diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:13:04 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:13:04 -0700 |
| commit | 8d3f7f4a201b310eebdba3692583844444bb33aa (patch) | |
| tree | 4cd4596b6db3045db7b613f4fdd61bbcef9c7e14 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 24325-0.txt | 6011 | ||||
| -rw-r--r-- | 24325-0.zip | bin | 0 -> 126479 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 24325-8.txt | 6011 | ||||
| -rw-r--r-- | 24325-8.zip | bin | 0 -> 125191 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 24325-h.zip | bin | 0 -> 143606 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 24325-h/24325-h.htm | 9028 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
9 files changed, 21066 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/24325-0.txt b/24325-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c6c93bb --- /dev/null +++ b/24325-0.txt @@ -0,0 +1,6011 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'un artiste + +Author: Charles Gounod + +Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + CHARLES GOUNOD + + MÉMOIRES + + D'UN ARTISTE + + + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + + À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1896 + +Droits de traduction et de reproduction réservés +pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande. + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux). + + + + +AVERTISSEMENT + + +Les pages qu'on va lire sont un récit des événements qui ont le plus +intéressé ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de +l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrière, et des réflexions +qu'ils m'ont suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt qui peut +s'attacher à mon individu, je crois que le récit exact et simple d'une +existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se +cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui +se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le +fait le plus indifférent, le mot le moins prémédité est souvent une +opportunité; j'en ai fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou +salutaire peut l'être à d'autres. + +Dans des «Mémoires», on a beaucoup, on a même à chaque instant à parler +de soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité dans mes jugements; je +l'ai fait avec exactitude et véracité dans le récit des événements, ou +lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit +avec sincérité ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se +trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que +lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la +mesure de mes appréciations; c'est à lui que je m'en rapporte pour me +mettre à ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre +si j'en suis sorti. + + * * * * * + +Ce récit est un témoignage de vénération et d'amour envers l'être qui +nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mère_. La mère est, +ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud +de la Providence; son intarissable sollicitude est l'émanation la plus +directe de l'éternelle sollicitude de Dieu. + +Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon +pendant ma vie, c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à elle que je +veux en restituer le mérite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé, +qui m'a _formé_: non pas à son image, hélas! c'eût été trop beau; et ce +qui en a manqué n'a pas été de sa faute, mais de la mienne. + +Elle repose sous une pierre simple comme l'a été sa vie. + +Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé laisser sur sa tombe une couronne +plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer à sa mémoire, +au delà de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre +éternel! + + + + +I + +L'ENFANCE + + +Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin +1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle +Heuzey, était douée d'une intelligence remarquable et de merveilleuses +aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne; elle composait, +chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï dire à ma mère qu'elle +jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme +mademoiselle Mars. + +Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait +rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société, +les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville, +dont elle était, littéralement, l'enfant gâtée. + +Mais, hélas! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie +n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode +difficilement d'une disparité totale de goûts, de tendances, +d'instincts, et c'est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les +réalités de l'existence au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne +tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d'où tant de dissemblances +conspiraient à la bannir. L'enfance de ma mère en reçut le douloureux +contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer +le souci. + +Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, d'une haute raison et d'un +courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance +maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l'écriture, c'est +par elle seule encore qu'elle acquit les premières notions du dessin et +de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un +moyen d'existence. + +La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la +cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler pour se rendre +utile. Elle chercha à donner des leçons de piano; elle en trouva et +commença ainsi, dès l'âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle +elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'élever ses +enfants. + +Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du +devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit +que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité +de l'enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque +maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit +et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté, +petit à petit,--sou par sou, peut-être,--une part du pauvre argent que +lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la +somme nécessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours +pour aller de Rouen à Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur +de piano au Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe Adam, l'auteur +du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec +bienveillance; il l'écouta avec attention et distingua de suite, chez +elle, les qualités qui maintiennent et consolident l'intérêt accordé +d'abord à d'heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son +jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, d'une façon régulière et +suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les +trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon. + +Une leçon tous les trois mois! C'était, on en conviendra, une pauvre +ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pût être profitable. +Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la +_multiplication des pains_ dans le désert, et l'on verra, par bien +d'autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces +âmes-là . + +Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime +renom dans le professorat, n'était pas, ne pouvait pas être une élève à +rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître. +Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu'il constatait d'une leçon à +l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu'à ses +capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un +piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment sans avoir le souci ni +porter le fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse qu'elle fût, +représentait encore un gros impôt pour un si mince budget. + +À quelque temps de là , survint, dans l'existence de ma mère, un +événement qui eut sur son avenir une influence décisive. + +Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient +les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart +qui déjà , à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du +grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son +immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin +bien tempéré_, le code insurpassable de l'étude du clavier et comme le +bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait +pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son Å“uvre de géant. + +Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel, +contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le +dessein de s'y créer une clientèle de leçons d'accompagnement. +Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des +jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de +vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mère y prit part et eut +l'honneur d'être tout particulièrement distinguée et félicitée par +Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons +et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l'on cultivait +passionnément et sérieusement la musique. + +Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur +son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'à +l'époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors +vingt-six ans et demi. + + * * * * * + +Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son +mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'était un peintre distingué, +et ma mère m'a dit souvent qu'il était considéré comme le premier +dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains, +Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle +un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil. +Gérard, entouré de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur +d'une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour, +en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à +pied. Aussitôt il s'écria: + +--Gounod! à pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte! + +Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le +fils de Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, à deux reprises +différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse +montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie +d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours était _la Femme +adultère_. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se +trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable +tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par +Drouais à voir son Å“uvre de concours: il déclara sincèrement à son +camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux +tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant +indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de +cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix +de la justice et celle de l'intérêt personnel. + +Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie, +une sorte d'effroi à la pensée d'entreprendre une grande Å“uvre. Doué +comme il l'était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut +chercher l'explication de cette répugnance; peut-être aussi faut-il +tenir compte d'un extrême besoin d'indépendance qui lui faisait redouter +de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en +fournira un exemple. + +M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je +crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père +beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme +dessinateur et comme graveur à l'eau-forte. Il proposa un jour à mon +père l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte destiné à +reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui +assurait, en retour, et jusqu'à l'achèvement de ce travail, un revenu +annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n'avait rien, c'était, +dans ce temps-là surtout, une fortune; et il y avait à faire vivre un +mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à +quelques portraits et à des lithographies qu'on lui commandait, et dont +plusieurs sont des Å“uvres de premier ordre, conservées encore +aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été +exécutées. + +Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un +talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent +indispensable pour que la tâche fût menée jusqu'au bout. Combien d'entre +eux seraient restés en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de +fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette! Et ce n'était +pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du côté humain du portrait, de +l'attitude, de la physionomie, des éléments d'expression du visage, les +yeux, le regard, l'être intérieur en un mot, c'était tout plaisir, tout +bonheur! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires, +manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la défaillance +arrivait; l'intérêt n'y était plus; il fallait de la patience; c'est là +que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de +la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'Å“uvre +commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l'ennui. + +Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à +ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la +maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le +verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme +professeur de piano. + +Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu'à la +mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d'une fluxion +de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve +avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi, +qui allais avoir cinq ans le 17 juin. + + * * * * * + +En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je +dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son +incomparable tendresse, nous rendit, et au delà , la protection et +l'appui du père qui nous était enlevé. + +Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé +Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de +la maison qu'il avait habitée. + +À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui. + +--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voilà seule avec deux +enfants à nourrir et à élever; je dois être désormais leur père en même +temps que leur mère; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander +deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment +prépare-t-on la pierre à lithographier?... Je me charge du reste, et je +vous prie de me procurer du travail. + +Le premier soin de ma mère fut d'annoncer qu'elle conserverait et +continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves +voulaient bien y consentir. + +Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette +noble et généreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir +dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son +dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc +maintenu et s'augmenta même rapidement d'un assez grand nombre de +nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien, +était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin +lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles +des leçons de musique. + +Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite +famille, ma mère n'hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de +front pendant quelque temps; mais, comme c'était un mauvais moyen de +suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter +entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du +terrain. + +Je n'ai pu conserver de mon père, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit +nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi +nets que s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer ici, une +émotion qu'il est facile de comprendre. + +Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue +surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au +coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds +en molleton, d'une veste à raies blanches, et coiffé d'un bonnet de +coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et +que je l'ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon +illustre et regretté ami et directeur de l'Académie de France à Rome, M. +Ingres. + +Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j'étais, moi, +couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec +un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des +bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche. +Je vois cela comme si j'y étais encore, et j'avais alors quatre ans ou +quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je +m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si +j'avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien; +mais la profession de ma mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant +les années de l'enfance firent pencher la balance du côté de la +musique. + +Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et +porte encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt +des Arcs), ma mère alla s'établir dans un autre logement, non loin de +là , rue des Grands-Augustins, nº 20. C'est de cette époque que datent +les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales. + +Ma mère, qui avait été ma nourrice, m'avait certainement fait avaler +autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter, +et je peux dire que j'ai pris mes premières leçons sans m'en douter et +sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si +difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais déjà +la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles +qu'elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la +modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et +le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu'un jour, ayant +entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une +chanson en mode mineur, je m'écriai: + +--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)? + +J'avais donc l'oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir +avantageusement déjà ma place d'élève dans un cours de solfège, où +j'aurais pu même être professeur. + +Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles +en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne +résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en +crédit. + +Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le +petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin +s'était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et +remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la +célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour +le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes +dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage +tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa +une suite d'accords et de modulations, me demandant à chaque modulation +nouvelle: + +--Dans quel ton suis-je? + +Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère +triomphait. + +Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle développait +elle-même dans son enfant les germes d'une détermination qui devait, +bien peu d'années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de +mon avenir, et sur laquelle eut déjà , probablement, une grande +influence l'audition de _Robin des bois_ au théâtre de l'Odéon, où elle +m'avait emmené quand j'avais six ans. + + * * * * * + +Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit +encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à +aucun de ceux de ma première enfance. Ce n'est guère qu'à partir de +l'âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma +mémoire. + +Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait +donc dix ans et demi de plus que moi. + +Vers l'âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles, +où il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le +premier souvenir que j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait +m'être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d'un tel ami. + +Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de +professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père, +l'avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à +Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la +rue de la Surintendance, laquelle s'étend de la place du Château à la +rue de l'Orangerie. + +Notre appartement, que je vois encore, et où l'on montait par une +quantité d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pièce +d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de +l'appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui +allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans +laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance, +Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué +comme peintre. Le père d'Édouard était sculpteur, et restaurateur des +statues du château et du parc de Versailles; c'est en cette qualité +qu'il occupait le logement faisant suite au nôtre. + +À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de +séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la +Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne +du roi Charles X, c'est-à -dire jusqu'en 1830, et fut retirée à +l'avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l'ai dit, +au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses +vacances. + +Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle +du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse, +comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons +de violoncelle à mon frère, qui était doué d'une voix charmante et +chantait souvent aux offices de la chapelle du château. + +Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la +basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frère me faisait +l'effet d'être assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais +me rendre compte de ce que c'était qu'un commençant, je me figurais, +instinctivement, que, dès qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas +pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'idée qu'on pût jouer +faux n'entrait même pas dans ma petite tête. + +Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train +d'étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de +passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je +demandai à ma mère: + +--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse? + +Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû +s'égayer de la naïveté de ma question. + +J'ai dit que mon frère avait une très jolie voix: outre que j'ai pu en +juger plus tard par moi-même, je l'ai entendu dire à Wartel, qui avait +souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui, +après avoir été à l'école de musique de Choron, fit partie de la troupe +de l'Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat, +une grande et légitime réputation. + + * * * * * + +En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, à cette époque, près de sept +ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui +m'avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après +le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma +présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la +journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l'idée de me +faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l'on venait me +reprendre avant le dîner. + +La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine, +près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où +nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue +de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis +pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor +que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra. +Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir +alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la +pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je +lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup +plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris +en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand +mes petits camarades se trompaient, il me disait: + +--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire. + +Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si +lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit: + +--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!... + +Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire +aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans +une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit +donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de +Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de +Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la +pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon. + +Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi +distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile +d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre +que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette +impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et +pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime +pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla +que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à +craindre. + +En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé +aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie; +j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et, +lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée +Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je +m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire +ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi. + + * * * * * + +Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais +l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un +«quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions, +à la rentrée des vacances, c'est-à -dire au mois d'octobre 1829. Je +venais d'avoir onze ans. + +Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser, +homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de +suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur +d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit +le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître +et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et +est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris. + +Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé; +mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour +ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe. + +J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse», +c'est-à -dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à +moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de +travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en +obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis +enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus +grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il +semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais, +hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien +galopait fort souvent!... trop souvent. + +Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de +distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition +me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut +un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre, +c'est-à -dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce +que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien +de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en +prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant +à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que +les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et +l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un +débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même, +ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne! +ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va +répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en +revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un +misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là .» + +Et je laissai mon pain. + +Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais +passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je +m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous +mes vÅ“ux. + +Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les +dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en +deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux +moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le +maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte +Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de +Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et +Å“uvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire. + +Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus +tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre, +une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on +ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes +dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite +troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds, +deux ténors et deux basses. + +Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_, +il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos +commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et, +depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce +timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables +voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois, +sans cet accident, un bon chanteur. + +La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut +remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché +au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui +s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la +tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa +redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de +bataillon. + +Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous +le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la +direction de ma vie. + + * * * * * + +Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en +était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la +musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière +sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune +existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère +aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel +prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont +obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de +second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux +élèves de _découcher_, c'est-à -dire de passer une nuit chez leurs +parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette +fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune +d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que +j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_ +de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona; +Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir +me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais +perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit: + +--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens! + +Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu +lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris +à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de +_faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre, +de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère +mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de +deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le +moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler +devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je +n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce +rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et +que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel +arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon +cÅ“ur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que +cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui +jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement +fou. + +Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et +absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon +atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'Å“il de la nuit; +c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire, +moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien +aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne +plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur +copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans +partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me +parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et +de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier +de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui +présentai ma copie. + +--Et votre brouillon? ajouta-t-il. + +Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et +le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste; +j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc. + + * * * * * + +Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de +plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre +dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de +mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger +une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à +ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité +entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais +plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce +dernier choix. + +Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près +ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour +moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait +partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses +doléances au proviseur, M. Poirson. + +Celui-ci la rassura: + +--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est +un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de +lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais +mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas +musicien! + +Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son +cabinet. + +--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être +musicien? + +--Oui, monsieur. + +--Ah çà , mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état! + +--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini? + +Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans +se rejeter en arrière. + +À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression. + +--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon; +nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix +ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge. + +Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à +écrire des vers. Puis il me dit: + +--Emporte cela et mets-le-moi en musique. + +Je jubilais. + +Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une +anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la +romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...» + +Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé +par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je +ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la +récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le +proviseur. + +--Qu'est-ce que c'est, mon enfant? + +--Monsieur, ma romance est faite. + +--Comment? déjà ? + +--Oui, monsieur. + +--Voyons un peu! chante-moi cela. + +--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner. + +(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y +en avait un dans la pièce voisine.) + +--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano. + +--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies! + +--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies? + +--Mais là , monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front. + +--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien +sans les harmonies. + +Je vis qu'il fallait en passer par là , et je m'exécutai. + +J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis +s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à +sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et, +lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit: + +--Allons, maintenant, viens au piano. + +Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je +recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson, +vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et +m'embrassait en me disant: + +--Va, mon enfant, fais de la musique! + + * * * * * + +Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir +dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un +consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave +responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement +que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux +appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel +elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège +commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi +longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop +aisément à mes vÅ“ux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle +eut recours. + +Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute +réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions +de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était +alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma +mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée +l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le +collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y +commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un +mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon +et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la +promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de +cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma +mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce +qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus +tard: + +--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui +déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène +contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais +de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à +m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le +reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je +veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que +sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une +sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est +vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en +triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en +tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière +dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles. + +Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il +tint parole, autant du moins qu'il était en lui. + +Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha +quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de +valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite +cervelle. + +Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère: + +--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre; +seulement, il ignore qu'il le sait. + +Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie +un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues, +canons, etc., ma mère lui demanda: + +--Eh bien, qu'en pensez-vous? + +--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne +le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout +chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_. + +--Allons! dit ma mère, il faut se résigner. + +Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois +elle m'avait dit: + +--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le +notaire_!... + +Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible. + +D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la +menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner +du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de +considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois +pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé +je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros +_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en +train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente +qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le +surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence +pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et +me dit: + +--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là ! + +Je relevai la tête et répondis: + +--Tiens! si vous croyez que c'est amusant! + +--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez +plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien +moins. + +Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un +accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière +que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence +ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation +soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_. +Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres +dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du +bon conseil que je venais de recevoir. + + * * * * * + +Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et +m'attachaient de plus en plus. + +Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et +ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une +grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de +Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée +auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien, +est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de +ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est +Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_. + +Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable +chef-d'Å“uvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je +ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de +manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces +heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition +lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de +l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux +accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument +nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint +cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes +ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de +mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma +mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du +terrible, je murmurai ces mots: + +--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela! + +L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de +l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une +signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble +qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose +d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup +du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de +Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la +volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart +faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue +exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence +si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté +parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et +inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la +mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à +cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du +trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le +balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette Å“uvre immortelle, +il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne +ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à +l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au +niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les +plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque +j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition +de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser. + +Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au +développement de ma passion pour la musique. Après _Don Juan_, +j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la +Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À +l'un d'eux, on exécuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, à +l'autre, la _Symphonie avec chÅ“urs_ du même maître. Ce fut un nouvel +élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout +en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie +gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la +conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des +côtés, à celui auquel m'avait initié l'audition de _Don Juan_: quelque +chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables +avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines. + +Mon temps de collège s'avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait +mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma +détermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le +redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me +déclarant formellement que si j'amenais un mauvais numéro au tirage +pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant +trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n'était +là qu'un expédient: la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus +d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien, +aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l'un de nous; et, comme +j'étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de +travail, de dévouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de +respect et d'amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la +conscription: + +--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me +rachèterai moi-même, j'aurai le grand prix de Rome. + + * * * * * + +J'étais alors en troisième. Il s'était passé, dans la classe, un +événement qui m'avait attiré une certaine considération parmi mes +camarades. + +Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible +tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c'était +être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M. +Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se +déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la +provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entière +d'une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui +représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition +était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le +coupable resta ignoré. + +L'idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer +de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce +de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés +dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et +redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment +sous la dictée duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en +classe, je profitai d'un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et +je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il +fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le +lire. Puis il dit: + +--Messieurs, quel est l'auteur de cette pièce de vers? + +Je levai la main. + +--Elle est très bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lève la +privation de congé; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous +a mérité votre délivrance. + +On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette +amnistie... + +J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon +cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais là pour camarades +Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l'École normale et un +humaniste si distingué; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie, +l'honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et +meilleurs amis. C'est à peu près entre nous quatre que se partageait le +«banc d'honneur». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en +rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de trois mois, mes études ayant +été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de +me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances; +j'avais un peu plus de dix-sept ans. + +Mais ma philosophie n'était pas faite, et ma mère n'entendait pas que +mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je +continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon +travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat +ès lettres, que je passai en effet au bout d'un an. + +J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès +sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions +dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles +je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il +fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais +engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or, +il n'y avait pas un jour à perdre. + + * * * * * + +Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la +pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission +dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous +mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de +pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette +exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon +passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait +cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère: + +--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre +manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut +que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la +classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy. + +Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui +descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par +excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me +ravit. + +--Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que +mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles +ont de particulier: tout est pour le mieux! + +J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour +la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano +et Stéphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une +réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de +Mozart, dont il recommandait la lecture assidue. + +--Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_! + +Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens: +Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à +l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort +environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça +dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de +plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une +inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le +visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur +m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était +aimant, il avait un cÅ“ur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement +pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai +reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un +titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection. + +Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et +de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant +satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif +unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter +coûte que coûte. + +J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois. +Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de +Paër, qui l'avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus +de nouveau l'année suivante; ma mère était pleine de crainte et d'espoir +à la fois: désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un +échec. Ce fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la conscription! +Mais mon second prix de l'année précédente me valait un sursis d'un an. +Il me restait donc encore les chances d'un troisième et dernier +concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena faire un +voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit +ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors +de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage +ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix, +l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais +pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin, +nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête +avant de me réveiller. + +Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien +résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'époque de +ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et +je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura: de joie, d'abord, puis +aussi de la pensée que ce triomphe, c'était la séparation prochaine, et +une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l'autre en +Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des _Deux +Pigeons_ allait devenir sa pensée quotidienne. + + * * * * * + +Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année +que moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour la sculpture, Gruyère; +pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en médailles, Vauthier, +petit-fils de Galle. + +À la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de +Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du +musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme +élève de Huyot, d'excellentes études à l'École des beaux-arts. Ne +voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix +lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait +renoncé au concours de Rome, qui l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette +mère qu'il adorait et dont il était l'appui et le soutien. Mais il avait +remporté ce qu'on appelait le prix départemental, qui était accordé à +l'élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études +à l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de +l'Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le +même jour. + +J'ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C'est là +qu'il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au +château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait. +Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l'atelier du +célèbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de +l'Étoile, et, depuis lors, ils s'étaient liés d'une amitié que rien +désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que +moi. Ma mère, qui l'aimait comme un fils, me confia à lui, on devine +avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de +dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus +vigilante sollicitude. + + * * * * * + +Avant mon départ, l'occasion s'offrit à moi de me livrer à un travail +bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de +chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des chÅ“urs à +l'Opéra, me dit un jour: + +--Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai +exécuter à Saint-Eustache. + +Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rêver. J'avais cinq +mois devant moi; je me mis résolument à l'Å“uvre, et, au jour dit, +j'étais prêt, grâce à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait aidé +à copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de +payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s'il vous plaît! je la +dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de +mon cher et regretté maître Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même, +l'exécution à Saint-Eustache. + +Ma messe n'était certes pas une Å“uvre remarquable: elle dénotait +l'inexpérience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout +novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la +possession demande une si longue pratique; quant à la valeur des idées +musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment +assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte +sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer. +Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants +encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement +touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après +l'exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement +(nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l'Éperon) un +commissionnaire qui m'attendait, une lettre à la main. Je prends la +lettre, je l'ouvre, et je lis ceci: + +«Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au +_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux! +Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.» + +C'était de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis, +alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l'exécution +d'une messe de moi, et il était accouru, tout plein d'intérêt et de +sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait +dit, sept ans auparavant: + +--Va, mon enfant, fais de la musique! + +Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps +d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un +cabriolet... et j'arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je +trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de +tout son cÅ“ur. + +Je n'avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui +j'allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes, +préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva +rapidement. + + + + +II + +L'ITALIE + + +Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions, à huit +heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue +Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était venu nous dire adieu. Notre +première étape était Lyon. De là nous descendions le Rhône par Avignon, +Arles, etc... jusqu'à Marseille. À Marseille, nous prenions un +_voiturin_. + +Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux véhicule +écroulé, écrasé, broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues +de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrêter, de +regarder, d'admirer paisiblement tous les sites à travers +lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante +locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance +à travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous +faisait passer, peu à peu, graduellement, discrètement, d'un aspect à un +autre, au lieu de cet obus à rails qui vous prend endormis sous le ciel +de Paris et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, sans +transition, ni d'esprit ni de température, brutalement, comme une +marchandise, à l'anglaise! Beaucoup, vite et à fond de cale: comme du +poisson qu'on expédie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais! + +Si, du moins, le Progrès, ce conquérant sans pitié, laissait la vie aux +vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bénis d'avoir été: +il m'a permis de jouir en détail de cette admirable route de la Corniche +qui prépare si bien le voyageur au climat et aux beautés pittoresques de +l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la Spezia, Trasimène, la +Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement +progressif et alternatif de la nature qui explique les maîtres et des +maîtres qui vous apprennent à regarder la nature. Tout cela, nous +l'avons pendant près de deux mois dégusté, savouré à notre aise; et, le +27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre +résidence, notre éducatrice, notre initiatrice aux grandes et sévères +beautés de la nature et de l'art. + +Le Directeur de l'Académie de France à Rome était alors M. Ingres. Mon +père l'avait connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous montâmes, comme +c'était notre devoir, chez le directeur, pour lui être présentés, chacun +par notre nom. Il ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'écria: + +--C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! ressemblez-vous à votre père! + +Et il me fit de mon père, de son talent de dessinateur, de sa nature, du +charme de son esprit et de sa conversation, un éloge que j'étais fier +d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui était bien +le plus doux accueil possible à mon arrivée. + +Chacun de nous s'étant installé ensuite dans le logement qui lui était +destiné,--logement qui se composait d'une grande pièce unique qu'on +appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre à +coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me +séparait de ma mère. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire +suffirait à me faire prendre en patience un éloignement que le séjour de +Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans. + +De ma fenêtre, j'apercevais au loin le dôme de Saint-Pierre, et je +m'abandonnais volontiers à la mélancolie dans laquelle me plongeait ma +première expérience de la solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût pas +une solitude que ce palais où nous étions vingt-deux pensionnaires, +réunis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans +cette fameuse salle à manger tapissée des portraits de tous les +pensionnaires depuis la fondation de l'Académie,--et que je fusse de +nature à faire de suite connaissance et bon ménage avec tous mes +camarades. + +Je dois l'avouer: une des causes qui contribuèrent le plus à cette +tristesse fut assurément l'impression que me fit mon arrivée à Rome. Ce +fut une déception complète. Au lieu de la ville que je m'étais figurée, +d'un caractère majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect +grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines +pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire, +incolore, sale presque partout: j'étais en pleine désillusion, et il +n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer à ma pension, +reboucler ma malle et me sauver au plus vite à Paris pour y retrouver +tout ce que j'aimais. + +Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rêvé, mais non de manière à +frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller çà et +là et interroger peu à peu cette grandeur endormie du glorieux passé et +faire revivre, en les fréquentant, les ruines muettes, les ossements de +l'antiquité romaine. + +J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais +encore et surtout de caractère; j'étais trop enfant pour saisir et +comprendre, au premier coup d'Å“il, le sens profond de cette ville +grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade, +et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par +le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la +Sainte Écriture fait dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la conduirai +dans la solitude et là je parlerai à son cÅ“ur.» + +Rome est, à elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppées +d'un calme si profond, d'une majesté si tranquille et si sereine qu'il +est impossible d'en soupçonner, au premier abord, le prodigieux +ensemble et l'inépuisable richesse. Son passé comme son présent, son +présent comme sa destinée, font d'elle la capitale non d'un pays mais de +l'humanité. Quiconque y a vécu longtemps le sait bien; et, à quelque +nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle +une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que +l'on quitte une _patrie_. + +Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire place à une disposition tout +autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espèce de +linceul où j'étais renfermé. + +Toutefois je n'étais pas demeuré absolument oisif. Ma distraction +favorite était la lecture du _Faust_ de Goethe, en français, bien +entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et +avec grand plaisir, les poésies de Lamartine: avant de songer à mon +premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je +m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, au nombre desquelles se +trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait être, +dix ans plus tard, adaptée à la scène de concours du premier acte de mon +opéra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur +Émile Augier: «_Héro, sur la tour solitaire..._»--Je les écrivis toutes +deux à peu de jours de distance et presque dès mon arrivée à la Villa +Médicis. + +Six semaines environ s'écoulèrent; mes yeux s'étaient habitués à cette +ville dont le silence m'avait causé l'impression d'un désert; ce silence +même commençait à me charmer, à devenir un bien-être, et je trouvais un +plaisir particulier à fréquenter le Forum, les ruines du Palatin, le +Colisée, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues, +sur lesquels s'étend, depuis des siècles, la houlette auguste et +pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations. + +J'avais fait connaissance et peu à peu lié amitié avec une excellente +famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de M. et de madame +Ingres. Alexandre Desgoffe était, non un pensionnaire de Rome, mais un +élève de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et sévère. Il habitait +l'Académie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf +ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, épouse et mère aussi +admirable qu'elle avait été une fille parfaite.--Desgoffe était une +nature rare: cÅ“ur profond, digne, dévoué, modeste; simple et limpide +comme un enfant; fidèle et généreux. Ce fut, on le pense bien, une +grande joie pour ma mère lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de +moi des êtres excellents qui me témoignaient une véritable affection et +auprès desquels je pouvais trouver quelque adoucissement à ma solitude +et, au besoin, des soins affectueux et dévoués. + + * * * * * + +Notre soirée du dimanche se passait habituellement dans le grand salon +du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-là , leurs +entrées de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en +amitié. Il était fou de musique; il aimait passionnément Haydn, Mozart, +Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathétique de +son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et +d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'était pas un exécutant, +moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa +partie de violon dans l'orchestre du théâtre de sa ville natale, +Montauban, où il avait pris part à l'exécution des opéras de Gluck. +J'avais lu et étudié les Å“uvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de +Mozart, je le savais par cÅ“ur, et, bien que je ne fusse pas un +pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir régaler +M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais +également, de mémoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il +avait une admiration passionnée: nous passions souvent une partie de la +nuit à nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité des grands +maîtres, et en peu de temps je fus tout à fait dans ses bonnes grâces. + +Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée +inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent, +longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite, +ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait +parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des +indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité +touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les +_poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était. + +Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier +devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous +les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il +maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs, +quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le +grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les +précieux enseignements. + +Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber +devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la +vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre. + +On connaît le mot célèbre de M. Ingres: «Le dessin est la probité de +l'art.» Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthèse: «Il +n'y a pas de grâce sans force.» C'est qu'en effet la grâce et la force +sont complémentaires l'une de l'autre dans le total de la beauté, la +force préservant la grâce de devenir mièvrerie, et la grâce empêchant la +force de devenir brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces deux +éléments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le génie. + +On a dit, et beaucoup l'ont machinalement répété, qu'il était +despotique, intolérant, exclusif; il n'était rien de tout cela. S'il +était contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne +donne plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que +lui, précisément parce qu'il voyait mieux que personne par où et +pourquoi une chose est admirable. Seulement il était prudent; il savait +à quel point l'entraînement des jeunes gens les expose à s'éprendre, à +s'engouer, sans discernement et sans méthode, de certains traits +personnels à tel ou tel maître; que ces traits, qui sont les caractères +propres, distinctifs de chaque maître, leur physionomie individuelle à +laquelle on les reconnaît comme nous nous reconnaissons les uns les +autres, sont précisément aussi les propriétés incommunicables de leur +nature; que, par conséquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat +que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera +fatalement à l'exagération de qualités dont l'imitateur fera autant de +défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, très +injustement, d'exclusivisme et d'intolérance. + +L'anecdote suivante montrera combien il était sincère à revenir d'une +première impression et peu obstiné dans ses répugnances. Je venais de +lui faire entendre, pour la première fois, l'admirable scène de Caron et +des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette +première audition lui avait laissé une impression de raideur, de +sécheresse, de dureté farouche, si pénible qu'il s'écria: + +--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer! + +Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tête à cette impétuosité +d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer +l'orage. À quelque temps de là , M. Ingres revint sur le souvenir que lui +avait laissé ce morceau,--souvenir déjà un peu adouci, à ce qu'il me +semblait,--et me dit: + +--Voyons donc cette scène de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais +réentendre cela. + +Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiarisé sans +doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si +saisissante, il fut frappé de ce qu'il y a d'ironique et de narquois +dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres +errantes, à qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles +n'ont pas de quoi le payer. Peu à peu, il s'attacha tellement au +caractère de cette scène qu'elle devint un de ses morceaux favoris et +qu'il me la redemandait constamment. + +Mais sa passion dominante était le _Don Juan_ de Mozart, où nous +restions parfois ensemble jusqu'à deux heures du matin, au point que +madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, était obligée de fermer +le piano pour nous séparer et nous envoyer dormir chacun de notre côté. + +Il est vrai qu'en fait de musique ses préférences étaient pour les +Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de Rossini; mais il +regardait _le Barbier de Séville_ comme un chef-d'Å“uvre; il avait la +plus grande admiration pour un autre maître italien, Cherubini, dont il +a laissé un si magnifique portrait, et que Beethoven considérait comme +le plus grand maître de son temps, ce qui n'est pas un mince éloge +décerné par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos préférences: +pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Préférer n'est pas +condamner ce que l'on ne préfère pas. + + * * * * * + +Une circonstance particulière favorisa et multiplia mes relations avec +M. Ingres. J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je souvent un +album dans mes excursions à travers Rome. Un jour, en revenant d'une de +mes promenades, je me trouvai, à la porte de l'Académie, nez à nez avec +M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperçut mon album sous mon bras et me +dit, en fixant sur moi ce regard à la fois profond et lumineux qui lui +était propre: + +--Qu'est-ce que vous avez là , sous le bras? + +Je répondis, un peu troublé: + +--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album! + +--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc? + +--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est-à -dire... oui... je dessine +un peu.. mais... si peu... + +--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi ça! + +Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte +Catherine que je venais de copier, le jour même, d'après une fresque +attribuée à Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clément, non +loin du Colisée. + +--C'est vous qui avez fait ça? me dit M. Ingres. + +--Oui, monsieur. + +--Tout seul? + +--Oui, monsieur. + +--Ah çà !... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre père! + +--Oh!... monsieur Ingres!... + +Puis, me regardant sérieusement: + +--Vous me ferez des calques. + +Faire des calques pour M. Ingres! peut-être les faire auprès de lui! +m'éclairer de ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! J'étais +suffoqué d'honneur et de joie. + +C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à la lampe, que je me livrais +à cette occupation si attachante et, en même temps, si instructive pour +moi, tant par les chefs-d'Å“uvre qui passaient sous la pointe soigneuse +de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de +M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine de calques, d'après des +gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses +cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimètres +de hauteur. + +Un jour, M. Ingres me dit: + +--Si vous voulez, je vous fais revenir à Rome avec le grand prix de +peinture. + +--Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en +recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh! +non, non... + + * * * * * + +Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique +et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux +occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas +précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent +profitables et salutaires. + +Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un +endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la +chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises +était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite +«des Chanoines», dans Saint-Pierre--la musique n'était pas même nulle: +elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil +lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les +oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette +mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières +expériences. + +J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la +chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami +Hébert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne +serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y +entend,--ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y +peut voir encore l'Å“uvre sublime mais destructible et déjà bien altérée +de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina +ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du +Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment +l'absence de leur hôte sacré. + +J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique +sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan, +monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une +intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit +d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de +ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité +particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la +première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce +martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en +soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une +trame si pleine et si serrée,--je ne saurais le dire. Toujours est-il +que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y +revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer. + +Il y a des Å“uvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel +elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux +exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie +colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces +incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce +peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal, +n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias. +Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux +fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent, +ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après +eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du +vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux +maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le +spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout +de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine, +peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même +inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et +si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une +seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on +dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde. + +Il y a, en effet, entre l'Å“uvre de Michel-Ange et celle de Palestrina +de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien +difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais +dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et +d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même +absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On +sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme +seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe +qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de +ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme, +dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble +faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art +de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible +n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi +ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord. +En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là , rien de +pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible. + +À l'audition d'une Å“uvre de Palestrina, il se passe quelque chose +d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes +pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se +trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de +la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous +êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans +malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace +et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles, +d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument +inimitables les Å“uvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien +de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont +dictées. + +Quant à l'Å“uvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en +dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non +seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique +au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des +personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire +essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de +Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition +perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant +qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de +l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète +Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre +Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et +vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion +d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi +dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à +travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire +céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue +des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et +dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et +sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des +premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste +prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du +premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en +relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance +immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si +profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et +la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour +atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que +pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et +produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette +attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du +sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père! +Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive +par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit +avec une tendresse si calme et si souveraine! + +Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et on n'aurait encore +qu'effleuré ce poème extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. On +pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible, +que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens soupçonnaient +ce qu'il y a d'éducation pour leur intelligence et de nourriture pour +leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient +leurs journées entières, et les sollicitations de l'intérêt, pas plus +que le souci de la renommée, n'auraient de prise sur des caractères +façonnés à une si haute école de ferveur et de recueillement. + + * * * * * + +À côté de cette grande tradition de musique sacrée maintenue par les +offices de la chapelle pontificale, j'avais à faire aussi comme +pensionnaire, une part à l'étude de la musique dramatique. Le répertoire +du théâtre, à cette époque, était à peu près entièrement composé des +opéras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes Å“uvres qui, +malgré les qualités propres et l'inspiration parfois personnelle de +leurs auteurs, étaient, par l'ensemble des procédés, par leur coupe de +convention, par certaines formes dégénérées en formules, autant de +plantes enroulées autour de ce robuste tronc rossinien dont elles +n'avaient ni la sève ni la majesté, mais qui semblait disparaître sous +l'éclat momentané de leur feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre, +aucun profit musical à recueillir de ces auditions bien inférieures, au +point de vue de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien de +Paris, où les mêmes ouvrages étaient interprétés par l'élite des +artistes contemporains. La mise en scène elle-même était parfois +grotesque. Je me rappelle avoir assisté, au Théâtre Apollo, à Rome, à +une représentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains +portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais +de nankin à bandes rouge cerise: c'était absolument comique; on se +serait cru chez Guignol. + +J'allais donc rarement au théâtre, et je trouvais plus d'avantages à +étudier chez moi les partitions de mes chers maîtres favoris, les +_Alceste_ de Lulli, les _Iphigénies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart, +le _Guillaume Tell_ de Rossini. + +Outre les heures d'intimité passées auprès de M. Ingres pendant cette +fameuse période des _calques_, j'avais la bonne fortune d'être admis à +le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne +pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais +la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour +le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son +tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la propriété du duc +d'Orléans, et sa _Vierge à l'hostie_, destinée à la galerie de M. le +comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularité +très intéressante dont je fus le témoin. Dans la composition primitive, +le premier plan n'était pas occupé par le ciboire surmonté de la sainte +hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jésus, couché, +endormi, la tête reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un +gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'était ou, du moins, +cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grâce de dessin, comme +charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit +corps si lumineux et si potelé. M. Ingres lui-même en paraissait très +satisfait, et lorsque je le quittai, au moment où le déclin du jour +l'obligea de suspendre son travail, il était enchanté de sa journée. Le +lendemain, dans l'après-midi, je remonte à son atelier:--plus d'Enfant +Jésus! La figure avait disparu, entièrement grattée par le couteau à +palette: il n'en restait plus trace. + +--Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je consterné. + +Et lui, triomphant, l'air résolu: + +--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore. + +La splendeur du symbole divin venait de lui apparaître comme supérieure +à cette lumineuse réalité humaine, et, par suite, plus digne des +hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hésité à +sacrifier un chef-d'Å“uvre à une vérité. C'est à ces nobles préférences, +c'est à cette rigueur désintéressée qu'on reconnaît les hommes dont le +privilège et la récompense légitime sont dans cette autorité inamissible +qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes. + + * * * * * + +La compagnie des pensionnaires de mon temps, à l'Académie de France, à +Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs +sont devenus célèbres: entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu, +l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres, +ou qui se seraient illustrés ou qu'une mort prématurée a enlevés à leur +art en pleine espérance pour leur pays: Papety le peintre, Octave +Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Diébolt et +Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons +de cette école si décriée qui, après les Hippolyte Flandrin et les +Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Massé, Guillaume, Cavelier, +Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes éminents dont +il faudrait joindre le nom à cette liste déjà respectable. + +Les pensionnaires étaient souvent invités aux soirées de l'ambassade de +France. C'est là que je vis, pour la première fois, Gaston de Ségur, +alors attaché d'ambassade, devenu, depuis, le saint évêque que tout le +monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus +tendres et plus fidèles amis. + +Au séjour de Rome, qui était la résidence permanente et régulière, +vinrent s'ajouter les excursions autorisées dans le reste de l'Italie. + +Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la première fois +que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui, +et qui avait eu le grand prix de musique l'année précédente. Nous +faisions le voyage avec le marquis Amédée de Pastoret, qui avait écrit +les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix. + +Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grèce, +ce golfe, bleu comme le saphir, encadré dans une ceinture de montagnes +et d'îles dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil, +cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui défieraient +les plus riches velours et les pierreries les plus étincelantes, tout +cela me produisit l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. Les environs, +ces merveilles qu'on appelle le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente, +Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi, +Salerne, PÅ“stum enfin avec ses admirables temples doriques que +baignaient autrefois les flots d'azur de la Méditerranée, me semblèrent +une véritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le +ravissement instantané. + +Si l'on ajoute à de pareilles séductions tout l'intérêt qui s'attache à +la visite du Musée de Naples (les _Studii_ ou Musée Borbonico), trésor +unique par les chefs-d'Å“uvre d'art antique qu'il renferme et dont la +plupart ont été révélés par les fouilles de Pompéï, d'Herculanum, de +Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit siècles sous les +éruptions du Vésuve, on comprendra facilement ce que doit être +l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un +artiste. + +Trois fois, pendant mon séjour à Rome, j'eus le bonheur de visiter +Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que +j'en aie rapportées, je place en première ligne cette île merveilleuse +de Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce au contraste de ses +rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants. + +Ce fut en été que je visitai Capri pour la première fois. Il faisait un +soleil ardent et une chaleur torride. Pendant le jour, il fallait ou +s'enfermer dans une chambre en demandant à l'obscurité un peu de +fraîcheur et de sommeil, ou se plonger dans la mer et y passer une +partie de la journée, ce que je faisais avec délices. Mais ce qu'il est +difficile d'imaginer, c'est la splendeur des nuits sous un pareil +climat, dans une telle saison. La voûte du ciel est littéralement +palpitante d'étoiles; on dirait un autre Océan dont les vagues sont +faites de lumière, tant le scintillement des astres emplit et fait +vibrer l'espace infini. Pendant les deux semaines que dura mon séjour, +j'allais souvent écouter le silence vivant de ces nuits +phosphorescentes: je passais des heures entières, assis sur le sommet de +quelque roche escarpée, les yeux attachés sur l'horizon, faisant parfois +rouler, le long de la montagne à pic, quelque gros quartier de pierre +dont je suivais le bruit jusqu'à la mer, où il s'engouffrait en +soulevant un friselis d'écume. De loin en loin, quelque oiseau solitaire +faisait entendre une note lugubre et reportait ma pensée vers ces +précipices fantastiques dont le génie de Weber a si merveilleusement +rendu l'impression de terreur dans son immortelle scène de la «fonte des +balles» de l'opéra _le Freischütz_. + +Ce fut dans une de ces excursions nocturnes que me vint la première idée +de la «nuit de Walpürgis» du _Faust_ de Goethe. Cet ouvrage ne me +quittait pas; je l'emportais partout avec moi, et je consignais, dans +des notes éparses, les différentes idées que je supposais pouvoir me +servir le jour où je tenterais d'aborder ce sujet comme opéra, tentative +qui ne s'est réalisée que dix-sept ans plus tard. + +Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer à l'Académie. +Quelque agréable et séduisant que fût le séjour de Naples, je n'y suis +jamais resté sans éprouver, au bout d'un certain temps, le besoin de +revoir Rome: c'était comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je +m'éloignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des +heures si délicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son +prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agitée, +glapissante. La population s'y démène et s'y interpelle et s'y chicane +et s'y dispute, du matin au soir et même du soir au matin, sur ces quais +où l'on ne connaît ni le repos ni le silence. L'altercation, à Naples, +est l'état normal; on y est assiégé, importuné, obsédé par les +infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des +bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre +eux, la concurrence au rabais[1]. + +[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 14 +juillet 1840. + + * * * * * + +De retour à Rome, je me mis au travail. C'était à l'automne de 1840. + +Malgré le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au +soir les journées de ma mère, elle trouvait encore le temps de me faire +une large part de correspondance. Ce n'était guère que sur son sommeil +qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme, +sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont +la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait dû se +priver pour les écrire. Je savais que, dès cinq heures, elle était levée +pour être prête à recevoir sa première élève, qui arrivait à six heures; +que, fort souvent, l'heure même de son déjeuner était sacrifiée à une +leçon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou même +un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce métier +durait jusqu'à six heures du soir; qu'après son dîner il lui fallait +s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle +avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres qu'à moi; que, de plus, elle +était dame de charité et travaillait bien souvent de ses mains pour +vêtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne +pouvait concilier qu'à force d'ordre et de méthode dans l'emploi du +temps:--c'est qu'elle était douée, au plus haut degré, de ces deux +essentielles et fondamentales qualités sur lesquelles repose toute vie +utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé de son programme +cette plaie de _la visite_ qui consiste à perdre son temps, du lundi au +samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur, +et à _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas +à _vivre_. Aussi nous avait-elle élevés avec des maximes courtes, mais +qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce +laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'être bavards:--«Qui ne fait +pas de dépenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dépenses +nécessaires.»--«Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire +tout ce qu'il doit.» + +Un des amis de notre famille me disait: «Votre mère est, pour moi, non +pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas où elle trouve le +temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, où +elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son cÅ“ur. Plus +elle en avait à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot +charmant d'Émile Augier, mais qui signifie absolument la même chose: +«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai eu le temps de rien faire.» + +Dans les lettres de ma mère, mon cher et excellent frère glissait aussi, +de temps à autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils à +mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse +n'a jamais été mon côté fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand +la raison n'est pas là pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez +mal profité de tout cela, et j'en fais mon _meâ culpâ_... + +Il y a, à Rome, dans le Corso, une église qu'on appelle +Saint-Louis-des-Français, et qui est desservie par un chanoine et des +prêtres français. Tous les ans, à la fête du roi Louis-Philippe, +c'est-à -dire le 1er mai, on célébrait, dans cette église, une messe +en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire. +L'année de mon arrivée à Rome, la messe exécutée (messe avec orchestre) +était de mon camarade Georges Bousquet. L'année suivante, ce devait être +mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse +pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mère +m'envoya ma messe de Saint-Eustache entièrement copiée de sa main sur le +manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se +dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste. + +On imagine ce que j'éprouvai en recevant, à Rome, cette nouvelle preuve +de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas +l'usage auquel ma mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était plus +digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui +n'était pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que +j'avais commencée en vue de la fête du roi. Je la composai et j'en +dirigeai moi-même l'exécution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les +félicitations, fort indulgentes assurément, qu'il me valut, je lui dus +la nomination de «Maître de chapelle honoraire à vie» de l'église +Saint-Louis-des-Français, à Rome. Je ne me doutais guère que, l'année +suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de +la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les conséquences et +les avantages de cette seconde exécution. + +[2] Sur une répétition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre +de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum d'Hébert, en date du 4 avril +1841. + + * * * * * + +Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, plus je m'attachais profondément +à cette ville d'un attrait mystérieux et d'une paix incomparable. Après +les lignes crénelées, volcaniques, bondissantes, du cratère de Naples, +les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome +encadrée par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le +majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte +Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un +cloître à ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, dans les +environs de Rome, était le village de Nemi, avec son lac que l'Å“il +découvre au fond d'un vaste cratère et qui est entouré de bois touffus +d'une végétation splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, est +une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rêver: faite +par un beau jour et terminée par un coucher de soleil tel qu'il m'a été +donné de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano, +c'est un souvenir enchanteur et ineffaçable. + +Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au +voyageur et au touriste une série inépuisable d'excursions: Tivoli, +Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois +explorés par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les +bords ont un caractère si noble et si majestueux. + + * * * * * + +Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu'à Rome, comment +passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une Å“uvre +d'une beauté incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine, +l'intérêt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles +peintures de Raphaël dont l'ensemble compose ce que l'on nomme «les +Loges» et «les Stances»: «_le Loggie e le Stanze_». C'est là que se +trouvent ces pages immortelles de _l'École d'Athènes_ et de la _Dispute +du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite «de la Signature». +Ces deux chefs-d'Å“uvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce +peintre unique, ont porté si haut le prestige de la beauté qu'il semble +impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant +irrésistible du génie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme +dont les siècles ont placé le nom au sommet de la gloire, ce Raphaël +enfin, a été troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte de ce Titan; +il a fléchi sous le poids de ce colosse, et ses dernières Å“uvres +portent la trace de l'hommage rendu à l'inspiration grandiose de ce +vaste et puissant cerveau qui a dépassé les proportions humaines. + +Raphaël est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphaël, la force +se dilate et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, c'est la grâce +qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphaël +vous charme et vous séduit, Michel-Ange vous fascine et vous écrase. +L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec +le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le séjour +enflammé des séraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands +évangélistes de l'Art ont été placés là , l'un près de l'autre, dans la +plénitude des temps esthétiques, pour que celui qui avait reçu le don +de la beauté sereine et parfaite fût un abri salutaire contre les +splendeurs éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses. + +Une analyse détaillée des innombrables chefs-d'Å“uvre qui se trouvent à +Rome sortirait des bornes de ces Mémoires où j'ai voulu surtout retracer +les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrière +artistique... + + * * * * * + +Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la première fois, +l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, sÅ“ur de la Malibran, +et qui venait d'épouser Louis Viardot, alors directeur du +Théâtre-Italien à Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses +débuts au Théâtre-Italien avaient été un événement. Elle faisait son +voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui +accompagner, dans le salon de l'Académie, l'air célèbre et immortel de +_Robin des Bois_. Je fus émerveillé du talent déjà si majestueux de +cette enfant qui annonçait et qui devait être, un jour, une femme +illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse! à douze +ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais +emporté de cette audition le rêve de me consacrer à l'art musical; à +vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa sÅ“ur, madame Viardot, +pour qui je devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de Sapho, qu'elle +créa, en 1851, sur la scène de l'Opéra, avec une si éclatante +supériorité. + +Le même hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny +Henzel, sÅ“ur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome avec son mari, +peintre du roi de Prusse, et son fils qui était encore enfant. Madame +Henzel était une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme +d'un esprit supérieur, petite, fluette, mais d'une énergie qui se +devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle +était douée de facultés rares comme compositeur, et c'est à elle que +sont dues plusieurs mélodies sans paroles publiées dans l'Å“uvre de +piano et sous le nom de son frère. M. et madame Henzel venaient souvent +aux soirées du dimanche, à l'Académie; madame Henzel se mettait au piano +avec cette bonne grâce et cette simplicité des gens qui font de la +musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à son beau talent et à sa +prodigieuse mémoire, je fus initié à une foule de chefs-d'Å“uvre de la +musique allemande qui m'étaient, à cette époque, absolument inconnus; +entre autres, quantité de morceaux de Sébastien Bach, sonates, fugues et +préludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent +pour moi autant de révélations d'un monde ignoré. M. et madame Henzel +quittèrent Rome pour retourner à Berlin, où je devais les revoir deux +ans plus tard. + + * * * * * + +Avant de quitter l'Académie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui +m'est doublement précieux comme gage de son affection et comme relique +de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me représenta assis au +piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart. + +Je sentis profondément le vide qu'allait me faire son départ et combien +me manquerait cette salutaire influence d'un maître dont la foi était si +vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sûre et si élevée. Il +y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habileté +spéciale, la connaissance et la possession, même parfaites, des +procédés: tout cela est bien et même absolument nécessaire; mais tout +cela ne constitue que les matériaux de l'artiste, l'enveloppe et le +corps d'un art particulier et déterminé. Dans tous les arts, il y a +quelque chose qui n'appartient exclusivement à aucun et qui est commun à +tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples +métiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme et la +vie, c'est l'Art. + +L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les +réalités au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considère à la +lumière idéale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien, +du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rêve pur qu'il n'est une +pure copie; il n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, ainsi que +l'homme lui-même, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unité dans la +dualité. Par l'Idéal seul, il est au-dessus de nous; par le Réel seul, +il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du +Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau. + +C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est là +qu'était sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses +Å“uvres, et plus encore, peut-être, que dans ses Å“uvres, tant les +hommes de _foi_ sont des hommes de _désirs_, et tant l'effort de +l'aspiration les emporte au delà du chemin parcouru. De cette hauteur, +il répandait sur un musicien autant de lumière que sur un peintre, et +révélait à tous le foyer commun des vérités supérieures. En me faisant +comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art +propre que n'auraient pu le faire quantité de maîtres purement +techniques. + +Quelque peu que j'eusse recueilli de ce précieux contact, ce peu avait +suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et +un souvenir qui allait me tenir lieu de présence réelle. + + * * * * * + +Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplacé par M. Schnetz, peintre +renommé, qui devait principalement son succès et sa popularité à des +qualités de sentiment et d'expression. M. Schnetz était un homme +aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, très cordial avec les +pensionnaires, très gai, et d'une physionomie très douce et très +bienveillante, en dépit d'une charmille épaisse de sourcils noirs qui +venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque +entier, M. Schnetz était, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle +un _bon enfant_. + +Je passai sous sa direction ma seconde et dernière année de séjour à +Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prédilection que les circonstances +ont particulièrement favorisée. Trois fois il a été directeur de +l'Académie de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs. + +Mon temps de résidence à Rome allait expirer avec l'année 1841; mais je +ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon séjour, avec +le consentement du directeur; je restai à l'Académie près de cinq mois +au delà de mon temps réglementaire, et ne partis qu'à la dernière +extrémité, n'ayant plus que les ressources strictement nécessaires pour +me rendre à Vienne, où je devais toucher le premier semestre de ma +troisième année de pension. + +Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu à +cette Académie, à ces chers camarades, à cette Rome où je sentais que +j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'à +Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les avoir embrassés, je montai +dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à ces deux +chères années de Terre Promise. Si, du moins, j'avais dû venir +directement retrouver ma pauvre mère et mon excellent frère, le départ +m'aurait moins coûté; mais j'allais me trouver seul dans un pays où je +ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective +ne laissait pas de me paraître bien froide et bien sombre. Tant que la +route le permit, mes yeux demeurèrent attachés sur la coupole de +Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines +me la dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une rêverie profonde et je +pleurai comme un enfant. + + + + +III + +L'ALLEMAGNE + + +Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route tracée tout +naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la +droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste. + +Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser +l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous +le rapport des Å“uvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune +(une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l'Académie, les +églises, les couvents regorgent de chefs-d'Å“uvre. Mais là encore, dans +cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de +Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et +saisissante Chapelle des Médicis. Là , comme à Rome, son génie a laissé +sa trace unique, souveraine, incomparable. + +Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: dès +qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprême autorité du +silence, il ne l'a peut-être exercée nulle part avec plus d'empire que +dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle +prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette +qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du +Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit, +ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du +Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à l'aurore du dernier des jours! +C'est par le sens profond, par l'attitude à la fois idéale et si +naturelle, que Michel-Ange s'élève partout à cette intensité +d'expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité. +L'ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux +de la pensée, et c'est ce qui condamne forcément à l'emphase et à la +boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son génie seul pouvait +absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier. + +Mais je suis en route pour l'Allemagne, où le temps et l'argent me +pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les +beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la déserte; je +m'arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de +Giotto et de Mantegna. + + * * * * * + +Mon séjour en Italie m'avait fait connaître les trois grandes villes qui +sont les principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: Rome, +Florence et Naples; Rome, la ville de l'âme; Florence, la ville de +l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l'ivresse et +de l'éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a +tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des +arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie +exceptionnelle et unique au monde, Venise. + +Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette +et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les +plus opposées: une perle dans une sentine. + +Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des maîtres rayonnants: +elle a ensoleillé la peinture. + +Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous +conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les +sens et vous fascine à l'instant même. Rome, c'est la sereine et la +pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquiétante: l'ivresse +qu'elle procure est mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) d'une +mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d'une captivité. +Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et +auxquels sa situation même semble l'avoir prédestinée? Cela peut être; +toujours est-il qu'un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie +ne me paraît pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxié et +comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne +silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du +fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque +victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur: +elle a gardé l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil, +quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes où le +flot se transforme en lumière! Quelle puissance d'éclat dans ces vieux +restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de +leur ciel et leur demander secours contre l'abîme dans lequel ils +s'enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais! + +Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la +grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra +sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d'une +catholicité plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non +grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au +luxe de l'Asie plus qu'aux solennités d'Athènes ou de Rome. + +Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de l'église Saint-Marc qui ne +tienne plutôt d'une mosquée que d'une basilique ou d'une cathédrale, et +qui ne s'adresse à l'imagination plus encore qu'au sentiment et à l'âme. +La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre +ruisselle du haut de la coupole jusqu'à la base est quelque chose +d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme +vigueur de ton et puissance d'effet. + +Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus séduit en y +entrant; lorsque je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement que +j'avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la +mesure des attaches et des racines. + +Naples est un sourire de la Grèce: ses horizons noyés dans la pourpre et +dans l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout, +jusqu'à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette +civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre +enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et +perfide: c'est une fête au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans +doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutôt, en la quittant, +l'impression d'une délivrance que celle d'un regret, malgré les +chefs-d'Å“uvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppée. + + * * * * * + +Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en +diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes +grottes de stalactites d'Adelberg, véritables cathédrales souterraines. +Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant, +la silhouette dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, d'où le chemin +de fer me conduit jusqu'à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne +que je ne songeais qu'à traverser le plus vite possible pour abréger +l'exil qui m'éloignait de la maison maternelle. + +Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française +qu'allemande par sa vivacité de caractère: elle a de l'entrain, de la +bonhomie, de la gaieté. + +Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y +connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l'hôtel, sauf à +chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins +coûteuse dans cette ville où j'allais passer des mois et où il fallait +proportionner mon train de vie à mes ressources: un compagnon de voyage +m'avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison +particulière, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientôt de +mettre cet avis en pratique. + +Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mère se privât pour +engraisser mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité +d'une dépense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la +sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. Mon logement, ma +nourriture et le théâtre où m'appelait nécessairement l'étude de mon +art, c'était là tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma +pension pouvait y suffire. + +Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l'Opéra de Vienne fut +_la Flûte enchantée_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un +billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour +modeste que fût ma place, je ne l'aurais pas donnée pour un empire. + +C'était la première fois que j'entendais cette adorable partition de _la +Flûte enchantée_. Je fus ravi. L'exécution fut excellente. C'était Otto +Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était +supérieurement tenu par une cantatrice d'un très grand talent, madame +Hasselt-Barth; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un +artiste d'une grande réputation, doué d'une voix admirable qu'il +conduisait avec une grande méthode et un grand style: c'était Staudigl. +Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me +rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient +les rôles des trois génies. + +Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je +pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur +le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès +lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot +d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient guère mieux +français, les premiers temps furent assez durs. + +Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l'orchestre +auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français: il se +nommait Lévy et était premier corniste,--père de Richard Lévy, qui était +alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l'Opéra de +Vienne l'emploi de son père.