme et noirâtre où son maître s'était
+englouti.</p>
+
+<p>Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la
+manoeuvre du chien s'approchèrent de lui. L'un d'eux
+voulut l'emmener, il montra les crocs.</p>
+
+<p>Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en
+aller et se dirigea en droite ligne vers la Devinière.
+Il entra d'un trait, franchit la salle commune que,
+d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la
+chambre de Pardaillan.</p>
+
+<p>La chambre était fermée et son maître n'y était
+pas: c'est ce dont il s'assura en reniflant à la jointure
+de la porte. Triste à la mort, il redescendit, et il pénétra
+dans la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui
+découpait une volaille et, avec cette grâce spéciale
+que peuvent avoir les hippopotames, il balança un
+instant sa jambe droite et lança son pied à toute
+volée.</p>
+
+<p>Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un
+gémissement. Maître Landry avait manqué son coup;
+l'homme avait tournoyé et s'était abattu, entraîné par
+sa masse pesante.</p>
+
+<p>Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans
+effort, et non sans gémissements de l'aubergiste, celui-ci
+eut ce mot:</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi est en fuite, Huguette.</p>
+
+<p>Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir,
+et de sa main tremblante désigna le plat sur lequel
+il était en train de découper la volaille à l'arrivée de
+Pipeau.</p>
+
+<p>La volaille avait disparu!...</p>
+
+<p>Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné
+à quelque riche client et put, ce soir-là, dîner
+comme un roi.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, Pipeau disparut.</p>
+
+<p>Que devint-il en ces journées moroses? On le vit
+à deux ou trois reprises regarder de loin l'auberge de
+la Devinière, comme un paradis perdu. Mais le quartier
+de la Bastille devint son quartier général.</p>
+
+<p>Il y passait des journées entières, assis devant la
+porte par où son maître avait disparu, le nez en l'air,
+très attentif.</p>
+
+<p>Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à
+cette même place. Le pauvre Pipeau avait maigri.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les
+joues frémissantes, l'oeil enflammé, la queue doucement
+remuée.</p>
+
+<p>Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.</p>
+
+<p>Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage
+apparaissait derrière des barreaux!</p>
+
+<p>Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les
+yeux, regarda du nez, regarda de l'oeil... et il fut soudain
+convaincu!</p>
+
+<p>Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et
+de là comme un insensé, en tournoyant follement sur
+lui-même pour attraper sa queue, en se roulant dans
+la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes
+les extravagances qui traduisent le bonheur d'un
+chien.</p>
+
+<p>Finalement, il s'approcha le plus près possible du
+fossé, leva la tête vers le visage, et poussa trois abois
+clairs:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.</p>
+
+<p>Le chien répondit par un coup de voix bref.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! reprit la voix, qui semblait ne se
+préoccuper nullement d'être entendue par les sentinelles
+voisines.</p>
+
+<p>Autre aboi très clair qui signifiait:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt! Que veux-tu?</p>
+
+<p>A ce moment, les sentinelles de garde devant la
+porte s'approchèrent. Cette étrange conversation d'un
+chien avec un prisonnier leur paraissait quelque
+chose de grave.</p>
+
+<p>Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa
+de la petite fenêtre et, vigoureusement lancé, décrivit
+sa trajectoire, franchit le fossé et alla tomber à vingt
+pas du chien.</p>
+
+<p>Cet objet blanc était un papier roulé en boule et
+appesanti par un caillou quelconque.</p>
+
+<p>Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que
+l'éclair. Pipeau avait déjà atteint le papier et l'avait
+saisi dans sa gueule.</p>
+
+<p>A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se
+lancèrent dans une poursuite éperdue.</p>
+
+<p>En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon.
+Alors les gardes, en toute hâte, revinrent à la
+Bastille pour prévenir le gouverneur de ce fait exorbitant:</p>
+
+<p>&mdash;Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait
+des lettres! Et son messager était un chien!...</p>
+
+<p>Ce prisonnier était Pardaillan.</p>
+
+<p>Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand
+il s'arrêta haletant, il lâcha la boule de papier qu'il
+avait emportée jusque-là, s'en alla tranquillement, et
+regagna la Bastille.</p>
+
+<p>Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia
+soigneusement le papier, l'examina sur ses deux
+Faces...</p>
+
+<p>Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...</p>
+
+<p>Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le
+Ruisseau.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LA BASTILLE</h3>
+
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu
+se refermer la porte, lorsqu'il avait compris que cette
+porte de son cachot était inébranlable, était tombé
+sur les dalles presque sans connaissance.</p>
+
+<p>Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de
+son énergie fut de se réduire au calme le plus absolu,
+et de dompter la fureur qui bouillonnait en lui.</p>
+
+<p>Alors, il examina la chambre où il était enfermé.</p>
+
+<p>C'était une pièce assez vaste dont le plancher était
+composé de larges dalles. Seulement, dans tout un
+angle, les dalles s'étant brisées, on les avait remplacées
+par des carreaux.</p>
+
+<p>Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de
+taille noircies par le temps; mais elles n'étaient point
+trop humides, le cachot étant situé assez haut dans
+la tour.</p>
+
+<p>Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer
+un peu&mdash;très peu&mdash;de lumière et d'air. Mais
+en montant sur un escabeau de bois, siège unique de
+cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre.</p>
+
+<p>Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur
+laquelle était déposé un pain, achevaient l'ameublement
+de la chambre.</p>
+
+<p>Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore
+d'une sentinelle.</p>
+
+<p>Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui
+devait lui servir de lit. Une couverture trouée, élimée,
+traînait sur cette paille. A l'actif de notre héros,
+disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un
+homme qui savait parfaitement qu'on ne sort de la
+Bastille que&mdash;les pieds devant, à ce moment, toute
+sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume de son
+arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu
+courir au secours de sa petite voisine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout
+d'abord à moi qu'elle a pensé dans le danger. Et me
+voici en prison!</p>
+
+<p>Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime!</p>
+
+<p>Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais?
+Est-ce qu'on sortait de la Bastille!</p>
+
+<p>Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée
+au point qu'elle avait appelé à son secours un homme
+qu'elle connaissait à peine de vue?</p>
+
+<p>Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.</p>
+
+<p>Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de
+bon matin. Ou peut-être même ne s'étaient-ils pas
+éloignés...</p>
+
+<p>Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que,
+s'il avait passé la nuit dans la rue comme il en avait
+eu un instant la pensée, non seulement il se fût
+trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût
+pas été arrêté!</p>
+
+<p>A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement
+ironique dans la destinée qui le supprimait du monde
+des vivants, à l'heure même où il eût pu être si
+heureux, il en vint à se demander pourquoi il était
+arrêté...</p>
+
+<p>Il devinait vaguement que le coup venait de la reine
+Catherine. Et pourtant, elle s'était montrée si bonne,
+si franche, elle lui avait donné rendez-vous au Louvre
+avec une si naturelle fermeté, qu'il refusait de s'arrêter
+à ce soupçon.</p>
+
+<p>Mais qui, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que
+le duc de Guise... mais non! comment aurait-il su!...</p>
+
+<p>Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut
+de savoir au moins de quel crime il était accusé.</p>
+
+<p>Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan,
+pour la première fois, lui adressa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami..., dit-il d'une voix très douce.</p>
+
+<p>Le geôlier le regarda de travers.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est défendu de parler aux prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!...</p>
+
+<p>Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna
+vers le jeune homme et il le vit si bouleversé, si pâle,
+si pitoyable, que sans doute il fut ému.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je
+vous préviens pour la dernière fois: il m'est défendu
+de vous parler; si vous persistiez, je serais obligé de
+faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous descendrait
+dans les cachots!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc!
+Mais je veux savoir! Je le veux, tu entends! Parle
+donc, misérable, ou je te jure que je vais t'étrangler!</p>
+
+<p>Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier.</p>
+
+<p>Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque
+car, au, même instant, il fut dans le corridor, et
+referma la porte violemment. Pardaillan se jeta
+alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à
+l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain,
+il fit un tel vacarme, il poussa de tels hurlements,
+il assena contre la porte de tels coups, que le
+geôlier n'osa pénétrer dans le cachot.</p>
+
+<p>Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine
+de soldats solidement armés, et, ainsi escorté,
+se rendit au cachot du forcené.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir
+cria le geôlier à travers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan.</p>
+
+<p>La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs
+hallebardes. Pardaillan, dans une sorte d'accès de
+folie, allait s'élancer sur ces hallebardes.</p>
+
+<p>Tout à coup, il s'arrêta court...</p>
+
+<p>Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des
+soldats.</p>
+
+<p>Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un
+des conspirateurs qu'il avait vus dans l'arrière-salle
+de la Devinière.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des
+hallebardes vous produit le même effet qu'à tous les
+enragés de votre espèce! Vous reculez maintenant!
+Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je suis
+une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus,
+vous entendez? Sans quoi, à la première récidive, le
+cachot; à la deuxième, la privation d'eau; à la troisième,
+la torture.</p>
+
+<p>Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage...
+et prévenu! Gare le chevalet L.</p>
+
+<p>Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan
+se porta vivement en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le
+calme eût paru admirable à qui eût su ce qui se
+passait en lui, j'ai une demande à vous faire... Une
+simple demande...</p>
+
+<p>&mdash;Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes
+ici?... Eh bien, mon cher, laissez-moi vous apprendre
+une chose, c'est que je ne m'inquiète jamais de savoir
+le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous
+apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne
+sortirez jamais d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage
+avec moi et vos dignes gardiens.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur,
+et je vous remercie de vos bons conseils... mais
+là n'est pas la demande que je voulais vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Que vouliez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Simplement du papier, une plume et de l'encre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Une révélation?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que je veux faire à vous-même par écrit,
+J'ai découvert par hasard un complot.</p>
+
+<p>&mdash;Un complot! fit le gouverneur en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur!
+Il ne s'agit rien de moins que d'assassiner
+M. de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donnerai par écrit le moyen de faire
+saisir les damnés huguenots et la preuve du complot.
+J'espère qu'on m'en saura gré et que je pourrai
+rentrer en bonnes grâces...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi,
+de faire tout au monde pour hâter votre délivrance.</p>
+
+<p>Le digne gouverneur avait immédiatement établi
+son plan.</p>
+
+<p>Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation,
+puis, sur le premier prétexte, il le ferait descendre
+dans une de ces bonnes oubliettes où un homme
+meurt en quelques mois. Armé des révélations, il
+deviendrait non seulement le sauveur de Guise, selon
+lui futur roi de France, mais encore le sauveur de la
+sainte Eglise.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à
+Pardaillan deux feuilles de papier, de l'encre et des
+plumes toutes taillées.</p>
+
+<p>Le chevalier saisit avidement le papier.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il.
+C'est votre maître lui-même qui m'ouvrira les portés!</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le gouverneur, M. de Guitalens.</p>
+
+<p>Le geôlier hocha la tête et se retira.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cette révélation est-elle écrite?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me
+rappelle bien tout!</p>
+
+<p>&mdash;Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur
+est impatient!</p>
+
+<p>Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la
+fenêtre, se hâta d'y monter et colla vivement son
+visage aux barreaux.</p>
+
+<p>Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau
+les abords de la prison... Il aperçut à deux ou
+trois reprises son chien qui errait, et murmura avec
+un sourire attendri:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Pipeau!...</p>
+
+<p>Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un
+cri de joie folle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son
+escabeau.</p>
+
+<p>Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles
+de papier qui lui avaient été remises et se mit à
+écrire. Puis il plia soigneusement le papier et le cacha
+dans son pourpoint.</p>
+
+<p>Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux
+qui dans un angle du cachot remplaçaient les dalles,
+choisit un morceau assez lourd de ce grès et le cacha
+soigneusement.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur
+laquelle il n'avait rien écrit.</p>
+
+<p>Il la roula autour du morceau de carreau qu'il
+avait brisé, monta sur l'escabeau, et, le coeur battant,
+reprit sa place à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne.</p>
+
+<p>Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau.</p>
+
+<p>&mdash;Pipeau!... cria-t-il.</p>
+
+<p>De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir
+un coin de la porte d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit
+les sentinelles lever la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Cela marche! gronda-t-il.</p>
+
+<p>Au même instant, prenant une légère reculée, il
+lança violemment dans l'espace le morceau de carreau
+enveloppé de son papier blanc.</p>
+
+<p>L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable
+angoisse. Il vit le papier rouler sur le sol,
+Pipeau le saisir, les gardes se précipiter à la poursuite
+du chien.</p>
+
+<p>Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il
+descendit de l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains
+sur son front et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Si le chien a lâché le papier devant les gardes,
+je suis perdu!</p>
+
+<p>Bientôt, un bruit de pas précipités retentit dans le
+corridor. Pardaillan était pâle comme un mort.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut
+entouré de gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me
+dire ce que contenait la lettre que vous avez jetée,
+ou je vous fais mettre à la question sur l'heure!</p>
+
+<p>Pardaillan poussa un profond soupir de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sauvé! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez
+été entendu appelant le chien! Vous avez été vu!
+Répondez...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis
+longtemps, mon chien est dressé à ce genre d'exercices.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait donc où il doit porter ce papier?</p>
+
+<p>&mdash;Il le sait parfaitement; il y a été cent fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc à cela que vous destiniez le papier,
+sous prétexte de révélation à me faire!... Ah! vous
+me le paierez cher! Et à moins que vous ne me disiez
+tout... A qui avez-vous écrit?</p>
+
+<p>&mdash;A une personne que je nommerai tout à l'heure
+devant vous seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est à cette personne que le chien va porter
+la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais à un de mes amis, un ami sûr et
+fidèle qui, dès ce soir, remettra la lettre à la personne
+qui doit la lire. J'ajoute seulement que mon ami a
+ses entrées au Louvre à toute heure.</p>
+
+<p>Le gouverneur Guitalens tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;La personne qui doit lire la lettre habite donc
+le Louvre?</p>
+
+<p>&mdash;Elle y habite!</p>
+
+<p>Guitalens réfléchit une minute. Le prisonnier répondait
+avec une telle franchise ou plutôt avec un
+tel aplomb qu'un commencement d'inquiétude vague
+se glissa dans l'esprit du gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire
+ce que contenait la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement
+Pardaillan. Mais il vaudrait mieux que je
+vous dise cela seul à seul... Vous m'en pouvez croire...</p>
+
+<p>&mdash;J'exige que vous parliez à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Soit donc, monsieur! J'ai simplement écrit à la
+personne en question qu'un soir, il n'y a pas long-temps,
+je me trouvais dans une auberge de Paris
+qui se trouve rue Saint-Denis...</p>
+
+<p>&mdash;Silence! gronda le gouverneur en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Et où vont boire des poètes... et autres personnages...</p>
+
+<p>Guitalens devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante,
+m'assurez-vous que votre lettre est assez grave pour
+que nous en parlions seul à seul?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un secret d'État, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois
+seul à vous entendre.</p>
+
+<p>Il se retourna et fit un geste.</p>
+
+<p>Soldats et geôliers sortirent à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous
+surprendre beaucoup en vous apprenant que la personne
+à qui est destinée ma lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas! plus bas! supplia Guitalens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant,
+si vous tenez à savoir ce que j'écris à Sa
+Majesté, j'ai fait un double de ma lettre à votre
+intention; ce double, le voici. Lisez-le.</p>
+
+<p>Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur
+lequel il avait écrit la veille et le tendit au gouverneur.</p>
+
+<p>Voici ce que contenait le papier:</p>
+
+<blockquote>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté est prévenue qu'il y a contre elle complot
+d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville,
+de Tavannes, de Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens,
+gouverneur de la Bastille, conspirent pour
+tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de
+Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en
+faisant mettre à la question le moine Thibaut, ou
+M. de Guitalens, l'un des plus acharnés. La dernière
+réunion des conspirateurs a eu lieu dans une arrière-salle
+de l'auberge de la Devinière, rue Saint-Denis.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Je suis perdu, bégaya Guitalens. Misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma liberté,
+voilà tout! Mais je puis vous sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans
+quelques instants, le roi saura l'horrible vérité...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'écria Pardaillan, qui vous dit que le roi
+va être prévenu dans quelques instants!...</p>
+
+<p>&mdash;La lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la
+porter que ce soir, à huit heures, entendez-vous! Nous
+avons donc toute une journée devant nous!...</p>
+
+<p>&mdash;Fuir?... Mais où fuir?... Je serai rejoint!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement
+pour que la lettre ne parvienne pas au roi!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Un seul homme est capable d'arrêter cette lettre
+dans sa route: c'est moi. Faites-moi sortir d'ici;
+dans une heure, je suis chez mon ami, je reprends
+la lettre, et je la brûle.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, s'écria le chevalier, regardez-moi. Je
+vous jure sur ma tête que, si vous me faites sortir,
+cette lettre ne parviendra pas au roi. Puisse-je être
+foudroyé si je mens!... Et maintenant, écoutez: ceci
+est votre dernière chance. Je ne vous dirai plus rien;
+si vous ne me relâchez, le roi que je sauve me fera
+bien relâcher, lui! Qu'est-ce que je risque? De rester
+ici un jour, deux jours au plus... Tandis que vous... si
+vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort...</p>
+
+<p>Guitalens demeura quelques minutes effondré sur
+l'escabeau, faisant d'incroyables efforts pour ressaisir
+sa pensée vacillante. Le coup qui le frappait était
+vraiment terrible; il se voyait condamné à mort;
+et quelle mort! quelque supplice effroyable briserait
+sans doute son corps avant qu'il ne se balançât au
+bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il claquait
+des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ...
+sur l'Evangile... que vous arriverez à temps...</p>
+
+<p>&mdash;Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan
+d'une voix très calme, mais je vous ferai observer que
+le temps passe... vos gardes eux-mêmes vont s'étonner...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front
+couvert de sueur. Monsieur, dans une demi-heure,
+vous serez dehors.</p>
+
+<p>Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour
+commander à son visage de n'exprimer qu'une joie
+de politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez! répondit-il.</p>
+
+<p>Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant
+eux, se tourna vers le prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la
+peine d'être transmis à Sa Majesté. Je ne doute pas
+de la reconnaissance du roi, et j'espère que, dans peu
+d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes
+de cette Bastille.</p>
+
+<p>Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait.</p>
+
+<p>Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse
+et y monta en disant à voix haute qu'il se rendait au
+Louvre. Il s'y rendit en effet et y demeura juste le
+temps nécessaire pour que ses gens pussent croire
+qu'il avait parlé au roi.</p>
+
+<p>Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait
+dit, mais d'une heure, il était de retour et s'écriait
+devant quelques officiers:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien un grand service que cet homme
+rend à Sa Majesté! Mais, messieurs, silence absolu
+sur tout ceci.</p>
+
+<p>Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de
+Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer
+qu'en raison du service que vous lui rendez
+Sa Majesté vous fait grâce...</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais sûr!... fit Pardaillan en s'inclinant.
+Cinq minutes plus tard, le chevalier était dehors.</p>
+
+<p>Le gouverneur l'avait escorté jusqu'au pont-levis,
+honneur qui prouvait à tous en quelle estime il tenait
+son ancien prisonnier. Au moment où Pardaillan allait
+s'éloigner, Guitalens lui serra la main d'une façon
+significative.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>Les yeux de Guitalens flamboyèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoutez donc: le papier que j'ai jeté
+à mon chien...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;L'ami qui devait le porter au roi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier était blanc...
+je suis incapable d'une dénonciation, même pour
+sauver ma vie...</p>
+
+<p>Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de
+joie que de regret. Un instant, il eut la pensée de
+mettre sa main au collet de celui qui avouait l'avoir
+joué. Mais comme c'était un homme à double face,
+il supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir,
+que le papier pouvait bien contenir la dénonciation...</p>
+
+<p>Il grimaça dans un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un charmant cavalier, et je suis vraiment
+heureux de vous donner la clef des champs!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES</h3>
+
+
+<p>Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de
+dame Maguelonne, la vieille propriétaire de la maison
+où habitaient Jeanne de Piennes et sa fille. On
+a vu que cette digne matrone s'était rendue à l'auberge
+de la Devinière, comment elle y avait appris
+l'arrestation du chevalier de Pardaillan qui concordait
+si étrangement avec celle de ses deux locataires
+et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée
+de savoir que sa maison avait été un nid de conspiration
+huguenote.</p>
+
+<p>Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui
+avait été confiée par Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>La terreur de passer pour complice la talonnait.
+Mais dame Maguelonne était femme, vieille et dévote.
+Cette vénérable femme tremblait d'épouvante à la
+pensée qu'on pourrait trouver chez elle cette lettre&mdash;et
+cependant, elle ne la brûla pas!</p>
+
+<p>Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat
+contre sa peur, dame Maguelonne se fut enfin
+résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut à subir un
+nouveau combat.</p>
+
+<p>En effet, dès qu'elle était seule, elle courait fermer
+sa porte et ses fenêtres, allait prendre la lettre, s'asseyait,
+et passait des heures entières à se demander:</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-il y avoir là-dedans?</p>
+
+<p>Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous
+sens, en gratta les joints avec son ongle, essaya au
+moyen d'une épingle de soulever le repli. Tant il y eut
+qu'à la fin la lettre s'ouvrit.</p>
+
+<p>Le pli contenait un mot adressé au chevalier de
+Pardaillan, et une lettre qui portait une suscription...
+Par le mot, la Dame en noir suppliait le chevalier
+de faire parvenir la lettre à son adresse.</p>
+
+<p>Et cette adresse, c'était:</p>
+
+<p>Pour François, maréchal de Montmorency.</p>
+
+<p>La vieille demeura stupéfaite et remplie de remords.
+En effet, elle voyait clairement qu'il n'y avait pas la
+moindre connivence entre la Dame en noir et le
+chevalier de Pardaillan; d'où sa stupéfaction. Et
+d'autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu'il
+y avait une deuxième lettre à ouvrir; d'où son
+remords.</p>
+
+<p>Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l'envie
+démesurée de savoir ce qu'une pauvre ouvrière comme
+sa locataire pouvait bien avoir à dire à un grand
+seigneur comme François de Montmorency.</p>
+
+<p>Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut à la lettre,
+la déposa sur une table, s'assit et fit sauter le cachet.</p>
+
+<p>A ce moment, elle bondit. On venait de heurter à
+sa porte.</p>
+
+<p>Au même instant, cette porte s'ouvrit. La vieille
+jeta un cri de terreur. Dans son impatience, elle avait
+oublié de s'enfermer. Et quelqu'un entrait.</p>
+
+<p>Et ce quelqu'un, c'était le chevalier de Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de
+ses mains tremblantes les papiers restés sur la table.</p>
+
+<p>Le chevalier demeura un instant étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Cette vieille me connaît donc? songeait-il.</p>
+
+<p>Puis saluant avec politesse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux
+aucun mal; pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi
+chez vous et de vous avoir effrayée peut-être... un
+grave intérêt m'a fait oublier un instant les convenances.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la lettre! fît la vieille réellement effarée.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en
+plus étonné.</p>
+
+<p>Dame Maguelonne se mordit les lèvres; elle venait
+de se trahir; elle essaya maladroitement de cacher les
+papiers, mais Pardaillan les avait vus et ne les perdait
+plus des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes donc plus en prison? reprit la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, madame; il y avait erreur et,
+l'erreur ayant été reconnue, on m'a aussitôt relâché.</p>
+
+<p>Et ma première visite est pour vous, ma chère dame.
+Il y a dix jours, j'ai été arrêté et conduit à la Bastille
+à la suite d'une erreur qui, comme vous le voyez, n'a
+pas tardé à être reconnue. Or, au moment même où
+mon logis était envahi, deux personnes qui demeurent
+chez vous étaient menacées d'un grand danger, puisqu'elles
+m'appelaient à leur secours. Je sais que ces
+deux personnes ont été enlevées violemment le jour
+même de mon arrestation...</p>
+
+<p>&mdash;Au même moment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me
+donner à ce sujet le moindre renseignement?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en
+noir et sa fille Loïse ont été arrêtées, dit-on, parce
+qu'elles complotaient avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est bien évident qu'elles étaient innocentes,
+les pauvres chères créatures, puisque vous l'êtes
+vous-même...</p>
+
+<p>&mdash;Et, dites-moi, qui est venu les arrêter?</p>
+
+<p>&mdash;Des soldats, un officier...</p>
+
+<p>&mdash;Un officier du roi?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'était agi de
+religieux, j'aurais tout de suite reconnu le costume.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc d'Anjou n'était pas parmi ces gens?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! fit la vieille effrayée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez aucune idée de l'endroit où on a dû
+les emmener?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, non... j'étais si troublée, vous comprenez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit tout à coup le chevalier, lorsque je suis
+entré, vous avez parlé d'une lettre. Est-ce que ces
+malheureuses femmes auraient écrit?</p>
+
+<p>Les mains de la vieille se crispèrent sur les papiers
+qu'elle avait fini par faire tomber sur son tablier.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que
+vous froissez?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts,
+je vous le jure, s'écria la vieille.</p>
+
+<p>Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers à
+Pardaillan qui les saisit avidement... D'un coup d'oeil,
+il parcourut la lettre qui lui était adressée.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chère dame m'a fait promettre de vous
+remettre ces écrits, continuait dame Maguelonne avec
+volubilité, je vous jure que je me suis aussitôt rendue
+à la Devinière pour tenir ma promesse, mais vous
+étiez arrêté, je les ai donc précieusement gardés...</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne les a vus?</p>
+
+<p>&mdash;Personne, mon cher monsieur, personne au
+monde...</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc les a ouverts?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ils se sont ouverts tout seuls!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous les avez lus?</p>
+
+<p>&mdash;Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous était
+destiné...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;J'allais le lire, mais vous êtes arrivé...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces
+papiers. Vous le voyez, je suis chargé de faire parvenir
+cette lettre au maréchal de Montmorency; rien au
+monde ne pourra m'empêcher d'exécuter la volonté
+de celle qui m'a honoré de sa confiance. Quant à
+vous, madame, vous avez commis une mauvaise action
+en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne à une
+Condition...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, mon bon jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que jamais vous ne parliez à âme qui vive
+de ces papiers...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, vous pouvez en être sûr!</p>
+
+<p>Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira.
+Dehors, il retrouva Pipeau qui l'attendait. Il franchit
+tranquillement la rue et entra dans l'auberge.</p>
+
+<p>Maître Landry, qui portait un broc de vin à des
+clients, le laissa tomber et s'arrêta, saisi d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier! fit l'aubergiste atterré.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez-vous, cher monsieur, je comprends
+toute la joie que vous éprouvez à me revoir; mais
+enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me demander
+si j'ai faim et ce que je mangerais bien.</p>
+
+<p>Pardaillan, après s'être restauré, se dirigea vers
+l'écurie, constata que son cheval était toujours au
+râtelier et que la noble bête n'avait pas souffert de
+son absence.</p>
+
+<p>Puis il monta à sa chambre, et son premier mouvement
+fut de ceindre son épée qui était restée accrochée
+au mur.</p>
+
+<p>Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet
+que lui avait adressé la Dame en noir.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir
+au maréchal, duc de Montmorency, la lettre ci-jointe.</p>
+
+<p>Et, de même que dame Maguelonne, Pardaillan se
+demanda ce qu'il pouvait bien y avoir de commun
+entre celle qu'il croyait être une pauvre ouvrière, et
+le grand maréchal de Montmorency.</p>
+
+<p>La lettre était là, sur la table.</p>
+
+<p>Elle était ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!...</p>
+
+<p>Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui
+sait s'il n'y trouverait pas des indications précieuses
+sur les gens qui avaient arrêté Loïse et sa mère!</p>
+
+<p>Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la
+protection du maréchal de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il besoin du maréchal? conclut-il. Si quelqu'un
+doit délivrer Loïse et sa mère, c'est moi! Je ne
+veux pas qu'un autre s'en mêle!... Allons, lisons!...</p>
+
+<p>Le jeune homme déplia donc brusquement le parchemin
+et se mit à lire.</p>
+
+<p>Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan était très
+pâle.</p>
+
+<p>Un profond soupir gonfla sa poitrine.</p>
+
+<p>Il reprit la lettre et la relut d'un bout à l'autre,
+revint sur deux ou trois passages essentiels, répéta à
+demi-voix des phrases entières, comme si le témoignage
+de ses yeux seuls eût été insuffisant pour le
+convaincre.</p>
+
+<p>Et lorsque cette deuxième lecture fut terminée,
+cette fois la lettre s'échappa de ses mains... Le chevalier
+de Pardaillan laissa tomber sa tête sur sa poitrine
+et se mit à pleurer.</p>
+
+<p>La lettre de Jeanne de Piennes était datée du
+20 août 1558, c'est-à-dire de l'année même où François
+de Montmorency avait épousé Diane de France, fille
+naturelle d'Henri II.</p>
+
+<p>Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait
+été écrite. La voici:</p>
+<blockquote>
+
+<p>J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il
+soit donné à une amante d'éprouver. Je l'ai subie,
+cette douleur, mon âme est encore comme engourdie,
+mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs pas!</p>
+
+<p>Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore.</p>
+
+<p>Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie,
+c'est de me pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je
+meurs, qui prendra soin d'elle? Il faut que je vive...</p>
+
+<p>Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon
+François! En ce moment, elle dort, paisible, confiante...
+elle sait que sa mère veille sur elle. Ses cheveux
+dénoués, épars sur l'oreiller, lui font une auréole
+blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher
+époux!</p>
+
+<p>Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré.
+Toute la pauvre rue que j'habite parle de la
+pompe de cette cérémonie et dit que Mme Diane
+est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi...
+hélas! n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur?</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur
+d'espérance qui vacillait dans mon âme vient de
+s'éteindre.</p>
+
+<p>Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur
+comme s'il l'eût saisi dans son gantelet des jours de
+bataille, le jour où, presque folle, je sortis en trébuchant
+de cet hôtel où, pour te sauver, je venais de
+signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue,
+agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille
+dans mes bras, ce jour-là, François, je crus avoir
+franchi les limites de la douleur humaine...</p>
+
+<p>Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente
+journée!... Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en
+moi.</p>
+
+<p>C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien
+te rattache à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra.
+C'est pour elle que j'ai déchiré mes lèvres qui voulaient
+parler, c'est pour elle que j'ai gravi les calvaires
+de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le martyre...
+Ta fille vivra, François!</p>
+
+<p>Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui,
+pour ma fille, je dois parler...</p>
+
+<p>T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant
+porte admirablement ce joli nom.</p>
+
+<p>Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma
+vie soit brisée, que je sois déchue de mon titre
+d'épouse sans avoir mérité ce suprême affront, soit!
+Mais je veux que Loïse soit heureuse: tout ce qui
+me reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout
+est là! Je ne veux pas que Loïse soit injustement
+frappée comme je l'ai été.</p>
+
+<p>Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur
+à ta fille. Il faut qu'elle puisse entrer la tête haute
+dans ta maison, il faut que Loïse puisse prendre à
+ton foyer la place qui lui est due! Et pour cela, mon
+cher époux, il faut que tu saches la terrible, la
+solennelle vérité...</p>
+
+<p>Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras
+tel jusqu'à la fin de mes jours.</p>
+
+<p>Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui
+nous a séparés. Tu vas tout savoir: et que ton père
+fut cruel, et que ton frère fut criminel, et que ton
+amante, ton épouse peut porter fièrement ton nom,
+et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la
+maison des Montmorency.</p>
+
+<p>Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut
+que la vérité éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la
+faire parvenir, j'attends trois choses:</p>
+
+<p>La première, c'est que ton père soit mort. Car
+c'est sur toi que le connétable ferait tomber le poids
+de sa haine s'il apprenait que le fatal secret t'est
+connu.</p>
+
+<p>La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit
+en âge de défendre ma mémoire et de parler hardiment
+comme il convient à une Montmorency, fille
+d'une de Piennes, héritière irréprochable des Montmorency.</p>
+
+<p>La troisième, c'est que je me sente sur ma mort,
+ou qu'un grave péril menace notre enfant.</p>
+
+<p>Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies,
+ô mon François, je veux demeurer dans mon
+ombre, heureuse encore de pouvoir me dire qu'en
+me taisant j'assure la paix et le bonheur de l'homme
+que j'ai tant aimé...</p>
+
+<p>Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui
+compte, François, c'est la vie et le bonheur de notre
+enfant.</p>
+
+<p>Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez
+grande pour te parler. Ton père sera mort, et je
+n'aurai plus rien à redouter de ce côté pour toi...</p>
+
+<p>Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante,
+ou un danger sera sûr la tête de Loïse.</p>
+
+<p>Dans les deux cas, François, la volonté suprême
+de ton amante, de ton épouse, est que tu reportes
+sur Loïse cette affection dont j'étais si fière, que tu
+coures à son secours, que tu la prennes avec toi, que
+tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir droit,
+puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui
+fasses enfin l'existence qui doit être la sienne: celle
+d'une héritière directe des Montmorency.</p>
+
+<p>Et maintenant, François, mon amant, mon cher
+époux, voici l'affreux secret. Tout notre malheur tient
+dans ces mots:</p>
+
+<p>Ton frère Henri m'aimait.</p>
+
+<p>Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais
+que la droiture finirait par l'emporter chez cet homme
+si jeune encore. J'espérais que mon amour pour toi
+me couvrirait contre l'injure de son amour à lui.
+Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une
+illustre famille.</p>
+
+<p>La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence
+était sur mes lèvres... Tu sais quels événements
+précipités se produisirent, et que notre mariage eut
+lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement: tu étais
+parti!</p>
+
+<p>La confidence qui était sur mes lèvres, la voici,
+mon François: j'étais enceinte, j'allais te donner un
+enfant!</p>
+
+<p>Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais...
+c'est notre Loïse.</p>
+
+<p>Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je
+faillis mourir moi-même, ton frère disparut, et j'espérai
+qu'il s'était éloigné pour toujours.</p>
+
+<p>Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue
+je la cherchais, ton frère m'apparut, m'annonça
+ton retour, et en même temps me dit qu'il connaissait
+l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je
+demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir
+vivant, comme je demandais quelle folie pouvait
+pousser ton frère, alors, François, s'ouvrit devant mes
+yeux l'abîme où j'allais m'engloutir.</p>
+
+<p>Notre Loïse était entre les mains d'un homme
+payé par ton frère... un misérable qui s'appelait le
+chevalier de Pardaillan. Ce monstre devait, sur un
+seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite
+créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et
+ce signe, ton frère devait le faire au chevalier de
+Pardaillan si j'avais le malheur de prononcer une
+seule parole devant toi, tandis que je serais accusée...
+accusée de forfaiture par ton propre frère!</p>
+
+<p>Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque
+ton frère m'accusa!... Je me tus, François! Et pourtant,
+mon âme hurlait de désespoir, ma chair criait
+sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de
+moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je
+revins à moi, tu avais disparu...</p>
+
+<p>J'étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée!</p>
+
+<p>Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable
+qui porte ton nom... ton frère...</p>
+
+<p>Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui
+avait accepté l'effroyable besogne!...</p>
+
+<p>Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma
+fille me fut rendue par un inconnu; je courus à
+Montmorency pour te dire tout: tu étais en route
+pour Paris! Je courus à Paris... je vis le connétable...</p>
+
+<p>Et le connétable qui sut toute la vérité par moi
+me donna à choisir: Ou je renoncerais à mon titre
+d'épouse, ou tu serais enfermé au Temple pour la
+vie!</p>
+
+<p>Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée...
+mais ma fille me restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai
+pour elle...</p>
+
+<p>Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante
+vérité.</p>
+
+<p>Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je
+serais morte, emportant le terrible secret dans la
+tombe.</p>
+
+<p>Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à
+l'heure de ma mort; en mourant, je veux être sûre
+que ta Loïse va reprendre le rang auquel elle a droit,
+et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant elle.</p>
+
+<p>Accours donc, ô mon époux!</p>
+
+<p>Quelle que soit l'année, quel que soit le jour,
+quelle que soit l'heure où j'aurai décidé de te faire
+parvenir cette lettre, où tu l'auras reçue, accours, suis
+le messager que je t'enverrai..., accours auprès de ta
+femme innocente qui n'a jamais cessé d'être digne
+de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je
+veux remettre dans les bras de son père!...</p>
+
+<p>Jeanne de PIENNES,</p>
+
+<p>Duchesse de Montmorency.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Telle était la lettre que venait de lire le chevalier
+de Pardaillan! Par une sorte de culte touchant, de
+révolte peut-être, par une conscience de son droit
+moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse
+Jeanne l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura
+immobile, comme s'il eût appris quelque catastrophe.</p>
+
+<p>Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait
+sur lui.</p>
+
+<p>Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le
+long de ses joues sans qu'il songeât à les essuyer.</p>
+
+<p>Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des
+Montmorency!...</p>
+
+<p>Cette sourde exclamation révélait une partie de
+son amertume.</p>
+
+<p>En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni
+maille, eût pu épouser Loïse, fille d'une modeste ouvrière.</p>
+
+<p>Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency,
+ne pouvait devenir l'épouse du pauvre chevalier.</p>
+
+<p>Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom
+de Montmorency évoquait alors de formidable puissance
+et de splendeur.</p>
+
+<p>Avec le connétable, cette maison, l'une des plus
+fières de la noblesse du royaume, avait connu l'apogée
+de la grandeur. Le connétable mort, le nom gardait
+encore tout son prestige. Et si l'on songe que
+François était devenu le chef d'un puissant parti qui
+faisait échec aux Guises d'une part, et au roi, d'autre
+part, on comprendra que Pardaillan éprouvât une
+sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le
+séparait maintenant de Loïse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole
+désespérée qu'il avait lue dans la lettre de la
+Dame en noir, c'est-à-dire de Jeanne de Piennes...</p>
+
+<p>Par moments, pourtant, il semblait au chevalier
+qu'un peu d'espoir rentrait dans son coeur. Si Loïse
+l'aimait! Si elle ne se laissait pas éblouir par la situation
+nouvelle qui l'attendait!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors
+même que Loïse m'aimerait, est-ce que son père peut
+consentir à une telle mésalliance! Que suis-je? Moins
+que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup;
+un aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au
+monde que mon épée, mon cheval et mon chien...</p>
+
+<p>Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore
+cela. Non seulement Loïse ne peut pas être à moi,
+non seulement elle ne m'aime pas, selon toute vraisemblance,
+mais encore elle doit me haïr!... Le jour
+où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour
+où elle saura que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments
+pourra-t-elle avoir pour moi, sinon ceux d'une
+répulsion instinctive?</p>
+
+<p>Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même
+Loïse pour une monstrueuse besogne!... Il ne pouvait
+y avoir que haine et mépris dans le coeur de Loïse
+pour le vieux Pardaillan... et pour son fils!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écria-t-il sourdement, puisqu'il en est
+ainsi, puisque tout nous sépare, puisqu'elle doit me
+haïr, pourquoi m'occuperais-je d'elle encore?... Oui!
+pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait
+à moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit
+mon père, qui me maudira moi-même?... Et que me
+fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh bien, que
+d'autres courent à leur secours!</p>
+
+<p>Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme.
+Il se promenait à grand pas, gesticulait, lui si
+sobre de gestes, parlait à haute voix. Il résumait sa
+situation. Elle était effrayante.</p>
+
+<p>Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre
+lui le duc d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement
+offensés; il avait contre lui le duc de Guise
+que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre
+au courant de ce qui s'était passé à la Bastille!...</p>
+
+<p>Il éclata d'un rire amer.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis,
+j'oubliais Montmorency! Peste! ce n'est pas là
+le moindre et, lorsque Mme de Piennes lui aura répété
+ce que mon père a tenté contre sa fille, je serai
+bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à
+m'achever au cas où la Médicis ne m'aurait pas déjà
+fait jeter dans quelque basse fosse! au cas où les
+mignons ne m'auraient pas poignardé au détour de
+quelque ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous,
+je me garde!...</p>
+
+<p>Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants
+qui lui étaient familiers, Pardaillan se fendit
+cinq ou six fois contre le mur...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur
+le chevalier!</p>
+
+<p>Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant
+ces mots de sa voix douée et câline:</p>
+
+<p>&mdash;Je venais... pour ceci...</p>
+
+<p>Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil
+un sac rebondi que l'hôtesse déposait sur le coin de
+la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez
+été arrêté.. vous avez oublié votre argent... là... Alors,
+vous comprenez... je vous l'ai gardé... et je vous le
+rapporte!</p>
+
+<p>&mdash;Madame Huguette, vous mentez.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, grand Dieu!... Je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Ne jurez pas: c'est votre mari maître Landry,
+qui a raflé mes pauvres écus; et, vous, bonne hôtesse,
+vous me les rapportez!... Madame Grégoire, vous avez
+eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire.
+Je ne l'ai pas oublié: je l'ai laissé pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au
+moins!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Huguette, sachez une chose: c'est que
+je ne me sens jamais aussi riche que lorsque je n'ai
+pas le sou. D'ailleurs, il me reste cette agrafe, ajouta-t-il
+en désignant le bijou que lui avait envoyé la
+reine de Navarre et qui était fixé à son chapeau.</p>
+
+<p>Huguette reprit le sac en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime
+pas moins... vous avez bon coeur, Huguette... vous
+êtes aussi bonne que belle... Ah! Huguette, je crois,
+décidément, que je vous adore!...</p>
+
+<p>Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à
+ses cils.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous pleurez, Huguette? s'écria Pardaillan
+avec la même fièvre, tandis que le désespoir éclatait
+dans ses yeux; vous pleurez! au moment où je vous
+jure que je vous aime!...</p>
+
+<p>Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre?</p>
+
+<p>Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez
+beaucoup de chagrin. Oh! ne riez pas ainsi. Vous me
+faites mal, et vous vous faites plus de mal encore à
+vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le
+coeur gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc
+que je ne m'en sois pas aperçue?... Pardonnez-moi,
+je vous ai guetté... je vous ai vu passer des heures et
+des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite
+fenêtre d'en face... Vous aimez... vous avez laissé là
+votre coeur... et celle qui a disparu l'a emporté avec
+elle... Et vous croyez, pauvre jeune homme, qu'on ne
+vous aime pas... Eh bien, détrompez-vous... on vous
+aime...</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai
+guetté, je l'ai guettée, elle aussi! Je le sais, parce
+qu'il est facile de tromper un indifférent, mais qu'il
+est impossible de tromper une femme... jalouse... une
+femme qui aime!</p>
+
+<p>Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne
+furent pas prononcés, mais il comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Huguette, vous êtes un ange...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez donc bien? fit Huguette à voix
+basse.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les
+mains de l'hôtesse.</p>
+
+<p>Nous ne savons vraiment pas trop comment cette
+scène se serait terminée, si la voix de maître Landry,
+qui appelait sa femme d'en bas, ne se fût fait entendre.</p>
+
+<p>Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à
+demi désolée.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime
+et pourtant elle cherchait à me consoler en me
+trompant. Mais c'est fini maintenant. Loïse ne m'aime
+pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus!
+Je redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pensée,
+de mes pas... Au diable Paris!... Demain, je me mets
+à la recherche de mon père!... Et quant à cette lettre...
+cette lettre... elle arrivera à son adresse comme
+elle pourra!...</p>
+
+<p>En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de
+Jeanne de Piennes, la recacheta vivement, la fourra
+dans son pourpoint d'un mouvement rageur et s'élança
+au-dehors, bien résolu à ne plus s'inquiéter de
+rien de ce qui concernait Loïse et sa mère, et tous
+les Montmorency de France.</p>
+
+<p>Ce que fit Pardaillan dans cette journée, il est probable
+qu'il l'ignora toujours lui-même. On le vit dans
+deux ou trois cabarets où il était connu. Il ne prenait
+aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position
+était effrayante.</p>
+
+<p>Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid,
+maître de lui. Il regarda autour de lui, et se
+vit non loin de la Seine, presque en face du Louvre,
+devant un somptueux hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;L'hôtel de Montmorency!... Je n'irai pas,
+certes!...</p>
+
+<p>Presque en même temps, Pardaillan s'approchait
+de la grande porte, et furieusement heurtait le marteau!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>LE CONFESSEUR</h3>
+
+<p>La veille de ce jour où le chevalier de Pardaillan sortit
+de la Bastille grâce à la jolie ruse qu'il avait imaginée
+et où, malgré sa ferme résolution, il s'était trouvé
+devant l'hôtel Montmorency, une scène importante
+s'était passée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Il était environ neuf heures du soir. Le prédicateur
+venait d'achever son sermon devant une foule énorme
+qui avait envahi la basilique.</p>
+
+<p>Ce prédicateur était un moine superbe, de haute
+taille et de grande allure. Il portait avec une sorte
+de distinction théâtrale le costume noir et blanc de
+carme.</p>
+
+<p>On l'appelait le révérend Panigarola.</p>
+
+<p>Ce moine, malgré sa jeunesse, produisait une impression
+d'ascétisme sévère qui corrigeait fort à propos
+l'enthousiasme assez peu religieux qu'il soulevait
+chez ses belles auditrices.</p>
+
+<p>Il était, d'ailleurs, d'une remarquable beauté; il possédait
+l'art du geste, ce grand geste des bras levés
+vers les voûtes lointaines et qui s'abaissent tout à
+coup pour menacer ou pour bénir. Mais ce qu'on admirait
+le plus en lui, c'était la véhémence de ses attaques
+qui n'épargnaient pas même le roi.</p>
+
+<p>Ce Panigarola prêchait ouvertement la guerre à
+l'hérésie et l'extermination des huguenots. Il englobait
+dans la même haine la reine de Navarre, Jeanne
+d'Albret, son fils Henri, le prince de Condé, l'amiral
+Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme
+le roi Charles IX, avaient la faiblesse de les tolérer.</p>
+
+<p>Panigarola inspirait une curiosité passionnée aux
+femmes qui l'écoutaient. Pour quelques-unes et surtout
+pour les femmes du peuple, c'était un saint homme
+que la reine Catherine avait fait venir d'Italie
+pour sauver la France et racheter ses péchés. Mais
+pour la plupart des nobles dames qui suivaient ses
+sermons, c'était plus et mieux qu'un saint: c'était
+un homme qui avait beaucoup péché, et auquel, selon
+le précepte de l'évangile, elles pardonnaient beaucoup.</p>
+
+<p>Elles l'avaient connu naguère, le brillant marquis
+de Pani-Garola! Il était de toutes les fêtes; c'était
+alors un rude spadassin qui avait sur la conscience
+une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets,
+un de ces mignons bretteurs dont l'insolence, le
+luxe et la force étonnaient le pauvre monde. Puis,
+tout à coup, il avait disparu.</p>
+
+<p>Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme,
+plus beau que jamais, plus flamboyant, mais l'anathème
+aux lèvres, alors qu'autrefois ces lèvres n'avaient
+eu que des sourires.</p>
+
+<p>La foule, lentement, s'écoula et se répandit au-dehors
+en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux huguenots!</p>
+
+<p>Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent
+en prière autour d'un confessionnal.</p>
+
+<p>Mais un bedeau vint les prévenir que le révérend,
+très fatigué ce soir-là, n'entendrait aucune de ses pénitentes.</p>
+
+<p>L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger
+sous les grands voiles noirs dont elle était couverte,
+était affaissée sur un prie-Dieu; parfois un frisson
+l'agitait. Lorsque le moine traversa l'église en glissant
+silencieusement, sa compagne la poussa du coude
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Le voici qui vient, Alice!</p>
+
+<p>Alice de Lux releva la tête et frémit.</p>
+
+<p>Panigarola passa près de la pénitente et s'enferma
+dans le confessionnal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit à voix basse la compagne d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Laura... maintenant, je n'ose plus, répondit la
+jeune fille d'une voix tremblante. Tu n'as pas prononcé
+mon nom, au moins?</p>
+
+<p>Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla.
+Elle était séparée du moine par un treillis en bois
+léger; en outre, ses voiles cachaient son visage; enfin,
+l'obscurité était assez grande pour qu'elle ne pût
+distinguer nettement le confesseur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, madame...</p>
+
+<p>Un court débat se fit en elle, et, tout à coup, sourdement,
+elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je
+suis la femme que vous avez aimée, que vous aimez
+peut-être encore... et cette femme vient à vous en suppliante...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, madame, répondit le moine de
+la même voix indifférente.</p>
+
+<p>Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre
+que, derrière ce grillage, ce n'était pas un homme
+qui l'écoutait, mais une statue impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Clément, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous
+pas ma voix?...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de Clément, madame, pas plus qu'il
+n'y a de marquis de Pani-Garola. Il n'y a devant vous
+qu'un homme de Dieu qui vous entendra en Dieu et
+qui suppliera Dieu d'avoir pitié de vous, si vous méritez
+cette pitié...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! balbutia Alice avec un désespoir concentré,
+il est impossible que vous ayez oublié notre amour.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, si vous me parlez ainsi, je serai obligé
+de me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, restez! Il faut que je vous parle!...</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le donc comme si vous parliez à Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Soit!... Eh bien, écoutez-moi, mon révérend
+père... et vous me direz si j'ai assez expié mes fautes
+et mes crimes, et si le bras de Dieu qui s'est appesanti
+sur moi ne m'a pas assez frappée!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je
+vous raconterai l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger.
+J'avais à peine seize ans. J'étais belle. Une grande
+reine m'avait distinguée et m'avait prise parmi ses
+filles d'honneur. Et comme j'étais orpheline, comme
+je n'avais plus ni père ni mère, ni famille, cette reine
+m'assura qu'elle serait ma mère et me tiendrait lieu
+de famille...</p>
+
+<p>&mdash;A cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me
+dirent qu'ils m'aimaient... mais moi, je n'en aimais
+aucun. Je n'aimais personne!... j'aimais le luxe...
+j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux... et j'étais
+pauvre... La reine dont je vous parle me promit non
+pas seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis
+de lui obéir aveuglément... Ce fut là mon premier crime;
+la vue de quelques écrins remplis de
+diamants m'affola et, pour les posséder, pour m'en
+orner à ma guise, j'eusse signé un pacte avec Satan...
+Hélas! le pacte fut signé... un jour, la reine me fit
+venir dans son oratoire... elle ouvrit devant moi un
+tiroir resplendissant de perles, d'émeraudes, de rubis,
+de diamants... et elle me dit que tout cela était
+à moi si je lui obéissais... Enfiévrée, les joues en feu,
+l'âme bouleversée, je m'écriai: «Que faut-il faire? Majesté!...» La reine sourit, me prit par la main,
+me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire
+et souleva une tenture: derrière la tenture c'était
+la grande galerie qui attenait aux appartements
+du roi.. là se promenaient les gentilshommes que je
+connaissais tous. Elle m'en désigna un et me dit:
+«Fais-toi aimer de cet homme!»</p>
+
+<p>&mdash;Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le
+moine l'entendit à peine, j'étais la maîtresse de ce
+gentilhomme...</p>
+
+<p>Alors, sans un geste, le moine demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelait cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants
+qu'il faut préciser, n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait
+Clément-Jacques de Pani-Garola. Il était marquis. Il
+arrivait d'Italie. Vous avez dû le connaître un peu,
+mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine.
+Cet homme vous l'aimiez sans doute? Eh bien, si
+c'est là toute votre faute, je puis vous garantir que
+Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous
+absoudre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez,
+mais écoutez: Ce gentilhomme, je ne l'aimais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et lui? demanda sourdement le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois
+qu'il en fut ainsi... Quoi qu'il en soit, mon révérend,
+un an après que j'eus reçu de la reine l'ordre que je
+vous ai exposé, je devins mère... L'enfant vint au
+monde dans une petite maison de la rue de la Hache
+que la reine m'avait donnée... Cette naissance demeura
+secrète... le père emporta le nouveau-né...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit le moine en grinçant des
+dents. Un tardif sentiment maternel a éclos dans votre
+coeur, le remords vous ronge, et vous voulez savoir
+ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner
+sur ce point... je le vois tous les jours!</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant n'est donc pas mort!... gémit Alice dans
+un spasme d'épouvante. Vous m'avez donc menti!
+Parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu permit que l'enfant vécût. Peut-être voulait-il
+en faire l'instrument de ses justes colères!... Le
+père, ce marquis, ce brillant et naïf gentilhomme,
+l'emporta, comme vous dites, le confia à une nourrice
+et lui donna un nom...</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? demanda Alice dans un souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qu'il portait lui-même. L'enfant s'appelle
+Jacques-Clément...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? Où est-il? râla la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Il est élevé dans un couvent de Paris... Je vous
+l'ai dit: c'est un enfant du Seigneur... et peut-être le
+Seigneur le réserve-t-il pour quelque héroïque aventure.
+Est-ce là ce que vous vouliez savoir?</p>
+
+<p>Écrasée, Alice garda le silence.</p>
+
+<p>Le moine, d'une voix âpre, comme éraillée par les
+puissantes émotions qui se déchaînaient en lui, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous
+m'entendrez à votre tour! Vous êtes venue troubler
+la paix qui commençait à s'étendre comme un suaire
+sur mon misérable coeur... Ah! vous avez cru que
+l'enfant était mort, et, repentante peut-être, vous êtes
+venue me demander l'absolution du crime qui ne fut
+pas commis.</p>
+
+<p>Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que
+fit Alice, et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut
+médité? Avez-vous cherché à savoir pourquoi, ayant
+emporté l'enfant, je ne reparus plus auprès de la
+mère, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie,
+et pourquoi enfin je me suis jeté dans ce gouffre qui
+s'appelle un couvent!...</p>
+
+<p>&mdash;Clément! bégaya la jeune fille, non seulement
+je me le suis demandé, mais je l'ai su presque aussitôt!
+Et c'est là ce qui m'amène à vos pieds!</p>
+
+<p>Le moine tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que
+vous avez appris... Dites-moi surtout les origines du
+crime, si vous voulez que je mesure le mal et l'expiation!</p>
+
+<p>Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupée, à peine
+perceptible, commença.</p>
+
+<p>&mdash;La reine supposait que le parti de Montmorency
+avait cherché des alliances en Italie. Elle savait que
+vous aviez passé par Vérone, Mantoue, Parme et Venise.
