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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:46:16 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cadio + +Author: George Sand + +Release Date: May 27, 2009 [EBook #28977] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + + + + + + +CADIO + +PAR + +GEORGE SAND + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1868 + +Droits de reproduction et de traduction réservés + + + + + +A M. HENRI HARRISSE + + + + + +Je n'ai pas voulu faire l'histoire de la Vendée; elle est faite autant +que possible, et ce n'est guère, car il y a toujours une partie de +l'histoire qui échappe aux plus consciencieuses investigations. Les +guerres civiles, comme les grandes épidémies, étouffent sous leurs flots +exterminateurs mille détails affreux ou sublimes, des vertus ignorées, +des crimes impunis. De ceux-ci, je veux citer un exemple en passant. + +Aux journées de juin de notre dernière révolution, la garde nationale +d'une petite ville que je pourrais nommer, commandée par des chefs que +je ne nommerai pas, partit pour Paris sans autre projet arrêté que celui +de rétablir l'ordre, maxime élastique à l'usage de toutes les gardes +nationales, qu'elle que soit la passion qui les domine. Celle-ci était +composée de bourgeois et d'artisans de toutes les opinions et de toutes +les nuances, la plupart honnêtes gens, d'humeur douce, et pères de +famille. En arrivant à Paris au milieu de la lutte, ils ne surent que +faire, à qui se rallier et comment passer à travers les partis sans être +suspects aux uns, écrasés par les autres. Enfin, vers le soir, +rassemblés dans un poste qui leur était confié et honteux de n'avoir pu +servir à rien, ils arrêtèrent un passant qui, pour son malheur, portait +une blouse; ils étaient deux cents contre un. Sans interrogatoire, sans +jugement, ils le fusillèrent. Il fallait bien faire quelque chose pour +charmer les ennuis de la veillée. Ils étaient si peu militaires, qu'ils +ne surent même pas le tuer; étendu sur le pavé, il râla jusqu'au jour, +implorant le coup de grâce. + +Quand ils rentrèrent triomphants dans leur petite cité, ils avouèrent +qu'ils n'avaient fait autre chose que d'assassiner un homme qui _avait +l'air_ d'un insurgé. Celui qui me raconta le fait me nomma l'assassin +principal, et ajouta: «Nous n'avons pas osé empêcher cela.» + +Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés, il résume et +dénonce une époque: aucun journal n'en a parlé, aucune plainte, aucune +réflexion n'eût été admise. La victime n'a jamais eu de nom; le crime +n'a pas été recherché; l'assassin a vécu tranquille, les bons bourgeois +et les bons artisans qui l'ont laissé déshonorer leur campagne à Paris +se portent bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux, +prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords. + +Ceci est une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités que soulèvent les +guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe d'amertume; mais ces +choses sont encore trop près de nous pour être rappelées sans faire +appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas le but du travail +d'un artiste. + +L'art est fatalement impartial; il doit tout juger, mais aussi tout +comprendre, et rechercher dans l'enchaînement des faits celui des crises +qui s'opèrent dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d'une +lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de la Vendée, +peut résumer dans l'esquisse de peu d'années les transformations +intellectuelles et morales les plus inattendues. C'est à cette étude de +psychologie révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu soucieux +de montrer des personnages historiques diversement appréciés par tous +les partis et de raconter les événements mille fois racontés à tous les +points de vue, mais curieux de chercher dans quelques types probables le +contre-coup interne du mouvement extérieur. En rentrant dans ce +mouvement historique d'une manière générale, nous avons pu nous +dispenser de faire comparaître les morts célèbres devant nous et de leur +attribuer des sentiments et des idées complaisamment adaptés à notre +fantaisie. Nous avons tâché de reconstituer par la logique les émotions +que durent subir certaines natures placées dans des situations +inévitables, aux prises avec l'effroyable tourmente du moment et le +continuel déplacement de toutes les vraisemblances relatives. En fait +d'aventures romanesques, tout est possible à supposer, car tout ce qui +était en apparence impossible s'est produit durant cette période +extraordinaire; donc, pour tous les vices et pour toutes les vertus, +pour tous les crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu des +motifs où la conscience humaine a puisé, non pas toujours selon la +lumière qu'elle avait reçue auparavant, mais selon les forces bonnes ou +mauvaises que l'électricité répandue dans l'atmosphère intellectuelle +développait en elle à son insu. A aucune autre époque, il n'y a eu moins +de libre arbitre, et il semble que tous les efforts de l'individu pour +satisfaire ses penchants naturels l'aient replongé plus fatalement dans +les courants impétueux de la vie collective. + +GEORGE SAND + +1er juin 1867. + + + + +CADIO + + + + +PERSONNAGES + + CADIO. + LE MARQUIS SAINT-GUELTAS DE LA ROCHE-BRULÉE. + HENRI DE SAUVIÈRES. + LE COMTE DE SAUVIÈRES, son oncle. + REBEC, petit bourgeois. + LE MOREAU, municipal. + MOUCHON, bourgeois. + CHAILLAC, commandant de garde nationale. + LE CAPITAINE RAVAUD. + LE BARON DE RABOISSON. + M. DE LA TESSONNIÈRE. + LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD. + MACHEBALLE, braconnier, chef de partisans. + STOCK, ancien sous-officier des Suisses. + SAPIENCE, curé. + TIREFEUILLE, } bandits. + LA MOUCHE, } + MÉZIÈRES, valet de chambre du comte de Sauvières. + MOTUS, trompette républicain. + CORNY, fermier breton, SES FILS, SES DOMESTIQUES + LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION. + PREMIER SECRÉTAIRE } du délégué. + DEUXIÈME SECRÉTAIRE } + UN CAPORAL DE GARNISAIRES, SOLDATS. + LOUISE DE SAUVIÈRES, fille du comte. + MARIE HOCHE. + ROXANE DE SAUVIÈRES, soeur du comte, vieille fille. + LA KORIGANE. + JAVOTTE, } servantes de Rebec. + MADELON, } + LA MÈRE CORNY et SES BRUS. + LA FOLLE et SON FILS. + DEUX ENFANTS. + UN CHARPENTIER. + UN NOTAIRE ET SON CLERC. + DEUX AVOCATS. + UN PERRUQUIER. + PAYSANS, PAYSANNES, ETC. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +Au printemps, 1793.--Au château de Sauvières, en Vendée.[1]--Un grand +salon riche.--Une grande salle avec escalier au fond. + + +[Note 1: Les localités indiquées sont de pure convention.] + +SCÈNE PREMIÈRE.--LE COMTE DE SAUVIÈRES, ROXANE, LOUISE, M. DE LA +TESSONNIÈRE, MARIE HOCHE. La Tessonnière joue aux cartes avec Louise, le +comte lit un journal, Roxane parfile, Marie brode. + + +LE COMTE. Non, ma soeur, non! on ne rétablira pas la monarchie avec une +poignée de paysans. + +ROXANE. Une poignée! ils sont déjà plus de vingt mille sous les armes. + +LE COMTE. Fussent-ils cent mille, ils n'y pourront rien. Le roi n'est +plus!--Louis XVI emporte notre dernier espoir dans sa tombe. + +LOUISE. Il n'a pas même une tombe! + +ROXANE. La royauté est immortelle. Le dauphin règne! + +LE COMTE. Dans un cachot! + +ROXANE. Délivrons-le! (Louise, émue, semble approuver sa tante. La +Tessonnière donne des signes d'impatience quand elle se distrait de son +jeu.) + +LE COMTE. Le délivrer, pauvre enfant! Tenter cela serait le sûr moyen de +hâter sa mort. Ah! les émigrés auront éternellement celle du roi sur la +conscience! + +ROXANE. Alors, vous ne voulez rien faire? C'est plus commode, mais c'est +lâche! Ah! ma nièce, si nous étions des hommes, souffririons-nous ce qui +se passe? + +LE COMTE. Louise, réponds, mon enfant: que ferais-tu? (Louise baisse la +tête et ne répond pas.) Ton silence semble me condamner... Pourtant... +tu sais que j'ai pris des engagements... + +LOUISE, soupirant. Je sais, mon père! + +LA TESSONNIÈRE, avec humeur. Eh! vous mettez un _valet_ sur un _neuf_, +ça ne va pas. (Marie prend la place de Louise et continue la partie avec +la Tessonnière.) + +ROXANE, à son frère. Vos engagements, vos engagements! Il ne fallait pas +les prendre. + +LE COMTE. Je les ai pris; donc, ils existent. Vous-même m'avez approuvé +quand j'ai juré de défendre notre district envers et contre tous, en +acceptant le commandement de la garde nationale. (S'adressant à Louise.) +Suis-je le seul qui ait agit de la sorte? n'était-ce pas le mot d'ordre +de notre parti? + +ROXANE. Le mot d'ordre, oui, à la condition de s'en moquer plus tard. + +LE COMTE. Je n'ai pas accepté, moi, le sous-entendu de ce mot d'ordre. + +ROXANE. Ah! tenez! si vous n'aviez pas fait vos preuves à l'armée du +roi, du temps qu'il y avait un roi et une armée, je croirais que vous +êtes un poltron! Oui, prenez-le comme vous voudrez... je dis un... + +LOUISE. Ma tante!... + +LE COMTE. Cela ne m'offense pas, mon enfant! Devant les arrêts de sa +propre conscience, un homme peut trembler et reculer. + +ROXANE. Ainsi vous reculez? c'est décidé? Heureusement, notre neveu +Henri... Ah! celui-là,... ton fiancé, Louise, c'est l'espoir de la +famille! + +LOUISE. Vous croyez que Henri...? + +MARIE. Oui, certes, M. Henri vous reviendra! + +LE COMTE. Il le peut, lui! Enrôlé par force, pour échapper à la terrible +liste des suspects, il a le droit de déserter. + +LOUISE. Ah! vous l'approuveriez? En effet, ce serait son devoir! +Espérons qu'il le comprendra. Quand il saura dans quelle situation vous +vous trouvez, entre la bourgeoisie que vous êtes forcé de protéger, et +les paysans qui menacent de se tourner contre vous, il accourra pour +prendre un commandement dans l'armée vendéenne, et il vous fera +respecter de tous les partis. + +LE COMTE. Ma pauvre Louise, tu crois donc aussi, toi, au succès de +l'insurrection? + +LOUISE. Comment en douter quand on voit tout marcher à la guerre sainte, +jusqu'aux prêtres, aux femmes et aux enfants? Que cet élan est beau, et +comme le coeur s'élance vers cette croisade!... + +ROXANE. Vive-Dieu, Louise! tu as raison: cela transporte, cela enivre! +Il y a des moments où j'ai envie de prendre des pistolets, de chausser +des éperons, de sauter sur un cheval, et de donner la chasse aux vilains +de la province! + +LE COMTE. Vous? + +ROXANE. Oui, moi! moi qui vous parle, je sens bouillir dans mes veines +le sang de ma race! + +LE COMTE. Pauvre Roxane! Gardez un peu de cette vaillance pour les +événements qui menacent, car je crains bien qu'au premier coup de +fusil... + +ROXANE. Vous ne me connaissez pas! je suis capable... (A Marie, lui +mettant familièrement les mains sur les épaules.) N'est-ce pas, Marie? +dites; mais j'oublie toujours que vous ne pensez pas comme nous! + +MARIE. Oubliez-le, si cela vous fâche; je ne vous le rappellerai jamais! + +LOUISE. On sait cela, bonne Marie! mais, au fond... (bas) tu approuves +mon père? + +MARIE, aussi à voix basse. Ce qu'il dit est si noble, ce qu'il pense si +respectable!... (Louise rêve.) + +MÉZIÈRES, entrant. Une lettre pour M. le comte. + +LOUISE. D'Henri peut-être! Oui! (Donnant la lettre au comte.) Lisez +vite, mon père! + +MÉZIÈRES. Je voyais bien ça... au timbre!... Puis-je rester pour +savoir...? (Louise fait un signe affirmatif.) + +ROXANE, au comte. Il arrive, n'est-ce pas? Dites donc! + +LE COMTE, qui parcourt des yeux. Il va bien, il va bien!... + +MÉZIÈRES, sortant. Dieu soit béni! Ce cher enfant! il va bien! (Il +sort.) + +ROXANE, au comte. Mais vous avez l'air étonné? + +LE COMTE, donnant la lettre à Louise. Oui. Il ne paraît pas avoir reçu +nos lettres. Elles ont du être saisies. + +ROXANE. Ou la prudence l'empêche de répondre clairement. Voyons! il faut +deviner... + +LE COMTE, à Louise. Il se montre enivré de joie d'avoir battu... + +ROXANE. Battu!... Qu'est-ce qu'il a donc battu?... + +LOUISE. Les Prussiens. + +ROXANE. Les émigrés, par conséquent?... Eh bien, alors... Mais non, mais +non! Il fait semblant! c'est très-adroit de sa part!... + +LE COMTE, qui lit avec Louise. Il est officier. + +LOUISE. Et il en est fier. + +ROXANE. Il en est humilié, au contraire. Il faut prendre le contre-pied +de tout ce qu'il dit. Il est très-fin, il est plein d'esprit, ce +garçon-là! + +LOUISE, lui donnant la lettre. Ma tante..., prenons-en notre parti, et +ne nous faisons plus d'illusions: Henri nous abandonne... Cela ne +m'étonne pas autant que vous. Il a toujours eu le caractère léger. + +MARIE. Léger?... Mais non, chère Louise! + +ROXANE, lisant. Ah! grand Dieu! comme il traite nos amis les étrangers! +il est donc fou?... et quel ton! «Nous leur avons flanqué une frottée!» +_Frottée!_ ça y est! C'est donc un soudard, à présent? un enfant si bien +élevé! «J'espère que ma tante Roxane sera fière de moi...» Compte +là-dessus, vaurien! «Et que, pour fêter mon épaulette, elle mettra sa +plus belle robe, sans oublier d'ajouter aux roses de son teint...» +(jetant la lettre.) Polisson! + +LOUISE, ramassant la lettre. Consolez-vous, ma tante, je ne suis guère +mieux traitée. (Lisant.) «Je compte aussi que ma petite Louise se +redressera de toute sa hauteur, et qu'elle attachera un noeud d'argent +aux cheveux de sa poupée!» Il me fait l'honneur de croire que je joue +encore à la poupée, c'est flatteur! + +LE COMTE. Il oublie que deux ans se sont déjà écoulés depuis son départ. + +LOUISE. Il oublie les malheurs de notre parti, il ne se dit pas que, +chez nous, il n'y a plus d'enfants! + +LE COMTE. Il est enfant lui-même: à vingt-deux ans! + +ROXANE. Tant pis pour lui! Louise, j'espère que vous n'épouserez jamais +ce monsieur-là? + +LOUISE. Je n'ai jamais désiré l'épouser, ma tante, et, si mon père me +laisse libre... + +LE COMTE. Je ne te contraindrai jamais; mais tu avais de l'amitié pour +lui malgré vos petites querelles. Il était si bon pour toi... et pour +tout le monde! + +LOUISE. De l'amitié..., c'est fort bien. Je lui rendrai la mienne, s'il +revient de ses erreurs; mais faut-il se marier par amitié? + +MARIE. Vous ne dites pas ce que vous pensez! + +LOUISE. Si fait! A ce compte-là, pourquoi n'épouserais-je pas aussi bien +M. de la Tessonnière? + +LA TESSONNIÈRE. Hein? quoi? + +ROXANE. Rien; continuez votre petit somme. + +LA TESSONNIÈRE, montrant les cartes. Alors, la partie...? + +LOUISE. Un peu plus tard, mon ami. + +LA TESSONNIÈRE, à Roxane. Et vous..., vous ne voulez pas...? + +ROXANE. Un peu plus tard, un peu plus tard; c'est l'heure de votre +promenade. + +LA TESSONNIÈRE. Vous croyez? Je n'aime guère à me promener seul; les +paysans ont des figures si singulières à présent... + +LE COMTE. Singulières? Pourquoi? + +LA TESSONNIÈRE. Oui, oui... ils deviennent très-méchants! + +ROXANE. Allons donc, allons donc! Allez-vous avoir peur, ici à présent? +Vous irez dans le jardin, là, près des fenêtres. + +MARIE. J'irai avec vous! + +LA TESSONNIÈRE. Bien, bien! (Il sort avec Marie.) + +LE COMTE. Qu'est-ce qu'il veut dire? De quoi a-t-il peur? + +ROXANE. De tout! c'est son habitude, vous le savez bien, puisqu'il est +venu s'installer chez nous à cause de ça. + +LE COMTE. Il avait peur de ses paysans, qui lui en voulaient d'être +poltron; mais les nôtres sont si doux, si tranquilles... + +ROXANE. Ne vous y fiez pas, mon cher! Ils espèrent toujours que vous +vous montrerez!... Mais voici les autres hôtes du château. + + + +SCÈNE II.--LES MÊMES, LE BARON DE RABOISSON, LE CHEVALIER DE +PRÉMOUILLARD. + + +RABOISSON. Mesdames, je vous apporte des nouvelles. + +ROXANE.--Ah! baron, ce mot-là me fait toujours trembler! Bonnes ou +mauvaises, vos nouvelles? + +RABOISSON. Bah! pourvu qu'elles soient nouvelles! ça désennuie toujours. +L'insurrection vient nous trouver. + +LOUISE. Enfin! + +LE COMTE. Est-ce sérieux, Raboisson, ce que vous dites là? Comment +savez-vous...? + +RABOISSON. Mon valet de chambre arrive de la ville. Il n'y est bruit que +de la marche de l'armée royale. + +LE CHEVALIER. Malheureusement, c'est la douzième fois au moins que +Puy-la-Guerche est en émoi pour rien. + +LE COMTE. Vous dites _malheureusement_? + +LE CHEVALIER. Oui, monsieur le comte. L'inaction à laquelle, par égard +pour vous, nous nous sommes condamnés, commence à me peser plus que je +ne puis dire. J'espère qu'en présence d'une force considérable telle +qu'on l'annonce, vous ne conseillerez point à la garde nationale du +district une résistance inutile... et désastreuse! + +LE COMTE. Je prendrai conseil des circonstances, chevalier. Il faut +d'abord savoir s'il s'agit ici d'une véritable armée commandée par des +chefs raisonnables, auquel cas j'engagerai les gens de la ville à se +soumettre; mais, si c'est un ramassis de bandits sans ordre et sans +mandat... + +RABOISSON. J'ai envoyé à la découverte, nous saurons bientôt à quoi nous +en tenir. Le bruit du moment est que cette troupe est commandée par +Saint-Gueltas. + +LE COMTE. Qui appelez-vous ainsi? Je ne me souviens pas... + +RABOISSON. Eh! c'est le petit nom du fameux marquis! + +LOUISE. Le marquis de la Roche-Brûlée? Ah! mon père, on le dit si +cruel!... Soyez prudent! + +ROXANE. Et on le dit invincible! Mon frère, ne vous y risquez pas. + +LE COMTE. Je ferai mon devoir; si cet homme agit de son chef et sans +ordre de la cour, je conseillerai et j'organiserai la résistance. + +RABOISSON. Mais s'il est en règle?... et il y est, je vous en réponds... +Saint-Gueltas est aussi prudent que hardi. + +LOUISE. Vous le connaissez, monsieur de Raboisson? + +RABOISSON. Je l'ai connu beaucoup dans sa jeunesse. + +ROXANE. Il n'est donc plus jeune? + +RABOISSON, souriant. Si fait! une quarantaine d'années, comme nous! + +ROXANE. On le dit charmant! + +RABOISSON. Au contraire, il est laid, mais il plaît aux femmes. + +LOUISE, ingénument. Pourquoi? + +RABOISSON, embarrassé. Parce que... parce qu'il est laid, je ne vois pas +d'autre raison. + +ROXANE, bas, à Raboisson. Et parce qu'il les aime, n'est-ce pas? + +RABOISSON, de même. Chut! il les adore! + +ROXANE. Alors, c'est un héros! comme César, comme le maréchal de Saxe! + +LE COMTE, qui a parlé avec le chevalier. Je ne vous demande qu'une +chose, c'est de ne pas courir au-devant de l'insurrection. Ce serait +m'exposer à des soupçons... Si elle vous entraîne et vous emporte en +passant, je n'aurai de comptes à rendre à personne; mais n'oubliez pas +qu'en vous donnant asile chez moi dans ces jours de persécution, j'ai +répondu de vous sur mon propre honneur. + +LE CHEVALIER. Je ne l'oublierai pas, monsieur. + +RABOISSON. Quant à moi, mon cher comte, il y a une circonstance qui me +rendra aussi sage que vous pouvez le désirer: c'est que l'insurrection +est fomentée par les prêtres; or, je ne suis pas de ce côté-là: +voltairien j'ai vécu, voltairien je mourrai. + +LE CHEVALIER. Il n'y a pas de quoi se vanter, monsieur! + +RABOISSON. Pardonnez-moi, jeune homme! Libre à vous de donner dans les +idées contraires. Élevé pour l'Église, vous étiez abbé l'an passé. La +mort de vos aînés vous remet l'épée au flanc, et vous êtes impatient de +la tirer pour la cause que vous croyez sainte; mais, moi, j'aime la +ligne droite et ne veux pas faire les affaires du fanatisme sous +prétexte de faire celles de la monarchie. + +LE CHEVALIER. Pourtant, monsieur... + +ROXANE. Ah! mon Dieu! allez-vous encore vous quereller? C'est bien le +moment! Parlez-nous plutôt du charmant Saint-Gueltas... + +MÉZIÈRES, entrant. Monsieur le comte, il y a là M. Le Moreau, municipal +de Puy-la-Guerche, avec M. Rebec, son adjoint..., celui qui est +aubergiste à présent, votre ancien marchand de laines. + +ROXANE. Fripon sous toutes les formes! (Au comte.) Est-ce que vous allez +recevoir ces gens-là? + +LE COMTE, à Mézières. Faites entrer. (Mézières sort. A sa soeur.) Le +Moreau est un très-galant homme. + +ROXANE. Ça? un abominable suppôt de la gironde, qui a approuvé le +meurtre du roi? + +LE COMTE. Ma soeur, soyez calme. + +ROXANE. Non! je suis indignée! + +LOUISE. Alors, ne restez pas ici.--Venez, ma tante. + +ROXANE. Oui, oui, sortons! J'étouffe de rage! Mon frère, vous êtes un +tiède, un... (Louise lui ferme la bouche par un baiser.) Tiens, sans +toi, je crois que je deviendrais fratricide! (Elles sortent.) + +RABOISSON. Devons-nous rester? + +LE COMTE. Vous, certes; mais le chevalier est vif... + +RABOISSON. Et jeune! + +LE CHEVALIER, au comte. Je me retire, monsieur. (Il sort.) + + + +SCÈNE III.--LE COMTE, RABOISSON, LE MOREAU, REBEC. + + +REBEC, (obséquieux, avec de grands saluts). Nous nous sommes permis... + +LE COMTE. Soyez les bienvenus, messieurs. Qu'y a-t-il pour votre +service? + +REBEC, ému. Voilà ce que c'est, citoyen comte. Les brigands sont à nos +portes. + +LE COMTE, incrédule. A vos portes? + +REBEC. On a signalé l'apparition de plusieurs bandes éparses dans les +bois, et même très-près d'ici on a trouvé des traces de bivac. + +RABOISSON. On est sûr que c'étaient des brigands? + +REBEC. Oui, citoyen baron, des paysans révoltés contre le tirage. + +LE COMTE. Ont-ils fait quelque dégât? + +REBEC. Aucun encore; mais... + +LE COMTE. Vous vous pressez peut-être beaucoup de les traiter de +brigands! + +REBEC. Ah! dame! si M. le comte croit qu'ils n'en veulent pas à nos +personnes et à nos biens..., c'est possible! moi, j'ignore... (Bas, à Le +Moreau, qui se tient digne et froid, observant avec sévérité le comte et +Raboisson.) Il ne faudrait pas le fâcher! (Haut.) Moi, j'ai des opinions +modérées... J'ai toujours été dévoué à la famille de Sauvières. + +LE COMTE, avec un peu de hauteur.--Il est blessé de l'examen que lui +fait subir Le Moreau. Ma famille a toujours su reconnaître les preuves +de respect et de fidélité; mais je vous sais alarmiste, monsieur Rebec, +et je voudrais être sérieusement renseigné. Pourquoi M. Le Moreau +garde-t-il le silence? + +LE MOREAU, prenant un siége et faisant sentir qu'on ne lui a pas encore +dit de s'asseoir. Monsieur le comte ne m'a pas encore fait l'honneur de +m'interroger. + +LE COMTE, lui faisant signe de s'asseoir. Veuillez parler, monsieur. + +LE MOREAU. Je ne suis pas aussi persuadé que M. Rebec de l'approche de +ces bandes; mais la population s'en émeut, et il faut la rassurer. Les +paysans des districts voisins, gagnés par l'exemple des districts plus +éloignés, commencent eux-mêmes à commettre des actes de brigandage, on +n'en peut plus douter. La loi du recrutement est dure pour eux, j'en +conviens, et ils n'en comprennent pas la nécessité; des suggestions +coupables, des intrigues perverses que je n'ai pas besoin de vous +signaler... + +RABOISSON. Quant à cela, je ne vous dirai pas le contraire. Le clergé +des campagnes... + +LE COMTE. Ne parlons pas du clergé, je le respecte. + +LE MOREAU. Je le respecte aussi, quand il ne prêche pas la guerre +civile. + +LE COMTE. La guerre civile! en sommes-nous là, bon Dieu? + +LE MOREAU. Oui, monsieur, nous en sommes là, et, si vous l'ignorez, vous +vous faites d'étranges illusions. + +LE COMTE. Le peuple n'en veut qu'aux jacobins, messieurs, et Dieu merci, +il n'y en a pas dans notre district. + +LE MOREAU. Du moins, il y en a peu; mais, en revanche, il y a beaucoup +d'hommes qui pensent comme moi. + +LE COMTE. Nous pensons tous de même; nous voulons tous la fin des +fureurs démagogiques. + +LE MOREAU. C'est pour cela, monsieur le comte, que nous devons réprimer +toutes les démagogies, de quelque titre qu'elles se parent. Venez +commander nos gardes nationaux, et, s'il est vrai que le torrent se +dirige de notre côté, il passera auprès de notre ville sans oser la +traverser. + +REBEC. Autrement, ils feront ce qu'ils ont fait à Bois-Berthaud, ils +dévasteront tout. Ils pilleront les auberges, ils gaspilleront les +provisions de bouche... + +LE MOREAU. Et, chose plus grave, ils insulteront nos femmes et +menaceront nos enfants! Hâtez-vous, monsieur. Si les nouvelles sont +exactes, ils ont fait ce matin le ravage au hameau du Jardier, à six +lieues d'ici; ils peuvent être chez nous ce soir! + +LE COMTE. Mais ce ne sont pas des gens de nos environs. Qui sont-ils? +d'où viennent-ils? + +LE MOREAU, méfiant. Vous l'ignorez, monsieur le comte? + +LE COMTE, blessé. Apparemment, puisque je le demande. + +LE MOREAU. Ils viennent du bas Poitou. + +RABOISSON. Et ils sont commandés...? + +LE MOREAU. Par le ci-devant marquis de la Roche-Brûlée, un homme perdu +de dettes et de débauches. + +RABOISSON. Vous êtes sévère pour lui... Il vaut peut-être mieux que sa +réputation. + +LE MOREAU. Si vous le connaissez, monsieur, et que nous soyons réduits à +capituler, vous nous viendrez en aide, et, en nous servant +d'intermédiaire, vous n'oublierez pas la confiance que les autorités de +Puy-la-Guerche ont cru pouvoir vous témoigner; mais nous commencerons +par nous bien défendre, je vous en avertis, et j'imagine que M. le +commandant de notre garde civique ne nous abandonnera pas dans le +danger. + +LE COMTE. Le doute m'offense, monsieur. Laissez-moi le temps de donner +chez moi quelques ordres, et je vous suis. (A Raboisson.) Venez, baron, +c'est à vous que je veux confier la garde du château en mon absence. +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV.--LE MOREAU, REBEC. + + +REBEC. Eh bien, il a tout de même l'air de vouloir faire son devoir, le +grand gentilhomme! Avez-vous vu comme il hésitait au commencement? Sans +moi, qui lui ai dit son fait... + +LE MOREAU. Il hésitera encore, il faut le surveiller. Honnête homme, +timoré et humain, mais irrésolu et royaliste. Ces gens-là sont bien +embarrassés, croyez-moi, quand ils essayent de faire alliance avec nous. +Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis pour qu'ils +soient forcés de rompre avec leur parti; mais, le jour où ils peuvent +nous fausser compagnie, ils s'en tirent en disant que nous leur avons +mis le couteau sur la gorge. + +REBEC. Bah! bah! celui-ci, nous le tiendrons, c'est-à-dire... (regardant +par une fenêtre) vous le tiendrez! Moi, je... + +LE MOREAU. Où allez-vous? + +REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l'arrivée de mes denrées. + +LE MOREAU. Quelles denrées? + +REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux, mes lits, mon +linge, et mes deux servantes que je ne suis pas d'avis d'abandonner aux +hasards d'une jacquerie! + +LE MOREAU. Vous prenez vos précautions; mais où menez-vous tout cela? + +REBEC. Tiens! ici, pardieu! + +LE MOREAU. Ici? + +REBEC. Et où donc mieux? Je ne suis pas le seul qui vienne se mettre à +l'abri du pillage derrière les mâchicoulis du ci-devant seigneur de la +province. Mes voisins de la grand'rue et ceux du Vieux-Marché aussi, +enfin tous ceux qui ont quelque chose à perdre, nous sommes une +douzaine, avec nos charrettes, nos bêtes et nos gens, qui avons résolu +de nous retrancher céans, que la chose plaise ou non à M. le comte. Nous +avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur dans les caves et +greniers de la féodalité. Il faut bien que ça nous serve à quelque +chose, les châteaux que nous avons laissés debout! + +LE MOREAU. Vous êtes fous! Si M. de Sauvières nous trahissait... + +REBEC. Raison de plus, c'est prévu, ça! S'il ne se conduit pas bien à la +ville, s'il tourne casaque, comme on dit, nous lui fermons au nez les +portes de son manoir, nous gardons ses dames et ses hôtes comme otages. +Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que l'enceinte délabrée de +Puy-la-Guerche, et, quand il s'agit de soutenir un siége, vive une +petite forteresse bien située comme celle-ci! Ah! voilà mon convoi! Je +cours... + + + +SCÈNE V.--Les Mêmes, ROXANE, LOUISE, MARIE. + + +ROXANE, sans répondre aux courbettes de Rebec. Qu'est-ce qui se passe? +La cour du donjon est encombrée, la population de la ville reflue ici, +et c'est vous, messieurs, qui nous valez cet embarras et ce danger? +Croyez-vous que nous n'ayons d'autre affaire que de défendre vos ânes +crottés, vos charretées de fromage et vos vieilles hardes? + +REBEC, à Le Moreau, bas. Diable! elle n'est pas polie, la vieille! + +LE MOREAU, à Roxane. Madame, je n'ai pas encouragé cette panique +ridicule. Je ne l'approuve pas. Je vais essayer de la faire cesser. (Il +salue et sort avec dignité.) + +ROXANE, à Rebec. Celui-ci, à la bonne heure! mais vous, monsieur +l'aubergiste,... c'est-à-dire toi, l'ancien brocanteur, si heureux +autrefois de te chauffer au feu de nos cuisines... + +REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint à la municipalité... Parvenu +par mon mérite, je ne rougis pas de mes antécédents. + +ROXANE. En attendant, monsieur l'adjoint, vous allez déguerpir de céans +et remporter vos guenilles. + +LOUISE, bas, à Rebec. Laissez dire ma tante. Elle est vive, mais +très-bonne. D'ailleurs, mon père, qui n'a jamais refusé l'hospitalité à +personne, vient d'ordonner que la cour fortifiée et le donjon fussent +ouverts à quiconque voudrait s'y réfugier, et tant qu'il y aura de la +place... + +REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble châtelaine; vous avez bien +mérité de la patrie, et le donjon est bon! Merci pour le donjon! Je +vais, avec votre permission, y installer mon petit avoir. + +LOUISE. Allez, monsieur Rebec. (Il sort.) + +ROXANE. Ah! Louise, toi aussi, tu ménages ces animaux-là? + +LOUISE. Il le faut, ma tante; je ne vois pas sans crainte mon pauvre +père s'en aller à la ville avec eux. Pour un soupçon, ils peuvent le +garder prisonnier, le dénoncer à leur affreux tribunal +révolutionnaire... + +ROXANE. Il n'aurait que ce qu'il mérite! + +LOUISE et MARIE. Ah! que dites-vous là! + +ROXANE. C'est vrai, j'ai tort! Je ne sais ce que je dis, j'ai la tête +perdue! + +MARIE. Il faut pourtant montrer un peu de courage! Vous aviez tant +promis d'en avoir! + +ROXANE. J'en ai; oui, je me sens un courage de lion, si vraiment le +marquis Saint-Gueltas est à la tête de ces bandes! Un homme du monde, +galant, à ce qu'on dit!--Mais, si ce sont des paysans sans chef, des +enfants perdus, des désespérés,... s'ils mettent le feu partout,... +s'ils outragent les femmes... Et mon frère qui nous quitte! + +MARIE. Pour quelques heures peut-être; s'il apprend à la ville que c'est +encore une panique.... + +ROXANE. Qui sait ce que c'est? Ah! je me sens toute défaite. Je n'ai pas +pris ma crème aujourd'hui.--L'ai-je prise? Je ne sais où j'en suis! + +MARIE. Vous ne l'avez pas prise, et c'est l'heure. (Elle va pour +sonner.) Mais voici la petite Bretonne qui vous l'apporte. Elle est +exacte. + + + +SCÈNE VI.--Les Mêmes, LA KORIGANE. + + +LA KORIGANE. Est-ce que vous vous impatientez? (Elle présente un bol de +crème à Roxane.) + +ROXANE. Non, non, petite, c'est fort bien. (Elle boit.) Elle est +délicieuse, ta crème. Ah! ma pauvre enfant, nous voilà bien en peine! Tu +n'as pas peur, toi? + +LA KORIGANE. Moi, peur? Et de quoi donc, mamselle? + +LOUISE. Des brigands! + +LA KORIGANE. Oh! ça me connaît, moi, les brigands! c'est tout du monde +comme moi! + +ROXANE. Comme toi? Ah ça! où donc les as-tu connus? + +LA KORIGANE. Oh! dame! dans tout le bas pays. Vous savez bien que j'ai +pas mal roulé de ferme en ferme et de château en château avant que +d'entrer chez vous. Vous m'avez prise parce que votre cousine, chez qui +j'étais en dernier, vous a envoyé des vaches brettes et moi par-dessus +le marché, comme le chien qu'on vend avec le troupeau. Elle ne tenait +pas à moi,--pas plus que moi à elle!--Elle m'a dit comme ça: «Tu es +mauvaise tête, tu ne souffres pas les reproches; mais tu sais soigner +les bêtes, et je vais t'envoyer avec les tiennes chez des dames +très-riches et très-douces.» Moi, j'ai dit: «Ça me va, de m'en aller. +J'aime à changer d'endroit, je ne restais chez vous qu'à cause des +vaches.» Et pour lors... + +ROXANE. C'est bon, c'est bon, caquet bon bec! tu nous raconteras tes +histoires un autre jour. Remporte ta tasse. + +LOUISE. Permettez, ma tante, elle a peut-être vu chez notre cousine du +Rozeray... + +ROXANE. Eh! au fait!... elle recevait tous les chefs, la cousine!... +Oui, oui. Dis-nous, Korigane..., est-ce que tu as entendu parler là-bas +d'un personnage,... un certain marquis?... + +LA KORIGANE. Un marquis! c'est Saint-Gueltas que vous voulez dire? + +ROXANE. Justement! M. de la Roche-Brûlée. Tu l'as vu? + +LA KORIGANE. Si je l'ai vu! vous me demandez si je l'ai vu? + +ROXANE. Eh bien, sans doute; est-ce que tu ne te souviens pas? + +LOUISE. Tu ne réponds pas, toi qui n'as pas l'habitude de rester court! +(A Roxane.) Elle a oublié. + +LA KORIGANE, exaltée. Oublier Saint-Gueltas, moi! Mamselle Louise, si +vous voyez jamais cet homme-là quand ça ne serait qu'une petite fois et +pour un moment, vous saurez qu'on ne l'oublie plus, quand même on +vivrait cent ans après. + +ROXANE. Ah! oui-da! tu me donnes envie de le voir. + +LA KORIGANE, à Louise, la regardant fixement. Et vous, vous êtes +curieuse de le voir aussi? + +LOUISE, embarrassée. De le voir?... Peu m'importe; mais on nous menace +de son arrivée dans le pays, et je voudrais savoir si nous devons nous +en réjouir ou... ou nous cacher? + +LA KORIGANE, emphatiquement, naïvement. Pour la cause du bon Dieu et des +bons prêtres, réjouissez-vous, mesdames! Si Saint-Gueltas vient ici avec +ses bons gars du Poitou, de la Bretagne et de la Loire, car il y en a de +tous les pays qui le suivent, comptez que la sainte Vierge est à leur +tête, et que pas un républicain, pas un trahisseur, pas même un tiède, +ne restera sur terre. Quand Saint-Gueltas passe quelque part, c'est +rasé! c'est comme le feu du ciel!--Mais, pour votre sûreté à vous, mes +petites femmes, cachez-vous; cachez vos jupons roses et vos cheveux +poudrés, et cachez-les bien, car il sait dépister les jeunes comme les +mûres, les villageoises en sabots comme les bourgeoises en souliers et +les princesses en mules de satin! Oui, oui, cachez-moi tout ça, ou +malheur à vous! + +LOUISE, à sa tante. Elle parle comme une folle! elle me fait peur! + +ROXANE. Et moi, elle m'amuse. (A la Korigane.) C'est très-drôle, tout ce +que tu nous chantes là; mais explique-toi mieux. Il ne respecte donc +rien, ton fameux marquis? + +LA KORIGANE. Il n'a pas besoin de respecter ni de pourchasser; il +regarde!... Oh! il vous regarde avec des yeux... C'est comme le serpent +qui charme sa proie. Alors, qu'on veuille ou ne veuille pas, il faut +penser à lui le restant de ses jours. Voilà ce que je vous dis, est-ce +clair, mamselle Louise? (Louise, troublée, s'éloigne avec un air de +dédain.) + +MARIE, calme, souriant, à la Korigane. Parlez pour vous, ma chère +enfant! + +LA KORIGANE. Pour moi? + +ROXANE. Pardine! on voit bien que tu es amoureuse de lui. + +LA KORIGANE. Amoureuse? Je ne sais pas, demoiselle! Je n'ai que seize +ans, moi, et j'ai déjà couru de pays en pays pour gagner ma pauvre vie. +J'aurais dû en apprendre long. Eh bien, je n'en sais guère plus que ces +demoiselles, puisque je ne sais pas si j'ai été amoureuse et si je le +suis. + +ROXANE. A la bonne heure! On t'a prise comme une fille innocente, et +j'aime à voir que... + +LA KORIGANE. Vous ne voyez rien! A l'âge de six ans, j'avais déjà un ami +que je suivais partout: c'était un champi comme moi. Je l'appelais mon +petit mari, et lui, il m'appelait sa petite soeur. Quand il a eu +dix-huit ans et moi quatorze, on s'est fâché, parce que je lui disais: +«Il faudra nous marier ensemble,» et que lui, il ne voulait ni amitié ni +mariage. Il était devenu comme fou; son idée, qu'il disait, c'était +d'être moine. Alors, la colère m'est montée aux yeux. Je lui ai jeté mes +sabots à la tête, et je me suis sauvée du pays, pieds nus, toujours +courant. Je n'avais ni amis ni parents; personne n'a couru après moi, et +j'ai été ici et là, n'aimant personne et toujours en colère, toujours +pensant à cet imbécile qui n'avait pas voulu m'aimer! J'y ai pensé +jusqu'au jour où j'ai vu Saint-Gueltas. Alors, j'ai toujours pensé à +Saint-Gueltas, et j'ai oublié l'autre. + +ROXANE. Et Saint-Gueltas... a-t-il fait attention à toi? + +LA KORIGANE. Je ne sais pas! Un jour, votre cousine du Rozeray m'a dit +des sottises et des injustices; j'ai bien vu qu'elle était jalouse... + +ROXANE. Allons donc, impertinente! tu voudrais nous faire croire que la +comtesse... + +LA KORIGANE. Oh! si vous vous fâchez, je ne dirai plus rien. + +ROXANE. Si fait, parle encore; tu nous amuses, tu nous distrais.--Que +regardes-tu, Marie? est-ce que mon frère?... Il a promis de ne pas +partir sans nous voir. + +MARIE, à la fenêtre. Il est là, mademoiselle. Je ne comprends pas... il +donne des ordres... La cour du donjon est pleine de gens de la ville... + +LOUISE. Et mon père fait fermer les grilles. Veut-il les retenir +prisonniers? + +ROXANE. Il fait bien, s'il fait cela. Ces drôles l'auront menacé! (A la +Korigane.) Va voir ce qui se passe et reviens nous le dire. + +LA KORIGANE, à la fenêtre, sur laquelle elle grimpe. Oh! je vas vous le +dire tout de suite. Voilà d'un côté les républicains de la ville qui se +cachent, et... dans l'autre cour, mon doux Jésus! c'est les gens du roi +qui entrent! Je reconnais bien le drapeau. + +ROXANE, effrayée. Les brigands! On va se battre, là, sous nos fenêtres! + +LOUISE. Non, non, ils ne se verront même pas! Mon père vient ici avec un +chef. + +ROXANE. Ah! qui est-ce? le marquis?... + +LA KORIGANE, regardant. Ça? c'est Mâcheballe, le général des braconniers +du bas pays. Je n'en vois pas d'autre! + +ROXANE. Mâcheballe, l'assassin, comme on l'appelle? Nous sommes perdus! + +LA KORIGANE. Dame, s'il sait comment vous le traitez! Il vous croira +tournée au bleu, et il n'est pas tendre, je ne vous dis que ça! + +LOUISE. Taisez-vous, taisez-vous, le voici! + + + +SCÈNE VII.