--Il me fit charmant accueil et m'invita à +venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait +dans la maison trois autres enfants: l'aîné, Carl Lévy, était pianiste +de beaucoup de talent et compositeur distingué; le second, Gustave, est +aujourd'hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante +personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars. + +Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques +semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui +m'aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était +président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j'avais fait +entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma +messe en termes très favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant +empressement, de la faire exécuter, dans l'église Saint-Charles, par les +solistes, les chÅ“urs et l'orchestre de la société[3]. Le jour choisi +fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte +Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe +de requiem,--soli, chÅ“urs et orchestre,--pour être exécutée dans la +même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts. + +[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21 +août 1842. + +Je n'avais que six semaines devant moi. Il était impossible d'être prêt +pour l'époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve +ni relâche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem +fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que +tout marchât à merveille, grâce à une généralité d'éducation musicale +qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer. +Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des +écoles déchiffraient à première vue: ils lisaient tous la musique aussi +couramment que si c'eût été leur langue maternelle. Aussi l'exécution +des chÅ“urs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de +basse superbe: c'était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait +avec Staudigl l'emploi de première basse au théâtre. Depuis lors, +Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplacé, était +encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à +Vienne pour y faire représenter mon opéra de _Roméo et Juliette_. + +Quelque temps avant l'exécution de mon requiem, Nicolaï m'avait mis en +relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s'adonnait +exclusivement à la musique de chambre; chez lui se réunissait, toutes +les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement +connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa +fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique +musical le plus accrédité peut-être à cette époque dans toute +l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très +élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant. +Il disait, que cette Å“uvre, «tout en étant celle d'un jeune artiste qui +cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de +conception devenue très rare de son temps». + +Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait +tellement fatigué que je tombai malade d'une angine très grave, avec +abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de +nouvelles véridiques et confidentielles qu'à mes excellents amis +Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu'il me sut malade à Vienne, +Desgoffe ne balança pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa +de côté les tableaux qu'il préparait pour le Salon, et partit pour venir +s'installer auprès de moi et me soigner. + +On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de +Paris à Vienne; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce +trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore +par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée +en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner. +Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d'un +Å“il sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d'une mère, +le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris, +que quand le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite convalescence. + +De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la +Providence m'a comblé. + +Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans +de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne. +Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une +nouvelle commande. Il s'agissait d'écrire une messe vocale, sans +accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette +même église de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser +échapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de +m'entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce +fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d'où je partis aussitôt +après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que +passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité +l'admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d'Å“uvre, la +célèbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte, +due au pinceau de Raphaël. + +À mon arrivée à Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi +qu'elle m'avait engagé à le faire; mais, au bout de trois semaines +environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation +d'intestins, au moment même où je venais d'écrire à ma mère que je me +disposais à partir et que j'allais enfin la revoir après une séparation +de trois ans et demi. + +Madame Henzel m'envoya aussitôt son médecin auquel je posai l'ultimatum +suivant: + +--Monsieur, j'ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui, +maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la +maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle +est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne +peut être qu'à bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous +donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied. + +--C'est bien, me dit le docteur; si vous êtes résolu à suivre mes +prescriptions, dans quinze jours vous partirez. + +Il tint parole: le quatorzième jour, j'étais hors d'affaire, et +quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait +Mendelssohn pour qui sa sÅ“ur, madame Henzel, m'avait donné une lettre +d'introduction. + +Mendelssohn me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour +qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur +accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier. +Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que +Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et +sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt; il voulut +entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles +les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en +mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais +l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies iræ_ de mon requiem +de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans +accompagnement, et me dit: + +--Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini! + +Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d'un +tel maître, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans. + +Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique _Gewandhaus_. +Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des +concerts étant passée; il eut la délicate prévenance de la convoquer +pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite «Écossaise» en _la_ +mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de +souvenir amical écrit de sa main,--Hélas! la mort prématurée de ce beau +et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une +véritable et précieuse relique!... Et cette mort elle-même suivait, au +bout de six mois, celle de la charmante sÅ“ur à qui je devais d'avoir +connu son frère! + +Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la +Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut +me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions +que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il +régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en +état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis, +et là , pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne +soupçonnais pas; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me +fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une +religieuse vénération, à l'école duquel il avait été formé dès son +enfance, et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait +par cÅ“ur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_. + +Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce +grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de +l'âge,--trente-huit ans,--à l'admiration qu'il avait conquise et aux +chefs-d'Å“uvre que lui eût réservés l'avenir. Étrange destinée du génie, +même le plus aimable! ces Å“uvres exquises qui font aujourd'hui les +délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui +les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes +oreilles qui les avaient autrefois repoussées. + + * * * * * + +Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le +plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis +donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en +route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai, +j'arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon +frère m'attendait à l'arrivée de la diligence, et tous deux nous +prenions le chemin de cette chère maison où j'allais retrouver et +rapporter tant de joie. + + + + +IV + +LE RETOUR + + +Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup changé, soit +que ma dernière et encore récente maladie jointe à la fatigue du voyage +eût terriblement altéré mes traits, lorsque ma mère me revit elle ne me +reconnut pas. J'avais, il est vrai, une ébauche de barbe, mais si peu +qu'on en aurait, je crois, même compté les rudiments. + +Ma mère avait, pendant mon absence, quitté la rue de l'Éperon, et elle +était venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions +étrangères, dont l'église fait le coin de la rue du Bac et de la rue de +Babylone, et où m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper +pendant plusieurs années. + +Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, avait été autrefois mon +aumônier au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans la cure des +Missions, à l'abbé Lecourtier. Pendant mon séjour à l'Académie de France +à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit pour me demander d'être, à mon +retour à Paris, organiste et maître de chapelle de sa paroisse. J'avais +accepté mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis, +encore moins d'ordres, ni du curé, ni de la fabrique, ni de qui que ce +fût. J'avais mes idées, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je +serais le «curé de la musique»; sinon, non. C'était radical. Mes +conditions avaient été acceptées; cela ne devait pas faire un pli. Mais +les habitudes sont tenaces. Le régime musical auquel mon prédécesseur +avait accoutumé ces bons paroissiens était tout l'opposé des tendances +que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient mes +dieux, et je venais brûler ce qu'on avait adoré jusqu'ici. + +Les ressources dont je disposais étaient à peu près nulles. En dehors de +l'orgue, très médiocre et très limité, j'avais un personnel chantant qui +se composait de deux basses, un ténor, un enfant de chÅ“ur; puis moi, +qui remplissais à la fois les fonctions de maître de chapelle, +d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison +et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette nécessité où +je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si +restreints. + +Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, mais, à une sorte de réserve +et de froideur, je devinai que je n'étais pas absolument dans les bonnes +grâces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma +première année, mon curé me fit appeler et me confia qu'il avait à subir +les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et +madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical fût le moins +du monde jovial et divertissant. Le curé m'invita donc à «modifier mon +genre» et à «faire des concessions». + +--Monsieur le curé, lui répondis-je, vous savez quel est notre contrat! +Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tâcher de les +édifier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien +simple: je me retire, vous rappelez mon prédécesseur, et tout le monde +est content. C'est à prendre ou à laisser. + +--Eh bien! me dit le curé, c'est très bien; c'est entendu, j'accepte +votre démission. + +Et là -dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde. + +Je n'étais pas rentré chez moi depuis une demi-heure que le domestique +du curé sonnait à ma porte. + +--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il? + +--Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait vous parler. + +--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais. + +J'arrive chez le curé, qui reprend la conversation en me disant: + +--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jeté le manche après la +cognée, tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre? +Examinons la question avec calme. Vous êtes parti là comme la +poudre!... + +--Monsieur le curé, c'est inutile de recommencer cette discussion; je +maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du +tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste +avec une indépendance complète, ou bien je m'en vais: ce sont là nos +conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien. + +--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites! + +Puis, après une pause: + +--Eh bien, allons, restez. + +Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus +parfaite liberté d'action. Depuis lors, mes opposants les plus +déterminés devinrent peu à peu mes plus chauds partisans, et mes petits +appointements se ressentirent, par suite, de ce progrès dans la +sympathie de mes auditeurs. J'étais entré à douze cents francs par an: +ce n'était guère; la seconde année, on m'accorda une augmentation de +trois cents francs; la troisième, j'eus dix-huit cents francs, et la +quatrième deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre +des événements. + + * * * * * + +Ma mère et moi, nous habitions la même maison que le curé. Dans cette +maison logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans plus âgé que moi, +et qui avait été un de mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était +l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de classe qui nous séparait au +lycée nous eût sans doute laissés parfaitement étrangers ou, du moins, +indifférents l'un à l'autre, si un élément commun ne nous eût pas +rapprochés. Cet élément fut la musique. Charles Gay, qui avait alors +quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans +les chÅ“urs, la partie de second dessus. Il était, en outre, un des +élèves les plus brillants du collège. Il termina ses études, et je +restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de +l'Opéra, un soir où l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai +droit à lui. + +--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens? + +--Mais je m'occupe de composition. + +--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu? + +--Avec Reicha. + +--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir. + +C'est ainsi que se renoua cette amitié qui avait commencé au collège et +qui est restée l'une des plus chères affections de ma vie. + +J'étais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une +organisation d'élite et des facultés bien supérieures aux miennes. Ses +compositions me semblaient révéler un homme de génie, et j'enviais +l'avenir auquel il me paraissait appelé. J'allais souvent passer la +soirée chez lui, où l'on faisait beaucoup de musique. Sa sÅ“ur était +excellente pianiste, et j'entendais là (outre ses propres compositions +qu'on y essayait entre invités intimes) des trios de Mozart et de +Beethoven. + +Un jour, je reçus de mon ami, qui était à la campagne, un mot par lequel +il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait à me faire part +d'une nouvelle qui m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un +mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annonça qu'il voulait se faire +prêtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres +dont, depuis quelque temps déjà , j'avais remarqué que sa table était +chargée. J'étais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le +plaignais d'une préférence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir +pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie. + +Sur ces entrefaites, il résolut d'aller passer quelque temps à Rome pour +y commencer ses études théologiques. Je venais alors de remporter le +grand prix qui allait m'envoyer moi-même à Rome pour deux ans, et ce fut +ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrivée avait précédé de trois +mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, les circonstances nous +rapprochaient encore en nous faisant habiter à Paris sous le même toit. +Prêtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire général de son intime ami +l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay[4] est devenu par ses vertus et ses +talents d'orateur et d'écrivain un des membres les plus éminents du +clergé de France. + +[4] L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de Poitiers. + +Vers la troisième année de mes fonctions de maître de chapelle, je me +sentis une velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À mes occupations +musicales j'avais ajouté quelques études de philosophie et de théologie, +et je suivis même pendant tout un hiver, sous l'habit ecclésiastique, +les cours de théologie du séminaire de Saint-Sulpice. + +Mais je m'étais étrangement mépris sur ma propre nature et sur ma vraie +vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait +impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je +n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant à cette +période de ma jeunesse une amitié dont je tiens à honneur d'associer la +mention à cette histoire de ma vie. + +L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, nous avions été envoyés, pendant +l'été de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre santé. Je +faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident +que la nouvelle en était publiée le lendemain même dans des journaux de +Paris, pendant que, de son côté, mon frère que j'avais heureusement +informé de suite du danger auquel j'avais échappé, rassurait ma mère en +lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonçait sans +façon que «j'avais été rapporté mort sur une civière»! La vérité a bien +de la peine à courir aussi vite que le mensonge. + +Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrâmes sur la +plage un excellent abbé qui se promenait avec un jeune garçon dont il +était le précepteur. Cet enfant de douze à treize ans se nommait Gaston +de Beaucourt. Sa mère, la comtesse de Beaucourt, possédait une fort +belle propriété à quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'Évêque et +Lisieux. Elle nous engagea, de la façon la plus courtoise et la plus +gracieuse, à nous y arrêter avant de retourner à Paris. + +Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de +quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute +ma vie: je dois à son affection si sûre, si solide et si tendre, non +seulement les joies que peut donner par elle-même une aussi parfaite +amitié, mais les preuves du dévouement le plus complet et le plus +résolu. + + * * * * * + +La révolution de Février 1848 venait d'éclater lorsque je quittai la +maîtrise des Missions étrangères. J'avais rempli, pendant quatre ans et +demi, des fonctions qui, tout en étant très utiles et très profitables à +mes études musicales, avaient néanmoins l'inconvénient de me laisser +végéter, au point de vue de ma carrière et de mon avenir, dans une +situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a guère qu'une route à +suivre pour se faire un nom: c'est le théâtre. + +Le théâtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et +le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et +permanente ouverte au musicien. + +La musique religieuse et la symphonie sont assurément d'un ordre +supérieur, absolument parlant, à la musique dramatique; mais les +occasions et les moyens de s'y faire connaître sont exceptionnels et ne +s'adressent qu'à un public intermittent, au lieu d'un public régulier +comme celui du théâtre. Et puis quelle infinie variété dans le choix des +sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert à la fantaisie, à +l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me tentait. J'avais alors près +de trente ans, et j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau +champ de bataille. Mais il fallait un poème, et je ne connaissais +personne à qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui +voulût de moi et consentît à me confier un ouvrage: lequel y eût été +disposé devant mes antécédents de musique religieuse et mon inexpérience +de la scène? Aucun: je me voyais dans une impasse. + +Les circonstances placèrent sur mon chemin un homme qui me mit en +lumière. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, à cette époque, +les concerts de la Société Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin. +J'eus l'occasion de faire entendre, à ces concerts, quelques morceaux +qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot: +Madame Viardot était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa +réputation: c'était en 1849, au moment où elle venait de créer, avec +une autorité si magistrale, le rôle de Fidès dans le _Prophète_, de +Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grâce et +m'engagea à lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui +faire entendre: je me rendis à son offre avec empressement. Je passai +plusieurs heures au piano avec elle; et, après m'avoir écouté avec le +plus bienveillant intérêt, elle me dit: + +--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra? + +--Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas +de poème. + +--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un? + +--Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; mais qui le veuille, c'est autre +chose!... Je connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans mon enfance, +Émile Augier, avec qui j'ai joué au cerceau dans le Luxembourg; mais +depuis, Augier est devenu célèbre; moi, je n'ai pas de crédit, et le +camarade d'enfance ne se souciera sans doute guère de refaire une partie +autrement risquée qu'un tour de cerceau! + +--Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que +je me charge de chanter le principal rôle de votre opéra s'il veut vous +en écrire le poème! + +On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui +accueillit ma proposition à bras ouverts. + +--Madame Viardot! s'écria-t-il, comment donc! mais tout de suite!... + +C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait alors à la direction de +l'Opéra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien à +m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soirée entière. Il +fallait donc trouver un sujet qui réunît trois conditions essentielles: +1º être court; 2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme comme figure +principale. Nous nous décidâmes pour _Sapho_. L'ouvrage ne pouvait être +mis à l'étude que l'année suivante; d'autre part, Augier avait à +terminer une grande pièce dont il s'occupait en ce moment: c'était, je +crois, _Diane_ pour mademoiselle Rachel. + +Enfin, je tenais une promesse et j'attendis à la fois avec impatience et +tranquillité. + +Un événement douloureux vint frapper notre famille au moment où j'allais +me mettre au travail. C'était au mois d'avril 1850. Augier venait +d'achever le poème de _Sapho_, lorsque mon frère tomba malade, le 2 +avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le traité par lequel je prenais +l'engagement de lui livrer la partition de _Sapho_ le 30 septembre au +plus tard. J'avais six mois pour composer et écrire une Å“uvre en trois +actes, mon début au théâtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frère rendait +le dernier soupir. C'était un coup affreux pour ma vieille mère et pour +nous tous! + +Mon frère laissait une veuve, mère d'un enfant de deux ans et d'un autre +petit être qui devait venir au monde sept mois plus tard, au milieu des +larmes, et dont la destinée était d'entrer dans la vie le 2 novembre, le +jour même où l'Église pleure avec nous ceux que nous avons perdus. Cette +situation amenait des difficultés et des complications d'existence +auxquelles il fallut songer immédiatement. Les questions de tutelle des +enfants, de succession du cabinet d'architecte de mon frère, dont la +mort laissait une foule d'affaires en suspens, toutes les conséquences +enfin d'un malheur aussi soudain et aussi imprévu réclamèrent pendant +un mois ma participation directe au règlement des intérêts et aux +arrangements de la vie de ma pauvre belle-sÅ“ur anéantie et +inconsolable. De plus, ma malheureuse mère avait pensé perdre la raison +sous le coup foudroyant qui venait de la frapper. Tout conspirait, en +moi-même comme autour de moi, à me rendre incapable de me livrer au +travail pour lequel j'avais déjà si peu de temps. + +Au bout d'un mois cependant, je pus songer à m'occuper de mon ouvrage, +qu'il était si urgent d'aborder. Madame Viardot, qui était à ce moment +en Allemagne, en représentations, et que j'avais instruite du malheur +qui venait de nous atteindre, m'écrivit sur-le-champ pour me presser de +partir avec ma mère et d'aller nous installer dans une propriété qu'elle +avait dans la Brie: là , je trouverais, me disait-elle, la solitude et la +tranquillité dont j'avais besoin. + +Je suivis son conseil, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette +résidence où se trouvait la mère de madame Viardot (madame Garcia, la +veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une sÅ“ur de M. Viardot et +d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui madame Héritte, +remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme +charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et +intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée. +Chose étrange! il semble que les accents douloureux et pathétiques +auraient dû être les premiers à remuer mes fibres si récemment ébranlées +par de si cruelles émotions! Ce fut le contraire: les scènes lumineuses +furent celles qui me saisirent et s'emparèrent de moi tout d'abord, +comme si ma nature courbée par le chagrin et le deuil eût éprouvé le +besoin de réagir et de respirer après ces heures d'agonie et ces jours +de larmes et de sanglots. + +Grâce au calme qui régnait autour de moi, mon ouvrage avança plus +rapidement que je ne l'avais espéré. Après sa saison d'Allemagne, madame +Viardot fut appelée par ses engagements en Angleterre; elle en revint au +commencement de septembre, et trouva mon travail presque terminé. Je +m'empressai de lui faire entendre cette Å“uvre sur laquelle j'attendais +son impression avec grande anxiété: elle s'en montra satisfaite et, en +quelques jours, elle fut si bien au courant de la partition qu'elle +l'accompagnait presque en entier par cÅ“ur sur le piano. C'est peut-être +le tour de force musical le plus extraordinaire dont j'aie jamais été le +témoin, et qui donne la mesure des étonnantes facultés de cette +prodigieuse musicienne. + + * * * * * + +_Sapho_ fut représentée à l'Opéra, pour la première fois, le 16 avril +1851. J'allais donc avoir bientôt trente-deux ans. Ce ne fut pas un +succès; et cependant ce début me plaça dans une bonne situation aux yeux +des artistes. Il y avait à la fois, dans cette Å“uvre, une inexpérience +de ce qu'on nomme le sens du théâtre, une absence de connaissance des +effets de la scène, des ressources et de la pratique de +l'instrumentation, et un sentiment vrai de l'expression, un instinct +généralement juste du côté lyrique du sujet, et une tendance à la +noblesse du style. Le final du premier acte produisit un effet dont je +fus tout surpris; on le bissa avec des acclamations unanimes, auxquelles +je ne pouvais croire en dépit de mes oreilles qui en bourdonnaient +d'émotion inattendue, et ce _bis_ se reproduisit aux représentations +suivantes. L'effet du second acte fut inférieur à celui du premier, +malgré le succès d'une _cantilène_ chantée par madame Viardot, et celui +d'un _duo_ de genre léger, chanté par Brémond et mademoiselle Poinsot: +«Va m'attendre, mon maître!» Mais le troisième acte produisit une très +bonne impression. On bissa la chanson du pâtre: «Broutez le thym, +broutez mes chèvres», et les stances finales de Sapho: «Ô ma lyre +immortelle» furent très applaudies. + +La chanson du pâtre fut le début du ténor Aymès, qui la chantait à +merveille et s'y était fait une réputation. Gueymard et Marié +remplissaient les rôles de Phaon et d'Alcée. + +Ma mère, naturellement, assistait à cette première représentation. Comme +je quittais la scène pour aller la rejoindre dans la salle, où elle +m'attendait après la sortie du public, je rencontrai, dans les couloirs +de l'Opéra, Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, en lui +disant: + +--Oh! mon cher Berlioz, venez montrer ces yeux-là à ma mère: c'est le +plus beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon ouvrage. + +Berlioz se rendit à mon désir, et, s'approchant de ma mère, il lui dit: + +--Madame, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une émotion semblable +depuis vingt ans. + +Il publia sur _Sapho_ un compte rendu qui est assurément une des +appréciations les plus flatteuses et les plus élevées que j'aie eu +l'honneur et le bonheur de recueillir dans ma carrière. + +_Sapho_ ne fut jouée que six fois: l'engagement de madame Viardot +touchait à sa fin: elle fut remplacée dans son rôle par mademoiselle +Masson avec qui l'ouvrage n'eut que trois représentations de plus. + +On peut, je crois, poser en principe qu'une Å“uvre dramatique a +toujours, à peu de chose près, le succès de public qu'elle mérite. Le +succès, au théâtre, est la résultante d'un tel ensemble d'éléments qu'il +suffit (et les exemples en abondent) de l'absence de quelques-uns de ces +éléments, parfois même des plus accessoires, pour balancer et +compromettre l'empire des qualités les plus élevées. La mise en scène, +les divertissements, les décors, les costumes, le livret, tant de choses +concourent au prestige d'un opéra! L'attention du public a un tel besoin +d'être soutenue et soulagée par la variété du spectacle! Il y a des +Å“uvres de premier ordre par certains côtés qui ont sombré, non dans +l'admiration des artistes, mais dans la faveur publique, faute de ce +condiment nécessaire pour les faire accepter de ceux à qui ne suffit pas +le pur attrait du beau intellectuel. + +Je ne prétends en aucune sorte réclamer pour la destinée de _Sapho_ le +bénéfice de ces considérations. Le public apporte, au jugement d'un +ouvrage, des titres et des droits qui constituent un genre de compétence +et d'autorité à part. On ne doit ni attendre ni exiger de lui les +connaissances spéciales qui permettent de décider sur la valeur +technique d'une Å“uvre d'art; mais il a, lui, le droit d'attendre et +d'exiger qu'une Å“uvre dramatique réponde aux instincts dont il vient +demander l'aliment et la satisfaction au théâtre. Or une Å“uvre +dramatique ne repose pas exclusivement sur les qualités de forme et de +style: ces qualités sont essentielles, assurément; elles sont même +indispensables pour protéger un ouvrage contre les rapides atteintes du +temps dont la faux ne s'arrête que devant les traces de la beauté +idéale; mais elles ne sont ni les seules ni même, en un certain sens, +les premières: elles consolident et affermissent le succès dramatique, +elles ne l'établissent pas. + +Le public du théâtre est un _dynamomètre_: il n'a pas à connaître de la +valeur d'une Å“uvre au point de vue du goût; il n'en mesure que la +puissance passionnelle et le degré d'émotion, c'est-à -dire ce qui en +fait proprement une Å“uvre dramatique, expression de ce qui se passe +dans l'âme humaine personnelle ou collective. Il résulte de là que +public et auteur sont réciproquement appelés à faire l'éducation +artistique l'un de l'autre: le public, en étant pour l'auteur le +critérium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux +éléments et aux conditions du Beau. Hors de cette distinction, il me +paraît impossible d'expliquer cet étrange phénomène de l'incessante +mobilité du public, qui se déprend le lendemain de ce qui le passionnait +la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il adorera demain. + + * * * * * + +Pour n'être pas ce qu'on appelle un succès, le sort de _Sapho_ n'en eut +pas moins des conséquences profitables à ma carrière et à mon avenir. Et +d'abord, Ponsard me demanda, le soir même de la première représentation, +si je voudrais écrire la musique des chÅ“urs d'une tragédie en cinq +actes, _Ulysse_, qu'il destinait au Théâtre-Français. J'acceptai +sur-le-champ, sans connaître l'ouvrage; mais la réputation de l'auteur +de _Lucrèce_, de _Charlotte Corday_ et d'_Agnès de Méranie_ m'inspirait +plus que de la sécurité sur la valeur de l'Å“uvre à la collaboration de +laquelle j'avais l'heureuse chance d'être appelé. + +Arsène Houssaye était alors directeur de la Comédie-Française. Il +fallait annexer au personnel ordinaire du théâtre, un personnel choral +et un renfort de l'orchestre accoutumé[5]. + +[5] Voir plus loin, p. 238, une lettre de Berlioz à Gounod, en date du +19 novembre 1851. + +_Ulysse_ fut représenté le 18 juin 1852. Je venais d'épouser, quelques +jours auparavant, une fille de Zimmerman[6], le célèbre professeur de +piano du Conservatoire, à qui est due la belle école de piano de +laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, Goria, Lefébure-Wély, Ravina, +Bizet et tant d'autres; je devenais, par cette alliance, le beau-frère +du jeune peintre Édouard Dubufe, qui déjà portait dignement le nom de +son père, et dont le fils, Guillaume Dubufe, promet aujourd'hui de +soutenir brillamment l'héritage et la réputation. + +[6] Voir plus loin, p. 240, une lettre de Gounod à +Lefuel, sans date. + +Les principaux rôles d'_Ulysse_ étaient tenus par mademoiselle Judith, +MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, mademoiselle Nathalie et autres. La +part de la musique ne représentait pas moins de quatorze chÅ“urs, un +solo de ténor, plusieurs passages de mélodrame instrumental et une +introduction d'orchestre. Il y avait pour le musicien un certain danger +de monotonie dans l'emploi uniforme des mêmes ressources, l'orchestre et +les chÅ“urs. + +J'eus, néanmoins, la bonne fortune de tourner assez heureusement la +difficulté, et ce second ouvrage me valut une nouvelle bonne note dans +l'opinion des artistes. Ma partition eut en outre une chance que n'avait +pas eue celle de _Sapho_, pour laquelle aucun éditeur ne s'était +présenté: MM. Escudier me firent l'honneur et la faveur de graver mon +nouvel ouvrage _gratis_. + +_Ulysse_ fut joué une quarantaine de fois. C'était la seconde épreuve +dont ma mère fut témoin dans ma carrière dramatique. + +Les «chÅ“urs d'_Ulysse_» me semblent empreints d'un caractère et d'une +couleur assez justes et d'un style assez personnel; le maniement de +l'orchestre y laisse encore bien à désirer sous le rapport de +l'expérience, plutôt que sous celui du coloris dont l'instinct est en +général assez heureux. + + * * * * * + +Peu de jours après mon mariage, je fus nommé Directeur de l'orphéon et +de l'enseignement du chant dans les écoles communales de la Ville de +Paris. Je remplaçais, à ce poste, M. Hubert, élève et successeur +lui-même de Wilhem, le créateur de cette institution. + +Ces fonctions que j'ai remplies pendant huit ans et demi ont exercé une +heureuse influence sur ma carrière musicale par l'habitude qu'elles +m'ont conservée de diriger et d'employer de grandes masses vocales +traitées dans un style simple et favorable à leur meilleure sonorité. + + * * * * * + +Ma troisième tentative musicale au théâtre fut _la Nonne sanglante_, +opéra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan, +qui était toujours directeur de l'Opéra, s'était pris d'affection pour +_Sapho_ et d'amitié pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance à +«faire grand». C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse pour l'Opéra +un ouvrage en cinq actes. _La Nonne sanglante_ fut écrite en 1852-53; +mise en répétition le 18 octobre 1853, laissée de côté et successivement +reprise à l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre +1854, un an juste après sa première répétition. Elle n'eut que onze +représentations, après lesquelles Roqueplan fut remplacé à la direction +de l'Opéra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant déclaré qu'il ne +laisserait pas jouer plus longtemps une «pareille ordure», la pièce +disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis. + +J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait +assurément pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les +décisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait +inutile de vouloir pénétrer: en pareil cas, on donne des prétextes: les +raisons demeurent cachées. Je ne sais si _la Nonne sanglante_ était +susceptible d'un succès durable; je ne le pense pas: non que ce fût une +Å“uvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le +sujet était trop uniformément sombre; il avait, en outre, l'inconvénient +d'être plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il était en dehors +du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans +réalité, et par conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt étant +impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable. + +Je crois qu'il y avait à mon actif, dans cet ouvrage, une part sérieuse +de progrès dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traitées +avec une connaissance plus sûre de l'instrumentation et avec une main +plus expérimentée; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre +autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les chÅ“urs, au +premier acte; au second acte, le prélude symphonique des Ruines, et la +marche des Revenants; au troisième acte, une cavatine du ténor, et son +duo avec la Nonne. + +Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot, +MM. Gueymard, Depassio et Merly. + + * * * * * + +Je me consolai de mon déboire en écrivant une symphonie (nº 1, en _ré_) +pour la Société des Jeunes artistes, qui venait d'être fondée par +Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la +Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida +à en écrire pour la même société, une seconde (nº 2, en _mi bémol_), qui +obtint aussi un certain succès. J'écrivis, à cette même époque, une +messe solennelle de Sainte-Cécile qui fut exécutée avec succès par +l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'église +Saint-Eustache, pour la première fois, et qui a été jouée plusieurs fois +depuis; elle est dédiée à la mémoire de mon beau-père, Zimmerman, que +nous avions perdu le 29 octobre 1853. + +Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 août 1855, la mort +nous enleva une sÅ“ur aînée de ma femme, Juliette Dubufe, femme +d'Édouard Dubufe, le peintre, nature douée d'un rare assemblage des +plus charmantes qualités joint à un talent exceptionnel de sculpteur et +de pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut l'inscription simple, +mais aussi méritée qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les regrets +inspirés par cette femme dont la grâce exquise captivait +irrésistiblement ceux qui l'approchaient. + + * * * * * + +La direction de l'orphéon occupait alors la plus grande partie de mon +temps: j'écrivais, pour les grandes réunions chorales de cette +institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqués, et +parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait été exécutée +sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'église de +Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris. Ce fut pendant une des grandes +séances annuelles de l'orphéon que ma femme me donna un fils, le +dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du même mois, nous +avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait +pas vécu.) Le matin du jour où naquit mon fils, ma courageuse femme, au +moment où j'allais partir pour la séance de l'orphéon, eut la force de +me cacher les douleurs dont elle ressentait les premières atteintes; et, +lorsque, dans l'après-midi, je rentrai à la maison, mon fils était au +monde. + +La venue de cet enfant, que j'avais tant désiré, fut pour nous une joie +et une fête: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant +vingt et un ans accomplis et se destine à la peinture. + + * * * * * + +Depuis _la Nonne sanglante_, je n'avais travaillé à aucune Å“uvre +dramatique; mais j'avais écrit un petit oratorio, _Tobie_, que m'avait +demandé, pour l'un de ses concerts annuels à bénéfice, George Hainl, +alors chef d'orchestre du Grand-Théâtre à Lyon. Cet ouvrage a, je crois, +quelques qualités de sentiment et d'expression; on y avait remarqué un +air assez touchant du jeune Tobie et quelques autres passages qui ne +manquaient pas d'un certain accent pathétique. + +En 1856, je fis connaissance de Jules Barbier et de Michel Carré. Je +leur demandai s'ils seraient disposés à travailler avec moi et à me +confier un poème; ils y consentirent avec beaucoup de bonne grâce. La +première idée sur laquelle j'attirai leur collaboration fut _Faust_. +Cette idée leur plut beaucoup: nous allâmes trouver M. Carvalho, qui +était alors directeur du Théâtre-Lyrique, situé boulevard du Temple, et +qui venait de monter _la Reine Topaze_, ouvrage de Victor Massé, dans +lequel madame Miolan-Carvalho avait un très grand succès. + +Notre projet sourit à M. Carvalho, et aussitôt mes deux collaborateurs +se mirent à l'Å“uvre. J'étais parvenu à peu près à la moitié de mon +travail, lorsque M. Carvalho m'annonça que le théâtre de la +Porte-Saint-Martin préparait un grand mélodrame intitulé _Faust_, et que +cette circonstance renversait toutes ses combinaisons au sujet de notre +ouvrage. Il considérait, avec raison, comme impossible que nous fussions +prêts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre part, il jugeait +imprudent, au point de vue du succès, d'engager, sur un même sujet, la +lutte avec un théâtre dont le luxe de mise en scène aurait déjà fait +courir tout Paris au moment où notre Å“uvre verrait le jour. + +Il nous invita donc à chercher un autre sujet; mais cette déconvenue +soudaine m'avait rendu incapable de diversion, et je restai huit jours +sans pouvoir me livrer à d'autre travail. + +Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire un ouvrage comique et d'en +chercher la donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut là l'origine du +_Médecin malgré lui_, qui fut représenté au Théâtre-Lyrique le 15 +janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molière[7]. L'annonce +d'un ouvrage comique écrit par un musicien dont les trois premiers +essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et +présager un échec. L'événement déjoua ces craintes, dont quelques-unes +étaient peut-être des espérances, et le _Médecin malgré lui_ fut, +_malgré cela_, mon premier succès de public au théâtre. Le plaisir +devait en être empoisonné par la mort de ma pauvre mère qui, malade +depuis des mois, et complètement aveugle depuis deux ans, expirait le +lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge de soixante-dix-sept ans et +demi. Il ne m'a pas été donné d'apporter à ses derniers jours ce fruit +et cette récompense d'une vie toute consacrée à l'avenir de ses fils! +J'espère, du moins, qu'elle a emporté l'espoir et le pressentiment que +ses soins n'auraient pas été stériles et que ses sacrifices seraient +bénis[8]. + +[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans +après, dans un toast à S. A. I. la princesse Mathilde, évoquait le +souvenir de cet ouvrage. + +[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod à l'un de ses +beaux-frères, M. Pigny. + + * * * * * + +_Le Médecin malgré lui_ donna une série non interrompue d'une centaine +de représentations. L'ouvrage fut monté avec beaucoup de soin, et +l'acteur Got, de la Comédie-Française, eut même, à la demande du +directeur, l'obligeance de prêter l'appui de ses précieux conseils aux +artistes pour la mise en scène traditionnelle de la pièce et la +déclamation du dialogue parlé. Le rôle principal, celui de Sganarelle, +fut créé par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint +un grand succès de chanteur et d'acteur. Les autres rôles d'hommes +furent confiés à Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacés depuis +par Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort bien. Les deux +principaux rôles de femmes étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et +Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaieté. Cette partition, la +première que j'aie eu l'occasion d'écrire dans le genre comique, est +d'une allure facile et légère qui se rapproche de l'opéra bouffe +italien. J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, le style de +Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme +moderne et participe de l'école française. Parmi les morceaux qui furent +le plus goûtés, se trouve la _Chanson des glouglous_, supérieurement +dite par Meillet, à qui on la redemandait toujours; le _Trio de la +bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scène de +consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice. + +Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'être représenté, et le luxe +déployé dans la mise en scène n'avait pu assurer à ce mélodrame une très +longue carrière. M. Carvalho se reprit alors à notre premier projet, et +je m'occupai immédiatement de terminer l'Å“uvre que j'avais interrompue +pour écrire le _Médecin_. + +_Faust_ fut mis en répétition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait +entendre, au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le 1er juillet, avant +mon départ pour la Suisse, où j'allais passer les vacances avec ma femme +et mon fils, alors âgé de deux ans. À ce moment, rien n'était encore +arrêté quant à la distribution des rôles, et M. Carvalho m'avait +demandé de laisser assister à l'audition que je lui avais donnée madame +Carvalho, qui demeurait en face du théâtre. Elle fut tellement +impressionnée par le rôle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le +lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouvé que ce choix +avait été une véritable inspiration. + +Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans +rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de +Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très +agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable. +Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on +dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était +alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et +l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859. + +Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma +plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur +ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation +de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il +est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de +conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur +intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert +d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et +s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier +l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un +drame. + +L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des +caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit +recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles +et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie +qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet, +de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures +d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression +qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les +appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise +à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de +spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente +simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que +successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières +impressions. + +Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire +attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le +public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi +quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le +rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et +de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre +époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là , l'occasion de +montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si +ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le +rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a +laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante +carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust. +Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien +intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille +à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération +dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle +de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par +mademoiselle Faivre et M. Raynal. + +Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas +grand espoir d'un succès... + + + + +LETTRES + +I + +À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE, + + _À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._ + + Naples, le mardi 14 juillet 1840. + +J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que +je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le +temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette +ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois, +il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à +partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe, +et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie +de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes +nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je +pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la +semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis +revenir par PÅ“stum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est +une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es +bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je +prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là -bas doit être +si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd; +aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la +brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés +en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la +fraîcheur autant qu'il est possible. + +Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort +curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de PÅ“stum. Je suis enfin monté +hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme +étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on +comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle +on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait +beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y +passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et +nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est +une belle partie. + +J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te +remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette +lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon +Urbain. + +Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou +mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra. +Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie, +à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon +retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet +que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas +cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien +désireux. + +Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas +m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui +dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes +souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la +formule consacrée. + +Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout +cÅ“ur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre +exil à tous deux, j'ai la part de trois. + +Tout à toi de cÅ“ur, + + CHARLES GOUNOD. + +Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses +aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage, +bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est +un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si +Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince +Soutzo. + +[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome. + +[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de +l'Académie, alors, depuis quarante ans. + +[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome. + + +II + +À MONSIEUR HECTOR LEFUEL + +_À Venise, poste restante._ + + Rome, le mardi 4 avril 1841. + + Mon cher et tendre père, + +Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où +t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux +papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire +s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à +Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire +parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et +ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits +camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé +aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour +beaucoup dans la joie de son succès. + +Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est +naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a +frustré fort mal à propos dans ce moment-là . + +De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi, +mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman +croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai +désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui +faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à +propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et +puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout +bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans +l'eau, et voici comment. + +M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à +notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de +voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études, +enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à +la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma +mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa +reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après +avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse +affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire +ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages +contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne +trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin +toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais. +Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le +tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce +sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs. +À ce moment-là , sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu +peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et +voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je +t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si +bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage +et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le +moment. + +J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je +me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une +commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis +consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te +dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont +donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon +petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention +avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y +aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours +heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu +aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce +renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne +diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière +satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces +messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter +pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre. + +Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai +grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale +à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un +piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête +chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là ; elle serait un peu +bonne pour ses mois de pension! + +Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse +comme cela, sur les deux joues et sur l'Å“il gauche, comme on dit: si tu +es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de +main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les +deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des +choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de cÅ“ur. + + CHARLES GOUNOD. + +[12] Architecte, «rapin» de Lefuel. + +Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien +pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur +Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que +le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le +vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à +l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et +l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai +fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La +messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi +le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à +secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des +choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout +de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal? + +Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi. + + E. HÉBERT. + +Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira. + + CH. GOUNOD. + +Ce n'est pas vrai. + + MURAT. + +[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert, +etc... + + +III + +À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE + +_à Nice-Maritime (poste restante)_[14] + + Rome, le 21 juin (lundi). + + Cher bon ami, + +Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre +à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne +t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de +Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à +écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est +vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à +reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se +contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne +peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut +encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là , et ne pas faire son +dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est +bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami? +Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me +confierais de même. + +Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton +habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on +cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et +n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des +papillons. + +J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me +demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me +venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations +particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé, +surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait +également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de +très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas +échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai +seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai +pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an +passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu +franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de +toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans +une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector, +si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les +caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point +qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle +_leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense +pas que cela doive t'échapper non plus. + +Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un +mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et +dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à +Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce +magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études. + +Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à +Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la +ferai envoyer où je serai. + +J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la +montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très +belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé, +c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et +j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie. + +J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on +t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une +lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne +sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en +tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses +calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après; +outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au +besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance. +Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire +pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement +touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère, +avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va +beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis +son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de +bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon. + +Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la +main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle +m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait +tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis +sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix +l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon +retour. + +Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons +doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes, +ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le +comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce +que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au +reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce +rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui, +donne toujours. + +Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que +c'est une bonne Å“uvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien +des manières. + +Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à +te donner la mienne pendant et après mon voyage. + +Je t'embrasse de tout mon cÅ“ur de fils. + + CHARLES GOUNOD. + +[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis +renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice. + + +IV + + À MONSIEUR H. LEFUEL, + + _À Gênes, poste restante._ + +_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes, + lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._ + + Vienne, le 21 août 1842 (lundi). + + Mon cher Hector, + +J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre d'Hébert, auquel j'avais écrit le +premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gênes, +mais il ne peut pas me dire au juste où tu es. Comme tu m'as abandonné +tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouvé ni à +Florence ni à Venise ni à Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis +vu obligé de demander à quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait +pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la réponse que +j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il avait été plus heureux que moi, +puisqu'il savait au moins où tu étais et où il pouvait te donner de ses +nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et +monstrueux père, combien ton fils aurait été content de voir quelques +lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de +mon côté, comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en +ai eu par toi le moyen. D'un autre côté, je crains maintenant que cette +lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu étais: de sorte que cette +incertitude m'a décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre les +précautions que tu vois. Si j'étais près de toi, va, je te gronderais +bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dégénéré au +point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes +lignes auxquelles tu sais que ton premier-né est si sensible! avec ton +nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au moins +j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intéressé, de ce +qui m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te +croire indifférent. Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant que +je t'ai bien grondé, j'oublie tes iniquités; je te pardonne du fond du +cÅ“ur, je sais depuis longtemps que cela t'embête d'écrire; je sais +aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve à +Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la +flânerie. Ainsi donc, tout est oublié excepté toi. + +J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis longtemps ce qui m'arrive +d'heureux ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand orchestre, le 8 +septembre, dans une des églises de Vienne, ma messe de Rome, qui a été +jouée à Saint-Louis-des-Français à la fête du Roi. C'est un grand +avantage et qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: je dois cela à +la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait +connaître d'autres, _influents_. À Vienne, je travaille; je n'y vois que +très peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un +requiem à grand orchestre qui sera probablement exécuté en Allemagne le +2 novembre. On m'a déjà offert ici, dans l'église où sera jouée ma messe +de Rome, de m'exécuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore +jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, je n'ai encore +rien décidé à part moi. À Berlin, par la connaissance de madame Henzel +et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une exécution +beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner +une position meilleure aux yeux des artistes. À Vienne, je suis toujours +libre d'accepter: si je suis content de l'exécution de ma messe du 8 +septembre, je me déciderai à donner mon requiem ici; sinon, je le porte +à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était à Rome, me disait: «Quand +vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique à faire jouer, +mon frère pourra vous être d'un grand secours.» Je lui ai écrit à +Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12 +septembre pour faire une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, Dresde, +Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse +ou non arriver à Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique; +sa réponse influencera encore ma décision à cet égard. Si elle me dit +oui, je reste à Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et +puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il me faut redescendre à Vienne, +où je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui +va de Vienne à Olmutz, et qui me fait faire près de soixante lieues. Si +je dois rester à Berlin pour mon requiem, je serai obligé d'arranger mon +voyage différemment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde, +Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sûr. + +J'ai bien des fois regretté notre belle Rome, cher Hector, et j'envie +bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le +souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et +quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai +traversés, quand on les compare à l'Italie! + +La dernière chose qui m'ait bien vivement et profondément impressionné, +c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'étalerai pas en +descriptions, ni en extases, tu me comprends. + +Tu as probablement appris de ton côté, cher ami, la mort de notre bon +camarade Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en ai eue celle que +tu as dû éprouver, toi, qui étais plus étroitement lié que moi avec lui. +Voilà , cher, comme on est sûr de se revoir quand on se quitte, et, bien +qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement +nécessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres: + +Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à -dire en +ami comme un frère: j'espère toujours que nous nous reverrons. + +Adieu, tout à toi de cÅ“ur. + + CHARLES GOUNOD. + + +V + +MONSIEUR CHARLES GOUNOD, + + _47, rue Pigalle, Paris._ + + 19 novembre. + + Mon cher Gounod, + +Je viens de lire très attentivement vos chÅ“urs d'_Ulysse_. L'Å“uvre, +dans son ensemble, me paraît fort remarquable et l'intérêt musical va +croissant avec celui du drame. Le double chÅ“ur du Festin est admirable +et produira un effet entraînant s'il est convenablement exécuté. La +Comédie-Française ne doit ni ne peut lésiner sur vos moyens d'exécution. +La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre +de représentations. Il est donc de l'intérêt le plus direct, le plus +commercial, du directeur de ce théâtre, de faire au compositeur la part +large dans les dépenses et la mise en scène d'_Ulysse_; et je crois +qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il +faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos +_solos_: un solo ridicule gâte tout un morceau. + +À la page marquée d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans +la musique du commencement d'un vers que je vous engage à corriger. _Les +honnêtes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux +pacotilleurs. + +Mille compliments empressés et bien sincères. + +Votre tout dévoué, + + H. BERLIOZ. + + +VI + +À MONSIEUR HECTOR LEFUEL, + + _Rue de Tournon, 20, Paris._ + + Mon cher Hector, + +Je suis allé chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un +événement très important et à la connaissance duquel ton vieux titre +d'ami et de _père_ te donnait un droit spécial. Je vais me marier, le +mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne +peut plus contents de cette union, qui nous paraît offrir les plus +sérieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et +j'ai l'heureuse chance d'y être aimé de tous les membres. + +Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton cÅ“ur à cette +nouvelle joie: elle sera momentanément troublée, cependant, par le +souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du même bonheur qu'elle a +goûté et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma +nouvelle compagne la dédommage par son affection du mal involontaire que +sa joie aura réveillé dans le cÅ“ur de sa nouvelle sÅ“ur! Ce sera, +j'espère, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont déjà bien +sympathiques. + +Adieu, cher Hector; tout à toi de cÅ“ur. + + CHARLES GOUNOD. + + +Mes respects affectueux à madame Lefuel. + +[15] La veuve de son frère. + + +VII + +À MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._ + + La Luzerne, mardi 28 août 1855. + + Mon bon et cher Pigny, + +Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec +la reconnaissante émotion d'un cÅ“ur qui s'y connaît, des attentions +toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des +précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre +assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses +années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses +habitudes et de sa vie. + +Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation +(j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour +ces sortes de cÅ“ur-là ), vous me comprendrez si je vous dis que donner à +ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus +cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une Å“uvre que je +n'accomplirai jamais selon mon cÅ“ur, c'est-à -dire lui rendre une faible +partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué +de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en +un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de +la nôtre!... + +Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre +âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on +vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits +à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement +l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère. + +CHARLES GOUNOD. + +[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de +Zimmerman. + + +VIII + + Varangeville, dimanche 4 septembre 1870. + + Mes chers enfants, + +Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise +sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin, +si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la +bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres _instantes_ et +_réitérées_ de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle +trouvât une installation, et que ces offres se rapportent +nominativement aussi à _vous_ comme à _nous_. + +Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité. +Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre +cher Pigny me fît connaître là -dessus son sentiment. Quant au mien, le +voici: + +Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais +paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la +conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre +sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de +Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits +certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour +que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_ à Londres +notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute +des deux oreilles. + + CHARLES GOUNOD. + + +IX + + 8 Morden Road, Blackheath, near London. + +Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les +propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de +ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire +est pour qui les repousse. + +Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au +fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre +pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du +jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la +défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous +accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il +devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce +dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment +répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à +se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que +sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la +première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux +hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même +balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons +été plus malheureux qu'elle! + +Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une +porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce +n'est pas seulement de _dîner_ ensemble!... + +Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après +dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il +y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'_Angleterre_: la +part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là +pour le prouver. + +Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici +est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable +sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens +ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me +détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France +m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait. + +Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a +pas encore cessé non seulement d'_être_, mais d'être _de la gloire_, et +de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie +gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _génie_! Humanité qui +en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de +fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des +hommes, enfonce le fer dans le cÅ“ur des hommes pour la possession du +sol! Barbares! Barbares!... + +Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les +santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que +n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!... + + CHARLES GOUNOD. + + +X + + Mercredi, 12 octobre 1870, + 8 Morden Road, Blackheath Park, near London. + + Mes chers amis, + +Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée +pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop +l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas! +si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons +donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de +Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en +fonctions aujourd'hui. + +Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le +sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la +sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà +donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais +par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont +le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir +de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de +quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la +conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au +service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je +ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à +des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays. + +Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels +que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en +prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne +serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun +de nous deux _doit_ être près de l'autre, dès que l'un des deux est +exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué +n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai +regardé comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir +_relatif_, et par conséquent _moindre_, et par conséquent _nul_, dès +qu'un autre viendrait le primer. + +Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a +encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands +problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se +sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je +suis convaincu de l'unité _actuelle_ à l'intérieur, contre l'ennemi +commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat, +quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux, +serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles +que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la +France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son +unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner. + +Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos +chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je +n'oublie jamais. + + CHARLES GOUNOD. + + +XI + + 19 octobre 1870, midi et demi. + + Chers amis, + +Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous +prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les +eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument +nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de +ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la +_vois_, plus encore, plus obstinément que si j'y étais! + +Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français +une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _même héroïque_, ne +peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, _un à +un_, _un par un_, comme par une fatalité _inouïe_, dans la gueule de ce +géant _organisé_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans +cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable +devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et +d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent +sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin! + +Et pendant ce temps-là , on destitue nos généraux, on les change de +poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de +leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes +se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction, +une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes +devant eux! + +Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de +l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces +braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse! +TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait +pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement +de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente +mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de +machines!... + +Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt! + + CHARLES GOUNOD. + + +XII + + 8 Morden Road, Blackheath Park, + Mardi, 8 novembre 1870. + + Mon Édouard, + +Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden +Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être +indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va +falloir se remettre à l'_Å“uvre_ et à la vie _utile_, car je ne peux pas +me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans +fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce +soit. + +Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner +des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que +sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre +volière dispersée, mon ami! Non les cÅ“urs, mais les yeux et «je ne suis +pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est +beaucoup!»--comme le bon La Fontaine. + +Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non +seulement au cÅ“ur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle, +qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler +maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les +éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble +enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se +transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon +augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne +son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la +paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard. + +Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle +et cousin. + + CHARLES GOUNOD. + + +XIII + + Mon cher Pi, + +Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture +définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M. +Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et +le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui +se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis +bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon +cÅ“ur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument +faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité _utile_; utile +aux miens (car il faut les nourrir),--utile à moi-même, car il faut que +je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici, +et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces +qui me restent à _réagir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon +territoire moral_. + +Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre +impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France, +employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon Å“uvre[17], afin +que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et +en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau), +mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et +de la tranquillité des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir près de +nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver! + + CHARLES GOUNOD. + +[17] _Polyeucte._--C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit _Gallia_. + + +XIV + + Londres, 24 décembre 1870. + + Chers amis, + +Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des +Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à +la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année +humaine bien autrement que notre jour de l'an. + +Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel, +chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour +nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant +de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes, +et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le +cÅ“ur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir!_ Depuis cinq mois, +l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus +acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce +mot de _progrès_, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus +odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la +marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle, +qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_ +de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse, +Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!... + +Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps, +mais non pas nos cÅ“urs; bien au contraire! il semble que ce rude et +sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui +est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un cÅ“ur +plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été +dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir +que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous, +Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon cÅ“ur. + + CHARLES GOUNOD. + + +XV + + Le 25 décembre 1870. + + Mon Édouard, + +C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin +les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer, +l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse +de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des +existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou +entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de +tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament +de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et +répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain. +Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est +incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets, +il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse +humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de +l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se +montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant +de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du +vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque +chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient +ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la +sève, tel le fruit. + +Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra +être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous +seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il +faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient +fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou +faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients +pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences +font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses +procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de +grand'mère. + + CHARLES GOUNOD. + + +XVI + + Jeudi, 16 mars 1871. + + Ma Berthe, + +C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous +afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le +lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va +revoir d'affligeant pour son cÅ“ur, l'espoir déçu de vous posséder ici +quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement +rempli! + +Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à +Londres jusque-là , je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec +notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à +gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de +mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous +retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique +que mes Å“uvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma +France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je +crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se +plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est +qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer +dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_. + +Je vous embrasse tous deux du fond du cÅ“ur. + + CHARLES GOUNOD. + + +XVII + + Londres, 14 avril 1871. + + Cher ami, + +Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir +d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à +Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison +fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun +à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques +lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en +t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur cÅ“ur, où tu sais la +place que tu occupes! + +Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon +dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant +pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou +plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en +arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom +ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais +mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un +nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle +_la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race +humaine. + +Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la +Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable +_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les +Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu. +La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre; +c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non +par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en +donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et +matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera +bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi: +l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la +marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique. + +Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du +moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance +dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je +ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant +gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité +imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces +dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et +d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître, +j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un +tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en +charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même +et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un +engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel +Dieu a jeté le mouvement humain. + +Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on +arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement +_volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est +d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être +_libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la +_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là -dessus (et toi +aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule +sous cette enveloppe. + +Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon cÅ“ur. + + Ton frère, + + CHARLES GOUNOD. + +[18] Chez Édouard Dubufe. + + +XVIII + +À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE + + Mardi 6 janvier 1891. + + Chère princesse, + +Permettez-moi de proposer un toast à votre santé, + +Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir +assise à notre table. + +Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur +de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et +retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le +leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge +d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs. + +Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en +présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et +d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le +premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le +feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention +qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par +la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes +grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous +avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux +comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos +couronnes. + +À la santé de la princesse Mathilde. + + CHARLES GOUNOD. + + + + +DE L'ARTISTE + +DANS + +LA SOCIÉTÉ MODERNE + + +L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations +sociales a eu sur l'existence et les Å“uvres de l'artiste une influence +considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire. + +Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non +moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant +à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en +lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on +se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans +lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de +produire des Å“uvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable +qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui». + +Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il +est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et +productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par +les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu +dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent +tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur. +En un mot, il est dévoré par le monde. + +Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de +s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se +trouver en face d'eux-mêmes. + +Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le +travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues +réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées, +on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de +concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir, +celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle +appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés. + +Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières +qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion +intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui +a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont +elle dispose. + +Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si +ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au +grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse +et de la plus saine philosophie: + + L'étude et la visite ont leurs talents à part. + Qui se donne à la cour se dérobe à son art; + Un esprit partagé rarement s'y consomme, + Et les emplois de feu demandent tout un homme. + +Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par +des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations +perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une +correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit +et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à +qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites +tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique! + +Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent +votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous +n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir +les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile +de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on +se résigne!... et voilà le visiteur introduit. + +--Pardon, monsieur, je vous dérange!... + +--Mais... oui, monsieur. + +--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois... + +--Oh! non!... + +--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger? + +--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis. + +--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé? + +--Toujours, quand on ne me dérange pas. + +--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques +minutes... + +--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un +homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà , parlez. + +C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici +que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes +qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en +connaissance de cause; c'est celle des musiciens. + +Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous +une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à +la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des +visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent. +Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour +l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui +dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule. +D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun +travail! cela vient tout seul, d'inspiration. + +On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations +indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce +qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs, +rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de +méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques +qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les +demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et +d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette +épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété +nationale_ ouverte au public à toute heure du jour. + +En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue +qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux +curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui +pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à +l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de +nos robes de chambre ou de nos vestons de travail. + +Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur +de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se +décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette +perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité +superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les +ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de +lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond +de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le +sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un +cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir +vivre de silence. + +Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on +ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que +des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations +creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de +relations sans y apporter rien, sans en retirer rien! + +En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens +qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer +celui des autres. + +S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens +imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment +comparable à celui-là , et quelle compensation à ce qu'on leur donne +peut-on attendre des gens qui s'ennuient? + +Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la +peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des +absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à +persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires +pour _arriver_. + +Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une +fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer. + +La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle +est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est +encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui +n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra +célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu +en un instant l'objet de faveurs royales. + +Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner +que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_ +celle du _savoir_? + +Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès +que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là , +tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de +s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la +pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions +vulgaires. + +Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que +c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue +sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'Å“uvre extérieure sous +la garde de l'Å“uvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu +importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les +Å“uvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et +qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et +de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis +sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir +me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres +termes: Je n'y suis jamais. + +Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le +cliché fournit un tirage considérable: + +--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez +donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!... + +Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont +on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné, +librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps, +c'est être désorienté, déraciné. + +Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le +connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni +cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces +qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici +le revenu qui rapporte le capital. + +S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de +combien de façons,--c'est assurément le cÅ“ur: de la régularité +permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi +que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe, +avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à +l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se +déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve. + +Que dirait le cÅ“ur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas +travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire, +enfin? + +Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le cÅ“ur est à la vie du +corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de +l'intelligence. + +Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour +ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un +châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une +terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si +l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de +l'abondance. + +Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité, +voilà la jeunesse et la vie. + +Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux, +chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de +loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant +ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour +l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes +sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles. +Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de +tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant +lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à +déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante? +Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime, +sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais +l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est +lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne +devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait +sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois +plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?... + +Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes: + + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. + +Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur; +l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert +d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux, +le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est +l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet +des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la +gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous +les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection. + +Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les +eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus +humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi +bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan. + +«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son cÅ“ur», dit +un prophète hébreu. + +L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée: +«L'habitude de la retraite en augmente le charme.» + +--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont +les inconvénients de la célébrité!... + +Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en +conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un +bénéfice médiocrement enviable. + +On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste +qui appartient au monde; ce sont ses _Å“uvres_: or, point d'Å“uvres +fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et +morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par +Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure: + + Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour, + Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour. + +Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore +l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de +dire deux mots. + +À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses, +d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue, +l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des +dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre, +et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son +guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux +caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement +le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une +cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la +cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de +vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches, +quelle horrible cacophonie! + +Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pénible +et oppressée, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme +inexact; il fait, au contraire, très léger: ce que nous appelons +pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit de la quantité d'air dont +nous avons besoin pour respirer librement. + +Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. Le savant, l'artiste, +le poète et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère +spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration +et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à l'élément qui les fait +vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement +appelé «l'horrible poids du rien». + +Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un être à part, +singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait +souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit. +Mais, après tout, c'est peut-être à ce qu'il est qu'il faut s'en prendre +de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui +manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est, +laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser +_devenir_ tout ce qu'il _peut être_. + + + + +L'ACADÉMIE DE FRANCE + +À ROME[19] + +[19] Janvier 1882. + + +Au moment où, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art, +on s'efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse +institution de l'Académie de France à Rome, il m'a semblé que c'était un +devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles +pouvaient aspirer à l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient à +rien moins qu'à l'oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui, +d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus +frivoles. + +Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art moderne» (comme si l'art véritable +n'était pas de tous les temps) s'attaquent à l'École de Rome d'une +manière absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser +la villa Médicis comme un foyer d'infection artistique. C'est là le +_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine. + +Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des +peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'État envoie, chaque +année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu'ils ont +fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs +qu'on nomme «les maîtres». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui +concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce +surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile +et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l'art étant la même +pour tous les arts, ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens +s'appliquera de soi-même aux autres artistes. + +Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'École +de Rome n'est, lui-même, que la conséquence d'un vÅ“u plus ou moins +franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le +programme de l'opposition. Ce vÅ“u, le voici: «Plus de professeurs! Il +faut voler de ses propres ailes!» C'est là , sans doute, ce qu'on entend +par «l'art moderne». + +Ainsi, plus d'éducation; plus de notions acquises et transmissibles, +c'est-à -dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'héritage; +plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité +intellectuelle; nous voici en pleine génération spontanée,--car il n'y +a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse. + +Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là +mêmes qui parlent, à tout propos, de l'_École de l'avenir_! L'avenir! +Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus, +pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas? + +Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce «royaume divisé au dedans de +lui-même»! Qu'on me montre un emploi quelconque des facultés humaines, +un seul, qui repose sur une semblable théorie! Est-ce le droit? Est-ce +la physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique? Est-ce que l'homme +n'est pas un être _enseigné_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un +capital de notions amassées? Est-ce qu'on ne lui apprend pas à lire, à +écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d'un +instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_ +spéciale? Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase? + +Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _métier_; +mais le génie? Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et +il n'est au pouvoir de personne de le donner à qui n'en a pas, non plus +que de le retirer à qui en a. + +D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins, +c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualité pour en +parler, _il n'y a pas d'art sans science_. + +[20] Ingres. + +Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable, +parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est +communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et +s'exprime le génie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_ +ou un _impotent_. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n'étaient pas +des hommes de génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter +dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait +à la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre +à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps +considérable à la recherche d'une certitude dont des siècles +d'expériences leur garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se moquer du +sens commun que de prétendre ainsi détrôner l'histoire à coups de +paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'écrivain n'ont besoin +d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire. + +Théophile Gautier le disait avec raison: «Si j'écris mieux que beaucoup +d'autres, c'est que _j'ai appris mon métier_, et que j'ai un plus grand +nombre de mots à mes ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité +d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire de l'École de Rome. + +Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste, +l'opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été +pensionnaire de l'École de Rome, on n'en revient pas nécessairement un +homme supérieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le +miracle de donner ce que la nature avait refusé? C'est évident, et ce +serait par trop commode d'avoir du génie au prix d'un voyage que tout le +monde peut faire. Mais ce n'est pas là du tout ce dont il s'agit. Il +s'agit de savoir si, étant donné une organisation d'artiste, Rome +n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et +incomparable sous le rapport de l'élévation de la pensée et du +développement artistique. + +Cette considération m'amène à examiner l'utilité du séjour à Rome pour +les musiciens compositeurs. + +Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs, +des architectes, des graveurs; ils trouvent là une collection +considérable de chefs-d'Å“uvre qui peuvent du moins les intéresser en +raison de l'art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que +va-t-il faire à Rome? Quelle musique y entendre? Quel bénéfice en +retirer pour _son art_? + +Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections +aient bien peu réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que +l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme +si le _métier_, dans l'_art_, était _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas +être un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhéteur consommé +en même temps qu'un écrivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh +quoi! l'éloquence et la virtuosité ne sont qu'une seule et même chose? +Il n'y a nulle différence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc +que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est-à -dire l'_homme_, et +que c'est lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer +enfin, jusqu'à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui +fait, non pas le succès d'un moment, mais l'empire sans fin de ces +chefs-d'Å“uvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanité +en fait d'art, depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos +jours, et après nous, et toujours! + +Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et +d'assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de +tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se +développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi +on l'envoie à Rome, où il n'a que faire d'aller contempler les fresques +de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous +les oracles! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile, +Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet +et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la +pensée humaines? À quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique... + +Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art +immortel et universel, et c'est de cet art-là que l'artiste--non +l'artisan--doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie. + +Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu _naturalisme_ dans l'art? +J'avoue que je serais bien aise d'être édifié sur le sens qu'on attache +à ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication +d'un droit méconnu par le despotisme de la routine. + +Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la +nature, la prendre pour point de départ? En ce sens, tous les maîtres +sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester là ; et Raphaël qui, je +suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donné de l'art cette +définition aussi admirable que trop peu méditée: «L'art ne consiste pas +à faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait +les faire_!» Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est, +par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable _sélection_, ce +qui suppose une initiation de l'entendement à un critérium particulier +d'appréciation. + +Si la nature est tout et l'éducation rien, si la foule en sait aussi +long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice +de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport +tant d'Å“uvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de +chefs-d'Å“uvre acclamés, depuis, par l'admiration de l'infaillible +postérité? + +Que la foule soit juge, peut-être, en matière de _drame_, je l'accorde; +et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si +l'on songe à la quantité prodigieuse d'Å“uvres qui ont passionné nos +pères et qui nous laissent aujourd'hui assez indifférents. Mais, +abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s'en faut bien +que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie +entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre +saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une Å“uvre +d'un art exquis et consommé: nul ne s'avisera d'établir un parallèle +entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles +qu'éveillent les frises du Parthénon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_. +Il y a là tout l'abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de +l'intelligence. + +Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de +cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations +de chaque jour? Que dire de ce silence où l'on apprend à écouter ce qui +se passe au fond de soi-même? Que dire de ces solitudes profondes, de +ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique +pouvoir de ravir la pensée jusqu'à la hauteur des grands événements dont +ils furent les témoins? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec +la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillité de cette +campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent! + +Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de +la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et +d'où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l'éternelle +Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se +recueillir! + +Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et +sonores de _naturalisme_, de _réalisme_ et autres semblables. Oui, l'Art +c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée, +en un mot _jugée_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une +raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une réparation des +défaillances et des oublis du Réel; c'est l'immortalisation des choses +mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile +et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc +à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les +archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de +Regnault, de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne +sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie +de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos +forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l'artiste loin de +l'obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois, +contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires +triomphes d'une popularité sans noblesse et sans lendemain. + + + + +LA NATURE ET L'ART[21] + + +Messieurs, + +Les transformations successives dont la terre a été le théâtre et dont +se compose son histoire, j'allais presque dire son éducation, depuis le +moment où elle s'est détachée de la nébuleuse solaire pour occuper une +place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette +grande loi du progrès, de ce perpétuel _devenir_ qui semble diriger +vers une finalité mystérieuse le mouvement de la création, et dont les +phases diverses ont pu être ramenées aux trois aspects généraux qui ont +reçu le nom de _règnes_, et qui désignent les trois manifestations les +plus tranchées de la vie sur le globe. + +Cependant, tout n'était pas dit encore, et l'histoire de la terre ne +devait point s'arrêter à ces trois premières formes de la vie. Un +quatrième règne, le règne humain,--puisque la science même m'autorise à +l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui +s'ignorait. + +L'énorme travail d'évolution, le prodigieux effort d'enfantement à +travers lequel se déroule le plan de la pensée créatrice, l'homme allait +le reprendre au point où l'avaient amené ses devanciers, et le conduire, +en exerçant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destinées. +Cette loi de la vie, dont les créatures n'avaient été, jusqu'à lui, que +des dépositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme +allait en devenir le _confident_, élevé au suprême honneur d'accomplir +volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion même de la +liberté, et qui, d'emblée, transforme l'activité instinctive en activité +rationnelle et consciente. + +En un mot, la moralité ou détermination du bien, la science ou +détermination du vrai, l'art ou détermination du beau, voilà ce dont +manquait la terre avant l'homme, et ce dont il était réservé à l'homme +de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour +dans ce temple désormais consacré au culte du bien, du vrai et du beau. + +Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction +vis-à -vis des données et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds +de la nature? + +La sublime fonction de l'homme, c'est d'être positivement, et à la +lettre, _un nouveau créateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est +chargé de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la +culture matérielle, mais par la culture intellectuelle et morale, +c'est-à -dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie, +la terre ne s'achève, ne se conclut que par l'homme à qui elle a été +confiée pour qu'il la _mît en Å“uvre_, «_ut operatur terram_», selon le +vieux texte sacré de la Genèse. + +L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mécanique sur +lequel se réfléchit ou s'imprime l'image des objets extérieurs et +sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la +nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette +vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause +première de l'Å“uvre d'art. + +Toute Å“uvre d'art doit éclore sous la lumière personnelle de la +sensibilité, pour se consommer dans la lumière impersonnelle de la +raison. L'art, c'est la réalité concrète et sensible fécondée jusqu'au +beau par cette autre réalité, abstraite et intelligible, que l'artiste +porte en lui-même et qui est son _idéal_, c'est-à -dire cette révélation +intérieure, ce tribunal suprême, cette vision toujours croissante du +terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son être. + +S'il était possible de saisir directement l'idéal, de le contempler face +à face dans la vision complète de sa réalité, il n'y aurait plus qu'à le +copier pour le reproduire, ce qui reviendrait à un véritable réalisme, +supérieur assurément, mais définitif et qui, du même coup, supprimerait +chez l'artiste les deux facteurs de son Å“uvre, la fonction personnelle +qui constitue son _originalité_, et la fonction esthétique qui constitue +sa _rationalité_. + +Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à -vis de l'Å“uvre d'art. +L'idéal n'est reproductible d'aucune façon adéquate; il est un pôle +d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est +«l'excelsior» indéfini, le «desideratum» impérieux dans l'ordre du beau, +et la persistance de son témoignage intime est la garantie même de son +insaisissable réalité. Dégager du réel inférieur et imparfait la notion +qui détermine et mesure le degré de conformité ou de désaccord de ce +réel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction +supérieure de l'artiste; et ce contrôle du réel dans la nature par sa +loi dans la raison est ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique est +la «rationalité du beau». + +Dans l'art, comme en tout, le rôle de la raison est de faire équilibre +à la passion; c'est pourquoi les Å“uvres d'un ordre tout à fait +supérieur sont empreintes de ce caractère de tranquillité qui est le +signe de la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à le gourmander». + +Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous +l'avons vu, l'émotion personnelle qui donne à l'Å“uvre d'art son +caractère d'_originalité_. + +On confond souvent l'originalité avec l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont +pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un métal +anormal, maladif; c'est une forme mitigée de l'aliénation mentale et qui +rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort +bien son synonyme l'excentricité, une déviation par la tangente. + +L'originalité, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache +l'individu au centre commun des esprits. L'Å“uvre d'art étant le +produit d'une mère commune qui est la nature et d'un père distinct qui +est l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose qu'une déclaration de +paternité; c'est le nom propre associé au nom de famille; c'est le +passeport de l'individu régularisé par la communauté. + +Toutefois, l'Å“uvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans +l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est +vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela même, la limite. En +effet, si, par la sensibilité, l'artiste se trouve en contact avec les +données de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idéal, +en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer à toutes +les réalités qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des +réalités qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait. + +Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une +preuve, du moins une formule assez frappante des considérations qui +précèdent. + +Sainte Thérèse, cette femme éminente que l'éclat de ses lumières a fait +placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'Église, +disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais +sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire. +Il faut, néanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point +fait illusion, il y a eu là , en faveur de son temps ou, tout au moins, +de sa personne, une grâce tout à fait spéciale et qui n'est certes pas +une des moindres que Dieu puisse accorder à ses fidèles. + +Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement révoquer en doute la +sincérité d'un pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le +traduire, et de comprendre comment et jusqu'à quel degré parfois +prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la +véracité absolue du témoin. + +Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu +un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors +étaient spontanément transfigurés et littéralement _créés à nouveau_ par +la sublimité de celui qu'elle entendait en permanence au fond +d'elle-même: c'est parce que la parole du prédicateur, si dénuée qu'elle +fût de prestige littéraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce +qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emportée dans cette +direction et à cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus +que le Dieu même de qui on lui parlait. + +«Prenez mes yeux», disait un peintre célèbre, à propos d'un modèle que +son interlocuteur trouvait affreux; «Prenez mes yeux, monsieur, et vous +le trouverez sublime!» + +C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera soudainement à lui-même et +plongera, d'un regard instantané, jusque dans les profondeurs de son +art, au simple contact d'une Å“uvre même de médiocre valeur, mais qui +aura suffi pour faire jaillir en lui la divine étincelle où se reconnaît +le génie. Qui sait si le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ n'ont +pas eu pour berceau le tréteau paternel qui a commencé l'éducation +musicale de Rossini? + +Passer des réalités extérieures et sensibles à l'émotion, puis de +l'émotion à la raison, telle est la marche progressive du développement +intellectuel; c'est ce que saint Augustin résume admirablement dans une +de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre à chaque +pas dans ses Å“uvres: «_Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus +ad superiora_», du dehors au dedans, du dedans au-dessus. + +L'art est une des trois incarnations de l'idéal dans le réel; c'est une +des trois opérations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la +terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_; +c'est, en un mot, une des trois formes de cette «autogénie» ou +«immortalité propre» qui constitue la résurrection de l'humanité, en +vertu de ses trois puissances créatrices fonctionnellement distinctes +mais substantiellement identiques, à savoir: l'amour, raison de l'être, +la science, raison du vrai, l'art, raison du beau. + +Après avoir essayé de montrer, dans l'union de l'idéal et du réel, la +loi qui régit le progrès de l'esprit humain, il resterait à faire la +contre-preuve, en montrant où aboutit la séparation, l'isolement des +deux termes. + +Dans l'art, le réel seul est la servilité de la copie; l'idéal seul est +la divagation de la chimère. + +Dans la science, le réel seul est l'énigme du fait sans la lumière de sa +loi; l'idéal seul est le fantôme de la conjecture sans sa confirmation +par les faits. + +Dans la morale, enfin, le réel seul est l'égoïsme de l'intérêt, ou +absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volonté_; +l'idéal seul est l'utopie, ou absence de sanction _expérimentale_ dans +le domaine des _maximes_. + +De tous côtés, le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps, c'est-à -dire +négation de la loi de la vie pour l'être qui, par sa double nature, +appartient à la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont +l'Å“uvre n'est complète et normale qu'à la condition d'exprimer ces deux +ordres de réalités. + +S'il est un symptôme qui caractérise ces trois hautes vocations +humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui +trahisse leur commune divinité d'origine et les élève à la dignité d'un +véritable apostolat, c'est le désintéressement, c'est la gratuité. + +Les fonctions de _la vie_ sont si étroitement soudées à celles de +_l'existence_, que la liberté divine de la vocation est bien obligée de +subir la nécessité humaine de la profession; aussi les passionnés de la +vie s'entendent-ils généralement fort peu et fort mal aux choses de +l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions +supérieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni +l'art n'ont rien de commun avec une estimation vénale; ce sont les trois +personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt; +ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les Å“uvres +du bien, du vrai et du beau défient les siècles; elles sont _vivantes_ +de l'éternité même de leur principe. + +«Ciel nouveau et nouvelle terre.» + +C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des évangélistes, +annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse, +cette vision grandiose qui s'achève dans l'Hosannah de la «Jérusalem +nouvelle, la cité sainte, descendant des hauteurs célestes, comme une +fiancée parée pour son époux». + +Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hébreu! Quels +_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destinée humaines! +Job, David, Salomon, les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux +secrets éternels et aux insondables profondeurs de la génération +infinie! + +Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie de l'_élection_, c'est la +_sélection humaine_, victorieuse des énigmes et rapportant, comme un +glorieux trophée, tous les voiles sacramentels tombés, un à un, sur la +route des siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle qui entre dans +la joie de «son Seigneur», et qui remet entre les mains de son père et +de son Dieu, sous la clarté resplendissante d'un «ciel nouveau», cette +«terre nouvelle», régénérée, _re-créée_, conformément à la loi exprimée +par cette formule suprême: + +«En vérité, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon +vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!» + +[21] Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25 +octobre 1886. + + + + +PRÉFACE[22] + +À + +LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ + + +Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité +particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que +les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les +particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son +tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui +mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient +de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de +l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route +qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier +d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche +du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la +Révolution: + + J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. + +Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce +douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde +responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et, +fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que +la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration) +se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse +de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti +aux habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas +dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que +tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre +temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La +voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?... + +En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre, +fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire +nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de +l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du +savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux +planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que +trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que +trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la +foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les +Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à +_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et +ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction +flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature +infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie, +_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui +n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine, +mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie que +pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge +définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités +successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je +ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans +le mécanisme général des choses: elles retiennent le char, mais enfin +elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne +sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent, +qu'une question de mode; il prouve que l'Å“uvre est au niveau de son +temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu +de s'en montrer si fier. + +Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni +transactions; il appartenait à la race des «Alceste»: naturellement, il +eut contre lui la race des «Oronte»;--et Dieu sait si les Orontes sont +nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je? +Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à +l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des +épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et +incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours +est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, +jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la +jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble, +généreuse et loyale nature. + +Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand +prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de +celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il +concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de +vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles +de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le +prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une Å“uvre qui +montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le +rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie +fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable événement +musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente +opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée +cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans +le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument +supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes +ses Å“uvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule +considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à +lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: il a +révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du +moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des +triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été +contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction +personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie +ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il +n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le +«public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la +_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les +Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source +de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui, +comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de +Troie. + +Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à +l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire; +comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité +nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et +les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des +souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des +défauts. + +Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à +plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et, +s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie +ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut. + +Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait +quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à +l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au +Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de +l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et +ses Å“uvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des +concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma +leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de +la salle de concert, et, là , je m'enivrais de cette musique étrange, +passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si +colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la +symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire +exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement +frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus +et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma +mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste +symbole!» + +À quelques jours delà , j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je +lui fis entendre ladite phrase entière. + +Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement: + +--Où diable avez-vous pris cela? dit-il. + +--À l'une de vos répétitions, lui répondis-je. + +Il n'en pouvait croire ses oreilles. + +L'Å“uvre total de Berlioz est considérable. Déjà , grâce à l'initiative +de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard +Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes +conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la +symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du +Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout +cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de +véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de +Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses +pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une +conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra, +_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le +mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de +revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances +de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait +intelligent d'en profiter. + +Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes +inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui +est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y +rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur +talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications +irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz +eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la +désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une +intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne +que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et +auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne +honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe +solennelle_, Å“uvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses +observations. + +Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est +seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y +montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il +éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son +existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme +tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse, +d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de +l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font +penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_. + +Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de +pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui +existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le +charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie +écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la +_correspondance_. + +Si les Å“uvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes +lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure +de toutes les choses ici-bas. + +[22] _Correspondance inédite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy, +éditeur, 1878. + +[23] Voir _Correspondance inédite_. + + + + +M. CAMILLE SAINT-SAËNS + +--_HENRI VIII_--[24] + +[24] Avril 1883. + + +Lorsque, après des années de persévérance et de lutte, un artiste de +haute valeur est parvenu à conquérir, dans l'opinion publique, la grande +situation à laquelle il a droit, chacun s'écrie,--même ceux qui lui ont +fait l'opposition la plus rétive:--«Que vous avais-je toujours dit? +qu'on finirait par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans et plus (car c'était +un prodigieux enfant), que M. Saint-Saëns a fait son apparition dans le +monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit: +«Saint-Saëns? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme +organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur? +Est-ce que... réellement... vous trouvez?...» Et tous les vieux +clichés de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'étais pas le +seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les défiances +sont tombées: les préjugés sont vaincus: M. Saint-Saëns est dans la +place; il n'a plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il demeurera une +des illustrations de son art et de son temps. + +D'après une opinion admise, paraît-il, chez certains artistes, il serait +convaincu que, si l'on dit du bien de l'Å“uvre d'un confrère, cela +signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et réciproquement. + +Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du génie, est-il +nécessaire de le refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a tué Mozart? +Est-ce que Rossini empêchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le +dit Célimène: + + Que c'est être savant que trouver à redire. + +Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant à cela, +rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de +places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupées. S'il y en a une pour +vous, elle vous attend; le tout est de la prendre. + +Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être pas _le premier_. Hé, mon +Dieu! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce +qu'il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable: +c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place +et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement et +vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas +la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience publique saura, +demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti +honorable à prendre, c'est de préparer le jugement de la postérité, ce +_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose +pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l'infaillible et +immortelle justice. Taire la vérité, c'est prouver qu'on ne l'aime pas; +souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire +soi-même, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est dû +qu'à elle seule. + +Faisons la lumière autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop. + +M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que +je connaisse. C'est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son +métier comme personne; il sait les maîtres par cÅ“ur; il joue et se joue +de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il +est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare; il a une +prodigieuse faculté d'assimilation: il écrirait, à volonté, une Å“uvre à +la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner; il les connaît tous +à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n'en imiter aucun. Il +n'est pas agité par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible +angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; aussi n'est-il ni +mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et +de toutes les ressources sans abuser ni être l'esclave d'aucune. + +Ce n'est point un pédant, un solennel, un _transcendanteux_; il est +resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas +de système; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en +réformateur de quoi que ce soit: il écrit avec ce qu'il _sent_ et ce +qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien réformé; je ne sache pas qu'il en +soit moins au sommet de l'art. Autre mérite (sur lequel j'insiste, par +le temps qui court), M. Saint-Saëns fait de la musique qui _va en +mesure_ et qui ne s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes et odieux +_temps d'arrêt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale +possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il +est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint +avec la liberté de main d'un maître; et, si c'est être soi que de +n'imiter personne, il est assurément lui. + +Je n'ai point à raconter ici, par le menu, le livret de l'opéra _Henri +VIII_: tous les comptes rendus de la première représentation se sont +chargés de ce soin. Au demeurant, tout le monde connaît +l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronné,--de ce Barbe-Bleue +émérite, doublé d'un pitoyable et vaniteux théologien. À son ambition, +il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le +moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempête ni +menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papauté en a vu de toutes +les couleurs, ce qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix dans sa +barque insubmersible. + +M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la +science symphonique lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment. +L'ouvrage débute par un prélude basé sur un thème anglais qui se +reproduira comme thème principal du finale du troisième acte. + +Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, avec le drame. Dès la première +scène, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne à la cour +d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile «La beauté que je sers», +phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots «Bien que je +ne la nomme pas», est ravissante de simplicité. On remarque surtout, +dans le premier acte, un chÅ“ur de seigneurs s'entretenant de la +condamnation de Buckingham; une cantilène du roi: «Qui donc commande +quand il aime?» phrase pleine de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de +Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un chÅ“ur de femmes très +élégant: «Salut à toi qui nous viens de la France!» auquel succède une +page tout à fait remarquable scéniquement et musicalement,--c'est la +marche funèbre accompagnant Buckingham à sa dernière demeure, sur le +chant du _De Profundis_ supérieurement combiné avec les apartés d'Henri +VIII et d'Anne sur le devant de la scène, pendant que l'orchestre +murmure, en même temps que le roi, à l'oreille de la jeune dame +d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de +l'ouvrage: «Si tu savais comme je t'aime!» Cette belle scène s'achève +dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne +noblement le premier acte. + +Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un +délicieux prélude d'une instrumentation fine et transparente, +introduisant un thème ravissant qui reparaîtra plus loin dans le dernier +ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus +saillants de la partition. + +Après un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux +accents de déclamation, paraît Anne de Boleyn, accompagnée de dames de +la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de +distinction. Vient ensuite une scène rapide entre Anne et Don Gomez; +puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital. +On y sent circuler partout une sensualité impatiente, noyée dans une +instrumentation pleine de caresses félines. Le dernier ensemble de ce +duo est exquis et d'un charme de sonorité incomparable. L'air qui suit: +«Reine! je serai reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux +enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on +remarque les accents tour à tour pleins de clémence et de fierté de la +noble et malheureuse reine. + +Le troisième acte représente la salle du synode, et s'ouvre par une +marche processionnelle d'un caractère majestueux qui accompagne le +défilé de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe +ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», après lequel Henri VIII +s'adresse à l'assemblée synodale: «Vous tous qui m'écoutez, gens +d'église et de loi!» Catherine, très émue, pouvant à peine parler, +s'avance vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. Ce morceau, +dans lequel intervient le chÅ“ur, est d'un sentiment des plus vrais et +des plus touchants. Devant le dédain cruel du roi pour la pauvre reine, +Don Gomez se lève et déclare qu'il prend, comme Espagnol, la défense de +celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle à son +peuple, «les fils de la noble Angleterre», qui se proclament prêts à +accepter les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque de Cantorbéry va +être l'organe: «Nous déclarons nul et contraire aux lois l'hymen à nous +soumis!» Catherine se révolte, et, dans un superbe élan de fierté, elle +s'écrie: «Peuple, que de ton roi déshonore le crime, tu ne te lèves +pas!» Cette page est remarquable et laisse une impression profonde. +Catherine en appelle au jugement de la postérité. Elle sort avec Don +Gomez. + +Paraît le légat, et alors commence la grande scène qui termine le +troisième acte. + +Le légat tient en main la bulle du Saint-Père: + + Au nom de Clément VII, pontife souverain... + +Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on +fasse entrer le peuple: + + Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger? + Non! Jamais! + Vous convient-il qu'un homme + Dont le vrai pouvoir est à Rome + Sur mon trône m'ose outrager? + Non! jamais! + +Et le roi se proclame chef de l'Église de l'Angleterre; et pour sa femme +il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke! + +Toute cette scène, magistralement conduite, se termine par un grand et +pompeux ensemble: + + C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne! + +ensemble dont le thème est le chant national, exposé par le prélude +d'introduction qui sert d'ouverture. + +Le quatrième acte est aussi divisé en deux tableaux, dont le premier est +la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens exécutent +en scène un gracieux divertissement dansé, pendant lequel Norfolk et +Surrey se livrent à un _a parte_ très ingénieusement combiné avec la +musique de danse. + +La scène suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant +cantabile chanté avec beaucoup d'expression par M. Dereims. + +Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau. + +Le second tableau représente une vaste pièce des appartements de la +reine Catherine, reléguée au château de Kimbolton. Toute cette fin de +l'Å“uvre de M. Saint-Saëns est absolument d'un maître; le souffle des +chefs-d'Å“uvre a passé là . + +Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression, +d'une vérité de déclamation admirables. + +La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent, +quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scène +intime est très grande par le sentiment profond que l'auteur y a +répandu, tant la vérité agrandit tout ce qu'elle touche. + +Vient ensuite la magnifique scène entre Catherine et Anne de Boleyn; il +y a là des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a +compris et rendus en tragédienne consommée dont le jeu atteint une +puissance d'expression saisissante. + +La dernière page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en +langage de théâtre, le _clou_ de la pièce. C'est irrésistible, et le +rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique, +chant et jeu des interprètes, tout contribue à l'impression puissante de +cette admirable scène qui a soulevé les applaudissements de toute la +salle. + +Tel est, autant du moins qu'un exposé aussi rapide en puisse donner +l'idée, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns. + +Parmi les interprètes qui, tous, se sont montrés à la hauteur de leur +tâche, il convient de citer, en première ligne, ceux à qui sont échus +les trois plus grands rôles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon), +mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis +M. Boudouresque (le légat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain +(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry). + +Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignité +souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a déployé, dans ce +rôle de Catherine d'Aragon, une puissance pathétique merveilleuse; elle +a, en particulier, joué, chanté, souffert, pendant tout le dernier +tableau, avec une vérité et une intensité d'expression à rendre la +réalité positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel répertoire +elle soutient! quelle vaillance elle apporte à tous ses rôles! quelle +place elle occupe!--et quel vide laisserait son départ!... + +Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire +valoir tout le charme de son bel et généreux organe dont rien, dans +cette sage et saine musique, ne surmène la moelleuse sonorité. + +M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII tout l'intérêt de sa diction si +franche, de son articulation si claire, de son jeu tour à tour sombre et +passionné, et de cette voix privilégiée qui possède à un égal degré +toutes les ressources de la puissance et de la douceur. + +M. Boudouresque semble être né cardinal; n'en déplaise au diabolique +Bertram et au huguenot Marcel qu'il représente avec tant de talent, on +le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'Église, témoin +Brogni, dans la _Juive_, et le légat du pape auquel il a donné, dans +_Henri VIII_, un caractère imposant. M. Dereims s'est fait remarquer, +dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités de charme et d'élégance. +L'orchestre, sous la conduite de M. Altès, a été admirable, ainsi que +les chÅ“urs si soigneusement instruits et dirigés par M. Jules Cohen. + +M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en +M. Saint-Saëns et, dès son avènement à la direction de l'Opéra, il +exprimait son désir de lui ouvrir les portes de notre première scène +lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa sollicitude intelligente et +dévouée de directeur artiste au service de ce noble et sérieux ouvrage, +auquel un autre véritable artiste, M. Régnier, a consacré toute +l'expérience scénique de sa longue et brillante carrière de comédien. + +Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l'une des +Å“uvres qui auront le plus honoré l'art français et notre Académie +nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de +ceux-là ), ta destinée était certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale. +Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu, +tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art; ils t'ont +fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà , la renommée +avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le +privilège exclusif; il ne manquait plus à ton autorité que la +consécration d'un éclatant succès dramatique; tu la tiens aujourd'hui. + +Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur +toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l'avenir sera +fidèle à ton Å“uvre. Dieu t'a donné la lumière et la main d'un maître: +qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous. + +FIN + + + + +TABLE + + +MÉMOIRES D'UN ARTISTE + Avertissement 1 + I.--L'enfance 5 + II.--L'Italie 77 +III.--L'Allemagne 138 + IV.--Le retour 162 + +LETTRES> 211 + +DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 275 + +L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME 297 + +LA NATURE ET L'ART 313 + +PRÉFACE À LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ 329 + +M. CAMILLE SAINT-SAËNS, _Henri VIII_ 343 + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-95.--(Encre Lorilleux). + + + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + * * * * * + +Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume. + + G. D'ANNUNZIO vol. + Triomphe de la mort 1 + + TH. BENTZON + Les Américaines chez elles 1 + + DUC DE BROGLIE + Lettres de la duchesse de Broglie 1 + + JEAN DE CHILRA + La Princesse des Ténèbres 1 + + ALEXANDRE DUMAS FILS + Théâtre des autres, t. I et II 2 + + GASTON DESCHAMPS + Chemin fleuri 1 + + GHIKA + Fatalité 1 + + ANATOLE FRANCE + Le Lys rouge 1 + + EDMOND GONDINET + Théâtre complet, t. V 1 + + GYP vol. + Le Bonheur de Ginette 1 + + LUDOVIC HALÉVY + Karikari 1 + + EUGÈNE LABICHE + Théâtre complet 10 + + LA FEUILLÉE + Le Cahier bleu d'un petit jeune homme 1 + + PIERRE LOTI + La Galilée 1 + + LÉON SAY + Contre le socialisme 1 + + VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL + Un Roman d'amour 1 + + H. SUDERMANN + Le Moulin silencieux 1 + + LÉON DE TINSEAU + Vers l'Idéal 1 + +Paris.--Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + +***** This file should be named 24325-0.txt or 24325-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/2/24325/ + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/24325-0.zip b/24325-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..98817d6 --- /dev/null +++ b/24325-0.zip diff --git a/24325-8.txt b/24325-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f25c179 --- /dev/null +++ b/24325-8.txt @@ -0,0 +1,6011 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'un artiste + +Author: Charles Gounod + +Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + CHARLES GOUNOD + + MÉMOIRES + + D'UN ARTISTE + + + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + + À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + 1896 + +Droits de traduction et de reproduction réservés +pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande. + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux). + + + + +AVERTISSEMENT + + +Les pages qu'on va lire sont un récit des événements qui ont le plus +intéressé ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de +l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrière, et des réflexions +qu'ils m'ont suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt qui peut +s'attacher à mon individu, je crois que le récit exact et simple d'une +existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se +cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui +se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le +fait le plus indifférent, le mot le moins prémédité est souvent une +opportunité; j'en ai fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou +salutaire peut l'être à d'autres. + +Dans des «Mémoires», on a beaucoup, on a même à chaque instant à parler +de soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité dans mes jugements; je +l'ai fait avec exactitude et véracité dans le récit des événements, ou +lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit +avec sincérité ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se +trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que +lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la +mesure de mes appréciations; c'est à lui que je m'en rapporte pour me +mettre à ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre +si j'en suis sorti. + + * * * * * + +Ce récit est un témoignage de vénération et d'amour envers l'être qui +nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mère_. La mère est, +ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud +de la Providence; son intarissable sollicitude est l'émanation la plus +directe de l'éternelle sollicitude de Dieu. + +Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon +pendant ma vie, c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à elle que je +veux en restituer le mérite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé, +qui m'a _formé_: non pas à son image, hélas! c'eût été trop beau; et ce +qui en a manqué n'a pas été de sa faute, mais de la mienne. + +Elle repose sous une pierre simple comme l'a été sa vie. + +Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé laisser sur sa tombe une couronne +plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer à sa mémoire, +au delà de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre +éternel! + + + + +I + +L'ENFANCE + + +Ma mère naquit à Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin +1780. Son père appartenait à la magistrature. Sa mère, une demoiselle +Heuzey, était douée d'une intelligence remarquable et de merveilleuses +aptitudes pour les arts. Elle était poète, musicienne; elle composait, +chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï dire à ma mère qu'elle +jouait la tragédie comme mademoiselle Duchesnois et la comédie comme +mademoiselle Mars. + +Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait +rechercher par les personnes les plus distinguées de la haute société, +les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville, +dont elle était, littéralement, l'enfant gâtée. + +Mais, hélas! les facultés qui font le charme et la séduction de la vie +n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode +difficilement d'une disparité totale de goûts, de tendances, +d'instincts, et c'est un rêve dangereux que de vouloir assujettir les +réalités de l'existence au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne +tarda-t-elle guère à déserter un intérieur d'où tant de dissemblances +conspiraient à la bannir. L'enfance de ma mère en reçut le douloureux +contre-coup, et sa vie devint sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer +le souci. + +Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, d'une haute raison et d'un +courage à toute épreuve. Privée des premiers soins de la vigilance +maternelle, réduite à apprendre seule la lecture et l'écriture, c'est +par elle seule encore qu'elle acquit les premières notions du dessin et +de la musique, dont elle allait être bientôt obligée de se faire un +moyen d'existence. + +La Révolution venait de faire perdre à mon grand-père sa position à la +cour de Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler pour se rendre +utile. Elle chercha à donner des leçons de piano; elle en trouva et +commença ainsi, dès l'âge de onze ans, cette vie laborieuse à laquelle +elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'élever ses +enfants. + +Stimulée par un désir de faire toujours mieux, et par une conscience du +devoir qui dirigea et domina son existence tout entière, elle comprit +que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité +de l'enseignement. Elle résolut donc de chercher, auprès de quelque +maître en renom, des conseils qui pussent à la fois affermir son crédit +et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de côté, +petit à petit,--sou par sou, peut-être,--une part du pauvre argent que +lui rapportait sa modeste clientèle, et, quand elle eut économisé la +somme nécessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours +pour aller de Rouen à Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur +de piano au Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe Adam, l'auteur +du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reçut avec +bienveillance; il l'écouta avec attention et distingua de suite, chez +elle, les qualités qui maintiennent et consolident l'intérêt accordé +d'abord à d'heureuses aptitudes. Ma mère ne pouvant, en raison de son +jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, d'une façon régulière et +suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les +trois mois, le voyage de Rouen à Paris, pour venir prendre une leçon. + +Une leçon tous les trois mois! C'était, on en conviendra, une pauvre +ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pût être profitable. +Mais il y a des âmes qui sont une démonstration vivante de la +_multiplication des pains_ dans le désert, et l'on verra, par bien +d'autres exemples, au cours de ce récit, que ma mère était une de ces +âmes-là. + +Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si légitime +renom dans le professorat, n'était pas, ne pouvait pas être une élève à +rien laisser perdre des rares et précieuses instructions de son maître. +Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès qu'il constatait d'une leçon à +l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune élève qu'à ses +capacités musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un +piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment sans avoir le souci ni +porter le fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse qu'elle fût, +représentait encore un gros impôt pour un si mince budget. + +À quelque temps de là, survint, dans l'existence de ma mère, un +événement qui eut sur son avenir une influence décisive. + +Les maîtres en vogue, à cette époque, pour la musique de piano, étaient +les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart +qui déjà, à la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du +grand Sébastien Bach qui, depuis un siècle, était devenu, par son +immortel recueil de Préludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin +bien tempéré_, le code insurpassable de l'étude du clavier et comme le +bréviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait +pas atteint la célébrité que devait lui conquérir son oeuvre de géant. + +Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mérite, Hullmandel, +contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le +dessein de s'y créer une clientèle de leçons d'accompagnement. +Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut y entendre plusieurs des +jeunes personnes qui passaient pour être le mieux organisées au point de +vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mère y prit part et eut +l'honneur d'être tout particulièrement distinguée et félicitée par +Hullmandel, qui la désigna de suite comme capable de recevoir ses leçons +et de se faire entendre avec lui dans les maisons où l'on cultivait +passionnément et sérieusement la musique. + +Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mère sur +son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'à +l'époque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors +vingt-six ans et demi. + + * * * * * + +Mon père, François-Louis Gounod, né en 1758, avait, au moment de son +mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'était un peintre distingué, +et ma mère m'a dit souvent qu'il était considéré comme le premier +dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains, +Gérard, Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle +un mot de Gérard que ma mère racontait avec un bien légitime orgueil. +Gérard, entouré de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur +d'une grande fortune, avait de fort beaux équipages. Sortant, un jour, +en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon père qui était à +pied. Aussitôt il s'écria: + +--Gounod! à pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte! + +Mon père avait été élève de Lépicié, en même temps que Carle Vernet (le +fils de Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, à deux reprises +différentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse +montrera combien étaient scrupuleuses sa conscience et sa modestie +d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours était _la Femme +adultère_. Parmi les concurrents dont mon père faisait partie, se +trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connaît le remarquable +tableau qui lui valut le grand prix. Mon père avait été admis par +Drouais à voir son oeuvre de concours: il déclara sincèrement à son +camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux +tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant +indigne de figurer à côté de celle de Drouais. Cela donne la mesure de +cette probité artistique qui ne balançait pas un instant entre la voix +de la justice et celle de l'intérêt personnel. + +Homme instruit, esprit délicat et cultivé, mon père eut, toute sa vie, +une sorte d'effroi à la pensée d'entreprendre une grande oeuvre. Doué +comme il l'était, peut-être est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut +chercher l'explication de cette répugnance; peut-être aussi faut-il +tenir compte d'un extrême besoin d'indépendance qui lui faisait redouter +de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en +fournira un exemple. + +M. Denon, alors conservateur du Musée du Louvre, et en même temps, je +crois, surintendant des musées royaux de France, avait pour mon père +beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme +dessinateur et comme graveur à l'eau-forte. Il proposa un jour à mon +père l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte destiné à +reproduire la collection composant le Cabinet des médailles, et lui +assurait, en retour, et jusqu'à l'achèvement de ce travail, un revenu +annuel de dix mille francs. Pour un ménage qui n'avait rien, c'était, +dans ce temps-là surtout, une fortune; et il y avait à faire vivre un +mari, une femme et deux enfants. Mon père refusa net, se bornant à +quelques portraits et à des lithographies qu'on lui commandait, et dont +plusieurs sont des oeuvres de premier ordre, conservées encore +aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient été +exécutées. + +Au reste, dans ces portraits même qui révélaient un sentiment si fin, un +talent si sûr, la vaillante énergie de ma mère était souvent +indispensable pour que la tâche fût menée jusqu'au bout. Combien d'entre +eux seraient restés en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de +fois elle a dû charger et nettoyer elle-même la palette! Et ce n'était +pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du côté humain du portrait, de +l'attitude, de la physionomie, des éléments d'expression du visage, les +yeux, le regard, l'être intérieur en un mot, c'était tout plaisir, tout +bonheur! Mais, quand il fallait en venir au détail des accessoires, +manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la défaillance +arrivait; l'intérêt n'y était plus; il fallait de la patience; c'est là +que la pauvre épouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de +la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'oeuvre +commencée par le talent et abandonnée par la crainte de l'ennui. + +Mon père, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti à +ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait à la +maison un peu du nécessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le +verra plus loin, le point de départ de la carrière de ma mère comme +professeur de piano. + +Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu'à la +mort de mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à la suite d'une fluxion +de poitrine. Il était âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait veuve +avec deux enfants, mon frère aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi, +qui allais avoir cinq ans le 17 juin. + + * * * * * + +En mourant, mon père emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je +dirai maintenant comment ma mère, par son énergie virile et son +incomparable tendresse, nous rendit, et au delà, la protection et +l'appui du père qui nous était enlevé. + +Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, un lithographe nommé +Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps après sur la façade de +la maison qu'il avait habitée. + +À peine devenue veuve, ma mère courut chez lui. + +--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voilà seule avec deux +enfants à nourrir et à élever; je dois être désormais leur père en même +temps que leur mère; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander +deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment +prépare-t-on la pierre à lithographier?... Je me charge du reste, et je +vous prie de me procurer du travail. + +Le premier soin de ma mère fut d'annoncer qu'elle conserverait et +continuerait le cours de dessin de mon père, si les parents des élèves +voulaient bien y consentir. + +Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette +noble et généreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir +dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son +dévouement et dans sa tendresse de mère. Le cours de dessin fut donc +maintenu et s'augmenta même rapidement d'un assez grand nombre de +nouvelles élèves. Cependant, comme ma mère, tout en dessinant fort bien, +était excellente musicienne, les parents de ses jeunes élèves de dessin +lui demandèrent si elle consentirait à donner également à leurs filles +des leçons de musique. + +Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite +famille, ma mère n'hésita pas. Les deux enseignements marchèrent de +front pendant quelque temps; mais, comme c'était un mauvais moyen de +suffire à la tâche que de succomber à la peine, il fallut bien opter +entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta maîtresse du +terrain. + +Je n'ai pu conserver de mon père, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit +nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi +nets que s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer ici, une +émotion qu'il est facile de comprendre. + +Au nombre des impressions qui me sont restées de lui, je distingue +surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croisées, au +coin de la cheminée, portant des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds +en molleton, d'une veste à raies blanches, et coiffé d'un bonnet de +coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et +que je l'ai vu porter encore, bien des années plus tard, par mon +illustre et regretté ami et directeur de l'Académie de France à Rome, M. +Ingres. + +Pendant que mon père était ainsi absorbé dans sa lecture, j'étais, moi, +couché à plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec +un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des +bouches dont mon père avait lui-même tracé le modèle sur ladite planche. +Je vois cela comme si j'y étais encore, et j'avais alors quatre ans ou +quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je +m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si +j'avais conservé mon père, je fusse devenu peintre plutôt que musicien; +mais la profession de ma mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant +les années de l'enfance firent pencher la balance du côté de la +musique. + +Peu de temps après la mort de mon père dans la maison qui portait et +porte encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts (ou plutôt +des Arcs), ma mère alla s'établir dans un autre logement, non loin de +là, rue des Grands-Augustins, nº 20. C'est de cette époque que datent +les premiers souvenirs précis de mes impressions musicales. + +Ma mère, qui avait été ma nourrice, m'avait certainement fait avaler +autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter, +et je peux dire que j'ai pris mes premières leçons sans m'en douter et +sans avoir à leur donner cette attention si pénible au premier âge et si +difficile à obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais déjà +la notion très claire et très précise des intonations et des intervalles +qu'elles représentent, des tout premiers éléments qui constituent la +modulation, et de la différence caractéristique entre le mode majeur et +le mode mineur, avant même de savoir parler, puisqu'un jour, ayant +entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une +chanson en mode mineur, je m'écriai: + +--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)? + +J'avais donc l'oreille parfaitement exercée et je pouvais tenir +avantageusement déjà ma place d'élève dans un cours de solfège, où +j'aurais pu même être professeur. + +Toute fière de voir son bambin en remontrer à de grandes jeunes filles +en fait de lecture musicale (et cela grâce à elle seule), ma mère ne +résista pas au désir de montrer son petit élève à quelque musicien en +crédit. + +Il y avait à cette époque un musicien nommé Jadin, dont le fils et le +petit-fils se sont fait une réputation dans la peinture. Ce Jadin +s'était fait connaître par des romances qui avaient eu de la vogue, et +remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la +célèbre école de musique religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit pour +le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes +dispositions musicales. Jadin vint à la maison, me fit mettre, le visage +tourné, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa +une suite d'accords et de modulations, me demandant à chaque modulation +nouvelle: + +--Dans quel ton suis-je? + +Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut émerveillé. Ma mère +triomphait. + +Pauvre chère mère, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle développait +elle-même dans son enfant les germes d'une détermination qui devait, +bien peu d'années plus tard, causer sa grande préoccupation au sujet de +mon avenir, et sur laquelle eut déjà, probablement, une grande +influence l'audition de _Robin des bois_ au théâtre de l'Odéon, où elle +m'avait emmené quand j'avais six ans. + + * * * * * + +Ceux qui liront ce récit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit +encore de mon frère. Cela tient à ce que son souvenir ne se rattache à +aucun de ceux de ma première enfance. Ce n'est guère qu'à partir de +l'âge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma +mémoire. + +Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était né le 13 décembre 1807. Il avait +donc dix ans et demi de plus que moi. + +Vers l'âge de douze ans, mon frère était entré au lycée de Versailles, +où il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le +premier souvenir que j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait +m'être enlevé au moment où je pouvais apprécier la valeur d'un tel ami. + +Mon père avait été appelé par le roi Louis XVIII aux fonctions de +professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon père, +l'avait autorisé à occuper, pendant le temps que nous passions à +Versailles, un logement situé dans les vastes bâtiments du nº 6 de la +rue de la Surintendance, laquelle s'étend de la place du Château à la +rue de l'Orangerie. + +Notre appartement, que je vois encore, et où l'on montait par une +quantité d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pièce +d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de +l'appartement, régnait un corridor qui me semblait à perte de vue et qui +allait rejoindre le logement occupé par la famille Beaumont, dans +laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance, +Édouard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingué +comme peintre. Le père d'Édouard était sculpteur, et restaurateur des +statues du château et du parc de Versailles; c'est en cette qualité +qu'il occupait le logement faisant suite au nôtre. + +À la mort de mon père, en 1823, on avait conservé à ma mère le droit de +séjourner, aux vacances de chaque année, dans les bâtiments de la +Surintendance. Cette faveur continua de lui être accordée sous le règne +du roi Charles X, c'est-à-dire jusqu'en 1830, et fut retirée à +l'avènement de Louis-Philippe. Mon frère qui était, comme je l'ai dit, +au lycée de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses +vacances. + +Il y avait un vieux musicien nommé Rousseau qui était maître de chapelle +du château de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse, +comme on disait alors), et ma mère avait fait donner par lui des leçons +de violoncelle à mon frère, qui était doué d'une voix charmante et +chantait souvent aux offices de la chapelle du château. + +Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau jouait bien ou mal de la +basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frère me faisait +l'effet d'être assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais +me rendre compte de ce que c'était qu'un commençant, je me figurais, +instinctivement, que, dès qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas +pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'idée qu'on pût jouer +faux n'entrait même pas dans ma petite tête. + +Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frère qui était en train +d'étudier sa basse dans la pièce voisine. Frappé de la quantité de +passages plus que douteux dont mon oreille avait eu à souffrir, je +demandai à ma mère: + +--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse? + +Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, mais, à coup sûr, elle a dû +s'égayer de la naïveté de ma question. + +J'ai dit que mon frère avait une très jolie voix: outre que j'ai pu en +juger plus tard par moi-même, je l'ai entendu dire à Wartel, qui avait +souvent chanté avec lui à la chapelle royale de Versailles, et qui, +après avoir été à l'école de musique de Choron, fit partie de la troupe +de l'Opéra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat, +une grande et légitime réputation. + + * * * * * + +En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, à cette époque, près de sept +ans. Son médecin, depuis plusieurs années, était le docteur Baffos, qui +m'avait vu naître, et qui était devenu le médecin de notre famille après +le docteur Hallé, et à sa recommandation. Baffos, voyant dans ma +présence à la maison un surcroît de fatigue pour ma mère, dont la +journée se passait à donner des leçons chez elle, suggéra l'idée de me +faire conduire, chaque matin, dans une pension, où l'on venait me +reprendre avant le dîner. + +La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine, +près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où +nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue +de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis +pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor +que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra. +Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir +alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la +pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je +lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup +plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris +en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand +mes petits camarades se trompaient, il me disait: + +--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire. + +Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si +lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit: + +--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!... + +Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire +aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans +une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit +donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de +Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de +Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la +pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon. + +Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi +distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile +d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre +que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette +impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et +pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime +pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla +que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à +craindre. + +En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé +aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie; +j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et, +lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée +Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je +m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire +ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi. + + * * * * * + +Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais +l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un +«quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions, +à la rentrée des vacances, c'est-à-dire au mois d'octobre 1829. Je +venais d'avoir onze ans. + +Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser, +homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de +suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur +d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit +le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître +et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et +est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris. + +Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé; +mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour +ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe. + +J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse», +c'est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à +moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de +travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en +obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis +enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus +grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il +semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais, +hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien +galopait fort souvent!... trop souvent. + +Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de +distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition +me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut +un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre, +c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce +que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien +de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en +prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant +à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que +les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et +l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un +débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même, +ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne! +ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va +répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en +revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un +misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.» + +Et je laissai mon pain. + +Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais +passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je +m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous +mes voeux. + +Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les +dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en +deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux +moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le +maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte +Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de +Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et +oeuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire. + +Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus +tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre, +une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on +ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes +dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite +troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds, +deux ténors et deux basses. + +Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_, +il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos +commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et, +depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce +timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables +voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois, +sans cet accident, un bon chanteur. + +La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut +remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché +au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui +s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la +tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa +redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de +bataillon. + +Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous +le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la +direction de ma vie. + + * * * * * + +Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en +était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la +musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière +sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune +existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère +aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel +prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont +obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de +second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux +élèves de _découcher_, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs +parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette +fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune +d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que +j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_ +de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona; +Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir +me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais +perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit: + +--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens! + +Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu +lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris +à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de +_faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre, +de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère +mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de +deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le +moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler +devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je +n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce +rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et +que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel +arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon +coeur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que +cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui +jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement +fou. + +Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et +absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon +atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit; +c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire, +moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien +aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne +plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur +copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans +partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me +parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et +de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier +de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui +présentai ma copie. + +--Et votre brouillon? ajouta-t-il. + +Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et +le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste; +j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc. + + * * * * * + +Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de +plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre +dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de +mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger +une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à +ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité +entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais +plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce +dernier choix. + +Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près +ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour +moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait +partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses +doléances au proviseur, M. Poirson. + +Celui-ci la rassura: + +--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est +un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de +lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais +mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas +musicien! + +Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son +cabinet. + +--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être +musicien? + +--Oui, monsieur. + +--Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état! + +--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini? + +Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans +se rejeter en arrière. + +À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression. + +--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon; +nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix +ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge. + +Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à +écrire des vers. Puis il me dit: + +--Emporte cela et mets-le-moi en musique. + +Je jubilais. + +Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une +anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la +romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...» + +Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé +par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je +ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la +récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le +proviseur. + +--Qu'est-ce que c'est, mon enfant? + +--Monsieur, ma romance est faite. + +--Comment? déjà? + +--Oui, monsieur. + +--Voyons un peu! chante-moi cela. + +--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner. + +(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y +en avait un dans la pièce voisine.) + +--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano. + +--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies! + +--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies? + +--Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front. + +--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien +sans les harmonies. + +Je vis qu'il fallait en passer par là, et je m'exécutai. + +J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis +s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à +sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et, +lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit: + +--Allons, maintenant, viens au piano. + +Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je +recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson, +vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et +m'embrassait en me disant: + +--Va, mon enfant, fais de la musique! + + * * * * * + +Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir +dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un +consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave +responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement +que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux +appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel +elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège +commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi +longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop +aisément à mes voeux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle +eut recours. + +Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute +réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions +de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était +alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma +mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée +l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le +collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y +commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un +mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon +et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la +promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de +cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma +mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce +qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus +tard: + +--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui +déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène +contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais +de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à +m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le +reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je +veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que +sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une +sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est +vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en +triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en +tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière +dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles. + +Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il +tint parole, autant du moins qu'il était en lui. + +Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha +quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de +valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite +cervelle. + +Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère: + +--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre; +seulement, il ignore qu'il le sait. + +Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie +un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues, +canons, etc., ma mère lui demanda: + +--Eh bien, qu'en pensez-vous? + +--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne +le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout +chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_. + +--Allons! dit ma mère, il faut se résigner. + +Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois +elle m'avait dit: + +--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le +notaire_!... + +Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible. + +D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la +menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner +du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de +considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois +pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé +je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros +_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en +train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente +qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le +surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence +pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et +me dit: + +--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là! + +Je relevai la tête et répondis: + +--Tiens! si vous croyez que c'est amusant! + +--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez +plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien +moins. + +Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un +accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière +que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence +ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation +soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_. +Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres +dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du +bon conseil que je venais de recevoir. + + * * * * * + +Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et +m'attachaient de plus en plus. + +Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et +ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une +grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de +Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée +auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien, +est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de +ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est +Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_. + +Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable +chef-d'oeuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je +ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de +manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces +heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition +lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de +l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux +accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument +nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint +cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes +ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de +mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma +mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du +terrible, je murmurai ces mots: + +--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela! + +L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de +l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une +signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble +qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose +d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup +du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de +Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la +volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart +faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue +exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence +si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté +parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et +inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la +mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à +cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du +trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le +balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette oeuvre immortelle, +il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne +ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à +l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au +niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les +plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque +j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition +de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser. + +Cette année-là fut, au reste, particulièrement favorable au +développement de ma passion pour la musique. Après _Don Juan_, +j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la +Société des concerts du Conservatoire, alors dirigée par Habeneck. À +l'un d'eux, on exécuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, à +l'autre, la _Symphonie avec choeurs_ du même maître. Ce fut un nouvel +élan donné à mon ardeur musicale, et je me souviens très bien que, tout +en me révélant la personnalité si fière, si hardie de ce génie +gigantesque et unique, ces deux auditions me laissèrent comme la +conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des +côtés, à celui auquel m'avait initié l'audition de _Don Juan_: quelque +chose me disait que ces deux grands génies si diversement incomparables +avaient une patrie commune et appartenaient aux mêmes doctrines. + +Mon temps de collège s'avançait. Parmi les ressorts que ma mère avait +mis en jeu pour me donner à réfléchir sur les conséquences de ma +détermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le +redoublement de mes classes, elle avait espéré me dissuader en me +déclarant formellement que si j'amenais un mauvais numéro au tirage +pour la conscription, elle serait obligée de me laisser partir, étant +trop pauvre pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, ce n'était +là qu'un expédient: la chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé plus +d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien, +aurait vendu son lit plutôt que de se séparer de l'un de nous; et, comme +j'étais en âge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de +travail, de dévouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de +respect et d'amour pour ma mère, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la +conscription: + +--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me +rachèterai moi-même, j'aurai le grand prix de Rome. + + * * * * * + +J'étais alors en troisième. Il s'était passé, dans la classe, un +événement qui m'avait attiré une certaine considération parmi mes +camarades. + +Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible +tout particulier pour les vers latins. Être fort en vers latins, c'était +être sûr de conquérir ses bonnes grâces. On avait fait, un jour, à M. +Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se +déclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de révéler la +provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entière +d'une privation de congé. Comme on touchait aux vacances de Pâques, qui +représentaient peut-être quatre ou cinq jours de sortie, la punition +était terrible. Néanmoins la solidarité lycéenne ne broncha pas et le +coupable resta ignoré. + +L'idée me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer +de le fléchir. Sans en rien dire à mes camarades, je composai une pièce +de vers latins dont le sujet était le chagrin de petits oiseaux enfermés +dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et +redemandant à grands cris leur liberté. Il faut croire que le sentiment +sous la dictée duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. En entrant en +classe, je profitai d'un moment où M. Roberge avait les yeux tournés, et +je déposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il +fut installé à sa place, il aperçut le papier, le déplia, il se mit à le +lire. Puis il dit: + +--Messieurs, quel est l'auteur de cette pièce de vers? + +Je levai la main. + +--Elle est très bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lève la +privation de congé; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous +a mérité votre délivrance. + +On devine les honneurs civiques dont je fus comblé en retour de cette +amnistie... + +J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon +cher maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais là pour camarades +Eugène Despois, qui devint un brillant élève de l'École normale et un +humaniste si distingué; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie, +l'honorable et intelligent avoué qui est resté un de mes plus fidèles et +meilleurs amis. C'est à peu près entre nous quatre que se partageait le +«banc d'honneur». À Pâques, on me jugea assez avancé pour passer en +rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de trois mois, mes études ayant +été assez satisfaisantes pour que ma mère renonçât au fameux projet de +me faire redoubler des classes. Je quittai le lycée aux vacances; +j'avais un peu plus de dix-sept ans. + +Mais ma philosophie n'était pas faite, et ma mère n'entendait pas que +mes études restassent inachevées. Il fut donc convenu et exigé que je +continuerais mes études à la maison, et que, tout en poursuivant mon +travail de composition, je préparerais mes examens pour le baccalauréat +ès lettres, que je passai en effet au bout d'un an. + +J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès +sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions +dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles +je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il +fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais +engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or, +il n'y avait pas un jour à perdre. + + * * * * * + +Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la +pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission +dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous +mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de +pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette +exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon +passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait +cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère: + +--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre +manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut +que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la +classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy. + +Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui +descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par +excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me +ravit. + +--Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que +mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles +ont de particulier: tout est pour le mieux! + +J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour +la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano +et Stéphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une +réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de +Mozart, dont il recommandait la lecture assidue. + +--Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_! + +Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens: +Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à +l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort +environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça +dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de +plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une +inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le +visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur +m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était +aimant, il avait un coeur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement +pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai +reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un +titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection. + +Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et +de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant +satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif +unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter +coûte que coûte. + +J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la première fois. +Je remportai le second prix. Lesueur étant mort, je devins élève de +Paër, qui l'avait remplacé comme professeur de composition. Je concourus +de nouveau l'année suivante; ma mère était pleine de crainte et d'espoir +à la fois: désormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un +échec. Ce fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la conscription! +Mais mon second prix de l'année précédente me valait un sursis d'un an. +Il me restait donc encore les chances d'un troisième et dernier +concours. Pour me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena faire un +voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit +ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors +de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage +ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix, +l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Bâle. Je ne désadmirais +pas. Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, partant de grand matin, +nous couchant tard, ma mère toujours levée la première et toute prête +avant de me réveiller. + +Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien +résolu à en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'époque de +ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et +je remportai le prix. Ma pauvre mère en pleura: de joie, d'abord, puis +aussi de la pensée que ce triomphe, c'était la séparation prochaine, et +une séparation de trois ans, dont deux passés à Rome et l'autre en +Allemagne. Jamais nous ne nous étions quittés, et la fable des _Deux +Pigeons_ allait devenir sa pensée quotidienne. + + * * * * * + +Les artistes qui avaient remporté les autres grands prix la même année +que moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour la sculpture, Gruyère; +pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en médailles, Vauthier, +petit-fils de Galle. + +À la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de +Rome, séance publique annuelle, dans laquelle est exécutée la cantate du +musicien lauréat. Mon frère, qui était architecte, avait fait, comme +élève de Huyot, d'excellentes études à l'École des beaux-arts. Ne +voulant pas quitter notre mère, prévoyant peut-être que le grand prix +lui enlèverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frère avait +renoncé au concours de Rome, qui l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette +mère qu'il adorait et dont il était l'appui et le soutien. Mais il avait +remporté ce qu'on appelait le prix départemental, qui était accordé à +l'élève ayant obtenu le plus de médailles pendant le cours de ses études +à l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé en séance publique de +l'Institut, et notre mère eut la joie de voir couronner ses deux fils le +même jour. + +J'ai dit que mon frère avait été élevé au lycée de Versailles. C'est là +qu'il avait connu Le Fuel, dont le père était lui-même architecte au +château, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait. +Le Fuel avait retrouvé mon frère comme condisciple à l'atelier du +célèbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de +l'Étoile, et, depuis lors, ils s'étaient liés d'une amitié que rien +désormais ne devait rompre. Le Fuel avait près de neuf ans de plus que +moi. Ma mère, qui l'aimait comme un fils, me confia à lui, on devine +avec quelles instances, et je dois à la mémoire de cet excellent ami de +dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidèle et la plus +vigilante sollicitude. + + * * * * * + +Avant mon départ, l'occasion s'offrit à moi de me livrer à un travail +bien sérieux à tout âge et surtout au mien, une messe. Le maître de +chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui était alors chef des choeurs à +l'Opéra, me dit un jour: + +--Écrivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai +exécuter à Saint-Eustache. + +Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rêver. J'avais cinq +mois devant moi; je me mis résolument à l'oeuvre, et, au jour dit, +j'étais prêt, grâce à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait aidé +à copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de +payer un copiste. Une messe à grand orchestre, s'il vous plaît! je la +dédiai, avec autant de témérité que de reconnaissance, à la mémoire de +mon cher et regretté maître Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même, +l'exécution à Saint-Eustache. + +Ma messe n'était certes pas une oeuvre remarquable: elle dénotait +l'inexpérience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout +novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la +possession demande une si longue pratique; quant à la valeur des idées +musicales considérées en elles-mêmes, elle se bornait à un sentiment +assez juste, à un instinct assez vrai de conformité au sens du texte +sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu y laissait fort à désirer. +Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants +encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulièrement +touché. Au moment où je rentrais à la maison avec ma mère après +l'exécution de la messe, je trouvai à la porte de notre appartement +(nous demeurions alors au rez-de-chaussée 8, rue de l'Éperon) un +commissionnaire qui m'attendait, une lettre à la main. Je prends la +lettre, je l'ouvre, et je lis ceci: + +«Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au +_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux! +Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.» + +C'était de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis, +alors proviseur du lycée Charlemagne. Il avait vu annoncer l'exécution +d'une messe de moi, et il était accouru, tout plein d'intérêt et de +sollicitude, pour entendre les débuts du jeune artiste auquel il avait +dit, sept ans auparavant: + +--Va, mon enfant, fais de la musique! + +Je fus tellement touché de son souvenir que je ne pris même pas le temps +d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un +cabriolet... et j'arrive au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, où je +trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de +tout son coeur. + +Je n'avais plus que quatre jours à passer avec cette mère de qui +j'allais me séparer pour trois ans et qui, à travers ses larmes, +préparait toutes choses pour le jour de mon départ. Ce jour arriva +rapidement. + + + + +II + +L'ITALIE + + +Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions, à huit +heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue +Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était venu nous dire adieu. Notre +première étape était Lyon. De là nous descendions le Rhône par Avignon, +Arles, etc... jusqu'à Marseille. À Marseille, nous prenions un +_voiturin_. + +Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux véhicule +écroulé, écrasé, broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues +de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrêter, de +regarder, d'admirer paisiblement tous les sites à travers +lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante +locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance +à travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous +faisait passer, peu à peu, graduellement, discrètement, d'un aspect à un +autre, au lieu de cet obus à rails qui vous prend endormis sous le ciel +de Paris et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, sans +transition, ni d'esprit ni de température, brutalement, comme une +marchandise, à l'anglaise! Beaucoup, vite et à fond de cale: comme du +poisson qu'on expédie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais! + +Si, du moins, le Progrès, ce conquérant sans pitié, laissait la vie aux +vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bénis d'avoir été: +il m'a permis de jouir en détail de cette admirable route de la Corniche +qui prépare si bien le voyageur au climat et aux beautés pittoresques de +l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la Spezia, Trasimène, la +Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement +progressif et alternatif de la nature qui explique les maîtres et des +maîtres qui vous apprennent à regarder la nature. Tout cela, nous +l'avons pendant près de deux mois dégusté, savouré à notre aise; et, le +27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre +résidence, notre éducatrice, notre initiatrice aux grandes et sévères +beautés de la nature et de l'art. + +Le Directeur de l'Académie de France à Rome était alors M. Ingres. Mon +père l'avait connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous montâmes, comme +c'était notre devoir, chez le directeur, pour lui être présentés, chacun +par notre nom. Il ne m'eut pas plutôt aperçu qu'il s'écria: + +--C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! ressemblez-vous à votre père! + +Et il me fit de mon père, de son talent de dessinateur, de sa nature, du +charme de son esprit et de sa conversation, un éloge que j'étais fier +d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui était bien +le plus doux accueil possible à mon arrivée. + +Chacun de nous s'étant installé ensuite dans le logement qui lui était +destiné,--logement qui se composait d'une grande pièce unique qu'on +appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre à +coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me +séparait de ma mère. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire +suffirait à me faire prendre en patience un éloignement que le séjour de +Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans. + +De ma fenêtre, j'apercevais au loin le dôme de Saint-Pierre, et je +m'abandonnais volontiers à la mélancolie dans laquelle me plongeait ma +première expérience de la solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût pas +une solitude que ce palais où nous étions vingt-deux pensionnaires, +réunis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans +cette fameuse salle à manger tapissée des portraits de tous les +pensionnaires depuis la fondation de l'Académie,--et que je fusse de +nature à faire de suite connaissance et bon ménage avec tous mes +camarades. + +Je dois l'avouer: une des causes qui contribuèrent le plus à cette +tristesse fut assurément l'impression que me fit mon arrivée à Rome. Ce +fut une déception complète. Au lieu de la ville que je m'étais figurée, +d'un caractère majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect +grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines +pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire, +incolore, sale presque partout: j'étais en pleine désillusion, et il +n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer à ma pension, +reboucler ma malle et me sauver au plus vite à Paris pour y retrouver +tout ce que j'aimais. + +Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rêvé, mais non de manière à +frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller çà et +là et interroger peu à peu cette grandeur endormie du glorieux passé et +faire revivre, en les fréquentant, les ruines muettes, les ossements de +l'antiquité romaine. + +J'étais trop jeune alors, non seulement d'âge, mais +encore et surtout de caractère; j'étais trop enfant pour saisir et +comprendre, au premier coup d'oeil, le sens profond de cette ville +grave, austère, qui ne me parut que froide, sèche, triste et maussade, +et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles préparées par +le silence et initiées par le recueillement. Rome peut dire ce que la +Sainte Écriture fait dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la conduirai +dans la solitude et là je parlerai à son coeur.» + +Rome est, à elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppées +d'un calme si profond, d'une majesté si tranquille et si sereine qu'il +est impossible d'en soupçonner, au premier abord, le prodigieux +ensemble et l'inépuisable richesse. Son passé comme son présent, son +présent comme sa destinée, font d'elle la capitale non d'un pays mais de +l'humanité. Quiconque y a vécu longtemps le sait bien; et, à quelque +nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle +une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que +l'on quitte une _patrie_. + +Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire place à une disposition tout +autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espèce de +linceul où j'étais renfermé. + +Toutefois je n'étais pas demeuré absolument oisif. Ma distraction +favorite était la lecture du _Faust_ de Goethe, en français, bien +entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et +avec grand plaisir, les poésies de Lamartine: avant de songer à mon +premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je +m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, au nombre desquelles se +trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait être, +dix ans plus tard, adaptée à la scène de concours du premier acte de mon +opéra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur +Émile Augier: «_Héro, sur la tour solitaire..._»--Je les écrivis toutes +deux à peu de jours de distance et presque dès mon arrivée à la Villa +Médicis. + +Six semaines environ s'écoulèrent; mes yeux s'étaient habitués à cette +ville dont le silence m'avait causé l'impression d'un désert; ce silence +même commençait à me charmer, à devenir un bien-être, et je trouvais un +plaisir particulier à fréquenter le Forum, les ruines du Palatin, le +Colisée, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues, +sur lesquels s'étend, depuis des siècles, la houlette auguste et +pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations. + +J'avais fait connaissance et peu à peu lié amitié avec une excellente +famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de M. et de madame +Ingres. Alexandre Desgoffe était, non un pensionnaire de Rome, mais un +élève de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et sévère. Il habitait +l'Académie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf +ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, épouse et mère aussi +admirable qu'elle avait été une fille parfaite.--Desgoffe était une +nature rare: coeur profond, digne, dévoué, modeste; simple et limpide +comme un enfant; fidèle et généreux. Ce fut, on le pense bien, une +grande joie pour ma mère lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de +moi des êtres excellents qui me témoignaient une véritable affection et +auprès desquels je pouvais trouver quelque adoucissement à ma solitude +et, au besoin, des soins affectueux et dévoués. + + * * * * * + +Notre soirée du dimanche se passait habituellement dans le grand salon +du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-là, leurs +entrées de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en +amitié. Il était fou de musique; il aimait passionnément Haydn, Mozart, +Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathétique de +son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et +d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'était pas un exécutant, +moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa +partie de violon dans l'orchestre du théâtre de sa ville natale, +Montauban, où il avait pris part à l'exécution des opéras de Gluck. +J'avais lu et étudié les oeuvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de +Mozart, je le savais par coeur, et, bien que je ne fusse pas un +pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir régaler +M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais +également, de mémoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il +avait une admiration passionnée: nous passions souvent une partie de la +nuit à nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité des grands +maîtres, et en peu de temps je fus tout à fait dans ses bonnes grâces. + +Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée +inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent, +longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite, +ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait +parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des +indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité +touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les +_poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était. + +Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier +devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous +les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il +maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs, +quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le +grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les +précieux enseignements. + +Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber +devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la +vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre. + +On connaît le mot célèbre de M. Ingres: «Le dessin est la probité de +l'art.» Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthèse: «Il +n'y a pas de grâce sans force.» C'est qu'en effet la grâce et la force +sont complémentaires l'une de l'autre dans le total de la beauté, la +force préservant la grâce de devenir mièvrerie, et la grâce empêchant la +force de devenir brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces deux +éléments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le génie. + +On a dit, et beaucoup l'ont machinalement répété, qu'il était +despotique, intolérant, exclusif; il n'était rien de tout cela. S'il +était contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne +donne plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que +lui, précisément parce qu'il voyait mieux que personne par où et +pourquoi une chose est admirable. Seulement il était prudent; il savait +à quel point l'entraînement des jeunes gens les expose à s'éprendre, à +s'engouer, sans discernement et sans méthode, de certains traits +personnels à tel ou tel maître; que ces traits, qui sont les caractères +propres, distinctifs de chaque maître, leur physionomie individuelle à +laquelle on les reconnaît comme nous nous reconnaissons les uns les +autres, sont précisément aussi les propriétés incommunicables de leur +nature; que, par conséquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat +que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera +fatalement à l'exagération de qualités dont l'imitateur fera autant de +défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, très +injustement, d'exclusivisme et d'intolérance. + +L'anecdote suivante montrera combien il était sincère à revenir d'une +première impression et peu obstiné dans ses répugnances. Je venais de +lui faire entendre, pour la première fois, l'admirable scène de Caron et +des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette +première audition lui avait laissé une impression de raideur, de +sécheresse, de dureté farouche, si pénible qu'il s'écria: + +--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer! + +Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tête à cette impétuosité +d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer +l'orage. À quelque temps de là, M. Ingres revint sur le souvenir que lui +avait laissé ce morceau,--souvenir déjà un peu adouci, à ce qu'il me +semblait,--et me dit: + +--Voyons donc cette scène de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais +réentendre cela. + +Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiarisé sans +doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si +saisissante, il fut frappé de ce qu'il y a d'ironique et de narquois +dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres +errantes, à qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles +n'ont pas de quoi le payer. Peu à peu, il s'attacha tellement au +caractère de cette scène qu'elle devint un de ses morceaux favoris et +qu'il me la redemandait constamment. + +Mais sa passion dominante était le _Don Juan_ de Mozart, où nous +restions parfois ensemble jusqu'à deux heures du matin, au point que +madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, était obligée de fermer +le piano pour nous séparer et nous envoyer dormir chacun de notre côté. + +Il est vrai qu'en fait de musique ses préférences étaient pour les +Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de Rossini; mais il +regardait _le Barbier de Séville_ comme un chef-d'oeuvre; il avait la +plus grande admiration pour un autre maître italien, Cherubini, dont il +a laissé un si magnifique portrait, et que Beethoven considérait comme +le plus grand maître de son temps, ce qui n'est pas un mince éloge +décerné par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos préférences: +pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Préférer n'est pas +condamner ce que l'on ne préfère pas. + + * * * * * + +Une circonstance particulière favorisa et multiplia mes relations avec +M. Ingres. J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je souvent un +album dans mes excursions à travers Rome. Un jour, en revenant d'une de +mes promenades, je me trouvai, à la porte de l'Académie, nez à nez avec +M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperçut mon album sous mon bras et me +dit, en fixant sur moi ce regard à la fois profond et lumineux qui lui +était propre: + +--Qu'est-ce que vous avez là, sous le bras? + +Je répondis, un peu troublé: + +--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album! + +--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc? + +--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est-à-dire... oui... je dessine +un peu.. mais... si peu... + +--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi ça! + +Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte +Catherine que je venais de copier, le jour même, d'après une fresque +attribuée à Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clément, non +loin du Colisée. + +--C'est vous qui avez fait ça? me dit M. Ingres. + +--Oui, monsieur. + +--Tout seul? + +--Oui, monsieur. + +--Ah çà!... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre père! + +--Oh!... monsieur Ingres!... + +Puis, me regardant sérieusement: + +--Vous me ferez des calques. + +Faire des calques pour M. Ingres! peut-être les faire auprès de lui! +m'éclairer de ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! J'étais +suffoqué d'honneur et de joie. + +C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à la lampe, que je me livrais +à cette occupation si attachante et, en même temps, si instructive pour +moi, tant par les chefs-d'oeuvre qui passaient sous la pointe soigneuse +de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de +M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine de calques, d'après des +gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses +cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimètres +de hauteur. + +Un jour, M. Ingres me dit: + +--Si vous voulez, je vous fais revenir à Rome avec le grand prix de +peinture. + +--Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en +recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh! +non, non... + + * * * * * + +Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique +et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux +occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas +précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent +profitables et salutaires. + +Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un +endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la +chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises +était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite +«des Chanoines», dans Saint-Pierre--la musique n'était pas même nulle: +elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil +lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les +oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette +mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières +expériences. + +J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la +chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami +Hébert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne +serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y +entend,--ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y +peut voir encore l'oeuvre sublime mais destructible et déjà bien altérée +de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina +ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du +Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment +l'absence de leur hôte sacré. + +J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique +sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan, +monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une +intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit +d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de +ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité +particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la +première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce +martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en +soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une +trame si pleine et si serrée,--je ne saurais le dire. Toujours est-il +que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y +revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer. + +Il y a des oeuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel +elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux +exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie +colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces +incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce +peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal, +n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias. +Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux +fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent, +ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après +eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du +vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux +maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le +spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout +de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine, +peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même +inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et +si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une +seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on +dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde. + +Il y a, en effet, entre l'oeuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina +de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien +difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais +dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et +d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même +absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On +sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme +seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe +qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de +ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme, +dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble +faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art +de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible +n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi +ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord. +En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien de +pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible. + +À l'audition d'une oeuvre de Palestrina, il se passe quelque chose +d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes +pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se +trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de +la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous +êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans +malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace +et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles, +d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument +inimitables les oeuvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien +de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont +dictées. + +Quant à l'oeuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en +dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non +seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique +au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des +personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire +essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de +Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition +perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant +qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de +l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète +Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre +Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et +vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion +d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi +dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à +travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire +céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue +des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et +dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et +sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des +premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste +prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du +premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en +relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance +immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si +profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et +la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour +atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que +pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et +produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette +attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du +sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père! +Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive +par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit +avec une tendresse si calme et si souveraine! + +Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et on n'aurait encore +qu'effleuré ce poème extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. On +pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible, +que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens soupçonnaient +ce qu'il y a d'éducation pour leur intelligence et de nourriture pour +leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient +leurs journées entières, et les sollicitations de l'intérêt, pas plus +que le souci de la renommée, n'auraient de prise sur des caractères +façonnés à une si haute école de ferveur et de recueillement. + + * * * * * + +À côté de cette grande tradition de musique sacrée maintenue par les +offices de la chapelle pontificale, j'avais à faire aussi comme +pensionnaire, une part à l'étude de la musique dramatique. Le répertoire +du théâtre, à cette époque, était à peu près entièrement composé des +opéras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes oeuvres qui, +malgré les qualités propres et l'inspiration parfois personnelle de +leurs auteurs, étaient, par l'ensemble des procédés, par leur coupe de +convention, par certaines formes dégénérées en formules, autant de +plantes enroulées autour de ce robuste tronc rossinien dont elles +n'avaient ni la sève ni la majesté, mais qui semblait disparaître sous +l'éclat momentané de leur feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre, +aucun profit musical à recueillir de ces auditions bien inférieures, au +point de vue de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien de +Paris, où les mêmes ouvrages étaient interprétés par l'élite des +artistes contemporains. La mise en scène elle-même était parfois +grotesque. Je me rappelle avoir assisté, au Théâtre Apollo, à Rome, à +une représentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains +portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais +de nankin à bandes rouge cerise: c'était absolument comique; on se +serait cru chez Guignol. + +J'allais donc rarement au théâtre, et je trouvais plus d'avantages à +étudier chez moi les partitions de mes chers maîtres favoris, les +_Alceste_ de Lulli, les _Iphigénies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart, +le _Guillaume Tell_ de Rossini. + +Outre les heures d'intimité passées auprès de M. Ingres pendant cette +fameuse période des _calques_, j'avais la bonne fortune d'être admis à +le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne +pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais +la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour +le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son +tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la propriété du duc +d'Orléans, et sa _Vierge à l'hostie_, destinée à la galerie de M. le +comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularité +très intéressante dont je fus le témoin. Dans la composition primitive, +le premier plan n'était pas occupé par le ciboire surmonté de la sainte +hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jésus, couché, +endormi, la tête reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un +gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'était ou, du moins, +cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grâce de dessin, comme +charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit +corps si lumineux et si potelé. M. Ingres lui-même en paraissait très +satisfait, et lorsque je le quittai, au moment où le déclin du jour +l'obligea de suspendre son travail, il était enchanté de sa journée. Le +lendemain, dans l'après-midi, je remonte à son atelier:--plus d'Enfant +Jésus! La figure avait disparu, entièrement grattée par le couteau à +palette: il n'en restait plus trace. + +--Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je consterné. + +Et lui, triomphant, l'air résolu: + +--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore. + +La splendeur du symbole divin venait de lui apparaître comme supérieure +à cette lumineuse réalité humaine, et, par suite, plus digne des +hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hésité à +sacrifier un chef-d'oeuvre à une vérité. C'est à ces nobles préférences, +c'est à cette rigueur désintéressée qu'on reconnaît les hommes dont le +privilège et la récompense légitime sont dans cette autorité inamissible +qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes. + + * * * * * + +La compagnie des pensionnaires de mon temps, à l'Académie de France, à +Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs +sont devenus célèbres: entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu, +l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres, +ou qui se seraient illustrés ou qu'une mort prématurée a enlevés à leur +art en pleine espérance pour leur pays: Papety le peintre, Octave +Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Diébolt et +Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons +de cette école si décriée qui, après les Hippolyte Flandrin et les +Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Massé, Guillaume, Cavelier, +Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes éminents dont +il faudrait joindre le nom à cette liste déjà respectable. + +Les pensionnaires étaient souvent invités aux soirées de l'ambassade de +France. C'est là que je vis, pour la première fois, Gaston de Ségur, +alors attaché d'ambassade, devenu, depuis, le saint évêque que tout le +monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus +tendres et plus fidèles amis. + +Au séjour de Rome, qui était la résidence permanente et régulière, +vinrent s'ajouter les excursions autorisées dans le reste de l'Italie. + +Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la première fois +que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui, +et qui avait eu le grand prix de musique l'année précédente. Nous +faisions le voyage avec le marquis Amédée de Pastoret, qui avait écrit +les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix. + +Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grèce, +ce golfe, bleu comme le saphir, encadré dans une ceinture de montagnes +et d'îles dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil, +cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui défieraient +les plus riches velours et les pierreries les plus étincelantes, tout +cela me produisit l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. Les environs, +ces merveilles qu'on appelle le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente, +Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi, +Salerne, Poestum enfin avec ses admirables temples doriques que +baignaient autrefois les flots d'azur de la Méditerranée, me semblèrent +une véritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le +ravissement instantané. + +Si l'on ajoute à de pareilles séductions tout l'intérêt qui s'attache à +la visite du Musée de Naples (les _Studii_ ou Musée Borbonico), trésor +unique par les chefs-d'oeuvre d'art antique qu'il renferme et dont la +plupart ont été révélés par les fouilles de Pompéï, d'Herculanum, de +Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit siècles sous les +éruptions du Vésuve, on comprendra facilement ce que doit être +l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un +artiste. + +Trois fois, pendant mon séjour à Rome, j'eus le bonheur de visiter +Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que +j'en aie rapportées, je place en première ligne cette île merveilleuse +de Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce au contraste de ses +rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants. + +Ce fut en été que je visitai Capri pour la première fois. Il faisait un +soleil ardent et une chaleur torride. Pendant le jour, il fallait ou +s'enfermer dans une chambre en demandant à l'obscurité un peu de +fraîcheur et de sommeil, ou se plonger dans la mer et y passer une +partie de la journée, ce que je faisais avec délices. Mais ce qu'il est +difficile d'imaginer, c'est la splendeur des nuits sous un pareil +climat, dans une telle saison. La voûte du ciel est littéralement +palpitante d'étoiles; on dirait un autre Océan dont les vagues sont +faites de lumière, tant le scintillement des astres emplit et fait +vibrer l'espace infini. Pendant les deux semaines que dura mon séjour, +j'allais souvent écouter le silence vivant de ces nuits +phosphorescentes: je passais des heures entières, assis sur le sommet de +quelque roche escarpée, les yeux attachés sur l'horizon, faisant parfois +rouler, le long de la montagne à pic, quelque gros quartier de pierre +dont je suivais le bruit jusqu'à la mer, où il s'engouffrait en +soulevant un friselis d'écume. De loin en loin, quelque oiseau solitaire +faisait entendre une note lugubre et reportait ma pensée vers ces +précipices fantastiques dont le génie de Weber a si merveilleusement +rendu l'impression de terreur dans son immortelle scène de la «fonte des +balles» de l'opéra _le Freischütz_. + +Ce fut dans une de ces excursions nocturnes que me vint la première idée +de la «nuit de Walpürgis» du _Faust_ de Goethe. Cet ouvrage ne me +quittait pas; je l'emportais partout avec moi, et je consignais, dans +des notes éparses, les différentes idées que je supposais pouvoir me +servir le jour où je tenterais d'aborder ce sujet comme opéra, tentative +qui ne s'est réalisée que dix-sept ans plus tard. + +Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer à l'Académie. +Quelque agréable et séduisant que fût le séjour de Naples, je n'y suis +jamais resté sans éprouver, au bout d'un certain temps, le besoin de +revoir Rome: c'était comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je +m'éloignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des +heures si délicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son +prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agitée, +glapissante. La population s'y démène et s'y interpelle et s'y chicane +et s'y dispute, du matin au soir et même du soir au matin, sur ces quais +où l'on ne connaît ni le repos ni le silence. L'altercation, à Naples, +est l'état normal; on y est assiégé, importuné, obsédé par les +infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des +bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre +eux, la concurrence au rabais[1]. + +[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 14 +juillet 1840. + + * * * * * + +De retour à Rome, je me mis au travail. C'était à l'automne de 1840. + +Malgré le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au +soir les journées de ma mère, elle trouvait encore le temps de me faire +une large part de correspondance. Ce n'était guère que sur son sommeil +qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme, +sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont +la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait dû se +priver pour les écrire. Je savais que, dès cinq heures, elle était levée +pour être prête à recevoir sa première élève, qui arrivait à six heures; +que, fort souvent, l'heure même de son déjeuner était sacrifiée à une +leçon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou même +un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce métier +durait jusqu'à six heures du soir; qu'après son dîner il lui fallait +s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle +avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres qu'à moi; que, de plus, elle +était dame de charité et travaillait bien souvent de ses mains pour +vêtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne +pouvait concilier qu'à force d'ordre et de méthode dans l'emploi du +temps:--c'est qu'elle était douée, au plus haut degré, de ces deux +essentielles et fondamentales qualités sur lesquelles repose toute vie +utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé de son programme +cette plaie de _la visite_ qui consiste à perdre son temps, du lundi au +samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur, +et à _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas +à _vivre_. Aussi nous avait-elle élevés avec des maximes courtes, mais +qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce +laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'être bavards:--«Qui ne fait +pas de dépenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dépenses +nécessaires.»--«Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire +tout ce qu'il doit.» + +Un des amis de notre famille me disait: «Votre mère est, pour moi, non +pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas où elle trouve le +temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, où +elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son coeur. Plus +elle en avait à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot +charmant d'Émile Augier, mais qui signifie absolument la même chose: +«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai eu le temps de rien faire.» + +Dans les lettres de ma mère, mon cher et excellent frère glissait aussi, +de temps à autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils à +mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse +n'a jamais été mon côté fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand +la raison n'est pas là pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez +mal profité de tout cela, et j'en fais mon _meâ culpâ_... + +Il y a, à Rome, dans le Corso, une église qu'on appelle +Saint-Louis-des-Français, et qui est desservie par un chanoine et des +prêtres français. Tous les ans, à la fête du roi Louis-Philippe, +c'est-à-dire le 1er mai, on célébrait, dans cette église, une messe +en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire. +L'année de mon arrivée à Rome, la messe exécutée (messe avec orchestre) +était de mon camarade Georges Bousquet. L'année suivante, ce devait être +mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse +pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mère +m'envoya ma messe de Saint-Eustache entièrement copiée de sa main sur le +manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se +dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste. + +On imagine ce que j'éprouvai en recevant, à Rome, cette nouvelle preuve +de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas +l'usage auquel ma mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était plus +digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui +n'était pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que +j'avais commencée en vue de la fête du roi. Je la composai et j'en +dirigeai moi-même l'exécution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les +félicitations, fort indulgentes assurément, qu'il me valut, je lui dus +la nomination de «Maître de chapelle honoraire à vie» de l'église +Saint-Louis-des-Français, à Rome. Je ne me doutais guère que, l'année +suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de +la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les conséquences et +les avantages de cette seconde exécution. + +[2] Sur une répétition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre +de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum d'Hébert, en date du 4 avril +1841. + + * * * * * + +Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, plus je m'attachais profondément +à cette ville d'un attrait mystérieux et d'une paix incomparable. Après +les lignes crénelées, volcaniques, bondissantes, du cratère de Naples, +les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome +encadrée par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le +majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte +Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un +cloître à ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, dans les +environs de Rome, était le village de Nemi, avec son lac que l'oeil +découvre au fond d'un vaste cratère et qui est entouré de bois touffus +d'une végétation splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, est +une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rêver: faite +par un beau jour et terminée par un coucher de soleil tel qu'il m'a été +donné de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano, +c'est un souvenir enchanteur et ineffaçable. + +Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au +voyageur et au touriste une série inépuisable d'excursions: Tivoli, +Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois +explorés par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les +bords ont un caractère si noble et si majestueux. + + * * * * * + +Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu'à Rome, comment +passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une oeuvre +d'une beauté incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine, +l'intérêt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles +peintures de Raphaël dont l'ensemble compose ce que l'on nomme «les +Loges» et «les Stances»: «_le Loggie e le Stanze_». C'est là que se +trouvent ces pages immortelles de _l'École d'Athènes_ et de la _Dispute +du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite «de la Signature». +Ces deux chefs-d'oeuvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce +peintre unique, ont porté si haut le prestige de la beauté qu'il semble +impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant +irrésistible du génie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme +dont les siècles ont placé le nom au sommet de la gloire, ce Raphaël +enfin, a été troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte de ce Titan; +il a fléchi sous le poids de ce colosse, et ses dernières oeuvres +portent la trace de l'hommage rendu à l'inspiration grandiose de ce +vaste et puissant cerveau qui a dépassé les proportions humaines. + +Raphaël est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphaël, la force +se dilate et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, c'est la grâce +qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphaël +vous charme et vous séduit, Michel-Ange vous fascine et vous écrase. +L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec +le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le séjour +enflammé des séraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands +évangélistes de l'Art ont été placés là, l'un près de l'autre, dans la +plénitude des temps esthétiques, pour que celui qui avait reçu le don +de la beauté sereine et parfaite fût un abri salutaire contre les +splendeurs éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses. + +Une analyse détaillée des innombrables chefs-d'oeuvre qui se trouvent à +Rome sortirait des bornes de ces Mémoires où j'ai voulu surtout retracer +les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrière +artistique... + + * * * * * + +Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la première fois, +l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, soeur de la Malibran, +et qui venait d'épouser Louis Viardot, alors directeur du +Théâtre-Italien à Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses +débuts au Théâtre-Italien avaient été un événement. Elle faisait son +voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui +accompagner, dans le salon de l'Académie, l'air célèbre et immortel de +_Robin des Bois_. Je fus émerveillé du talent déjà si majestueux de +cette enfant qui annonçait et qui devait être, un jour, une femme +illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse! à douze +ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais +emporté de cette audition le rêve de me consacrer à l'art musical; à +vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa soeur, madame Viardot, +pour qui je devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de Sapho, qu'elle +créa, en 1851, sur la scène de l'Opéra, avec une si éclatante +supériorité. + +Le même hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny +Henzel, soeur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome avec son mari, +peintre du roi de Prusse, et son fils qui était encore enfant. Madame +Henzel était une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme +d'un esprit supérieur, petite, fluette, mais d'une énergie qui se +devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle +était douée de facultés rares comme compositeur, et c'est à elle que +sont dues plusieurs mélodies sans paroles publiées dans l'oeuvre de +piano et sous le nom de son frère. M. et madame Henzel venaient souvent +aux soirées du dimanche, à l'Académie; madame Henzel se mettait au piano +avec cette bonne grâce et cette simplicité des gens qui font de la +musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à son beau talent et à sa +prodigieuse mémoire, je fus initié à une foule de chefs-d'oeuvre de la +musique allemande qui m'étaient, à cette époque, absolument inconnus; +entre autres, quantité de morceaux de Sébastien Bach, sonates, fugues et +préludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent +pour moi autant de révélations d'un monde ignoré. M. et madame Henzel +quittèrent Rome pour retourner à Berlin, où je devais les revoir deux +ans plus tard. + + * * * * * + +Avant de quitter l'Académie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui +m'est doublement précieux comme gage de son affection et comme relique +de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me représenta assis au +piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart. + +Je sentis profondément le vide qu'allait me faire son départ et combien +me manquerait cette salutaire influence d'un maître dont la foi était si +vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sûre et si élevée. Il +y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habileté +spéciale, la connaissance et la possession, même parfaites, des +procédés: tout cela est bien et même absolument nécessaire; mais tout +cela ne constitue que les matériaux de l'artiste, l'enveloppe et le +corps d'un art particulier et déterminé. Dans tous les arts, il y a +quelque chose qui n'appartient exclusivement à aucun et qui est commun à +tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples +métiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme et la +vie, c'est l'Art. + +L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les +réalités au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considère à la +lumière idéale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien, +du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rêve pur qu'il n'est une +pure copie; il n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, ainsi que +l'homme lui-même, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unité dans la +dualité. Par l'Idéal seul, il est au-dessus de nous; par le Réel seul, +il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du +Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau. + +C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est là +qu'était sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses +oeuvres, et plus encore, peut-être, que dans ses oeuvres, tant les +hommes de _foi_ sont des hommes de _désirs_, et tant l'effort de +l'aspiration les emporte au delà du chemin parcouru. De cette hauteur, +il répandait sur un musicien autant de lumière que sur un peintre, et +révélait à tous le foyer commun des vérités supérieures. En me faisant +comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art +propre que n'auraient pu le faire quantité de maîtres purement +techniques. + +Quelque peu que j'eusse recueilli de ce précieux contact, ce peu avait +suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et +un souvenir qui allait me tenir lieu de présence réelle. + + * * * * * + +Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplacé par M. Schnetz, peintre +renommé, qui devait principalement son succès et sa popularité à des +qualités de sentiment et d'expression. M. Schnetz était un homme +aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, très cordial avec les +pensionnaires, très gai, et d'une physionomie très douce et très +bienveillante, en dépit d'une charmille épaisse de sourcils noirs qui +venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque +entier, M. Schnetz était, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle +un _bon enfant_. + +Je passai sous sa direction ma seconde et dernière année de séjour à +Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prédilection que les circonstances +ont particulièrement favorisée. Trois fois il a été directeur de +l'Académie de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs. + +Mon temps de résidence à Rome allait expirer avec l'année 1841; mais je +ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon séjour, avec +le consentement du directeur; je restai à l'Académie près de cinq mois +au delà de mon temps réglementaire, et ne partis qu'à la dernière +extrémité, n'ayant plus que les ressources strictement nécessaires pour +me rendre à Vienne, où je devais toucher le premier semestre de ma +troisième année de pension. + +Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu à +cette Académie, à ces chers camarades, à cette Rome où je sentais que +j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'à +Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les avoir embrassés, je montai +dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à ces deux +chères années de Terre Promise. Si, du moins, j'avais dû venir +directement retrouver ma pauvre mère et mon excellent frère, le départ +m'aurait moins coûté; mais j'allais me trouver seul dans un pays où je +ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective +ne laissait pas de me paraître bien froide et bien sombre. Tant que la +route le permit, mes yeux demeurèrent attachés sur la coupole de +Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines +me la dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une rêverie profonde et je +pleurai comme un enfant. + + + + +III + +L'ALLEMAGNE + + +Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route tracée tout +naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la +droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste. + +Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser +l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inépuisable sous +le rapport des oeuvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune +(une vraie châsse de reliques du beau), le musée Pitti, l'Académie, les +églises, les couvents regorgent de chefs-d'oeuvre. Mais là encore, dans +cette délicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de +Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et +saisissante Chapelle des Médicis. Là, comme à Rome, son génie a laissé +sa trace unique, souveraine, incomparable. + +Partout où on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: dès +qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprême autorité du +silence, il ne l'a peut-être exercée nulle part avec plus d'empire que +dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Médicis. Quelle +prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette +qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du +Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit, +ou plutôt de la Paix du sommeil, qui fait pendant à la robuste figure du +Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à l'aurore du dernier des jours! +C'est par le sens profond, par l'attitude à la fois idéale et si +naturelle, que Michel-Ange s'élève partout à cette intensité +d'expression qui est le caractère propre de sa puissante individualité. +L'ampleur de sa forme est comme le lit creusé par le fleuve majestueux +de la pensée, et c'est ce qui condamne forcément à l'emphase et à la +boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son génie seul pouvait +absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier. + +Mais je suis en route pour l'Allemagne, où le temps et l'argent me +pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les +beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la déserte; je +m'arrête à Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de +Giotto et de Mantegna. + + * * * * * + +Mon séjour en Italie m'avait fait connaître les trois grandes villes qui +sont les principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: Rome, +Florence et Naples; Rome, la ville de l'âme; Florence, la ville de +l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumière, de l'ivresse et +de l'éblouissement. Il me restait à en connaître une quatrième, qui a +tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des +arts, et à laquelle sa situation géographique a fait une physionomie +exceptionnelle et unique au monde, Venise. + +Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette +et sinistre, contraste permanent, assemblage étrange des impressions les +plus opposées: une perle dans une sentine. + +Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des maîtres rayonnants: +elle a ensoleillé la peinture. + +Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous +conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les +sens et vous fascine à l'instant même. Rome, c'est la sereine et la +pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquiétante: l'ivresse +qu'elle procure est mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) d'une +mélancolie indéfinissable comme serait le sentiment d'une captivité. +Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a été le théâtre et +auxquels sa situation même semble l'avoir prédestinée? Cela peut être; +toujours est-il qu'un long séjour dans cette sorte de nécropole amphibie +ne me paraît pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxié et +comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne +silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du +fond de laquelle on croit entendre sortir les gémissements de quelque +victime illustre, font de Venise une espèce de capitale de la Terreur: +elle a gardé l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil, +quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes où le +flot se transforme en lumière! Quelle puissance d'éclat dans ces vieux +restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de +leur ciel et leur demander secours contre l'abîme dans lequel ils +s'enfoncent chaque jour davantage pour disparaître enfin à jamais! + +Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la +grande ancêtre latine qui, par la canalisation de la conquête, répandra +sur le monde la catholicité du langage, prélude et moyen d'une +catholicité plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non +grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au +luxe de l'Asie plus qu'aux solennités d'Athènes ou de Rome. + +Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de l'église Saint-Marc qui ne +tienne plutôt d'une mosquée que d'une basilique ou d'une cathédrale, et +qui ne s'adresse à l'imagination plus encore qu'au sentiment et à l'âme. +La magnificence de ces mosaïques et de cet or dont le chatoiement sombre +ruisselle du haut de la coupole jusqu'à la base est quelque chose +d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme +vigueur de ton et puissance d'effet. + +Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus séduit en y +entrant; lorsque je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement que +j'avais ressenti en me séparant de Rome, et qui est le signe et la +mesure des attaches et des racines. + +Naples est un sourire de la Grèce: ses horizons noyés dans la pourpre et +dans l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des flots de saphir, tout, +jusqu'à son ancien nom de Parthénope, tout vous replonge dans cette +civilisation brillante à laquelle la nature avait préparé un cadre +enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise, à la fois caressant et +perfide: c'est une fête au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans +doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutôt, en la quittant, +l'impression d'une délivrance que celle d'un regret, malgré les +chefs-d'oeuvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppée. + + * * * * * + +Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, où je monte immédiatement en +diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes +grottes de stalactites d'Adelberg, véritables cathédrales souterraines. +Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant, +la silhouette dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, d'où le chemin +de fer me conduit jusqu'à Vienne, ma première étape dans cette Allemagne +que je ne songeais qu'à traverser le plus vite possible pour abréger +l'exil qui m'éloignait de la maison maternelle. + +Vienne est une ville animée. La population y est presque plus française +qu'allemande par sa vivacité de caractère: elle a de l'entrain, de la +bonhomie, de la gaieté. + +Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y +connaissais âme qui vie. Je me logeai provisoirement à l'hôtel, sauf à +chercher le plus tôt possible une installation plus tranquille et moins +coûteuse dans cette ville où j'allais passer des mois et où il fallait +proportionner mon train de vie à mes ressources: un compagnon de voyage +m'avait conseillé de me loger, si je le pouvais, dans une maison +particulière, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientôt de +mettre cet avis en pratique. + +Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mère se privât pour +engraisser mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la moindre velléité +d'une dépense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la +sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. Mon logement, ma +nourriture et le théâtre où m'appelait nécessairement l'étude de mon +art, c'était là tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma +pension pouvait y suffire. + +Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l'Opéra de Vienne fut +_la Flûte enchantée_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un +billet des places les moins chères, tout en haut de la salle. Pour +modeste que fût ma place, je ne l'aurais pas donnée pour un empire. + +C'était la première fois que j'entendais cette adorable partition de _la +Flûte enchantée_. Je fus ravi. L'exécution fut excellente. C'était Otto +Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. Le rôle de la Reine de la nuit était +supérieurement tenu par une cantatrice d'un très grand talent, madame +Hasselt-Barth; celui du grand-prêtre Sarastro était chanté par un +artiste d'une grande réputation, doué d'une voix admirable qu'il +conduisait avec une grande méthode et un grand style: c'était Staudigl. +Les autres rôles étaient tous tenus avec un très grand soin, et je me +rappelle encore les charmantes voix des trois garçons qui remplissaient +les rôles des trois génies. + +Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je +pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur +le théâtre où il me présenta aux artistes, avec qui je me trouvai, dès +lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un traître mot +d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient guère mieux +français, les premiers temps furent assez durs. + +Par bonheur, je rencontrai sur la scène un des artistes de l'orchestre +auquel Nicolaï me présenta également, et qui parlait français: il se +nommait Lévy et était premier corniste,--père de Richard Lévy, qui était +alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis à l'Opéra de +Vienne l'emploi de son père.--Il me fit charmant accueil et m'invita à +venir le voir. En peu de temps, nous devînmes très bons amis. Il y avait +dans la maison trois autres enfants: l'aîné, Carl Lévy, était pianiste +de beaucoup de talent et compositeur distingué; le second, Gustave, est +aujourd'hui éditeur de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, charmante +personne, avait épousé le harpiste Parish Alwars. + +Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques +semaines de séjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui +m'aient été le plus utiles à Vienne. Le comte Stockhammer était +président de la Société philharmonique. Lévy, à qui j'avais fait +entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma +messe en termes très favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant +empressement, de la faire exécuter, dans l'église Saint-Charles, par les +solistes, les choeurs et l'orchestre de la société[3]. Le jour choisi +fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte +Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe +de requiem,--soli, choeurs et orchestre,--pour être exécutée dans la +même église, le 2 novembre, fête de la Commémoration des morts. + +[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod à Lefuel, en date du 21 +août 1842. + +Je n'avais que six semaines devant moi. Il était impossible d'être prêt +pour l'époque indiquée, à moins de travailler jour et nuit, sans trêve +ni relâche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem +fut achevé en temps voulu. Une seule répétition fut suffisante pour que +tout marchât à merveille, grâce à une généralité d'éducation musicale +qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer. +Je fus surtout émerveillé de la facilité avec laquelle les garçons des +écoles déchiffraient à première vue: ils lisaient tous la musique aussi +couramment que si c'eût été leur langue maternelle. Aussi l'exécution +des choeurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de +basse superbe: c'était Draxler, qui était alors tout jeune et partageait +avec Staudigl l'emploi de première basse au théâtre. Depuis lors, +Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplacé, était +encore au théâtre vingt-cinq ans après, en 1868, lorsque je retournai à +Vienne pour y faire représenter mon opéra de _Roméo et Juliette_. + +Quelque temps avant l'exécution de mon requiem, Nicolaï m'avait mis en +relation avec un compositeur éminent nommé Becker, qui s'adonnait +exclusivement à la musique de chambre; chez lui se réunissait, toutes +les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement +connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa +fréquentation très intéressante. Becker était, en outre, le critique +musical le plus accrédité peut-être à cette époque dans toute +l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu très +élogieux, qui, pour un jeune homme de mon âge, était fort encourageant. +Il disait, que cette oeuvre, «tout en étant celle d'un jeune artiste qui +cherchait encore sa voie et son style, révélait une grandeur de +conception devenue très rare de son temps». + +Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait +tellement fatigué que je tombai malade d'une angine très grave, avec +abcès à la gorge. Ne voulant pas inquiéter ma mère, je ne donnai de +nouvelles véridiques et confidentielles qu'à mes excellents amis +Desgoffe, qui étaient à Paris. Dès qu'il me sut malade à Vienne, +Desgoffe ne balança pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa +de côté les tableaux qu'il préparait pour le Salon, et partit pour venir +s'installer auprès de moi et me soigner. + +On mettait, à cette époque, environ cinq ou six jours pour aller de +Paris à Vienne; nous étions en plein hiver, au mois de décembre, et ce +trajet, déjà bien pénible dans une telle saison, le devint plus encore +par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contractée +en route. Il arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même de se soigner. +Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprès de mon lit, dormant d'un +oeil sur un matelas par terre, épiant, avec la sollicitude d'une mère, +le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner à Paris, +que quand le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite convalescence. + +De telles amitiés ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la +Providence m'a comblé. + +Cependant le succès de mon requiem était venu modifier tous mes plans +de séjour en Allemagne en me faisant prolonger ma résidence à Vienne. +Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Société philharmonique, une +nouvelle commande. Il s'agissait d'écrire une messe vocale, sans +accompagnement, destinée à être exécutée, pendant le carême, dans cette +même église de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser +échapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de +m'entendre, chose si rare et si précieuse au début de la carrière. Ce +fut mon second et mon dernier travail à Vienne, d'où je partis aussitôt +après pour me rendre à Berlin par Prague et Dresde où je ne fis que +passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visité +l'admirable musée où se trouvent, entre autres chefs-d'oeuvre, la +célèbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte, +due au pinceau de Raphaël. + +À mon arrivée à Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi +qu'elle m'avait engagé à le faire; mais, au bout de trois semaines +environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation +d'intestins, au moment même où je venais d'écrire à ma mère que je me +disposais à partir et que j'allais enfin la revoir après une séparation +de trois ans et demi. + +Madame Henzel m'envoya aussitôt son médecin auquel je posai l'ultimatum +suivant: + +--Monsieur, j'ai à Paris une mère qui attend mon retour et qui, +maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la +maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle +est âgée. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne +peut être qu'à bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous +donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied. + +--C'est bien, me dit le docteur; si vous êtes résolu à suivre mes +prescriptions, dans quinze jours vous partirez. + +Il tint parole: le quatorzième jour, j'étais hors d'affaire, et +quarante-huit heures après, je partais pour Leipzig, où résidait +Mendelssohn pour qui sa soeur, madame Henzel, m'avait donné une lettre +d'introduction. + +Mendelssohn me reçut admirablement. J'emploie ce mot à dessein pour +qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur +accueillait un enfant qui ne pouvait être à ses yeux qu'un écolier. +Pendant les quatre jours que je passai à Leipzig, je puis dire que +Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes études et +sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincère intérêt; il voulut +entendre au piano mes derniers essais, et je reçus de lui les paroles +les plus précieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en +mentionnerai qu'une seule, dont j'ai été trop fier pour jamais +l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies iræ_ de mon requiem +de Vienne. Il mit la main sur un morceau à cinq voix seules, sans +accompagnement, et me dit: + +--Mon ami, ce morceau-là pourrait être signé Cherubini! + +Ce sont de véritables décorations que de semblables paroles venant d'un +tel maître, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans. + +Mendelssohn était directeur de la Société philharmonique _Gewandhaus_. +Cette Société ne se réunissait pas à cette époque, la saison des +concerts étant passée; il eut la délicate prévenance de la convoquer +pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite «Écossaise» en _la_ +mineur, de la partition de laquelle il me fit présent avec un mot de +souvenir amical écrit de sa main,--Hélas! la mort prématurée de ce beau +et charmant génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir une +véritable et précieuse relique!... Et cette mort elle-même suivait, au +bout de six mois, celle de la charmante soeur à qui je devais d'avoir +connu son frère! + +Mendelssohn ne borna pas ses attentions à cette convocation de la +Société philharmonique. Il était organiste de premier ordre, et voulut +me faire connaître plusieurs des nombreuses et admirables compositions +que le grand Sébastien Bach a écrites pour l'instrument sur lequel il +régna en souverain. Il fit, à cette intention, visiter et remettre en +état le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-même avait joué jadis, +et là, pendant plus de deux heures, me révéla des merveilles que je ne +soupçonnais pas; puis, pour mettre le comble à ses gracieusetés, il me +fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une +religieuse vénération, à l'école duquel il avait été formé dès son +enfance, et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait +par coeur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_. + +Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce +grand artiste, de cet immense musicien, enlevé, dans la fleur de +l'âge,--trente-huit ans,--à l'admiration qu'il avait conquise et aux +chefs-d'oeuvre que lui eût réservés l'avenir. Étrange destinée du génie, +même le plus aimable! ces oeuvres exquises qui font aujourd'hui les +délices des abonnés du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui +les avait écrites pour leur faire trouver grâce devant les mêmes +oreilles qui les avaient autrefois repoussées. + + * * * * * + +Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le +plus tôt possible à Paris et retrouver ma pauvre chère mère. Je partis +donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en +route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai, +j'arrivais à Paris, où allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon +frère m'attendait à l'arrivée de la diligence, et tous deux nous +prenions le chemin de cette chère maison où j'allais retrouver et +rapporter tant de joie. + + + + +IV + +LE RETOUR + + +Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup changé, soit +que ma dernière et encore récente maladie jointe à la fatigue du voyage +eût terriblement altéré mes traits, lorsque ma mère me revit elle ne me +reconnut pas. J'avais, il est vrai, une ébauche de barbe, mais si peu +qu'on en aurait, je crois, même compté les rudiments. + +Ma mère avait, pendant mon absence, quitté la rue de l'Éperon, et elle +était venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions +étrangères, dont l'église fait le coin de la rue du Bac et de la rue de +Babylone, et où m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper +pendant plusieurs années. + +Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, avait été autrefois mon +aumônier au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans la cure des +Missions, à l'abbé Lecourtier. Pendant mon séjour à l'Académie de France +à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit pour me demander d'être, à mon +retour à Paris, organiste et maître de chapelle de sa paroisse. J'avais +accepté mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis, +encore moins d'ordres, ni du curé, ni de la fabrique, ni de qui que ce +fût. J'avais mes idées, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je +serais le «curé de la musique»; sinon, non. C'était radical. Mes +conditions avaient été acceptées; cela ne devait pas faire un pli. Mais +les habitudes sont tenaces. Le régime musical auquel mon prédécesseur +avait accoutumé ces bons paroissiens était tout l'opposé des tendances +que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient mes +dieux, et je venais brûler ce qu'on avait adoré jusqu'ici. + +Les ressources dont je disposais étaient à peu près nulles. En dehors de +l'orgue, très médiocre et très limité, j'avais un personnel chantant qui +se composait de deux basses, un ténor, un enfant de choeur; puis moi, +qui remplissais à la fois les fonctions de maître de chapelle, +d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison +et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette nécessité où +je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si +restreints. + +Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, mais, à une sorte de réserve +et de froideur, je devinai que je n'étais pas absolument dans les bonnes +grâces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma +première année, mon curé me fit appeler et me confia qu'il avait à subir +les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et +madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical fût le moins +du monde jovial et divertissant. Le curé m'invita donc à «modifier mon +genre» et à «faire des concessions». + +--Monsieur le curé, lui répondis-je, vous savez quel est notre contrat! +Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tâcher de les +édifier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien +simple: je me retire, vous rappelez mon prédécesseur, et tout le monde +est content. C'est à prendre ou à laisser. + +--Eh bien! me dit le curé, c'est très bien; c'est entendu, j'accepte +votre démission. + +Et là-dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde. + +Je n'étais pas rentré chez moi depuis une demi-heure que le domestique +du curé sonnait à ma porte. + +--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il? + +--Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait vous parler. + +--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais. + +J'arrive chez le curé, qui reprend la conversation en me disant: + +--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jeté le manche après la +cognée, tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre? +Examinons la question avec calme. Vous êtes parti là comme la +poudre!... + +--Monsieur le curé, c'est inutile de recommencer cette discussion; je +maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du +tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste +avec une indépendance complète, ou bien je m'en vais: ce sont là nos +conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien. + +--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites! + +Puis, après une pause: + +--Eh bien, allons, restez. + +Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus +parfaite liberté d'action. Depuis lors, mes opposants les plus +déterminés devinrent peu à peu mes plus chauds partisans, et mes petits +appointements se ressentirent, par suite, de ce progrès dans la +sympathie de mes auditeurs. J'étais entré à douze cents francs par an: +ce n'était guère; la seconde année, on m'accorda une augmentation de +trois cents francs; la troisième, j'eus dix-huit cents francs, et la +quatrième deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre +des événements. + + * * * * * + +Ma mère et moi, nous habitions la même maison que le curé. Dans cette +maison logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans plus âgé que moi, +et qui avait été un de mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était +l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de classe qui nous séparait au +lycée nous eût sans doute laissés parfaitement étrangers ou, du moins, +indifférents l'un à l'autre, si un élément commun ne nous eût pas +rapprochés. Cet élément fut la musique. Charles Gay, qui avait alors +quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans +les choeurs, la partie de second dessus. Il était, en outre, un des +élèves les plus brillants du collège. Il termina ses études, et je +restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de +l'Opéra, un soir où l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai +droit à lui. + +--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens? + +--Mais je m'occupe de composition. + +--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu? + +--Avec Reicha. + +--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir. + +C'est ainsi que se renoua cette amitié qui avait commencé au collège et +qui est restée l'une des plus chères affections de ma vie. + +J'étais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une +organisation d'élite et des facultés bien supérieures aux miennes. Ses +compositions me semblaient révéler un homme de génie, et j'enviais +l'avenir auquel il me paraissait appelé. J'allais souvent passer la +soirée chez lui, où l'on faisait beaucoup de musique. Sa soeur était +excellente pianiste, et j'entendais là (outre ses propres compositions +qu'on y essayait entre invités intimes) des trios de Mozart et de +Beethoven. + +Un jour, je reçus de mon ami, qui était à la campagne, un mot par lequel +il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait à me faire part +d'une nouvelle qui m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un +mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annonça qu'il voulait se faire +prêtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres +dont, depuis quelque temps déjà, j'avais remarqué que sa table était +chargée. J'étais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le +plaignais d'une préférence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir +pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie. + +Sur ces entrefaites, il résolut d'aller passer quelque temps à Rome pour +y commencer ses études théologiques. Je venais alors de remporter le +grand prix qui allait m'envoyer moi-même à Rome pour deux ans, et ce fut +ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrivée avait précédé de trois +mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, les circonstances nous +rapprochaient encore en nous faisant habiter à Paris sous le même toit. +Prêtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire général de son intime ami +l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay[4] est devenu par ses vertus et ses +talents d'orateur et d'écrivain un des membres les plus éminents du +clergé de France. + +[4] L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de Poitiers. + +Vers la troisième année de mes fonctions de maître de chapelle, je me +sentis une velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À mes occupations +musicales j'avais ajouté quelques études de philosophie et de théologie, +et je suivis même pendant tout un hiver, sous l'habit ecclésiastique, +les cours de théologie du séminaire de Saint-Sulpice. + +Mais je m'étais étrangement mépris sur ma propre nature et sur ma vraie +vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait +impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je +n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant à cette +période de ma jeunesse une amitié dont je tiens à honneur d'associer la +mention à cette histoire de ma vie. + +L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, nous avions été envoyés, pendant +l'été de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre santé. Je +faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident +que la nouvelle en était publiée le lendemain même dans des journaux de +Paris, pendant que, de son côté, mon frère que j'avais heureusement +informé de suite du danger auquel j'avais échappé, rassurait ma mère en +lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonçait sans +façon que «j'avais été rapporté mort sur une civière»! La vérité a bien +de la peine à courir aussi vite que le mensonge. + +Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrâmes sur la +plage un excellent abbé qui se promenait avec un jeune garçon dont il +était le précepteur. Cet enfant de douze à treize ans se nommait Gaston +de Beaucourt. Sa mère, la comtesse de Beaucourt, possédait une fort +belle propriété à quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'Évêque et +Lisieux. Elle nous engagea, de la façon la plus courtoise et la plus +gracieuse, à nous y arrêter avant de retourner à Paris. + +Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de +quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute +ma vie: je dois à son affection si sûre, si solide et si tendre, non +seulement les joies que peut donner par elle-même une aussi parfaite +amitié, mais les preuves du dévouement le plus complet et le plus +résolu. + + * * * * * + +La révolution de Février 1848 venait d'éclater lorsque je quittai la +maîtrise des Missions étrangères. J'avais rempli, pendant quatre ans et +demi, des fonctions qui, tout en étant très utiles et très profitables à +mes études musicales, avaient néanmoins l'inconvénient de me laisser +végéter, au point de vue de ma carrière et de mon avenir, dans une +situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a guère qu'une route à +suivre pour se faire un nom: c'est le théâtre. + +Le théâtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et +le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et +permanente ouverte au musicien. + +La musique religieuse et la symphonie sont assurément d'un ordre +supérieur, absolument parlant, à la musique dramatique; mais les +occasions et les moyens de s'y faire connaître sont exceptionnels et ne +s'adressent qu'à un public intermittent, au lieu d'un public régulier +comme celui du théâtre. Et puis quelle infinie variété dans le choix des +sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert à la fantaisie, à +l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me tentait. J'avais alors près +de trente ans, et j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau +champ de bataille. Mais il fallait un poème, et je ne connaissais +personne à qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui +voulût de moi et consentît à me confier un ouvrage: lequel y eût été +disposé devant mes antécédents de musique religieuse et mon inexpérience +de la scène? Aucun: je me voyais dans une impasse. + +Les circonstances placèrent sur mon chemin un homme qui me mit en +lumière. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, à cette époque, +les concerts de la Société Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin. +J'eus l'occasion de faire entendre, à ces concerts, quelques morceaux +qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot: +Madame Viardot était alors dans tout l'éclat de son talent et de sa +réputation: c'était en 1849, au moment où elle venait de créer, avec +une autorité si magistrale, le rôle de Fidès dans le _Prophète_, de +Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grâce et +m'engagea à lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui +faire entendre: je me rendis à son offre avec empressement. Je passai +plusieurs heures au piano avec elle; et, après m'avoir écouté avec le +plus bienveillant intérêt, elle me dit: + +--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra? + +--Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas +de poème. + +--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un? + +--Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; mais qui le veuille, c'est autre +chose!... Je connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans mon enfance, +Émile Augier, avec qui j'ai joué au cerceau dans le Luxembourg; mais +depuis, Augier est devenu célèbre; moi, je n'ai pas de crédit, et le +camarade d'enfance ne se souciera sans doute guère de refaire une partie +autrement risquée qu'un tour de cerceau! + +--Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que +je me charge de chanter le principal rôle de votre opéra s'il veut vous +en écrire le poème! + +On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui +accueillit ma proposition à bras ouverts. + +--Madame Viardot! s'écria-t-il, comment donc! mais tout de suite!... + +C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait alors à la direction de +l'Opéra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien à +m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soirée entière. Il +fallait donc trouver un sujet qui réunît trois conditions essentielles: +1º être court; 2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme comme figure +principale. Nous nous décidâmes pour _Sapho_. L'ouvrage ne pouvait être +mis à l'étude que l'année suivante; d'autre part, Augier avait à +terminer une grande pièce dont il s'occupait en ce moment: c'était, je +crois, _Diane_ pour mademoiselle Rachel. + +Enfin, je tenais une promesse et j'attendis à la fois avec impatience et +tranquillité. + +Un événement douloureux vint frapper notre famille au moment où j'allais +me mettre au travail. C'était au mois d'avril 1850. Augier venait +d'achever le poème de _Sapho_, lorsque mon frère tomba malade, le 2 +avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le traité par lequel je prenais +l'engagement de lui livrer la partition de _Sapho_ le 30 septembre au +plus tard. J'avais six mois pour composer et écrire une oeuvre en trois +actes, mon début au théâtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frère rendait +le dernier soupir. C'était un coup affreux pour ma vieille mère et pour +nous tous! + +Mon frère laissait une veuve, mère d'un enfant de deux ans et d'un autre +petit être qui devait venir au monde sept mois plus tard, au milieu des +larmes, et dont la destinée était d'entrer dans la vie le 2 novembre, le +jour même où l'Église pleure avec nous ceux que nous avons perdus. Cette +situation amenait des difficultés et des complications d'existence +auxquelles il fallut songer immédiatement. Les questions de tutelle des +enfants, de succession du cabinet d'architecte de mon frère, dont la +mort laissait une foule d'affaires en suspens, toutes les conséquences +enfin d'un malheur aussi soudain et aussi imprévu réclamèrent pendant +un mois ma participation directe au règlement des intérêts et aux +arrangements de la vie de ma pauvre belle-soeur anéantie et +inconsolable. De plus, ma malheureuse mère avait pensé perdre la raison +sous le coup foudroyant qui venait de la frapper. Tout conspirait, en +moi-même comme autour de moi, à me rendre incapable de me livrer au +travail pour lequel j'avais déjà si peu de temps. + +Au bout d'un mois cependant, je pus songer à m'occuper de mon ouvrage, +qu'il était si urgent d'aborder. Madame Viardot, qui était à ce moment +en Allemagne, en représentations, et que j'avais instruite du malheur +qui venait de nous atteindre, m'écrivit sur-le-champ pour me presser de +partir avec ma mère et d'aller nous installer dans une propriété qu'elle +avait dans la Brie: là, je trouverais, me disait-elle, la solitude et la +tranquillité dont j'avais besoin. + +Je suivis son conseil, et nous partîmes, ma mère et moi, pour cette +résidence où se trouvait la mère de madame Viardot (madame Garcia, la +veuve du célèbre chanteur), en compagnie d'une soeur de M. Viardot et +d'une jeune fille (l'aînée des enfants), aujourd'hui madame Héritte, +remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai là aussi un homme +charmant, Ivan Tourgueneff, l'éminent écrivain russe, excellent et +intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail dès mon arrivée. +Chose étrange! il semble que les accents douloureux et pathétiques +auraient dû être les premiers à remuer mes fibres si récemment ébranlées +par de si cruelles émotions! Ce fut le contraire: les scènes lumineuses +furent celles qui me saisirent et s'emparèrent de moi tout d'abord, +comme si ma nature courbée par le chagrin et le deuil eût éprouvé le +besoin de réagir et de respirer après ces heures d'agonie et ces jours +de larmes et de sanglots. + +Grâce au calme qui régnait autour de moi, mon ouvrage avança plus +rapidement que je ne l'avais espéré. Après sa saison d'Allemagne, madame +Viardot fut appelée par ses engagements en Angleterre; elle en revint au +commencement de septembre, et trouva mon travail presque terminé. Je +m'empressai de lui faire entendre cette oeuvre sur laquelle j'attendais +son impression avec grande anxiété: elle s'en montra satisfaite et, en +quelques jours, elle fut si bien au courant de la partition qu'elle +l'accompagnait presque en entier par coeur sur le piano. C'est peut-être +le tour de force musical le plus extraordinaire dont j'aie jamais été le +témoin, et qui donne la mesure des étonnantes facultés de cette +prodigieuse musicienne. + + * * * * * + +_Sapho_ fut représentée à l'Opéra, pour la première fois, le 16 avril +1851. J'allais donc avoir bientôt trente-deux ans. Ce ne fut pas un +succès; et cependant ce début me plaça dans une bonne situation aux yeux +des artistes. Il y avait à la fois, dans cette oeuvre, une inexpérience +de ce qu'on nomme le sens du théâtre, une absence de connaissance des +effets de la scène, des ressources et de la pratique de +l'instrumentation, et un sentiment vrai de l'expression, un instinct +généralement juste du côté lyrique du sujet, et une tendance à la +noblesse du style. Le final du premier acte produisit un effet dont je +fus tout surpris; on le bissa avec des acclamations unanimes, auxquelles +je ne pouvais croire en dépit de mes oreilles qui en bourdonnaient +d'émotion inattendue, et ce _bis_ se reproduisit aux représentations +suivantes. L'effet du second acte fut inférieur à celui du premier, +malgré le succès d'une _cantilène_ chantée par madame Viardot, et celui +d'un _duo_ de genre léger, chanté par Brémond et mademoiselle Poinsot: +«Va m'attendre, mon maître!» Mais le troisième acte produisit une très +bonne impression. On bissa la chanson du pâtre: «Broutez le thym, +broutez mes chèvres», et les stances finales de Sapho: «Ô ma lyre +immortelle» furent très applaudies. + +La chanson du pâtre fut le début du ténor Aymès, qui la chantait à +merveille et s'y était fait une réputation. Gueymard et Marié +remplissaient les rôles de Phaon et d'Alcée. + +Ma mère, naturellement, assistait à cette première représentation. Comme +je quittais la scène pour aller la rejoindre dans la salle, où elle +m'attendait après la sortie du public, je rencontrai, dans les couloirs +de l'Opéra, Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, en lui +disant: + +--Oh! mon cher Berlioz, venez montrer ces yeux-là à ma mère: c'est le +plus beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon ouvrage. + +Berlioz se rendit à mon désir, et, s'approchant de ma mère, il lui dit: + +--Madame, je ne me souviens pas d'avoir éprouvé une émotion semblable +depuis vingt ans. + +Il publia sur _Sapho_ un compte rendu qui est assurément une des +appréciations les plus flatteuses et les plus élevées que j'aie eu +l'honneur et le bonheur de recueillir dans ma carrière. + +_Sapho_ ne fut jouée que six fois: l'engagement de madame Viardot +touchait à sa fin: elle fut remplacée dans son rôle par mademoiselle +Masson avec qui l'ouvrage n'eut que trois représentations de plus. + +On peut, je crois, poser en principe qu'une oeuvre dramatique a +toujours, à peu de chose près, le succès de public qu'elle mérite. Le +succès, au théâtre, est la résultante d'un tel ensemble d'éléments qu'il +suffit (et les exemples en abondent) de l'absence de quelques-uns de ces +éléments, parfois même des plus accessoires, pour balancer et +compromettre l'empire des qualités les plus élevées. La mise en scène, +les divertissements, les décors, les costumes, le livret, tant de choses +concourent au prestige d'un opéra! L'attention du public a un tel besoin +d'être soutenue et soulagée par la variété du spectacle! Il y a des +oeuvres de premier ordre par certains côtés qui ont sombré, non dans +l'admiration des artistes, mais dans la faveur publique, faute de ce +condiment nécessaire pour les faire accepter de ceux à qui ne suffit pas +le pur attrait du beau intellectuel. + +Je ne prétends en aucune sorte réclamer pour la destinée de _Sapho_ le +bénéfice de ces considérations. Le public apporte, au jugement d'un +ouvrage, des titres et des droits qui constituent un genre de compétence +et d'autorité à part. On ne doit ni attendre ni exiger de lui les +connaissances spéciales qui permettent de décider sur la valeur +technique d'une oeuvre d'art; mais il a, lui, le droit d'attendre et +d'exiger qu'une oeuvre dramatique réponde aux instincts dont il vient +demander l'aliment et la satisfaction au théâtre. Or une oeuvre +dramatique ne repose pas exclusivement sur les qualités de forme et de +style: ces qualités sont essentielles, assurément; elles sont même +indispensables pour protéger un ouvrage contre les rapides atteintes du +temps dont la faux ne s'arrête que devant les traces de la beauté +idéale; mais elles ne sont ni les seules ni même, en un certain sens, +les premières: elles consolident et affermissent le succès dramatique, +elles ne l'établissent pas. + +Le public du théâtre est un _dynamomètre_: il n'a pas à connaître de la +valeur d'une oeuvre au point de vue du goût; il n'en mesure que la +puissance passionnelle et le degré d'émotion, c'est-à-dire ce qui en +fait proprement une oeuvre dramatique, expression de ce qui se passe +dans l'âme humaine personnelle ou collective. Il résulte de là que +public et auteur sont réciproquement appelés à faire l'éducation +artistique l'un de l'autre: le public, en étant pour l'auteur le +critérium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux +éléments et aux conditions du Beau. Hors de cette distinction, il me +paraît impossible d'expliquer cet étrange phénomène de l'incessante +mobilité du public, qui se déprend le lendemain de ce qui le passionnait +la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il adorera demain. + + * * * * * + +Pour n'être pas ce qu'on appelle un succès, le sort de _Sapho_ n'en eut +pas moins des conséquences profitables à ma carrière et à mon avenir. Et +d'abord, Ponsard me demanda, le soir même de la première représentation, +si je voudrais écrire la musique des choeurs d'une tragédie en cinq +actes, _Ulysse_, qu'il destinait au Théâtre-Français. J'acceptai +sur-le-champ, sans connaître l'ouvrage; mais la réputation de l'auteur +de _Lucrèce_, de _Charlotte Corday_ et d'_Agnès de Méranie_ m'inspirait +plus que de la sécurité sur la valeur de l'oeuvre à la collaboration de +laquelle j'avais l'heureuse chance d'être appelé. + +Arsène Houssaye était alors directeur de la Comédie-Française. Il +fallait annexer au personnel ordinaire du théâtre, un personnel choral +et un renfort de l'orchestre accoutumé[5]. + +[5] Voir plus loin, p. 238, une lettre de Berlioz à Gounod, en date du +19 novembre 1851. + +_Ulysse_ fut représenté le 18 juin 1852. Je venais d'épouser, quelques +jours auparavant, une fille de Zimmerman[6], le célèbre professeur de +piano du Conservatoire, à qui est due la belle école de piano de +laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, Goria, Lefébure-Wély, Ravina, +Bizet et tant d'autres; je devenais, par cette alliance, le beau-frère +du jeune peintre Édouard Dubufe, qui déjà portait dignement le nom de +son père, et dont le fils, Guillaume Dubufe, promet aujourd'hui de +soutenir brillamment l'héritage et la réputation. + +[6] Voir plus loin, p. 240, une lettre de Gounod à +Lefuel, sans date. + +Les principaux rôles d'_Ulysse_ étaient tenus par mademoiselle Judith, +MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, mademoiselle Nathalie et autres. La +part de la musique ne représentait pas moins de quatorze choeurs, un +solo de ténor, plusieurs passages de mélodrame instrumental et une +introduction d'orchestre. Il y avait pour le musicien un certain danger +de monotonie dans l'emploi uniforme des mêmes ressources, l'orchestre et +les choeurs. + +J'eus, néanmoins, la bonne fortune de tourner assez heureusement la +difficulté, et ce second ouvrage me valut une nouvelle bonne note dans +l'opinion des artistes. Ma partition eut en outre une chance que n'avait +pas eue celle de _Sapho_, pour laquelle aucun éditeur ne s'était +présenté: MM. Escudier me firent l'honneur et la faveur de graver mon +nouvel ouvrage _gratis_. + +_Ulysse_ fut joué une quarantaine de fois. C'était la seconde épreuve +dont ma mère fut témoin dans ma carrière dramatique. + +Les «choeurs d'_Ulysse_» me semblent empreints d'un caractère et d'une +couleur assez justes et d'un style assez personnel; le maniement de +l'orchestre y laisse encore bien à désirer sous le rapport de +l'expérience, plutôt que sous celui du coloris dont l'instinct est en +général assez heureux. + + * * * * * + +Peu de jours après mon mariage, je fus nommé Directeur de l'orphéon et +de l'enseignement du chant dans les écoles communales de la Ville de +Paris. Je remplaçais, à ce poste, M. Hubert, élève et successeur +lui-même de Wilhem, le créateur de cette institution. + +Ces fonctions que j'ai remplies pendant huit ans et demi ont exercé une +heureuse influence sur ma carrière musicale par l'habitude qu'elles +m'ont conservée de diriger et d'employer de grandes masses vocales +traitées dans un style simple et favorable à leur meilleure sonorité. + + * * * * * + +Ma troisième tentative musicale au théâtre fut _la Nonne sanglante_, +opéra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan, +qui était toujours directeur de l'Opéra, s'était pris d'affection pour +_Sapho_ et d'amitié pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance à +«faire grand». C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse pour l'Opéra +un ouvrage en cinq actes. _La Nonne sanglante_ fut écrite en 1852-53; +mise en répétition le 18 octobre 1853, laissée de côté et successivement +reprise à l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre +1854, un an juste après sa première répétition. Elle n'eut que onze +représentations, après lesquelles Roqueplan fut remplacé à la direction +de l'Opéra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant déclaré qu'il ne +laisserait pas jouer plus longtemps une «pareille ordure», la pièce +disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis. + +J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait +assurément pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les +décisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait +inutile de vouloir pénétrer: en pareil cas, on donne des prétextes: les +raisons demeurent cachées. Je ne sais si _la Nonne sanglante_ était +susceptible d'un succès durable; je ne le pense pas: non que ce fût une +oeuvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le +sujet était trop uniformément sombre; il avait, en outre, l'inconvénient +d'être plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il était en dehors +du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans +réalité, et par conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt étant +impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable. + +Je crois qu'il y avait à mon actif, dans cet ouvrage, une part sérieuse +de progrès dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traitées +avec une connaissance plus sûre de l'instrumentation et avec une main +plus expérimentée; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre +autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les choeurs, au +premier acte; au second acte, le prélude symphonique des Ruines, et la +marche des Revenants; au troisième acte, une cavatine du ténor, et son +duo avec la Nonne. + +Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot, +MM. Gueymard, Depassio et Merly. + + * * * * * + +Je me consolai de mon déboire en écrivant une symphonie (nº 1, en _ré_) +pour la Société des Jeunes artistes, qui venait d'être fondée par +Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la +Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida +à en écrire pour la même société, une seconde (nº 2, en _mi bémol_), qui +obtint aussi un certain succès. J'écrivis, à cette même époque, une +messe solennelle de Sainte-Cécile qui fut exécutée avec succès par +l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'église +Saint-Eustache, pour la première fois, et qui a été jouée plusieurs fois +depuis; elle est dédiée à la mémoire de mon beau-père, Zimmerman, que +nous avions perdu le 29 octobre 1853. + +Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 août 1855, la mort +nous enleva une soeur aînée de ma femme, Juliette Dubufe, femme +d'Édouard Dubufe, le peintre, nature douée d'un rare assemblage des +plus charmantes qualités joint à un talent exceptionnel de sculpteur et +de pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut l'inscription simple, +mais aussi méritée qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les regrets +inspirés par cette femme dont la grâce exquise captivait +irrésistiblement ceux qui l'approchaient. + + * * * * * + +La direction de l'orphéon occupait alors la plus grande partie de mon +temps: j'écrivais, pour les grandes réunions chorales de cette +institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqués, et +parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait été exécutée +sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'église de +Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris. Ce fut pendant une des grandes +séances annuelles de l'orphéon que ma femme me donna un fils, le +dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du même mois, nous +avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait +pas vécu.) Le matin du jour où naquit mon fils, ma courageuse femme, au +moment où j'allais partir pour la séance de l'orphéon, eut la force de +me cacher les douleurs dont elle ressentait les premières atteintes; et, +lorsque, dans l'après-midi, je rentrai à la maison, mon fils était au +monde. + +La venue de cet enfant, que j'avais tant désiré, fut pour nous une joie +et une fête: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant +vingt et un ans accomplis et se destine à la peinture. + + * * * * * + +Depuis _la Nonne sanglante_, je n'avais travaillé à aucune oeuvre +dramatique; mais j'avais écrit un petit oratorio, _Tobie_, que m'avait +demandé, pour l'un de ses concerts annuels à bénéfice, George Hainl, +alors chef d'orchestre du Grand-Théâtre à Lyon. Cet ouvrage a, je crois, +quelques qualités de sentiment et d'expression; on y avait remarqué un +air assez touchant du jeune Tobie et quelques autres passages qui ne +manquaient pas d'un certain accent pathétique. + +En 1856, je fis connaissance de Jules Barbier et de Michel Carré. Je +leur demandai s'ils seraient disposés à travailler avec moi et à me +confier un poème; ils y consentirent avec beaucoup de bonne grâce. La +première idée sur laquelle j'attirai leur collaboration fut _Faust_. +Cette idée leur plut beaucoup: nous allâmes trouver M. Carvalho, qui +était alors directeur du Théâtre-Lyrique, situé boulevard du Temple, et +qui venait de monter _la Reine Topaze_, ouvrage de Victor Massé, dans +lequel madame Miolan-Carvalho avait un très grand succès. + +Notre projet sourit à M. Carvalho, et aussitôt mes deux collaborateurs +se mirent à l'oeuvre. J'étais parvenu à peu près à la moitié de mon +travail, lorsque M. Carvalho m'annonça que le théâtre de la +Porte-Saint-Martin préparait un grand mélodrame intitulé _Faust_, et que +cette circonstance renversait toutes ses combinaisons au sujet de notre +ouvrage. Il considérait, avec raison, comme impossible que nous fussions +prêts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre part, il jugeait +imprudent, au point de vue du succès, d'engager, sur un même sujet, la +lutte avec un théâtre dont le luxe de mise en scène aurait déjà fait +courir tout Paris au moment où notre oeuvre verrait le jour. + +Il nous invita donc à chercher un autre sujet; mais cette déconvenue +soudaine m'avait rendu incapable de diversion, et je restai huit jours +sans pouvoir me livrer à d'autre travail. + +Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire un ouvrage comique et d'en +chercher la donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut là l'origine du +_Médecin malgré lui_, qui fut représenté au Théâtre-Lyrique le 15 +janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molière[7]. L'annonce +d'un ouvrage comique écrit par un musicien dont les trois premiers +essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et +présager un échec. L'événement déjoua ces craintes, dont quelques-unes +étaient peut-être des espérances, et le _Médecin malgré lui_ fut, +_malgré cela_, mon premier succès de public au théâtre. Le plaisir +devait en être empoisonné par la mort de ma pauvre mère qui, malade +depuis des mois, et complètement aveugle depuis deux ans, expirait le +lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge de soixante-dix-sept ans et +demi. Il ne m'a pas été donné d'apporter à ses derniers jours ce fruit +et cette récompense d'une vie toute consacrée à l'avenir de ses fils! +J'espère, du moins, qu'elle a emporté l'espoir et le pressentiment que +ses soins n'auraient pas été stériles et que ses sacrifices seraient +bénis[8]. + +[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans +après, dans un toast à S. A. I. la princesse Mathilde, évoquait le +souvenir de cet ouvrage. + +[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod à l'un de ses +beaux-frères, M. Pigny. + + * * * * * + +_Le Médecin malgré lui_ donna une série non interrompue d'une centaine +de représentations. L'ouvrage fut monté avec beaucoup de soin, et +l'acteur Got, de la Comédie-Française, eut même, à la demande du +directeur, l'obligeance de prêter l'appui de ses précieux conseils aux +artistes pour la mise en scène traditionnelle de la pièce et la +déclamation du dialogue parlé. Le rôle principal, celui de Sganarelle, +fut créé par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint +un grand succès de chanteur et d'acteur. Les autres rôles d'hommes +furent confiés à Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacés depuis +par Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort bien. Les deux +principaux rôles de femmes étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et +Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaieté. Cette partition, la +première que j'aie eu l'occasion d'écrire dans le genre comique, est +d'une allure facile et légère qui se rapproche de l'opéra bouffe +italien. J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, le style de +Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme +moderne et participe de l'école française. Parmi les morceaux qui furent +le plus goûtés, se trouve la _Chanson des glouglous_, supérieurement +dite par Meillet, à qui on la redemandait toujours; le _Trio de la +bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scène de +consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice. + +Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'être représenté, et le luxe +déployé dans la mise en scène n'avait pu assurer à ce mélodrame une très +longue carrière. M. Carvalho se reprit alors à notre premier projet, et +je m'occupai immédiatement de terminer l'oeuvre que j'avais interrompue +pour écrire le _Médecin_. + +_Faust_ fut mis en répétition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait +entendre, au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le 1er juillet, avant +mon départ pour la Suisse, où j'allais passer les vacances avec ma femme +et mon fils, alors âgé de deux ans. À ce moment, rien n'était encore +arrêté quant à la distribution des rôles, et M. Carvalho m'avait +demandé de laisser assister à l'audition que je lui avais donnée madame +Carvalho, qui demeurait en face du théâtre. Elle fut tellement +impressionnée par le rôle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le +lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouvé que ce choix +avait été une véritable inspiration. + +Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans +rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de +Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très +agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable. +Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on +dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était +alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et +l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859. + +Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma +plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur +ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation +de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il +est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de +conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur +intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert +d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et +s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier +l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un +drame. + +L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des +caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit +recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles +et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie +qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet, +de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures +d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression +qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les +appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise +à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de +spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente +simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que +successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières +impressions. + +Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire +attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le +public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi +quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le +rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et +de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre +époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là, l'occasion de +montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si +ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le +rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a +laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante +carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust. +Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien +intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille +à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération +dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle +de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par +mademoiselle Faivre et M. Raynal. + +Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas +grand espoir d'un succès... + + + + +LETTRES + +I + +À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE, + + _À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._ + + Naples, le mardi 14 juillet 1840. + +J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que +je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le +temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette +ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois, +il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à +partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe, +et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie +de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes +nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je +pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la +semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis +revenir par Poestum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est +une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es +bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je +prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là-bas doit être +si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd; +aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la +brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés +en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la +fraîcheur autant qu'il est possible. + +Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort +curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Poestum. Je suis enfin monté +hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme +étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on +comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle +on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait +beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y +passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et +nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est +une belle partie. + +J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te +remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette +lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon +Urbain. + +Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou +mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra. +Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie, +à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon +retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet +que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas +cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien +désireux. + +Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas +m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui +dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes +souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la +formule consacrée. + +Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout +coeur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre +exil à tous deux, j'ai la part de trois. + +Tout à toi de coeur, + + CHARLES GOUNOD. + +Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses +aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage, +bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est +un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si +Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince +Soutzo. + +[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome. + +[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de +l'Académie, alors, depuis quarante ans. + +[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome. + + +II + +À MONSIEUR HECTOR LEFUEL + +_À Venise, poste restante._ + + Rome, le mardi 4 avril 1841. + + Mon cher et tendre père, + +Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où +t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux +papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire +s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à +Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire +parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et +ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits +camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé +aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour +beaucoup dans la joie de son succès. + +Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est +naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a +frustré fort mal à propos dans ce moment-là. + +De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi, +mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman +croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai +désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui +faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à +propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et +puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout +bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans +l'eau, et voici comment. + +M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à +notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de +voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études, +enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à +la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma +mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa +reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après +avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse +affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire +ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages +contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne +trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin +toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais. +Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le +tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce +sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs. +À ce moment-là, sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu +peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et +voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je +t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si +bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage +et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le +moment. + +J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je +me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une +commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis +consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te +dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont +donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon +petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention +avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y +aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours +heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu +aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce +renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne +diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière +satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces +messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter +pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre. + +Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai +grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale +à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un +piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête +chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là; elle serait un peu +bonne pour ses mois de pension! + +Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse +comme cela, sur les deux joues et sur l'oeil gauche, comme on dit: si tu +es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de +main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les +deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des +choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de coeur. + + CHARLES GOUNOD. + +[12] Architecte, «rapin» de Lefuel. + +Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien +pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur +Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que +le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le +vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à +l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et +l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai +fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La +messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi +le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à +secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des +choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout +de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal? + +Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi. + + E. HÉBERT. + +Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira. + + CH. GOUNOD. + +Ce n'est pas vrai. + + MURAT. + +[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert, +etc... + + +III + +À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE + +_à Nice-Maritime (poste restante)_[14] + + Rome, le 21 juin (lundi). + + Cher bon ami, + +Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre +à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne +t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de +Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à +écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est +vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à +reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se +contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne +peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut +encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne pas faire son +dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est +bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami? +Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me +confierais de même. + +Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton +habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on +cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et +n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des +papillons. + +J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me +demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me +venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations +particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé, +surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait +également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de +très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas +échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai +seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai +pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an +passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu +franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de +toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans +une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector, +si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les +caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point +qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle +_leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense +pas que cela doive t'échapper non plus. + +Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un +mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et +dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à +Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce +magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études. + +Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à +Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la +ferai envoyer où je serai. + +J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la +montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très +belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé, +c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et +j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie. + +J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on +t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une +lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne +sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en +tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses +calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après; +outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au +besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance. +Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire +pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement +touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère, +avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va +beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis +son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de +bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon. + +Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la +main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle +m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait +tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis +sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix +l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon +retour. + +Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons +doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes, +ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le +comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce +que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au +reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce +rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui, +donne toujours. + +Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que +c'est une bonne oeuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien +des manières. + +Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à +te donner la mienne pendant et après mon voyage. + +Je t'embrasse de tout mon coeur de fils. + + CHARLES GOUNOD. + +[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis +renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice. + + +IV + + À MONSIEUR H. LEFUEL, + + _À Gênes, poste restante._ + +_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes, + lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._ + + Vienne, le 21 août 1842 (lundi). + + Mon cher Hector, + +J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre d'Hébert, auquel j'avais écrit le +premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gênes, +mais il ne peut pas me dire au juste où tu es. Comme tu m'as abandonné +tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouvé ni à +Florence ni à Venise ni à Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis +vu obligé de demander à quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait +pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la réponse que +j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il avait été plus heureux que moi, +puisqu'il savait au moins où tu étais et où il pouvait te donner de ses +nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et +monstrueux père, combien ton fils aurait été content de voir quelques +lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de +mon côté, comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en +ai eu par toi le moyen. D'un autre côté, je crains maintenant que cette +lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu étais: de sorte que cette +incertitude m'a décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre les +précautions que tu vois. Si j'étais près de toi, va, je te gronderais +bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dégénéré au +point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes +lignes auxquelles tu sais que ton premier-né est si sensible! avec ton +nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au moins +j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intéressé, de ce +qui m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te +croire indifférent. Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant que +je t'ai bien grondé, j'oublie tes iniquités; je te pardonne du fond du +coeur, je sais depuis longtemps que cela t'embête d'écrire; je sais +aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve à +Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la +flânerie. Ainsi donc, tout est oublié excepté toi. + +J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis longtemps ce qui m'arrive +d'heureux ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand orchestre, le 8 +septembre, dans une des églises de Vienne, ma messe de Rome, qui a été +jouée à Saint-Louis-des-Français à la fête du Roi. C'est un grand +avantage et qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: je dois cela à +la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait +connaître d'autres, _influents_. À Vienne, je travaille; je n'y vois que +très peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un +requiem à grand orchestre qui sera probablement exécuté en Allemagne le +2 novembre. On m'a déjà offert ici, dans l'église où sera jouée ma messe +de Rome, de m'exécuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore +jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, je n'ai encore +rien décidé à part moi. À Berlin, par la connaissance de madame Henzel +et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une exécution +beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner +une position meilleure aux yeux des artistes. À Vienne, je suis toujours +libre d'accepter: si je suis content de l'exécution de ma messe du 8 +septembre, je me déciderai à donner mon requiem ici; sinon, je le porte +à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était à Rome, me disait: «Quand +vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique à faire jouer, +mon frère pourra vous être d'un grand secours.» Je lui ai écrit à +Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12 +septembre pour faire une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, Dresde, +Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse +ou non arriver à Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique; +sa réponse influencera encore ma décision à cet égard. Si elle me dit +oui, je reste à Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et +puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il me faut redescendre à Vienne, +où je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui +va de Vienne à Olmutz, et qui me fait faire près de soixante lieues. Si +je dois rester à Berlin pour mon requiem, je serai obligé d'arranger mon +voyage différemment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde, +Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sûr. + +J'ai bien des fois regretté notre belle Rome, cher Hector, et j'envie +bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le +souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et +quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai +traversés, quand on les compare à l'Italie! + +La dernière chose qui m'ait bien vivement et profondément impressionné, +c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'étalerai pas en +descriptions, ni en extases, tu me comprends. + +Tu as probablement appris de ton côté, cher ami, la mort de notre bon +camarade Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en ai eue celle que +tu as dû éprouver, toi, qui étais plus étroitement lié que moi avec lui. +Voilà, cher, comme on est sûr de se revoir quand on se quitte, et, bien +qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement +nécessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres: + +Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire en +ami comme un frère: j'espère toujours que nous nous reverrons. + +Adieu, tout à toi de coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +V + +MONSIEUR CHARLES GOUNOD, + + _47, rue Pigalle, Paris._ + + 19 novembre. + + Mon cher Gounod, + +Je viens de lire très attentivement vos choeurs d'_Ulysse_. L'oeuvre, +dans son ensemble, me paraît fort remarquable et l'intérêt musical va +croissant avec celui du drame. Le double choeur du Festin est admirable +et produira un effet entraînant s'il est convenablement exécuté. La +Comédie-Française ne doit ni ne peut lésiner sur vos moyens d'exécution. +La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre +de représentations. Il est donc de l'intérêt le plus direct, le plus +commercial, du directeur de ce théâtre, de faire au compositeur la part +large dans les dépenses et la mise en scène d'_Ulysse_; et je crois +qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il +faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos +_solos_: un solo ridicule gâte tout un morceau. + +À la page marquée d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans +la musique du commencement d'un vers que je vous engage à corriger. _Les +honnêtes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux +pacotilleurs. + +Mille compliments empressés et bien sincères. + +Votre tout dévoué, + + H. BERLIOZ. + + +VI + +À MONSIEUR HECTOR LEFUEL, + + _Rue de Tournon, 20, Paris._ + + Mon cher Hector, + +Je suis allé chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un +événement très important et à la connaissance duquel ton vieux titre +d'ami et de _père_ te donnait un droit spécial. Je vais me marier, le +mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne +peut plus contents de cette union, qui nous paraît offrir les plus +sérieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et +j'ai l'heureuse chance d'y être aimé de tous les membres. + +Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton coeur à cette +nouvelle joie: elle sera momentanément troublée, cependant, par le +souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du même bonheur qu'elle a +goûté et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma +nouvelle compagne la dédommage par son affection du mal involontaire que +sa joie aura réveillé dans le coeur de sa nouvelle soeur! Ce sera, +j'espère, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont déjà bien +sympathiques. + +Adieu, cher Hector; tout à toi de coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +Mes respects affectueux à madame Lefuel. + +[15] La veuve de son frère. + + +VII + +À MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._ + + La Luzerne, mardi 28 août 1855. + + Mon bon et cher Pigny, + +Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, ma mère me parle, avec +la reconnaissante émotion d'un coeur qui s'y connaît, des attentions +toutes filiales que vous lui avez témoignées depuis mon départ et des +précautions délicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre +assistance personnelle, son déménagement de la campagne, pénible à ses +années déjà lourdes, si réduit qu'il soit par la simplicité de ses +habitudes et de sa vie. + +Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, une mère Abnégation +(j'emploie les noms à dessein, car les épithètes ne suffisent pas pour +ces sortes de coeur-là), vous me comprendrez si je vous dis que donner à +ma mère, c'est me donner, à moi, ce qui m'est le plus doux et le plus +cher: car c'est me suppléer et m'aider dans une oeuvre que je +n'accomplirai jamais selon mon coeur, c'est-à-dire lui rendre une faible +partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigué +de soins, de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements de tout genre; en +un mot, nous avons été toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion de +la nôtre!... + +Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondément touché de voir votre +âme déjà si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on +vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits +à la mienne que la pieuse déférence dont vous avez fait si cordialement +l'hommage à ma vénérée et bien-aimée mère. + +CHARLES GOUNOD. + +[16] M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une fille de +Zimmerman. + + +VIII + + Varangeville, dimanche 4 septembre 1870. + + Mes chers enfants, + +Notre chère grand'mère est, et cela se comprend de reste, fort indécise +sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin, +si elles sont exactes, nous annoncent des désastres. Vous savez que la +bonne Luisa Brown a fait auprès de grand'mère des offres _instantes_ et +_réitérées_ de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à ce qu'elle +trouvât une installation, et que ces offres se rapportent +nominativement aussi à _vous_ comme à _nous_. + +Dans ces conjonctures, je me sens une très grande responsabilité. +Engager ou dissuader me paraît également grave: je voudrais que notre +cher Pigny me fît connaître là-dessus son sentiment. Quant au mien, le +voici: + +Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais +paru si facile que cela), et si la France doit être humiliée sous la +conquête étrangère, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre +sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité de l'Empereur, la défaite de +Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits +certains, je pense que la France est, en ce moment, assez exposée pour +que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_ à Londres +notre mère, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'écoute +des deux oreilles. + + CHARLES GOUNOD. + + +IX + + 8 Morden Road, Blackheath, near London. + +Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les +propositions de paix rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de +ces propositions reste tout entière à celui qui les a faites; la gloire +est pour qui les repousse. + +Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humilié, mais navré jusqu'au +fond de l'âme de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre +pauvre chère France! C'est au point que je me demande, à toute heure du +jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la +défendre n'est pas plus léger à porter que celui que toi et moi nous +accomplissons de notre côté, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il +devait lui en monter le rouge au visage. Hélas! mon pauvre ami, fût-ce +dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment +répandu son sang généreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'à +se mettre en sûreté pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que +sur eux-mêmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la +première fois peut-être au monde!) revient aux machines plus qu'aux +hommes, et les désastres d'une défaite seront jugés dans la même +balance. La Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est nous qui avons +été plus malheureux qu'elle! + +Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais à rentrer par une +porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce +n'est pas seulement de _dîner_ ensemble!... + +Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, après +dix-huit jours passés au sein d'une sérieuse et sincère hospitalité. Il +y a des Anglais qui, pour les Français, ne sont pas l'_Angleterre_: la +part que nos dignes et excellents Brown prennent à notre détresse est là +pour le prouver. + +Toutefois, la tranquillité extérieure que nous sommes venus chercher ici +est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable +sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens +ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me +détourne de ce regard triste que je ne puis détacher de ma France +m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait. + +Malheureuse terre! misérable habitation des hommes, où la barbarie n'a +pas encore cessé non seulement d'_être_, mais d'être _de la gloire_, et +de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie +gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _génie_! Humanité qui +en est encore aux difformités du chaos et aux monstruosités de l'âge de +fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des +hommes, enfonce le fer dans le coeur des hommes pour la possession du +sol! Barbares! Barbares!... + +Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne m'arrêterais pas de chagrin!... Les +santés que j'ai près de moi et que nous aimons sont bien: que +n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!... + + CHARLES GOUNOD. + + +X + + Mercredi, 12 octobre 1870, + 8 Morden Road, Blackheath Park, near London. + + Mes chers amis, + +Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laissée +pour combattre l'épreuve de la séparation, on ne saurait trop +l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hélas! +si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons +donc réglé avec grand'mère que nous ferions à tour de rôle le service de +Varangeville pendant le temps que vous y séjournerez; j'entre en +fonctions aujourd'hui. + +Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal français que le +sous-préfet de Dieppe avait fait afficher un arrêté interdisant la +sortie de France à tout citoyen âgé de moins de soixante ans. Te voilà +donc interné chez nous, non plus seulement par ta propre volonté, mais +par ordre des autorités. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont +le départ a eu lieu avant toute défense de ce genre, je voudrais savoir +de toi si le décret en question se trouve, ou non, accompagné de +quelque autre mesure complémentaire qui me semble en être la +conséquence ou plutôt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au +service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je +ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant à +des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour défendre le pays. + +Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements les plus officiels +que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en +prendre un à côté de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne +serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun +de nous deux _doit_ être près de l'autre, dès que l'un des deux est +exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur peu militaire dont je suis doué +n'a rien à voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai +regardé comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir +_relatif_, et par conséquent _moindre_, et par conséquent _nul_, dès +qu'un autre viendrait le primer. + +Notre chère pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a +encore, que je sache, rien traversé de pareil. Jamais les deux grands +problèmes de la lutte à l'extérieur et de l'union à l'intérieur ne se +sont posés avec la même urgence et dans de semblables proportions. Je +suis convaincu de l'unité _actuelle_ à l'intérieur, contre l'ennemi +commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle après l'issue du combat, +quelle qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus ou victorieux, +serons-nous, oui ou non, la France républicaine? En tout cas, quelles +que soient la résistance et la destinée de Paris, il me semble que la +France mettra du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, et son +unité ne sera peut-être pas si commode à déraciner. + +Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitiés à vos +chers hôtes, et mes très affectueux respects à M. le curé, que je +n'oublie jamais. + + CHARLES GOUNOD. + + +XI + + 19 octobre 1870, midi et demi. + + Chers amis, + +Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous +prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les +eaux jouent aujourd'hui pour la dernière fois et qu'elle veut absolument +nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occupés de +ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la +_vois_, plus encore, plus obstinément que si j'y étais! + +Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera donc pour tracer au courage français +une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _même héroïque_, ne +peut rien! Tu le vois: tous, les uns après les autres, tombent, _un à +un_, _un par un_, comme par une fatalité _inouïe_, dans la gueule de ce +géant _organisé_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans +cet océan ennemi; tous vont échouer avec une intrépidité infatigable +devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et +d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prêts qui semblent +sortir de terre partout où l'ennemi en a besoin! + +Et pendant ce temps-là, on destitue nos généraux, on les change de +poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de +leur inspiration personnelle et privée!... Trois mille cinq cents hommes +se font hacher pour défendre tant bien que mal, et jusqu'à extinction, +une gare d'Orléans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes +devant eux! + +Mais c'est de la démence que de prodiguer ainsi, dans les ténèbres de +l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'héroïsme de ces +braves! C'est TOUS qu'il faudrait être maintenant devant la Prusse! +TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait +pas appelé, il y a un mois, sous le même drapeau (celui, non seulement +de la France, mais de l'humanité), trois millions de Français, et trente +mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de +machines!... + +Voici madame Brown qui arrive! Adieu! à bientôt! + + CHARLES GOUNOD. + + +XII + + 8 Morden Road, Blackheath Park, + Mardi, 8 novembre 1870. + + Mon Édouard, + +Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden +Road samedi pour aller nous installer à Londres, où il va être +indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va +falloir se remettre à l'_oeuvre_ et à la vie _utile_, car je ne peux pas +me laisser plus longtemps éteindre et anéantir dans une tristesse sans +fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce +soit. + +Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis obligé de donner +des leçons, j'en donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, et ce que +sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voilà donc notre pauvre +volière dispersée, mon ami! Non les coeurs, mais les yeux et «je ne suis +pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est +beaucoup!»--comme le bon La Fontaine. + +Dis à mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont précieuses, non +seulement au coeur de sa grand'mère, mais à la tendresse de son oncle, +qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler +maternelle, la trace de tous ses sentiments, les élans de sa nature, les +éléments de son avenir, le mouvement de sa pensée, tout cet ensemble +enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se +transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon +augure, et les graves et tragiques événements dont le tumulte accompagne +son entrée dans la vie auront donné à toutes ses qualités l'âge que la +paix leur eût peut-être donné vingt ans plus tard. + +Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle +et cousin. + + CHARLES GOUNOD. + + +XIII + + Mon cher Pi, + +Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture +définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M. +Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et +le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui +se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis +bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon +coeur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument +faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité _utile_; utile +aux miens (car il faut les nourrir),--utile à moi-même, car il faut que +je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici, +et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces +qui me restent à _réagir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon +territoire moral_. + +Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre +impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France, +employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon oeuvre[17], afin +que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et +en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau), +mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et +de la tranquillité des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir près de +nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver! + + CHARLES GOUNOD. + +[17] _Polyeucte._--C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit _Gallia_. + + +XIV + + Londres, 24 décembre 1870. + + Chers amis, + +Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des +Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à +la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année +humaine bien autrement que notre jour de l'an. + +Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel, +chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour +nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant +de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes, +et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le +coeur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir!_ Depuis cinq mois, +l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus +acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce +mot de _progrès_, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus +odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la +marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle, +qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_ +de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse, +Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!... + +Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont séparé nos corps, +mais non pas nos coeurs; bien au contraire! il semble que ce rude et +sévère apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui +est vrai, solide et sûr dans la vie. Je vous envoie donc à tous un coeur +plus tendre et plus attaché à travers l'absence qu'il ne l'a jamais été +dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés de nous revoir +que si nous ne nous étions pas quittés. J'embrasse chacun de vous, +Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +XV + + Le 25 décembre 1870. + + Mon Édouard, + +C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin +les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer, +l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse +de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des +existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou +entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de +tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament +de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et +répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain. +Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est +incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets, +il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse +humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de +l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se +montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant +de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du +vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque +chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient +ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la +sève, tel le fruit. + +Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra +être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous +seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il +faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient +fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou +faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients +pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences +font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses +procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de +grand'mère. + + CHARLES GOUNOD. + + +XVI + + Jeudi, 16 mars 1871. + + Ma Berthe, + +C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous +afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le +lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va +revoir d'affligeant pour son coeur, l'espoir déçu de vous posséder ici +quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement +rempli! + +Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à +Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec +notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à +gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de +mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous +retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique +que mes oeuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma +France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je +crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se +plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est +qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer +dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_. + +Je vous embrasse tous deux du fond du coeur. + + CHARLES GOUNOD. + + +XVII + + Londres, 14 avril 1871. + + Cher ami, + +Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir +d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à +Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison +fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun +à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques +lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en +t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur coeur, où tu sais la +place que tu occupes! + +Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon +dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant +pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou +plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en +arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom +ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais +mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un +nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle +_la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race +humaine. + +Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la +Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable +_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les +Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu. +La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre; +c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non +par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en +donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et +matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera +bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi: +l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la +marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique. + +Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du +moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance +dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je +ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant +gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité +imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces +dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et +d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître, +j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un +tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en +charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même +et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un +engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel +Dieu a jeté le mouvement humain. + +Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on +arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement +_volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est +d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être +_libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la +_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi +aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule +sous cette enveloppe. + +Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon coeur. + + Ton frère, + + CHARLES GOUNOD. + +[18] Chez Édouard Dubufe. + + +XVIII + +À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE + + Mardi 6 janvier 1891. + + Chère princesse, + +Permettez-moi de proposer un toast à votre santé, + +Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir +assise à notre table. + +Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur +de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et +retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le +leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge +d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs. + +Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en +présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et +d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le +premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le +feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention +qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par +la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes +grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous +avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux +comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos +couronnes. + +À la santé de la princesse Mathilde. + + CHARLES GOUNOD. + + + + +DE L'ARTISTE + +DANS + +LA SOCIÉTÉ MODERNE + + +L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations +sociales a eu sur l'existence et les oeuvres de l'artiste une influence +considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire. + +Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non +moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant +à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en +lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on +se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans +lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de +produire des oeuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable +qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui». + +Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il +est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et +productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par +les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu +dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent +tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur. +En un mot, il est dévoré par le monde. + +Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de +s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se +trouver en face d'eux-mêmes. + +Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le +travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues +réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées, +on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de +concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir, +celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle +appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés. + +Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières +qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion +intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui +a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont +elle dispose. + +Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si +ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au +grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse +et de la plus saine philosophie: + + L'étude et la visite ont leurs talents à part. + Qui se donne à la cour se dérobe à son art; + Un esprit partagé rarement s'y consomme, + Et les emplois de feu demandent tout un homme. + +Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par +des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations +perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une +correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit +et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à +qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites +tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique! + +Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent +votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous +n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir +les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile +de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on +se résigne!... et voilà le visiteur introduit. + +--Pardon, monsieur, je vous dérange!... + +--Mais... oui, monsieur. + +--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois... + +--Oh! non!... + +--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger? + +--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis. + +--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé? + +--Toujours, quand on ne me dérange pas. + +--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques +minutes... + +--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un +homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez. + +C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici +que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes +qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en +connaissance de cause; c'est celle des musiciens. + +Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous +une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à +la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des +visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent. +Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour +l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui +dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule. +D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun +travail! cela vient tout seul, d'inspiration. + +On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations +indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce +qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs, +rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de +méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques +qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les +demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et +d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette +épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété +nationale_ ouverte au public à toute heure du jour. + +En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue +qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux +curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui +pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à +l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de +nos robes de chambre ou de nos vestons de travail. + +Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur +de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se +décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette +perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité +superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les +ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de +lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond +de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le +sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un +cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir +vivre de silence. + +Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on +ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que +des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations +creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de +relations sans y apporter rien, sans en retirer rien! + +En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens +qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer +celui des autres. + +S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens +imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment +comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne +peut-on attendre des gens qui s'ennuient? + +Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la +peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des +absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à +persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires +pour _arriver_. + +Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une +fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer. + +La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle +est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est +encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui +n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra +célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu +en un instant l'objet de faveurs royales. + +Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner +que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_ +celle du _savoir_? + +Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès +que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là, +tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de +s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la +pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions +vulgaires. + +Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que +c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue +sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'oeuvre extérieure sous +la garde de l'oeuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu +importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les +oeuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et +qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et +de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis +sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir +me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres +termes: Je n'y suis jamais. + +Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le +cliché fournit un tirage considérable: + +--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez +donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!... + +Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont +on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné, +librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps, +c'est être désorienté, déraciné. + +Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le +connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni +cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces +qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici +le revenu qui rapporte le capital. + +S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de +combien de façons,--c'est assurément le coeur: de la régularité +permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi +que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe, +avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à +l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se +déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve. + +Que dirait le coeur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas +travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire, +enfin? + +Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le coeur est à la vie du +corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de +l'intelligence. + +Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour +ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un +châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une +terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si +l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de +l'abondance. + +Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité, +voilà la jeunesse et la vie. + +Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux, +chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de +loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant +ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour +l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes +sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles. +Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de +tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant +lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à +déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante? +Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime, +sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais +l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est +lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne +devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait +sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois +plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?... + +Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes: + + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. + +Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur; +l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert +d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux, +le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est +l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet +des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la +gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous +les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection. + +Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les +eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus +humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi +bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan. + +«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son coeur», dit +un prophète hébreu. + +L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée: +«L'habitude de la retraite en augmente le charme.» + +--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont +les inconvénients de la célébrité!... + +Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en +conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un +bénéfice médiocrement enviable. + +On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste +qui appartient au monde; ce sont ses _oeuvres_: or, point d'oeuvres +fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et +morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par +Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure: + + Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour, + Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour. + +Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore +l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de +dire deux mots. + +À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses, +d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue, +l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des +dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre, +et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son +guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux +caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement +le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une +cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la +cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de +vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches, +quelle horrible cacophonie! + +Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pénible +et oppressée, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme +inexact; il fait, au contraire, très léger: ce que nous appelons +pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit de la quantité d'air dont +nous avons besoin pour respirer librement. + +Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. Le savant, l'artiste, +le poète et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère +spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration +et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à l'élément qui les fait +vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement +appelé «l'horrible poids du rien». + +Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un être à part, +singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait +souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit. +Mais, après tout, c'est peut-être à ce qu'il est qu'il faut s'en prendre +de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui +manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est, +laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser +_devenir_ tout ce qu'il _peut être_. + + + + +L'ACADÉMIE DE FRANCE + +À ROME[19] + +[19] Janvier 1882. + + +Au moment où, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art, +on s'efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse +institution de l'Académie de France à Rome, il m'a semblé que c'était un +devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles +pouvaient aspirer à l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient à +rien moins qu'à l'oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui, +d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus +frivoles. + +Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art moderne» (comme si l'art véritable +n'était pas de tous les temps) s'attaquent à l'École de Rome d'une +manière absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser +la villa Médicis comme un foyer d'infection artistique. C'est là le +_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine. + +Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des +peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'État envoie, chaque +année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu'ils ont +fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs +qu'on nomme «les maîtres». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui +concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce +surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile +et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l'art étant la même +pour tous les arts, ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens +s'appliquera de soi-même aux autres artistes. + +Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'École +de Rome n'est, lui-même, que la conséquence d'un voeu plus ou moins +franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le +programme de l'opposition. Ce voeu, le voici: «Plus de professeurs! Il +faut voler de ses propres ailes!» C'est là, sans doute, ce qu'on entend +par «l'art moderne». + +Ainsi, plus d'éducation; plus de notions acquises et transmissibles, +c'est-à-dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'héritage; +plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité +intellectuelle; nous voici en pleine génération spontanée,--car il n'y +a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse. + +Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là +mêmes qui parlent, à tout propos, de l'_École de l'avenir_! L'avenir! +Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus, +pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas? + +Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce «royaume divisé au dedans de +lui-même»! Qu'on me montre un emploi quelconque des facultés humaines, +un seul, qui repose sur une semblable théorie! Est-ce le droit? Est-ce +la physique, la chimie, l'astronomie, la mécanique? Est-ce que l'homme +n'est pas un être _enseigné_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un +capital de notions amassées? Est-ce qu'on ne lui apprend pas à lire, à +écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d'un +instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_ +spéciale? Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase? + +Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _métier_; +mais le génie? Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et +il n'est au pouvoir de personne de le donner à qui n'en a pas, non plus +que de le retirer à qui en a. + +D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins, +c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualité pour en +parler, _il n'y a pas d'art sans science_. + +[20] Ingres. + +Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable, +parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est +communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et +s'exprime le génie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_ +ou un _impotent_. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n'étaient pas +des hommes de génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter +dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait +à la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre +à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps +considérable à la recherche d'une certitude dont des siècles +d'expériences leur garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se moquer du +sens commun que de prétendre ainsi détrôner l'histoire à coups de +paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'écrivain n'ont besoin +d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire. + +Théophile Gautier le disait avec raison: «Si j'écris mieux que beaucoup +d'autres, c'est que _j'ai appris mon métier_, et que j'ai un plus grand +nombre de mots à mes ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité +d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire de l'École de Rome. + +Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste, +l'opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été +pensionnaire de l'École de Rome, on n'en revient pas nécessairement un +homme supérieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le +miracle de donner ce que la nature avait refusé? C'est évident, et ce +serait par trop commode d'avoir du génie au prix d'un voyage que tout le +monde peut faire. Mais ce n'est pas là du tout ce dont il s'agit. Il +s'agit de savoir si, étant donné une organisation d'artiste, Rome +n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et +incomparable sous le rapport de l'élévation de la pensée et du +développement artistique. + +Cette considération m'amène à examiner l'utilité du séjour à Rome pour +les musiciens compositeurs. + +Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs, +des architectes, des graveurs; ils trouvent là une collection +considérable de chefs-d'oeuvre qui peuvent du moins les intéresser en +raison de l'art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que +va-t-il faire à Rome? Quelle musique y entendre? Quel bénéfice en +retirer pour _son art_? + +Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections +aient bien peu réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que +l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme +si le _métier_, dans l'_art_, était _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas +être un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhéteur consommé +en même temps qu'un écrivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh +quoi! l'éloquence et la virtuosité ne sont qu'une seule et même chose? +Il n'y a nulle différence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc +que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est-à-dire l'_homme_, et +que c'est lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer +enfin, jusqu'à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui +fait, non pas le succès d'un moment, mais l'empire sans fin de ces +chefs-d'oeuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanité +en fait d'art, depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos +jours, et après nous, et toujours! + +Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et +d'assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de +tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se +développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi +on l'envoie à Rome, où il n'a que faire d'aller contempler les fresques +de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous +les oracles! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile, +Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet +et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la +pensée humaines? À quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique... + +Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art +immortel et universel, et c'est de cet art-là que l'artiste--non +l'artisan--doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie. + +Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu _naturalisme_ dans l'art? +J'avoue que je serais bien aise d'être édifié sur le sens qu'on attache +à ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication +d'un droit méconnu par le despotisme de la routine. + +Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la +nature, la prendre pour point de départ? En ce sens, tous les maîtres +sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester là; et Raphaël qui, je +suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donné de l'art cette +définition aussi admirable que trop peu méditée: «L'art ne consiste pas +à faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait +les faire_!» Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est, +par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable _sélection_, ce +qui suppose une initiation de l'entendement à un critérium particulier +d'appréciation. + +Si la nature est tout et l'éducation rien, si la foule en sait aussi +long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice +de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport +tant d'oeuvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de +chefs-d'oeuvre acclamés, depuis, par l'admiration de l'infaillible +postérité? + +Que la foule soit juge, peut-être, en matière de _drame_, je l'accorde; +et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si +l'on songe à la quantité prodigieuse d'oeuvres qui ont passionné nos +pères et qui nous laissent aujourd'hui assez indifférents. Mais, +abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s'en faut bien +que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie +entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre +saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une oeuvre +d'un art exquis et consommé: nul ne s'avisera d'établir un parallèle +entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles +qu'éveillent les frises du Parthénon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_. +Il y a là tout l'abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de +l'intelligence. + +Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de +cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations +de chaque jour? Que dire de ce silence où l'on apprend à écouter ce qui +se passe au fond de soi-même? Que dire de ces solitudes profondes, de +ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique +pouvoir de ravir la pensée jusqu'à la hauteur des grands événements dont +ils furent les témoins? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec +la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillité de cette +campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent! + +Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de +la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et +d'où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l'éternelle +Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se +recueillir! + +Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et +sonores de _naturalisme_, de _réalisme_ et autres semblables. Oui, l'Art +c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée, +en un mot _jugée_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une +raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une réparation des +défaillances et des oublis du Réel; c'est l'immortalisation des choses +mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile +et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc +à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les +archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de +Regnault, de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne +sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie +de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos +forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l'artiste loin de +l'obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois, +contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires +triomphes d'une popularité sans noblesse et sans lendemain. + + + + +LA NATURE ET L'ART[21] + + +Messieurs, + +Les transformations successives dont la terre a été le théâtre et dont +se compose son histoire, j'allais presque dire son éducation, depuis le +moment où elle s'est détachée de la nébuleuse solaire pour occuper une +place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette +grande loi du progrès, de ce perpétuel _devenir_ qui semble diriger +vers une finalité mystérieuse le mouvement de la création, et dont les +phases diverses ont pu être ramenées aux trois aspects généraux qui ont +reçu le nom de _règnes_, et qui désignent les trois manifestations les +plus tranchées de la vie sur le globe. + +Cependant, tout n'était pas dit encore, et l'histoire de la terre ne +devait point s'arrêter à ces trois premières formes de la vie. Un +quatrième règne, le règne humain,--puisque la science même m'autorise à +l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui +s'ignorait. + +L'énorme travail d'évolution, le prodigieux effort d'enfantement à +travers lequel se déroule le plan de la pensée créatrice, l'homme allait +le reprendre au point où l'avaient amené ses devanciers, et le conduire, +en exerçant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destinées. +Cette loi de la vie, dont les créatures n'avaient été, jusqu'à lui, que +des dépositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme +allait en devenir le _confident_, élevé au suprême honneur d'accomplir +volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion même de la +liberté, et qui, d'emblée, transforme l'activité instinctive en activité +rationnelle et consciente. + +En un mot, la moralité ou détermination du bien, la science ou +détermination du vrai, l'art ou détermination du beau, voilà ce dont +manquait la terre avant l'homme, et ce dont il était réservé à l'homme +de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour +dans ce temple désormais consacré au culte du bien, du vrai et du beau. + +Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction +vis-à-vis des données et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds +de la nature? + +La sublime fonction de l'homme, c'est d'être positivement, et à la +lettre, _un nouveau créateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est +chargé de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la +culture matérielle, mais par la culture intellectuelle et morale, +c'est-à-dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie, +la terre ne s'achève, ne se conclut que par l'homme à qui elle a été +confiée pour qu'il la _mît en oeuvre_, «_ut operatur terram_», selon le +vieux texte sacré de la Genèse. + +L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mécanique sur +lequel se réfléchit ou s'imprime l'image des objets extérieurs et +sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la +nature révèle à elle-même et fait vibrer; et c'est précisément cette +vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause +première de l'oeuvre d'art. + +Toute oeuvre d'art doit éclore sous la lumière personnelle de la +sensibilité, pour se consommer dans la lumière impersonnelle de la +raison. L'art, c'est la réalité concrète et sensible fécondée jusqu'au +beau par cette autre réalité, abstraite et intelligible, que l'artiste +porte en lui-même et qui est son _idéal_, c'est-à-dire cette révélation +intérieure, ce tribunal suprême, cette vision toujours croissante du +terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son être. + +S'il était possible de saisir directement l'idéal, de le contempler face +à face dans la vision complète de sa réalité, il n'y aurait plus qu'à le +copier pour le reproduire, ce qui reviendrait à un véritable réalisme, +supérieur assurément, mais définitif et qui, du même coup, supprimerait +chez l'artiste les deux facteurs de son oeuvre, la fonction personnelle +qui constitue son _originalité_, et la fonction esthétique qui constitue +sa _rationalité_. + +Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à-vis de l'oeuvre d'art. +L'idéal n'est reproductible d'aucune façon adéquate; il est un pôle +d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est +«l'excelsior» indéfini, le «desideratum» impérieux dans l'ordre du beau, +et la persistance de son témoignage intime est la garantie même de son +insaisissable réalité. Dégager du réel inférieur et imparfait la notion +qui détermine et mesure le degré de conformité ou de désaccord de ce +réel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction +supérieure de l'artiste; et ce contrôle du réel dans la nature par sa +loi dans la raison est ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique est +la «rationalité du beau». + +Dans l'art, comme en tout, le rôle de la raison est de faire équilibre +à la passion; c'est pourquoi les oeuvres d'un ordre tout à fait +supérieur sont empreintes de ce caractère de tranquillité qui est le +signe de la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à le gourmander». + +Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous +l'avons vu, l'émotion personnelle qui donne à l'oeuvre d'art son +caractère d'_originalité_. + +On confond souvent l'originalité avec l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont +pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un métal +anormal, maladif; c'est une forme mitigée de l'aliénation mentale et qui +rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort +bien son synonyme l'excentricité, une déviation par la tangente. + +L'originalité, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache +l'individu au centre commun des esprits. L'oeuvre d'art étant le +produit d'une mère commune qui est la nature et d'un père distinct qui +est l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose qu'une déclaration de +paternité; c'est le nom propre associé au nom de famille; c'est le +passeport de l'individu régularisé par la communauté. + +Toutefois, l'oeuvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans +l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est +vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela même, la limite. En +effet, si, par la sensibilité, l'artiste se trouve en contact avec les +données de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idéal, +en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer à toutes +les réalités qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des +réalités qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait. + +Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une +preuve, du moins une formule assez frappante des considérations qui +précèdent. + +Sainte Thérèse, cette femme éminente que l'éclat de ses lumières a fait +placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'Église, +disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais +sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire. +Il faut, néanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point +fait illusion, il y a eu là, en faveur de son temps ou, tout au moins, +de sa personne, une grâce tout à fait spéciale et qui n'est certes pas +une des moindres que Dieu puisse accorder à ses fidèles. + +Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement révoquer en doute la +sincérité d'un pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le +traduire, et de comprendre comment et jusqu'à quel degré parfois +prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la +véracité absolue du témoin. + +Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu +un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors +étaient spontanément transfigurés et littéralement _créés à nouveau_ par +la sublimité de celui qu'elle entendait en permanence au fond +d'elle-même: c'est parce que la parole du prédicateur, si dénuée qu'elle +fût de prestige littéraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce +qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emportée dans cette +direction et à cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus +que le Dieu même de qui on lui parlait. + +«Prenez mes yeux», disait un peintre célèbre, à propos d'un modèle que +son interlocuteur trouvait affreux; «Prenez mes yeux, monsieur, et vous +le trouverez sublime!» + +C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera soudainement à lui-même et +plongera, d'un regard instantané, jusque dans les profondeurs de son +art, au simple contact d'une oeuvre même de médiocre valeur, mais qui +aura suffi pour faire jaillir en lui la divine étincelle où se reconnaît +le génie. Qui sait si le _Barbier de Séville_ et _Guillaume Tell_ n'ont +pas eu pour berceau le tréteau paternel qui a commencé l'éducation +musicale de Rossini? + +Passer des réalités extérieures et sensibles à l'émotion, puis de +l'émotion à la raison, telle est la marche progressive du développement +intellectuel; c'est ce que saint Augustin résume admirablement dans une +de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre à chaque +pas dans ses oeuvres: «_Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus +ad superiora_», du dehors au dedans, du dedans au-dessus. + +L'art est une des trois incarnations de l'idéal dans le réel; c'est une +des trois opérations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la +terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_; +c'est, en un mot, une des trois formes de cette «autogénie» ou +«immortalité propre» qui constitue la résurrection de l'humanité, en +vertu de ses trois puissances créatrices fonctionnellement distinctes +mais substantiellement identiques, à savoir: l'amour, raison de l'être, +la science, raison du vrai, l'art, raison du beau. + +Après avoir essayé de montrer, dans l'union de l'idéal et du réel, la +loi qui régit le progrès de l'esprit humain, il resterait à faire la +contre-preuve, en montrant où aboutit la séparation, l'isolement des +deux termes. + +Dans l'art, le réel seul est la servilité de la copie; l'idéal seul est +la divagation de la chimère. + +Dans la science, le réel seul est l'énigme du fait sans la lumière de sa +loi; l'idéal seul est le fantôme de la conjecture sans sa confirmation +par les faits. + +Dans la morale, enfin, le réel seul est l'égoïsme de l'intérêt, ou +absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volonté_; +l'idéal seul est l'utopie, ou absence de sanction _expérimentale_ dans +le domaine des _maximes_. + +De tous côtés, le corps sans l'âme ou l'âme sans le corps, c'est-à-dire +négation de la loi de la vie pour l'être qui, par sa double nature, +appartient à la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont +l'oeuvre n'est complète et normale qu'à la condition d'exprimer ces deux +ordres de réalités. + +S'il est un symptôme qui caractérise ces trois hautes vocations +humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui +trahisse leur commune divinité d'origine et les élève à la dignité d'un +véritable apostolat, c'est le désintéressement, c'est la gratuité. + +Les fonctions de _la vie_ sont si étroitement soudées à celles de +_l'existence_, que la liberté divine de la vocation est bien obligée de +subir la nécessité humaine de la profession; aussi les passionnés de la +vie s'entendent-ils généralement fort peu et fort mal aux choses de +l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions +supérieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni +l'art n'ont rien de commun avec une estimation vénale; ce sont les trois +personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt; +ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les oeuvres +du bien, du vrai et du beau défient les siècles; elles sont _vivantes_ +de l'éternité même de leur principe. + +«Ciel nouveau et nouvelle terre.» + +C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des évangélistes, +annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse, +cette vision grandiose qui s'achève dans l'Hosannah de la «Jérusalem +nouvelle, la cité sainte, descendant des hauteurs célestes, comme une +fiancée parée pour son époux». + +Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hébreu! Quels +_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destinée humaines! +Job, David, Salomon, les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux +secrets éternels et aux insondables profondeurs de la génération +infinie! + +Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie de l'_élection_, c'est la +_sélection humaine_, victorieuse des énigmes et rapportant, comme un +glorieux trophée, tous les voiles sacramentels tombés, un à un, sur la +route des siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle qui entre dans +la joie de «son Seigneur», et qui remet entre les mains de son père et +de son Dieu, sous la clarté resplendissante d'un «ciel nouveau», cette +«terre nouvelle», régénérée, _re-créée_, conformément à la loi exprimée +par cette formule suprême: + +«En vérité, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon +vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!» + +[21] Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies du 25 +octobre 1886. + + + + +PRÉFACE[22] + +À + +LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ + + +Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité +particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que +les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les +particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son +tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui +mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient +de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de +l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route +qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier +d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche +du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la +Révolution: + + J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. + +Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce +douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde +responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et, +fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que +la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration) +se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse +de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti +aux habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas +dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que +tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre +temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La +voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?... + +En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre, +fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire +nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de +l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du +savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux +planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que +trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que +trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la +foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les +Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à +_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et +ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction +flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature +infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie, +_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui +n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine, +mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie que +pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge +définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités +successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je +ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans +le mécanisme général des choses: elles retiennent le char, mais enfin +elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne +sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent, +qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son +temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu +de s'en montrer si fier. + +Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni +transactions; il appartenait à la race des «Alceste»: naturellement, il +eut contre lui la race des «Oronte»;--et Dieu sait si les Orontes sont +nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je? +Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à +l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des +épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et +incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours +est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, +jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la +jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble, +généreuse et loyale nature. + +Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand +prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de +celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il +concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de +vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles +de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le +prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui +montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le +rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie +fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable événement +musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente +opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée +cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans +le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention absolument +supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve dans toutes +ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule +considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'à +lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens: il a +révolutionné le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du +moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des +triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été +contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction +personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie +ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il +n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le +«public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la +_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les +Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source +de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui, +comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de +Troie. + +Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à +l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire; +comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité +nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et +les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des +souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des +défauts. + +Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à +plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et, +s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie +ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut. + +Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait +quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à +l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au +Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de +l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et +ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des +concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma +leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de +la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange, +passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si +colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la +symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire +exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement +frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus +et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma +mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste +symbole!» + +À quelques jours delà, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je +lui fis entendre ladite phrase entière. + +Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement: + +--Où diable avez-vous pris cela? dit-il. + +--À l'une de vos répétitions, lui répondis-je. + +Il n'en pouvait croire ses oreilles. + +L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative +de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard +Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes +conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la +symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du +Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout +cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de +véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de +Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses +pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une +conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra, +_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le +mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de +revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances +de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait +intelligent d'en profiter. + +Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes +inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui +est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y +rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur +talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications +irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz +eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la +désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une +intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne +que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et +auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne +honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe +solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses +observations. + +Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est +seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y +montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il +éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son +existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme +tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse, +d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de +l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font +penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_. + +Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de +pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui +existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le +charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie +écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la +_correspondance_. + +Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes +lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure +de toutes les choses ici-bas. + +[22] _Correspondance inédite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy, +éditeur, 1878. + +[23] Voir _Correspondance inédite_. + + + + +M. CAMILLE SAINT-SAËNS + +--_HENRI VIII_--[24] + +[24] Avril 1883. + + +Lorsque, après des années de persévérance et de lutte, un artiste de +haute valeur est parvenu à conquérir, dans l'opinion publique, la grande +situation à laquelle il a droit, chacun s'écrie,--même ceux qui lui ont +fait l'opposition la plus rétive:--«Que vous avais-je toujours dit? +qu'on finirait par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans et plus (car c'était +un prodigieux enfant), que M. Saint-Saëns a fait son apparition dans le +monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit: +«Saint-Saëns? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme +organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur? +Est-ce que... réellement... vous trouvez?...» Et tous les vieux +clichés de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'étais pas le +seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les défiances +sont tombées: les préjugés sont vaincus: M. Saint-Saëns est dans la +place; il n'a plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il demeurera une +des illustrations de son art et de son temps. + +D'après une opinion admise, paraît-il, chez certains artistes, il serait +convaincu que, si l'on dit du bien de l'oeuvre d'un confrère, cela +signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et réciproquement. + +Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du génie, est-il +nécessaire de le refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a tué Mozart? +Est-ce que Rossini empêchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le +dit Célimène: + + Que c'est être savant que trouver à redire. + +Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant à cela, +rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de +places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupées. S'il y en a une pour +vous, elle vous attend; le tout est de la prendre. + +Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être pas _le premier_. Hé, mon +Dieu! cette préoccupation chagrine et inquiète du mérite relatif est ce +qu'il y a, au monde, de plus contraire au mérite réel et véritable: +c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place +et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement et +vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas +la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience publique saura, +demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti +honorable à prendre, c'est de préparer le jugement de la postérité, ce +_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose +pire encore, par intérêt, mais qui prononce dans l'infaillible et +immortelle justice. Taire la vérité, c'est prouver qu'on ne l'aime pas; +souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire +soi-même, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est dû +qu'à elle seule. + +Faisons la lumière autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop. + +M. Saint-Saëns est une des plus étonnantes organisations musicales que +je connaisse. C'est un musicien armé de toutes pièces. Il possède son +métier comme personne; il sait les maîtres par coeur; il joue et se joue +de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il +est doué du sens descriptif à un degré tout à fait rare; il a une +prodigieuse faculté d'assimilation: il écrirait, à volonté, une oeuvre à +la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, à la Wagner; il les connaît tous +à fond, ce qui est peut-être le plus sûr moyen de n'en imiter aucun. Il +n'est pas agité par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible +angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; aussi n'est-il ni +mièvre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et +de toutes les ressources sans abuser ni être l'esclave d'aucune. + +Ce n'est point un pédant, un solennel, un _transcendanteux_; il est +resté bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas +de système; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en +réformateur de quoi que ce soit: il écrit avec ce qu'il _sent_ et ce +qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien réformé; je ne sache pas qu'il en +soit moins au sommet de l'art. Autre mérite (sur lequel j'insiste, par +le temps qui court), M. Saint-Saëns fait de la musique qui _va en +mesure_ et qui ne s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes et odieux +_temps d'arrêt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale +possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il +est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint +avec la liberté de main d'un maître; et, si c'est être soi que de +n'imiter personne, il est assurément lui. + +Je n'ai point à raconter ici, par le menu, le livret de l'opéra _Henri +VIII_: tous les comptes rendus de la première représentation se sont +chargés de ce soin. Au demeurant, tout le monde connaît +l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronné,--de ce Barbe-Bleue +émérite, doublé d'un pitoyable et vaniteux théologien. À son ambition, +il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le +moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempête ni +menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papauté en a vu de toutes +les couleurs, ce qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix dans sa +barque insubmersible. + +M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la +science symphonique lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment. +L'ouvrage débute par un prélude basé sur un thème anglais qui se +reproduira comme thème principal du finale du troisième acte. + +Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, avec le drame. Dès la première +scène, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne à la cour +d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile «La beauté que je sers», +phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots «Bien que je +ne la nomme pas», est ravissante de simplicité. On remarque surtout, +dans le premier acte, un choeur de seigneurs s'entretenant de la +condamnation de Buckingham; une cantilène du roi: «Qui donc commande +quand il aime?» phrase pleine de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de +Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un choeur de femmes très +élégant: «Salut à toi qui nous viens de la France!» auquel succède une +page tout à fait remarquable scéniquement et musicalement,--c'est la +marche funèbre accompagnant Buckingham à sa dernière demeure, sur le +chant du _De Profundis_ supérieurement combiné avec les apartés d'Henri +VIII et d'Anne sur le devant de la scène, pendant que l'orchestre +murmure, en même temps que le roi, à l'oreille de la jeune dame +d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de +l'ouvrage: «Si tu savais comme je t'aime!» Cette belle scène s'achève +dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne +noblement le premier acte. + +Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un +délicieux prélude d'une instrumentation fine et transparente, +introduisant un thème ravissant qui reparaîtra plus loin dans le dernier +ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus +saillants de la partition. + +Après un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux +accents de déclamation, paraît Anne de Boleyn, accompagnée de dames de +la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de +distinction. Vient ensuite une scène rapide entre Anne et Don Gomez; +puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital. +On y sent circuler partout une sensualité impatiente, noyée dans une +instrumentation pleine de caresses félines. Le dernier ensemble de ce +duo est exquis et d'un charme de sonorité incomparable. L'air qui suit: +«Reine! je serai reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux +enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on +remarque les accents tour à tour pleins de clémence et de fierté de la +noble et malheureuse reine. + +Le troisième acte représente la salle du synode, et s'ouvre par une +marche processionnelle d'un caractère majestueux qui accompagne le +défilé de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe +ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», après lequel Henri VIII +s'adresse à l'assemblée synodale: «Vous tous qui m'écoutez, gens +d'église et de loi!» Catherine, très émue, pouvant à peine parler, +s'avance vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. Ce morceau, +dans lequel intervient le choeur, est d'un sentiment des plus vrais et +des plus touchants. Devant le dédain cruel du roi pour la pauvre reine, +Don Gomez se lève et déclare qu'il prend, comme Espagnol, la défense de +celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle à son +peuple, «les fils de la noble Angleterre», qui se proclament prêts à +accepter les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque de Cantorbéry va +être l'organe: «Nous déclarons nul et contraire aux lois l'hymen à nous +soumis!» Catherine se révolte, et, dans un superbe élan de fierté, elle +s'écrie: «Peuple, que de ton roi déshonore le crime, tu ne te lèves +pas!» Cette page est remarquable et laisse une impression profonde. +Catherine en appelle au jugement de la postérité. Elle sort avec Don +Gomez. + +Paraît le légat, et alors commence la grande scène qui termine le +troisième acte. + +Le légat tient en main la bulle du Saint-Père: + + Au nom de Clément VII, pontife souverain... + +Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on +fasse entrer le peuple: + + Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger? + Non! Jamais! + Vous convient-il qu'un homme + Dont le vrai pouvoir est à Rome + Sur mon trône m'ose outrager? + Non! jamais! + +Et le roi se proclame chef de l'Église de l'Angleterre; et pour sa femme +il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke! + +Toute cette scène, magistralement conduite, se termine par un grand et +pompeux ensemble: + + C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne! + +ensemble dont le thème est le chant national, exposé par le prélude +d'introduction qui sert d'ouverture. + +Le quatrième acte est aussi divisé en deux tableaux, dont le premier est +la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens exécutent +en scène un gracieux divertissement dansé, pendant lequel Norfolk et +Surrey se livrent à un _a parte_ très ingénieusement combiné avec la +musique de danse. + +La scène suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant +cantabile chanté avec beaucoup d'expression par M. Dereims. + +Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau. + +Le second tableau représente une vaste pièce des appartements de la +reine Catherine, reléguée au château de Kimbolton. Toute cette fin de +l'oeuvre de M. Saint-Saëns est absolument d'un maître; le souffle des +chefs-d'oeuvre a passé là. + +Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression, +d'une vérité de déclamation admirables. + +La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent, +quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scène +intime est très grande par le sentiment profond que l'auteur y a +répandu, tant la vérité agrandit tout ce qu'elle touche. + +Vient ensuite la magnifique scène entre Catherine et Anne de Boleyn; il +y a là des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a +compris et rendus en tragédienne consommée dont le jeu atteint une +puissance d'expression saisissante. + +La dernière page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en +langage de théâtre, le _clou_ de la pièce. C'est irrésistible, et le +rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique, +chant et jeu des interprètes, tout contribue à l'impression puissante de +cette admirable scène qui a soulevé les applaudissements de toute la +salle. + +Tel est, autant du moins qu'un exposé aussi rapide en puisse donner +l'idée, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns. + +Parmi les interprètes qui, tous, se sont montrés à la hauteur de leur +tâche, il convient de citer, en première ligne, ceux à qui sont échus +les trois plus grands rôles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon), +mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis +M. Boudouresque (le légat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain +(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry). + +Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignité +souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a déployé, dans ce +rôle de Catherine d'Aragon, une puissance pathétique merveilleuse; elle +a, en particulier, joué, chanté, souffert, pendant tout le dernier +tableau, avec une vérité et une intensité d'expression à rendre la +réalité positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel répertoire +elle soutient! quelle vaillance elle apporte à tous ses rôles! quelle +place elle occupe!--et quel vide laisserait son départ!... + +Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire +valoir tout le charme de son bel et généreux organe dont rien, dans +cette sage et saine musique, ne surmène la moelleuse sonorité. + +M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII tout l'intérêt de sa diction si +franche, de son articulation si claire, de son jeu tour à tour sombre et +passionné, et de cette voix privilégiée qui possède à un égal degré +toutes les ressources de la puissance et de la douceur. + +M. Boudouresque semble être né cardinal; n'en déplaise au diabolique +Bertram et au huguenot Marcel qu'il représente avec tant de talent, on +le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'Église, témoin +Brogni, dans la _Juive_, et le légat du pape auquel il a donné, dans +_Henri VIII_, un caractère imposant. M. Dereims s'est fait remarquer, +dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités de charme et d'élégance. +L'orchestre, sous la conduite de M. Altès, a été admirable, ainsi que +les choeurs si soigneusement instruits et dirigés par M. Jules Cohen. + +M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en +M. Saint-Saëns et, dès son avènement à la direction de l'Opéra, il +exprimait son désir de lui ouvrir les portes de notre première scène +lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa sollicitude intelligente et +dévouée de directeur artiste au service de ce noble et sérieux ouvrage, +auquel un autre véritable artiste, M. Régnier, a consacré toute +l'expérience scénique de sa longue et brillante carrière de comédien. + +Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton nom désormais attaché à l'une des +oeuvres qui auront le plus honoré l'art français et notre Académie +nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de +ceux-là), ta destinée était certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale. +Infatigablement couvé par ton intelligente et généreuse mère, tu as eu, +tout de suite, pour nourriciers les maîtres du grand art; ils t'ont +fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps déjà, la renommée +avait devancé pour toi cette popularité dont le théâtre semble avoir le +privilège exclusif; il ne manquait plus à ton autorité que la +consécration d'un éclatant succès dramatique; tu la tiens aujourd'hui. + +Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur +toute la ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, l'avenir sera +fidèle à ton oeuvre. Dieu t'a donné la lumière et la main d'un maître: +qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous. + +FIN + + + + +TABLE + + +MÉMOIRES D'UN ARTISTE + Avertissement 1 + I.--L'enfance 5 + II.--L'Italie 77 +III.--L'Allemagne 138 + IV.--Le retour 162 + +LETTRES> 211 + +DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE 275 + +L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME 297 + +LA NATURE ET L'ART 313 + +PRÉFACE À LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ 329 + +M. CAMILLE SAINT-SAËNS, _Henri VIII_ 343 + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-95.--(Encre Lorilleux). + + + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + * * * * * + +Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume. + + G. D'ANNUNZIO vol. + Triomphe de la mort 1 + + TH. BENTZON + Les Américaines chez elles 1 + + DUC DE BROGLIE + Lettres de la duchesse de Broglie 1 + + JEAN DE CHILRA + La Princesse des Ténèbres 1 + + ALEXANDRE DUMAS FILS + Théâtre des autres, t. I et II 2 + + GASTON DESCHAMPS + Chemin fleuri 1 + + GHIKA + Fatalité 1 + + ANATOLE FRANCE + Le Lys rouge 1 + + EDMOND GONDINET + Théâtre complet, t. V 1 + + GYP vol. + Le Bonheur de Ginette 1 + + LUDOVIC HALÉVY + Karikari 1 + + EUGÈNE LABICHE + Théâtre complet 10 + + LA FEUILLÉE + Le Cahier bleu d'un petit jeune homme 1 + + PIERRE LOTI + La Galilée 1 + + LÉON SAY + Contre le socialisme 1 + + VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL + Un Roman d'amour 1 + + H. SUDERMANN + Le Moulin silencieux 1 + + LÉON DE TINSEAU + Vers l'Idéal 1 + +Paris.--Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + +***** This file should be named 24325-8.txt or 24325-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/2/24325/ + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/24325-8.zip b/24325-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5444f3c --- /dev/null +++ b/24325-8.zip diff --git a/24325-h.zip b/24325-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..803a0ab --- /dev/null +++ b/24325-h.zip diff --git a/24325-h/24325-h.htm b/24325-h/24325-h.htm new file mode 100644 index 0000000..310ce1f --- /dev/null +++ b/24325-h/24325-h.htm @@ -0,0 +1,9028 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Memoires d'un artiste, par Charles Gounod. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 92%; + font-size: smaller; + text-align: right; + } /* page numbers */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .right {text-align: right} + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'un artiste + +Author: Charles Gounod + +Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg i]</a></span></p> + +<p><br /><br /></p> + +<h1>CHARLES GOUNOD</h1> +<p><br /><br /></p> + +<h1>MÉMOIRES</h1> +<p></p> + +<h1>D'UN ARTISTE</h1> +<p><br /></p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg ii]</a></span></p> + + +<p class="center">PARIS<br /> +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br /> +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE<br /> +1896</p> + + + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_iii" id="Page_iii">[Pg iii]</a></span></p> + + + + +<p class="center"> +Droits de traduction et de reproduction réservés<br /> +pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.<br /> +<br /><br /><br /><br /> +PARIS.—IMPRIMERIE CHAIX.—16034-7-45.—(Encre Lorilleux). +</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg iv]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> + + +<p>Les pages qu'on va lire sont un récit des +événements qui ont le plus intéressé ma vie +d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, +de l'influence qu'ils ont pu exercer sur +ma carrière, et des réflexions qu'ils m'ont +suggérées. Sans m'abuser sur le degré d'intérêt +qui peut s'attacher à mon individu, +je crois que le récit exact et simple d'une +existence d'artiste offre des enseignements +<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>utiles, qui, parfois, se cachent sous un fait +ou sous un mot sans importance apparente, +mais qui se rencontrent avec la disposition +d'esprit ou le besoin du moment. Le fait le +plus indifférent, le mot le moins prémédité +est souvent une opportunité; j'en ai +fait l'expérience, et ce qui m'a été utile ou +salutaire peut l'être à d'autres.</p> + +<p>Dans des «Mémoires», on a beaucoup, +on a même à chaque instant à parler de +soi. J'ai tâché de le faire avec impartialité +dans mes jugements; je l'ai fait avec exactitude +et véracité dans le récit des événements, +ou lorsqu'il s'agit de rapporter les +paroles d'autrui à mon sujet. J'ai dit avec +sincérité ce que je pense de mes ouvrages; +mais le hibou se trompait dans son jugement +sur ses petits, et je ne suis pas plus +que lui à l'abri de l'illusion. Le temps, s'il +s'occupe de moi, donnera la mesure de +mes appréciations; c'est à lui que je m'en +rapporte pour me mettre à ma place,<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> +comme il fait de toute chose, ou pour m'y +remettre si j'en suis sorti.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ce récit est un témoignage de vénération +et d'amour envers l'être qui nous donne le +plus d'amour en ce monde, une <i>mère</i>. La +mère est, ici-bas, la plus parfaite image, le +rayon le plus pur et le plus chaud de la +Providence; son intarissable sollicitude est +l'émanation la plus directe de l'éternelle +sollicitude de Dieu.</p> + +<p>Si j'ai pu être, ou dire, ou faire quelque +peu que ce soit de bon pendant ma vie, +c'est à ma mère que je l'aurai dû; c'est à +elle que je veux en restituer le mérite. +C'est elle qui m'a nourri, qui m'a élevé, qui +m'a <i>formé</i>: non pas à son image, hélas! +c'eût été trop beau; et ce qui en a manqué +n'a pas été de sa faute, mais de la mienne.</p> + +<p>Elle repose sous une pierre simple +comme l'a été sa vie.<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p> + +<p>Puisse ce souvenir d'un fils bien-aimé +laisser sur sa tombe une couronne plus +durable que nos <i>immortelles d'un jour</i>, et +assurer à sa mémoire, au delà de ma vie, +un respect que j'aurais voulu pouvoir +rendre éternel!<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + +<h3>L'ENFANCE</h3> + + +<p>Ma mère naquit à Rouen, sous le nom +de Victoire Lemachois, le 4 juin 1780. Son +père appartenait à la magistrature. Sa +mère, une demoiselle Heuzey, était douée +d'une intelligence remarquable et de merveilleuses +aptitudes pour les arts. Elle était +poète, musicienne; elle composait, chantait, +jouait de la harpe, et j'ai souvent ouï +dire à ma mère qu'elle jouait la tragédie +comme mademoiselle Duchesnois et la comédie +comme mademoiselle Mars.