+On vous avait vu avec François, maréchal de
+Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de
+cette conspiration, et c'est pour cela que je devins
+votre maîtresse... Voilà l'origine du crime.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent.</p>
+
+<p>&mdash;Une nuit que vous dormiez profondément, harassé
+de mes caresses, je profitai de votre sommeil
+pour...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, palpitante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'osez achever. J'achèverai, moi! gronda
+Panigarola. Vous profitâtes de mon sommeil pour me
+voler mes papiers... et, le lendemain matin, ils étaient
+entre les mains de Catherine de Médicis!</p>
+
+<p>&mdash;Je m'aperçus tout de suite de ce qui était arrivé,
+continua le moine. Et en peu de jours j'acquis la certitude
+que la femme que j'adorais était une misérable
+espionne!...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, ces papiers étaient insignifiants.
+Le maréchal de Montmorency n'en dut pas moins
+prendre la fuite. La vie d'une douzaine d'hommes tint
+à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Taisez-vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Un mois après, vous accouchiez... Moi, pendant
+ces mortelles journées, j'avais étudié ma vengeance...</p>
+
+<p>&mdash;Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille.
+Vous avez profité de l'état de faiblesse où je me trouvais,
+du délire de la fièvre, pour me faire écrire et
+signer une lettre que vous m'avez dictée mot à mot!
+Et dans cette lettre, je m'accusais moi-même d'avoir
+tué mon enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas
+consenti à ce que j'emporte l'enfant pour le tuer?...
+Amante perfide, mère sans coeur, c'est vous qui maintenant
+m'accusez!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n'accuse
+pas, je supplie!... Votre vengeance fut juste, mais comme
+elle fut terrible!... Cette lettre que j'écrivis sous
+votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau!
+Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet!
+C'est à Catherine de Médicis que vous l'avez remise!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit le moine avec une netteté glaciale...</p>
+
+<p>&mdash;Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!...
+Il en est résulté que je suis devenue entre les
+mains de la reine un instrument d'infamie! que je
+dus entreprendre de devenir la maîtresse de François
+de Montmorency! que, n'ayant pas réussi à séduire
+cet homme qui passe dans la vie comme un spectre
+glacé, je dus séduire son propre frère, Henri! Je ne
+parle pas de mes autres amants! mais je te dis que
+je vis dans la plus hideuse abjection, et que c'en est
+trop, que je ne puis aller plus loin!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui
+vous empêche de vous libérer!... Puisque vous savez
+maintenant que le crime ne fut pas commis, que l'enfant
+est vivant!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre
+vengeance est atroce!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez adopté un métier: j'ai cherché le
+moyen de vous obliger à le continuer, voilà tout!</p>
+
+<p>&mdash;Sans pitié!... oh! il est sans pitié!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que je sois sans pitié! s'écria Panigarola.
+M'avez-vous jamais rien demandé?</p>
+
+<p>Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans
+cette âme de ténèbre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi ce que je puis faire pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez
+m'arracher à la honte, au désespoir, à la mort! Et
+il suffit pour cela que vous prononciez un mot! Clément,
+je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois
+généreux... pardonne...</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le
+moine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux tout!... ô Clément, c'est en suppliante
+que je suis venue... songe que tu m'as aimée... Ecoute...
+je ne sais quel pacte te lie maintenant à Catherine...
+mais je la connais... je sais beaucoup de ses secrets...
+je sais qu'autant elle te soupçonnait jadis, autant elle
+t'admire à présent... Elle ne peut rien te refuser. Clément!...
+Dis un mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible
+lettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela que vous êtes venue me demander!</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... répondit-elle d'un souffle d'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec
+une sorte de gravité. Je puis beaucoup sur l'esprit de
+la reine. Je demanderai donc cette lettre... A une
+condition...</p>
+
+<p>&mdash;Parle!... oh! tout ce que tu voudras!</p>
+
+<p>&mdash;Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que
+cette lettre vous soit rendue... j'entends utile pour
+vous!</p>
+
+<p>Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle
+balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne peut être là une raison valable.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache
+moi-même votre confession... Si vous voulez votre
+liberté, Alice, si vous souffrez dans votre corps que
+vous livrez et dans votre coeur noyé de honte, c'est
+qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il
+vous dire le nom de celui que vous aimez?... Il s'appelle
+le comte de Marillac!... Si cela est vrai, il faut
+évidemment que vous soyez libérée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant
+les mains. J'aime! Pour la première fois de ma
+vie, j'aime avec tout mon coeur et toute mon âme!...
+Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis devenir!
+Tu t'es vengé! J'ai souffert, j'ai expié... je
+disparaîtrai... ô mon Clément... rappelle-toi que tu m'as
+aimée... rappelle-toi que, dans mon indignité, mon
+coeur s'est ému pour toi... Sauve-moi...</p>
+
+<p>Panigarola demeura quelques instants silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous taisez? implora la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous répondre, dit le carme d'une voix
+si rauque et si brisée qu'à peine Alice la reconnut-elle...
+Vous me demandez d'aller trouver Catherine et
+d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible.
+Je ne suis pas en faveur auprès de la reine
+comme vous le pensez et comme je vous le disais
+moi-même, pour vous encourager à développer toute
+votre pensée. Il y a très longtemps que je n'ai vu la
+reine, et il est probable que je ne la verrai jamais.</p>
+
+<p>L'accent du moine était morne. Il parlait d'une voix
+pâle, si l'on peut dire. Évidemment, sa pensée était
+ailleurs. Alice demeurait stupéfaite, foudroyée sans
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sauver! grondait le moine incapable de
+se contenir plus longtemps. C'est-à-dire, du fond de
+mon malheur, contempler votre félicité qui serait mon
+oeuvre! C'est-à-dire vous permettre d'aimer ce Marillac!...</p>
+
+<p>Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait
+à elle. Ce n'était pas le confesseur Panigarola, l'homme
+apaisé par la prière, le religieux miséricordieux...
+c'était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola,
+ce gentilhomme aux passions dévorantes qu'elle avait
+connu!</p>
+
+<p>Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant
+une nouvelle terreur lui venait.</p>
+
+<p>Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle
+appelait son fiancé? Le moine lui-même allait le lui
+apprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul
+instant! Du fond de mon cloître, je vous ai suivie
+pas à pas. J'ai vu vos gestes, j'ai entendu vos paroles;
+il n'est pas un de vos actes, c'est-à-dire pas une de
+vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire;
+je pourrais vous citer tous vos amants l'un
+après l'autre!... Mais ne croyez pas que j'ai été jaloux.
+En vous livrant à la reine, je savais ce que je
+faisais! Et c'était ma vengeance, cela! Vous venez
+à moi, et c'est moi que vous voulez faire l'artisan de
+votre bonheur! Quoi! Je vous révèle l'existence de
+votre enfant! J'essaie de réveiller en vous un sentiment
+humain capable de vous valoir l'oubli à défaut
+de ma pitié! Et vous ne songez qu'à votre amour!
+Insensée! Tu dis que c'est l'absolution de tes crimes
+que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une malédiction!</p>
+
+<p>Le moine s'était levé. Il était sorti du confessionnal.
+Ses bras se levaient vers le maître-autel dans un geste
+d'imprécation... Et ce fut ainsi qu'il s'en alla, glissa
+comme un fantôme, secoué de rauques sanglots, et
+s'évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée
+en arrière, évanouie...</p>
+
+<p>Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de
+ses lèvres minces, accourut auprès d'Alice de Lux.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons!
+C'est ici le séjour de l'horreur, du crime et de la damnation!</p>
+
+<p>Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle
+était l'énergie morale de cette femme qu'elle ne perdit
+pas un instant à se lamenter.</p>
+
+<p>&mdash;Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frémissant.</p>
+
+<p>Si son ancien amant avait eu pitié d'elle, si le moine
+avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre
+qui la faisait son esclave, son plan était de ne plus
+retourner au Louvre que pour dire à la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends
+ma liberté. Je ne vous demande rien que votre
+neutralité, je n'espère rien que d'être oubliée de
+vous.</p>
+
+<p>Tout ce rêve de liberté, de bonheur, s'écroulait. Il
+fallait reprendre la chaîne. Il fallait au plus tôt se
+rendre au Louvre, d'après les ordres qu'elle avait
+reçus.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son
+visage impassible. Avec l'aide de Laura, elle s'habilla
+soigneusement et, accompagnée de la vieille femme,
+se rendit au Louvre.</p>
+
+<p>Bientôt elle parvint dans les appartements privés
+de la reine. Catherine de Médicis fut prévenue que
+Mlle Alice de Lux, de retour d'un long voyage, sollicitait
+l'honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit
+répondre qu'elle recevrait Alice dès qu'elle serait libre
+et que sa fille d'honneur eût à ne pas s'éloigner du
+Louvre tant qu'elle ne l'aurait pas vue.</p>
+
+<p>Catherine était en effet en conférence avec son
+confident, son ancien amant, son véritable ami, l'astrologue
+Ruggieri.</p>
+
+<p>Catherine avait pleine confiance dans la science de
+Ruggieri. Et Ruggieri lui-même n'était pas un charlatan.
+Il considérait l'astrologie comme la seule
+science qui valût d'être étudiée.</p>
+
+<p>Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de
+la reine, Ruggieri prenait congé d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, René, la paix... la paix qui est parfois une
+arme plus redoutable que la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra à
+Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Elle viendra, René.</p>
+
+<p>&mdash;Coligny?</p>
+
+<p>&mdash;Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront...
+Songe donc à ce que je t'ai recommandée.</p>
+
+<p>&mdash;Répandre le bruit que la reine de Navarre est
+malade?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, mon bon René, dit Catherine avec
+un sourire, et je puis t'assurer qu'elle est bien
+malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies le principal.</p>
+
+<p>&mdash;Répandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre
+enfant qu'Henri! fit Ruggieri en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un enfant qui est même plus âgé qu'Henri
+de Béarn... et qui aurait bien des droits... si Henri
+venait à disparaître... tu le connais! ajouta-t-elle en
+fixant un regard dominateur sur l'astrologue.</p>
+
+<p>Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!...</p>
+
+<p>Puis se redressant:</p>
+
+<p>&mdash;Une calomnie, Catherine!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une calomnie, René!...</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux
+qui ont regardé la vie face à face et ont dit à la vie:
+tu n'es que néant! L'arme de ceux qui ont sondé leur
+conscience, et ont dit à leur conscience: tu n'es
+qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous
+gouvernons, doit avoir la haine du mensonge. Mais
+nous, René, nous pouvons et nous devons mentir,
+puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement
+solide.</p>
+
+<p>&mdash;Je mentirai donc, ma belle reine! s'écria Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;La reine de Navarre viendra à Paris, je te le
+répète. Il faut qu'avant même son arrivée le mensonge
+ait déjà préparé nos voies. D'abord, elle est
+malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi
+t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne
+le réserve pas à de hautes destinées! qui te dit qu'il
+ne sera pas roi de Navarre à la place d'Henri!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant
+ses lèvres sur la main de la reine, comme vous
+êtes grande.</p>
+
+<p>&mdash;Va! fit la reine en souriant, va et songe à
+m'obéir...</p>
+
+<p>&mdash;Aveuglément! s'écria l'astrologue en s'élançant
+hors du cabinet.</p>
+
+<p>A son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements
+sans passer par la salle où étaient réunies
+ses dames d'atours, et, par des couloirs réservés, gagna
+le logis du roi.</p>
+
+<p>A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie
+de chasse. Charles IX, grand chasseur, avait
+une passion furieuse pour l'art de la vénerie en général
+et pour tous les arts qui s'y rattachaient en
+particulier. Il sonnait de la trompe à s'en époumoner,
+à s'en rendre malade.</p>
+
+<p>Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son
+visage et prit son air le plus mélancolique. Lorsqu'elle
+entra, Charles IX déposa aussitôt sa trompe,
+et, s'avançant vers elle, la prit par une main, baisa
+cette main et la conduisit enfin jusqu'à un grand
+fauteuil dans lequel la reine s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme
+tous les matins, m'informer de votre santé. Comment
+êtes-vous?... Tournez-vous vers la fenêtre, que
+je vous voie... Mais vous me paraissez bien... très
+bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis
+plus depuis qu'Ambroise Paré m'a affirmé que l'une
+de ces crises pouvait vous tuer sur le coup; mais je
+n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonné des
+prières secrètes dans trois églises et notamment à
+Notre-Dame.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait
+si j'avais besoin d'être rassuré; mais je suis
+comme vous; je ne crois nullement aux sinistres prédictions
+de maître Paré, et ceux qui pourraient se réjouir
+de ma mort devront attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez
+donc qu'il y a des gens qui se réjouiraient de la mort
+du roi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh, madame, d'où vous viennent ces idées funèbres!</p>
+
+<p>&mdash;La constante inquiétude d'une mère, Charles, ne
+désarme jamais devant les apparences de la sécurité.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous dis que je me porte à merveille!
+Quant aux gens qui se réjouissent en secret dès que
+j'ai la colique, ils sont partout et jusque dans ce
+palais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler de messieurs les huguenots,
+mon fils. Eh bien, je voulais justement vous entretenir
+à leur sujet. Si cela vous convient, sire, le moment
+serait bon...</p>
+
+<p>Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou
+quatre personnes de l'entourage royal qui, au moment
+où la reine mère était entrée, s'étaient retirées
+dans un coin.</p>
+
+<p>Le roi se tourna vers ces personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir...
+Maître Pompéus, vous reviendrez dans une heure pour
+ma leçon d'armes... Ah! apportez-moi donc quelques-unes
+de ces lames arabes dont vous me parliez... Maître
+Crucé, nous causerons demain de ferronnerie; je
+veux voir ce nouveau modèle de serrure que vous avez
+inventé; messieurs, à bientôt.</p>
+
+<p>Le maître d'armes, Crucé, les gentilshommes sortirent
+après une profonde salutation à la reine. Au moment
+où la reine mère était rentrée, s'étaient retirées
+rapide regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, madame! fit alors Charles IX en
+se jetant dans un vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus!</p>
+
+<p>Deux magnifiques lévriers qui, depuis l'entrée de
+la reine, n'avaient cessé de gronder, vinrent se coucher
+près du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne
+pensez pas que cette longue dispute, ces guerres funestes
+où succombent l'un après l'autre les meilleurs
+gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas
+par appauvrir l'héritage que vous tenez de votre père
+et que vous devez transmettre intact à vos successeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment
+payer trop cher le plaisir d'entendre la messe, que de
+voir succomber tant de braves.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime à vous voir dans ces dispositions, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étonne que d'une chose, madame; c'est
+que ces dispositions semblent vous étonner. N'ai-je
+pas toujours prêché que la paix devait se faire entre
+les deux religions? C'est vous qui venez me prêcher
+la concorde, alors que j'ai dû toujours résister à votre
+robuste appétit de guerre et de massacre! C'en
+est assez par la mort-dieu! J'entends que ma volonté
+soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent
+de provoquer les huguenots, et que ces moines damnés
+comme votre Panigarola... nous verrons bien, pardieu!
+ajouta tout à coup Charles IX en se levant,
+qui commande à Paris!</p>
+
+<p>Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air
+si menaçant que la reine se leva en étendant le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon fils, s'écria-t-elle avec un rire forcé, on
+dirait vraiment que c'est à votre mère que vous en
+voulez!... Mais, si vous m'en croyez, vous n'arrêterez
+personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus...</p>
+
+<p>&mdash;Je les arrêterai, si bon me semble, madame!
+J'arrêterai Henri s'il le faut!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous
+ne rêvez qu'arrestations jusque dans votre famille!</p>
+
+<p>Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude,
+se renversait dans son fauteuil. Catherine l'attendait
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'arrêterez personne, dit-elle, si je vous
+donne un bon moyen d'assurer la paix générale.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de
+quelque bataille nouvelle, de quelque levée de troupes
+et d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de tout cela, mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, madame, dit Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous
+me croyez occupée à rêver de guerre comme je ne
+sais quelle héroïne, je ne suis qu'une pauvre mère
+cherchant à assurer le bonheur de ses enfants, insista-t-elle
+sur un mouvement de Charles. Et voici
+ce que j'ai trouvé, mon fils: les huguenots ne sont
+plus rien, ou du moins cessent d'être dangereux, s'ils
+n'ont plus Henri de Béarn et Coligny. Supposez que
+Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais ils n'y consentiront!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écria Catherine triomphante, j'ai
+trouvé mieux que de leur arracher une soumission
+qui serait peut-être hypocrite. J'ai trouvé le moyen
+d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés!
+Que pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous
+lui donniez une armée pour aller défendre dans les
+Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par le duc
+d'Albe?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il tomberait à mes pieds. Mais, Madame,
+ce serait la guerre avec l'Espagnol!</p>
+
+<p>&mdash;Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je
+sais un moyen d'éviter la guerre avec l'Espagne qui
+est et doit rester notre amie fidèle. Ceci acquis, êtes-vous
+décidé à faire à l'amiral la proposition que je
+vous dis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, morbleu! et même au prix d'une guerre
+avec l'Espagne, car, après tout, vaut mieux guerre de
+frontière que guerre intestine!</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral
+est à nous? Voilà donc les brouillons du parti huguenot
+qui n'ont plus de chef et viennent se ranger
+autour de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Mais Henri de Béarn?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà où mon idée a du bon! Henri de
+Béarn est votre ennemi... eh bien, j'en fais plus que
+votre ami, j'en fais votre frère... en lui faisant épouser
+votre soeur... ma fille Marguerite!</p>
+
+<p>&mdash;Margot! s'écria Charles stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Elle-même! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance?
+Croyez-vous que l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-même
+ne sera pas fière et heureuse d'une pareille
+union?</p>
+
+<p>&mdash;L'idée est admirable, en effet. Mais qu'en dira
+Margot?</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite dira ce que nous voudrons.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-dieu! s'écria le roi en se levant,
+voilà, madame, une belle et profonde pensée... Oui,
+oui, cela nous assure la paix... Le Béarnais rentrant
+dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il
+n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire!</p>
+
+<p>Et le roi Charles, en véritable enfant qu'il était, esquissa
+un pas de danse, puis saisit sa mère à pleins
+bras et l'embrassa sur les deux joues.</p>
+
+<p>Soudain, Catherine vit son fils pâlir. Charles porta
+sa main crispée à son coeur et s'arrêta, haletant. Son
+regard se troubla. Ses pupilles se dilatèrent. Puis ses
+traits se calmèrent. Son regard s'apaisa. Il respira
+plus librement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire,
+voici une crise avortée. La joie que vous m'avez
+donnée me rend déjà plus fort... Ah! s'il n'y avait
+plus autour de mon trône ni haines sourdes, ni intrigues...
+si nous avions enfin la paix!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva.
+Reposez-vous en votre mère qui veille sur vous... J'ai
+donc votre approbation pour ouvrir des conférences
+en vue de ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce
+pas voir Margot et lui faire entendre raison.</p>
+
+<p>La reine mère eut un sourire aigu. Elle regagna ses
+appartements, lente et méditative, et entra dans son
+oratoire.</p>
+
+<p>&mdash;Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui
+se tenait toujours à sa portée, amène-moi Alice.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait
+dans l'oratoire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine
+avec une grande douceur. Vous êtes arrivée hier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours....</p>
+
+<p>&mdash;Onze jours, et vous voilà aujourd'hui seulement!</p>
+
+<p>&mdash;J'étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille
+d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de
+vous reposer... et peut-être aussi de réfléchir un peu...
+de convenir avec vous-même... Mais laissons cela...
+Vous avez admirablement compris votre mission, et
+je ne connais pas meilleure diplomate que vous...
+Vous en serez récompensée.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne dis que l'exacte vérité... grâce à
+vous, ma chère ambassadrice, j'ai pu connaître à
+temps et déjouer les projets de notre ennemie la plus
+déterminée... la reine Jeanne. Ah! à ce propos, soyez
+complimentée pour le choix de vos courriers... tous
+des hommes sûrs et diligents... et pour la rédaction
+de vos lettres... Oui, mon enfant, vous nous avez rendu
+de grands services... Et ce n'est pas votre faute si ces
+services n'ont pas été plus loin...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie
+de Paris?... Car elle y est venue, je le sais... Racontez-moi
+donc un peu tout cela... est-ce que vous faisiez
+partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y avait eu
+quelque chose comme une révolte sur le pont de
+bois?...</p>
+
+<p>Alice commença aussitôt le récit sommaire de
+L'échauffourée que nous avons racontée.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains.
+Est-il possible que vous ayez couru pareil danger!...
+Quand je songe qu'un peu plus la reine de Navarre
+était tuée, je ne puis m'empêcher de frissonner... car,
+après tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre
+reine... Et la preuve que je ne lui veux aucun mal,
+c'est que je songe à faire la paix... et que je vais vous
+envoyer auprès d'elle pour préparer son esprit à un
+grand événement... Vous pourriez partir aujourd'hui
+même.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu
+sur Alice. La jeune fille, la tête courbée, frissonnante,
+demeurait frappée de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, reprit tout à coup Catherine, que venait
+donc faire à Paris la reine de Navarre?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est venue vendre ses bijoux. Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah? Peccato! La pauvre chère... Ses bijoux!...
+Tiens, tiens... Et en a-t-elle eu un bon prix, au
+moins?... Au fait, cela m'est égal, je ne veux pas être
+indiscrète. Au surplus, elle est encore bien heureuse
+d'avoir des bijoux à vendre... Moi, il ne m'en reste
+plus... que quelques-uns... et encore, ils ne sont plus à
+moi... je les destine à des amis... Tiens, regarde, Alice!
+Prends un peu ce coffret... là, sur le prie-Dieu... bon.</p>
+
+<p>Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret
+d'ébène que Catherine ouvrit aussitôt.</p>
+
+<p>Ce coffret était agencé par rangées superposées;
+le premier rang apparut aux yeux d'Alice. Il se composait
+d'une agrafe de ceinture et d'une paire de pendants
+d'oreille.</p>
+
+<p>Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui
+jeta un coup d'oeil en dessous, et un mince sourire
+erra sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue
+difficile!... Qu'en penses-tu, mon enfant? reprit-elle
+tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable,
+et on y chercherait en vain un défaut... Mais que disions-nous?...
+Ah! oui, que la reine de Navarre avait
+vendu ses dernières pierreries chez... chez qui, disais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette
+bonne reine était partie...</p>
+
+<p>&mdash;Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes.
+Je crois que, de Saintes, Sa Majesté la reine de
+Navarre se rendra à La Rochelle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon enfant, vous paraissez inquiète?
+Vous vous êtes pourtant reposée dix jours. Et je n'ai
+rien dit pour les embarras que vous avez pu me causer
+en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres...
+Mais maintenant, il s'agit de faire bonne mine...
+encore un effort, ma petite Alice... Je n'ai confiance
+qu'en toi, je suis entourée d'ennemis... tu vas voir que
+je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre
+une grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient
+notre amie... elle vient ici.... à Paris... à cette cour...</p>
+
+<p>A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de
+plus en plus pâle. Aux derniers mots, elle étouffa un
+cri que la reine feignit de ne pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir
+un message à la reine de Navarre... un message verbal...
+Et c'est toi que je charge de cette grande mission.</p>
+
+<p>Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu
+saisis que notre temps est précieux... tu vas partir.
+Dans une heure, pas plus tard, dans une heure, tu
+trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras
+grand train... jusqu'à ce que tu aies rejoint la
+reine... Je vais te charger d'une double mission... la
+première, ce sera de présenter à la reine, avec toute
+la délicatesse nécessaire, les offres que je t'exposerai
+dans un instant... la deuxième, ce sera, selon les dispositions
+où tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne
+pas lui offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra
+venir de toi-même, tu entends... je n'y veux être
+pour rien... oh! rassure-toi... ce cadeau... ce sera facile...
+c'est simplement une boîte de gants... Tais-toi,
+je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras,
+tu inventeras ce que tu voudras pour expliquer que
+tu sois chargée par moi du message... quant aux gants,
+je n'y suis pour rien... c'est toi qui les as achetés à
+Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice...</p>
+
+<p>&mdash;Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus
+loin...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a déjà compris les gants! songea Catherine.
+Et elle a peur!...</p>
+
+<p>Rapidement, elle retira le premier compartiment
+du coffret aux bijoux. La deuxième rangée apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la
+reine en elle-même.&mdash;Que dis-tu de cela, ma petite
+Alice? fit-elle à haute voix.</p>
+
+<p>&mdash;Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame,
+balbutia Alice en passant une main sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc,
+voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Sur la deuxième rangée qui venait d'apparaître, rutilait
+un large peigne d'or que couronnaient six gros
+rubis dont les feux sombres et somptueux incendiaient
+la nuit du velours noir!... C'était un royal
+bijou.</p>
+
+<p>&mdash;Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux,
+dit la reine. On dirait une couronne. Tu en es digne,
+ma fille.</p>
+
+<p>Alice, d'un mouvement désespéré, tordait ses belles
+mains.</p>
+
+<p>La reine prit le peigne et le fit chatoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, s'écria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment
+tu étais arrivée là-bas... Raconte-moi un peu cela...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait comme il était convenu, répondit Alice
+avec une volubilité fiévreuse; le conducteur a fait
+rouler la voiture à l'endroit que vous aviez indiqué;
+la voiture s'est brisée; j'ai attendu... quelqu'un est
+venu...</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a
+conduite à la reine... j'ai fait le récit convenu... que
+j'avais voulu me convertir à la réforme... que vous
+m'aviez persécutée... que j'avais résolu de me réfugier
+en Béarn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste...</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelait ce gentilhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant.
+Il est parti le jour même... Ah! Majesté, vous
+voyez bien que je ne puis accomplir cette mission,
+puisque j'étais persécutée par vous... Comment la
+reine s'expliquerait-elle...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis que tu n'as jamais su son nom...</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb
+du désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti
+le jour même... n'en parlons plus. Quant aux soupçons
+que pourrait avoir Jeanne d'Albret, tu n'es qu'une
+enfant... Tu es venue à Paris, j'ai su ta présence, j'ai
+su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et
+dans mon désir de conciliation, pour faire plaisir à
+ma nouvelle amie, c'est toi que je charge de lui
+dire... ce que tu vas savoir tout à l'heure... Mais parlons
+d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement
+à ne pas les essayer toi-même, et à ne pas même
+ouvrir la boîte qui les contient...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, madame!</p>
+
+<p>L'accent était cette fois si ferme, bien que la voix
+fût tremblante, que Catherine fixa un regard aigu sur
+l'espionne.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi
+l'obstacle, nous verrons à le tourner.</p>
+
+<p>&mdash;L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne
+voulais pas en parler, parce que je sens mon coeur
+se briser de honte toutes les fois que j'arrête mon
+esprit sur ces choses.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! fit Catherine d'une voix rude.</p>
+
+<p>&mdash;La reine de Navarre... s'est aperçue... de ce que
+j'étais auprès d'elle, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne d'Albret vous a devinée!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi,
+une fois pour toutes, comment la chose est arrivée.</p>
+
+<p>Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jeté sur mes
+genoux un billet.. qui me donnait des ordres... Ce billet,
+je ne l'ai pas vu... la reine l'a pris... elle avait déjà
+de vagues soupçons... ils se sont transformés en certitude...
+elle m'a laissée venir jusqu'à Saint-Germain,
+et là... elle m'a... chassée.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence.</p>
+
+<p>L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots
+étonnaient Catherine de Médicis qui songeait qu'il
+devait y avoir&mdash;autre chose dans le coeur de la
+jeune fille. En effet, il y avait&mdash;autre chose! Et
+Alice était bien heureuse à ce moment d'avoir ce prétexte
+pour laisser déborder sa douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu
+en es quitte à bon compte. Le coup est dur... surtout
+pour moi. Ne crains pas que je te renvoie... je te trouverai
+une occupation digne de ton intelligence... et de
+ta beauté... Jamais nous ne parlerons plus de la reine
+de Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma
+confiance, et je vais te le prouver.</p>
+
+<p>Alice frémit. Quel nouveau coup allait la frapper?...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus
+calme. Ne songe plus au passé... tu ne peux plus
+m'être utile loin de Paris, tu me seras utile dans
+Paris, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, observa timidement l'espionne,
+ne m'avez-vous pas dit que la reine de Navarre devait
+venir ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je l'espère, du moins... mais garde-toi bien
+d'en parler. Quel mal vois-tu à ce que Jeanne d'Albret
+vienne ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il
+pas mieux, pour Votre Majesté surtout, et puis un
+peu pour moi aussi, que la reine de Navarre ne me
+vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais
+pour quelque temps...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret
+te voie!</p>
+
+<p>La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle
+ferma les yeux pour ne pas montrer cette joie à la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs,
+pour la mission que je te réserve, il n'est pas
+nécessaire que tu y paraisses... mais tu ne quitteras
+point Paris, et nous correspondrons simplement..
+Tu continueras à habiter ta maison de la rue de la
+Hache. Tous les soirs, tu me feras parvenir le résultat
+de tes observations. Voici comment... Tu as vu le
+nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la
+tour?... Eh bien, la première ouverture du bas de la
+tour est presque à hauteur d'homme. Cette ouverture
+est barrée de deux barreaux; mais il y a place
+pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter
+là tes petites missives; et lorsque j'aurai quelque ordre
+à te faire parvenir une main te tendra le billet
+que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je
+vais t'annoncer une chose. C'est que tu as assez fait
+pour moi pour que je fasse quelque chose pour toi.
+Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes
+desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant,
+Alice, tu as assez travaillé... la mission que je vais
+t'exposer sera la dernière...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce
+dernier... service que tu auras rendu à la royauté, tu
+seras libre. Je t'en fais le serment sur ce Christ qui
+nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas
+comme libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord,
+tu peux compter que tu seras inscrite sur la
+cassette royale pour une pension de douze mille écus.
+Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras
+celui que tu voudras, et je te le donnerai tout
+meublé, avec ses chevaux et ses hommes d'armes;
+ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à
+moi tu recevras cent mille livres comptant.</p>
+
+<p>Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint
+à ne témoigner ni approbation ni improbation.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je
+te trouve quelque beau gentilhomme qui t'aimera, que
+tu aimeras... Vous habitez à votre guise Paris ou
+la province; vous venez ou vous ne venez pas à la
+Cour; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma
+fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche,
+enviée... et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu
+mettras le jour de ton mariage!</p>
+
+<p>En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième
+compartiment du coffret aux bijoux. La troisième rangée
+apparut. Elle était éblouissante.</p>
+
+<p>Là, maintenu par de légères agrafes d'or, serpentait
+un collier de diamants vraiment digne d'une souveraine
+pour un jour de sacre. Aux quatre angles du
+compartiment, s'emboîtaient quatre bracelets massifs,
+dont chacun laissait voir une perle grosse presque
+comme une noisette! Les intervalles des bracelets au
+collier étaient occupés par des pendants d'oreille incrustés
+de saphirs; enfin, au centre de l'espace occupé
+par le collier était placée une agrafe composée
+de deux monstrueuses émeraudes semblables à deux
+yeux glauques qui eussent cherché à fasciner la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, il n'est pas possible que vous me
+destiniez une aussi magnifique récompense...</p>
+
+<p>Et, en elle-même, la malheureuse songea:</p>
+
+<p>&mdash;La dernière honte! La dernière infamie! Et après,
+je serai libre!... libre!... ô mon amant!...</p>
+
+<p>Et la reine, de son côté, pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisième compartiment
+lui-même ne l'émeut pas?... Nous verrons tout
+à l'heure ce qu'elle dira devant le quatrième et dernier!...</p>
+
+<p>Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son
+cynisme, elle eût éprouvé tout de même quelque embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la
+mission, la voici... Fais-y bien attention, mon enfant,
+ceci est d'une exceptionnelle gravité... Je t'ai pardonné
+de n'avoir pas réussi auprès de François de Montmorency...
+Je ne te pardonnerais pas d'échouer auprès
+de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut
+que cet homme ait en toi une aveugle confiance... Il
+faut qu'à un moment donné tu puisses me l'amener...
+où je te dirai... M'as-tu comprise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermeté.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla,
+l'homme est à Paris; c'est mon ennemi mortel. Je
+te dirai comment tu pourras le trouver, le rencontrer...
+Alors, ingénie-toi... invente, sois prudente comme
+le serait une Borgia, sois belle comme l'était
+Diane, sois ce que tu voudras, sois un génie!... mais
+cet homme, il me le faut!</p>
+
+<p>&mdash;Son nom? demanda Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Marillac! répondit Catherine de
+Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom résonna comme un coup de tonnerre aux
+oreilles d'Alice de Lux. Livide, agitée d'un tremblement
+conduisit, cramponnée au dossier d'un fauteuil,
+elle luttait avec une effroyable énergie, avec
+une suprême dépense de toutes ses forces, pour
+garder un masque impassible, pour ne pas crier, pour
+ne pas s'évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon.</p>
+
+<p>Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondément
+étudiée... devinée peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais cet homme? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je dis que tu le connais!</p>
+
+<p>&mdash;Non!...</p>
+
+<p>Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la
+fouillait jusqu'au fond de la conscience.</p>
+
+<p>Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la
+fascinatrice l'eût touchée.</p>
+
+<p>Catherine mit un genou à terre. Et sa voix rauque
+jaillit non comme une question, mais comme une
+affirmation définitive:</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais pas!... murmura Alice.</p>
+
+<p>Puis elle s'évanouit. Catherine tira de son aumônière
+un flacon de cristal qu'elle déboucha avec précaution.
+Elle le fit respirer à la jeune fille. L'effet fut
+immédiat. Une secousse violente galvanisa Alice. Elle
+ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante
+sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Debout! gronda la reine.</p>
+
+<p>Alice de Lux obéit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine
+reprenait sa place dans son fauteuil.</p>
+
+<p>En même temps, son visage, prodigieusement habile
+à prendre toutes les expressions, redevenait paisible
+et serein. Un sourire erra sur ses lèvres. Et sa
+voix se fit caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous
+à ce point fatiguée? Voyons, parlez-moi sans crainte...
+vous savez bien que je vous aime assez pour subir
+un peu vos caprices...</p>
+
+<p>Alice de Lux demeura un instant suspendue entre
+deux abîmes: la terreur d'une supercherie possible,
+l'espoir que la reine, par affection, par politique peut-être,
+la ménagerait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit la reine avec son bon sourire,
+avouez-moi que vous êtes fatiguée... Eh! mon Dieu, je
+comprends cela, moi! Je vous demandais un dernier
+service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne
+croyez pas au moins que j'en profite pour rétracter
+mes promesses. Si vous voulez vous reposer dès
+maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai
+promis, la dot de mariage, les écus, les bijoux,
+tout!</p>
+
+<p>Alice étudiait avec une attention passionnée les
+paroles, le geste, la voix, la physionomie entière de la
+reine. La reine était vraiment naturelle; il fut impossible
+à l'espionne de surprendre un indice d'affectation
+ou d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, s'écria-t-elle en joignant les mains,
+si Votre Majesté daignait m'y autoriser!...</p>
+
+<p>&mdash;T'autoriser? A quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je suis fatiguée... au-delà de ce
+que Votre Majesté pourrait supposer...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ce n'était pas le nom de l'homme qui te
+faisait pâlir?</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de cet homme?... mais je l'ai déjà oublié,
+Majesté!... celui-là ou un autre... qu'importe!
+Et lors même qu'il me ferait horreur. Votre Majesté
+sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la
+fatigue, la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos...
+de solitude... je ne demande rien à Votre Majesté...
+D'ailleurs, elle m'a déjà comblée... je suis riche, j'ai
+des terres, des bijoux plus que je n'en désire... tout
+cela je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir
+aller, venir, rire et pleurer à ma guise... surtout
+pleurer!...</p>
+
+<p>Catherine hochait doucement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite! murmura-t-elle comme à part soi,
+comme elle a l'air de souffrir! C'est de ma faute
+aussi... j'aurais dû m'apercevoir que cette enfant
+aspirait à une vie de calme.</p>
+
+<p>L'espionne tomba à genoux et sanglota:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majesté! c'est cela... une vie de calme!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est ton congé que tu veux, ma petite
+Alice?</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Majesté voulait me l'accorder, dit Alice
+en se relevant, je lui en serais reconnaissante toute
+la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit Catherine, en continuant à sourire,
+tu ne veux même pas faire ce petit effort, ma petite,
+le dernier...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Alice, Votre Majesté ne m'a donc
+pas comprise!</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier, Alice, le dernier!...</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Ayez pitié de moi, ma reine!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit
+effort, le dernier! Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai
+un joyau d'une inestimable valeur... Je l'ai là,
+dans ce coffret.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté m'a montré ces joyaux dont une
+princesse serait jalouse... je ne les ai pas enviés...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le bijou du dernier compartiment,
+Alice! Tu ne peux te figurer sa beauté! Tiens, laisse-moi
+seulement te le montrer, et tu décideras ensuite!</p>
+
+<p>A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier
+compartiment du coffret aux bijoux. Le fond
+apparut. Il était couvert de velours noir, comme les
+autres rangées.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant.</p>
+
+<p>Alice jeta un regard d'indifférence sur le nouveau
+bijou que lui montrait la reine. Aussitôt, elle devint
+livide; elle fit deux pas rapides, les mains en avant,
+comme pour conjurer un spectre, et un cri rauque
+s'échappa de sa gorge:</p>
+
+<p>&mdash;La lettre!... Ma lettre!...</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, au mouvement de l'espionne,
+saisit le papier et le glissa dans son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est
+bien elle en effet. Sais-tu ce que l'on fait aux mères
+qui ont tué leur enfant et qui l'avouent cyniquement,
+comme tu l'avoues dans ta lettre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant
+n'est pas mort!</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine.
+La mère criminelle, Alice, on la traduit devant
+la cour prévôtale qui la condamne à mort...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Pitié!... L'enfant vit!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors la mère coupable est livrée au bourreau...</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! répéta Alice, qui tomba à genoux.</p>
+
+<p>Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola
+apparut...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancey! fit la reine.</p>
+
+<p>Le capitaine des gardes de Catherine se montra à
+ce moment à l'entrée de l'oratoire. Au même instant,
+Alice fut debout, et, pantelante, dans un souffle d'agonie,
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un
+sourire, vous voyez bien Mlle de Lux? Eh bien, il est
+possible qu'un de ces jours elle ait besoin de vous
+et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui
+obéir, la suivre où elle vous mènera, lui prêter main
+forte, et arrêter la personne qu'elle vous désignera.
+Allez, et n'oubliez pas.</p>
+
+<p>Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui
+en avait vu et entendu bien d'autres. Dès qu'il fut
+disparu, Catherine se tourna vers l'espionne; sa voix
+redevint dure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es décidée? bien décidée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, bégaya la malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te mettras en rapport avec le comte de
+Marillac?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; maintenant, écoute... Si tu me trahissais...
+ce n'est pas au grand prévôt que je ferais parvenir
+ta lettre... j'aurais encore assez pitié de toi pour te
+laisser vivre.</p>
+
+<p>Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard
+d'interrogation affolée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à un autre que je la ferais remettre! dit
+Catherine. Et j'y joindrais l'histoire de ta vie, avec
+preuves à l'appui.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre! balbutia l'infortunée.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet autre s'appelle le comte de Marillac,
+acheva Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>Un long cri d'épouvanté et d'horreur retentit dans
+l'oratoire; et Alice de Lux tomba à la renverse, aux
+pieds de la reine, sans connaissance...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>UNE RENCONTRE</h3>
+
+<p>Nous avons vu à la suite de quels raisonnements
+Pardaillan avait pris la résolution de ne plus s'occuper
+que de lui-même, et comment, ayant en son
+pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François
+de Montmorency, il s'était décidé à ne pas la faire
+arriver à son adresse.</p>
+
+<p>Or, par maint tour et détour et après mainte
+station en divers cabarets plus ou moins mal famés,
+il se dirigea vers l'hôtel de Montmorency et, tout en
+s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau
+de la grande porte.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais
+la porte bâtarde. Il en sortit un Suisse gigantesque
+armé d'une trique.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant
+son bâton de l'air le moins pacifique du monde.</p>
+
+<p>Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges
+pieds jusqu'à son toquet garni de plumes; mais
+pour apercevoir ce loquet, il dut lever la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, je voudrais parler à ton maître...</p>
+
+<p>Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l'effarement
+et l'air de majesté offensée du digne Suisse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites? bégaya-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis: Mon enfant, je voudrais parler à ton
+maître, le maréchal.</p>
+
+<p>Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'élança, la
+trique haute, avec un rugissement de vengeance.</p>
+
+<p>Pardaillan, souple et léger comme une tige d'acier,
+fit un bond de côté. Emporté par l'élan, le Suisse
+administra dans le vide un formidable coup de bâton.
+Mais il n'avait pas plutôt exécuté ce mouvement
+qu'il sentit que la trique lui était arrachée des
+mains avec une irrésistible puissance; en même
+temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des jambes;
+le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit
+l'air de ses bras et finalement s'étala de son long
+en travers de la rue...</p>
+
+<p>Au même instant, il entendit un aboi sonore, et
+il sentit deux crocs s'enfoncer dans le bas de son
+dos...</p>
+
+<p>&mdash;Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau
+venait de s'élancer en toute conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier.
+Lâche ça! C'est un mauvais morceau!</p>
+
+<p>Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la
+main gauche, offrit la droite au géant consterné pour
+l'aider à se relever.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà condamné à ne pas m'asseoir, de huit
+jours au moins! fit le Suisse en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et
+maintenant que je suis céans, mon cher monsieur,
+voudriez-vous avoir la politesse de prévenir M. le maréchal
+que le chevalier Jean de Pardaillan désire
+l'entretenir pour affaire grave?</p>
+
+<p>&mdash;M. le Maréchal n'est pas en son hôtel, dit le
+Suisse.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Diable! Il n'est donc pas à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, monsieur... Aïe!...</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui,
+tout en paraissant désespéré, n'en éprouvait pas
+moins une sorte de joie amère au fond de lui-même.
+Je reviendrai donc...</p>
+
+<p>Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant
+salué le Suisse d'un geste affable, se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate! songeait-il en remontant à grandes
+enjambées le cours de la Seine, j'ai fait ce que
+j'ai pu, moi!... Qu'elles se débrouillent maintenant!...</p>
+
+<p>Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre
+côté de l'eau, se dressaient dans la brume les constructions
+inachevées du palais que maître Delorme
+élevait pour Catherine de Médicis sur l'emplacement
+du clos aux tuileries. Le chevalier s'arrêta sous un
+bouquet de hauts peupliers que le mois d'avril
+couvrait déjà de frondaisons ténues, d'un vert délicat.
+Il s'assit sur une large pierre de la grève et, la
+tête dans ses deux mains, regarda couler les eaux.</p>
+
+<p>Au moment même où il était assis sur la pierre
+de la grève, Pardaillan se faisait à lui-même une
+déclaration très grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis me dissimuler que j'aime Loïse plus
+que ma vie, que je l'aime sans espoir, et je suis
+malheureux du mal qui lui arrive. Je sais parfaitement
+que, si j'arrive à la délivrer, un autre sera
+récompensé par son amour... car une Montmorency
+peut-elle aimer un pauvre hère tel que moi? Et
+pourtant l'idée de ne pas la secourir m'est insupportable.
+Il faut donc que je me mette à sa recherche.
+Il faut que je la trouve! Et puis après nous
+verrons...</p>
+
+<p>Le résultat de cette méditation au bord de la Seine
+fut que le chevalier résolut d'écarter de son esprit
+tout espoir de récompense amoureuse, et de se
+dévouer pour Loïse, quoi qu'il dût en advenir.</p>
+
+<p>Il se leva tout aussitôt, et prit le chemin de la
+Devinière.</p>
+
+<p>Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est
+l'indice de la robustesse, et venait d'entrer dans la rue
+Saint-Denis, lorsqu'il entendit qu'on courait derrière
+lui. Bien qu'il fît nuit noire et que la rue fût déserte,
+Pardaillan dédaigna de se retourner. Au même instant,
+l'inconnu qui courait fut sur lui.</p>
+
+<p>Il y eut un choc violent.</p>
+
+<p>Bousculé à l'improviste, le chevalier chancela; il
+se remit aussitôt, et, tirant furieusement son épée,
+il s'apprêtait à provoquer de la belle façon le malappris
+trop pressé, lorsqu'il fut cloué sur place par
+ces paroles que grommela l'inconnu:</p>
+
+<p>&mdash;Par Barabbas! On se range, au moins!...</p>
+
+<p>Lorsque le chevalier revint à lui, l'inconnu, toujours
+courant, avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh!
+mais, on dirait que c'est lui! mon père!...</p>
+
+<p>Et il se mit à courir, lui aussi. Mais il était trop
+tard. Il ne vit plus personne dans la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra à la Devinière, sa première question
+à dame Huguette fut pour s'informer si par
+hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander
+depuis dix minutes.</p>
+
+<p>Sur la réponse négative de l'hôtesse, il fut convaincu
+qu'il s'était trompé et regrettait dès lors d'avoir
+laissé fuir le personnage qui l'avait bousculé.</p>
+
+<p>Ayant copieusement dîné, le chevalier reboucla
+son ceinturon, compléta son armement au moyen
+d'un court poignard à lame solide, et, par les rues
+silencieuses, noires et désertes, se rendit à l'hôtel
+de l'amiral Coligny.</p>
+
+<p>Comme le lui avait recommandé Déodat, il frappa
+trois coups légers à la petite porte bâtarde.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, il vit le judas s'entrouvrir.</p>
+
+<p>Pardaillan prononça à voix basse les deux mots
+convenus:</p>
+
+<p>&mdash;Jarnac et Moncontour...</p>
+
+<p>Aussitôt, la porte s'ouvrit et un homme parut,
+couvert d'une cuirasse de cuir, un pistolet à la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Qui demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir mon ami Déodat, fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui
+s'adoucit aussitôt: voulez-vous me dire votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>L'homme étouffa un cri de joie, ouvrit la porte
+toute grande et attira le jeune homme dans l'intérieur
+d'une cour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan! s'écria-t-il alors. Ah!
+soyez le bienvenu! Je désirais tant vous connaître!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqué, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas?
+Eh bien, nous ferons connaissance... je suis M. de
+Téligny.</p>
+
+<p>Téligny, gendre de l'amiral Coligny, était un
+homme de vingt-huit à trente ans. Il était fortement
+charpenté, et passait pour très fort aux armes
+comme il était excellent dans le conseil. Il avait
+une physionomie ouverte, des yeux très doux: il
+était de manières exquises, d'une politesse raffinée,
+élégant d'allure, d'esprit très cultivé, et l'on comprenait
+que la fille de l'amiral l'eût préféré à bien
+des partis plus riches, et notamment, disait-on, au
+duc de Guise lui-même.</p>
+
+<p>Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme
+se hâta de refermer solidement la porte,
+appela un domestique et lui remit son pistolet en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais
+qui: tu n'as donc pas à te tromper...</p>
+
+<p>Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit
+traverser la cour, lui fit monter un bel escalier de
+pierre et le fit entrer dans une petite pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Je veillais moi-même, expliquait-il tout en marchant,
+car nous avons réunion ce soir: l'amiral est
+là, M. de Condé aussi, et Sa Majesté le roi de
+Navarre...</p>
+
+<p>Cependant, Téligny, après avoir introduit le chevalier
+dans le cabinet, l'avait serré dans ses bras
+avec une joie si évidente que le jeune homme en
+fut doucement remué.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc le héros qui a sauvé notre grande et
+noble Jeanne! s'écria Téligny. Ah! chevalier, que de
+fois en ces derniers jours nous avons désiré vous
+voir, vous remercier...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je vous avouerai que je ne savais guère
+en l'honneur de quelle princesse je tirais l'épée...
+mais, excusez-moi, une affaire grave m'oblige à venir
+demander l'aide de Déodat, qui a bien voulu se mettre
+à ma disposition...</p>
+
+<p>&mdash;Nous y sommes tous, chevalier! s'écria Téligny.
+Quant au comte de Marillac...</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Marillac?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le véritable nom de notre cher Déodat.
+Je disais donc que, pour celui-là, vous l'avez ensorcelé;
+il ne jure que par vous...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il ce soir en cet hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Il y est. Je vais le mander.</p>
+
+<p>Téligny appela un valet et lui donna un ordre.</p>
+
+<p>Quelques instants s'écoulèrent. Puis des pas précipités
+se firent entendre, une porte s'ouvrit, le comte
+de Marillac apparut, et courut à Pardaillan les mains
+tendues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici, cher ami! s'écria-t-il, serais-je assez
+heureux pour que vous eussiez besoin de moi?
+Est-ce ma bourse, est-ce mon épée que vous êtes
+venu chercher? Les deux sont à vous...</p>
+
+<p>Le chevalier sentit son coeur se dilater.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous
+remercier...</p>
+
+<p>&mdash;Me remercier! s'écria Déodat. Mais c'est moi
+qui suis votre obligé... nous le sommes tous ici,
+puisque vous avez sauvé notre grande reine...</p>
+
+<p>Téligny, voyant les deux amis partis dans le tête-à-tête,
+s'était retiré discrètement.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait, fit Pardaillan, que vous êtes moins
+sombre que le jour où vous vîntes me voir en mon
+auberge. Vos yeux s'éclairent, vos lèvres sourient...
+vous serait-il arrivé quelque heureux événement?</p>
+
+<p>&mdash;Dites un grand bonheur! Je suis amoureux.
+C'est en venant vous voir que, près de Paris, j'ai
+rencontré celle que j'aimais... Sachez que je puis la
+voir deux fois par semaine, en attendant...</p>
+
+<p>&mdash;En attendant...</p>
+
+<p>&mdash;Que je puisse la ramener en Béarn et l'épouser.
+Ma fiancée est seule au monde... je suis son frère
+jusqu'au jour où je serai son époux.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends maintenant votre bonheur, fit
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'égoïsme de l'amour! s'écria le comte. Je
+vous assomme avec mes histoires que vous avez la
+politesse d'écouter patiemment, et je ne songe même
+pas à vous demander...</p>
+
+<p>&mdash;En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je
+suis amoureux, comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous célébrerons nos unions le même jour.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement,
+vous pouvez voir votre fiancée deux fois par
+semaine, et moi je ne lui ai jamais parlé. Vous êtes
+sûr d'être aimé, et moi je redoute d'être haï; vous
+savez où trouver ce que vous aimez, et celle que
+j'aime a disparu. Or, je veux la retrouver à tout prix,
+fût-ce pour m'entendre dire que je suis détesté. Et
+c'est pour cela que je suis venu vous demander
+votre aide.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte.
+Nous fouillerons Paris ensemble.</p>
+
+<p>Pardaillan raconta brièvement l'histoire de son
+amour, son arrestation au moment où Loïse l'appelait,
+son séjour à la Bastille, son départ, la lettre qu'il
+était chargé de remettre, enfin, tout ce que savent
+déjà nos lecteurs.</p>
+
+<p>Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency,
+se réservant de le dire au bon moment. Et
+ce moment serait celui où l'on commencerait les
+recherches.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai comme un vague soupçon, ajouta-t-il en
+terminant, du lieu où elle peut être et de l'homme
+qui a pu avoir intérêt à enlever Loïse et sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, cher ami; quand voulez-vous que
+nous commencions nos recherches?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dès demain.</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain, bon; je suis tout à vous. Maintenant,
+venez, que je vous présente à certaines personnes
+qui ont envie de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont ces personnes?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral...
+Venez, mon cher: vous êtes connu ici, et votre
+histoire d'évasion de la Bastille va achever de vous
+valoir l'admiration de ces grands seigneurs...</p>
+
+<p>Bon gré, mal gré, Pardaillan fut entraîné par le
+comte de Marillac. Celui-ci traversa rapidement deux
+ou trois pièces et parvint dans le grand salon d'honneur
+de l'hôtel de Coligny.</p>
+
+<p>Là, autour d'une table, étaient assis cinq personnages.</p>
+
+<p>Pardaillan reconnut immédiatement deux d'entre
+eux: Téligny, qu'il venait de voir, et l'amiral Coligny
+qu'il avait eu l'occasion de voir de loin deux ou
+trois fois.</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan
+par la main, s'avança jusqu'à la table et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur
+l'amiral, et vous, mon cher colonel, voici le sauveur
+de la reine, M. le chevalier Jean de Pardaillan.</p>
+
+<p>A ces mots, ces personnages levèrent sur le chevalier
+des yeux pleins de bienveillance, de cordialité
+et d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Touchez là jeune homme! s'écria, le premier,
+Coligny. Vous avez évité à la réforme un irréparable
+malheur.</p>
+
+<p>Le chevalier saisit la main qui lui était tendue
+avec un respect et une émotion visibles.</p>
+
+<p>&mdash;Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a
+sauvé ma mère, dit alors avec un fort accent gascon
+des plus désagréables un jeune homme de dix-sept
+à dix-huit ans, qui n'était autre que le roi de
+Navarre, futur roi de France sous le nom d'Henri IV.</p>
+
+<p>Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'époque,
+saisit la main royale du bout de ses doigts et
+s'inclina sur elle avec une grâce altière qui provoqua
+l'admiration du personnage placé à côté du roi.</p>
+
+<p>C'était un tout jeune homme aussi, paraissant à
+peine dix-neuf ans, mais il y avait dans sa physionomie
+et ses attitudes on ne sait quoi de chevaleresque
+et d'imposant qui manquait au Béarnais. C'était
+Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, cousin
+d'Henri de Navarre.</p>
+
+<p>Le prince de Condé tendit, lui aussi, la main a Pardaillan
+mais, au moment où celui-ci s'inclina, il l'attira
+à lui et l'embrassa cordialement en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, Sa Majesté la reine nous a dit que vous
+étiez un vrai paladin des vieux âges; faisons donc
+comme faisaient les paladins quand ils se rencontraient,
+et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon
+cousin, le permet...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut à ces
+derniers mots le jeune prince de Condé, je puis aujourd'hui
+accepter ce titre de paladin, puisqu'il m'est
+donné par le fils de Louis de Bourbon, c'est-à-dire
+d'un vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui
+sont tombés sur les champs de bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, ventre-saint-gris! s'écria le Béarnais.</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit,
+félicita à son tour le chevalier, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si l'amitié du vieux d'Andelot peut vous être
+agréable, elle vous est acquise, jeune homme...</p>
+
+<p>Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil
+rusé sur le chevalier, et il cherchait peut-être quelque
+moyen de l'attacher à sa fortune, lorsque la porte
+s'ouvrit; un de ces domestiques armés en guerre que
+Pardaillan avait remarqués, alla vivement à l'amiral
+Coligny et lui glissa deux mots à l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Coligny, M. le maréchal de Montmorency
+a bien voulu se rendre à mon invitation. Il est là. Et
+il attend le bon plaisir de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cher François! Je serai heureux de le voir.