--Les Mêmes, LE COMTE, MACHEBALLE et une douzaine de Paysans +armés, dont le nombre augmente insensiblement et envahit le salon. Ce +sont gens de diverses provinces et quelques Vendéens nouvellement +recrutés par eux. LE CHEVALIER, LE BARON, LA TESSONNIÈRE, MÉZIÈRES, +STOCK. Plusieurs Vendéens, un peu mieux habillés ou mieux armés que les +autres et simulant une sorte d'état-major, entourent Mâcheballe. Ils ont +le chapeau ou le mouchoir sur la figure. + + +LE COMTE, (à Mâcheballe, qu'il introduit). Entrez ici, et parlez, +monsieur, puisque vous vous présentez au nom du roi, et que vos pouvoirs +sont en règle. J'écoute les paroles que vous m'apportez et que vous +voulez me dire en présence de mes hôtes et de ma famille. + +MACHEBALLE. Eh bien, monsieur le comte, voilà. Je ne suis pas grand +parolier, moi, et la chose que j'ai à vous dire ne prendra pas le temps +de réciter un chapelet. Je suis devant vous, moi, Pierre-Clément +Coutureau, dit Mâcheballe, capitaine, commandant ou général, comme ça +vous fera plaisir, je n'y tiens pas; j'ai ma bande de bons enfants, je +la mène du mieux que je peux; si elle est contente de moi, ça suffit! + +LES INSURGÉS. Oui, oui, vive le général! + +MACHEBALLE. Vous voyez, ils veulent que je le sois! On verra ça plus +tard, quand on sera organisé; pour le quart d'heure, faut se réunir et +se compter. Et, depuis trois mois qu'on avance dans le pays, on a +emmené, chemin faisant, tous les bons serviteurs de Dieu et de l'Église. +On est donc déjà vingt-cinq mille, chaque corps marchant dans son +chemin. On n'est chez vous qu'une cinquantaine; mais, autour de vous, +dans les bois, il y a autant d'hommes que d'arbres, monsieur le comte! +et faudrait pas nous mépriser parce qu'on vous paraît une poignée. On +est venu ici en confiance... + +LE COMTE. Il est inutile de menacer, monsieur; fussiez-vous seul, vous +seriez en sûreté chez moi! + +MACHEBALLE. Alors, monsieur le comte, vous allez, je pense, rassembler +vos métayers, vos domestiques et tout le monde de votre paroisse, et +vous viendrez avec nous, pas plus tard que tout à l'heure, donner +l'assaut à la ville de Puy-la-Guerche? + +LE COMTE. Non, monsieur, je ne le ferai pas, et je vous prie, je vous +somme au besoin, de vous retirer du district où j'ai le devoir de +commander la garde nationale. + +MACHEBALLE, riant. Vous me sommez, au nom de quoi? + +LE COMTE. Au nom du roi, monsieur. + +MACHEBALLE. Comment donc que vous arrangez ça dans le pays d'ici? + +LE COMTE. Dans le pays, on procède comme ailleurs au nom de la +République; mais avec vous j'invoque la seule autorité légitime que je +reconnaisse. + +MACHEBALLE. Alors, comment que vous arrangez ça dans votre cervelle? +(Les Vendéens rient.) Comment donc prétendez-vous, au nom du roi, +m'empêcher de servir le roi? + +LE COMTE. Chacun entend le service du roi à sa manière. Vous avez +méconnu la sainteté de sa cause en commettant des excès, des cruautés +sans exemple. J'ai fait honneur à ceux qui ont signé votre mandat en +écoutant vos ouvertures, et, maintenant que je les ai entendues, je les +repousse. La guerre que vous faites est un prétexte au pillage et aux +vengeances personnelles. (Murmures des insurgés. Le comte élève la +voix.) Elle me répugne, et je la condamne. Passez votre chemin. Quand un +chef royaliste digne de ce nom paraîtra devant moi, je verrai à +m'entendre avec lui, si je le puis sans trahir le mandat qui m'est +confié. (Murmures des insurgés.) + +MACHEBALLE, irrité. Par le saint ciboire! je ne sais pas comment je vous +laisse dire tant de sacriléges! (Il met la main sur ses pistolets. Un de +ses hommes passe devant lui, et le repousse en arrière en lui disant +tout bas: «Assez! tais-toi. Laisse-moi faire!» Cet homme ôte son +chapeau. La Korigane s'écrie: «Saint-Gueltas!» Louise, qui s'est élancée +vers son père menacé, recule avec effroi. Roxane laisse aussi échapper +une exclamation.) + +SAINT-GUELTAS. Saint-Gueltas, marquis de la Roche-Brûlée. Il paraît que +mon nom effraye les dames; mais vous, monsieur le comte, peut-être me +ferez-vous l'honneur de m'agréer comme le chef sérieux d'une force +considérable,... à moins que vous ne me jugiez indigne aussi de servir +le roi? C'est possible, si vous proscrivez la peine de mort! Moi, +j'avoue que je n'ai pas encore découvert le moyen de faire la guerre +sans exposer sa vie et sans compromettre celle des autres. + +MACHEBALLE. Bien parlé! (Il explique tout bas les paroles de +Saint-Gueltas à quelques paysans bretons qui approchent.) + +LE COMTE. Je sais, monsieur le marquis, le respect qui est dû à votre +bravoure, à votre dévouement et à votre habileté; mais vos sarcasmes ne +m'empêcheront pas de réprouver les atrocités de vos triomphes. Vous avez +pu être débordé... + +SAINT-GUELTAS, baissant la voix et s'approchant de lui et des femmes. +Débordé! comment ne pas l'être dans une guerre de partisans comme celle +que nous faisons? Nous manquons de chefs, monsieur le comte, et je ne +puis être partout; mais nous commençons à nous organiser. Suivez le bon +exemple, donnez-le à ceux qui hésitent encore, et nos paysans +deviendront des soldats soumis à une discipline; c'est le devoir de tout +bon royaliste et de tout brave gentilhomme. + +LE COMTE. Devant de si sages paroles, je ne puis que regretter vivement +les engagements que j'ai pris... + +MACHEBALLE, bas, à Saint-Gueltas. Il vous refuse aussi? + +SAINT-GUELTAS, bas, à Mâcheballe. Prenez patience. Je vous réponds de +l'emmener! (Haut, au comte.) Puis-je au moins adresser mes offres aux +personnes libres qui vous entourent? (Allant à Raboisson.) Voici un ami +qui ne me reniera peut-être pas? + +RABOISSON, lui serrant la main. Non certes; mais tu sers les prêtres, +marquis, et, moi... + +SAINT-GUELTAS. Je sais, je sais! (Il fait un signe à Mâcheballe, qui se +retire au fond du salon et jusque dans la pièce du fond avec les +Vendéens.) Mon cher baron, tu peux être tranquille. Je ne suis pas plus +bigot que toi. Je n'ai pas changé! Nous nous servons du mysticisme des +paysans; mais que les gens sages nous secondent, et nous remettrons à +leur place MM. les ambitieux et les démagogues de la soutane. + +RABOISSON, bas. Bien... Alors, je grille de te suivre, car je m'ennuie +ici considérablement; mais comment faire? + +LE CHEVALIER, bas, à Saint-Gueltas. Moi aussi, monsieur le marquis, je +brûle de vous suivre; mais nous sommes ici en quelque sorte prisonniers +sur parole. + +SAINT-GUELTAS. C'est bien simple. Allez ce soir à Puy-la-Guerche, et +laissez-vous faire prisonniers par moi. + +LE CHEVALIER. Il vaudrait mieux vaincre les scrupules de M. de Sauvières +et nous emmener tous ensemble. + +RABOISSON. Oh! vous ne les vaincrez pas, ses scrupules! + +LE CHEVALIER. A moins que sa fille ne nous aide! Elle pense bien, et +elle a de l'ascendant sur lui. + +SAINT-GUELTAS. Sa fille?... (Regardant Marie, qui est plus près de lui +que Louise.) Est-ce cette aimable et douce figure, qui ressemble à un +sourire de soleil dans la tempête? + +RABOISSON. Non. Celle-ci est mademoiselle Hoche, une orpheline sans nom +et sans avoir, recueillie par la famille. Elle pense mal, mais elle agit +bien. + +SAINT-GUELTAS. Qui est celui-ci? (Il montre Stock, qui s'est approché de +lui avec hésitation.) + +RABOISSON. Un sous-officier des gardes suisses échappé au massacre,... +M. Stock! + +SAINT-GUELTAS, à Stock. Ah!... Et comment avez-vous fait, monsieur +Stock, pour survivre à la journée du 10 août? + +STOCK, accent étranger prononcé. J'étais en garnison avec mon bataillon +sur la Loire. + +SAINT-GUELTAS. Je veux le croire; mais que faites-vous ici quand votre +place est marquée depuis longtemps dans les rangs de ceux qui vengent la +mort de vos frères? + +STOCK, avec dignité. Je vous attendais, monsieur. + +SAINT-GUELTAS, lui tendant la main. Voilà une belle et bonne réponse, +monsieur Stock. Je vous enrôle, vous commanderez un détachement. (A +Raboisson montrant la Tessonnière.) Et celui-ci? + +RABOISSON, bas. Le plus grand poltron de la terre. Je te défie de le +faire marcher. + +SAINT-GUELTAS. Nous allons bien voir. (A la Tessonnière.) Monsieur est +certainement des nôtres? + +LA TESSONNIÈRE. Oh! moi, je suis trop vieux pour guerroyer. + +SAINT-GUELTAS. Pas plus âgé que M. Stock? + +LA TESSONNIÈRE. Ma religion me défend de verser le sang. + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, monsieur, vous êtes un serviteur inutile ici. Je +vais vous employer, moi! + +LA TESSONNIÈRE. A quoi donc, s'il vous plaît? + +SAINT-GUELTAS. J'ai promis, en échange de plusieurs de mes braves tombés +dans les mains des bleus, de rendre un nombre égal de transfuges de la +République. Le nombre n'y est pas, vous le compléterez. + +LA TESSONNIÈRE. Vous voulez me faire passer...? C'est m'envoyer à la +guillotine! + +SAINT-GUELTAS. C'est vous envoyer au ciel. Choisissez, ou de verser le +sang des scélérats, ou de donner le vôtre à la bonne cause. + +LA TESSONNIÈRE, éperdu. Je me battrai, monsieur, j'aime mieux me battre! +(Raboisson rit.) + +LE COMTE. Je ne sais si la chose est plaisante, mais je la trouve +arbitraire et cruelle. Quels que soient les pouvoirs de M. le marquis, +je proteste contre toute contrainte exercée dans ma maison. + +LOUISE, animée. Je m'y oppose aussi! Monsieur est notre parent, le plus +ancien de nos amis. Il est âgé, infirme. Brave ou non, je le respecte et +je l'aime. Personne ne lui fera violence ou injure tant qu'il me restera +un souffle de vie! + +ROXANE, bas, à Louise. Le fait est qu'il agit ici un peu cavalièrement, +le héros! + +SAINT-GUELTAS, (allant à Louise, la regarde avec insolence et menace; +tout à coup il se radoucit, et, avec une émotion toute sensuelle, il lui +prend et lui baise la main.) La beauté d'un ange et la fierté d'une +reine! Je vous rends les armes, mademoiselle de Sauvières! Attachez +votre mouchoir à mon bras en guise d'écharpe, je me regarderai comme +votre chevalier, et je sortirai d'ici sans emmener ceux que vous voulez +garder. + +LOUISE. Vous me faites des conditions, monsieur? J'ai ouï dire que les +chevaliers n'en faisaient point aux dames. + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, exaucez une prière, ne refusez pas de me donner +un brassard; c'est un encouragement dû à un homme qui sera peut-être +mort dans deux heures; car je me bats, moi, de ma personne et corps à +corps, tous les jours et deux fois plutôt qu'une. Voyons, un bon regard, +une douce parole, un gage fraternel que j'emporterais au combat et qui +serait sans doute bientôt rougi de mon sang... Que craignez-vous donc en +me l'accordant? Ce n'est ni votre coeur ni votre main que je vous +demande. Est-ce qu'un homme dans ma position peut songer à enchaîner le +sort d'une femme? Nous ne nous marions plus, nous autres! nous n'avons +plus ni intérêts domestiques, ni joies de famille; nous sommes des +martyrs. Une femme de coeur comme vous doit nous comprendre, nous +estimer et nous plaindre, et, quand nous ne lui demandons qu'une larme +ou un sourire a-t-elle le droit de détourner les yeux avec terreur... ou +dédain? + +LOUISE, émue. Eh bien, monsieur, voici mon gage! (Saint-Gueltas +s'agenouille pendant qu'elle le lui attache au bras.) Voyez-y la preuve +de mon enthousiasme pour la foi de mes pères, dont vous êtes le +champion. Il faut que cet enthousiasme soit immense pour me faire +oublier que vos victoires ont été souillées par des crimes! + +SAINT-GUELTAS, bas, en se relevant. Aimez-moi, adorable enfant, et je +deviendrai miséricordieux! (Il s'éloigne.) + +LA KORIGANE, bas, à Louise stupéfaite et comme éperdue. Ah! il vous a +regardée... il vous a parlé bas... Et voilà que vous l'aimez? + +LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi! + +LA KORIGANE, jalouse. Je vous dis que vous l'aimez, demoiselle. Ce sera +tant pis pour vous, ça! (Louise se réfugie auprès de sa tante.) + +RABOISSON, à Saint-Gueltas. La belle Louise n'a pas demandé grâce pour +nous; j'espère que tu ne renonces pas à nous tirer d'ici? + +SAINT-GUELTAS, bas. La belle Louise vient de condamner son père à nous +suivre sur l'heure. + +RABOISSON. Comment ça? + +SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l'une, il me faut emmener +l'autre. Comprends-tu? + +RABOISSON. J'ai peur de comprendre! Es tu déjà épris de mademoiselle de +Sauvières? + +SAINT-GUELTAS. Comme un fou! + +RABOISSON. Allons donc! + +SAINT-GUELTAS. Quoi d'étonnant? L'amour naît d'un regard, et un regard, +c'est la durée d'un éclair. + +RABOISSON. Diable! tu as dit que tu ne te mariais pas, et pour cause! +Mais cette fille est pure, son père est mon ami, et elle est fiancée à +un jeune cousin... + +SAINT-GUELTAS. Un cousin, c'est de rigueur. On le fera oublier! + +RABOISSON. Il défendra ses droits. + +SAINT-GUELTAS. Les armes à la main? Eh bien, on le tuera. Allons au plus +pressé! (Il va au comte.) Monsieur de Sauvières, votre adorable fille +m'a donné une bonne leçon. Je suis devenu un sauvage dans cette guerre +sauvage; il faut pardonner à la rudesse de mes manières. Ces messieurs +(montrant Stock, le chevalier et Raboisson) m'ont déjà fait grâce; ils +viennent avec moi de leur plein gré. + +LE COMTE. Alors, c'est de leur plein gré qu'ils me rangent sur la liste +des traîtres et m'envoient à la mort? + +RABOISSON. Nous prendrons de telles précautions, que vous ne serez pas +compromis. + +LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de dire M. de Sauvières! + +LE COMTE. Monsieur... + +LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends pas que vous persistiez +dans votre fidélité à l'infâme République! + +LE COMTE. L'infâme République?... Elle a guillotiné vos frères, je le +sais; mais des hommes plus humains vous ont permis de trouver chez moi +un refuge; c'est donc à des républicains que vous devez la vie. Il ne +fallait pas accepter cela, car à présent vous ne pouvez pas l'oublier. + +SAINT-GUELTAS, bas, à Raboisson, pendant que le comte et le chevalier +discutent vivement. Trop de principes! cet homme-là n'est bon à rien. + +RABOISSON. Laissons-le, emmène-nous de force. + +SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser! mes gens +s'impatientent... + +MACHEBALLE, qui s'est approché, à Saint-Gueltas. Eh bien, mille +tonnerres du diable! ça va-t-il bientôt finir, tout ça? + +SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens. Nos camarades +arrivent-ils? + +MACHEBALLE. Ils sont là, dans la cour. + +SAINT-GUELTAS. Qu'ils montent l'escalier! et n'oublie pas l'homme +habillé de toile. + +MACHEBALLE. N'ayez peur! (Il sort.) + +ROXANE, approchant de Saint-Gueltas. Mon frère est un trembleur, ma +nièce une enfant qui s'est fait prier pour un simple mouchoir! Moi, je +vous broderai une écharpe de satin blanc avec des fleurs de lis en or. + +SAINT-GUELTAS. De l'or sur nos vêtements? Il en faudrait bien plutôt +dans nos caisses, madame! + +ROXANE. Je suis demoiselle, monsieur! + +SAINT-GUELTAS. Alors, pardon! Vous ne pouvez rien pour nous. + +ROXANE. Si fait! je suis majeure! + +SAINT-GUELTAS, ironique. Vraiment? Je ne l'aurais pas cru! + +ROXANE, à part. Allons, il est charmant! (Haut.) J'ai dans une petite +bourse deux mille écus en or au service du roi. + +SAINT-GUELTAS. Ce serait de quoi donner des sabots à nos gens qui vont +pieds nus dans les épines. + +ROXANE. Pauvres gens! je cours vous chercher mon offrande. (Elle sort en +faisant signe à Marie, qui la suit.) + +SAINT-GUELTAS, à Raboisson, qui a entendu leur colloque. Elle a des +économies?... + +RABOISSON. Et le coeur sensible! + +SAINT-GUELTAS. Bien, ma bonne femme! tu viendras avec nous, alors! + +MÉZIÈRES, bas, au comte. Ils arrivent par centaines, monsieur! Il en +vient de tous les côtés sans qu'on les ait vus approcher; c'est comme +s'ils sortaient de dessous terre. + +LE COMTE. Pourvu qu'ils ne pénètrent pas dans la cour du donjon! + +MÉZIÈRES. Il n'y a pas de risque. J'ai mis ces pauvres bourgeois sous +clef, et ils se tiennent cois. Ils ont grand'peur. + +LE COMTE, regardant vers la salle du fond et voyant entrer de nouveaux +groupes. Les insurgés entrent jusqu'ici? + +MÉZIÈRES. Ils n'ont pas l'air de menacer, mais ils ne demandent pas la +permission. Et puis il y a les gens de la paroisse qui se rassemblent +autour des murailles et qui ont l'air de vouloir s'insurger aussi. + +LE COMTE, allant à Saint-Gueltas et lui montrant la salle du fond, d'un +ton de reproche. Ceci a l'air d'une invasion, monsieur le marquis; je +n'ai pas coutume de recevoir si nombreuse compagnie dans les +appartements réservés aux dames. + +SAINT-GUELTAS, qui a été vers l'autre salle. Ce sont des amis, de chauds +amis, monsieur le comte. Ils viennent d'emporter le bourg du Jardier, et +ils rejoignent ici leurs chefs afin de prendre les ordres pour ce soir. + +LE COMTE. Les ordres... c'est d'attaquer ce soir Puy-la-Guerche? + +SAINT-GUELTAS. Que vous comptez défendre? Libre à vous, monsieur le +comte! Si vous voulez rejoindre votre poste, un mot de moi va vous +ouvrir loyalement les rangs de ceux que vous acceptez pour ennemis; +mais, avant de prendre une détermination aussi grave, réfléchissez +encore un instant, je vous en supplie! + +LE COMTE, haut. Et vous attendiez l'arrivée de ces nombreux témoins pour +donner plus d'importance à ma réponse? + +SAINT-GUELTAS. Je ne le nie pas, monsieur le comte; le temps des +ambiguïtés de langage et de conduite est passé. Il y a un an et plus que +nous préparons tout pour une guerre en règle, à laquelle la guerre de +partisans a servi jusqu'ici de préambule. Elle éclate maintenant sur +tous les points de la Vendée. Jusqu'ici, l'argent nous a suffi pour nous +organiser. Ceux qui combattent comme moi y ont jeté leur fortune entière +avec leur vie. Ceux des gentilshommes qui n'ont pas voulu payer de leur +personne nous ont donné une année de leur revenu. + +LE COMTE, élevant la voix. Moi, monsieur, j'en ai donné deux, et je l'ai +fait volontairement. + +SAINT-GUELTAS. Personne ne l'ignore, et c'est cette noble libéralité qui +rend votre position fausse et impossible à soutenir. Vous ne pouvez +payer les frais de la guerre contre vous-même. D'ailleurs, ces généreux +sacrifices, ces utiles secours, ne suffisent plus. Il faut des bras à la +sainte cause, des bras nouveaux et des coeurs éprouvés. Il faut des +soldats, il faut des officiers surtout. Vous avez servi, vous avez des +talents militaires; vous êtes encore jeune et robuste, vous disposez +d'anciens vassaux aujourd'hui vos métayers et vos serviteurs dévoués, +lesquels, nous le savons, ne demandent qu'à marcher sous vos ordres. +Écoutez! écoutez-les qui vous réclament. (On entend au dehors des +clameurs et des cris de «Vive le roi!») Le moment est donc venu. Nous +voici sur vos terres avec une apparence _d'invasion_ qui vous délie de +vos promesses à la bourgeoisie. Nous ouvrons nos rangs avec respect pour +vous faire place. Entrez-y, c'est aujourd'hui qu'il le faut ou jamais! + +LE COMTE, entraîné, faisant un pas. Eh bien... (Il s'arrête en trouvant +Mâcheballe devant lui.) + +MACHEBALLE, faisant assaut de popularité avec Saint-Gueltas et voulant +se targuer d'avoir décidé le comte. Oui, Sacrebleu! c'est aujourd'hui! +ça n'est pas demain! Il y a assez longtemps que les nobles font trimer +nos sabots pour ménager leurs escarpins, et le sang que nous avons perdu +l'an passé, il l'ont regardé benoîtement couler sans se déranger de +leurs chasses, galanteries et ripailles! On a assez de ça! Croyez-vous +qu'on va se battre toute la vie comme des chiens pour rétablir vos +priviléges? Non, par la peau du diable! on n'a plus qu'un intérêt, qui +est aussi bien le vôtre que celui du paysan. C'est que la monarchie soit +rétablie avec l'abolition des dîmes, de la milice, des tailles, et qu'on +nous rende nos couvents, nos bons prêtres et nos fêtes. On s'était tous +réconciliés en 89. Faut y revenir! Faut que le seigneur fasse ce qui est +le bien du paysan, et, puisque le paysan veut venger son roi et son +Dieu, faut que le noble se batte comme nous autres, que ceux qui sont en +retard se dépêchent et fassent sonner le tocsin de leurs paroisses, ou +bien on le sonnera nous-mêmes, et on mettra le feu aux maisons des +feugnans; ça y est-il, vous autres! (Cris et clameurs des insurgés qui +envahissent le salon. Saint-Gueltas va vers eux avec une autorité +irrésistible et les fait reculer.) + +LE COMTE, avec énergie. Devant les menaces, vous comprenez, monsieur le +marquis, que je dis non, non, trois fois non! Je mets les femmes de ma +maison sous la sauvegarde de votre honneur, et je vais à Puy-la-Guerche! +(Aux insurgés.) Arrêtez-moi, si vous l'osez! + +SAINT-GUELTAS. Personne ne l'osera... Mais un moment encore... Quelqu'un +veut vous parler. (Aux insurgés.) Silence! (Bas, à Mâcheballe.) L'homme +en toile! + +MACHEBALLE. Le voilà! (Il fait sortir du groupe derrière lui un jeune +paysan breton habillé de toile bise de la tête aux pieds, les cheveux +longs, l'air doux, étonné.) + +LA KORIGANE, s'écriant. Tiens, Cadio! (Cadio jette un regard indifférent +sur elle et présente au comte une quenouille ornée de rubans roses.) + +LE COMTE, surpris. Que me voulez-vous? + +CADIO, simplement. Moi, monsieur? Rien! on m'a dit de vous donner cette +chose-là, je vous la donne. + +RABOISSON, voulant prendre la quenouille. Tu t'es trompé, mon ami, c'est +pour ces dames! + +CADIO, défendant la quenouille. Non pas, non pas! On m'a dit: «Donne la +quenouille à ce monsieur;» je fais ce qu'on m'a commandé. + +LE COMTE, prenant la quenouille. Qui vous a commandé cela? + +CADIO, montrant Sapience, qui s'est mis à la tête du groupe. Il est +habillé en paysan. Dame, c'est lui! je ne le connais pas plus que les +autres. + +LE COMTE, à Sapience. Approche donc, misérable, que je te brise ton +présent sur la figure! + +SAINT-GUELTAS, le retenant et riant sous cape. Arrêtez, monsieur, c'est +notre... + +SAPIENCE, l'air inspiré et emphatique. Inutile de le dire, M. le comte +voit bien que je tends la joue! + +LE COMTE, le regardant avec surprise. Un paysan... le fouet en +bandoulière, le sac à farine sur l'épaule... J'y suis! c'est le signe de +ralliement adopté par des hommes dont le ministère de paix et de charité +s'accorde mal avec de pareilles provocations! Je respecte votre +caractère, monsieur, et c'est à ceux qui emploient un personnage +inviolable pour m'adresser le plus sanglant outrage que je renvoie le +reproche de lâcheté. Est-ce vous, monsieur le marquis de la +Roche-Brûlée? + +SAINT-GUELTAS. Non, monsieur, je vous aurais présenté le défi moi-même. +C'est le conseil de l'armée catholique qui, malgré moi, a chargé M. +le... M. Sapience, nous l'appelons ainsi, de vous offrir, en cas de +refus... + +LE COMTE (montrant Cadio.) Et celui-ci... est-ce aussi un ministre?... + +SAPIENCE. Non; c'est un pauvre idiot que nous avons ramassé sur les +chemins et qui ne sait ce qu'il fait. Ne lui en veuillez pas. Aucun de +nous ne se fût senti le courage d'infliger en personne un châtiment +aussi cruel à un homme jusqu'ici respectable et pur; mais les ordres +étaient formels, et je devais obéir à mon évêque. + +LE COMTE. Quel évêque? Son nom! + +SAPIENCE. Monseigneur l'évêque d'Agra. + +RABOISSON, bas, à Saint-Gueltas. Qu'est-ce que c'est que ça? un évêque +de ta façon? + +SAINT-GUELTAS, bas. Ça fait très-bien. Silence! (Au comte qui tient +toujours la quenouille.) Eh bien, vous la gardez, monsieur le comte? +C'est trop d'héroïsme et de fierté! + +LOUISE, tremblant de colère. Oh! oui, mon père, c'est trop! + +LE COMTE, vaincu par l'élan de sa fille. Je devrais pousser jusque-là le +respect de ma parole; mais ce serait rompre avec ma religion, et Dieu me +délie! (Il place la quenouille dans une panoplie au-dessus de la +cheminée et s'adresse à Louise.) Nous laisserons cela ici, ma fille, et, +si Henri revient, il verra l'humiliation que j'ai subie avant de me +décider à rompre vos fiançailles. Il sert la République, lui, et il la +sert de bonne foi. Il apprendra qu'il n'y a plus d'accord possible entre +les partis; on l'a dit ici tout à l'heure, il n'y a plus d'avenir, plus +de repos, plus de liens de coeur, plus de famille! Ah! Louise! que +vas-tu devenir, mon enfant! + +LOUISE. Vous partez, mon père? (Montrant les insurgés.) Avec eux? + +LE COMTE, à Saint-Gueltas. Oui, me voilà. Laissez-moi m'occuper d'un +refuge pour ma famille. + +LOUISE. Je vous suivrai, ma place est auprès de vous! + +SAINT-GUELTAS, avec un cri de joie. Vive mademoiselle de Sauvières! +(Tous crient en agitant leurs chapeaux. Cadio reste isolé et regarde +Louise sans crier.) + +MACHEBALLE, le secouant. Crie donc aussi, sauvage! + +SAPIENCE, à Mâcheballe. Laissez-le donc, c'est un fou! (Ils vont au fond +et parlent avec les autres.) + +LA KORIGANE, à Cadio, qui regarde toujours Louise. Eh bien, Cadio? +Cadio! est-ce que tu ne me reconnais pas? + +CADIO. Toi? Si bien! + +LA KORIGANE. Et voilà tout ce que tu me dis? Tu ne t'es donc pas fait +prêtre? + +CADIO, sortant comme d'un rêve. Ah! oui, bonjour! (Il s'en va.) + +LA KORIGANE. Il a l'esprit tout à fait dérangé! Pauvre Cadio! + +SAINT-GUELTAS, aux fond, aux insurgés. Allons, mes gars, gagnez les +bois, je vous suis. (Montrant le comte et ses amis.) Nous vous suivons +tous! Je vous l'avais bien dit, que personne ne resterait céans! Non, +personne en Vendée ne se croisera plus les bras quand Dieu et le roi +commandent. + +TOUS, criant. Vive le roi et Saint-Gueltas! + +SAINT-GUELTAS. Non, non: vive le roi et Sauvières! + +TOUS, sortent en criant. Vive Sauvières et Saint-Gueltas! (Le chevalier, +électrisé, sort avec eux. Stock fait de même.) + +SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe resté le dernier. Monte la tête aux gens de +la paroisse! Il ne faut pas que Sauvières se ravise! + +MACHEBALLE. N'ayez peur! on leur z'y chauffera le sang! (Il sort.) + + + +SCÈNE VIII.--SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA TESSONNIÈRE, RABOISSON. (On +entend encore au dehors les cris de «Vive Sauvières et Saint-Gueltas!») + + +SAINT-GUELTAS, (à Louise.) Vous l'entendez, nos deux noms ne font plus +qu'un seul cri de guerre. (Au comte.) Vous feriez bien, monsieur le +comte, de vous montrer à notre campement. Vos cheveux blancs et la +présence de mademoiselle de Sauvières enflammeraient l'ardeur de nos +gens. C'est de l'enthousiasme, c'est du prestige qu'il faut à ces âmes +simples! + +LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n'obtiendrez pas que je me porte +avec vous à l'attaque de Puy-la-Guerche. C'est assez d'abandonner cette +malheureuse ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole. +Dites-moi en quel lieu et quel jour j'aurai à vous rejoindre après que +vous aurez fait ce coup de main. + +SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons pas les pays +conquis; nous portons la terreur et le châtiment de ville en ville. Ce +soir, nous surprenons Puy-la-Guerche; demain, nous serons à Buzanays. + +LE COMTE. J'y serai aussi. + +SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route sur-le-champ... +autrement, les républicains viendront s'opposer à votre départ. + +LE COMTE, tristement. C'est-à-dire à ma fuite! Je fuirai, monsieur, et +sans tarder! + +SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. Vous ne craignez pas que votre père ne +revienne sur sa décision? Elle lui coûte beaucoup! + +LOUISE. Vous avez sa parole... et la mienne! A demain, monsieur! + +SAINT-GUELTAS, tendrement. A demain! (à part) ou à tout à l'heure! + +LE COMTE, le saluant. Au revoir, monsieur le marquis! + +SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte! (Il le salue profondément, +regarde Louise avec passion, baise le brassard et se retire en faisant +signe à Raboisson, qui le suit.) + +LE COMTE, à Mézières. Fais tout préparer pour le départ. Il faut que +nous soyons hors d'ici dans une heure. (Mézières sort.) + +LA TESSONNIÈRE. Dans une heure! vous n'aurez pas le temps d'emporter vos +meubles. Songez donc que les républicains viendront piller ici dès +qu'ils sauront la folie que nous faisons! + +LE COMTE. Ils feront peut-être pis!--Ah! ma fille! dis adieu à ton +berceau! + +LOUISE. Je suis résignée à tout, mon père! J'ai tout prévu; et +pardonnez-moi la fièvre de joie que je ressens. Enfin vous voilà rendu à +vous-même! (Elle l'embrasse.) Nous ne ferons plus qu'une âme et un +coeur... + +LE COMTE. Et Henri!... tu ne songes pas à lui? + +LOUISE. Votre exemple le décidera. En apprenant vos dangers, il accourra +pour vous couvrir de son corps... S'il ne le faisait pas, je le +mépriserais!... Ah! c'est Dieu qui le veut, allez! Partons, partons! je +vais donner des ordres. + +LA TESSONNIÈRE. Songez à une voiture... On me permettra bien de marcher +avec les femmes... pour les défendre? + +LOUISE. Je monterai à cheval, mon ami; vous, vous irez en voiture avec +ma tante. + +ROXANE, entrant. Où donc? + +LOUISE. A la guerre! Réjouissez-vous, nous servons le roi! nous nous +sommes déclarés, nous partons! + +ROXANE. Ah! vive-Dieu! embrassez-moi, mon frère! Oui, oui! la guerre, le +mouvement, la poudre, le danger, le triomphe! Vous serez généralissime +en Vendée, et maréchal de France quand le roi sera proclamé. + +LE COMTE. Tâchez de garder vos illusions, ma soeur, et de ne pas perdre +la tête au premier revers! + +ROXANE. Bah! le courage n'est pas nécessaire quand tant de braves gens +en ont à notre place! La France entière va se lever. Toute l'Europe est +avec nous. Dans un mois, dans six semaines peut-être, le jeune roi sera +aux Tuileries,--et nous aussi.--Quand partons-nous? + +LE COMTE. Sachons d'abord où vous irez. En Bretagne, on est redevenu +tranquille... + +LA TESSONNIÈRE. Ah! on est tranquille par là? + +ROXANE. Mais je ne veux pas être tranquille, moi! Je veux me battre, je +serai Jeanne d'Arc, et Saint-Gueltas sera mon Dunois, mon aide de camp. + +LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne trop votre général, +ma soeur, et songez à gagner Guérande, où nous avons des parents. + +ROXANE, Mézières rentre. Guérande? Soit! C'est une bonne ville, une +place de guerre imprenable, où tout le monde pense bien. On se voit +beaucoup; Louise, il faudra emporter de la toilette. + +LE COMTE. N'emportez rien. Vos femmes vous rejoindront avec vos effets. +Vous partez sans bruit dans cinq minutes. + +ROXANE. Dans cinq minutes! faite comme me voilà! + +LE COMTE. Croyez-vous aller à une partie de plaisir? + +ROXANE. Mais... + +LE COMTE. Il le faut, et je le veux! + +ROXANE. Allons! pour le roi, je suis prête à tous les sacrifices. Je +sortirai en robe d'indienne! + +LE COMTE, bas. Prenez de l'argent. (A la Tessonnière, qui reste comme +hébété.) Allons, préparez-vous, mon ami! (Roxane sort.) + +LA TESSONNIÈRE. Oui, oui, certainement! mais... où coucherons-nous ce +soir? + +LE COMTE. Où vous pourrez. Vous gagnerez vite le pays insurgé. Mézières +saura vous diriger. + +LA TESSONNIÈRE. Mais souper! où soupera-t-on? + +LE COMTE. Nulle part; vous achèterez du pain en courant. + +LA TESSONNIÈRE. Oh! mon Dieu, c'est le martyre, je le vois bien! + +LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami! + +LA TESSONNIÈRE, sortant. C'est le martyre, je vous dis que c'est le +martyre! (Il sort.) + +LE COMTE. Toi, Louise... + +LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas. + +LE COMTE. Tu le veux! Aurais-je du courage en te voyant partager mes +souffrances? + +LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne vous quitte pas. + +LE COMTE. Ah! si Henri était là!... Mais je ne puis te confier à ma +soeur et à la Tessonnière; ce sont deux enfants!... (A Mézières, qui +entre.) Tout est prêt? + +MÉZIÈRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains qu'aucun de nous ne +soit libre d'aller où vous le souhaitez. + +LE COMTE. Comment cela? + +MÉZIÈRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs! Ils veulent marcher +à Puy-la-Guerche; ils disent que vous n'irez pas ailleurs aujourd'hui. + +LE COMTE. En vérité? Ils sont fous! Mais qui vient là? (Il fait signe à +Louise, qui rentre dans son appartement.) + + + +SCÈNE IX.--Les Mêmes, le Moreau, entrant; MÉZIÈRES, sortant. + + +LE MOREAU. C'est moi, monsieur! D'où vient que, depuis une heure, nous +sommes retenus prisonniers dans la cour de votre donjon? + +LE COMTE. C'était pour votre sûreté, messieurs. Ignorez-vous ce qui se +passe? + +LE MOREAU. J'ignore ce qui s'est passé entre les brigands et vous; mais +je sais que, quand ils sont entrés ils n'étaient qu'une vingtaine, et +qu'avec vos gens vous pouviez les écraser. Vous les avez laissés se +réunir chez vous, et ils en sont sortis en criant: «Vive Sauvières et +Saint-Gueltas!» + +LE COMTE, blessé. Que ne leur imposiez-vous silence, vous? + +LE MOREAU. Entouré de gens à demi morts de peur, certain d'être trahi +par vous, que pouvais-je faire? + +LE COMTE. Trahi? Vous ai-je livré? + +LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur; je ne me contenterai pas de +réponses évasives. + +LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur; vous oubliez... + +LE MOREAU. Je n'oublie pas que je suis chez vous, et que vous pouvez me +faire jeter par les fenêtres comme faisaient vos bons aïeux quand les +petits gens de ma sorte se permettaient de raisonner. Ce n'est pas Rebec +et ses pareils qui me défendraient, ils sont cachés sous les bottes de +paille de vos greniers; mais, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir; il +me faut la vérité, et je vous somme de me la dire. + +LE COMTE, irrité. Vous me sommez... (Devant la courageuse attitude de Le +Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.) + +LE MOREAU. Eh bien, monsieur? + +LE COMTE. Eh bien!... il est vrai, je me sépare de vous. + +LE MOREAU. Au moment du danger? + +LE COMTE. Le danger est égal de part et d'autre, et, d'ailleurs... + +LE MOREAU. Ne répliquez pas, monsieur, la vérité vous écrase. Ah! la +noblesse! voilà comme toujours la récompense de nos alliances avec elle, +de notre confiance dans ses protestations de civisme, de notre +engouement imbécile pour ses détestables séductions! C'est ainsi que, +spéculant sur notre candeur, elle nous berne et nous crache au visage! +Ah! bourgeois, pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes! nous +méritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leçon à quelques-uns, +j'espère; mais ceux de nous qui vous eussent épargnés vont devenir +atroces d'indignation et de vengeance: ce sera vous qui l'aurez voulu, +messieurs les traîtres! Malheur à vous! nous accepterons le règne de la +terreur plutôt que votre amitié perfide. Pour ma part, je sors d'ici en +secouant la poussière de mes pieds, comme d'un lieu maudit où le canon +républicain fera bien de ne pas laisser pierre sur pierre. (Il sort.) + +LE COMTE. Insolent!... non, honnête homme! O mon Dieu! qu'ai-je fait? et +où m'entraîne le point d'honneur? (On entend des cris et le tocsin.) Que +se passe-t-il? le tocsin, sans mon ordre? (Un coup de fusil très près. +Louise entre, venant de l'intérieur. Elle est en costume d'amazone.) +Louise, qu'est-ce que cela? + +LOUISE. Je ne sais pas. (Elle va à la fenêtre.) + +LE COMTE, (l'en retirant convulsivement). Ne reste pas là, va-t'en! (Il +va pour sortir.--Le Moreau, sanglant, blessé à la figure, paraît au fond +de la seconde salle; il élève son chapeau en l'air et crie: «Vive la +nation!» et «Vive la République!» Un second coup de fusil, partant de +l'escalier, l'atteint en pleine poitrine. Il tombe mort sur le seuil. On +entend crier sur l'escalier: «A bas le municipal!») + +LE COMTE. Ah! les misérables! (Il s'élance, l'épée à la main, sur ses +paysans qui paraissent au fond, armés de fusils et de faux. Mézières se +précipite à sa rencontre et le force à reculer en le couvrant de son +corps.) + +MÉZIÈRES. Arrêtez! ils sont furieux, ils ne se connaissent plus! (Louise +aussi s'est élancée au-devant des paysans, qui s'arrêtent devant elle.) + +LOUISE, aux paysans, montrant le cadavre de Le Moreau. Malheureux que +vous êtes! Cent contre un! c'est odieux! c'est lâche! + +LE COMTE, exaspéré. Assassins! vous êtes des assassins! (Les paysans +s'arrêtent consternés, quelques-uns emportent Le Moreau.) Ah! ma fille, +voilà ce que c'est que la guerre civile! et tu la désirais! (Il tombe +sur un siége, suffoqué.) + +LOUISE. Mon père, il faut s'y jeter pour contenir ceux qui déshonorent +la cause! C'est le devoir, vous le voyez bien! + +LE COMTE, se relevant avec énergie. Oui, contenir et châtier! (Aux +paysans.) Qui a fait cela? qui a assassiné chez moi? + +PLUSIEURS PAYSANS. C'est pas moi!--Ni moi!--Ni moi! + +LE COMTE, à Tirefeuille qui paraît, le fusil à la main. Est-ce toi, +coquin? + +TIREFEUILLE, farouche. Oui, c'est moi! Après? + +LE COMTE. Et qui encore? + +TIREFEUILLE, montrant un camarade. Y a lui, La Mouche; on a tiré chacun +son fusil. On n'est pas dans les maladroits. + +LE COMTE, le prenant au collet avec vigueur. A moi, vous autres! +Honnêtes gens, qui n'avez pu empêcher cette infamie, prenez-moi ces deux +brutes et jetez-les au cachot. Je les abandonne à la vengeance de nos +ennemis! (Les paysans font un mouvement pour obéir et s'arrêtent. +Mézières tient Tirefeuille en respect.) + +UN PAYSAN. Oui... mais... dites donc, monsieur le comte, faut pourtant +savoir si vous êtes pour ou contre nous! + +LE COMTE. Je suis votre capitaine et je vous mène à la guerre pour le +roi et la religion. + +TOUS. Vive notre capitaine, et en route! + +TIREFEUILLE et LA MOUCHE. Oui, oui, en route, et tout de suite! + +LE COMTE, les montrant aux autres paysans. Ces deux hommes au cachot +d'abord, ou, devant vous, je me brûle la cervelle! + +LES PAYSANS. Oh!... pourquoi ça? + +UN PAYSAN. Oui, pourquoi, monsieur le comte? + +LE COMTE, exalté. Parce que, si je ne suis pas obéi, je vais faire avec +vous une guerre de démons, et non une guerre de chrétiens! J'aime mieux +mourir que de vous conduire à la damnation éternelle! + +LE PAYSAN. Il a raison... oui, oui... c'est vrai, ça! + +TOUS. Oui, oui, vive Sauvières! + +LE PAYSAN. Vive la religion! au cachot les assassins! + +TOUS, s'emparant de Tirefeuille et de La Mouche. Au cachot! Vive +Sauvières et la religion! (Ils sortent.) + +MÉZIÈRES. Tout est prêt, monsieur le comte; il faut monter à cheval. Je +vais vous habiller. + +LE COMTE, à Louise, qui s'est jetée dans ses bras. Ah! Louise, quel +commencement et quel présage! Le seuil de ma maison est souillé du sang +innocent; j'ai mérité de le franchir pour la dernière fois! (Il sort par +l'intérieur, Mézières le suit.) + + + +SCÈNE X.--LOUISE, MARIE, entrant. + + +LOUISE, se jetant dans ses bras. Ah! où étais-tu? Chère Marie, je suis +brisée! + +MARIE. Je sais tout, je me suis hâtée de faire vos préparatifs et les +miens. + +LOUISE. Les tiens? Tu retournes dans ta famille? + +MARIE. Quand vous avez besoin de moi? A quoi songez-vous, Louise? + +LOUISE. Vraiment? Ah! brave fille!... Mais c'est impossible, tu n'es +royaliste ni par situation ni par croyance. Tu ne peux pas renier tes +parents, ton milieu, ton opinion pour venir partager nos périls, nos +revers peut-être! + +MARIE. Ma famille, qui se réduit à une vieille tante et à un frère +infirme, a vécu du travail que votre amitié m'a procuré chez vous. Une +petite pension vient de leur être accordée à la considération d'un +cousin que nous avons sous les drapeaux et qui sert bien la République. +Moi, je suis libre, je n'ai besoin de rien, et je vous servirai mieux +qu'une femme de chambre, si dévouée qu'elle soit. + +LOUISE. Toi, me servir?... + +MARIE. Oui, moi, car ce ne sont plus seulement des soins matériels qu'il +vous faut; c'est une amitié à l'épreuve de tout, c'est du courage pour +soutenir le vôtre, c'est en un mot ce que l'on ne peut ni exiger ni +obtenir pour de l'argent, mais ce qu'on doit accepter d'un coeur +reconnaissant, sous peine de l'offenser en doutant de lui! + +LOUISE. Ah! chère amie, viens, alors! oui, avec toi je serai capable de +tout supporter! Ah! que j'ai besoin de toi! Mon âme est déjà éperdue, je +tremble d'avoir mal conseillé mon père;... mais il est trop tard, il +faut partir ou l'abandonner à la vengeance des républicains. (A la +Korigane, qui entre.) Eh bien, ma tante? est-elle prête? + +LA KORIGANE. Elle est déjà en voiture avec le vieux monsieur, et votre +cheval est en bas, qui s'impatiente. + +LOUISE, regardant à la fenêtre. Mais ce n'est pas là mon cheval. + +LA KORIGANE. Celui qui le tient vous en a trouvé un meilleur. + +LOUISE. Celui qui le tient? qui donc? + +LA KORIGANE. C'est Saint-Gueltas, pardi! ne faites donc pas semblant... + +MARIE, à Louise, bas. Ne répondez pas à cette folle. Je monterai votre +cheval. Acceptez celui qu'on vous offre, puisqu'il est meilleur. + +LOUISE, à la Korigane. Dites à mon père que je l'attends en bas. (Elle +sort avec Marie.) + +LA KORIGANE. Oui, oui, marche! Où le cheval ira, il faudra que tu +ailles, et où Saint-Gueltas te conduit, il faudra bien que ton père te +suive! Il a gagné son pari, Saint-Gueltas! La fille lui plaît. Et moi... +il ne m'a pas seulement regardée!... Qu'est-ce que je vais devenir à +présent? Voyons, si je peux retrouver Cadio! (Elle sort.) + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +Fin de l'été, 1793.--La salle à manger du château de Sauvières. La +grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte cette +inscription: PROPRIÉTÉ NATIONALE. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC est attablé avec MOUCHON et CHAILLAC; MADELON et +JAVOTTE, servantes de Rebec les servent. Flambeaux allumés, il fait nuit +dehors. La table est richement servie. + + +MOUCHON. Brrr!... La nuit est noire... et pas chaude, savez-vous? + +REBEC, avec dignité. Javotte, allumez la cheminée! Madelon, fermez les +portes. + +CHAILLAC, d'un ton impératif et militaire. Allumez ce que vous voudrez, +mais ne fermez rien. Dans ma position, la surveillance est de rigueur. + +REBEC. Vous avez raison, commandant! Buvons pour nous réchauffer. Avec +ce bon vin-là, on ne craint pas les surprises. Ça vous enflamme le +coeur... J'ai envie de chanter! + +CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du séquestre, chantez! +Chantez-nous la prise de la Bastille. + +REBEC. Justement, c'était mon idée! (Il chante sur l'air _O ma tendre +musette_.) + + O jour immémorable[2] + Où nous devions périr, + Sans un trait admirable + Fait pour nous secourir! + Des fastes de l'histoire + Tu seras l'ornement. + France, chante victoire. + En cet heureux moment. + + (Les deux autres reprennent le refrain.) + + Éli, rempli de zèle, + Brave officier français! + La couronne immortelle + Est due à ton succès. + Au bout de ton épée + Conserve cet écrit + Qui fait ta renommée + Que chacun applaudit. + + Cette affreuse Bastille + N'existe déjà plus. + D'ardeur chacun pétille... + +Permettez,... j'oublie! + + Fuis, honteux esclavage... + +[Note 2: Chanson textuelle, historique.] + +MOUCHON, bâillant. Ah bah! compère, tu t'embrouilles et tu chantes faux! +Et puis la prise de la Bastille, c'est vieux! On a dépassé tout ça! + +CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon. Dépasser la prise de la +Bastille n'est pas aisé. Il n'y a rien de si grand dans l'histoire! + +MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en étiez. + +REBEC. Oui, il en était, lui, et je porte la santé d'Harmodius Chaillac, +ci-devant vainqueur de la Bastille! + +CHAILLAC. Comment ci-devant? ci-devant vous-même! + +REBEC. Pardonnez, j'ai la langue un peu épaisse. Je dis le brave +Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille et commandant actuel de +l'héroïque garde nationale de Puy-la-Guerche, élu sur le champ de +bataille, il y a quatre mois, en remplacement du traître Sauvières, +passé à l'ennemi. En voilà, des titres de gloire! + +CHAILLAC, trinquant. Merci; à la vôtre! Mais la modestie me force à dire +que la défense de Puy-la-Guerche n'est pas un fait d'armes comparable à +la prise de la Bastille, et que, si M. Sauvières, le ci-devant comte, ne +se fût interposé entre nous et les royalistes... + +MOUCHON, aviné. Et moi, je vous dis... je vous dis que si! La Bastille, +c'était la Bastille. Y avait du monde, y avait tout Paris pour prendre +ça, tandis que notre ville, nous n'étions pas seulement deux cents +hommes armés contre des mille et des mille brigands! + +CHAILLAC. Vous n'en savez rien. Vous n'y étiez pas! + +MOUCHON. Je n'y étais pas, je n'y étais pas... Ça vous plaît à dire! + +REBEC. Allons, compère Mouchon, faut pas tergiverser; nous n'y étions +pas! + +CHAILLAC. Vous étiez ici avec bien d'autres, et vous vous cachiez! + +REBEC. Comme des imbéciles que nous sommes,--que nous étions! pensant +que le Sauvières était pour nous, tandis que l'oppresseur nous tenait +dans les fers et nous livrait aux sicaires royalistes. + +CHAILLAC. Il ne faut rien exagérer, c'est inutile. Le citoyen Sauvières +n'était pas oppresseur, et il ne vous a pas livrés, puisqu'on vous a +retrouvés ici sains et saufs le lendemain de la chasse que nous avons +donnée à l'avant garde de Saint-Gueltas! + +MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant Chaillac, et qui +burine votre nom au frontispice de la renommée! + +CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne vous reproche pas +votre couardise! Si vous aviez eu un peu de coeur au ventre, ce jour-là, +on n'aurait pas massacré sous vos yeux ce malheureux Le Moreau. + +REBEC. Commandant, les portes étaient fermées entre nous et ce forfait +exécrable. + +CHAILLAC. Il fallait les enfoncer! Celles de la Bastille étaient plus +solides! Pauvre municipal! un homme de coeur, celui-là, et qui parlait +bien! + +REBEC. Un peu emphatique. + +MOUCHON. Ah! il était empha... Comment dites-vous? + +REBEC. Je maintiens le mot, il s'écoutait parler, c'était son défaut! Il +aura fait des phrases au vieux Sauvières,--ça l'aura ennuyé... + +CHAILLAC. Qu'est-ce que vous dites donc? Vous donneriez à penser que +Sauvières a ordonné sa mort? + +REBEC. Dame! est-ce que les aristocrates ne sont pas capables de tout? + +CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites! On a trouvé les deux +assassins enchaînés dans le cachot de la tour neuve avec cet écriteau: +«Sauvières abandonne ces deux criminels au châtiment qu'ils méritent.» + +REBEC. Très-bien! mais vous n'en avez fait fusiller qu'un; l'autre, un +certain Tirefeuille, un coquin fini, a réussi à s'évader... Et quand on +pense qu'un scélérat comme ça rôde peut-être encore dans les environs! +Vous m'avouerez que ce n'est pas rassurant, la vie que nous menons ici, +Mouchon et moi. + +CHAILLAC. Vous voilà bien malades d'être préposés à la garde de ce +château! Vous y faites chère lie, car on n'a pas mis les scellés sur la +cave, à ce que je vois. + +REBEC. Ni sur la volaille, heureusement! Encore un peu de ce tokay? il +est gentil! + +CHAILLAC. Non, j'en ai assez. Je suis triste. Il me semble que je vois +le sang de Le Moreau sur le pavé... et jusque sur la nappe! + +REBEC. Sacredieu! taisez-vous donc, commandant! Ça fait frémir, des +paroles comme ça! Ah! oui, vous avez le vin triste, vous! (Il se lève.) + +MOUCHON, qui écoute. Chut! + +CHAILLAC. Quoi donc? + +MOUCHON. Vous n'avez rien entendu? + +REBEC. Si fait, j'entends! + +CHAILLAC. Qu'est-ce que vous entendez? + +MADELON, qui est au fond. C'est comme des cris et des gémissements! + +JAVOTTE. Eh non! c'est comme des cris de joie au loin. + +CHAILLAC, au fond. Êtes-vous bêtes! C'est une trompette à la porte du +donjon. (Aux servantes.) Courez ouvrir! m'entendez-vous? + +REBEC. Mais un instant, un instant! Si c'est les brigands de +Saint-Gueltas qui reviennent se venger! Vous n'avez pas avec vous la +moindre escorte, et ici nous ne pouvons pas compter sur les habitants. + +CHAILLAC, écoutant. Soyez donc tranquille! C'est une sommation militaire +en règle, et les brigands ne procèdent pas comme ça. Allons! c'est de la +troupe, recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (Aux servantes.) +Éclairez-nous! (Il sort avec Mouchon et Madelon.) + + + +SCÈNE II.--REBEC et JAVOTTE. + + +REBEC. Moi, je ne suis pas un héros du 14 juillet, ce n'est pas mon +état. Ma mie Javotte, donne-moi la clef. + +JAVOTTE. La clef de la cache? Je ne l'ai pas. + +REBEC. Si fait, je te l'ai confiée ce matin pour balayer. Donne donc! +(Javotte cherche dans ses poches.) Voyons, tu n'as pas balayé? + +JAVOTTE. Si fait, si fait; mais je vous ai rendu la clef, vrai, +d'honneur! + +REBEC, se fouillant. Tu as raison, la voilà! Elle est si petite... +Javotte, fais le guet par là, et, si c'est des amis qui arrivent, +avertis-moi. + +JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour rien, je parie! Depuis que +je vous ai découvert cette grande cache dans le mur, vous y entrez pour +une mouche qui vole. + +REBEC, qui a essayé la clef. Eh bien, mais dis donc! je ne peux pas +ouvrir! + +JAVOTTE. Vous avez emmêlé la serrure à force de l'essayer. + +REBEC. Mais non! Vois! C'est comme si on l'avait fermée en dedans! + +JAVOTTE, riant. Dame! c'est peut-être quelqu'un du dehors qui la +connaissait avant vous et qui s'en sert contre vous... Quelque brigand! + +REBEC, effrayé, reculant. Tirefeuille peut-être! l'assassin de... + +JAVOTTE, qui a été au fond. Allons, cachez vos peurs! C'est des beaux +soldats républicains qui arrivent. Tenez! quand je vous dis! en voilà un +superbe. + +REBEC. Un officier? Il veut prendre mes ordres sans doute. Retire-toi, +Javotte, c'est des affaires d'État. + + + +SCÈNE III.--HENRI DE SAUVIÈRES, REBEC. + + +REBEC, (à part.) Joli garçon, tout jeune! Qu'est-ce qu'il a à regarder +comme ça partout? Il a l'air timide, rassurons-le. (Haut.) Salut et +fraternité, général! + +HENRI, d'un ton résolu. Lieutenant, s'il vous plaît! c'est assez pour +deux ans de service. + +REBEC. Ah! mon Dieu! M. Henri! + +HENRI. Tiens, Rebec! Comment cela va-t-il, mon vieux? + +REBEC. Bien, monsieur le comte; et vous-même? + +HENRI. Pourquoi m'appelles-tu comme ça? Mon oncle est vivant, Dieu +merci! As-tu de ses nouvelles, toi? + +REBEC. Oh! vous en avez bien aussi? On a dû vous dire à la ville qu'il +était vainqueur sur toute la ligne, au bord de la Loire. + +HENRI. Vainqueur? C'est comme ça que vous êtes renseignés? L'armée +vendéenne est en pleine déroute... + +REBEC. Pourtant elle avance toujours! + +HENRI. Parce qu'elle ne peut pas reculer. + +REBEC. Ah! dame! c'est possible. Moi, je ne sais rien de ce qui se +passe. Je reste ici pour... + +HENRI. Au fait, pour quoi es-tu ici? + +REBEC. Hélas! monsieur Henri, vous savez, le séquestre! + +HENRI. Ah oui! tu es préposé... + +REBEC. On m'a forcé d'accepter cet emploi-là. Ça fait grand tort à mon +établissement dans la ville, et ça me dérange fort de mes petites +affaires. + +HENRI. Je te croyais adjoint à la municipalité. + +REBEC. J'ai donné ma démission, le poste était périlleux. + +HENRI. Et tu n'es pas précisément un foudre de guerre, toi, je me +souviens... + +REBEC. Et puis le dévouement me commandait de rester ici. + +HENRI. Le dévouement à la République? + +REBEC. A votre famille surtout. Un gardien fidèle... + +HENRI. _Surtout_ est de trop. On ne t'en demande pas tant. Fais ton +devoir et ne t'occupe pas du reste. + +REBEC. Ah! alors... vous, vous êtes avec nous? tout à fait? sans +arrière-pensée? + +HENRI. Comment sans arrière-pensée? Tu demandes ça à un officier de +cavalerie de l'armée républicaine? + +REBEC. Ah! vous êtes dans la cavalerie? Et votre régiment? + +HENRI. Partie ici, partie à Puy-la-Guerche. + +REBEC. Enfin! enfin! vous voilà arrivés pour nous défendre et nous +protéger? Dieu soit loué! Et c'est ça l'uniforme? + +HENRI. Dame, il n'est pas cossu. Nous ne sommes pas des gens de cour, la +République n'est pas riche, nous nous contentons de ce qu'elle donne. + +REBEC. Oh! vous êtes un vrai patriote, vous, un bon! Ça réjouit le coeur +de vous entendre parler comme ça.