<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span></p> + +<p>Un ensemble aussi rare de dons naturels +et exceptionnels la faisait rechercher +par les personnes les plus distinguées de +la haute société, les d'Houdetot, les de +Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville, +dont elle était, littéralement, l'enfant +gâtée.</p> + +<p>Mais, hélas! les facultés qui font le +charme et la séduction de la vie n'en assurent +pas toujours le bonheur. La paix du +foyer s'accommode difficilement d'une disparité +totale de goûts, de tendances, d'instincts, +et c'est un rêve dangereux que de +vouloir assujettir les réalités de l'existence +au règne de l'idéal. Aussi l'harmonie ne +tarda-t-elle guère à déserter un intérieur +d'où tant de dissemblances conspiraient à +la bannir. L'enfance de ma mère en reçut +le douloureux contre-coup, et sa vie devint +sérieuse à l'âge qui devait encore ignorer +le souci.<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p> + +<p>Mais Dieu l'avait douée d'une âme robuste, +d'une haute raison et d'un courage +à toute épreuve. Privée des premiers soins +de la vigilance maternelle, réduite à apprendre +seule la lecture et l'écriture, c'est +par elle seule encore qu'elle acquit les premières +notions du dessin et de la musique, +dont elle allait être bientôt obligée de se +faire un moyen d'existence.</p> + +<p>La Révolution venait de faire perdre à +mon grand-père sa position à la cour de +Rouen. Ma mère ne songea plus qu'à travailler +pour se rendre utile. Elle chercha à +donner des leçons de piano; elle en trouva +et commença ainsi, dès l'âge de onze ans, +cette vie laborieuse à laquelle elle devait +plus tard, devenue veuve, demander le +moyen d'élever ses enfants.</p> + +<p>Stimulée par un désir de faire toujours +mieux, et par une conscience du devoir +qui dirigea et domina son existence tout<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> +entière, elle comprit que, voulant enseigner, +il fallait apprendre ce qui constitue l'autorité +de l'enseignement. Elle résolut donc de +chercher, auprès de quelque maître en +renom, des conseils qui pussent à la fois +affermir son crédit et rassurer sa conscience. +Pour atteindre son but, elle mit de côté, +petit à petit,—sou par sou, peut-être,—une +part du pauvre argent que lui rapportait +sa modeste clientèle, et, quand elle eut +économisé la somme nécessaire, elle prit le +<i>coche</i>,—qui mettait alors trois jours pour +aller de Rouen à Paris,—et courut tout +droit chez Adam, professeur de piano au +Conservatoire, et qui fut le père d'Adolphe +Adam, l'auteur du <i>Chalet</i> et de tant d'autres +charmants ouvrages. Adam la reçut avec +bienveillance; il l'écouta avec attention et +distingua de suite, chez elle, les qualités +qui maintiennent et consolident l'intérêt +accordé d'abord à d'heureuses aptitudes.<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> +Ma mère ne pouvant, en raison de son +jeune âge, s'installer à Paris pour y recevoir, +d'une façon régulière et suivie, les +conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, +tous les trois mois, le voyage de Rouen à +Paris, pour venir prendre une leçon.</p> + +<p>Une leçon tous les trois mois! C'était, +on en conviendra, une pauvre ration, en +apparence du moins, pour penser qu'elle +pût être profitable. Mais il y a des âmes +qui sont une démonstration vivante de la +<i>multiplication des pains</i> dans le désert, et +l'on verra, par bien d'autres exemples, au +cours de ce récit, que ma mère était une de +ces âmes-là.</p> + +<p>Cette femme, qui devait se faire, plus +tard, un si solide et si légitime renom dans +le professorat, n'était pas, ne pouvait pas +être une élève à rien laisser perdre des rares +et précieuses instructions de son maître. +Aussi Adam fut-il émerveillé des progrès<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> +qu'il constatait d'une leçon à l'autre; et, +plus sensible encore au courage de sa +jeune élève qu'à ses capacités musicales, il +obtint pour elle la livraison gratuite d'un +piano qui pût lui permettre d'étudier assidûment +sans avoir le souci ni porter le +fardeau d'une location, qui, si peu coûteuse +qu'elle fût, représentait encore un +gros impôt pour un si mince budget.</p> + +<p>À quelque temps de là, survint, dans +l'existence de ma mère, un événement qui +eut sur son avenir une influence décisive.</p> + +<p>Les maîtres en vogue, à cette époque, +pour la musique de piano, étaient les Clementi, +les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne +parle pas de Mozart qui déjà, à la suite de +Haydn, rayonnait sur le monde musical, +ni du grand Sébastien Bach qui, depuis +un siècle, était devenu, par son immortel +recueil de Préludes et Fugues connu sous +le nom de <i>Clavecin bien tempéré</i>, le code<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> +insurpassable de l'étude du clavier et +comme le bréviaire de la composition musicale. +Beethoven, jeune encore, n'avait pas +atteint la célébrité que devait lui conquérir +son œuvre de géant.</p> + +<p>Ce fut alors qu'un musicien allemand, +violoniste de mérite, Hullmandel, contemporain +et ami de Beethoven, vint se fixer +en France, dans le dessein de s'y créer une +clientèle de leçons d'accompagnement. +Hullmandel fit un séjour à Rouen, et voulut +y entendre plusieurs des jeunes personnes +qui passaient pour être le mieux organisées +au point de vue musical. Une sorte de concours +s'ouvrit: ma mère y prit part et eut +l'honneur d'être tout particulièrement distinguée +et félicitée par Hullmandel, qui la +désigna de suite comme capable de recevoir +ses leçons et de se faire entendre avec lui +dans les maisons où l'on cultivait passionnément +et sérieusement la musique.<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span></p> + +<p>Ici s'arrêtent, pour moi, les renseignements +que je tiens de ma mère sur son +enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien +de sa vie jusqu'à l'époque de son mariage, +qui eut lieu en 1806. Elle avait alors vingt-six +ans et demi.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mon père, François-Louis Gounod, né +en 1758, avait, au moment de son mariage, +un peu plus de quarante-sept ans. C'était +un peintre distingué, et ma mère m'a dit +souvent qu'il était considéré comme le +premier dessinateur de son temps par les +grands artistes ses contemporains, Gérard, +Girodet, Guérin, Joseph Vernet, Gros et +autres. Je me rappelle un mot de Gérard +que ma mère racontait avec un bien légitime +orgueil. Gérard, entouré de gloire et +d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur +d'une grande fortune, avait de fort beaux +équipages. Sortant, un jour, en voiture, il<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> +rencontra, dans les rues de Paris, mon +père qui était à pied. Aussitôt il s'écria:</p> + +<p>—Gounod! à pied! quand moi je roule +carrosse! Ah! c'est une honte!</p> + +<p>Mon père avait été élève de Lépicié, en +même temps que Carle Vernet (le fils de +Joseph et le père d'Horace). Il avait concouru, +à deux reprises différentes, pour le +grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse +montrera combien étaient scrupuleuses +sa conscience et sa modestie d'artiste +et de condisciple. Le sujet du concours +était <i>la Femme adultère</i>. Parmi les concurrents +dont mon père faisait partie, se trouvait +le peintre Drouais, dont tout le monde +connaît le remarquable tableau qui lui valut +le grand prix. Mon père avait été admis +par Drouais à voir son œuvre de concours: +il déclara sincèrement à son camarade qu'il +n'y avait pas de comparaison possible entre +leurs deux tableaux, et, de retour dans sa<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> +loge, il creva sa toile, la jugeant indigne +de figurer à côté de celle de Drouais. Cela +donne la mesure de cette probité artistique +qui ne balançait pas un instant entre +la voix de la justice et celle de l'intérêt +personnel.</p> + +<p>Homme instruit, esprit délicat et cultivé, +mon père eut, toute sa vie, une sorte d'effroi +à la pensée d'entreprendre une grande +œuvre. Doué comme il l'était, peut-être +est-ce dans une santé assez frêle qu'il faut +chercher l'explication de cette répugnance; +peut-être aussi faut-il tenir compte d'un +extrême besoin d'indépendance qui lui faisait +redouter de s'engager dans un travail +de longue haleine. L'anecdote suivante en +fournira un exemple.</p> + +<p>M. Denon, alors conservateur du Musée +du Louvre, et en même temps, je crois, +surintendant des musées royaux de France, +avait pour mon père beaucoup de sympa<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>thie +et faisait grand cas de son talent +comme dessinateur et comme graveur à +l'eau-forte. Il proposa un jour à mon père +l'exécution d'un recueil de gravures à l'eau-forte +destiné à reproduire la collection composant +le Cabinet des médailles, et lui assurait, +en retour, et jusqu'à l'achèvement de +ce travail, un revenu annuel de dix mille +francs. Pour un ménage qui n'avait rien, +c'était, dans ce temps-là surtout, une fortune; +et il y avait à faire vivre un mari, +une femme et deux enfants. Mon père refusa +net, se bornant à quelques portraits et à +des lithographies qu'on lui commandait, et +dont plusieurs sont des œuvres de premier +ordre, conservées encore aujourd'hui dans +les familles pour lesquelles elles avaient été +exécutées.</p> + +<p>Au reste, dans ces portraits même qui +révélaient un sentiment si fin, un talent si +sûr, la vaillante énergie de ma mère était<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> +souvent indispensable pour que la tâche fût +menée jusqu'au bout. Combien d'entre eux +seraient restés en route, si elle n'y avait +pas mis la main! Que de fois elle a dû +charger et nettoyer elle-même la palette! +Et ce n'était pas tout. Tant qu'il ne s'agissait +que du côté humain du portrait, de +l'attitude, de la physionomie, des éléments +d'expression du visage, les yeux, le regard, +l'être intérieur en un mot, c'était tout +plaisir, tout bonheur! Mais, quand il fallait +en venir au détail des accessoires, manchettes, +ornements, galons, insignes, etc., +oh! alors, la défaillance arrivait; l'intérêt +n'y était plus; il fallait de la patience; +c'est là que la pauvre épouse prenait la +brosse et endossait la partie ingrate de la +besogne, achevant, par l'intelligence et le +courage, l'œuvre commencée par le talent +et abandonnée par la crainte de l'ennui.</p> + +<p>Mon père, outre son travail de peintre,<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> +avait heureusement consenti à ouvrir chez +lui un cours de dessin, qui, non seulement +amenait à la maison un peu du nécessaire +pour vivre, mais qui devint, comme on le +verra plus loin, le point de départ de la +carrière de ma mère comme professeur de +piano.</p> + +<p>Tel fut le train plus que modeste de +notre pauvre maison, jusqu'à la mort de +mon père, qui eut lieu le 4 mai 1823, à +la suite d'une fluxion de poitrine. Il était +âgé de soixante-quatre ans. Ma mère restait +veuve avec deux enfants, mon frère +aîné, âgé de quinze ans et demi, et moi, +qui allais avoir cinq ans le 17 juin.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>En mourant, mon père emportait avec +lui le gagne-pain de la famille. Je dirai +maintenant comment ma mère, par son +énergie virile et son incomparable tendresse, +nous rendit, et au delà, la protec<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>tion +et l'appui du père qui nous était enlevé.</p> + +<p>Il y avait, à cette époque, quai Voltaire, +un lithographe nommé Delpech,—dont +le nom se voyait encore longtemps après +sur la façade de la maison qu'il avait habitée.</p> + +<p>À peine devenue veuve, ma mère courut +chez lui.</p> + +<p>—Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est +plus; me voilà seule avec deux enfants à +nourrir et à élever; je dois être désormais +leur père en même temps que leur mère; +je travaillerai pour eux. Je viens vous demander +deux choses: comment taille-t-on +le crayon lithographique? comment prépare-t-on +la pierre à lithographier?... Je +me charge du reste, et je vous prie de me +procurer du travail.</p> + +<p>Le premier soin de ma mère fut d'annoncer +qu'elle conserverait et continuerait<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> +le cours de dessin de mon père, si les +parents des élèves voulaient bien y consentir.</p> + +<p>Il n'y eut qu'une voix pour saluer la +vaillante initiative de cette noble et généreuse +femme qui, au lieu de s'abattre et +de s'ensevelir dans sa douleur de veuve, +se relevait et se redressait dans son dévouement +et dans sa tendresse de mère. Le +cours de dessin fut donc maintenu et s'augmenta +même rapidement d'un assez grand +nombre de nouvelles élèves. Cependant, +comme ma mère, tout en dessinant fort +bien, était excellente musicienne, les parents +de ses jeunes élèves de dessin lui +demandèrent si elle consentirait à donner +également à leurs filles des leçons de musique.</p> + +<p>Devant cette nouvelle ressource pour +subvenir aux besoins de la petite famille, +ma mère n'hésita pas. Les deux enseigne<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>ments +marchèrent de front pendant quelque +temps; mais, comme c'était un mauvais +moyen de suffire à la tâche que de succomber +à la peine, il fallut bien opter entre +les deux professorats, et ce fut la musique +qui resta maîtresse du terrain.</p> + +<p>Je n'ai pu conserver de mon père, +l'ayant si peu connu, qu'un bien petit +nombre de souvenirs, trois ou quatre au +plus; mais ils sont encore aussi nets que +s'ils dataient d'hier. J'éprouve, à les retracer +ici, une émotion qu'il est facile de +comprendre.</p> + +<p>Au nombre des impressions qui me sont +restées de lui, je distingue surtout son attitude +de lecteur attentif, assis, les jambes +croisées, au coin de la cheminée, portant +des lunettes, habillé d'un pantalon à pieds +en molleton, d'une veste à raies blanches, +et coiffé d'un bonnet de coton tel que le +portaient, d'habitude, les artistes de son<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> +temps, et que je l'ai vu porter encore, bien +des années plus tard, par mon illustre et +regretté ami et directeur de l'Académie de +France à Rome, M. Ingres.</p> + +<p>Pendant que mon père était ainsi absorbé +dans sa lecture, j'étais, moi, couché à plat +ventre au beau milieu de la chambre, et je +dessinais, avec un crayon blanc sur une +planche noire vernie, des yeux, des nez et +des bouches dont mon père avait lui-même +tracé le modèle sur ladite planche. Je vois +cela comme si j'y étais encore, et j'avais +alors quatre ans ou quatre ans et demi tout +au plus. Cette occupation avait pour moi, +je m'en souviens, un charme si vif que je +ne doute nullement que, si j'avais conservé +mon père, je fusse devenu peintre plutôt +que musicien; mais la profession de ma +mère et l'éducation que je reçus d'elle pendant +les années de l'enfance firent pencher +la balance du côté de la musique.<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p> + +<p>Peu de temps après la mort de mon +père dans la maison qui portait et porte +encore aujourd'hui le nº 11, place Saint-André-des-Arts +(ou plutôt des Arcs), ma +mère alla s'établir dans un autre logement, +non loin de là, rue des Grands-Augustins, +nº 20. C'est de cette époque que datent les +premiers souvenirs précis de mes impressions +musicales.</p> + +<p>Ma mère, qui avait été ma nourrice, +m'avait certainement fait avaler autant de +musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait +sans chanter, et je peux dire que j'ai +pris mes premières leçons sans m'en +douter et sans avoir à leur donner cette +attention si pénible au premier âge et si +difficile à obtenir des enfants. Sans en +avoir conscience, j'avais déjà la notion très +claire et très précise des intonations et des +intervalles qu'elles représentent, des tout +premiers éléments qui constituent la mo<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>dulation, +et de la différence caractéristique +entre le mode majeur et le mode mineur, +avant même de savoir parler, puisqu'un +jour, ayant entendu chanter dans la rue +(par quelque mendiant, sans doute) une +chanson en mode mineur, je m'écriai:</p> + +<p>—Maman, pourquoi il chante en do +qui <i>plore</i> (pleure)?</p> + +<p>J'avais donc l'oreille parfaitement exercée +et je pouvais tenir avantageusement déjà +ma place d'élève dans un cours de solfège, +où j'aurais pu même être professeur.</p> + +<p>Toute fière de voir son bambin en remontrer +à de grandes jeunes filles en fait +de lecture musicale (et cela grâce à elle +seule), ma mère ne résista pas au désir de +montrer son petit élève à quelque musicien +en crédit.</p> + +<p>Il y avait à cette époque un musicien +nommé Jadin, dont le fils et le petit-fils se +sont fait une réputation dans la peinture. Ce<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> +Jadin s'était fait connaître par des romances +qui avaient eu de la vogue, et remplissait, +si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur +dans la célèbre école de musique +religieuse de Choron. Ma mère lui écrivit +pour le prier de vouloir bien venir la voir et +se rendre compte de mes dispositions musicales. +Jadin vint à la maison, me fit +mettre, le visage tourné, dans un coin que +je vois encore, se mit au piano et improvisa +une suite d'accords et de modulations, me +demandant à chaque modulation nouvelle:</p> + +<p>—Dans quel ton suis-je?</p> + +<p>Je ne me trompai pas une seule fois. +Jadin fut émerveillé. Ma mère triomphait.</p> + +<p>Pauvre chère mère, elle ne se doutait +pas, alors, qu'elle développait elle-même +dans son enfant les germes d'une détermination +qui devait, bien peu d'années +plus tard, causer sa grande préoccupation +au sujet de mon avenir, et sur laquelle<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> +eut déjà, probablement, une grande influence +l'audition de <i>Robin des bois</i> au +théâtre de l'Odéon, où elle m'avait emmené +quand j'avais six ans.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ceux qui liront ce récit seront sans doute +surpris que je n'aie rien dit encore de mon +frère. Cela tient à ce que son souvenir +ne se rattache à aucun de ceux de ma +première enfance. Ce n'est guère qu'à +partir de l'âge de six ans que je lui vois +prendre place dans ma vie et dans ma mémoire.</p> + +<p>Mon frère, Louis-Urbain Gounod, était +né le 13 décembre 1807. Il avait donc dix +ans et demi de plus que moi.</p> + +<p>Vers l'âge de douze ans, mon frère était +entré au lycée de Versailles, où il resta +jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles +que date le premier souvenir que +j'aie gardé de ce frère excellent, qui devait<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> +m'être enlevé au moment où je pouvais +apprécier la valeur d'un tel ami.</p> + +<p>Mon père avait été appelé par le roi +Louis XVIII aux fonctions de professeur de +dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup +mon père, l'avait autorisé à occuper, +pendant le temps que nous passions à Versailles, +un logement situé dans les vastes +bâtiments du nº 6 de la rue de la Surintendance, +laquelle s'étend de la place du +Château à la rue de l'Orangerie.</p> + +<p>Notre appartement, que je vois encore, +et où l'on montait par une quantité d'escaliers +d'une disposition bizarre, donnait sur +la pièce d'eau des Suisses et sur les grands +bois de Satory. Tout le long de l'appartement, +régnait un corridor qui me semblait +à perte de vue et qui allait rejoindre le +logement occupé par la famille Beaumont, +dans laquelle je rencontrai l'un de mes +premiers compagnons d'enfance, Édouard<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> +Beaumont, qui devait se faire, plus tard, +un nom distingué comme peintre. Le père +d'Édouard était sculpteur, et restaurateur +des statues du château et du parc de Versailles; +c'est en cette qualité qu'il occupait +le logement faisant suite au nôtre.</p> + +<p>À la mort de mon père, en 1823, on +avait conservé à ma mère le droit de +séjourner, aux vacances de chaque année, +dans les bâtiments de la Surintendance. +Cette faveur continua de lui être accordée +sous le règne du roi Charles X, c'est-à-dire +jusqu'en 1830, et fut retirée à l'avènement +de Louis-Philippe. Mon frère qui +était, comme je l'ai dit, au lycée de Versailles, +passait au milieu de nous tout le +temps de ses vacances.</p> + +<p>Il y avait un vieux musicien nommé +Rousseau qui était maître de chapelle du +château de Versailles. Rousseau jouait du +violoncelle (de la basse, comme on disait<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> +alors), et ma mère avait fait donner par +lui des leçons de violoncelle à mon frère, +qui était doué d'une voix charmante et +chantait souvent aux offices de la chapelle +du château.</p> + +<p>Je ne saurais dire si ce vieux père Rousseau +jouait bien ou mal de la basse; mais +ce que je me rappelle, c'est que mon frère +me faisait l'effet d'être assez peu habile sur +la sienne; et, comme je ne pouvais me +rendre compte de ce que c'était qu'un +commençant, je me figurais, instinctivement, +que, dès qu'on jouait d'un instrument, +on ne devait pas pouvoir faire autrement +que d'en jouer juste. L'idée qu'on +pût jouer faux n'entrait même pas dans +ma petite tête.</p> + +<p>Un jour, j'entendis, de ma chambre, +mon frère qui était en train d'étudier sa +basse dans la pièce voisine. Frappé de la +quantité de passages plus que douteux dont<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> +mon oreille avait eu à souffrir, je demandai +à ma mère:</p> + +<p>—Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain +est-elle si fausse?</p> + +<p>Je ne me rappelle pas quelle fut sa réponse, +mais, à coup sûr, elle a dû s'égayer +de la naïveté de ma question.</p> + +<p>J'ai dit que mon frère avait une très +jolie voix: outre que j'ai pu en juger plus +tard par moi-même, je l'ai entendu dire à +Wartel, qui avait souvent chanté avec lui +à la chapelle royale de Versailles, et qui, +après avoir été à l'école de musique de +Choron, fit partie de la troupe de l'Opéra +du temps de Nourrit, et acquit ensuite, +dans le professorat, une grande et légitime +réputation.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>En 1825, ma mère tomba malade. J'avais, +à cette époque, près de sept ans. Son +médecin, depuis plusieurs années, était le<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> +docteur Baffos, qui m'avait vu naître, et +qui était devenu le médecin de notre famille +après le docteur Hallé, et à sa recommandation. +Baffos, voyant dans ma présence +à la maison un surcroît de fatigue +pour ma mère, dont la journée se passait à +donner des leçons chez elle, suggéra l'idée +de me faire conduire, chaque matin, dans +une pension, où l'on venait me reprendre +avant le dîner.</p> + +<p>La pension choisie fut celle d'un certain +M. Boniface, rue de Touraine, près l'École +de médecine, et non loin de la rue des +Grands-Augustins où nous demeurions. +Cette pension fut transférée, peu de temps +après, rue de Condé, presque en face du +théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis pour +la première fois Duprez, qui devait être, un +jour, le grand ténor que chacun sait et qui +brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra. +Duprez, qui a environ neuf ans de<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> +plus que moi, pouvait donc avoir alors +seize ou dix-sept ans. Il était élève de +Choron, et venait dans la pension Boniface +comme maître de solfège. Duprez, s'étant +aperçu que je lisais la musique aussi aisément +qu'on lit un livre, et même beaucoup +plus couramment que je ne la lirais sans +doute aujourd'hui, m'avait pris en affection +toute particulière. Il me prenait sur ses +genoux, et, quand mes petits camarades se +trompaient, il me disait:</p> + +<p>—Allons, petit, montre-leur comment +il faut faire.</p> + +<p>Lorsque, bien des années plus tard, je +lui rappelai ces souvenirs, si lointains pour +lui comme pour moi, il en fut frappé et +me dit:</p> + +<p>—Comment! c'était vous, ce petit gamin +qui solfiait si bien!...</p> + +<p>Cependant, j'approchais de l'âge où il +allait falloir songer à me faire aborder le<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> +travail dans des conditions un peu plus +sérieuses que dans une maison qui ressemblait +plutôt à un asile qu'à une école. +On me fit donc entrer comme interne dans +l'institution de M. Letellier, rue de Vaugirard, +au coin de la rue Férou. À M. Letellier +succéda bientôt M. de Reusse, dont je +quittai la maison au bout d'un an pour entrer +dans la pension Hallays-Dabot, place +de l'Estrapade, près du Panthéon.</p> + +<p>Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa +femme aussi clairement, aussi distinctement +que si je les avais devant les yeux. Il est +difficile d'imaginer un accueil plus affectueux, +plus bienveillant, plus tendre que +celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement +touché que cette impression suffit pour dissiper +instantanément toutes mes craintes, et +pour me faire accepter avec confiance cette +nouvelle épreuve d'un régime pour lequel +je m'étais senti une répugnance insurmon<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>table. +Il me sembla que je retrouvais +presque un père et qu'auprès de lui je n'avais +rien à craindre.</p> + +<p>En effet, des deux années que j'ai passées +dans sa maison, je n'ai gardé aucun +souvenir pénible. Son affection pour moi +ne s'est jamais démentie; j'ai constamment +trouvé en lui autant d'équité que de bonté; +et, lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé +que j'entrerais au lycée Saint-Louis, +M. Hallays-Dabot me donna un certificat +si flatteur que je m'abstiendrai de le reproduire. +J'ai regardé comme un devoir de +faire ici acte de reconnaissance envers ce +qu'il a été pour moi.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les bons renseignements sous la protection +desquels je quittais l'institution +Hallays-Dabot avaient contribué à me faire +obtenir un «quart de bourse» au lycée +Saint-Louis. J'y entrai dans ces condi<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>tions, +à la rentrée des vacances, c'est-à-dire +au mois d'octobre 1829. Je venais d'avoir +onze ans.</p> + +<p>Le proviseur du lycée était alors un +ecclésiastique, l'abbé Ganser, homme doux, +grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je +fus admis de suite dans la classe désignée +sous le nom de sixième. J'eus le bonheur +d'avoir, dès le début, pour professeur, +l'homme que j'ai sans contredit le plus +aimé pendant la durée de mes études, mon +chez et vénéré maître et ami, Adolphe Régnier, +membre de l'Institut, qui fut le précepteur +et est resté l'ami de monseigneur +le comte de Paris.</p> + +<p>Je n'étais pas un mauvais élève, et mes +maîtres m'ont généralement aimé; mais +j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais +souvent punir pour ma dissipation, +plutôt cependant à l'étude qu'en classe.</p> + +<p>J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> +avec «quart de bourse», c'est-à-dire un +quart de moins à payer du prix de la pension. +C'était à moi de parvenir, peu à +peu, par mes bonnes notes de conduite et +de travail, à dégrever ma mère de ce que +lui coûtait le collège, en obtenant graduellement +la «demi-bourse», puis les trois +quarts, puis enfin la «bourse entière»; et, +comme j'adorais ma mère, et que mon +plus grand bonheur aurait été de lui venir +en aide par mon application, il semble que +cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un +instant. Mais, hélas! le naturel! chassez-le, +il revient au galop!... Et le mien galopait +fort souvent!... trop souvent.</p> + +<p>Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour +quelle peccadille de distraction, ou de devoir +non achevé, ou de leçon non sue. La +punition me parut sans doute excéder la +faute, car je protestai, ce qui me valut un +tel surcroît de pénitence que je fus conduit<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> +au séquestre, c'est-à-dire au cachot où je +devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce +que j'eusse achevé un énorme <i>pensum</i>, +consistant en je ne sais combien de lignes +à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. +Quand je me vis en prison, oh! alors, je +me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides +criant à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne +devaient pas être plus effroyables que les +pensées qui m'assaillirent au moment où +l'on m'apporta le pain et l'eau du condamné. +Je regardai mon morceau de pain +et je fus pris d'un débordement de larmes. +«Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à +moi-même, ce morceau de pain, c'est le +travail de ta pauvre mère qui te le gagne! +ta mère qui va venir te voir à l'heure de +la récréation et à qui on va répondre que +tu es en prison, et elle va pleurer dans la +rue en s'en revenant chez elle sans t'avoir +vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un misé<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>rable, +et tu n'es même pas digne de +manger ce pain-là.»</p> + +<p>Et je laissai mon pain.</p> + +<p>Cependant, rentré dans le courant ordinaire, +je travaillais passablement; et, grâce +aux prix que je remportais chaque année, +je m'acheminais vers l'obtention de cette +«bourse entière», objet de tous mes +vœux.</p> + +<p>Il y avait, au lycée Saint-Louis, une +chapelle dans laquelle tous les dimanches +on exécutait une messe en musique. La +tribune était coupée en deux et occupait +toute la largeur de la chapelle. Dans l'une +des deux moitiés se trouvaient l'orgue et +les bancs réservés aux chanteurs. Le maître +de chapelle, à l'époque où j'entrai au +lycée, était Hippolyte Monpou, alors attaché +comme accompagnateur à l'école de +musique de Choron, et qui depuis se fit +connaître par plusieurs mélodies et œuvres<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> +de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.</p> + +<p>Grâce à l'éducation musicale que j'avais +reçue de ma mère dès ma plus tendre enfance, +je lisais la musique à première vue; +j'avais, en outre, une voix très jolie et très +juste; et, lorsque j'entrai au collège, on +ne manqua pas de me présenter à Monpou +qui fut émerveillé de mes dispositions et +me désigna immédiatement comme soprano +solo de sa petite troupe musicale qui consistait +en deux premiers dessus, deux seconds, +deux ténors et deux basses.</p> + +<p>Une imprudence de Monpou me fit +perdre la voix. Au moment de la <i>mue</i>, il +continua à me faire chanter, en dépit du +silence et du repos commandés par cette +phase de transformation des cordes vocales, +et, depuis lors, je ne retrouvai ni cette +force, ni cette sonorité, ni ce timbre, que +je possédais étant enfant et qui constituent<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> +les véritables voix; la mienne est restée +couverte et voilée. J'eusse fait, je crois, +sans cet accident, un bon chanteur.</p> + +<p>La Révolution de 1830 mit fin au provisorat +de l'abbé Ganser. Il fut remplacé +par M. Liez, ancien professeur au lycée +Henri IV, très attaché au nouveau régime, +zélé partisan des exercices militaires qui +s'introduisirent alors dans les collèges, et +auxquels il assistait la tête haute, la main +droite passée à la Napoléon dans les boutons +de sa redingote, dans une attitude de +sergent instructeur ou de chef de bataillon.</p> + +<p>Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même +remplacé par M. Poirson, sous le +provisorat duquel commencent les événements +qui ont décidé de la direction de +ma vie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Parmi les fautes dont je me rendais le +plus souvent coupable, il en était une pour<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> +laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais +la musique; et de ce goût passionné +qui a déterminé le choix de ma carrière +sont sorties les premières tempêtes qui aient +troublé ma jeune existence. Quiconque a +été élevé dans un lycée connaît cette fête +chère aux collégiens, la Saint-Charlemagne. +C'est un grand banquet auquel prennent +part tous les élèves qui, depuis la rentrée +des classes, ont obtenu dans les compositions +une place de premier ou deux places +de second. Ce banquet est suivi d'un congé +de deux jours qui permet aux élèves de <i>découcher</i>, +c'est-à-dire de passer une nuit chez +leurs parents: régal très rare, gâterie très +enviée de part et d'autre. Cette fête tombait +en plein hiver. J'eus, dans l'année +1831, la bonne fortune d'y être convoqué; +et, pour me récompenser, ma mère me +promit que j'irais, le soir, avec mon frère, +au Théâtre-Italien, entendre <i>Otello</i> de Ros<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>sini. +C'était la Malibran qui jouait le rôle +de Desdemona; Rubini, celui d'Otello; +Lablache, celui du père. L'attente de ce +plaisir me rendit fou d'impatience et de +joie. Je me souviens que j'en avais perdu +l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me +dit:</p> + +<p>—Si tu ne manges pas, tu m'entends, +tu n'iras pas aux Italiens!</p> + +<p>Immédiatement je me mis à manger +avec <i>résignation</i>. Le dîner avait eu lieu de +très bonne heure, attendu que nous n'avions +pas de billets pris à l'avance (ce +qui eût coûté plus cher) et que nous étions +obligés de <i>faire queue</i> pour tâcher d'attraper +au bureau deux places au parterre, +de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui +était déjà pour ma pauvre chère mère une +grosse dépense. Il faisait un froid de loup; +pendant près de deux heures, mon frère et +moi nous attendîmes, les pieds gelés, le<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> +moment, si ardemment souhaité, où la file +commencerait à s'ébranler devant l'ouverture +des bureaux. Nous entrâmes enfin. +Jamais je n'oublierai l'impression que j'éprouvai +à la vue de cette salle, de ce +rideau, de ce lustre. Il me sembla que je +me trouvais dans un temple, et que quelque +chose de divin allait m'être révélé. Le moment +solennel arrive. On frappe les trois +coups d'usage; l'ouverture va commencer! +Mon cœur bat à fendre ma poitrine. Ce +fut un ravissement, un délire que cette +représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, +Tamburini (qui jouait Iago), ces +voix, cet orchestre, tout cela me rendit +littéralement fou.</p> + +<p>Je sortis de là complètement brouillé +avec la prose de la vie réelle, et absolument +installé dans ce rêve de l'idéal qui était +devenu mon atmosphère et mon idée fixe. +Je ne fermai pas l'œil de la nuit; c'était<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> +une obsession, une vraie possession: je ne +songeais qu'à faire, moi aussi, un Otello! +(Hélas! mes thèmes et mes versions s'en +sont bien aperçus et ressentis!) J'escamotai +mes devoirs dont je m'étais mis à ne plus +faire le brouillon et que j'écrivais tout de +suite au net, sur copie, pour en être plus +vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans +partage à mon occupation favorite, la composition, +seul souci qui me parût digne de +fixer ma pensée. Ce fut la source de bien +des larmes et de gros chagrins. Mon maître +d'étude, qui me voyait griffonner du papier +de musique, s'approcha un jour de moi et +me demanda mon devoir. Je lui présentai +ma copie.</p> + +<p>—Et votre brouillon? ajouta-t-il.</p> + +<p>Comme je ne pus le lui montrer, il +s'empara de mon papier de musique +et le déchira en mille morceaux. Je récrimine; +il me punit; je proteste; j'en<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> +appelle au proviseur; retenue, pensum, +séquestre, etc.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cette première persécution, loin de me +guérir, ne fait qu'enflammer de plus belle +mon ardeur musicale, et je me promets bien +de mettre dorénavant mes joies en sûreté +derrière l'accomplissement régulier de mes +devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, +je me décide à rédiger une sorte de +profession de foi dans laquelle je déclare +formellement à ma mère que je veux absolument +être artiste: j'avais, un moment, +hésité entre la peinture et la musique; +mais, définitivement, je me sentais plus de +propension à rendre mes idées en musique, +et je m'arrêtais à ce dernier choix.</p> + +<p>Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se +comprend. Elle avait vu de près ce que +c'est qu'une vie d'artiste, et probablement +elle redoutait pour moi une seconde édition<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> +de l'existence peu fortunée qu'elle avait +partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, +en grand émoi, conter ses doléances +au proviseur, M. Poirson.</p> + +<p>Celui-ci la rassura:</p> + +<p>—Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils +ne sera pas musicien. C'est un bon petit +élève; il travaille bien; ses professeurs sont +contents de lui; je me charge de le pousser +du côté de l'École normale. J'en fais mon +affaire; soyez tranquille, madame Gounod, +votre fils ne sera pas musicien!</p> + +<p>Ma mère partit toute remontée. Le proviseur +me fit appeler dans son cabinet.</p> + +<p>—Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que +c'est, mon enfant? tu veux être musicien?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être +musicien, ce n'est pas un état!</p> + +<p>—Comment? monsieur! Ce n'est pas +un état de s'appeler Mozart? Rossini?<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p> + +<p>Et je sentis, en lui répondant, ma petite +tête de treize à quatorze ans se rejeter en +arrière.</p> + +<p>À l'instant, le visage de mon interlocuteur +changea d'expression.</p> + +<p>—Ah! dit-il, c'est comme cela que tu +l'entends? Eh bien, c'est bon; nous allons +voir si tu es capable de faire un musicien. +J'ai depuis dix ans ma loge aux Italiens, +et je suis bon juge.</p> + +<p>Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une +feuille de papier et se mit à écrire des vers. +Puis il me dit:</p> + +<p>—Emporte cela et mets-le-moi en musique.</p> + +<p>Je jubilais.</p> + +<p>Je le quittai et revins à l'étude; chemin +faisant, je parcourus avec une anxiété fiévreuse +les vers qu'il venait de me confier. +C'était la romance de <i>Joseph</i>: «À peine +au sortir de l'enfance ...»<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p> + +<p>Je ne connaissais ni <i>Joseph</i> ni Méhul. +Je n'étais donc gêné ni intimidé par aucun +souvenir. On se figure aisément le peu +d'ardeur que je ressentis pour le thème +latin dans ce moment d'ivresse musicale. +À la récréation suivante, ma romance était +faite. Je courus en hâte chez le proviseur.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est, mon enfant?</p> + +<p>—Monsieur, ma romance est faite.</p> + +<p>—Comment? déjà?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Voyons un peu! chante-moi cela.</p> + +<p>—Mais, monsieur, il me faudrait le +piano, pour m'accompagner.</p> + +<p>(M. Poirson avait une fille qui étudiait le +piano, et je savais qu'il y en avait un dans +la pièce voisine.)</p> + +<p>—Non, non, c'est inutile; je n'ai pas +besoin de piano.</p> + +<p>—Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, +pour mes harmonies!<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p> + +<p>—Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, +tes harmonies?</p> + +<p>—Mais là, monsieur, dis-je en mettant +un doigt sur mon front.</p> + +<p>—Ah!... Eh bien, c'est égal, chante +tout de même; je comprendrai bien sans +les harmonies.</p> + +<p>Je vis qu'il fallait en passer par là, et je +m'exécutai.</p> + +<p>J'en étais à peine à la moitié de la première +strophe, que je vis s'attendrir le +regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; +je commençais à sentir la victoire +passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, +et, lorsque j'eus achevé, le proviseur +me dit:</p> + +<p>—Allons, maintenant, viens au piano.</p> + +<p>Du coup, je triomphais; j'avais toutes +mes armes en mains. Je recommençai mon +petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson, +vaincu, les larmes aux yeux, me pre<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>nait +la tête dans ses deux mains, et m'embrassait +en me disant:</p> + +<p>—Va, mon enfant, fais de la musique!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ma chère sainte mère avait prudemment +agi: sa résistance était un devoir dicté par +sa sollicitude; mais, à côté des dangers +qu'offrait un consentement trop facile à +mes désirs, se présentait la grave responsabilité +d'avoir peut-être entravé ma vocation. +L'encouragement que m'avait donné +le proviseur enlevait à ma mère un des +principaux appuis de son opposition à mes +projets et le premier soutien sur lequel elle +eût compté pour m'en détourner: l'assaut +était donné, le siège commencé; il fallut +capituler. Ma mère, cependant, tint bon +aussi longtemps qu'elle put; et, dans la +crainte de céder trop vite et trop aisément +à mes vœux, voici ce qu'elle imagina et à +quel expédient elle eut recours.<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p> + +<p>Il y avait alors à Paris un musicien allemand +qui jouissait d'une haute réputation +comme théoricien: c'était Antoine Reicha. +Outre ses fonctions de professeur de composition +au Conservatoire, dont Cherubini +était alors directeur, Reicha donnait chez +lui des leçons particulières. Ma mère songea +à me mettre entre ses mains et demanda +au proviseur du lycée l'autorisation de venir +me prendre les dimanches, à l'heure où +le collège allait en promenade, et de me +conduire chez Reicha pour y commencer +l'étude de l'harmonie, du contre-point, de +la fugue, en un mot, les préliminaires de +l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon +et ma rentrée au collège représentaient environ +le temps consacré à la promenade; +mes études régulières ne devaient donc +souffrir en rien de cette faveur de sortie +exceptionnelle. Le proviseur consentit, et +ma mère me conduisit chez Reicha. Mais,<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> +en me confiant à lui, voici ce qu'elle lui +dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté +elle-même plus tard:</p> + +<p>—Mon cher monsieur Reicha, je vous +amène mon fils, un enfant qui déclare +vouloir se livrer à la composition musicale. +Je vous l'amène contre mon gré; cette carrière +des arts m'effraie pour lui, car je sais +de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, +je ne veux avoir à m'adresser, ni +que mon fils soit en droit de m'adresser, +un jour, le reproche d'avoir entravé sa carrière +et mis obstacle à son bonheur. Je veux +donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions +sont réelles et que sa vocation est +solide. C'est pourquoi je vous prie de le +mettre à une sérieuse épreuve. Accumulez +devant lui les difficultés: s'il est vraiment +appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront +pas; il en triomphera. Si, au contraire, +il se décourage, je saurai à quoi<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> +m'en tenir, et je ne laisserai certainement +pas s'engager dans une carrière dont +il n'aurait pas l'énergie de surmonter les +premiers obstacles.</p> + +<p>Reicha promit à ma mère de me soumettre +au régime qu'elle exigeait; il tint +parole, autant du moins qu'il était en lui.</p> + +<p>Comme échantillon de mes petits talents de +gamin, j'avais porté à Reicha quelques pages +de musique, des romances, des préludes, des +bouts de valse, que sais-je? tout le peu qui +avait passé jusque-là par ma petite cervelle.</p> + +<p>Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère:</p> + +<p>—Cet enfant-là sait déjà beaucoup de +ce que j'aurai à lui apprendre; seulement, +il ignore qu'il le sait.</p> + +<p>Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus +arrivé à des exercices d'harmonie un peu +plus qu'élémentaires, contrepoint de toute +espèce, fugues, canons, etc., ma mère lui +demanda:<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p> + +<p>—Eh bien, qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Je pense, chère madame, qu'il n'y a +pas moyen de le dégoûter: rien ne le +rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, +ce qui me plaît surtout chez lui, c'est qu'il +veut toujours savoir <i>le pourquoi</i>.</p> + +<p>—Allons! dit ma mère, il faut se résigner.</p> + +<p>Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à +plaisanter. Plusieurs fois elle m'avait dit:</p> + +<p>—Tu sais, si cela ne marche pas bien, +un fiacre, et <i>chez le notaire</i>!...</p> + +<p>Le notaire! c'était assez pour me faire +faire l'impossible.</p> + +<p>D'autre part, mes notes de collège +étaient bonnes; et, en dépit de la menace +suspendue sur moi de me faire redoubler +mes classes pour gagner du temps, j'avais +soin de ne pas donner à mes maîtres le +droit de considérer ma passion musicale +comme nuisible à mes études. Une fois<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> +pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, +pour n'avoir pas achevé je ne sais +quel devoir. Le maître d'étude me mit en +retenue avec un gros <i>pensum</i>, quelque chose +comme cinq cents vers à copier. J'étais +donc en train d'écrire, ou plutôt de gribouiller +avec cette rapidité négligente qu'on +apporte d'ordinaire à de semblables exercices, +lorsque le surveillant s'approcha de +la table. Après m'avoir observé en silence +pendant quelques instants, il me mit doucement +la main sur l'épaule, et me dit:</p> + +<p>—C'est bien mal écrit, ce que vous +faites là!</p> + +<p>Je relevai la tête et répondis:</p> + +<p>—Tiens! si vous croyez que c'est amusant!</p> + +<p>—Cela vous ennuie parce que vous le +faites mal; si vous y apportiez plus de soin, +ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait +bien moins.<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p> + +<p>Cette simple parole, si pleine de sens, +si tranquille, prononcée avec un accent de +bonté patiente et persuasive, fut pour moi +une telle lumière que, depuis ce jour, je +ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence +ou de légèreté à mon travail: elle +a été, pour moi, une révélation soudaine, +complète et définitive de l'<i>attention</i> et de +l'<i>application</i>. Je me remis à mon <i>pensum</i> +que j'achevai dans de tout autres dispositions, +et l'ennui disparut sous le contentement +et le profit du bon conseil que je +venais de recevoir.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cependant, mes études musicales se poursuivaient +avec fruit et m'attachaient de +plus en plus.</p> + +<p>Une vacance de plusieurs jours arriva +(les congés du jour de l'an), et ma mère +en profita pour me procurer un plaisir qui +fut en même temps une grande et salu<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>taire +leçon. On donnait aux Italiens le <i>Don +Giovanni</i> de Mozart. Ma mère m'y conduisit +elle-même; et cette divine soirée passée +auprès d'elle, dans une petite loge des +quatrièmes du Théâtre-Italien, est restée +l'un des plus mémorables et des plus délicieux +souvenirs de ma vie. Je ne sais si +ma mémoire est fidèle, mais je crois que +c'est Reicha qui avait conseillé à ma mère +de me mener entendre <i>Don Juan</i>.</p> + +<p>Devant le récit de l'émotion que me fit +éprouver cet incomparable chef-d'œuvre, +je me demande si ma plume pourra jamais +la traduire, je ne dis pas fidèlement, cela +me paraît impossible, mais au moins de +manière à donner quelque idée de ce qui +s'est passé en moi pendant ces heures uniques +dont le charme a dominé ma vie +comme une apparition lumineuse et une +sorte de vision révélatrice. Dès le début de +l'ouverture, je me sentis transporté, par les<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> +solennels et majestueux accords de la scène +finale du Commandeur, dans un monde +absolument nouveau. Je fus saisi d'une +terreur qui me glaçait; et, lorsque vint cette +progression menaçante sur laquelle se déroulent +ces gammes ascendantes et descendantes, +fatales et implacables comme un +arrêt de mort, je fus pris d'un tel effroi +que ma tête tomba sur l'épaule de ma +mère, et qu'ainsi enveloppé par cette +double étreinte du beau et du terrible, je +murmurai ces mots:</p> + +<p>—Oh! maman, quelle musique! c'est +vraiment <i>la</i> musique, cela!</p> + +<p>L'audition de l'<i>Otello</i> de Rossini avait +remué en moi les fibres de l'instinct musical; +mais l'effet que me produisit le <i>Don +Juan</i> eut une signification toute différente +et une tout autre portée. Il me semble +qu'il dut y avoir entre ces deux sortes +d'impressions quelque chose d'analogue à<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> +ce que ressentirait un peintre qui passerait +tout à coup du contact des maîtres vénitiens +à celui des Raphaël, des Léonard de +Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait +fait connaître l'ivresse de la volupté purement +musicale: il avait charmé, enchanté +mon oreille. Mozart faisait plus: à cette +jouissance si complète au point de vue +exclusivement musical et sensible, se joignait, +cette fois, l'influence si profonde et +si pénétrante de la vérité d'expression unie +à la beauté parfaite. Ce fut, d'un bout à +l'autre de la partition, un long et inexprimable +ravissement. Depuis les pathétiques +accents du trio de la mort du Commandeur +et de Donna Anna sur le corps de son +père, jusqu'à cette grâce de Zerline, et à +cette suprême et magistrale élégance du trio +des Masques et de celui qui commence le +deuxième acte sous le balcon de Donna +Elvire, tout, enfin (car, dans cette œuvre<span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> +immortelle, il faudrait tout citer), me procura +cette espèce de béatitude qu'on ne +ressent qu'en présence des choses absolument +belles qui s'imposent à l'admiration +des siècles, et servent, pour ainsi dire, +d'<i>étiage</i> au niveau esthétique dans les arts. +Cette représentation compte pour les plus +belles étrennes de mes années d'enfance; et +plus tard, lorsque j'obtins le grand prix de +Rome, en 1839, ce fut de la grande partition +de <i>Don Juan</i> que ma pauvre mère me +fit cadeau pour me récompenser.</p> + +<p>Cette année-là fut, au reste, particulièrement +favorable au développement de ma +passion pour la musique. Après <i>Don Juan</i>, +j'entendis, pendant la semaine sainte, deux +concerts spirituels de la Société des concerts +du Conservatoire, alors dirigée par +Habeneck. À l'un d'eux, on exécuta la +<i>Symphonie pastorale</i> de Beethoven, et, à +l'autre, la <i>Symphonie avec chœurs</i> du même<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> +maître. Ce fut un nouvel élan donné à +mon ardeur musicale, et je me souviens +très bien que, tout en me révélant la personnalité +si fière, si hardie de ce génie +gigantesque et unique, ces deux auditions +me laissèrent comme la conscience instinctive +d'un langage semblable, au moins +par bien des côtés, à celui auquel m'avait +initié l'audition de <i>Don Juan</i>: quelque +chose me disait que ces deux grands génies +si diversement incomparables avaient une +patrie commune et appartenaient aux +mêmes doctrines.</p> + +<p>Mon temps de collège s'avançait. Parmi +les ressorts que ma mère avait mis en jeu +pour me donner à réfléchir sur les conséquences +de ma détermination, outre qu'elle +comptait toujours un peu sur le redoublement +de mes classes, elle avait espéré me +dissuader en me déclarant formellement +que si j'amenais un mauvais numéro au<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> +tirage pour la conscription, elle serait obligée +de me laisser partir, étant trop pauvre +pour payer un remplaçant militaire. Évidemment, +ce n'était là qu'un expédient: la +chère femme, qui avait, à coup sûr, mangé +plus d'une fois du pain sec pour que ses +enfants ne manquassent de rien, aurait +vendu son lit plutôt que de se séparer de +l'un de nous; et, comme j'étais en âge de +sentir et de comprendre tout ce qu'une +pareille vie de travail, de dévouement et de +sacrifices m'imposait d'obligations, de respect +et d'amour pour ma mère, je lui dis, +lorsqu'elle me parla de la conscription:</p> + +<p>—C'est bien, maman; ne m'en parlez +plus; j'en fais mon affaire: je me rachèterai +moi-même, j'aurai le grand prix de +Rome.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>J'étais alors en troisième. Il s'était passé, +dans la classe, un événement qui m'avait<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> +attiré une certaine considération parmi +mes camarades.</p> + +<p>Nous avions pour professeur un certain +M. Roberge qui avait un faible tout particulier +pour les vers latins. Être fort en +vers latins, c'était être sûr de conquérir ses +bonnes grâces. On avait fait, un jour, à +M. Roberge, je ne sais plus quelle farce, +dont l'auteur ne voulait pas se déclarer et +dont aucun de nous ne se serait permis de +révéler la provenance. M. Roberge, devant +ce refus d'aveu, frappa la classe entière +d'une privation de congé. Comme on touchait +aux vacances de Pâques, qui représentaient +peut-être quatre ou cinq jours de +sortie, la punition était terrible. Néanmoins +la solidarité lycéenne ne broncha pas et le +coupable resta ignoré.</p> + +<p>L'idée me vint alors de prendre M. Roberge +par son faible et d'essayer de le fléchir. +Sans en rien dire à mes camarades,<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> +je composai une pièce de vers latins dont +le sujet était le chagrin de petits oiseaux +enfermés dans une cage, loin des campagnes, +des bois, du soleil, de l'air, et +redemandant à grands cris leur liberté. Il +faut croire que le sentiment sous la dictée +duquel j'écrivis mes vers me porta bonheur. +En entrant en classe, je profitai d'un moment +où M. Roberge avait les yeux tournés, +et je déposai furtivement sur sa chaise ma +petite composition. Lorsqu'il fut installé à +sa place, il aperçut le papier, le déplia, il +se mit à le lire. Puis il dit:</p> + +<p>—Messieurs, quel est l'auteur de cette +pièce de vers?</p> + +<p>Je levai la main.</p> + +<p>—Elle est très bien, dit-il; puis il +ajouta:—Messieurs, je lève la privation +de congé; remerciez votre camarade Gounod +dont le travail vous a mérité votre délivrance.<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p> + +<p>On devine les honneurs civiques dont +je fus comblé en retour de cette amnistie ...</p> + +<p>J'étais arrivé en seconde. Je me retrouvais +sous le professorat de mon cher +maître de sixième, Adolphe Régnier. J'avais +là pour camarades Eugène Despois, qui +devint un brillant élève de l'École normale +et un humaniste si distingué; Octave Ducros +de Sixt; enfin Albert Delacourtie, +l'honorable et intelligent avoué qui est resté +un de mes plus fidèles et meilleurs amis. +C'est à peu près entre nous quatre que se +partageait le «banc d'honneur». À Pâques, +on me jugea assez avancé pour passer en +rhétorique, où je ne fis qu'un séjour de +trois mois, mes études ayant été assez +satisfaisantes pour que ma mère renonçât +au fameux projet de me faire redoubler +des classes. Je quittai le lycée aux vacances; +j'avais un peu plus de dix-sept ans.<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p> + +<p>Mais ma philosophie n'était pas faite, et +ma mère n'entendait pas que mes études +restassent inachevées. Il fut donc convenu +et exigé que je continuerais mes études à +la maison, et que, tout en poursuivant mon +travail de composition, je préparerais mes +examens pour le baccalauréat ès lettres, que +je passai en effet au bout d'un an.</p> + +<p>J'ai bien souvent regretté de n'y avoir +pas ajouté le baccalauréat ès sciences, qui +m'eût familiarisé de bonne heure avec une +foule de notions dont je n'ai apprécié que +plus tard toute l'importance et sur lesquelles +je suis malheureusement resté un +ignorant! Mais le temps pressait; il fallait se +mettre en état de remporter ce prix de Rome +auquel je m'étais engagé, et qui était une +question de vie ou de mort pour mon avenir: +or, il n'y avait pas un jour à perdre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Reicha venait de mourir: je me trou<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>vais +sans professeur. Ma mère eut la pensée +de me conduire chez Cherubini, et de lui +demander mon admission dans une des +classes de composition du Conservatoire. +J'emportai sous mon bras quelques-uns de +mes cahiers de leçons avec Reicha, afin +de pouvoir renseigner Cherubini sur le +point où j'en étais. Cette exhibition ne fut +pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement +de mon passé; et, lorsqu'il sut que +j'étais élève de Reicha (qui avait cependant +professé au Conservatoire), il dit à ma +mère:</p> + +<p>—Eh bien! maintenant, il faut qu'il +recommence tout dans une autre manière. +Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est +un Allemand; il faut que le petit suive la +méthode italienne: je vais le mettre dans +la classe de contrepoint et de fugue de +mon élève Halévy.</p> + +<p>Or, pour Cherubini, l'école italienne,<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> +c'était la grande école qui descend de Palestrina, +comme, pour les Allemands, le maître +par excellence est Sébastien Bach. Loin de +me décourager, cette décision me ravit.</p> + +<p>—Tant mieux, me disais-je et répétais-je +à ma mère, je n'en serai que mieux +armé, ayant pris de chacune de ces deux +grandes écoles ce qu'elles ont de particulier: +tout est pour le mieux!</p> + +<p>J'entrai dans la classe d'Halévy; en +même temps, Cherubini me mit, pour la +composition lyrique, entre les mains de +Berton, l'auteur de <i>Montano et Stéphanie</i> et +d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient +joui d'une réputation méritée; esprit fin, +aimable, délicat, grand admirateur de +Mozart, dont il recommandait la lecture +assidue.</p> + +<p>—Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, +lisez les <i>Noces de Figaro</i>!</p> + +<p>Il avait bien raison; ce devrait être le<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> +bréviaire des musiciens: Mozart est à +Palestrina et à Bach ce que le Nouveau +Testament est à l'Ancien dans l'esprit d'une +seule et même Bible. Berton étant mort +environ deux mois après mon entrée dans +sa classe, Cherubini me plaça dans celle +de Le Sueur, l'auteur des <i>Bardes</i>, de la +<i>Caverne</i>, de plusieurs messes et oratorios: +esprit grave, recueilli, ardent, d'une inspiration +parfois biblique, très enclin aux +sujets sacrés; grand, le visage pâle comme +la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur +m'accueillit avec une bonté et une tendresse +paternelles; il était aimant, il avait +un cœur chaud. Sa fréquentation, qui, +malheureusement pour moi, n'a duré que +neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et +j'ai reçu de lui des conseils dont la lumière +et l'élévation lui assurent un titre ineffaçable +à mon souvenir et à ma reconnaissante +affection.<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p> + +<p>Je refis, sous la direction d'Halévy, tout +mon chemin de contrepoint et de fugue; +mais, en dépit de mon travail, dont mon +maître était pourtant satisfait, je n'obtins +jamais de prix au Conservatoire; mon +objectif unique était ce grand prix de Rome +que je m'étais engagé à remporter coûte +que coûte.</p> + +<p>J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je +concourus pour la première fois. Je remportai +le second prix. Lesueur étant mort, +je devins élève de Paër, qui l'avait remplacé +comme professeur de composition. Je +concourus de nouveau l'année suivante; +ma mère était pleine de crainte et d'espoir +à la fois: désormais, je ne pouvais plus +avoir que le grand prix ou un échec. Ce +fut un échec! J'avais vingt ans, l'âge de la +conscription! Mais mon second prix de +l'année précédente me valait un sursis d'un +an. Il me restait donc encore les chances<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> +d'un troisième et dernier concours. Pour +me consoler de ma défaite, ma mère m'emmena +faire un voyage d'un mois en Suisse. +Elle avait alors, malgré ses cinquante-huit +ans, toute la verdeur d'une femme de trente +ans. Pour moi qui, en dehors de Paris, +n'avais encore vu que Versailles, Rouen +et le Havre, ce voyage ne fut qu'une suite +d'enchantements, depuis Genève, par Chamonix, +l'Oberland, le Righi, les lacs, et le +retour par Bâle. Je ne désadmirais pas. +Nous parcourions la Suisse à dos de mulets, +partant de grand matin, nous couchant +tard, ma mère toujours levée la première +et toute prête avant de me réveiller.</p> + +<p>Je rentrai à Paris plein d'une nouvelle +ardeur pour le travail, et bien résolu à en +finir, cette fois, avec le grand prix de +Rome. L'époque de ce concours si impatiemment +attendu arriva enfin. J'entrai en +loge, et je remportai le prix. Ma pauvre<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> +mère en pleura: de joie, d'abord, puis +aussi de la pensée que ce triomphe, c'était +la séparation prochaine, et une séparation +de trois ans, dont deux passés à Rome et +l'autre en Allemagne. Jamais nous ne nous +étions quittés, et la fable des <i>Deux Pigeons</i> +allait devenir sa pensée quotidienne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les artistes qui avaient remporté les +autres grands prix la même année que +moi étaient: pour la peinture, Hébert; pour +la sculpture, Gruyère; pour l'architecture, +Le Fuel; pour la gravure en médailles, +Vauthier, petit-fils de Galle.</p> + +<p>À la fin d'octobre avait lieu la distribution +solennelle des prix de Rome, séance +publique annuelle, dans laquelle est exécutée +la cantate du musicien lauréat. Mon +frère, qui était architecte, avait fait, comme +élève de Huyot, d'excellentes études à +l'École des beaux-arts. Ne voulant pas<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> +quitter notre mère, prévoyant peut-être +que le grand prix lui enlèverait, un jour, +le plus jeune de ses deux fils, mon frère +avait renoncé au concours de Rome, qui +l'eût éloigné, pour cinq ans, de cette mère +qu'il adorait et dont il était l'appui et le +soutien. Mais il avait remporté ce qu'on +appelait le prix départemental, qui était +accordé à l'élève ayant obtenu le plus de +médailles pendant le cours de ses études à +l'École des beaux-arts. Ce prix était proclamé +en séance publique de l'Institut, et +notre mère eut la joie de voir couronner +ses deux fils le même jour.</p> + +<p>J'ai dit que mon frère avait été élevé au +lycée de Versailles. C'est là qu'il avait +connu Le Fuel, dont le père était lui-même +architecte au château, et qui devait, +plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait. +Le Fuel avait retrouvé mon frère +comme condisciple à l'atelier du célèbre<span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> +architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc +de Triomphe de l'Étoile, et, depuis lors, ils +s'étaient liés d'une amitié que rien désormais +ne devait rompre. Le Fuel avait près +de neuf ans de plus que moi. Ma mère, +qui l'aimait comme un fils, me confia à +lui, on devine avec quelles instances, et je +dois à la mémoire de cet excellent ami de +dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la +plus fidèle et la plus vigilante sollicitude.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Avant mon départ, l'occasion s'offrit à +moi de me livrer à un travail bien sérieux +à tout âge et surtout au mien, une messe. +Le maître de chapelle de Saint-Eustache, +Dietsch, qui était alors chef des chœurs à +l'Opéra, me dit un jour:</p> + +<p>—Écrivez donc une messe avant de +partir pour Rome; je vous la ferai exécuter +à Saint-Eustache.</p> + +<p>Une messe! de moi! dans Saint-Eus<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>tache! +Je crus rêver. J'avais cinq mois +devant moi; je me mis résolument à +l'œuvre, et, au jour dit, j'étais prêt, grâce +à l'activité laborieuse de ma mère qui m'avait +aidé à copier les parties d'orchestre, +car nous n'avions pas le moyen de payer +un copiste. Une messe à grand orchestre, +s'il vous plaît! je la dédiai, avec autant +de témérité que de reconnaissance, à la +mémoire de mon cher et regretté maître +Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-même, l'exécution +à Saint-Eustache.</p> + +<p>Ma messe n'était certes pas une œuvre +remarquable: elle dénotait l'inexpérience +qu'on pouvait attendre d'un jeune homme +encore tout novice dans le maniement de +cette riche palette de l'orchestre dont la +possession demande une si longue pratique; +quant à la valeur des idées musicales considérées +en elles-mêmes, elle se bornait à +un sentiment assez juste, à un instinct<span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> +assez vrai de conformité au sens du texte +sacré; mais la fermeté du dessin, le voulu +y laissait fort à désirer. Quoi qu'il en soit, +ce premier essai me valut de bienveillants +encouragements, parmi lesquels celui-ci, +dont je fus particulièrement touché. Au +moment où je rentrais à la maison avec +ma mère après l'exécution de la messe, je +trouvai à la porte de notre appartement +(nous demeurions alors au rez-de-chaussée +8, rue de l'Éperon) un commissionnaire +qui m'attendait, une lettre à la main. Je +prends la lettre, je l'ouvre, et je lis ceci:</p> + +<p>«Bravo, cher homme que j'ai connu +enfant! Honneur au <i>Gloria</i>, au <i>Credo</i>, surtout +au <i>Sanctus</i>! c'est beau; c'est vraiment +religieux! Bravo et merci; vous m'avez +rendu bien heureux.»</p> + +<p>C'était de l'excellent M. Poirson, mon +ancien proviseur de Saint-Louis, alors proviseur +du lycée Charlemagne. Il avait vu<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> +annoncer l'exécution d'une messe de moi, +et il était accouru, tout plein d'intérêt et +de sollicitude, pour entendre les débuts du +jeune artiste auquel il avait dit, sept ans +auparavant:</p> + +<p>—Va, mon enfant, fais de la musique!</p> + +<p>Je fus tellement touché de son souvenir +que je ne pris même pas le temps d'entrer +chez moi; je ne fis qu'un bond dans la +rue, je montai dans un cabriolet ... et j'arrive +au lycée Charlemagne, rue Saint-Antoine, +où je trouve mon cher ancien +proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse +de tout son cœur.</p> + +<p>Je n'avais plus que quatre jours à passer +avec cette mère de qui j'allais me séparer +pour trois ans et qui, à travers ses larmes, +préparait toutes choses pour le jour de mon +départ. Ce jour arriva rapidement.<span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + +<h3>L'ITALIE</h3> + + +<p>Le 5 décembre 1839, Lefuel, Vauthier +et moi, nous prenions, à huit heures du +soir, la malle-poste qui partait de la rue +Jean-Jacques-Rousseau. Mon frère seul était +venu nous dire adieu. Notre première +étape était Lyon. De là nous descendions +le Rhône par Avignon, Arles, etc ... jusqu'à +Marseille. À Marseille, nous prenions un +<i>voiturin</i>.</p> + +<p>Le <i>voiturin</i>! que de souvenirs dans ce<span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> +mot! Pauvre vieux véhicule écroulé, écrasé, +broyé sous la vitesse haletante, vertigineuse +des roues de fer de la vapeur! Le <i>voiturin</i>, +qui permettait de s'arrêter, de regarder, +d'admirer paisiblement tous les sites à travers +lesquels—quand ce n'est pas par-dessous +lesquels—la rugissante locomotive +vous emporte maintenant comme un +simple colis, et vous lance à travers l'espace +avec la furie d'un bolide! Le <i>voiturin</i>, +qui vous faisait passer, peu à peu, graduellement, +discrètement, d'un aspect à +un autre, au lieu de cet obus à rails qui +vous prend endormis sous le ciel de Paris +et vous jette, au réveil, sous celui de l'Orient, +sans transition, ni d'esprit ni de température, +brutalement, comme une marchandise, +à l'anglaise! Beaucoup, vite et +à fond de cale: comme du poisson qu'on +expédie par le <i>rapide</i> pour qu'il arrive encore +frais!<span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p> + +<p>Si, du moins, le Progrès, ce conquérant +sans pitié, laissait la vie aux vaincus! Mais +non: le <i>voiturin</i> n'est plus!... Je le bénis +d'avoir été: il m'a permis de jouir en +détail de cette admirable route de la Corniche +qui prépare si bien le voyageur au +climat et aux beautés pittoresques de l'Italie: +Monaco, Menton, Sestri, Gênes, la +Spezia, Trasimène, la Toscane avec Pise, +Lucques, Sienne, Pérouse, Florence; enseignement +progressif et alternatif de la +nature qui explique les maîtres et des +maîtres qui vous apprennent à regarder +la nature. Tout cela, nous l'avons pendant +près de deux mois dégusté, savouré à notre +aise; et, le 27 janvier 1840, nous entrions +dans cette Rome qui allait devenir +notre résidence, notre éducatrice, notre +initiatrice aux grandes et sévères beautés +de la nature et de l'art.</p> + +<p>Le Directeur de l'Académie de France à<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> +Rome était alors M. Ingres. Mon père l'avait +connu tout jeune. Dès notre arrivée, nous +montâmes, comme c'était notre devoir, +chez le directeur, pour lui être présentés, +chacun par notre nom. Il ne m'eut pas +plutôt aperçu qu'il s'écria:</p> + +<p>—C'est vous qui êtes Gounod! Dieu! +ressemblez-vous à votre père!</p> + +<p>Et il me fit de mon père, de son talent +de dessinateur, de sa nature, du charme +de son esprit et de sa conversation, un +éloge que j'étais fier d'entendre de la +bouche d'un artiste de cette valeur, et qui +était bien le plus doux accueil possible à +mon arrivée.</p> + +<p>Chacun de nous s'étant installé ensuite +dans le logement qui lui était destiné,—logement +qui se composait d'une grande +pièce unique qu'on appelait une loge et +qui servait de cabinet de travail et de +chambre à coucher,—mon premier senti<span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>ment +fut celui de ce long exil qui me séparait +de ma mère. Je me demandai comment +mon travail de pensionnaire suffirait +à me faire prendre en patience un +éloignement que le séjour de Rome et +celui de l'Allemagne devaient faire durer +trois ans.</p> + +<p>De ma fenêtre, j'apercevais au loin le +dôme de Saint-Pierre, et je m'abandonnais +volontiers à la mélancolie dans laquelle +me plongeait ma première expérience de la +solitude, bien qu'à tout prendre ce ne fût +pas une solitude que ce palais où nous +étions vingt-deux pensionnaires, réunis +chaque jour au moins deux fois autour de +la table commune,—dans cette fameuse +salle à manger tapissée des portraits de tous +les pensionnaires depuis la fondation de +l'Académie,—et que je fusse de nature à +faire de suite connaissance et bon ménage +avec tous mes camarades.<span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p> + +<p>Je dois l'avouer: une des causes qui +contribuèrent le plus à cette tristesse fut +assurément l'impression que me fit mon +arrivée à Rome. Ce fut une déception complète. +Au lieu de la ville que je m'étais +figurée, d'un caractère majestueux, d'une +physionomie saisissante, d'un aspect grandiose, +pleine de temples, de monuments +antiques, de ruines pittoresques, je me +trouvais dans une vraie ville de province, +vulgaire, incolore, sale presque partout: +j'étais en pleine désillusion, et il n'aurait +pas fallu grand chose pour me faire renoncer +à ma pension, reboucler ma malle +et me sauver au plus vite à Paris pour y +retrouver tout ce que j'aimais.</p> + +<p>Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais +rêvé, mais non de manière à frapper +tout d'abord: il fallait l'y chercher; il +fallait fouiller çà et là et interroger peu à +peu cette grandeur endormie du glorieux<span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> +passé et faire revivre, en les fréquentant, +les ruines muettes, les ossements de l'antiquité +romaine.</p> + +<p>J'étais trop jeune alors, non seulement +d'âge, mais encore et surtout de caractère; +j'étais trop enfant pour saisir et comprendre, +au premier coup d'œil, le sens profond +de cette ville grave, austère, qui ne +me parut que froide, sèche, triste et maussade, +et qui parle si bas qu'on ne l'entend +qu'avec des oreilles préparées par le +silence et initiées par le recueillement. Rome +peut dire ce que la Sainte Écriture fait +dire à Dieu par rapport à l'âme: «Je la +conduirai dans la solitude et là je parlerai +à son cœur.»</p> + +<p>Rome est, à elle seule, tant de choses, +et ces choses sont enveloppées d'un calme +si profond, d'une majesté si tranquille et si +sereine qu'il est impossible d'en soupçonner, +au premier abord, le prodigieux en<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>semble +et l'inépuisable richesse. Son passé +comme son présent, son présent comme sa +destinée, font d'elle la capitale non d'un +pays mais de l'humanité. Quiconque y a +vécu longtemps le sait bien; et, à quelque +nation que l'on appartienne, quelque langue +que l'on parle, Rome parle une langue si +universelle qu'on ne peut plus la quitter +sans sentir que l'on quitte une <i>patrie</i>.</p> + +<p>Peu à peu, je sentis ma mélancolie faire +place à une disposition tout autre. Je me +familiarisai avec Rome et je sortis de cette +espèce de linceul où j'étais renfermé.</p> + +<p>Toutefois je n'étais pas demeuré absolument +oisif. Ma distraction favorite était +la lecture du <i>Faust</i> de Goethe, en français, +bien entendu, car je ne savais pas un mot +d'allemand; je lisais, en outre, et avec grand +plaisir, les poésies de Lamartine: avant +de songer à mon premier envoi de Rome, +pour lequel j'avais du temps devant moi,<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> +je m'étais occupé à écrire plusieurs mélodies, +au nombre desquelles se trouvaient +<i>le Vallon</i> ainsi que <i>le Soir</i>, dont la musique +devait être, dix ans plus tard, adaptée à la +scène de concours du premier acte de mon +opéra, <i>Sapho</i>, sur les beaux vers de mon +ami et illustre collaborateur Émile Augier: +«<i>Héro, sur la tour solitaire ...</i>»—Je les +écrivis toutes deux à peu de jours de distance +et presque dès mon arrivée à la Villa +Médicis.</p> + +<p>Six semaines environ s'écoulèrent; mes +yeux s'étaient habitués à cette ville dont le +silence m'avait causé l'impression d'un +désert; ce silence même commençait à +me charmer, à devenir un bien-être, et je +trouvais un plaisir particulier à fréquenter +le Forum, les ruines du Palatin, le Colisée, +tous ces restes d'une grandeur et d'une +puissance disparues, sur lesquels s'étend, +depuis des siècles, la houlette auguste et<span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> +pacifique du Pasteur des peuples et de +la Dominatrice des nations.</p> + +<p>J'avais fait connaissance et peu à peu lié +amitié avec une excellente famille, les +Desgoffe, qui recevaient l'hospitalité de +M. et de madame Ingres. Alexandre Desgoffe +était, non un pensionnaire de Rome, +mais un élève de M. Ingres, paysagiste d'un +talent noble et sévère. Il habitait l'Académie +avec sa femme et sa fille, une charmante +enfant de neuf ans,—devenue depuis +madame Paul Flandrin, épouse et +mère aussi admirable qu'elle avait été une +fille parfaite.—Desgoffe était une nature +rare: cœur profond, digne, dévoué, modeste; +simple et limpide comme un enfant; +fidèle et généreux. Ce fut, on le +pense bien, une grande joie pour ma mère +lorsque je lui écrivis qu'il y avait près de +moi des êtres excellents qui me témoignaient +une véritable affection et auprès<span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> +desquels je pouvais trouver quelque adoucissement +à ma solitude et, au besoin, des +soins affectueux et dévoués.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Notre soirée du dimanche se passait habituellement +dans le grand salon du directeur, +chez qui les pensionnaires avaient, +ce jour-là, leurs entrées de droit. On y faisait +de la musique. M. Ingres m'avait pris +en amitié. Il était fou de musique; il +aimait passionnément Haydn, Mozart, +Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse +et l'accent pathétique de son style, +lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, +de Sophocle et d'Euripide. M. Ingres +jouait du violon: ce n'était pas un exécutant, +moins encore un virtuose; mais il +avait, dans sa jeunesse, fait sa partie de +violon dans l'orchestre du théâtre de sa +ville natale, Montauban, où il avait pris +part à l'exécution des opéras de Gluck.<span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> +J'avais lu et étudié les œuvres de Gluck. +Quant au <i>Don Juan</i> de Mozart, je le savais +par cœur, et, bien que je ne fusse pas un +pianiste, je me tirais assez passablement +d'affaire pour pouvoir régaler M. Ingres +du souvenir de cette partition qu'il adorait. +Je savais également, de mémoire, les symphonies +de Beethoven, pour lesquelles il +avait une admiration passionnée: nous +passions souvent une partie de la nuit à +nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimité +des grands maîtres, et en peu de +temps je fus tout à fait dans ses bonnes +grâces.</p> + +<p>Qui n'a pas connu intimement M. Ingres +n'a pu avoir de lui qu'une idée inexacte et +fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, +souvent, longtemps; et je puis affirmer +que c'était une nature simple, droite, +ouverte, pleine de candeur et d'élan, et +d'un enthousiasme qui allait parfois jusqu'à<span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> +l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant +et des indignations d'apôtre; il était +d'une naïveté et d'une sensibilité touchantes +et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre +pas chez les <i>poseurs</i>, comme on s'est +plu à dire qu'il l'était.</p> + +<p>Sincèrement humble et petit devant les +maîtres, mais digne et fier devant la suffisance +et l'arrogance de la sottise; paternel +pour tous les pensionnaires qu'il regardait +comme ses enfants et dont il maintenait le +rang avec une affection jalouse au milieu des +visiteurs, quels qu'ils fussent, qui étaient +reçus dans ses salons, tel était le grand et +noble artiste dont j'allais avoir le bonheur +de recueillir les précieux enseignements.</p> + +<p>Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai +jamais qu'il a laissé tomber devant moi +quelques-uns de ces mots lumineux qui +suffisent à éclairer la vie d'un artiste quand +il a le bonheur de les comprendre.<span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span></p> + +<p>On connaît le mot célèbre de M. Ingres: +«Le dessin est la probité de l'art.» Il en +a dit devant moi un autre qui est toute +une synthèse: «Il n'y a pas de grâce +sans force.» C'est qu'en effet la grâce et +la force sont complémentaires l'une de +l'autre dans le total de la beauté, la force +préservant la grâce de devenir mièvrerie, +et la grâce empêchant la force de devenir +brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces +deux éléments qui marque le sommet de +l'art et qui constitue le génie.</p> + +<p>On a dit, et beaucoup l'ont machinalement +répété, qu'il était despotique, intolérant, +exclusif; il n'était rien de tout +cela. S'il était contagieux, c'est qu'il avait +la foi, et que rien au monde ne donne +plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer +plus de choses que lui, précisément +parce qu'il voyait mieux que personne +par où et pourquoi une chose est admi<span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>rable. +Seulement il était prudent; il savait +à quel point l'entraînement des jeunes +gens les expose à s'éprendre, à s'engouer, +sans discernement et sans méthode, de +certains traits personnels à tel ou tel maître; +que ces traits, qui sont les caractères propres, +distinctifs de chaque maître, leur physionomie +individuelle à laquelle on les reconnaît +comme nous nous reconnaissons +les uns les autres, sont précisément aussi +les propriétés incommunicables de leur +nature; que, par conséquent, c'est d'abord +et tout au moins un plagiat que de les +vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation +tournera fatalement à l'exagération +de qualités dont l'imitateur fera autant de +défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et +ce qui l'a fait accuser, très injustement, +d'exclusivisme et d'intolérance.</p> + +<p>L'anecdote suivante montrera combien +il était sincère à revenir d'une première<span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> +impression et peu obstiné dans ses répugnances. +Je venais de lui faire entendre, +pour la première fois, l'admirable scène de +Caron et des Ombres, dans <i>l'Alceste</i>, non +de Gluck, mais de Lulli; cette première +audition lui avait laissé une impression de +raideur, de sécheresse, de dureté farouche, +si pénible qu'il s'écria:</p> + +<p>—C'est affreux! c'est hideux! ce n'est +pas de la musique! c'est du fer!</p> + +<p>Je me gardai bien, moi jeune homme, +de tenir tête à cette impétuosité d'un homme +pour qui j'avais un tel respect; j'attendis +et laissai passer l'orage. À quelque +temps de là, M. Ingres revint sur le souvenir +que lui avait laissé ce morceau,—souvenir +déjà un peu adouci, à ce qu'il +me semblait,—et me dit:</p> + +<p>—Voyons donc cette scène de Lulli: +Caron et les Ombres! Je voudrais réentendre +cela.<span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span></p> + +<p>Je la lui chantai de nouveau; et, cette +fois, plus familiarisé sans doute avec le +style primitif et rugueux de cette peinture +si saisissante, il fut frappé de ce qu'il y +a d'ironique et de narquois dans le langage +de Caron, et de touchant dans les +plaintes de ces Ombres errantes, à qui Caron +refuse le passage dans sa barque parce +qu'elles n'ont pas de quoi le payer. Peu +à peu, il s'attacha tellement au caractère de +cette scène qu'elle devint un de ses morceaux +favoris et qu'il me la redemandait +constamment.</p> + +<p>Mais sa passion dominante était le <i>Don +Juan</i> de Mozart, où nous restions parfois +ensemble jusqu'à deux heures du matin, +au point que madame Ingres, tombant de +fatigue et de sommeil, était obligée de fermer +le piano pour nous séparer et nous +envoyer dormir chacun de notre côté.</p> + +<p>Il est vrai qu'en fait de musique ses<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> +préférences étaient pour les Allemands et +qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de +Rossini; mais il regardait <i>le Barbier de +Séville</i> comme un chef-d'œuvre; il avait +la plus grande admiration pour un autre +maître italien, Cherubini, dont il a laissé un +si magnifique portrait, et que Beethoven +considérait comme le plus grand maître +de son temps, ce qui n'est pas un mince +éloge décerné par un tel homme. D'ailleurs, +nous avons tous nos préférences: +pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les +siennes? Préférer n'est pas condamner ce +que l'on ne préfère pas.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Une circonstance particulière favorisa et +multiplia mes relations avec M. Ingres. +J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je +souvent un album dans mes +excursions à travers Rome. Un jour, en +revenant d'une de mes promenades, je me<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> +trouvai, à la porte de l'Académie, nez +à nez avec M. Ingres, qui rentrait aussi. +Il aperçut mon album sous mon bras et +me dit, en fixant sur moi ce regard à la +fois profond et lumineux qui lui était +propre:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez là, sous le +bras?</p> + +<p>Je répondis, un peu troublé:</p> + +<p>—Mais ... monsieur Ingres ... c'est ... un +album!</p> + +<p>—Un album? et pour quoi faire? vous +dessinez donc?</p> + +<p>—Oh!... monsieur Ingres!... non ... +c'est-à-dire ... oui ... je dessine un peu.. +mais ... si peu ...</p> + +<p>—Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi +ça!</p> + +<p>Et, ouvrant mon album, il tomba sur +une petite figure de Sainte Catherine que +je venais de copier, le jour même, d'après<span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> +une fresque attribuée à Masaccio, dans la +vieille basilique de Saint-Clément, non +loin du Colisée.</p> + +<p>—C'est vous qui avez fait ça? me dit +M. Ingres.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Tout seul?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Ah çà!... mais ... savez-vous bien +que vous dessinez comme votre père!</p> + +<p>—Oh!... monsieur Ingres!...</p> + +<p>Puis, me regardant sérieusement:</p> + +<p>—Vous me ferez des calques.</p> + +<p>Faire des calques pour M. Ingres! peut-être +les faire auprès de lui! m'éclairer de +ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! +J'étais suffoqué d'honneur et de +joie.</p> + +<p>C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à +la lampe, que je me livrais à cette occupation +si attachante et, en même temps,<span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> +si instructive pour moi, tant par les chefs-d'œuvre +qui passaient sous la pointe soigneuse +de mon crayon que par tout ce +que je recueillais de la conversation de +M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine +de calques, d'après des gravures de +sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter +ses cartons, et dont plusieurs n'avaient +pas moins de quarante centimètres de hauteur.</p> + +<p>Un jour, M. Ingres me dit:</p> + +<p>—Si vous voulez, je vous fais revenir +à Rome avec le grand prix de peinture.</p> + +<p>—Oh! monsieur Ingres, répondis-je, +changer de carrière et en recommencer +une autre! Et puis, quitter ma mère +encore une fois! Oh! non, non ...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Cependant, comme après tout j'étais +à Rome pour me livrer à la musique et +non à la peinture, il fallait songer un peu<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> +sérieusement aux occasions d'y entendre +de la musique. Ces occasions n'étaient +pas précisément fréquentes, mais, surtout, +il s'en fallait qu'elles fussent profitables et +salutaires.</p> + +<p>Et d'abord, en fait de musique religieuse, +il n'y avait guère qu'un endroit que +l'on pût décemment et utilement fréquenter, +c'était la chapelle Sixtine, au Vatican: +ce qui se passait dans les autres églises +était à faire frémir! En dehors de la +chapelle Sixtine—et de celle dite «des +Chanoines», dans Saint-Pierre—la musique +n'était pas même nulle: elle était exécrable. +On n'imagine pas un tel assemblage, +en pareil lieu, des inconvenances +qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous +les oripeaux de la musique profane passaient +sur les tréteaux de cette mascarade +religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après +les premières expériences.<span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p> + +<p>J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre +l'office en musique à la chapelle Sixtine, +le plus souvent en compagnie de +mon camarade et ami Hébert ... Mais la +Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, +ce ne serait pas trop des auteurs +de ce qu'on y voit et de ce qu'on +y entend,—ou plutôt de ce qu'on y entendait +jadis, car, hélas! si l'on y peut +voir encore l'œuvre sublime mais destructible +et déjà bien altérée de l'immortel +Michel-Ange, il paraît que les hymnes du +divin Palestrina ne résonnent plus sous ces +voûtes que la captivité politique du Souverain +Pontife a rendues muettes et dont +le vide pleure éloquemment l'absence de +leur hôte sacré.</p> + +<p>J'allais donc le plus possible à la chapelle +Sixtine. Cette musique sévère, ascétique, +horizontale et calme comme la ligne +de l'Océan, monotone à force de séré<span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>nité, +antisensuelle, et néanmoins d'une +intensité de contemplation qui va parfois +à l'extase, me produisit d'abord un effet +étrange, presque désagréable. Était-ce le +style même de ces compositions, entièrement +nouveau pour moi, était-ce la sonorité +particulière de ces voix spéciales que mon +oreille entendait pour la première fois, ou +bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, +ce martèlement si saillant qui donne +un tel relief à l'exécution en soulignant +les diverses entrées des voix dans ces +combinaisons d'une trame si pleine et si +serrée,—je ne saurais le dire. Toujours +est-il que cette impression, pour bizarre +qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y revins +encore, puis encore, et je finis par ne +pouvoir plus m'en passer.</p> + +<p>Il y a des œuvres qu'il faut voir ou entendre +dans le lieu pour lequel elles ont +été faites. La chapelle Sixtine est un de<span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> +ces lieux exceptionnels; elle est un monument +unique dans le monde. Le génie +colossal qui en a décoré les voûtes et le +mur de l'autel par ces incomparables +conceptions de la Genèse et du Jugement +dernier, ce peintre des Prophètes, avec +lesquels il semble traiter d'égal à égal, +n'aura sans doute jamais son pareil, non +plus qu'Homère ou que Phidias. Les +hommes de cette trempe et de cette taille +ne se voient pas deux fois: ce sont des +synthèses; ils embrassent un monde, ils +l'épuisent, ils le ferment, et ce qu'ils ont +dit, nul ne peut plus le redire après eux. +La musique palestrinienne semble être +une traduction chantée du vaste poème de +Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que +les deux maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, +d'une lumière mutuelle: le spectateur +développe l'auditeur, et réciproquement; +si bien qu'au bout de quelque temps<span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> +on est tenté de se demander si la chapelle +Sixtine, peinture et musique, n'est +pas le produit d'une seule et même inspiration. +Musique et peinture s'y pénètrent +dans une si parfaite et si sublime unité +qu'il semble que le tout soit la double +parole d'une seule et même pensée, la +double voix d'un seul et même cantique; +on dirait que ce qu'on entend est l'écho +de ce qu'on regarde.</p> + +<p>Il y a, en effet, entre l'œuvre de Michel-Ange +et celle de Palestrina de telles analogies, +une telle parenté d'impressions, qu'il +est bien difficile de n'en pas conclure au +même ensemble de qualités, j'allais dire +de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. +De part et d'autre, même simplicité, +même humilité dans l'emploi des +moyens, même absence de préoccupation de +l'effet, même dédain de la séduction. On +sent que le procédé matériel, la main, ne<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> +compte plus, et que l'âme seule, le regard +immuablement fixé vers un monde supérieur, +ne songe qu'à répandre dans une +forme soumise et subjuguée toute la sublimité +de ses contemplations. Il n'y a pas +jusqu'à la teinte générale, uniforme, dont +cette peinture et cette musique sont enveloppées, +qui ne semble faite d'une sorte de +renoncement volontaire à toutes les teintes: +l'art de ces deux hommes est pour ainsi +dire un sacrement où le signe sensible +n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité +vivante et divine. Aussi ni l'un ni +l'autre de ces deux grands maîtres ne +séduit-il tout d'abord. En toutes choses, +c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien +de pareil: il faut pénétrer au delà du visible +et du sensible.</p> + +<p>À l'audition d'une œuvre de Palestrina, +il se passe quelque chose d'analogue à +l'impression produite par la lecture d'une<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> +des grandes pages de Bossuet: rien ne +frappe en route, et au bout du chemin on +se trouve porté à des hauteurs prodigieuses; +serviteur docile et fidèle de la pensée, le +mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son +profit, et vous êtes parvenu au sommet, sans +secousse, sans diversion, sans malversation, +conduit par un guide mystérieux qui vous +a caché sa trace et dérobé ses secrets. C'est +cette absence de procédés visibles, d'artifices +mondains, de coquetterie vaniteuse, +qui rend absolument inimitables les œuvres +supérieures: pour les atteindre, il ne faut +rien de moins que l'esprit qui les a conçues +et les ravissements qui les ont dictées.</p> + +<p>Quant à l'œuvre immense, gigantesque +de Michel-Ange, que pourrai-je en dire? Ce +que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé +de génie, non seulement comme peintre +mais comme poète, sur les murs de ce lieu +unique au monde est prodigieux. Quel<span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> +assemblage puissant des faits ou des personnages +qui résument ou symbolisent l'histoire +capitale, l'histoire essentielle de notre +race! Quelle conception que cette double +lignée de Prophètes et de Sibylles, ces +voyants et ces voyantes dont l'intuition +perce les voiles de l'avenir et porte à travers +les âges l'Esprit devant qui tout est +présent! Quel livre que cette voûte remplie +des origines de l'humanité, et qui se rattache, +par la figure colossale du prophète +Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, +au triomphe de cet autre Jonas arraché par +sa propre puissance aux ténèbres du tombeau +et vainqueur de la mort! Quel hosanna +rayonnant et sublime que cette légion +d'anges que le transport de leur enthousiasme +roule et tord pour ainsi dire autour +des instruments bénis de la Passion qu'ils +emportent à travers l'espace lumineux jusque +dans les hauteurs de la gloire céleste,<span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> +tandis que, dans les abîmes inférieurs du +tableau, la cohue des réprouvés se détache, +lugubre et désespérée, sur les livides et dernières +lueurs d'un jour qui semble leur +dire adieu pour jamais! Et sur la voûte +même, quelle traduction éloquente et pathétique +des premières heures de nos premiers +parents! Quelle révélation que ce +geste prodigieux de l'acte créateur qui, +sur cette statue encore inanimée du premier +homme, vient de déposer cette «âme +vivante» qui va le mettre en relation consciente +avec le principe de son être! Quelle +puissance immatérielle se dégage de cet +espace vide, si étroit et d'une si profonde +signification, laissé par le peintre entre le +doigt créateur et la créature, comme s'il +eût voulu dire que, pour passer et pour +atteindre, la volonté divine ne connaît +ni distance ni obstacle, et que pour Dieu, +acte pur, comme s'exprime la langue théo<span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>logique, +vouloir et produire ne sont qu'une +seule et même opération! Quelle grâce +dans cette attitude soumise de la première +femme lorsque, tirée des profondeurs du +sommeil d'Adam, elle se trouve en présence +de son Créateur et son Père! Quelle +merveille que cet élan d'abandon filial et de +gratitude expansive par lequel elle s'incline +sous cette main qui l'accueille et la bénit +avec une tendresse si calme et si souveraine!</p> + +<p>Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et +on n'aurait encore qu'effleuré ce poème +extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. +On pourrait presque dire, de ce vaste +ensemble de peintures de la Bible, que +c'est la Bible de la peinture. Ah! si les +jeunes gens soupçonnaient ce qu'il y a +d'éducation pour leur intelligence et de +nourriture pour leur avenir dans ce sanctuaire +de la chapelle Sixtine, ils y passeraient +leurs journées entières, et les sol<span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>licitations +de l'intérêt, pas plus que le +souci de la renommée, n'auraient de prise +sur des caractères façonnés à une si haute +école de ferveur et de recueillement.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>À côté de cette grande tradition de musique +sacrée maintenue par les offices de la +chapelle pontificale, j'avais à faire aussi +comme pensionnaire, une part à l'étude de +la musique dramatique. Le répertoire du +théâtre, à cette époque, était à peu près +entièrement composé des opéras de Bellini, +de Donizetti, de Mercadante, toutes œuvres +qui, malgré les qualités propres et l'inspiration +parfois personnelle de leurs auteurs, +étaient, par l'ensemble des procédés, par +leur coupe de convention, par certaines +formes dégénérées en formules, autant de +plantes enroulées autour de ce robuste +tronc rossinien dont elles n'avaient ni la +sève ni la majesté, mais qui semblait dis<span class='pagenum'><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>paraître +sous l'éclat momentané de leur +feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre, +aucun profit musical à recueillir de ces +auditions bien inférieures, au point de vue +de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien +de Paris, où les mêmes ouvrages +étaient interprétés par l'élite des artistes +contemporains. La mise en scène elle-même +était parfois grotesque. Je me rappelle +avoir assisté, au Théâtre Apollo, à +Rome, à une représentation de <i>Norma</i>, +dans laquelle les guerriers romains portaient +une veste et un casque de pompier +et un pantalon beurre frais de nankin +à bandes rouge cerise: c'était absolument +comique; on se serait cru chez +Guignol.</p> + +<p>J'allais donc rarement au théâtre, et je +trouvais plus d'avantages à étudier chez moi +les partitions de mes chers maîtres favoris, +les <i>Alceste</i> de Lulli, les <i>Iphigénies</i> de Gluck,<span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> +le <i>Don Juan</i> de Mozart, le <i>Guillaume Tell</i> +de Rossini.</p> + +<p>Outre les heures d'intimité passées auprès +de M. Ingres pendant cette fameuse +période des <i>calques</i>, j'avais la bonne fortune +d'être admis à le voir travailler dans +son atelier, et on devine si j'avais garde +de ne pas profiter d'une telle faveur. Pendant +qu'il peignait je lui faisais la lecture, +et on peut penser que je m'interrompais +plus d'une fois pour le regarder peindre. +C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et +achever son tableau si exquis de la <i>Stratonice</i>, +devenu la propriété du duc d'Orléans, +et sa <i>Vierge à l'hostie</i>, destinée à la +galerie de M. le comte Demidoff. L'histoire +de ce dernier tableau offre une particularité +très intéressante dont je fus le +témoin. Dans la composition primitive, +le premier plan n'était pas occupé par le +ciboire surmonté de la sainte hostie, mais<span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> +par une admirable figure de l'Enfant Jésus, +couché, endormi, la tête reposant sur un +oreiller dont sa petite main tenait un +gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. +C'était ou, du moins, cela me semblait +quelque chose d'exquis, comme grâce +de dessin, comme charme de peinture, +comme abandon d'attitude, que ce ravissant +petit corps si lumineux et si potelé. +M. Ingres lui-même en paraissait très +satisfait, et lorsque je le quittai, au moment +où le déclin du jour l'obligea de suspendre +son travail, il était enchanté de sa +journée. Le lendemain, dans l'après-midi, +je remonte à son atelier:—plus d'Enfant +Jésus! La figure avait disparu, entièrement +grattée par le couteau à palette: il +n'en restait plus trace.</p> + +<p>—Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je +consterné.</p> + +<p>Et lui, triomphant, l'air résolu:<span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p> + +<p>—Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... +souligna-t-il encore.</p> + +<p>La splendeur du symbole divin venait +de lui apparaître comme supérieure à cette +lumineuse réalité humaine, et, par suite, +plus digne des hommages de cette vierge +adorant son fils: il n'avait pas hésité à sacrifier +un chef-d'œuvre à une vérité. C'est +à ces nobles préférences, c'est à cette rigueur +désintéressée qu'on reconnaît les +hommes dont le privilège et la récompense +légitime sont dans cette autorité inamissible +qui les classe parmi les guides et +les docteurs des autres hommes.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La compagnie des pensionnaires de mon +temps, à l'Académie de France, à Rome, +comptait dans son sein bien des jeunes artistes, +dont plusieurs sont devenus célèbres: +entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu, l'architecte, +tous trois aujourd'hui membres de<span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> +l'Institut; d'autres, ou qui se seraient illustrés +ou qu'une mort prématurée a enlevés à +leur art en pleine espérance pour leur pays: +Papety le peintre, Octave Blanchard, Buttura, +Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs +Diébolt et Godde, les musiciens Georges +Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons +de cette école si décriée qui, après les Hippolyte +Flandrin et les Ambroise Thomas, produisait +Cabanel, Victor Massé, Guillaume, +Cavelier, Georges Bizet, Baudry, Massenet et +tant d'autres artistes éminents dont il faudrait +joindre le nom à cette liste déjà respectable.</p> + +<p>Les pensionnaires étaient souvent invités +aux soirées de l'ambassade de France. C'est +là que je vis, pour la première fois, Gaston +de Ségur, alors attaché d'ambassade, devenu, +depuis, le saint évêque que tout le +monde sait, et que j'ai eu le bonheur de +compter au nombre de mes plus tendres +et plus fidèles amis.<span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p> + +<p>Au séjour de Rome, qui était la résidence +permanente et régulière, vinrent s'ajouter +les excursions autorisées dans le reste +de l'Italie.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais l'impression que +me fit Naples la première fois que j'y +arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, +mort aujourd'hui, et qui avait eu le +grand prix de musique l'année précédente. +Nous faisions le voyage avec le marquis +Amédée de Pastoret, qui avait écrit les paroles +de la cantate avec laquelle je venais +de remporter le prix.</p> + +<p>Ce climat enchanteur qui fait pressentir +et deviner le ciel de la Grèce, ce golfe, +bleu comme le saphir, encadré dans une +ceinture de montagnes et d'îles dont les +pentes et les sommets prennent, au coucher +du soleil, cette gamme incessamment +changeante de teintes magiques qui défieraient +les plus riches velours et les pierre<span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>ries +les plus étincelantes, tout cela me produisit +l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. +Les environs, ces merveilles qu'on appelle +le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente, +Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de +Capri, Pausilippe, Amalfi, Salerne, Pœstum +enfin avec ses admirables temples doriques +que baignaient autrefois les flots d'azur de +la Méditerranée, me semblèrent une véritable +vision. Ce fut absolument l'inverse de +Rome: le ravissement instantané.</p> + +<p>Si l'on ajoute à de pareilles séductions +tout l'intérêt qui s'attache à la visite du +Musée de Naples (les <i>Studii</i> ou Musée +Borbonico), trésor unique par les chefs-d'œuvre +d'art antique qu'il renferme et +dont la plupart ont été révélés par les fouilles +de Pompéï, d'Herculanum, de Nola et autres +villes enfouies depuis plus de dix-huit +siècles sous les éruptions du Vésuve, on +comprendra facilement ce que doit être<span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> +l'attrait d'une pareille ville, et combien de +jouissances y attendent un artiste.</p> + +<p>Trois fois, pendant mon séjour à Rome, +j'eus le bonheur de visiter Naples, et parmi +les plus vives et les plus profondes impressions +que j'en aie rapportées, je place +en première ligne cette île merveilleuse de +Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce +au contraste de ses rochers abruptes et de +ses coteaux verdoyants.</p> + +<p>Ce fut en été que je visitai Capri pour +la première fois. Il faisait un soleil ardent +et une chaleur torride. Pendant le jour, +il fallait ou s'enfermer dans une chambre +en demandant à l'obscurité un peu de fraîcheur +et de sommeil, ou se plonger dans +la mer et y passer une partie de la journée, +ce que je faisais avec délices. Mais ce +qu'il est difficile d'imaginer, c'est la splendeur +des nuits sous un pareil climat, dans +une telle saison. La voûte du ciel est litté<span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>ralement +palpitante d'étoiles; on dirait un +autre Océan dont les vagues sont faites de +lumière, tant le scintillement des astres +emplit et fait vibrer l'espace infini. Pendant +les deux semaines que dura mon +séjour, j'allais souvent écouter le silence +vivant de ces nuits phosphorescentes: je +passais des heures entières, assis sur le +sommet de quelque roche escarpée, les +yeux attachés sur l'horizon, faisant parfois +rouler, le long de la montagne à pic, quelque +gros quartier de pierre dont je suivais le +bruit jusqu'à la mer, où il s'engouffrait en +soulevant un friselis d'écume. De loin en +loin, quelque oiseau solitaire faisait entendre +une note lugubre et reportait ma +pensée vers ces précipices fantastiques dont +le génie de Weber a si merveilleusement +rendu l'impression de terreur dans son immortelle +scène de la «fonte des balles» de +l'opéra <i>le Freischütz</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p> + +<p>Ce fut dans une de ces excursions nocturnes +que me vint la première idée de la +«nuit de Walpürgis» du <i>Faust</i> de Goethe. +Cet ouvrage ne me quittait pas; je l'emportais +partout avec moi, et je consignais, +dans des notes éparses, les différentes idées +que je supposais pouvoir me servir le jour +où je tenterais d'aborder ce sujet comme +opéra, tentative qui ne s'est réalisée que +dix-sept ans plus tard.</p> + +<p>Cependant il fallait reprendre la route +de Rome et rentrer à l'Académie. Quelque +agréable et séduisant que fût le séjour de +Naples, je n'y suis jamais resté sans éprouver, +au bout d'un certain temps, le besoin +de revoir Rome: c'était comme le mal du +pays qui s'emparait de moi, et je m'éloignais +sans tristesse de ce milieu auquel je +devais cependant des heures si délicieuses. +C'est qu'avec toute sa splendeur et tout +son prestige, Naples est, en somme, une<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> +ville criarde, tumultueuse, agitée, glapissante. +La population s'y démène et s'y interpelle +et s'y chicane et s'y dispute, du +matin au soir et même du soir au matin, +sur ces quais où l'on ne connaît ni le repos +ni le silence. L'altercation, à Naples, est +l'état normal; on y est assiégé, importuné, +obsédé par les infatigables poursuites des +<i>facchini</i>, des marchands, des cochers, des +bateliers qui, pour un peu, vous prendraient +de force et se font, entre eux, la +concurrence au rabais<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod à Lefuel, +en date du 14 juillet 1840.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>De retour à Rome, je me mis au travail. +C'était à l'automne de 1840.</p> + +<p>Malgré le professorat qui, pendant la +semaine, remplissait du matin au soir les +journées de ma mère, elle trouvait encore +le temps de me faire une large part de cor<span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>respondance. +Ce n'était guère que sur son +sommeil qu'elle pouvait prendre les heures +que me consacrait, sous cette forme, sa +tendre et constante sollicitude. Je recevais +d'elle des lettres dont la longueur +seule me donnait la mesure du repos dont +elle avait dû se priver pour les écrire. Je +savais que, dès cinq heures, elle était levée +pour être prête à recevoir sa première +élève, qui arrivait à six heures; que, fort +souvent, l'heure même de son déjeuner +était sacrifiée à une leçon pendant laquelle, +pour tout repas, elle avalait une soupe, ou +même un simple morceau de pain avec un +verre d'eau rougie; que ce métier durait +jusqu'à six heures du soir; qu'après son +dîner il lui fallait s'occuper des mille soins +qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle +avait, d'ailleurs, à écrire à bien d'autres +qu'à moi; que, de plus, elle était dame +de charité et travaillait bien souvent de ses<span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> +mains pour vêtir les pauvres qu'elle visitait; +mille choses, enfin, qu'on ne pouvait +concilier qu'à force d'ordre et de méthode +dans l'emploi du temps:—c'est qu'elle +était douée, au plus haut degré, de ces +deux essentielles et fondamentales qualités +sur lesquelles repose toute vie utile et bien +remplie. Ah! par exemple, elle avait rayé +de son programme cette plaie de <i>la visite</i> +qui consiste à perdre son temps, du lundi au +samedi, pour aller simplement chez les autres +leur faire perdre le leur, et à <i>tuer</i> ce +temps qui fait mourir d'ennui quiconque +ne l'emploie pas à <i>vivre</i>. Aussi nous avait-elle +élevés avec des maximes courtes, mais +qui en disaient long, et qu'elle nous jetait +en passant, avec ce laconisme des gens qui +n'ont pas le temps d'être bavards:—«Qui +ne fait pas de dépenses inutiles +trouve toujours moyen de faire les dépenses +nécessaires.»—«Qui ne perd pas une<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> +minute a toujours le temps de faire tout ce +qu'il doit.»</p> + +<p>Un des amis de notre famille me disait: +«Votre mère est, pour moi, non pas un +miracle, mais deux miracles; je ne sais pas +où elle trouve le temps qu'elle emploie et +l'argent qu'elle donne.» Je sais bien, moi, +où elle trouvait l'un et l'autre: dans sa +raison et dans son cœur. Plus elle en avait +à faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse +d'un mot charmant d'Émile Augier, mais +qui signifie absolument la même chose: +«J'ai été tellement inoccupé que je n'ai +eu le temps de rien faire.»</p> + +<p>Dans les lettres de ma mère, mon cher +et excellent frère glissait aussi, de temps à +autre, quelques bonnes paroles et quelques +sages conseils à mon adresse. J'en avais +grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse +n'a jamais été mon côté fort, et la <i>faiblesse</i> +est bien <i>forte</i> quand la raison n'est pas là<span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> +pour lui faire contrepoids. Hélas! j'ai assez +mal profité de tout cela, et j'en fais mon +<i>meâ culpâ</i> ...</p> + +<p>Il y a, à Rome, dans le Corso, une église +qu'on appelle Saint-Louis-des-Français, +et qui est desservie par un chanoine et +des prêtres français. Tous les ans, à la +fête du roi Louis-Philippe, c'est-à-dire le +1<sup>er</sup> mai, on célébrait, dans cette église, une +messe en musique dont la composition revenait +au musicien pensionnaire. L'année +de mon arrivée à Rome, la messe exécutée +(messe avec orchestre) était de mon camarade +Georges Bousquet. L'année suivante, +ce devait être mon tour. Craignant qu'avec +mes obligations de pensionnaire je n'eusse +pas le temps d'accomplir un travail de +cette importance, ma mère m'envoya ma +messe de Saint-Eustache entièrement copiée +de sa main sur le manuscrit de ma partition +d'orchestre, dont elle ne voulait ni se<span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> +dessaisir ni risquer la perte dans le transport +par la poste.</p> + +<p>On imagine ce que j'éprouvai en recevant, +à Rome, cette nouvelle preuve de la +tendresse et de la patience maternelles. Toutefois +je n'en fis pas l'usage auquel ma +mère l'avait destinée: je trouvai qu'il était +plus digne d'un artiste consciencieux de +chercher mieux que cela (ce qui n'était pas +difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle +messe que j'avais commencée en vue +de la fête du roi. Je la composai et j'en +dirigeai moi-même l'exécution<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ce travail +me porta bonheur; outre les félicitations, +fort indulgentes assurément, qu'il me valut, +je lui dus la nomination de «Maître de +chapelle honoraire à vie» de l'église Saint-Louis-des-Français, +à Rome. Je ne me<span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> +doutais guère que, l'année suivante, j'aurais, +en Allemagne, l'occasion de la faire +entendre et de la diriger. On verra plus +loin quels furent pour moi les conséquences +et les avantages de cette seconde exécution.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sur une répétition de cette messe voir plus loin, +p. 216, une lettre de Gounod à Lefuel, avec post-scriptum +d'Hébert, en date du 4 avril 1841.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Plus j'avançais dans mon séjour à Rome, +plus je m'attachais profondément à cette +ville d'un attrait mystérieux et d'une paix +incomparable. Après les lignes crénelées, +volcaniques, bondissantes, du cratère de +Naples, les lignes placides, solennelles, silencieuses +de la campagne de Rome encadrée +par les monts Albains, les montagnes du +Latium et la Sabine, le majestueux mont +Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, +le Monte Mario, le Janicule, me causaient +l'impression douce et sereine d'un cloître à +ciel ouvert. Un de mes sites de prédilection, +dans les environs de Rome, était le village<span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> +de Nemi, avec son lac que l'œil découvre +au fond d'un vaste cratère et qui est entouré +de bois touffus d'une végétation +splendide. Le tour du lac, par la route supérieure, +est une des plus ravissantes promenades +qu'il soit possible de rêver: faite +par un beau jour et terminée par un coucher +de soleil tel qu'il m'a été donné de +le contempler en apercevant la mer des +hauteurs de Gensano, c'est un souvenir +enchanteur et ineffaçable.