+Qu'il entre! Monsieur l'amiral, et vous, mon cousin,
+vous voudrez bien demeurer près de moi pendant
+cette entrevue.</p>
+
+<p>Les autres personnages de cette scène se levèrent
+pour se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Déodat, en saisissant le bras de
+Pardaillan, à quoi songez-vous donc?</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un
+rêve. L'annonce que le maréchal de Montmorency
+allait entrer dans cette salle l'avait plongé dans une
+sorte de stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la
+deuxième fois, lui tendit la main et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne
+prisiez rien tant que votre indépendance, et que vous
+entendiez vous tenir en dehors de toutes querelles;
+cependant, je veux croire que notre rencontre aura
+un lendemain et, quant à moi, je serais heureux de
+vous voir parmi les nôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Pardaillan, je dois à tant de bienveillance
+une entière franchise: les guerres religieuses
+m'effraient. Mais j'avoue à Votre Majesté que, si
+l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi
+peut lui être utile, cette sympathie, vienne l'occasion,
+ne lui fera pas défaut...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit
+le roi.</p>
+
+<p>Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot
+et Téligny étaient déjà sortis ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle faiblesse vous a pris tout à l'heure, cher
+ami? demanda alors Marillac. Vous avez paru tout
+ému et vous êtes encore pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, fit Pardaillan, c'est bien le maréchal de
+Montmorency qui va être introduit auprès du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, fit Marillac étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce Montmorency, c'est le père de celle
+que j'aime! Il faut que je lui remette la lettre que
+j'ai là sous mon pourpoint et qui me brûle la
+poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis
+un félon et j'enlève à Loïse sa protection la plus
+naturelle et la plus sérieuse. Et si je la lui remets,
+cet homme va me haïr, et Loïse est perdue à jamais
+pour moi!...</p>
+
+<p>L'homme qui était attendu dans l'hôtel de Coligny
+et qui venait d'être introduit auprès du roi de Navarre,
+paraissait une quarantaine d'années. Il était
+grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette
+souplesse particulière aux gens qui se livrent à de
+violents exercices du corps.</p>
+
+<p>Ses cheveux étaient blancs. Et c'était un étonnement
+pour l'oeil que cette blancheur de vieillesse sur
+cette tête demeurée jeune: aucune ride ne sillonnait
+ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme
+voilés, avaient un regard limpide.</p>
+
+<p>Avec les années, lentement, lambeau par lambeau,
+la douleur s'en était allée. Mais la tristesse demeurait
+profonde, et pesait sur cet homme, d'un même poids
+égal; de là, sans doigte, cette lassitude...</p>
+
+<p>L'amour très pur, très profond, qu'il avait éprouvé
+pour Jeanne de Piennes, était encore tout entier dans
+son âme.</p>
+
+<p>Maintes fois, il avait éprouvé comme une vague
+tentation de la revoir; mais toujours, il avait réfréné
+ces désirs, et alors il se jetait toujours dans quelque
+entreprise guerrière ou politique où il déployait de
+fébriles activités sans parvenir à se détacher du souvenir
+qui l'obsédait.</p>
+
+<p>Il pensait peu à Henri de Montmorency. Lui avait-il
+pardonné?</p>
+
+<p>Non, sans doute. Mais il tâchait à l'oublier et il y
+parvenait assez aisément, tandis que Jeanne était toujours
+présente dans son imagination.</p>
+
+<p>Avec ce caractère, avec de telles racines d'amour
+dans le coeur, il est presque inutile de dire que François
+de Montmorency n'avait jamais songé à se refaire
+un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une
+autre vie.</p>
+
+<p>Il avait accepté pourtant son mariage avec Diane
+de France.</p>
+
+<p>En acceptant cette union, il avait surtout voulu
+échapper aux tyranniques obsessions du vieux connétable,
+son père.</p>
+
+<p>Son existence avec Diane de France fut rigoureusement
+ce qu'ils avaient convenu qu'elle serait: une
+simple association.</p>
+
+<p>Ils se voyaient à de longs intervalles: en huit ans,
+François de Montmorency n'eut que trois ou quatre
+rencontres avec cette princesse qui portait son nom
+fort dignement: c'est-à-dire que, si elle eut de nombreux
+amants, comme l'affirme la chronique, elle eut
+toujours assez d'estime et même d'affection pour son
+mari, pour sauver les apparences.</p>
+
+<p>Nous devons ajouter que deux ou trois fois François
+de Montmorency eut aussi l'idée de se rendre
+au château.</p>
+
+<p>Un jour, il se mit en route avec l'intention bien
+arrêtée de refaire l'histoire du crime qui avait brisé
+sa vie, de le connaître dans tous ses détails. Il arriva,
+très décidé, jusqu'à une hauteur d'où, au sortir d'un
+bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le
+hameau de Margency. Mais là ses forces faiblirent. Et,
+pour ne pas montrer l'émotion qui le bouleversait, il
+ordonna à son escorte de reprendre sans lui le chemin
+de Paris.</p>
+
+<p>La destinée des hommes tient souvent à bien peu
+de chose: si François avait eu le courage de pousser
+jusqu'à Margency et d'y recueillir des témoignages,
+qui sait s'il ne fût pas bientôt arrivé à constater
+l'innocence de Jeanne de Piennes?</p>
+
+<p>Il y eut pourtant une circonstance où cette innocence
+faillit éclater aux yeux de François, sans qu'il
+l'eût cherchée.</p>
+
+<p>En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre
+huguenots et catholiques. Les huguenots venaient de
+remporter quelques avantages et s'étaient avancés
+tout près de Paris. Le connétable Anne fit une sortie,
+chargea à la tête de sa cavalerie et, ce jour-là encore,
+il se fit un grand carnage d'hérétiques.</p>
+
+<p>Seulement, dans la bagarre, le connétable fut blessé
+mortellement. Le blessé fut transporté à l'hôtel de
+Mesmes qui appartenait à son fils, Henri, duc de
+Damville. A ce moment, Henri était en Guyenne où il
+se distinguait par son zèle à imposer la messe aux
+hérétiques. François se trouvait à Paris. Il n'avait pas
+revu son père depuis trois ans.</p>
+
+<p>Il trouva le connétable couché, la tête emmaillotée,
+et dictant ses dernières volontés à son scribe.</p>
+
+<p>Lorsque le vieux Montmorency eut terminé, il aperçut
+son fils aîné qui venait d'entrer dans la chambre,
+et un rayon de joie illumina cette tête de moribond.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit-il, si près de la mort, on voit les
+choses autrement qu'on ne les voyait... Peut-être, en
+de certaines circonstances, ne me suis-je pas assez
+préoccupé de votre bonheur... Répondez-moi franchement...
+êtes-vous heureux?...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon père, je suis aussi heureux
+qu'il m'est permis de l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Votre frère...</p>
+
+<p>François tressaillit et pâlit soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous réconcilierez-vous pas avec lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! répondit François d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez... peut-être est-il moins coupable... que
+vous ne pensez...</p>
+
+<p>François secoua violemment la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune femme, reprit le connétable, qu'est-elle
+devenue?</p>
+
+<p>&mdash;De qui parlez-vous, mon père?...</p>
+
+<p>&mdash;La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, calmez-vous... Tout cela est mort pour
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;François! Je te dis... qu'il faut la retrouver...
+elle... et son...</p>
+
+<p>&mdash;Le connétable n'eut pas le temps de prononcer le
+mot qui était sur ses lèvres. Il entra en agonie, balbutia
+quelques paroles vides de sens et expira.</p>
+
+<p>Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas
+révélé à François de Montmorency qui ne chercha pas
+à savoir pourquoi son père voulait retrouver Jeanne...
+caprice funèbre d'un esprit qui sombre dans le néant,
+songea-t-il.</p>
+
+<p>François de Montmorency, après la bataille de Saint-Denis,
+vécut retiré des champs de bataille. Un jour
+que la reine mère lui offrit un commandement contre
+les huguenots, il refusa en disant qu'il considérait les
+réformés comme des frères d'armes et non comme des
+ennemis.</p>
+
+<p>Cette attitude lui valut les soupçons et la haine de
+Catherine de Médicis, qui essaya vainement de pénétrer
+ses secrets en lui envoyant Alice de Lux. On a vu
+qu'Alice avait échoué.</p>
+
+<p>Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit
+qu'il reçut un jour la visite du comte de Marillac.</p>
+
+<p>Le comte venait, envoyé par Jeanne d'Albret; il
+obtint du maréchal la promesse de se rencontrer avec
+le roi de Navarre.</p>
+
+<p>Henri de Béarn, venu secrètement à Paris avec le
+prince de Condé et Coligny, prit rendez-vous avec
+François de Montmorency. Au jour dit, à l'heure convenue,
+le maréchal se présenta à l'hôtel de la rue de
+Béthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrivée
+produisit sur Pardaillan.</p>
+
+<p>Nous laisserons le chevalier expliquer à son ami
+Marillac les causes de son émotion et nous suivrons
+le maréchal, cette entrevue avec Henri de Béarn ayant
+sur la suite de notre récit une influence considérable.</p>
+
+<p>Le Béarnais accueillit le maréchal avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Salut! dit-il à l'illustre défenseur de Thérouanne.</p>
+
+<p>François s'inclina devant le jeune roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander
+pour m'entretenir de la situation générale des
+partis religieux. J'attends que Votre Majesté veuille
+bien m'expliquer ses intentions et je lui répondrai
+franchement.</p>
+
+<p>Tout rusé qu'il fût, le Béarnais fut désarçonné par
+cette netteté un peu sèche.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ce siège, fit-il pour se donner le temps de
+réfléchir; je ne souffrirai pas que le maréchal de
+Montmorency demeure debout quand je suis assis,
+moi, simple cadet encore dans le métier des armes.</p>
+
+<p>Montmorency obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, reprit le roi après un instant
+de silence pendant lequel il étudia la mâle physionomie
+de son interlocuteur, je ne vous parlerai pas de
+la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons
+combattu dans des camps opposés, je vous ai toujours
+tenu en singulière estime, et la meilleure preuve, c'est
+que vous êtes ici, seul de tout Paris, connaissant mon
+arrivée à l'asile que j'ai choisi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette confiance m'honore, dit le maréchal, mais
+je ferai remarquer à Votre Majesté qu'il n'est pas un
+seul gentilhomme capable de trahir son secret.</p>
+
+<p>&mdash;Le résultat de cette confiance, continua le Béarnais,
+c'est que je vous causerai à coeur ouvert et que,
+du premier mot, je vous dirai le but de mon voyage
+à Paris. Monsieur le maréchal, nous avons l'intention
+d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>Coligny pâlit légèrement. Condé se mit à jouer
+nerveusement avec les aiguillettes de son pourpoint.</p>
+
+<p>Le maréchal n'avait pas sourcillé. Sa voix demeura
+aussi calme que celle du Béarnais.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il. Votre Majesté m'interroge-t-elle sur la
+possibilité de l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait
+avoir; soit en cas de réussite, soit en cas d'échec?</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le
+moment, je désire savoir seulement votre opinion sur...
+la justice de cet acte devenu nécessaire. Voyons, qu'en
+dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous contre
+nous?</p>
+
+<p>&mdash;Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du
+roi de France. Je n'ai ni à me louer ni à me plaindre
+de Charles IX. Mais il est mon roi. Je lui dois aide et
+assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de violenter
+le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution
+de famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous
+à obtenir de justes garanties pour l'exercice libre
+de votre religion? Je demeure neutre. En aucun cas,
+sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir
+avec vous, monsieur le maréchal. Voici pourquoi
+nous avons résolu d'enlever mon cousin Charles.
+Je sais, nous savons que la reine mère prépare de
+nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En
+hommes et en argent, nous ne pouvons plus tenir
+campagne. Or, plus que jamais, nous sommes menacés.
+L'acte que nous préparons est un acte de guerre
+parfaitement légitime. Si Charles marchait à la tête
+de ses armées, ne chercherais-je pas à le faire prisonnier?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur
+d'être votre féal, au lieu d'être celui du roi de France,
+je donnerais les deux mains à votre projet.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Reste donc la question de savoir ce
+que nous ferons du roi quand il sera prisonnier...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le
+maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de
+Bourbon, descendant en ligne directe de Robert,
+sixième fils de saint Louis, je me trouve être premier
+prince du sang de la maison de France. J'ai donc
+quelque droit de me mêler des affaires du royaume,
+et, s'il m'arrivait de concevoir cette pensée qu'un jour,
+peut-être, la couronne de France devra se poser sur
+ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais
+les Valois règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai
+donc la grâce de Dieu pour savoir si les Bourbons, à
+leur tour, doivent occuper ce trône, le plus beau du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, loin de suspecter les intentions de Votre
+Majesté, je ne veux même pas me permettre de les
+scruter.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il
+règne, ce cher cousin, qu'il règne, autant du moins
+qu'on peut régner, quand on a pour mère une Catherine
+de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en
+voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que
+signifient ces persécutions de huguenots malgré la
+paix de Saint-Germain? Il faut que tout cela ait une
+fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir
+campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion
+ce que la guerre ne peut nous donner! Et pour
+cela, ne faut-il pas que je puisse causer tranquillement
+avec Charles, comme je cause avec vous en ce
+moment? Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime
+que nous entreprenons en essayant de nous emparer
+de Charles?</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de
+guerre, mais d'un entretien où les deux partis en présence
+seraient libres de signer ou de repousser le
+contrat proposé.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre,
+puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour
+franchise. J'oublierai l'entretien auquel j'ai eu l'honneur
+d'être convié. Mais je vous donne ma parole, sire,
+que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger
+le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai!</p>
+
+<p>&mdash;J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que
+vous, dit le Béarnais avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je
+ne suis pas l'ami de Charles. Je suis un serviteur de
+la France, voilà tout. Quant à être votre ennemi, sire,
+je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents et
+plus sincères que les miens pour que les huguenots
+soient enfin traités selon la justice.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé.
+Ainsi, nous ne devons compter ni sur vous, ni sur vos
+amis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire! dit François avec une modeste fermeté.
+Mais laissez-moi ajouter que si, un jour, j'étais
+appelé dans un conseil qui se tiendrait entre vous et
+le roi de France...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea Coligny.</p>
+
+<p>&mdash;Si une entrevue avait lieu, continua François, et
+que Sa Majesté Charles IX m'y appelle, je ne chercherais
+pas à savoir comment cette entrevue a été préparée;
+j'appuierais de toutes mes forces sur les décisions
+du roi, et je ne craindrais pas de proclamer
+que moi, catholique, je suis honteux et indigné de
+l'attitude des catholiques...</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y engage, sire, répondit François.</p>
+
+<p>&mdash;Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère
+que l'entrevue aura lieu bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que
+mon dévouement lui est acquis, excepté toutefois en
+ce qui concerne certaines entreprises, ajouta François.</p>
+
+<p>Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par
+l'amiral qui tenait à lui faire honneur, jusqu'à la porte
+de son hôtel.</p>
+
+<p>Comme ils traversaient la cour, précédés par deux
+laquais, mais sans lumière, l'hôtel devant passer pour
+inhabité, deux hommes s'approchèrent vivement de
+François de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes,
+voulez-vous me permettre de vous présenter un
+de mes amis en vous priant d'excuser les circonstances
+de cette présentation.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit
+François en reconnaissant celui qui lui parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a
+une communication urgente à vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan,
+je serai en mon hôtel demain toute la journée
+et serai heureux de vous y recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix
+altérée, c'est tout de suite que je sollicite l'honneur de
+m'entretenir avec le maréchal de Montmorency.</p>
+
+<p>L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la
+fois impérative et réservée produisirent une profonde
+impression sur le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me
+parler ne peut souffrir de retard.</p>
+
+<p>Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant
+que le duc faisait les siens à Coligny. Puis les
+deux hommes sortirent ensemble. Telle était la confiance
+de Montmorency et sa crainte de compromettre
+le secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune
+escorte avec lui.</p>
+
+<p>Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency
+se fit rapidement et silencieusement.</p>
+
+<p>La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet
+de l'hôtel, attenant à la grande salle d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps
+de me débarrasser de ma cotte de mailles.</p>
+
+<p>Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait
+de son front. L'instant à la fois désiré et redouté
+était donc arrivé! Il fallait donc révéler à François
+de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal
+allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré
+l'existence de cette fille, s'il avait répudié Jeanne de
+Piennes, s'il avait souffert, il le devait à un Pardaillan!
+Et c'était un Pardaillan qui allait lui dire tout cela.</p>
+
+<p>Le moment était venu où il allait à la fois se faire
+l'accusateur de son père et perdre à jamais Loïse!</p>
+
+<p>Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait
+accroché dans l'angle le plus sombre du cabinet.
+Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Loïse! Loïse! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son
+cerveau:</p>
+
+<p>&mdash;Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une
+fille, possède-t-il le portrait de cette fille?...</p>
+
+<p>Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats
+de la jeune femme merveilleusement belle que représentait
+la toile, la vérité lui apparut:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand
+elle était jeune!...</p>
+
+<p>A ce moment, François de Montmorency rentra dans
+le cabinet et vit le jeune homme en extase devant le
+portrait de Jeanne de Piennes. Il s'avança jusqu'à
+Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez
+belle?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame
+est douée d'une beauté qui m'a frappé.</p>
+
+<p>&mdash;Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions,
+vous vous disiez que vous seriez heureux de
+rencontrer sur le chemin de la vie une femme pareille
+à celle-ci...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit
+Pardaillan avec une douceur voilée de tristesse; je
+rêvais, en effet, de rencontrer pour l'aimer, pour
+l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la
+femme dont le sourire rayonne sur cette toile, cette
+femme dont le front si pur n'a jamais pu abriter une
+mauvaise pensée...</p>
+
+<p>Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie
+est si vraie que je vais vous conter une histoire.
+Cette femme est la femme d'un de mes amis... ou
+plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père était
+l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit,
+l'aima... il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser,
+il dut braver la malédiction paternelle; il dut
+risquer de se mettre en révolte contre son père, haut
+et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon
+ami dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous
+ce qu'il apprit?</p>
+
+<p>Pardaillan garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;La jeune fille au front pur, continua François
+d'une voix très calme, eh bien, c'était une ribaude!
+Dès avant le mariage, elle trahissait mon ami... Jeune
+homme, méfiez-vous des femmes!</p>
+
+<p>Le maréchal ajouta sans amertume apparente:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami avait placé en cette femme tout son
+amour, son espoir, son bonheur, sa vie... Il fut condamné
+à la haine, au désespoir, au malheur, et sa vie
+fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement
+de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme
+d'une ribaude...</p>
+
+<p>Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha
+du maréchal et, d'un ton ferme, prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami se trompe, monseigneur...</p>
+
+<p>François leva sur le chevalier un regard surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez...</p>
+
+<p>Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf
+et plein de foi, protestait d'une façon générale contre
+les accusations dont les hommes accablent les femmes.</p>
+
+<p>Il eut un geste de politesse indifférente et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en
+au motif de votre visite. En quoi puis-je vous être
+utile?</p>
+
+<p>&mdash;Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue
+Saint-Denis à l'auberge de la Devinière. En face de
+l'auberge se dresse une maison modeste, telle qu'en
+peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à
+quelque labeur pour assurer leur existence; les deux
+femmes dont je suis venu vous entretenir, monseigneur,
+sont de ces pauvres gens dont je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! La mère et la fille!</p>
+
+<p>&mdash;La mère et la fille! Leur nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne
+pas vous le faire connaître pour l'instant. Mais il faut
+que je vous intéresse à ces deux nobles créatures si
+malheureuses et, pour cela, il faut que je vous raconte
+leur histoire.</p>
+
+<p>Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont
+l'imagination commençait à être mise en éveil.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance
+pour son interlocuteur que pour les deux inconnues.</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont
+considérées comme dignes de tous les respects. La
+mère, surtout. Depuis quatorze ans environ qu'elle habite
+ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise
+sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au
+travail des tapisseries pour donner à sa fille une éducation
+de princesse. Oui, monseigneur, de princesse;
+car cette jeune fille sait lire, écrire, broder et peindre
+des missels. Elle-même est un ange de douceur et de
+bonté...</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause
+de vos humbles protégées avec une telle ardeur, que
+déjà je leur suis tout acquis. Que faut-il faire? Parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de patience, monsieur le maréchal. J'ai
+oublié de vous dire que la mère dont on ne connaît
+pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En effet,
+elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette
+existence si noble et si pure un épouvantable malheur...
+Ce malheur, je voudrais le racheter au prix de
+mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause...</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un des vôtres, chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, mon pauvre père!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment votre père...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant
+le récit de la catastrophe qui a frappé cette noble
+dame. Sachez donc qu'elle a été mariée... et que son
+mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le voyez,
+c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez.
+Après le départ de son mari, cinq ou six mois après,
+cette dame mit au monde une enfant. Tout à coup,
+le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le
+crime...</p>
+
+<p>&mdash;Le crime!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux
+larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux avec une
+double flamme de sacrifice... le crime! Mon père
+enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait
+son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une
+larme au petit ange, la mère, monseigneur, fut placée
+en présence de cette affreuse alternative: ou elle
+consentirait à passer aux yeux de son mari pour parjure
+et adultère, ou son enfant mourrait!...</p>
+
+<p>François de Montmorency était devenu horriblement pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous su? Dites!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille,
+viennent d'être enlevées... elles m'ont fait parvenir
+une lettre qui est adressée à un grand seigneur. Cette
+lettre, la voici!</p>
+
+<p>François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait
+toute ouverte, mais ne la prit pas tout de suite.</p>
+
+<p>Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait
+bien de lui retracer l'histoire de Jeanne de Piennes!...
+Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé, mais il résonnait
+dans son coeur!</p>
+
+<p>Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme
+une humble ouvrière pour élever sa fille!... sa fille!...</p>
+
+<p>Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait
+un regard flamboyant!... Elle contenait donc le récit
+de la lamentable tragédie! C'était Jeanne qui lui
+écrivait! Jeanne innocente et fidèle!</p>
+
+<p>&mdash;Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et,
+quand vous aurez lu interrogez-moi... car, si je ne fus
+pas témoin du crime, je suis du moins le fils de
+l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet
+Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a
+dit des choses que jadis je n'ai pas comprises, mais
+qui sont demeurées gravées dans ma mémoire...</p>
+
+<p>Alors le maréchal saisit la lettre.</p>
+
+<p>Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne.</p>
+
+<p>Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises...</p>
+
+<p>Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le
+portrait, secoué de sanglots terribles, s'abattit sur le
+parquet, se traîna sur les genoux, les mains levées
+désespérément, avec un cri rauque qui faisait explosion
+sur les lèvres livides.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! Pardon!</p>
+
+<p>Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance.</p>
+
+<p>Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux
+à ranimer le maréchal. Il le secoua, bassina son
+front d'eau fraîche, défit les aiguillettes de son pourpoint...</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, la syncope cessa;
+François ouvrit les yeux. Il se leva. Une flamme
+étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus
+tard... attendez-moi... ici... promettez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint,
+sur son coeur, et s'élança hors du cabinet. Il courut
+aux écuries, sella lui-même un cheval, se fit ouvrir
+la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le galop
+d'un cheval qui s'éloignait.</p>
+
+<p>Il était une heure du matin. François traversa
+Paris à fond de train. Le cheval s'arrêta devant la
+porte Montmartre, fermée comme toutes les portes
+de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ordre du roi! hurla François dans la nuit.</p>
+
+<p>Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le
+maréchal, et s'empressa de faire ouvrir la porte et
+baisser le pont-levis.</p>
+
+<p>Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque
+de François rugissait des lambeaux de paroles
+que couvraient les quadruples sonorités du galop de
+son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!...</p>
+
+<p>Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency,
+il se sentait plus calme.</p>
+
+<p>Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua
+droit à la chaumière où il était apparu à Jeanne
+et à Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh!
+pourvu qu'ils vivent!...</p>
+
+<p>Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils
+vivaient!</p>
+
+<p>Aux rudes coups que frappa François, l'homme
+se réveilla, s'habilla et demanda à travers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Qui va là?</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, par le Ciel! gronda François.</p>
+
+<p>La femme, la vieille nourrice au chef branlant,
+avec la hâtive lenteur des vieillards, sauta hors du
+lit, jeta un manteau sur ses épaules et saisit la
+main de son homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Le seigneur de Montmorency et de Margency!
+Ouvre! Il sait tout, maintenant! Puisqu'il vient!...</p>
+
+<p>Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez...
+je ne voulais pas mourir... je savais que vous
+viendriez...</p>
+
+<p>L'homme avait allumé un flambeau de résine.</p>
+
+<p>Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau,
+il vit la vieille debout devant lui, qui essayait
+de redresser sa taille courbée par l'âge et les longs
+labeurs de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez pour tout savoir? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit-il d'une voix brisée.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mon fils...</p>
+
+<p>François se leva et suivit la vieille qui marchait
+lentement, courbée, en s'appuyant sur un bâton.</p>
+
+<p>&mdash;Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.</p>
+
+<p>Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra.
+Il se trouva dans une petite pièce dont la propreté
+contrastait avec le reste du misérable logis. Il y
+avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière,
+et un grand lit à colonnes, couvert de sa
+courtepointe. Le lit n'était pas défait. Sur le mur,
+au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge
+enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers,
+et, juste au chevet, une miniature: le maréchal
+se reconnut, ses yeux se gonflèrent, deux larmes en
+jaillirent...</p>
+
+<p>La vieille, alors, parla:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le
+lendemain de votre départ; c'est ici, dans ce lit,
+qu'elle est restée quatre mois comme morte parce
+qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée,
+c'est ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant
+votre nom dans son délire...</p>
+
+<p>Le maréchal tomba à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie...
+Dès lors, elle s'habilla de deuil.</p>
+
+<p>&mdash;La Dame en noir! murmura sourdement François.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse,
+votre fille...</p>
+
+<p>Un frisson secoua Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui,
+peu à peu, dépérissait, retrouva ses forces pour la
+petite. A mesure que Loïse grandissait, la mère revenait
+à la vie.</p>
+
+<p>François étouffa une sorte de rugissement et, d'un
+revers de main, essuya la sueur froide qui inondait
+son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Tout!... tout ce que vous savez...</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc! fit la vieille.</p>
+
+<p>Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency.
+Au coin d'une épaisse haie de houx et
+d'aubépine, la vieille s'arrêta, se retourna, et son
+bras s'étendit vers la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre,
+en ce moment la lune l'éclairé; en plein jour,
+de cette place, on verrait très bien quelqu'un qui
+serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur
+de la maison, et on distinguerait tous les gestes que
+ferait ce quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre
+quand je suis entré!</p>
+
+<p>La vieille, alors, se tourna vers son homme:</p>
+
+<p>&mdash;Raconte ce que tu as vu...</p>
+
+<p>L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Les choses me sont restées dans la tête comme
+si elles étaient d'hier; donc, ce jour-là, depuis le
+matin, j'avais travaillé dans ce champ-là, de l'autre
+côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour
+dormir, voici ce que je vis en me réveillant: un
+homme était là, à deux pas de moi, tenant dans
+son manteau je ne savais trop quoi; il demeura
+là, peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai
+pas; puis, tout à coup, il se redressa à demi et s'en
+alla vite, courbé le long des haies; au moment où il
+s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau:
+c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer
+que, cet enfant, c'était la fille de notre dame... Voilà
+ce que je vis, monseigneur.</p>
+
+<p>La nourrice, alors, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri,
+je ne le sus pas tout de suite, mais je le devinai en
+partie par les paroles désespérées qui échappèrent à
+la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la
+fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle
+s'élança pour vous retrouver, en nous défendant de
+la suivre... Qu'est-elle devenue? Je ne sais. Les premières
+années, quand j'étais forte encore, je venais
+à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais
+jamais je ne pus vous voir, jamais je ne pus la
+retrouver, elle...</p>
+
+<p>Le duc de Montmorency s'agenouilla.</p>
+
+<p>&mdash;Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par
+les sanglots, car je vous dis: Elle vit! Tant d'injustice
+recevra une éclatante réparation, et Jeanne sera
+heureuse.</p>
+
+<p>L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui
+demandait; elle étendit sur sa tête ses mains tremblantes
+et le bénit... Alors, tous les trois rentrèrent
+dans la maison.</p>
+
+<p>François s'enferma pendant une heure dans la
+petite pièce où était née Loïse. Il y resta sans
+lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui pleurait,
+parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur,
+tantôt avec une douceur infinie.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en
+lui, il sortit de la pièce, dit adieu aux deux vieux,
+et monta à cheval. A Montmorency, il s'arrêta devant
+la maison du bailli et se contenta de demander des
+parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes.
+Ces parchemins, la vieille nourrice les reçut dès
+le lendemain: c'était une donation pour elle et ses
+descendants de la maison qu'elle habitait et une
+donation de vingt-cinq mille livres d'argent.</p>
+
+<p>En quittant le bailli, François se rendit au château;
+là encore, il y eut grand émoi; mais le
+maréchal se contenta de faire venir l'intendant, et
+lui donna ordre de tout mettre en état, disant que,
+sous peu, il viendrait habiter le château; il insista
+surtout pour que toute une aile fût remise à neuf
+et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il
+aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute
+qualité à qui cette aile du château serait destinée.</p>
+
+<p>Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le
+chemin de Paris. Il y arriva comme on ouvrait les
+portes, et se dirigea en une course furieuse vers son
+hôtel où Pardaillan l'attendait.</p>
+
+<p>Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude
+et une agitation qui, lorsqu'il y songeait, ne
+laissaient pas que de le surprendre.</p>
+
+<p>Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il
+été? Peut-être tâchait-il simplement de se calmer par
+une longue course? Ces questions, pendant une heure,
+l'intéressèrent.</p>
+
+<p>Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable
+question était de savoir ce que le maréchal penserait
+de son père. Il est vrai que le vieux Pardaillan
+avait lui-même ramené l'enfant.</p>
+
+<p>Le chevalier se souvenait parfaitement que son
+père le lui avait dit... Et même, n'avait-il pas donné
+un diamant à la mère de la fillette enlevée?...</p>
+
+<p>Mais tout cela constituait une médiocre excuse;
+le fait brutal et terrible demeurait tout entier: le
+maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes
+avait souffert seize années de torture!</p>
+
+<p>Vers le matin, il se promenait à grands pas agités
+dans le cabinet, lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency
+entra:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont
+je vous ai quitté. J'étais... fort ému... bouleversé...
+vous m'avez apporté la plus grande joie de ma vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une
+voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de
+M. de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que
+non seulement je vous aime pour la joie que je
+vous dois, mais encore que je vous admire pour le
+sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous
+aimez votre père!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan
+une affection profonde. Comment en serait-il
+autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et, aussi
+loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon
+père que je vois penché sur mon berceau, soutenant
+mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier
+à mes exigences enfantines; puis, plus tard,
+entreprenant de faire de moi un homme brave, me
+conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée;
+par les nuits froides où nous couchions sur la dure,
+que de fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son
+manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me
+disait:&mdash;Tiens, mange et bois, je garde ma part
+&mdash;pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau
+et je m'apercevais qu'il n'avait rien gardé pour
+lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît comme le
+digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois
+tout... et que j'aime... n'ayant que lui à aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un
+grand coeur. Vous qui aimez votre père à ce point,
+vous n'avez pas hésité à m'apporter cette lettre qui
+l'accuse formellement...</p>
+
+<p>Pardaillan releva fièrement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur
+le maréchal! Si j'ai consenti, pour réparer une grande
+injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c'est
+que je me réservais de défendre à l'occasion mon père.
+Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en
+mon pouvoir! Avant que nous nous entretenions
+davantage, je vous demande de me dire en toute
+franchise quelle attitude vous entendez prendre
+vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je
+deviens le vôtre. Songez-vous à vous venger du mal
+qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à
+la main...</p>
+
+<p>Le chevalier s'arrêta, frémissant.</p>
+
+<p>Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait.
+Qu'eût-il dit s'il eût su que ces paroles provocantes,
+Pardaillan les prononçait le désespoir au coeur, s'il
+eût su qu'il aimait sa fille!</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne
+peut exister pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est
+celui qui vient de m'arracher à un désespoir que les
+années faisaient plus profond. Si jamais je me rencontrais
+avec votre père, ça serait pour le féliciter
+d'avoir un fils tel que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je puis vous dire maintenant que, si une
+parole de haine contre mon père fût tombée de votre
+bouche, c'est la mort dans l'âme que je fusse sorti
+d'ici!</p>
+
+<p>Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son
+secret. Il se hâta de continuer:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous
+dire que mon père a essayé de réparer le mal qu'il
+avait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? fit vivement le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses,
+ou plutôt, il me les a à demi révélées, à une époque
+où certes il ne pensait pas que je dusse avoir un
+jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur,
+c'est M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai;
+mais c'est lui qui la ramena à la mère, malgré les
+ordres qu'il avait reçus...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les
+choses ont dû se passer... il y a un criminel dans tout
+cela, et le vrai criminel porte mon nom! Chevalier, je
+vais entreprendre la délivrance de la malheureuse
+femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un
+récit exact et détaillé de tout ce que vous savez?</p>
+
+<p>Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et
+comment, à sa sortie de la Bastille, il avait eu tout
+ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi
+Jeanne de Piennes et Loïse s'étaient-elles adressées
+à lui?... Il eut soin de glisser rapidement sur ce
+passage dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant,
+je vous ai dit que j'avais vu rôder le duc d'Anjou et
+ses mignons autour de la maison de la rue Saint-Denis.
+Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous
+devrez demander compte de cette disparition.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie.
+Il n'est pas homme à risquer un scandale.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition
+qui n'a cessé de me hanter. Je suppose qu'un hasard
+a pu mettre le maréchal de Damville en présence de
+la duchesse de Montmorency, et que nous devons
+commencer nos recherches du côté de l'hôtel de
+Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez raison, fit le maréchal
+avec une violente agitation. Je vais de ce pas trouver
+mon frère. Mais, dites-moi, si vous ne m'aviez pas
+trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette
+délivrance? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter,
+je considérais comme un devoir de réparer en
+partie le mal dont mon père était responsable en
+partie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle
+nature, chevalier. Pardonnez-moi ces questions...</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal
+de Damville, reprit Pardaillan qui se hâta de laisser
+tomber cette inquiétante partie de l'entretien, j'imagine
+que la démarche est dangereuse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée,
+puisse-je le rencontrer! Et nous verrons de quel
+côté frappera le danger!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais
+pour elles... C'est d'elles seules qu'il s'agit!</p>
+
+<p>&mdash;Elles! fit le maréchal qui tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra
+se porter le duc de Damville, si elles sont chez lui, et
+si vous allez le provoquer! Qui sait quels ordres il
+aura donnés!</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! balbutia François en pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous demande un jour et une
+nuit de patience. Laissez-moi faire! Je me charge,
+dès cette nuit, de savoir ce qui se passe à l'hôtel de
+Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois
+que nous devrons ruser...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, chevalier, s'écria François, plus je
+vous écoute, et plus j'admire votre énergie et votre
+souplesse. Notre rencontre est un grand bonheur pour
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à demain, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au
+jour où j'aurai pu m'introduire à l'hôtel de
+Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y passe.
+D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez,
+je vous devrai plus que la vie...</p>
+
+<p>Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal
+l'embrassa tendrement.</p>
+
+<p>Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE</h3>
+
+<p>Deux mois environ avant les événements que nous
+venons de raconter, deux homme, vers le soir d'une
+froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique auberge des
+Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume
+et les allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie
+à petites étapes; l'autre paraissait être son
+écuyer.</p>
+
+<p>Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville
+qui, venant de Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était
+détourné de son chemin pour s'arrêter aux Ponts-de-Cé.</p>
+
+<p>Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il
+tenait sans doute à ne pas attirer l'attention sur
+lui.</p>
+
+<p>Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge
+des Ponts-de-Cé. A tout moment, l'écuyer sortait sur
+la route et regardait dans la direction d'Angers.</p>
+
+<p>Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant
+l'auberge et, sans descendre de cheval, s'informa d'un
+voyageur qui devait être arrivé la veille ou le jour
+même.</p>
+
+<p>Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency
+qui esquissa un signe mystérieux.</p>
+
+<p>Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le
+maréchal ferma soigneusement sa porte et demanda
+vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez du château d'Angers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à me parler de la part du duc?</p>
+
+<p>&mdash;Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions,
+monsieur le maréchal, nous sommes fort
+surveillés...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Guise est-il encore à Angers?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il en est reparti il y a trois jours et se
+rend à Paris. Le duc d'Anjou est parti hier.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou
+est trop préoccupé de ses mignons et de ses bigoudis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre
+d'Henri de Guise?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain,
+à neuf heures et demie du soir, à l'auberge de
+la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. Vous souviendrez-vous,
+monsieur le maréchal?</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous
+serez masqué. Vous aurez une plume rouge à votre
+toque.</p>
+
+<p>&mdash;Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière,
+bien. Est-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne
+faut pas que mon absence ait été remarquée...</p>
+
+<p>&mdash;Allez, mon ami, allez...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous serai reconnaissant de rendre compte à
+Mgr Henri de Guise que je me suis bien acquitté de
+la commission, et de lui dire que je suis à lui corps
+et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en
+apparence!</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je
+dois être sous peu.</p>
+
+<p>Et Maurevert, ayant salué, se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal.
+Comment Henri de Guise peut-il employer de
+pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit son maître
+aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas
+demain? Quant à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis,
+j'irai, mais je prendrai mes précautions!</p>
+
+<p>Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency
+devait effectivement assister à la réunion de la Devinière,
+en cette soirée où Ronsard et ses poètes célébrèrent
+la muse antique, et où le duc de Guise et ses
+acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.</p>
+
+<p>Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans
+la chambre du maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda
+l'écuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois
+prêt demain matin à la première heure, et, en attendant,
+fais-moi monter à souper, la route m'a creusé
+l'appétit.</p>
+
+<p>L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les
+ordres de son maître. A ce moment, Henri de Montmorency
+entendit des vociférations furieuses éclater
+sous sa fenêtre, dans la petite cour.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate!
+Par Barabbas!</p>
+
+<p>&mdash;Cette voix! fit Henri en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas
+dans l'étable parmi vos vaches!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter
+dehors!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!</p>
+
+<p>&mdash;Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison
+de dire: Routier, argotier!</p>
+
+<p>Le reste de la phrase se perdit dans une série
+d'interjections féroces, qui bientôt se changèrent en
+hurlements, lesquels à leur tour devinrent des gémissements.</p>
+
+<p>Henri était descendu rapidement dans la cour, et
+il aperçut deux ombres dont l'une rossait l'autre avec
+la conscience et l'entrain d'une main experte en ce
+genre d'exercice.</p>
+
+<p>&mdash;A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.</p>
+
+<p>Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier.</p>
+
+<p>Le rosseur, de son côté, suspendit son opération,
+salua courtoisement le nouveau venu, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous
+devine gentilhomme. Je le suis moi-même, et je prétends
+vous faire juge de l'algarade, si vous y consentez.</p>
+
+<p>Le maréchal fit un signe de tête approbatif.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à
+distinguer dans l'obscurité les traits de son interlocuteur,
+ce manant que je viens d'étriller de mon
+mieux prétend que je dois retirer mon cheval de
+l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable.</p>
+
+<p>&mdash;L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit
+l'aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce
+seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer...</p>
+
+<p>&mdash;Où il y a place pour trois, il y a place pour
+quatre. Est-ce vrai, monsieur?... Une si belle et si
+bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous
+jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!</p>
+
+<p>L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur
+qu'il supposait très riche, d'après la commande de
+son souper, se hâta d'allumer une lanterne.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et
+en dirigea la lumière sur l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix.</p>
+
+<p>En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie
+et, jetant un coup d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès
+de ses trois chevaux un hongre d'une effrayante maigreur,
+les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs
+raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu,
+voyez cette tête fine, ce poil luisant, ces jambes fines,
+et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher
+à l'étable?</p>
+
+<p>Montmorency se retourna, son falot à la main, et
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà
+un cheval de prix!</p>
+
+<p>L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis.
+Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency
+l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute voix;</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste
+demande. Quant à vous, vous m'honoreriez en acceptant
+de partager mon souper. Point de façons! Entre
+gentilshommes...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte,
+le maréchal de Damville avait passé son bras sous
+celui de Pardaillan et l'entraîna vers sa chambre.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste,
+se laissa faire sans prononcer un mot.</p>
+
+<p>Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il
+avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle
+refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant
+sur ses hanches, il prononça sans la moindre
+émotion apparente:</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!</p>
+
+<p>Puis, se dressant après le salut, et se campant, la
+tête haute, les yeux plissés:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous
+aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière
+fois que j'eus l'honneur de vous présenter mes hommages
+et, si je sais compter, vous devez en avoir
+trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle
+un joli brun, monseigneur, et vous n'aviez pas votre
+pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux
+et terrible à la fois... Comme on change!... Quoi, est-ce
+bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes?
+Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis,
+comme votre visage s'est durci! Je dois dire qu'il
+n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez,
+je suis à peu près le même... C'est que, passé un certain
+âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons
+plus... J'ai souvent, ouï parler de vous, et toujours
+comme d'un pourfendeur <i>di primo cartello!</i>
+Il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement,
+et qu'on ne compte plus les huguenots que
+vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous ai
+mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le
+coup de tête, ainsi que le coup de bandrolle, item le
+coup de pointe. Si j'étais vaniteux, je m'enorgueillirais
+d'un élève tel que vous. Je ne le suis pas. Dieu en soit
+loué, mais je m'enorgueillis tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency,
+faites-moi donc le plaisir de partager mon
+souper.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste,
+invita son commensal à en faire autant.</p>
+
+<p>&mdash;Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui
+s'assit et, aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un
+grand pot de grès, lequel, étant ouvert, répandit dans
+la chambre une odeur de fines rillettes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce
+soir!</p>
+
+<p>Damville le regardait d'un oeil pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un
+accent incisif et âpre, il faut que je vous rende la
+pareille. Tudieu! Vous n'avez pas vieilli, vous! Je
+vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs,
+j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier
+dressa l'oreille.) Par exemple, ce qui a vieilli, c'est
+votre costume! Dieu me damne! on dirait que c'est
+encore la même casaque que vous portiez le jour où
+vous m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que
+vois-je? Un trou au coude gauche... et des reprises...
+ah! ma foi, je renonce à les compter! Et vos bottes!
+vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez
+un éperon en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont
+même pas la même longueur!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu
+la coquetterie de la misère!</p>
+
+<p>Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet
+de Saumur et cligna des yeux en happant sa rude
+moustache du bout des lèvres.</p>
+
+<p>Montmorency avait posé son coude sur la table et,
+son menton dans sa main, il contemplait fixement
+son hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis
+que je ne vous ai vu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vécu, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous habité?</p>
+
+<p>&mdash;Sur toutes les routes logeables, sous tous les
+cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j'ai
+habité Paris pendant deux années environ.</p>
+
+<p>&mdash;Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil
+gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire,
+monseigneur. J'étais donc à Paris, fort tranquille, et
+logé dans une fort bonne et belle hôtellerie... j'étais
+heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez, c'était
+en octobre dernier...</p>
+
+<p>Le maréchal tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un...
+une vieille connaissance à moi. Il faut vous dire,
+monseigneur, que je tenais essentiellement à éviter
+ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme voulait
+absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis
+aussitôt: Si je demeure à Paris, tôt ou tard, je
+finirai par me trouver nez à nez avec lui! Et alors,
+adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra
+être heureux, et puis parler, et puis donner des
+explications, et puis... bref! je déménageai sans
+tambours ni trompettes, et repris la grande route du
+hasard et de l'inconnu!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris
+à l'époque que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il
+me souvient d'une aventure qui m'arriva vers ce
+moment-là; attaqué un soir par des truands, j'allais
+succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu
+à qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon
+Galaor...</p>
+
+<p>&mdash;Au diable soit le sauveur! grommela le vieux
+routier.</p>
+
+<p>Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal
+réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à
+coup, avez-vous remarqué une chose: c'est que nous
+ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je
+vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures,
+et que je ne vous ai pas encore demandé compte de
+votre trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle
+trahison?</p>
+
+<p>Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être
+à éveiller les fantômes qui dormaient en lui:</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front.
+Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux,
+de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui
+avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous
+le fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier
+que je vois encore. Bel arbre, ma foi! Il est vrai, et
+je m'en accuse en toute humilité, dès que monseigneur
+eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à
+preuve qu'il se sauva sans même me dire merci; ça
+m'apprendra. Ce fut une trahison, je le confesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit
+Montmorency;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma
+langue au chat.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr que la mémoire va vous revenir!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens
+de certaines trahisons du genre de celles que
+j'exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire
+allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu
+le regret de le quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé
+que vous seriez pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à
+la bonne heure! Mais simplement pendu... je ne me
+serais pas donné la peine d'entreprendre d'aussi longs
+voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les
+autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai
+rendu la petite à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu
+pleurer cette mère; je lui ai entendu dire des
+choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas
+que la douleur humaine pût trouver de tels accents;
+et je ne savais pas qu'il pût y avoir de telles douleurs.
+Laissez-moi achever ma confession tout entière;
+depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me
+sois repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir
+été cause de grands malheurs. Et vous, monseigneur?</p>
+
+<p>Henri de Montmorency demeura quelques instants
+silencieux, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous
+avez bonne mémoire. J'en reviens donc maintenant
+à ce que je vous disais: vous m'avez trahi. Or, je
+vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous
+la reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous
+tiens pour un bon et digne gentilhomme. Écoutez-moi
+donc, car je veux vous faire des propositions que
+vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous
+refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et
+tout sera dit. Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter
+pour vous qu'honneur et bénéfice.</p>
+
+<p>Pardaillan se dit à lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Comme l'âge vous change un homme! Autrefois,
+pour le quart de ce que je lui ai dit, il m'eût chargé,
+l'épée et le poignard aux mains... mais que peut-il me
+vouloir?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après
+un instant de réflexion, savez-vous que bien des jeunes
+gens envieraient la fermeté de votre regard. Autrefois,
+vous étiez redoutable; maintenant, vous devez
+être terrible...</p>
+
+<p>&mdash;Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà
+tout!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration;
+et ce furieux appétit d'aventures qui vous distinguait?</p>
+
+<p>&mdash;L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions
+de le satisfaire qui manquent.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de
+dîner tous les jours à votre faim...</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait.
+Il y a aventure et aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute
+votre attention, car ce que j'ai à vous dire est de la
+plus haute gravité.</p>
+
+<p>Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de
+France?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de France, monseigneur. Et que diable
+voulez-vous qu'un triste hère comme moi puisse en
+penser, sinon que c'est le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je
+vous engage ma parole que nul ne connaîtra votre
+pensée...</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté:
+on dit le roi faible et méchant; on le dit atteint d'une
+maladie qui peut lui donner des accès de fureur; on
+dit qu'il est sans pitié comme sans courage; voilà ce
+qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une
+chose: c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer
+de véritables dévouements.</p>
+
+<p>&mdash;Si telle est bien votre pensée, je crois que nous
+pourrons nous entendre; vous êtes libre, vigoureux,
+plein de bravoure et d'adresse; au lieu de gaspiller
+ces qualités en piètres aventures de grand chemin,
+vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose.
+Que diriez-vous, à la place de ce roi maniaque, soupçonneux,
+impitoyable et malade, que diriez-vous d'un
+roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui
+serait grand par le coeur et grand par la race,
+jeune, enthousiaste, rêvant sans doute de s'illustrer,
+et par conséquent capable de donner à tous ceux
+qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous me proposez tout bonnement
+de conspirer contre le roi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous
+peur?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai
+même pas eu peur de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant
+de cette adroite flatterie. D'ailleurs, je dois vous
+prévenir que je ne vous demande pas une action directe,
+mais une action de seconde main.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..</p>
+
+<p>&mdash;Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle
+qu'en soit l'issue, j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite,
+seul ou avec des indifférents, je me défendrais
+mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi
+tandis que je garderai toute ma liberté d'action.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à comprendre, monseigneur. Je
+serai le bras qui agit sans qu'on puisse connaître le
+cerveau qui a dirigé ce bras.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille. La chose vous convient-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si j'y trouve un intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Que demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas
+et démarches.</p>
+
+<p>&mdash;Vous toucherez cinq cents écus par mois tant
+que vous resterez à mon service pour cette campagne.
+Est-ce assez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement
+et non une récompense.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?</p>
+
+<p>&mdash;Si la campagne échoue, une somme de cent
+mille livres qui lui seront assurées par donation.</p>
+
+<p>&mdash;Et si la campagne réussit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi
+de notre choix? Alors, monseigneur, ce n'est plus
+de l'argent que je vous demande. Mais il me semble
+qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie
+serait la digne récompense du fils de l'homme qui
+vous aurait servi.</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je
+m'y engage dès à présent. Quant à la lieutenance,
+je m'engage à la mettre sur la liste des conditions
+que je compte imposer.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, monseigneur, votre parole me suffit...
+pour l'instant... Quand voulez-vous que je me trouve
+à Paris?</p>
+
+<p>Le maréchal réfléchit quelques instants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par
+dire. D'ici là, rien de grave ne sera préparé. Il suffirait
+donc que vous soyez en mon hôtel dans les premiers
+jours d'avril.</p>
+
+<p>&mdash;On y sera, monseigneur, et même avant.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne
+vous vît pas à Paris jusque-là. De même, lorsque vous
+arriverez, il sera bon que vous vous rendiez directement
+à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de
+connaissance ait été rencontrée par vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'arriverai la nuit, dans la première huitaine
+d'avril.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher
+de Paris en bon flâneur.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous besoin d'argent?</p>
+
+<p>Sans attendre la réponse, le maréchal appela son
+écuyer et lui dit quelques mots à voix basse. L'écuyer
+sortit, et rentra quelques instants plus tard avec un
+petit sac rebondi qu'il posa sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert
+auquel je n'ai pas goûté depuis fort longtemps.</p>
+
+<p>Une heure après cette scène, tout dormait dans
+l'auberge. Seuls, Montmorency et Pardaillan réfléchissaient
+encore avant de s'endormir, l'un dans son
+lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu
+domicile.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition
+que le duc de Guise eût payée au poids de
+l'or.</p>
+
+<p>Et l'autre se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon
+enfant...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>LES PRISONNIÈRES</h3>
+
+<p>C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers
+l'époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé
+de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où
+son fils cherchait à se mettre en rapport avec François
+de Montmorency, que nous nous transportons à
+l'hôtel de Mesmes où Jeanne de Piennes et Loïse sont
+prisonnières depuis une douzaine de jours.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait
+seul dans une vaste salle du premier étage.</p>
+
+<p>En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment
+ramené aux sentiments de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il
+s'empara d'elle, il comprit qu'il l'aimait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée?
+Pourquoi éprouve-je des ardeurs de passion que je
+croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais maintenant
+plus que je ne l'aimais autrefois?...</p>
+
+<p>Comme Henri prononçait ces mots au plus profond
+de sa pensée, on heurta à la porte.</p>
+
+<p>Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.</p>
+
+<p>Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé,
+et qui lui servait d'écuyer, apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé,
+une grave nouvelle. Le frère de monseigneur est à
+Paris!</p>
+
+<p>Damville pâlît.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai
+suivi; il est en son hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, laisse-moi.</p>
+
+<p>Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa
+tomber dans un fauteuil, accablé!</p>
+
+<p>Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui,
+d'une minute à l'autre, pouvait se dresser devant lui,
+menaçante, implacable!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais
+d'un pied ferme! ou plutôt comme j'irais le
+chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce
+moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà!
+Que voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle
+est là! Et je l'aime! Et je ne veux pas qu'il la trouve
+ici. Je ne veux pas qu'ils se rencontrent! Qui sait s'il
+ne l'aime pas toujours, lui!...</p>
+
+<p>Pendant une heure, Henri de Montmorency continua
+sa promenade qui, peu à peu, le calma.</p>
+
+<p>Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen
+de m'assurer la fidélité de cette femme... nous verrons!</p>
+
+<p>En même temps, il se dirigea vers l'appartement où
+Jeanne de Piennes et Loïse étaient enfermées. Arrivé
+à la porte, il écouta un instant et, n'entendant aucun
+bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il
+gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta
+en pâlissant:</p>
+
+<p>Jeanne et sa fille étaient devant lui!</p>
+
+<p>Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une
+étreinte comme pour se protéger mutuellement, le
+sein palpitant, elles le regardaient avec un indicible
+effroi.</p>
+
+<p>Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière
+lui, et s'avança en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me reconnaissez, madame?</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse.
+Le rouge de la honte empourpra son front. Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment osez-vous paraître devant cette enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Je vois maintenant que vous me reconnaissez!
+fit le maréchal. Je m'en félicite. Je vois que je n'ai
+pas trop vieilli, comme on me le disait récemment...
+tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir...
+M. de Pardaillan!</p>
+
+<p>Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit
+le visage des deux mains.</p>
+
+<p>L'exaltation du sentiment maternel transporta
+Jeanne aux dernières limites de l'audace et décupla
+ses forces.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très
+calme, vous avez tort d'évoquer devant ma fille
+d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en, croyez-moi.
+Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant
+au pauvre bonheur qui me restait!</p>
+
+<p>Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings
+se crispèrent. Mais il se contint.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle
+que je vous ai toujours vue; toutes les fois que je me
+suis trouvé en votre présence, c'est de la haine ou de
+la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai à vous
+parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est
+convenable que notre entretien demeure de vous à
+moi. Je prie donc votre fille de se retirer.</p>
+
+<p>Loïse jeta un de ses bras autour du cou de
+Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous
+séparerons pas. Quoi que cet homme puisse dire, ta
+mère est là pour te défendre...</p>
+
+<p>Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler
+Jeanne échouait. Un instant, il se demanda s'il
+n'allait pas recourir à la violence. Mais il vit Jeanne
+si décidée qu'il eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque,
+suppliante et menaçante à la fois. Si j'avais voulu
+vous séparer de votre fille, je l'eusse déjà fait et
+facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez ce
+que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de
+la franchise. Ah! vous grondez! Toute votre attitude
+proteste. Vous ne pouvez empêcher d'être ce qui est.