--Alors... vous avez rompu avec votre +ci-devant famille? + +HENRI, riant. Ma ci-devant... Es-tu fou? ma famille est toujours ma +famille. + +REBEC. Pardon! j'allais trop loin... Il y a comme ça des idées... et des +intérêts qu'on ne peut pas oublier, n'est-ce pas? C'est trop juste, +c'est trop juste. + +HENRI. Dis donc, toi! tu as l'air de me soumettre à un interrogatoire? +Es-tu chargé de ça? + +REBEC. Oh! par exemple! moi, vous trahir? moi qui vous aime tant! moi +qui vous ai vu tout petit et qui vous mettais sur mon bidet, du temps +que je venais ici acheter vos laines? Étiez-vous content de taper ma +bête avec vos petits talons! Et mademoiselle Louise que vous vouliez +prendre en croupe... et qui avait peur! + +HENRI. Pauvre Louise! elle a bien d'autres sujets de frayeur à présent! + +REBEC. Mais... vous savez qu'elle est devenue intrépide! Elle ne quitte +pas son père, c'est une des héroïnes de l'armée catholique. + +HENRI, soupirant. On me l'a dit. + +REBEC. Ça n'avance pas vos affaires pour le mariage? + +HENRI. Ça les met à néant, comme tu penses. + +REBEC. Ça ne vous chagrine pas plus que ça? + +HENRI, brusquement. Eh bien, à quoi cela m'avancerait-il, de m'en +chagriner? + +REBEC. C'était pourtant un beau parti! fille unique! et vous qui n'avez +rien! + +HENRI. Justement, c'est là ce qui me console un peu. + +REBEC. Ah bah? + +HENRI. Tout ça n'empêche pas que je voudrais avoir de leurs nouvelles, à +mes pauvres parents. Voyons, comment ne sais-tu rien, toi qui te +prétends si dévoué à la famille? + +REBEC. C'est que... on n'ose pas trop faire de questions dans ce temps +de suspicion et de crainte; on risque d'avoir l'air de s'intéresser... + +HENRI. Qu'est devenue mademoiselle Hoche? + +REBEC. Partie avec ces dames. + +HENRI. Pour l'armée catholique? elle? + +REBEC. C'est comme je vous le dis. + +HENRI. Par dévouement, alors? Généreuse fille! Est-elle toujours jolie? + +REBEC. Ah! du présent je ne peux rien vous dire. Elle était plus jolie +que jamais quand elle a suivi mademoiselle Louise. Savez-vous qu'à elles +deux, elles auraient été la fleur du pays sans ces maudites guerres? +Est-ce que vous n'étiez pas un peu amoureux de l'une et de l'autre? + +HENRI. Quelles sottes questions me fais-tu; au lieu de me donner des +renseignements sérieux? + +REBEC. Dame! quand on ne sait pas! Mais il y a l'ancien homme d'affaires +de votre oncle, il est resté au pays, et, si vous voulez le voir... + +HENRI. Oui! cours me le chercher... Non, n'y va pas. Je le verrai comme +par hasard. Il ne faut pas le compromettre. + +REBEC. Ah! tenez, avouez, monsieur Henri, que la République est bien +soupçonneuse, et qu'il est bien difficile d'oublier...--Mais qui sait? +tout va si drôlement aujourd'hui!... Et, après tout, des fils de famille +enrôlés malgré eux, comme vous par exemple, pourraient bien, s'ils le +voulaient, ramener l'ancien temps, qui n'était pas si mauvais qu'on veut +bien le dire! Hein, ai-je tort? + +HENRI. Mon ami Rebec, je vois que tu n'as pas changé. + +REBEC. Il faut bien plier sous les circonstances; mais, au fond, +monsieur Henri, je suis toujours aussi bien pensant... et aussi... + +HENRI. Et aussi bête que par le passé. + +REBEC. Plaît-il? + +HENRI. Tu as très-bien entendu, mon cher, et tu es stupide de croire +qu'un ci-devant noble ne peut pas servir fidèlement son pays. + +REBEC. Je ne dis pas ça! au contraire! Je vois bien que vous détestez le +mensonge, et, entre nous, monsieur votre oncle a manqué à son devoir en +trahissant lâchement... + +HENRI. Tais-toi! Ne répète jamais ce mot-là devant moi, si tu tiens à +tes deux oreilles. Mon oncle a cru obéir à sa conscience. Il s'est +trompé, mais comme se trompe un galant homme, en se sacrifiant. Il +savait que la Vendée n'aboutirait qu'à un gâchis et à un désastre. Il +s'y fera tuer et laissera quand même une mémoire pure. Moi, je me ferai +éventrer aussi pour dompter la révolte, et peut-être recevrai-je mon +affaire de la main d'un de mes paysans ou d'un des vieux domestiques qui +m'ont porté dans leurs bras et fait manger la bouillie! ou bien ce sera +le prêtre qui m'a fait faire ma première communion, qui me cassera la +mâchoire, ou encore... mon oncle lui-même, le plus doux, le plus tendre, +le meilleur des hommes! C'est comme ça, à ce qu'il paraît, la guerre +civile. C'est très-gentil! mais, quand on y est, on y est, et, quand on +va au feu, ce n'est pas pour recevoir des pommes cuites. Là-dessus, va +te coucher, Rebec, car je perds mon temps à te faire comprendre ce que +tu ne comprendras jamais. + +REBEC. Me coucher, non! Je vais vous reconduire. + +HENRI. Nous couchons ici, nous, le capitaine et le détachement, si ça ne +te contrarie pas. + +REBEC. Ah! mon Dieu, vous ne me disiez pas ça! Je cours donner des +ordres... + +HENRI. C'est fait, nos fourriers n'ont pas besoin de toi pour installer +leur monde. + +REBEC. Mais... votre capitaine, où couchera-t-il? Toutes les chambres +sont sous le scellé, excepté... + +HENRI. Excepté celle que tu t'es réservée? Le capitaine la prendra; où +est-elle? + +REBEC. Celle-ci... à côté. + +HENRI. L'appartement de ma tante Roxane? C'était le meilleur. Tu n'as +pas mal choisi, camarade! + +REBEC. Monsieur Henri, c'est à cause des odeurs! Cette chambre embaume +et je suis fou des odeurs. + +HENRI. Pauvre tante! elle couche peut-être maintenant dans une étable. + +REBEC. Vous ferai-je apporter à souper? + +HENRI. Non, nous avons mangé à Puy-la-Guerche. + +REBEC, allant à la table. Vous prendrez bien au moins un verre de tokay? +Voyons, sans cérémonie? + +HENRI. Tu es trop bon! tu fais les honneurs de chez nous avec une +grâce... + +REBEC. Et, sans être trop curieux, qu'est-ce que vous venez donc faire +ici? + +HENRI. Ça ne me regarde pas. On commande, j'obéis; mais je suppose qu'on +veut mettre garnison dans un château qui pourrait servir de point de +ralliement et de refuge aux rebelles. + +REBEC. Il y a trois mois qu'on aurait dû le faire! On vit ici dans les +transes, et, si les brigands avaient voulu... Ah! la République est bien +négligente! + +HENRI. Oui! elle te loge dans un château fortifié, elle t'y donne les +clefs d'une cave exquise, un lit de dentelle et de duvet, et elle oublie +de t'attribuer une garde d'honneur pour que tu puisses y dormir +tranquille; c'est impardonnable! + +REBEC. Vous vous moquez de moi? + +HENRI. Ça se pourrait bien. Allons, va préparer cette chambre parfumée +pour mon capitaine. Il n'a pas volé un bon gîte et une bonne nuit, +celui-là! + +REBEC. Eh bien, et vous? + +HENRI. Je dormirai sur une chaise. Je suis ici en pays conquis; mais je +respecte le passé, moi, et je ne l'oublierai pas en me gobergeant dans +le lit de mon oncle... + +REBEC. Mais votre ancienne chambre! + +HENRI. Assez de politesses, tu m'ennuies. Va enlever tes draps et tes +nippes. Dépêchons-nous! + +REBEC. On y va, on y va, lieutenant; ne vous impatientez pas. + +HENRI, à un cavalier qui entre avec la valise du capitaine. Va faire le +lit, camarade. Par ici. Tu sortiras de l'autre côté. (Rebec sort, suivi +du soldat.) + + + +SCÈNE IV.--HENRI, le capitaine RAVAUD. + + +LE CAPITAINE, (homme distingué, à la figure douce.) Eh bien, mon jeune +lieutenant, comment va ce pauvre coeur ému? + +HENRI. Bien, mon capitaine. Je n'ai reçu ici aucune mauvaise nouvelle de +ma famille. Espérons que mon oncle mettra en temps utile les femmes en +sûreté; quant à lui et à ses amis, ils font comme nous, ils courent les +chances de la guerre. + +LE CAPITAINE. Sommes-nous seuls? J'ai quelque chose à vous dire. + +HENRI, allant fermer la porte de côté. Oui, Capitaine; à présent, vous +pouvez parler. + +LE CAPITAINE, s'asseyant. Voyons, Henri, nous allons entrer en campagne +et faire des choses terribles, je le crains! + +HENRI. Vous plaisantez, capitaine, les choses terribles ne vous font pas +peur. + +LE CAPITAINE. Je vous demande pardon. La guerre civile entraîne des +rigueurs que vous ne prévoyez pas, et, d'après les ordres que nos +généraux reçoivent, je m'attends à tout. On veut en finir brusquement et +sans retour avec la Vendée, et, pour les exaltés qui nous gouvernent à +présent, tous les moyens sont bons. La Convention trouve les procès trop +longs à instruire. Elle nous défendra peut-être de faire des +prisonniers. Si elle entre dans cette voie, Dieu sait où elle +s'arrêtera. Vous sentirez-vous la force d'aller jusqu'au bout? + +HENRI. Est-ce une épreuve, mon capitaine? M'avez-vous amené ici, de +préférence aux jeunes officiers mes camarades, pour voir si, en présence +du manoir où j'ai passé mon enfance et où tout me rappelle les plus +chers souvenirs de ma vie, je sentirai faiblir mon patriotisme? + +LE CAPITAINE. Oui, mon cher enfant, je l'ai fait à dessein, non pour +surprendre les secrets tourments de votre conscience, mais pour vous +dire: Jamais homme de coeur n'a été mis à une épreuve plus cruelle. +Certains devoirs dépassent les forces morales les mieux trempées, et +ceux qu'on va vous imposer répugnent à la nature autant qu'à l'humanité. +Vous allez peut-être vous trouver en face de vos parents, de vos amis... + +HENRI. C'est possible, c'est prévu! + +LE CAPITAINE. Avez-vous prévu la malédiction de votre famille, +l'indignation de votre caste... et celle d'une personne... Vous étiez +fiancé, m'avez-vous dit, à une parente... + +HENRI. Ne parlons pas de ça, mon capitaine; ce serait le côté faible de +la place. J'avais pour la petite cousine une amitié... c'était peut-être +déjà de l'amour; mais elle n'en pouvait avoir pour moi: c'était une +enfant, et Dieu sait que, depuis l'insurrection elle, doit me mépriser +de tout son coeur! + +LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si... Voyons! admettons toutes les +probabilités: que diriez-vous si j'avais sur moi, en ce moment, l'ordre +de brûler le château de Sauvières? + +HENRI, se levant. Cet ordre... l'avez-vous, capitaine? Oui, je le vois! +vous l'avez. + +LE CAPITAINE. Et vous devez commander l'exécution du mandat. On le veut +ainsi. + +HENRI. Diable! c'est dur. + +LE CAPITAINE. Et cruel! j'en suis révolté. Écoutez, Henri, écoutez-moi +bien. Je crois être un brave soldat et un honnête homme. Vous m'avez vu +souriant en face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n'ai pas, +c'est celui de faire des choses atroces. On l'exige de moi,--je suis +résolu à désobéir. + +HENRI. Vous? + +LE CAPITAINE. Oui, car j'ai l'ordre aussi de brûler les chaumières et +les forêts, de détruire les récoltes, de dévaster les champs, d'affamer +le pays, de réduire les habitants au désespoir, et cela, dans tout le +pays insurgé, sans pitié pour les enfants, les vieillards et les +femmes.--Oui, c'est ainsi! On nous donne des généraux ineptes qui n'ont +jamais vu le feu. Le civil s'arroge le droit de contrôler le civisme du +militaire. Un démagogue ceint d'une écharpe renverse les plans d'un +officier expérimenté. Le premier venu parmi ces brutes féroces a le +pouvoir de mener de braves soldats à la boucherie, et, faisant le vil +métier d'espion, il dénonce comme traître quiconque ose le contredire. +Votre nom vous rend suspect à un de ces lâches, et c'est lui qui, à +Puy-la-Guerche, m'a donné l'ordre exécrable de vous amener ici.--Et nous +nous soumettrions à de pareils ordres? nous, des soldats français, des +hommes, des philosophes! Non, quant à moi, jamais! Le jour où un +commissaire du gouvernement viendra me dire que je suis suspect +d'indulgence, je briserai mon épée et lui en jetterai les morceaux à la +figure! (Henri est absorbé, la tête dans ses mains. Un silence.) + +HENRI, se levant. Et après ça? + +LE CAPITAINE. C'est la proscription ou la guillotine. J'en prendrai mon +parti comme tant d'autres. + +HENRI. La guillotine tranche les têtes, elle ne tranche pas les +questions. + +LE CAPITAINE. Elle délivre de la vie celui que l'on veut forcer à faire +le mal. + +HENRI. En le prenant comme ça, c'est un suicide, alors? + +LE CAPITAINE. Je l'accepte. + +HENRI. Un suicide est une lâcheté. + +LE CAPITAINE, tressaillant. Une lâcheté? + +HENRI. Oui, mon capitaine, toujours! Je ne suis pas un grand raisonneur, +moi; mais on m'a appris ça ici dès mon enfance. L'homme qui se tue donne +sa démission et se déclare inutile. On m'a dit aussi qu'un homme +représentait toujours une force quelconque, et qu'il n'avait pas le +droit de la supprimer, parce qu'il ne la tient pas de lui-même: c'est +Dieu qui la lui a confiée. Il faut donc choisir entre ce qui est bien et +ce qui est mal. Si la Révolution est un mal, il faut l'abandonner et se +jeter résolûment dans le parti contraire. + +LE CAPITAINE. Le parti royaliste? Jamais quant à moi! Il m'inspire des +répugnances invincibles. + +HENRI. Concluez, alors. + +LE CAPITAINE. Je ne puis... Aucun parti ne représente plus pour moi la +France. Elle est perdue, souillée. La vie me fait horreur à présent! + +HENRI. La vie est rude, mon capitaine, c'est vrai; mais, moi, à +vingt-deux ans, je ne peux pas dire comme vous que tout est perdu. Ça ne +m'entre pas dans la tête, une idée pareille! Si la France est égarée et +souillée, nous serions bien fous ou bien paresseux d'aller demander au +bourreau la fin de nos incertitudes, et de donner à cette France +criminelle le plaisir de commettre un crime de plus. S'il n'y a plus +d'honneur en France, c'est donc que personne ne croit plus en soi-même? +Eh bien, mordieu! voilà une parole que je ne puis pas dire pour mon +compte, et un exemple que je ne veux pas donner. + +LE CAPITAINE. Henri, tu as raison. Servir son pays ou le trahir... Dans +cette extrémité, il n'y a plus de milieu possible. Eh bien, je me +soumets, mon coeur saignera... j'obéirai! Mais toi, tu n'as pas été +libre de choisir, le jour où la République t'a enrôlé, et tu peux... Va, +je fermerai les yeux. Quitte-nous, quitte-moi, et va rejoindre ta +famille; nul n'est forcé de devenir parricide. + +HENRI, ému. Merci, mon capitaine, merci! + +LE CAPITAINE. Tu acceptes, mon enfant? + +HENRI. Non, je refuse... Ce qui est vrai pour vous l'est aussi pour moi. +Il n'y a pas deux vérités. Le jour où j'ai été enrôlé, j'étais +royaliste. Je pensais comme ceux qui m'avaient élevé, comme la jeune +fiancée qui m'était promise: c'est tout simple. C'est par dévouement +pour eux, c'est pour leur laisser garder une apparence de civisme qui +préservait leurs personnes et leurs biens que je les ai quittés avec une +sorte de joie, tout en leur promettant de passer à l'ennemi aussitôt +qu'ils auraient pu émigrer. Ils n'ont pas émigré. Eux aussi, ils ont +manqué de logique; eux aussi, ils aimaient la France! Que voulez-vous! +c'est dans le sang des Sauvières! Et moi, enfant, j'ai senti ça le jour +où j'ai entendu résonner sur le pavé des villes le talon de mes +premières bottes. Je me suis mis à aimer la patrie comme un fou en me +voyant chargé de défendre le drapeau qui représentait son honneur et le +mien à la frontière. Je n'ai pas raisonné ça, je n'ai pas eu le temps +d'y réfléchir. J'ai senti mon coeur battre jusqu'à m'étouffer! Mon oncle +aurait dû prévoir que ça m'arriverait, lui qui a porté les armes pour la +France. Est-ce que le premier roulement du tambour qui bat la charge, +est-ce que le premier coup de canon qui ébranle l'air autour de nous +n'enivre pas un homme de mon âge jusqu'au délire? Allons donc! si mes +parents eussent été là, ils m'eussent crié: «Marche et ne recule pas!» +Eh bien, j'y suis à présent, dans la grande mêlée! Je suis patriote, +j'appartiens à la Révolution, puisque j'ai donné mon sang pour elle. +Elle est ma religion et mon dieu, comme mon régiment est ma famille et +comme vous êtes mon confesseur. La République nous surmène? C'est +possible. Égarée ou sage, ivre ou méchante, malade ou folle, elle est +notre mère, et une mère n'a jamais tort quand il s'agit de la défendre. +Plus tard, quand je serai vieux ou infirme, je jugerai peut-être ses +actes; mais, tant que mon bras pourra soutenir un sabre, je me battrai +pour elle, fallût-il écraser mon propre coeur sous les sabots de mon +cheval! + +LE CAPITAINE, exalté. Henri, embrasse-moi, généreux enfant! ta foi +transporterait des montagnes! Oui, des hommes comme toi, des hommes qui +croient doivent sauver la patrie. Vive la République! (Abattu.) Nous +brûlerons donc... + +HENRI. A quand l'exécution de votre mandat? + +LE CAPITAINE. C'est pour cette nuit. Je compte procéder avec prudence. +J'ai donné des ordres pour qu'il n'y eût pas une âme vivante autour de +l'enceinte. Il ne faut pas exaspérer les habitants et les exposer à +faire résistance. Ils succomberaient misérablement. + +HENRI. Mon capitaine, je crois qu'ils nous aideraient plutôt. Tous les +paysans ne sont pas royalistes, et ceux qui sont restés chez eux ne le +sont peut-être pas du tout. N'importe, j'irai faire une ronde. + +LE CAPITAINE. Attendez, on vient. + + + +SCÈNE V.--LE CAPITAINE, HENRI, MOTUS. + + +MOTUS, (trompette de cavalerie, républicain à tous crins, très-aimé dans +le régiment.) Mon capitaine, sans te commander, je t'annonce qu'on vient +de prendre un espion qui essayait de se faufiler subrepticement. Faut-il +lui faire son affaire? + +LE CAPITAINE. Il faut d'abord savoir si c'est réellement un espion. +Amène-le. + +MOTUS. C'est que, sans t'offenser, mon capitaine, je ne crois pas que tu +puisses lui tirer une parole du ventre. Il n'a pas l'air de comprendre +ce qu'on lui dit, ou il fait semblant d'être Breton. + +LE CAPITAINE, à Henri. Savez-vous la langue? + +HENRI. Ma foi, non, pas un mot. + +LE CAPITAINE, à Motus. Où est-il? + +MOTUS. Il est là, mon capitaine. (Allant à la porte.) Allons, avance à +l'ordre, l'homme à la tignasse jaune! (Cadio paraît, amené par deux +cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux. Il a une peau de chèvre +sur les épaules.) + +LE CAPITAINE, bas, à Henri, après avoir fait signe à Motus et aux deux +autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez mieux que moi +parler aux paysans. + +HENRI, à Cadio. Est-ce que tu ne parles pas français? + +CADIO, triste et abattu. Je parle français, latin au besoin. Du moins, +j'en sais quelque peu. + +HENRI. Alors, tu es prêtre ou moine? + +CADIO. Non, je suis sonneur de biniou. + +HENRI. Sorcier, par conséquent? + +CADIO. Sorcier? Oh! Jésus, non! Je renie le diable! + +HENRI. Mais tu as beau le renier, il court après toi, la nuit, dans les +bois ou sur les bruyères. Il t'arrache ton chapeau et te bat avec le +hautbois de ta cornemuse. Et, quand tu as prononcé certaine formule +d'exorcisme, un ange t'apparaît et te dit: «Va tuer un bleu, et Satan te +laissera tranquille.» + +CADIO. O bon saint Cornéli! d'où savez-vous ces choses? + +HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques des maîtres +sonneurs de tous pays. (Bas, au capitaine.) Regardez les yeux fixes et +brillants de ce garçon-là; c'est un extatique. + +LE CAPITAINE. Inoffensif peut-être? + +HENRI. Ou des plus dangereux. + +LE CAPITAINE. Tâchez de le confesser. + +HENRI, à Cadio. Combien as-tu déjà tué de bleus pour contenter Dieu ou +le diable? + +CADIO. Tuer? moi? Jamais! je ne saurais pas. + +HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le commande. + +CADIO. Oui; mais je suis mauvais chrétien, et je n'ai pu obéir. + +HENRI. Pourquoi? + +CADIO. Je suis poltron. + +HENRI. Tu t'en vantes? Je ne te crois pas. Ton nom? + +CADIO. Cadio. + +HENRI. C'est ton nom de famille? + +CADIO. De famille? Je n'en ai pas. + +HENRI. Tu es un champi? + +CADIO. Il faut croire. + +HENRI. Tu as un sobriquet? + +CADIO. Carnac. + +HENRI. Tu es de ce pays-là? + +CADIO. Je ne sais pas. On m'a trouvé dans les géantes. + +LE CAPITAINE. Qu'est-ce que ça veut dire? + +CADIO. Ça veut dire les grandes pierres, pas loin de la baie de +Quiberon, au pays des anciens hommes qui dressaient sur tranche des +pierres plus grosses que des tours. + +HENRI. Qui t'a élevé? + +CADIO. Personne et tout le monde. + +HENRI. Mais qui t'a enseigné le français et le latin? + +CADIO. Les moines du couvent. J'allais chez eux chanter au lutrin. +J'aurais voulu savoir la musique. Ils ne la savaient pas et voulaient me +faire moine. Ils m'avaient déjà coupé les cheveux, et, comme je m'en +allais souvent seul dans la lande pour jouer d'un méchant pipeau que je +m'étais fabriqué, ils ont prétendu que je me donnais au diable. Ce +n'était pas vrai; mais, à force de me le dire, ils me l'ont mis dans la +tête, et le diable s'est mis à me tourmenter; je m'en suis confessé. +Alors, ils m'ont fait jeûner et souffrir dans le caveau des morts. C'est +pourquoi je me suis sauvé du couvent et du pays. + +LE CAPITAINE. Qu'es-tu devenu, alors? + +CADIO. J'ai tâché de gagner ma vie en faisant danser le monde avec mon +pipeau, et j'ai passé bien des journées sans manger, afin de pouvoir +m'acheter un biniou! + +HENRI. Qu'as-tu à pleurer? + +CADIO. Vos soldats me l'ont pris. + +LE CAPITAINE, bas, à Henri. Il ne paraît pas se douter qu'il puisse lui +arriver pire. Continuez à le questionner. + +HENRI. Pourquoi as-tu quitté la Bretagne? + +CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j'avais la tête rasée, on +courait après moi dans les villages en m'appelant renégat. Alors, j'ai +été devant moi au hasard, et, un jour, les brigands m'ont pris--du côté +d'ici. Ils m'ont mis dans la main une quenouille, et ils m'ont amené +dans ce château où nous voilà, en me disant: «Donne ça au vieux seigneur +qui est là, devant toi.» + +HENRI. A M. de Sauvières, une quenouille? + +CADIO. Oui. Ça l'a fâché! Moi, je ne savais pas pourquoi; on me l'a +expliqué ensuite. + +HENRI. Il y a de cela trois mois? + +CADIO. A peu près quatre. + +HENRI. Et, comme cette offense a décidé M. de Sauvières à suivre les +brigands, tu les as suivis aussi? + +CADIO. Ils m'y ont obligé. + +HENRI. Malgré toi? + +CADIO. Malgré moi d'abord. Et puis _elle_ m'a dit: «On ne danse plus, +Cadio. Tu vas mourir de faim, reste avec nous; tu sonneras ta cornemuse +à l'élévation, quand nos bons prêtres nous diront la vraie messe dans +les champs.» + +HENRI. Qui t'a dit cela? + +CADIO. Elle! + +HENRI. La demoiselle de Sauvières? (Cadio fait signe que oui.) Tu la +connais? Parle-moi d'elle! Où est-elle à présent? (Cadio secoue la +tête.) Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas dire? + +CADIO. Je ne veux pas. + +HENRI. Je suis son parent et son ami. + +CADIO. Ça ne se peut pas. + +HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu sûr; c'est tout ce +que je désire. + +CADIO. Je ne dirai rien. + +HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu l'as quittée? + +CADIO. Non. + +HENRI. Eh bien, ne le dis pas; mais apprends-moi si son amie, +mademoiselle Hoche, est toujours auprès d'elle... + +CADIO. Cela ne vous regarde pas. + +HENRI. Que viens-tu faire ici? + +CADIO. Je ne veux pas le dire. + +HENRI. Avec qui es-tu venu de l'armée catholique? + +CADIO. Je ne dirai plus rien. + +HENRI. Alors, tu es un espion. + +CADIO. Moi? Jamais! + +LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre présence, ou vous +allez être fusillé dans cinq minutes. + +CADIO, tombant sur ses genoux. Fusillé, moi? Ah! bon saint Cornéli, bon +saint Maxire et bon saint Loup, sauvez-moi de la mort! Me fusiller! Un +prêtre au moins, un prêtre! Laissez-moi racheter ma pauvre âme! + +HENRI. Tu tiens donc bien à vive? + +CADIO. Hélas! ma vie est bien mauvaise. Je suis un maudit, un rebut, une +famine, une guenille, vous voyez! Dieu et les saints ne veulent plus de +moi; mais je ferai pénitence. Laissez-moi vivre pour me repentir! + +HENRI. Parle, et on te laissera vivre. + +CADIO, se relevant. Tuez-moi, je ne parlerai pas. + +LE CAPITAINE, qui a été appeler Motus. Prends-moi ce gaillard-là, et +quinze balles dans la poitrine. (L'arrêtant et lui parlant bas.) N'y +touche pas, c'est pour voir. + +MOTUS, affectant un air terrible. On est prêt, mon Capitaine! + +CADIO. Une grâce, messieurs les bleus! Laissez-moi jouer un air de +biniou avant de mourir! C'est ma prière, à moi! + +MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands? Dis donc, +blanc-bec, on n'est pas dupe comme ça dans les bleus! + +CADIO. Vous me refusez ça? Allons! la volonté de Dieu soit faite! +Bandez-moi les yeux que je ne voie pas les fusils! Oh! les fusils!... +Bandez-moi les yeux! + +LE CAPITAINE, à Henri. Singulier mélange de peur et de courage! (A +Motus.) Bande-lui les yeux. + +CADIO, les yeux bandés, à genoux. O mon bon Dieu du ciel, me ferez-vous +grâce? Je n'ai ni trahi ni menti! Je n'ai pas voulu tuer, on me tue! +Prenez ma vie en expiation de ma peur! Adieu, mon biniou et les beaux +airs de ma musique! adieu, les grands bois et les grandes bruyères! +adieu, les étoiles de la nuit, le bruit des ruisseaux et du vent dans +les feuilles! Je ne verrai plus la belle plage et les grosses pierres de +Carnac, où je cueillais des gentianes bleues comme la mer! + +HENRI, au capitaine. Artiste et poëte! + +LE CAPITAINE. Hélas! oui, mais fanatique et espion! + +HENRI, à part, triste. Au service de mon oncle probablement! + +LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (A Motus un signe d'intelligence. +Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la face contre terre.) + +HENRI, s'approchant de lui. Parleras-tu? Il est temps encore. + +CADIO. Parler? Jamais! Tuez-moi... Dieu m'a pardonné, je sens ça dans +mon coeur, me voilà en état de grâce. Tuez-moi vite! + +LE CAPITAINE, fait signe à Motus qui se retire, et il ôte le bandeau à +Cadio. Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance? + +CADIO. Non, je ne pourrais pas; j'aime mieux mourir! + +LE CAPITAINE, bas, à Henri. C'est un croyant, c'est un homme sous les +dehors d'un enfant poltron. Je suis fâché de l'avoir vu; mais le cas est +grave, et la règle est impitoyable. Faire grâce à un espion, c'est +trahir son devoir. + +HENRI. Certes! mais si ce n'était pas un espion? Il refuse de parler, il +n'essaye pas de mentir. S'il avait été chargé par mon oncle de quelque +commission étrangère à la politique?... Il a un air de sincérité qui +m'épouvante! + +LE CAPITAINE. Sachez la vérité, si cela est possible, et que votre +conscience prononce. Dites-lui bien qui vous êtes, donnez-lui confiance, +et, s'il vous en inspire, faites-le évader. Le pouvez-vous? + +HENRI, montrant la cachette. Oui, je connais les aîtres. + +LE CAPITAINE. Hâtez-vous, l'heure approche... + +HENRI. J'entends, capitaine. + +LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de Cadio, +qu'il pose sur un meuble. Une idée! pour ravoir cela, il parlera +peut-être. (Il sort.) + + + +SCÈNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette pendant +qu'Henri reconduit le capitaine; elle est déguisée en paysanne. + + +HENRI, se retournant. Une femme? qui êtes-vous? d'où sortez-vous? + +LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas? + +HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence! comment?... +Ah! que tu es grande! que tu es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce +que je dis? Je suis désespéré de te voir ici! Mon oncle,... il n'y est +pas, lui, au moins? Réponds-moi donc!... N'aie pas peur, je me ferais +tuer... Ah! que je suis content... et malheureux! + +LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon. Ce n'est pas un +espion, il m'accompagnait, il m'a servi de guide. + +HENRI, le conduisant à la cachette. Passe par là; tu sais le chemin? + +LOUISE. Je le lui ai montré tantôt. + +CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle? + +LOUISE. Va m'attendre où nous étions ce matin. + +CADIO, à Henri, montrant son biniou. Et vous me rendrez...? + +HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (Bas, lui donnant sa bourse.) Prends ça +aussi, et sers bien la demoiselle... + +CADIO. Vous étiez donc un ami? Ah! si j'avais su! + +HENRI, le poussant dans la cachette et revenant. Louise, ma pauvre +Louise! explique-moi... + +LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille dangers pour +toucher l'argent de nos fermages; c'était pour nous une question de vie +ou de mort dans notre situation... + +HENRI. Je la connais, elle m'épouvante et me désole; mais comment +ferez-vous?... + +LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers, ils +promettent d'envoyer des fonds, s'ils le peuvent. + +HENRI. Vous avez osé les voir? + +LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre arrivée. Personne +ici n'est capable de me trahir, et je comptais sur Rebec, à qui je me +serais confiée ce soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la +maison; mais je suis perdue, puisque vous voilà! + +HENRI. Perdue? à cause de moi? Non certes! + +LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre chef ici, tout à +l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que vous n'en pensiez pas un mot, +que vous vous êtes méfié de lui... Vous auriez eu tort. Il était +sincère, j'en suis persuadée... + +HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi! je n'ai pas deux paroles. + +LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse: la vérité, Henri, il +me la faut! Je sais bien qu'autrefois tu avais des idées qui n'étaient +pas les miennes, mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore, +cette fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton bienfaiteur, +est dans le plus grand danger, en me voyant, moi, sous ces habits, dans +la dernière détresse, réduite à me cacher dans ma propre maison, où tout +me menace et me révolte... Non, non, tu ne vas pas rester avec nos +ennemis, tu ne vas pas m'abandonner! Tu feras comme Marie, cette simple +et digne amie qui sacrifie la politique à l'amitié. Tu me reconduiras +auprès de mon père, et, quand nous aurons franchi la Loire, puisqu'il +faut la franchir bientôt, tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si +nous succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous périrons ou nous +fuirons ensemble. Une famille unie et respectable comme la nôtre +peut-elle se séparer dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce +brave officier qui était là te l'a permis, il te l'a conseillé. Il +voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as répondu par des +sophismes, tu as dit des folies, mais tu ne me savais pas, tu ne me +sentais pas là! Me voilà, c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas? +est-ce que tu ne comprends pas? Tu as l'air égaré! Voyons, vite, fuyons, +rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute d'hésitation peut +m'envoyer à la guillotine. Est-ce là ce que tu veux? Te suis-je devenue +odieuse parce que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à mon +père? N'as-tu donc plus d'amitié pour moi? Henri, n'es-tu plus mon frère +et mon ami? + +HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de mal, vrai! Tiens, +vois, je pleure, moi, un soldat... un républicain!... Je ne me croyais +pas si lâche... Laisse-moi, ne me dis plus rien. + +LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes! Allons! pleure, pleure, n'aie pas honte de +pleurer! C'est ton coeur qui guérit et ton honneur qui se réveille. +Viens! + +HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce côté-là, je vois clair. Mon +honneur me condamne à rester sous mon drapeau. + +LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri? + +HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise! Tu ne comprends pas +cela, toi qui me pries de me déshonorer! Mais si! tu le comprends au +fond du coeur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as entendu... + +LOUISE. Je vous méprisais en l'écoutant. Si vous voulez retrouver mon +estime, partons! + +HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous quittons pas avec des +malédictions et des injures, c'est odieux, cela. Ah! je ne croyais pas +le devoir si difficile... N'importe, nous ne sommes pas dans l'âge d'or, +il faut apprendre à souffrir! Va-t'en, Louise! adieu! + +LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc que, dès ce jour, nos +fiançailles sont rompues. + +HENRI. Nos fiançailles? Ah! Louise!... Mais tu ne m'as jamais aimé, tu +ne m'aimes pas? + +LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous? + +HENRI, éperdu. Si vous m'aimiez, je me brûlerais la cervelle! + +LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l'avez dit, il faut choisir +entre le bien et le mal, entre l'amour et la haine. + +HENRI. Haïssez-moi donc! Je boirai le calice jusqu'à la lie! + +LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée pour vous ramener... + +HENRI, avec amertume. Sacrifiée? Vous en aimez un autre?--Eh bien, vive +la République! J'aurais fait votre malheur. C'eût été ma honte et mon +châtiment! Ah! ma chère épaulette, j'ai bien fait de ne pas te +déshonorer! + +LOUISE. Adieu donc pour toujours! + +HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (Il la conduit vers la +cachette.) Non! trop tard! (Il la pousse derrière le rideau, dans +l'embrasure de la fenêtre.) + + + +SCÈNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, LOUISE, cachée. + + +LE CAPITAINE, bas à Henri. Eh bien, le Breton? + +HENRI, de même. Innocent! parti! + +MOTUS, se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent des +bottes de paille. Ici, camarades! + +LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table et dessous. + +MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense que ça vaudrait mieux +de répandre le combustible autour des boiseries, en commençant par les +rideaux de fenêtre. + +HENRI, vivement. Fais ce que te dit le capitaine! (Bas, au capitaine.) +J'ai quelque chose à vous dire, c'est très-pressé. + +MOTUS, qui a mis de la paille dessus et dessous la table. Voilà; quand +le capitaine commandera l'illumination... + +LE CAPITAINE. Tout à l'heure, attendez! + +HENRI, bas. Éloignez-les. + +LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il me faut dix fois plus +de paille que ça! Et des fagots, beaucoup de fagots! Croyez-vous +incendier ce château avec une allumette? Allez-y tous. + +HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. (Ils sortent.) Mon +capitaine, il y a là une femme... (Louise se montre.) + +LE CAPITAINE, souriant. Qui venait vous voir? Très-jolie! Je vous en +fais mon compliment. Ne la brûlons pas, ce serait dommage! + +HENRI. C'est ma soeur de lait. + +LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas vous tromper, moi! je +suis Louise de Sauvières. + +LE CAPITAINE. Vous!... la fiancée d'Henri! + +HENRI. Elle ne l'est plus, mais... + +LOUISE, à Henri. Mais vous daignez vouloir me sauver? Je refuse votre +protection, à vous! Je périrais ici avec joie, tant je suis malheureuse, +si je ne me devais à mon père. + +HENRI. Vous êtes malheureuse, Louise! (Bas.) Vous n'êtes donc pas aimée? + +LOUISE, sans lui répondre. Monsieur le capitaine, je compte sur votre +clémence, je ne rougis pas de l'implorer. + +LE CAPITAINE. Comptez sur mon dévouement, mademoiselle, et calmez-vous. +Vous veniez chercher Henri? + +LOUISE. Non; mais, en le trouvant ici, j'espérais l'emmener. + +LE CAPITAINE. Et vous n'avez pas réussi? Vous le maudissez!--Moi, je le +plains et je l'admire! Dites à M. le comte de Sauvières que nous +accomplissons avec douleur l'acte brutal qui vous dépouille et vous +exile à jamais de vos foyers. Il est militaire; s'il était à ma place, +il souffrirait comme moi; mais, comme moi, il obéirait. + +LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidèlement, monsieur. Je pars +avec l'espérance de vous revoir parmi nous. Nous aurons de meilleurs +jours! La bonne cause est impérissable. Vous ne vous habituerez pas à +ces violences que votre coeur désavoue, et M. Henri de Sauvières ne +conservera pas longtemps sa funeste influence sur vos décisions. Allons! +pour cette fois, ne regrettez pas l'acte de vandalisme qu'il vous oblige +à faire, et comptez sur le pardon de mon père quand il vous plaira de +l'invoquer. En abandonnant nos demeures, nous en avons fait le sacrifice +à la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si petites gens que +de pleurer sur nos ruines! (Prenant un flambeau.) Tenez, mon cousin! +faites gaiement ce que vous appelez votre devoir! Détruisez la maison +où, orphelin, vous avez été recueilli et élevé! Vous hésitez? Ne le +faites-vous pas avec enthousiasme? (Approchant le flambeau de la paille +qui est sur la table, d'un air de défi.) Dois-je vous donner l'exemple? +(Le capitaine lui ôte le flambeau.) + +LE CAPITAINE. Vous êtes une héroïne! On nous l'avait dit. + +HENRI. Une héroïne cruelle, cruelle comme la guerre civile! Emmenez-la, +capitaine! Par ici, personne ne peut vous voir. + +LE CAPITAINE, à Louise, qui a ouvert la cachette. Venez, je réponds de +vous! Allons, mon pauvre Henri, du courage! (Il sort avec Louise.) + + + +SCÈNE VIII.--HENRI, puis REBEC. + + +HENRI. Du courage! il en faut! (Il met sa tête dans ses mains et +sanglote.) + +REBEC, sur la pointe du pied. Ah! le voilà qui pleure! Je comprends ça, +moi! un si beau château! Monsieur Henri!... voyons, consolez-vous! le +mal ne sera pas grand! + +HENRI, se levant. Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que tu dis? + +REBEC. Vous ne savez donc pas? Votre capitaine... ah! le brave homme! il +m'a dit de rassembler sous main, à peu de distance, les gens de +l'endroit. Dès que le feu flambera un peu, pour la forme, il lèvera le +camp avec ses soldats, et nous viendrons éteindre. + +HENRI. Tu en seras? + +REBEC. Dame! comme gardien du séquestre! La République donne comme ça +des ordres contradictoires... «Garde bien ce château! Brûle vite ce +château!...» A chacun sa consigne! celle des autres ne me regarde pas. + +CHAILLAC, au fond, qui l'écoute. Ah! c'est comme ça? Eh bien, nous +verrons s'il flambera, le château! Quand on prend les bastilles, on les +rase! ça les empêche de repousser. + + + + +TROISIÈME PARTIE + +Automne, 1793.--Dans la campagne, près d'une petite ville conquise, par +les Vendéens; on est en plein Bocage.--Pays couvert, vallonné, riche +végétation.--Marie Hoche s'avance seule dans un chemin +creux.--Saint-Gueltas sort des buissons et se trouve tout à coup près +d'elle. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, MARIE. + + +SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur? + +MARIE. Non, monsieur. Vous m'avez surprise. + +SAINT-GUELTAS. Pardon! vous n'avez jamais peur, vous! + +MARIE. A présent? Non, jamais. Quand le danger est de tous les instants +et commun à tout le monde, on s'habitue à ne plus songer à soi-même. On +en rougirait presque. + +SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d'un sentiment de générosité +admirable... Mais où allez-vous donc ainsi toute seule? C'est une +imprudence gratuite. + +MARIE. Ce n'est pas pour le plaisir de m'exposer, croyez-le bien; je +suis inquiète de mademoiselle de Sauvières, qui devrait être de retour. + +SAINT-GUELTAS. J'ai envoyé des gens sûrs à sa rencontre sur le chemin de +gauche. + +MARIE. Et son père la cherche par le chemin de droite. Moi, je vais par +ici. Je crains qu'elle n'ait pas reçu l'avis que nous lui avons fait +donner, et qu'elle ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous +rejoindre à Pellevaux[3]. + +[Note 3: Inutile de dire que les localités sont de convention.] + +SAINT-GUELTAS. Un exprès a couru au Pont-Vieux pour lui dire que nous +avons pris Saint-Christophe et que nous l'attendons là. + +MARIE. Vous eussiez dû courir vous-même pour l'avertir. + +SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n'ai ni mangé ni dormi, +et pourtant me voilà. Mes soldats ont été scandalisés de me voir quitter +la ville au moment où l'on se rassemblait à l'église pour le _Te Deum_. +Ils prétendent que cela porte malheur, de ne pas remercier le ciel au +son des cloches après chaque victoire. J'ai bravé leur +mécontentement..., bien que je m'attende à ce que votre belle amie ne +m'en sache aucun gré. + +MARIE. Il ne s'agit pas de sa reconnaissance pour le moment, il faut +assurer son retour. + +SAINT-GUELTAS. Certes! allons au-devant d'elle. Donnez-moi donc le bras, +nous irons plus vite. + +MARIE. Non, non; passez devant. Je vous retarderais. + +SAINT-GUELTAS. Vous craignez d'être seule avec moi? + +MARIE. Pas le moins du monde. + +SAINT-GUELTAS. Alors, vous êtes plus brave que moi. Je me sens tout ému +à côté de vous. + +MARIE. Pourquoi? + +SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent l'herbe avec une +grâce... Vous me croyez aveugle? + +MARIE, marchant toujours. Où trouvez-vous le loisir de dire des riens au +milieu des fatigues et des épouvantes de la vie que nous menons? + +SAINT-GUELTAS. Où trouvez-vous le secret d'être belle et séduisante en +dépit d'une pareille vie? Mon esprit reste frais comme votre visage et +mon coeur éveillé comme vos yeux. + +MARIE. C'est-à-dire que vous voulez me montrer comme vous avez l'esprit +libre et le coeur léger au lendemain d'une victoire terrible et +peut-être à la veille d'une défaite cruelle? Je n'admire pas cela tant +que vous croyez, monsieur le marquis! + +SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus sérieux avec vous? + +MARIE. Avec moi? Peu m'importe, mais vis-à-vis de vous-même... Cela ne +vous fait rien, tous ces pauvres paysans que vous menez à la mort et qui +tombent par centaines autour de vous? + +SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je ménage ma vie plus que la leur? + +MARIE. Elle vous appartient, la vôtre, vous pouvez la mépriser; mais +faire si bon marché du sang de tant de malheureux et des larmes de tant +de familles, voilà le courage que je n'ai pas et que je ne voudrais pas +avoir. + +SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela! pleines de pitié pour +les indifférents, indifférentes elles-mêmes, cruelles au besoin pour +leurs amis. + +MARIE. Je ne comprends pas l'allusion. + +SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de reste. + +MARIE. Est-ce une manière de vous plaindre de Louise? + +SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu'à vous. + +MARIE. Alors, c'est encore une plaisanterie déplacée que vous me forcez +d'entendre? C'est désobligeant. + +SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous réellement à ce +que je n'aie d'yeux que pour mademoiselle Louise? + +MARIE. Je ne tiens pas à ce que Louise devienne votre femme, je crois +que ce sera pour elle un grand malheur; mais vous affichez d'être son +chevalier, vous lui faites la cour, son père vous autorise, et tout le +monde croit que vous devez l'épouser. Ne laissez pas son avenir +s'engager ou se compromettre ainsi, ou aimez-la uniquement et +sérieusement. + +SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante petite bourgeoise que +vous êtes, mademoiselle Hoche! et vous avez appris à Louise à raisonner +comme vous. Toutes deux, vous vous croyez encore au temps où l'on filait +la soie et le sentiment dans les grands salons silencieux des châteaux +ou sous les ombrages immobiles des vieux parcs. Un été de guerre civile, +qui résume cent ans d'expérience, vous sépare déjà de cette saison des +amours à jamais disparue. Si nos manoirs sortent de leurs cendres, si +nos chênes abattus reverdissent, nous rentrerons chez nous bien +différents de ce que nous étions avant cette tourmente. Dans ce +temps-là, l'homme, sûr du lendemain, attendait sans fièvre et sans +amertume l'heure du berger, et la femme, sûre d'elle-même, s'occupait à +résoudre le mignon problème d'inspirer l'amour sans risquer une plume de +son aile coquette; mais le vautour de la guerre a passé sur vos +pigeonniers, mes belles colombes, et il s'agit d'aimer avec tous les +risques attachés à l'ivresse, ou de mourir dans la solitude. Aussi vous +avez quitté vos foyers pour nous suivre, préférant l'horreur de cette +lutte à celle de l'isolement et de l'inaction. N'exigez donc pas de +nous, qui sommes rouges de sang et noirs de poudre, les vertus des héros +du pays du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres de carnage et de +désir, enfiévrés par la fatigue, la colère, l'enthousiasme et le danger. +Tous nos instincts sont devenus terribles, toutes nos passions se sont +déchaînées... Saisissez-les au vol, et n'espérez pas en rencontrer +ailleurs de plus pures et de plus désintéressées. Tout ce qui, en +France, mérite le nom d'homme est emporté par ce fluide dans la région +des tempêtes; ne comptez pas vous y soustraire, hâtez-vous d'aimer! +Demain, vous serez peut-être couchées pêle-mêle avec nous, la tête +fracassée et le sein percé de balles, sur cette bruyère rose qui rit au +soleil! Celles qui auront aimé auront vécu. Les autres se seront +flétries comme l'herbe stérile, et, en exhalant leur dernier souffle, +elles reconnaîtront que la prudence et l'orgueil ne leur ont donné ni +gloire ni bonheur. + +MARIE. Vous vous trompez: celles qui auront vécu chastes, dignes et +loyales, mourront calmes comme je le suis devant les terreurs que vous +évoquez. Je souhaite une telle mort à ceux que j'aime, plutôt qu'une vie +d'orages et de remords. + +SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez à Louise de me tenir à distance, +comme si ce n'était pas assez des marches et contre-marches de la guerre +pour nous séparer chaque jour et pour retarder indéfiniment l'expansion +de nos coeurs? Tenez, ma belle enfant, c'est puéril, cela, car je +pourrais repousser le frêle obstacle de votre surveillance, prendre ma +fiancée dans mes bras et l'emporter au fond des bois... Mais... +savez-vous ce qui m'arrête? + +MARIE. Un reste d'honneur, j'imagine? + +SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus: la crainte de vous affliger. + +MARIE. C'est toujours cela. + +SAINT-GUELTAS. N'essayez pas de le prendre sur ce ton dégagé. Je ne suis +pas un novice! + +MARIE. Que voulez-vous dire? + +SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez très-bien. Allons, charmante enfant, +mon penchant répond au vôtre, ne soyez plus jalouse de Louise, +aimons-nous! Ah! vous restez stupéfaite? C'est bien joué; mais à quoi +bon ces attitudes convenues? C'est du temps perdu. Voulez-vous être +sincère? Quittez l'armée, je vous ferai conduire à mon château de la +Roche-Brûlée, et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le conseil +des chefs s'obstine à passer la Loire et à déplacer le siége de la +guerre. Ce sera la perte de la Vendée, et je me séparerai de cette +déroute pour rallier les forces de mon parti dans de nouvelles +conditions. + +MARIE. Et Louise... que deviendra-t-elle? + +SAINT-GUELTAS. Elle épousera son cousin Sauvières, qu'elle est allée +trouver sous prétexte d'affaires de famille. Je ne suis pas dupe! Elle +ne l'aime pas, mais elle manque de courage, elle n'a pas eu confiance en +moi.