</p> + +<p>Mais les environs de Rome abondent en +sites admirables et fournissent au voyageur +et au touriste une série inépuisable d'excursions: +Tivoli, Subiaco, Frascati, Albano, +l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois +explorés par les peintres paysagistes, sans +parler de ce Tibre dont les bords ont un +caractère si noble et si majestueux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Parmi les merveilles d'art qu'on ne ren<span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>contre +qu'à Rome, comment passerais-je +sous silence, dans ces souvenirs de ma +jeunesse, une œuvre d'une beauté incomparable +qui se partage, avec la chapelle Sixtine, +l'intérêt et la gloire du Vatican? Je +veux parler de ces immortelles peintures +de Raphaël dont l'ensemble compose ce +que l'on nomme «les Loges» et «les +Stances»: «<i>le Loggie e le Stanze</i>». C'est là +que se trouvent ces pages immortelles de +<i>l'École d'Athènes</i> et de la <i>Dispute du Saint-Sacrement</i>, +dans la salle (<i>stanza</i>) dite «de +la Signature». Ces deux chefs-d'œuvre, +parmi tant d'autres dus au pinceau de ce +peintre unique, ont porté si haut le prestige +de la beauté qu'il semble impossible qu'on +les surpasse jamais. Et pourtant, tel est +l'ascendant irrésistible du génie que cet +homme qui n'a pas son pareil, cet homme +dont les siècles ont placé le nom au sommet +de la gloire, ce Raphaël enfin, a été<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> +troublé par Michel-Ange! Il a subi l'étreinte +de ce Titan; il a fléchi sous le poids de ce +colosse, et ses dernières œuvres portent la +trace de l'hommage rendu à l'inspiration +grandiose de ce vaste et puissant cerveau +qui a dépassé les proportions humaines.</p> + +<p>Raphaël est le premier; Michel-Ange est +le seul. Chez Raphaël, la force se dilate +et s'épanouit dans la grâce; chez Michel-Ange, +c'est la grâce qui semble, au contraire, +discipliner et soumettre la force. +Raphaël vous charme et vous séduit, Michel-Ange +vous fascine et vous écrase. L'un est +le peintre du Paradis terrestre; l'autre +semble plonger, avec le regard de l'aigle, +comme le captif de Pathmos, jusque dans +le séjour enflammé des séraphins et des +archanges. On dirait que ces deux grands +évangélistes de l'Art ont été placés là, l'un +près de l'autre, dans la plénitude des temps +esthétiques, pour que celui qui avait reçu<span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> +le don de la beauté sereine et parfaite fût +un abri salutaire contre les splendeurs +éblouissantes révélées au chantre des Apocalypses.</p> + +<p>Une analyse détaillée des innombrables +chefs-d'œuvre qui se trouvent à Rome sortirait +des bornes de ces Mémoires où j'ai +voulu surtout retracer les circonstances +principales de ma jeunesse et de ma carrière +artistique ...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, +pour la première fois, l'occasion de voir et +d'entendre Pauline Garcia, sœur de la Malibran, +et qui venait d'épouser Louis Viardot, +alors directeur du Théâtre-Italien à Paris. +Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses +débuts au Théâtre-Italien avaient été un +événement. Elle faisait son voyage de noces +avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir +de lui accompagner, dans le salon de<span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> +l'Académie, l'air célèbre et immortel de +<i>Robin des Bois</i>. Je fus émerveillé du talent +déjà si majestueux de cette enfant qui annonçait +et qui devait être, un jour, une femme +illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix +ans.—Chose curieuse! à douze ans, j'avais +entendu la Malibran dans l'<i>Otello</i> de Rossini, +et j'avais emporté de cette audition +le rêve de me consacrer à l'art musical; +à vingt-deux ans, je faisais la connaissance +de sa sœur, madame Viardot, pour qui je +devais, à trente-deux ans, écrire le rôle de +Sapho, qu'elle créa, en 1851, sur la scène +de l'Opéra, avec une si éclatante supériorité.</p> + +<p>Le même hiver, j'eus le bonheur de faire +la connaissance de Fanny Henzel, sœur de +Mendelssohn. Elle passait l'hiver à Rome +avec son mari, peintre du roi de Prusse, +et son fils qui était encore enfant. Madame +Henzel était une musicienne hors ligne,<span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> +pianiste remarquable, femme d'un esprit supérieur, +petite, fluette, mais d'une énergie +qui se devinait dans ses yeux profonds et +dans son regard plein de feu. Elle était douée +de facultés rares comme compositeur, et +c'est à elle que sont dues plusieurs mélodies +sans paroles publiées dans l'œuvre de piano +et sous le nom de son frère. M. et madame +Henzel venaient souvent aux soirées +du dimanche, à l'Académie; madame Henzel +se mettait au piano avec cette bonne grâce +et cette simplicité des gens qui font de la +musique parce qu'ils l'aiment, et, grâce à +son beau talent et à sa prodigieuse mémoire, +je fus initié à une foule de chefs-d'œuvre +de la musique allemande qui +m'étaient, à cette époque, absolument inconnus; +entre autres, quantité de morceaux +de Sébastien Bach, sonates, fugues +et préludes, concertos, et nombre de compositions +de Mendelssohn qui furent pour<span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> +moi autant de révélations d'un monde +ignoré. M. et madame Henzel quittèrent +Rome pour retourner à Berlin, où je devais +les revoir deux ans plus tard.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Avant de quitter l'Académie, M. Ingres +voulut me laisser un souvenir qui m'est +doublement précieux comme gage de son +affection et comme relique de son talent; +il fit mon portrait au crayon, et me représenta +assis au piano et ayant devant moi +le <i>Don Juan</i> de Mozart.</p> + +<p>Je sentis profondément le vide qu'allait +me faire son départ et combien me manquerait +cette salutaire influence d'un maître +dont la foi était si vive, l'ardeur si communicative +et la doctrine si sûre et si élevée. +Il y a, dans les arts, autre chose que le +savoir technique, l'habileté spéciale, la connaissance +et la possession, même parfaites, +des procédés: tout cela est bien et même<span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> +absolument nécessaire; mais tout cela ne +constitue que les matériaux de l'artiste, +l'enveloppe et le corps d'un art particulier +et déterminé. Dans tous les arts, il y a +quelque chose qui n'appartient exclusivement +à aucun et qui est commun à tous, +au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont +plus que de simples métiers; ce quelque +chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'âme +et la vie, c'est l'Art.</p> + +<p>L'Art est une des trois grandes transformations +que subissent les réalités au contact +de l'esprit humain, selon qu'il les +considère à la lumière idéale et souveraine +de l'un des trois grands aspects du Bien, +du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus +un rêve pur qu'il n'est une pure copie; il +n'est ni l'Idéal seul ni le Réel seul; il est, +ainsi que l'homme lui-même, la rencontre, +l'union des deux. Il est l'unité dans la dualité. +Par l'Idéal seul, il est au-dessus de<span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> +nous; par le Réel seul, il reste au-dessous. +La Morale est l'humanisation, l'incarnation +du Bien; la Science est celle du Vrai; +l'Art est celle du Beau.</p> + +<p>C'est à cet apostolat du Beau qu'appartenait +M. Ingres; c'est là qu'était sa +vie; on le sentait dans ses discours autant +que dans ses œuvres, et plus encore, peut-être, +que dans ses œuvres, tant les hommes +de <i>foi</i> sont des hommes de <i>désirs</i>, et tant +l'effort de l'aspiration les emporte au delà +du chemin parcouru. De cette hauteur, +il répandait sur un musicien autant de +lumière que sur un peintre, et révélait à +tous le foyer commun des vérités supérieures. +En me faisant comprendre ce que +c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur +mon art propre que n'auraient pu le faire +quantité de maîtres purement techniques.</p> + +<p>Quelque peu que j'eusse recueilli de ce +précieux contact, ce peu avait suffi pour<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> +laisser en moi une empreinte qui ne devait +plus s'effacer et un souvenir qui allait me +tenir lieu de présence réelle.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut +remplacé par M. Schnetz, peintre renommé, +qui devait principalement son +succès et sa popularité à des qualités de +sentiment et d'expression. M. Schnetz était +un homme aimable, affectueux, plein d'esprit +naturel, très cordial avec les pensionnaires, +très gai, et d'une physionomie très +douce et très bienveillante, en dépit d'une +charmille épaisse de sourcils noirs qui venait +rejoindre une chevelure abondante couvrant +le front presque entier, M. Schnetz +était, par-dessus tout, le type de ce qu'on +appelle un <i>bon enfant</i>.</p> + +<p>Je passai sous sa direction ma seconde et +dernière année de séjour à Rome. M. Schnetz +avait pour Rome une prédilection que les<span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> +circonstances ont particulièrement favorisée. +Trois fois il a été directeur de l'Académie +de France, où il a laissé les meilleurs souvenirs.</p> + +<p>Mon temps de résidence à Rome allait +expirer avec l'année 1841; mais je ne me +sentais pas la force de partir, et je prolongeai +mon séjour, avec le consentement du +directeur; je restai à l'Académie près de cinq +mois au delà de mon temps réglementaire, +et ne partis qu'à la dernière extrémité, +n'ayant plus que les ressources strictement +nécessaires pour me rendre à Vienne, où +je devais toucher le premier semestre de +ma troisième année de pension.</p> + +<p>Je n'essaierai pas de décrire mon chagrin +lorsqu'il fallut dire adieu à cette Académie, +à ces chers camarades, à cette Rome +où je sentais que j'avais pris racine. Mes +camarades me firent la conduite jusqu'à +Ponte-Molle (Pons Milvius), et, après les<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> +avoir embrassés, je montai dans le voiturin +qui devait m'arracher, c'est bien le mot, à +ces deux chères années de Terre Promise. +Si, du moins, j'avais dû venir directement +retrouver ma pauvre mère et mon excellent +frère, le départ m'aurait moins coûté; +mais j'allais me trouver seul dans un pays +où je ne connaissais personne, dont j'ignorais +la langue, et cette perspective ne laissait +pas de me paraître bien froide et bien +sombre. Tant que la route le permit, mes +yeux demeurèrent attachés sur la coupole +de Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce +centre du monde: puis les collines me la +dérobèrent tout à fait. Je tombai dans une +rêverie profonde et je pleurai comme un +enfant.<span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + +<h3>L'ALLEMAGNE</h3> + + +<p>Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, +j'avais ma route tracée tout naturellement +par Florence et le nord de l'Italie, +en inclinant sur la droite par Ferrare, +Padoue, Venise et Trieste.</p> + +<p>Je m'arrêtai à Florence, dont je n'entreprendrai +pas de dresser l'inventaire. +Florence est, ainsi que Rome, une ville +inépuisable sous le rapport des œuvres +d'art. Les <i>Uffizi</i>, avec leur admirable tribune<span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> +(une vraie châsse de reliques du beau), le +musée Pitti, l'Académie, les églises, les +couvents regorgent de chefs-d'œuvre. Mais +là encore, dans cette délicieuse ville de +Florence, le sceptre est dans la main de +Michel-Ange, qui domine tout du haut de +cette merveilleuse et saisissante Chapelle +des Médicis. Là, comme à Rome, son +génie a laissé sa trace unique, souveraine, +incomparable.</p> + +<p>Partout où on le rencontre, Michel-Ange +impose le recueillement: dès qu'il parle, +on sent qu'il faut se taire; et cette suprême +autorité du silence, il ne l'a peut-être exercée +nulle part avec plus d'empire que dans +cette crypte redoutable de la Chapelle des +Médicis. Quelle prodigieuse conception que +celle de ce <i>Pensieroso</i>, sentinelle muette +qui semble veiller sur la mort et attendre, +immobile, le clairon du Jugement! Quel +repos et quelle souplesse dans cette figure<span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> +de la Nuit, ou plutôt de la Paix du sommeil, +qui fait pendant à la robuste figure +du Jour étendu et comme enchaîné jusqu'à +l'aurore du dernier des jours! C'est +par le sens profond, par l'attitude à la fois +idéale et si naturelle, que Michel-Ange +s'élève partout à cette intensité d'expression +qui est le caractère propre de sa puissante +individualité. L'ampleur de sa forme est +comme le lit creusé par le fleuve majestueux +de la pensée, et c'est ce qui condamne +forcément à l'emphase et à la boursouflure +toute imitation d'une enveloppe que son +génie seul pouvait absoudre parce que seul +il pouvait la remplir et la vivifier.</p> + +<p>Mais je suis en route pour l'Allemagne, +où le temps et l'argent me pressent d'arriver: +il faut glisser rapidement sur Florence +et sur les beaux souvenirs que j'en emporte. +Je traverse Ferrare la déserte; je m'arrête +à Padoue un jour ou deux pour y<span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> +visiter les belles fresques de Giotto et de +Mantegna.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Mon séjour en Italie m'avait fait connaître +les trois grandes villes qui sont les +principaux foyers d'art de cette terre privilégiée: +Rome, Florence et Naples; Rome, +la ville de l'âme; Florence, la ville de l'esprit; +Naples, la ville du charme et de la +lumière, de l'ivresse et de l'éblouissement. +Il me restait à en connaître une quatrième, +qui a tenu, elle aussi, une place immense +et glorieuse dans l'histoire des arts, et à +laquelle sa situation géographique a fait +une physionomie exceptionnelle et unique +au monde, Venise.</p> + +<p>Venise, joyeuse et triste, lumineuse et +sombre, rose et livide, coquette et sinistre, +contraste permanent, assemblage étrange +des impressions les plus opposées: une +perle dans une sentine.<span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p> + +<p>Venise est une enchanteresse. C'est la +patrie des maîtres rayonnants: elle a ensoleillé +la peinture.</p> + +<p>Au rebours de Rome, qui vous attend, +vous sollicite lentement et vous conquiert +invinciblement et pour toujours, Venise +vous saisit par les sens et vous fascine à +l'instant même. Rome, c'est la sereine et +la pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et +l'inquiétante: l'ivresse qu'elle procure est +mêlée (du moins l'a-t-elle été pour moi) +d'une mélancolie indéfinissable comme +serait le sentiment d'une captivité. Est-ce le +souvenir des drames sombres dont elle a été +le théâtre et auxquels sa situation même +semble l'avoir prédestinée? Cela peut être; +toujours est-il qu'un long séjour dans cette +sorte de nécropole amphibie ne me paraît +pas possible sans qu'on finisse par s'y +sentir asphyxié et comme englouti par le +<i>spleen</i>. Ces eaux dormantes dont le morne<span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> +silence baigne le pied de tous les vieux +palais, cette ombre lugubre du fond de +laquelle on croit entendre sortir les gémissements +de quelque victime illustre, font +de Venise une espèce de capitale de la Terreur: +elle a gardé l'impression du Sinistre. +Et pourtant, par un beau soleil, quelle +magie que ce Grand Canal! Quel miroitement +que ces lagunes où le flot se transforme +en lumière! Quelle puissance d'éclat +dans ces vieux restes d'une ancienne splendeur +qui semblent se disputer les faveurs +de leur ciel et leur demander secours +contre l'abîme dans lequel ils s'enfoncent +chaque jour davantage pour disparaître +enfin à jamais!</p> + +<p>Rome est un recueillement; Venise est +une intoxication. Rome est la grande ancêtre +latine qui, par la canalisation de la conquête, +répandra sur le monde la catholicité +du langage, prélude et moyen d'une catho<span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>licité +plus vaste et plus profonde; Venise est +une orientale, non grecque mais byzantine: +on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, +au luxe de l'Asie plus qu'aux solennités +d'Athènes ou de Rome.</p> + +<p>Il n'y a pas jusqu'à cette merveille de +l'église Saint-Marc qui ne tienne plutôt +d'une mosquée que d'une basilique ou +d'une cathédrale, et qui ne s'adresse à +l'imagination plus encore qu'au sentiment +et à l'âme. La magnificence de ces mosaïques +et de cet or dont le chatoiement +sombre ruisselle du haut de la coupole +jusqu'à la base est quelque chose d'absolument +unique au monde. Je ne sais rien +de comparable comme vigueur de ton et +puissance d'effet.</p> + +<p>Venise est une passion; ce n'est pas un +amour. Je fus séduit en y entrant; lorsque +je la quittai, je n'éprouvai pas ce déchirement +que j'avais ressenti en me séparant<span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> +de Rome, et qui est le signe et la mesure +des attaches et des racines.</p> + +<p>Naples est un sourire de la Grèce: ses +horizons noyés dans la pourpre et dans +l'azur, son ciel bleu se reflétant dans des +flots de saphir, tout, jusqu'à son ancien +nom de Parthénope, tout vous replonge +dans cette civilisation brillante à laquelle +la nature avait préparé un cadre enchanteur. +Tout autre est le sourire de Venise, +à la fois caressant et perfide: c'est une fête +au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, +sans doute, que, sans m'en rendre compte, +j'eus plutôt, en la quittant, l'impression +d'une délivrance que celle d'un regret, +malgré les chefs-d'œuvre qu'elle renferme +et la magie dont elle est enveloppée.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le bateau à vapeur me conduit à Trieste, +où je monte immédiatement en diligence +pour Graetz. En route, je visite les curieuses<span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> +et superbes grottes de stalactites d'Adelberg, +véritables cathédrales souterraines. +Je traverse les montagnes de Carinthie +dont je dessine, chemin faisant, la silhouette +dentelée. J'arrive à Graetz, puis à Olmutz, +d'où le chemin de fer me conduit jusqu'à +Vienne, ma première étape dans cette Allemagne +que je ne songeais qu'à traverser le +plus vite possible pour abréger l'exil qui +m'éloignait de la maison maternelle.</p> + +<p>Vienne est une ville animée. La population +y est presque plus française qu'allemande +par sa vivacité de caractère: elle a +de l'entrain, de la bonhomie, de la gaieté.</p> + +<p>Je n'avais pour Vienne aucune lettre de +recommandation: je n'y connaissais âme +qui vie. Je me logeai provisoirement à +l'hôtel, sauf à chercher le plus tôt possible +une installation plus tranquille et moins +coûteuse dans cette ville où j'allais passer +des mois et où il fallait proportionner mon<span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> +train de vie à mes ressources: un compagnon +de voyage m'avait conseillé de me +loger, si je le pouvais, dans une maison +particulière, en pension bourgeoise. L'occasion +s'offrit bientôt de mettre cet avis en +pratique.</p> + +<p>Pour rien au monde je n'aurais voulu +que ma mère se privât pour engraisser +mon petit pécule; d'ailleurs, eussé-je eu la +moindre velléité d'une dépense inutile, que +l'exemple d'une vie laborieuse comme la +sienne eût suffi pour m'en ôter la tentation. +Mon logement, ma nourriture et le théâtre +où m'appelait nécessairement l'étude de +mon art, c'était là tout mon budget, et, +avec de l'ordre, le montant de ma pension +pouvait y suffire.</p> + +<p>Le premier ouvrage que je vis sur les +affiches de l'Opéra de Vienne fut <i>la Flûte +enchantée</i> de Mozart. J'y courus avec empressement, +et pris un billet des places les<span class='pagenum'><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> +moins chères, tout en haut de la salle. +Pour modeste que fût ma place, je ne l'aurais +pas donnée pour un empire.</p> + +<p>C'était la première fois que j'entendais +cette adorable partition de <i>la Flûte enchantée</i>. +Je fus ravi. L'exécution fut excellente. +C'était Otto Nicolaï qui dirigeait l'orchestre. +Le rôle de la Reine de la nuit était supérieurement +tenu par une cantatrice d'un +très grand talent, madame Hasselt-Barth; +celui du grand-prêtre Sarastro était chanté +par un artiste d'une grande réputation, +doué d'une voix admirable qu'il conduisait +avec une grande méthode et un grand +style: c'était Staudigl. Les autres rôles +étaient tous tenus avec un très grand soin, +et je me rappelle encore les charmantes +voix des trois garçons qui remplissaient +les rôles des trois génies.</p> + +<p>Je fis passer au directeur ma carte de +pensionnaire, et demandai si je pouvais le<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> +voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit +vers lui sur le théâtre où il me présenta +aux artistes, avec qui je me trouvai, +dès lors, en relations assez suivies. Comme +je ne savais pas un traître mot d'allemand +et que la plupart d'entre eux ne parlaient +guère mieux français, les premiers temps +furent assez durs.</p> + +<p>Par bonheur, je rencontrai sur la scène +un des artistes de l'orchestre auquel Nicolaï +me présenta également, et qui parlait français: +il se nommait Lévy et était premier +corniste,—père de Richard Lévy, qui était +alors un enfant de quatorze ans, et qui a +tenu depuis à l'Opéra de Vienne l'emploi +de son père.—Il me fit charmant accueil +et m'invita à venir le voir. En peu de +temps, nous devînmes très bons amis. Il y +avait dans la maison trois autres enfants: +l'aîné, Carl Lévy, était pianiste de beaucoup +de talent et compositeur distingué; le<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> +second, Gustave, est aujourd'hui éditeur +de musique à Vienne, et la fille, Mélanie, +charmante personne, avait épousé le harpiste +Parish Alwars.</p> + +<p>Ce fut à lui que je dus d'entrer en relations, +au bout de quelques semaines de +séjour, avec le comte Stockhammer, l'un +des hommes qui m'aient été le plus utiles +à Vienne. Le comte Stockhammer était +président de la Société philharmonique. +Lévy, à qui j'avais fait entendre ma messe +de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla +de ma messe en termes très favorables. +Le comte m'offrit, avec un bienveillant +empressement, de la faire exécuter, dans +l'église Saint-Charles, par les solistes, les +chœurs et l'orchestre de la société<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Le +jour choisi fut le 14 septembre. On parut +assez content de mon ouvrage, et le comte<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> +Stockhammer m'en donna sur-le-champ la +preuve en me demandant une messe de +requiem,—soli, chœurs et orchestre,—pour +être exécutée dans la même église, le +2 novembre, fête de la Commémoration +des morts.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_231'>231</a>, une lettre de Gounod à +Lefuel, en date du 21 août 1842.</p></div> + +<p>Je n'avais que six semaines devant moi. +Il était impossible d'être prêt pour l'époque +indiquée, à moins de travailler jour et nuit, +sans trêve ni relâche. J'acceptai avec joie +et ne perdis pas un instant. Le requiem fut +achevé en temps voulu. Une seule répétition +fut suffisante pour que tout marchât +à merveille, grâce à une généralité d'éducation +musicale qu'on ne trouve qu'en +Allemagne et qui est bien agréable à rencontrer. +Je fus surtout émerveillé de la facilité +avec laquelle les garçons des écoles déchiffraient +à première vue: ils lisaient tous la +musique aussi couramment que si c'eût été +leur langue maternelle. Aussi l'exécution<span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> +des chœurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi +les solistes, une voix de basse superbe: +c'était Draxler, qui était alors tout jeune et +partageait avec Staudigl l'emploi de première +basse au théâtre. Depuis lors, Staudigl +est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a +remplacé, était encore au théâtre vingt-cinq +ans après, en 1868, lorsque je retournai à +Vienne pour y faire représenter mon opéra +de <i>Roméo et Juliette</i>.</p> + +<p>Quelque temps avant l'exécution de mon +requiem, Nicolaï m'avait mis en relation +avec un compositeur éminent nommé +Becker, qui s'adonnait exclusivement à la +musique de chambre; chez lui se réunissait, +toutes les semaines, un quatuor dont le +premier violon, Holz, avait intimement +connu Beethoven, circonstance qui, en +dehors de son talent, rendait sa fréquentation +très intéressante. Becker était, en outre, +le critique musical le plus accrédité peut-<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>être +à cette époque dans toute l'Allemagne. +Il vint entendre mon requiem et en fit un +compte rendu très élogieux, qui, pour un +jeune homme de mon âge, était fort encourageant. +Il disait, que cette œuvre, +«tout en étant celle d'un jeune artiste qui +cherchait encore sa voie et son style, révélait +une grandeur de conception devenue +très rare de son temps».</p> + +<p>Ce grand travail que j'avais accompli en +si peu de semaines m'avait tellement fatigué +que je tombai malade d'une angine +très grave, avec abcès à la gorge. Ne voulant +pas inquiéter ma mère, je ne donnai de nouvelles +véridiques et confidentielles qu'à mes +excellents amis Desgoffe, qui étaient à Paris. +Dès qu'il me sut malade à Vienne, Desgoffe +ne balança pas un instant: il quitta sa femme, +sa fille, laissa de côté les tableaux qu'il préparait +pour le Salon, et partit pour venir +s'installer auprès de moi et me soigner.<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span></p> + +<p>On mettait, à cette époque, environ cinq +ou six jours pour aller de Paris à Vienne; +nous étions en plein hiver, au mois de décembre, +et ce trajet, déjà bien pénible dans +une telle saison, le devint plus encore par +suite d'une indisposition grave que mon +pauvre ami avait contractée en route. Il +arriva donc à Vienne ayant besoin lui-même +de se soigner. Il n'en passa pas +moins vingt-deux jours auprès de mon lit, +dormant d'un œil sur un matelas par terre, +épiant, avec la sollicitude d'une mère, le +moindre de mes mouvements, et ne me +quitta, pour retourner à Paris, que quand +le médecin l'eut rassuré sur ma parfaite +convalescence.</p> + +<p>De telles amitiés ne se rencontrent pas +souvent, et, sous ce rapport, la Providence +m'a comblé.</p> + +<p>Cependant le succès de mon requiem +était venu modifier tous mes plans de<span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> +séjour en Allemagne en me faisant prolonger +ma résidence à Vienne. Le comte Stockhammer +me fit, au nom de la Société philharmonique, +une nouvelle commande. Il +s'agissait d'écrire une messe vocale, sans +accompagnement, destinée à être exécutée, +pendant le carême, dans cette même église +de Saint Charles,—mon patron.—Je +n'eus garde de laisser échapper cette nouvelle +occasion de m'exercer d'abord, puis +de m'entendre, chose si rare et si précieuse +au début de la carrière. Ce fut mon second +et mon dernier travail à Vienne, d'où je +partis aussitôt après pour me rendre à +Berlin par Prague et Dresde où je ne fis +que passer.—Je voulus, cependant, ne +pas quitter Dresde sans avoir visité l'admirable +musée où se trouvent, entre autres +chefs-d'œuvre, la célèbre Vierge d'Holbein, +et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte, +due au pinceau de Raphaël.<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p> + +<p>À mon arrivée à Berlin, je m'empressai +d'aller voir madame Henzel, ainsi qu'elle +m'avait engagé à le faire; mais, au bout +de trois semaines environ, je tombai de +nouveau gravement malade d'une inflammation +d'intestins, au moment même où je +venais d'écrire à ma mère que je me disposais +à partir et que j'allais enfin la revoir +après une séparation de trois ans et demi.</p> + +<p>Madame Henzel m'envoya aussitôt son +médecin auquel je posai l'ultimatum suivant:</p> + +<p>—Monsieur, j'ai à Paris une mère qui +attend mon retour et qui, maintenant, +compte les heures: si elle me sait retenu +loin d'elle par la maladie, elle va partir et +est capable d'en devenir folle en route. Elle +est âgée. Il faut que je lui donne un motif +de mon retard, mais ce ne peut être qu'à +bref délai. Quinze jours, c'est tout ce que +je puis vous donner pour me mettre en +terre ou me remettre sur pied.<span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p> + +<p>—C'est bien, me dit le docteur; si vous +êtes résolu à suivre mes prescriptions, dans +quinze jours vous partirez.</p> + +<p>Il tint parole: le quatorzième jour, +j'étais hors d'affaire, et quarante-huit +heures après, je partais pour Leipzig, où +résidait Mendelssohn pour qui sa sœur, +madame Henzel, m'avait donné une lettre +d'introduction.</p> + +<p>Mendelssohn me reçut admirablement. +J'emploie ce mot à dessein pour qualifier +la condescendance avec laquelle un homme +de cette valeur accueillait un enfant qui ne +pouvait être à ses yeux qu'un écolier. Pendant +les quatre jours que je passai à +Leipzig, je puis dire que Mendelssohn ne +s'occupa que de moi. Il me questionna sur +mes études et sur mes travaux avec le plus +vif et le plus sincère intérêt; il voulut +entendre au piano mes derniers essais, et +je reçus de lui les paroles les plus pré<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>cieuses +d'approbation et d'encouragement. +Je n'en mentionnerai qu'une seule, dont +j'ai été trop fier pour jamais l'oublier. Je +venais de lui faire entendre le <i>Dies iræ</i> de +mon requiem de Vienne. Il mit la main +sur un morceau à cinq voix seules, sans +accompagnement, et me dit:</p> + +<p>—Mon ami, ce morceau-là pourrait +être signé Cherubini!</p> + +<p>Ce sont de véritables décorations que de +semblables paroles venant d'un tel maître, +et on les porte avec plus d'orgueil que bien +des rubans.</p> + +<p>Mendelssohn était directeur de la Société +philharmonique <i>Gewandhaus</i>. Cette Société +ne se réunissait pas à cette époque, la saison +des concerts étant passée; il eut la délicate +prévenance de la convoquer pour moi et +me fit entendre sa belle symphonie dite +«Écossaise» en <i>la</i> mineur, de la partition +de laquelle il me fit présent avec un mot de<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> +souvenir amical écrit de sa main,—Hélas! +la mort prématurée de ce beau et charmant +génie devait bientôt faire pour moi de ce souvenir +une véritable et précieuse relique!... +Et cette mort elle-même suivait, au bout de +six mois, celle de la charmante sœur à qui +je devais d'avoir connu son frère!</p> + +<p>Mendelssohn ne borna pas ses attentions +à cette convocation de la Société philharmonique. +Il était organiste de premier +ordre, et voulut me faire connaître plusieurs +des nombreuses et admirables compositions +que le grand Sébastien Bach a +écrites pour l'instrument sur lequel il régna +en souverain. Il fit, à cette intention, visiter +et remettre en état le vieil orgue de Saint-Thomas +que Bach lui-même avait joué +jadis, et là, pendant plus de deux heures, +me révéla des merveilles que je ne soupçonnais +pas; puis, pour mettre le comble à +ses gracieusetés, il me fit cadeau d'un re<span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>cueil +de motets de ce Bach pour lequel il +avait une religieuse vénération, à l'école +duquel il avait été formé dès son enfance, +et dont, à l'âge de quatorze ans, il dirigeait +et accompagnait par cœur le grand oratorio +de la <i>Passion selon Saint Mathieu</i>.</p> + +<p>Telle fut pour moi l'obligeance parfaite +de cet homme charmant, de ce grand +artiste, de cet immense musicien, enlevé, +dans la fleur de l'âge,—trente-huit ans,—à +l'admiration qu'il avait conquise et +aux chefs-d'œuvre que lui eût réservés +l'avenir. Étrange destinée du génie, même +le plus aimable! ces œuvres exquises qui +font aujourd'hui les délices des abonnés du +Conservatoire, il a fallu la mort de celui +qui les avait écrites pour leur faire trouver +grâce devant les mêmes oreilles qui les +avaient autrefois repoussées.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Après avoir vu Mendelssohn, je n'avais<span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> +plus qu'un souci: revenir le plus tôt possible +à Paris et retrouver ma pauvre chère +mère. Je partis donc de Leipzig le 18 mai +1843; je changeai de voiture dix-sept fois +en route: sur six nuits, j'en passai quatre +en voyage; et enfin, le 25 mai, j'arrivais +à Paris, où allait commencer pour moi une +vie nouvelle. Mon frère m'attendait à l'arrivée +de la diligence, et tous deux nous +prenions le chemin de cette chère maison +où j'allais retrouver et rapporter tant de +joie.<span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + +<h3>LE RETOUR</h3> + + +<p>Soit que ces trois ans et demi d'absence +m'eussent beaucoup changé, soit que ma +dernière et encore récente maladie jointe à +la fatigue du voyage eût terriblement altéré +mes traits, lorsque ma mère me revit elle +ne me reconnut pas. J'avais, il est vrai, +une ébauche de barbe, mais si peu qu'on +en aurait, je crois, même compté les rudiments.</p> + +<p>Ma mère avait, pendant mon absence,<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> +quitté la rue de l'Éperon, et elle était venue +s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite +des Missions étrangères, dont l'église fait le +coin de la rue du Bac et de la rue de Babylone, +et où m'attendait le nouveau poste que +j'allais occuper pendant plusieurs années.</p> + +<p>Le curé de ladite paroisse, l'abbé Dumarsais, +avait été autrefois mon aumônier +au lycée Saint-Louis. Il avait succédé, dans +la cure des Missions, à l'abbé Lecourtier. +Pendant mon séjour à l'Académie de France +à Rome, l'abbé Dumarsais m'avait écrit +pour me demander d'être, à mon retour à +Paris, organiste et maître de chapelle de +sa paroisse. J'avais accepté mais en posant +mes conditions. J'entendais ne recevoir +d'avis, encore moins d'ordres, ni du curé, +ni de la fabrique, ni de qui que ce fût. +J'avais mes idées, mon sentiment, mes +convictions: en un mot, je serais le «curé +de la musique»; sinon, non. C'était radi<span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>cal. +Mes conditions avaient été acceptées; +cela ne devait pas faire un pli. Mais les +habitudes sont tenaces. Le régime musical +auquel mon prédécesseur avait accoutumé +ces bons paroissiens était tout l'opposé des +tendances que je rapportais de Rome et +d'Allemagne. Palestrina et Bach étaient +mes dieux, et je venais brûler ce qu'on +avait adoré jusqu'ici.</p> + +<p>Les ressources dont je disposais étaient +à peu près nulles. En dehors de l'orgue, +très médiocre et très limité, j'avais un personnel +chantant qui se composait de deux +basses, un ténor, un enfant de chœur; puis +moi, qui remplissais à la fois les fonctions +de maître de chapelle, d'organiste, de chanteur +et de compositeur. Je travaillai donc en +raison et en vue de ce maigre budget, et ce +fut un bien que cette nécessité où je me +trouvais de tirer le meilleur parti possible +de moyens si restreints.<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span></p> + +<p>Les choses n'allèrent pas mal tout d'abord, +mais, à une sorte de réserve et de +froideur, je devinai que je n'étais pas absolument +dans les bonnes grâces de mon +auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la +fin de ma première année, mon curé me +fit appeler et me confia qu'il avait à subir +les plaintes et les récriminations de ses paroissiens, +Monsieur tel, et madame telle, qui +ne trouvaient pas que le service musical fût +le moins du monde jovial et divertissant. +Le curé m'invita donc à «modifier mon +genre» et à «faire des concessions».</p> + +<p>—Monsieur le curé, lui répondis-je, +vous savez quel est notre contrat! Je ne +viens pas consulter vos paroissiens; je +viens tâcher de les édifier. Si <i>mon genre</i> ne +leur convient pas, la situation est bien +simple: je me retire, vous rappelez mon +prédécesseur, et tout le monde est content. +C'est à prendre ou à laisser.<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p> + +<p>—Eh bien! me dit le curé, c'est très +bien; c'est entendu, j'accepte votre démission.</p> + +<p>Et là-dessus, nous nous quittons les +meilleurs amis du monde.</p> + +<p>Je n'étais pas rentré chez moi depuis +une demi-heure que le domestique du +curé sonnait à ma porte.</p> + +<p>—Eh bien! Jean, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Monsieur, c'est M. le curé qui voudrait +vous parler.</p> + +<p>—Ah!... C'est bien, Jean, dites que +j'y vais.</p> + +<p>J'arrive chez le curé, qui reprend la +conversation en me disant:</p> + +<p>—Voyons, voyons, mon cher enfant, +vous avez jeté le manche après la cognée, +tout à l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen +de s'entendre? Examinons la question avec +calme. Vous êtes parti là comme la +poudre!...<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p> + +<p>—Monsieur le curé, c'est inutile de +recommencer cette discussion; je maintiens +tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les +objections du tiers et du quart, il n'y a +pas moyen de rien faire; ou bien je reste +avec une indépendance complète, ou bien +je m'en vais: ce sont là nos conventions, +vous le savez, et je n'en rabattrai rien.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible +homme vous faites!</p> + +<p>Puis, après une pause:</p> + +<p>—Eh bien, allons, restez.</p> + +<p>Et à partir de ce jour, il ne m'en reparla +plus et me laissa la plus parfaite liberté +d'action. Depuis lors, mes opposants les +plus déterminés devinrent peu à peu mes +plus chauds partisans, et mes petits appointements +se ressentirent, par suite, de ce +progrès dans la sympathie de mes auditeurs. +J'étais entré à douze cents francs par +an: ce n'était guère; la seconde année, on<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> +m'accorda une augmentation de trois cents +francs; la troisième, j'eus dix-huit cents +francs, et la quatrième deux mille cent.—Mais +je ne veux pas anticiper sur l'ordre +des événements.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ma mère et moi, nous habitions la même +maison que le curé. Dans cette maison +logeait aussi un ecclésiastique, de trois ans +plus âgé que moi, et qui avait été un de +mes camarades au lycée Saint-Louis. C'était +l'abbé Charles Gay. La distance d'âge et de +classe qui nous séparait au lycée nous eût +sans doute laissés parfaitement étrangers +ou, du moins, indifférents l'un à l'autre, +si un élément commun ne nous eût pas rapprochés. +Cet élément fut la musique. +Charles Gay, qui avait alors quatorze ans, +avait de grandes aptitudes musicales, et +chantait, dans les chœurs, la partie de +second dessus. Il était, en outre, un des<span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> +élèves les plus brillants du collège. Il termina +ses études, et je restai trois ans +environ sans le revoir. Je le retrouvai au +foyer de l'Opéra, un soir où l'on jouait +<i>la Juive</i>. Je le reconnus et j'allai droit à +lui.</p> + +<p>—Comment! me dit-il, c'est toi! Et +qu'est-ce que tu deviens?</p> + +<p>—Mais je m'occupe de composition.</p> + +<p>—Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec +qui travailles-tu?</p> + +<p>—Avec Reicha.</p> + +<p>—Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est +charmant; il faudra nous revoir.</p> + +<p>C'est ainsi que se renoua cette amitié +qui avait commencé au collège et qui est +restée l'une des plus chères affections de +ma vie.</p> + +<p>J'étais en admiration devant cet ami en +qui je reconnaissais une organisation d'élite +et des facultés bien supérieures aux<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> +miennes. Ses compositions me semblaient +révéler un homme de génie, et j'enviais +l'avenir auquel il me paraissait appelé. +J'allais souvent passer la soirée chez lui, +où l'on faisait beaucoup de musique. Sa +sœur était excellente pianiste, et j'entendais +là (outre ses propres compositions +qu'on y essayait entre invités intimes) des +trios de Mozart et de Beethoven.</p> + +<p>Un jour, je reçus de mon ami, qui était +à la campagne, un mot par lequel il me +priait de venir le voir, me disant qu'il +avait à me faire part d'une nouvelle qui +m'intéresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un +mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il +m'annonça qu'il voulait se faire prêtre. Je +m'expliquai alors le sens des in-folio et +autres gros livres dont, depuis quelque +temps déjà, j'avais remarqué que sa table +était chargée. J'étais trop jeune pour comprendre +un tel revirement, et je le plai<span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>gnais +d'une préférence qui lui faisait sacrifier +un si bel avenir pour un sort qui me +paraissait si peu digne d'envie.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, il résolut d'aller +passer quelque temps à Rome pour y commencer +ses études théologiques. Je venais +alors de remporter le grand prix qui allait +m'envoyer moi-même à Rome pour deux +ans, et ce fut ainsi que j'y retrouvai mon +ami, dont l'arrivée avait précédé de trois +mois la mienne. À mon retour d'Allemagne, +les circonstances nous rapprochaient +encore en nous faisant habiter à +Paris sous le même toit. Prêtre aujourd'hui +depuis trente ans, vicaire général de son +intime ami l'évêque de Poitiers, l'abbé Gay<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> +est devenu par ses vertus et ses talents +d'orateur et d'écrivain un des membres les +plus éminents du clergé de France.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> L'abbé Gay, depuis, est devenu lui-même évêque de +Poitiers.<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span></p></div> + +<p>Vers la troisième année de mes fonctions +de maître de chapelle, je me sentis une +velléité d'adopter la vie ecclésiastique. À +mes occupations musicales j'avais ajouté +quelques études de philosophie et de théologie, +et je suivis même pendant tout un +hiver, sous l'habit ecclésiastique, les cours +de théologie du séminaire de Saint-Sulpice.</p> + +<p>Mais je m'étais étrangement mépris sur +ma propre nature et sur ma vraie vocation. +Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il +me serait impossible de vivre sans mon +art, et, quittant l'habit pour lequel je +n'étais pas fait, je rentrai dans le monde. +Je dois cependant à cette période de ma +jeunesse une amitié dont je tiens à honneur +d'associer la mention à cette histoire de +ma vie.</p> + +<p>L'abbé Dumarsais, l'abbé Gay et moi, +nous avions été envoyés, pendant l'été de<span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> +1846 aux bains de mer de Trouville pour +notre santé. Je faillis un jour m'y noyer, +et la presse s'empara si vite de cet incident +que la nouvelle en était publiée le +lendemain même dans des journaux de +Paris, pendant que, de son côté, mon frère +que j'avais heureusement informé de suite +du danger auquel j'avais échappé, rassurait +ma mère en lui apportant ma lettre qu'il +venait de recevoir. On annonçait sans façon +que «j'avais été rapporté mort sur une +civière»! La vérité a bien de la peine à +courir aussi vite que le mensonge.</p> + +<p>Or, dans le courant de notre saison de +bains, nous rencontrâmes sur la plage un +excellent abbé qui se promenait avec un +jeune garçon dont il était le précepteur. +Cet enfant de douze à treize ans se nommait +Gaston de Beaucourt. Sa mère, la +comtesse de Beaucourt, possédait une fort +belle propriété à quelques lieues de Trou<span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>ville, +entre Pont-l'Évêque et Lisieux. Elle +nous engagea, de la façon la plus courtoise +et la plus gracieuse, à nous y arrêter avant +de retourner à Paris.</p> + +<p>Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui +un homme de quarante-trois ans +et le meilleur des hommes, est devenu un +ami de toute ma vie: je dois à son affection +si sûre, si solide et si tendre, non +seulement les joies que peut donner par +elle-même une aussi parfaite amitié, mais +les preuves du dévouement le plus complet +et le plus résolu.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La révolution de Février 1848 venait +d'éclater lorsque je quittai la maîtrise des +Missions étrangères. J'avais rempli, pendant +quatre ans et demi, des fonctions +qui, tout en étant très utiles et très profitables +à mes études musicales, avaient +néanmoins l'inconvénient de me laisser<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> +végéter, au point de vue de ma carrière +et de mon avenir, dans une situation sans +issue. Pour un compositeur il n'y a guère +qu'une route à suivre pour se faire un +nom: c'est le théâtre.</p> + +<p>Le théâtre est un lieu dans lequel on +trouve chaque jour l'occasion et le moyen +de parler au public: c'est une exposition +quotidienne et permanente ouverte au musicien.</p> + +<p>La musique religieuse et la symphonie +sont assurément d'un ordre supérieur, +absolument parlant, à la musique dramatique; +mais les occasions et les moyens de +s'y faire connaître sont exceptionnels et ne +s'adressent qu'à un public intermittent, au +lieu d'un public régulier comme celui du +théâtre. Et puis quelle infinie variété dans +le choix des sujets pour un auteur dramatique! +Quel champ ouvert à la fantaisie, à +l'imagination, à l'histoire! Le théâtre me<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> +tentait. J'avais alors près de trente ans, et +j'étais impatient d'essayer mes forces sur ce +nouveau champ de bataille. Mais il fallait +un poème, et je ne connaissais personne à +qui en demander un; mais il fallait trouver +un directeur qui voulût de moi et consentît +à me confier un ouvrage: lequel y eût été +disposé devant mes antécédents de musique +religieuse et mon inexpérience de la scène? +Aucun: je me voyais dans une impasse.</p> + +<p>Les circonstances placèrent sur mon +chemin un homme qui me mit en lumière. +Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait, +à cette époque, les concerts de la Société +Sainte-Cécile, rue de la Chaussée-d'Antin. +J'eus l'occasion de faire entendre, à ces +concerts, quelques morceaux qui firent +une bonne impression. Seghers connaissait +la famille Viardot: Madame Viardot était +alors dans tout l'éclat de son talent et de +sa réputation: c'était en 1849, au moment<span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> +où elle venait de créer, avec une autorité +si magistrale, le rôle de Fidès dans le +<i>Prophète</i>, de Meyerbeer. Madame Viardot +m'accueillit avec la meilleure grâce et +m'engagea à lui apporter plusieurs de mes +compositions pour les lui faire entendre: +je me rendis à son offre avec empressement. +Je passai plusieurs heures au piano avec +elle; et, après m'avoir écouté avec le plus +bienveillant intérêt, elle me dit:</p> + +<p>—Mais, monsieur Gounod, pourquoi +n'écrivez-vous pas un opéra?</p> + +<p>—Eh! madame, répondis-je, je ne +demanderais pas mieux; mais je n'ai pas +de poème.</p> + +<p>—Comment? vous ne connaissez personne +qui puisse vous en faire un?</p> + +<p>—Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; +mais qui le veuille, c'est autre chose!... Je +connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans +mon enfance, Émile Augier, avec qui j'ai<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> +joué au cerceau dans le Luxembourg; mais +depuis, Augier est devenu célèbre; moi, +je n'ai pas de crédit, et le camarade d'enfance +ne se souciera sans doute guère de +refaire une partie autrement risquée qu'un +tour de cerceau!</p> + +<p>—Eh bien, me dit madame Viardot, +allez trouver Augier, et dites-lui que je me +charge de chanter le principal rôle de +votre opéra s'il veut vous en écrire le +poème!</p> + +<p>On devine si je me le fis dire deux fois. +Je courus chez Augier, qui accueillit ma +proposition à bras ouverts.</p> + +<p>—Madame Viardot! s'écria-t-il, comment +donc! mais tout de suite!...</p> + +<p>C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait +alors à la direction de l'Opéra. Sur la recommandation +de madame Viardot, il +consentait bien à m'abandonner une partie +du spectacle, mais non la soirée entière.<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> +Il fallait donc trouver un sujet qui réunît +trois conditions essentielles: 1º être court; +2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme +comme figure principale. Nous nous décidâmes +pour <i>Sapho</i>. L'ouvrage ne pouvait +être mis à l'étude que l'année suivante; +d'autre part, Augier avait à terminer une +grande pièce dont il s'occupait en ce moment: +c'était, je crois, <i>Diane</i> pour mademoiselle +Rachel.</p> + +<p>Enfin, je tenais une promesse et j'attendis +à la fois avec impatience et tranquillité.</p> + +<p>Un événement douloureux vint frapper +notre famille au moment où j'allais me +mettre au travail. C'était au mois d'avril +1850. Augier venait d'achever le poème +de <i>Sapho</i>, lorsque mon frère tomba malade, +le 2 avril. Le 3, je signais chez Roqueplan +le traité par lequel je prenais l'engagement +de lui livrer la partition de <i>Sapho</i> le<span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> +30 septembre au plus tard. J'avais six +mois pour composer et écrire une œuvre +en trois actes, mon début au théâtre. Dans +la nuit du 6 avril, mon frère rendait le +dernier soupir. C'était un coup affreux pour +ma vieille mère et pour nous tous!</p> + +<p>Mon frère laissait une veuve, mère d'un +enfant de deux ans et d'un autre petit être +qui devait venir au monde sept mois plus +tard, au milieu des larmes, et dont la destinée +était d'entrer dans la vie le 2 novembre, +le jour même où l'Église pleure +avec nous ceux que nous avons perdus. +Cette situation amenait des difficultés et +des complications d'existence auxquelles il +fallut songer immédiatement. Les questions +de tutelle des enfants, de succession du +cabinet d'architecte de mon frère, dont la +mort laissait une foule d'affaires en suspens, +toutes les conséquences enfin d'un +malheur aussi soudain et aussi imprévu<span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> +réclamèrent pendant un mois ma participation +directe au règlement des intérêts et +aux arrangements de la vie de ma pauvre +belle-sœur anéantie et inconsolable. De +plus, ma malheureuse mère avait pensé +perdre la raison sous le coup foudroyant +qui venait de la frapper. Tout conspirait, +en moi-même comme autour de moi, à me +rendre incapable de me livrer au travail +pour lequel j'avais déjà si peu de temps.</p> + +<p>Au bout d'un mois cependant, je pus +songer à m'occuper de mon ouvrage, qu'il +était si urgent d'aborder. Madame Viardot, +qui était à ce moment en Allemagne, en +représentations, et que j'avais instruite du +malheur qui venait de nous atteindre, m'écrivit +sur-le-champ pour me presser de +partir avec ma mère et d'aller nous installer +dans une propriété qu'elle avait dans la +Brie: là, je trouverais, me disait-elle, la +solitude et la tranquillité dont j'avais besoin.<span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span></p> + +<p>Je suivis son conseil, et nous partîmes, +ma mère et moi, pour cette résidence où +se trouvait la mère de madame Viardot +(madame Garcia, la veuve du célèbre chanteur), +en compagnie d'une sœur de M. Viardot +et d'une jeune fille (l'aînée des enfants), +aujourd'hui madame Héritte, remarquable +musicienne compositeur. Je rencontrai là +aussi un homme charmant, Ivan Tourgueneff, +l'éminent écrivain russe, excellent et +intime ami de la famille Viardot. Je me +mis au travail dès mon arrivée. Chose +étrange! il semble que les accents douloureux +et pathétiques auraient dû être les +premiers à remuer mes fibres si récemment +ébranlées par de si cruelles émotions! Ce +fut le contraire: les scènes lumineuses +furent celles qui me saisirent et s'emparèrent +de moi tout d'abord, comme si ma +nature courbée par le chagrin et le deuil +eût éprouvé le besoin de réagir et de res<span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>pirer +après ces heures d'agonie et ces jours +de larmes et de sanglots.</p> + +<p>Grâce au calme qui régnait autour de moi, +mon ouvrage avança plus rapidement que je +ne l'avais espéré. Après sa saison d'Allemagne, +madame Viardot fut appelée par ses +engagements en Angleterre; elle en revint +au commencement de septembre, et trouva +mon travail presque terminé. Je m'empressai +de lui faire entendre cette œuvre sur +laquelle j'attendais son impression avec +grande anxiété: elle s'en montra satisfaite +et, en quelques jours, elle fut si bien au courant +de la partition qu'elle l'accompagnait +presque en entier par cœur sur le piano. C'est +peut-être le tour de force musical le plus extraordinaire +dont j'aie jamais été le témoin, +et qui donne la mesure des étonnantes +facultés de cette prodigieuse musicienne.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Sapho</i> fut représentée à l'Opéra, pour la<span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> +première fois, le 16 avril 1851. J'allais +donc avoir bientôt trente-deux ans. Ce ne +fut pas un succès; et cependant ce début +me plaça dans une bonne situation aux +yeux des artistes. Il y avait à la fois, dans +cette œuvre, une inexpérience de ce qu'on +nomme le sens du théâtre, une absence +de connaissance des effets de la scène, des +ressources et de la pratique de l'instrumentation, +et un sentiment vrai de l'expression, +un instinct généralement juste du +côté lyrique du sujet, et une tendance à la +noblesse du style. Le final du premier acte +produisit un effet dont je fus tout surpris; +on le bissa avec des acclamations unanimes, +auxquelles je ne pouvais croire en dépit de +mes oreilles qui en bourdonnaient d'émotion +inattendue, et ce <i>bis</i> se reproduisit +aux représentations suivantes. L'effet du +second acte fut inférieur à celui du premier, +malgré le succès d'une <i>cantilène</i><span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> +chantée par madame Viardot, et celui d'un +<i>duo</i> de genre léger, chanté par Brémond +et mademoiselle Poinsot: «Va m'attendre, +mon maître!» Mais le troisième acte produisit +une très bonne impression. On bissa +la chanson du pâtre: «Broutez le thym, +broutez mes chèvres», et les stances finales +de Sapho: «Ô ma lyre immortelle» furent +très applaudies.</p> + +<p>La chanson du pâtre fut le début du +ténor Aymès, qui la chantait à merveille et +s'y était fait une réputation. Gueymard et +Marié remplissaient les rôles de Phaon et +d'Alcée.</p> + +<p>Ma mère, naturellement, assistait à cette +première représentation. Comme je quittais +la scène pour aller la rejoindre dans la salle, +où elle m'attendait après la sortie du public, +je rencontrai, dans les couloirs de l'Opéra, +Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, +en lui disant:<span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span></p> + +<p>—Oh! mon cher Berlioz, venez montrer +ces yeux-là à ma mère: c'est le plus +beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon +ouvrage.</p> + +<p>Berlioz se rendit à mon désir, et, s'approchant +de ma mère, il lui dit:</p> + +<p>—Madame, je ne me souviens pas d'avoir +éprouvé une émotion semblable depuis +vingt ans.</p> + +<p>Il publia sur <i>Sapho</i> un compte rendu qui +est assurément une des appréciations les +plus flatteuses et les plus élevées que j'aie +eu l'honneur et le bonheur de recueillir +dans ma carrière.</p> + +<p><i>Sapho</i> ne fut jouée que six fois: l'engagement +de madame Viardot touchait +à sa fin: elle fut remplacée dans son rôle +par mademoiselle Masson avec qui l'ouvrage +n'eut que trois représentations de +plus.</p> + +<p>On peut, je crois, poser en principe<span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> +qu'une œuvre dramatique a toujours, à peu +de chose près, le succès de public qu'elle +mérite. Le succès, au théâtre, est la résultante +d'un tel ensemble d'éléments qu'il +suffit (et les exemples en abondent) de +l'absence de quelques-uns de ces éléments, +parfois même des plus accessoires, pour balancer +et compromettre l'empire des qualités +les plus élevées. La mise en scène, +les divertissements, les décors, les costumes, +le livret, tant de choses concourent +au prestige d'un opéra! L'attention du +public a un tel besoin d'être soutenue et +soulagée par la variété du spectacle! Il +y a des œuvres de premier ordre par +certains côtés qui ont sombré, non dans +l'admiration des artistes, mais dans la +faveur publique, faute de ce condiment +nécessaire pour les faire accepter de ceux à +qui ne suffit pas le pur attrait du beau +intellectuel.<span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p> + +<p>Je ne prétends en aucune sorte réclamer +pour la destinée de <i>Sapho</i> le bénéfice de +ces considérations. Le public apporte, au +jugement d'un ouvrage, des titres et des +droits qui constituent un genre de compétence +et d'autorité à part. On ne doit ni +attendre ni exiger de lui les connaissances +spéciales qui permettent de décider sur la +valeur technique d'une œuvre d'art; mais +il a, lui, le droit d'attendre et d'exiger +qu'une œuvre dramatique réponde aux +instincts dont il vient demander l'aliment +et la satisfaction au théâtre. Or une œuvre +dramatique ne repose pas exclusivement sur +les qualités de forme et de style: ces qualités +sont essentielles, assurément; elles sont +même indispensables pour protéger un +ouvrage contre les rapides atteintes du +temps dont la faux ne s'arrête que devant +les traces de la beauté idéale; mais elles +ne sont ni les seules ni même, en un<span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> +certain sens, les premières: elles consolident +et affermissent le succès dramatique, +elles ne l'établissent pas.</p> + +<p>Le public du théâtre est un <i>dynamomètre</i>: +il n'a pas à connaître de la valeur d'une +œuvre au point de vue du goût; il n'en +mesure que la puissance passionnelle et +le degré d'émotion, c'est-à-dire ce qui en +fait proprement une œuvre dramatique, +expression de ce qui se passe dans l'âme +humaine personnelle ou collective. Il résulte +de là que public et auteur sont réciproquement +appelés à faire l'éducation +artistique l'un de l'autre: le public, en étant +pour l'auteur le critérium et la sanction du +Vrai; l'auteur, en initiant le public aux +éléments et aux conditions du Beau. Hors +de cette distinction, il me paraît impossible +d'expliquer cet étrange phénomène de l'incessante +mobilité du public, qui se déprend +le lendemain de ce qui le passionnait la<span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> +veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il +adorera demain.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pour n'être pas ce qu'on appelle un +succès, le sort de <i>Sapho</i> n'en eut pas moins +des conséquences profitables à ma carrière +et à mon avenir. Et d'abord, Ponsard me +demanda, le soir même de la première +représentation, si je voudrais écrire la musique +des chœurs d'une tragédie en cinq +actes, <i>Ulysse</i>, qu'il destinait au Théâtre-Français. +J'acceptai sur-le-champ, sans +connaître l'ouvrage; mais la réputation de +l'auteur de <i>Lucrèce</i>, de <i>Charlotte Corday</i> et +d'<i>Agnès de Méranie</i> m'inspirait plus que de +la sécurité sur la valeur de l'œuvre à la +collaboration de laquelle j'avais l'heureuse +chance d'être appelé.</p> + +<p>Arsène Houssaye était alors directeur +de la Comédie-Française. Il fallait annexer +au personnel ordinaire du théâtre, un per<span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>sonnel +choral et un renfort de l'orchestre +accoutumé<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_238'>238</a>, une lettre de Berlioz à Gounod, en +date du 19 novembre 1851.</p></div> + +<p><i>Ulysse</i> fut représenté le 18 juin 1852. Je +venais d'épouser, quelques jours auparavant, +une fille de Zimmerman<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, le célèbre +professeur de piano du Conservatoire, à +qui est due la belle école de piano de +laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, +Goria, Lefébure-Wély, Ravina, Bizet et tant +d'autres; je devenais, par cette alliance, le +beau-frère du jeune peintre Édouard Dubufe, +qui déjà portait dignement le nom +de son père, et dont le fils, Guillaume +Dubufe, promet aujourd'hui de soutenir +brillamment l'héritage et la réputation.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_240'>240</a>, une lettre de Gounod à +Lefuel, sans date.</p></div> + +<p>Les principaux rôles d'<i>Ulysse</i> étaient +tenus par mademoiselle Judith, MM. Gef<span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>froy, +Delaunay, Maubant, mademoiselle +Nathalie et autres. La part de la musique +ne représentait pas moins de quatorze +chœurs, un solo de ténor, plusieurs passages +de mélodrame instrumental et une +introduction d'orchestre. Il y avait pour le +musicien un certain danger de monotonie +dans l'emploi uniforme des mêmes ressources, +l'orchestre et les chœurs.</p> + +<p>J'eus, néanmoins, la bonne fortune de +tourner assez heureusement la difficulté, et +ce second ouvrage me valut une nouvelle +bonne note dans l'opinion des artistes. Ma +partition eut en outre une chance que n'avait +pas eue celle de <i>Sapho</i>, pour laquelle +aucun éditeur ne s'était présenté: MM. Escudier +me firent l'honneur et la faveur de +graver mon nouvel ouvrage <i>gratis</i>.</p> + +<p><i>Ulysse</i> fut joué une quarantaine de fois. +C'était la seconde épreuve dont ma mère +fut témoin dans ma carrière dramatique.<span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p> + +<p>Les «chœurs d'<i>Ulysse</i>» me semblent +empreints d'un caractère et d'une couleur +assez justes et d'un style assez personnel; +le maniement de l'orchestre y laisse encore +bien à désirer sous le rapport de l'expérience, +plutôt que sous celui du coloris +dont l'instinct est en général assez heureux.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Peu de jours après mon mariage, je fus +nommé Directeur de l'orphéon et de l'enseignement +du chant dans les écoles communales +de la Ville de Paris. Je remplaçais, +à ce poste, M. Hubert, élève et +successeur lui-même de Wilhem, le créateur +de cette institution.</p> + +<p>Ces fonctions que j'ai remplies pendant +huit ans et demi ont exercé une heureuse +influence sur ma carrière musicale par +l'habitude qu'elles m'ont conservée de +diriger et d'employer de grandes masses<span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> +vocales traitées dans un style simple et +favorable à leur meilleure sonorité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ma troisième tentative musicale au théâtre +fut <i>la Nonne sanglante</i>, opéra en cinq actes +de Scribe et Germain Delavigne. Nestor +Roqueplan, qui était toujours directeur de +l'Opéra, s'était pris d'affection pour <i>Sapho</i> +et d'amitié pour moi: il disait qu'il me +trouvait une tendance à «faire grand». +C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse +pour l'Opéra un ouvrage en cinq actes. <i>La +Nonne sanglante</i> fut écrite en 1852-53; +mise en répétition le 18 octobre 1853, +laissée de côté et successivement reprise à +l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe +le 18 octobre 1854, un an juste après sa +première répétition. Elle n'eut que onze +représentations, après lesquelles Roqueplan +fut remplacé à la direction de l'Opéra par +M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant<span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> +déclaré qu'il ne laisserait pas jouer plus +longtemps une «pareille ordure», la pièce +disparut de l'affiche et n'y a plus reparu +depuis.</p> + +<p>J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent +des recettes n'autorisait assurément +pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. +Mais les décisions directoriales ont +parfois, dit-on, des dessous qu'il serait inutile +de vouloir pénétrer: en pareil cas, on +donne des prétextes: les raisons demeurent +cachées. Je ne sais si <i>la Nonne sanglante</i> était +susceptible d'un succès durable; je ne le +pense pas: non que ce fût une œuvre sans +effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); +mais le sujet était trop uniformément +sombre; il avait, en outre, l'inconvénient +d'être plus qu'imaginaire, plus +qu'invraisemblable: il était en dehors du +possible, il reposait sur une situation purement +fantastique, sans réalité, et par<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> +conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt +étant impossible en dehors du vrai ou, +tout au moins, du vraisemblable.</p> + +<p>Je crois qu'il y avait à mon actif, dans +cet ouvrage, une part sérieuse de progrès +dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages +y sont traitées avec une connaissance plus +sûre de l'instrumentation et avec une main +plus expérimentée; plusieurs morceaux +sont d'une bonne couleur, entre autres le +chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite +et les chœurs, au premier acte; au second +acte, le prélude symphonique des Ruines, +et la marche des Revenants; au troisième +acte, une cavatine du ténor, et son duo +avec la Nonne.</p> + +<p>Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles +Wertheimber et Poinsot, +MM. Gueymard, Depassio et Merly.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je me consolai de mon déboire en écri<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>vant +une symphonie (nº 1, en <i>ré</i>) pour la +Société des Jeunes artistes, qui venait +d'être fondée par Pasdeloup et dont tous +les concerts avaient lieu salle Herz, rue +de la Victoire. Cette symphonie fut bien +accueillie, et cet accueil me décida à en +écrire pour la même société, une seconde +(nº 2, en <i>mi bémol</i>), qui obtint aussi un +certain succès. J'écrivis, à cette même +époque, une messe solennelle de Sainte-Cécile +qui fut exécutée avec succès par l'Association +des artistes musiciens, le 22 novembre +1855, dans l'église Saint-Eustache, +pour la première fois, et qui a été jouée +plusieurs fois depuis; elle est dédiée à la +mémoire de mon beau-père, Zimmerman, +que nous avions perdu le 29 octobre 1853.</p> + +<p>Un autre malheur vint frapper notre +famille: le 6 août 1855, la mort nous +enleva une sœur aînée de ma femme, +Juliette Dubufe, femme d'Édouard Dubufe,<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> +le peintre, nature douée d'un rare assemblage +des plus charmantes qualités joint à +un talent exceptionnel de sculpteur et de +pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut +l'inscription simple, mais aussi méritée +qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les +regrets inspirés par cette femme dont la +grâce exquise captivait irrésistiblement ceux +qui l'approchaient.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La direction de l'orphéon occupait alors +la plus grande partie de mon temps: j'écrivais, +pour les grandes réunions chorales +de cette institution, nombre de morceaux +dont quelques-uns furent remarqués, et +parmi lesquels se trouvent deux messes +dont l'une avait été exécutée sous ma direction, +le 12 juin 1853, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, +à Paris. Ce fut pendant +une des grandes séances annuelles de +l'orphéon que ma femme me donna un<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> +fils, le dimanche 8 juin 1856. (Trois ans +auparavant, le 13 du même mois, nous +avions eu la douleur de perdre un premier +enfant, une fille qui n'avait pas vécu.) Le +matin du jour où naquit mon fils, ma +courageuse femme, au moment où j'allais +partir pour la séance de l'orphéon, eut la +force de me cacher les douleurs dont elle +ressentait les premières atteintes; et, lorsque, +dans l'après-midi, je rentrai à la maison, +mon fils était au monde.</p> + +<p>La venue de cet enfant, que j'avais tant +désiré, fut pour nous une joie et une fête: +nous avons eu le bonheur de le conserver; +il a maintenant vingt et un ans accomplis +et se destine à la peinture.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Depuis <i>la Nonne sanglante</i>, je n'avais +travaillé à aucune œuvre dramatique; mais +j'avais écrit un petit oratorio, <i>Tobie</i>, que +m'avait demandé, pour l'un de ses concerts<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> +annuels à bénéfice, George Hainl, alors +chef d'orchestre du Grand-Théâtre à Lyon. +Cet ouvrage a, je crois, quelques qualités +de sentiment et d'expression; on y avait +remarqué un air assez touchant du jeune +Tobie et quelques autres passages qui ne +manquaient pas d'un certain accent pathétique.</p> + +<p>En 1856, je fis connaissance de Jules +Barbier et de Michel Carré. Je leur demandai +s'ils seraient disposés à travailler +avec moi et à me confier un poème; ils y +consentirent avec beaucoup de bonne grâce. +La première idée sur laquelle j'attirai leur +collaboration fut <i>Faust</i>. Cette idée leur plut +beaucoup: nous allâmes trouver M. Carvalho, +qui était alors directeur du Théâtre-Lyrique, +situé boulevard du Temple, et qui +venait de monter <i>la Reine Topaze</i>, ouvrage de +Victor Massé, dans lequel madame Miolan-Carvalho +avait un très grand succès.<span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> + +<p>Notre projet sourit à M. Carvalho, et aussitôt +mes deux collaborateurs se mirent à +l'œuvre. J'étais parvenu à peu près à la +moitié de mon travail, lorsque M. Carvalho +m'annonça que le théâtre de la Porte-Saint-Martin +préparait un grand mélodrame +intitulé <i>Faust</i>, et que cette circonstance +renversait toutes ses combinaisons au +sujet de notre ouvrage. Il considérait, avec +raison, comme impossible que nous fussions +prêts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre +part, il jugeait imprudent, au point de vue +du succès, d'engager, sur un même sujet, la +lutte avec un théâtre dont le luxe de mise +en scène aurait déjà fait courir tout Paris +au moment où notre œuvre verrait le jour.</p> + +<p>Il nous invita donc à chercher un autre +sujet; mais cette déconvenue soudaine +m'avait rendu incapable de diversion, et je +restai huit jours sans pouvoir me livrer à +d'autre travail.<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p> + +<p>Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire +un ouvrage comique et d'en chercher la +donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut +là l'origine du <i>Médecin malgré lui</i>, qui fut +représenté au Théâtre-Lyrique le 15 janvier +1858, jour anniversaire de la naissance +de Molière<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. L'annonce d'un ouvrage comique +écrit par un musicien dont les trois +premiers essais semblaient indiquer des +tendances tout autres fit craindre et présager +un échec. L'événement déjoua ces +craintes, dont quelques-unes étaient peut-être +des espérances, et le <i>Médecin malgré lui</i> +fut, <i>malgré cela</i>, mon premier succès de +public au théâtre. Le plaisir devait en être +empoisonné par la mort de ma pauvre mère +qui, malade depuis des mois, et complètement +aveugle depuis deux ans, expirait le<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> +lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge +de soixante-dix-sept ans et demi. Il ne m'a +pas été donné d'apporter à ses derniers +jours ce fruit et cette récompense d'une vie +toute consacrée à l'avenir de ses fils! J'espère, +du moins, qu'elle a emporté l'espoir +et le pressentiment que ses soins n'auraient +pas été stériles et que ses sacrifices seraient +bénis<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Voir plus loin, Lettres, p. <a href='#Page_271'>271</a>, comment Gounod, +trente-trois ans après, dans un toast à S. A. I. la princesse +Mathilde, évoquait le souvenir de cet ouvrage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voir plus loin, p. <a href='#Page_242'>242</a>, une lettre de Gounod à +l'un de ses beaux-frères, M. Pigny.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Le Médecin malgré lui</i> donna une série +non interrompue d'une centaine de représentations. +L'ouvrage fut monté avec beaucoup +de soin, et l'acteur Got, de la +Comédie-Française, eut même, à la demande +du directeur, l'obligeance de prêter +l'appui de ses précieux conseils aux artistes +pour la mise en scène traditionnelle de la +pièce et la déclamation du dialogue parlé.<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> +Le rôle principal, celui de Sganarelle, fut +créé par Meillet, baryton plein de rondeur +et de verve, qui y obtint un grand succès +de chanteur et d'acteur. Les autres rôles +d'hommes furent confiés à Girardot, Wartel, +Fromant et Lesage (remplacés depuis par +Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort +bien. Les deux principaux rôles de femmes +étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et +Girard, toutes deux pleines d'entrain et de +gaieté. Cette partition, la première que j'aie +eu l'occasion d'écrire dans le genre +comique, est d'une allure facile et légère +qui se rapproche de l'opéra bouffe italien. +J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, +le style de Lulli; mais l'ensemble +de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme +moderne et participe de l'école française. +Parmi les morceaux qui furent le plus +goûtés, se trouve la <i>Chanson des glouglous</i>, +supérieurement dite par Meillet, à qui on<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> +la redemandait toujours; le <i>Trio de la +bastonnade</i>, le <i>Sextuor de la consultation</i>, +un <i>Fabliau</i>, la <i>Scène de consultation des +paysans</i>, et un <i>duo</i> entre Sganarelle et la +nourrice.</p> + +<p>Le <i>Faust</i> de la Porte-Saint-Martin venait +d'être représenté, et le luxe déployé dans +la mise en scène n'avait pu assurer à ce +mélodrame une très longue carrière. +M. Carvalho se reprit alors à notre premier +projet, et je m'occupai immédiatement de +terminer l'œuvre que j'avais interrompue +pour écrire le <i>Médecin</i>.</p> + +<p><i>Faust</i> fut mis en répétition au mois de +septembre 1858. Je l'avais fait entendre, +au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le +1<sup>er</sup> juillet, avant mon départ pour la +Suisse, où j'allais passer les vacances avec +ma femme et mon fils, alors âgé de deux +ans. À ce moment, rien n'était encore +arrêté quant à la distribution des rôles, et<span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> +M. Carvalho m'avait demandé de laisser +assister à l'audition que je lui avais donnée +madame Carvalho, qui demeurait en face +du théâtre. Elle fut tellement impressionnée +par le rôle de Marguerite que M. Carvalho +me pria de le lui donner. Ce fut +chose convenue, et l'avenir a prouvé que +ce choix avait été une véritable inspiration.</p> + +<p>Cependant les études de <i>Faust</i> ne devaient +pas se poursuivre sans rencontrer +de difficultés. Le ténor à qui avait été confié +le rôle de Faust ne put, en dépit d'une voix +charmante et d'un physique très agréable, +soutenir le fardeau de ce rôle important et +considérable. Quelques jours avant l'époque +fixée pour la première représentation, on +dut s'occuper de le remplacer, et on eut +recours à Barbot qui était alors disponible. +En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt +à jouer, et l'ouvrage put être représenté le +19 mars 1859.<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p> + +<p>Le succès de <i>Faust</i> ne fut pas éclatant; +il est cependant jusqu'ici ma plus grande +réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit +mon meilleur ouvrage? Je l'ignore absolument; +en tout cas, j'y vois une confirmation +de la pensée que j'ai exprimée plus +haut sur le succès, à savoir qu'il est plutôt +la résultante d'un certain concours d'éléments +heureux et de conditions favorables +qu'une preuve et une mesure de la valeur +intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par +les surfaces que se conquiert d'abord la +faveur du public; c'est par le fond qu'elle +se maintient et s'affermit. Il faut un certain +temps pour saisir et s'approprier l'expression +et le sens de cette infinité de détails +dont se compose un drame.</p> + +<p>L'art dramatique est un art de portraitiste: +il doit traduire des caractères comme +un peintre reproduit un visage ou une attitude; +il doit recueillir et fixer tous les<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> +traits, toutes les inflexions si mobiles et si +fugitives dont la réunion constitue cette +propriété de physionomie qu'on nomme +un personnage. Telles sont ces immortelles +figures d'Hamlet, de Richard III, d'Othello, +de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures +d'une ressemblance telle avec le type dont +elles sont l'expression qu'elles restent dans +le souvenir comme une réalité vivante: +aussi les appelle-t-on justement des créations. +La musique dramatique est soumise +à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. +Son objet est de spécialiser des physionomies. +Or ce que la peinture représente +simultanément au regard de l'esprit, la +musique ne peut le dire que successivement: +c'est pourquoi elle échappe si facilement +aux premières impressions.</p> + +<p>Aucun des ouvrages que j'avais écrits +avant <i>Faust</i> ne pouvait faire attendre de +moi une partition de ce genre; aucun n'y<span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> +avait préparé le public. Ce fut donc, sous +ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi +quant à l'interprétation. Madame Carvalho +n'avait certes pas attendu le rôle de Marguerite +pour révéler les magistrales qualités +d'exécution et de style qui la placent au +premier rang parmi les cantatrices de notre +époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, +jusque-là, l'occasion de montrer à ce degré +les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si +fin, si ferme et si tranquille, je veux dire +le côté lyrique et pathétique. Le rôle de +Marguerite a établi sa réputation sous ce +rapport, et elle y a laissé une empreinte +qui restera une des gloires de sa brillante +carrière. Barbot se tira en grand musicien +du rôle difficile de Faust. Balanqué, qui +créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien +intelligent dont le jeu, le physique +et la voix se prêtaient à merveille à ce +personnage fantastique et satanique: malgré<span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> +un peu d'exagération dans le geste et dans +l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le +petit rôle de Siebel et celui de Valentin +furent très convenablement tenus par mademoiselle +Faivre et M. Raynal.</p> + +<p>Quant à la partition, elle fut assez discutée +pour que je n'eusse pas grand espoir +d'un succès ...<span class='pagenum'><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LETTRES" id="LETTRES"></a>LETTRES</h2> + +<h3>I</h3> + +<p class="center"> +<span class="smcap">À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,</span><br /> +</p> +<p class="right"><i>À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis.</i><br /> +<br /> +<br /> +Naples, le mardi 14 juillet 1840.<br /> +</p> + +<p>J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser +plus tôt ce petit mot que je remets à +Murat<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette +heure que le temps d'écrire à mon frère +une assez longue pancarte; et dans cette<span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> +ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances +il y a trois mois, il m'a fallu +commencer cette fois par me faire voir. +Maintenant, à partir d'aujourd'hui, me +voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe, +et j'aurais voulu en faire autant pour ce +bon Hébert, auquel je te prie de faire +bien des excuses de ma part. Il aura certainement +de mes nouvelles directes un de +ces jours, et même très prochainement, car +je pense, sans toutefois en être sûr, partir +mercredi ou jeudi de la semaine prochaine +pour faire ma tournée des îles d'Ischia, +Capri, puis revenir par Pœstum, Salerne, +Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est +une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, +cher bon ami, que tu t'es bien porté depuis +mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, +que je prie de t'engager à ne pas trop +travailler. La chaleur là-bas doit être si +grande en ce moment! Ici, à Naples, il<span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> +fait quelquefois très lourd; aujourd'hui +surtout, nous avons eu un temps d'orage +assommant; mais la brise de mer n'est pas +une charge et, surtout pour nous qui sommes +logés en quelque sorte sur la mer, nous en +jouissons et nous en sentons la fraîcheur +autant qu'il est possible.</p> + +<p>Naples m'ennuie plus que jamais (la +ville, s'entend). Je suis fort curieux de Capri +et d'Ischia, ainsi que de Pœstum. Je suis +enfin monté hier aux Camaldules: c'est un +point de vue admirable, surtout comme étendue +de mer; tu sais si nous aimons la +mer: plus on la voit, plus on comprend +la beauté de cette simple ligne horizontale +derrière laquelle on pourrait soupçonner +l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il +fait beau, nous montons au Vésuve pour +y voir le coucher du soleil; nous y passons +la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au +clair de lune, et nous voyons le lendemain<span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> +matin le lever du soleil. Tu vois que c'est +une belle partie.</p> + +<p>J'ai reçu avant-hier une lettre de ma +mère, envoyée de Rome; je te remercie, +cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée +de cette lettre. Ma mère m'y charge +de mille amitiés pour toi ainsi que mon +bon Urbain.</p> + +<p>Comment t'es-tu trouvé du tableau de +M. Ingres? Écris-le-moi, ou mets-moi un +mot dans la lettre de Desgoffe quand il me +répondra. Envoyez-moi toujours vos lettres +à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie, à +Naples. Si je suis en tournée pendant ce +temps, je les trouverai à mon retour. Dis à +Hébert que je serai très content aussi de +savoir l'effet que lui aura produit le tableau +de M. Ingres: bien que je ne mérite pas +cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, +j'en suis bien désireux.</p> + +<p>Embrasse bien mon petit frère Vauthier,<span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> +que je prie aussi de ne pas m'oublier. Dis +à Fleury<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> que je suis bien fâché de n'avoir +pu lui dire adieu avant mon départ. Enfin je +te charge, cher ami, de tous mes souvenirs +pour nos bons camarades en général et en +particulier, selon la formule consacrée.</p> + +<p>Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme +je t'aime, et c'est de tout cœur, tu le sais +bien; au reste, je peux te le dire, car dans +notre exil à tous deux, j'ai la part de trois.</p> + +<p>Tout à toi de cœur,</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /> +</p> + +<p>Guénepin<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> t'écrira sous peu de jours; il +te dit mille choses aimables; il est fort +bon garçon pour moi, nous avons fait bon +voyage, bien que nos nuits aient été de<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> +trois ou quatre heures au plus: c'est un +détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, +quand tu m'écriras, si Desgoffe a renvoyé +chercher ma partition de <i>Freischütz</i> chez +le prince Soutzo.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Murat (Jean), peintre, prix de Rome.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Domestique de confiance des pensionnaires; au service +de l'Académie, alors, depuis quarante ans.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix +de Rome.</p></div> + +<p><br /><br /></p> +<h3>II</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">À MONSIEUR HECTOR LEFUEL</span></p> + +<p class="center"><i>À Venise, poste restante.</i></p> + +<p class="right"> +Rome, le mardi 4 avril 1841.<br /></p> + +<p> Mon cher et tendre père,<br /> +</p> + +<p>Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait +la tête pour savoir où t'écrire, et il +commençait à désespérer de la tendresse +de son vieux papa, lorsqu'il apprend par +M. Schnetz que cet intrépide centenaire +s'est transporté de Florence à Bologne +pour se rendre au plus vite à Venise. C'est<span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> +donc à Venise que ce fils rassuré se hâte +de lui faire parvenir de ses nouvelles pour +lui dire qu'il se porte très bien, et ensuite +que sa messe a obtenu un heureux succès +parmi ses petits camarades d'abord, et +en second lieu parmi les en bas. Il a pensé +aussitôt à la satisfaction de son vieux père +et cette pensée a été pour beaucoup dans +la joie de son succès.</p> + +<p>Il a aussi regretté beaucoup l'absence du +même vieux père, qui est naturellement +l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le +sort l'a frustré fort mal à propos dans ce +moment-là.</p> + +<p>De plus, nouvelles de Paris qui me chargent +de mille amitiés pour toi, mon cher +bon Hector: je ne sais pas comment cela +se fait, mais maman croyait que j'allais te +revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai +désabusée sur ce point, et cette désillusion +n'aura pas été sans lui faire de peine. Et<span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> +puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue +à propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord +une fameuse alerte de joie, et puis à la fin +du paragraphe un affreux renfoncement; il +s'agissait tout bonnement pour lui du voyage +en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans +l'eau, et voici comment.</p> + +<p>M. le marquis de Crillon, qui a toujours +porté beaucoup d'intérêt à notre famille, +avait l'intention de s'adjoindre pour son +compagnon de voyage en Sicile un artiste +distingué, ayant fait de bonnes études, enfin +un homme sérieux. Bref, il avait pensé à +Urbain. Il arrive donc à la maison un +jour, et fait à ma mère la déclaration de ce +projet; ma mère le remercie de cette extrême +bonté, lui en exprime toute sa reconnaissance, +en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. +Urbain, après avoir vite et mûrement réfléchi, +se décide, et va donner sa réponse +affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il<span class='pagenum'><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> +s'est agi d'aller faire ses visites d'adieu à +ses clients, il a trouvé partout des visages +contrits et désolés de le voir partir, des +regrets universels: on ne trouverait jamais +à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc ... +enfin toutes les bonnes et estimables qualités +que tu lui connais. Circonstance déjà +entravant les projets de départ; mais ce +n'est pas le tout; voici qui est venu +mettre les plus gros bâtons dans les roues: +ce sont ses intérêts compromis pour une +somme de dix ou douze mille francs. À ce +moment-là, sa présence est devenue indispensable +à Paris, comme tu peux bien penser. +Je suis fort inquiet de cette aventure +critique et voudrais bien savoir le plus tôt +possible comment cela aura tourné: je t'en +informerai dans ma plus prochaine lettre. +Pauvre Urbain, qui est si bon et qui s'est +donné tant de mal! Heureusement qu'il a +bien du courage et qu'il sait supporter de<span class='pagenum'><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> +vilaines épreuves; mais c'est dur sur le +moment.</p> + +<p>J'ai su, mon cher Hector, que tu avais +écrit à Gruyère; au moment où je me laissais +aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: +«Console-toi: c'est une commission dont +il le charge, tout simplement.» Alors, je +me suis consolé dans l'espoir d'en recevoir +une plus tard pour moi. Je dois te +dire que j'ai été fort heureux des témoignages +d'intérêt que m'ont donnés ces +jours-ci plusieurs de mes camarades, entre +autres notre bon petit peintre Hébert: j'ai +été très sensible au soin et à l'attention avec +lesquels je l'ai vu écouter la répétition de +ma messe; il n'y aurait certainement pas +eu cela chez un indifférent, et on est toujours +heureux de pouvoir citer ceux qui ne +le sont pas. Comme je sais que tu aimes +aussi Hébert, je suis bien aise de te faire +parvenir ce renseignement sur son compte,<span class='pagenum'><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> +bien sûr que son attachement pour moi +ne diminuera en rien le tien pour lui. Il +se porte aussi d'une manière satisfaisante, +et me charge de mille amitiés pour toi ainsi +que tous ces messieurs de l'Académie. Je +vais voir s'il est chez lui et le tenter pour +qu'il te mette deux mots au bas de ma +lettre.</p> + +<p>Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais +pas ce qu'il fait: j'ai grand'peur que dans +l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa +ville natale à son passage on ne l'ait pris +lui-même en nature pour le clouer sur un +piédestal en guise de statue à son honneur. +Les Marseillais ont la tête chaude, ils sont +capables de lui avoir fait celle-là; elle serait +un peu bonne pour ses mois de pension!</p> + +<p>Adieu, mon cher Hector; tu sais comme +je t'aime, eh bien, je t'embrasse comme +cela, sur les deux joues et sur l'œil gauche, +comme on dit: si tu es encore avec<span class='pagenum'><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> +Courtépée<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, dis-lui que je lui envoie une +poignée de main bien soignée aussi. J'espère +que vous vous portez bien tous les +deux et que, si vous avez le même temps que +nous, vous devez faire des choses superbes. +Adieu, cher ami. Tout à toi de cœur.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /> +</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Architecte, «rapin» de Lefuel.</p></div> +<p><br /><br /></p> +<p> Mon cher architecte, je profite de l'occasion +de notre cher musicien pour te donner +signe de vie. J'ai appris par notre grand +sculpteur Gruyère que tu étais aux prises +avec une foule de rhumes; j'espère que le +soleil de la noble et voluptueuse Venise +te fondra les glaces que le vieux hiver a +amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un +succès à l'Exposition; tous ont été étonnés +de tes dessins, l'ambassadeur et l'ambassadrice +n'en dorment plus. Je ne te parle pas +de moi: ce que j'ai fait est trop peu impor<span class='pagenum'><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>tant +et trop peu bien pour mériter une +ligne. La messe de notre célèbre musicien +a eu un plein succès parmi nous et parmi +le monde. Elle a été bien exécutée grâce +à l'activité qu'il a déployée à secouer ces +vieux endormis. Si tu vois Loubens<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, dis-lui +bien des choses de ma part; et ce +Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à +bout de le faire lever en même temps que +toi, ô travailleur matinal?</p> + +<p>Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, +je suis à toi.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap"> +E. HÉBERT. </span><br /> +</p> + + +<p> Murat ne veut pas seulement t'écrire +deux mots: il dit qu'il t'écrira.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap"> +CH. GOUNOD. </span><br /> +<br /></p> + +<p> Ce n'est pas vrai.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap"> +MURAT. </span><br /></p> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Ancien élève de l'École polytechnique, ami de +Gounod, d'Hébert, etc ...</p></div> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p> + +<p><br /></p> +<h3>III</h3> + +<p class="center"> +<span class="smcap">À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE</span></p> + +<p class="center"><i>à Nice-Maritime (poste restante)</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a></p> + +<p class="right"> +Rome, le 21 juin (lundi).</p> +<p><br /></p> +<p> Cher bon ami,<br /> +</p> + +<p>Comme il est bien plus naturel de voir +un enfant se presser de répondre à son père +qu'un père à son enfant, je commencerai +par m'excuser de ne t'avoir pas accusé +plus tôt réception de ta dernière lettre datée +de Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je +t'assure. J'ai eu beaucoup à écrire tous ces +derniers temps, et je n'ai pas encore fini. +C'est vraiment quelquefois très occupant et +même autre chose que d'avoir à reconnaître<span class='pagenum'><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> +seul par écritures l'intérêt que quelques +personnes se contentent très bien de vous +faire témoigner par d'autres, et dont on ne +peut pas rendre, soi, les remerciements en +même monnaie. Enfin il faut encore se +trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne +pas faire son dégoûté devant un peu d'activité: +sans quoi les autres diraient: «Il est +bien facile de lui retirer tout cet embarras», +n'est-ce pas, cher ami? Aussi je ne dis cela +qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je +me confierais de même.</p> + +<p>Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère +la commission relative à ton habit autour +duquel nous avons si longtemps <i>brûlé</i>, +comme lorsqu'on cherche quelque chose à +cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour +et n'était détérioré ni par de mauvais plis, +ni par des vers ou des papillons.</p> + +<p>J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades +qui n'ont pas manqué de me demander<span class='pagenum'><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> +d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu +qu'elle me venait de Mantoue. Alors +se sont élevées maintes conversations particulières +et générales sur ta position comme +pensionnaire favorisé, surtout depuis que la +même faveur a été refusée à Gruyère, qui +avait également demandé à faire un voyage, +et qui prétend avoir allégué de très bons +motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement +de toi pour ne pas échauffer les opinions +qui nous étaient défavorables, mais j'ai seulement +relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire +que je ne nommerai pas, mais +qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait +été accordée l'an passé pour Naples, présentait +ta conduite comme peu délicate et +peu franche en allant à Florence d'abord. +Je me suis borné à exclure de toute ma +force cette opinion-là sans vouloir nullement +me lancer dans une discussion qui +aurait pu devenir une dispute. Et puis,<span class='pagenum'><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> +cher Hector, si tu savais que de choses, +depuis ton départ, se sont passées dans les +caractères de bien des gens! Si cela ne +change pas, je ne doute point qu'à ton retour +tu ne trouves des individus qui font ce +qu'on appelle <i>leur tête</i>. Je ne suis pas le +seul à l'avoir remarqué, et je ne pense pas +que cela doive t'échapper non plus.</p> + +<p>Quant à moi, dans dix jours je pars pour +Naples, et je compte rester un mois et demi, +deux mois, non pas à Naples même, mais +dans le royaume et dans les îles; pour le +mois de septembre, je le passerai sans doute +à Frascate pour bien revoir à cette époque +et pour la dernière fois ce magnifique +Monte Cavi dont je voudrais bien faire +quelques études.</p> + +<p>Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse +ta lettre poste restante à Naples. Quand je +serai en ville, je la prendrai moi-même; +sinon je me la ferai envoyer où je serai.<span class='pagenum'><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p> + +<p>J'ai fait dernièrement une tournée d'une +dizaine de jours dans la montagne du côté +de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu +de très belles choses comme pays: mais de +tout, ce qui m'a le plus intéressé, c'est le +couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai +vu là des choses et j'ai éprouvé des émotions +que je n'oublierai jamais de ma vie.</p> + +<p>J'ai reçu dernièrement des nouvelles de +chez moi: on va bien et on t'envoie mille +affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a +adressé une lettre à Gênes de manière +que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: +je ne sais sur quoi il a jugé que tu serais +à Gênes à cette époque, mais en tout cas, +il me semble qu'il s'est trompé de quelque +peu dans ses calculs. Au reste il vaut +mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après; +outre que tu es sûr de la trouver en quittant +Milan, tu pourrais au besoin te la faire +envoyer si tu avais quelqu'un de connais<span class='pagenum'><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>sance. +Ensuite ma mère me dit que Blanchard +a eu l'extrême gracieuseté de faire +pour Urbain un petit dessin de ton portrait, +ce qui a excessivement touché la mère et +le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me +dit ma mère, avait eu la fièvre très forte à +Paris depuis son retour, mais il va beaucoup +mieux maintenant. Il a dîné à la maison +plusieurs fois depuis son retour à +Paris, et ma mère me dit qu'il est fort +aimable, qu'il a de bonnes manières et +qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort +bon.</p> + +<p>Tu sais sans doute, si quelque journal +français t'est tombé sous la main, que +notre Jules Richomme n'est pas reçu en +loge; cette nouvelle m'a causé une vive +peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait +tant le voir remporter le grand prix +et venir à Rome. Pour moi je suis sûr +maintenant de le revoir à Paris; parce que,<span class='pagenum'><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> +eût-il même le prix l'année prochaine, il +ne partirait en tout cas qu'après l'époque +de mon retour.</p> + +<p>Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? +Il me semble que tes cartons doivent fièrement +se remplir. Écris-moi tout cela: comment +tu te portes, ce que tu fais: bien +que je ne sois pas tout à fait apte à le comprendre, +je crois que mon avidité à savoir +tout ce qui te plaît et ce que tu aimes, +m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain +point. Au reste je m'en remets absolument +à toi pour le compte rendu sous ce +rapport: tant que cela ne te coûtera ni +trop de temps, ni trop d'ennui, donne +toujours.</p> + +<p>Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et +aime-moi toujours, parce que c'est une +bonne œuvre que tu fais, et que cela te +sera rendu de bien des manières.</p> + +<p>Sois aussi exact à me donner tes<span class='pagenum'><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> +adresses successives que je le serai à te +donner la mienne pendant et après mon +voyage.</p> + +<p>Je t'embrasse de tout mon cœur de fils.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span> +<br /></p> + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste +restante,» puis renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes +à Nice.</p></div> + +<p><br /></p> +<h3>IV</h3> + +<p class="center"><span class="smcap"> +À MONSIEUR H. LEFUEL,</span><br /> +<br /> +<i>À Gênes, poste restante.</i><br /> +<br /> +<i>Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes,<br /> +lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome.</i><br /> +<br /></p> + +<p class="right">Vienne, le 21 août 1842 (lundi).</p> +<p><br /></p> +<p> Mon cher Hector,<br /> +</p> + +<p>J'ai reçu, l'autre semaine, une lettre +d'Hébert, auquel j'avais écrit le premier de +Vienne; il m'apprend que tu es quelque +part autour de Gênes, mais il ne peut pas<span class='pagenum'><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> +me dire au juste où tu es. Comme tu m'as +abandonné tout le long de mon voyage, +cher ami, et que je n'ai trouvé ni à Florence +ni à Venise ni à Vienne une ligne +de tes nouvelles, je me suis vu obligé de +demander à quelque ami commun si, par +hasard, il ne saurait pas ton adresse et s'il +ne pourrait pas me la donner. Par la +réponse que j'ai reçue d'Hébert, j'ai vu qu'il +avait été plus heureux que moi, puisqu'il +savait au moins où tu étais et où il pouvait +te donner de ses nouvelles en recevant +des tiennes. Tu sais pourtant bien, +abominable et monstrueux père, combien +ton fils aurait été content de voir quelques +lignes de toi! mais tout le long du voyage, +pas une panse d'A! moi, de mon côté, +comment t'écrire? partout j'en ai eu envie, +nulle part je n'en ai eu par toi le moyen. +D'un autre côté, je crains maintenant que +cette lettre-ci ne te trouve déniché d'où tu<span class='pagenum'><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> +étais: de sorte que cette incertitude m'a +décidé à prendre pour l'adresse de ma lettre +les précautions que tu vois. Si j'étais près de +toi, va, je te gronderais bien fort. Comment! +tes entrailles patriarcales ont donc +dégénéré au point de n'avoir plus besoin +d'envoyer quelques-unes de ces bonnes +lignes auxquelles tu sais que ton premier-né +est si sensible! avec ton nom et ton adresse, +si tu n'avais pas le temps d'écrire, moi au +moins j'aurais pu te tenir au courant de +tout ce qui m'avait intéressé, de ce qui +m'intéresse encore aujourd'hui, choses auxquelles +je ne puis pas te croire indifférent. +Enfin, cher et très cher père et ami, maintenant +que je t'ai bien grondé, j'oublie tes +iniquités; je te pardonne du fond du cœur, +je sais depuis longtemps que cela t'embête +d'écrire; je sais aussi que tu ne perds pas +ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve +à Rome pour jeter le manque de tes nou<span class='pagenum'><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>velles +sur le compte de la flânerie. Ainsi +donc, tout est oublié excepté toi.</p> + +<p>J'aurais voulu pouvoir te dire déjà depuis +longtemps ce qui m'arrive d'heureux +ici: c'est de pouvoir faire exécuter à grand +orchestre, le 8 septembre, dans une des +églises de Vienne, ma messe de Rome, qui +a été jouée à Saint-Louis-des-Français à la +fête du Roi. C'est un grand avantage et +qui n'est encore échu à aucun pensionnaire: +je dois cela à la connaissance de +quelques artistes fort obligeants qui m'en +ont fait connaître d'autres, <i>influents</i>. À +Vienne, je travaille; je n'y vois que très +peu de monde, je ne sors presque pas; je +suis jusqu'au cou dans un requiem à grand +orchestre qui sera probablement exécuté +en Allemagne le 2 novembre. On m'a déjà +offert ici, dans l'église où sera jouée ma +messe de Rome, de m'exécuter aussi mon +requiem. Comme je ne sais pas encore<span class='pagenum'><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> +jusqu'à quel point je serai satisfait de l'exécution, +je n'ai encore rien décidé à part +moi. À Berlin, par la connaissance de madame +Henzel et de Mendelssohn, il serait +fort possible que j'obtinsse une exécution +beaucoup plus belle qu'à Vienne, et qui +aurait l'avantage de me donner une position +meilleure aux yeux des artistes. À +Vienne, je suis toujours libre d'accepter: +si je suis content de l'exécution de ma +messe du 8 septembre, je me déciderai à +donner mon requiem ici; sinon, je le porte +à Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle était +à Rome, me disait: «Quand vous viendrez +en Allemagne, si vous avez de la musique +à faire jouer, mon frère pourra vous être +d'un grand secours.» Je lui ai écrit à +Berlin, il y a quelques jours, et, comme je +dois partir d'ici le 12 septembre pour faire +une tournée à Munich, Leipzig, Berlin, +Dresde, Prague, je la prie de vouloir bien<span class='pagenum'><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> +me dire si elle croit que je puisse ou non +arriver à Berlin avec des projets d'y faire +jouer de ma musique; sa réponse influencera +encore ma décision à cet égard. Si +elle me dit oui, je reste à Berlin jusque +dans les premiers jours de novembre, et +puis je reviens ensuite à Paris; sinon, il +me faut redescendre à Vienne, où je reviens +en quatre jours par les chemins de fer. Il +y en a un qui va de Vienne à Olmutz, et +qui me fait faire près de soixante lieues. Si +je dois rester à Berlin pour mon requiem, +je serai obligé d'arranger mon voyage +différemment et de le faire ainsi: Munich, +Prague, Dresde, Leipzig, Berlin. Au +reste, je t'en informerai quand j'en serai +sûr.</p> + +<p>J'ai bien des fois regretté notre belle +Rome, cher Hector, et j'envie bien le sort de +ceux qui y sont encore; ce n'est presque +que dans le souvenir de ce beau pays<span class='pagenum'><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> +que je trouve vraiment quelque charme et +quelque bonheur: si tu savais ce que c'est +que tous les pays que j'ai traversés, quand +on les compare à l'Italie!</p> + +<p>La dernière chose qui m'ait bien vivement +et profondément impressionné, c'est +Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi +je ne m'étalerai pas en descriptions, ni en +extases, tu me comprends.</p> + +<p>Tu as probablement appris de ton côté, +cher ami, la mort de notre bon camarade +Blanchard. Je mesure à l'affliction que j'en +ai eue celle que tu as dû éprouver, toi, +qui étais plus étroitement lié que moi avec +lui. Voilà, cher, comme on est sûr de se +revoir quand on se quitte, et, bien qu'il +n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien +de plus terriblement nécessaire que de +mettre au bas de chacune de ses lettres:</p> + +<p>Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse +comme je t'aime, c'est-à-dire en ami<span class='pagenum'><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> +comme un frère: j'espère toujours que +nous nous reverrons.</p> + +<p>Adieu, tout à toi de cœur.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /><br /> +</p> + + +<h3>V</h3> + +<p class="center"> +<span class="smcap">MONSIEUR CHARLES GOUNOD,</span><br /> +<i>47, rue Pigalle, Paris.</i></p> + +<p class="right"> +19 novembre.<br /> +<br /></p> +<p> Mon cher Gounod,<br /> +</p> + +<p>Je viens de lire très attentivement vos +chœurs d'<i>Ulysse</i>. L'œuvre, dans son ensemble, +me paraît fort remarquable et +l'intérêt musical va croissant avec celui du +drame. Le double chœur du Festin est +admirable et produira un effet entraînant +s'il est convenablement exécuté. La Comédie-Française +ne doit ni ne peut lésiner +sur vos moyens d'exécution. La musique<span class='pagenum'><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> +seule, selon moi, attirera la foule pendant +un grand nombre de représentations. Il est +donc de l'intérêt le plus direct, le plus +commercial, du directeur de ce théâtre, de +faire au compositeur la part large dans les +dépenses et la mise en scène d'<i>Ulysse</i>; et +je crois qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez +pas. <i>Il faut ce qu'il faut</i>, ou rien. +Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez +de vos <i>solos</i>: un solo ridicule gâte +tout un morceau.</p> + +<p>À la page marquée d'une corne, se trouve +une faute de ponctuation dans la musique +du commencement d'un vers que je vous +engage à corriger. <i>Les honnêtes gens</i> ne +doivent pas scander ainsi; laissons cela +aux pacotilleurs.</p> + +<p>Mille compliments empressés et bien sincères.</p> + +<p>Votre tout dévoué,</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap"> +H. BERLIOZ. <br /></span> +<span class='pagenum'><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span></p> + +<p><br /><br /></p> +<h3>VI</h3> + +<p class="center"> +<span class="smcap">À MONSIEUR HECTOR LEFUEL,</span><br /> + +<i>Rue de Tournon, 20, Paris.</i><br /> +<br /></p> +<p> Mon cher Hector,<br /> +</p> + +<p>Je suis allé chez toi, il y a environ un +mois, pour t'informer d'un événement très +important et à la connaissance duquel ton +vieux titre d'ami et de <i>père</i> te donnait un +droit spécial. Je vais me marier, le mois +prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.—Nous +sommes tous on ne peut +plus contents de cette union, qui nous +paraît offrir les plus sérieuses assurances de +bonheur durable. La famille est excellente, +et j'ai l'heureuse chance d'y être +aimé de tous les membres.</p> + +<p>Je suis sûr, cher ami, que tu vas t'as<span class='pagenum'><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>socier +de tout ton cœur à cette nouvelle +joie: elle sera momentanément troublée, +cependant, par le souvenir cruel pour notre +pauvre Marthe<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> du même bonheur qu'elle +a goûté et qu'elle pleure maintenant tous +les jours. Dieu veuille que ma nouvelle +compagne la dédommage par son affection +du mal involontaire que sa joie aura réveillé +dans le cœur de sa nouvelle sœur! +Ce sera, j'espère, ainsi: car ces deux excellentes +natures se sont déjà bien sympathiques.</p> + +<p>Adieu, cher Hector; tout à toi de +cœur.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /> +</p> + + +<p>Mes respects affectueux à madame Lefuel.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> La veuve de son frère.<span class='pagenum'><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p></div> + +<p><br /><br /></p> +<h3>VII</h3> + +<p class="center"> +<span class="smcap">À MONSIEUR PIGNY</span><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, +<br /><i>rue d'Enghien, Paris.</i></p> + +<p class="right"> +La Luzerne, mardi 28 août 1855.<br /></p> + +<p> Mon bon et cher Pigny,<br /> +</p> + +<p>Dans la lettre que je reçois d'elle aujourd'hui, +ma mère me parle, avec la reconnaissante +émotion d'un cœur qui s'y +connaît, des attentions toutes filiales que +vous lui avez témoignées depuis mon départ +et des précautions délicates dont vous lui +avez offert d'entourer, par votre assistance +personnelle, son déménagement de la campagne, +pénible à ses années déjà lourdes, +si réduit qu'il soit par la simplicité de ses +habitudes et de sa vie.<span class='pagenum'><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p> + +<p>Vous qui avez, dit-on, une mère Dévouement, +une mère Abnégation (j'emploie +les noms à dessein, car les épithètes ne +suffisent pas pour ces sortes de cœur-là), +vous me comprendrez si je vous dis que +donner à ma mère, c'est me donner, à +moi, ce qui m'est le plus doux et le plus +cher: car c'est me suppléer et m'aider dans +une œuvre que je n'accomplirai jamais +selon mon cœur, c'est-à-dire lui rendre une +faible partie de ce que sa longue, digne et +laborieuse existence m'a prodigué de soins, +de sacrifices, d'inquiétudes, de dévouements +de tout genre; en un mot, nous avons été +toute sa vie, elle n'aura été qu'une portion +de la nôtre!...</p> + +<p>Croyez, mon cher Pigny, que je suis +profondément touché de voir votre âme déjà +si parente pour moi, et rien, avec l'affection +unanime qu'on vous porte ici, ne +pouvait vous donner plus de titres et plus<span class='pagenum'><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> +de droits à la mienne que la pieuse déférence +dont vous avez fait si cordialement +l'hommage à ma vénérée et bien-aimée +mère.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /> +</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> M. Pigny, architecte, avait épousé, lui aussi, une +fille de Zimmerman.</p></div> + +<p><br /></p> +<h3>VIII</h3> + +<p class="right"> +Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.<br /></p> + +<p> Mes chers enfants,<br /> +</p> + +<p>Notre chère grand'mère est, et cela se +comprend de reste, fort indécise sur le parti +qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui +circulent ce matin, si elles sont exactes, +nous annoncent des désastres. Vous savez +que la bonne Luisa Brown a fait auprès +de grand'mère des offres <i>instantes</i> et <i>réitérées</i> +de l'abriter chez elle, à Blackheath, jusqu'à +ce qu'elle trouvât une installation, et que<span class='pagenum'><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> +ces offres se rapportent nominativement +aussi à <i>vous</i> comme à <i>nous</i>.</p> + +<p>Dans ces conjonctures, je me sens une +très grande responsabilité. Engager ou dissuader +me paraît également grave: je voudrais +que notre cher Pigny me fît connaître +là-dessus son sentiment. Quant au mien, le +voici:</p> + +<p>Si la fortune adverse veut que la Prusse +triomphe (ce qui ne m'a jamais paru si +facile que cela), et si la France doit être +humiliée sous la conquête étrangère, j'avoue +que je ne me sens pas le courage de vivre +sous le drapeau ennemi. Or, si la captivité +de l'Empereur, la défaite de Mac-Mahon, +et la perte de quatre-vingt mille hommes +sont des faits certains, je pense que la +France est, en ce moment, assez exposée +pour que ce soit un devoir pour moi de +conduire <i>provisoirement</i> à Londres notre +mère, ma femme et mes deux enfants.<span class='pagenum'><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> +Parle, mon Pigny, je t'écoute des deux +oreilles.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /> +<br /><br /></p> + + +<h3>IX</h3> + +<p class="center"> +8 Morden Road, Blackheath, near London.<br /> +</p> + +<p>Oui, mon ami, tu as raison: c'est une +chose honteuse que les propositions de paix +rêvées par la Prusse! Mais, Dieu merci, +la honte de ces propositions reste tout +entière à celui qui les a faites; la gloire est +pour qui les repousse.