+Et ce qui est, c'est que, si François vous a abandonnée
+lâchement, moi, je suis fidèle!</p>
+
+<p>Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les
+lèvres de Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait
+qu'elle fût soulevée par tout son amour de jadis,
+misérable, c'est toi, c'est ta félonie qui nous a séparés.
+Mais sache-le, loin de moi, François me pleure,
+comme je le pleure!</p>
+
+<p>&mdash;Mère, mère! Je te reste! cria Loïse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes...
+et tu es bien maintenant mon unique trésor...</p>
+
+<p>Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la
+mère et de la fille enlacées.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa
+voix un accent de modération. Plus tard, vous me rendrez
+justice... oui! quand vous saurez à quel péril
+je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me regarderez-vous
+avec moins d'horreur. Pour le moment, il
+faut que vous sachiez ce que j'étais venu vous dire.
+Vous ne pouvez demeurer dans cet hôtel. Ce même
+péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace
+encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une
+heure, une voiture vous transportera dans une maison
+où vous serez en parfaite sûreté... Adieu, madame!</p>
+
+<p>Un imperceptible mouvement de joie échappa à
+Jeanne.</p>
+
+<p>Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute
+tentative, tout cri pendant le trajet seraient au moins
+inutiles... à moins qu'ils ne soient très dangereux...
+pour cette enfant.</p>
+
+<p>L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en
+présence de son redoutable ennemi tomba d'un coup.
+Elle éprouvait une de ces terreurs qui paralysent la
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis
+perdue!</p>
+
+<p>En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri
+lui prouvait que cet homme était encore ce qu'il
+était jadis.</p>
+
+<p>Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse
+mère s'était reprise à espérer. Et pourtant,
+elle savait qu'elle était au pouvoir d'Henri de Montmorency.</p>
+
+<p>En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où
+elles avaient été amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal,
+ouvrant soudain la porte, était apparu à la mère
+et à la fille au moment même où elles échangeaient
+des conjectures sur cet étrange emprisonnement.</p>
+
+<p>Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours
+s'étaient écoulés sans qu'il osât risquer une nouvelle
+entrevue.</p>
+
+<p>Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait
+touché peut-être, le maréchal de Damville constatait
+que sa passion était plus violente que jamais.</p>
+
+<p>Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien
+toujours le même Henri qu'elle avait connu.</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme
+nous conduira, pourvu que nous ne soyons pas
+séparées?</p>
+
+<p>La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher,
+et ce fut seulement sur le matin qu'elles s'endormirent,
+brisées, l'une près de l'autre.</p>
+
+<p>Un double événement empêcha le maréchal de
+Damville de donner suite, cette nuit-là, à son projet.
+Chose étrange, en quittant Jeanne de Piennes, il se
+trouva presque heureux. En somme, il avait porté le
+premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les
+avait enlevées pour les soustraire à un péril lui
+paraissait magnifique.</p>
+
+<p>Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la
+certitude que François était à Paris, de vagues pressentiments
+que son frère pourrait bien venir à l'hôtel,
+le décidaient à cette séparation.</p>
+
+<p>Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa
+d'un ample manteau, posa sur sa tête une
+toque sans plume, passa un solide poignard à sa ceinture
+et sortit de l'hôtel.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache
+et s'arrêtait au coin de la rue Traversière, devant la
+petite maison à la porte verte... la maison d'Alice de
+Lux!</p>
+
+<p>Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison.
+Et une lumière qu'il venait de remarquer à travers
+les jointures s'éteignit aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le
+diable, il faudra bien qu'on m'ouvre!</p>
+
+<p>Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on
+craignit que le bruit n'attirât la curiosité sur cette
+maison qui avait absolument besoin qu'on ne s'occupât
+pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le sable
+du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix
+aigre se fit entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle
+le guet...</p>
+
+<p>&mdash;Laura! s'écria Henri.</p>
+
+<p>Une exclamation étouffée lui répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous
+les diables, j'entrerai en sautant par-dessus le mur!</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis près d'un an...</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour m'accueillir avec empressement
+quand je reviens. Ça, je veux parler à Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas à Paris, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de
+son retour, l'autre matin, dans le Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est repartie! reprit énergiquement Laura.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre,
+dusse-je l'attendre un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en
+même temps qu'une forme blanche se dessinait sur
+le seuil de la maison.</p>
+
+<p>C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la
+salua avec une grâce non exempte de cette insolence
+que ce cavalier de haute envergure se croyait en
+droit de laisser deviner.</p>
+
+<p>Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma
+les flambeaux. Le maréchal se tourna vers
+Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux baissés,
+attendit que Laura fût sortie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez
+ma porte; vous parlez haut, vous me saluez avec
+toute l'ironie dont vous êtes capable; tout cela parce
+que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à
+me dire?</p>
+
+<p>Le maréchal demeura un instant étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous
+demander pardon de m'être ainsi présenté.</p>
+
+<p>Cependant, Henri avait parcouru du regard cette
+pièce qu'il connaissait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous
+d'abord, qui êtes plus belle que jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite cette place vide... cette place où se
+trouvait un portrait...</p>
+
+<p>&mdash;Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire
+comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là,
+pourquoi on a tardé à vous ouvrir, pourquoi je vous
+prie de m'expliquer vite ce que vous attendez de moi
+et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que
+j'existe... j'ai un amant.</p>
+
+<p>Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse
+ou bien sublime à Henri s'il avait pu lire
+dans le coeur de son ancienne maîtresse.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un
+aveu: ce fut un avertissement qui, en somme, était
+à l'honneur du maréchal, puisqu'on le supposait capable
+de discrétion absolue.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il
+disait une grossièreté; vous m'en voyez tout heureux;
+le genre de service que je viens vous demander exigeait
+que vous m'ayez assez oublié pour comprendre
+ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous
+m'ayez conservé votre bonne volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous est acquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit
+Henri qui, sur un signe d'Alice, prit place dans un
+fauteuil.</p>
+
+<p>A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en
+étouffant un cri. Elle saisit le maréchal par un bras,
+et, avec une vigueur centuplée par quelque effroyable
+danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma
+la porte.</p>
+
+<p>A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait,
+effarée.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...</p>
+
+<p>Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait
+de s'arrêter à la porte extérieure, et que ce quelqu'un
+ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une personne qui pût ouvrir
+ainsi: le comte de Marillac...</p>
+
+<p>En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut
+à Alice qui, livide, bouleversée, debout au milieu
+de la pièce, s'appuyait à un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou
+bien quelque émotion...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse;
+l'émotion de vous voir, la joie...</p>
+
+<p>Elle se raidit convulsivement et parvint à donner
+une physionomie naturelle à son visage.</p>
+
+<p>Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit
+clairement ce qui se passait dans l'esprit du jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant;
+voici que j'ai failli me trouver mal parce que je vous
+vois le jeudi au lieu de demain vendredi. Mais c'est
+une si heureuse surprise, mon doux ami.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Alice! murmura le jeune homme en la
+prenant dans ses bras et en posant ses lèvres sur ses
+cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque j'approche de
+cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate,
+et une joie puissante qui me soulève, me transporte...</p>
+
+<p>Alice se rassurait, et songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe
+après tout! Il ne verra pas Déodat... il ne le reconnaîtra
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir,
+reprit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis
+si heureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera
+bien bref... Je venais vous avertir que je ne pourrai
+pas, demain, passer près de vous les heures de charme
+auxquelles vous m'avez habitué...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous verrai pas demain!</p>
+
+<p>&mdash;Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans
+une heure, à une fort grave réunion ou vont se trouver
+de hauts personnages... mais je ne veux rien avoir
+de caché pour vous...</p>
+
+<p>Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets
+politiques. Et, sur-le-champ, cette torturante interrogation
+se posa dans son esprit affolé:</p>
+
+<p>Comment l'empêcher de parler? Comment faire
+pour que Damville n'entende pas?</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait
+Déodat, la pensée de ma pensée? Sachez donc que
+ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne
+veux rien entendre de vous que des paroles d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne
+de ma vie, vous devez être celle pour qui il n'y
+a point de secret en moi...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez plus bas, je vous en supplie...</p>
+
+<p>&mdash;Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous
+entendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces.
+Songez que ma tante est curieuse... et bavarde...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais
+pas!</p>
+
+<p>A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques
+minutes... Je veux profiter de la présence de
+M. le comte de Marillac pour ne pas vous laisser
+seule...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme,
+vous vous défiez donc de moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de
+vous!...</p>
+
+<p>Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître
+calme, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...</p>
+
+<p>L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la
+porte de la rue se fermer très fort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous
+veux persécuter de ma confiance et de mes secrets...</p>
+
+<p>Elle fit une dernière tentative désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je
+veux vous la montrer...</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente
+monta à son front. Mais, dans ce coeur généreux, le
+respect de celle qu'il considérait comme sa fiancée
+s'imposa aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs
+plus que quelques minutes. Savez-vous qui m'attend,
+Alice? Le roi de Navarre! Oui, le roi en personne. Et
+l'amiral de Coligny! Et le prince de Condé... Ils se
+sont réunis rue de Béthisy...</p>
+
+<p>&mdash;Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la
+malheureuse au fond de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter quelqu'un que nous attendons...
+le maréchal de Montmorency!</p>
+
+<p>Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si
+le comte n'eût pas été, à ce moment, effrayé par ce
+tressaillement, il eût peut-être pu remarquer Un bruit,
+quelque chose comme une exclamation étouffée, tout
+près de lui, derrière une porte...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi
+pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver
+mal!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet...
+je ne me sens pas bien...</p>
+
+<p>Un instant, Alice se demanda si un évanouissement
+ne serait pas la seule solution possible. Mais avec
+cette rapidité de calcul qu'elle possédait au suprême
+degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait,
+Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être
+la première porte venue... celle du cabinet où se
+trouvait Henri de Montmorency!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent
+de ces vapeurs...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce
+et si belle que ces inquiétants malaises s'en iront...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui
+m'attend. Des résolutions graves vont être prises.
+Écoutez, si notre plan réussit, c'est la fin de toutes
+ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne s'agit de rien
+moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos
+conditions...</p>
+
+<p>Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant
+un suprême effort, courut à la porte en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Silence! Voici ma tante!...</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.</p>
+
+<p>Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter
+Déodat. Si elle eût été moins bouleversée, elle se fût
+demandé pourquoi elle n'avait pas entendu s'ouvrir
+la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura
+coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.</p>
+
+<p>Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme
+venait en effet de rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation
+commencée, nous n'aurons pas demain notre
+bonne soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice,
+et que le Ciel vous conduise!...</p>
+
+<p>Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura,
+serra les mains de sa fiancée. Comme d'habitude,
+elle le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces
+vapeurs que vous m'avez vues ne sont pas sans raison.
+Depuis quelques jours, je suis inquiète, je fais des rêves
+terribles, de sinistres pressentiments m'assaillent...</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! Enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute
+son âme dans la question.</p>
+
+<p>&mdash;Si je t'aime! Comment peux-tu me demander
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le
+jeune homme, Déodat, je t'en supplie en grâce, veille
+sur toi! Si ton père était là, je te dirais: Défie-toi
+de ton père!... Déodat, je te dis plus encore: Défie-toi
+de ta fiancée!...</p>
+
+<p>Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par
+un baiser:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement.
+Est-ce que, dans un sommeil, dans une folie, il ne peut
+pas m'échapper une parole imprudente! Oh! Déodat,
+jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que tu bois,
+le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés...
+jure! jure...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette
+exaltation d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par
+me faire peur. Aurais-tu entendu quoi que ce soit?
+que sais-tu?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments.
+Mais mes pressentiments, à moi, ne me
+trompent jamais et deviennent de terribles réalités...
+Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chère adorée, tu as ce serment!...</p>
+
+<p>Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils
+échangèrent un dernier baiser, et, rapidement, le
+comte de Marillac s'éloigna dans la nuit.</p>
+
+<p>Alice demeura une minute seule dans le jardin pour
+recueillir ses idées et envisager la situation. Montmorency
+avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il
+essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait
+entendu. Tout!...</p>
+
+<p>Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux
+Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre
+part, sa haine contre son frère devait le pousser à
+cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu
+épargner les huguenots.</p>
+
+<p>La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle
+échafaudait, fut d'une clarté d'éclair: en sortant
+d'ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera son
+frère, Coligny, Condé, Navarre...</p>
+
+<p>Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...</p>
+
+<p>Le front dans les deux mains, les dents serrées,
+Alice lutta quelques secondes à peine contre l'horrible
+nécessité qui se présentait à elle: supprimer la
+possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur
+possible.</p>
+
+<p>Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté,
+décidé.</p>
+
+<p>Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout
+ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute.
+La mort de Montmorency lui apparut en même
+temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle
+se vit poignardant le maréchal au moment même où
+elle vit son ami, son aimé montant à l'échafaud.</p>
+
+<p>Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat,
+décrocha rapidement un court poignard acéré, solide,
+non un joujou de femme, mais l'arme meurtrière avec
+sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son
+manche bien en main.</p>
+
+<p>Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu
+faire à des Espagnols quand elle était à la cour de
+Jeanne d'Albret: la lame cachée dans la manche du
+vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que,
+dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever
+le bras pour que ce bras se trouvât armé.</p>
+
+<p>Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au
+cabinet où Henri était enfermé et l'ouvrit de la main
+gauche.</p>
+
+<p>Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela,
+elle avait résolu de le frapper quand ils seraient
+assis tous les deux, l'un en face de l'autre, causant
+bien tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a
+pas écouté; et, tandis qu'il sera bien occupé à me le
+prouver, le moment sera propice...</p>
+
+<p>Le premier mot du maréchal de Damville fut:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout
+ce qui s'est dit ici.</p>
+
+<p>Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu,
+hormis cela. Un geste d'effarement lui échappa. Dans
+le mouvement de la manche flottante, le maréchal
+vit luire le poignard...</p>
+
+<p>Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant
+d'un pas, il dit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une
+cotte de mailles qui ne me quitte jamais et contre
+laquelle s'émousserait votre poignard.</p>
+
+<p>Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie
+qu'elle ferma. Elle s'appuya contre cette porte, et
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va
+m'obliger à une lutte répugnante où je risque d'avoir
+le dessous, mais je suis forcée de vous tuer!</p>
+
+<p>Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle
+l'emmancha solidement dans sa main; et elle fixa sur
+le maréchal un regard intrépide.</p>
+
+<p>Henri de Montmorency eut un geste d'admiration.
+Puis, ramenant les yeux autour de lui, par une sorte
+de prudence, il se plaça de façon que la table demeurât
+entre Alice et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte
+entre nous deux ne saurait être douteux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux;
+tuez-moi donc; vous ou moi, il faut que l'un des deux
+meure ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez
+point. Si je dois porter les mains sur vous pour me
+livrer passage, je me contenterai de vous désarmer,
+et je passerai sans vous faire grand mal; du moins,
+je l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous
+tuerai.</p>
+
+<p>Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait
+qu'il avait compris son désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences,
+je vous déclare que, le seuil de cette maison
+franchi, je me croirai libre de faire tel usage qui me
+conviendra des secrets que j'ai surpris.</p>
+
+<p>Un tremblement agita la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, si nous parvenons à nous entendre,
+je me croirai engagé à un oubli absolu, et sur la foi
+de ma parole vous pourrez reprendre toute sécurité...
+Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?</p>
+
+<p>Elle secoua rudement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas à votre parole, fit-elle.</p>
+
+<p>Henri pâlit légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant!
+Écoutez, causons en amis. Je devine en vous un
+furieux désespoir d'amour. Vous avez été ma maîtresse.
+Je vous ai toujours vue alors un peu froide,
+et vous intéressant à peine aux questions de coeur.
+Or, vous voici changée. Pour que vous ayez vis-à-vis
+de moi l'attitude que vous avez, il faut que vous aimiez
+de toute votre âme, de toute votre chair! Alice,
+vous supposez que je veux me servir de ce que j'ai
+entendu. Je vous déclare: vous ne voulez sauver ni
+le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le prince de
+Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte
+de Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet
+homme, Alice, c'est simplement à mes yeux l'homme
+qu'en ce moment vous aimez plus que votre vie,
+pour lequel vous voulez mourir!...</p>
+
+<p>Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez;
+car si par hasard je me trompais, ce que j'ai à vous
+dire n'aurait plus de signification. Alice, vous ai-je
+bien comprise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme
+que vous dites que j'aime ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Nous allons donc nous entendre.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous
+demander pourquoi je suis si patient, pourquoi je
+m'exerce à être éloquent, moi qui suivant mon tempérament
+devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici?
+Pourquoi j'ai besoin de vous?</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis le commencement de
+cet entretien une lueur humaine parut dans le regard
+fixe et farouche d'Alice. Le maréchal saisit cette
+lueur.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai
+davantage tout à l'heure. Aux questions que
+je viens de poser, je vais répondre moi-même. Pourquoi
+je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce?
+Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours
+fait profession de mépriser l'amour? C'est que
+j'aime, Alice! C'est que mon amour est aussi ardent,
+aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à
+moi, est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme
+que vous aimez vous aime, vous! Et la femme que
+j'aime me déteste, me méprise, me hait!</p>
+
+<p>Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente
+et si communicative qu'Alice en trembla. Lentement,
+elle décroisa ses bras qui retombèrent le long
+de ses hanches puissantes.</p>
+
+<p>Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.</p>
+
+<p>L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.</p>
+
+<p>Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de
+la douleur, eût souri de son triomphe. Mais Henri
+était sincère. Et c'était cette sincérité qui désarmait
+Alice.</p>
+
+<p>Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de
+l'amour et du désespoir d'Henri, elle comprit qu'elle
+pouvait traiter de gré à gré avec cet homme.</p>
+
+<p>Elle s'avança vers lui la main tendue.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout
+entier à l'évocation de son amour dont il ne s'était
+jamais entretenu avec personne, il en venait à oublier
+le but de sa visite.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement,
+et soyez persuadé que le secret de votre douleur
+ne sortira jamais de mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent
+avec une égale expression de pitié.</p>
+
+<p>Le maréchal, plus calme, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous
+avais pas vue décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous
+eusse pas parlé de cet amour qui me ravage. Il se
+trouve maintenant que le service que je venais vous
+demander devient une garantie pour vous, comme
+votre secret devient une garantie pour moi. Je m'explique.
+Voici ce qui arrive. Je me suis emparé de la
+femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec
+sa fille dans mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être,
+il faut que cette femme habite hors de chez
+moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne
+m'échappera pas. Je venais vous demander le service...</p>
+
+<p>&mdash;De me constituer sa gardienne!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit violemment le maréchal.</p>
+
+<p>De nouveau, ils se mesurèrent du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre
+amant, vous pouvez faire de moi l'homme le plus malheureux
+du royaume en prévenant le maréchal de
+Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez
+vous, que Jeanne de Piennes est innocente du crime
+dont je l'ai accusée!</p>
+
+<p>Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche,
+produisirent sur Alice une indicible impression.</p>
+
+<p>Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle
+odieux qu'on lui destinait, elle frémit d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que
+j'aime la femme de mon frère! que j'aie réussi à les
+séparer! que je poursuive encore cette femme de ma
+passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant,
+voici le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une
+gardienne prudente, insensible, incorruptible... ou
+sinon...</p>
+
+<p>&mdash;Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac,
+et je l'envoie à l'échafaud.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant
+peut-être à sa pensée de meurtre, pensée de
+suicide, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon
+otage. Je prends la vie de votre amant en garantie.
+Si vous ne consentez pas, c'est que vous n'aimez
+pas!</p>
+
+<p>Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent
+au ciel, sa bouche se crispa comme une imprécation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible,
+hideuse et sublime; ô mon Déodat, pour toi, je
+descendrai le dernier échelon de l'infamie!...</p>
+
+<p>Le maréchal s'inclina profondément devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire,
+Je serai ici. Disposez tout pour vous assurer de vos
+prisonnières.</p>
+
+<p>Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la
+bouche écumante, tomba à genoux et haleta.</p>
+
+<p>&mdash;Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui
+viendra me relever dans cet abîme de honte!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante
+et pitoyable.</p>
+
+<p>Alice fit un bond terrible et se retourna.</p>
+
+<p>Panigarola était devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.</p>
+
+<p>Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal
+de Damville venait de disparaître, debout, drapé
+comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa
+robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le
+moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>LE PÈRE ET LE FILS</h3>
+
+<p>A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la
+Hache et reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes,
+c'est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait
+rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet homme,
+qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel
+il alla heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron,
+grommela quelques mots et, sans daigner s'arrêter,
+continua sa course.</p>
+
+<p>L'homme stationna un instant devant l'auberge de
+la Devinière, qu'il contempla avec une sorte d'émotion,
+et où il parut un instant vouloir entrer. Mais,
+secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin
+en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!</p>
+
+<p>Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux
+abords du Temple. Deux minutes plus tard, il soulevait
+le marteau de la grande porte de l'hôtel de Mesmes.
+Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut
+derrière ce judas, et une interrogation revêche en
+sortit. Alors l'homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Dites simplement à M. le maréchal que l'homme
+qu'il a rencontré à l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé
+et désire l'entretenir.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se
+montra et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez des Ponts-de-Cé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan.
+Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme
+à vous rendre raison d'un oubli, si cet oubli vous a
+choqué.</p>
+
+<p>&mdash;Choqué grandement. D'autant que votre figure
+ne me revient pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont.
+A votre service, quand vous voudrez, M. de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le
+coeur comme une querelle refroidie.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième
+officier.</p>
+
+<p>Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit
+à Pardaillan qui déjà dégainait:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la
+querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne
+veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez entrer, car
+vous êtes attendu.</p>
+
+<p>Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma
+lourdement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur
+de vous conduire à la chambre qui vous a été
+préparée.</p>
+
+<p>Précédé d'un laquais qui portait un flambeau,
+Orthès, vicomte d'Aspremont, se mit en route,
+accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon
+les usages, il se mit à deviser gaiement,
+comme si un duel n'eût pas été convenu entre
+eux.</p>
+
+<p>On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on
+parvint à une grande belle chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous
+souper?</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant
+à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une
+bonne nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et
+que j'espère dormir d'une traite jusqu'à l'aube. Mais,
+dites-moi, M. le maréchal n'est donc pas en son hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Il est absent, en effet; mais il vous attendait
+pour aujourd'hui ou demain et, dès qu'il arrivera, il
+sera prévenu.</p>
+
+<p>Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et
+Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer
+à double tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!</p>
+
+<p>Il courut à la porte: elle était solide et la serrure
+eût défié toute tentative d'effraction. Il courut alors
+à la fenêtre. Elle était au deuxième étage; il n'y avait
+pas moyen de sauter d'une telle hauteur sans se rompre
+les os, accident qui souriait aussi peu que possible
+au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur
+le lit, et grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient
+limpide, à présent: la patience, la bonne grâce, les
+promesses et les écus de Damville, là-bas, à l'auberge
+des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! Et moi,
+comme un véritable étourneau, je vais donner tête
+baissée dans le panneau... J'y suis; le maître a peur,
+il me veut faire occire par ses valets!... Par Pilate et
+Barabbas! c'est bien ce que nous allons voir!...</p>
+
+<p>Telle fut la première pensée de Pardaillan.</p>
+
+<p>Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail
+qui le déroutait. Le maréchal lui avait positivement
+déclaré qu'il conspirait contre le roi de France:
+terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...</p>
+
+<p>&mdash;A moins, murmura-t-il, que cette conspiration
+n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il
+en soit, je suis pris.</p>
+
+<p>Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan
+n'en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes
+plus tard, un ronflement sonore emplit la
+chambre.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!</p>
+
+<p>A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps,
+la porte s'ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu
+pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise
+nuit que son prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être
+venu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé.
+Pardonnez-moi cette précaution. J'ai voulu vous
+éviter une rencontre... désagréable.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas un mot de ce que vous me
+dites là, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous
+demander deux choses, mon cher Pardaillan. La première,
+c'est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd'hui
+encore. Je vous jure que vous n'avez rien
+à craindre...</p>
+
+<p>Pardaillan fit la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de
+ne pas sortir de cette chambre de toute la journée,
+et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de ma part!</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur.
+Mais vous deviez me demander deux
+choses...</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'autre; je possède un trésor inestimable;
+il n'est pas en sûreté ici, et je veux le transporter...
+dans une maison où il sera à l'abri. Cette opération
+se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur
+vous pour m'aider?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, du moment que j'ai consenti à
+entrer à votre service, j'étais décidé à braver à côté
+de vous tous les périls. Comptez donc sur moi... Mais
+vous craignez donc que le trésor en question ne vous
+soit enlevé pendant le trajet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre...
+Voici donc ce que j'ai combiné. A onze heures, la voiture
+quittera l'hôtel...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le trésor sera dans une voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je
+serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez
+en arrière-garde, l'épée d'une main, le pistolet
+dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque
+tenterait d'approcher...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, monseigneur. Une question seulement:
+cette expédition a-t-elle quelque rapport avec... la
+campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?... En
+d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou
+bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et
+en os?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous
+déjà appris...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan,
+qui examinait attentivement le maréchal; je me demande
+seulement si le trésor en question ne serait
+pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en
+baissant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même
+le maréchal, dont la physionomie s'éclaira aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez,
+monseigneur, je redoublerais de précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il
+s'agit... de ce que vous croyez... mais faites comme si
+réellement vous alliez escorter... une couronne.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le
+roi!...</p>
+
+<p>Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit,
+il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée
+parce qu'on craint que je n'apprisse quelle personne
+était prisonnière en cet hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact! dit le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai
+d'ici de toute la journée et, ce soir, je serai prêt.</p>
+
+<p>Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le
+vieux routier se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était
+prisonnier ici, pourquoi venir me le dire? Et puisque
+je le sais maintenant, pourquoi la précaution de
+m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non!
+ce n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est
+qu'on me cache quelque chose... que je dois ignorer
+jusqu'à ce soir... et que je veux savoir tout de suite,
+moi!</p>
+
+<p>Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on
+ne l'avait pas enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait
+sur un corridor dans lequel il fit quelques pas,
+jusqu'au large et monumental escalier qui descendait
+vers la cour.</p>
+
+<p>Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement
+rencontré. Repassant devant la porte de sa
+chambre, il longea le corridor dans l'autre sens et
+finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette
+porte donnait sur un petit escalier tournant.</p>
+
+<p>Content de cette première découverte, il rentra
+chez lui, à petits pas, médita, siffla des airs de chasse,
+tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s'ennuya
+du mieux qu'il put.</p>
+
+<p>Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa
+la table, et couvrit cette table des éléments d'un déjeuner
+plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence.</p>
+
+<p>Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait
+le déjeuner avec un appétit d'un estomac de
+vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes
+après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques
+dents solides et blanches du routier se découvrirent
+dans un large sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur
+l'intendant de Monseigneur m'a remis.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un laquais d'une exaspérante politesse!
+pensa Pardaillan.&mdash;Eh bien, fit-il tout haut, dites-moi,
+mon ami, savez-vous ce que contient ce sac?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon officier: six cents écus.</p>
+
+<p>&mdash;Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq
+cents!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est
+ce que M. l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez
+l'obligeance d'ouvrir ce sac.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre
+poche. Vous irez boire à ma santé.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à
+terre. Je vous promets de boire demain vos écus.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur
+l'officier toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan.
+Ainsi tu dois?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur
+l'officier sans m'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, voilà un animal qui a la politesse
+bien gênante, songea le routier. Mais j'y songe! fit-il
+tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre cheval!
+Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore
+cinq écus.</p>
+
+<p>&mdash;Je les tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement
+au cabaret du Veau-qui-tète, entre la Truanderie
+et le Louvre. Tu paieras un compte d'une dizaine
+de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste
+sera pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon
+ami!...</p>
+
+<p>Le laquais ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur
+sont à la disposition de monsieur l'officier.</p>
+
+<p>Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir
+s'il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le
+dos du laquais lorsqu'une idée subite le calma.</p>
+
+<p>Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à
+sa fin, il versa une rasade qu'il offrit à son geôlier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Didier, pour vous servir, mon officier.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque
+tu ne peux aller te désaltérer au-dehors.</p>
+
+<p>Le laquais secoua la tête et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais
+un seul verre de vin de monsieur l'officier,
+je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose
+de pis encore.</p>
+
+<p>&mdash;Le truand! le misérable capon qui m'assassine
+de sa politesse! rugit intérieurement le routier. C'est
+bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit
+en paradis.</p>
+
+<p>En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours
+dans la chambre, pendant que le laquais rangeait la
+table. Puis il s'approcha de la porte qu'il ferma à
+double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant
+une main sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée?
+Tu vas rester là à m'ennuyer, à m'empêcher de
+dormir?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le
+couloir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me
+suivrais donc comme mon ombre?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à
+l'instant monsieur l'intendant.</p>
+
+<p>&mdash;Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais
+le temps!</p>
+
+<p>En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan
+saisit vivement son écharpe qu'il venait de dénouer;
+et, avant que le malheureux laquais eût pu
+faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et
+le bâillonnait solidement.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme
+mort.</p>
+
+<p>Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler,
+joignit les mains geste qui pouvait passer pour une
+supplication assez éloquente, malgré le silence forcé
+du suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi,
+me voici débarrassé de tes agaçants&mdash;monsieur l'officier.
+Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à
+m'obéir?</p>
+
+<p>Le pauvre laquais, par une mimique expressive,
+jura l'obéissance la plus fidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce
+pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap
+jaune et cette toque à aigrette... Tu vas revêtir ma
+casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai
+du somptueux costume que tu portes si bien.
+C'est une lubie. Je veux voir quel air j'aurai en laquais
+de monsieur l'intendant de monseigneur.</p>
+
+<p>Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir:
+car le pauvre homme, tout tremblant, n'y fût
+pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement
+fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et Pardaillan
+se carrait dans le costume armorié du laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui
+couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné
+par la lumière du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te
+mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement,
+à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux
+oreilles....</p>
+
+<p>Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le
+couloir.</p>
+
+<p>Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité.
+Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier
+tournant que nous avons signalé. Mais il n'avait pas
+fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage
+à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure:
+c'était l'écuyer qui accompagnait le maréchal
+pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé.</p>
+
+<p>Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant
+d'après, il était rejoint par l'homme:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura
+l'écuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Dort! souffla laconiquement Pardaillan.</p>
+
+<p>L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan
+sur le lit et referma la porte en disant à voix
+basse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé,
+viens me prévenir.</p>
+
+<p>Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer
+du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés, et
+descendit le grand escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans
+le dos! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille
+pour une heure ou deux. Allons! à la découverte!...</p>
+
+<p>Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à
+descendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.</p>
+
+<p>Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur
+l'étroit palier du premier étage. Là une porte était
+ménagée, qui permettait d'entrer dans les appartements
+du maréchal.</p>
+
+<p>Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre,
+lorsqu'à travers cette porte un bruit de voix
+lui parvint.</p>
+
+<p>Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très
+nettement, il entendit prononcer son nom à diverses
+reprises.</p>
+
+
+<p>A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait
+le laquais Didier, une chaise sans armoiries s'arrêtait
+devant l'hôtel de Mesmes; un homme en sortait
+mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel.</p>
+
+<p>Sans doute, c'était un personnage d'importance, car
+il fut introduit à l'instant même dans le cabinet du
+maréchal de Damville. Celui-ci, en apercevant son
+visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion,
+en disant à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici!... quelle imprudence!...</p>
+
+<p>&mdash;L'imprudence eût été plus grande encore si je
+m'étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez
+Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je
+devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne
+vis pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille
+sans éveiller de soupçons; je vais tout vous dire;
+il faut que Guise soit prévenu aujourd'hui. Il y va
+de notre tête à tous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant,
+devant l'air effaré de son visiteur, ne put
+s'empêcher de pâlir.</p>
+
+<p>Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le
+gouverneur de la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous seuls?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution,
+venez.</p>
+
+<p>Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une
+étroite pièce qui faisait suite à son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des
+gens de l'hôtel par mon cabinet, ma salle d'armes et
+une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur
+un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil,
+il y a que nous sommes probablement perdus.
+Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté
+à notre dernière réunion de l'auberge de la Devinière.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, dit Guitalens.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme
+qui paraît la cinquantaine, bien qu'il ait plus de
+soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise
+et rude?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle
+est un jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a
+parlé!</p>
+
+<p>&mdash;Son fils? fit Guitalens sans comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que
+ce Pardaillan a surpris notre secret à l'auberge de la
+Devinière; un mot d'abord: êtes-vous sûr que ce
+jeune homme est seul à connaître le complot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je le crois du moins.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais
+un moyen de m'emparer de ce Pardaillan et de le
+réduire au silence. Mais comment avez-vous su?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant
+quelques jours en ma qualité de gouverneur de la
+Bastille; il m'a été amené; on m'a recommandé de
+le surveiller étroitement...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, la question est des plus simples.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille?</p>
+
+<p>Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser
+partir.</p>
+
+<p>Le maréchal se demanda un instant si Guitalens
+n'était pas devenu fou.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous
+avec plus de précision. Si ce jeune homme est bien
+celui que je crois, le mal n'est peut-être pas aussi
+grand qu'il vous apparaît.</p>
+
+<p>&mdash;Le Ciel vous entende! fit Guitalens.</p>
+
+<p>Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était
+passée à la Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout
+prix nous attacher ce jeune homme. J'en fais mon
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît,
+et cela suffit; allez, mon cher Guitalens, et rassurez-vous;
+je me charge de prévenir le duc de Guise en
+cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas:
+ce soir ou demain, le jeune Pardaillan sera en notre
+pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens;
+je commence à respirer; si ce sacripant tombe en
+notre pouvoir, comme vous le pensez, ramenez-le-moi...
+vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes
+à la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille; demain, je vous amène
+le jeune Pardaillan pieds et poings liés, à moins toutefois
+qu'il n'y ait quelque chose de mieux à en
+faire...</p>
+
+<p>Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement,
+mais un peu plus rassuré qu'il n'en était sorti.</p>
+
+<p>A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait
+dans sa chambre, reprenait son costume, obligeait
+Didier à remettre le sien sur son dos avec rapidité, et
+lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de
+ce qui t'est arrivé; un coup de poignard dans le
+ventre si jamais tu en parles à qui que ce soit.
+Choisis.</p>
+
+<p>&mdash;Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier,
+trop heureux d'en être quitte à si bon compte.</p>
+
+<p>Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant
+que je suis réveillé, comme il t'en a donné
+l'ordre tout à l'heure dans le couloir...</p>
+
+<p>Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes
+allongées, remplit son verre comme s'il eût été occupé
+à boire, et attendit les événements.</p>
+
+<p>Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier
+tournant avait complètement modifié ses idées; car
+nos lecteurs ont compris que Pardaillan avait surpris
+la partie la plus intéressante de l'entretien qui venait
+d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la
+Bastille.</p>
+
+<p>Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que
+le maréchal tenait à lui cacher, il ne s'en soucia plus.
+Le danger que courait son fils l'absorba, et il se mit
+à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt le
+jeune cavalier.</p>
+
+<p>Sa conclusion fut ce qu'elle devait être:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me
+rendre à l'hôtellerie de la Devinière. Si quelqu'un veut
+s'opposer à ma sortie, ma foi, je tue! On s'expliquera
+ensuite.</p>
+
+<p>Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait
+bien dans le fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir
+de la chambre lorsque Damville parut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon
+somme? Etes-vous dispos pour ce soir, maître Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné.
+Peste! vous avez des serviteurs qui savent
+tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en soit, vous
+pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable
+de veiller trois jours et trois nuits.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout
+sera fini.</p>
+
+<p>&mdash;Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous
+semblera; mais, bien entendu, cette chambre demeure
+à votre disposition pendant toute la campagne projetée...
+A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune
+homme... votre fils...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion,
+un bon coup d'épée?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? Il ne rêve que plaies et bosses!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder.
+Où loge-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vers la montagne Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Comme sur moi-même.</p>
+
+<p>Le maréchal sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui change les choses, murmura le vieux
+routier en dégrafant son épée; puisqu'il compte que
+je lui amènerai mon fils demain, il n'entreprendra
+rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai
+libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière,
+et nous verrons. D'ici là, inutile de risquer quelque
+algarade compromettante. Dormons!</p>
+
+<p>Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit
+tout de bon jusqu'à l'heure du souper.</p>
+
+<p>A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières
+dispositions.</p>
+
+<p>Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée
+pour tout dire, connut seul la retraite où Jeanne de
+Piennes et sa fille devaient être transportées. Il fut
+expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue de
+la Hache et de surveiller les abords de la maison à
+la porte verte.</p>
+
+<p>Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture
+jusqu'à l'entrée de la rue de la Hache. Là, il devait
+mettre pied à terre, tandis que le maréchal, conduisant
+les chevaux par la bride, amènerait la voiture à
+l'entrée de la maison.</p>
+
+<p>Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde
+et s'arrêter à l'endroit même où s'arrêterait
+d'Aspremont.</p>
+
+<p>De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient
+les seuls à savoir en quel endroit précis la voiture
+s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait même toujours ce
+que cette voiture avait contenu.</p>
+
+<p>A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta
+chez Pardaillan et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand il vous plaira, monsieur...</p>
+
+<p>Les deux hommes descendirent ensemble.</p>
+
+<p>Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête
+à démarrer. Sans doute la personne qu'elle devait
+transporter y était déjà installée, car les mantelets
+étaient soigneusement rabattus et fermés à
+clef...</p>
+
+<p>D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri,
+à cheval, fît une dernière recommandation à Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière
+la voiture et, si quelqu'un veut approcher, n'hésitez
+pas... vous m'avez compris?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue
+qu'il tenait sous son manteau.</p>
+
+<p>Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard.</p>
+
+<p>Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel
+s'ouvrit; Henri prît la tête; la voiture suivit;
+Pardaillan se mit en marche, scrutant l'obscurité profonde
+de ses yeux perçants.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement
+pas aux abords de l'hôtel.</p>
+
+<p>A ce moment la voiture tournait dans une ruelle.
+Un coup de feu retentit soudain et jeta un éclair dans
+la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! hurla le maréchal.</p>
+
+<p>D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint,
+enfonça ses éperons dans les flancs du cheval conducteur,
+la voiture s'ébranla au galop.</p>
+
+<p>&mdash;Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque
+et altérée. Arrêtez! arrêtez!</p>
+
+<p>La voiture et le maréchal fuyaient.</p>
+
+<p>A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le
+véhicule se fût-il lancé au galop, à peine ces quelques
+cris eurent-ils été jetés dans le silence, que Pardaillan
+aperçut une ombre qui courait derrière la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le moment d'agir! songea-t-il.</p>
+
+<p>Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il
+se lança en avant, à la poursuite de l'inconnu qui lui-même
+galopait éperdument, cherchant à rattraper le
+maréchal.</p>
+
+<p>Cette course furieuse dura une minute.</p>
+
+<p>Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui,
+lui porta un coup de pointe furieux.</p>
+
+<p>Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière
+lui.</p>
+
+<p>Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna,
+et un bond agile lui évita le coup terrible que lui destinait
+son agresseur. Pardaillan profita de ce mouvement
+de l'inconnu pour se placer entre la voiture
+et lui. Il lui barrait ainsi le chemin.</p>
+
+<p>L'inconnu se rua en avant, la tête haute.</p>
+
+<p>A l'instant même, les deux fers se croisèrent...</p>
+
+<p>Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent
+silencieux, chacun d'eux ayant reconnu en l'autre
+un escrimeur de force supérieure. L'obscurité était
+profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient.</p>
+
+<p>Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve,
+son but étant simplement d'arrêter l'inconnu
+assez longtemps pour qu'il ne pût rejoindre la voiture
+dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu,
+au contraire, voulait absolument passer et passer
+vite.</p>
+
+<p>Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire
+et, au jugé, se fendit à fond dans un coup droit
+et violent.</p>
+
+<p>On entendit ce froissement de fer qui ressemble au
+bruit de la soie qui se déchire: le coup était paré.</p>
+
+<p>L'inconnu se jeta en avant tête baissée:</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate! gronda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.</p>
+
+<p>Les deux jurons retentirent simultanément.</p>
+
+<p>Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées
+se baissèrent ensemble, et que ce double cri se fit
+entendre:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! s'écria l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le
+chevalier, prêtant l'oreille, essaya de percevoir un
+dernier bruit qui pût lui indiquer de quel côté s'était
+dirigé Damville.</p>
+
+<p>Mais il n'entendit plus rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Perdues! murmura-t-il avec accablement.</p>
+
+<p>Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché
+ce qu'il pourrait bien dire à son fils. Il sentait
+un vague besoin de se disculper et devinait instinctivement
+que le chevalier était en droit de lui faire des
+reproches.</p>
+
+<p>Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée
+et, le poing sur la hanche, commença l'attaque:</p>
+
+<p>&mdash;Après une si longue absence, je vous retrouve,
+mon fils. Et comment vous retrouve-je? Désobéissant
+pleinement à mes conseils que vous aviez juré de
+suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des
+ordres! Je vous avais commandé de vous défier des
+hommes, des femmes et de vous-même! Et vous voici,
+faisant le chevalier errant. Triste métier, mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée
+que le vieux routier en tressaillit, votre intervention
+me plonge dans un mortel désespoir. Nous sommes
+dans deux camps ennemis...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec
+nous? Ce sera tout profit. Cent mille livres vous sont
+assurées, et peut-être une compagnie vous sera-t-elle...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah!
+mon père, ne devinez-vous pas ce que je souffre, et
+quel est mon chagrin de vous entendre parler ainsi!...
+Adieu, mon père...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me quittez!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le
+jeune homme tout frémissant. Songez, mon père, songez
+qu'il a pu arriver, cette nuit, un événement funeste:
+j'ai tiré l'épée contre vous!</p>
+
+<p>Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités.
+Le vieux Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une
+borne cavalière.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte?
+Nous sommes ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que
+je vais faire dans la vie, moi?... Que va devenir cette
+pauvre vieille carcasse?... Je vivais... l'espoir de le
+voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine
+redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux
+au dernier moment... que sais-je? et tout s'effondre?...</p>
+
+<p>Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées
+du routier et allèrent perler au bout de ses moustaches
+grises.</p>
+
+<p>Au même instant, il se sentit saisir par les deux
+mains et il eut un cri de joie rauque, presque terrible,
+en reconnaissant son fils qui se penchait vers lui et
+qui lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux
+Pardaillan, commençons par nous embrasser!</p>
+
+<p>Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante
+chez l'un, avec une joie mêlée de douleur chez
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si
+fait, j'y vois tout de même, moi, je suis comme les
+chats... Mordieu! mais tu n'es plus le même! Te
+voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!...
+Et ton poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y
+frotter encore, moi qui connais le fin du fin de l'escrime!
+Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron?
+Comme tu as poussé ton&mdash;Par Pilate! je me suis
+dit tout de suite:&mdash;Ça, c'est mon propre sang qui
+crie! Allons, viens!</p>
+
+<p>&mdash;Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je
+parie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en
+ce moment? Un coupe-gorge, un traquenard...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous croyez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que tu dois commencer par tourner le
+dos à la Devinière. Je connais un certain Guitalens
+qui enrage après toi et qui serait charmé de te loger
+dans une de ses oubliettes. Allons, viens...</p>
+
+<p>Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient
+au Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les
+confins de la Truanderie, ruelle Montorgueil.</p>
+
+<p>Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite,
+ils s'installaient devant un souper improvisé, et le
+vieux Pardaillan s'écria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon
+départ de Paris! Et d'abord, que faisais-tu à guetter
+cette voiture? Tu savais donc qu'elle allait sortir, et
+l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'elle contenait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus
+sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais
+la voiture sans savoir ce qu'elle emportait!</p>
+
+<p>&mdash;Donc, mon père, commença le chevalier, vous
+saurez que maître Landry Grégoire, le patron de la
+Devinière, jouit d'une réputation extraordinaire pour
+un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je
+m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à
+l'hôtel de Mesmes. En conséquence, je me harnache
+en guerre, et me voilà parti. Dans la rue, je rejoins
+Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une
+bonne personne, dont le coeur s'émeut facilement,
+Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en la saluant
+d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai
+pas l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui
+demande jusqu'où elle va. Et elle me répond que,
+comme toutes les semaines, elle va porter des pâtés
+chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise
+et, enfin, chez le maréchal de Damville. Je crois, mon
+père, que, de ma vie, je n'ai éprouvé pareille émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui
+dis que je l'ai rejointe justement dans l'intention de
+lui tenir compagnie. Nous passons à l'hôtel de Guise,
+puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à l'hôtel
+de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin
+a une porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette
+pour se rendre directement aux offices de bouche,
+qui sont sur les derrières de l'hôtel. Au moment
+où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre
+avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à
+l'office. Vous direz que je suis votre cousin, votre
+frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le
+sait, vous nous ferez perdre la pratique du maréchal,
+acheva Huguette. Mais, comme je n'avais
+nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me
+laissa entrer avec elle. Nous pénétrons dans une sorte
+de vestibule. A gauche, s'ouvrent les cuisines, à droite,
+l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige à
+droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous
+attends ici!» lui dis-je. Un peu tremblante et désolée,
+elle entre, et moi, marchant droit à la porte du
+fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme.
+Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort.
+J'en profite pour me glisser dans l'office.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse,
+mon fils! Et qu'est-il arrivé, dis-moi vite!</p>
+
+<p>&mdash;Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai
+vu une servante escorter dame Huguette dans le jardin,
+où elles m'ont cherché toutes deux; et que, de
+guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le
+temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de
+constater qu'elle était toute jeune...</p>
+
+<p>Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de
+Mesmes!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il
+que j'attendis Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je
+la pris tout simplement dans mes bras, et que mon
+baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait pousser.
+Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la
+pauvre Jeannette était persuadée que j'étais amoureux
+fou d'elle; j'appris en même temps qu'elle devait
+se marier, pour plaire à M. l'intendant.... Elle
+devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier
+chez le maréchal de Damville. J'ai appris que
+l'intendant s'appelle Gilles, et le neveu Gillot. J'appris
+que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot, et qu'elle
+détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de
+plus douées confidences, lorsque, tout à coup, on
+marche dans le vestibule. Jeannette ouvre une armoire,
+et me pousse dedans, à l'instant où la porte s'ouvrait.</p>
+
+<p>&mdash;Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont
+rien dit ce matin? Les prisonnières! J'en fus
+presque défaillant dans mon armoire.</p>
+
+<p>Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son
+front moite de sueur, puis continua:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit,
+répondit Jeannette. Pas plus ce matin que les autres
+jours, d'ailleurs. Ces dames sont bien tristes...</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé
+mot à personne de la présence de ces étrangères
+dans l'hôtel, à personne, pas même à mon neveu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée,
+qu'il n'y a pas de danger que j'en parle.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une
+bonne dot si tu es bien sage, si tu obéis... Demain,
+elles ne seront plus ici. Monseigneur les rend à la
+liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes
+du maréchal. Il voulait faire épouser à la
+plus jeune un beau parti dont la donzelle ne veut
+pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider.
+Mais puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la
+mère, ma foi, il y renonce. Et il les renvoie... tout
+cela, entre nous, tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à
+bout de patience. Allons, au revoir. Jeannette, tu
+es une fille intelligente, et tu épouseras Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit
+Pardaillan père. Cette Jeannette m'a l'air d'une gaillarde
+bien trop futée pour épouser ce dadais de
+Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi?
+Et quelles étaient ces parentes?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier.
+A peine eus-je compris que l'intendant du diable
+s'était éloigné que je sortis de mon armoire.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je
+reste. Pourquoi veux-tu que je m'en aille?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu
+vient me faire sa cour. Allez-vous-en, je vous
+en supplie. S'il vous voyait, toute la maison accourrait
+à ses cris.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu
+vas me conduire...</p>
+
+<p>&mdash;Où donc?</p>
+
+<p>&mdash;Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria
+d'abord Jeannette. Mais, petit à petit, je réussis à la
+convaincre et elle finit par se rendre à ce que je lui
+demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire
+chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures.
+Je flairais une feinte et supposais que Jeannette
+allait me prier de revenir le soir, lorsqu'elle termina
+en rougissant quelque peu:</p>
+
+<p>&mdash;D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre,
+où je vais vous conduire, et où je vous apporterai
+à manger.</p>
+
+<p>Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux.
+Elle me dit de la suivre. Elle traverse vivement le
+vestibule, je la suis. Elle ouvre une porte et pénètre
+dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue
+à la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir,
+apparaît quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué
+dans le couloir, à droite, un renfoncement que je
+venais de dépasser de deux ou trois pas. Dans le renfoncement,
+il y avait une porte. Tandis que Jeannette
+s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle,
+je rétrograde jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne
+la tête et voit mon opération. Elle se met à causer
+à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps,
+j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des
+caves! Je repousse doucement la porte et j'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Et où vas-tu comme ça, Gillot?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite? reprend la fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné
+l'ordre de préparer pour ce soir la grande chaise à
+mantelets, avec deux bons chevaux, le tout bien
+attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise
+n'a pas servi depuis longtemps, et que je vais passer
+deux bonnes heures à la mettre en état, je
+vais chercher une bouteille pour me mettre en
+train.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la porte est fermée!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu
+as bien le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, peste!</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette
+effrayée, qui se cache le visage dans ses deux mains.
+J'avais commencé à descendre à reculons. A mesure
+que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin,
+me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans
+l'espoir que Gillot ne me verra pas, et que je pourrai
+remonter, tandis qu'il cherchera son vin. Mais
+voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il m'aperçoit
+et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui
+revient, et il veut pousser un grand cri. Mais
+trop tard! Je l'avais déjà saisi à la gorge. Il était
+temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de
+l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence
+de l'officier des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait
+la porte à clef!... Jeannette s'était sauvée sans
+doute...</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan.
+Ainsi, te voilà enfermé dans la cave!... Je me demande
+comment tu vas faire, par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, puisque me voici près de vous
+c'est que j'en suis sorti! La porte était bel et bien
+fermée à triple tour. Moi, je tenais toujours mon
+Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout
+à coup, je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et,
+du rouge, au violet. Alors je desserre. Il se jette à mes
+pieds en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je
+ne vous dénoncerai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu
+garde de le détromper: mais, pour plus de sûreté, je
+l'ai aussitôt bâillonné.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il pouvait être onze heures du matin,
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit.
+Tu en étais au moment où tu bâillonnes Gillot...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se
+passe, puis deux! Pour comble, le flambeau consumé
+jette ses dernières lueurs et s'éteint. Me voilà dans
+une profonde obscurité, assis sur les marches de
+l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant
+que quelque officier de cave vienne chercher
+du vin pour me frayer un passage au-dehors, le pistolet
+d'une main, le poignard de l'autre. Mais les
+heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant
+à ce qu'avait dit Gillot à Jeannette, songeant
+à cette voiture qui devait être prête pour onze heures,
+je me demande avec angoisse si les prisonnières vont
+être enlevées sans que je sache où on les conduit,
+sans que je puisse rien faire pour les délivrer!...</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais,
+enfin, tu as pu ouvrir la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne petite Jeannette!</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour
+une minute. Sauvez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il? lui demandais-je tout
+enfiévré.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus de dix heures.</p>
+
+<p>Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze
+heures!</p>
+
+<p>J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.</p>
+
+<p>Vous reviendrez? me demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Comment pourrais-je t'oublier!</p>
+
+<p>&mdash;Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant
+son fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;Gillot? Il dort!...</p>
+
+<p>Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le
+jardin. Je le traverse en quelques bonds. Je trouve
+la porte fermée. Je saute par-dessus le mur. Je fais
+le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop tard pour
+aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait,
+je me décide à attendre seul la voiture... Au
+bout d'une demi-heure, je vois la grande porte de
+l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de la première
+ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque
+qu'elle est escortée par un seul cavalier qui marche
+en avant. Mon plan est aussitôt fait; abattre le
+postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le cavalier,
+l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser,
+puis défoncer les mantelets de la voiture et délivrer
+les prisonnières... Je fais feu sur le postillon...
+Vous savez le reste, mon père!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé
+de me raconter tout ce que tu as fait depuis mon
+départ, et ceci n'est qu'une journée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance
+de cette journée vous indique l'importance
+du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte que coûte
+dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée
+à la vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je
+les délivre, ou j'y mourrai!... Une question tout
+d'abord, à laquelle je vous supplie de répondre...</p>
+
+<p>&mdash;Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous
+escortiez la voiture, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout
+ce qui tenterait d'en approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la
+voiture!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec
+une douleur concentrée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où
+va le damné maréchal, tu peux me dire, toi, quelles
+sont ces prisonnières qu'on enlève avec tant de mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour
+de votre départ. Rappelez-vous cette femme dont
+vous avez jadis enlevé la fille...</p>
+
+<p>Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes...