--Dites un mot, et je renonce à elle. + +MARIE. Vous voulez un mot? + +SAINT-GUELTAS. Oui, un seul. + +MARIE. Eh bien, le voilà, je vous méprise! + +SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot, il faut que vous n'ayez +pas compris mon projet. Vous vous imaginez que je veux déserter ma +cause, quand, pour la mieux servir, je me sépare de ceux qui la perdent? + +MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n'est pas la mienne, je ne +m'intéresse pas à votre cause. + +SAINT-GUELTAS. Que dites-vous là? Vous devenez folle! + +MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n'ai jamais cessé de l'être. +J'ai suivi mademoiselle de Sauvières par affection, et, si je vous +témoigne du mépris, c'est parce que vous parlez de l'abandonner dans une +situation affreuse, après avoir forcé son père à vous suivre. Cela est +indigne de quelqu'un qui se pique d'être gentilhomme, et l'offre que +vous me faites de trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte +retombe sur vous seul. + +SAINT-GUELTAS. Je m'attendais à votre réponse, elle est d'un esprit imbu +de préjugés, mais généreux et fier. Je vous en aime davantage, et votre +conquête, pour être difficile, ne me semble que plus désirable. Je vous +ramènerai, mademoiselle Marie, et vous m'aimerez passionnément, si je +vis assez pour cela. Sinon vous me pardonnerez comme on pardonne aux +morts, et vous me regretterez un peu! Voici votre amie, vous allez lui +dire que je vous ai fait une déclaration dans les formes? C'est ce que +je souhaite. Toutes deux vous allez dire du mal de moi, mais vous allez +vous haïr l'une l'autre,... parce que vous voudrez triompher l'une de +l'autre. Moi, je vous conseille de me tirer au sort. + +MARIE. Ah! taisez-vous! Je rougis pour Louise de ce que vous pensez et +de ce que vous dites! + +SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi? C'est qu'avant dix +minutes vous serez brouillées. Tenez, je vais vous attendre là-bas, sous +ce gros arbre, pour offrir mon bras à celle de vous qui aura la +franchise de l'accepter. (Il s'éloigne. Louise approche, suivie de +Cadio.) + + + +SCÈNE II.--LOUISE, MARIE, CADIO. + + +MARIE, (courant à la rencontre de Louise et l'embrassant.) Enfin! + +LOUISE. Comme tu es émue! Qu'est-ce qu'il y a? + +MARIE. Rien; j'étais impatiente de te revoir et inquiète de +toi.--Bonjour, Cadio.--Il te ramène saine et sauve, ce brave enfant? + +LOUISE. Oui; mais comme tu es troublée! A ton tour, tu m'inquiètes. Il +n'est rien arrivé à mon père, à ma tante? + +MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand chemin, ils doivent y +être. + +LOUISE. Mais avec qui donc étais-tu ici à m'attendre? + +MARIE. Avec le marquis. + +LOUISE. Je l'ai bien reconnu. + +MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu...? + +LOUISE. Pourquoi s'enfuit-il à mon approche? + +MARIE. Je te le dirai (bas, montrant Cadio qui les suit) quand nous +seront seules. + +LOUISE, de même. Ce garçon-là ne compte pas. Il n'entend ou ne comprend +rien en dehors d'un petit cercle d'idées fixes. C'est un brave coeur, +mais c'est un fou. Voyons, parle; je te jure qu'il comprend mieux le +langage des oiseaux que le nôtre. + +MARIE. De quoi veux-tu que je te parle? du marquis? Il y a encore un +brillant fait d'armes à inscrire sur sa liste. Pendant ton absence, il a +pris la ville que tu vois d'ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut +s'y maintenir deux jours encore pour mettre de l'ordre dans l'armée et +lui donner du repos. Tu en profiteras, tu dois en avoir besoin. + +LOUISE. Je sais tout cela; j'ai rencontré le courrier. Nos affaires vont +mieux. On espère n'être pas forcé de passer la Loire. + +MARIE. Rapportes-tu de l'argent? C'est ce qui manque le plus, à ce qu'il +paraît. + +LOUISE. Je n'ai rien trouvé à Sauvières, nos fermiers avaient été forcés +de payer à la République; mais je rapporte les diamants de ma mère, que +j'avais confiés à ma nourrice et qu'elle avait enterrés dans son jardin. +A présent, me diras-tu...? Voyons, n'élude pas mes questions. Tu es +agitée, soucieuse. Asseyons-nous un instant, je suis lasse. Regarde-moi +et réponds-moi. Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est blessé, il +aura craint de me surprendre... + +MARIE. Il n'a rien, je te jure. + +LOUISE. Alors, il m'évite? + +MARIE. Je pense qu'il a quelque dépit. Est-il vrai que ton cousin soit +en Vendée? + +LOUISE. Oui; je l'ai revu à Sauvières. + +MARIE. Ah! Eh bien? + +LOUISE. Eh bien, quoi? + +MARIE. Il est toujours républicain? + +LOUISE. Tu en doutes? + +MARIE. Non! mais il est toujours ton meilleur ami? + +LOUISE. Il m'abandonne. Rien n'a pu le ramener, et Dieu sait pourtant +que je lui aurais sacrifié... + +MARIE. Ton inclination pour... + +LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon père n'aime pas +Saint-Gueltas, il regrette son neveu. Moi, je n'ai pas de confiance dans +le marquis, je le crains... Qui sait si je l'aime? Tu vois que tu peux +me parler de lui. Que te disait-il de moi, là, tout à l'heure? + +MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet homme est indigne de toi. Il +faut l'oublier. + +LOUISE. Ah! Et toi, l'oublieras-tu? + +MARIE. Moi? Tu sais fort bien que j'ai pour lui un éloignement, un +dégoût invincibles! + +LOUISE. Avec quelle énergie tu dis cela aujourd'hui! Marie, il te fait +la cour! Il me trompe, et, toi, tu ne m'as jamais dit la vérité! + +MARIE. Il ne m'avait jamais fait cette injure. + +LOUISE. Mais aujourd'hui, tout à l'heure, il t'a dit... Oui, tes joues +sont enflammées de colère... ou d'orgueil! + +MARIE. Louise!... tu sembles croire... Faut-il te dire que cet homme ne +nous aime ni l'une ni l'autre, qu'il n'estime et ne respecte aucune +femme,... que son hommage me fait l'effet d'une flétrissure?... + +LOUISE. Tu mens! + +MARIE. Et toi, tu m'affliges et tu m'offenses! + +LOUISE. Ah! c'est que mon courage est à bout. Il y a trois mois que je +me débats contre un soupçon qui me torture... Cruelle! tu ne vois donc +pas que j'en meurs? + +MARIE. Cruelle, moi? Qu'ai-je donc fait?... Mais tu es folle, je le +vois; je te plains. Pauvre enfant, que faut-il faire pour te guérir? + +LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire qu'il n'aime que moi. + +MARIE. Je ne peux pas mentir pour t'égarer davantage. Tu l'aimes +passionnément, je le vois, et lui, il vient de m'offrir, par dépit de ta +pudeur, qu'il appelle méfiance et lâcheté, son insultant et banal +hommage. A-t-il agi ainsi pour éveiller ta jalousie? Je le crois, car il +m'a engagée à te dire sa trahison, et il se vante de nous brouiller +ensemble. + +LOUISE. Ah! alors... oui, j'ai déjà l'expérience de ses ruses +affreuses!... Il veut me vaincre par le dépit! + +MARIE. Est-ce là de l'affection, et te laisseras-tu prendre à ce jeu +grossier, toi qu'Henri eût si loyalement aimée? M. Saint-Gueltas n'a +aucun principe, tu le sais. Il ne voit dans l'amour que le plaisir et la +vanité de troubler la conscience et de vaincre la pudeur. Au lendemain +d'une conquête, il l'abandonne pour en essayer une autre. C'est comme sa +méchante guerre de partisan, va! Il ruine et profane sans pitié ce qu'il +terrasse, et il le laisse là sans remords et sans regret. + +LOUISE. Ah! tu le hais trop pour ne pas l'aimer! + +MARIE. Je ne le hais pas, je le dédaigne, comme ce qu'il y a de plus +vain, de plus inconsistant et de moins héroïque au monde. + +LOUISE. Tu nies jusqu'à sa bravoure? + +MARIE. Non, mais j'en fais peu de cas. Le dernier de vos paysans qui se +bat par fanatisme religieux est plus preux que lui, qui n'a que de +l'ambition et que mène la fièvre d'une énergie brutale, maladie +particulière à ces gentilshommes illettrés, espèces de fous à instincts +sauvages qui noient dans le carnage et la débauche le tourment de leur +oisiveté et le vide de leur intelligence. Ah! pardonne-moi. Louise! Ton +père est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans votre armée; +mais, puisque tu m'accuses de te disputer les regards du moins méritant, +du plus souillé de vos prétendus héros, il faut que tu saches quelle +indignation s'est amassée en moi contre l'abominable guerre que vous +faites avec eux et les crimes dont, grâce à eux, vous semez la +contagion... Oh! les cruautés sont égales de part et d'autre, je le +vois, je le sais, je les déteste toutes; mais vous qui avez allumé +l'incendie, vous êtes les vrais coupables, et j'ai horreur, à présent +que je vous connais, de la sanglante et cynique autorité que vous vous +flattez d'établir en France avec de pareils hommes! + +LOUISE. Tu nous maudis, tu nous détestes? Je m'en doutais bien... + +MARIE. Ton père déteste et maudit bien plus que moi l'entreprise où vous +l'avez jeté! + +LOUISE. Tais-toi! tu me déchires le coeur! C'est moi qui l'ai entraîné, +perdu, je sais cela! J'ai été romanesque, exaltée... J'étais dévorée +d'ennui à Sauvières, je voyais Henri abandonner notre cause... +Saint-Gueltas est venu... Mon père résistait... Je sentais que l'on +faisait violence à sa loyauté... et pourtant j'ai dit un mot cruel,... +un mot fatal qui a étouffé le cri de sa conscience et qui l'a précipité +dans un abîme de chagrins et de malheurs.--Ah! que veux-tu! nous ne +pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres femmes; nous ne +jugeons les événements qu'à travers nos instincts ou nos passions. La +vérité, c'est le fantôme qui nous fascine; le devoir, c'est l'homme qui +nous charme; la justice, c'est le désir qui nous aveugle. Nous nous +croyons intrépides et dévouées quand nous ne sommes que folles d'amour +et de jalousie. Eh bien, oui! voilà ce que c'est! Mon courage, c'est de +la fièvre; mon royalisme, c'est du désespoir: cela est misérable et je +me condamne;... mais il est trop tard pour reculer, je ne peux ni ne +veux guérir! J'ai tout immolé à l'amour, et je veux recueillir le fruit +de mes sacrifices. Saint-Gueltas m'aimera ou je me ferai tuer. Je me +jetterai sous les pieds des chevaux, devant la gueule des canons... + +MARIE. Il ne t'en demande pas tant! Sois sa maîtresse, et il t'aimera +vingt-quatre heures. + +LOUISE. Sa maîtresse? Jamais! Pourquoi donc ne serais-je pas sa femme? +Il ne tient qu'à moi de l'être. + +MARIE. Alors, pourquoi ne l'es-tu pas? + +LOUISE. Oh! malheureuse que je suis! Je crains d'être haïe quand il se +sera engagé à moi; il raille à tout propos le mariage; trahi par sa +femme, il a conservé de ses premiers liens un souvenir odieux! + +MARIE. Sa femme! Es-tu sûre qu'elle soit morte? + +LOUISE. Ah! tu crois à cette légende de paysans, à la dame blanche qui +revient au château de la Roche-Brûlée? + +MARIE. Il y a deux versions: selon l'une, il a enfermé cette femme +coupable; selon l'autre, il l'a assassinée. Et tu admires l'homme qui +n'a pas su sauver sa dignité par une conduite claire et loyale! +Supposons qu'il ait subi l'empire d'une fatalité, comment peux-tu croire +qu'il oubliera la blessure de son âme? Ne vois-tu pas que tous ses +entraînements portent l'empreinte de la haine et de la vengeance? Cet +homme épris de pillage et de massacre me fait, au milieu de son odieuse +gaieté, l'effet d'un fléau qui n'a plus conscience de lui-même. + +LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu'il te soit indifférent. + +MARIE. Je voudrais t'arracher à son influence. Je te vois perdue, si je +n'y parviens pas. Ton père, toujours irrésolu, n'a pas le courage de +contrarier ton penchant; ta tante... + +LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais: elle subit le prestige +encore plus que moi; mais, toi qui te vantes d'y échapper... Non, c'est +impossible! Je ne te crois pas. Tiens, donne-moi une dernière, une +suprême marque d'affection. Quitte l'armée, quitte-nous; retourne à ton +parti, à ta famille, à ton milieu. Fais en sorte que le marquis ne te +revoie jamais... + +MARIE. C'est sérieux, ce que tu me dis là? + +LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t'admire et te chéris encore. +Demain, je te verrais troublée, il me semblerait que Saint-Gueltas te +cherche ou te regarde... Cette jalousie qu'il veut exciter en moi me +rendrait folle, injuste envers toi, odieuse à moi-même. Va-t'en, Marie, +ma chère Marie! pardonne-moi, va-t'en, je te le demande à genoux. + +MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie! Hélas! que vas-tu devenir? (Elle +l'embrasse.) Adieu! + +LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans qu'on nous voie; mais tu +vas venir avec moi à la ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que +tu vas faire et sur le prétexte à donner... + +MARIE. A notre séparation? Je t'en laisse le soin. Tu diras que je suis +lasse de partager tes fatigues et tes dangers. + +LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait pas d'ailleurs; on +sait qui tu es! + +MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade et me rappelle à +Paris. + +LOUISE. C'est là que tu iras? + +MARIE. Je n'en sais rien. + +LOUISE, soupçonneuse. Tu n'en sais rien? Où iras-tu? + +MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas à la Roche-Brûlée. Adieu, je te +quitte ici. + +LOUISE. Ici? Mais tes effets? + +MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d'être +emporté. + +LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent? + +MARIE. J'en ai assez. + +LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus... Ah! attends! mes +diamants, partageons... + +MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien... Regarde ce gros +arbre, le marquis est là qui t'attend. Tu n'as plus besoin de Cadio, il +me conduira à la ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas subir +l'outrage de te voir jalouse de moi en présence de M. Saint-Gueltas. +Adieu! + +LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blessée, je le vois... Ne veux-tu pas me +pardonner? Reste avec moi, je souffrirai, mais je saurai me vaincre... +Marie, pardonne-moi! + +MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je ne puis plus te servir, +ni te protéger. Voilà ton père qui rejoint le marquis. Je ne te laisse +pas seule. + +LOUISE. Mais toi?... + +MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux? + +CADIO, qui, assis à l'écart, s'est occupé à sculpter un morceau de bois. +Oui bien, c'est par là que je voulais aller. + +LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir, j'ai à te payer... + +CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (A Marie.) Le jour baisse, +partons! + +MARIE, à Louise, qui veut la retenir. Ton père et le marquis t'ont vue, +ils viennent. Quand tu auras besoin de moi, appelle-moi, j'accourrai. +(Elle s'enfonce dans les massifs avec Cadio.) + +LOUISE, la suivant des yeux. O Marie, Marie! je suis bien coupable +d'avoir froissé une âme comme la tienne! Je mérite le désespoir où je me +précipite. + + + +SCÈNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO. + + +MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio. + +CADIO. Nous avons le temps, demoiselle. + +MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à Saint-Christophe? + +CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent. Tenez, voilà ce +que M. Henri m'a donné. Prenez-en, puisque vous n'avez rien. Oh! c'est +de l'argent bien honnête! Ça vient d'un homme qui est bon et doux! + +MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter de lui sans +rougir. + +CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec moi? + +MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous jure que j'ai quelque +chose, et que cela me suffit. + +CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce qu'une jeunesse comme +vous va faire pour vivre à présent? + +MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe lequel. Je ne +suis pas difficile. + +CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter comme ça votre +camarade? + +MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions? + +CADIO. Sans écouter, j'ai entendu. + +MARIE. Et vous avez compris que...? + +CADIO. J'ai tout compris. + +MARIE. Pourtant vous me blâmez... + +CADIO. Dame! la voilà bien abandonnée, puisque son père est faible, sa +tante folle et Saint-Gueltas méchant... + +MARIE. Vous croyez que j'aurais dû me laisser avilir?... + +CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas. + +MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites là me frappe... Il me semble +que la vérité est en vous, pure comme dans l'âme d'un +enfant.--Retournons, voulez-vous? Je serai humiliée, flétrie peut-être +par des soupçons et des prétentions... N'importe, si je sauve Louise... +J'essayerai du moins, je n'aurai rien à me reprocher. + +CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle. + +MARIE. Ne venez-vous pas avec moi? + +CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. Je déteste la guerre, +et je veux me sortir de ces vilaines choses. Vous n'avez pas peur pour +vous en retourner? C'est à deux pas. + +MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci! + +CADIO. Merci de quoi? + +MARIE. Du bon conseil que vous m'avez donné. (Ils se séparent.) + + + +SCÈNE IV. MARIE, sur le sentier, plus près de la ville; TIREFEUILLE, LA +MOUCHE, sortant des buissons. + + +TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici; venez avec nous. + +MARIE. Pourquoi? Qui me cherche? + +TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvières. Allons, venez! + +MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin, et personne ne m'attend. + +TIREFEUILLE. Ça ne fait rien, on vous cherchait, nous autres! on a des +ordres pour ça. Marchez par ici. + +MARIE. Moi, je ne reçois d'ordres de personne, je ne vous suivrai pas. + +TIREFEUILLE. Pas tant de paroles! Voyons, vous voulez passer à l'ennemi; +le grand chef ne veut pas de ça. + +MARIE. C'est M. Saint-Gueltas que vous appelez le grand chef? + +TIREFEUILLE. Faut pas avoir l'air d'en rire. Marchez, ou vous êtes +morte. (Il la couche en joue.) + +MARIE, dédaigneuse. Ah çà! vous êtes fous! Vous m'accusez de passer à +l'ennemi quand vous me voyez retourner au camp royaliste? + +LA MOUCHE, à Tirefeuille. En v'là assez. Faut qu'elle marche, puisqu'il +le veut. + +TIREFEUILLE, bas. Comment donc faire? Il a défendu qu'on y touche, et +elle n'a point peur des menaces. Tiens, la v'là qui s'échappe! + +LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, ça l'arrêtera, (Il tire un coup de +fusil. Marie court plus vite.) + +TIREFEUILLE. Allons, faut l'attraper et l'emmener de force, tant pis! +(s'arrêtant.) Diable! qu'est-ce que c'est que ça? + +LA MOUCHE. Les bleus! les bleus! Cachons-nous et tirons dessus quand ils +passeront. + +MARIE, rejoint un groupe de gardes nationaux républicains qui s'avance +au galop. Sauvez-moi, je suis poursuivie! + +CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne, et ne crains rien... +Tiens, c'est la citoyenne Hoche! une vraie patriote, mes amis; elle va +nous dire où sont les brigands... Quoi! qu'est-ce que c'est? elle est +évanouie? + +MARIE, se ranimant. Non! j'ai couru si vite... ce n'est rien. + +CHAILLAC. Alors, réponds, citoyenne! L'ennemi occupe Saint-Christophe? + +MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur l'église. + +CHAILLAC. Tu étais prisonnière, et tu t'évadais? + +MARIE. Non. + +CHAILLAC. Comment, non?... Pourquoi courait-on après toi? + +MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits qui n'appartiennent à +aucun parti que je sache. + +CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien, les enfants de la +patrie hésitent? + +MOUCHON. Dame! ils peuvent être plus nombreux que nous. (A marie.) +Combien sont-ils? + +MARIE. Je n'en ai vu que deux; mais ne vous jetez pas dans ces buissons. +C'est là que vos ennemis sont invincibles parce qu'ils sont +insaisissables. + +CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville. + +MARIE. Non, vous n'êtes pas en force. N'essayez pas cela. + +CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l'alarme dans le conseil. Tu protéges +l'ennemi, tu étais avec lui, puisque tu n'étais pas prisonnière. On +connaît ton attachement pour certaine famille... + +MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vérité. Les insurgés sont +ici en force et sur leurs gardes. + +MOUCHON, aux gardes nationaux. Elle a raison, je la connais, vous la +connaissez bien aussi; c'est la cousine de Hoche, elle ne voudrait pas +nous tromper; replions-nous sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La +troupe doit arriver... + +CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole et je te défends de +démoraliser la garde civique que j'ai l'honneur de commander.--Toi, +citoyenne, tu es suspecte, et je te retiens prisonnière jusqu'à nouvel +ordre. Quant à nous, enfants de la patrie, nous n'avons pas à compter +l'ennemi, nous avons à le vaincre. En avant, et vive la République! (Les +gardes nationaux s'élancent en avant en chantant la _Marseillaise_.) + + + +SCÈNE V.--Minuit. Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par las +républicains.--Au milieu de la place, un feu de joie est allumé; les +gardes nationaux de Chaillac font brûler les meubles des citoyens +réputés royalistes.--La porte de l'église est ouverte. Des factionnaires +y surveillent les prisonniers.--Des volontaires et des réquisitionnaires +des localités environnantes, de toute condition, équipés militairement +de toute manière, s'agitent autour du feu ou devant les maisons, +demandant, achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le +bon vouloir des habitants.--Les gens de la ville qui ne se sont pas +enfuis ou cachés montrent en général beaucoup d'empressement à fêter les +patriotes, qu'ils remercient de les avoir délivrés des brigands.--On +fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace, on rit; +on saisit avec peine les dialogues confus, croisés, interrompus. + + +UNE VOIX. Tiens, v'là Mouchon! Ohé! les autres! voyez donc, c'est +Mouchon de Puy-la-Guerche! Dans les volontaires! qu'est-ce qui aurait +jamais dit ça? + +UNE AUTRE VOIX. La République fait des miracles, vous le voyez bien. + +UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon? vous ne le connaissez pas! Il +a chargé trois fois l'ennemi... à reculons! + +MOUCHON. J'ai chargé en avant et en arrière, c'est la vérité; ma jument +est habituée à tourner le pressoir à cidre, il faut qu'elle aille en +rond. On croit qu'elle tourne le dos à l'ennemi? Pas du tout, la pauvre +bête, elle revient lui faire face. + +LE VOLONTAIRE. Qu'on le veuille ou non, pas vrai? + +MOUCHON, bas. Tu as tort de te moquer de moi, Pascal! Les volontaires de +Chaumonton vont nous mépriser. Ils font déjà assez d'embarras, parce +qu'ils sont mieux montés que nous! + +PASCAL. Se moquer? Qu'ils y viennent! on leur répondra! + +UN GARÇON COIFFEUR, avec émotion. Pas de rivalité, citoyens! Que toutes +les villes du Bocage fraternisent et s'embrassent! (Un blessé passe sur +un brancard.) + +UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron! Qu'est-ce qu'il y a? + +LE BLESSÉ. Il y a qu'on va me couper le bras, mon pauvre enfant! +Viens-tu voir ça? + +LE CLERC. Sacredieu, non!... Si fait! je ne vous quitte pas dans la +peine, mais, sacredieu, c'est dur. Il faut que je vous aime bien! + +LE BLESSÉ. Tu me tiendras et tu m'encourageras. As-tu ton fifre? + +LE CLERC. Pardié, toujours! + +LE BLESSÉ. Eh bien, tu m'en joueras un air pendant l'opération. + +LE CLERC. Ça va! + +MOUCHON. C'est tout de même avoir du coeur, de demander de la musique. + +LE BLESSÉ. Et de donner son bras droit à la patrie? C'est assez gentil, +ça, pour un notaire! + +LES ASSISTANTS. Vive le notaire! honneur au notaire! + +DANS UN AUTRE GROUPE, composé de jeunes gens artisans et bourgeois. Les +hussards ne reviennent pas vite. + +--Ils donnent toujours la chasse aux brigands? + +--Ils reviennent. J'entends le galop de la cavalerie légère. + +--S'ils amènent encore des prisonniers, où les mettra-t-on? L'église est +pleine. + +--On fusillera tout ce qui a été pris les armes à la main, ça fera de la +place! + +--Eh bien, et les royalistes de la ville? + +--Ça ne nous regarde pas. Les républicains de la ville s'en chargeront. + +--Faut pas se fier à ça! Dans les villes, on est tous parents ou +camarades. On ne se fait pas bonne justice soi-même. + +--Qu'ils s'arrangent. Moi, j'aime pas les exécutions. + +--Laisse-moi donc, toi! tu es encore un tiède, un modéré! + +--Fiche-moi la paix et tâche, quand tu vas au feu, de n'être pas plus +modéré que moi. + +LE GARÇON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de rivalité! que toutes les +villes fraternisent et s'embrassent! + +D'AUTRES VOLONTAIRES, mêlés à des bourgeois de la ville. Quand je vous +dis que, sans la troupe, nous étions aplatis comme un tas de galettes? + +--Peut-être bien; mais, quand on a vu paraître les plumets, quelle +charge à la baïonnette, hein? c'était comme la foudre! + +--Jamais les brigands ne tiendront contre la troupe. + +--Ils n'auraient pas tenu contre nous, si nous avions voulu; mais on a +des paniques, c'est ça qui gâte tout! + +--Tiens, les Mayençais eux-mêmes en ont, des paniques. Les brigands, +c'est pas des ennemis comme les autres. A présent surtout, c'est à faire +trembler! Ils se battent en désespérés. Et puis ils sont devenus si +laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures noires, leurs +grandes barbes, leurs yeux qui jettent du feu... On va dessus tout de +même; mais, quand on y pense après, on en rêve la nuit. C'est des +cauchemars! + +--Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c'est comme un sanglier! + +--Tu l'as vu, toi? Tu es bien malin! Personne ne peut dire qu'il connaît +sa figure. Il est toujours habillé en malheureux, et il se bat dans les +buissons en simple brigand. + +--Je l'ai vu, à preuve que je l'ai tenu au bout de mon fusil. + +--Et tu l'as manqué, imbécile? + +--Il avait les deux mains embarrassées. Il tenait deux recrues qu'il +étranglait. Il a pris le canon de mon fusil avec ses dents... + +--Et il a avalé les balles? En voilà des bourdes que je n'avale pas, +moi! + +LE GARÇON COIFFEUR, attendri. Citoyens, pas de rivalité... + +--Oh! en voilà un qui m'ennuie: il dit toujours la même chose. + +--Il est soûl comme un Polonais! + +--Où diable ce mâtin-là a-t-il trouvé de quoi se soûler? Je n'ai pas pu +mettre la main sur un verre de cidre! + +--Et moi donc! je n'ai même pas pu trouver le verre. J'ai bu à la +fontaine comme un veau. + +--Savez-vous que Perrichon est tué, dans tout ça? + +--Quel Perrichon? le bègue? + +--Non, le tanneur, celui qui demeurait aux Viviers. + +--Tant pis! c'était un bon; il laisse une femme et quatre enfants! + +--Damnés brigands! j'en veux tuer cinq à la première affaire! + +--Qu'est-ce qui crie comme ça? + +--Des blessés qu'on ampute; ils n'ont pas l'habitude. + +--Tiens! voilà Duchêne avec des vivres. + +--Un chaudron de pommes de terre qu'on allait donner aux cochons: qui en +veut? + +--Tout le monde! on est mort de faim! + +UN BOURGEOIS DE LA VILLE, apportant un grand panier. Non, mes enfants, +ne mangez pas ça. La pomme de terre, c'est bon pour les animaux, c'est +malsain pour l'homme. Voilà du pain et de la viande. + +--Vive le bon patriote! + +--Patriote, moi? Je n'en sais rien... Je ne m'étais jamais occupé des +affaires publiques. Hier, les brigands ont maltraité et frappé ma pauvre +femme qui était en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour les +servir. Elle est morte sur le tantôt. Tuez-les tous, ces chiens-là, et +mangez, mes bons amis, prenez des forces! Je vous apporte tout ce que +j'ai. Si vous vouliez de mon sang, je vous en donnerais. + +D'AUTRES BOURGEOIS, apportant aussi des vivres. Citoyens, buvez et +mangez, et puis entrez dans l'église, et tuez tous les prisonniers, ceux +de la ville surtout! Si vous les laissez échapper, dès que vous aurez +tourné les talons, les aristocrates nous mettront à feu et à sang. + +LE GARÇON COIFFEUR, buvant. C'est ça, que le Bocage fraternise et +s'embrasse! + +UN VOLONTAIRE, à un autre volontaire. Diantre! tu as une belle montre, +toi! Où as-tu cueilli ça? + +--Tiens, sur le champ de bataille. C'est la toquante à quelque +aristocrate, ça sonne, et il y a des armoiries dedans. + +--Dis donc, faudra les gratter, c'est des signes prohibés. + +--Eh bien, toi, qui as ramassé un reliquaire en or avec un bon Dieu +dessus, c'est prohibé aussi! + +--Non, le sans-culotte Jésus est à l'ordre du jour. + +--Ah! voilà qu'on fusille derrière l'église. Entendez-vous? + +--Qui est-ce qui fait la besogne? + +--C'est des paysans patriotes qui ont demandé à s'en charger. + +--Diables de paysans! aussi enragés les uns que les autres! + +--Dame! les brigands coupent par morceaux les femmes et les enfants de +ceux qui ne veulent pas s'insurger. Tout ça, c'est des dettes qu'ils se +payent entre eux! + +--Qu'est-ce qui passe là avec Chaillac? Un beau jeune homme! + +--Un lieutenant de hussards? C'est peut-être le jeune Sauvières. + +--Oui, c'est lui. On me l'a montré tantôt. Un rude troupier, à ce qu'il +paraît! + +--Eh bien, et son oncle qui commande une colonne de brigands? comment ça +s'arrange-t-il? + +--Ça ne s'arrange pas. + +DEUX AVOCATS, officiers de volontaires. Horrible guerre! voilà du sang +français qui coule sur le pavé. + +--Cela vient de derrière l'église, oui! un ruisseau de sang froidement +répandu! Voe victis! + +--Vous n'êtes pas navré de ces vengeances personnelles?... + +--Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait qu'un mot pour +nous envoyer derrière l'église aussi, nous autres! Regardez ces figures +pâles, ces yeux ardents... C'étaient des gens paisibles naguère, une +population douce, économe, honnête et laborieuse. A présent, tous sont +ivres, ils ont perdu la conscience du droit et le sens de la logique... +Prêts à pleurer de tendresse ou à égorger sans savoir pourquoi... +Très-bons au fond, qui le croirait? Très-enfants, aisément héroïques... +mais exaltés ou abrutis par des émotions trop fortes. La nature humaine +ne comporte pas ce degré d'excitation. + +--La République en a trop appelé aux passions, je vous le disais bien! + +--Que vouliez-vous qu'elle fît? _qu'elle mourût?_ + +--Non pas, mourons pour elle! + +--Ce n'est pas difficile, allez! La vie est si triste à présent! Nos +enfants meurent de frayeur dans le ventre de nos femmes. + + + +SCÈNE VI.--HENRI, CHAILLAC, à la porte de l'église. + + +HENRI. Cette jeune fille assise là-bas, près du mur.. + +CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c'est la citoyenne Hoche, votre amie +d'enfance. + +HENRI. C'est pour cela que je la réclame. Elle porte un nom déjà +glorieux et qui donne d'assez belles garanties à la République. Comment +se trouve-t-elle au nombre des prisonniers? + +CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu'elle a suivi les insurgés? + +HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement à ses opinions. + +CHAILLAC. Agir contrairement à ses opinions, c'est mal agir. J'aime +mieux les fanatiques que les traîtres. + +HENRI. Ce n'est pas agir contre la République que de se sacrifier à +l'amitié. + +CHAILLAC. Subtilités, citoyen Sauvières! Vous aussi, vous suivez vos +anciens amis, mais en les chargeant à coups de sabre. Je vous ai vu +travailler la bande de Saint-Gueltas tantôt. Vous alliez bien! + +HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont d'autres devoirs. + +CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie? Diable, non! Je +ne veux pas vous accorder ça, jeune homme. + +HENRI. Si la générosité du coeur est un crime, accordez-moi la grâce de +cette jeune fille. + +CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage à un militaire tel que +vous, mais cela m'est impossible. La mauvaise herbe repousse sous la +faux révolutionnaire. Il faut l'arracher, tiges et fleurs; tant pis pour +la jolie fille! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me chatouille +plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre compte de ses faits et +gestes au tribunal d'Angers. + +HENRI. Mon capitaine va venir vous dire... + +CHAILLAC. Je ne reconnais pas l'autorité de votre capitaine. Le +militaire n'a rien à voir dans nos affaires civiles. J'ai des pouvoirs +extraordinaires des délégués de la Convention. Mon mandat est d'envoyer +les suspects devant leurs juges naturels. + +HENRI. Mais c'est de votre propre autorité que vous qualifiez de +suspectes et traitez comme telles les personnes qui vous inspirent de la +méfiance. Si vous vous trompez... + +CHAILLAC. Je peux me tromper: errare humanum est! Le tribunal examinera, +je m'en lave les mains. Il s'est passé au château de Sauvières, en votre +absence, des choses que j'ai sur le coeur. On y a lâchement assassiné un +magistrat, un homme de bien que j'ai juré de venger! + +HENRI. De venger sur la personne d'une pauvre enfant qui certes a eu, +comme mes parents, un tel crime en horreur? + +CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J'ai toujours rendu justice aux +vertus privées de votre oncle, et il fallait du courage pour ça, je vous +en réponds; mais sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je +vous afflige, vous savez ça aussi bien que moi. Ceux qui, à partir de sa +défection, lui sont restés attachés sont gravement coupables à mes yeux. +Je ne leur ferai pas de grâce. N'essayez pas de m'attendrir. + +HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle Hoche avant de l'envoyer +dans les prisons d'Angers? + +CHAILLAC. Je l'ai interrogée. Elle protége les insurgés par son silence. + +HENRI. Puis-je lui parler, moi? + +CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas chercher à favoriser son +évasion. + +HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait... + +CHAILLAC. N'importe, vous jurez? + +HENRI. Oui, monsieur. + +CHAILLAC. Tenez! on l'amène justement par ici, car voilà le convoi qui +va emmener les prisonniers. + + + +SCÈNE VII.--HENRI, MARIE, à la porte de l'église, des factionnaires les +surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers sur des +voitures de transport et des charrettes. + + +MARIE, (à voix basse). Ah! Je suis heureuse de vous revoir, monsieur +Henri! Vous allez me dire si Louise et son père ont pu s'échapper. Je +suis dévorée d'inquiétude! + +HENRI. Ils sont en fuite. + +MARIE. On ne les poursuit pas? + +HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a empêchés d'aller +plus loin. + +MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore... Ah! que vous devez +souffrir, vous! + +HENRI. Demain, mon détachement se porte sur un autre point. Je n'aurai +pas la douleur de frapper moi-même... Mais il s'agit de vous... Vous +savez qu'on va vous envoyer... + +MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi! + +HENRI. Non, vous invoquerez l'appui de votre cousin. + +MARIE. Quand même on m'en laisserait le temps, je n'aurais pas recours à +lui. Si je suis gravement compromise, comme je le pense, je ne veux pas +le compromettre. Il est l'unique appui de ma pauvre famille, il est une +des gloires, une des forces de la patrie. Au besoin, je nierais notre +parenté pour le préserver du soupçon. + +HENRI. Appelez-moi en témoignage, au moins. + +MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir à vous disculper, monsieur +de Sauvières! Votre nom est déjà assez difficile à porter sous les +drapeaux de la République. Ne me parlez pas davantage; je sais que vous +voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n'y pouvez rien, ne vous +exposez pas davantage. + +HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois et vous serrer la +main. + +MARIE. Non, nous sommes observés; mais sachez que j'ai pour vous autant +d'amitié que d'estime. + +HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir... Voyons, demandez à parler +encore à Chaillac. C'est un esprit étroit, rigide, mais c'est un honnête +homme. + +MARIE. Son esprit n'est pas assez délicat pour comprendre ma situation. +Il veut des renseignements sur l'armée royaliste. Je ne puis m'abaisser +à la délation pour sauver ma tête; jamais Chaillac n'admettra que la +reconnaissance personnelle puisse l'emporter sur le patriotisme, et +j'avoue que je suis ici la victime de mon propre coeur. J'ai servi en +quelque sorte la cause des insurgés, j'ai partagé leur bonne et leur +mauvaise fortune. Si j'ai eu horreur de leurs excès, j'ai eu pitié de +leurs misères. J'ai soigné leurs blessés; j'ai soutenu leurs femmes, +j'ai quelquefois sauvé leurs pauvres enfants dans mes bras au milieu de +la déroute. Que voulez-vous! j'ai aimé Louise par-dessus tout, j'ai +servi avec zèle son vertueux père, votre bienfaiteur et le mien! Qui +comprendrait une pareille inconséquence, à moins d'être femme? Et +encore! Y a-t-il encore des femmes dans le temps où nous vivons? Je suis +peut-être la dernière qui osera faire violence à ses croyances pour +remplir un devoir et payer une dette. + +HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous êtes la seule femme, le dernier ange de +bonté... (Il lui baise la main.) + +MARIE. On m'appelle; adieu! Si je suis condamnée pour avoir été sensible +au malheur de mes amis, ne me plaignez pas. Ma vie a été pure, et je +crois à une vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux... + +CHAILLAC, s'approchant. Eh bien, citoyenne, es-tu décidée à me dire...? + +MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m'est impossible. + +CHAILLAC. En route, alors! Monte dans ce fourgon, tu seras mieux que sur +la charrette. + +MARIE. Je vous remercie, monsieur. + +CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir? + +MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oublié; c'est inutile! +Adieu, merci. (Elle part.) + +CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie! c'est dommage! mais +que voulez-vous!... + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + +Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté de la +Loire[4].--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons.--Au +loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair de lune.--Cadio, seul, +sur la butte la plus élevée, au pied d'une croix de pierre, joue de la +cornemuse. + +[Note 4: Ce peut être aux environs de Savenay.] + +SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO. + + +Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! c'était comme une +prière, et ça m'a contenté le coeur. «Grand Dieu du ciel et de la terre, +tu m'as parlé dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au +dernier des hommes, à celui que les autres hommes ne regardent seulement +pas. Ah! que tu m'as enseigné de choses, et comme je me soucie peu à +présent des peines que le diable peut me faire! Il ne peut rien contre +moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au +pouvoir du mal.»--Voilà pour sûr ce que mon biniou disait tout à +l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je suis en état de +grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai entendu armer le fusil pour me +tuer.--Drôle de chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle nous +rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! On ne sait pas +pourquoi on la craint;... mais on la craint, il n'y a pas à dire. +(Descendant la butte.) Voilà enfin tout de même une nuit sans danger. +J'ai fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la grosse lune toute +blanche au-dessus de ma tête. Il ne fait pas chaud, comme ça, aux +approches du matin; mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a +réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être? Je ne sais plus. +La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce que ça me fait? Je l'ai passée; +les Vendéens l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront pas! +Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai tourné face à l'Océan. +Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des +grosses pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines ni +couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas qu'on soit mal par ici, +c'est tout désert. Le pays me plaît; il paraît bien tranquille... (on +entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et écoute.) Plus rien! +C'est quelque braconnier! Où donc trouver un coin du monde où on +n'entendra plus jamais ces maudits coups de fusil? Il faudra pourtant +bien que je le retrouve, car voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je +pourrai continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça m'ennuie +quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire.--Quoi +faire à présent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres? + +UNE VOIX, derrière la butte. Cadio! Oh! Cadio! + +CADIO, effrayé. Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi qu'on cherche? + +LA VOIX, plus près. Hé! Cadio! es-tu par là? + +CADIO. On dirait... Non! c'est un gars. + + + +SCÈNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garçon. + + +LA KORIGANE. Ah! j'en étais bien sûre! J'ai reconnu l'air de ton biniou. +Il n'y a que toi dans le monde pour en jouer si bien que ça! + +CADIO, incertain et méfiant. Je ne te connais pas, petit; qu'est-ce que +tu me veux? + +LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet? + +CADIO. En garçon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est toi? Ta figure me +paraît toute changée, et ta voix aussi. + +LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme ça? + +CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus rauque; mais tu as +donc quitté les brigands? + +LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins? + +CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein coeur, tu le sais bien! + +LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à cause de la demoiselle? + +CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que ça me fait, la demoiselle? + +LA KORIGANE. Tu as été amoureux d'elle, Cadio! + +CADIO. Voilà une bêtise par exemple! Amoureux, moi? Je ne le serai +jamais. + +LA KORIGANE. Pourquoi? + +CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre chose. Je ne peux +rien être, et j'aime autant ça. + +LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es fou! + +CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-être bien qu'il n'y a que moi +de sage sur la terre. + +LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc ça? + +CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien à réclamer et rien à +défendre, par conséquent aucun mal à faire à personne. + +LA KORIGANE. Imbécile! tu as ta peau à défendre! + +CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de place pour ça. Et +qu'est-ce qu'elle est devenue, la demoiselle? + +LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et mal habillée, et +pauvre, et misérable! + +CADIO. Et l'armée qu'elle suivait? + +LA KORIGANE. Elle la suit toujours. + +CADIO. Et Saint-Gueltas? + +LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a retenu, pour son +malheur et celui de tout le monde. + +CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin Henri. + +LA KORIGANE. Un bleu enragé? + +CADIO. Un beau garçon qui m'a donné la vie et rendu ma musique! + +LA KORIGANE. Toujours ta musique! ça passe avant tout. + +CADIO. Puisque je n'ai que ça. + +LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si tu avais voulu mon +coeur et ma vie... + +CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu étais trop mauvaise. Toute petite, +tu écorchais les bêtes vivantes, et depuis tu es devenue pire. Je t'ai +vue au camp du roi! tu étais plus méchante que les plus méchants! + +LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu nous as quittés, et +depuis que le marquis est fou de la Sauvières, j'ai dit: «C'est comme +ça? il faut que je me venge sur ces chiens de patriotes!» J'ai pris des +habits de garçon, j'ai mis des cartouches sous ma blouse, et c'est moi +qui recharge lestement les fusils quand nos gens tirent de derrière les +buissons. Et, quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent +épargner les prisonniers, c'est moi qui crie à nos hommes: «Tuez tout!» +Et, quand on massacre, c'est moi qui chante! Et, quand on en a oublié, +c'est moi qui les montre et qui dis comme ça: «Allez! allez! saignez +encore, le compte n'y est pas!» + +CADIO. Tu me fais peur... et tu me dégoûtes! Adieu! passe ton chemin! + +LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je suis capable de m'en +aller avec toi. + +CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie! + +LA KORIGANE. Tu me méprises? tu me détestes? + +CADIO. Non, je te plains. + +LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai douce. Voyons, +Cadio, je pourrais peut-être t'aimer encore. Tu n'es ni beau ni +brave;... mais ta musique,--et puis l'habitude que j'avais de te +suivre... Tu étais bon pour moi, tu me grondais... + +CADIO. Ça ne te changeait pas. + +LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer. Quand j'ai senti parler +mon coeur, si tu avais eu l'esprit de le comprendre, je ne serais pas où +j'en suis. + +CADIO. Où en es-tu donc? + +LA KORIGANE. J'aime à présent quelqu'un qui ne me regarderait pas, si +j'étais peureuse et pitoyable. C'est quelqu'un qui n'aime que le +courage, et c'est pour lui que j'en ai. Il est méchant, lui, et je suis +méchante. Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il me commandait +le bien, je ferais le bien. Quand il me dit une parole, si j'avais trois +âmes, je les lui donnerais. + +CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien, pourquoi est-ce que tu le +quittes? + +LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit! mais je suis avec lui +encore. + +CADIO, effrayé et près de fuir. Il est donc par ici? + +LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de repos à sa troupe. Ça ne +sera pas long, on veut attaquer avant le jour la ville qui est là-bas, +derrière la colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu. Où +vas-tu? + +CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner. + +LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener, et tu te sauves? Eh +bien, tu resteras, ça me venge... et ça m'amuse. Tu resteras, je te dis! + +CADIO. Mais non! + +LA KORIGANE, prenant un de ses pistolets. Mais si! Ne bouge pas, ou je +te brûle la cervelle! (Cadio se débat et s'échappe.) + + + +SCÈNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant des buissons. + + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce qu'il y a donc? + +LA KORIGANE. C'est rien, mon maître. Un des nôtres avec qui je +plaisantais. + +SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes, ça trouve toujours le +temps de penser à ça! + +LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon maître. + +SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais où sont nos éclaireurs? Tu étais avec +eux? + +LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays est tout défoncé. + +SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontré personne? + +LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est épeuré à c't'heure. + +SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez à le chasser, et il ne +s'agit pas de ça. + +LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois qu'on le mangerait tout +cru. + +SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les bleus, et elle est rare. +Le premier qui perd un coup de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça, +rejoins-les; cours! + +LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang. + +SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner toujours sur la +droite; l'armée arrive. + +LA KORIGANE. L'armée? + +SAINT-GUELTAS. Ah çà! m'entends-tu? + +LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse à présent, l'armée! Si vous en ôtiez +les blessés, les vieux, les femmes et les marmots... C'est avec ça que +vous voulez prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer sur vos +terres, où personne n'oserait vous attaquer. + +SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu donnes des conseils? Va au +diable! Je te chasse. + +LA KORIGANE. Mon maître, un mot d'amitié, et je me fais tuer cette nuit. + +SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va! + +LA KORIGANE. Un mot de tendresse! + +SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un côté ou de l'autre, que je ne +te voie plus! + +LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (A part.) Je me vengerai sur les +Sauvières. (Elle sort.) + +SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n'aurai bientôt plus +personne... Mais qu'est-ce que c'est que ça? (Une calèche toute crottée +et toute déchirée s'engage dans le chemin creux.--Un paysan la conduit +en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au moyeu dans une ornière; un +des chevaux s'abat. L'homme jure, des cris de femme partent de la +voiture.) + + + +SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, un Postillon. + + +SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous! (Au postillon.) +Tais-toi, butor! Et vous, imbéciles, qui allez en calèche dans de +pareils chemins; descendez, et que le diable vous emporte! + +ROXANE, (dans la calèche.) Oui, oui, arrêtez, j'aime mieux descendre. + +LA TESSONNIÈRE, dans la calèche. Ouvrez la portière, ouvrez! + +LE POSTILLON, relevant son cheval. Ouvrez vous-mêmes, mille noms de nom +d'un tonnerre! + +SAINT-GUELTAS, faisant descendre Roxane et la Tessonnière. Allons donc! +et flanquez-nous la paix. Silence! (Roxane est dans un costume +impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme, robe de soie en lambeaux, +cape de paysanne. La Tessonnière a un chapeau de femme, une couverture +liée autour du corps avec des cordes et des rubans fanés; des pantoufles +dans des sabots.) + +ROXANE, que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied de la +voiture. Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras! Ah ciel! pardon! +c'est vous, cher marquis? Dieu nous vient en aide! mais vous m'avez fait +bien mal... + +SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle de Sauvières. Il +fallait aller à Guérande, au lieu de vous obstiner à suivre une armée en +déroute! Pourquoi diable à présent n'êtes-vous pas au centre de la +marche avec les autres personnes gênantes? + +LA TESSONNIÈRE, bas, à Roxane. _Gênantes_ n'est pas poli! + +ROXANE, à Saint-Gueltas. Vous nous faites des reproches!... Les bleus +étaient derrière nous, la peur nous a saisis; j'ai donné deux louis à +cet homme pour qu'il prît la tête. Il prétendait connaître la +traverse... Enfin nous voilà! + +SAINT-GUELTAS. Belle idée! vous n'aviez personne derrière vous. +N'êtes-vous pas encore habituée aux paniques des traînards depuis un +mois que ça dure? Et croyez-vous n'avoir personne en face? + +ROXANE. Vous y êtes, marquis; je ne crains plus rien. Je m'attache à +vous, je ne vous quitte pas! + +SAINT-GUELTAS, haussant les épaules. Comptez là-dessus! Vous avez fait +la sottise, vous la boirez. (Au paysan postillon.) Dételle tes chevaux, +toi! flanque-moi cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et +viens t'atteler à nos caissons. Plus vite que ça! + +ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter dans les genêts aussi? + +SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous semble. L'avant-garde va +vous bousculer tout à l'heure. + +ROXANE. Vous nous quittez? + +SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai à conduire mes gens à l'assaut d'une +ville, c'est un peu plus pressé que de bavarder avec vous! (Il s'en va +par où il est venu.) + +ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois si galant, si aimable, +je ne le reconnais plus depuis quelques jours. + +LA TESSONNIÈRE. C'est que ça va mal, ma chère amie, ça va très-mal! + +ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin. + +LA TESSONNIÈRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le commencement. + +ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez! + +LA TESSONNIÈRE. Non pas! le commencement de misères dont vous n'avez pas +l'idée. + +ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons porter. Quand on est +fait comme nous voilà!... non, nous ne pouvons pas être plus malheureux! + +LA TESSONNIÈRE. Si fait! car jusqu'à présent nous avons, vous et moi, +toujours trouvé quelque gîte, et nous allons, je pense, coucher en +pleins champs. + +ROXANE. J'aime mieux ça que les lits bretons. C'est une saleté horrible! + +LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc, les bourgeois! +au lieu d'insulter le pays, venez donc un peu m'aider à verser la +calèche. Je ne peux pas tout seul! + +ROXANE. Verser la calèche? Et qu'est-ce qui nous garantira du froid, +s'il nous faut attendre ici que la ville soit prise? + +LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout à l'heure à vous sauver, +quand on chargera l'ennemi. Allons, vous, le vieux! un coup de main! + +LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami! + +LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq cents diables le +berlingot! (Il casse les vitres avec le manche de son fouet et brise les +châssis de la calèche.) + +ROXANE. Ah! le misérable! il détruit notre dernier asile! Empêchez-le +donc, la Tessonnière! + +LA TESSONNIÈRE. Merci! vous voyez bien qu'il est furieux! + +LE PAYSAN, cassant toujours. Damnée guimbarde, va! Pas possible de +l'ôter de là! Ah! v'là du renfort! + + + +SCÈNE V.--Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre Vendéens, maigres, déchirés, +barbus, hâves. + + +MACHEBALLE, (au postillon.) T'es-t-encore là, feignant? Laisse ça, et +cours aux canons; y en a un d'embourbé. Dépêche, ou gare à toi! + +LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (Il remonte à cheval et part au +trot.) + +ROXANE, à la Tessonnière. C'est cet affreux Mâcheballe, si grossier! Ne +lui parlons pas, venez! + +LA TESSONNIÈRE. Où donc aller? On enfonce à mi-jambes dans les près! + +ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah! grand Dieu! on parlait de ça +jadis, quand on chantait des bergeries: _Colin sur la fougère_... Et à +présent!... (Ils s'éloignent.) + +MACHEBALLE, (qui a fait enlever la calèche par ses hommes; ils la +renversent sur la berge du chemin.) Boutez-moi ça le ventre en l'air, et +cassez les roues, que ces clampins de nobles ne s'en servent pas pour +fuir la bataille. Ah! si je repince ceux qui nous ont lâchés! C'est bon, +c'est bien, mes gars! A présent _égaillez-vous_[5]. Je vas tenir conseil +un moment avec les autres chefs. + +[Note 5: C'était le mot technique: _dispersez-vous_.] + +UN VENDÉEN. Encore! on ne fait que ça! On perd le temps à se demander ce +qu'on veut faire. + +UN AUTRE. Hormis toi, général, c'est tous des messieurs qui n'y +connaissent rien, et qui ne peuvent pas s'accorder. + +UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut quarante. + +L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus qu'on n'en peut faire. +On est sur les dents! + +MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon Dieu! faut pas parler de +ça. Faut aller de l'avant. Là-bas, on se reposera dans la ville. + +L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les bleus sont partout à +c't'heure, et y a plus de villes sans défense! + +UN AUTRE. Tout ça, c'est la faute au vieux Sauvières, qui veut la +discipline et la mode de se battre à découvert. C'est des histoires de +l'ancien temps. On ne veut plus de ça, nous autres! + +MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nommé général! Fallait pas! + +UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé! Il n'en faudrait qu'un. + +MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai? + +L'AUTRE. Non! toi, Mâcheballe! général en chef! + +MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants! Laissez partir les nobles: ils +en crèvent d'envie! + +LE PREMIER VENDÉEN. Qu'ils s'en aillent! C'est tous des trahisseurs. + +UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lâchera du plomb dans le +dos. Ça les fera filer plus vite. + +MACHEBALLE. V'là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis pas; mais la belle +Louise lui a mis la tête à l'envers depuis un bout de temps. + +UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin de femmes à la guerre. +C'est des bêtises, tout ça! + +MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous, et faites bonne garde. + +LE VENDÉEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue, (Ils se dispersent et +s'éloignent.) + + + +SCÈNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, LE BARON DE RABOISSON, +SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD. + + +MACHEBALLE, (à Raboisson et au chevalier.) Me v'là, arrêtez-vous! c'est +ici qu'on se consulte. + +LE CHEVALIER sans lui répondre, à Saint-Gueltas. Est-ce ici réellement? +Nous ne sommes pas en nombre, et, s'il nous faut attendre les autres +chefs, nous allons perdre un temps précieux; nous n'arriverons pas de +nuit sous les murs de la ville. + +SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être. + +LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre. Écoutez! Vous +n'entendez pas de bruit? + +MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commencée. Les oreilles vous +cornent! + +LE COMTE. Plaît-il? + +RABOISSON, bas. Ne répondez pas à ce manant. + +SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes éclaireurs!... (Entrent deux +Vendéens.) Eh bien? + +UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu'à la ville. Elle n'est pas +gardée et ne se méfie pas; avec quatre hommes de plus, on aurait pris le +faubourg. + +SAINT-GUELTAS. En avant, alors! + +RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se lancer sans avoir pu se +réunir. + +SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres, ce sera comme sur +la route du Mans. N'espérons plus rien que de nous-mêmes. + +LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons donc! + +LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. Le malheur doit avoir +dissipé toutes nos illusions. Ayons l'audace du désespoir. + +SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, monsieur le comte. + +LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai plus que cent vingt +hommes, de neufs cents que je commandais encore hier? + +MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens désertent! c'est la honte de +l'armée! + +LE COMTE, méprisant. Vous dites? + +SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est pas le moment. + +MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux. + +SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester ici pour que +nous ne soyons pas surpris et attaqués en flanc. Là est le grand danger. +Ne l'oublie pas (bas), toi, le plus solide au poste! + +MACHEBALLE. On restera, marchez! + +SAINT-GUELTAS, aux autres. Je gagne la tête. J'enlève le faubourg. +Suivez-moi de près avec vos hommes. + +LE COMTE. Les voici, avec Stock. + +UN GROUPE, qui traverse en fuyant. Les bleus, les bleus!... Nous sommes +coupés!... + +LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous! + +STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous... + +UNE VOIX. Oui, oui, à la République! elle fait grâce à ceux qui se +rendent. Nous allons à Nantes! + +D'AUTRES VOIX. A Nantes! à Nantes! + +LE COMTE, leur barrant le chemin. Malheureux! vous allez à la mort! + +QUELQUES FUYARDS, le repoussant et passant outre. Tant pis! finir comme +ça ou autrement... + +SAINT-GUELTAS, saisissant deux hommes. Lâches! je vous brûle la +cervelle, si vous ne vous arrêtez pas! + +SAPIENCE, paraissant au pied de la croix. Mes frères, mes enfants, au +nom du Dieu des armées, je vous promets la victoire! + +UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal prié, toi! Laisse-nous +tranquilles! + +TOUS. A Nantes! à Nantes! (Ils fuient.) + +SAINT-GUELTAS, essoufflé d'avoir lutté corps à corps en vain avec les +fuyards. Bah! c'est encore une panique, j'en suis sûr! Messieurs, +retournez sur vos pas, et empêchez que ça ne gagne plus avant. Moi, j'ai +encore des gens sûrs, et nous tiendrons ici, Mâcheballe et moi. + +LA KORIGANE, accourant. Mon maître, tes gars se sauvent aussi avec leurs +officiers! + +SAINT-GUELTAS. De quel côté? + +LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme des fous, croyant lui +tourner le dos. + +SAINT-GUELTAS. Alors, c'est bon! Ils la prendront malgré eux. Je les +rejoins. (Au chevalier.) Courez dire aux autres que la ville est prise! +(Il s'éloigne rapidement.) + +LE CHEVALIER, le suivant. Au diable les autres! je vous suis! + +LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux! (Elle part.) + +MACHEBALLE, au comte et à Raboisson. Allons, mordieu! retournez, vous +autres! empêchez la déroute! + +LE COMTE, hautain. Nous savons ce que nous avons à faire. (Il s'en va du +côté de l'armée vendéenne.) + +MACHEBALLE, à Stock. Et vous, qu'est-ce que vous faites-là? Allez à +votre détachement. + +STOCK. Mon détachement? Le voilà! c'est moi. + +MACHEBALLE. Parti? + +RABOISSON, à Stock. Comme le mien, depuis le coucher du soleil. + +MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable! Eh bien, alors... + +RABOISSON, à Stock, sans vouloir répondre à Mâcheballe. C'est assez se +démener pour rien. Nos malheureux hommes sont ivres de terreur, de faim, +de fatigue et de désespoir. Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent +faire, ils ont fait plus: ils ont tenu jusqu'au bout comme des héros, +tantôt comme des saints, tantôt comme des diables... + +STOCK. Ou comme des Suisses! oui! + +RABOISSON. Ils sont à bout d'énergie. Ce ne sont plus des hommes, ce +sont des spectres. Je suis à bout de courage et de volonté, moi, pour +les menacer, les injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni +prêcher, M. Sapience lui-même y perd son latin: mais je sais me faire +tuer, je ne sais que ça! allons avec Saint-Gueltas tenter le dernier +effort. + +STOCK. Allons! + +MACHEBALLE. Attendez, attendez! Voilà des nouvelles! (A Tirefeuille, qui +arrive en se traînant.) C'est toi, mon garçon? Qu'est-ce qui est arrivé +là-bas? + +TIREFEUILLE. Rien! une fausse peur. Un bleu, un seul, qui portait un +ordre ou faisait une reconnaissance, je ne sais pas! Je crois que c'est +un officier. On a tiré sur lui, son cheval est tombé. On a sauté sur +l'homme, on l'a bouclé, on te l'amène. Nos gars ont coupé à travers +champs, ils vont sur la ville. + +MACHEBALLE. C'est bon, ça; mais les canons, comment qu'ils passeront les +haies? + +TIREFEUILLE. Ah bah! pour deux méchants canons!... + +MACHEBALLE. Deux? et les autres? + +TIREFEUILLE. On les a laissés en route. _Jeannette_ s'est embourbée +jusqu'à la gueule. + +MACHEBALLE. _Jeannette?_ notre grand canon du bon Dieu, notre relique, +le porte-bonheur de l'armée? Pas possible! tout est perdu, si on sait ça +dans les rangs! Messieurs, sauvez les canons, sauvez _Jeannette!_ c'est +le plus pressé. + +RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui n'ont peut-être +pas d'artillerie... Venez, Stock, sauvons _Jeannette!_ (Ils partent.) + +MACHEBALLE, à Tirefeuille. Eh bien, ce prisonnier, où ce qu'il est? + +TIREFEUILLE. Je voulais l'expédier, les autres ont pas voulu. + +MACHEBALLE. Ils ont bien fait! Faut qu'il dise où sont les bleus. + +TIREFEUILLE. Tâchez! Moi, j'ai pas de patience. + +MACHEBALLE. Où vas-tu? Faut m'aider à le confesser. + +TIREFEUILLE. Non, je suis trop las. + +MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, ça te remettra. + +TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez à écorcher vif, faut que je +dorme! + +MACHEBALLE. Tu le prends comme ça? veux-tu que je t'envoie dormir dans +l'autre monde? + +TIREFEUILLE. Oh! à c't'heure, chacun le prend comme il peut. Faut que je +dorme ou que je crève. (Il se jette sur la bruyère.) + +MACHEBALLE. Personne n'obéit plus. Ça ne peut pas aller plus mal. Ah! le +v'là, ce prisonnier. + + + +SCÈNE VII.--MACHEBALLE, TIREFEUILLE, endormi; HENRI, lié et désarmé, +amené par cinq ou six Vendéens. + + +MACHEBALLE. Ses papiers, vite? + +UN VENDÉEN. On l'a fouillé, il n'avait rien! + +MACHEBALLE. Son habit, ôtez-lui son habit! Y a de l'or ou des papiers +cousus dans la doublure. + +HENRI. Comment me l'ôterez-vous sans me délier les mains? + +MACHEBALLE. Coupez, coupez les manches aux épaules! + +UN VENDÉEN. Non, non, coupez pas! C'est moi qu'ai pris l'homme, l'habit +est à moi. + +UN AUTRE. On l'a pris tous les cinq. Faudra partager. + +LE PREMIER. C'est pas vrai, c'est moi le premier qui ai mis la main +dessus. + +MACHEBALLE, à Henri, pendant qu'ils se querellent sans ôter l'habit. Qui +es-tu? + +HENRI. Vous voyez mon uniforme. + +MACHEBALLE. Ton nom? + +HENRI. Vous ne le saurez pas. + +MACHEBALLE. Où allais-tu? + +HENRI. Je ne compte pas vous le dire. + +MACHEBALLE, aux Vendéens. Montez-le sur la butte. (A Henri que l'on +attache à la croix.) On va te fusiller là. + +HENRI. Je m'y attends bien. + +MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et les poings. + +HENRI. Vous n'en aurez peut-être pas le temps! + +MACHEBALLE. V'là une parole malheureuse pour ta peau! Les bleus te +suivent? + +HENRI. Ils sont derrière moi. + +LES VENDÉENS. Les bleus arrivent? Égaillons-nous! + +MACHEBALLE. Tuez d'abord ce chien-là! + +UN VENDÉEN. Tue toi-même; on n'a pas le temps. (Ils se sauvent.) + +MACHEBALLE, à Henri. Alors, toi, à moins que tu ne parles vite... +Voyons! veux-tu sauver ta chienne de vie? + +HENRI. Non! + +MACHEBALLE. C'est tant pis pour toi! (Il a armé son pistolet et lève le +bras pour tuer Henri à bout portant.--Un coup de feu part de derrière la +calèche et lui casse le bras.) Ah! malheur!... (Il tourne sur lui-même, +éperdu. Un second coup de feu part; il pousse un hurlement et va rouler +près de la calèche, d'où Cadio s'est relevé, le fusil de Tirefeuille +encore fumant à la main.--Tirefeuille, qui dort à deux pas de là, s'est +redressé au bruit.) + +TIREFEUILLE. C'est rien... C'est le prisonnier qu'on achève. (Il retombe +endormi.) + +HENRI, soufflant à travers la fumée de la poudre qui l'enveloppe. Bien +visé! A moi, l'ami! délie-moi, et nous allons travailler tous les deux. + +CADIO, fait un pas et laisse tomber le fusil, il est près de tomber +lui-même. J'ai tué, moi, moi! j'ai tué un homme! + +HENRI. Mais viens donc! nous en tuerons dix! + +CADIO, égaré, montant vers lui. Qui m'appelle? Où est-ce que je suis? + +HENRI. Ah! je te reconnais, toi! tu t'appelles Cadio! + +CADIO, essayant de le délier. Je vous avais reconnu aussi... Ah! voyez, +voyez ce que j'ai fait pour vous! J'ai tué! + +HENRI. Tu as sacrifié un bandit à un honnête homme... Mais coupe donc +ces cordes! as-tu un couteau? + +CADIO. Oui, je crois que oui... Vous pensez qu'il est mort, lui? + +HENRI. Oui, oui, bien mort. N'aie par peur! rends-moi les mains, les +mains d'abord! + +CADIO. Vous voilà libre. Sauvez-vous! + +HENRI, l'embrassant. Merci, mon garçon. Par où fuir? + +CADIO. Je ne sais plus... ils sont partout! (Il voit Tirefeuille +endormi.) Ah! tenez! un autre là! mort aussi! J'en ai donc tué deux? + +HENRI, regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de +Mâcheballe qu'il ramasse. Non, c'est un homme mort de fatigue ou de +faim. Ils en laissent comme ça partout. Allons, reprends son fusil, +charge-le. + +CADIO. Je ne sais pas. + +HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne va pas faire bon ici +pour toi tout à l'heure. + +CADIO. Aller avec vous? Non, j'en ai assez fait, j'ai donné la mort! + +HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu as vaincu la peur pour +payer la dette de l'amitié. Tu n'es plus un idiot et un fou, tu es un +homme à présent! + +CADIO. Un homme, moi? l'amitié... vous dites?--et vous m'avez embrassé, +vous! C'est la première fois qu'on a embrassé Cadio!... + +HENRI. Allons, allons, viens-tu? + +CADIO. Avec les bleus? contre les blancs? + +HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre; ma pauvre cousine doit +être là avec les autres femmes: il faut tâcher de la sauver. Tu peux +faire encore une bonne action. Viens! + +CADIO. Allons! qui sait? (Ils s'éloignent.) + +TIREFEUILLE, s'éveillant. J'ai froid! Ah! chien de sort! ne pouvoir pas +dormir une heure! V'là le jour, pas moins! Est-ce qu'ils prennent la +ville? Je n'entends rien. Eh bien!... et mon fusil? On me l'a donc volé? +Ah! les jambes! les pieds! ça n'est plus qu'une plaie.--Un cavalier? +Blanc ou bleu, il me faut son cheval et je l'aurai! + + + +SCÈNE VIII.--TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un petit cheval +couvert de sueur. + + +TIREFEUILLE, (le couteau à la main). Descendez, ou je vous saigne! + +LOUISE. Toi dont j'ai obtenu la grâce? Est-ce que tu ne me reconnais +pas, malheureux? + +TIREFEUILLE. Ah! si fait, demoiselle! D'où sortez-vous? + +LOUISE. D'une mêlée effroyable, la déroute du centre. Je cherche, je +cours... Où est Saint-Gueltas? + +TIREFEUILLE. Par ici ou par là; pas loin, bien sûr. + +LOUISE. Eh bien, je vais par là; toi, va par ici, et, si tu le +rencontres... + +TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus faire un pas. + +LOUISE, sautant à terre. Prends mon cheval, j'ai encore la force de +courir. + +TIREFEUILLE, sur le cheval, partant. Merci, ma bonne demoiselle! + +LOUISE. Attends donc! écoute! tu diras au marquis... + +TIREFEUILLE. Bonjour! bonjour! courez après moi si vous pouvez! (Il +fuit.) + +LOUISE. Oh! le lâche! il me vole mon cheval! + + + +SCÈNE IX.--LOUISE, SAINT-GUELTAS. + + +SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! Où allez-vous? + +LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez! + +SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du renfort pour +l'attaquer. + +LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrière nous! + +SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre?... + +LOUISE. Oui! mon père est là, dans le bois où vous voyez pointer ce +grand chêne. Il a pu rassembler et retenir quelques-uns des siens, les +meilleurs; il veut tenir là jusqu'à la mort pour empêcher les bleus de +se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la gauche. + +SAINT-GUELTAS, qui a monté en courant sur la butte. Je le vois! Votre +père va se faire prendre entre deux feux avec une poignée d'hommes... +C'est impossible! Qu'il vienne vite ici! j'ai encore un détachement qui +le soutiendra. + +LOUISE. Il l'a tenté en vain. Ses hommes ne veulent plus faire un pas en +plaine. + +SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe, tentons ici +l'impossible! Voici le reste de mon armée; ne la regardez pas, Louise, +vous seriez épouvantée du petit nombre... (On voit approcher le +chevalier et un petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de +Vendéens.) Moi, je n'ose plus les compter! Tenez, voilà tout ce qui me +reste d'officiers, un petit abbé enthousiaste et un enfant intrépide! + +LE CHEVALIER, à ceux qui le suivent. Courage, courage! voilà +Saint-Gueltas! + +LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore perdu. + +SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, mes fidèles! Rien n'est +jamais perdu pour les braves; Dieu combat pour eux. Encore dix minutes +de course, et nous gagnons le bois du Grand-Chêne; c'est là que nous +exterminerons l'ennemi en détail. + +UN VENDÉEN. Mâcheballe y est? + +UN AUTRE, qui rôde autour de la calèche. Mâcheballe? Il est là, mort! + +UN AUTRE. Mort? Tout est perdu! + +UN AUTRE. Et _Jeannette_? + +UN AUTRE. Prise! + +UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire. + +SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le centre, c'est-à-dire vos +femmes et vos enfants, à l'ennemi? + +D'AUTRES VENDÉENS. Non, non! ça ne se peut pas! + +TOUS. Non! + +UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu'au dernier, si ça peut servir à quelque +chose. + +SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi? + +TOUS. Oui, oui! + +SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez encore des cartouches? + +UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois. + +UN AUTRE. Excepté ceux qui n'en ont qu'une. + +UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point. + +SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes? + +UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'où l'on ne revient pas! Mes amis, +voilà un calvaire. Recommandons nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos +manquements les uns aux autres en guise d'extrême onction! (Ils +s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.) + +SAINT-GUELTAS, à Louise. Laissons-les prier, ils se battront mieux +après! + +LOUISE. Prions avec eux! + +SAINT-GUELTAS, bas, la retenant. Louise, accordez-moi aussi le viatique +de l'amour... + +LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de l'admiration! + +SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre de ce passé qui +t'épouvante? Dis un seul mot... + +LOUISE. Sauvez mon père! + +SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec lui. Accorderez-vous un +baiser à mon cadavre? + +LOUISE. Oui, je le promets. + +SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions à ce désastre... + +LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous. + +SAINT-GUELTAS, enthousiaste. Alors, en avant! Je vais à ce combat comme +à une fête!--Êtes-vous prêts, les amis? + +LES VENDÉENS, qui se sont tous embrassés à la ronde, autour de la croix. +Oui, notre maître. + +SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu de vous, mes braves! +C'est une sainte à qui Dieu confère le don des miracles! + +LOUISE, à Saint-Gueltas. Un serment en échange du mien. Tuez-moi plutôt +que de me laisser tomber entre les mains des bleus! + +SAINT-GUELTAS. Je le jure! (Ils partent pour le Grand-Chêne.) + + + +SCÈNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE, SAINT-GUELTAS, +RABOISSON. + + +LA KORIGANE, *qui sort des buissons.) Alors, elle va au milieu de la +bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne le croyais pas... Va-t-elle +se battre? est-ce elle qui mourra à ses côtés, pour lui et avec lui? Ah! +maudite! tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et, à présent, tu +me voles ma mort, que je voulais lui donner! + +ROXANE, arrivant avec la Tessonnière. Par ici, tenez! un de nos petits +Vendéens; il va nous dire où nous sommes. + +LA TESSONNIÈRE. Ce n'est pas la peine: voilà le calvaire et notre pauvre +calèche brisée! + +ROXANE. Ah! mon Dieu! voilà une grande heure que nous marchons pour nous +retrouver au même endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du +combat! Écoutez! il me semble que j'entends... Non, rien! Mais nous +sommes ensorcelés! (A la Korigane.) Petit! petit! + +LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle! + +ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en lieu sûr, dans quelque +maison... (La Korigane ne bouge pas.) Sais-tu si la ville est prise? +Réponds donc! (A la Tessonnière.) C'est quelque Breton des côtes; il ne +comprend pas. + +LA TESSONNIÈRE, bas. Non, c'est la Korigane; elle s'habille en homme, à +présent; c'est l'héroïne sanglante, la maîtresse de Saint-Gueltas! + +ROXANE. Fi! la Tessonnière, vous avez les idées d'un vieux libertin! + +LA TESSONNIÈRE. Moi? Ah! par exemple!... + +ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu vas nous conduire et +nous protéger! + +LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos pareilles! + +ROXANE. Ah çà! tu ne me reconnais donc pas? moi, ta maîtresse, qui te +gâtais!... + +LA KORIGANE, farouche. Je n'ai plus ni maîtresse ni maître; je ne sers +plus personne, et, les dames, je les voudrais voir toutes au fond de +l'eau. C'est vous autres qui avez tout gâté, tout perdu avec vos +bêtises, vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures et votre +argent! Ah! vous voilà bien! «Veux-tu deux louis pour me sauver la vie?» +Il paraît qu'elle ne vaut pas cher, votre vie de fainéantes! + +ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt? + +LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent, je le méprise. +Tout le monde le maudit, allez! C'est avec ça que vous trouvez partout +vos aises quand il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une +voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou vos amants qui la +retiennent pour vous, et nos blessés, à nous, crèvent dans les fossés +comme des chiens. S'il y a un morceau de pain dans une chaumière, c'est +pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un mot de consolation +du prêtre, c'est pour vous autres; un bon regard des chefs, c'est encore +pour vous, et, si à deux doigts de la mort on pense encore à l'amour, +c'est vous autres qui en avez l'honneur! + +ROXANE, bas, à la Tessonnière. Cette furie est jalouse de moi parce que +le marquis me fait la cour! Sauvons-nous, mon cher! Elle est capable de +nous égorger! + +LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d'ici! Écoutez! oui! Courons, +courons! + +ROXANE, courant. Eh bien, vous vous arrêtez? + +LA TESSONNIÈRE. J'ôte mes sabots. Tant pis! j'attraperai un rhume! (Ils +fuient.) + +LA KORIGANE, qui a monté sur la butte. Ils se battent déjà? Ils n'ont +donc pas pu gagner le Grand-Chêne? J'ai peur! Non, il ne peut pas +mourir, lui! j'ai cousu, sans qu'il le sache, une relique dans la +doublure de sa veste! (Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.) +Mon maître couvert de sang!... + +SAINT-GUELTAS, d'une voix éteinte. Laissez-moi, je peux me battre +encore! (Il s'évanouit.) + +LA KORIGANE, aux Vendéens. Courez, courez! suivez-moi, je connais le +pays; je le cacherai... (A elle-même avec exaltation.) J'aurai sa +dernière parole au moins!... J'aurai sa mort, moi! (Ils fuient, +emportant Saint-Gueltas sur les traces de la Korigane. D'autres fuyards +passent, entraînant Raboisson malgré lui.) + +RABOISSON. A la baïonnette! allons, retournez-vous! (Les Vendéens +jettent leurs fusils et l'entraînent.) + + + +SCÈNE XI.--HENRI, MOTUS, avec quelques Soldats républicains. + + +HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se croiseraient de trop +près; laissons-le rabattre sur nous les fuyards, et attendons-les le +sabre en main. (Se parlant à lui-même en descendant de cheval.) Pauvres +malheureux! il y avait là des gens de coeur! + +MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous devrions entrer dans le +bois du Grand-Chêne. Ils sont capables de s'y tenir cachés comme des +lièvres et de nous échapper. + +HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces remparts d'épines? +Attendons-les, grenadiers. (A Cadio, qui arrive en courant, bas.) Eh +bien, est-ce là qu'ils sont? mon oncle... Louise?... + +CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J'ai parlé à un blessé +qui les a tous vus passer. + +HENRI. Bien! je respire. Merci, mon Cadio! (Il se touche le bras.) + +MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé? + +HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du même bras! J'ai +donné mon mouchoir à un cavalier qui avait la tête fendue. En as-tu un, +toi? + +MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne connais pas ça. + +CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une poignée d'herbe mâchée; +ça arrête le sang. (Il panse Henri adroitement.) + +HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien que tu n'as plus +peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes les amis. + +CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de même. Ça ne passe pas comme ça! + +HENRI. A cheval! à cheval! voilà le colonel. + + + +SCÈNE XII.--Les Mêmes, LE CAPITAINE RAVAUD, devenu colonel, suivi d'un +détachement. + + +LE COLONEL, (descendant de cheval.) Non, halte! sonnez le ralliement. +(Motus sonne le ralliement.) + +CADIO, quand il a fini. Voilà qui est beau! Je voudrais connaître cet +instrument-là! + +MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre; mais ça n'est pas +dans un jour qu'on peut en détacher comme ça. Et d'abord, vois-tu, il +faut avoir les cheveux en tresses et en queue! Tant que tu auras la tête +couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu'à souffler dans la peau de +vache. + +LE COLONEL, qui a donné des ordres à des officiers. C'est entendu, cinq +minutes pour faire souffler les chevaux, et nous allons plus loin couper +la retraite aux vaincus. (Bas, à Henri.) Donnons-leur le temps de fuir. +Quand il s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent plus +rien. + +HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la Vendée. Tout a fui +devant nous, et derrière nous rien n'est épargne. Le général l'a juré, +et vous savez qu'il tient parole. + +LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s'échapper; mais Louise? + +HENRI. Un autre que moi la protége. + + + +SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LE COMTE DE SAUVIÈRES, amené par des Fantassins. + + +HENRI, (bas.) Dieu! lui, mon oncle! Grâce pour lui, mon colonel! + +LE COLONEL, aux fantassins. Laissez ce malheureux. + +UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes à la main. Il ne s'est pas +rendu. + +LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le respirer. (Les +fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt épuisé.) +Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez pas les agonisants? + +LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (Ils s'éloignent et vont se joindre +aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts de sueur, de sang et +de boue.) + +LE COMTE. Adieu, chère France! c'est ma fin et celle de la guerre! +(Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le soutient dans ses bras.) +Qui donc est là? + +HENRI. Moi, ne me maudissez pas! + +LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai cru faire le mien. +J'ai hâté l'agonie de mon parti... Je le savais; on réclamait mon +sang... je l'ai donné. La France ne veut plus de nous. Que sera +l'avenir? Henri, où est ma fille? + +HENRI. Sauvée... avec Saint-Gueltas. + +LE COMTE. Sois généreux, elle l'aime. + +HENRI. Je le sais. + +LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est un héros... oui, +mais...--avant qu'ils passent en Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les +verras pas... + +HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je? + +LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne sais rien... rien... +Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout est perdu!... perdu... Vive le +roi! (Il expire. Coups de fusil très-près.) + +UN FACTIONNAIRE, sur la butte. Un engagement par là! + +LE COLONEL. A cheval! à cheval! Henri, courage! à ton poste! + +HENRI, à Cadio, tout en montant à cheval. Garde ce pauvre corps. Je +viendrai le chercher. (Tous partent, excepté Cadio.) + + + +SCÈNE XIV.--CADIO occupé du cadavre; puis LOUISE. + + +CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fâché contre moi, dans +ton château, et, à présent... c'est ma faute si tu es là couché... Ah! +la quenouille! Je ne savais pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles +sèches, je n'ai pas d'autre linceul à lui donner. (Au moment de lui +couvrir le visage, il le regarde.) Il est beau tout de même, ce vieux +homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son air tranquille! Ils +sont peut-être heureux, les morts! (Louise accourt éperdue.) La +demoiselle? Cachons-lui... (Il couvre entièrement de feuilles le corps +de M. de Sauvières.) + +LOUISE. Mon père! Avez-vous vu?... Ah! Cadio, c'est toi! où est mon +père? + +CADIO. Il est parti. + +LOUISE. Sauvé? + +CADIO. Oui, bien sûr... Mais vous, je vous croyais... + +LOUISE. Je ne l'ai pas quitté; mais, dans un moment de confusion, j'ai +été renversée, on a marché sur moi, je ne l'ai pas senti, je me suis +levée, mais j'ai perdu de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas... Où +sont-ils? Dis. + +CADIO. Je ne sais pas... par là peut-être. Vous ne voulez pas aller du +côté de votre cousin? Vous feriez mieux... + +LOUISE. Henri est là? + +CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait grâce... + +LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, moi, je ne veux +pas de grâce. Je veux rejoindre mon père... Cadio, je le veux... + +CADIO. Oui, et Saint-Gueltas! + +LOUISE. C'est mon devoir. + +CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (A part.) Je ne veux pas +la laisser ici, il faut la sauver! (Ils s'éloignent.) + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + + +PREMIER TABLEAU + +Février, 1794.--Une ferme en Bretagne[6].--Intérieur d'une cour négligée +et encombrée, fermée en avant par des palissades et une barrière de bois +brut; un chemin passe le long de cette clôture.--Au delà du chemin +s'étendent des prairies pâles, maigres et absolument plates jusqu'à la +Loire, qu'on aperçoit à l'horizon comme un bras de mer, et dont un +méandre se rapproche de la ferme.--Quelques buissons de tamaris nains +coupent çà et là ces prairies, où l'on voit des bandes de goëlands se +mêler aux troupeaux d'oies domestiques.