</p> + +<p>Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai +pas humilié, mais navré jusqu'au fond de +l'âme de l'horrible fortune qui s'abat +aujourd'hui sur notre pauvre chère France! +C'est au point que je me demande, à toute +heure du jour, si le devoir de ceux qui ont +l'honneur et le bonheur de la défendre n'est +pas plus léger à porter que celui que toi et<span class='pagenum'><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> +moi nous accomplissons de notre côté, et +que nul de nous ne voudrait remplir s'il +devait lui en monter le rouge au visage. +Hélas! mon pauvre ami, fût-ce dans cette +seule page de son histoire, la France a trop +vaillamment répandu son sang généreux +pour que la honte de ceux qui ne songent +qu'à se mettre en sûreté pour leur propre +compte rejaillisse sur d'autres que sur eux-mêmes. +Mais aujourd'hui la gloire d'une +victoire (pour la première fois peut-être au +monde!) revient aux machines plus qu'aux +hommes, et les désastres d'une défaite +seront jugés dans la même balance. La +Prusse n'a pas été plus brave que nous, c'est +nous qui avons été plus malheureux qu'elle!</p> + +<p>Tu sais, et je te le répète, que si tu te décidais +à rentrer par une porte de Paris, je ne t'y +laisserais pas rentrer seul:—la <i>famille</i>, ce +n'est pas seulement de <i>dîner</i> ensemble!...</p> + +<p>Nous voici maintenant, cher ami, dans<span class='pagenum'><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> +notre nouvelle habitation, après dix-huit +jours passés au sein d'une sérieuse et sincère +hospitalité. Il y a des Anglais qui, pour les +Français, ne sont pas l'<i>Angleterre</i>: la part +que nos dignes et excellents Brown prennent +à notre détresse est là pour le prouver.</p> + +<p>Toutefois, la tranquillité extérieure que +nous sommes venus chercher ici est loin +de nous tranquilliser au dedans. Plus cette +effroyable sanglante guerre d'orgueil et +d'extermination se prolonge, plus je sens +ma vie se consumer de deuil pour mon +pauvre pays, et tout ce qui me détourne +de ce regard triste que je ne puis détacher +de ma France m'irrite comme une injure, +loin de me soulager comme un bienfait.</p> + +<p>Malheureuse terre! misérable habitation +des hommes, où la barbarie n'a pas encore +cessé non seulement d'<i>être</i>, mais d'être <i>de +la gloire</i>, et de faire obstacle aux rayons purs +et bienfaisants de la seule vraie gloire, celle<span class='pagenum'><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> +de l'<i>amour</i>, de la <i>science</i> et du <i>génie</i>! Humanité +qui en est encore aux difformités +du chaos et aux monstruosités de l'âge de +fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le +sol pour le bien des hommes, enfonce le +fer dans le cœur des hommes pour la possession +du sol! Barbares! Barbares!...</p> + +<p>Ah! cher ami! je m'arrête: car je ne +m'arrêterais pas de chagrin!... Les santés +que j'ai près de moi et que nous aimons +sont bien: que n'avons-nous pu les cacher +un peu moins loin!—dans Paris!...</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /> +<br /><br /></p> + + +<h3>X</h3> + +<p class="center"> +Mercredi, 12 octobre 1870,<br /> +8 Morden Road, Blackheath Park, near London.<br /> +</p> +<p> Mes chers amis,<br /> +</p> + +<p>Puisque la correspondance est la seule +ressource qui nous soit laissée pour com<span class='pagenum'><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>battre +l'épreuve de la séparation, on ne +saurait trop l'employer tant que les circonstances +le permettent: car sait-on, hélas! si +ce qui est possible aujourd'hui le sera +encore demain? Nous avons donc réglé +avec grand'mère que nous ferions à tour de +rôle le service de Varangeville pendant le +temps que vous y séjournerez; j'entre en +fonctions aujourd'hui.</p> + +<p>Mon cher Pi, je viens de lire dans un +journal français que le sous-préfet de Dieppe +avait fait afficher un arrêté interdisant la +sortie de France à tout citoyen âgé de +moins de soixante ans. Te voilà donc +interné chez nous, non plus seulement par +ta propre volonté, mais par ordre des +autorités. Mais moi, qui me trouve hors +de France, et dont le départ a eu lieu +avant toute défense de ce genre, je voudrais +savoir de toi si le décret en question se +trouve, ou non, accompagné de quelque<span class='pagenum'><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> +autre mesure complémentaire qui me semble +en être la conséquence ou plutôt la cause et +le principe logique, c'est l'<i>appel au service</i> +pour tous les hommes valides au-dessous +de soixante ans: car je ne comprendrais +pas une interdiction de quitter la France +s'appliquant à des hommes dont on ne +voudrait pas se servir pour défendre le +pays.</p> + +<p>Je te demande donc, à ce sujet, les renseignements +les plus officiels que tu puisses +obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton +fusil sans en prendre un à côté de toi, et, +quoique je ne sois pas chasseur, je ne serai +pas encore assez maladroit pour te tuer, +sois tranquille. Chacun de nous deux <i>doit</i> +être près de l'autre, dès que l'un des deux +est exposé, je te l'ai déjà dit, et l'humeur +peu militaire dont je suis doué n'a rien à +voir ni à réclamer là dedans. Ce que j'ai +fait, je l'ai regardé comme un devoir <i>absolu</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> +qui ne serait plus qu'un devoir <i>relatif</i>, et +par conséquent <i>moindre</i>, et par conséquent +<i>nul</i>, dès qu'un autre viendrait le primer.</p> + +<p>Notre chère pauvre patrie est dans une +situation bien grave, et n'a encore, que je +sache, rien traversé de pareil. Jamais les +deux grands problèmes de la lutte à l'extérieur +et de l'union à l'intérieur ne se sont +posés avec la même urgence et dans de +semblables proportions. Je suis convaincu +de l'unité <i>actuelle</i> à l'intérieur, contre l'ennemi +commun. Est-elle temporaire ou +durera-t-elle après l'issue du combat, quelle +qu'en soit la fin? voilà la question. Vaincus +ou victorieux, serons-nous, oui ou non, la +France républicaine? En tout cas, quelles +que soient la résistance et la destinée de +Paris, il me semble que la France mettra +du temps à être dévorée; c'est un gros morceau, +et son unité ne sera peut-être pas si +commode à déraciner.<span class='pagenum'><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span></p> + +<p>Allons, je vous embrasse pour nous +tous. Mille bonnes amitiés à vos chers +hôtes, et mes très affectueux respects à +M. le curé, que je n'oublie jamais.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span> +<br /><br /></p> + + +<h3>XI</h3> + +<p class="right"> +19 octobre 1870, midi et demi.<br /> +</p> +<p> Chers amis,<br /> +</p> + +<p>Nous allons sortir dans un instant avec +madame Brown qui va venir nous prendre +en voiture pour nous conduire au Palais +de Cristal, dont les eaux jouent aujourd'hui +pour la dernière fois et qu'elle veut +absolument nous faire voir. Tu juges, mon +Pigny, si mes yeux seront bien occupés de +ce qui sera devant eux! Je ne vois plus +que <i>notre patrie</i>! Je la <i>vois</i>, plus encore, +plus obstinément que si j'y étais!<span class='pagenum'><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p> + +<p>Ah! mon pauvre ami! qui se lèvera +donc pour tracer au courage français une +conduite <i>compacte</i> sans laquelle ce courage, +<i>même héroïque</i>, ne peut rien! Tu le vois: +tous, les uns après les autres, tombent, <i>un +à un</i>, <i>un par un</i>, comme par une fatalité +<i>inouïe</i>, dans la gueule de ce géant <i>organisé</i>, +de cette hydre d'artillerie; tous font +naufrage dans cet océan ennemi; tous vont +échouer avec une intrépidité infatigable +devant cette montagne toujours croissante +de canons, et de bombes, et d'obus, et +d'engins inattendus, et de bataillons tout +prêts qui semblent sortir de terre partout +où l'ennemi en a besoin!</p> + +<p>Et pendant ce temps-là, on destitue nos +généraux, on les change de poste, on les +laisse sans instruction, on les livre au petit +bonheur de leur inspiration personnelle et +privée!... Trois mille cinq cents hommes +se font hacher pour défendre tant bien que<span class='pagenum'><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> +mal, et jusqu'à extinction, une gare d'Orléans, +sans savoir qu'ils ont trente-cinq +mille hommes devant eux!</p> + +<p>Mais c'est de la démence que de prodiguer +ainsi, dans les ténèbres de l'improvisation +et du hasard, le sang, le courage, +l'héroïsme de ces braves! C'est <span class="smcap">TOUS</span> +qu'il faudrait être maintenant devant la +Prusse! <span class="smcap">TOUS</span>, ou <span class="smcap">PAS UN</span>! Et ce qui +m'étonne, c'est que l'urgence d'une loi +n'ait pas appelé, il y a un mois, sous le +même drapeau (celui, non seulement de la +France, mais de l'humanité), trois millions +de Français, et trente mille canons pour +repousser une invasion non d'<i>hommes</i>, +mais de machines!...</p> + +<p>Voici madame Brown qui arrive! Adieu! +à bientôt!</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span> +</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span></p> +<p><br /></p> + +<h3>XII</h3> + +<p class="center"> +8 Morden Road, Blackheath Park,<br /> +Mardi, 8 novembre 1870.<br /></p> + +<p> Mon Édouard,<br /> +</p> + +<p>Voici encore que nous allons changer +de domicile: nous quittons Morden Road +samedi pour aller nous installer à Londres, +où il va être indispensable que je sois pour +mon travail et mes affaires. Il va falloir se +remettre à l'<i>œuvre</i> et à la vie <i>utile</i>, car je +ne peux pas me laisser plus longtemps éteindre +et anéantir dans une tristesse sans fin +et sans fruit! Un mois de plus et je serais +incapable de quoi que ce soit.</p> + +<p>Si je peux produire et vendre, je vendrai; +si je suis obligé de donner des leçons, j'en +donnerai: car, hélas! l'armistice se gâte, +et ce que sera l'hiver chez nous, personne<span class='pagenum'><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> +ne le sait. Voilà donc notre pauvre volière +dispersée, mon ami! Non les cœurs, mais +les yeux et «je ne suis pas de ceux qui +disent: ce n'est rien!... je dis que c'est +beaucoup!»—comme le bon La Fontaine.</p> + +<p>Dis à mon cher petit Guillaume combien +ses lettres sont précieuses, non seulement +au cœur de sa grand'mère, mais à la +tendresse de son oncle, qui cherche et suit, +avec une sollicitude que j'oserai presque +appeler maternelle, la trace de tous ses +sentiments, les élans de sa nature, les +éléments de son avenir, le mouvement de +sa pensée, tout cet ensemble enfin se composant +en nous de ce qui <i>persiste</i> et de +ce qui <i>se transforme</i>. Tout ce que je vois +en lui est bien bon et de bien bon augure, +et les graves et tragiques événements dont +le tumulte accompagne son entrée dans la +vie auront donné à toutes ses qualités l'âge<span class='pagenum'><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> +que la paix leur eût peut-être donné vingt +ans plus tard.</p> + +<p>Tout le monde va bien. Jean et Jeanne +embrassent tendrement leurs oncle et +cousin.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span> +<br /><br /> +</p> + + +<h3>XIII</h3> + +<p> + Mon cher Pi,<br /> +</p> + +<p>Voilà donc encore une fois nos espérances +trompées par la rupture définitive de cet +armistice aux chances duquel il me semble +que M. Thiers avait apporté toutes les garanties +d'un négociateur consommé, et le +gouvernement toutes les concessions où +peut descendre un peuple qui se respecte.—Et +maintenant, que va-t-il se passer? +Hélas! je suis bouleversé d'y songer! Mais, +si je ne puis ni détacher ni détourner +mon cœur des malheurs de notre cher<span class='pagenum'><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> +pays, je sens qu'il faut absolument faire +appel à mon travail, à mon devoir, à mon +activité <i>utile</i>; utile aux miens (car il faut +les nourrir),—utile à moi-même, car il +faut que je me tire de cette agonie à +distance qui dure depuis notre arrivée ici, +et qui me submergerait comme un déluge +si je n'employais pas les forces qui me +restent à <i>réagir</i>, moi aussi, contre cette +<i>invasion de mon territoire moral</i>.</p> + +<p>Je vais donc, en présence des événements +qui me paraissent rendre impossible +d'ici à quelque temps, la perspective d'un +retour en France, employer mon hiver à +terminer ou du moins à avancer mon +œuvre<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, afin que, quand les eaux se seront +retirées, je puisse ouvrir mon arche, et +en laisser envoler cette colombe (qui ne +sera peut-être qu'un corbeau), mais qui,<span class='pagenum'><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> +en tout cas, marquera pour moi le retour +de l'arc-en-ciel et de la tranquillité des +nations.—Que ne pouvons-nous vous +avoir près de nous, mes chers amis! +Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver!</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span><br /> +</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Polyeucte.</i>—C'est aussi à ce moment que Gounod +écrivit <i>Gallia</i>.</p></div> + +<p><br /></p> +<h3>XIV</h3> + +<p class="right"> +Londres, 24 décembre 1870.<br /></p> + +<p> Chers amis,<br /> +</p> + +<p>Nous voici à la veille d'un grand jour, +qui est le jour de l'an des Anglais; et +j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, +qui nous ramène à la plus grande date +de notre histoire, commence la véritable +année humaine bien autrement que notre +jour de l'an.</p> + +<p>Hélas! quel que soit celui des deux que +nous considérions comme tel, chers amis,<span class='pagenum'><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> +quelle douloureuse année que celle qui va +s'achever pour nous tous et pour chacun +de nous, séparés les uns des autres, après +tant de malheurs accomplis, au milieu de +tant d'angoisses toujours présentes, et +dans l'attente de ce qui peut survenir encore! +<i>Depuis cinq mois le cœur n'a pas +cessé un jour de gémir et de souffrir!</i> Depuis +cinq mois, l'humanité contemple +l'épouvantable spectacle de la destruction +la plus acharnée dans un siècle qui s'est +pompeusement drapé lui-même dans ce +mot de <i>progrès</i>, et qui va laisser à l'histoire +le souvenir des plus odieuses atrocités! +Qu'est-ce donc que le progrès, si +ce n'est pas la marche de l'intelligence à +la lumière de l'amour? Et ce siècle, qu'aura-t-il +fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais +pour le <i>bonheur</i> de l'humanité? Napoléon I<sup>er</sup>, +Napoléon III, Guillaume de Prusse, Waterloo, +les mitrailleuses, le canon Krupp!...<span class='pagenum'><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span></p> + +<p>Sur quelles ruines nous nous reverrons!... +Elles ont séparé nos corps, mais +non pas nos cœurs; bien au contraire! il +semble que ce rude et sévère apprentissage +doive nous rapprocher plus du centre de +tout ce qui est vrai, solide et sûr dans la +vie. Je vous envoie donc à tous un cœur +plus tendre et plus attaché à travers l'absence +qu'il ne l'a jamais été dans des temps +meilleurs! Tous, nous serons plus pénétrés +de nous revoir que si nous ne nous étions +pas quittés. J'embrasse chacun de vous, +Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de +mon cœur.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span> +<br /><br /> +</p> + + +<h3>XV</h3> + +<p class="right"> +Le 25 décembre 1870.<br /> +</p> + +<p> Mon Édouard,<br /> +</p> + +<p>C'est un triste jour de l'an que celui que +nous allons traverser si loin les uns des<span class='pagenum'><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> +autres, et séparés depuis si longtemps! +Plus de foyer, l'éloignement des siens, +l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse +de tout instant sur le sort, la santé, +la vie de ceux qu'on aime, des existences +fauchées par milliers, des carrières anéanties, +suspendues ou entravées, des familles +ruinées, des provinces ravagées, et au bout +de tout cela une solution encore inconnue: +voilà le bilan et le testament de l'année +qui va mourir après avoir englouti tant de +victimes et répandu tant de désastres! Voilà +le résultat <i>actuel</i> du Progrès humain. Si +c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, +comme cela est incontestable, la valeur +des causes doit se mesurer à celle des effets, +il faut reconnaître que, pour en arriver +où nous sommes, la sagesse humaine a dû +faire bien fausse route, et que cette raison, +de l'émancipation de laquelle nous sommes +si jaloux, n'a pas de quoi se montrer bien<span class='pagenum'><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> +fière de son indépendance et de ses enseignements! +Si tant de malheurs ont pu +nous instruire et nous ramener à la simplicité +du vrai, et au vrai de la simplicité, +tout ne sera pas perdu, et quelque chose +de précieux et de salutaire y aura été +gagné, car tout se tient ici-bas, les conséquences +du faux comme celles de la vérité; +telle la sève, tel le fruit.</p> + +<p>Que va nous apporter 1871? Je ne le +sais; mais il me semble que ce devra être, +en bien ou en mal, une année décisive, +non pas pour nous seulement, mais pour +l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde +civilisé. Il faut enfin savoir à quoi s'en +tenir; il est temps que les nations soient +fixées sur ce qui doit les faire vivre ou +mourir, les rendre fortes ou faibles, leur +donner la lumière ou l'ombre, les sauver +des expédients pour les asseoir sur des +fondements solides et durables. Les sciences<span class='pagenum'><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> +font ainsi: la politique est une science; elle +doit avoir sa base et ses procédés de +construction ... Enfin!... Mille tendresses +d'Anna et de grand'mère.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.</span> +<br /><br /> +</p> + + +<h3>XVI</h3> + +<p class="right"> +Jeudi, 16 mars 1871.<br /> +</p> +<p> Ma Berthe,<br /> +</p> + +<p>C'est seulement ce matin que nous recevons +votre lettre du 13. Elle nous afflige +profondément: le départ de notre chère +mère, les motifs qui le lui conseillent et +même le lui imposent, la pensée de tout +ce qu'elle va revoir d'affligeant pour son +cœur, l'espoir déçu de vous posséder ici +quelque temps, tout cela va clore tristement +un hiver si tristement rempli!</p> + +<p>Si l'engagement que j'ai contracté pour +<span class='pagenum'><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>le 1<sup>er</sup> mai ne me retenait à Londres jusque-là, +je serais parti ainsi qu'Anna et mes +enfants, avec notre mère. Le devoir, représenté +par quelques morceaux de pain à +gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; +mais la première huitaine de mai ne s'achèvera +pas sans que nous soyons en route +pour aller vous retrouver. Malgré l'accueil +très honorable et la situation artistique +que mes œuvres m'ont faite ici, je sens que +ce pays n'est pas ma France: et comme je +suis beaucoup plus humanitaire qu'autre +chose, je crois que ma nature et mes habitudes +françaises sont trop âgées pour se +plier à une transplantation. Je mourrai +<i>Français</i> malgré tout. Ce n'est qu'à des +temps encore loin de nous, qu'il sera donné +de faire prédominer dans l'homme la +<i>patrie de la Terre</i>, sur la <i>terre de la Patrie</i>.</p> + +<p>Je vous embrasse tous deux du fond du +cœur.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.</span> +</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p> + +<p><br /></p> +<h3>XVII</h3> + +<p class="right"> +Londres, 14 avril 1871.<br /> +</p> +<p> Cher ami,<br /> +</p> + +<p>Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je +me mets de suite en devoir d'y répondre, +dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être +à temps à Versailles pour t'y recevoir +à ta rentrée dans la chère maison fraternelle<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, +et que tes deux frères pourront fêter +ton retour chacun à leur façon, l'un par la +paix de son jardin, l'autre par quelques +lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant +sa porte, l'autre en t'ouvrant ses +bras; tous deux en t'ouvrant leur cœur, où +tu sais la place que tu occupes!</p> + +<p>Hélas! mon ami, mon cher frère, j'en<span class='pagenum'><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>tends +comme toi cet horrible canon dont +le grondement te navre et te désespère à si +juste titre! En suivant pas à pas la marche +des événements et les diverses phases du +conflit ou plutôt de la pétaudière qui les +produit et qui les entretient, j'en arrive à +sentir tomber une à une, je ne dirai pas +mes illusions (le nom ne serait pas digne +de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) +mais mes espérances, au moins actuelles ou +prochaines, sur l'avènement d'un nouvel +<i>étage</i> dans la construction de cette maison +morale qu'on appelle <i>la Liberté</i>, et qui est +pourtant la seule habitation digne de la race +humaine.</p> + +<p>Non, je le répète, ce ne sont pas des +illusions qui disparaissent: la Liberté +n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, +une véritable <i>Terre promise</i>. Mais, +nous ne la verrons encore que de loin, +comme les Hébreux: pour y entrer, il<span class='pagenum'><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> +faut que nous devenions le peuple de Dieu. +La Liberté est aussi réelle que le ciel: +c'est un ciel sur la terre; c'est une patrie +des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, +non par des tyrannies, mais par +des dévouements; non en pillant, mais en +donnant; non en tuant, mais en faisant +vivre moralement et matériellement. Moralement +surtout, car, lorsque la besogne +morale sera bien comprise, bien déterminée, +la question matérielle ira de soi: +l'hygiène de l'<i>homme</i> d'abord; puis ensuite +celle de la bête. C'est la marche de la +justice: c'est pourquoi c'est la marche +logique.</p> + +<p>Quand je repasse en moi-même où nous +ont conduits (jusqu'à présent, du moins) +toutes les générosités morales, tous les crédits +de confiance dont l'humanité politique +et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je +ne puis m'empêcher de reconnaître que<span class='pagenum'><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> +l'homme a été traité en enfant gâté; je me +demande si on n'a pas devancé, par une +prodigalité imprudente et téméraire, la distribution +opportune et sage de tous ces +dons que l'<i>âge de majorité</i> est seul capable +de comprendre et d'utiliser. Nous avons +encore besoin de tuteurs; et, maître pour +maître, j'en aime mieux <i>un</i> que <i>deux cent +mille</i>: on peut se délivrer d'un tyran (la +mort naturelle, ce qu'on appelle <i>la belle +mort</i>, peut s'en charger); mais une tyrannie +collective, compacte, renaissant d'elle-même +et s'alimentant sans cesse de ses +victimes, dont elle se fait comme un engrais +perpétuel, il est impossible que ce soit là le +<i>plan</i> sur lequel Dieu a jeté le mouvement +humain.</p> + +<p>Maintenant, si on voulait presser toutes +les conséquences de ceci, on arriverait à +cette conclusion: «La Liberté n'est que +l'accomplissement <i>volontaire</i> et <i>conscient</i> de<span class='pagenum'><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> +la justice.» Et comme la justice est d'obéir +à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit +que, pour être <i>libre</i>, il faut être <i>soumis</i>. +Voilà la <i>fin</i> de tout argument et la <i>base</i> de +toute vie ... Je bavarderais longtemps là-dessus +(et toi aussi); mais, je ne dois pas +oublier que ma lettre ne sera pas seule sous +cette enveloppe.</p> + +<p>Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de +tout mon cœur.</p> + +<p> + Ton frère,<br /> +</p> +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD. </span> +<br /> +</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Chez Édouard Dubufe.</p></div> + +<p><br /></p> +<h3>XVIII</h3> + +<p class="center"> +<span class="smcap">À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE</span><br /></p> + +<p class="right"> +Mardi 6 janvier 1891.<br /> +</p> +<p> Chère princesse,<br /> +</p> + +<p>Permettez-moi de proposer un toast à +votre santé,<span class='pagenum'><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p> + +<p>Pour la première fois nous avons l'honneur +et la joie de vous voir assise à notre +table.</p> + +<p>Si c'est un honneur de recevoir la princesse, +c'est surtout un bonheur de recevoir +l'amie sûre, constante et dévouée qui a su +se créer et retenir tant d'amis dont la fidélité +fait votre éloge plus encore que le leur. +Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés +se charge d'entretenir la mémoire des +bienfaiteurs.</p> + +<p>Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; +et puisque l'occasion s'en présente, permettez-moi +de rappeler devant ceux qui le +savent et d'apprendre à ceux qui l'ignorent +que si <i>le Médecin malgré lui</i>, le premier de +mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur +du public, a vu le feu de la rampe, je le +dois à votre entière et chaleureuse intervention +qui a fait tomber les obstacles +suscités par le ministre d'État et par la<span class='pagenum'><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> +Comédie-Française, et que vous avez mis le +comble à nos bonnes grâces en acceptant +la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que +vous avez moins de bijoux que de souvenirs +de cette sorte, et qu'à vos yeux comme +à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la +plus riche de vos couronnes.</p> + +<p>À la santé de la princesse Mathilde.</p> + +<p class="right"> +<span class="smcap">CHARLES GOUNOD.</span> +<br /> +</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p> +<p><br /></p> +<h2><a name="DE_LARTISTE" id="DE_LARTISTE"></a>DE L'ARTISTE</h2> + +<h3>DANS</h3> + +<h2>LA SOCIÉTÉ MODERNE</h2> + + +<p>L'extension prodigieuse que la vie moderne +a donnée aux relations sociales a eu +sur l'existence et les œuvres de l'artiste +une influence considérable et, si je ne me +trompe, plutôt funeste que salutaire.</p> + +<p>Jadis,—et ce jadis n'est pas encore si +loin de nous,—un artiste, non moins +qu'un savant, était, et à juste titre, considéré +comme appartenant à l'une des grandes +corporations d'ouvriers de la pensée; on<span class='pagenum'><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> +voyait en lui une sorte de reclus dont la +cellule était inviolable et sacrée; on se faisait +scrupule de l'arracher au silence et au +recueillement sans lesquels il est bien difficile, +sinon impossible, de concevoir et de +produire des œuvres robustes, victorieuses +du temps, ce juge redoutable qui «n'épargne +pas ce qui se fait sans lui».</p> + +<p>Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: +il est à tout le monde; il est plus qu'une +cible, il est une proie. Sa vie personnelle +et productive est presque tout entière absorbée, +confisquée, gaspillée par les prétendues +obligations de la vie sociale qui l'étouffent +peu à peu dans le réseau de ces devoirs +factices et stériles dont se composent tant +d'existences dépourvues d'un but sérieux et +d'un mobile supérieur. En un mot, il est +dévoré par le monde.</p> + +<p>Or, qu'est-ce que le monde? C'est la +collection des gens qui ont peur de s'en<span class='pagenum'><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>nuyer, +et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes +que par crainte de se trouver en +face d'eux-mêmes.</p> + +<p>Lorsqu'on se prend à faire le décompte +des heures prélevées sur le travail d'un +artiste par la quantité toujours croissante +des menues réquisitions qui se disputent et +s'arrachent l'emploi de ses journées, on se +demande par quel supplément d'activité, +par quel effort de concentration, il peut +trouver le temps d'accomplir son premier +devoir, celui de faire honneur à la carrière +qu'il a choisie et à laquelle appartiennent +le meilleur de ses forces et le plus pur de +ses facultés.</p> + +<p>Il faut bien l'avouer, en faisant tomber +devant l'artiste des barrières qu'une indifférence +dédaigneuse, plus encore peut-être +qu'une discrétion intelligente, avait longtemps +élevées devant lui, la société moderne +lui a causé un préjudice que ne saurait<span class='pagenum'><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> +compenser aucun des attraits dont elle +dispose.</p> + +<p>Molière, qui a sondé d'un regard si profond +et dessiné d'une main si ferme tous les +travers de la vie humaine, adressait, sous +ce rapport, au grand ministre Colbert, des +réflexions pleines de la plus haute sagesse +et de la plus saine philosophie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'étude et la visite ont leurs talents à part.<br /></span> +<span class="i0">Qui se donne à la cour se dérobe à son art;<br /></span> +<span class="i0">Un esprit partagé rarement s'y consomme,<br /></span> +<span class="i0">Et les emplois de feu demandent tout un homme.<br /></span> +</div></div> + +<p>Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un +esprit incessamment écartelé par des soirées +mondaines, par des dîners en ville, par des +convocations perpétuelles à des réunions +de toute sorte, par l'assaut d'une correspondance +dont l'importunité ne lui laisse +pas un instant de répit et dont les coupables +ne songent guère à se dire: «Mais voilà +un homme à qui je vole son temps, sa<span class='pagenum'><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> +pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites +tyrannies dont est faite la grande tyrannie +de l'indiscrétion publique!</p> + +<p>Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés +et de curieux qui assiègent votre porte du +matin au soir! On me dira: «C'est votre +faute; vous n'avez qu'à fermer votre porte.» +À merveille; mais alors, voici venir les +lettres de recommandation, auxquelles il est +souvent fort difficile de refuser le service +qu'elles vous demandent; en présence de +quoi, on se résigne!... et voilà le visiteur +introduit.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, je vous dérange!...</p> + +<p>—Mais ... oui, monsieur.</p> + +<p>—Alors, excusez-moi; je me retire; je +reviendrai une autre fois ...</p> + +<p>—Oh! non!...</p> + +<p>—Mais ... quand peut-on vous voir sans +vous déranger?<span class='pagenum'><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> + +<p>—Monsieur, on me dérange toujours, +quand j'y suis.</p> + +<p>—Vraiment? vous êtes donc toujours +très occupé?</p> + +<p>—Toujours, quand on ne me dérange +pas.</p> + +<p>—Oh! que je suis donc fâché!... Mais +je ne vous prendrai que quelques minutes ...</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il +n'en faut pour décapiter un homme, voire +même une idée; mais enfin puisque vous +voilà, parlez.</p> + +<p>C'est ainsi que les choses se passent journellement. +Et je ne prends ici que l'artiste +en général. Mais il y a une certaine catégorie +d'artistes qui est, sous ce rapport, +tout à fait privilégiée; j'en puis parler en +connaissance de cause; c'est celle des musiciens.</p> + +<p>Le peintre, le statuaire, abritent aisément +leur journée de travail sous une con<span class='pagenum'><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>signe +implacable: la séance du modèle; +et encore peuvent-ils, à la rigueur, continuer +à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence +des visiteurs. Mais le musicien!... +Oh! le musicien, c'est bien différent. Comme +il peut travailler pendant le jour, on lui +prend ses soirées pour l'amusement des +salons; et comme il peut travailler le soir, +on lui dépense, on lui émiette ses journées +sans le moindre scrupule. D'ailleurs, c'est +si facile, la composition musicale! cela +n'exige aucun travail! cela vient tout seul, +d'inspiration.</p> + +<p>On ne se figure pas le nombre incalculable +des sollicitations indiscrètes auxquelles +un musicien est quotidiennement en butte. +Tout ce qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, +vocalistes, compositeurs, rimeurs +(lyriques ou non lyriques), de professeurs, +d'inventeurs de méthodes, théories, systèmes +quelconques, de fondateurs de périodiques<span class='pagenum'><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> +qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,—sans +compter les demandes +d'autographes, de photographies, les envois +d'albums et d'éventails, et mille autres +choses encore,—tout cela constitue cette +épouvantable obsession qui fait du musicien +une sorte de <i>propriété nationale</i> ouverte +au public à toute heure du jour.</p> + +<p>En un mot, ce n'est plus notre maison +qui est dans la rue, c'est la rue qui traverse +notre maison; la vie est livrée en +pâture aux oisifs, aux curieux, aux ennuyés, +et jusqu'aux <i>reporters</i> de tout genre qui +pénètrent dans nos intérieurs pour initier +le public, non seulement à l'intimité de nos +entretiens confidentiels, mais encore à la +couleur de nos robes de chambre ou de nos +vestons de travail.</p> + +<p>Eh bien! cela est mauvais et malsain. +Cette précieuse et délicate pudeur de conscience, +qui ne s'entretient que par le recueil<span class='pagenum'><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>lement, +se décolore et se fane, chaque jour +davantage, au contact de cette perpétuelle +cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une +activité superficielle, haletante, fiévreuse, +qui s'agite convulsivement sur les ruines +d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les +heures de calme, de lumineuse sérénité +qui seules permettent de voir et d'entendre +au fond de soi-même; peu à peu délaissé +pour l'agitation du dehors, le sanctuaire +auguste de l'émotion et de la pensée n'est +bientôt plus qu'un cachot sombre et sourd, +dans lequel on meurt d'ennui faute d'y +pouvoir vivre de silence.</p> + +<p>Si, du moins, le temps qu'on donne +était toujours utilement donné! Si on ne +se dépensait que pour des êtres capables! +Si on n'encourageait que des êtres courageux! +Mais que de peines perdues! Que +de conversations creuses! Que de non-valeurs +qui flottent à la surface de cet<span class='pagenum'><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> +océan de relations sans y apporter rien, +sans en retirer rien!</p> + +<p>En somme, la plaie véritable, la plaie +par excellence, ce sont les gens qui <i>s'ennuient</i>, +et qui, de peur que le temps ne les +tue, viennent tuer celui des autres.</p> + +<p>S'ennuyer! Être son propre ennui! +S'ingénier, par tous les moyens imaginables, +à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au +monde, un dénûment comparable à celui-là, +et quelle compensation à ce qu'on leur +donne peut-on attendre des gens qui s'ennuient?</p> + +<p>Il y a une quantité d'opinions courantes +dont on se donne rarement la peine +de vérifier le contenu et qui forment le +vaste patrimoine des absurdités admises. +L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt +à persuader que la sympathie et la protection +du monde sont nécessaires pour <i>arriver</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p> + +<p>Il faut vraiment avoir bien peu ressenti +la vivifiante atmosphère d'une fidèle conviction +pour céder à une illusion pareille +ou pour y demeurer.</p> + +<p>La protection du monde! Mais elle n'est +pas seulement incertaine; elle est ce qu'il +y a de plus inconstant, de plus versatile; +et ce qui est encore plus assuré, c'est +qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui +n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces +courtisans qui, dans un opéra célèbre, +accablent de leurs offres de services un +jeune seigneur devenu en un instant l'objet +de faveurs royales.</p> + +<p>Ah! quand l'<i>existence</i> a pris la place +de la <i>vie</i>, doit-on s'étonner que le <i>paraître</i> +prenne la place de l'<i>être</i>, et le <i>savoir-faire</i> +celle du <i>savoir</i>?</p> + +<p>Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le +règne est au dedans de nous, dès que Celui-là +est absent, il faut bien se fabriquer des<span class='pagenum'><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> +idoles. De là, tant d'artistes préoccupés de +se répandre, de se montrer partout, de +s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame +dont les débris jonchent la pénible route +de tant d'âmes sans ferveur et de tant +d'ambitions vulgaires.</p> + +<p>Il n'y a qu'une protection dont il faille +se mettre en peine, parce que c'est la seule +qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue +sincérité en face de soi-même; c'est +de placer l'œuvre extérieure sous la garde +de l'œuvre vécue, la parole sous la garde +de la pensée. Peu importe, après cela, le +conflit des jugements pour ou contre. Les +œuvres ne communiquent que la somme +de chaleur qui les a fait éclore et qu'elles +conservent toujours; mais il faut le temps +d'allumer son feu et de l'entretenir. C'est +pour cela qu'un compositeur illustre avait +mis sur sa porte cette inscription significative: +«Ceux qui viennent me voir me<span class='pagenum'><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> +font honneur, ceux qui ne viennent pas +me font plaisir.» En d'autres termes: Je +n'y suis jamais.</p> + +<p>Voici une autre banalité, également +accueillie avec faveur, et dont le cliché +fournit un tirage considérable:</p> + +<p>—Vous vous tuerez! vous travaillez +trop! il faut vous reposer; venez donc nous +voir; cela vous fera du bien, cela vous +distraira!...</p> + +<p>Cela me distraira! Hé! c'est justement +ce dont je me plains et ce dont on ne se +charge que trop!... <i>Se distraire</i>, à un +moment donné, librement choisi, à la +bonne heure; mais <i>être distrait</i>, à contretemps, +c'est être désorienté, déraciné.</p> + +<p>Le travail, une fatigue! le travail, un +danger! Ah! qu'il faut peu le connaître +pour lui faire une pareille injure! Non, le +travail n'a ni cette ingratitude ni cette +cruauté; il rend au centuple les forces<span class='pagenum'><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> +qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations +financières, c'est ici le revenu qui +rapporte le capital.</p> + +<p>S'il est au monde un travailleur occupé +sans relâche,—et Dieu sait de combien +de façons,—c'est assurément le cœur: de +la régularité permanente de ses battements +dépend celle de notre respiration, ainsi que +la circulation de ce sang qui charrie et +distribue à chaque organe, avec un discernement +si merveilleux, les divers éléments +nécessaires à l'entretien de leurs fonctions; +et tout ce magnifique ensemble se déroule +jusque pendant notre sommeil, sans un +moment de trêve.</p> + +<p>Que dirait le cœur, si on lui conseillait, +à lui aussi, de ne pas travailler tant que cela, +de prendre un peu de repos, de se distraire, +enfin?</p> + +<p>Or le travail est à la vie de l'esprit ce +que le cœur est à la vie du corps; c'est la<span class='pagenum'><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> +nutrition, la circulation et la respiration de +l'intelligence.</p> + +<p>Comme toutes les espèces de gymnastique, +il n'est une fatigue que pour ceux +qui n'y sont point exercés. On a présenté +le travail comme un châtiment et une +peine; il est une béatitude et une santé. +Voyez une terre cultivée et fertile auprès +d'une terre en friche, et dites si l'aspect de +la joie et du bonheur n'est pas du côté de +la culture et de l'abondance.</p> + +<p>Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est +la stérilité; la fécondité, voilà la jeunesse et +la vie.</p> + +<p>Je ne voudrais pas, cependant, que l'on +me crût tellement quinteux, chagrin, misanthrope, +que de considérer l'artiste comme +une sorte de loup-garou. Assurément, et +je le reconnais sans peine, en élargissant +ainsi le cercle des relations, la société moderne +a multiplié pour l'artiste les occa<span class='pagenum'><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>sions +de contact entre les différentes classes +sociales et de rencontres souvent charmantes, +parfois même fort utiles. Mais, +encore un coup, qu'est-ce que cela, au +prix de ces heures de tranquillité délicieuse, +j'allais dire d'espérance divine, pendant +lesquelles on attend—et d'une attente +moins qu'on ne croit sujette à déception—la +visite d'une émotion vraie ou d'une +vérité émouvante? Qu'est-ce que tout +l'éclat du dehors comparé à la lumière +intime, sereine et chaude de ce cher Idéal +qu'on poursuit toujours sans jamais l'atteindre, +mais qui nous attire jusqu'à nous +faire croire que c'est lui qui nous aime, +bien plus encore que nous ne l'aimons? +Dès lors, ne devine-t-on pas quelle épreuve +on inflige à un malheureux qu'on fait sortir +d'un temple pour le conduire dans un +palais, fût-il cent fois plus brillant que ceux +des Mille et une Nuits?...<span class='pagenum'><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span></p> + +<p>Chacun se rappelle le mot célèbre d'un +de nos plus grands poètes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il ne s'agit pas, en effet, que tous les +verres soient de même grandeur; l'essentiel +est qu'ils soient toujours pleins. Un +nain, tout couvert d'or, se trouverait aussi +bien partagé qu'un géant, si, pour tous +deux, le bonheur suprême consistait à être +tout couvert d'or. C'est l'ingénieuse comparaison +imaginée par saint François de +Sales au sujet des élus, pour expliquer +l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la +gloire; comparaison si fine et si juste +qu'on peut l'appliquer à tous les degrés +de la vie et à toutes les formes de la perfection.</p> + +<p>Il n'est pas donné à chacun d'être un de +ces fleuves majestueux dont les eaux répandent +partout la fertilité sur leur passage;<span class='pagenum'><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> +mais le plus humble ruisseau, si l'onde en +est pure et limpide, reflète le ciel aussi bien +que les plus vastes rivières et que les profondeurs +de l'Océan.</p> + +<p>«Je le conduirai dans la solitude, et là +je parlerai à son cœur», dit un prophète +hébreu.</p> + +<p>L'excellent auteur de l'<i>Imitation</i> exprime +ainsi la même pensée: «L'habitude de la +retraite en augmente le charme.»</p> + +<p>—Enfin, dit-on encore avec un air +gracieux, que voulez-vous? ce sont les +inconvénients de la célébrité!...</p> + +<p>Autre formule dont il serait grand temps +de faire justice: car, en conscience, être +dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà +qui est un bénéfice médiocrement enviable.</p> + +<p>On ne saurait assez le redire: ce n'est +pas la <i>personne</i> de l'artiste qui appartient +au monde; ce sont ses <i>œuvres</i>: or, point +d'œuvres fortes, homogènes, durables, avec<span class='pagenum'><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> +un travail constamment interrompu et morcelé. +Que le monde se pénètre donc de ce +dernier conseil adressé par Molière à l'illustre +ministre de qui je parlais tout à +l'heure:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour,<br /></span> +<span class="i0">Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.<br /></span> +</div></div> + +<p>Une trop large part accordée aux relations +sociales expose encore l'artiste à un +autre danger duquel il n'est peut-être pas +inutile de dire deux mots.</p> + +<p>À force d'entendre bourdonner autour +de lui tant d'opinions diverses, d'éloges, +de critiques, d'engouements pour telles +productions en vogue, l'artiste en arrive +insensiblement à douter de lui, de sa +nature, des dictées de son émotion personnelle, +qui lui indiquait la route à suivre, +et il finit par se sentir dans un dédale +inextricable; la voix de son guide intérieur<span class='pagenum'><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> +disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et +c'est aux caprices d'une faveur inconstante +comme la mode qu'il mendie vainement le +point d'appui qu'elle ne peut donner. On +dit: «Qui n'entend qu'une cloche n'entend +qu'un son.» Cela dépend du métal et de la +fonte de la cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, +donne une admirable série de vibrations +harmoniques. Mais entendre à la fois +toutes les cloches, quelle horrible cacophonie!</p> + +<p>Lorsque, par un de ces temps d'orage +qui rendent la respiration pénible et oppressée, +nous disons qu'il fait lourd, nous +employons un terme inexact; il fait, au +contraire, très léger: ce que nous appelons +pesanteur n'est qu'une raréfaction, un déficit +de la quantité d'air dont nous avons +besoin pour respirer librement.</p> + +<p>Il en est de même de l'atmosphère intellectuelle. +Le savant, l'artiste, le poète et +bien d'autres encore ont, eux aussi, leur<span class='pagenum'><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span> +atmosphère spéciale, et, par conséquent, +leurs conditions spéciales de respiration et +d'asphyxie: gardons-nous de les enlever à +l'élément qui les fait vivre, et de les étouffer +sous ce que Joseph de Maistre a si justement +appelé «l'horrible poids du rien».</p> + +<p>Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste +est un être à part, singulier, anormal, +bizarre: c'est un original. D'accord. S'il +en fait souffrir, il en souffre aussi, et souvent +beaucoup plus qu'on ne croit. Mais, +après tout, c'est peut-être à ce qu'il est +qu'il faut s'en prendre de ce qui lui +manque, comme, peut-être aussi, est-ce un +peu à ce qui lui manque qu'il doit ce qu'il +vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est, +laissons-le être tel qu'il est; c'est le seul +moyen de le laisser <i>devenir</i> tout ce qu'il +<i>peut être</i>.</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p> +<p><br /></p> +<h2><a name="LACADEMIE_DE_FRANCE" id="LACADEMIE_DE_FRANCE"></a>L'ACADÉMIE DE FRANCE</h2> + +<h3>À ROME<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a></h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Janvier 1882.</p></div> + + +<p>Au moment où, sous le masque d'un +soi-disant <i>naturalisme</i> dans l'art, on s'efforce +de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse +institution de l'Académie de France +à Rome, il m'a semblé que c'était un devoir +de protester contre des tendances dissolvantes +qui, si elles pouvaient aspirer à +l'honneur de s'appeler des doctrines, +n'iraient à rien moins qu'à l'oblitération<span class='pagenum'><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> +du sens élevé des Beaux-Arts, et qui, +d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments +les plus creux et les plus frivoles.</p> + +<p>Les avocats de ce qu'on nomme «l'Art +moderne» (comme si l'art véritable n'était +pas de tous les temps) s'attaquent à l'École +de Rome d'une manière absolue, et leur +<i>ultimatum</i> est qu'il faut, au plus vite, raser +la villa Médicis comme un foyer d'infection +artistique. C'est là le <i>delenda Carthago</i> de +la secte anti-romaine.</p> + +<p>Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie +<i>ex professo</i> en faveur des peintres, sculpteurs, +architectes et graveurs que l'État +envoie, chaque année, à Rome, pour leur +assurer, en retour des espérances qu'ils +ont fait concevoir, le commerce assidu et +gratuit de ces immortels docteurs qu'on +nomme «les maîtres». Je me bornerai, +moi musicien, à ce qui concerne les intérêts +des musiciens compositeurs. Aussi bien,<span class='pagenum'><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> +est-ce surtout pour eux que l'on affecte de +regarder comme parfaitement inutile et +insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause +de l'art étant la même pour tous les arts, +ce que j'aurai à dire au sujet des musiciens +s'appliquera de soi-même aux autres +artistes.</p> + +<p>Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que +cet acharnement contre l'École de Rome +n'est, lui-même, que la conséquence d'un +vœu plus ou moins franchement formulé, +et qui résume à peu près, à lui seul, tout +le programme de l'opposition. Ce vœu, le +voici: «Plus de professeurs! Il faut voler +de ses propres ailes!» C'est là, sans doute, +ce qu'on entend par «l'art moderne».</p> + +<p>Ainsi, plus d'éducation; plus de notions +acquises et transmissibles, c'est-à-dire plus +de capital, partant plus de patrimoine ni +d'héritage; plus de passé, partant plus de +traditions, plus de paternité intellectuelle;<span class='pagenum'><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> +nous voici en pleine génération spontanée,—car +il n'y a pas de milieu: ou l'enseignement +ou la science infuse.</p> + +<p>Et remarquez bien que ceux qui prônent +ce système sont justement ceux-là mêmes +qui parlent, à tout propos, de l'<i>École de +l'avenir</i>! L'avenir! Eh! de quel droit l'invoquez-vous +donc, vous qui, demain, serez +devenus, pour lui, ce passé dont vous ne +voulez pas?</p> + +<p>Merveilleuse contradiction de l'absurde, +ce «royaume divisé au dedans de lui-même»! +Qu'on me montre un emploi +quelconque des facultés humaines, un seul, +qui repose sur une semblable théorie! Est-ce +le droit? Est-ce la physique, la chimie, +l'astronomie, la mécanique? Est-ce que +l'homme n'est pas un être <i>enseigné</i>? Est-ce +qu'il ne vit pas, en tout, sur un capital de +notions amassées? Est-ce qu'on ne lui +apprend pas à lire, à écrire, à marcher, à<span class='pagenum'><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> +monter à cheval, à manier les armes, à +jouer d'un instrument quelconque? Est-ce +que tout n'a pas sa <i>gymnastique</i> spéciale? +Or, qu'est-ce qu'une école, sinon un gymnase?</p> + +<p>Hé bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce +qui est <i>science</i> ou <i>métier</i>; mais le génie? +Le génie ne s'enseigne pas; on en a ou on +n'en a pas, et il n'est au pouvoir de personne +de le donner à qui n'en a pas, non plus +que de le retirer à qui en a.</p> + +<p>D'accord, et cela est incontestable; mais +ce qui ne l'est pas moins, c'est que, selon +le mot d'un grand artiste<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> qui avait qualité +pour en parler, <i>il n'y a pas d'art sans +science</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Ingres.</p></div> + +<p>Non, certes, personne ne communique +le génie, qui est incommunicable, parce +qu'il est un <i>don</i> essentiellement personnel:<span class='pagenum'><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> +mais ce qui est communicable, transmissible, +c'est le langage au moyen duquel se +meut et s'exprime le génie, et sans la possession +duquel il n'est qu'un <i>muet</i> ou un +<i>impotent</i>. Est-ce que Raphaël, Mozart, +Beethoven, n'étaient pas des hommes de +génie? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés +à rejeter dédaigneusement le magistère traditionnel +qui non seulement les initiait à la +<i>pratique</i> de leur art, mais encore leur montrait +la <i>route</i> propre à les y mener sûrement, +leur épargnant ainsi une perte de +temps considérable à la recherche d'une +certitude dont des siècles d'expériences leur +garantissaient le dépôt? Vraiment, c'est se +moquer du sens commun que de prétendre +ainsi détrôner l'histoire à coups de paralogismes! +Autant vaut dire que l'orateur et +l'écrivain n'ont besoin d'apprendre ni leur +langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.</p> + +<p>Théophile Gautier le disait avec raison:<span class='pagenum'><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span> +«Si j'écris mieux que beaucoup d'autres, +c'est que <i>j'ai appris mon métier</i>, et que j'ai +un plus grand nombre de mots à mes +ordres.» Mais, poursuit l'objection, quantité +d'artistes éminents n'ont pas été pensionnaire +de l'École de Rome.</p> + +<p>Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter +(ce dont, au reste, l'opposition a peu de +mérite à se targuer si haut) que, pour avoir +été pensionnaire de l'École de Rome, on +n'en revient pas nécessairement un homme +supérieur. Mais que faut-il en conclure? +Que Rome n'a pas fait le miracle de donner +ce que la nature avait refusé? C'est évident, +et ce serait par trop commode d'avoir du +génie au prix d'un voyage que tout le +monde peut faire. Mais ce n'est pas là du +tout ce dont il s'agit. Il s'agit de savoir si, +étant donné une organisation d'artiste, +Rome n'exerce pas sur cette organisation +une influence incontestable et incomparable<span class='pagenum'><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> +sous le rapport de l'élévation de la pensée +et du développement artistique.</p> + +<p>Cette considération m'amène à examiner +l'utilité du séjour à Rome pour les musiciens +compositeurs.</p> + +<p>Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie +des peintres, des sculpteurs, des architectes, +des graveurs; ils trouvent là une collection +considérable de chefs-d'œuvre qui peuvent +du moins les intéresser en raison de l'art +spécial auquel ils appartiennent. Mais un +musicien! Que va-t-il faire à Rome? Quelle +musique y entendre? Quel bénéfice en retirer +pour <i>son art</i>?</p> + +<p>Il faut, en vérité, que ceux qui produisent +de pareilles objections aient bien peu +réfléchi à ce que c'est qu'un artiste. Croit-on +donc que l'artiste soit tout entier dans +la seule <i>technique</i> de son art? Comme si le +<i>métier</i>, dans l'<i>art</i>, était <i>tout</i>! Comme si l'on +ne pouvait pas être un <i>praticien</i> habile et<span class='pagenum'><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> +un artiste vulgaire! un rhéteur consommé +en même temps qu'un écrivain sans style +ou un orateur sans flamme! Eh quoi! l'éloquence +et la virtuosité ne sont qu'une +seule et même chose? Il n'y a nulle différence +entre l'homme et l'instrument? On +oublie donc que, sous l'<i>artisan</i>, il y a +l'<i>artiste</i>, c'est-à-dire l'<i>homme</i>, et que c'est +lui qu'il faut atteindre, éclairer, transporter, +transfigurer enfin, jusqu'à lui faire aimer +éperdument cette incorruptible beauté qui +fait, non pas le succès d'un moment, mais +l'empire sans fin de ces chefs-d'œuvre qui +resteront les flambeaux et les guides de +l'Humanité en fait d'art, depuis l'Antiquité +jusqu'à la Renaissance, et jusqu'à nos jours, +et après nous, et toujours!</p> + +<p>Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois +immuables de nutrition et d'assimilation +qui régissent le développement et le perfectionnement +de tout organisme? Mais si<span class='pagenum'><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span> +le musicien n'a besoin que de musique pour +se développer et se perfectionner, je ne demanderai +plus seulement pourquoi on l'envoie +à Rome, où il n'a que faire d'aller +contempler les fresques de Raphaël et de +Michel-Ange au Vatican, cette colline qui +garde tous les oracles! Je demanderai à +quoi lui sert de lire Homère, Virgile, +Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, +Molière et La Fontaine, Bossuet et Pascal, +en un mot tous les grands nourriciers de +la forme et de la pensée humaines? À quoi +bon tout cela? Ce n'est pas de la musique ...</p> + +<p>Non, sans doute; mais c'est de l'art, +aussi moderne qu'ancien, de l'art immortel et +universel, et c'est de cet art-là que l'artiste—non +l'artisan—doit faire sa nourriture, +sa santé, sa force et sa vie.</p> + +<p>Qu'est-ce donc, après tout, que ce prétendu +<i>naturalisme</i> dans l'art? J'avoue que +je serais bien aise d'être édifié sur le sens<span class='pagenum'><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> +qu'on attache à ce mot, dont on semble +faire le drapeau d'un grief et la revendication +d'un droit méconnu par le despotisme +de la routine.</p> + +<p>Veut-on dire que, dans les arts, il faut, +avant tout, s'appuyer sur la nature, la +prendre pour point de départ? En ce sens, +tous les maîtres sont d'accord. Mais l'art ne +doit pas en rester là; et Raphaël qui, je +suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il +pas donné de l'art cette définition aussi +admirable que trop peu méditée: «L'art +ne consiste pas à faire les choses comme la +nature les <i>fait</i>, mais comme elle <i>devrait les +faire</i>!» Paroles sublimes qui disent clairement +que l'art est, par-dessus tout, un +choix, une préférence, une véritable <i>sélection</i>, +ce qui suppose une initiation de l'entendement +à un critérium particulier d'appréciation.</p> + +<p>Si la nature est tout et l'éducation rien,<span class='pagenum'><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span> +si la foule en sait aussi long que les maîtres, +comment donc le Temps fait-il constamment +justice de ces jugements éphémères qui ont +accueilli, les uns avec transport tant d'œuvres +bientôt oubliées, les autres avec dédain +tant de chefs-d'œuvre acclamés, depuis, +par l'admiration de l'infaillible postérité?</p> + +<p>Que la foule soit juge, peut-être, en matière +de <i>drame</i>, je l'accorde; et encore, +cet aveu serait-il susceptible de bien des +restrictions, si l'on songe à la quantité +prodigieuse d'œuvres qui ont passionné +nos pères et qui nous laissent aujourd'hui +assez indifférents. Mais, abstraction faite de +ces revirements de la popularité, il s'en +faut bien que l'art ne soit que dans le +<i>drame</i>! Il n'y a pas l'ombre d'analogie +entre les secousses violentes provoquées +par un coup de théâtre saisissant, et les +jouissances sereines et nobles que procure +une œuvre d'un art exquis et consommé:<span class='pagenum'><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> +nul ne s'avisera d'établir un parallèle entre +les émotions produites par un mélodrame +du boulevard et celles qu'éveillent les frises +du Parthénon ou la <i>Dispute du Saint-Sacrement</i>. +Il y a là tout l'abîme qui sépare +le domaine des sensations de celui de +l'intelligence.</p> + +<p>Que dire, enfin, des incalculables bienfaits +de cette retraite et de cette sécurité +loin des bruits fiévreux et des constantes +préoccupations de chaque jour? Que dire +de ce silence où l'on apprend à écouter ce +qui se passe au fond de soi-même? Que +dire de ces solitudes profondes, de ces horizons +dont les lignes majestueuses semblent +conserver le magique pouvoir de +ravir la pensée jusqu'à la hauteur des +grands événements dont ils furent les témoins? +Et ce Tibre, dont les eaux sévères +gardent, avec la terreur des forfaits qu'elles +ont engloutis, la tranquillité de cette cam<span class='pagenum'><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>pagne +romaine au sein de laquelle elles se +déroulent!</p> + +<p>Et Rome elle-même, elle seule, cette +triple Rome dont le front a reçu de la main +des siècles la tiare auguste que porte son +Pontife Suprême, et d'où rayonne, sur le +monde, la lumière sans déclin de l'éternelle +Vérité! Quel niveau! quel diapason! quel +milieu pour qui sait se recueillir!</p> + +<p>Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant +nous ces mots équivoques et sonores +de <i>naturalisme</i>, de <i>réalisme</i> et autres semblables. +Oui, l'Art c'est la Nature, <i>d'abord</i>; +mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée, +en un mot <i>jugée</i> au tribunal d'un discernement +qui l'analyse et d'une raison qui la +rectifie et la restaure: l'Art est une réparation +des défaillances et des oublis du +Réel; c'est l'immortalisation des choses +mortelles par une élimination clairvoyante +et non par un culte servile et aveugle de<span class='pagenum'><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> +leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la +donc à tout prix, envers et +contre tout, cette belle École de Rome dont +les archives portent des noms comme ceux +de David, d'Ingres, de Flandrin, de Regnault, +de Duret, d'Hérold, d'Halévy, de +Berlioz, de Bizet, qui ne sont pas, que je +sache, pour autoriser la pitié hautaine dont +on essaie de flétrir une dynastie déjà plus +que séculaire. Défendons de toutes nos +forces cet asile sacré qui abrite la croissance +de l'artiste loin de l'obsession prématurée +des besoins de la vie, et le prémunit, à la +fois, contre les suggestions du mercantilisme +et contre les vulgaires triomphes +d'une popularité sans noblesse et sans lendemain.<span class='pagenum'><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><br /></p> +<h2><a name="LA_NATURE_ET_LART21" id="LA_NATURE_ET_LART21"></a>LA NATURE ET L'ART<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a></h2> + + +<p> + Messieurs,<br /> +</p> + +<p>Les transformations successives dont la +terre a été le théâtre et dont se compose +son histoire, j'allais presque dire son éducation, +depuis le moment où elle s'est détachée +de la nébuleuse solaire pour occuper +une place distincte dans l'espace, sont +comme autant de chapitres de cette grande<span class='pagenum'><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span> +loi du progrès, de ce perpétuel <i>devenir</i> qui +semble diriger vers une finalité mystérieuse +le mouvement de la création, et dont les +phases diverses ont pu être ramenées aux +trois aspects généraux qui ont reçu le nom +de <i>règnes</i>, et qui désignent les trois manifestations +les plus tranchées de la vie sur +le globe.</p> + +<p>Cependant, tout n'était pas dit encore, +et l'histoire de la terre ne devait point s'arrêter +à ces trois premières formes de la +vie. Un quatrième règne, le règne humain,—puisque +la science même m'autorise à +l'appeler ainsi,—allait prendre possession +de ce domaine qui s'ignorait.</p> + +<p>L'énorme travail d'évolution, le prodigieux +effort d'enfantement à travers lequel +se déroule le plan de la pensée créatrice, +l'homme allait le reprendre au point où +l'avaient amené ses devanciers, et le conduire, +en exerçant de plus nobles fonctions,<span class='pagenum'><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span> +vers de plus hautes destinées. Cette loi de +la vie, dont les créatures n'avaient été, +jusqu'à lui, que des dépositaires plus ou +moins passifs mais irresponsables, l'homme +allait en devenir le <i>confident</i>, élevé au suprême +honneur d'accomplir volontairement +sa loi connue, honneur qui constitue la +notion même de la liberté, et qui, d'emblée, +transforme l'activité instinctive en activité +rationnelle et consciente.</p> + +<p>En un mot, la moralité ou détermination +du bien, la science ou détermination du +vrai, l'art ou détermination du beau, voilà +ce dont manquait la terre avant l'homme, +et ce dont il était réservé à l'homme de la +doter et de l'embellir comme pontife de la +raison et de l'amour dans ce temple désormais +consacré au culte du bien, du vrai et +du beau.</p> + +<p>Ainsi envisagé, qu'est-ce donc que l'artiste? +Quelle est sa fonction vis-à-vis des<span class='pagenum'><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> +données et, si je puis ainsi parler, de la +mise de fonds de la nature?</p> + +<p>La sublime fonction de l'homme, c'est +d'être positivement, et à la lettre, <i>un nouveau +créateur de la terre</i>. C'est lui qui, en tout, +est chargé de la <i>faire</i> ce qu'elle doit <i>devenir</i>. +Non seulement par la culture matérielle, +mais par la culture intellectuelle et morale, +c'est-à-dire par la justice, l'amour, la +science, les arts, l'industrie, la terre ne +s'achève, ne se conclut que par l'homme à +qui elle a été confiée pour qu'il la <i>mît en +œuvre</i>, «<i>ut operatur terram</i>», selon le +vieux texte sacré de la Genèse.</p> + +<p>L'artiste n'est donc pas simplement une +sorte d'appareil mécanique sur lequel se +réfléchit ou s'imprime l'image des objets +extérieurs et sensibles; c'est une lyre vivante +et consciente que le contact de la +nature révèle à elle-même et fait vibrer; et +c'est précisément cette vibration qui est<span class='pagenum'><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span> +l'indice de la vocation artistique et la cause +première de l'œuvre d'art.</p> + +<p>Toute œuvre d'art doit éclore sous la lumière +personnelle de la sensibilité, pour se +consommer dans la lumière impersonnelle +de la raison. L'art, c'est la réalité concrète +et sensible fécondée jusqu'au beau par cette +autre réalité, abstraite et intelligible, que +l'artiste porte en lui-même et qui est son +<i>idéal</i>, c'est-à-dire cette révélation intérieure, +ce tribunal suprême, cette vision toujours +croissante du terme final vers lequel il tend +de toute l'ardeur de son être.</p> + +<p>S'il était possible de saisir directement +l'idéal, de le contempler face à face dans +la vision complète de sa réalité, il n'y aurait +plus qu'à le copier pour le reproduire, ce +qui reviendrait à un véritable réalisme, +supérieur assurément, mais définitif et qui, +du même coup, supprimerait chez l'artiste +les deux facteurs de son œuvre, la fonction<span class='pagenum'><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span> +personnelle qui constitue son <i>originalité</i>, +et la fonction esthétique qui constitue sa +<i>rationalité</i>.</p> + +<p>Telle n'est pas la position de l'idéal vis-à-vis +de l'œuvre d'art. L'idéal n'est reproductible +d'aucune façon adéquate; il est +un pôle d'attraction, une force motrice, on +le <i>sent</i>, on le <i>subit</i>; c'est «l'excelsior» +indéfini, le «desideratum» impérieux dans +l'ordre du beau, et la persistance de son +témoignage intime est la garantie même de +son insaisissable réalité. Dégager du réel +inférieur et imparfait la notion qui détermine +et mesure le degré de conformité ou de +désaccord de ce réel dans la nature avec sa +loi dans la raison, telle est la fonction supérieure +de l'artiste; et ce contrôle du réel +dans la nature par sa loi dans la raison est +ce qu'on nomme «l'esthétique». L'esthétique +est la «rationalité du beau».</p> + +<p>Dans l'art, comme en tout, le rôle de<span class='pagenum'><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> +la raison est de faire équilibre à la passion; +c'est pourquoi les œuvres d'un ordre tout +à fait supérieur sont empreintes de ce caractère +de tranquillité qui est le signe de +la vraie force, «maîtresse de son art jusqu'à +le gourmander».</p> + +<p>Dans cette collaboration de l'artiste avec +la nature, c'est, nous l'avons vu, l'émotion +personnelle qui donne à l'œuvre d'art son +caractère d'<i>originalité</i>.</p> + +<p>On confond souvent l'originalité avec +l'étrangeté ou bizarrerie; ce sont pourtant +choses absolument dissemblables. La bizarrerie +est un métal anormal, maladif; c'est +une forme mitigée de l'aliénation mentale +et qui rentre dans la classe des cas pathologiques: +c'est, comme l'exprime fort bien +son synonyme l'excentricité, une déviation +par la tangente.</p> + +<p>L'originalité, tout au contraire, est le +rayon distinct qui rattache l'individu au<span class='pagenum'><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> +centre commun des esprits. L'œuvre d'art +étant le produit d'une mère commune qui +est la nature et d'un père distinct qui est +l'artiste, l'originalité n'est pas autre chose +qu'une déclaration de paternité; c'est le +nom propre associé au nom de famille; +c'est le passeport de l'individu régularisé +par la communauté.</p> + +<p>Toutefois, l'œuvre de l'artiste ne consiste +pas uniquement dans l'expression de +sa personne, ce qui en est la marque distinctive, +il est vrai, la physionomie propre, +mais, aussi et par cela même, la limite. +En effet, si, par la sensibilité, l'artiste se +trouve en contact avec les données de la +nature, il entre, par la raison, en contact +avec l'idéal, en vertu de cette loi de transfiguration +qui doit s'appliquer à toutes +les réalités qui <i>existent</i>, pour les rapprocher, +de plus en plus, des réalités qui <i>sont</i>, autrement +dit, de leur prototype parfait.<span class='pagenum'><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span></p> + +<p>Qu'on me permette de citer un mot qui +me semble fournir sinon une preuve, du +moins une formule assez frappante des +considérations qui précèdent.</p> + +<p>Sainte Thérèse, cette femme éminente +que l'éclat de ses lumières a fait placer au +nombre et au rang des plus illustres docteurs +de l'Église, disait qu'elle ne se rappelait +pas avoir jamais entendu un mauvais +sermon. Dès qu'elle le dit, je ne demande +pas mieux que de l'en croire. Il faut, néanmoins, +convenir que, si la grande sainte +ne s'est point fait illusion, il y a eu là, en +faveur de son temps ou, tout au moins, de +sa personne, une grâce tout à fait spéciale +et qui n'est certes pas une des moindres +que Dieu puisse accorder à ses fidèles.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement +révoquer en doute la sincérité d'un +pareil témoignage, il y a moyen de l'expliquer, +de le traduire, et de comprendre<span class='pagenum'><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span> +comment et jusqu'à quel degré parfois prodigieux +la relation inexacte d'un fait peut +se concilier avec la véracité absolue du +témoin.</p> + +<p>Pourquoi sainte Thérèse ne se souvenait-elle +pas d'avoir jamais entendu un mauvais +sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle +entendait au dehors étaient spontanément +transfigurés et littéralement <i>créés à nouveau</i> +par la sublimité de celui qu'elle entendait +en permanence au fond d'elle-même: c'est +parce que la parole du prédicateur, si dénuée +qu'elle fût de prestige littéraire et +d'artifices oratoires, l'entretenait de ce +qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une +fois emportée dans cette direction et à cette +hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait +plus que le Dieu même de qui on lui +parlait.</p> + +<p>«Prenez mes yeux», disait un peintre +célèbre, à propos d'un modèle que son<span class='pagenum'><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span> +interlocuteur trouvait affreux; «Prenez +mes yeux, monsieur, et vous le trouverez +sublime!»</p> + +<p>C'est ainsi qu'un grand artiste se révélera +soudainement à lui-même et plongera, d'un +regard instantané, jusque dans les profondeurs +de son art, au simple contact d'une +œuvre même de médiocre valeur, mais +qui aura suffi pour faire jaillir en lui la +divine étincelle où se reconnaît le génie. +Qui sait si le <i>Barbier de Séville</i> et <i>Guillaume +Tell</i> n'ont pas eu pour berceau le +tréteau paternel qui a commencé l'éducation +musicale de Rossini?</p> + +<p>Passer des réalités extérieures et sensibles +à l'émotion, puis de l'émotion à la raison, +telle est la marche progressive du développement +intellectuel; c'est ce que saint Augustin +résume admirablement dans une de +ces formules si nettes et si lumineuses que +l'on rencontre à chaque pas dans ses<span class='pagenum'><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span> +œuvres: «<i>Ab exterioribus ad interiora, ab +interioribus ad superiora</i>», du dehors au +dedans, du dedans au-dessus.</p> + +<p>L'art est une des trois incarnations de +l'idéal dans le réel; c'est une des trois opérations +de cet esprit qui doit <i>renouveler la +face de la terre</i>; c'est une des trois <i>renaissances +de la nature dans l'homme</i>; c'est, en +un mot, une des trois formes de cette +«autogénie» ou «immortalité propre» +qui constitue la résurrection de l'humanité, +en vertu de ses trois puissances créatrices +fonctionnellement distinctes mais substantiellement +identiques, à savoir: l'amour, +raison de l'être, la science, raison du vrai, +l'art, raison du beau.</p> + +<p>Après avoir essayé de montrer, dans +l'union de l'idéal et du réel, la loi qui régit le +progrès de l'esprit humain, il resterait à faire +la contre-preuve, en montrant où aboutit +la séparation, l'isolement des deux termes.<span class='pagenum'><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span></p> + +<p>Dans l'art, le réel seul est la servilité de +la copie; l'idéal seul est la divagation de la +chimère.</p> + +<p>Dans la science, le réel seul est l'énigme +du fait sans la lumière de sa loi; l'idéal +seul est le fantôme de la conjecture sans sa +confirmation par les faits.</p> + +<p>Dans la morale, enfin, le réel seul est +l'égoïsme de l'intérêt, ou absence de sanction +<i>rationnelle</i> dans le domaine de la <i>volonté</i>; +l'idéal seul est l'utopie, ou absence +de sanction <i>expérimentale</i> dans le domaine +des <i>maximes</i>.</p> + +<p>De tous côtés, le corps sans l'âme ou +l'âme sans le corps, c'est-à-dire négation +de la loi de la vie pour l'être qui, par sa +double nature, appartient à la fois au +monde sensible et au monde intelligible, et +dont l'œuvre n'est complète et normale +qu'à la condition d'exprimer ces deux ordres +de réalités.<span class='pagenum'><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p> + +<p>S'il est un symptôme qui caractérise ces +trois hautes vocations humaines, le service +du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien +qui trahisse leur commune divinité d'origine +et les élève à la dignité d'un véritable +apostolat, c'est le désintéressement, c'est la +gratuité.</p> + +<p>Les fonctions de <i>la vie</i> sont si étroitement +soudées à celles de <i>l'existence</i>, que la liberté +divine de la vocation est bien obligée de +subir la nécessité humaine de la profession; +aussi les passionnés de la vie s'entendent-ils +généralement fort peu et fort mal aux +choses de l'existence; mais, en soi et de +leur nature, toutes les fonctions supérieures +de l'homme sont <i>gratuites</i>. Ni l'amour, ni +la science, ni l'art n'ont rien de commun +avec une estimation vénale; ce sont les +trois personnes divines de la conscience +humaine; on ne vend que ce qui meurt; +ce qui est immortel ne peut que se donner.<span class='pagenum'><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span> +C'est pourquoi les œuvres du bien, du vrai +et du beau défient les siècles; elles sont +<i>vivantes</i> de l'éternité même de leur principe.</p> + +<p>«Ciel nouveau et nouvelle terre.»</p> + +<p>C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, +l'aigle des évangélistes, annonce la fin des +temps, au chapitre vingt-unième de l'Apocalypse, +cette vision grandiose qui s'achève +dans l'Hosannah de la «Jérusalem nouvelle, +la cité sainte, descendant des hauteurs +célestes, comme une fiancée parée +pour son époux».</p> + +<p>Quels voyants sublimes que ces grands +lyriques du peuple hébreu! Quels <i>divins</i> +que ces <i>devins</i> de la croissance et de la +destinée humaines! Job, David, Salomon, +les prophètes, et Paul, et Jean, l'initié aux +secrets éternels et aux insondables profondeurs +de la génération infinie!</p> + +<p>Cette Jérusalem nouvelle, cette patrie +de l'<i>élection</i>, c'est la <i>sélection humaine</i>, vic<span class='pagenum'><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>torieuse +des énigmes et rapportant, comme +un glorieux trophée, tous les voiles sacramentels +tombés, un à un, sur la route des +siècles; c'est l'intendant laborieux et fidèle +qui entre dans la joie de «son Seigneur», +et qui remet entre les mains de son père et +de son Dieu, sous la clarté resplendissante +d'un «ciel nouveau», cette «terre nouvelle», +régénérée, <i>re-créée</i>, conformément +à la loi exprimée par cette formule suprême:</p> + +<p>«En vérité, je vous le dis, il faut que +vous naissiez de nouveau; sinon vous n'entrerez +pas dans le royaume des cieux!»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Lu dans la séance publique annuelle des cinq Académies +du 25 octobre 1886.<span class='pagenum'><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span></p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<p><br /></p> +<h2><a name="PREFACE22" id="PREFACE22"></a>PRÉFACE<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a></h2> + +<h3>À</h3> + +<h3>LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ</h3> + + +<p>Il y a, dans l'humanité, certains êtres +doués d'une sensibilité particulière, qui +n'éprouvent rien de la même façon ni au +même degré que les autres, et pour qui +l'exception devient la règle. Chez eux, les +particularités de nature expliquent celles +de leur vie, laquelle, à son tour, explique +celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions +qui mènent le monde; et cela doit<span class='pagenum'><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span> +être, parce que ce sont elles qui paient de +leurs luttes et de leurs souffrances la lumière +et le mouvement de l'humanité. +Quand ces coryphées de l'intelligence sont +morts de la route qu'ils ont frayée, oh! +alors vient le troupeau de Panurge, tout +fier d'enfoncer des portes ouvertes; chaque +mouton, glorieux comme la mouche du +coche, revendique bien haut l'honneur +d'avoir fait triompher la Révolution:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.<br /></span> +</div></div> + +<p>Berlioz fut, comme Beethoven, une des +illustres victimes de ce douloureux privilège: +être une exception; il paya chèrement +cette lourde responsabilité! Fatalement, +les exceptions doivent souffrir, et, +fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. +Comment voulez-vous que la foule (ce +<i>profanum vulgus</i> que le poète Horace avait +en exécration) se reconnaisse et s'avoue<span class='pagenum'><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> +incompétente devant cette petite audacieuse +de personnalité qui a bien le front de venir +donner en face un démenti aux habitudes +invétérées et à la routine régnante? Voltaire +n'a-t-il pas dit (lui, l'esprit s'il en fut) +que personne n'avait autant d'esprit que +tout le monde? Et le suffrage universel, +cette grande conquête de notre temps, +n'est-il pas le verdict sans appel du souverain +collectif? La voix du peuple n'est-elle +pas la voix de Dieu?...</p> + +<p>En attendant, l'histoire, qui marche toujours +et qui, de temps à autre, fait justice +d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, +l'histoire nous enseigne que partout, +dans tous les ordres, la lumière va de l'individu +à la multitude, et non de la multitude +à l'individu; du savant aux ignorants, et +non des ignorants au savant; du soleil aux +planètes, et non des planètes au soleil. Eh +quoi! vous voulez que trente-six millions<span class='pagenum'><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> +d'aveugles représentent un télescope et que +trente-six millions de brebis fassent un berger? +Comment! c'est donc la foule qui a +formé les Raphaël et les Michel-Ange, les +Mozart et les Beethoven, les Newton et les +Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à +<i>juger</i> et à <i>se déjuger</i>, à condamner tour à +tour ses engouements et ses répugnances, +et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette +juridiction flottante et contradictoire, vous +voudriez qu'elle fût une magistrature infaillible? +Allons, cela est dérisoire. La foule +flagelle et crucifie, <i>d'abord</i>, sauf à revenir +sur ses arrêts par un repentir tardif, qui +n'est même pas, le plus souvent, celui de +la génération contemporaine, mais de la +suivante ou des suivantes, et c'est sur la +tombe du génie que pleuvent les couronnes +d'immortelles refusées à son front. Le juge +définitif, qui est la postérité, n'est qu'une +superposition de minorités successives: les<span class='pagenum'><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span> +majorités sont des «conservatoires de <i>statu +quo</i>»; je ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement +leur fonction propre dans +le mécanisme général des choses: elles retiennent +le char, mais enfin elles ne le font +pas avancer; elles sont les freins,—quand +elles ne sont pas des ornières. Le succès +contemporain n'est, bien souvent, qu'une +question de mode; il prouve que l'œuvre +est au niveau de son temps, mais nullement +qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc +pas lieu de s'en montrer si fier.</p> + +<p>Berlioz était un homme tout d'une pièce, +sans concessions ni transactions; il appartenait +à la race des «Alceste»: naturellement, +il eut contre lui la race des «Oronte»;—et +Dieu sait si les Orontes sont nombreux! +On l'a trouvé quinteux, grincheux, +hargneux, que sais-je? Mais, à côté de cette +sensibilité excessive poussée jusqu'à l'irritabilité, +il eût fallu faire la part des choses<span class='pagenum'><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> +irritantes, des épreuves personnelles, des +mille rebuts essuyés par cette âme fière et +incapable de basses complaisances et de lâches +courbettes; toujours est-il que, si ses jugements +ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient, +jamais du moins n'a-t-on pu les +attribuer à ce honteux mobile de la jalousie +si incompatible avec les hautes proportions +de cette noble, généreuse et loyale nature.</p> + +<p>Les épreuves que Berlioz eut à traverser +comme concurrent pour le grand prix de +Rome furent l'image fidèle et comme le +prélude prophétique de celles qu'il devait +rencontrer dans le reste de sa carrière. Il +concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le +prix qu'à l'âge de vingt-sept ans, en 1830, +à force de persévérance et malgré les obstacles +de toute sorte qu'il eut à surmonter. +L'année même où il remporta le prix avec +sa cantate de <i>Sardanapale</i>, il fit exécuter +une œuvre qui montre où il en était déjà<span class='pagenum'><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span> +de son développement artistique, sous le +rapport de la conception, du coloris et de +l'expérience. Sa <i>Symphonie fantastique</i> (épisode +de la vie d'un artiste) fut un véritable +événement musical, de l'importance duquel +le fanatisme des uns et la violente opposition +des autres peuvent donner la mesure. +Quelque discutée cependant que puisse être +une semblable composition, elle révèle, clans +le jeune homme qui la produisait, des facultés +d'invention absolument supérieures +et un sentiment poétique puissant qu'on +retrouve dans toutes ses œuvres. Berlioz a +jeté dans la circulation musicale une foule +considérable d'effets et de combinaisons +d'orchestre inconnus jusqu'à lui, et dont +se sont emparés même de très illustres musiciens: +il a révolutionné le domaine de +l'instrumentation, et, sous ce rapport du +moins, on peut dire qu'il a «fait école». +Et cependant, malgré des triomphes écla<span class='pagenum'><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>tants, +en France comme à l'étranger, +Berlioz a été contesté toute sa vie; en dépit +d'exécutions auxquelles sa direction personnelle +de chef d'orchestre éminent et son +infatigable énergie ajoutaient tant de chances +de réussite et tant d'éléments de clarté, il +n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; +il lui manqua le «public», ce <i>tout +le monde</i> qui donne au succès le caractère +de la <i>popularité</i>: Berlioz est mort des retards +de la popularité. <i>Les Troyens</i>, cet +ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour +lui la source de tant de chagrins, <i>les Troyens</i> +l'ont achevé: on peut dire de lui, comme +de son héroïque homonyme Hector, qu'il a +péri sous les murs de Troie.</p> + +<p>Chez Berlioz, toutes les impressions, +toutes les sensations vont à l'extrême; il +ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état +de délire; comme il le dit lui-même, il est +un «volcan». C'est que la sensibilité<span class='pagenum'><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span> +nous emporte aussi loin dans la douleur +que dans la joie: les Thabor et les Golgotha +sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans +l'absence des souffrances, pas plus que le +génie ne consiste dans l'absence des défauts.</p> + +<p>Les grands génies souffrent et doivent +souffrir, mais ils ne sont pas à plaindre; ils +ont connu des ivresses ignorées du reste des +hommes, et, s'ils ont pleuré de tristesse, ils +ont versé des larmes de joie ineffable; cela +seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce +qu'il vaut.</p> + +<p>Berlioz a été l'une des plus profondes +émotions de ma jeunesse. Il avait quinze +ans de plus que moi; il était donc âgé de +trente-quatre ans à l'époque où moi, gamin +de dix-neuf ans, j'étudiais la composition +au Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. +Je me souviens de l'impression que produisirent +alors sur moi la personne de Berlioz +et ses œuvres, dont il faisait souvent des<span class='pagenum'><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> +répétitions dans la salle des concerts du +Conservatoire. À peine mon maître Halévy +avait-il corrigé ma leçon, vite je quittais la +classe pour aller me blottir dans un coin +de la salle de concert, et, là, je m'enivrais +de cette musique étrange, passionnée, convulsive, +qui me dévoilait des horizons si +nouveaux et si colorés. Un jour, entre +autres, j'avais assisté à une répétition de la +symphonie <i>Roméo et Juliette</i>, alors inédite +et que Berlioz allait faire exécuter, peu de +jours après, pour la première fois. Je fus +tellement frappé par l'ampleur du grand +finale de la «Réconciliation des Montaigus +et des Capulets», que je sortis en emportant +tout entière dans ma mémoire la +superbe phrase du frère Laurent: «Jurez +tous par l'auguste symbole!»</p> + +<p>À quelques jours delà, j'allai voir Berlioz, +et, me mettant au piano, je lui fis entendre +ladite phrase entière.<span class='pagenum'><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span></p> + +<p>Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant +fixement:</p> + +<p>—Où diable avez-vous pris cela? dit-il.</p> + +<p>—À l'une de vos répétitions, lui répondis-je.</p> + +<p>Il n'en pouvait croire ses oreilles.</p> + +<p>L'œuvre total de Berlioz est considérable. +Déjà, grâce à l'initiative de deux vaillants +chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et +Édouard Colonne), le public d'aujourd'hui +a pu connaître plusieurs des vastes conceptions +de ce grand artiste: la <i>Symphonie +fantastique</i>, la symphonie <i>Roméo et Juliette</i>, +la symphonie <i>Harold, l'Enfance du Christ</i>, +trois ou quatre grandes ouvertures, le +<i>Requiem</i>, et surtout cette magnifique <i>Damnation +de Faust</i> qui a excité depuis deux +ans de véritables transports d'enthousiasme +dont aurait tressailli la cendre de Berlioz, +si la cendre des morts pouvait tressaillir. +Que de choses pourtant restent encore à<span class='pagenum'><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span> +explorer! Le <i>Te Deum</i>, par exemple, d'une +conception si grandiose, ne l'entendrons-nous +pas? Et ce charmant opéra, <i>Beatrix +et Bénédict</i>, ne se trouvera-t-il pas un directeur +pour le mettre au répertoire? Ce +serait une tentative qui, par ce temps de +revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, +aurait de grandes chances de réussite, sans +avoir le mérite et les dangers de l'audace; +il serait intelligent d'en profiter.</p> + +<p>Les lettres qu'on va lire<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> ont un double +attrait: elles sont toutes inédites et toutes +écrites sous l'empire de cette absolue sincérité +qui est l'éternel besoin de l'amitié. +On regrettera, sans doute, d'y rencontrer +certains manques de déférence envers des +hommes que leur talent semblait devoir +mettre à l'abri de qualifications irrévérencieuses +et injustes; on trouvera, non sans<span class='pagenum'><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span> +raison, que Berlioz eût mieux fait de ne +pas appeler Bellini un «petit polisson», +et que la désignation d'«illustre vieillard», +appliquée à Cherubini dans une intention +évidemment malveillante, convenait mal au +musicien hors ligne que Beethoven considérait +comme le premier compositeur de +son temps et auquel il faisait (lui Beethoven, +le symphoniste géant) l'insigne honneur +de lui soumettre humblement le manuscrit +de sa <i>Messe solennelle</i>, œuvre 123, en le +priant d'y vouloir bien faire ses observations.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, et malgré les taches +dont l'humeur acariâtre est seule responsable, +ces lettres sont du plus vif intérêt. +Berlioz s'y montre pour ainsi dire <i>à nu</i>; il +se laisse aller à tout ce qu'il éprouve; il +entre dans les détails les plus confidentiels +de son existence d'homme et d'artiste; en +un mot, il ouvre à son ami son âme tout<span class='pagenum'><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> +entière, et cela dans des termes d'une effusion, +d'une tendresse, d'une chaleur qui +montrent combien ces deux amis étaient +dignes l'un de l'autre et faits pour se comprendre. +Se comprendre! ces deux mots +font penser à l'immortelle fable de notre +divin la Fontaine: <i>les deux Amis</i>.</p> + +<p>Se comprendre! entrer dans cette communion +parfaite de sentiments, de pensées, +de sollicitude à laquelle on donne les deux +plus beaux noms qui existent dans la langue +humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là +tout le charme de la vie; c'est aussi le plus +puissant attrait de cette <i>vie écrite</i>, de cette +conversation entre absents qu'on a si bien +nommée la <i>correspondance</i>.</p> + +<p>Si les œuvres de Berlioz le font admirer, +la publication des présentes lettres fera mieux +encore: elle le fera aimer, ce qui est la +meilleure de toutes les choses ici-bas.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Correspondance inédite</i> d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann +Lévy, éditeur, 1878.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Voir <i>Correspondance inédite</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span></p></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p><br /></p> +<h2><a name="M_CAMILLE_SAINT-SAENS" id="M_CAMILLE_SAINT-SAENS"></a>M. CAMILLE SAINT-SAËNS</h2> + +<h3>—<i>HENRI VIII</i>—<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a></h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Avril 1883.</p></div> + + +<p>Lorsque, après des années de persévérance +et de lutte, un artiste de haute valeur +est parvenu à conquérir, dans l'opinion +publique, la grande situation à laquelle il +a droit, chacun s'écrie,—même ceux qui +lui ont fait l'opposition la plus rétive:—«Que +vous avais-je toujours dit? qu'on finirait +par se rendre.» Voilà vingt-cinq ans +et plus (car c'était un prodigieux enfant),<span class='pagenum'><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> +que M. Saint-Saëns a fait son apparition +dans le monde musical. Combien de fois, +depuis lors, ne m'a-t-on pas dit: «Saint-Saëns? +Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... +Comme pianiste, comme organiste, oh! +certainement; je ne dis pas; mais comme +compositeur? Est-ce que ... réellement ... +vous trouvez?...» Et tous les vieux clichés +de ce genre. Eh bien, oui; je <i>trouvais</i>, +et je n'étais pas le seul; et aujourd'hui, +c'est tout le monde qui <i>trouve</i>. Les défiances +sont tombées: les préjugés sont vaincus: +M. Saint-Saëns est dans la place; il n'a +plus qu'à dire: «J'y suis, j'y reste.» Il +demeurera une des illustrations de son art +et de son temps.</p> + +<p>D'après une opinion admise, paraît-il, +chez certains artistes, il serait convaincu +que, si l'on dit du bien de l'œuvre d'un +confrère, cela signifie naturellement qu'on +en pense du mal,—et réciproquement.<span class='pagenum'><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span></p> + +<p>Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du +talent ou du génie, est-il nécessaire de le +refuser à d'autres? Est-ce que Beethoven a +tué Mozart? Est-ce que Rossini empêchera +Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme +le dit Célimène:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Que c'est être savant que trouver à redire.<br /></span> +</div></div> + +<p>Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place +pour vous? Oh! quant à cela, rassurez-vous; +dans le temple de la Gloire, il restera toujours +plus de places libres qu'il n'y en aura +jamais d'occupées. S'il y en a une pour +vous, elle vous attend; le tout est de la +prendre.</p> + +<p>Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'être +pas <i>le premier</i>. Hé, mon Dieu! cette préoccupation +chagrine et inquiète du mérite +relatif est ce qu'il y a, au monde, de plus +contraire au mérite réel et véritable: c'est +toujours la vilaine histoire de l'amour-<span class='pagenum'><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span>propre +usurpant la place et les devoirs de +l'amour. Aimons notre art; défendons honnêtement +et vaillamment quiconque le sert +avec noblesse et courage; ne retenons pas +la vérité «captive dans l'injustice»; la conscience +publique saura, demain, ce que l'on +s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul +parti honorable à prendre, c'est de préparer +le jugement de la postérité, ce <i>vox +populi, vox Dei</i>, qui ne fixe pas les rangs +par faveur ou, chose pire encore, par intérêt, +mais qui prononce dans l'infaillible +et immortelle justice. Taire la vérité, c'est +prouver qu'on ne l'aime pas; souffrir parce +qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu +le faire soi-même, c'est montrer qu'on voulait +pour soi l'hommage qui n'est dû qu'à +elle seule.</p> + +<p>Faisons la lumière autant que nous le +pouvons; il n'y en a jamais trop.</p> + +<p>M. Saint-Saëns est une des plus éton<span class='pagenum'><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>nantes +organisations musicales que je connaisse. +C'est un musicien armé de toutes +pièces. Il possède son métier comme personne; +il sait les maîtres par cœur; il joue +et se joue de l'orchestre comme il joue et +se joue du piano,—c'est tout dire. Il est +doué du sens descriptif à un degré tout à +fait rare; il a une prodigieuse faculté d'assimilation: +il écrirait, à volonté, une œuvre +à la Rossini, à la Verdi, à la Schumann, +à la Wagner; il les connaît tous à fond, ce +qui est peut-être le plus sûr moyen de +n'en imiter aucun. Il n'est pas agité par la +crainte de ne pas produire d'effet (terrible +angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagère; +aussi n'est-il ni mièvre, ni violent, ni +emphatique. Il use de toutes les combinaisons +et de toutes les ressources sans abuser +ni être l'esclave d'aucune.</p> + +<p>Ce n'est point un pédant, un solennel, +un <i>transcendanteux</i>; il est resté bien trop<span class='pagenum'><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span> +enfant et devenu bien trop savant pour +cela. Il n'a pas de système; il n'est d'aucun +parti, d'aucune clique: il ne se pose en +réformateur de quoi que ce soit: il écrit +avec ce qu'il <i>sent</i> et ce qu'il <i>sait</i>. Mozart +non plus n'a rien réformé; je ne sache pas +qu'il en soit moins au sommet de l'art. +Autre mérite (sur lequel j'insiste, par le +temps qui court), M. Saint-Saëns fait de +la musique qui <i>va en mesure</i> et qui ne +s'étale pas à chaque instant sur ces ineptes +et odieux <i>temps d'arrêt</i> avec lesquels il n'y +a plus d'ossature musicale possible, et qui +ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. +Il est simplement un musicien de +la grande race: il dessine et il peint avec +la liberté de main d'un maître; et, si c'est +être soi que de n'imiter personne, il est +assurément lui.</p> + +<p>Je n'ai point à raconter ici, par le menu, +le livret de l'opéra <i>Henri VIII</i>: tous les<span class='pagenum'><a name="Page_349" id="Page_349">[Pg 349]</a></span> +comptes rendus de la première représentation +se sont chargés de ce soin. Au demeurant, +tout le monde connaît l'histoire—j'allais +dire de ce pourceau couronné,—de +ce Barbe-Bleue émérite, doublé d'un +pitoyable et vaniteux théologien. À son +ambition, il ne fallait rien moins que la +tiare, et le pape le troublait, pour le +moins, autant que les femmes et la boisson. +Mais il n'y a ni tempête ni menace +qui tienne: en fait de rodomontades, la +papauté en a vu de toutes les couleurs, ce +qui ne l'a pas empêchée de dormir en paix +dans sa barque insubmersible.</p> + +<p>M. Saint-Saëns n'a pas écrit d'ouverture. +Ce n'est certes pas que la science symphonique +lui fasse défaut; il l'a prouvé surabondamment. +L'ouvrage débute par un prélude +basé sur un thème anglais qui se +reproduira comme thème principal du +finale du troisième acte.<span class='pagenum'><a name="Page_350" id="Page_350">[Pg 350]</a></span></p> + +<p>Ce prélude s'enchaîne, sans interruption, +avec le drame. Dès la première scène, +entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur +d'Espagne à la cour d'Henri VIII, se +trouve un charmant cantabile «La beauté +que je sers», phrase pleine de jeunesse +dont la terminaison, sur les mots «Bien +que je ne la nomme pas», est ravissante +de simplicité. On remarque surtout, dans +le premier acte, un chœur de seigneurs +s'entretenant de la condamnation de Buckingham; +une cantilène du roi: «Qui donc +commande quand il aime?» phrase pleine +de vérité d'expression; l'entrée d'Anne de +Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant +un chœur de femmes très élégant: +«Salut à toi qui nous viens de la France!» +auquel succède une page tout à fait remarquable +scéniquement et musicalement,—c'est +la marche funèbre accompagnant +Buckingham à sa dernière demeure, sur le<span class='pagenum'><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span> +chant du <i>De Profundis</i> supérieurement +combiné avec les apartés d'Henri VIII et +d'Anne sur le devant de la scène, pendant +que l'orchestre murmure, en même temps +que le roi, à l'oreille de la jeune dame +d'honneur, la phrase caressante qui se +reproduira dans le cours de l'ouvrage: «Si +tu savais comme je t'aime!» Cette belle +scène s'achève dans un magistral ensemble +de grande envergure dramatique, qui couronne +noblement le premier acte.</p> + +<p>Le second acte se passe dans le parc de +Richmond. Il s'ouvre par un délicieux +prélude d'une instrumentation fine et transparente, +introduisant un thème ravissant +qui reparaîtra plus loin dans le dernier +ensemble du duo entre le roi et Anne de +Boleyn, un des morceaux les plus saillants +de la partition.</p> + +<p>Après un monologue de Don Gomez, +dans lequel on rencontre de beaux accents<span class='pagenum'><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> +de déclamation, paraît Anne de Boleyn, +accompagnée de dames de la cour qui lui +offrent des fleurs, page remplie de charme +et de distinction. Vient ensuite une scène +rapide entre Anne et Don Gomez; puis le +grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est +un morceau capital. On y sent circuler +partout une sensualité impatiente, noyée +dans une instrumentation pleine de caresses +félines. Le dernier ensemble de ce duo est +exquis et d'un charme de sonorité incomparable. +L'air qui suit: «Reine! je serai +reine!» est d'un beau caractère d'orgueilleux +enivrement. Dans le duo entre Anne +de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on +remarque les accents tour à tour pleins de +clémence et de fierté de la noble et malheureuse +reine.</p> + +<p>Le troisième acte représente la salle du +synode, et s'ouvre par une marche processionnelle +d'un caractère majestueux qui<span class='pagenum'><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span> +accompagne le défilé de la cour et des +juges. Alors commence un grand et superbe +ensemble: «Toi qui veilles sur l'Angleterre!», +après lequel Henri VIII s'adresse à l'assemblée +synodale: «Vous tous qui m'écoutez, +gens d'église et de loi!» Catherine, +très émue, pouvant à peine parler, s'avance +vers le roi et le supplie d'avoir pitié d'elle. +Ce morceau, dans lequel intervient le +chœur, est d'un sentiment des plus vrais +et des plus touchants. Devant le dédain +cruel du roi pour la pauvre reine, Don +Gomez se lève et déclare qu'il prend, +comme Espagnol, la défense de celle dont +il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en +appelle à son peuple, «les fils de la noble +Angleterre», qui se proclament prêts à accepter +les décrets du Ciel, décrets dont l'archevêque +de Cantorbéry va être l'organe: «Nous +déclarons nul et contraire aux lois l'hymen +à nous soumis!» Catherine se révolte, et,<span class='pagenum'><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> +dans un superbe élan de fierté, elle s'écrie: +«Peuple, que de ton roi déshonore le +crime, tu ne te lèves pas!» Cette page est +remarquable et laisse une impression profonde. +Catherine en appelle au jugement +de la postérité. Elle sort avec Don Gomez.</p> + +<p>Paraît le légat, et alors commence la +grande scène qui termine le troisième acte.</p> + +<p>Le légat tient en main la bulle du Saint-Père:</p> + +<div class="blockquot"><p>Au nom de Clément VII, pontife souverain ...</p></div> + +<p>Le roi, poussé à bout, ordonne qu'on +ouvre les portes du palais et qu'on fasse +entrer le peuple:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous plaît-il recevoir des lois de l'étranger?<br /></span> +<span class="i4">Non! Jamais!<br /></span> +<span class="i2">Vous convient-il qu'un homme<br /></span> +<span class="i2">Dont le vrai pouvoir est à Rome<br /></span> +<span class="i2">Sur mon trône m'ose outrager?<br /></span> +<span class="i4">Non! jamais!<br /></span> +</div></div> + +<p>Et le roi se proclame chef de l'Église de +l'Angleterre; et pour sa femme il prend<span class='pagenum'><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span> +dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke!</p> + +<p>Toute cette scène, magistralement conduite, +se termine par un grand et pompeux +ensemble:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">C'en est donc fait! Il a brisé sa chaîne!<br /></span> +</div></div> + +<p>ensemble dont le thème est le chant national, +exposé par le prélude d'introduction qui +sert d'ouverture.</p> + +<p>Le quatrième acte est aussi divisé en deux +tableaux, dont le premier est la chambre +d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les +musiciens exécutent en scène un gracieux +divertissement dansé, pendant lequel Norfolk +et Surrey se livrent à un <i>a parte</i> très ingénieusement +combiné avec la musique de danse.</p> + +<p>La scène suivante, entre Anne et Don +Gomez, contient un charmant cantabile +chanté avec beaucoup d'expression par +M. Dereims.<span class='pagenum'><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span></p> + +<p>Un dialogue entre le roi et Don Gomez +termine le premier tableau.</p> + +<p>Le second tableau représente une vaste +pièce des appartements de la reine Catherine, +reléguée au château de Kimbolton. +Toute cette fin de l'œuvre de M. Saint-Saëns +est absolument d'un maître; le souffle +des chefs-d'œuvre a passé là.</p> + +<p>Le monologue de la reine est d'un accent +de douleur, d'une expression, d'une vérité +de déclamation admirables.</p> + +<p>La reine distribue ensuite, comme souvenirs, +aux femmes qui l'entourent, quelques-uns +des objets qui lui ont appartenu. +Cette toute petite scène intime est très +grande par le sentiment profond que l'auteur +y a répandu, tant la vérité agrandit +tout ce qu'elle touche.</p> + +<p>Vient ensuite la magnifique scène entre +Catherine et Anne de Boleyn; il y a là des +accents d'indignation superbes, que made<span class='pagenum'><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>moiselle +Krauss a compris et rendus en +tragédienne consommée dont le jeu atteint +une puissance d'expression saisissante.</p> + +<p>La dernière page de ce second et dernier +tableau est ce qu'on nomme, en langage +de théâtre, le <i>clou</i> de la pièce. C'est irrésistible, +et le rideau ne peut tomber sur +rien de plus empoignant. Situation, musique, +chant et jeu des interprètes, tout contribue +à l'impression puissante de cette admirable +scène qui a soulevé les applaudissements de +toute la salle.</p> + +<p>Tel est, autant du moins qu'un exposé +aussi rapide en puisse donner l'idée, le +nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Saëns.</p> + +<p>Parmi les interprètes qui, tous, se sont +montrés à la hauteur de leur tâche, il +convient de citer, en première ligne, ceux +à qui sont échus les trois plus grands rôles: +Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon), +mademoiselle Richard (Anne de Boleyn),<span class='pagenum'><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span> +M. Lassalle (Henri VIII). Puis M. Boudouresque +(le légat du Pape), M. Dereims +(Don Gomez), M. Lorrain (Norfolk), M. Sapin +(Surrey), M. Gaspard (l'archevêque de Cantorbéry).</p> + +<p>Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, +d'une noblesse, d'une dignité souveraines. +Comme actrice et comme cantatrice, elle a +déployé, dans ce rôle de Catherine d'Aragon, +une puissance pathétique merveilleuse; elle +a, en particulier, joué, chanté, souffert, +pendant tout le dernier tableau, avec une +vérité et une intensité d'expression à rendre +la réalité positivement suffocante. Ah! la +grande artiste! quel répertoire elle soutient! +quelle vaillance elle apporte à tous ses +rôles! quelle place elle occupe!—et quel +vide laisserait son départ!...</p> + +<p>Mademoiselle Richard a trouvé, dans Anne +de Boleyn, l'occasion de faire valoir tout le +charme de son bel et généreux organe dont<span class='pagenum'><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span> +rien, dans cette sage et saine musique, ne +surmène la moelleuse sonorité.</p> + +<p>M. Lassalle a donné au rôle d'Henri VIII +tout l'intérêt de sa diction si franche, de son +articulation si claire, de son jeu tour à tour +sombre et passionné, et de cette voix privilégiée +qui possède à un égal degré toutes les +ressources de la puissance et de la douceur.</p> + +<p>M. Boudouresque semble être né cardinal; +n'en déplaise au diabolique Bertram et au +huguenot Marcel qu'il représente avec tant +de talent, on le dirait mis au monde pour +jouer les princes de l'Église, témoin Brogni, +dans la <i>Juive</i>, et le légat du pape auquel il +a donné, dans <i>Henri VIII</i>, un caractère +imposant. M. Dereims s'est fait remarquer, +dans le rôle de Don Gomez, par ses qualités +de charme et d'élégance. L'orchestre, +sous la conduite de M. Altès, a été admirable, +ainsi que les chœurs si soigneusement +instruits et dirigés par M. Jules Cohen.<span class='pagenum'><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span></p> + +<p>M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part +dans cette affaire. Il a cru en M. Saint-Saëns +et, dès son avènement à la direction +de l'Opéra, il exprimait son désir de lui +ouvrir les portes de notre première scène +lyrique. Il a déployé, comme toujours, sa +sollicitude intelligente et dévouée de directeur +artiste au service de ce noble et sérieux +ouvrage, auquel un autre véritable artiste, +M. Régnier, a consacré toute l'expérience +scénique de sa longue et brillante carrière +de comédien.</p> + +<p>Voilà donc, mon cher Saint-Saëns, ton +nom désormais attaché à l'une des œuvres +qui auront le plus honoré l'art français et +notre Académie nationale de musique. Pour +ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un +de ceux-là), ta destinée était certaine; tu +n'as pas eu d'enfance musicale. Infatigablement +couvé par ton intelligente et généreuse +mère, tu as eu, tout de suite, pour<span class='pagenum'><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span> +nourriciers les maîtres du grand art; ils +t'ont fait robuste et ferme dans ta voie. +Depuis longtemps déjà, la renommée avait +devancé pour toi cette popularité dont le +théâtre semble avoir le privilège exclusif; +il ne manquait plus à ton autorité que la +consécration d'un éclatant succès dramatique; +tu la tiens aujourd'hui.</p> + +<p>Va donc maintenant, cher grand musicien; +ta cause est victorieuse sur toute la +ligne. Parce que tu as été fidèle à ton art, +l'avenir sera fidèle à ton œuvre. Dieu t'a +donné la lumière et la main d'un maître: +qu'il te les conserve longtemps, pour toi +comme pour nous tous.<span class='pagenum'><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span></p> + +<h3>FIN</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>TABLE</h2> + +<div class='center'> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres1"> + + +<tr><td align='left'><span class="smcap">MÉMOIRES D'UN ARTISTE</span></td> +<td align='right'><a href='#Page_1'>1</a></td></tr> + +<tr><td align='left'> Avertissement</td> +<td align='right'><a href='#Page_1'>1</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#I"><b>I.</b></a> —L'enfance</td> +<td align='right'><a href='#Page_5'>5</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#II"><b>II.</b></a> —L'Italie</td> +<td align='right'><a href='#Page_77'>77</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#III"><b>III.</b></a> —L'Allemagne</td> +<td align='right'><a href='#Page_138'>138</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#IV"><b>IV.</b></a> —Le retour</td> +<td align='right'><a href='#Page_162'>162</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#LETTRES"><span class="smcap">LETTRES</span></a></td> +<td align='right'><a href='#Page_211'>211</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#DE_LARTISTE"><span class="smcap">DE L'ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE</span></a> </td> +<td align='right'><a href='#Page_275'>275</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#LACADEMIE_DE_FRANCE"><span class="smcap">L'ACADÉMIE DE FRANCE À ROME</span></a></td> +<td align='right'><a href='#Page_297'>297</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#LA_NATURE_ET_LART21"><span class="smcap">LA NATURE ET L'ART</span></a></td> +<td align='right'><a href='#Page_313'>313</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#PREFACE22"><span class="smcap">PRÉFACE À LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ</span></a> </td> +<td align='right'><a href='#Page_329'>329</a></td></tr> + +<tr><td align='left'><a href="#M_CAMILLE_SAINT-SAENS"><span class="smcap">M. CAMILLE SAINT-SAËNS</span></a></td> +<td align='right'><a href='#Page_343'>343</a></td></tr> + +</table> +</div> +<p><br /></p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p> +<p class="center">PARIS.—IMPRIMERIE CHAIX.—16034-7-95.—(Encre Lorilleux).</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p><br /></p> +<h2>DERNIÈRES PUBLICATIONS</h2> + + +<p class="center">Format grand in-18 à 3 fr. 50 le volume.</p> + +<div class='center'> +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="Table_des_matieres1"> + +<tr><td align='center'><b>G. D'ANNUNZIO</b></td> +<td align='right'> vol.</td> +<td> </td> +<td align='center'><b>GYP</b></td> +<td align='right'>vol.</td></tr> + +<tr><td align='left'>Triomphe de la mort.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Le Bonheur de Ginette.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>TH. BENTZON</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>LUDOVIC HALÉVY</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>Les Américaines chez elles.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Karikari.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>DUC DE BROGLIE</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>EUGÈNE LABICHE</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>Lettres de la duchesse de<br /> + Broglie.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Théâtre complet.</td> +<td align='right'> 10</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>JEAN DE CHILRA</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>LA FEUILLÉE</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>La Princesse des Ténèbres.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Le Cahier bleu d'un petit<br /> + jeune homme.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>ALEXANDRE DUMAS FILS</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>PIERRE LOTI</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>Théâtre des autres, t. I<br /> + et II.</td> +<td align='right'> 2</td> +<td> </td> +<td align='left'>La Galilée.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>GASTON DESCHAMPS</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>LÉON SAY</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>Chemin fleuri.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Contre le socialisme.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>GHIKA</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>VICOMTE DE SPOELBERCH <br />DE LOVENJOUL</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>Fatalité.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Un Roman d'amour.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>ANATOLE FRANCE</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>H. SUDERMANN</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>Le Lys rouge.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Le Moulin silencieux.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +<tr><td></td> +<td></td> +<td> </td> +<td></td> +<td></td></tr> + +<tr><td align='center'><b>EDMOND GONDINET</b></td> +<td align='right'> </td> +<td> </td> +<td align='center'><b>LÉON DE TINSEAU</b></td> +<td align='right'></td></tr> + +<tr><td align='left'>Théâtre complet, t. V.</td> +<td align='right'> 1</td> +<td> </td> +<td align='left'>Vers l'Idéal.</td> +<td align='right'> 1</td></tr> + +</table> +</div> + +<p><br /><br /></p> +<p class="center">Paris.—Imprimerie A. <span class="smcap">Delafoy</span>, 3, rue Auber.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un artiste, by Charles Gounod + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN ARTISTE *** + +***** This file should be named 24325-h.htm or 24325-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/2/24325/ + +Produced by Chuck Greif, Jean-Adrien Brothier and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7db1697 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #24325 (https://www.gutenberg.org/ebooks/24325) |