+ou mieux, Loïse de Montmorency...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je
+veux la délivrer! Et c'est elle qui se trouve dans cette
+voiture! Elle et sa mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends
+les précautions prises hier et aujourd'hui contre
+moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu as
+entrepris, je l'eusse entrepris, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je
+vous retrouve au service du maréchal? Depuis quand
+êtes-vous dans son hôtel?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé
+à vue. Seulement, le maréchal m'avait dît qu'à partir
+de minuit je serais libre. Je me proposais de te rejoindre
+à cette heure-là.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de
+sa rencontre avec Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui
+en était résulté. Le chevalier, à son tour, compléta
+son récit en racontant les principaux événements de
+sa vie depuis le départ de son père.</p>
+
+<p>Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à
+l'hôtel de Mesmes et qu'il servirait le maréchal avec
+fidélité en ce qui concernait son plan de campagne
+politique.</p>
+
+<p>C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce
+qu'étaient devenues Jeanne de Piennes et sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui
+doit être instruit de cela. C'est celui qui conduisait:
+un certain vicomte d'Aspremont. Et, celui-là, je le
+forcerai à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency
+de ce qui vient de se passer. Et je vous attendrai
+ensuite à la Devinière... songez avec quelle impatience!</p>
+
+<p>&mdash;A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner
+à la Bastille!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je n'y songeais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis
+longtemps, avec la maîtresse du Marteau-qui-cogne.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, mon fils!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>AU LOUVRE</h3>
+
+<p>Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant
+matelas qui se trouvait dans un galetas dénommé
+«la chambre des princes».</p>
+
+<p>Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur
+pied.</p>
+
+<p>Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et
+trouva le maréchal qui l'attendait avec une sombre
+impatience.</p>
+
+<p>Cette journée et cette nuit, François les avait passées
+à agiter des pensées confuses et contradictoires.</p>
+
+<p>Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu
+raison et que la ruse, en cette affaire, serait plus
+utile que la force. Parfois, il arrêtait son esprit avec
+une sorte de charme effaré sur cet événement qui,
+par moments, lui semblait chimérique; il avait une
+fille de dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré
+l'existence! Alors, il souriait, et, presque aussitôt, ses
+yeux s'emplissaient de larmes. D'autres fois, il songeait
+à cette mère admirable, à Jeanne, dont il avait
+reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à
+Margency; et alors, il comprenait qu'il n'avait cessé
+de l'aimer...</p>
+
+<p>Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien
+qu'il fît des efforts pour écarter la question, elle revenait
+implacable: il était marié à Diane de France.</p>
+
+<p>Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger;
+mais son regard ardent parla pour lui...</p>
+
+<p>Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme
+qui souffrait. Il lut dans ses yeux toute l'angoisse
+de l'attente.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé...
+elles étaient bien à l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Elles étaient! fit le maréchal sourdement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur,
+il y a dans tout cela une fatalité inconcevable.
+J'ai failli les délivrer... un coup de pistolet tiré
+à faux, un bras qui tremble...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes donc battu? s'écria François.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant
+de gratitude que je ne sais comment vous exprimer
+mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en serrant les
+poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre
+elle. Et cet homme est de ma famille, de mon sang!...
+Voyons, racontez-moi ce que vous savez!...</p>
+
+<p>Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait
+à son père. Mais il omit de citer le vieux Pardaillan.
+Tel quel, ce récit n'en frappa pas moins le maréchal
+d'une sorte d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait cela! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier;
+cela n'a d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre
+que le maréchal de Damville était le ravisseur. Quant
+à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je saurai
+peut-être avant peu...</p>
+
+<p>François saisit violemment la main de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut
+que je le sache à l'instant! Êtes-vous homme à répéter
+ce que vous m'avez raconté, même s'il peut
+en résulter quelque danger pour vous, même devant
+mon frère?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de
+glace.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, fit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre
+au Louvre. Que le roi fasse justice. Et si le roi se
+dérobe...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit le chevalier haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre,
+si le jugement des hommes me fait défaut, j'en appellerai
+au jugement de Dieu. <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (return) </a> C'est le vieux nom du duel.</blockquote>
+
+<p>Le maréchal s'élança vers son appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!...
+C'est-à-dire chez la reine Catherine! la digne femme
+qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui va s'empresser
+de me faire saisir!</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.</p>
+
+<p>Il fit signe au chevalier de le suivre.</p>
+
+<p>Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et
+Pardaillan y prirent place, avec quatre pages.</p>
+
+<p>Pendant le chemin, François de Montmorency et
+Pardaillan ne se parlèrent pas.</p>
+
+<p>On arriva au Louvre.</p>
+
+<p>Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire
+que Charles IX avait admis ses courtisans à son
+grand lever. Le jeune roi paraissait de bonne humeur;
+il venait d'entraîner tout son monde pour visiter un
+nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous
+de ses appartements.</p>
+
+<p>C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même,
+mais en somme plutôt petite, relativement aux
+immenses salles du Louvre; Charles IX prétendait
+en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre
+de ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la
+berge de sept à huit pieds. Il n'y avait pas de quai ou
+port à cet endroit; la Seine coulait, libre et capricieuse,
+creusant des sinuosités, des baies minuscules
+dans le sable.</p>
+
+<p>Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où
+une quinzaine de personnes étaient rassemblées, le
+roi Charles IX, tenant à la main une arquebuse que
+venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé,
+jetait de longs regards enivrés sur le paysage qu'il
+avait sous les yeux.</p>
+
+<p>Et comme son imagination était émue par ce spectacle,
+l'émotion se transmit au coeur, et il murmura
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Marie!...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse
+permet de viser avec une justesse extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son
+rêve, tressaillit et se mit à examiner l'arme.</p>
+
+<p>Un valet s'arrêta à deux pas du roi.</p>
+
+<p>&mdash;&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui
+sollicite l'honneur d'être introduit auprès de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il
+n'eût pu en croire ses oreilles. Il aura entendu parler
+de la grande paix qui se fait. Et il veut cesser de bouder.
+Qu'il entre!</p>
+
+<p>Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil
+de bois d'ébène sculpté richement. Et tous les assistants
+debout se rangèrent à droite et à gauche du
+fauteuil.</p>
+
+<p>Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les
+quatre pages du maréchal entrèrent par deux, le poing
+sur la hanche, et se placèrent deux à droite deux à
+gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis le
+maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>François de Montmorency s'arrêta à trois pas du
+fauteuil et s'inclina profondément. Puis, se redressant,
+il attendit que le roi lui adressât la parole.</p>
+
+<p>Charles IX contempla un instant en silence la noble
+tête du maréchal, campé dans une attitude de force
+et de dignité.</p>
+
+<p>Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard
+dédaigneux et presque haineux.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin
+Charles IX. Depuis si longtemps que vous avez déserté
+la cour de France, on pouvait craindre que vous ne
+fussiez mort. Je vous vois heureusement bien vivant.</p>
+
+<p>Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries
+anodines, Charles IX ajouta d'un ton plus sérieux;</p>
+
+<p>&mdash;L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous
+revenez enfin. Encore une fois, soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier
+Votre Majesté de m'accorder audience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez... Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit...</p>
+
+<p>A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les
+courtisans, y compris le duc d'Anjou, frère de Charles IX,
+s'inclinèrent ensemble et battirent en retraite
+vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le
+roi en désignant Pardaillan.</p>
+
+<p>Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur
+Charles IX. En entrant dans le cabinet, les yeux de
+Pardaillan s'étaient tout d'abord portés sur Quélus,
+Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il
+savait sourire par moments, c'est-à-dire avec cette
+impertinence glaciale qui lui était particulière. Sans
+doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert le
+reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager
+d'un air fort insolent.</p>
+
+<p>Montmorency se hâta de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un
+témoin de ce que je vais dire. Je sollicite pour lui le
+même honneur que pour moi...</p>
+
+<p>Charles IX fit un signe de tête approbatif.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal.
+Puisque je vois Votre Majesté si bien disposée
+à mon égard, j'oserai la supplier de donner des ordres
+pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au
+Louvre toute affaire cessante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc un conseil de famille que vous
+voulez tenir en notre présence?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et
+comme le roi de France est le père de tous ses sujets,
+il est raisonnable que ce conseil se tienne en présence
+du père.</p>
+
+<p>Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait
+les deux frères. Mais, cette haine, il en ignorait
+les causes. Il eut le pressentiment qu'il allait connaître
+ces causes que les deux maréchaux avaient tenues
+si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc
+avec un marteau d'argent, et, son valet de chambre
+s'étant montré à l'instant, il demanda Cosseins, son
+capitaine des gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à
+M. de Cosseins pour trois jours, dit le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes
+de Mme la reine mère est là, faites-le venir!</p>
+
+<p>Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait
+dans le cabinet.</p>
+
+<p>Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey,
+en apercevant le chevalier de Pardaillan qu'il avait
+arrêté lui-même et bel et bien conduit à la Bastille,
+s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.</p>
+
+<p>Pardaillan parut examiner avec une profonde attention
+une arquebuse accrochée à la muraille; puis, comme
+Nancey continuait à le considérer, hypnotisé, le chevalier
+se décida a lui faire des yeux, du sourire et de
+la main, un petit signe amical, presque protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que
+vous arrive-t-il, Nancey?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine,
+je viens d'avoir un éblouissement, un étourdissement...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à
+l'hôtel de Mesmes et dites à M. de Damville que je
+veux lui parler.</p>
+
+<p>Le capitaine se courba en deux et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency,
+je dois dire à Votre Majesté que je suis
+venu demander justice et que, devant elle, j'accuserai
+le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime
+de rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine
+que j'en appelle! C'est encore à votre honneur!
+Les terribles choses que j'ai à raconter doivent
+demeurer secrètes, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le
+voulez, nous serons donc l'arbitre de cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me comble. Mais, en raison même
+de la gravité des accusations que je prétends porter
+contre mon propre frère, ne convient-il pas qu'il soit
+présent avant que je n'entre dans le détail? Il s'agit
+de deux femmes...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, maréchal, c'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et
+près d'une demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui
+sont ces deux femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire: deux humbles ouvrières.</p>
+
+<p>&mdash;Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries,
+ce qui leur assurait leur pauvre existence.</p>
+
+<p>&mdash;Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis
+occupé moi-même des broderies d'armoiries, et je crois
+connaître les cinq ou six ouvrières qui, dans Paris,
+sont capables de mener à bien ce genre de travaux.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX.
+En face d'une auberge?</p>
+
+<p>&mdash;L'auberge de la Devinière, sire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains
+l'une contre l'autre. Je la connais! c'est à coup sûr la
+plus habile brodeuse d'armoiries et devises qui soit
+dans Paris.</p>
+
+<p>Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela
+cette scène où il avait offert à Marie Touchet la tapisserie
+exécutée par la brodeuse de la rue Saint-Denis
+et portant la devise:&mdash;Je charme tout.</p>
+
+<p>François de Montmorency, violemment ému, était
+devenu très pâle. Et, lorsque Charles IX, pensif,
+ajouta:&mdash;On l'appelait la Dame en noir..., le maréchal
+éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une
+voix rauque de désespoir, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son
+nom, sa fortune, sa situation! Parce qu'un maudit
+et un criminel par aveuglement l'ont condamnée! Le
+maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est
+moi!... La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse
+de Piennes et de Margency! Elle s'est appelée
+duchesse de Montmorency!...</p>
+
+<p>Le roi, devant cette révélation, demeura sombre,
+étonné, hésitant. Il connaissait de Jeanne de Piennes
+ce que l'on en savait couramment: à-savoir que, mariée
+secrètement à François de Montmorency, elle
+avait été répudiée, grâce à l'insistance du connétable
+auprès du roi Henri II, et grâce à l'insistance du roi
+Henri II auprès de la cour de Rome.</p>
+
+<p>Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane,
+devenue l'épouse de François, avait toujours vécu séparée
+du maréchal, et il se vit en présence d'un
+redoutable problème de coeur et de famille.</p>
+
+<p>Le maréchal, à la contraction de sa physionomie,
+comprit ce qui se passait dans l'âme de Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce
+moment d'aucun mariage à défaire ou à refaire. C'est
+à votre seule justice que je suis venu faire appel
+justice pour deux malheureuses qui, après tant d'infortune,
+ont été arrachées au peu de bonheur qui leur
+restait! C'est un ravisseur que je viens accuser ici...
+et le ravisseur, le voilà!</p>
+
+<p>François de Montmorency tendit violemment son
+poing fermé vers la porte qui s'ouvrait à ce moment,
+livrant passage à Damville.</p>
+
+<p>Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique
+qu'il avait dans ses fortes émotions, vous m'avez fait
+l'honneur de m'appeler, me voici aux ordres de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme
+effacé dans un angle.</p>
+
+<p>De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.</p>
+
+<p>Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non
+seulement pour empêcher François de l'accuser, mais
+encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer à la Bastille,
+peut-être à l'échafaud!...</p>
+
+<p>C'était simple et effroyable:</p>
+
+<p>Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il
+avait juré de ne pas révéler, il allait le dénoncer!...</p>
+
+<p>Simplement dire que le roi de Navarre, le prince
+de Condé, Coligny étaient à Paris, et que François de
+Montmorency les avait vus, et qu'ils avaient conspiré
+l'enlèvement du roi!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait
+venir sur la demande expresse de votre frère. Écoutez
+donc, s'il vous plaît, ce que M. le maréchal de Montmorency
+veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez,
+maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander
+à M. de Damville ce qu'il a fait de Jeanne de
+Piennes, et de Loïse, sa fille, ma fille...</p>
+
+<p>Il y eut une seconde de silence funèbre.</p>
+
+<p>Le maréchal ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager
+à ne plus poursuivre ces nobles et infortunées
+créatures, je le tiens quitte du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.</p>
+
+<p>Henri se redressa. Son regard alla de côté à François,
+regard rouge, aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, pour que je réponde dignement, plaise à
+Votre Majesté de demander à M. le maréchal s'il n'a
+pas été dans un hôtel de la rue de Béthisy? quelles
+personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?</p>
+
+<p>François devint pâle comme un mort.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi
+ne l'entendit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri,
+je vais répondre pour lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, monseigneur! fit soudain une voix
+calme.</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil,
+se plaçant ainsi entre les deux frères. Et, avant
+qu'on eût songé à lui imposer silence, avant qu'Henri
+fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention
+de cet inconnu, le chevalier poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais,
+appelé comme témoin, je dois parler. Et je me permets
+de dire à Mgr le maréchal de Damville que la
+réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi
+que ce soit Sa Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc,
+vous qui osez parler devant le roi sans qu'on vous
+interroge!</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe,
+c'est qu'il est complètement inutile de parier de la
+rue de Béthisy si nous ne parlons pas d'abord de la
+rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de
+l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y
+réunissent!...</p>
+
+<p>A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency
+pliait les épaules, courbait les reins, comme
+si chaque parole fût jeté sur lui quelque poids
+énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie cela? s'écria Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Simplement que la question de Mgr de Damville
+était oiseuse et n'a rien à voir dans l'affaire qui nous
+rassemble.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai
+que votre question soit inutile à l'affaire qui vous
+réunit en notre présence, vous et votre frère?</p>
+
+<p>Henri poussa un soupir et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, sire!...</p>
+
+<p>François adressa au chevalier un regard d'une éloquente
+gratitude.</p>
+
+<p>Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant,
+ses soupçons, peut-être! Charles fronça le sourcil.
+Son front d'ivoire jauni se plissa.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans
+une intention quelconque que vous avez ainsi parlé.
+Vous avez parlé de la rue de Béthisy... De quel hôtel
+s'agit-il? Parlez!...</p>
+
+<p>Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny,
+rendez-vous naturel des huguenots.</p>
+
+<p>Henri comprit que de sa promptitude dépendait
+maintenant sa vie... S'il ne trouvait pas une prompte
+réponse, son frère était perdu; mais le damné inconnu
+qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait
+la scène de la Devinière!...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse
+de Guise... C'est une histoire de femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à
+raconter pour moi, un ami du duc de Guise.</p>
+
+<p>Charles IX détestait cordialement Henri de Guise,
+en qui il sentait un redoutable compétiteur. Il connaissait
+d'ailleurs la conduite de sa femme qui, pour
+le quart d'heure était au mieux avec le comte de
+Saint-Mégrin.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant.
+Mais que vient faire en tout ceci l'auberge de la
+Devinière?</p>
+
+<p>Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait:
+«Vous nous sauvez, je vous sauve!» et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre
+Majesté que l'auberge de la Devinière est un lieu où
+se réunissent des poètes pour causer de poésie... des
+dames, de grandes dames y viennent aussi causer de
+poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte
+pourpoint de satin mauve, manteau de soie violette,
+haut de chausses à rubans...</p>
+
+<p>C'était le portrait de Saint-Mégrin.</p>
+
+<p>Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que
+ce cher Guise ait entendu...</p>
+
+<p>Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la
+sueur qui inondait son front et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis
+venu, confiant dans sa justice, réclamer la liberté de
+deux malheureuses femmes qu'on détient malgré elles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre
+cause.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse
+de Piennes, et sa fille Loïse ont été ravies de
+leur logis, rue Saint-Denis, par violence; elles sont
+détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville
+ici présent qui est le ravisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne
+sais de quoi il est question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept
+ans les personnes dont il s'agit. C'est donc à moi
+de réclamer justice.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait
+repris toute sa fermeté, la démarche que j'ai tentée
+auprès de Votre Majesté serait inqualifiable si je
+n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le chevalier
+de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et
+une partie de la soirée, jusqu'à onze heures, caché
+dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre Majesté l'y autorise,
+le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.</p>
+
+<p>Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa
+grâce un peu raide et hautaine.</p>
+
+<p>Damville ne put s'empêcher de frémir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes
+aux questions, voulez-vous me permettre de demander
+à Mgr de Damville par quel bout il veut que je commence
+mon récit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.</p>
+
+<p>&mdash;A votre guise, monseigneur, je commencerai par
+la fin, c'est-à-dire par la voiture qui sort mystérieusement;
+par le commencement, c'est-à-dire par les facéties
+de votre intendant Gille; ou enfin, même, par le
+milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il
+s'agit de toutes sortes de choses et de gens, notamment
+de votre serviteur le chevalier de Pardaillan,
+conversation dans laquelle joua un rôle quelqu'un qui
+venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.</p>
+
+<p>A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement
+que le chevalier connaissait l'entretien qu'il avait eu
+avec Guitalens, Damville chancela, livide, hagard. Et
+il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Commencez par où vous voudrez, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;La victoire est à nous! pensa Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait
+de faire usage, il obtiendrait tous les aveux qu'il
+voulait, il ouvrait déjà la bouche pour commencer son
+récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain.
+Les paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura
+les yeux fixés sur la personne qui venait d'apparaître.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX.
+Comment! c'est vous, madame?...</p>
+
+<p>C'était Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>Elle s'avança, laissant la porte ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'orage! pensa Pardaillan.</p>
+
+<p>La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui
+donnait à sa physionomie une si terrible expression
+de cruauté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de
+colère, j'ai donné audience particulière à M. le maréchal
+de Montmorency, et nul, ici, pas même vous, n'a
+le droit...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine;
+mais vous m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il
+y a ici un ennemi de la reine, votre mère, du duc
+d'Anjou, votre frère, et de vous-même!</p>
+
+<p>Pardaillan demeura très calme.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a
+fallu une singulière audace pour oser pénétrer dans
+le Louvre, après avoir insulté le duc d'Anjou, votre
+frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles,
+enfin, après m'avoir bafouée.</p>
+
+<p>&mdash;Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine,
+saisissez cet homme.</p>
+
+<p>Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons
+et Maurevert, devançant les gardes, s'élancèrent dans
+le cabinet en hurlant:</p>
+
+<p>&mdash;Sus! sus! A mort!...</p>
+
+<p>En même temps, ils avaient tiré leurs épées.</p>
+
+<p>Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin
+et Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.</p>
+
+<p>François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits
+l'un que l'autre; mais, tandis que François songeait
+déjà à intercéder pour le chevalier, Henri, pâle de
+joie, comprenait que cet incident le sauvait.</p>
+
+<p>Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était
+tenu sur ses gardes. Dans l'instant qui suivit, on le
+vit saisir l'épée de Quélus, la lui arracher, la briser
+sur ses genoux et en jeter les morceaux à la figure
+des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe,
+d'une rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se
+regardèrent, stupides, puis, tous ensemble, foncèrent.</p>
+
+<p>Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait
+suffi à Pardaillan pour concevoir et exécuter une de
+ces bravades folles auxquelles il semblait se complaire
+par fantaisie.</p>
+
+<p>Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une
+voix d'un calme féroce, d'une ironie aiguë, proférer
+ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Saluez donc la justice du roi!...</p>
+
+<p>Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur.
+Pardaillan venait de lui arracher sa toque, brisant
+les longues épingles d'or qui la fixaient et, par la
+même occasion, arrachant quelques poignées de
+cheveux.</p>
+
+<p>La toque tomba aux pieds de Catherine.</p>
+
+<p>Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière,
+avait sauté sur le rebord de la fenêtre ouverte en
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, messieurs...</p>
+
+<p>Et il sauta!</p>
+
+<p>Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron
+atteignaient la fenêtre et allaient le saisir.</p>
+
+<p>Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner,
+tandis que, hurlants, ils montraient le poing, et, grave,
+sans hâte, soulever son chapeau dans un grand geste,
+puis s'en aller, de son pas souple et tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.</p>
+
+<p>Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit
+une arquebuse toute chargée, ajusta le chevalier.</p>
+
+<p>La détonation retentit.</p>
+
+<p>Pardaillan ne se retourna pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...</p>
+
+<p>Et des bateliers qui descendaient la Seine virent
+avec étonnement cette fenêtre du Louvre à laquelle
+se montraient cinq ou six gentilshommes penchés, le
+poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.</p>
+
+<p>Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le
+cabinet royal, pleines de confusion et exemptes d'étiquette,
+chacun donnant son avis sans écouter celui
+du voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce
+soir, cet homme sera au pouvoir de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'ordre! fit Catherine.</p>
+
+<p>Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus
+qui se plaignait de la tête.</p>
+
+<p>En même temps, le roi, frappant du poing sur le
+bras du fauteuil où il s'était assis, grondait.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je
+veux que le rebelle soit tout à l'heure à la Bastille!
+Ah! monsieur de Montmorency, je vous félicite des
+gens que vous m'amenez!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne
+pas surveiller qui il fréquente, dit Catherine d'une
+voix miel et fiel.</p>
+
+<p>Henri de Damville sourit, il triomphait.</p>
+
+<p>François laissait passer l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi,
+dit rageusement le duc de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, duc! répondit François; je puis
+vous répondre, à vous qui n'êtes ni la reine ni le
+roi...</p>
+
+<p>Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la
+poitrine et en le regardant dans les yeux, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!</p>
+
+<p>Guise, épouvanté, recula.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan
+m'a insultée dans une circonstance que je raconterai
+à Votre Majesté. Il a osé porter les mains sur votre
+frère...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou
+d'une voix nonchalante, en lissant sa barbe rare
+avec un peigne.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour
+moi, pour le duc d'Anjou...</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on
+l'arrête et qu'on instruise son procès. Ainsi, on verra
+que j'aime ma famille... car j'aime ma famille, moi,
+autant qu'elle m'aime...</p>
+
+<p>Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa
+mère et à son frère, le roi redevint tout joyeux et fit
+signe qu'il voulait être seul. Catherine sortit avec le
+duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les autres
+assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency
+demeura ferme à son poste; ce que voyant,
+Henri de Damville demeura également.</p>
+
+<p>Le roi les regarda avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais avoir dit que l'audience était terminée,
+fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté
+m'a promis de me rendre justice: j'attends!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez
+donc...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de
+Pardaillan n'est plus là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il
+a entendu... Une voiture a quitté l'hôtel de Mesmes
+cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux
+femmes. En vain le nierait-on!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et,
+puisqu'on m'y oblige, je ferai ici une confidence que
+je ne ferais devant personne au monde.</p>
+
+<p>Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et,
+mystérieusement, acheva:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal
+d'aventure sont venues me demander l'hospitalité et
+m'ont prié de les ramener à leur hôtel. Votre Majesté
+exige-t-elle le nom de cette haute dame?...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX
+en riant.</p>
+
+<p>François se tordit les mains avec une rage désespérée.
+Il comprit, qu'il ne pourrait convaincre le roi.</p>
+
+<p>Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en
+pleine faveur, dépourvu de preuves irrécusables, il
+avait vu s'enfuir avec Pardaillan sa seule chance de
+succès.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé,
+maréchal, dit le roi. Allez, messieurs, allez... Holà, un
+instant: nous voyons avec peine et chagrin la plus
+noble maison de France divisée par des querelles
+intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse
+bientôt...</p>
+
+<p>Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri,
+radieux, François, la rage au coeur.</p>
+
+<p>Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency
+mît lourdement sa main sur l'épaule de son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que votre arme est toujours la même,
+dit-il d'une voix rauque et sifflante: mensonge et
+calomnie!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.</p>
+
+<p>François jeta sur son frère un regard sanglant.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de
+réfléchir. Mais, lorsque je me présenterai à l'hôtel de
+Mesmes, tout sera fini. Si, à ce moment, tu ne rends
+les deux malheureuses que tu m'as volées, prends
+garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où
+je te trouverai, je te tuerai! Attends-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'attends! répondit Henri.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>LE PREMIER AMANT</h3>
+
+<p>Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons
+dans le couvent des Carmes qui occupait un vaste
+emplacement sur la montagne Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un
+établissement au pied de la montagne, place Maubert.</p>
+
+<p>Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait
+différents bâtiments, un cloître, une chapelle
+et de vastes jardins.</p>
+
+<p>Plus un couvent avait de moines mendiants, plus
+il était riche. Les Carmes en avaient une douzaine.
+Mais ce que n'avaient pas les autres couvents, et ce
+qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres exceptionnels
+pour un couvent.</p>
+
+<p>Le premier était un enfant.</p>
+
+<p>Le deuxième, c'était le&mdash;crieur des trépassés.</p>
+
+<p>L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle,
+chétif, avec un visage souffreteux et jaune. Il n'aimait
+pas à jouer dans les grands jardins. Il fuyait la
+société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt
+Clément. Il était de nature craintive, un peu
+sombre, et très sauvage.</p>
+
+<p>Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant,
+c'était le frère crieur des trépassés. Celui-ci, dès que
+le couvre-feu avait sonné à Notre-Dame, avait pour
+mission de se promener dans les rues noires et
+silencieuses.</p>
+
+<p>D'une main, il portait un falot pour éclairer sa
+route; de l'autre, une sonnette qu'il agitait de loin
+en loin. Et alors sa voix lugubre s'élevait:</p>
+
+<p>&mdash;Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!...</p>
+
+<p>Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le
+frère crieur était considéré et même craint. On disait
+que ce frère était arrivé au couvent muni par le pape
+de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs un prédicateur
+de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il
+avait sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la
+nuit par les rues en criant aux bourgeois de prier
+pour les trépassés.</p>
+
+<p>On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût
+pas encore les titres nécessaires pour être traité de
+révérend. Dès que la nuit tombait, Panigarola, s'il
+n'avait pas quelque sermon nocturne à prononcer, se
+couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et
+sa lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant
+souvent qu'au matin, exténué, brisé de fatigue par sa
+morne promenade.</p>
+
+<p>Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à
+personne, dans le couvent, qu'à l'abbé ou au prieur.</p>
+
+<p>Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques.
+Seul, il pouvait approcher de l'enfant qui, sans cela,
+eût vécu à l'abandon. On les voyait rôder ensemble
+dans l'après-midi, à travers le jardin où tout renaissait.</p>
+
+<p>Le moine appelait Jacques&mdash;mon enfant d'une
+voix paisible et douce, l'enfant appelait le moine&mdash;bon
+ami.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures
+de l'après-midi, étaient assis sur un banc, tandis que
+la communauté chantait un office à la chapelle.</p>
+
+<p>Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en
+gros caractères et imprimé en latin. Mais le livre
+contenait aussi quelques prières en cette langue qu'on
+appelait encore&mdash;la vulgaire et qui était la langue
+française.</p>
+
+<p>Le petit Jacques-Clément était debout près de lui.</p>
+
+<p>Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant,
+en hésitant, lut:</p>
+
+<p>&mdash;Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce
+père, bon ami?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de
+tous les hommes...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur?
+Et les deux gros chantres qui ont de si vilaines
+figures?</p>
+
+<p>&mdash;Bien certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus
+le mur pour prendre des fruits, est-ce qu'ils
+ont chacun leur père?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père,
+moi?</p>
+
+<p>Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et
+d'amertume le secoua.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a dit que tu n'as pas de père?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un
+père, il serait ici avec moi... je vois bien que les
+autres enfants, le dimanche, quand ils viennent à la
+chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi,
+je n'ai ni père ni mère.</p>
+
+<p>Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des
+réponses et n'osant les formuler.</p>
+
+<p>L'enfant reprit;</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père,
+pas de mère... que je suis seul, tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût
+effrayé un autre enfant, que suis-je donc?...</p>
+
+<p>Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami
+d'un oeil attentif, étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit-il... tu n'es pas mon père!</p>
+
+<p>Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience,
+tandis qu'il demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment
+contre l'envie furieuse de saisir dans ses bras
+l'enfant d'Alice!</p>
+
+<p>Il se renferma dans un silence farouche; affaissé,
+ramassé sur lui-même, il considéra avec horreur et
+délice la radieuse vision de femme qui flottait devant
+lui.</p>
+
+<p>Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre
+où il était assis et, sombre, méditatif, ayant oublié
+l'enfant, il se dirigea vers un escalier qui montait à sa
+cellule.</p>
+
+<p>Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé
+par l'ombre où il se baignait. Et maintenant, il songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais
+pu anéantir ma pensée, mon âme, mes sentiments,
+dans cet océan obscur qui s'appelle la Foi!... J'ai
+tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai
+jamais...</p>
+
+<p>Il souffla et son poing tomba lourdement sur la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène
+du confessionnal, ma passion rallumée ne me laisse
+plus de répit... je fatigue, je brise mon corps à de
+somnolentes promenades sans fin à travers la ville
+silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir,
+le rêve, plus cruel que, la réalité, me l'apporte et la
+met dans mes bras!... Il faut que je la revoie!...
+Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je l'étincelle
+sacrée qui enflammera cette âme putride et en
+fera une âme aussi belle que son corps?...</p>
+
+<p>Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience,
+se déchaîna plus furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même.
+Que m'importe qu'elle ait trahi! Qu'elle ait eu des
+amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je t'aime je
+t'aime!...</p>
+
+<p>Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire,
+les yeux baissés, les bras croisés, les jeunes moines
+remarquèrent sa pâleur cadavérique.</p>
+
+<p>La nuit vint.</p>
+
+<p>Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se
+faire ouvrir la porte du couvent.</p>
+
+<p>D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça
+ensuite dans les ruelles qui enveloppaient le palais
+des rois...</p>
+
+<p>Bientôt, il arriva rue de la Hache.</p>
+
+<p>Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte
+verte et attendit. Ce n'était pas la première fois qu'il
+venait se réfugier dans cette encoignure sombre. Et
+souvent, par les nuits sans lune, après avoir long-temps
+erré à travers Paris, il finissait par aboutir là,
+comme un oiseau nocturne.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot
+qu'il avait éteint en atteignant la rue de la Hache.</p>
+
+<p>Ainsi, il serait libre de ses mouvements.</p>
+
+<p>Panigarola était venu avec l'intention fortement
+arrêtée d'entrer tout de suite dans la maison. Et,
+lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi dans son encoignure,
+il comprit combien lui était difficile cette chose
+si simple qui consistait à heurter un marteau pour se
+faire ouvrir une porte.</p>
+
+<p>Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment
+même où il se disait:&mdash;Allons!, il se renfonça plus
+farouchement, plus désespérément dans l'ombre.</p>
+
+<p>Comme il était là, hésitant, finissant par se demander
+s'il ne valait pas mieux escalader le mur ou plutôt
+s'en aller, la porte s'ouvrit... il y eut un chuchotement...
+le moine demeura pétrifié d'angoisse.</p>
+
+<p>Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser,
+si doux qu'eût été ce baiser.</p>
+
+<p>Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en
+alla rapidement, la porte se referma...</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le comte de Marillac.
+Panigarola put le suivre un instant des yeux: ce
+fut une rapide vision aussitôt effacée.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va
+heureux, l'âme radieuse; et moi, misérable, moi!...</p>
+
+<p>Longtemps figé à la même place, le moine lutta
+contre la douleur de la jalousie comme s'il l'eût
+éprouvée pour la première fois.</p>
+
+<p>Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se
+dirigea résolument sur la porte. Au moment où il
+allait frapper, cette porte s'ouvrit de nouveau.</p>
+
+<p>Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la
+muraille.</p>
+
+<p>Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna
+rapidement: cette fois, c'était le maréchal de Damville.</p>
+
+<p>Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il
+qu'une attention médiocre à ce fait qu'un homme
+sortait de chez Alice... après l'autre!</p>
+
+<p>Il repoussa la porte et entra dans le jardin.
+La vieille Laura qui avait escorté Henri n'était pas
+femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil, elle
+reconnut Panigarola.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.</p>
+
+<p>Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien
+contre lui, il pénétra dans la maison que venaient
+de quitter l'un après l'autre le comte de Marillac et
+Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal,
+l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en
+s'écriant;&mdash;Qui donc viendra me relever dans cet
+abîme d'ignominie!</p>
+
+<p>Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les
+recueillit avidement, et il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée
+de cette apparition inattendue. A l'instant
+même, elle reconnut le marquis de Pani-Garola, son
+premier amant. Sa première pensée fut que le moine
+avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il
+s'était repenti, qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!...
+qu'il avait arraché à Catherine de Médicis la terrible
+lettre accusatrice!... qu'il lui rapportait cette lettre!...</p>
+
+<p>Elle dompta son émotion, força sa physionomie à
+s'éclairer d'un sourire et, très doucement, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce
+que je disais, n'est-ce pas?... Vous avez compris le
+désespoir qui me torture...</p>
+
+<p>Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur
+humiliée, Panigarola était entré, refermant derrière
+lui la porte, et il écoutait, immobile, glacé en apparence,
+dévoré en réalité par tous les feux de sa
+passion. Panigarola demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est cet homme qui sort d'ici?</p>
+
+<p>Un imperceptible sourire de triomphe passa dans
+les yeux d'Alice; le moine était jaloux! donc il était
+à sa merci!</p>
+
+<p>Elle se rapprocha vivement de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus
+affreuses humiliations que j'aie subies. Et vous savez
+pourtant si j'ai été assez humiliée.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal de Damville! répondit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.</p>
+
+<p>&mdash;Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela,
+je ne comprendrais pas votre présence sous mon
+toit... Voulez-vous savoir ce que le maréchal de Damville
+est venu me demander?...</p>
+
+<p>Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de
+dire, le moine bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu vous proposer un marché</p>
+
+<p>&mdash;Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée.
+Parlez!...</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi,
+je suis fort troublé... J'ai des choses dans
+la tête que je voudrais vous dire... je suis bien
+malheureux, Alice.</p>
+
+<p>Une idée soudaine illumina la nuit de son amour
+et devint pour lui comme une étoile sur laquelle on
+se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui donnait
+un nouvel espoir qu'il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même.</p>
+
+<p>La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?..</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent...</p>
+
+<p>&mdash;Les couvents de Paris sont innombrables et fermés
+comme des citadelles, reprit-elle amèrement. Si
+vous vous contentez de cette indication, autant me
+dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah! Monsieur,
+l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et
+vous ne fûtes que cruel; ce soir, vous frappez la
+mère et vous êtes odieux!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant!
+songea le moine qui tressaillit d'une joie profonde.</p>
+
+<p>Lentement, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce
+qu'il me disait? Il me demandait pourquoi tous les
+enfants ont un père et pourquoi il n'en a pas, lui...</p>
+
+<p>Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez pu supporter une question pareille
+sans crier:&mdash;Oh! mon fils, ton père, c'est moi! O
+moine! moine que vous êtes! Ah! marquis de Pani-Garola,
+j'avais pu croire que du moine vous aviez pris
+l'habit seulement! je vois que vous en avez l'âme.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le
+moine d'une voix terrible d'indifférence apparente;
+il m'a demandé aussi pourquoi il n'avait pas de
+mère!...</p>
+
+<p>Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant
+ou croyait comprendre! Ce fils, c'était la vengeance
+que son premier amant tenait en réserve!</p>
+
+<p>Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa
+mère... il le lui montrait seul, triste, pauvre petit
+abandonné... une autre fois, il viendrait lui raconter
+les larmes et le désespoir de l'enfant... puis bientôt
+peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin;</p>
+
+<p>&mdash;C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout
+à coup le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre
+vous d'affreuses vengeances... mais je me suis demandé
+si, voulant vous atteindre, j'avais le droit de frapper
+l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre fils... notre fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément,
+tout à l'heure, j'ai été dure, emportée... C'est
+fini... Donc, vous me laisseriez voir mon fils... Ah!
+Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous
+êtes un saint, et je vous vénérerais.</p>
+
+<p>&mdash;Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes
+confessée à moi. Je vais me confesser à vous. Dans
+ce que je vais vous dire, certaines choses vous surprendront
+peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous
+jugerez ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre
+de nouveau en vous disant que je vous aime
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit fermement Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois
+mérite que j'en précise le sens. Dix fois
+j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes doigts
+dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice,
+c'eût été par amour. Vous comprenez maintenant que
+toutes mes violences ne furent que des formes atténuées
+de cet amour, puisque je songeais à vous tuer
+et que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir,
+Alice, que, tout ce qu'un homme peut entreprendre
+pour oublier un amour, je l'ai entrepris. Il paraît que
+je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à
+vous oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon
+amour, et, pauvre fou, j'ai pu croire à la mort de
+mon amour.</p>
+
+<p>De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet
+amour plus fort que le mépris. J'ai été vaincu, et me
+voici!</p>
+
+<p>Alice comprit que le moment était venu où la vraie
+pensée de son ancien amant allait se révéler.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque
+je suis entré, j'ai vu combien vous êtes malheureuse.
+La situation est donc d'une clarté effroyable; il y a
+trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous,
+l'enfant.</p>
+
+<p>A ce brusque rappel, la mère frémit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité
+de vivre sans vous; l'enfant qui meurt faute
+d'une caresse maternelle; vous qui, selon votre propre
+expression, roulez dans des abîmes d'ignominie.
+Je suis donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter
+du fond de votre abîme? Voulez-vous que l'enfant
+vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du cercle
+d'enfer où vous m'avez enfermé?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche.
+Là-bas, en Italie, je suis un homme considérable par
+ma famille et par ma fortune.</p>
+
+<p>Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la
+main de la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion:
+nous irons où tu voudras. Nous pouvons être heureux
+encore. Je suis capable d'un effort d'amour tel que
+j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans
+mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme
+la vierge pure que tu étais jadis. Mon nom, je te le
+donne. Ma fortune est à toi. Ma vie, je te la livre.
+Tu veux bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Non? gronda le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une
+tranquillité qui n'étaient peut-être qu'un excès de
+désespoir. Vous me torturez en me faisant ces propositions
+qui tiennent du rêve irréalisable...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu
+de la puissance de mon amour?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te
+crois capable d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a
+quelqu'un qui jamais n'oubliera... c'est moi!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche.
+Que j'aime au point d'être scélérate et criminelle, et
+que, le jour où je dirai adieu à mon bien-aimé, je
+dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je
+mourais loin de lui!...</p>
+
+<p>Elle avait un éclair de folie dans les yeux.</p>
+
+<p>Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que
+tout était fini.</p>
+
+<p>Dans un geste machinal où revenait peut-être
+l'habitude de ses gestes de la chaire, il leva les bras
+au ciel, comme pour attester ou implorer.</p>
+
+<p>Mais Panigarola ne croyait pas...</p>
+
+<p>Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il
+parut s'enfoncer, s'évanouir dans la nuit, comme un
+spectre. Un instant plus tard, Alice entendit sa clochette
+et sa voix, déjà lointaine, qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Priez pour les trépassés!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<h3>LE SIÈGE DU MARTEAU-QUI-COGNE</h3>
+
+<p>Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec
+son fils dans le cabaret borgne du Marteau-qui-cogne,
+M. de Pardaillan père était parti, joyeux et
+perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se
+trouvait être dans le parti de Damville et Pardaillan
+fils dans le parti de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux
+routier. Voilà qu'il aime la petite Loïse, maintenant!
+Comme si Paris manquait de filles bonnes à aimer!
+Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une
+autre! Sans cela, tout irait à merveille...</p>
+
+<p>Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas
+Damville, et je ferai le bonheur du chevalier, malgré
+lui, s'il faut. Je l'amènerai à des pensées plus raisonnables.
+Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!</p>
+
+<p>Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de
+Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit
+le laquais qui lui ouvrit.</p>
+
+<p>Henri, après son expédition nocturne, avait passé
+le reste de la nuit à se promener et à méditer; la
+disparition du vieux Pardaillan ne l'inquiétait pas
+outre mesure; il le savait capable de se tirer des
+plus mauvais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville,
+je vous avouerai que je tombe de sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous
+avez été attaqué?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en
+somme, il est fort heureux que je me sois trouvé là...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en
+voulait, ou à la voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que c'est à tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui
+attaquaient? Parlez donc, par tous les diables!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien
+dormi, vous. Mais moi qui ai couru toute la nuit,
+vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose. A peine
+étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de
+pistolet a retenti. La voiture file, je me précipite. Et
+je vois un grand gaillard qui courait à toutes jambes
+pour vous rattraper. Je le rejoins. Je me mets entre
+la voiture et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Au large! me crie-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes
+pressé, l'ami, tâchez de passer. Moi, je ne bouge
+plus d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable,
+quels coups!... Voyant que le gaillard était déterminé
+et paraissait de première force, je lui sers quelques-unes
+de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre.
+Tout à coup, il fait un bond de côté. Le coquin
+m'échappe. Il n'avait pas peur, mais voulait faire
+un crochet pour rejoindre la voiture...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir.
+Je recours derrière lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre
+d'assez loin, il est vrai, mais sans pouvoir mettre la
+main sur lui...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a échappé!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le
+fleuve.</p>
+
+<p>Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était,
+dès lors, rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les
+ponts. C'est toujours cela que je saurai. Alors, continua-t-il
+à haute voix, commence une longue chasse qui
+ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons parcouru
+l'Université en tous sens. Et, pour en finir,
+j'ai fini par acculer le gibier près de la porte Bordet.
+Voyant qu'il est pris, il fait face bravement et me présente
+sa pointe. Là-dessus, je lui sers ma botte des
+grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je
+vous enseignai jadis?... Et je le cloue du premier
+coup!... C'est dommage, car c'était un brave.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu
+un immense service. Et, comme ce service n'a rien
+à voir avec la campagne pour laquelle je vous ai
+engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de
+vous compter deux cents écus de six livres. Allez vous
+reposer, mon cher Pardaillan, allez...</p>
+
+<p>&mdash;Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor
+à bon port?</p>
+
+<p>&mdash;Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. d'Aspremont?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon
+compagnon, comme vous. Tâchez de vous faire de lui
+un ami.</p>
+
+<p>&mdash;On tâchera, monseigneur!</p>
+
+<p>Le vieux routier regagna la chambre où il avait si
+bien bâillonné Didier le laquais, et se jeta tout habillé
+sur son lit.</p>
+
+<p>Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda
+à Didier qui était attaché à son service:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain
+Gillot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la servante qui a soin de l'office.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.</p>
+
+<p>Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car
+on savait que M. de Pardaillan était du dernier mieux
+avec monseigneur. Dix minutes plus tard, une jeune
+fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et malicieuse
+de petite Parisienne, entra dans la chambre et
+esquissa une révérence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends
+ces deux écus-là, sur la cheminée, et va-t'en. Jeannette,
+tu es une bonne petite fille.</p>
+
+<p>Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en
+accepta pas moins le présent qui lui était fait si étrangement
+et sortit après un sourire et une révérence.</p>
+
+<p>Cinq minutes après se présentait à son tour un
+grand benêt de garçon à tignasse jaune et à sourire
+niais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire
+que ta tête me déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda
+le vieux routier. Tu es bien impertinent, mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant
+cramoisi, je ne le ferai plus.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne.
+Va-t'en, et n'oublie pas que je meurs d'envie de te
+couper les deux oreilles...</p>
+
+<p>Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien
+excusable; et Pardaillan s'endormit paisiblement.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil,
+il apprit par Didier que le maréchal de Damville
+venait de partir pour le Louvre où le roi lui faisait
+l'honneur de le mander.</p>
+
+<p>En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut
+la pile de deux cents écus que maître Gille avait fait
+déposer sur la cheminée pendant qu'il dormait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il.
+Cela devient grave et nous présage une rude campagne.</p>
+
+<p>Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa
+toilette, puis il entassa religieusement ses écus dans
+une ceinture de cuir qu'il portait autour des reins.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il
+quand il fut prêt de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je
+pas profiter de son absence?... Allons voir le chevalier
+mon fils!</p>
+
+<p>Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret
+du Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa
+le front.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière
+maître Pipeau!</p>
+
+<p>Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge
+de la Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir
+modestement dans un coin et, toujours avec la même
+modestie, choisit une table où se dressait un magnifique
+couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas
+encore arrivées.</p>
+
+<p>&mdash;Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer
+une jeune servante.</p>
+
+<p>Pardaillan parut très étonné de l'observation et
+s'installa à la table en question.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver
+d'un air majestueux un vieux domestique.</p>
+
+<p>Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry
+n'était autre que Lubin, ancien moine placé là
+pour de mystérieuses besognes auxquelles il ne comprenait
+rien, mais dont il profitait pour engraisser de
+son mieux.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a dit que la table est retenue! commença
+Lubin d'une voix qu'il voulait autoritaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin,
+que vous accueillez avec une sévérité déplacée les
+amis de votre patron qui font cent lieues pour le
+venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous
+êtes outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à
+l'instant! Et envoyez-moi votre maître...</p>
+
+<p>Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt,
+dans les cuisines de la Devinière, le bruit se répandit
+que M. de Pardaillan était de retour, et Landry, plus
+obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du
+vieux routier qui s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je
+lis la joie sur votre visage!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec
+une grimace. Est-ce que nous vous possédons pour
+longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette
+table était retenue?</p>
+
+<p>&mdash;Qui doit dîner ici?</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry
+en se rengorgeant. M. le vicomte traite aujourd'hui
+trois notables bourgeois qui sont les sieurs Crucé,
+Pezou et Kervier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je
+laisse la place libre, fit-il. Seulement, mettez-moi, tout
+près, dans ce petit cabinet...</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant.</p>
+
+<p>Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même
+au dîner de Pardaillan, celui-ci le retint par un
+bras, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres
+écus?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! balbutia Landry, méfiant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien
+cela peut monter, et nous serons quittes.</p>
+
+<p>En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture
+qui rendit un son argentin.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux
+dîner dans le petit cabinet, et Pardaillan, ayant
+fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt le déranger.</p>
+
+<p>Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan
+l'appela.</p>
+
+<p>Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata
+trois choses. La première, c'est qu'à travers le léger
+rideau qui couvrait les vitraux de la porte il pouvait
+voir tout ce qui se passait dans la salle qui commençait
+à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant
+légèrement cette porte il entendrait facilement tout
+ce qui se dirait à la fameuse table retenue pour
+M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la
+troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs
+formidables.</p>
+
+<p>En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour
+bien voir, entrouvrit la porte pour mieux entendre,
+et donna une caresse au chien pour se mettre dans
+ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>A ce moment, comme la salle était presque vide,
+Pardaillan, à travers le rideau de la porte vitrée, vit
+entrer trois personnages. Il reconnut aussitôt celui qui
+venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont.</p>
+
+<p>Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un
+geste de contrariété en paraissant chercher quelqu'un
+qui ne se trouvait pas là. Les trois hommes prirent
+place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un
+d'eux dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé,
+car jamais il ne manque nos rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas
+la première fois que ces gens se réunissent.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était
+placé face à la porte d'entrée et tournait le dos au
+cabinet.</p>
+
+<p>En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea
+vers les trois personnages et prit place à la table en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive du Louvre... de là, mon retard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez
+le petit roitelet, le maigre Chariot.</p>
+
+<p>&mdash;Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis
+aussi son armurier, et je viens de lui vendre une
+arquebuse perfectionnée...</p>
+
+<p>&mdash;Et que dit le roi? demanda Orthès.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse!
+Catholiques et huguenots, mécréants et fidèles
+serviteurs de l'Eglise doivent se jurer amitié, fraternité,
+assistance et affection! Le roi a envoyé un
+exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de
+Navarre! Le roi veut marier sa soeur à Henri de
+Béarn! Voilà ce que dit le roi, messieurs!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons
+chanter bientôt une autre litanie!</p>
+
+<p>Crucé reprit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver
+à l'heure. Ce qui m'a retardé, c'est que j'ai voulu voir
+la fin d'une scène étrange qui vient de se passer en
+plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder
+Damville et Montmorency, et obliger les deux frères
+ennemis à s'embrasser; je vous dis que le roitelet est
+tout à la paix. Mais notre grand maréchal a tenu bon,
+à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les deux frères
+étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde
+de son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris
+des éclats de voix; malgré tout, je n'entendais pas
+grand-chose, lorsque voici la reine Catherine, la
+grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre
+et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous,
+Anjou, Guise, Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin,
+et en outre Nancey et ses gardes que la reine
+avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se laisser
+imposer silence, désigne du doigt un jeune homme
+qui escortait Montmorency et l'accuse de félonie,
+lèse-majesté et violences envers le duc d'Anjou. Le
+roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir
+le Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont.</p>
+
+<p>Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle
+le jeune homme en question.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le
+connais: nous devons nous battre.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah!
+Montmorency a de rudes compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il
+était avec Damville. Vous avez mal vu, mal compris!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que
+vous dites prouve tout simplement qu'il y a deux
+Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je connais le
+mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui
+a fait manquer l'affaire du Pont de Bois... mais,
+suffit! pour en finir, au moment où le roi donne l'ordre
+d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons tous,
+Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de
+Quélus, qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte,
+profère encore des insultes, qui, enfin, saute par la
+fenêtre et disparaît. Maurevert le tire et le manque...
+aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses gardes,
+d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la
+recherche du jeune truand et l'arrêter partout où il
+se trouvera, et je vous réponds...</p>
+
+<p>Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du
+petit cabinet s'ouvrit brusquement, et les quatre
+convives effarés virent se dresser devant eux le vieux
+Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait de
+sa voix la plus polie:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît.
+Je suis très pressé...</p>
+
+<p>La table, en effet, faisait obstacle...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont.</p>
+
+<p>&mdash;Place donc! puisque je vous dis que je suis
+pressé!</p>
+
+<p>En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan
+repoussa violemment la table; les flacons culbutèrent,
+les plats s'entrechoquèrent; au même instant, pâle de
+rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait flamberge
+au vent et hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez,
+vous me rendrez raison de l'insulte!</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée
+mauvaise quand je suis pressé! Croyez-moi, remettons
+la chose!</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte
+d'Aspremont! Soit donc! Mais, ajouta Pardaillan, les
+dents serrées, la voix sifflante, vous allez vous en
+repentir!</p>
+
+<p>A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte
+furieuse. Pardaillan était blessé à la main, et le sang
+coulait.</p>
+
+<p>Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses
+doigts se raidir et sa main devenir pesante; l'épée
+allait lui échapper... il la saisit de la main gauche et
+se rua sur son adversaire par une série de coups si
+furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont,
+en quelques instants, fut acculé au mur après avoir
+renversé plusieurs tables.</p>
+
+<p>Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux
+témoins de cette scène ne virent qu'une série d'éclairs
+et n'entendirent qu'une série de froissements précipités.
+Il y eut un dernier éclair, un froissement, et on
+vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang;
+il avait l'épaule droite traversée de part en part.</p>
+
+<p>Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore
+rouge, se précipita au-dehors, fendit la foule et se
+mit à courir.</p>
+
+<p>Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait
+ramener au chevalier. Mais peut-être le chien avait-il
+éprouvé une instinctive sympathie pour lui car, s'étant
+par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur
+ses talons.</p>
+
+<p>En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le
+cabaret du Marteau-qui-cogne.</p>
+
+<p>&mdash;Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le
+bouge.</p>
+
+<p>Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit
+un escalier de bois en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais
+confié!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... demanda Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est
+parti, et n'est pas de retour encore...</p>
+
+<p>Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était
+évident que Catho ne pouvait lui fournir aucun renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras,
+et de quoi sécher cette égratignure.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant
+Pardaillan du vin, du sucre candi, de l'ambre, de
+la cannelle, du musc et des amandes. Puis, une
+infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes
+diverses.</p>
+
+<p>Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes
+avaient bouilli était pour panser la plaie de sa main
+droite; blessure légère, ce qu'il constata en remuant
+les doigts.</p>
+
+<p>Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le
+musc et les amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan
+se mit à fabriquer. Cependant, il tenait les
+yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du regard, et
+grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il
+de ce qui ne le regarde pas? Que diable allait-il
+faire au Louvre?...</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de
+son hypocras et commençait à déguster cette boisson
+compliquée, lorsque Pipeau aboya joyeusement et
+s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra
+et, apercevant son père:</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!</p>
+
+<p>En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le
+chevalier de Pardaillan, après un détour ayant constaté
+que personne n'était à ses trousses, avait pris le
+chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda pas
+à atteindre.</p>
+
+<p>Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier,
+et commença par le serrer dans ses bras en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a
+sauvé la vie, et l'a sauvée sans doute à d'autres personnages...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de
+quoi vous voulez parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il
+avec un sourire, qu'il existe dans Paris une rue de
+Béthisy...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais
+pourquoi la reine Catherine vous a-t-elle accusé?...</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté me veut mal de mort parce que je
+n'ai pas voulu tirer l'épée contre un gentilhomme qui
+me fait l'honneur d'être mon ami. Vous le connaissez,
+c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il
+est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir
+où il venait rôder sous les fenêtres de deux personnes
+qui logeaient alors rue Saint-Denis...</p>
+
+<p>Le maréchal pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du
+roi...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première
+piste que je vous avais indiquée pour retrouver les
+deux nobles dames que nous recherchons.</p>
+
+<p>François de Montmorency, son front dans une main,
+paraissait méditer sur cette voie qui s'offrait à ses
+recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être
+Anjou... Mon frère seul est capable d'avoir médité et
+exécuté cette infamie. C'est à lui qu'il faut que j'en
+demande raison...</p>
+
+<p>Et, tendant la main au chevalier:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous
+êtes exposé à la colère de ces puissants personnages!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous
+ai dit que j'avais à réparer le mal causé jadis par mon
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez sans doute quitter Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'écria le chevalier avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan.
+Je ne quitterai pas cette ville, monseigneur.</p>
+
+<p>Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant
+la physionomie du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce
+qui est résulté de votre entrevue avec le maréchal
+de Damville?</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère nie! répondit François d'une voix
+sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...</p>
+
+<p>&mdash;Après votre départ, il avait la partie belle pour
+nier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut
+trouver le moyen d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous
+pris une décision?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de
+Mesmes. J'ai laissé à mon frère trois jours de réflexion
+suprême. Après quoi, je le tuerai ou il me
+tuera...</p>
+
+<p>Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles
+prouva au chevalier que rien ne pourrait le faire
+changer d'idée.</p>
+
+<p>François de Montmorency reprit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte,
+jusqu'au jour où il n'y aura plus danger pour vous à
+sortir d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté
+l'hospitalité d'une personne qui m'est chère.</p>
+
+<p>Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse
+chez qui le jeune homme comptait se réfugier,
+et n'insista pas. Seulement, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai
+besoin de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou
+j'enverrai quelqu'un qui a toute ma confiance. Mais,
+si une complication survenait, on me trouvera à l'auberge
+du Marteau-qui-cogne.</p>
+
+<p>Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal,
+qui le serra dans ses bras.</p>
+
+<p>Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de
+ce pas tranquille et fier qui lui était habituel. Il se
+disait qu'au cas où on le chercherait, la meilleure
+manière d'attirer l'attention et de se faire arrêter
+était de se mettre à courir.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne
+voyant rien de suspect dans les rues paisibles, il
+s'abandonna peu à peu à ses rêveries. Le malheur
+est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien
+autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de
+Maurevert contre lequel il faillit se cogner.</p>
+
+<p>La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du
+Louvre.</p>
+
+<p>Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même
+temps son chemin qui le conduisait au Marteau-qui-cogne
+et son rêve qui le conduisait aux pieds de Loïse.
+Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à
+ce moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit
+de joie et s'enfonça dans la boutique obscure d'un
+fripier. Lorsque Tardaillan fut passé, Maurevert sortit
+de la boutique et avisa un garde qui, son service fini,
+se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit
+à courir. A ce moment arrivèrent Quélus et Maugiron
+avec lesquels Maurevert avait rendez-vous. Il les mit
+au courant de la rencontre qu'il venait de faire et
+s'élança à la poursuite de Pardaillan.</p>
+
+<p>Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier.</p>
+
+<p>Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil,
+où se trouvait le cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit
+soudain derrière lui le bruit de pas nombreux
+et précipités. S'étant retourné, il vit une bande composée
+d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient
+Quélus et Maugiron; quelques pas en avant
+de tous, venait Maurevert.</p>
+
+<p>Pardaillan allongea le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête, arrête! hurla Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du roi! hurla le sergent.</p>
+
+<p>Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une
+allure plus rapide. Son intention était de passer devant
+le cabaret sans s'y arrêter, et d'aller se perdre
+dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable
+lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la
+place de Grève.</p>
+
+<p>Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité
+de la rue Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du
+guet.</p>
+
+<p>Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à
+la racine de ses cheveux. Comme il hésitait pour savoir
+s'il essaierait de foncer sur l'ennemi qui était
+devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon
+père est là!...</p>
+
+<p>Et il se jeta dans le cabaret en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! Je suis poursuivi...</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup
+d'oeil le convainquit de la gravité de la situation.</p>
+
+<p>Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux
+routier l'affaire d'un instant.</p>
+
+<p>A la même seconde, des coups violents furent frappés.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, hurlait-on.</p>
+
+<p>&mdash;Barricadons! fit le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur,
+devant la porte. Du dehors, les coups devenaient plus
+furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier
+reconnut pour être celle de Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Catho! Catho! appela le routier.</p>
+
+<p>La grosse Catho était là, qui assistait sans trop
+d'émotion à la bagarre. Et il faut dire que, si elle eut
+quelque émotion, ce fut plutôt à la pensée que ce
+jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené
+par les gens du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec
+nous?</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai
+cela.</p>
+
+<p>Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille
+de son fils:&mdash;Si elle avait pris parti pour eux, je la
+tuais raide!</p>
+
+<p>&mdash;Que t'arrive-t-il? reprit le routier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute
+une histoire assez longue.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan père eut ce mot:</p>
+
+<p>&mdash;Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons
+le temps!</p>
+
+<p>Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la
+porte, tandis qu'on entendait au-dedans les aboiements
+féroces de Pipeau, et au-dehors les hurlements
+du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et
+calmes, en un récit méthodique et tranquille, raconta
+la scène du Louvre.</p>
+
+<p>La porte, sous un coup violent, se fendit du haut
+en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Catho! fit le routier.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;De la très bonne huile de noix.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et
+allume un grand feu, un bon feu, tu entends, un feu
+à faire griller un cochon ou à faire rôtir un moine...</p>
+
+<p>La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta.</p>
+
+<p>&mdash;A nous! fit M. de Pardaillan père.</p>
+
+<p>Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves.
+Dix minutes plus tard, trois jarres d'huile étaient en
+haut, plus tout ce qu'il y avait de pain dans l'auberge,
+plus une cinquantaine de bouteilles, plus un levier de
+fer et une pioche trouvés dans la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les munitions! dit le père, en désignant
+l'huile.</p>
+
+<p>&mdash;Et voici les provisions! dit le fils.</p>
+
+<p>&mdash;A l'escalier! reprit le vieux.</p>
+
+<p>L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu.
+L'escalier ne tenait plus qu'à quelques crampons.</p>
+
+<p>&mdash;Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse
+ta maison?...</p>
+
+<p>&mdash;Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur
+le feu, plaçait une énorme marmite de fer, et dans
+la marmite, versait une jarre d'huile.</p>
+
+<p>Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de
+levier, attaquèrent l'escalier par ses crampons. Quand
+les crampons qui le scellaient au mur furent arrachés,
+ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent
+à pousser.</p>
+
+<p>Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée:
+gardes et gens du guet, pêle-mêle, se jetaient à
+l'intérieur et repoussaient les obstacles accumulés.</p>
+
+<p>A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable
+fracas: c'était l'escalier qui s'effondrait!</p>
+
+<p>&mdash;Catho! est-ce que ça chauffe?</p>
+
+<p>&mdash;Ça brûle, monsieur!...</p>
+
+<p>La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord
+du trou auquel aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait
+un escalier.</p>
+
+<p>La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient
+la barricade et criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Une échelle! Une échelle!...</p>
+
+<p>Pardaillan père se pencha et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder!</p>
+
+<p>Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et,
+à toute volée, en lança le contenu sur les assaillants.
+Ah! ce fut un beau concert de hurlements, de clameurs
+et de menaces!... En vingt secondes, la salle
+du bas était vide!</p>
+
+<p>&mdash;Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Je chauffe, monsieur!...</p>
+
+<p>La rue était pleine de vociférations. Une clameur
+plus haute retentit: un menuisier apportait une longue
+échelle.</p>
+
+<p>&mdash;Par la fenêtre! hurla Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!...
+Attendez, mes enfants, nous allons rire!...</p>
+
+<p>L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre
+et, ses montants s'appuyant sur les vitraux, les firent
+sauter en éclats. Le vieux routier ouvrit la fenêtre et
+se pencha: sept ou huit hommes montaient l'un derrière
+l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut.
+Le père et le fils saisirent les montants de l'échelle
+et unirent leurs deux forces...</p>
+
+<p>L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement,
+s'abattit... deux hommes écrasés demeurèrent
+sur la chaussée boueuse. Au même instant, la marmite
+fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une secousse
+violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un
+tonnerre de hurlements et, dans la même seconde, la
+place fut vide.</p>
+
+<p>Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille
+résistance, se concertaient... Quinze hommes ébouillantés
+ou blessés étaient hors de combat, les deux
+Pardaillan n'avaient pas une égratignure.</p>
+
+<p>Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu
+et faisait chauffer une nouvelle jarre d'huile.</p>
+
+<p>Seulement, elle poussa tout de même un soupir de
+commerçante et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;De la si bonne huile de noix, quel dommage!...</p>
+
+<p>Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre
+pour une nouvelle attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla
+Maurevert, donnons-leur du feu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers!</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous
+brûler?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il
+derrière ce mur?</p>
+
+<p>&mdash;Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand
+de volailles vivantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons
+de passer chez le marchand de volailles.</p>
+
+<p>Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le
+vieux Pardaillan, d'un geste, l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme va entendre les coups et prévenir les
+gardes: au lieu de fuir, nous ouvrons la brèche qui
+leur livre passage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier.
+J'aime mieux mourir dans un corps à corps
+que mourir dans le brasier que cette maison va être
+tout à l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, mon fils!...</p>
+
+<p>Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement.</p>
+
+<p>Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement,
+le tumulte continuait. Mais des fascines s'accumulaient
+au pied de la maison.</p>
+
+<p>Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et,
+du doigt, lui montra un homme qui, dans la rue, se
+lamentait, se tordait les bras, s'arrachait les cheveux:</p>
+
+<p>&mdash;Le marchand de volailles! dit-elle.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de
+fumée monta au ciel et, bientôt, la flamme s'élança en
+langues écarlates et commença à lécher les murs de
+la maison.</p>
+
+<p>La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre
+ensuite l'incendie qui avait gagné les maisons voisines
+et menaçait toute la rue. Quelques voisins subirent
+des pertes graves; mais cela comptait pour peu de
+choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et
+Maugiron purent se rendre au Louvre bras dessus,
+bras dessous.</p>
+
+<p>Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le premier à la reine mère devant
+Nancey qui faillit en avoir la jaunisse de jalousie,
+madame. Votre Majesté est vengée: nous avons pris
+le jeune truand comme un renard au terrier, et nous
+l'y avons enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant
+un feu de joie dont nous avons fait flamber sa
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au
+roi.</p>
+
+<p>Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert,
+qui a eu des hésitations inexplicables, nous aurions
+déjà pu vous annoncer la chose depuis une heure.
+Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus en
+face. Il est mort, brûlé vif.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou
+en se passant du cosmétique sur les sourcils. Je
+voudrais être le roi, rien que pour pouvoir vous récompenser
+selon vos mérites.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+
+<h3>COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DÉSOBÉIT<br>
+UNE FOIS ENCORE À M. DE PARDAILLAN PÈRE</h3>
+
+<p>Ni Pardaillan père ni Pardaillan fils n'étaient morts.
+Ils s'étaient bel et bien tirés de la fournaise, en passant
+par le trou fait à la pioche.</p>
+
+<p>Les trois assiégés se trouvèrent dans une sorte de
+grenier où le voisin serrait ses sacs de grains pour les
+volailles qu'il nourrissait. Ce grenier était fermé d'une
+vieille porte dont on fit sauter la serrure. Alors, ils se
+précipitèrent dans un escalier qui aboutissait à la
+cuisine.</p>
+
+<p>Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique;
+mais, par là, on aboutissait à la rue, c'est-à-dire en
+plein traquenard. D'autre part, elle donnait sur une
+cour assez vaste, dont les quatre côtes étaient occupés
+par des poulaillers. Les murs de clôture étaient
+assez élevés. Mais il était facile de les franchir en
+montant sur le toit d'un poulailler.</p>
+
+<p>Le chevalier, le premier, se hissa à la force du poignet.
+Il tendit la main à Catho, qui en un instant le
+rejoignit; puis ce fut le tour du vieux Pardaillan. De
+là à la crête du mur, cela devenait un jeu. Et une
+fois sur le mur, ils n'eurent plus qu'à se laisser
+tomber.</p>
+
+<p>Ils se trouvèrent alors dans un jardin de maraîcher.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu faire? demanda le routier à Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ruinée, dit-elle. Que vais-je devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux nous suivre: il faut nous séparer.</p>
+
+<p>Le chevalier, trouvant que son père en usait peut-être
+avec quelque ingratitude, voulut intervenir.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris,
+et elle aussi: une bonne corde pour tous les trois!
+La truanderie est à deux pas; que Catho s'y réfugie.
+Une fois là, elle est imprenable. Quant à nous, nous
+verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te
+paraît pas juste?</p>
+
+<p>&mdash;Très juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans
+un sou!</p>
+
+<p>&mdash;Tends ton tablier!</p>
+
+<p>Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan
+dégrafa sa ceinture de cuir et, non sans un
+soupir d'adieu, en versa le contenu intégralement dans
+le tablier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a là près de cinq cents écus! s'écria
+Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de six cents, ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus que ne valait le taudis!...</p>
+
+<p>&mdash;Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge,
+et tu nous aideras peut-être un jour à la brûler
+aussi. Seulement, ne l'appelle plus l'Auberge du Marteau
+qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts
+qui parlent! Adieu...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, fit à son tour le chevalier, je regrette de
+ne rien pouvoir joindre aux écus de monsieur mon
+père...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande,
+monsieur le chevalier! s'écria vivement Catho.</p>
+
+<p>Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit...</p>
+
+<p>Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur
+sur les deux joues, ce qui était plus que Catho demandait.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'éloignèrent alors rapidement,
+franchirent la porte du jardin et se trouvèrent dans
+une ruelle.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan père, suivi de son fils, se mit à
+longer vivement la ruelle et aboutit à la rue du Roi
+de Sicile; de là, tournant à droite, les deux hommes
+tombèrent dans la rue Saint-Antoine, grande artère du
+Paris d'alors.</p>
+
+<p>&mdash;Ça! causons un peu de nos affaires, maintenant,
+dit le routier. Elles me paraissent quelque peu embrouillées.</p>
+
+<p>&mdash;Elles me semblent fort claires, à moi! dit le
+chevalier. Nous sommes tous deux en état de rébellion
+flagrante.</p>
+
+<p>&mdash;Que dirais-tu d'une petite promenade hors
+Paris?</p>
+
+<p>Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant
+pas la peine de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine
+remplie de bourgeois, de passants, de marchands,
+les cachait: ils étaient perdus dans la foule
+assez nombreuse des piétons.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit Pardaillan, il m'est impossible
+de quitter Paris en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Or ça, tu veux donc que nous soyons
+pendus? ou écartelés? ou roués vifs?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, père, je vous supplie de partir... Quant à
+moi, il faut que je reste... Mais que se passe-t-il
+là?</p>
+
+<p>En disant ces mots, le chevalier s'élança. Le vieux
+Pardaillan l'arrêta par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Où courez-vous encore? De quoi diable vous mêlez-vous?
+Vous ne voulez vous défier ni des hommes,
+ni des femmes, ni de votre coeur?</p>
+
+<p>Ah! monsieur, s'écria le chevalier, ce que j'ai vu
+des hommes m'oblige à les mépriser presque tous; je
+crains les femmes; et, quant à mon coeur, je le maudis
+pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez
+donc bien que je suis vos avis...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha
+à l'étreinte de son père. Le vieux routier demeura
+un instant stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il.
+Je crois qu'il finira sur l'échafaud et il ne me restera
+que la ressource de l'y accompagner! Allons!...</p>
+
+<p>Et il s'élança à son tour vers le gros rassemblement
+qui obstruait la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique
+d'un marchand de simples et herbes desséchées dont
+l'enseigne était vouée&mdash;au grand Hippocrate, ledit
+marchand avait depuis longtemps fait creuser une
+niche. Dans cette niche, il avait placé une statuette
+en bois peint figurant un vénérable vieillard habillé
+à la grecque, possesseur d'une belle barbe, et qui
+n'était autre que le grand Hippocrate en personne.
+Or, peu à peu, ce personnage avait changé d'identité.
+Le grand Hippocrate était devenu peu à peu et
+tout doucement le grand saint Antoine.</p>
+
+<p>Or, de même que sur une foule de points dans
+Paris, de zélés serviteurs de l'Eglise avaient installé
+au-dessous de la niche, devant la porte de la boutique,
+une table sur laquelle ils avaient placé une
+corbeille destinée à recevoir les dons des fidèles à
+saint Antoine. Ceux qui étaient riches mettaient un
+denier ou un sou; ceux qui étaient pauvres jetaient
+un liard; enfin, les moins fortunés mettaient dans
+la corbeille du pain, des légumes pour la soupe de
+saint Antoine, et ceux qui n'avaient rien du tout
+faisaient une croix et une prière.</p>
+
+<p>Il va sans dire que, tous les soirs, les quêteurs
+des couvents venaient recueillir le contenu de la
+corbeille.</p>
+
+<p>Cela dit, on comprendra l'indignation publique
+lorsqu'un bourgeois étant venu à passer refusa formellement
+de déposer aucune aumône.</p>
+
+<p>&mdash;Saluez au moins le grand saint Antoine, lui
+cria-t-on.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate!</p>
+
+<p>Là-dessus, on cria au blasphème.</p>
+
+<p>&mdash;Mort au huguenot!</p>
+
+<p>&mdash;Mort au parpaillot!</p>
+
+<p>A ce moment passa une litière traînée par un
+cheval blanc, et dans laquelle se trouvait une jeune
+femme à l'oeil doux, au visage expressif. La litière
+fut naturellement arrêtée par la foule, et la jeune
+femme écarta les rideaux pour voir ce qui se passait.
+A peine eut-elle aperçu le bourgeois que l'on
+malmenait qu'elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite
+ainsi!</p>
+
+<p>Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous
+ses efforts pour se rapprocher de la litière.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis
+que c'est le savant Ramus!...</p>
+
+<p>La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette
+femme prenait le parti du&mdash;huguenot et, ayant
+remarqué que la litière ne portait pas d'armoiries,
+preuve que la femme n'était pas de noblesse et qu'il
+n'y avait pas de ménagement à garder pour elle, cria
+tout d'une voix:</p>
+
+<p>&mdash;A mort la parpaillote! Qu'on les brûle tous
+deux!</p>
+
+<p>La litière se trouva aussitôt entourée, et la foule
+qui, jusque-là, s'était plutôt amusée, devint tout à
+coup furieuse, s'exalta de ses propres clameurs; en
+quelques instants, la situation devint menaçante pour
+la jeune femme, et elle se mit à jeter des cris de
+détresse. Ramus, le visage ensanglanté, s'accrochait
+désespérément aux rideaux de la litière.</p>
+
+<p>&mdash;Place! place! hurla tout à coup une voix
+éclatante.</p>
+
+<p>Alors, on vit un jeune homme foncer tête baissée
+à travers la foule, écarter les plus enragés à coups
+de poing, arriver à la litière, et là, tirant une longue
+rapière, en porter des coups furieux aux assaillants
+les plus rapprochés.</p>
+
+<p>Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan&mdash;car
+c'était lui.</p>
+
+<p>La jeune femme, voyant le secours inespéré qui
+lui arrivait, reprit courage et tendit la main au
+vieux Ramus, qui se hissa dans la litière en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sauvé pour cette fois... mais c'est grand-pitié
+qu'un peuple en vienne à de si terribles
+méchancetés...</p>
+
+<p>La foule, voyant sa proie lui échapper, se mit à
+jeter des hurlements féroces, mais la flamboyante
+Giboulée décrivait de si rapides cercles avec sa
+pointe que le vide se maintenait autour du chevalier.</p>
+
+<p>Cependant les plus furieux allaient se ruer dans
+un assaut désespéré, lorsque des cris de douleur
+retentirent sur les derniers rangs de la foule qui se
+dispersa comme devant un ouragan; c'était M. de Pardaillan
+père qui arrivait à la rescousse et s'escrimait
+si bien de sa rapière qu'en quelques instants il
+eut pris place près de la litière, de l'autre côté de
+son fils.</p>
+
+<p>Avec une pareille escorte, la litière se trouva
+assez protégée pour avancer rapidement.</p>
+
+<p>Et comme, en somme, on ne savait pas trop de
+quoi il s'agissait, la foule s'arrêta, se contentant
+de menacer du poing les deux sauveurs qui, cent
+pas plus loin, remirent leurs épées au fourreau.</p>
+
+<p>Pardaillan père, une fois le danger passé, avait
+rejoint Pardaillan fils en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;De quoi diable t'es-tu encore mêlé là?...</p>
+
+<p>Le chevalier ne répondit pas: il était tout à
+l'émotion qui lui venait en s'apercevant que la litière
+suivait exactement le chemin qu'il avait pris le jour
+où il avait suivi la Dame en noir avec l'intention
+bien arrêtée de lui dire qu'il aimait sa fille Loïse!</p>
+
+<p>Et que devint cette émotion lorsque la litière entra
+dans la rue des Barrés!...</p>
+
+<p>Enfin, le coeur du chevalier se mit à battre plus
+fort que jamais lorsque la litière s'arrêta devant la
+maison où il avait vu entrer Jeanne de Piennes!...</p>
+
+<p>Le vieux Ramus descendit de la litière, suivi de la
+jeune femme qui sauta légèrement à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon
+père, Il faut que vous vous reposiez quelque peu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes une charmante enfant, dit Ramus, qui
+ne paraissait pas trop ému de ce qui venait de lui
+arriver; et j'aurai grand plaisir à me reposer en
+votre société.</p>
+
+<p>Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau,
+le savant entra dans la maison. Alors la jeune femme
+se tourna vers le chevalier et son père.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-elle avec une tendre autorité.</p>
+
+<p>Le chevalier eût bien voulu s'en aller: la curiosité
+de connaître cette maison où était entrée la mère
+de Loïse l'emporta.</p>
+
+<p>L'intérieur de la maison était d'aspect de bourgeoisie.
+Ils pénétrèrent dans une salle à manger, et la
+dame ordonna à une servante d'apporter des rafraîchissements.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet.
+Me ferez-vous la grâce de me dire à qui je dois
+d'être en vie?</p>
+
+<p>Le chevalier ouvrait déjà la bouche. Le vieux routier
+lui marcha sur le pied et se hâta de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des
+années du roi, et mon jeune camarade que voici et
+qui est gentilhomme s'appelle M. de La Rochette.</p>
+
+<p>Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en
+termes émus et voulut leur faire promettre de la
+revenir voir, ce à quoi ils ne voulurent pas s'engager.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle
+avoir avec la dame que nous quittons? se demandait
+le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je me demande à quoi nous sert d'avoir exposé
+notre vie pour ces inconnus! dit le vieux routier. Sans
+compter qu'un peu plus, vous alliez dire votre nom,
+alors que nous devons nous cacher... nous défier de
+Paris tout entier!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père, croyez-vous donc que cette femme
+qui nous doit la vie serait capable de nous trahir?</p>
+
+<p>&mdash;Je me méfierais du meilleur de mes amis en ce
+moment.</p>
+
+<p>Le lendemain, Marie Touchet reçut la visite du roi
+Charles IX, qui, comme toujours, vint seul et secrètement.</p>
+
+<p>Elle le mit au courant de ce qui s'était passé la
+veille et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour
+moi, vous récompenserez ce vieux sergent qui se
+nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave,
+M. de La Rochette.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chère Marie.</p>
+
+<p>Le roi ordonna de rechercher activement Brisard,
+ancien sergent, et un gentilhomme nommé de La
+Rochette, et qu'on les lui amenât dès qu'ils seraient
+trouvés. Malgré d'activés recherches, on ne put mettre
+la main ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le
+roi en fut très contrarié, et son grand prévôt tomba
+en disgrâce.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<h3>LE GÎTE</h3>
+
+<p>En quittant la maison de la rue des Barrés, le père
+et le fils discutèrent, en se promenant sur les bords de
+la Seine, de l'endroit où, ils se cacheraient et de ce
+qui leur restait à faire. Tout en discutant, ils descendaient
+le cours du fleuve, et ils vinrent à passer
+devant une guinguette.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim! dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier.
+Entrons! J'espère que tu as de l'argent pour payer
+une omelette et une bouteille.</p>
+
+<p>Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je pense que nous ne devons pas le
+regretter. Catho nous a sauvé la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de
+faim et de soif, elle n'aura pas sauvé grand-chose!...</p>
+
+<p>Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de
+la guinguette. Tristes et silencieux, ils continuèrent à
+descendre le cours du fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan,
+nous cherchons la pitance et le gîte... viens, faisons-nous
+renards et loups... reprenons la route, reprenons
+ensemble nos longues étapes que guide le
+hasard; nous parcourrons la France, nous verrons
+le monde entier, si tel est notre bon plaisir!...</p>
+
+<p>Au discours du vieux routier, le chevalier répondit
+en secouant la tête; il ne voulait pas quitter Paris
+parce que Loïse était à Paris. Du moins, il avait la
+conviction qu'elle y était.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me
+suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de
+quitter Paris, je mourrais.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon... cherchons donc un gîte?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel
+de Montmorency. Le noble duc m'a offert l'hospitalité.
+Allons la lui demander pour tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai
+jadis sa fille et que ce digne maréchal doit avoir
+conservé quelque bonne dent contre ton père?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette
+rancune est maintenant évanouie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité
+chez Montmorency, que ne le disais-tu plus
+tôt? Cela m'eût épargné des inquiétudes. Voilà donc
+ton gîte tout trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Le vôtre aussi, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu
+as un gîte, le mien est tout trouvé aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier,
+je t'accompagne jusqu'au bac, et puis je prendrai le
+chemin du Temple. Nous aurons ainsi un pied dans
+l'un et l'autre camp.</p>
+
+<p>Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le
+meilleur au chevalier qui l'adopta aussitôt.</p>
+
+<p>En arrivant au bac qui était presque en face du
+palais que Catherine faisait bâtir sur l'emplacement
+de l'ancienne Tuilerie, le père et le fils s'embrassèrent;
+le bateau étant à ce moment sur l'autre rive,
+le chevalier dut attendre quelques moments et en
+profita pour dire à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service
+d'aller à la Devinière pour ramener mon chien Pipeau.
+Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je tiens assez...</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce un autre chien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, c'est un cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval
+vaut de l'argent, s'il est bon...</p>
+
+<p>&mdash;Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre,
+mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où
+ai-je entendu ce nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est
+aux Ponts-de-Cé... M. de Damville me racontait l'histoire
+d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été
+sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?...</p>
+
+<p>Le chevalier sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...</p>
+
+<p>A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua,
+tandis que le vieux routier, tout joyeux, tout
+courant, prenait le chemin de la Devinière...</p>
+
+<p>En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier,
+suivi de Pipeau, se fit conduire au maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne
+à qui je comptais demander l'hospitalité n'est pas à
+Paris...</p>
+
+<p>Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par
+la main et le conduisit dans une chambre magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous.</p>
+
+<p>Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait
+à la Devinière, tout courant, se précipitait dans les
+cuisines et demandait d'une voix empressée:</p>
+
+<p>&mdash;Où est Galaor?...</p>
+
+<p>&mdash;Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie.
+Mais cet homme que vous avez blessé...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré.</p>
+
+<p>Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait
+à l'écurie indiquée, suivi de maître Landry, qui lui
+désigna un beau cheval aubère à tête fine et intelligente.</p>
+
+<p>&mdash;Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte
+d'Aspremont, s'écria Pardaillan qui commençait
+à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est tombé
+sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il
+mort?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'est pas mort, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut
+repris ses sens, il a dit que la chose vous coûterait
+cher!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes!</p>
+
+<p>&mdash;Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court
+et se mit à réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup,
+Galaor arrangera tout cela! Allons, adieu, maître
+Landry.</p>
+
+<p>Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna
+au trot rapide de Galaor. Bientôt, il arriva à
+l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor à l'écurie par
+Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture
+du maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège
+ce cheval, qui avait disparu tout à coup, était
+ramené par l'homme qui lui voulait couper les
+oreilles.</p>
+
+<p>Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez
+le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses
+questions à régler.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je vous avais recommandé de vous faire
+son ami, et voici qu'on me le ramène en triste état;
+vous me privez d'un fidèle serviteur...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en ramène un autre, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? fit vivement le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une
+prière, ce serait de descendre avec moi jusqu'à vos
+écuries.</p>
+
+<p>Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit
+Pardaillan. Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la
+porte de l'écurie et montra du doigt, sans rien dire,
+Galaor attaché à son râtelier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal
+étonné. Qui me l'a ramené?... Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous
+l'aviez donné; et celui qui vient de m'en faire présent,
+c'est celui-là même qui, certain soir où vous
+étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le
+maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils
+unique et héritier de votre humble serviteur!</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie,
+remonta rapidement à son cabinet, agité, silencieux,
+tandis que le vieux routier l'examinait en dessous, en
+souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec
+Orthès.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque
+je suis arrivé ici, M. d'Aspremont m'a regardé et
+m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le lui ai dit.
+En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui,
+nous avons trouvé l'occasion de nous exprimer en
+douceur toute l'estime que nous avons l'un pour
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pas de haine entre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à
+votre fils. Vous dites que c'est lui qui, si heureusement,
+me prêta main-forte?</p>
+
+<p>&mdash;La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné
+Galaor en signe de reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous
+m'aviez promis de me l'amener.</p>
+
+<p>Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour
+dérouter entièrement le maréchal, il résolut d'employer
+l'arme la plus redoutable: la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être
+à vous: il ne l'a pas voulu parce qu'il est déjà à
+M. de Montmorency. Mon fils, monseigneur, a surpris
+un redoutable secret: il a assisté à votre entrevue,
+à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu
+de redouter votre colère ou la terreur de quelqu'un
+de vos acolytes, M. de Guitalens, par exemple. Il est
+persuadé que, si vous le teniez, vous l'enverriez à la
+Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les
+bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne
+pas venir ici. En outre, il est à Montmorency. Or,
+je suis à vous, moi! Il en résulte que je me trouve
+dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait
+abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui
+me paraît plus impossible encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune
+homme est-il contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency,
+voilà tout. Il vous en veut si peu, monseigneur, et
+il a si peu envie de chercher à vous nuire, qu'il va
+quitter Paris dès ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan,
+franchise pour franchise. Il est très vrai que j'ai eu un
+instant l'idée de le rendre à Guitalens, dont il a surpris
+la conversation avec moi, je veux que le diable
+m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre
+fils a le génie de la bravoure; mais il est sans appui.
+Amenez-le-moi! je l'enrichis!</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même
+de cette attitude qu'il a eue au Louvre, il est poursuivi,
+traqué, et qu'il lui faut quitter Paris, sous peine d'être
+pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté
+que dans le château où, sans aucun doute, mon frère
+l'envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti.
+La chose pressait. En effet, voici ce qui nous est
+arrivé.</p>
+
+<p>Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était
+temps que le chevalier quittât Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que
+lui! Pourquoi êtes-vous resté?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous avais promis de vous aider,
+monseigneur, dit simplement Pardaillan.</p>
+
+<p>Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui
+s'inclina plutôt pour cacher son sourire, que par
+respect.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir
+failli se trouver sans gîte, eurent définitivement chacun
+un véritable palais pour demeure.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<h3>LA REINE MÈRE</h3>
+
+<p>Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il
+l'avait annoncé à son frère, François de Montmorency
+se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à terminer
+d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le
+chevalier de Pardaillan avait insisté vainement pour
+l'accompagner.</p>
+
+<p>Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal
+arriva devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe
+à son écuyer qui, en cette circonstance, remplissait
+les fonctions de héraut d'armes.</p>
+
+<p>Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor.</p>
+
+<p>La grande porte de l'hôtel demeura fermée.</p>
+
+<p>Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième.</p>
+
+<p>Le silence demeura profond.</p>
+
+<p>Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant
+à des fenêtres, puis disparurent aussitôt.</p>
+
+<p>Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut
+d'armes mit pied à terre et heurta rudement le marteau
+de la porte. Un judas glissa dans sa ramure.</p>
+
+<p>&mdash;Qui demandez-vous? fit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency,
+qu'on appelle duc de Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui voulez-vous? reprit la même voix.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons lui demander justice pour une injure
+dont il nous frappa. Que s'il refuse, nous en
+appellerons au jugement de Dieu.</p>
+
+<p>La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de
+Damville, sortit, se découvrit, s'inclina devant François
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre
+une mauvaise nouvelle: l'hôtel est vide depuis
+hier. Mon maître, monseigneur de Damville, sur ordre
+exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter
+Paris.</p>
+
+<p>François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît
+de vous reposer en cette demeure, je m'empresserai
+d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois de l'hospitalité.</p>
+
+<p>François regarda le héraut, qui répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous refusons l'hospitalité offerte.</p>
+
+<p>L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et
+referma la porte. Alors, le héraut sonna du cor, et,
+par trois fois, appela à haute voix Henri de Montmorency.
+Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la
+grande porte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Henri de Montmorency, nous sommes venus te
+demander raison d'une injure grave. Nous t'avons prévenu
+que nous serions à ta porte ce soir. Nous déclarons
+que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon,
+et nous te laissons notre gant en signe de défi, tant
+est juste notre cause!</p>
+
+<p>A ces mots, François déganta sa main droite.</p>
+
+<p>Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son
+cheval, il prit un marteau et un clou; et, s'approchant
+alors de la grande porte de l'hôtel, il y cloua le
+gant.</p>
+
+<p>Quelques minutes encore, François de Montmorency
+attendit pour voir si ce suprême outrage serait relevé
+par son frère, car il ne doutait pas qu'il ne fût dans
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant
+aucun bruit, il se retira.</p>
+
+<p>A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin
+même de cette ruelle, où le chevalier de Pardaillan
+avait tenté son attaque contre le maréchal de Damville:
+c'était le chevalier lui-même et le comte de
+Marillac.</p>
+
+<p>En effet, dès que François de Montmorency eut
+quitté son hôtel, le chevalier en était sorti presque
+aussitôt, et avait couru rue de Béthisy, où il avait
+trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté
+la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait
+en somme que peu d'intérêt à aider Montmorency,
+malgré la sympathie qu'il éprouvait pour lui. Mais,
+en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la
+disposition du chevalier, pour lequel son amitié et
+son admiration allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il
+pas à suivre son ami, qui l'entraîna à l'hôtel de
+Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan,
+et que nous ne le voyons pas en sortir, nous
+y entrerons, et il faudra bien qu'on nous dise ce qu'il
+est devenu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je
+connais assez Damville pour supposer qu'il voudra
+éviter cette entrevue.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure,
+assistèrent donc à la scène que nous venons de retracer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte
+de Marillac, lorsque le maréchal fut parti.</p>
+
+<p>Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte
+pensif, le chevalier inquiet, de cette profonde inquiétude
+qui serre la gorge, et qu'il cachait sous ce masque
+de froideur et ces saillies qui lui étaient habituelles.</p>
+
+<p>En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit
+sa main et annonça qu'il retournait près du maréchal.</p>
+
+<p>Mais le comte le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir?
+Il s'agit simplement de dîner avec moi ce soir; puis,
+vers neuf heures, je vous emmènerai quelque part, où
+je meurs d'envie de vous présenter à une personne...</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc? fit le chevalier en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce
+soir?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à
+la Bastille, que, pour avoir l'honneur d'être présenté à
+celle que vous appelez votre fiancée, je démolirais la
+Bastille!</p>
+
+<p>Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du
+monde de ces choses énormes, les deux amis se dirigèrent
+vers une guinguette, où ils dînèrent de bon
+appétit.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du
+chevalier, prit le chemin de la rue de la Hache.</p>
+
+<p>Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan
+et Marillac, de la scène du Pont de bois; mais
+jamais Pardaillan n'avait songé à dire que, ce jour-là,
+la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune
+fille. De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit
+à son fiancé qu'elle se trouvait dans cette circonstance
+auprès de Jeanne d'Albret; en effet, il eût fallu
+expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle
+craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude...</p>
+
+<p>Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que
+Pardaillan eût sauvé sa fiancée; de l'autre, Pardaillan
+ignorait que la compagne de la reine de Navarre fût
+précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait
+entretenu avec tant de passion.</p>
+
+<p>Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en
+elle de l'anxiété et de la terreur. L'anxiété venait de la
+présence chez elle de Jeanne de Piennes et de Loïse.
+Elle avait, il est vrai, pris toutes ses précautions.
+Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux
+chambres qui donnaient sur le derrière de la maison.
+Elles y étaient enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard
+pouvait révéler leur présence à Marillac.</p>
+
+<p>Et alors, comment expliquerait-elle cette présence?</p>
+
+<p>Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique
+billet qu'elle venait de recevoir.</p>
+
+<p>On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine
+Catherine l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans
+la plus basse fenêtre de la tour, construite pour
+l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de police.
+Généralement, elle se contentait de quelques mots
+vagues, tracés d'une écriture contrefaite:</p>
+
+<p>&mdash;Rien de nouveau à dire... ou bien&mdash;J'ai vu l'homme,
+tout va bien...</p>
+
+<p>Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport,
+elle se sentit saisir par la main, et, dans cette main,
+on glissa un papier plié.</p>
+
+<p>Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne
+portait aucune signature, aucun signe qui pût laisser
+deviner qui l'avait sinon écrit, du moins dicté.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il contenait:</p>
+
+<p>Retenez l'homme, ce soir, jusqu'à dix heures. Renvoyez-le
+à cette heure sans tarder. S'il veut passer la
+nuit chez vous, trouvez un prétexte; mais qu'à dix
+heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il
+ne lui arrivera pas de mal.</p>
+
+<p>La cynique supposition que le comte voudrait peut-être
+passer la nuit dans la maison amena une flamme
+de honte sur les joues d'Alice de Lux, et deux larmes
+brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots
+du billet, ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de
+Médicis voulait que le comte fût dans la rue à dix
+heures, c'est qu'elle avait l'intention de le faire attaquer,
+enlever... que savait-elle?... toutes sortes de sinistres
+pressentiments l'assaillaient...</p>
+
+<p>Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa résolution
+fut prise à l'instant. Coûte que coûte, arrive
+qu'arrive, elle décida de retenir Marillac toute la nuit,
+s'il le fallait...</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, le comte entra dans
+la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Alice, dit-il, je veux vous présenter le chevalier
+de Pardaillan, que je considère comme un
+frère.</p>
+
+<p>Alice frémit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu
+le jeune homme du Pont de bois, celui qui,
+après avoir sauvé la reine de Navarre, l'avait accompagnée
+chez le Juif du Temple.</p>
+
+<p>Pardaillan, qui, après s'être incliné, relevait la tête,
+la reconnut aussi à l'instant même. Il y eut chez
+Alice un moment de poignante angoisse.</p>
+
+<p>Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut
+si parfaitement l'air de voir Alice pour la première
+fois qu'elle-même s'y trompa.</p>
+
+<p>Aussitôt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait
+ce nouveau danger.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que
+je retrouve ici la suivante de la reine de Navarre?
+Pourquoi paraît-elle si troublée, si inquiète?... Je me
+rappelle que la reine lui a reproché, d'étrange façon,
+de l'avoir entraînée au Pont de bois...</p>
+
+<p>Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la
+jeune femme. Au bout de quelques minutes, tous les
+trois causaient gaiement. Et, cependant, Alice voyait
+avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, maintenant? Comment lui dire?</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à
+parler avec volubilité; et sa causerie eût paru charmante
+à tout autre qu'à Pardaillan, dont les soupçons
+s'éveillaient à chaque mot qu'elle prononçait. Il lui
+semblait qu'elle avait des gestes équivoques; il lui
+surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives,
+qui étaient étranges; et il ne fut pas surpris
+du cri de terreur qu'elle jeta, au moment où le
+comte, se levant, annonça qu'il était temps de se
+retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez
+encore!...</p>
+
+<p>&mdash;Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos
+terreurs...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le chevalier avec un accent tel
+qu'elle comprit ce qui se passait dans son esprit, je
+vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien de fâcheux à
+mon ami.</p>
+
+<p>Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance,
+et n'eut que la force de murmurer au comte:</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que
+vous m'avez juré de veiller sur vous-même...</p>
+
+<p>Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet,
+elle se pencha brusquement à l'oreille de Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Par pitié, ne le quittez pas qu'il ne soit en sûreté...
+Je crois qu'on veut le tuer...</p>
+
+<p>Le chevalier ne put réprimer un tressaillement.</p>
+
+<p>Les deux hommes sortirent et s'éloignèrent. Long-temps,
+Alice demeura dans la nuit, sur le pas de sa
+porte; mais enfin, n'entendant rien, elle rentra presque
+rassurée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable
+jeune femme...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a
+recommandé de veiller sur moi-même. Elle a, par
+moments, des peurs inexplicables...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve
+que ces peurs ne sont pas justifiées? Je crois bien
+que les femmes ont de certains instincts supérieurs
+aux raisonnements des hommes...</p>
+
+<p>A ce moment, comme ils entraient dans la rue de
+Béthisy, une ombre, qui les avait suivis pas à pas,
+s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes gens se
+mirent en garde.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre,
+ne redoutez rien, je vous prie. J'ai simplement
+deux mots à dire à celui d'entre vous qui est le comte
+de Marillac.</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la
+voix de Maurevert. Il garda le silence et remonta
+son manteau pour cacher son visage. Marillac répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul
+à seul.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler devant monsieur, qui est
+mon ami.</p>
+
+<p>Maurevert hésita un moment, cherchant à entrevoir
+le visage de Pardaillan. Enfin, il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une
+personne de vous prier de m'accompagner jusque
+chez elle...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est cette personne? fit Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme d'un rang auguste, voilà tout ce que
+je puis dire, puisque nous ne sommes pas seuls et
+que ce secret n'est pas à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'où dois-je vous accompagner, si je m'y
+décide?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la première maison du Pont de bois,
+monsieur le comte... mais vous devez être seul.</p>
+
+<p>Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques
+pas de Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous quel est l'homme qui vous parle?
+C'est Maurevert, l'un des sbires de Catherine. Et savez-vous
+qui vous attend à la maison du Pont de bois?
+C'est la Médicis elle-même!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher,
+renvoyons Maurevert avec tous les honneurs qui lui
+sont dus, c'est-à-dire...</p>
+
+<p>Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase.</p>
+
+<p>Marillac s'était retourné vers Maurevert, et, avec
+une sorte de désespoir fébrile, avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à vous suivre, monsieur!... (Il faut
+bien que je voie enfin ma mère de près? songea-t-il
+avec une terrible amertume.)</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous! s'écria Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.</p>
+
+<p>Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en
+proie à un trouble incompréhensible, saisit son ami
+dans ses bras, comme pour lui dire un suprême adieu,
+colla sa bouche à son oreille, et, d'une voix palpitante,
+prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour
+tout le bonheur que m'a donné votre charmante
+amitié...</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Car j'espère bien que Catherine de Médicis
+va me faire assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, là où je vais,
+tu ne peux venir! Pardaillan, ce n'est pas le comte de
+Marillac qui va chez la reine mère... oui, je dis bien,
+la reine mère... C'est Déodat; c'est l'enfant ramassé
+sur les marches d'une église! Maintenant, veux-tu
+savoir pourquoi, sachant que je vais être assassiné,
+je vais chez la reine?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est parce que je veux connaître ma
+mère! Et que Catherine de Médicis... est ma mère!...</p>
+
+<p>Et, s'arrachant de l'étreinte de son ami, le comte fit
+un signe à Maurevert et s'élança rapidement dans la
+direction du Pont de bois.</p>
+
+<p>Le chevalier demeura quelques minutes comme
+étourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis, reprenant son sang-froid, il s'élança à son tour
+vers la maison qu'il connaissait bien, décidé à en
+surveiller les abords tant que le comte y serait, et à y
+pénétrer au besoin.</p>
+
+<p>Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif
+de bataille avec cet esprit de méthode qui était
+une de ses grandes forces, une question se posait
+dans son esprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait
+Marillac dans la rue?</p>
+
+<p>En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois.</p>
+
+<p>Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse
+où il avait pris contact avec Catherine de
+Médicis. La maison était muette, sa face toute voilée
+d'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Reine, magicienne, démon, tout ce qu'elle voudra!
+mais qu'elle ne touche pas à un cheveu du comte.
+Car j'irais la chercher au fond de son Louvre,
+et, du roi de France, je ferais un orphelin avant
+l'heure!</p>
+
+<p>Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux
+fixés sur la maison mystérieuse du Pont de bois.</p>
+
+<p>Dans cette maison, c'était une scène poignante qui
+se déroulait à ce moment, malgré la froideur apparente
+des paroles échangées, avec, pour acteurs, la
+reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Déodat, l'enfant
+trouvé&mdash;la mère, le père, le fils.</p>
+
+<p>Mais, pour donner à cette scène toute sa signification,
+nous précéderons Déodat de Marillac dans la
+maison, comme déjà nous y avons une fois précédé
+Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n'écrit
+pas. Elle se pose cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Viendra-t-il?</p>
+
+<p>Ruggieri la contemple silencieusement, avec une
+angoisse grandissante.</p>
+
+<p>Voici ce que dit Catherine:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le
+sonder, savoir qui il est, mettre à nu son âme. S'il est
+tel que je l'espère, si je reconnais en lui mon sang
+et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends
+tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais
+je suis aussi la reine. Je dois donc étouffer les cris
+de la maternité, songer aux choses de l'État, et, si cet
+homme s'écarte de moi, il mourra!</p>
+
+<p>&mdash;Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments
+d'émotion, oubliait l'étiquette, qu'il vive ou meure, en
+quoi cela peut-il intéresser les affaires de l'État?
+Qui saura jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Toute la question est là! interrompit Catherine
+d'une voix sourde. Si le secret devait toujours être
+gardé, je m'efforcerais d'oublier que quelqu'un par
+le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me
+demander compte de sa détresse. Oui, je crois que
+je parviendrais à l'oublier. Mais vivre avec cette menace
+perpétuelle impossible! Crois-tu donc que mon
+coeur, à moi aussi, ne se soit pas ému quand tu m'as
+dit qu'il vivait!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria amèrement l'astrologue,
+pourquoi ne pas me dire que vous avez résolu sa
+mort et que rien ne peut le sauver!</p>
+
+<p>&mdash;Je te répète qu'il n'est pas condamné!... pas encore!...
+Je veux que mon fils, mon vrai fils selon
+mon coeur, mon Henri, soit roi sans conteste. Que
+Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà
+Henri sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui,
+mais devant nous se dresse un ennemi terrible. Il
+faudra que nous succombions ou qu'ils soient exterminés.
+Les Bourbons, René, voilà notre ennemi!
+Jeanne d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la
+couronne de France pour son fils, Henri de Béarn.
+Si je ne suis pas devenue folle, je dois penser que la
+meilleure méthode pour me défendre, c'est de supprimer
+Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans
+royaume, et voilà les Bourbons écrasés à jamais!...
+Or, qui mettre sur le trône de Navarre? Qui! sinon
+quelqu'un qui serait à moi, qui serait de ma race.
+Mon fils Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable,
+roi de Navarre?</p>
+
+<p>Ruggieri secoua tristement la tête, et, lorsqu'il entendit
+frapper, lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi
+de Marillac, il ne put s'empêcher de frémir en jetant
+à son fils un regard à la dérobée.</p>
+
+<p>Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison.</p>
+
+<p>Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac
+demeurèrent un instant seuls, silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le
+comte! finit par dire l'astrologue.</p>
+
+<p>Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion,
+ne remarqua pas le trouble qui agitait Ruggieri.
+Il se contenta de s'incliner, et, comme Ruggieri lui
+faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme.</p>
+
+<p>Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte
+et s'effaça pour laisser passer le comte le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! songea le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc mon fils! pensa la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si
+vous me reconnaissez...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes..., dit Marillac, emporté par l'irrésistible
+besoin de passion filiale qui germait en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur à
+cet instant battit sourdement.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous
+êtes la mère... du roi Charles IX de France...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise.
+J'ai su que vous étiez à Paris; ce que vous y êtes
+venu faire, quelles personnes vous y avez accompagnées,
+je ne veux pas le savoir... Je sais seulement que
+le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine
+d'Albret; je sais que la reine Jeanne a, en vous,
+une confiance sans borne; et comme je veux parler
+à cette grande reine à coeur ouvert, j'ai pensé que vous
+lui seriez un messager agréable...</p>
+
+<p>Le comte, faisant un effort sur lui-même, répondit
+d'une voix très calme:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends les communications dont Votre Majesté
+veut bien me charger, et j'ose vous assurer, madame,
+qu'elles seront fidèlement transmises à ma reine...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir
+de soulagement. Et comment saurait-il, d'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai à vous dire, reprit-elle, est d'une extrême
+gravité. D'abord, comte, ne vous étonnez pas
+que je vous reçoive ici, la nuit, en présence d'un seul
+ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y a
+à cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde
+ignore votre présence à Paris et celle de certains personnages.
+Le deuxième, c'est que toute la négociation
+dont je vous charge doit demeurer secrète...</p>
+
+<p>Le comte s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer
+pourquoi je vous confie la solution de la redoutable
+querelle qui, hélas! a déjà coûté tant de sang aux
+hommes, tant de larmes aux mères... et je ne suis pas
+seulement reine; moi aussi, je suis mère!</p>
+
+<p>Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel
+moment, provoqua chez Déodat&mdash;chez le fils!&mdash;une
+prodigieuse explosion de douleur intérieure. Ce sentiment
+fut si violent que le comte devint livide et il
+fût tombé s'il ne se fût appuyé au dossier d'une
+chaise. Catherine, toute à sa pensée, ne s'aperçut de
+rien. Mais Ruggieri avait vu, lui... avait compris!...</p>
+
+<p>&mdash;Il sait!... rugit-il au fond de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je
+sais combien Jeanne d'Albret vous aime. Je vous ai
+choisi parce que j'ai des vues sur vous...</p>
+
+<p>&mdash;Des vues sur moi! s'écria le comte avec une profonde
+amertume dont Ruggieri saisit le sens. Aurais-je
+donc l'honneur d'être déjà connu de Votre Majesté?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je vous connais... et même depuis
+beaucoup plus de temps que vous ne pouvez supposer...</p>
+
+<p>&mdash;J'attends que Votre Majesté m'expose ses vues,
+dit Marillac d'une voix altérée.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, comte. Pour le moment, je dois
+vous indiquer les propositions franches qu'en toute
+loyauté je vous charge de faire parvenir à ma cousine
+d'Albret. Veuillez m'écouter attentivement et noter
+chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j'aurai tout
+fait pour la paix du monde et, si quelque calamité
+frappe le royaume, je n'en serai responsable ni devant
+Dieu, ni devant les rois de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;A tort ou à raison, je suis considérée comme représentant
+le parti de la messe; à tort ou à raison
+aussi, Jeanne d'Albret est considérée comme représentant
+la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui
+propose: une paix durable et définitive; le droit pour
+les réformés d'entretenir un prêtre et d'élever un
+temple dans les principales villes; trois temples à
+Paris; dix places fortes choisies par la reine de
+Navarre, à titre de refuge et de garantie; vingt emplois
+à la cour réservés aux religionnaires; le droit
+pour eux de professer en chaire leur théologie; le
+droit d'accession à tous emplois, aussi bien qu'aux
+catholiques... Que pensez-vous de ces conditions, monsieur
+le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Marillac, je pense que, si elles
+étaient observées, les guerres de religion seraient à
+jamais éteintes.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre
+spontanément, car on pourrait juger insuffisantes ma
+parole et la signature sacrée du roi...</p>
+
+<p>Marillac ne répondant pas, la reine poursuivit.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc d'Albe extermine la religion réformée dans
+les Pays-Bas. J'offre de constituer une armée qui, au
+nom du roi de France, portera secours à vos frères
+des Pays-Bas, et ce, malgré toute mon affection pour
+la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait
+point de doute, l'amiral Coligny prendra lui-même le
+commandement suprême et choisira ses principaux
+lieutenants. Que dites-vous de cela, comte?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, ce serait réaliser le voeu le plus
+cher de l'amiral!...</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Voici maintenant la garantie par où on
+verra éclater la sincérité de mes offres et mon désir
+d'une paix définitive. Il me reste une fille que se disputent
+les plus grands princes de la chrétienté. Ma
+fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltérable. La
+maison où elle entrera sera à jamais l'amie de la maison
+de France: j'offre ma fille Marguerite en mariage
+au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, j'ai entendu dire que vous êtes un génie
+en politique; je vois qu'on ne se trompe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera
+mes propositions et quelle désarmera...</p>
+
+<p>&mdash;Devant votre magnanimité, oui. Majesté!... Elle
+n'eût pas désarmé devant la force et la violence. Ma
+reine, comme Votre Majesté, est animée d'un sincère
+désir de paix. Elle accueillera avec joie l'assurance
+que, désormais, il n'y aura plus de différence entre
+un catholique et un réformé...</p>
+
+<p>&mdash;Vous porterez donc mes propositions à Jeanne
+d'Albret. Je vous nomme mon ambassadeur secret
+pour cette circonstance, et voici la lettre qui en fait
+foi.</p>
+
+<p>A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin
+tout ouvert et déjà recouvert du sceau royal.</p>
+
+<p>La reine réfléchissait. Elle tournait et retournait
+dans sa tête la pensée qu'elle voulait émettre et jetait
+à la dérobée de sombres regards sur ce jeune homme
+qui était son fils.</p>
+
+<p>Enfin, elle commença d'une voix hésitante:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, comte, nous en avons fini avec les
+affaires de l'Etat et de l'Eglise. Il est temps que nous
+parlions de vous. Et tout d'abord, je veux vous poser
+une question bien franche, à laquelle vous répondrez
+franchement, j'espère... Jusqu'à quel point êtes-vous
+attaché à la reine de Navarre? Jusqu'où peut aller
+votre dévouement pour elle?</p>
+
+<p>Marillac frissonna. La question était toute simple
+en apparence. Mais fut-ce l'accent de Catherine?
+Le comte crut y entrevoir une sourde menace contre
+Jeanne d'Albret.</p>
+
+<p>Catherine se douta peut-être de l'effet qu'elle venait
+de produire, car elle reprit, sans attendre la réponse:</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre,
+si elle accepte, comme je n'en doute pas, les propositions
+que je lui soumets, viendra à Paris pour les fêtes
+de la grande réconciliation. Je veux, en effet, que le
+mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion
+d'une joie populaire dont on gardera le souvenir pendant
+des siècles. Sachez donc que je rêve pour Henri
+de Béarn une destinée glorieuse. Puisqu'il va être de
+la famille, je lui veux un royaume véritable et digne
+de lui. Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de
+terre sous le ciel, certes, et qui serait encore un
+royaume acceptable pour un gentilhomme dépourvu
+de tout au monde. Mais, pour Henri de Béarn, je
+veux quelque chose comme une autre France... la
+Pologne, par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;La Pologne! s'écria le comte étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles sérieuses
+de ce grand Etat. Avant peu, sans doute, je pourrai
+disposer de ce beau trône... Je le réserve à un de mes
+fils. Et Henri de Béarn ne sera-t-il pas aussi mon fils,
+du jour où il aura épousé Marguerite de France?
+Dès lors, la Navarre n'a plus de roi.</p>
+
+<p>&mdash;Majesté, dit fermement Marillac, je ne crois
+pas que Jeanne d'Albret abandonne jamais la Navarre...</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible, comte, même que Jeanne et
+son fils refusent la gloire que je rêve pour eux,
+dans mon ardent désir d'effacer un triste passé.
+Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison
+ou une autre, la Navarre se trouvait libre... eh
+bien, il lui faudrait un roi... Vous, monsieur!</p>
+
+<p>Cette déclaration produisit sur Marillac l'effet d'un
+coup de foudre: il eut la sensation violente, instantanée,
+que Catherine savait qu'il était son fils. Un
+tremblement convulsif l'agita.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, comte, dit tranquillement Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un
+pauvre être sans nom devienne un roi, il faut de puissants
+motifs.</p>
+
+<p>&mdash;Je les trouverai. Ne vous inquiétez pas, comte!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est
+pas le motif de ma royauté que je cherche! C'est le
+motif qui vous pousse, vous, à vouloir faire de moi
+un roi! C'est la pensée qui vous guide! Ah! madame,
+c'est cela seulement que je veux savoir, le reste n'est
+rien!</p>
+
+<p>L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle
+l'attribua à l'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit
+que j'avais des vues sur vous? Saisissez la fortune
+qui passe à portée de votre main, sans vous inquiéter
+du caprice qui l'a poussée de votre côté. Toute la
+question maintenant est, pour moi, de savoir le degré
+d'affection qui vous rattache à Jeanne d'Albret. Car
+c'est sur vous que je compte pour faire aboutir une
+entreprise que je mûris...</p>
+
+<p>Et comme le comte faisait un mouvement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide,
+l'entreprise qui doit assurer à Henri de Béarn un
+autre royaume...</p>
+
+<p>Marillac baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au
+début, finit par devenir éclatante, madame, je ne sonderai
+donc pas les intentions de Votre Majesté, et me
+bornerai à répondre aux questions qu'elle me pose.
+Vous avez prononcé, tout à l'heure, un mot qui m'a
+profondément ému. Vous avez dit: moi aussi, je suis
+mère!... Vous devez comprendre aussi, du moins je
+le suppose toujours, quelle peut-être l'affection d'un
+fils pour sa mère...</p>
+
+<p>Une sorte de pâleur livide s'était étendue sur le
+visage de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'étranges
+façons de vous exprimer...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une
+froideur terrible: il m'est permis de tout supposer,
+de douter de tout, depuis que j'ai été abandonné par
+ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de
+tout au monde, excepté de la parole d'une reine!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, vous m'avez demandé quelle est
+mon affection pour ma reine. C'est celle d'un fils!
+Je ne suis pas un gentilhomme, moi! J'ignore qui fut
+mon père. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez
+faire monter sur un trône! Un enfant trouvé, madame!
+Une femme, une seule, a eu pitié de moi.
+Cette femme m'a ramassé, m'a pris dans ses bras,
+m'a emporté, m'a élevé à l'égal de son fils; cette
+femme, c'est une véritable mère... c'est ma reine...
+c'est la grande et noble Jeanne d'Albret... Un dernier
+mot, quant à ma véritable mère, celle qui m'a abandonné,
+ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne
+jamais la connaître!...</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula,
+croisa les bras sur sa poitrine et attendit. Mais il
+connaissait mal la reine. Sans émotion apparente,
+sans qu'un pli de son visage eût tressailli, elle se contenta
+de hocher la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends
+tout ce que vous avez dû souffrir, et je comprends
+aussi votre affection pour ma cousine d'Albret. Je
+vois qu'on ne m'avait pas trompée. Vous êtes bien
+l'homme au noble coeur qu'on m'avait dépeint. Pour
+le moment, il suffit que vous fassiez tenir à la reine
+les propositions que j'ai formulées...</p>
+
+<p>Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi congé au
+comte, lui tendit sa main à baiser. Mais, sans doute
+que le jeune homme ne vit pas ce mouvement. Car il
+se contenta de s'incliner profondément.</p>
+
+<p>Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner.
+Mais Catherine le retint d'un regard. Dès qu'elle eut
+compris que Marillac avait atteint la salle du rez-de-chaussée,
+elle saisit la main de l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas! balbutia Ruggier!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! c'est notre enfant!...</p>
+
+<p>Violemment, elle l'entraîna à la fenêtre qu'elle ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Le signal! gronda-t-elle.</p>
+
+<p>A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont.
+Catherine entrevit sa haute et ferme silhouette élégante.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté.
+Grâce pour l'enfant de notre amour!</p>
+
+<p>Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet
+qu'il portait suspendu à une chaînette d'or, et elle
+l'approcha de ses lèvres. Elle allait siffler, jeter le
+signal dont elle parlait...</p>
+
+<p>A ce moment, sur les décombres, en face de la
+fenêtre, une ombre venait de se dresser. L'homme,
+ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri, rejoignit rapidement
+le comte, le prit par le bras et tous deux
+s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'était fait accompagner! murmura Catherine
+avec un accent de rage qui épouvanta Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres
+hommes sont postés dans le voisinage. Nos quatre
+spadassins n'en viendraient pas à bout... D'ailleurs...
+voyez, il est trop tard!</p>
+
+<p>Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur
+et grinça:</p>
+
+<p>&mdash;Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que
+partie remise. Je sais maintenant où le trouver... Il
+sait tout, René! Comment? Par qui? Ah! sans aucun
+doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui
+lui a dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?...
+Oh! il faut que cet homme meure avant
+peu... il faut que Jeanne disparaisse...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLÉMENT</h3>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à
+la porte de l'hôtel Coligny. Il était à ce moment
+environ minuit. Pendant le trajet, Marillac, violemment
+ému de la scène que nous venons de raconter,
+ne dit que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer
+avec lui dans l'hôtel, ce à quoi Pardaillan consentit.</p>
+
+<p>Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre,
+Coligny et leurs compagnons.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine
+de Médicis connaissait leur retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut fuir, dit Coligny simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec
+fermeté, mais sans pouvoir réprimer un frisson. Si
+Catherine n'a pas encore fait cerner cette maison,
+c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à
+tout prix.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac.</p>
+
+<p>Il raconta alors, de point en point, son entrevue
+avec la reine. Une longue discussion s'ensuivit, et il
+fut convenu que la reine Jeanne, véritable chef des
+huguenots, devait être mise au courant. Les propositions
+de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies
+par Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que
+l'idée d'aller porter secours aux protestants des Pays-Bas
+enthousiasma.</p>
+
+<p>On décida que Marillac partirait aussitôt que possible.</p>
+
+<p>Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié
+endormi dans un fauteuil et lui expliqua ce qui se
+passait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends
+de vous, mon ami. Mon absence peut durer un mois.
+En cette affaire, c'est un bonheur que j'aie songé à
+vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui
+direz que je vais retrouver la reine de Navarre, et,
+pour que la séparation lui soit adoucie, dites-lui que je
+compte profiter de ce voyage pour raconter notre
+amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne
+d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère,
+rien ne s'opposera à ce qu'Alice devienne ma
+femme.</p>
+
+<p>Les deux amis passèrent une heure encore à deviser
+de ce qui les intéressait le plus au monde. Pardaillan
+de Loïse, et Marillac, d'Alice de Lux. Puis ils s'embrassèrent,
+et le chevalier regagna l'hôtel de Montmorency
+pour y prendre un peu de repos.</p>
+
+<p>Quant à Marillac, il partit au point du jour comme
+c'était convenu.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, le bruit commença à se
+répandre dans Paris que la paix de Saint-Germain, de
+boiteuse et mal assise qu'elle était, allait devenir
+parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait inamovible.</p>
+
+<p>Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi
+Henri de Béarn devait épouser Marguerite de France
+et que des fêtes magnifiques devaient avoir lieu à ce
+propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée
+dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait
+de huguenots illustres.</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période,
+erra à travers Paris, comme une âme en peine.
+Ses recherches pour retrouver Loïse n'aboutissaient
+à aucun résultat.</p>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre,
+commençait à perdre tout espoir. Et le pauvre
+chevalier en arrivait à se dire que, sans aucun doute,
+Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de
+quelque province.</p>
+
+<p>Quant à son père, non seulement il ne lui apportait
+pas les nouvelles promises, mais il avait complètement
+disparu.</p>
+
+<p>Le chevalier avait, le jour même du départ de son
+ami, tenu sa promesse en allant voir Alice de Lux.
+Celle-ci l'accueillit avec une sorte de joie fiévreuse,
+qui était bien rare chez cette fille habituée à la
+plus extrême prudence. Son premier mot fut pour
+demander si son fiancé n'avait pas été assailli, en
+sortant de chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout
+s'est passé le mieux du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit
+Alice.</p>
+
+<p>Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme
+inconnu les avait accostés, comme ce gentilhomme
+avait invité le comte à le suivre jusque chez la reine...</p>
+
+<p>&mdash;Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine
+maison du Pont de bois. Et il en est sorti parfaitement
+sain et sauf, à telles enseignes que, moi, qui
+l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel
+de la rue de Béthisy.</p>
+
+<p>&mdash;Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée,
+il ne vous a rien dit de cette étrange entrevue?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade
+secrète auprès de la reine de Navarre, il a dû quitter
+Paris ce matin et m'a chargé de vous venir rassurer.</p>
+
+<p>Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille
+questions qu'elle n'osait formuler se pressaient dans
+son esprit. Une seule chose rassurait Pardaillan: de
+toute évidence, elle aimait sincèrement Marillac.</p>
+
+<p>Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement
+du monde, il acheva sa mission en disant à
+Alice:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a
+chargé de vous dire qu'il veut profiter de son voyage
+auprès de la reine de Navarre pour l'informer de son
+amour pour vous...</p>
+
+<p>Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice
+se mit à trembler convulsivement. Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdue!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sans doute mal compris, madame!
+s'écria Pardaillan. M. le comte est résolu à demander
+à la reine l'autorisation de vous épouser dès son retour
+à Paris.. Je pensais vous apporter une grande
+joie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien
+grande joie... ah! je me meurs...</p>
+
+<p>Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse,
+évanouie. Elle demeurait immobile, comme morte. Et
+le chevalier, avec un indicible mélange de pitié et de
+doute, vit que, dans l'évanouissement, deux larmes,
+qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient
+seules qu'elle vivait encore.</p>
+
+<p>A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait
+d'ailleurs tout écouté à travers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui
+parut bizarre à Pardaillan, ma nièce est sujette à ces
+vertiges.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes
+d'Alice avec du vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler
+quelques gouttes d'un élixir, contenu dans un
+petit flacon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez
+éprouvé quelque douleur? une peine de coeur, peut-être?</p>
+
+<p>Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-elle en faisant un effort presque
+sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Une joie, alors? insista l'atroce vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.</p>
+
+<p>L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait,
+d'ailleurs, repris son sang-froid et reconquis cette
+force d'âme qui faisait d'elle une femme réellement
+extraordinaire. Le chevalier, par discrétion, voulut se
+retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail
+tout ce que Pardaillan savait.</p>
+
+<p>Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se
+promettant bien de déchiffrer le mystère qu'il devinait
+là. Mais, lorsque, quelques jours plus tard, il
+voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison
+fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des
+voisins; mais nul ne put lui donner le moindre renseignement.</p>
+
+<p>Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait
+donc le plus clair de son temps à se promener
+dans Paris. Un jour qu'il avait franchi les ponts et
+qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur
+la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire,
+qui longeait le couvent des Carmes, sur son
+flanc gauche.</p>
+
+<p>Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent
+des Barrés. Et même, plusieurs de ces maisons,
+par une porté de derrière, communiquaient avec le
+couvent. C'étaient en général des boutiques que les
+moines subventionnaient en secret, et où on vendait
+des objets de piété.</p>
+
+<p>Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs
+artificielles, comme on en met sur les autels, dans les
+églises.</p>
+
+<p>Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de
+la boutique travaillaient sur le pas de la porte, dans
+la rue.</p>
+
+<p>Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le
+travail, deux femmes, une jeune fille, activement
+occupés à façonner des fleurs. A quelques pas de ce
+groupe, un enfant travaillait tout seul...</p>
+
+<p>Pardaillan s'arrêta à le contempler.</p>
+
+<p>En effet, l'enfant était remarquable par la vive
+intelligence qui éclairait ses grands yeux profonds.
+Il était pâle et malingre. Il dégageait de la tristesse.</p>
+
+<p>Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu
+le bout de branche artificielle qu'il travaillait, et
+clignait des yeux pour mieux l'examiner; alors, il
+rectifiait les détails qui lui semblaient défectueux, et
+la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée.
+Cet enfant avait une âme d'artiste.</p>
+
+<p>Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce
+travail, au point d'en être ému.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu
+travailles?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monsieur, je m'amuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais...</p>
+
+<p>La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi
+près de l'enfant. Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait
+des bouts de branches, piquait des fleurettes qui
+tremblotaient sur leur tige en fil de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais de l'aubépine.</p>
+
+<p>&mdash;De l'aubépine? Mais pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela donc?</p>
+
+<p>&mdash;Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre
+la chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, c'est pour l'entourer...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine?
+Et puis, l'aubépine ne fleurit pas en cette
+saison?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi,
+sera toujours fleurie... vous voyez bien!</p>
+
+<p>&mdash;Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette
+approbation, d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément.
+Et puis, vous ne savez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon petit, je ne sais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi,
+savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, dit le chevalier ému.</p>
+
+<p>&mdash;Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est
+qu'elle est morte... Savez-vous ce que c'est d'être
+mort? Eh bien, on vous met dans la terre... ma mère
+est dans la terre, au cimetière des Innocents...</p>
+
+<p>Le petit artiste continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine,
+quand il y en aura tout autour de mon petit
+jardin et que ça fera un gros buisson, un jour, je
+prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas,
+où ma mère est dans la terre...</p>
+
+<p>&mdash;Au cimetière des Innocents?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été
+bien long à me le dire... De cette façon, ma mère
+sera contente, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon petit, très contente.</p>
+
+<p>La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à
+son travail avec une attention telle que le chevalier
+n'eut pas le courage de l'en déranger par d'importunes
+questions.</p>
+
+<p>Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent
+qui sonnait. S'étant retourné alors, il vit un
+moine à figure pâle qui prenait l'enfant par la main,
+et il l'entendit qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit
+ami s'appelle Clément et Jacques...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<h3>LES CAVES DE L'HÔTEL DE MESMES</h3>
+
+<p>Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan
+fils, pour nous occuper de M. de Pardaillan père.
+Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas cherché à
+revoir le chevalier?</p>
+
+<p>Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain
+du jour où François de Montmorency, accompagné
+de son héraut d'armes, vint faire sa provocation.</p>
+
+<p>Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait
+assisté à la provocation. L'insulte était grave et définitive.
+Mais peut-être Damville ne jugeait-il pas le
+moment venu de la relever, car il donna l'ordre de
+laisser le gant où il était.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La
+plupart des domestiques avaient été envoyés dans une
+autre maison que le maréchal possédait, dans la rue
+des Fossés-Montmartre, non loin des marais de la
+Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait
+été envoyée aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour
+de Damville que trois ou quatre soldats, un officier,
+le vieux Pardaillan et deux domestiques. Jeannette,
+promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout
+le monde, en prenant des précautions toutes les fois
+qu'elle sortait.</p>
+
+<p>D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison
+des Fossés-Montmartre.</p>
+
+<p>Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal
+de Damville, qui avait pour Orthès tout autant d'affection
+qu'il en pouvait avoir pour quelqu'un, alla voir
+le blessé et eut avec lui une longue conversation, où
+il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal
+rentra, pensif, à l'hôtel de Mesmes et fit appeler
+Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous
+quelles personnes se trouvaient dans la voiture
+qui a été attaquée, la nuit où nous sommes sortis
+d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en doute pas, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette
+voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous
+m'en avez instruit vous-même: votre frère, le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils
+ne peut être à moi, parce qu'il est à mon frère?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monseigneur... mais ces questions...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous
+aviez tué l'homme qui nous avait attaqués... Eh bien,
+l'homme que vous avez tué se porte à merveille!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le
+vieux routier qui, d'un geste rapide, s'assura que sa
+dague et sa rapière étaient en bonne place et prêtes
+à fonctionner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je
+sais autre chose. Voulez-vous que je vous en instruise?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance
+dont je lui serai toujours reconnaissant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que
+vous n'avez pas poursuivi jusqu'à la porte Bordet,
+que vous avez accompagné bras dessus, bras dessous,
+jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous
+n'avez nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient
+rôder autour de l'hôtel, en sorte que je le ferai
+prendre et ficeler...</p>
+
+<p>&mdash;Je serais charmé de le savoir, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan,
+et c'est votre fils!</p>
+
+<p>&mdash;Le même qui vous tira des mains des truands?
+interrogea le vieux routier avec une insolence admirable.</p>
+
+<p>Le maréchal demeura un moment sans voix. Il
+s'attendait à voir pâlir Pardaillan, et Pardaillan lui
+riait au nez.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville,
+ou, du moins, pas encore. Voyons: ce que je
+viens de vous dire est-il exact?</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que vous le dites, monseigneur, je
+serais bien audacieux d'affirmer le contraire: vous
+dites que mon fils vous a attaqué, cela doit être.
+Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il
+ne me reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien
+renseigné.</p>
+
+<p>Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette
+fois encore, ce fut le tout-puissant seigneur qui baissa
+les yeux devant l'aventurier. Pardaillan continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal.
+Est-ce ma faute?... Comment! Je me trouve en présence
+de la pire solution! Pour vous rester fidèle, je
+risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce
+à concilier vos intérêts avec les siens!</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, la question n'est pas là...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle donc, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient
+dans la voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a
+dû vous le dire!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monseigneur!</p>
+
+<p>Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui!
+Le fils chez Montmorency, le père chez Damville... la
+chose s'arrangeait d'elle-même... monsieur de Pardaillan,
+vous et votre fils, je vous tiens pour des misérables!</p>
+
+<p>Le vieux routier se redressa, un peu pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible,
+je tiendrai cet outrage pour nul et non avenu
+tant que vous n'aurez pas relevé le gant qui pend
+encore à votre porte.</p>
+
+<p>Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la
+dague haute sur Pardaillan...</p>
+
+<p>Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal
+qui s'était levé ne retomba pas sur lui, il le
+saisit au poignet, l'arme s'échappa. Henri jeta un hurlement.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous
+tuer; c'est mon droit; je vous laisse vivre pour que
+vous puissiez vous laver de l'outrage de Montmorency;
+remerciez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A
+moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière.</p>
+
+<p>A ce moment, tout ce qui restait de monde dans
+l'hôtel se ruait dans la pièce aux cris du maître. Pardaillan
+vit qu'il avait devant lui six hommes armés.</p>
+
+<p>&mdash;Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!</p>
+
+<p>Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa
+rapière, bondit vers la gauche de la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, la, meute! cria-t-il.</p>
+
+<p>Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant
+ainsi la porte. C'est ce que voulait Pardaillan. En un
+clin d'oeil, il plaça sa rapière entre ses dents solides
+comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil
+et le lança à toute volée sur les assaillants qui
+refluèrent vers le fond.</p>
+
+<p>Au même instant, il remit l'épée à la main et se
+jeta vers la porte qu'il franchit en poussant un éclat
+de rire.</p>
+
+<p>En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la
+meute enragée, atteignit le bas de l'escalier. Là, il y
+avait une porte qui ouvrait sur cette cour. Il fondit
+sur elle pour l'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! gronda-t-il.</p>
+
+<p>La porte était fermée!</p>
+
+<p>&mdash;Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier.</p>
+
+<p>Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait
+le couloir qui aboutissait aux offices et aux derrières
+de la maison; de là, Pardaillan pouvait sauter dans le
+jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du premier coup
+d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule
+de l'office était fermée.</p>
+
+<p>Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept
+furieux solidement armés, derrière lui une porte infranchissable.</p>
+
+<p>Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient
+plus l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que
+trois de front, et, encore, en se gênant.</p>
+
+<p>&mdash;A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver
+à les tuer l'un après l'autre.</p>
+
+<p>C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative,
+ou de faire ce grand carnage, ou de mourir.</p>
+
+<p>Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît,
+ripostait à chaque seconde; sa longue rapière
+s'enfonçait dans le tas; un homme était blessé; les
+autres poussaient d'effroyables hurlements.</p>
+
+<p>Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son
+pourpoint.</p>
+
+<p>La blessure saigna légèrement.</p>
+
+<p>Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore
+que trois de ses assaillants blessés, l'un d'eux, il est
+vrai, hors de combat, étendu à terre, tout râlant.</p>
+
+<p>A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa
+main droite: c'était la blessure que lui avait faite
+d'Aspremont qui se rouvrait.</p>
+
+<p>Il saisit son épée de la main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois!</p>
+
+<p>&mdash;A nous la bote! hurlaient les autres.</p>
+
+<p>Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements
+de l'acier, les coups secs des battements, les
+râles, les jurons énormes, un vacarme indescriptible.</p>
+
+<p>Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche
+au moment où, après s'être fendu à fond sur l'officier,
+il faisait une retraite du corps. L'officier roula
+sur le sol qu'il talonna un instant: il était mort!</p>
+
+<p>Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant
+lui.</p>
+
+<p>Mais il était exténué; sa main gauche le faisait
+horriblement souffrir; il dut reprendre l'épée de la
+droite; et, haletant, il s'appuya de la gauche au mur.
+Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber...
+Il recula encore de deux pas pour éviter un coup
+furieux que lui portait Damville. Mais il fut atteint
+au genou au même instant par un soldat.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Son épée lui tomba de la main...</p>
+
+<p>Cet instant était celui où il reculait en se soutenant
+toujours de la main au mur.</p>
+
+<p>Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait,
+il vit un trou noir béer près de lui, et, à
+bout de forces, presque évanoui, il s'y laissa tomber!...</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le
+crever dans cette cave!...</p>
+
+<p>Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée
+et verrouillée. C'est en effet dans la cave que le
+vieux Pardaillan avait roulé&mdash;dans cette même cave
+où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de
+la main à la porte qui était simplement poussée, il
+avait ouvert cette porte et s'était laissé tomber, dans
+un dernier effort de l'instinct vital.</p>
+
+<p>Pardaillan avait roulé le long des marches et était
+demeuré étendu sans vie sur le sol de la cave. Si le
+maréchal l'y avait suivi, il n'eût eu qu'à l'achever
+d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas
+l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites
+de ce combat dans l'obscurité, alors que sa troupe
+était déjà si réduite.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus
+là qu'un cadavre que j'enverrai jeter à la Seine!</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il
+perdait beaucoup de sang par ses blessures, et, en
+somme, il risquait de mourir là d'épuisement. Mais
+ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au corps.
+Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps
+étendu au bas de l'escalier commença à remuer les
+bras, puis les jambes; puis la tête se redressa;
+puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le
+routier se souleva, s'assit, passa ses mains sur son
+front.</p>
+
+<p>Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Je ne suis pas mort?</p>
+
+<p>Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque
+chose de frais, de poussiéreux, de rond, ou plutôt de
+cylindrique.</p>
+
+<p>&mdash;Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?...
+D'un coup sec appliqué au hasard sur le sol, le
+goulot de la bouteille sauta.</p>
+
+<p>Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il
+buvait, c'était un vin frais, généreux, capiteux, doux
+au palais, chaud au coeur.</p>
+
+<p>Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan
+comprenait que ses forces lui revenaient, avec
+les forces, la mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je
+n'ai pas été tué, puisqu'ils ne sont pas descendus
+m'achever ici, voyons à prendre des forces. Et d'abord,
+où en suis-je?</p>
+
+<p>Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes
+mieux qu'un chirurgien, se mit à se palper, à se visiter
+longuement.</p>
+
+<p>Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci:</p>
+
+<p>Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière
+de la tête; ladite plaie provenant sans doute de la
+chute le long de l'escalier de la cave; item, pour les
+mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché;
+item, pour les mêmes motifs, une douleur lancinante
+au coude du bras droit.</p>
+
+<p>Deuxièmement, il avait une blessure à la main
+droite provenant de son duel avec d'Aspremont, ladite
+blessure s'étant rouverte pendant la mêlée dans le
+couloir.</p>
+
+<p>Troisièmement, une estafilade au poignet gauche.</p>
+
+<p>Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus
+du genou droit.</p>
+
+<p>Cinquièmement, l'épaule droite déchirée.</p>
+
+<p>Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit.</p>
+
+<p>Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant
+été établi, Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou
+blessure, et estima qu'en somme il n'y avait pas dans
+tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.</p>
+
+<p>Alors, il entreprit de bander ses blessures.</p>
+
+<p>Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements.
+Et comme il portait chemise sous le pourpoint,
+il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt
+blessures!.</p>
+
+<p>N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut
+avec du vin que Pardaillan les lava.</p>
+
+<p>Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à
+faire quelques pas. Il eut un grognement de satisfaction;
+en somme, la vieille machine tenait bon.</p>
+
+<p>Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas
+trop dur, et s'y endormit profondément.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui,
+essayant de percer les ténèbres de la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se
+préoccuper de mes blessures? Si je ne me trompe,
+dans quatre ou cinq jours au plus tard, la mort viendra
+me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour
+jamais! En effet, je vais mourir de faim...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier
+qui montait à la porte et essaya de voir si, par
+quelque manière, il en viendrait à bout..., mais il se
+rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer
+de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements
+à l'hôtel.</p>
+
+<p>Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait
+pas ouvrir, il n'en était pas de même de ceux
+qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait venir l'égorger
+pendant son sommeil.</p>
+
+<p>Par une bizarre contradiction, ou par un dernier
+espoir, Pardaillan, qui consentait à mourir de
+faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé;
+il résolut de barricader la porte et d'empêcher
+qu'on pût entrer dans la cave, puisqu'il ne pouvait
+en sortir.</p>
+
+<p>Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en
+quête des matériaux nécessaires, et, pour se donner
+du coeur à l'ouvrage, commença par se diriger vers
+le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et
+la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie
+mine de jambons. Ils étaient proprement arrangés
+sur de la paille, en sorte que Pardaillan, en attaquant
+le premier, se dit avec satisfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et
+voici la nourriture aussi agréable que substantielle.</p>
+
+<p>Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au
+moyen de madriers.</p>
+
+<p>Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus
+arriver à lui pendant son sommeil, sans le réveiller.</p>
+
+<p>Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat,
+il avait au moins conservé sa dague, il avait de
+quoi se défendre.</p>
+
+<p>Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet
+de lumière qui tombait d'un soupirail finit par lui
+paraître un véritable rayon de jour.</p>
+
+<p>Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution
+de fer Pardaillan triompha rapidement de la
+fièvre.</p>
+
+<p>Les blessures se cicatrisèrent.</p>
+
+<p>Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa
+avec non moins de rapidité. Et pourtant, avec son
+habitude des sièges, le vieux renard avait tout de
+suite pensé à se rationner, il l'avait fait scrupuleusement
+le premier moment.</p>
+
+<p>Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie,
+pour se tourner enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut
+un jour qu'il ne lui restait plus qu'un jambon.</p>
+
+<p>A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être
+plus encore qu'il était enfermé dans cette cave.</p>
+
+<p>Les blessures étaient guéries.</p>
+
+<p>Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la
+faim, ni de la soif. Mais maintenant le problème allait
+se poser à nouveau; et, cette fois, il était inéluctable.</p>
+
+<p>En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait
+employé son temps et toutes les ressources de son
+imagination à trouver un moyen d'évasion.</p>
+
+<p>Les projets se succédèrent dans son esprit, mais,
+à la pratique, il dut en reconnaître l'inanité et les
+abandonner l'un après l'autre. Il n'y avait aucun
+moyen de sortir de là!</p>
+
+<p>Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se
+trouver sans vivres! Et alors commencerait une
+longue et terrible agonie pour aboutir à la mort la
+plus douloureuse!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<h3>JEANNE D'ALBRET</h3>
+
+<p>Au moment où le comte de Marillac se mit en route
+pour accomplir la mission de confiance que lui avait
+donnée Catherine, la reine de Navarre se trouvait à
+La Rochelle, place forte considérée par les réformés
+comme le meilleur de leurs refuges.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont
+elle disposait. Elle avait imaginé un plan aussi simple
+que hardi, et qui comportait deux actions simultanées.</p>
+
+<p>Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle
+tout ce qu'il y avait de protestants en France décidés
+à risquer un grand coup pour conquérir la liberté
+de conscience.</p>
+
+<p>Une fois cette armée réunie et organisée, elle en
+prendrait le commandement elle-même et marcherait
+droit sur Paris.</p>
+
+<p>Telle était la première action du plan.</p>
+
+<p>La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur
+même de Paris, un coup de main qui devait coïncider
+avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur les hauteurs
+de Montmartre par où elle comptait attaquer.</p>
+
+<p>Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX
+que l'on eût transporté au camp des réformés.</p>
+
+<p>Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre
+les devants, s'installer dans Paris et y préparer l'enlèvement.</p>
+
+<p>Telle était la deuxième action du plan.</p>
+
+<p>La résultante de ces deux combinaisons, la
+voici:</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de
+Paris avec une armée forte d'environ quinze mille
+fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A un
+signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri
+de Béarn, suivi de Condé et de Coligny, montait à
+cheval; quatre cents huguenots parisiens se formaient
+autour de lui; cette troupe traversait la ville
+assiégée et marchait sur la porte Montmartre en
+criant aux Parisiens que le roi Charles IX se trouvait
+dans le camp huguenot.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris
+presque sans coup férir, se réunir à son fils, marcher
+sur le Louvre, et, là, imposer ses conditions à Catherine
+de Médicis.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret
+reçut une lettre qui la troubla fort et ébranla ses
+résolutions.</p>
+
+<p>La lettre venait de Charles IX et lui était apportée
+par un gentilhomme du roi.</p>
+
+<p>En substance, Charles IX assurait la reine de
+Navarre de sa bonne volonté, affirmait son sincère
+désir de terminer à jamais les luttes qui ensanglantaient
+le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois
+pour discuter des conditions d'une paix durable et
+définitive.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en
+continuant ses préparatifs, eut l'esprit préoccupé de
+cette lettre. Elle avait simplement dit à l'envoyé du
+roi qu'elle ferait tenir une réponse.</p>
+
+<p>Le soir du seizième jour, après son départ de
+Paris, le comte de Marillac arriva en vue de La
+Rochelle.</p>
+
+<p>Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la
+reine.</p>
+
+<p>Or, les seize journées de route monotone qu'il venait
+d'accomplir, il les avait passées à se demander
+comment la reine de Navarre accueillerait son idée
+de mariage avec Alice de Lux. Quand il y songeait,
+il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien
+faire à ce mariage.</p>
+
+<p>Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues
+inquiétudes. Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle?</p>
+
+<p>Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être
+jaloux. Il était inquiet, voilà tout: inquiet non pas
+de ce qu'il penserait, lui, d'Alice; mais de ce qu'en
+penserait la reine. Que savait-il d'Alice de Lux?</p>
+
+<p>Donc, le comte de Marillac était violemment agité
+en entrant dans la ville de La Rochelle. Il s'informa
+aussitôt de la maison où logeait la reine.</p>
+
+<p>Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne
+d'Albret, il oublia toutes ses préoccupations personnelles
+et il eut un moment de joie qui éclata dans
+ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec
+une affection passionnée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine
+émue.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec
+une tendresse grave. Une question était sur ses lèvres,
+et elle hésitait à la formuler. Attentif aux pensées de
+la reine, Marillac comprit et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé,
+madame, et aucun danger ne le menaçait à l'heure
+où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant de monsieur
+l'amiral et de monsieur le prince.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon fils qui vous envoie? demanda la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député
+par madame Catherine qui a pris soin de m'accréditer
+auprès de Votre Majesté.</p>
+
+<p>En même temps, il tira de son pourpoint la lettre
+de Catherine de Médicis et, mettant un genou à terre,
+la tendit à Jeanne d'Albret. Le comte de Marillac ne
+se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu entièrement
+la missive.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc vu la mère du roi de France?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue, madame.</p>
+
+<p>Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son
+entrevue avec Catherine, en tout ce qui concernait les
+propositions de paix et de mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de
+parler, je vous chargerai de porter une réponse à la
+reine mère. En même temps, vous serez porteur d'une
+lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je vous donnerai
+des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny.
+Je réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions
+qui nous sont faites. Après-demain, je rassemblerai
+notre conseil, et il sera délibéré sur toutes
+ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre
+dans trois jours le chemin de Paris. Pour le moment,
+laissons de côté la politique et la guerre, et parlons
+de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu la
+reine Catherine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a
+reconnu en moi le fils qu'elle a abandonné...</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûr de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas
+prononcé un mot d'affection; ma mère n'a pas eu un
+geste qui pût laisser supposer qu'elle me reconnaissait:
+ma mère n'a pas eu pour moi un regard de
+pitié...</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine
+Catherine soit autre chose pour moi qu'une reine
+ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que des propositions
+que la reine mère me chargeait de lui porter.
+Mais, à moi aussi, elle a fait une proposition...</p>
+
+<p>&mdash;A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté
+Henri de Béarn le trône de Pologne, de façon que la
+Navarre se trouve sans roi...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? dit Jeanne d'Albret.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de
+régner sur la Pologne, on mettrait un autre roi sur
+le trône de Navarre... et ce roi, madame... ah! c'est
+à peine si j'ose vous répéter ces étranges combinaisons
+ce serait moi!...</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et
+méditative. Oui! comme l'avait dit le comte, c'était
+bien là une preuve absolue que Catherine de Médicis
+avait reconnu son fils en Déodat...</p>
+
+<p>Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller
+occuper le trône de Pologne, Jeanne résolut de ne
+pas s'y arrêter un instant. Certes, la Pologne était un
+beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans
+l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le
+trône de France.</p>
+
+<p>Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse,
+elle lui soupçonnait de plus vastes ambitions,
+et peut-être qu'un jour le roi de France fût un Bourbon
+et qu'il portât ce double titre: Roi de France et
+de Navarre...</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous
+offre?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, madame, répondit sans hésitation le
+comte de Marillac, que je me sens inapte à régner.
+Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute que je n'envisagerais
+pas sans une sorte d'horreur la nécessité de
+m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.</p>
+
+<p>Le comte était fort ému en prononçant ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur,
+moi que jusqu'à ce jour vous avez vu désespéré... y
+a-t-il un bonheur possible pour moi?... Ah! madame,
+l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de
+vous parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait
+témoigné quelque intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comte?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, j'aime!...</p>
+
+<p>Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira.</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse...
+Car, si vous aimez, c'est que vous devez être
+aimé... comme vous le méritez...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit doucement la reine, c'est un grand
+bonheur qui vous arrive, mon enfant. Mais vous ne
+m'avez pas dit encore le nom de votre élue...</p>
+
+<p>Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix
+tremblante. Elle a été aussi malheureuse que je l'ai
+été. Comme moi, elle a trouvé en Votre Majesté un
+asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui,
+fuyant la persécution, seule au monde, vous l'avez
+recueillie avec cette inépuisable générosité d'âme qui
+fait que le monde vous aimera plus encore qu'il n'admirera
+en vous la guerrière de génie...</p>
+
+<p>&mdash;Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant
+sur la reine un regard d'ardente curiosité.</p>
+
+<p>Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui,
+Jeanne d'Albret possédait vraiment cette haute générosité
+d'âme dont le comte venait de parler, puisqu'elle
+sut retenir le cri douloureux qui allait faire
+explosion sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac
+tout pâle. De grâce, que pensez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la
+connais peu. Je lui ai parlé une douzaine de fois en
+tout.</p>
+
+<p>Le comte comprit que la reine était troublée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache
+votre pensée tout entière...</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui
+demandait une vérité terrible&mdash;ou un mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre
+Majesté ne me répond pas, c'est qu'elle condamne ma
+fiancée...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne
+d'Albret.</p>
+
+<p>Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que
+Marillac, plus que jamais, eut l'intuition de la catastrophe
+qu'il attendait, pour ainsi dire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous
+porte dans son coeur, qui n'a que vous au monde,
+pour qui vous êtes famille, amitié, affection, tout!...
+Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment
+qu'il me faut... Jurez-moi que vous venez de dire
+la vérité!...</p>
+
+<p>&mdash;Comte de Marillac, je vais vous donner une
+preuve d'affection telle que mon fils seul eût pu en
+attendre une semblable de moi... Je ne puis vous répondre...
+Je ne puis faire le serment que vous me demandez
+avant d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai,
+je lui parlerai et alors, mon enfant, je vous répondrai...
+Ce que je puis vous répéter, c'est que je ne connais
+pas cette jeune fille et que je vous aime assez
+pour la vouloir connaître avant de vous dire si elle
+est digne ou non de votre amour...</p>
+
+<p>Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Alice de Lux? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, répondit le comte d'une voix presque
+inintelligible. Rue de la Hache. La maison à porte
+verte, près de la nouvelle tour...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai
+pour Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! balbutia le comte avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous
+prendrez le commandement de mon escorte. Allez,
+comte...</p>
+
+<p>Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira
+péniblement, s'arrêta quelques minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc
+une vérité sur Alice? Quelque chose que j'ignore?</p>
+
+<p>Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore
+que par la fatigue physique, dans l'hôtellerie où il
+était descendu.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci
+put juger des ravages qui s'étaient faits dans l'esprit
+de Marillac. Ses traits s'étaient durcis. Sa parole était
+devenue brève et rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la
+reine.</p>
+
+<p>Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna
+au comte ses instructions pour que l'on pût partir
+dans la journée même.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque
+Charles me donne rendez-vous dans cette ville, je
+ne veux pas fuir la conférence qu'il m'offre. De Blois,
+nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la
+conférence. Nous irons officiellement si la paix se
+fait, nous irons secrètement dans le cas contraire...</p>
+
+<p>Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper,
+avec une activité fébrile, des préparatifs du
+départ.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<h3>ÉTONNEMENT DE GILLES ET GILLOT</h3>
+
+<p>Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à
+Blois, il remarqua, non sans mécontentement, que
+son escorte comprenait les seigneurs catholiques les
+plus enragés contre les huguenots.</p>
+
+<p>De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant,
+plus souriant que jamais. Le maréchal de Damville
+faisait aussi partie de l'escorte royale. La veille du départ,
+Henri avait fait venir son intendant&mdash;son âme
+damnée&mdash;, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long
+entretien relatif aux prisonnières de la rue de la
+Hache.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal.
+Dans peu de temps, bien des choses seront
+arrangées. Et alors le roi fera un peu ce que voudrai.
+Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque
+Bastille. D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A
+propos, ajouta négligemment Damville, il y a, dans
+les caves de mon hôtel, un cadavre dont il sera bon
+de se débarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est
+bien simple, monseigneur. Nous le sortirons de là par
+une nuit obscure et nous irons le confier à la Seine.</p>
+
+<p>Il en résulta que, quelques jours après le départ de
+la cour pour les conférences de Blois, maître Gilles
+appela son neveu Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce
+soir débarrasser les caves de l'hôtel du cadavre qui
+achève d'y pourrir.</p>
+
+<p>La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le
+damné Pardaillan, je suis votre homme!</p>
+
+<p>&mdash;En route! fit l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;En route! répéta le neveu, brandissant un
+couteau.</p>
+
+<p>Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée
+d'une panoplie de son maître. Il passa deux
+pistolets à sa ceinture et remplaça son bonnet par
+un casque.</p>
+
+<p>Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il
+y avait une petite charrette. Gillot attacha un âne à
+la charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la
+lui attacherons au cou avec une bonne pierre...</p>
+
+<p>Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle
+marchant en avant l'épée d'une main, la lanterne
+de l'autre, le neveu venait derrière, traînant l'âne par
+la bride. Ils arrivèrent sans encombre à l'hôtel de
+Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la
+cour, barricadèrent la porte et se rendirent tout droit
+à l'office, où, d'un grand coup de vin, ils se remirent
+de leurs émotions.</p>
+
+<p>L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie
+de l'expédition. Minuit sonna au temple tout proche.
+Gillot se signa, et Gilles saisit les clefs de la cave.
+Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un moment.
+Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna
+deux tours de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant,
+d'un coup de pied, poussa la porte. Mais elle
+résista.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est
+barricadé lorsqu'on l'a poursuivi et traqué. Allons, il
+s'agit de démolir tout cela!</p>
+
+<p>L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout
+d'une heure de travail, le passage se trouva libre, la
+porte s'ouvrit toute grande, ils descendirent l'escalier,
+Gilles toujours en avant, sa lanterne à la main. Il
+était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus
+affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre
+avec l'épée. Gillot le suivait pas à pas, son
+couteau à la main.</p>
+
+<p>La cave était vaste et se composait de plusieurs
+compartiments; il y avait des coins et des recoins,
+des trous sombres derrière des futailles: l'exploration
+commença... Dans un coin du troisième compartiment,
+Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé:</p>
+
+<p>&mdash;Des ossements! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Les rats l'ont rongé!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!</p>
+
+<p>Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs
+se regardèrent avec stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Des os de jambons, fit l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant
+non loin de là une montagne de flacons décapités.</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et
+bien bu!...</p>
+
+<p>La recherche recommença plus acharnée. Au bout
+de deux heures, la cave avait été explorée jusque dans
+ses recoins les plus cachés: il fut évident que le cadavre
+de Pardaillan n'y était plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est étrange, murmura Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont
+mangé! seulement, ils n'ont même pas laissé les os.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! dit l'oncle.</p>
+
+<p>C'était son mot favori quand il parlait à son neveu.
+Cependant, force lui fut de se rendre à l'explication
+de Gillot, En effet, une nouvelle perquisition demeura
+sans résultat, et il était certain que Pardaillan n'avait
+pu s'évader.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller
+Jusqu'à la Seine.</p>
+
+<p>N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le
+neveu reprirent le chemin de l'escalier. En mettant
+le pied sur la première marche, Gilles leva machinalement
+les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande
+ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était
+fermée.</p>
+
+<p>En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir
+que peut-être il l'avait lui-même poussée par mégarde.
+Et là, il constata que non seulement elle était
+poussée, mais encore qu'elle était fermée à double
+tour!...</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il? demanda Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!...</p>
+
+<p>Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement
+convulsif... A ce moment, un strident éclat de rire retentit
+derrière la porte fermée.</p>
+
+<p>Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête!
+Car, cette voix, il la reconnaissait!</p>
+
+<p>C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser
+cet éclat de rire. Nous l'avons laissé au moment où,
+n'ayant plus qu'un jambon pour toute provision, il
+entrevoyait avec horreur le supplice de la famine
+comme le terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque
+ce dernier jambon fut épuisé, lorsqu'après avoir
+une centième fois fouillé la cave dans tous les sens
+Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait
+plus qu'à mourir, il prit une résolution:</p>
+
+<p>Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et,
+au moment où les souffrances de la faim deviendraient
+pressantes, eh bien, il échapperait à la torture
+par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.</p>
+
+<p>Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans
+doute plusieurs heures qu'il n'avait mangé et se demandait
+s'il ne valait pas mieux se tuer tout de
+suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit
+derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha,
+haletant, de l'escalier, et écouta...</p>
+
+<p>Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut
+de la peine à retenir un cri. Il se dissimula dans un
+coin au pied de l'escalier; Gilles et Gillot passèrent
+à deux pas de lui.</p>
+
+<p>Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond
+de la cave. Alors il n'eut qu'à remonter, et tranquillement,
+il ferma la porte. Son premier mouvement fut
+alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel
+était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir
+ce que diraient les deux fossoyeurs improvisés.</p>
+
+<p>Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de
+la porte, une fois leur perquisition terminée. Et, satisfait
+de l'adieu qu'il leur jeta sous forme d'un éclat
+de rire et d'une menace, il s'éloigna.</p>
+
+<p>Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps
+l'hôtel, le connaissait pourtant de fond en comble.
+Rendu à la liberté par le tour de passe-passe auquel
+nous venons d'assister, il se rendit directement à l'office,
+alluma un flambeau, visita les armoires et commença
+par se réconforter de quelques victuailles oubliées.
+Alors il chercha les clefs des appartements et,
+les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel.</p>
+
+<p>Il parvint dans une grande salle où se trouvait un
+grand miroir. Il en profita pour s'inspecter de la tête
+aux pieds et constata qu'il était à faire peur. Il n'avait
+plus de chapeau, ses vêtements étaient en lambeaux,
+tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus
+d'épée. D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées,
+et, sauf une cicatrice rougeâtre au nez, son
+visage était à peu près intact.</p>
+
+<p>&mdash;Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du
+maréchal; il avisa une haute armoire ventrue à laquelle
+il essaya toutes ses clefs. A force de fouiller
+la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la
+faire sauter.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!</p>
+
+<p>Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda
+alors à une toilette complète dont il avait le
+plus grand besoin. Quand il fut somptueusement habillé,
+il prit à une panoplie une solide rapière.</p>
+
+<p>En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet
+écarté, où il tomba en arrêt devant un coffre
+armé de trois serrures. Au bout d'une heure de travail,
+les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit
+le coffre et demeura ébloui: il était plein d'or
+et d'argent; il y avait là tout un trésor.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai
+donc pas cet or qui est à M. de Damville.
+Très bien. Mais M. de Damville me doit une indemnité
+de guerre que j'estime à trois mille
+livres.</p>
+
+<p>A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait
+dans le coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de
+cuir des trois mille livres qu'il avait comptées en pièces
+d'or, il referma soigneusement le coffre, puis le
+cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes.
+Et ainsi habillé de neuf des pieds à la tête, une
+bonne épée au côté, la ceinture garnie, il se dirigea
+d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel.</p>
+
+<p>Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea
+maître Landry qui lui apprit que la cour était
+à Blois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi,
+monsieur, de vous féliciter du bien qui vous arrive;
+je vois, au superbe costume que vous portez, que vos
+affaires sont en bon train.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, maître Landry; je viens de faire un
+petit voyage... Ce petit voyage m'a enrichi, ce qui va
+me permettre de régler le vieux compte que nous
+avons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit
+que vous étiez un parfait galant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier.
+Tu vas payer cher ta trahison!</p>
+
+<p>Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux
+ronds de surprise, tandis que Pardaillan, repoussant
+la table à laquelle il était assis, s'élançait au-dehors
+comme un forcené.</p>
+
+<p>Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu
+passer, devant la Devinière, Orthès d'Aspremont à
+qui, non sans raison, il attribuait sa dispute avec le
+maréchal.</p>
+
+<p>C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa
+blessure ne lui ayant pas permis de suivre Damville.
+Malheureusement, il paraît que d'Aspremont était
+pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan
+arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner,
+son adversaire avait disparu. Tout maugréant, il prit
+le chemin de l'hôtel de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier!
+songeait-il. Ces Montmorency sont une mauvaise race.
+Je viens d'en avoir une nouvelle preuve avec Henri
+François est-il meilleur?...</p>
+
+<p>Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel
+Montmorency son fils qui le serra dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je te raconterai cela. Je reviens de très loin.
+Mais, toi-même, mon cher chevalier, que t'est-il donc
+arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;A moi, monsieur?... mais rien que je sache.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant tu as la mine d'un moine qui, par
+hasard, aurait réellement fait carême. Tu es pâle, tu
+es triste...</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier,
+je vous dirai la mienne après.</p>
+
+<p>Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son
+aventure point par point.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et
+Gillot sont maintenant à votre place?</p>
+
+<p>&mdash;Avec cette différence que, si je me suis nourri de
+jambons, ils en seront réduits à se nourrir des os
+que je leur ai laissés.</p>
+
+<p>Le chevalier ne put s'empêcher de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles
+ne sont donc pas retrouvées?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi,
+nous avons en vain fouillé tout Paris... J'ai voulu
+alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant plus,
+m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni
+l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous arrive-t-il, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Qu'avez-vous trouvé!...</p>
+
+<p>&mdash;Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir,
+ce qui revient au même!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, prenez garde de me donner une fausse
+joie qui me tuerait!</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!...</p>
+
+<p>&mdash;Partons, mon père! fit le chevalier avec une
+hâte fébrile.</p>
+
+<p>En route le vieux Pardaillan s'expliqua.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent
+tes deux princesses au bois dormant. Et, cet
+homme, c'est le damné intendant de Damville, celui
+qui sait tous les secrets du maître.</p>
+
+<p>&mdash;Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon
+père!</p>
+
+<p>Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à
+l'hôtel de Mesmes, ils y entrèrent par le jardin. Quelques
+instants plus tard, ils étaient devant la porte
+de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux
+routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et
+se mit à écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et
+Gillot avaient entendu les pas, car à peine Pardaillan
+et son fils se furent-ils arrêtés devant la porte qu'une
+voix lamentable leur parvint:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous
+soyez!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? demanda le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville.
+Nous avons été enfermés dans cette cave par un
+misérable, un homme de sac et de corde, un truand...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan
+qui éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant
+la voix de celui qu'il avait voulu enterrer.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles,
+écoutez-moi bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je
+reviens. Je me suis dit qu'il serait indigne d'un chrétien
+de vous laisser, ici, mourir lentement de faim...
+Alors, je viens pour vous pendre!...</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! Vous me voulez pendre!</p>
+
+<p>On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan
+ouvrit la porte. Et, dans l'obscurité, il aperçut
+Gilles, à genoux sur l'une des marches de l'escalier;
+il était livide, hideux.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette
+porte; armez vos pistolets; et, si l'un de ces deux misérables
+fait mine de vouloir sortir, tuez-le sans pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce, monseigneur, gémit l'intendant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais
+un moyen de sauver ta vie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec
+désespoir: tout ce que vous voudrez, tout! demandez-moi
+ce que j'ai pu entasser d'or et d'argent depuis
+que je vis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi alors? Dites! Parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et
+même tu pourras t'en aller d'ici, à une seule condition...
+Tu me diras où ton maître le maréchal a conduit
+la dame de Piennes et sa fille...</p>
+
+<p>Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que
+vous voulez savoir pour me donner vie sauve?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.</p>
+
+<p>Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait
+et claquait des dents, se raidit et n'eut plus
+un frémissement. D'une voix ferme, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan.
+Ce vieux est superbe! Dommage que je sois forcé
+de le tuer!</p>
+
+<p>Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais
+je vais te tuer d'un seul coup, au coeur, si tu ne
+parles...</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant
+son pourpoint d'un coup violent. Seulement, si le
+désir d'un mourant vous est sacré, je vous supplie
+de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour
+lui...</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une
+voix qui grelottait.</p>
+
+<p>Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait
+de derrière une futaille.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne
+oncle d'abord, toi ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver,
+je vais vous proposer un marché. Je sais où se
+trouvent les deux personnes que vous cherchez...</p>
+
+<p>&mdash;Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant
+de l'étreinte de Pardaillan, se précipita sur son
+neveu.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà
+Pardaillan l'avait saisi à la gorge et le remettait au
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! dit-il alors à Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait
+de l'aplomb. Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer
+la voiture, et où j'ai eu précisément affaire à
+ce digne jeune homme que voici, toutes ces manigances
+m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures,
+j'ai suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est
+arrêtée, et je m'offre d'y conduire ces messieurs...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-ce? palpita le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la Hache! fit Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait,
+à l'esprit de qui l'image d'Alice de Lux se présenta
+aussitôt.</p>
+
+<p>Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans
+la rue. Il était impossible que la fiancée de Marillac
+eût de pareilles accointances avec le duc de Damville!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle
+fait le coin de la rue Traversine: elle a un jardin, et
+il y a une porte verte à ce jardin.</p>
+
+<p>Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour
+démontrer que Gillot venait de dire la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Courons! s'écria le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.</p>
+
+<p>Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises
+dans la maison de la rue de la Hache et qu'il avait
+toujours trouvé porte close depuis son entretien avec
+Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère
+cachait la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat
+allait sortir de ce mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant
+!... si je la retrouve!</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles,
+mais il s'apprêta à suivre son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles
+et à Gillot. Allez vous faire pendre ailleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.</p>
+
+<p>&mdash;Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier.
+Rassurez-vous, je vous promets d'informer le maréchal
+de Damville de la belle résistance que vous avez
+faite.</p>
+
+<p>Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans
+doute, il ne tenait pas à se retrouver seul à seul avec
+son oncle. Gilles s'était assis sur un billot et, la tête
+dans les mains, réfléchissait à son triste sort. Les
+deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations
+et sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt
+rue de la Hache.</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut bien demeurer dans la maison à porte
+verte? demanda le vieux routier. Sans doute quelque
+officier de Damville qui s'est retranché là avec une
+petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre
+la nuit.</p>
+
+<p>Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que
+j'agisse seul...</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! tu connais donc la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle
+soit inhabitée... en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement
+qu'il y a là un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que
+j'aime comme un frère...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y
+a pas de danger?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun danger, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on.
+Et, si on s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir,
+cela suffirait sans doute pour que la porte ne soit
+pas ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc t'attendre... où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez
+Catho!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais
+au fond de la cave?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle
+a installé, rue Tiquetonne, un nouveau cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;L'Auberge des deux morts qui parlent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!...
+Je l'épouserai, chevalier!</p>
+
+<p>Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent;
+le chevalier continuant son chemin vers la rue de la
+Hache, le vieux routier s'acheminant vers le nouveau
+cabaret de Catho pour y attendre son fils en dégustant
+une pinte d'hypocras.</p>
+
+<p>Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une
+devanture et une enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge
+des deux morts qui parlent. Seulement, pour
+corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop macabre,
+Catho avait fait peindre deux noirs... deux
+Maures qui étaient censés tenir conversation en agitant
+leurs gobelets. Pendant que le vieux Pardaillan
+admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le chevalier
+approchait de la maison à la porte verte. Tout
+de suite, il remarqua que les contrevents étaient soigneusement
+rabattus sur les fenêtres, comme si la
+maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il heurta
+le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse.
+Mais, cette fois, le chevalier était décidé à
+savoir ce qui se passait derrière ces murs et à savoir
+ce qu'il y avait dans ce silence et ce mystère. Alors,
+il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour s'assurer
+qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un
+bond, il atteignit la crête du mur de bordure. Alors
+il se hissa à la force du poignet et sauta dans le jardin,
+et marcha droit à la porte de la maison, décidé
+à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait,
+cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une
+forme blanche apparut à Pardaillan. C'était Alice de
+Lux!</p>
+
+<p>Comme elle était changée! Comme elle était pâle!
+Et comme sa voix parut rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma
+porte!</p>
+
+<p>Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans
+cette pièce où Marillac l'avait présenté. Elle demeura
+debout. Elle ne lui offrit pas de siège.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le chevalier en se remettant de
+l'émotion qui l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait
+déjà chassé de cette demeure, si un puissant intérêt...</p>
+
+<p>&mdash;Un mot seulement: venez-vous de sa part?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé
+par le comte de Marillac?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant,
+ce ne peut être que lui qui vous envoie. Il a vu la
+reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la reine a parlé!
+La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que
+je suis! Il sait!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une
+affreuse erreur; ce n'est pas le comte de Marillac qui
+m'envoie!</p>
+
+<p>Alice de Lux, qui était blanche comme une morte,
+rougit légèrement, puis devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle.
+Qu'ai-je dit? Insensée!...</p>
+
+<p>Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier
+s'agenouilla:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si
+douce qu'elle semblait l'accent idéal de la franchise
+et de la pitié, madame, je vous supplie de croire que
+j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire!
+Ce que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez
+à mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps
+que je souffre seule, toute seule avec moi-même!</p>
+
+<p>Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il
+était venu! Il se releva, saisit les deux mains d'Alice,
+l'attira à lui, la prit dans ses bras, et ses lèvres, doucement,
+se posèrent sur les cheveux parfumés de la
+jeune femme.</p>
+
+<p>Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel
+qu'Alice ne se rappelait avoir jamais éprouvé
+pareille impression d'apaisement et de douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas
+de retour à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu
+aucune nouvelle? Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce
+qu'il pense?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout
+le monde sait à Paris que la reine de Navarre est à
+Blois, en conférence avec le roi de France. Il est donc
+certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus
+de quinze jours.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours!...</p>
+
+<p>&mdash;Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme
+le comte, de Blois à Paris, il y a quatre journées
+de marche.</p>
+
+<p>Un éclair de joie puissante parut dans les yeux
+d'Alice. Avec son tact ordinaire, le chevalier ne tirait
+aucune conclusion de ce qu'il venait de dire. Mais
+cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit
+d'Alice:</p>
+
+<p>&mdash;Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait
+ici depuis longtemps!</p>
+
+<p>Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret
+n'avait pas parlé. Alice redevint la charmante maîtresse
+de maison qu'elle était. Sur son appel, la
+vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements,
+des confitures, selon la mode. Mais Pardaillan
+ne voulut goûter à aucune des douceurs qu'elle
+lui présenta.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se
+rendre maîtresse de sa propre émotion, me pardonnerez-vous
+jamais la façon indigne dont je vous ai
+accueilli... j'étais folle...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque
+vous me traitez en ami, puis-je vous demander un
+sacrifice?</p>
+
+<p>&mdash;Quel qu'il soit, je suis prête!</p>
+
+<p>&mdash;Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant,
+supposez, madame, que le comte, votre fiancé, soit
+détenu prisonnier chez moi... et supposez que vous
+veniez me demander sa liberté!... Ah! madame,
+à votre agitation, je vois que vous m'avez
+compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que
+vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à
+rendre la liberté à Jeanne de Piennes et à sa
+fille?</p>
+
+<p>A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait
+plus bouleversée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout
+ce qui m'approche est flétri!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont
+plus ici, depuis le lendemain du jour où vous m'avez
+annoncé que le comte de Marillac allait voir la reine
+de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Damville les a reprises! gronda le chevalier...
+Oh! cet homme se cache! Mais, dusse-je parcourir
+la France, je mettrai la main sur lui! Et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises.
+C'est moi qui leur ai rendu la liberté...</p>
+
+<p>&mdash;Libres! Elles sont libres!...</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai
+compris que mon noble fiancé allait me maudire
+ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de malheur
+dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les
+révélations dont Damville me menaçait, puisque ces
+révélations, la reine de Navarre les faisait elle-même!...
+Je monte chez les prisonnières... Je leur
+dis:&mdash;Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait
+allez... vous êtes libres!... Et voici que si ce
+funeste accès de générosité ne m'était pas venu
+Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous
+qui l'aimez! Ah! oui, je suis maudite!</p>
+
+<p>Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement
+le chevalier. C'est déjà une joie immense pour
+moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du
+damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où
+elles comptaient se retirer?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même
+pas songé à le leur demander...</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question...
+Rassurez-vous, madame, elle m'est toute personnelle...
+Vous avez dû parfois vous entretenir avec
+elles?...</p>
+
+<p>&mdash;Deux ou trois fois seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances...
+ou d'autres... enfin, tenez, madame, je veux
+savoir si jamais mon nom a été prononcé par
+Loïse...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, dit Alice.</p>
+
+<p>Un nuage passa sur le front du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il,
+elle m'a oublié depuis longtemps... Et pourtant c'est
+bien moi qu'elle appela à son secours, le matin où je
+fus arrêté.</p>
+
+<p>Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de
+Lux. Il prit donc congé. Mais la jeune femme le supplia
+de la revenir voir. Il promit. Cette infortunée
+lui inspirait un profond intérêt.</p>
+
+<p>En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan
+se rendit rue Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>UN ÉPISODE HOMÉRIQUE</h3>
+
+<p>Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli à
+bras ouverts par la digne hôtesse, dame Catho. Le
+routier, d'un coup d'oeil, inspecta le cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Catho, dit Pardaillan, tu mérites d'être félicitée.
+Ton auberge est admirable!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à vous, fit Catho. Grâce à vos beaux
+écus. Mais je pense que celle-ci ne brûlera pas comme
+l'autre!</p>
+
+<p>Pardaillan s'installa à une table, et, comme il lui
+était impossible de demeurer inoccupé, il engouffra
+un repas pantagruélique.</p>
+
+<p>Tout à coup, des trompettes retentirent au loin;
+il reboucla son épée, posa sa toque à plume noire sur
+le coin de son oreille gauche, et, redressant sa moustache,
+s'en fut vers la rue de Montmartre d'où venait
+le bruit des trompettes, après avoir prévenu Catho
+qu'il serait de retour dans peu de minutes pour
+retrouver son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez donc voir l'entrée du roi? fit Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces
+trompettes guerrières?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagné
+de Mme de Navarre et son fils, ainsi que d'une
+foule de seigneurs huguenots, qui se sont embrassés
+avec les gentilshommes catholiques.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin,
+allons voir les beaux habits et les belles armes des
+gardes.</p>
+
+<p>Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et
+ne tarda pas à déboucher rue Montmartre. Mais, là,
+il fut pris dans un remous de peuple et porté, poussé
+contre la porte d'une maison.</p>
+
+<p>&mdash;Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra
+notre sire, le roi, on verra madame Catherine dans
+son carrosse d'or, on verra messieurs de Guise sur
+leurs grands chevaux, on verra... un sol la chaise!...</p>
+
+<p>Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques
+pièces de menue monnaie et se hissa sur la
+chaise, qui était placée contre la porte de la maison
+en question. Cette porte était solidement fermée.
+Et, en levant les yeux, Pardaillan s'aperçut que les
+fenêtres de l'unique étage étaient closes également,
+à l'encontre des maisons voisines où toutes les fenêtres
+étaient garnies de têtes curieuses.</p>
+
+<p>De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule
+et voyait s'approcher lentement le cortège royal, tandis
+que les cloches de toutes les églises de Paris sonnaient
+à toute volée, et que les couleuvrines du Louvre
+tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois
+du quartier, en armes; ils s'avançaient en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! Le roi! Place pour notre roi!</p>
+
+<p>Devant eux, la foule refluait à droite et à gauche,
+s'ouvrant comme la mer sous l'éperon d'un navire.
+Derrière eux, marchaient une compagnie d'arquebusiers,
+puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient
+les gardes du roi, précédés d'un double rang de trompettes
+à cheval. Aussitôt après, dans un somptueux
+carrosse doré, surmonté d'une couronne, traîné par
+douze chevaux blancs, caparaçonnés d'or dont chacun
+était tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait
+la pâle figure de Charles IX.</p>
+
+<p>Dans le même carrosse, sur la même banquette que
+Charles IX, assis à sa gauche, se trouvait Henri de
+Béarn qui, lui, multipliait les saluts, faisait des signes
+amicaux aux hommes, et riait aux femmes.</p>
+
+<p>Derrière le carrosse royal, venait une lourde machine
+non moins dorée, dans laquelle avait pris place
+Catherine de Médicis. Près d'elle, Jeanne d'Albret.
+Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour
+sourire à Jeanne.</p>
+
+<p>Perché sur sa chaise, Pardaillan assistait à cette
+féerie avec un sourire goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les huguenots dans la place, grommelait-il.
+Mais ce n'est pas le tout que d'entrer. Comment
+vont-ils sortir?</p>
+
+<p>Tout à coup, son regard se croisa avec un regard
+flamboyant, auquel il s'accrocha pour ainsi dire.</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal de Damville! gronda le routier.</p>
+
+<p>En même temps, il saluait de son plus gracieux
+sourire et de son plus beau geste. Damville, d'une
+violente secousse, avait arrêté son cheval et demeurait
+pétrifié, les yeux rivés sur ce Pardaillan qu'il
+croyait mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! songeait à ce moment le vieux routier,
+la fête est complète. Tous mes assassins me regardent!</p>
+
+<p>Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, près de
+Damville, trois ou quatre cavaliers s'étaient arrêtés.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme que nous avons grillé dans le cabaret!
+s'écria l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan,
+fit un autre.</p>
+
+<p>Ces cavaliers qui étaient de la suite du duc
+d'Anjou, c'étaient Quélus, Maugiron, Saint-Mégrin et
+Maurevert...</p>
+
+<p>Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergés
+vers lui ne troublaient aucunement, commençait
+à se dire que la rencontre pourrait bien fort
+mal tourner pour lui. En conséquence, il essaya de
+descendre de sa chaise afin de se faufiler dans la
+foule et de disparaître. Malheureusement, la foule était
+si tassée, si compacte autour de lui, que force
+lui fut de demeurer immobile sur son piédestal.</p>
+
+<p>Au moment où Pardaillan cherchait inutilement
+à descendre de sa chaise, le duc d'Anjou, s'étant
+retourné, s'aperçut que plusieurs de ses gentilshommes
+s'étaient arrêtés. Il appela Quélus, son favori,
+qui, s'approchant de lui, se mit à lui parler vivement.
+Le duc d'Anjou fit alors un signe au capitaine
+de ses gardes. Puis tout ce monde, entraîné
+par la marche du cortège, continua à s'avancer.</p>
+
+<p>&mdash;Les choses se gâtent! pensa le vieux routier.</p>
+
+<p>Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'était pas
+le seul perché sur une chaise. Près de lui, à sa
+gauche, il y avait une table qui supportait sept ou
+huit curieux. A sa droite, une sorte de tréteau
+était couvert par une quinzaine de personnes. Il y
+avait aussi des chaises en quantité. Pardaillan prit
+le seul parti qui lui restait à prendre: il fit basculer sa
+chaise qui tomba; l'instant d'après, il se trouva sur la
+chaussée au milieu de gens qui hurlaient, furieux.
+L'aspect martial de Pardaillan leur imposa silence.</p>
+
+<p>Il fallait, coûte que coûte, sortir de cette foule
+et disparaître au plus tôt. A ce moment, au lieu
+de s'ouvrir devant lui, la foule reflua violemment
+et, pour ne pas être entraîné, Pardaillan s'accrocha
+au marteau de la porte devant laquelle sa chaise
+était placée. Que se passait-il?</p>
+
+<p>On eût dit qu'une partie du cortège royal faisait
+demi-tour, revenant sur ses pas. Une vingtaine de
+cavaliers, au grand trot, accouraient sans s'inquiéter
+des cris de terreur des femmes et des blasphèmes
+des bourgeois. Il y eut une fuite éperdue des
+vagues populaires.</p>
+
+<p>Et Pardaillan, accroché à son marteau, vit couler
+le flot sans comprendre les causes de cette fuite.
+Enfin, il se vit seul, tout seul contre cette porte.
+Alors, il lâcha le marteau et se retourna. Or, dans
+le mouvement brusque qu'il exécuta, le marteau
+frappa sur son clou arrondi.</p>
+
+<p>Pardaillan se retourna, et demeura tout ébaubi:
+il se trouvait seul dans un grand demi-cercle dont
+la corde était formée par des maisons de la rue et
+dont la ligne de circonférence était formée par des
+cavaliers sur un rang. Le cavalier qui se trouvait
+au milieu de cette ligne était Henri de Montmorency,
+duc de Damville, maréchal des armées du roi.</p>
+
+<p>Près de lui, un homme au sourire mauvais couvait
+Pardaillan d'un regard mortel. C'était Orthès, vicomte
+d'Aspremont. A l'aile droite de la courbe, se
+trouvaient Maurevert et Saint-Mégrin. A l'aile gauche,
+Quélus et Maugiron.</p>
+
+<p>Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare,
+il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, messieurs les assassins!</p>
+
+<p>Un murmure féroce parcourut le rang des cavaliers.
+L'un d'eux fit un geste et tous se turent:
+c'était le capitaine des gardes du duc d'Anjou. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, votre épée!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan.
+Tu veux mon épée: viens la prendre!</p>
+
+<p>En même temps, il tira sa rapière en un de ces
+gestes flamboyants dont avait hérité son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, votre épée! gronda encore le capitaine
+d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ton coeur ou ton ventre! à ton choix!
+grinça Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Finissons-en! dit Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que
+voici est le père d'un certain chevalier de Pardaillan
+qui a osé insulter Sa Majesté le roi. Prenons-le
+vivant! Et la torture saura bien lui faire dire où
+est son fils!</p>
+
+<p>C'était Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil
+était terrible Les yeux de Damville jetèrent une
+lueur sanglante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! vivant! Et qu'il dise où est son fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà! tonna une voix vibrante, rugissante.</p>
+
+<p>A cette seconde, il y eut dans la troupe un désordre
+inexprimable: on vit l'un des cavaliers tomber,
+rouler dans la poussière de la chaussée; et, à sa
+place, sur son cheval, apparut un jeune homme à la
+figure figée dans un sourire d'intense ironie, mais
+aux yeux flamboyants; et ce nouveau venu, par
+une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont
+il venait de s'emparer, lui labourant les flancs à
+coups d'éperon, lui brisant la bouche à coups de furieuses
+saccades sur le mors; la bête hennissait de
+douleur, se mettait à ruer, à se cabrer, faisait feu des
+quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec
+des hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez bon, monsieur! répondit le chevalier.</p>
+
+<p>En sortant de la maison de la rue de la Hache,
+le chevalier, arrêté un moment rue de Beauvais par
+la foule qui attendait le passage du roi, avait pu
+reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent
+lorsque cette foule s'était précipitée
+vers la rue Montmartre.</p>
+
+<p>Là, un groupe énorme de badauds stationnait autour
+de quelque chose qu'il ne voyait pas. Mais ce
+que vit parfaitement le chevalier, ce fut la haute
+stature de Damville.</p>
+
+<p>La première pensée du chevalier fut de s'écarter
+pour ne pas être reconnu, et de cherchera gagner
+la rue Tiquetonne, Et déjà il commençait à opérer
+son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnaître
+la voix de son père! Aussitôt, il se rua tête
+baissée dans la foule!</p>
+
+<p>Il passa. En quelques secondes, il parvint aux
+cavaliers qui entouraient Pardaillan. Il vit son père
+acculé contre la porte.</p>
+
+<p>S'accrocher à l'étrivière du premier cheval auquel
+il se heurta, se hisser d'un élan sur la selle, placer
+la pointe de sa dague sur la gorge du cavalier stupéfait
+et terrifié fut pour lui l'affaire d'un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez, monsieur! dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis fatigué, et j'ai besoin d'un cheval.
+Descendez, ou je vous tue!</p>
+
+<p>Le cavalier leva le pommeau de son épée pour
+assommer l'étrange adversaire. Mais il n'eut pas le
+temps d'achever. Un coup de dague en pleine poitrine
+l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier
+enfourcha la bête et dégaina sa rapière. Et, furieusement,
+il bondit. Cela avait eu la rapidité et le
+flamboiement d'un éclair.</p>
+
+<p>Un large espace demeura vide autour du vieux
+routier. Et il y eut alors quelques secondes de répit
+pendant lesquelles chacun étudia rapidement la situation.
+Le chevalier, au centre de cet espace vide,
+avait arrêté son cheval frémissant et le maintenait
+d'une main de fer.</p>
+
+<p>Ces quelques secondes de répit étaient mises à profit
+par le vieux Pardaillan. Les tables, les chaises, les
+échelles qui avaient servi aux curieux, maintenant en
+déroute, il s'en emparait, les entassait avec la prodigieuse
+habileté qu'il avait de ces sortes d'opérations, et
+à ce rempart, qui se dressait devant la porte à laquelle
+il était acculé, il ne laissait qu'un étroit passage.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le chevalier, quand il sera désarçonné,
+grommela-t-il.</p>
+
+<p>Les cavaliers amenés par le capitaine des gardes
+d'Anjou n'attendaient qu'un signe de leur chef. Le
+capitaine dit en s'adressant aux deux Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!...
+Vous rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit froidement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites rébellion? En avant donc!...
+Gardes, emparez-vous de ces deux hommes!...</p>
+
+<p>Les gardes d'un côté, les mignons de l'autre, se
+précipitèrent l'épée haute sur le chevalier qu'il fallait
+saisir ou tuer avant d'arriver au vieux Pardaillan. Le
+chevalier comprit que la dernière minute était arrivée.
+Sa pensée suprême fut pour Loïse. Mais cette
+pensée ne fit que traverser son cerveau.</p>
+
+<p>Au moment où l'attaque reprenait plus furieuse,
+et cette fois définitive, il voulut recommencer la
+manoeuvre désespérée qui venait de lui réussir. Il
+rassembla donc les rênes et porta aux flancs de la
+bête un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu
+de s'enlever, s'abattit!...</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement,
+se retrouva l'épée à la main.</p>
+
+<p>Que s'était-il passé? Dès la première intervention
+du chevalier, l'un des assaillants avait mis pied à
+terre et assuré dans sa main une de ces courtes
+dagues a large lame qui étaient des armes si meurtrières.
+Cet homme, c'était Maurevert. Il suivit d'un
+oeil attentif les mouvements du chevalier, et, au moment
+ou le capitaine criait:&mdash;En avant!. il se
+précipita à pied, se cramponna à la bride du cheval
+et lui enfonça sa dague en plein poitrail, d'un coup
+sur et violent. Atteinte au coeur, la bête s'affaissa
+agonisante. Le chevalier s'apprêta à mourir, et déjà
+il commençait à fourrager de sa rapière dans la
+masse qui grouillait autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici! hurla le vieux Pardaillan</p>
+
+<p>Le chevalier retourna la tête, vit le rempart élevé
+par son père; un éclair de dernier espoir brilla
+dans ses yeux et il se précipita vers l'ouverture. A
+peine fut-il en sûreté que l'ouverture fut bouchée par
+la chute d'un tréteau que le vieux routier avait maintenu
+suspendu à bout de bras.</p>
+
+<p>Le père et le fils se trouvèrent enfermés dans
+cette citadelle improvisée. Ils échangèrent un regard
+qui fut leur suprême étreinte d'adieu car ils
+n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni même de
+se serrer la main.</p>
+
+<p>Les chevaux avaient marché en rang serré sur
+l'obstacle. Mais il y eut un recul, avec des hennissements
+de douleur, les bêtes se cabrant, les cavaliers
+jurant comme des païens: le vieux Pardaillan à
+gauche, le chevalier à droite, commençaient à s'escrimer;
+d'instant en instant, avec une sûreté terrifiante
+avec une rapidité d'éclair, les deux épées surgissaient
+d'entre les barreaux des chaises entassées, d'entre les
+pieds de table, s'élançaient comme des vipères d'acier
+piquaient les chevaux aux naseaux, aux poitrails et les
+deux indomptables assiégés, silencieux, ramassés sur
+eux-mêmes, le vieux routier dans une attitude de bête
+sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et
+froid, apparaissaient comme des Titans d'un autre âge.</p>
+
+<p>Le capitaine, d'un geste, arrêta encore l'attaque;
+cette tactique ne réussissant pas, il fallait en employer
+une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu blessé? dit le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une égratignure, et vous, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Rien encore. Tâchons de bien mourir, par
+Pilate!</p>
+
+<p>&mdash;Tâchons de ne pas mourir, dit froidement le
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Pied à terre! commanda le capitaine</p>
+
+<p>Une douzaine de cavaliers sautèrent à bas de leurs
+chevaux.</p>
+
+<p>Alors, ce fut un cercle d'épées qui se forma autour
+du rempart; douze ou quinze pointes convergèrent
+sur les Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine.</p>
+
+<p>Les Pardaillan secouèrent la tête. Le capitaine
+haussa les épaules et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-les!</p>
+
+<p>Ensemble, à ce mot qui leur fut un signal d'attaque
+ensemble les épées fulgurèrent, les pointes
+fouillèrent a travers les bois, deux ou trois lames
+se cassèrent d'un coup sec, quatre hommes tombèrent,
+du sang gicla, et la bande recula pour un
+nouvel assaut.</p>
+
+<p>C'était un succès; les deux Pardaillan étaient
+rouges de sang, blessés tous deux à la tête, aux bras,
+à la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant
+sur un genou.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon père! dit le chevalier.</p>
+
+<p>Le capitaine fit un signe et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Démolissez, d'abord!...</p>
+
+<p>Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avança
+comme une bête monstrueuse, en dardant ses pointes.
+Au même instant, sous des coups furieux, la
+barricade s'écroula, le passage se trouva libre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la fin de la fin! s'écria le vieux Pardaillan
+dans un suprême éclat de rire.</p>
+
+<p>En même temps, il portait deux ou trois coups
+de pointe.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Loïse! murmura le chevalier dans un
+frémissement de tout son être, en fermant un
+instant les yeux.</p>
+
+<p>Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant,
+ébloui, extasié, frappé d'un étonnement surhumain,
+rêvant qu'il était mort ou que, dans le vertige
+de l'angoisse, une consolante et radieuse apparition
+lui était survenue pour le conduire aux portes de
+l'infini. Et voici ce qu'il voyait:</p>
+
+<p>Les pointes des épées menaçantes qui étaient à
+un pouce de sa poitrine s'étaient relevées ou abaissées.
+Les assaillants reculaient à droite et à gauche,
+étonnés, fascinés, laissant libre une route bordée
+d'acier qui aboutissait à Henri de Montmorency à
+cheval, immobile, pétrifié, couvert d'une pâleur livide.
+Dans ce chemin, une femme vêtue de deuil s'avançait,
+lente et majestueuse...</p>
+
+<p>&mdash;La Dame en noir! haletait le chevalier.
+Et, sur le seuil de la maison, devant la porte où
+s'élevait la barricade, devant cette porte qui venait
+de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable
+dans sa pose à la fois craintive et hardie, avec ses cheveux
+dorés lui faisant un nimbe glorieux, son doux visage
+pâle,&mdash;et, du seuil élevé, elle abaissait sur le chevalier
+un long regard chargé d'admiration et d'effroi...</p>
+
+<p>&mdash;Loïse! bégaya le jeune homme qui, d'un mouvement
+très doux, se mit à genoux sur le sol baigné
+de sang.</p>
+
+<p>Deux larmes perlèrent au bord des longs cils de la
+jeune fille. Et son regard se voila alors d'une céleste
+tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!...</p>
+
+<p>Le chevalier tomba à la renverse, évanoui, tandis
+que le vieux Pardaillan, mordant sa rude moustache
+grise, grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est Loïse, Loïson, Loïsette?... Eh bien, je
+ne suis pas fâché de trépasser avec ce spectacle-là
+dans les yeux!</p>
+
+<p>La Dame en noir s'avançait vers Henri de Montmorency.</p>
+
+<p>Au moment où la porte s'était brusquement
+ouverte, où cette femme était ainsi apparue, se
+jetant entre les épées et les blessés, les assaillants
+s'étaient reculés effarés.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes s'arrêta à deux pas du maréchal
+de Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends
+ces deux hommes: ils sont à moi. L'un d'eux est
+celui qui m'a ramené l'enfant qui m'avait été volée;
+l'autre est son fils.</p>
+
+<p>Le maréchal avait longuement tressailli. Ses yeux
+sanglants regardèrent, farouches, autour de lui, puis
+revinrent à Jeanne de Piennes. Et, sous son regard à
+elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu...
+D'une voix rauque, à peine perceptible, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux hommes sont à vous, madame... prenez-les!...</p>
+
+<p>Et sous ses coups de saccade violente, son cheval
+recula; mais il s'arrêta, et Henri demeura présent...
+un nouveau sourire fugitif et terrible tordit sa bouche.
+Jeanne de Piennes s'était retournée vers le
+capitaine des gardes du duc d'Anjou;</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une
+mission...</p>
+
+<p>&mdash;Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une
+voix ferme. Je dois arrêter ces deux gentilshommes...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes,
+duchesse de Montmorency...</p>
+
+<p>Le capitaine s'inclina profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis une caution vivante, poursuivit
+Jeanne. Ma parole vous répond des deux prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine, à
+Dieu ne plaise que je mette en doute la caution
+de haute, noble et puissante dame de Piennes et de
+Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent
+pas quitter cette maison...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne la quitteront pas, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, madame. J'ajoute: je suis heureux
+d'obéir, car ce sont deux braves.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers
+les deux blessés qui, s'étant relevés, assistaient à
+cette partie de la scène en faisant d'héroïques efforts
+pour se tenir debout. Aux derniers mots du capitaine,
+d'un même mouvement, ils remirent leurs épées aux
+fourreaux. Jeanne de Piennes s'avança vers le vieux
+Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fière,
+voulez-vous me faire le grand honneur de vous reposer
+dans ma pauvre maison?...</p>
+
+<p>Elle tendit sa main.</p>
+
+<p>Alors, d'un geste timide, Loïse présenta sa main
+au chevalier. Il la saisit en frissonnant et se redressa
+de toute sa taille. La porte se referma sur Loïse et
+le chevalier...</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant
+cette maison, nuit et jour! Vous me répondez sur
+votre tête des prisonniers... et des prisonnières!...</p>
+
+<p>Au loin, les canons du Louvre tonnaient.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<h3>LE DIAMANT</h3>
+
+<p>Le séjour des deux prisonnières dans le logis de
+la rue de la Hache avait été aussi triste qu'on peut
+l'imaginer: mais la souffrance morale n'avait été
+compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de
+Lux se maintenait dans son rôle de geôlière; elle
+s'y maintenait avec honte, avec désespoir, et elle
+tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait d'odieux
+dans ce rôle.</p>
+
+<p>Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés.</p>
+
+<p>Cependant, cette claustration au fond de deux
+pièces étroites avait altéré la santé de Jeanne de
+Piennes. Elle résistait au mal avec cette vaillance
+qu'on lui connaît.</p>
+
+<p>Oui, elle envisageait maintenant la mort comme
+le suprême repos. En effet, son dernier espoir s'était
+évanoui. Quel espoir? La lettre qu'elle avait écrite
+à François de Montmorency!...</p>
+
+<p>Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été
+remise. En interrogeant Alice de Lux, elle avait pu
+se convaincre que le maréchal était à Paris. Il lui
+semblait impossible que François n'eût pas reçu
+cette lettre touchante où elle avait raconté la vérité
+sur la tragédie de Margency. Et François n'était pas
+accouru à son appel! François l'abandonnait, la
+croyait encore coupable!</p>
+
+<p>Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir
+que le chevalier de Pardaillan n'avait pas remis la
+lettre.</p>
+
+<p>Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela
+même était impossible. Elle en arriva donc à admettre
+que François de Montmorency l'abandonnait.</p>
+
+<p>Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune
+homme en qui elle avait eu si naïvement confiance
+était le fils de l'homme qui l'avait enlevée jadis, elle
+faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour
+l'oublier. Telle était la situation morale des deux
+femmes, lorsqu'un soir Alice de Lux monta chez elles.</p>
+
+<p>Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et
+Loïse la considéraient avec un effroi mêlé de pitié.
+Alice se tint devant la Dame en noir, les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice
+que j'ai tout fait pour adoucir votre captivité.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.</p>
+
+<p>&mdash;Une abominable circonstance de ma malheureuse
+vie, madame, m'a obligée à me faire geôlière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me l'avez dit, et je vous plains!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque
+vous serez libres, vous ne vous en irez pas en me
+maudissant...</p>
+
+<p>&mdash;Libres!... Hélas! le serons-nous jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'êtes!</p>
+
+<p>Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse
+pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice
+avec une calme fermeté; cette circonstance dont je
+vous parlais n'existe plus. Adieu, madame, adieu,
+chère demoiselle...</p>
+
+<p>A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la
+fille demeurèrent un instant comme accablées de
+la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis elles s'embrassèrent
+dans une étreinte pleine d'effusion. A ce
+moment, une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes.
+Elle allait se trouver avec sa fille sans aucune ressource,
+sans logis, sans pain. Retourner à la maison
+de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber
+au pouvoir d'Henri de Montmorency.</p>
+
+<p>Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force
+de travailler pour sa fille, comme jadis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher
+de murmurer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle
+eût suivi pas à pas la pensée de Jeanne, vous avez
+travaillé pour nous deux; maintenant, ce sera mon
+tour, voilà tout!...</p>
+
+<p>A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne
+de Piennes.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi
+d'avoir entendu votre entretien; j'ai écouté...
+ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai pris, j'ai
+dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi...
+Vous vous trouvez sans ressources, j'aurais dû y
+songer; je suis riche, madame. Laissez-moi la joie
+de faire un peu de bien...</p>
+
+<p>A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une
+bourse qui pouvait contenir une centaine d'écus
+d'or. Une vive rougeur empourpra le visage de Jeanne
+de Piennes.</p>
+
+<p>Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante
+qui vous offre ce peu d'or destiné à rendre
+moins durs à cette noble demoiselle les premiers
+temps...</p>
+
+<p>Jeanne regarda sa fille et tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en
+acceptant de vous garder ici détenues, que j'en ai
+comme le coeur rongé. Je vous jure que vous adoucirez
+les derniers jours d'une malheureuse en recevant
+ce faible présent.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un
+regard d'infinie miséricorde. Elle tendit ses mains à
+Alice qui les saisit et les baisa ardemment. Jeanne
+prit la bourse.</p>
+
+<p>Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette
+étrange geôlière pour qui elle n'éprouvait plus que
+de la pitié, mais déjà Alice s'était relevée et avait
+disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Partons! dit alors Jeanne.</p>
+
+<p>Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre,
+qu'elle échappait enfin à Henri, lui causa une joie
+qui ranima ses joues flétries. Un pâle sourire se
+joua sur ses lèvres.</p>
+
+<p>En attendant, il fallait trouver un logis quelconque.
+Rue Montmartre, une petite maison inhabitée lui
+sembla réunir les conditions de modestie, de calme
+et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y installa
+aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans
+de départ.</p>
+
+<p>Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais
+elle ne l'avait vue aussi fiévreuse. Dans la journée
+même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la prit. Loïse,
+seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté.</p>
+
+<p>Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois,
+échappa à la mort qui la guettait. Mais, lorsqu'elle
+put se relever, elle comprit qu'elle était condamnée.
+Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs
+fois par nuit, les suffocations jadis espacées
+à de longs intervalles venaient la menacer.</p>
+
+<p>Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse
+s'efforçant de sourire, la mère cherchant à lui donner
+l'illusion de la pleine santé revenue, ce jour-là,
+donc, comme elles convenaient de quitter Paris le
+lendemain, elles entendirent de grandes rumeurs dans
+la rue.</p>
+
+<p>Deux ou trois heures s'écoulèrent. La mère et la
+fille, assises l'une près de l'autre et se tenant par la
+main, écoutaient avec indifférence les bruits du dehors
+qui faisaient paraître plus profond le silence
+de la maison. Tout à coup, elles tressaillirent. Le
+marteau de la porte venait de retentir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut frapper? murmura Jeanne.</p>
+
+<p>Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Mais, à
+ce moment, elle demeura clouée sur place. Elle
+venait d'entendre prononcer le nom de Pardaillan!
+Et ce nom, il était crié parmi des insultes, des menaces,
+des clameurs de haine!</p>
+
+<p>Autour de la porte de leur maison, il y avait un
+demi-cercle de cavaliers qui entouraient quelqu'un
+qu'elles ne pouvaient voir, vu que ce quelqu'un
+s'était ramassé contre la porte, sous l'auvent. Mais,
+si elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom.</p>
+
+<p>Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlevé Loïse!</p>
+
+<p>Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un
+double cri étouffé échappa aux deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! avait murmuré Jeanne de Piennes, Henri
+de Montmorency!</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan! murmura de son
+côté Loïse.</p>
+
+<p>&mdash;Notre mauvais génie est là! continua la mère.
+Loïse, mon enfant, qui sait si le damné Pardaillan ne
+nous a pas découvertes! Qui sait si ce n'est pas lui
+qui a amené ici son maître! Mais qu'as-tu donc,
+ma fille?... Tu pleures!...</p>
+
+<p>&mdash;Mère! oh! mère!</p>
+
+<p>Et, confuse, éperdue, Loïse ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt!</p>
+
+<p>&mdash;Sauver! s'écria Jeanne. Sauver qui?... Mon
+enfant, reviens à toi... nous n'avons personne à sauver
+ici... Il n'y a là que nos deux plus cruels ennemis!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma mère, je suis sûre que lui n'est pas
+notre ennemi. Malgré tout, je ne puis le croire
+déloyal...</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant
+le chevalier, elle comprit ce qui se passait
+dans le coeur de sa fille... Mais son regard ne s'attacha
+qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain
+très pâle, les yeux agrandis par l'étonnement, regardant
+quelqu'un que Loïse ne voyait pas. Et, ce quelqu'un,
+c'était celui dont elle conservait l'image
+nettement et pieusement gravée dans sa mémoire,
+celui auquel elle avait voué une reconnaissance infinie,
+l'homme qui lui avait ramené sa petite Loïse!...</p>
+
+<p>Elle saisit la main de sa fille et dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Viens!...</p>
+
+<p>Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie
+par le sacrifice, transfigurée, auguste, elle apparut
+aux yeux des assaillants... On sait le reste.</p>
+
+<p>Lorsque les deux femmes, soutenant les blessés,
+furent rentrées dans la maison, lorsque ta porte
+eut été solidement refermée, leur première occupation
+fut de panser les éraflures et estafilades
+qu'ils avaient reçues. Les deux hommes se laissaient
+faire silencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Du diable, songeait le père, si je ne voudrais
+pas être blessé tous les jours pour être soigné par
+les mains de cette petite fille-là!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis au paradis! songeait le fils de son côté.</p>
+
+<p>Par un sentiment de convenances tout naturel,
+c'était Jeanne de Piennes qui soignait le chevalier,
+tandis que Loïse s'occupait du vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Lorsque les pansements furent achevés, le vieux
+routier se leva du fauteuil et, saluant, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon
+fils, le chevalier de Pardaillan, et moi-même, Honoré-Guy-Henri
+de Pardaillan, de la branche cadette des
+Pardaillan, famille réputée dans le Languedoc pour
+ses hauts faits et sa pauvreté. Pauvres, nous le sommes,
+madame, avec toute la fierté qui convient; mais,
+par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien placé, et
+nous mettons à votre disposition les deux vies que
+vous venez de sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Jeanne d'une voix altérée, c'est
+à peine si ma gratitude, à moi, se trouve satisfaite
+par ce que je viens de faire...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous
+au moins ce diamant que vous avez laissé tomber
+dans la main de ma fille en cette nuit de douleur
+où je gagnais Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu
+simplement dire que je ne comprenais pas votre
+gratitude, alors que vous devriez me haïr.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà, monsieur, ce qui fait que moi-même
+je demeure profondément troublée et que mon étonnement
+est inexprimable. Je vois en vous l'homme généreux
+qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignoré
+votre nom que vous m'apprenez vous-même, c'est le
+nom de l'homme qui avait enlevé Loïse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc faire cesser votre étonnement, au
+risque d'encourir votre malédiction, dit alors le vieux
+Pardaillan d'une voix ferme: l'homme qui avait
+enlevé la pauvre petite pour obéir à Henri de Montmorency
+et l'homme qui vous la ramena, ces deux
+hommes-là, madame, n'en font qu'un, et il est devant
+vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime.
+Et, dans mon existence aigrie par la misère, c'est
+la seule action sérieusement blâmable que j'aie à
+me reprocher... mais il est non moins vrai que je fus
+pris de remords et que ce fut seulement à la minute
+où je rendis l'enfant que je pus respirer à l'aise...</p>
+
+<p>&mdash;Loïse, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme
+généreux, l'homme de coeur qui encourut la haine
+d'un terrible seigneur pour te rendre à ta mère...</p>
+
+<p>Loïse s'avança vers le vieux routier, saisit ses deux
+mains et lui tendit son front charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur
+de routes ne sont peut-être pas un talisman de
+bonheur; mais, s'il ne fallait que donner ma pauvre
+vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie
+pour moi que de mourir.</p>
+
+<p>Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague
+ornée du fameux diamant.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais juré qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle;
+ma fille tiendra mon serment.</p>
+
+<p>A ce moment les yeux de Loïse rencontrèrent ceux
+du chevalier, et elle pâlit sous l'effet d'un sentiment
+plus profond, comme si cette bague du malheur qu'on
+venait de lui passer au doigt fût devenue la bague de
+ses fiançailles.</p>
+
+<p>Après la première heure écoulée dans ces émotions,
+ce fut au tour du chevalier de parler. La Dame en
+noir lui demanda s'il avait bien reçu la lettre qu'il
+devait faire parvenir à François de Montmorency.
+Le chevalier raconta alors comment il avait été
+arrêté, mis à la Bastille, et comment il en était
+sorti.</p>
+
+<p>Loïse l'écoutait avidement et croyait entendre
+quelque fabuleux récit du temps de Charlemagne.
+Jeanne de Piennes, elle, écoutait avec angoisse. Et,
+lorsque le chevalier en vint à dire que le maréchal
+de Montmorency avait reçu et lu la lettre, elle ne
+put retenir une douloureuse exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-elle, il m'a donc condamnée, puisqu'il
+n'est pas là î...</p>
+
+<p>Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de
+douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous demande trois jours pour vous
+raconter la fin de ce que j'avais à vous dire: deux
+jours pour cicatriser ces coups d'épingle, un jour
+pour faire une démarche... Alors vous saurez quel
+accueil M. le maréchal a pu faire à votre lettre.
+Je crois, oui, vraiment, je crois que ce n'est pas à
+moi à dire ce que fut cet accueil.</p>
+
+<p>Si mystérieuses que fussent ces paroles, Jeanne,
+malgré elle, en conçut un immense espoir.</p>
+
+<p>On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan.
+Ce n'était pas la place qui manquait, mais les meubles
+faisaient défaut. Finalement, le vieux Pardaillan
+et son fils exigèrent d'être relégués dans une
+sorte de grenier abondamment garni de foin.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se
+couchèrent lorsque la nuit fut venue. Jamais le chevalier
+n'avait trouvé une couche aussi douce et jamais
+il n'avait eu des rêves aussi heureux dans son sommeil.</p>
+
+<p>Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une
+vieille habitude, à&mdash;étudier la localité, selon son
+mot. Cette étude l'amena à l'oeil-de-boeuf qui éclairait
+ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et ce
+qu'il vit lui fit faire une grimace.</p>
+
+<p>Vingt soldats que commandait un officier étaient
+installés sur la chaussée. Ils avaient allumé des
+torches dont les reflets rouges et tristes éclairaient
+leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient
+sur la chaussée même, roulés dans leurs manteaux.
+Mais quatre, appuyés sur des arquebuses, demeuraient
+debout contre la porte.</p>
+
+<p>La situation était plus terrible que jamais pour
+les deux indomptables aventuriers.</p>
+
+<p>&mdash;Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant
+la tête, voilà bien de tes coups!... Nous sommes
+bel et bien perdus et cette fois sans rémission!...</p>
+
+<p>Là-dessus, le vieux Pardaillan s'étendit dans le
+foin près de son fils et, l'ayant longuement regardé
+dormir, s'endormit à son tour.</p>
+
+
+<p>Le lendemain matin, un rayon de soleil passant
+par la lucarne arrondie en forme d'oeil de boeuf
+réveilla le vieux Pardaillan. Il aperçut son fils qui,
+un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait
+absorbé dans quelque pénible réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'as-tu, chevalier? Voilà dix minutes que
+je te surveille du coin de l'oeil, et, si je n'entends
+pas les gémissements que tu pousses en toi-même,
+je les devine!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne gémis pas, mon père: je réfléchis.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on savoir à quoi?</p>
+
+<p>A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut
+que j'aille trouver le maréchal de Montmorency, et
+que je l'amène ici, continua le chevalier avec un
+désespoir concentré. J'y réussirai, mon père! Je
+suis sûr d'y réussir, y eût-il mille gardes dans
+cette rue! Le maréchal, c'est tout naturel, emmènera
+sa fille. Alors, mon père, il ne me restera plus
+qu'à assister au mariage de Mlle de Montmorency
+avec le riche et puissant seigneur que lui destine
+sans aucun doute le maréchal, et puis nous serons
+libres... de faire le tour de l'univers!</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire le tour de la place de Grève?</p>
+
+<p>Le chevalier haussa les épaules, non pour ce que
+venait de dire son père, mais pour répondre à sa
+propre pensée.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, reprit son père, tu as demandé trois
+jours pour aller chercher le maréchal.</p>
+
+<p>Le chevalier secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai demandé trois jours, dit-il, parce que je me
+croyais plus sérieusement blessé que je ne suis.
+Mais je suis fort.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien
+promis, je t'avoue que je ne vois pas le moyen...</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal sera ici aujourd'hui même...</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan se mit à siffler un air de
+chasse, et le chevalier commença ses recherches.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé! dit-il au bout d'une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouvé?</p>
+
+<p>Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait
+sur la toiture.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Tu veux passer par les toits?</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la
+courte échelle, mon père, que je puisse atteindre
+cette chatière...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es décidé? Eh bien, va!</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées
+de façon que le chevalier pût y poser le pied comme
+sur une marche. Le jeune homme s'élança, atteignit
+les épaules, et, levant les bras se cramponna
+au rebord de la lucarne. Quelques instants plus
+tard, il était sur le toit de la maison.</p>
+
+<p>Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture
+qui était opposé à la rue. Sa vue s'étendait
+sur une série de petites cours et de jardins. S'il
+descendait dans la cour de la maison, il était dans
+une impasse. Il n'y avait qu'un moyen. C'était de
+gagner le toit de la maison voisine.</p>
+
+<p>La position du chevalier était des plus dangereuses.
+Il se demandait comment faire lorsqu'il
+entendit un léger bruit, un signal d'appel.</p>
+
+<p>&mdash;Psst! faisait-on.</p>
+
+<p>Il leva la tête vers le toit de la maison voisine et
+aperçut, encadrée dans une étroite fenêtre une
+figure d'homme qui l'examinait avec un singulier
+intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Où ai-je vu ce visage-là? pensa le chevalier.</p>
+
+<p>L'homme était vieux. Il portait une barbe blanche.
+Il avait des yeux doux, calmes, avec un regard lumineux.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez chez vous, dit cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Que je rentre, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Vous cherchez à vous sauver n'est-ce
+pas? Eh bien, le chemin que vous prenez est impossible.
+La maison où vous êtes prisonnier communique
+avec la mienne par une porte que j'ai condamnée,
+mais que j'ouvrirai!</p>
+
+<p>Le chevalier retint une exclamation de joie Il
+voulut remercier le vieillard. Mais celui-ci avait
+déjà disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où diable ai-je vu cet homme? pensa de
+nouveau le chevalier, qui se laissa tomber dans le
+grenier.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan</p>
+
+<p>Le chevalier raconta ce qui venait de se passer
+Le père et le fils se mirent aussitôt à déblayer
+le foin qui était entassé et cachait évidemment la
+porte signalée par l'inconnu&mdash;si cet inconnu n'était
+pas un traître! A leur joie intense, la porte leur
+apparut enfin, et, en même temps, ils entendirent
+que, derrière cette porte, on se livrait à un certain
+travail. Au bout de quelques minutes, la porte
+s'ouvrit, et un vieillard de haute taille, vêtu de
+velours noir, apparut et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette,
+soyez les bienvenus.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux noms que je donnais à la dame! murmura-t-il
+Je me souviens parfaitement de vous,
+monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité.</p>
+
+<p>&mdash;Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais
+vous dire, monsieur. Je ne m'appelle pas Brisard
+et n'ai jamais été sergent d'armes, comme je vous
+le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de
+La Rochette...</p>
+
+<p>Ramus souriait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donnai alors ces deux noms parce
+que nous avions intérêt à nous cacher... Je m'appelle
+Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici
+est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Ramus, j'ai assisté au terrible
+combat d'hier. Hélas! En quels temps vivons-nous!...
+Et je vais vous expliquer comment je me
+trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer...</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit
+descendre un escalier. Ils se trouvèrent alors dans
+une belle salle à manger d'apparence cossue.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais,
+je m'étais hier posté dans cette rue pour voir le
+passage du roi. Je vis donc le défilé du cortège, et
+j'assistai ensuite à l'effrayant combat que vous avez
+livré. Là, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse
+m'obligeait à m'en tenir à ceux que vous m'aviez
+donnés vous-mêmes... Vie pour vie! Je vous devais
+la mienne. J'ai voulu racheter la vôtre... Hier, je
+vins donc trouver le propriétaire de cette maison et
+je l'ai louée pour trois jours, car il n'a pas voulu me
+la céder plus longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez plus qu'à me suivre. Vous sortirez
+d'ici de la façon la plus naturelle du monde,
+c'est-à-dire par la porte, laquelle porte n'est point
+surveillée, car elle donne sur la ruelle...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs
+que monsieur mon père vous expliquera, nous
+ne pouvons partir... du moins pas tout de suite.
+Je serai donc seul, pour l'instant, à profiter de
+l'issue que vous nous offrez.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, jeune homme!</p>
+
+<p>Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier
+se trouva devant une porte qu'il entrebâilla.</p>
+
+<p>Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle
+aux Fossoyeurs, perpendiculaire à la rue Montmartre.
+La ruelle n'était nullement surveillée.</p>
+
+<p>Au lieu de prendre la rue Montmartre où il risquait
+de se heurter aux gardes, le chevalier descendit
+en courant la ruelle, fit un assez long détour et
+prit le chemin de l'hôtel de Montmorency, où il ne
+tarda pas a arriver.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait
+en présence du maréchal qui, fiévreusement, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que
+vous. Nous allons partir...</p>
+
+<p>&mdash;Partir, monseigneur? Quitter Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai des raisons de croire que nous
+continuerions en vain à fouiller Paris. On m'a signalé
+une mystérieuse escorte qui, sur la route de
+Guyenne, accompagne une voiture, fermée... Elles
+sont là, chevalier! La Guyenne, c'est le gouvernement
+de Damville. Nous rejoindrons cette escorte,
+nous l'attaquerons.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu'à
+ce soir pour quitter Paris, dit le chevalier, pour le
+moment, je vous prie de m'accompagner seul, à pied...</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, vous savez quelque chose!</p>
+
+<p>&mdash;Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un
+accent où il y avait à dose égale de l'ironie et du
+désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... Mais songez que le temps est précieux.</p>
+
+<p>L'instant d'après, ils étaient en route et bientôt
+ils arrivaient à la ruelle des Fossoyeurs sans avoir
+fait la moindre rencontre qui pût les arrêter. Ils
+frappèrent. Ramus ouvrit. Ils entrèrent dans la
+maison et, arrivés dans cette belle salle à manger
+où Ramus avait introduit les deux Pardaillan, le
+chevalier dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre générosité
+jusqu'à nous laisser seuls pour une heure
+dans cette salle?</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison est à vous, mon enfant, dit le
+vieux savant, qui se retira dans une pièce du rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>&mdash;Où sommes-nous? fit le maréchal étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande
+de m'attendre ici quelques minutes...</p>
+
+<p>Le chevalier sortit et François de Montmorency
+demeura seul. Le jeune homme regagna rapidement
+le grenier où il avait dormi. Il y retrouva le vieux
+Pardaillan qui s'écria aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Elles t'attendent; elles s'inquiètent de toi...</p>
+
+<p>Le chevalier s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur
+une botte de foin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-il, ayez la bonté de prévenir
+Mme de Piennes et Mlle de Montmorency que le
+maréchal est là.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit simplement le vieux routier qui,
+s'approchant de son fils et lui mettant la main sur
+l'épaule, murmura: Chevalier!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela...</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites erreur, mon père, dit le chevalier
+de cette voix qui était terrible dans sa tranquillité:
+j'ai été chercher le maréchal de Montmorency pour
+qu'il emmène sa fille. Il est là. Voilà tout...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! grogna en lui-même le vieux routier
+Tu veux garder pour toi ta douleur. Garde-la; tout
+à l'heure, nous pleurerons ensemble...</p>
+
+<p>En même temps, il descendit à l'étage où se
+trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse... Quant au
+chevalier, il chercha un coin obscur du grenier afin
+quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient
+pour entrer dans la maison de Ramus.</p>
+
+<p>François de Montmorency était demeuré immobile
+les yeux tournés vers la porte par où avait disparu
+le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement, Jeanne
+de Piennes apparut. Elle était toujours habillée de
+ces vêtements noirs qui rehaussaient la tragique
+beauté de son visage pâle, illuminé par ses grands
+yeux profonds. Elle vit François et s'arrêta comme
+pétrifiée, les mains jointes.</p>
+
+<p>Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prévenue!... Et
+il semblait qu'il y eût surtout dans ce regard un
+étonnement infini.</p>
+
+<p>François, en la voyant, fut secoué comme par une
+furieuse décharge électrique.</p>
+
+<p>Il marcha vers elle...</p>
+
+<p>Comme elle, il avait joint ses mains...</p>
+
+<p>Quand il fut près d'elle, il se mit à genoux, son
+front se courba jusqu'aux pieds de la statue du
+Deuil, et alors les sanglots firent explosion dans sa
+gorge et sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon... pardon... pardon!...</p>
+
+<p>Ses mains saisissaient les mains glacées de Jeanne</p>
+
+<p>Puis, de ce même mouvement insensible, comme s'il
+se fût haussé vers le ciel, il se mettait debout, l'enlaçait
+de ses bras, son visage était près du visage de Jeanne...</p>
+
+<p>Et, comme il allait parler, Jeanne, d'un mouvement
+très doux, mit ses deux bras autour de son cou,
+laissa tomber sa tête sur l'épaule de François...</p>
+
+<p>Ah! pourquoi François, à cet instant, fut-il saisi
+d'une terreur étrange?</p>
+
+<p>Ce mouvement des bras de Jeanne, il le reconnaissait!
+Ce sourire, cette attitude de la tête chérie
+qui se penche sur son épaule, il les reconnaissait!...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Jeanne! bégaya François avec angoisse.</p>
+
+<p>Et Jeanne murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;O mon bien-aimé, tu vas le savoir enfin, le cher
+secret quoi je n'ose t'avouer depuis trois mois... Il
+faut que tu le saches... puis nous irons ensemble
+le dire à mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Jeanne! cria le maréchal, pantelant.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, mon François... écoute-moi bien... cette
+minute est solennelle... Mon bien-aimé, je suis ta
+femme, et notre union est bénie...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Jeanne! hurla le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute... voici le cher secret, si doux et si redoutable...
+François, je vais être mère...</p>
+
+<p>Une clameur de désespoir, une imprécation terrible,
+un mot s'exhalèrent ensemble des lèvres du
+maréchal:</p>
+
+<p>&mdash;Folle!... Elle est folle!</p>
+
+<p>Et il tomba à la renverse, foudroyé, sans connaissance.</p>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency venait de retrouver
+celle qu'il avait tant aimée.</p>
+
+<p>Qu'allait-il advenir de la réunion de ces deux êtres
+qui se chérissaient, du jeune amour du chevalier
+de Pardaillan, de la lutte engagée entre huguenots
+et catholiques?</p>
+
+<p>C'est ce que nos lecteurs connaîtront en lisant:</p>
+
+<p>L'ÉPOPÉE D'AMOUR</p>
+
+
+
+
+<p>TABLE</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I. Les deux frères</p>
+<p>II. Minuit!</p>
+<p>III. La gloire du nom</p>
+<p>IV. Le serment fraternel</p>
+<p>V. Loïse</p>
+<p>VI. Pardaillan</p>
+<p>VII. La route de Paris</p>
+<p>VIII. L'immolation</p>
+<p>IX. La dame en noir</p>
+<p>X. Pardaillan, Galaor, Pipeau et Giboulée</p>
+<p>XI. Vox populi, vox Dei</p>
+<p>XII. Les trois ambassadeur</p>
+<p>XIII. Une cérémonie païenne</p>
+<p>XIV. Le tigre à l'affût</p>
+<p>XV. Catherine de Médicis</p>
+<p>XVI. Le maréchal de Damville</p>
+<p>XVII. L'espionne</p>
+<p>XVIII. Pipeau</p>
+<p>XIX. La Bastille</p>
+<p>XX. La lettre de Jeanne de Piennes</p>
+<p>XXI. Le confesseur</p>
+<p>XXII. Une rencontre</p>
+<p>XXIII. Monsieur de Pardaillan père</p>
+<p>XXIV. Les prisonnières</p>
+<p>XXV. Le père et le fils</p>
+<p>XXVI. Au Louvre</p>
+<p>XXVII. Le premier amant</p>
+<p>XXVIII. Le siège du&mdash;Marteau-qui-cogne</p>
+<p>XXIX. Comment M. de Pardaillan fils désobéit</p>
+<p class="i6">une fois encore à M. de Pardaillan père</p>
+<p>XXX. Le gîte</p>
+<p>XXXI. La reine mère</p>
+<p>XXXII. A quoi s'amusait le petit Jacques</p>
+<p>XXXIII. Les caves de l'hôtel de Mesmes</p>
+<p>XXXIV. Jeanne d'Albret</p>
+<p>XXXV. Étonnement de Gilles et Gillot</p>
+<p>XXXVI. Un épisode homérique</p>
+<p>XXXVII. Le diamant</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+<h3>FIN DU PREMIER ÉPISODE</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 ***
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+Produced by Renald Levesque
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tM.
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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