--Un menhir ou pierre levée, +assez près de la ferme, sert à amarrer les barques. C'est le seul +accident notable d'un paysage sans arbres et tout nu.--Auprès de +l'entrée, la maison principale; à droite et à gauche, un carré +irrégulier de constructions rustiques dont les toits sont couverts d'une +mousse épaisse, séculaire.--Un hangar de branches et de paille occupe un +coin.--Le soleil brille, la terre humide fume.--Au delà de la ferme, du +côté opposé à la Loire, le pays est cultivé.--Quelques mouvements de +terrain sont couverts de taillis et de genêts épineux; un moulin à vent +tourne à quelque distance de la ferme. + +[Note 6: Peut-être sur la route de Savenay à Saint-Nazaire.] + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--LE PÈRE CORNY, fermier; REBEC. + + +REBEC. Bonjour, père Corny! comment vont les semences? + +CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. Ça ne lève pas trop mal. Voilà un beau +temps aujourd'hui, pas vrai, monsieur Rebec? + +REBEC. Appelez-moi donc «citoyen Lycurgue», ça ne fait pas bon effet +devant les passants, de dire _monsieur_, c'est passé de mode, et puis +j'aime autant qu'on oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu. + +CORNY. Dame! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet révolutionnaire. +C'est des saints qu'on ne connaît point, nous autres! et tant qu'à votre +nom de famille, on ne s'en inquiète point chez nous. On n'est point pour +trahir, si vous avez des secrets à cacher. + +REBEC. Des secrets, des secrets! Mon Dieu, je suis comme les gens d'ici. +Je plains les malheureux, et, puisque c'est un crime d'État pour le +moment... + +CORNY. Enfin vous êtes un ancien suspect, je le sais bien: ça vous fait +plus d'honneur que de tort en pays breton. + +REBEC. Oh! ça! vous êtes tous des braves gens, et je peux dire que j'ai +eu une fameuse idée de m'arrêter ici, au lieu d'aller à Nantes, où +j'avais eu l'idée de m'établir. + +CORNY. A Nantes! il paraît qu'il n'y fait pas bon pour ceux qu'on +soupçonne, car vous étiez soupçonné dans votre pays de Vendée... + +REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous êtes un homme discret. J'avais +été jeté en prison à Puy-la-Guerche pour avoir sauvé des flammes +certains châteaux incendiés par les bleus; je crois bien que j'en ai +sauvé une douzaine. Alors, les jacobins de l'endroit m'ont accusé +d'avoir spéculé sur le séquestre: des calomnies! J'ai réussi à m'évader +avec l'aide de quelques amis vertueux, que j'avais parmi les +sans-culottes, et je suis venu essayer de faire un peu de commerce en +Bretagne. + +CORNY. Et comme vous êtes savant et entendu à toute sorte d'affaires, on +vous a nommé municipal de la paroisse. On a bien fait; ça vous retient +chez nous (avec un signe d'intelligence), où ce que la Loire porte +bateaux... et autres! Il n'y a point de mal à ça. Vous êtes un homme +sage, qui sait fermer les yeux quand il ne faut pas trop les ouvrir. +(Lui poussant le coude en voyant approcher la Tessonnière.) Hein! vous +n'y regardez point de trop près? + +REBEC, riant. Non, j'ai la vue basse, et puis je n'ai pas un brin de +mémoire. Il y a comme ça un tas de figures que je rencontre dans les +prés, dans les champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais pas +mettre leur nom dessus. + + + +SCÈNE II.--Les Mêmes, LA TESSONNIÈRE, en paysan. + + +LA TESSONNIÈRE. Tiens! te voilà, Rebec? + +REBEC, avec affectation. Bonjour, père Jacques, bonjour! Ça va bien, mon +brave homme? (A Corny.) Vous voyez, je ne le reconnais pas du tout, +celui-là. + +CORNY, bas. Et puis vous ne voudriez pas faire de tort à un pauvre homme +comme moi. C'est notre profit, à nous autres, d'en cacher tant qu'on +peut. + +REBEC, de même. Ça ne paye pourtant guère; ça n'a plus rien. + +CORNY. Bah! ça payera plus tard; on a confiance. Et puis il y en a qui +ont encore des vieux louis cousus dans leurs vieux habits, et ceux-là +payent pour les autres. Faut dire qu'ils se soutiennent bien entre eux, +et point chichement... + +LA TESSONNIÈRE, qui fait semblant de travailler et qui gratte la terre +au hasard avec une pioche, se rapprochant d'eux. Dis donc, Rebec? + +REBEC, bas. N'ayez pas l'air de si bien me connaître, et surtout ne me +tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez pas les autres. + +LA TESSONNIÈRE. Tu as raison, mon ami, tu as raison! Et, dis-moi, as-tu +des nouvelles? + +REBEC. Ah! dame! la terreur va son train, et c'est à qui en prendra la +gouverne. + +LA TESSONNIÈRE. Comment! la gouverne de la terreur?... On nous disait +que ça allait bientôt finir? + +REBEC. Ça finira. Vous pensez bien que ça ne peut pas durer toujours; +mais pour l'instant ça redouble. Ceux qui la font la craignent tant +eux-mêmes, que c'est à qui en fera plus que les autres. C'est ce qui les +perdra. Ils se dénoncent, ils s'injurient, ils s'envoient à la +guillotine. Soyez tranquille, ça finira mal pour eux; chacun son tour! + +LA TESSONNIÈRE, prenant du tabac. Et alors, naturellement, le roi... + +REBEC. Faut pas parler de ça, ça viendra tout seul! (Bas, s'adressant à +Corny.) Dites donc, il est bien mal déguisé. Il a une chemise trop fine, +et vous devriez lui cacher sa tabatière à portrait. Dites-lui donc de me +la vendre, et je lui en achèterai une en corne. + +CORNY, bas. Bah! bah! nos garnisaires le connaissent, mais ils ne font +pas semblant. Qu'est-ce que ça leur fait, un vieux comme ça? + +REBEC. Je sais bien qu'on peut compter sur nos quatre hommes de +garnison: ils sont très-gentils; mais si on les changeait? si on nous +envoyait des enragés? + +CORNY. Quand on y sera, on verra! on se cachera mieux... (souriant avec +malice.) Et vous aurez la tabatière à bon compte! + +REBEC. Et les deux dames? Vous êtes sûr?... + +CORNY, montrant Louise, qui passe déguisée en paysanne pauvre et tirant +une vache par la corde. Voyez! la jeune se comporte bien. La v'là qui +ramène nos vaches à l'étable. Dirait-on pas d'une vraie fille de ferme? +Et puis c'est doux, c'est raisonnable, ça s'arrange de tout; mais la +vieille... ah! qu'elle est terrible! Heureusement, nos garnisaires la +prennent pour une ancienne fille de chambre qui fait ses embarras. Ça +les fait rire, et ils ne veulent pas me vendre. On ne leur refuse pas la +goutte, et ils viennent souvent se la faire offrir... Et puis les bleus, +voyez-vous, c'est pas toujours ce qu'on croit! Y en a bien qui +mériteraient d'être blancs! C'est comme vous, quoi! on peut s'entendre. + +REBEC. C'est ça, c'est ça, entendons-nous. Être bien avec tout le monde, +c'est le plus sûr; mais de la prudence, hein? + +CORNY. Soyez donc tranquille, on en a! + +REBEC. Pourtant, hier, vous avez été inquiétés! + +CORNY. Eh! non, point du tout. Mes gars ont donné une fausse alerte, et +on a fait coucher la vieille au moulin, pour lui donner une petite leçon +de prudence, comme vous dites! + +REBEC. Ah! vous leur donnez comme ça des peurs?... + +CORNY. De temps en temps, faut ça. Sans ça, ces gens se perdraient... et +nous avec! + +REBEC, malin. Et puis, si on les mettait trop en confiance, ils ne +comprendraient pas les obligations qu'ils vous ont, n'est-ce pas? + +CORNY. Dame! on s'expose pour eux tout de même! Souhaitez-vous boire un +pichet de cidre, monsieur Lycurge? + +REBEC. Citoyen Lycurgue donc! Non, merci, je n'ai pas besoin de ça pour +être votre ami. (A part.) C'est mon intérêt! + + + +SCÈNE III.--Les Mêmes, ROXANE, LA TESSONNIÈRE, lisant un journal sous le +hangar. + + +ROXANE, (mal déguisée en paysanne, avec un reste de coquetterie.) Bonjour, +citoyen Lycurge; comment va ton commerce? + +REBEC. Comme ça, comme ça, Marie-Jeanne. Les temps sont trop durs. Les +moutons d'ici n'ont que la peau et les os. + +ROXANE. Allons donc, coquin! Tu es de ceux qui spéculent sur la famine! + +REBEC. Moi? + +ROXANE. Oui, toi, j'en mettrais ma main au feu; tu as toujours su +profiter du malheur des autres. Tu aurais aidé à brûler notre château, +si tu n'avais pas espéré que la Vendée triompherait. A présent que tu la +crois anéantie, tu regrettes bien de n'avoir pas pris ta part à la +destruction de notre pauvre manoir. + +REBEC. Au diable votre manoir! C'est lui qui me force à me cacher, à +m'exiler de mes pénates! + +ROXANE. Bah! tu auras fait danser l'anse du panier, monsieur le gardien +du séquestre! et la République, qui veut tout garder pour elle, t'aura +chassé! C'est la seule bonne chose qu'elle aura faite. + +REBEC, à Corny qui écoute. Oh! elle est méchante, la vieille! (A +Roxane.) Citoyenne Marie-Jeanne, vous êtes sujette aux propos séditieux. +Faites attention à vous, ou je me verrai forcé de sévir et de vous faire +arrêter. + +ROXANE. Je t'en défie! Tu sais bien que les princes sont en France... et +pas loin d'ici! + +REBEC. Savoir! + +ROXANE. C'est tout su. Nous sommes mieux informés que toi! + +REBEC, à part. Si c'était vrai! (A Corny, bas.) Je m'en vas pour ne pas +me quereller. Envoyez-la souvent coucher au moulin, celle-là; elle en a +besoin. (Il sort, Corny le reconduit.) + + + +SCÈNE IV.--ROXANE, LA TESSONNIÈRE, puis LOUISE. + + +LA TESSONNIÈRE, (qui lit son journal avec des lunettes d'or.) Qu'est-ce +que vous disiez donc, que les princes...? + +ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs qui veulent +montrer les dents. + +LA TESSONNIÈRE. Vous avez tort, ma chère amie, de fâcher cet homme-là! +S'il le voulait, nous ferions, vous et moi, un vilain _mariage +républicain_ sur les bateaux de Nantes! + +ROXANE. Je ne lui sais aucun gré de sa discrétion. C'est la peur d'être +compromis par nous qui le retient. Ah çà! qu'est-ce qu'il y a dans votre +journal? + +LA TESSONNIÈRE. Rien de nouveau, c'est celui que je relis depuis huit +jours. + +ROXANE. Vous devriez bien perdre l'habitude de lire ainsi dehors. Vous +attirez l'attention... + +LA TESSONNIÈRE. Et vous, vous devriez bien ne pas vous parfumer! Au +diable le paysan qui a retrouvé dans les genêts et rapporté votre boîte +à odeurs! + +ROXANE. Voulez-vous que je sente l'écurie? + +LA TESSONNIÈRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont le nez fin. + +ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n'ont pas de flair. + +LOUISE, sortant de l'étable. Vous avez vu Rebec? Sait-il quelque chose +de mon père, enfin? + +ROXANE. Non, rien. + +LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu! ne rien savoir de lui depuis bientôt trois +mois! + +ROXANE, bas, à la Tessonnière. Avez-vous brûlé le numéro du journal où +nous avons appris la mort de mon pauvre frère? + +LA TESSONNIÈRE. Oui, oui. Je l'ai brûlé tout de suite. C'était peut-être +une fausse nouvelle, d'ailleurs! + +LOUISE, avec angoisse. Pourquoi parlez-vous bas tous les deux? Vous me +cachez quelque chose, j'en suis sûre! (Elle s'empare du journal qu'on +lui laisse parcourir.) + +ROXANE. Ma chère enfant, sois sûre que mon frère a réussi à émigrer +depuis longtemps, comme tant d'autres. Il ne peut pas t'écrire, il te +perdrait. D'ailleurs, il ne sait pas où nous sommes. Prends patience, +tout s'éclaircira. Surmonte tes inquiétudes et songe que les regrets et +les pleurs sont des crimes aux yeux des espions qui nous entourent. + +LOUISE, rendant le journal. Des espions? Nous serions ingrats d'y +croire, ma tante. Il me semble, au contraire, que tout le monde s'entend +ici pour nous préserver... Mais qui vient là-bas, sur la Loire? + +ROXANE. Réjouissons-nous. C'est l'ami Cadio; il saura peut-être quelque +chose, lui! (Cadio descend d'une barque qui le dépose devant la ferme et +qui s'éloigne.) + +LOUISE. Il est méfiant avec vous. Laissez-moi le questionner, j'irai +vous dire ce qu'il m'aura appris. + +ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D'ailleurs, le soleil d'hiver est +très-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta coiffe. Tu te gâteras le +teint, ma fille, tu auras des taches de rousseur, et c'est affreux. + +LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner, chère tante: cela nous +déguiserait mieux que nos habits de paysannes. + +ROXANE. Mais songe donc que bientôt nous irons peut-être à Versailles +faire notre cour au jeune roi! + +LA TESSONNIÈRE, voyant Cadio qui entre dans la ferme. Parlez donc plus +bas! ce ménétrier est très-républicain à présent. Allons, venez! Vous +avez la voix trop forte, vous! (Il l'emmène.) + + + +SCÈNE V.--LOUISE, CADIO. + + +LOUISE. Eh bien, Cadio, tu as été jusqu'à Guérande? + +CADIO. Oui, j'ai des nouvelles de Saint-Gueltas. Il est vivant, guéri et +libre. + +LOUISE. Et il ne m'apporte ni ne m'envoie de nouvelles de mon père? Il +n'en a donc pas? On me disait qu'il devait l'avoir emmené dans son +château du Poitou. Ah! tiens, on me trompe! Mon père n'est plus! et +Saint-Gueltas nous oublie! + +CADIO. Saint-Gueltas n'a peut-être pas reçu vos lettres. N'arrive pas +qui veut dans le pays où il est! + +LOUISE. Cadio, si tu y allais, toi! elles arriveraient. + +CADIO. J'irais bien peut-être, mais je n'en reviendrais pas. Les +Vendéens fusillent tous ceux qui repassent la Loire, ils les traitent +d'espions et de déserteurs... pour n'avoir pas à les nourrir! La famine +est là-bas pire qu'à Nantes. D'ailleurs, Saint-Gueltas... je ne l'aime +pas, moi! + +LOUISE. Pourquoi? Il ne t'a rien fait. + +CADIO. Si! Il m'a fait donner la quenouille qui a fâché votre père. +J'aurai toujours ça sur le coeur. + +LOUISE. Ce n'est pas lui, c'est M. Sapience. + +CADIO. C'est le curé d'abord, le marquis ensuite. + +LOUISE. Il l'a nié. + +CADIO. Et vous croyez ce qu'il dit, vous? + +LOUISE. Et toi, tu le crois capable de mentir? + +CADIO. S'il n'est pas menteur, il y a bien des femmes qui mentent! + +LOUISE. Comment! quelles femmes? + +CADIO. Toutes celles qu'il a promis d'aimer toujours... à ce qu'elles +disent, du moins. + +LOUISE, agitée. Pourquoi ne mentiraient-elles pas? + +CADIO. Alors, c'est toutes des folles et des sans-coeur de s'être +données à lui sans lui faire rien promettre!--Qu'est-ce que vous avez, +demoiselle? Vous voilà triste et songeuse. Vous jouerai-je un air de +biniou? + +LOUISE. Plus tard, mon enfant, merci.--Dis-moi encore... As-tu entendu +parler des bleus? + +CADIO. Oui, on ne parle que de ça à la ville. + +LOUISE. Où sont-ils, à présent? + +CADIO. Ils sont partout. Ils font comme les Vendéens faisaient: ils +s'_égaillent_ pour les mieux prendre. + +LOUISE. Et... Henri, celui que tu aimais tant? + +CADIO. Je n'ai pas pu le retrouver. Peut-être bien qu'il est avec ceux +qui suivent le marquis et qui le débusquent de place en place; mais il +leur échappera. Sa bande est comme un serpent qu'on coupe par morceaux +et qui se rejoint toujours. + +LOUISE. Hélas! pourquoi lutter encore quand l'armée est détruite? + +CADIO. Peut-être que Saint-Gueltas veut vendre cher sa vie. Il y en a +qui disent qu'il veut vendre cher sa soumission! + +LOUISE. Tu le hais... ne parlons plus de lui. + +CADIO. Soit! et laissez-moi vous parler de l'autre. + +LOUISE. Non! ne me parle plus d'Henri. Je sais à présent qu'il était à +la dernière affaire, celle qui nous a porté le dernier coup et qui nous +a tous dispersés si misérablement. Saint-Gueltas, lui, couvrait mon père +de son corps. Je l'ai vu! et que sais-je si Henri n'était pas un de ceux +qui tiraient sur lui? + +CADIO. Moi, je crois qu'il a été fait prisonnier, et qu'Henri l'a +délivré. + +LOUISE. Non, non! la crainte de passer pour un traître l'en eût empêché. +Les gens qui ont tant de vertus républicaines n'ont plus de sentimens +humains, sois-en sûr... Mais cela te fâche; tu es républicain, à +présent! + +CADIO. Non, je ne suis ni pour les uns ni pour les autres. Tous sont +devenus cruels comme des bêtes sauvages, et j'aime mieux rencontrer une +bande de loups dans les bois qu'un seul homme royaliste ou patriote... +Mais lui... si vous lui écriviez... + +LOUISE. Non, jamais! il m'a sacrifiée à son opinion. Il m'a appris +qu'une femme de coeur ne doit aimer que celui dont la religion est la +sienne. Je ne veux plus écrire à personne. Je supporterai le tourment de +l'incertitude, je me résignerai à attendre... + +CADIO. Attendre quoi? Votre parti est fini, allez! Nous voilà pour +toujours en république. Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir après? + +LOUISE. Eh bien, si tout est fini, si je suis orpheline, séparée des +miens ou abandonnée à jamais, ruinée, proscrite, je resterai comme me +voilà... Cachée par de braves gens, je travaillerai pour m'acquitter +envers eux, oui, de tout mon coeur et de toutes mes forces! Ce n'est pas +si difficile qu'on croit de travailler. + +CADIO. Je ne peux pourtant pas, moi! et ça me paraîtrait bien dur. + +LOUISE. Ce n'est pas un travail que de garder des troupeaux et de filer +du chanvre ou de la laine. + +CADIO. Est-ce que vous savez filer? + +LOUISE. Oui; vois si ce n'est pas aussi bien qu'une autre? (Elle lui +montre son fuseau.) + +CADIO, vivement. C'est mieux. + +LOUISE, souriant. Tu me flattes? + +CADIO. Vous devriez toujours sourire comme ça. + +LOUISE. Pourquoi? + +CADIO. Parce que... ça montre que vous avez du courage. + +LOUISE. Il en faut, j'en aurai; mais, toi, mon pauvre Cadio, que vas-tu +devenir? + +CADIO. Ce que j'ai toujours été: rien. + +LOUISE. Ce n'est donc rien que d'être paysan? Moi, je vois à présent que +c'est quelque chose. + +CADIO. Je ne suis pas paysan: un paysan a de la terre ou cultive celle +des autres pour en avoir un jour. + +LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras! + +CADIO. J'aime mieux ne rien avoir. + +LOUISE. Que tu es singulier! Pourquoi? + +CADIO. Celui qui a quelque chose veut le défendre ou l'augmenter. Ça le +rend craintif ou envieux, malheureux ou méchant. Moi, je n'ai eu qu'une +peur en ce monde, celle de mourir damné. Je ne l'ai plus, je suis +tranquille comme me voilà. + +LOUISE. Qui t'a ôté cette crainte? + +CADIO. Un ou deux moments de courage que j'ai eus, et des idées... à moi +tout seul! la nuit avec ses étoiles, le chant des vagues quand j'ai revu +dernièrement le pays de Carnac, plus de menaces d'enfer pesant sur moi, +les champs ravagés, les châteaux détruits, et surtout le couvent en +ruine, où le rouge-gorge chantait la semaine passée, et où j'ai cueilli +des violettes dans les fentes des tombeaux... Je regardais la croix +brisée et les pierres des anciens dieux, couchées pêle-mêle, je me +disais: «Tout passe, et Dieu reste!» + +LOUISE, étonnée. Où prends-tu donc tout ce que tu dis-là, Cadio? + +CADIO, montrant son biniou. Je ne sais pas: là peut-être. + + + +SCÈNE VI.--Les Mêmes, CORNY, REBEC, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, puis MOTUS, +HENRI, le Délégué de la Convention, premier Secrétaire, deuxième +Secrétaire, LA MÈRE CORNY, un Sous-officier. + + +CORNY, (accourant du dehors, suivi de Rebec. Alerte, alerte! On voit +arriver par là (il montre le chemin) des cavaliers, une voiture; on ne +sait point ce que c'est! mais faut vous en aller dans les taillis, +demoiselle, et bien vite! + +LOUISE. Oui, mon ami; mais les autres? + +CORNY, (montrant la Tessonnière et Roxane qui sortent de la maison.) Les +v'là! (A la Tessonnière.) Allez-vous-en vitement mener notre fumier au +pré avec Jean, par là! + +LA TESSONNIÈRE. Le fumier? + +REBEC, très-ému. Eh oui! eh oui! sauvez-vous; il n'est que temps! + +LA TESSONNIÈRE. Au fumier!... Allons, va pour le fumier! (Il s'en va.) + +ROXANE. Eh bien, et moi? Je ne peux pourtant pas mener le fumier? + +REBEC. Au moulin! au moulin! + +CORNY. Trop tard! Allez battre des pois dans la grange. + +LOUISE. Elle ne saura pas. Je l'emmène, elle gardera les chèvres avec +moi. + +ROXANE. Dieu, quelle existence! pas un jour de sécurité! + +LOUISE. Venez, venez, ma tante! (Elle l'emmène.) + +CORNY. Eh bien, et toi, Cadio? Je ne te savais pas là. + +CADIO. Oh! moi, je ne risque rien. Je ne suis point mal avec les bleus. +Je vais seulement faire le guet derrière les buissons. + +REBEC. N'ayez pas l'air de vous cacher. + +CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (Il sort par le hangar.) + +REBEC, à Corny, regardant de la barrière. Diable! cette fois, ce n'est +pas une fausse alerte; ils viennent bien par ici. + +CORNY. D'accord! mais ça va passer sur le chemin. Qu'est-ce que vous +voulez que ça vienne faire chez nous? + +REBEC, qui regarde toujours. C'est des militaires, Dieu me pardonne! Ils +ne sont guère plus de cinquante. C'est l'escorte de quelque général qui +va en chaise de poste bien doucement. Il faut croire qu'il est blessé. + +CORNY. Les v'là, cachons-nous. + +REBEC. Non pas, non pas! Mettons-nous devant la barrière, et crions: +_Vive la République!_ + +CORNY. Je ne veux point crier ça! + +REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la bouche, je crierai +pour deux. + +CORNY. Ça y est! (Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus, à cheval, +vient sur eux.) + +MOTUS. C'est bien, assez crié! Écoutez ce qu'on vous dit! (A Corny qui +se présente.) Sans te déranger, citoyen paysan, as-tu chez toi un +charron? + +CORNY. Non, citoyen militaire; mais on est tous un peu charron en +campagne. (Regardant la voiture qui s'arrête devant la porte, escortée +des cavaliers.) C'est donc quelque chose à rabigancher à vot' carrosse? + +MOTUS. Un timon rompu dans vos satanés chemins, soit dit sans vous +molester. + +CORNY. Oh! avec quatre éclisses et un bon bout de corde, ça sera +vitement remmanché. + +MOTUS. Êtes-vous tout seul? Appelez du monde! + +CORNY. Oui, oui; j'ai là mes garçons, on s'y mettra tous. (Il court vers +la grange.) + +LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION, mettant la tête à la portière et parlant +d'une voix âpre et impérative. Eh bien? + +MOTUS. Ça sera fait à la minute, citoyen délégué; tu peux prendre un peu +de repos. + +LE DÉLÉGUÉ, descendant de voiture avec l'aide de ses deux secrétaires. +Oui, je souffre beaucoup.--Où est l'officier? + +HENRI, paraissant. Le voilà. + +REBEC, à part. Lui? Diable! + +LE DÉLÉGUÉ. Commandez la halte. + +HENRI. C'est fait, monsieur. + +LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. _Monsieur_, toujours _monsieur_! Ces +officiers de Kléber ne prendront jamais les manières républicaines! +Quelque fils de ci-devant, je parie! Vous lui demanderez son nom, je n'y +ai pas songé ce matin au départ. + +REBEC, faisant l'empressé. Si le citoyen commissaire veut daigner entrer +dans la maison du paysan... + +LE DÉLÉGUÉ, brusquement. Non, j'ai froid! je reste au soleil. Une chaise +ici. + +REBEC, courant vers la maison. Des siéges; des siéges!... (La mère Corny +et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles elles +étendent des serviettes blanches. Le délégué s'assied sans y faire +attention. Les deux secrétaires puritains ôtent les serviettes avec le +mépris marqué d'un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s'est glissé près +de Henri et lui parle bas.) + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, qui observe tout, s'adressant au délégué. +Pourquoi l'officier commandant l'escorte chuchote-t-il d'un air +mystérieux avec ce particulier au langage doucereux emprunté au +vocabulaire des anciens laquais? + +LE DÉLÉGUÉ. Faites comparaître! (Le premier secrétaire va chercher +Rebec. La mère Corny s'approche du délégué avec un air riant et ouvert. +Le délégué, farouche et inquiet.) Que voulez-vous? + +LA MÈRE CORNY. Vous offrir un rafraîchissement, monsieur not' citoyen! +un fruit, un pichet de cidre... + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Tu n'as pas de vin? + +LA MÈRE CORNY. On n'en cueille point chez nous; mais on a de +l'eau-de-vie... pas bien bonne. + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Apporte toujours. (Elle obéit.) + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Voilà le faiseur de phrases! + +LE DÉLÉGUÉ, ironique. _Daigneras-tu_ nous dire qui tu es, toi, avec ta +face de renard? + +REBEC, se redressant et payant d'audace. Lycurgue, municipal de cette +commune. + +LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. Interrogez-le; moi, je souffre comme un +damné! (Il met la tête dans ses mains et ses coudes sur la table, que +les femmes ont apportée, ainsi qu'une bouteille et des gobelets +d'étain.) + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, à Rebec. Es-tu de ce pays? + +REBEC. J'y réside depuis le temps voulu, citoyen. + +LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant? + +REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où j'avais la commission de +faire brûler les châteaux des anciens nobles. J'en ai brûlé douze! + +LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brûlé six en tout de ce +côté-là. Avance ici, lieutenant. + +HENRI, sans bouger. Vous me parlez, monsieur? + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut te parler. (Henri +s'approche.) + +LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais bas tout à l'heure? + +HENRI. Oui, monsieur. + +LE DÉLÉGUÉ. Où l'as-tu connu? + +HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs. + +LE SECRÉTAIRE. A-t-il brûlé réellement des châteaux? + +HENRI. Je n'en sais rien. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais... attendez donc! Il y avait par là le +repaire du fameux rebelle Sauvières. J'ai bonne mémoire, moi. (A Rebec.) +Est-ce toi qui l'as brûlé? + +REBEC, troublé, regardant Henri. Je ne me souviens pas bien si c'est moi +ou un autre... + +HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la sienne. + +LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc? + +HENRI. J'y étais. + +LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l'ordre de brûler Sauvières? + +HENRI. C'est moi. + +LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes?... + +HENRI. Charles-Henri de Sauvières. + +LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle? + +HENRI. Son neveu. + +LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution? + +HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je chéris sa mémoire. + +LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors! Comment n'es-tu pas capitaine? + +HENRI. Je ne veux pas l'être, monsieur. + +LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi? Tu es las de servir la République? + +HENRI. Non, monsieur. J'ai gagné mon épaulette en combattant l'étranger, +je ne veux pas devoir un nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons +affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter mon avancement; mais +contre des Français égarés... non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous +le rappeler. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique: tu n'as pas voulu de +récompense pour avoir brûlé le château de ton oncle; dis cela tout +bonnement. + +HENRI, indigné. Qu'eussiez-vous fait à ma place? + +LE SECRÉTAIRE. J'eusse accepté avec orgueil! + +HENRI, avec mépris. Eh bien, tant pis pour vous! (Le secrétaire pâlit de +colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.) + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, à Henri. Si le citoyen délégué est satisfait de +tes réponses, nous devons en tolérer l'audace; mais tu as des +renseignements à donner... (Consultant un gros cahier de notes.) Le +traître Sauvières avait une fille, une soeur, des amis et des parents +qui ont porté les armes, même les femmes! + +HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier de Prémouillard ont +été tués à l'affaire du Grand-Chêne. Je ne sais rien des autres. + +LE DÉLÉGUÉ, plus doux. Étais-tu à cette affaire, jeune homme? + +HENRI, triste. J'y étais. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, l'observant. A contre-coeur sans doute? + +HENRI. Plaît-il, monsieur? + +LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton devoir? + +HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait. + +LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et nous dire où sont +réfugiés les survivants de ta famille. + +HENRI. Je l'ignore absolument. + +LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l'honneur? + +HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore même si une seule personne de +ma famille a survécu à l'écrasement de l'armée vendéenne. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais... si tu connaissais leur +tanière, les dénoncerais-tu? + +HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de +m'interroger en dehors des choses qui concernent mon service. Chargé par +mon colonel d'escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter +sa personne et celle de ses employés... Voilà ma consigne, je n'en ai +pas d'autre. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs que ceux de votre +colonel. Tout militaire nous doit obéissance, et nous avons le droit +d'interroger toute personne suspecte. + +HENRI, avec indignation, s'adressant au délégué. Et je suis une de ces +personnes, moi? + +LE DÉLÉGUÉ, entraîné par sa franchise. Non, mon jeune stoïcien! Tu as +bien mérité de la patrie, et bon compte sera rendu de ta conduite! Tu es +du bois dont on fait les généraux. Va, tu peux t'occuper de ton service. +Nous avons confiance en toi. (Henri s'éloigne, Rebec veut le suivre.) + +HENRI, bas. Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal de +l'inquisition en voyage! (Ils se séparent. Henri retourne à ses +cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses garçons +travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger +l'avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour +de la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.) + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, au délégué. Par le saint couperet de la +guillotine, tu faiblis! + +LE DÉLÉGUÉ, fatigué, à l'autre secrétaire. Qu'est-ce qu'il dit, cet +imbécile? + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et il a raison. Tout ce +qui nous entoure ou nous approche dans cette tournée est suspect et +inquiétant. Le militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan est +et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment de prendre confiance. +La mission qu'on t'a donnée de parcourir les campagnes pour connaître +l'esprit si connu des populations est probablement un piége de tes +ennemis. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, inquiet. Le fait est que nous voilà tous les +trois seuls au milieu des paysans qui nous détestent... (Au délégué, qui +s'est versé de l'eau-de-vie et lui arrêtant la main.) Ne bois pas cela! +j'en ferai l'épreuve le premier. + +LE DÉLÉGUÉ, influencé. Du poison peut-être? Bouquin, tu es un Spartiate! + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant bien les +embûches dont nous aurions à te préserver au péril de notre vie... et, à +présent que nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvières... + +LE DÉLÉGUÉ, effrayé. Vous croyez qu'il me laisserait assassiner? + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ce serait si facile! On donne le mot à une bande +de brigands qui ont bien vite dispersé cinquante hommes sans dévouement +ni conviction. + +LE DÉLÉGUÉ. Non, je ne puis croire à tant de scélératesse! Vous êtes +malades de peur tous les deux! + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Peur, nous qui combattons tes instincts de +douceur et de clémence, sauf à nous faire mettre en pièces à tes côtés? + +LE DÉLÉGUÉ. C'est vrai; pardon, mes enfants, vous êtes des héros, et, +moi... je suis affaibli, c'est vrai; je suis malade. Ah! cette pauvre +tête est transpercée de douleurs aiguës, quand elle m'est pas remplie de +visions effroyables! + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Voyons, où as-tu mal? tu n'en sais rien? + +LE DÉLÉGUÉ, appliquant la main sur sa nuque. Là, toujours là! voilà le +siége du mal. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un rhumatisme! Bois; à présent, tu peux boire. +Cette liqueur est innocente, (Ils se versent de l'eau-de-vie et boivent +tous les trois.) + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Sais-tu ce que disent les aristocrates à propos +du mal dont tu te plains sans cesse? Ils prétendent qu'à force de faire +tomber des têtes, tu sens la tienne près de tomber toute seule! + +LE DÉLÉGUÉ. Ah! cela est étrange! Je rêve cela continuellement,... et, +dans le sommeil, la douleur devient si atroce... Oui, c'est le couperet +qui scie ma chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma rage, +je saisis ma tête, moi, pour l'arracher du tronc et la jeter dans le +panier... Ne parlons pas de ça... Buvons, prenons des forces factices, +puisque celles de la nature sont épuisées. (Il boit.) C'est de l'eau, +ça! + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. C'est du poivre en barres, au contraire. Tu as +donc perdu le goût? + +LE DÉLÉGUÉ. Totalement. + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Eh bien, il faut boire du sang pour te +retremper. + +LE DÉLÉGUÉ. Tu es brutal, toi! une folie sombre! + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Veux-tu de l'éloquence? + +LE DÉLÉGUÉ. Non, j'en ai. Donnez-moi plutôt du stoïcisme. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu manques de principes, nous le savons. Eh bien, +écoute; qui veut la fin veut les moyens. Détruire ou être détruit, nous +en sommes là, plus de milieu! ce que nous détruisons est le mal... + +LE DÉLÉGUÉ. Je sais tout ça, flanquez-moi la paix! Je sais que, dans +toutes les grandes entreprises, il y a un moment suprême où, pour +combattre la lassitude et soutenir l'effort, il faut saisir le glaive de +la cruauté et... (Reprenant sa tête dans ses mains crispées.) Ah! je +n'en peux plus; je voudrais être mort! + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu n'es plus bon qu'à mourir, si tu doutes! + +LE DÉLÉGUÉ, buvant encore. Et, si je doutais, vous me dénonceriez, +fanatiques enfants de la Révolution? + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Oui, certes! + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Je ferais mieux, je te poignarderais! + +LE DÉLÉGUÉ, exalté, se levant et frappant son gobelet sur la table. +Allons, vous feriez bien! Moi aussi, je vous briserais, si vous ne me +souteniez pas sur l'âpre et sauvage montagne! C'est votre mission, à +vous, mes jeunes tigres! Il faut des hommes, à présent. Que dis-je! les +hommes n'ont qu'une dose limitée d'énergie, la pitié est chose +naturelle, le dégoût est chose fatale; il faut devenir des dieux! Des +dieux cabires, des essences dégagées de la matière, des forces +implacables, funestes! Eh bien, alors, brûlons nos entrailles avec le +fer rouge de l'ivresse. Éteignons en nous les dernières palpitations de +la sensibilité, soyons fer et feu, mitraille et torche, hache et +brandon! Nous tomberons épuisés, maudits, insultés, torturés peut-être! +mais la vérité triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle... + +CADIO, (malgré lui.) Non! + +LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que c'est? + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un traître! (Il tire un coup de pistolet sur le +hangar: Cadio a disparu.) + +HENRI, accourant. Qu'y a-t-il? + +LE DÉLÉGUÉ. Aux armes! défendez-moi! + +HENRI. On a tiré sur vous? + +LE SECOND SECRÉTAIRE, désignant le hangar. On nous a menacés. Courez, +fouillez les buissons. Tuez tout! allez-y tous! + +HENRI, au délégué. S'il y a des ennemis ici, ma place est auprès de +vous. (A un sous-officier.) Prenez douze hommes et courez par là. +Arrêtez tous ceux que vous rencontrerez. + +LE DÉLÉGUÉ. Oui, c'est cela. Restez, vous autres! (Le sous-officier +passe à cheval à travers le hangar en le brisant, ses hommes le suivent +en élargissant la brèche. Henri fait entourer la cour par ses autres +hommes.) + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Emparez-vous de tout le monde ici. + +MOTUS. Mais permets, citoyen secrétaire! j'ai fort bien vu la chose, et, +sans te contredire, je déclare que personne autre que toi n'a tiré. + +LE SECRÉTAIRE. Ah! vous raisonnez, vous autres? vous entrez en +rébellion? vous trahissez aussi? + +HENRI. Non, monsieur! N'insultez pas de braves soldats qui font leur +devoir et le feront toujours. + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, au délégué. On va nous chercher querelle, c'est +un coup monté! + +LE DÉLÉGUÉ. Ne donnons pas de prétexte à la révolte! (A Henri.) +Éloignez-vous, lieutenant; vous nous gardez de trop près. On étouffe +ici! (Henri obéit.) + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Il faut interroger le municipal. (Le deuxième +secrétaire va le chercher.) + +LE DÉLÉGUÉ. A quoi bon, puisque personne ne nous a attaqués? + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, montrant le hangar. Une voix est partie de là +pour protester contre la gloire et la sainteté de la République. + +LE DÉLÉGUÉ, rêveur. Le monosyllabe était audacieux... vrai peut-être! +Qui sait si, en croyant sauver la République, nous ne l'égorgeons pas? + +LE SECRÉTAIRE. L'homme était un lâche, il a fui! + +LE DÉLÉGUÉ, en proie à des mouvements contraires et convulsifs. S'il est +lâche, qu'on le fusille; exterminons tous les lâches! + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Avance donc, poule mouillée! Tu +trembles? + +LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que vous voulez que je dise à un pareil âne? Vous +m'obsédez! + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Puisque tu retombes dans l'apathie, je +l'interrogerai, moi. (A Rebec.) Va chercher ton registre de police +municipale. + +REBEC. Je l'ai sur moi; le voici. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE, cherchant. La liste des habitants de cette ferme! + +REBEC, montrant la feuille. La voilà. J'étais en train de la dresser. + +LE SECRÉTAIRE. «Corny, Jean-Baptiste, fermier du _Mystère_.» Qu'est-ce +que cela signifie? quel mystère? + +CORNY, avançant. C'est le nom de l'endroit, citoyen. + +LE SECRÉTAIRE. Qui le lui a donné? + +CORNY, tranquille et souriant. Oh dame! c'est vous autres! + +LE SECRÉTAIRE. Comment cela? Te moques-tu de nous? + +CORNY. Non, citoyen. L'endroit s'appelait _le Saint-Mystère_, à cause +d'une chapelle qu'il y avait. On a donné l'ordre d'abattre la chapelle, +et on a défendu de donner aux hameaux des noms de saints. On a obéi, +nous autres, et v'là pourquoi l'endroit s'appelle _le Mystère_ tout +court. + +LE SECRÉTAIRE, au délégué. Explication captieuse! Ce nom désigne pour +les brigands un lieu de refuge. (Il lit la liste dressée par Rebec.) +«Corny, fermier, sa femme, ses fils... leurs épouses et enfants.» Ah! +qu'est-ce que c'est que Marie-Jeanne, âgée de quarante-sept ans? + +REBEC. Fille de peine. + +LE SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? Que signifient ces noms vagues et +indéterminés? + +REBEC. Mon recensement n'était pas fini, citoyen. Le père Jacques est un +vieux qui va en journée pour gagner sa vie. + +LE SECRÉTAIRE. Est-il né dans la commune? + +REBEC. Mais je suppose... + +LE SECRÉTAIRE. C'est-à-dire que tu n'en sais rien et ne t'en inquiètes +pas? (A Corny.) Où est né le père Jacques? + +CORNY. Dame! comment le savoir? Il est plus vieux que moi, je n'y étais +point. C'était sur les registres de la paroisse, mais les bons +républicains de la ville sont venus et les ont brûlés. Faut plus nous +demander d'actes de naissance, à nous autres! + +LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Et, comme les Vendéens ont brûlé, de leur +côté, les actes civils, les recherches deviennent impossibles dans le +pays. Tout échappe ici à la légalité. + +LE SECRÉTAIRE, bas. N'importe, j'ai des soupçons... (Il consulte le +registre et ses notes. Haut, à Corny.) Et Françoise, que fait-elle ici? + +CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos bêtes celle-là. + +LE SECRÉTAIRE. D'où sort-elle? + +CORNY. Du pays d'Aunis. C'est une champie, une jeunesse. + +LE SECRÉTAIRE, consultant la liste. Dix-huit ans! Faites-la comparaître. + +LE DÉLÉGUÉ, qui se tient toujours la tête et qui donne des signes +d'impatience. A quoi diable t'amuses-tu là? Vas-tu interroger tous ces +pouilleux? + +LE SECRÉTAIRE, bas. La fille est la soeur du traître Sauvières sont +réfugiées par ici, on me l'a dit. Leurs âges se rapportent à la +déclaration du municipal. J'ai là leur signalement, tu dois les voir. + +LE DÉLÉGUÉ. Allons, dépêchons-nous! + +LE SECRÉTAIRE, à Corny, qui l'a écouté. Eh bien, la Françoise? + +CORNY. Oh dame! elle est aux champs, un peu loin. Faut le temps; j'ai +envoyé... + +LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne en attendant. + +CORNY. Celle-là mène nos chèvres de son côté. + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? il est aussi aux champs? + +CORNY. Dame! c'est l'heure de faire son ouvrage. + +LE SECRÉTAIRE, au délégué, qui s'impatiente. Une jeune fille et une +vieille... Je jurerais que je les tiens! (A Corny qui l'écoute toujours +sans en avoir l'air.) Elle est fille, n'est-ce pas, la Marie-Jeanne? + +CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve. + +LE SECRÉTAIRE, à Rebec qui tressaille. Est-ce vrai, qu'elle est veuve? + +REBEC, se remettant et payant d'audace. Veuve d'un républicain mort au +champ d'honneur, à ce que l'on m'a dit. + +LE SECRÉTAIRE. Mais Françoise n'est pas mariée? + +CORNY. Faites excuse, elle l'est. + +LE SECRÉTAIRE, à Rebec. Réponds, toi!... J'imagine que tu n'oserais pas +mentir au représentant de la nation? Allons, la vérité! Françoise est +une brigande, nous le savons. Veux-tu que je la nomme? Tu pâlis, +traître! + +REBEC. Citoyen, j'ignore... + +CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas vous confusionner comme +ça pour rien! Vous savez bien que la Françoise est la promise à Cadio, +et qu'elle va l'épouser au premier jour. + +LE SECRÉTAIRE. Qu'est-ce que c'est encore que celui-là? + +CORNY, enjoué. Cadio, c'est, sauf votre respect, le cornemuseux de notre +endroit; c'est un homme de son rang, un champi comme elle, et un bon +patriote, oui-da! C'est lui qu'a tué Mâcheballe d'un coup de fusil, +rasibus le bois du Grand-Chêne! + +LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Alors, C'est un des nôtres, tu vois! + +LE SECRÉTAIRE. Ou un émigré déguisé. Tu crois à leurs histoires? + +CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez vous gausser de nous. +On n'a point de brigands chez nous, ni d'émigrés non plus. On ne connaît +point ça. On est des bons citoyens, autant les uns comme les autres. Où +donc qu'on trouverait les moyens de nourrir des étrangers, avec la +misère qu'on a, bonnes gens? + +LE SECRÉTAIRE, qui a pris des notes, au sous-officier qui revient par le +hangar. Eh bien, vous ne ramenez personne? + +LE SOUS-OFFICIER. Je n'ai pas rencontré une âme dans le rayon d'un quart +de lieue. + +LE SECRÉTAIRE, au délégué. Ils nous trahissent tous. Partons! + +LE DÉLÉGUÉ. La voiture est-elle réparée? + +CORNY. Oh! elle vous mènera ben deux cents lieues, à c't' heure! + +LE DÉLÉGUÉ. Partons, partons! + +LE PREMIER SECRÉTAIRE. Montre donc un peu de vigueur en partant; ne leur +laisse pas croire qu'ils t'ont joué! + +LE DÉLÉGUÉ, à Rebec. Tout ce que nous avons vu ici est louche, et tes +registres sont mal tenus. Mon secrétaire, ici présent, repassera demain +sous bonne escorte et changera vos garnisaires, qui font mal leur +devoir. D'où vient qu'ils ne se sont pas présentés pour recevoir mes +ordres? + +REBEC. Ils sont en tournée, citoyen commissaire. + +LE DÉLÉGUÉ, au premier secrétaire. Tu vérifieras demain à la +municipalité tous les actes civils. (A Rebec.) J'ai pris note de tes +réponses et des assertions du paysan, ton compère. Si vous avez menti, +vous serez fusillés dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects +ont disparu, entre autres la Françoise et la Marie-Jeanne, ou conduira à +Nantes, la chaîne au cou, tous ceux qui leur auront donné asile. Vous +entendez tous! + +CORNY, à ses fils et à ses valets, qui se sont rapprochés. On entend +ben, et on ne craint rien! (Ils sourient tous d'un air ingénu.) + +LE DÉLÉGUÉ, appuyé sur un de ses secrétaires; il peut à peine marcher. +Je te donnerai des hommes sûrs. Il faut retrouver tous ces brigands! Il +faut en finir avec eux! Il faut faire un exemple (bas), et frapper de +terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au nez! + +LE SECRÉTAIRE. A la bonne heure! Je te reconnais, je te retrouve! + +LE DÉLÉGUÉ. Oui, boire du sang, tu l'as dit, puisqu'on succombe quand on +hésite! + +LE SECRÉTAIRE, aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau à la main; +avec un ton et une physionomie sinistres. A demain, vous autres! (Ils +remontent en voiture.) + +HENRI, à Rebec, qui va près de lui. Si elles sont ici, ne me le dis pas. +Sauve-les à tout prix, et tout ce que je possède est à toi! (Il saute +sur son cheval et suit la voiture qui s'éloigne.) + + + +SCÈNE VII.--REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIÈRE, LOUISE, ROXANE, les +Paysans, suivant des yeux la voiture, et retournant à leurs travaux +quand elle a disparu. + + +REBEC, (se parlant à lui-même, devant Corny.) Ah bien, oui! tout ce qu'il +possède! Qu'est-ce qu'il a, le pauvre officier? Et quand il aurait des +millions, à quoi ça me servirait-il, si on me fusille? Je n'ai pas +d'enfants, moi, je n'ai que ma peau, et j'y tiens. + +CORNY. Ne dites toujours pas à ces dames que leur cousin est venu céans! +ça les rendrait trop tranquilles, la vieille crierait ça sus les +toits... + +REBEC. Oh! ne craignez rien! je n'ai garde; mais que le bon Dieu vous +bénisse, vous! vous m'attirez, de belles affaires avec vos histoires! + +CORNY. Point du tout! j'ai parlé vite et bien... J'avais pas le temps de +penser. + +REBEC. Mais quelle sacrée idée avez-vous eu de fiancer mademoiselle +Louise avec Cadio? + +CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre! Ici, tout le monde a +femme et enfants. J'ai bien pensé à vous, mais je ne sais point si vous +êtes veuf ou garçon; alors, Cadio, que j'avais vu tantôt, m'a passé par +la tête... + +LOUISE, venant par le hangar avec Cadio; Roxane les suit. A Rebec. +Qu'est-ce qu'il me dit, Cadio? vous êtes en grand danger à cause de +nous? + +CORNY. Tiens! il était donc là encore? + +CADIO, montrant le hangar. Oui, ils m'ont bousculé dans les fagots. Je +me suis tenu coi; j'ai entendu tout. + +CORNY, à Louise. Alors, vous savez qu'on viendra demain... + +REBEC, agité. Et que je suis perdu, moi! Trouvez, à vous tous, le moyen +de me sauver, ou je monte à cheval, je rejoins le délégué, je vous +dénonce, et j'obtiens ma grâce. + +ROXANE. C'est peut-être le mieux! Va, coquin, ça nous donnera le temps +de fuir. + +LA TESSONNIÈRE. Fuir encore? avec ma goutte? J'aime mieux risquer le +tout, je reste. + +CORNY, à Rebec. Eh ben, et nous autres? Si vous nous dénoncez, on mettra +le feu chez nous, et on nous jettera dans la Loire? + +LOUISE. Mais, si nous restons, vous êtes également perdus! Ah! mes +pauvres amis, que faire? + +CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le monde, et c'est le seul. + +LOUISE. Alors, c'est le bon; dites-le vite. + +CORNY. Faut vous marier toutes les deux. + +ROXANE. Nous marier? Et avec qui, bon Dieu? + +CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que ça soit censé des +patriotes. Vous savez bien qu'à Nantes et à Paris des grandes dames se +sont sauvées comme ça de la prison et de la mort; c'était sur votre +journal. + +ROXANE. Quelle horreur! Jamais je ne consentirai... + +CORNY. Attendez donc, attendez donc! Il s'agit de trouver deux hommes +qui se prêtent à la frime pour vous sauver. On les trouvera ben! Sitôt +le mariage bâclé, chacun ira de son côté. Vous serez censées parties +avec vos maris; pourvu qu'on voie les actes à l'état civil, c'est tout +ce qu'on veut, et alors, brigandes ou non, on vous laissera tranquilles. +Tant qu'à nous, on ne nous fera point de mal. + +LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grâces accordées à la condition de +pareils mariages? + +REBEC. Mais certainement! (A Corny, bas.) Je n'en sais, ma foi, rien, +mais ça doit être. + +CORNY, haut. Ça est! c'est imprimé! + +ROXANE, à Louise. Au fait, je le tiens d'une lettre de madame du +Roseray. Quantité de femmes de qualité ont passé par là. C'est le salut. + +LOUISE. Ma tante!... + +CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle! vous vous imaginez donc que +c'est des vrais mariages? Ah ouiche! des mariages comme ça, devant le +municipal, sans prêtre et sans église? Vous savez ben qu'à présent on +s'en va la nuit dans les bois, nous autres, pour trouver le bon prêtre +qui nous marie à la belle étoile du bon Dieu. Si on y allait point, on +ne se croirait point mariés... Eh ben, vous, vous n'irez point et y aura +rien de fait. + +ROXANE. Il a raison, mille fois raison! Ça ne durera pas six semaines, +une loi pareille. Me voilà décidée, moi, je me marie. + +REBEC. Avec qui? + +ROXANE. Avec qui?... Avec toi, gredin! + +REBEC. Avec moi? Miséricorde! + +ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le roi sera sur le trône. + +REBEC, à part. Diantre! qui sait?. (Haut.) Mais je veux conserver mes +opinions! Je suis républicain de coeur et d'âme! + +ROXANE. Pardine! c'est ce qu'il faut! Fais-toi jacobin, hébertiste, +porte le bonnet rouge! Tu es trop tiède, mon cher! Ma main et ma ferme, +à condition que tu seras un démagogue... + +LOUISE. Ma tante! tout cela n'est pas sérieux? + +CORNY. Si fait, demoiselle, faut que ça soit sérieux... pour les bleus, +s'entend! Voyons, Rebec, qu'est-ce qui prouve le mariage pour ces +gens-là? La feuille du registre, pas vrai? + +REBEC. Et les témoins? + +CORNY. Les témoins?... On en trouvera bien pour dire _oui_ aujourd'hui, +et _non_ une autre fois! Un supposé, vous faites les mariages ce soir; +demain, vous montrez l'acte au délégué ou à son _valet_; vous le +déchirez après demain, c'est pas plus malin que ça. + +LOUISE, à Rebec. Est-ce vrai, ce qu'il dit? + +REBEC. Mais... oui, c'est très-possible! Vous pensez bien que, le danger +passé, je quitte le pays, moi! Que mon successeur se débrouille! + +ROXANE. Et tu déchireras, mon cher, tu déchireras! Sans ça, pas de +ferme! + +REBEC. Oh! soyez tranquille; je n'ai nulle envie d'être votre mari! +(Bas.) C'est une ferme... en toute propriété? + +ROXANE. Tu veux un engagement signé? + +REBEC. Mais... ça se fait; _verba volant_! + +ROXANE. Tu l'auras. (A Louise.) Allons, ma nièce, fais comme moi. +Choisis ton époux républicain. + +CORNY. Y a pas à choisir. J'ai choisi au hasard, mais j'ai mis la main +tout de suite sur le bon. + +LOUISE. Qui donc? + +CORNY. Cadio! + +LOUISE, interdite. Lui? + +CADIO. Je n'avais pas osé vous le répéter, demoiselle; mais il a dit que +nous étions fiancés. + +LOUISE. Et toi; Cadio, est-ce que tu te prêterais à une supercherie... +qui, après tout, n'engage en rien la conscience? Voyons, tu réfléchis? + +CADIO. La conscience... vous êtes sûre? Je croirai ce que vous croirez. + +LOUISE. Eh, bien!... en mon âme et conscience, je crois, en bonne +chrétienne, qu'un mariage où Dieu n'est pas pris à témoin n'est qu'une +feuille de papier. + +ROXANE. Pas même! c'est une feuille de chou! + +CADIO. Alors... dans votre coeur, vous direz non? + +LOUISE. Et toi aussi certainement! + +CORNY, poussant Cadio qui rêve. Allons, allons, Cadio! t'es républicain, +on sait ça! t'as tué Mâcheballe; mauvaise note, quand, les blancs +reviendront sur l'eau!... Mais, en sauvant la demoiselle à c't'heure, tu +te sauves pour plus tard... + +CADIO. La sauver, elle! voilà ce qui me décide. (A part.) Puisque Henri +m'avait commandé de la sauver... (A Louise.) Alors! vous le voulez? + +LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour disputer ma vie à des +misérables, je ne ferais pas un mensonge; mais il s'agit de préserver +mes vieux parents et ces hôtes dévoués qui seraient massacrés avec +nous.--Voyons, tu as entendu parler ces égorgeurs ivres de sang; +doutes-tu encore de leur férocité? + +CADIO. Non! c'est des fous, des malades, des malheureux! La République +va mourir! + +ROXANE. Eh bien donc, tu reviens à nous, Cadio! Aide-nous à tromper ces +monstres, et dépêchons-nous. Rebec dit qu'il faut nous marier ce soir. + +REBEC. Oui, oui, et tout de suite! Je cours préparer les actes, Corny se +charge de trouver les témoins. + +CORNY. J'y vas, ça ne sera pas long. + +LA TESSONNIÈRE, à Roxane. Eh bien, en voilà une plaisanterie! Si je +n'avais la goutte, je danserais à votre noce, ma chère amie! + +ROXANE. Ne riez pas ou cachez-vous. Je vais m'habiller. (Elle s'en va.) + +CADIO, (à Louise.) Vous n'avez pas peur?... + +LOUISE. De quoi? + +CADIO. Alors... vous m'estimez? vous avez confiance en moi? + +LOUISE. N'en es-tu pas digne? + +CADIO. Si Henri était là, il dirait oui pour moi, lui! C'est lui qui m'a +fait penser que j'étais un peu plus qu'un chien... Sans doute vous le +pensez aussi, puisque vous me demandez un service d'ami? + +LOUISE. Oui, je te regarde comme un ami sérieux. + +CADIO, mélancolique toujours. Alors, je suis content. Allez vous faire +belle,--pour qu'on croie que vous m'épousez de bon coeur! + + + + +DEUXIÈME TABLEAU + +Une heure s'est écoulée. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire +enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au zénith, le ciel +est parsemé d'étoiles brillantes.--La ferme est déserte et silencieuse, +sauf la maison d'habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers +les vitres ternes et rougeâtres.--Les ombres vagues de quelques femmes +passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup +les chiens aboient avec fureur. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis +SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE. + + +LA MÈRE CORNY, (sur le seuil, regardant.) Qu'est-ce qu'ils ont donc à tant +japper? avec ça qu'on n'a point d'hommes à la maison! + +UNE DES BRUS, venant aussi du dehors. Je ne vois rien! c'est qu'ils +entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous, ma mère. Il n'y a +encore rien de prêt pour le souper. + +LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé à inviter les garnisaires! +Il faut ça pour avoir leurs témoignages. + +LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai été moi-même. (Elle rentre. Les chiens +aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson, déguisés en paysans et +suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour par le hangar.) + +SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais donc taire ces maudits chiens! + +TIREFEUILLE. Faut-il les étriper? + +RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur la viande. +(Tirefeuille apaise les chiens.) + +SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici? + +RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés, c'est la ferme du +Mystère. Tiens, la palissade ici; là-bas, la pierre druidique... + +SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles étaient quand Louise m'a +écrit. Pourvu qu'elle y soit encore! J'avoue qu'il ne serait pas gai +d'avoir mené à bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la tante! + +RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions cependant pas +l'abandonner. + +SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles à ton aise! on voit bien qu'elle +n'est pas amoureuse de toi. + +RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'éclaireur, est sûr d'avoir +reconnu Louise tantôt sous les habits d'une chevrière. Il faudrait, +avant de nous montrer, savoir au juste où elle est. (A Tirefeuille à +demi-voix.) Avance, et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on +les ouvre! Glisse-toi contre le mur. + +TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des crêpes là dedans. +Quelle flambée! et la bonne odeur de graisse, Jésus-Dieu! + +RABOISSON, à Saint-Gueltas. Mon cher marquis, un dernier mot avant +d'agir. Je ne te laisserai pas éluder la question. + +SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons, +finissons-en! tes scrupules sont absurdes. + +RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu'à emmener Louise, et, +d'après toutes les dispositions que tu as prises, il est clair que tu +veux l'emmener seule. + +SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener trois personnes, car +le vieux imbécile la Tessonnière en est également, que de prendre la +lune avec les dents. Louise est ma fiancée, elle s'est promise à moi... + +RABOISSON. A la condition que tu sauverais son père. + +SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m'a +emporté mourant, et il me semble qu'après trois mois de souffrance et de +maladie, j'ai bien payé ma dette. (A Tirefeuille, qui revient.) Eh bien? + +TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont pas là. + +SAINT-GUELTAS. Diable! + +TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en être. +Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d'un moment à l'autre. + +SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille +s'éloigne.--A Raboisson.) Pour conclure, je ne t'empêche en aucune façon +de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard. +C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais mieux de les +avertir que nous reviendrons plus tard exprès pour eux. Moi, j'emmène +Louise, je l'ai résolu, je le veux, je l'aime! + +RABOISSON. Et tu l'épouses? + +SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire jurer? + +RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père. Eh! mon Dieu; je +ne suis pas plus scrupuleux qu'un autre, tu le sais bien; mais Louise +m'intéresse. Ce n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la +trompes. + +SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est pour cela que j'en +suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je +l'épouserai. Es-tu satisfait? + +RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rédaction de +ton contrat. + +SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un dévot ou un père de +famille pour me chicaner de la sorte? Non, tu es un vieux garçon comme +moi, et tu sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux femmes qui ne +demandent que de l'amour... Dieu leur a donné comme à nous de la volonté +pour résister, et des griffes, faute d'autres armes, pour se défendre. +Qu'elles se défendent, si bon leur semble, mordieu! nous jouons notre +rôle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir; celle-ci +m'appelle... + +RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son père. Elle te demande de +les réunir. + +SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me suivra pour moi! + +TIREFEUILLE, approchant. On vient! + +RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais pas faire le +paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige +vers le bois le plus proche.) + +SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais mener près d'ici la barque que j'ai +louée. + +TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître! voilà la fermière. + +SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter à la noce! Va-t'en, +cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s'en va par le hangar.) + + + +SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis +CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de +garnisaires, Militaires et Invités. + + +LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir encore deux chaises et +la petite table. Attends, je vas t'aider. + +SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, c'est à moi de porter ça. +A la maison, pas vrai? + +LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui donc que vous êtes? Je ne +vous reconnais point. + +SAINT-GUELTAS. Un ami. + +LA MÈRE CORNY, méfiante. Un ami? + +SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve. + +LA MÈRE CORNY, émue. Ah! bonne sainte Vierge, tant que ça? Mais, si +c'est pour le dommage de quelqu'un, je n'en veux point. + +SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne +demande qu'à me reposer une heure chez vous, et je pars. + +LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du monde, et on a invité les +garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera à souper. Tenez! +v'là la noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées, oui-da! + +SAINT-GUELTAS. Deux? + +LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne +mine. (Roxane entre en toilette de mariée avec la fleur d'oranger à sa +cornette; elle donne le bras à Rebec.) + +SAINT-GUELTAS. Ça? + +LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, notre servante. + +SAINT-GUELTAS, à part. Roxane! Je crois rêver. (Haut.) Mais l'autre?... + +LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise, avec le ménétrier Cadio. +(Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrés avec une +partie des invités.) + +SAINT-GUELTAS, à part. Louise! Cadio! je deviens fou! Ah! la +Tessonnière, je le ferai parler! (Il se glisse parmi les invités.--Toute +la noce est entrée dans la cour et entoure les deux couples. Un des +garçons du village tient la cornemuse de Cadio et crie: «Une danse, une +danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires avec leur +caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout de suite!») + +ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli! Je veux danser, +moi, ouvrir le bal. (A Louise.) Sois donc gaie! C'est charmant, le bal +champêtre. Puisque nous voilà sauvées de là guillotine!... + +CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (Il allume une grosse lanterne +de corne qu'il accroche à un pieu.) Joseph! viens par là, sur le +tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c'est +tout ce qu'il faut. + +CADIO, au garçon qui commence à faire brailler le biniou. Non, Joseph! +rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. C'est moi qui ferai danser, +comme les autres fois! + +CORNY, riant. Ah! par exemple! un nouveau marié, c'est pas l'usage, ça! +(A Louise.) Faut observer tous les usages! + +LOUISE, un peu gênée. Comment, Cadio, vous n'allez pas me faire danser? + +CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé de ma vie et ne +veux point vous faire rire de moi. + +LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que j'aurai l'avantage +d'inviter la belle Françoise, nonobstant l'autorisation préalable du +mari. + +CADIO. Oui, oui, allez! + +CORNY, à Louise qui hésite. Craignez rien, c'est nos amis et nos +répondants! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font +vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent en rond +sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de +couper la chaîne et de s'y placer où il veut.) + +SAINT-GUELTAS, qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part. Mariée, +elle! Ah! j'arrive à temps! (A Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh +bien, qu'y a-t-il? + +TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, le brouillard +remonte. + +SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois ce joueur de biniou? + +TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d'avoir tué +Mâcheballe. + +SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de nous suivre. + +TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser? + +SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de nous perdre, oui! +Autrement... Après ça, un coquin de moins... + +TIREFEUILLE. Ça Suffît! (Ils se séparent.) + +LA TESSONNIÈRE, bas, à Saint-Gueltas, en le voyant se diriger vers +Louise. N'oubliez pas qu'elle ne sait rien de la mort de son père!... et +méfiez-vous de ces bleus qui sont là! Votre figure est si connue! + +SAINT-GUELTAS. Allons donc! ma vie se passe à me moquer d'eux. (Il va +couper la ronde et sépare le caporal de Louise, dont il prend la main. +Personne n'y fait attention, pas même Louise, qui le prend pour un +paysan invité. La danse continue. Tout à coup, Cadio s'interrompt, +repasse la cornemuse à Joseph et descend du tonneau.) + +REBEC, inquiet. Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? + +CADIO. Rien, rien, dansez toujours! (A part, isolé et regardant Louise.) +Saint-Gueltas! c'est lui, j'en suis sûr. Ah! voilà le réveil! Déjà! +J'étais heureux, moi, de pouvoir la préserver. La voir gaie et +tranquille un moment! si belle, si gracieuse à la danse,... et ma +musette allait si bien!... J'étais comme dans un songe! j'oubliais +tout!... et voilà le démon! + +CORNY, interrompant la danse. Allons, allons, les amis! le festin vous +attend! Ça n'est pas du fameux; vous savez la grand' misère, +grand'misère! Y a des galettes, et des crêpes, et du cidre; et puis +encore du cidre, des crêpes et des galettes. (Bas, au caporal.) Avec +quatre ou cinq bouteilles de vin de Saintonge pour les amis qu'on a sous +les drapeaux. + +LES MILITAIRES et LES INVITÉS. Vive le père Corny! + +ROXANE. Oui, oui! allons manger des crêpes! (Bas, à Rebec.) Allons, +mauvais drôle, donne-moi le bras! + +REBEC. Oui, aimable épouse; mais, essuyez donc votre rouge: ça va se +voir aux lumières, et ça donnera des soupçons... (Ils rentrent tous dans +la maison.) + + + +SCÈNE III.--LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se glisse derrière une +charrette pour les observer. + + +LOUISE, (que Saint-Gueltas retient.) Vous dites... de la part de mon père? +Parlez, parlez! nous sommes seuls. + +SAINT-GUELTAS, soulevant son chapeau. Louise, c'est moi! votre père vous +attend. + +LOUISE, étouffée par la joie. Ah! merci, merci! Il est vivant! mon Dieu, +merci! (Elle fond en larmes.) + +SAINT-GUELTAS, la faisant asseoir. Il est à ses genoux. J'ai tenu ma +parole, je suis tombé mourant à ses côtés. Lui... je ne dois pas vous +cacher qu'il avait été blessé aussi. + +LOUISE. Ah!, j'en étais sûre, qu'il ne pouvait pas m'écrire! Et vous?... + +SAINT-GUELTAS. Je suis à peine guéri, mais j'aurai la force de vous +emmener et de vous protéger. Hâtons-nous, Louise. + +LOUISE. Oui, oui!, mais... Hélas! non, pas avant demain soir! Le salut +des braves gens qui nous ont donné asile exige que je sois représentée à +un de ces misérables qui viennent nous relancer jusqu'ici. + +SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu'à demain? Y songez-vous? +croyez-vous que je le souffrirai? + +LOUISE. Puisqu'il le faut pour empêcher... + +SAINT-GUELTAS. Pour empêcher M. Cadio d'être inquiété, n'est-ce pas? Ah! +Louise, quelle insigne folie que ce mariage! + +LOUISE. On m'a dit... + +SAINT-GUELTAS. On vous a trompée. Il ne vous préserverait pas de la +persécution et de la mort. + +LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutôt que de perdre ces généreux +paysans... + +SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai au pouvoir d'un Cadio, +d'un idiot, d'un fou! + +LOUISE. Il n'est rien de tout cela. + +SAINT-GUELTAS, irrité et impétueux. Alors, c'est vous qui êtes insensée +de croire qu'un homme quelconque ne se prévaudrait pas en pareille +circonstance... + +LOUISE. Taisez-vous! Cette pensée calomnie son dévouement, et elle +m'outrage! + +CADIO, à part, répétant tout bas. Outrage!... + +SAINT-GUELTAS. Ah! pardonne-moi, Louise, ma Louise adorée!... Mais +est-il possible que je ne sois pas révolté jusqu'à la fureur en songeant +qu'un autre, fût-ce un misérable imbécile, vient de te donner son nom et +de recevoir ta main dans la sienne! C'est un simulacre, je le sais, un +engagement nul, arraché par la crainte qu'exercent nos tyrans; mais il +me tarde de laver cette souillure avec mes baisers sur ta main chérie! +Viens, viens! je ne veux pas que cette brute te voie une heure, une +minute de plus! + +LOUISE. Impossible avant demain! + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez à vous le dire... Louise! votre +père n'est pas guéri,... son état est grave,... on n'est pas certain de +le sauver. Le temps presse, il réclame vos soins! + +LOUISE, qui s'est levée. Assez, assez! partons; mais il faut appeler... + +SAINT-GUELTAS. Les autres, oui! Raboisson est ici, il s'en charge; +venez, j'ai là une barque, nous les rejoindrons à un endroit convenu. + +LOUISE. Mais... les paysans!... Mon Dieu, que va-t-on leur faire? +Avertissons-les. + +SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments sont précieux. Si +nous ne retrouvions pas votre père vivant, quels reproches n'auriez-vous +pas à vous faire, vous? + +LOUISE. Mon pauvre père! ah! lui avant tout; emmenez-moi, courons! + +SAINT-GUELTAS. Venez! (Ils vont pour sortir par le hangar.) + +CADIO, qui s'est mis devant, les arrête. Non, il vous trompe, il ment! +votre père... + +LOUISE. Est mort? + +CADIO. Non, émigré! Il n'est pas où il vous dit. + +SAINT-GUELTAS, mettant la main à sa ceinture. Comment le saurais-tu, +imbécile? (A Louise, bas.) Vous voyez bien, il est jaloux! il va parler +en maître. Remettez-le donc à sa place, ou je serai forcé... + +LOUISE, lui retenant le bras. Non, non!--Adieu, Cadio. J'emporte ton +anneau d'argent, gage de ton dévouement et de ta soumission. (Montrant +Saint-Gueltas.) Voici l'époux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir +quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà pour payer le voyage. +(Elle lui donne une bourse et disparaît avec Saint-Gueltas, qui, en +passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les débris du hangar.) + +CADIO, stupéfait. De l'argent! de l'argent à Cadio pour payer son +silence! celui qu'on estimait, que l'on prétendait traiter en ami! (Il +jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille rampe et s'en saisit.) Ah! +Voilà leur coeur, à ces femmes-là! voilà leur amitié, leur +reconnaissance! Je comprends à présent ce que j'ai entendu là ce matin! +Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire du sang, c'est +des hommes qu'on a humiliés et qui se vengent!... Mais qu'est-ce que je +peux faire, moi?... Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il +l'enlève, ce démon! (Le brouillard s'est dissipé, il voit Saint-Gueltas +et Louise, dans la barque, quitter la rive.) Ils remontent le courant! +j'irai plus vite qu'eux! Je crierai à Louise que son père est mort. Il +le faut. (Il va vers la barrière.) + +TIREFEUILLE, qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc et +disparaît en disant: Il a son affaire! (Cadio est tombé sur le coup.) + +CADIO, égaré, se soulevant. Eh bien, qu'est-ce que c'est donc? Pourquoi +ce coup de poing? Tant pis! Allons! Comment! me voilà sans force? Il m'a +fait grand mal, ce lâche! (Regardant sa main qu'il a portée à son côté.) +Du sang? est-ce du sang? Ah! l'assassin! qu'est-ce qu'il m'a fait? +N'importe, j'irai. Louise!... (Il retombe sur la paille et reste +évanoui.) + + + +SCÈNE IV.--CORNY et REBEC sortent de la maison et passent près de CADIO +sans le voir. + + +CORNY. C'est drôle tout de même que les deux jeunes mariés ne se +montrent point! Faudrait pourtant qu'on les voie! + +REBEC. Moi, je vois ce que c'est... Mademoiselle Louise a grand'honte de +ce mariage; elle n'est point comme sa tante, qui en rit parce qu'au bout +du compte épouser un fonctionnaire... ce n'est pas tant déroger!... + +CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux. Elle aura ouï dire au +pays que c'est tous des sorciers et des meneux de loups. Dame, y a ben +du vrai là dedans, et Cadio a une parole, une manière, une figure, qui +ne sont pas comme celles des autres chrétiens. Pourvu qu'il l'ait pas +charmée avec quelque sortilége! ça s'est vu! + +REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des bêtises! Il ne faut plus +croire à ces superstitions-là. Moi, je pense que la demoiselle se cache +et qu'elle a dit à Cadio de s'en aller. Allons! on en fera des +plaisanteries; ça ne nous regarde pas. + +CORNY. Eh! eh! des plaisanteries sur les nuits de noces, c'est ce qu'il +faut, mordi! Je vas en faire aussi! + +REBEC. Oh! mais non! La vieille pourrait se fâcher et se trahir! +Croyez-moi, poussez tout votre monde à boire et à danser, ça fera +oublier les absents. + +CORNY. J'vas flanquer de l'eau-de-vie dans le cidre. Allons, venez-vous? +(Il rentre.) + + + +SCÈNE V.--REBEC, puis HENRI et CADIO. + + +REBEC. C'est drôle tout de même, ces mariages-là! On ne sait pas ce qui +peut arriver. S'ils étaient bons par hasard, et si ces dames rentraient +dans leurs biens?... Qu'est-ce qui rôde donc par là? Miséricorde! M. +Henri! Vient-il pour les faire sauver? Oh! pas de ça! Et la visite de +demain! Il faut l'éloigner d'ici, sans qu'il les voie! (Bas, allant à +lui.) C'est moi, ne craignez rien. + +HENRI. C'est justement toi que je cherche. + +REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lâcher votre consigne? + +HENRI. J'ai risqué ma tête, voilà tout; j'ai laissé le délégué sous +bonne garde à Donges, où il passe la nuit. Je suis venu seul à bride +abattue. J'ai caché mon cheval derrière le moulin. Me voilà. Parle vite. +Louise est ici? + +REBEC. Mais... non! je ne vous ai pas dit ça! + +HENRI. Tu me l'as fait entendre par signes tantôt; tu me montrais ces +bois... + +REBEC. Oui, le côté par où elles se sont sauvées. + +HENRI. Ainsi cette Françoise, cette Marie-Jeanne, qui ont attiré les +soupçons, ce n'est pas Louise et sa tante? + +REBEC. Si fait! c'est à moi qu'elles doivent leur salut. Je les ai +protégées ici pendant tout l'hiver; mais, ce soir, elles ont été +prudemment se réfugier ailleurs. + +HENRI. Où ça? Dis-le donc vite! + +REBEC. Vite, vite!... permettez, monsieur Henri. Ce que vous voulez +faire est une trahison envers la République! + +HENRI. Ah! tu as des scrupules, à présent? + +REBEC. J'en ai... j'en ai pour vous! Vous n'en avez donc plus? + +HENRI. Quant à cela, non! Ce n'est plus la guerre, c'est-à-dire le +besoin de se défendre; c'est la persécution, c'est-à-dire le besoin de +se venger. Malheureusement, je n'ai ni temps ni fortune, ni liberté +d'agir pour assurer la fuite de ces deux femmes; mais je peux faire +qu'elles soient averties de quitter la France et de mettre à leur +disposition le peu que j'ai. Tu vas me dire où elles sont, et j'y cours. + +REBEC. Vous auriez grand tort d'attirer l'attention sur elles. Elles ont +plus d'argent que vous. Saint-Gueltas leur en a fait tenir, et c'est en +Angleterre qu'elles se proposent d'aller. + +HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis là? + +REBEC. Je vous jure! Voulez-vous que, pour plus de sécurité, j'envoie un +exprès après elles, pour leur dire de filer vite? + +HENRI. Vas-y toi-même! + +REBEC. Oh! moi, un municipal, pas possible! mais le fermier ira. + +HENRI. Vite alors! Tiens! voilà pour payer son déplacement. + +REBEC. Inutile, gardez ça. Il ira par dévouement à ces dames, et il ira +plus vite que vous qui ne connaissez pas les chemins. Allez-vous-en, les +garnisaires sont par là. Je tremble qu'ils ne vous voient! + +HENRI. Adieu donc! tu réponds... + +REBEC, avec une dignité burlesque. Je réponds de tout. Retournez à votre +poste, citoyen lieutenant! (Henri s'éloigne.) Et nous... retournons à ma +noce! (Il rentre.) + +HENRI, revenant sur ses pas. Il me trompe... Je ne sais pas pourquoi il +me semble... Ce n'est pas un méchant homme, il ne les livrerait pas; +mais il craint la mort, et, dans ces temps de fureur, quiconque tient à +la vie est capable de tout! Le temps marche, chaque instant me perd, et +je ne sais que faire pour que mon danger serve à ces pauvres femmes! +Tiens! un homme endormi... ou ivre! Cadio! tout est sauvé. (Il le secoue +et l'appelle à voix basse.) Cadio! Cadio, mon ami! + +CADIO. Ah! vous me faites mal, vous! + +HENRI. Es-tu malade? + +CADIO. Oui, bien malade! + +HENRI. Et pourquoi es-tu là, seul, couché par terre? La misère, la faim +peut-être? Il n'y a donc plus de pitié en ce monde? (Il l'aide à se +relever.) Pauvre garçon, remets-toi, voyons! Tiens, bois un peu.--(Il +lui fait boire quelques gouttes d'eau-de-vie dans une petite bouteille +plate qu'il porte sur lui en cas de blessure ou d'épuisement.) Ça +va-t-il mieux? + +CADIO, qu'il a assis sur un timon de charrette. Oui; qu'est-ce que vous +voulez? Ah! c'est vous? + +HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche Louise, et... +m'entends-tu? + +CADIO. Oui, Louise, partie. + +HENRI. Tant mieux, alors! Merci, Cadio. + +CADIO. Oh! non, pas tant mieux! partie avec lui! + +HENRI. Qui, lui? + +CADIO. Saint-Gueltas! Allons, courez; moi, je ne peux pas! + +HENRI, douloureusement. Et moi, je ne dois pas! + +CADIO. Vous y renoncez? + +HENRI. Il y a longtemps que j'ai renoncé à être heureux, Cadio! Il n'est +plus question de ça en France! Je ne voulais pas que mes parentes +fussent traînées à la boucherie nantaise au milieu des +insultes.--Saint-Gueltas est mon ennemi, mon ennemi politique et +personnel; mais Louise n'a plus que lui pour la protéger, je ne les +poursuivrai pas! + +CADIO ranimé, se levant. Oh! vous n'aimez donc pas?... vous n'êtes donc +pas jaloux? + +HENRI. Je n'ai pas le droit de l'être. Louise ne m'a jamais aimé. + +CADIO. Qu'est-ce que ça fait, ça? Elle est aveugle, elle est trompée, et +elle veut l'être, parce qu'elle est folle, parce qu'elle est lâche! + +HENRI, étonné. Qu'est-ce que tu as donc contre elle, Cadio? + +CADIO. Moi? Rien! Je déteste les royalistes, voilà tout... et je veux... +je veux m'engager, à présent! J'ai l'âge! je me suis toujours caché... +je ne veux plus avoir peur! Emmenez-moi! + +HENRI. Certes, de tout mon coeur. Il y a longtemps que je le voulais et +que je me tourmentais de ce que tu étais devenu. Bois encore, et viens, +car je suis pressé! + +CADIO. Oui, soldat! je serai soldat! Je tuerai Saint-Gueltas!--Bonté de +Dieu! je ne peux pas marcher! Allons, laissez-moi mourir là. Je suis +blessé, voyez! + +HENRI. Blessé? par qui? + +CADIO. Je ne sais pas, un assassin! peut-être lui, parce que je voulais +courir après elle. + +HENRI. Ce n'est peut-être rien, essaye; donne-moi le bras, mon cheval +est bon, il nous portera tous les deux. + +CADIO. Où est-il? + +HENRI. Là, au moulin; c'est tout près. + +CADIO. Allons! (Il retombe.) Pas possible. Adieu! + +HENRI. Non! je te porterai. + +CADIO. Vous, me porter? + +HENRI. La belle affaire! + +CADIO. Ah! tenez, c'est vous que j'aime! tout le reste... il n'y a que +vous... Je marcherai! + +HENRI. Eh! oui, tu marcheras! Tu apprendras à marcher à moitié mort. Je +te l'ai déjà dit au Grand-Chêne: sers ton pays et tu deviendras vite un +homme. + +CADIO. C'est vrai, je me souviens! Eh bien, allons je serai un homme! + +HENRI. Attends! voilà sous mes pieds quelque chose... Ne tombe pas! + +CADIO, touchant avec son pied. Je sais ce que c'est! Mon biniou! + +HENRI. Ah! tu y tiens? (Il veut le ramasser.) + +CADIO. Non, laissez-le. C'est fini, ça! Un sabre, c'est un sabre que je +veux! (Ils s'en vont. On continue à chanter et à danser dans la maison.) + + + + +TROISIÈME TABLEAU + +Un îlot couvert d'une épaisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise +abordent, et descendent d'une barque que conduit un paysan batelier. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Batelier. + + +SAINT-GUELTAS, (au batelier.) Va plus loin remiser ton bachot, cache-le +bien et attends-nous. (Le batelier obéit.) + +LOUISE, sur la grève. Mon Dieu, pourquoi nous arrêter déjà? + +SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais nous étions suivis. + +LOUISE. Vous en êtes sûr? Je n'ai rien vu! C'est peut-être nos +compagnons!... + +SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire à cheval votre tante +et M. de la Tessonnière un peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas +sur la rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront, si +l'on s'obstine à nous suivre; mais j'espère qu'on nous a perdus de vue. +(Ils ont gagné le milieu de l'îlot.) Tenez, voici une hutte de roseaux +où j'ai déjà échappé une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre +sur le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon manteau. Entrez, +il fait froid. + +LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. J'ai passé plus +d'une nuit d'hiver dans les genêts pour déjouer les perquisitions. Je +resterai ici, assise. Personne ne peut me voir. + +SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi avec une obstination... + +LOUISE. Non! Dans la position où je suis, inquiète et désolée, puis-je +penser que vous ne respecteriez pas mon malheur et mon isolement?... +Mais verrez-vous d'ici passer cette barque qui nous suit? + +SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je l'entende; j'ai +l'oreille exercée, et, d'ailleurs, la nuit est si calme et si belle! Cet +endroit est charmant, et le murmure de ce grand fleuve semé d'étoiles +est si doux! Ah! sans l'inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez +votre âme se dilater ici, n'est-ce pas? + +LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense qu'à celui qui +m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. Il est donc bien mal? + +SAINT-GUELTAS. J'ai exagéré. Pardonnez-le-moi, chère enfant. Je devais +vous arracher à ce refuge périlleux, à ces protecteurs imbéciles... + +LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur! Est-ce vrai maintenant, +ce que vous dites? Mon père... + +SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi, Louise, ce +mariage absurde contracté ce soir... + +LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il n'existe pas. Quand +même la loi impie qui prétend le rendre sérieux sans consécration +religieuse ne serait pas déchirée au premier jour de raison et de foi +qui luira sur la France, il n'aurait aucune valeur. + +SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels noms? + +LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées sous des noms d'emprunt. + +SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre? + +LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu. + +SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit? + +LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a rédigé a tout +intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, vous m'avez promis de +faire arrêter le secrétaire du délégué, qui doit aller demain à la +municipalité pour vérifier le registre et renouveler la persécution. +Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres amis de la ferme ne +seront pas victimes de ma fuite précipitée. + +SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, si vous le voulez, +les deux oreilles de M. le secrétaire. + +LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver mes bons paysans sans +me remettre sous les yeux les horribles représailles... + +SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, Louise. Vous +n'avez rien vu dans la guerre de Vendée, celle que nous commençons sera +autrement terrible. On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis en +vigueur l'affreux décret de la Convention. On a brûlé les chaumières, +égorgé les femmes et les enfants des insurgés absents; on a dévasté +leurs champs, détruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces +atrocités! + +LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles? + +SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, et nul pouvoir +humain ne le retiendra désormais. Le Breton, notre nouvel allié, est +vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris à tâche +d'exaspérer ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les +patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde à leur chapeau: +ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet à la +ceinture de nos chouans farouches! + +LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler +le sang, que je n'entende plus le râle de l'agonie! J'en serais devenue +folle! A présent que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois, +je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin avec mon pauvre père, +dussé-je mendier pour le nourrir! + +SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté dans ma maison; séparé +de ces chefs ineptes qui ont perdu la Vendée, je me fais fort de tenir +dans mon Marais jusqu'au rétablissement de la monarchie. Les princes +eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge et, de là, diriger une +guerre qui embrasera la France d'un bout à l'autre. Alors, Louise, une +grande existence vous est réservée, si par crainte et découragement vous +ne séparez pas votre avenir du mien. + +LOUISE. Je suis insensible à l'ambition. Si mon père consent à rester +avec vous, c'est la reconnaissance seule qu'y m'y retiendra. + +SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester indifférente aux grandes +choses que je suis peut-être destiné à accomplir? + +LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges d'audace, de +persévérance et d'habileté, mais je ne crois plus au succès. Hélas! vous +périrez victime de votre zèle!... S'il en doit être ainsi, pourquoi +risquer dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous reste? + +SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous abandonnons la partie? + +LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même et faire place +au besoin que la France éprouve de revenir à la civilisation. + +SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d'étranges utopies, ma chère +Louise. La civilisation que la France d'aujourd'hui appelle et désire, +c'est la négation du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut +l'égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous possible que le +bourgeois, dévoré d'ambition, renonce à un état de choses qui lui ouvre +toutes les carrières, et qu'il consente à rétablir nos priviléges, qui +l'excluaient du concours? Non, jamais plus le plébéien ne nous cédera le +pas de bonne grâce. Il faut donc nous annihiler devant lui et nous faire +plébéiens nous-mêmes, ou il faut l'écraser et le réduire au silence. +Pour ma part, j'y suis résolu, et, si je succombe, j'aime mieux la mort +qu'une vie d'abaissement et de honte. + +LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense pas comme vous. + +SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, endormi, dirai-je +corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les +idées nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son +sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à nous purs et solides +enfants de la vieille France, à nous qui, retirés dans nos bastilles de +province, n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience de +nos droits. Nous sommes la race forte, ma chère Louise, la race qui doit +courber les races bâtardes ou périr les armes à la main. On a crié +contre nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour éveiller +la jalousie des croquants, et les droits qu'ils invoquent pour nous les +ravir ne sont, comme les nôtres, basés que sur la force et la volonté. +Qu'ils essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de résister! Si +nous succombons, nous l'aurons mérité apparemment, nous aurons manqué +d'énergie; mais nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens sont +devenus bons pour combattre la Révolution, même l'appel à l'étranger, +qu'on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous +jetant dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout scrupule, +seule condition pour devenir invincible! Est-ce que mon obstination vous +scandalise? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la +Révolution, comme tant d'autres qui nous ont quittés durant la campagne +d'outre-Loire, pour essayer d'une opinion mixte et d'une situation +honteuse, sous prétexte de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas +quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est pour ne pas la +démoraliser en passant pour un traître. J'ai tout sacrifié et j'ai +conseillé à votre père de tout sacrifier à l'influence, au prestige que +nous devions conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur, +c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est tout. Nous +soulèverons les provinces de l'Ouest sur une plus vaste étendue; mais +n'oubliez pas que, pour réussir, il nous faut refuser toute concession à +l'esprit révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, accepter la +rudesse, la superstition, la férocité du paysan qui donne son sang à +notre cause, et le maintenir dans cet état de colère farouche où il +puise son courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le secours +de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux foudroyer sur nos +côtes ces nouveaux Français qui prétendent organiser une société sans +roi, sans prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun genre, +et sans respect d'aucune supériorité. + +LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis d'avoir perdu beaucoup de +la mienne. Je la retrouverai peut-être... Il me semble que je la +retrouve déjà en vous écoutant. + +SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez réclamé mon appui, +chère Louise; il faut le vouloir sérieux, il faut le vouloir entier. + +LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant de manières et +déchiré de tant de remords! + +SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment? + +LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous interroger... Pourtant +il faut que vous me disiez... Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur +l'échafaud pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me suivant +à la guerre? + +SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt qu'elle a été noyée +à Nantes. + +LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre Marie! Et c'est moi +qui l'ai envoyée à l'ennemi! + +SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la vengeance! Voyons, +Louise, vous pleurez! Le temps des larmes est passé; la source doit être +tarie. Il s'agit de vouloir, à présent! + +LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes pleurs. Laissez-les couler +une dernière fois, peut-être aurai-je du courage après. + +SAINT-GUELTAS, l'entourant de ses bras. Eh bien, oui, pleure, chère +créature désolée! pleure et pardonne-moi ma rudesse; mais songe que te +voilà sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert! Comment +as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs et de déchirements? Te +voilà comme une pauvre fleur roulée dans le gravier du rivage; mais +c'est le rivage, Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la +tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? ne repousse pas mon +étreinte. Il me semble que je retrouve mon propre coeur arraché de ma +poitrine en te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma +souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es pour moi tout cela, +et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le +veux aussi, ou la force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres +m'abandonne pour jamais! + +LOUISE, se dégageant de ses bras. Écoutez-moi! Vous me l'avez dit +souvent, le temps n'est plus où l'amour voilé pouvait longtemps remplir +le coeur d'une jeune fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous +aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su vous cacher +l'ascendant que vous excerciez sur moi: j'ai été sincère avec vous. Je +vous ai dit aussi l'effroi que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché +qu'en retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort désespéré pour +le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais pas, je ne l'ai jamais aimé, et +pourtant, s'il fût revenu à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à +être au moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez que, dans ce +temps-là, on disait autour de moi que vous n'étiez pas libre, que votre +femme vivait encore... + +SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée par un prêtre dont +j'avais blessé la vanité et combattu l'influence? + +LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du Grand-Chêne, au moment +où nous pensions tous marcher à la mort, vous m'avez fait promettre +d'être votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce désastre. +Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens +de passer, séparée de mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé +à toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais perdue, bannie, +misérable, oubliée, et, en songeant à vous, je me disais que vous ne +m'aviez jamais aimée, que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre +amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m'aviez arrachée, +il y avait eu le délire d'un suprême enthousiasme plutôt que +l'attachement profond d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites? Il y +a des moments où je crois vous sentir plein de bonté, de douceur et de +tendresse sous votre terrible écorce, et ce contraste m'émeut et me +charme. Dans ma solitude, je me suis retracé certains moments où vous +sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout à l'heure; mais je +me rappelais aussi qu'après avoir épuisé avec moi les séductions de +votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit et +une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire et m'épouvante. +Irrité, je vous crains;--attendri, je vous crains plus encore... Que de +fois, assoupie sur la bruyère durant ces longues journées où je gardais +les chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant de reproches, +me menaçant de me tuer ou m'attirant dans le piége de vos séductions! +Plus d'une fois, égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte, +croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre +main sanglante... Ayez pitié de moi! ne me brisez pas de douleur, mais +ne m'avilissez pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux mourir,--et +je me tuerais! Vous savez bien que, si j'ai l'esprit timide, je n'ai pas +le coeur lâche. + +SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive, c'est pour cette +fierté tremblante que je t'adore, moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es +confessée, je veux me confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus +souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J'ai +essayé, moi aussi, de t'oublier, de me distraire. Impossible! ton image +adorée me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme +sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur; je +le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, tantôt éperdu et enivré... Mais +le terme de tant d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et +indigne de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi. O +Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais déjà! Laisse-moi +te rassurer sur cet avenir qui t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va! +Tout homme de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les +autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en toi, et je ne demande +qu'à toi la durée de mon énergie. Ce n'est pas là un rêve, et, si tu +doutes, c'est que ton attachement n'est pas encore la passion que +j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que tu m'aimes +follement, c'est-à-dire tel que je suis et sans me comparer à personne, +sans me juger d'après tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe +des êtres pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon ou +méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi une force capable +d'absorber ta vie et de te la rendre décuplée par le souffle de ma +poitrine ardente? Ne vois-tu pas que je suis un type à part, un homme +que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille +à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma colère, briser tout sur mon +passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à +l'insecte qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me le +reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus, qui sait? N'ai-je pas +prouvé que, si je satisfaisais parfois mes passions en égoïste, je +savais les vaincre en stoïcien quand une raison supérieure parlait à mon +orgueil? Quel est après tout le résultat de cette vie délirante qui +m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le sacrifice? N'ai-je pas tout donné, +ma fortune, mon repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux faire +triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un téméraire, un prodigue; +j'engloutirai ta fortune comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans +fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me +mépriserais, si j'hésitais à le faire. Trafiquer, conserver, prévoir au +milieu de la vie d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce +digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé comme l'amour timide +et matrimonial de nos grand'mères! Nous ne sommes pas nés pour ces +choses-là, nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au milieu +d'une tourmente, se souciant peu des faibles destinés à être broyés, et +trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je +suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout +vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le cachet de ma destinée. +Là où je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier +que je suis met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie galante. +C'est qu'à travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel +ou de l'enfer; c'est que cette main est plus noueuse que le câble et +plus dure que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules arquées +te porteraient tout un jour sans se fatiguer; c'est que tout cet être +qui t'appartient a été prédestiné aux travaux d'Hercule d'une époque de +monstres et de prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de +modération à un boulet rouge lancé dans le monde pour l'épurer en le +ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma pauvre Louise! c'est ne pas +comprendre l'horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent +la dominer. C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au niveau +des femmes lâches et bornées qui veulent pour maître un esclave et pour +compagnon un idiot. Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu +la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais sublime, des scènes +de carnage et de désolation. Porte dans l'amour l'enthousiasme et la foi +qui t'ont jetée dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la +plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends à te mesurer avec +le lion et non à jouer avec le passereau! Sois ma vraie compagne, ma +lumière et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... ma +complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations +inextricables et les résolutions désespérées qui tuent les pusillanimes, +mais où les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se +rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures encore? + +LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce que tu voudras, je +le veux! + +SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là, dans cette solitude +enchantée, sous le regard protecteur des étoiles, dis-moi... + +LOUISE, tressaillant. Écoutez! Le bateau! il aborde! Nous sommes +découverts!... Nous sommes perdus! + +SAINT-GUELTAS, la poussant sous la hutte de roseaux. Reste là, ne bouge +pas, et ne crains rien! (Il s'élance vers le rivage un pistolet dans +chaque main.) + + + +SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE. + + +LA KORIGANE, (faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet qu'elle +conduit. Vite, vite! Ils sont là!) Sautez sur le sable; moi, je remise +et je cache le bateau. (Elle descend la rivière un peu plus loin.) + +SAINT-GUELTAS, qui débusque de l'oseraie; à part. La tante! Ah! que le +démon te réduise en fumée, vieux fantôme! (Haut.) Comment! c'est vous, +mademoiselle de Sauvières? + +ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. Ne m'attendiez-vous pas? + +SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire... + +ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais partir avec eux, +quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part +de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui ne +pouvait pas rester convenablement seule avec vous. + +SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle? + +ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée? + +SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre Louise. Elle est là, nous +allons repartir, (Il lui montre la hutte.) + +ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout! + +SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (Il fait quelques pas sur le rivage et se +trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable à +triple queue t'amène ici avec la vieille folle? + +LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans me montrer. Je savais +bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t'ai amené la tante pour +te contrarier. C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu +t'étonnes. + +SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites ici? Est-ce Cadio? + +LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre Cadio; il vient de me +le dire. Et c'est toi qui as commandé cela! Moi, j'ai volé un batelet, +j'ai ramé, et me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, si tu +veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le +sable.) + +SAINT-GUELTAS, pensif, la regardant. Si petite, si frêle, si laide! une +espèce de singe!... et si forte, si résolue, si passionnée! Tuer cela... +oui, on écraserait d'un coup de talon cette tête plate comme celle d'une +vipère! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons! Ne tente pas ma +fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans +l'eau froide? + +LA KORIGANE, se levant. Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous +ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre âme que vous voyez, une âme +maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer. + +SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne +endiablée! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a +pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours? + +LA KORIGANE. Oui. + +SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me +contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais? + +LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne. + +SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, je la brise. + +LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me +faire peur! + +SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la +tient au-dessus de l'eau.) + +LA KORIGANE, d'une voix douce et comme épurée tout à coup. Bien, mon +doux maître! Mourir de ta main: voilà ce que je voulais! + +SAINT-GUELTAS, à part. Le chant du Cygne! (La reposant à terre.) Tu +penses que je ne tuerai pas celle qui m'a sauvé la vie? Ton courage +n'est que du raisonnement. Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne +m'aimes guère! + +LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu me croies? + +SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j'aime, que tu la serves +comme je la sers, que tu te dévoues pour elle comme pour moi, et que, de +crainte de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié que +je te porte. Le jour où je verrai une larme dans ses yeux par ta faute, +tu ne seras plus rien pour moi. + +LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc pour toi, si j'obéis +fidèlement? + +SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que j'admire le plus sur la +terre. + +LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide? + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta +laideur?... La beauté est là, vois-tu, dans la tête, et là, dans le +coeur. C'est la volonté qui nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne +t'aime pas d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais. Seule +au monde, tu es de force à supporter la vérité, et je te l'ai dite; mais +je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde. +Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire, +plus grande que les déesses qui me charment... et qui me marchandent +leur amour! Je n'ai rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a +coûté ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de langage, ni +frais d'éloquence! Tu me l'as donné, comme si c'était une dette à me +payer. Toi seule m'as compris! Vois si tu veux garder ta supériorité, +ton prestige, et rester près de moi comme un chien que je maltraite en +public, et comme un esprit familier devant lequel mon âme surprise et +troublée se prosterne en secret. + +LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques pour m'ensorceler! + +SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises? + +LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise soit ta femme? + +SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas; mais je veux +qu'elle m'appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres. + +LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai. + +SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans réserve, sans scrupule, +sans égoïsme! (Lui frappant rudement le front.) Ah!... si je pouvais +faire entrer ce feu sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles! + +LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, c'est tout ce qu'il +me faut. + +SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune maîtresse--et la +vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite! Il ne faut pas que +le jour nous surprenne ici. + + + + +SIXIÈME PARTIE + + + + +PREMIER TABLEAU + +A Nantes.--Une petite chambre sous les toits.--Une trappe s'ouvre au +plafond de bois en mansarde.--Une table est couverte de livres, de +cartes de géographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux +chaises de paille composent tout l'ameublement. La fenêtre, étroite et +longue, plongeant sur les fossés formés par l'Erdre et la Loire, occupe +le recoin d'une vieille maison très-élevée accolée à un angle de la +prison du Bouffay.--La masse noire de l'antique édifice ne laisse percer +qu'un rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dressée en permanence +sur la place des exécutions et aperçue par une échappée de murailles +nues et sombres.--Cadio lit dans l'obscurité, où il semble voir comme un +chat.--Henri entre. Il est en petite tenue militaire. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--HENRI, CADIO. + + +CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voilà! je n'espérais plus te voir +aujourd'hui. Je savais pourtant que tu étais revenu sain et sauf. + +HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la chasse à MM. les chouans. +Je n'ai pas voulu me coucher sans avoir de tes nouvelles. Comment te +sens-tu? voyons! + +CADIO. Très-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres, moi, et commencer à +m'exercer avec les nouvelles recrues. + +HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc, tu as été si malade! + +CADIO. Ma blessure est fermée, je n'en souffre plus. + +HENRI. Je ne m'inquiète pas de la blessure, mais de la fièvre +pernicieuse. Elle t'a mis bien bas, sais-tu? j'ai été diablement inquiet +de toi! + +CADIO. C'est fini. J'aurais été fâché de mourir sans avoir rien appris. + +HENRI. Et tu as trouvé le moyen d'apprendre beaucoup dans ta +convalescence; c'est même ça qui a retardé la guérison, je parie! J'ai +eu tort d'apporter ces livres. + +CADIO. Je n'ai rien appris là dedans. + +HENRI. Rien? + +CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire ce que l'on pense. + +HENRI. C'est quelque chose! + +CADIO. Oh! j'en avais déjà lu, des livres! Il y en avait au couvent où +j'ai été. Les livres, c'est beau; mais la vérité, ça ne se lit pas, ça +se trouve en priant Dieu. + +HENRI. Tu es toujours mystique, alors? Soit; mais, comme il faut te +rétablir entièrement au moral et au physique avant de t'exposer aux +fatigues du service, qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci, +je vais t'envoyer passer quelques semaines à la campagne. + +CADIO. Sans toi! Pourquoi ça? + +HENRI. Le chirurgien du régiment, qui t'a si bien soigné et qui sait +combien je tiens à te voir guéri, dit qu'il te faut changer d'air. Celui +de Nantes est empesté, et tu es ici dans le foyer de l'infection des +prisons et des massacres. Ah! mon pauvre Cadio, je n'avais jamais +regretté la fortune, mais, en me trouvant si dénué au moment où tu étais +si malade, j'ai eu du chagrin, va! Et puis, par là-dessus, être forcé de +te quitter sans cesse!... Enfin nous voilà pour quelques jours +tranquilles, j'espère. J'irai te voir à la Prévôtière. + +CADIO. Qu'est-ce que c'est que la Prévôtière? + +HENRI. Une maisonnette auprès d'une petite ferme qui appartient à un de +mes camarades. Il l'a mise à ma disposition, c'est-à-dire à la tienne. +C'est à deux ou trois lieues d'ici, au milieu des bois. Tu y trouveras +des livres, et tu pourras reprendre la musique sans gêner les +délibérations du tribunal révolutionnaire, qui siége ici tout à côté et +qui ne se payerait pas de tes chansons quand il délibère. + +CADIO. La musique... je n'y entendais rien! Je ne regrette pas celle que +je faisais. + +HENRI. Tu l'as donc étudiée théoriquement, pour savoir que tu ne la +savais pas? + +CADIO. Non! j'ai entendu chanter une femme. + +HENRI. Ah! oui, à propos! la prisonnière? Tu n'avais pas rêvé ça dans le +délire de ta fièvre? + +CADIO. Elle a encore chanté hier au soir: c'est la voix d'un ange! + +HENRI. Je joue de malheur; elle ne dit rien quand je suis là. Est-ce +pour elle que tu as voulu rester dans cet affreux logement? + +CADIO, à la fenêtre, lui montrant la guillotine. Non! c'est à cause de +ça: tiens! + +HENRI. Diable! c'est moins gracieux; une drôle d'idée! Pourquoi ça? +voyons! (Il lui tâte le pouls.) + +CADIO. Tu me crois fou? + +HENRI. Non, certes! mais trop exalté. Je sais bien que c'est ton état +naturel, mais il ne faut pas que la fièvre s'y ajoute. + +CADIO. Est-ce que je l'ai? + +HENRI. Non. + +CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d'inquiétude. Je n'aime +guère à parler, et peut-être ne sais-je pas bien encore. Pourtant il +faut que j'essaye, il le faut! Tu sais ce qui s'était passé à la ferme +du Mystère quand tu m'y as trouvé assassiné par l'ordre de M. +Saint-Gueltas? + +HENRI. Ma foi, ce que tu m'as raconté était si étrange... Ce n'était pas +une divagation? + +CADIO. C'était la vérité. + +HENRI. Tu avais contracté une sorte de mariage avec ma cousine pour la +sauver en cas d'arrestation? + +CADIO. Oui, cela est arrivé. Le mariage ne valait rien, on s'était servi +de faux noms. + +HENRI. Alors, il n'eût servi à rien. + +CADIO. Je ne savais pas; j'ai agi comme elle l'a voulu. J'étais content +de lui rendre service et de lui inspirer de la confiance; et puis, quand +j'ai vu que Saint-Gueltas la trompait, j'ai voulu l'avertir: on m'a +répondu par une insulte et un coup de poignard. + +HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise... + +CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l'insulte venait d'elle! + +HENRI. Tu étais indigné, furieux, en effet. + +CADIO. C'est la première fois de ma vie que j'ai connu la colère; mais +la colère n'est pas la fureur, qui est la folie. La colère est une bonne +chose, c'est une clarté qui se fait dans l'esprit. On dit que Dieu a +tiré l'homme d'un peu de boue. Les moines m'avaient appris cela; je me +sentais avili dans ma chair et dans mon âme par cette croyance triste et +basse. Je l'avais gardée pourtant! Vivant en plein air et dormant sans +abri, je me demandais souvent: «Quelle différence y a-t-il entre toi et +l'épine ou le caillou?» Je ne m'aimais pas, je ne me respectais pas. Si +je ne faisais pas le mal, c'est que je ne savais pas le faire. J'ai +commencé à me compter pour quelque chose le jour où tu m'as donné ton +amitié;... mais, le jour où j'ai senti la haine, j'ai porté enfin mon +existence tout entière, et j'ai compris que l'homme était, non pas une +figure de terre et d'argile, mais un esprit de feu et de flamme. J'ai +juré, ce jour-là, de me venger en devenant plus que ceux qui m'ont +dédaigné comme un faible ennemi ou comme un ami indigne. Tu m'as dit: +«Sois homme, sois soldat.» Oh! je l'ai voulu, je le veux! Mais quoi! +j'étais mourant; tu ne savais que faire de moi; tu m'avais amené ici où +ton service t'appelait. En entrant dans cette ville terrible d'où +Carrier venait de partir la veille, j'ai tremblé. Oh! je me souviens +bien! je voyais et j'entendais tout malgré le mal qui me rongeait. Tu +m'avais fait mettre sur une charrette avec d'autres malades. Nous +marchions au centre de ton régiment. C'était le soir, une nuit pâle et +froide. Tu m'avais enveloppé de ton manteau. Tu poussais ton cheval près +de moi pour voir si j'étais mort, car je n'avais plus la force de te +répondre. Nous traversions un long faubourg brûlé par les Vendéens et +devenu depuis un vrai charnier où on les fusillait par centaines. On +n'avait pas encore ramassé ceux qui étaient tombés là dans la journée; +les bras manquaient sans doute. La peste et la famine étaient ici, et +ceux qui tuaient étaient à peine plus vivants que les morts. Les chiens +affamés dévoraient les cadavres, et les roues de la charrette les +écrasaient. Mes cheveux se dressaient sur ma tête, et je me disais: +«Voilà l'enfer de la vengeance! c'est ici la fête du sang et de la +fureur!» Alors, j'ai entendu un rire exécrable qui partait de moi, et tu +as dit au chirurgien qui nous escortait: «Pauvre Cadio! c'est la mort!» +Quand je me suis éveillé à l'hôpital militaire, tu étais encore auprès +de moi, tu t'affligeais, disant: «L'épidémie est ici, il faudrait le +transporter ailleurs.» C'est alors qu'un des infirmiers m'a reconnu et +qu'il t'a dit: «Cadio est de mon pays. Je l'ai vu tout petit, je lui +veux du bien. Mon frère est logé dans la ville aux frais de la nation, +parce qu'il est employé à son service. Je vais transporter Cadio chez +lui, il n'y manquera de rien.» + +HENRI. Et on m'a tenu parole, n'est-ce pas? Tu n'as pas à te plaindre de +ton hôte? + +CADIO. Non! C'est un homme malheureux, mais c'est un honnête homme, et +il ne faudra pas lui parler de le payer. Il en serait offensé. Je veux +t'en parler, de cet homme-là! Il m'a beaucoup appris et beaucoup fait +réfléchir. + +HENRI. C'est un maître charpentier, n'est-ce pas? + +CADIO. C'est un ancien chartreux du couvent d'Auray, qui est venu ici +reprendre l'état de son père, et, quand on construisait des gabares +destinées à être englouties avec les prisonniers qu'on y entassait, +c'est lui qui commandait ces travaux et ces exécutions-là. + +HENRI. Ah! je ne savais pas ce détail. Sa figure est très-douce +pourtant. + +CADIO. Oui, comme la mienne; mais elle ne sourit pas. Cet homme était +cruel et intolérant autrefois. Il ne rêvait que le retour de +l'inquisition. Carrier est devenu son dieu. A présent, il ne parle pas +volontiers des choses qu'il a faites. Depuis le départ de Carrier, ces +choses ont été blâmées, et on a menacé ceux qui y ont pris part. + +HENRI. Et qu'est-ce qu'un pareil fonctionnaire de la Terreur a pu +t'apprendre, à toi? + +CADIO. Il m'a appris qu'il faut se méfier de soi, vu que les hommes les +plus rudes sont faibles comme des enfants. Cet homme ne dort plus et il +dépérit. Il est plus malade que moi, il meurt d'épouvante et de chagrin. + +HENRI. Ma foi, c'est ce qu'il a de mieux à faire. Je comprends qu'il +existe des bêtes féroces comme Carrier et ses complices; je ne comprends +pas que le peuple se trouve toujours prêt à leur obéir. Qu'une bande de +loups se précipite sur un troupeau, c'est dans l'ordre; mais que les +moutons, pris de fureur, se mettent à se dévorer les uns les autres, +voilà ce qui m'indigne et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est +honnête et laborieux, avait injurié les bourreaux et sauvé les victimes +au nom de la République, la République ne se fût pas égarée; mais, à +Nantes comme à Paris, comme partout, le peuple tremblant s'est effacé, +et, parce qu'une poignée de meneurs d'émeutes s'est toujours trouvée là +pour applaudir le meurtre et demander des têtes, les meneurs de la +Convention ont mis leurs crimes sur le compte du peuple tout entier, +disant qu'on lui jetait des têtes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi qui +ai vu les choses de près, je déclare qu'ils en ont menti, et que, s'ils +eussent, enseigné et pratiqué l'humanité, ils eussent trouvé le peuple +humain et généreux. A-t-on osé punir nos soldats parce qu'ils ont mainte +fois refusé de fusiller les prisonniers? + +CADIO. Alors, selon toi, ce n'est pas le peuple qui a fait la +Révolution? Si cela est vrai, gloire aux hommes qui l'ont faite sans lui +et pour lui! + +HENRI. Oui, tu as raison; mais ne peut-on faire ces grandes choses sans +les souiller par la fureur et la vengeance? + +CADIO. On ne le peut pas! + +HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis là, Cadio? + +CADIO. Je le suis. + +HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voilà ce qu'il t'a révélé dans la +prière? + +CADIO. Dieu n'explique rien à l'homme. Il le frappe, le brise, le pétrit +et le renouvelle. On le questionne ardemment, il ne répond pas; mais, un +matin, après beaucoup de souffrance et d'agitation, on s'éveille changé +et retrempé: c'est _lui_ qui l'a voulu! Vous appelez cela la force des +choses, je veux bien; mais la force des choses, c'est Dieu qui agit en +nous et sur nous. + +HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voilà fanatique et fataliste. +Je te voulais républicain et brave: tu dépasses le but avant d'avoir +fait le premier pas! La compagnie du maître charpentier et la vue +malsaine de cet échafaud et de cette prison te font du mal. Je +t'emmènerai demain. + +CADIO. J'irai où tu voudras, mais laisse-moi te répondre. Tu me voulais +républicain, j'étais indifférent. Tu me voulais brave, j'étais lâche. + +HENRI. Non certes! + +CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort, mais en la détestant, +et j'étais sensible; je craignais le mal des autres, je ne pouvais pas +le voir. Quand les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail +des églises, quand ils les écorchaient vifs,... je m'enfuyais en fermant +les yeux, et je les ai quittés pour n'en pas voir davantage. Il me +semblait sentir dans ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer +aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, si j'étais resté bon +et tendre comme une femme? Il fallait endurcir mon coeur, et j'ai +regardé comment la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le +sang avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de Carrier. On +n'a plus tué sans jugement, on n'a plus noyé; la vengeance a reculé +devant son oeuvre, ceux qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le +maître charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans sa cave et +s'enfuir devant son ombre, croyant voir des spectres sur la muraille. +Donc, l'homme a peur de tout, même de son énergie, et, pour devenir un +des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la pitié, le remords! + +HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Méfie-toi de ces rêves +d'ambition qui ont fait tant de coupables et d'insensés parmi ceux de +ton âge! + +CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas à la gloire et à la fortune, +je ne songe qu'à me sentir aussi fort que je me suis senti faible; +alors, je serai content. + +HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre inhumain? + +CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela. Oh! la pitié, quel +mal! quel déchirement! quelle défaillance mortelle! J'y ai passé, va! +j'ai vu tout ce qu'a fait Carrier. + +HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'étais pas ici... + +CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en réalité quand le charpentier me l'a +raconté à cette fenêtre, et depuis... Tiens! je le vois encore, et +pourtant je ne sue ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens!... regarde, +dans cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, vois-tu cette +tache blanche comme de l'écume? C'est une tête coupée que le flot +emporte! Elle passe, elle fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle +cherche à mordre, elle a rencontré le cadavre d'un enfant, elle s'y +attache, elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé par les +morsures, se tord avec un vagissement lamentable. Tu ne l'entends pas, +toi? + +HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles visions, et tu as +tort... + +CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pénètrent du présent dans l'avenir et +dans le passé. Quand j'étais faible et craintif, j'ai vu et entendu tout +cela d'avance, et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur. +A présent que l'enfer s'est répandu sur la terre, je le vois mieux, +voilà tout.--Oh! comme je le vois! Regarde avec moi, tu verras peut-être +aussi. Là-bas, sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une troupe +de jeunes filles pâles et nues: la plus âgée n'a pas quinze ans. Des +hommes les poussent devant eux; elles ne savent pas pourquoi. Il y en a +qui disent: «Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire tomber +dans l'eau!» Elles ne croient pas possible qu'on les y pousse exprès. Et +cependant, on redouble; elles se rassemblent, faible barrière, elles +s'imaginent qu'en se serrant les unes contres les autres et en criant +toutes ensemble, elles résisteront et se feront comprendre. «Nous sommes +des enfants, nous n'avons fait de mal à personne, la loi nous protége, +ayez pitié!--Eh bien, oui! répondent les bourreaux; nous avons pitié; +finissons-en vite. Mourez, qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie +plus vos figures pâles!» Allons! en voilà une qui tombe dans l'eau noire +infectée de tant de cadavres, que la victime ne peut pas enfoncer, et +puis une autre dont le poids l'entraîne.--Mais qu'est-ce qui arrive? On +cesse de les pousser, on tend la main à celles qui sont à moitié +englouties, c'est le pardon peut-être? Non! c'est le comble du laid, ce +qui vient là, c'est le dernier mot de la vengeance!--Une meute de +vieilles femmes moitié louves, moitié limaces; cela rampe dans l'ordure +et cela a des yeux ardents; elles viennent demander la vie de ces +enfants. Chose atroce! on la leur accorde en riant et en disant des +choses obscènes que ces femmes seules comprennent. Et les voilà qui +payent un droit, car elles sont patentées pour livrer l'enfance à la +prostitution, et les pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées +à mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant pas, se +réjouissent; elles remercient, elles embrassent leurs bienfaitrices +hideuses... Il y en a une pourtant, la plus grande, la plus jolie, qui +comprend ou devine. Elle résiste, elle dit: «J'aime mieux mourir!» On +veut l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;... c'est bien +fait, on lui a rendu service!... Les autres... Attends, un nuage passe! +Il se dissipe! Deux mois se sont écoulés, les voilà qui reviennent, +toutes vieilles et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a +rendues si dangereuses pour la santé publique, qu'elle les a préservées +de l'outrage; mais elles ne guérissent pas assez vite, il faut s'en +débarrasser. D'autres ont roulé dans la fange comme dans leur élément; +plusieurs,... celles qui valaient le mieux, sont devenues folles; tout +cela passe sur la lourde gabare, elles rient et sanglotent, elles +chantent et rugissent, musique infernale! Savent-elles où elles vont, +cette fois? Il y en a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs +habits sont plus précieux que leurs personnes, à présent; on les +dépouille, toutes deviennent muettes d'horreur. Les coups de hache +résonnent sourdement sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent +dans des batelets; on coupe sans pitié les mains qui se cramponnent aux +bourreaux.--L'eau bouillonne autour d'un immense cri de détresse +brusquement étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent un +instant et disparaissent,--plus rien! La Loire est tranquille et +contente; elle a bu ce soir, elle boira demain! Passons... Entrons dans +les cachots. Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous. Viens, +suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphère fétide éteint les +flambeaux, c'est l'odeur de la peste. C'est cette odeur-là qui suinte à +travers les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque fait +mourir sur ce grabat où j'étais hier; aussi je ne la crains plus, j'ai +passé par le crible!... Entrons... Il y a là vingt, trente, cent +cadavres épars dans les ténèbres; deux ou trois spectres se traînent +vers nous en tendant leurs mains décharnées; ils trébuchent et tombent +sur le corps de leurs frères et de leurs enfants. «Levez-vous et sortez, +misérables, il faut mourir!--Ah! oui, sortir, merci! c'est tout ce que +nous demandons. Voir le ciel un instant, respirer une bouffée d'air pur, +mourir après; nous sommes contents!» Allons! ceux-ci seront +fusillés.--Il faut bien varier le genre de mort, et puis la guillotine +est fatiguée; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses dents sont +ébréchées.--(Riant.) Ah! comme je t'ai bien conduit pour voir le +spectacle, n'est-ce pas? Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué +aussi.--Oui, c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme autrefois, +écouter le chant des oiseaux et m'étendre sur la bruyère! (Il se jette +sur son grabat.) + +HENRI. J'ai laissé parler ton délire. Pauvre malheureux! tu prétends +avoir tué la pitié, et elle te tue! Tiens! j'ai eu tort de vouloir te +métamorphoser! Tu es un artiste et non un soldat. Tu as trop +d'imagination. + +CADIO, se relevant. N'importe, je veux vivre et agir, dussé-je souffrir +ce que nul homme n'a souffert! Les artistes sont considérés comme des +êtres inutiles et chimériques. Le devoir que tu m'as tracé est atroce, +je veux le remplir. Je veux être un Français, un meurtrier comme les +autres! Il faut savoir tuer pour savoir mourir; n'est-ce pas la devise +du soldat? Le trouble où tu me vois n'est que la dernière crise d'une +longue agonie. Me voilà ranimé, tout ce que la République exigera de +moi, je peux et je veux le faire. J'ai bu le calice de la terreur! J'ai +tué la peur, j'ai guillotiné, fusillé, noyé et violé la Pitié! + +HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve plus digne de +servir la patrie, si tu dois rester ainsi... je me repens... Mais non, +mon pauvre Cadio! tu es malade, tu es faible, cela passera, je te +calmerai. C'est ma faute après tout, je n'aurais pas dû te laisser ici; +que ne m'as-tu parlé plus tôt? Mais qu'as-tu maintenant? tu pleures? + +CADIO. Tu n'entends donc pas? la voix du ciel!... + +HENRI. La prisonnière? (courant à la fenêtre.) Oui, j'entends!... Mais, +grand Dieu, je la connais, cette chanson triste, je l'ai entendue +autrefois à Sauvières. Et cette voix douce... je la connais aussi! +Cadio, Cadio! c'est Marie Hoche qui est là! + +CADIO. Tu en es sûr? Moi, je ne sais pas. Il me semblait... Je n'osais +le croire. + +HENRI. Je la savais partie d'Angers, je la croyais en liberté. Il l'ont +reprise, ou ils l'ont transférée ici. Depuis cinq mois peut-être! Quel +martyre! Pauvre chère fille! où est-elle? comment se fait-il que nous +l'entendions? Il n'y a pas une seule fenêtre, pas une seule ouverture de +ce côté de la prison. + +CADIO. Elle est là, tout près, sur le haut de cette petite tourelle. + +HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les créneaux? Oui, sa voix +part de là. Elle peut nous entendre, je veux lui parler. + +CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-être en bas... + +HENRI. Non, il était sorti quand je suis entré. + +CADIO. Attends, écoute! on monte l'escalier, c'est lui... Quittons cette +fenêtre, n'ayons pas l'air d'écouter: il a peur de tout; il ferait +mettre la prisonnière au cachot, s'il pensait que nous voulons la +délivrer. + +HENRI. La délivrer, hélas! ce serait tenter l'impossible! + + + +SCÈNE II.--Les Mêmes, LE CHARPENTIER. + + +LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi! tout est perdu, je suis un +homme mort! + +HENRI. Qu'est-ce qu'il y a donc? + +LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just... + +HENRI. Eh bien? + +LE CHARPENTIER. A l'échafaud! morts! Carrier... + +HENRI. Mort aussi? + +LE CHARPENTIER. Non! le scélérat a aidé à les faire périr, il les a +accusés aussi... Tout est fini, tout est perdu. La République est +décapitée. La nouvelle vient d'arriver. Les royalistes sont dans +l'ivresse, ils s'embrassent dans les rues. On va venir nous égorger. La +réaction triomphe... On parle de marcher sur les prisons et de forcer +les portes... On sauvera tous les nobles, on jettera à l'eau tous les +républicains, car il y en a aussi... Et moi, ils vont m'égorger +vivant... Ils me connaissent, ils me couperont en morceaux. Où me +cacher? + +HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons! ne perdez pas la tête. Partez, +vous avez le temps! + +LE CHARPENTIER. Oui, c'est vrai. Adieu.--Je crierai: «Vive le roi!» Ils +ne me reconnaîtront pas. (Il sort.) + + + +SCÈNE III.--HENRI, CADIO. + + +CADIO. Cet homme est lâche! + +HENRI. Non, il est fou; mais il a dit quelque chose qui me frappe. S'il +y a une émeute royaliste, si on force les prisons... Marie Hoche est +républicaine; elle aura peut-être l'imprudence de se nommer et de dire +ce qu'elle pense. Il faut l'avertir, et tout de suite! Mais comment +faire pour ne pas attirer l'attention sur elle? Ce grenier au-dessus de +nous, y es-tu monté quelquefois? + +CADIO. Non; il y a si peu de jours que je peux me porter sur mes jambes! +Vas-y, monte sur la table! je t'aiderai. + +HENRI, dans le grenier. Ah! le toit est au niveau de la plate-forme; il +y touche,... non, il y a un espace... Avec une planche, on le +franchirait. + +CADIO. Attends-moi, nous trouverons ce qu'il faut! (Il monte aussi dans +le grenier avec peine.) + +HENRI. Reste tranquille, j'ai trouvé! + +CADIO. Elle ne chante plus; pourvu qu'elle soit encore là! + +HENRI. Je vais le savoir, (Il dresse la planche.) Tiens-moi seulement un +peu ce pont du diable. + +CADIO. Il est solide; mais, toi, tu n'auras pas le vertige? + +HENRI, sur la planche. Jamais. Eh bien, que fais-tu? + +CADIO. Je te suis. + +HENRI. Tu ne peux pas, je ne veux pas! + +CADIO. Je veux! + + + + +DEUXIÈME TABLEAU + +Au point du jour, à la Prévôtière. + + + +SCÈNE UNIQUE.--HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite maison bourgeoise +auprès de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au rez-de-chaussée. Au +fond est un escalier qui monte au premier étage. + + +HENRI, (embrassant Marie.) Enfin, vous voilà sauvée, chère soeur! + +MARIE, serrant ses mains et celles de Cadio. Enfin, vous voilà sauvés, +chers amis! car, pour me délivrer, vous vous êtes exposés à de grands +risques! Est-ce que nous pouvons parler librement ici? + +HENRI. Je présume qu'il n'y a personne; mais je vais faire une visite +domiciliaire avant de nous installer. (Il sort.) + +CADIO. Vous avez eu peur, n'est-ce pas? + +MARIE. Oui, pour vous deux, j'ai eu bien peur! + +CADIO. Vous vouliez rester prisonnière! Ça doit être affreux, la prison. + +MARIE. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est d'entraîner ceux qu'on aime +dans le malheur, le reste n'est rien. Ah! si j'avais pu vaincre votre +résistance... mais, en résistant moi-même, je prolongeais votre danger. +J'ai dû céder... + +CADIO. Et vous avez bravement passé sur la planche: vous êtes une femme +courageuse. + +MARIE. Non, je suis née timide. + +CADIO. C'est comme moi! On devient dur pour soi en devenant dur pour les +autres. + +MARIE, étonnée. Mais, non, c'est le contraire, il me semble! + +HENRI, revenant. Il n'y a personne. La maison est meublée du strict +nécessaire, et le jardin, vous voyez, est complétement à l'abandon. +C'est comme partout. On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce +qu'on craint toujours une visite des chouans; mais ils ne sont jamais +venus ici, et, maintenant, ils n'auraient plus l'audace de porter leurs +expéditions si près de la ville; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce +petit réduit qu'il est possible de l'être en Bretagne à l'heure qu'il +est. + +MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon évasion,... si quelqu'un +nous a vus sortir de la maison de ce charpentier... + +HENRI. Personne n'a fait attention à nous: on était trop agité par la +grande nouvelle. Nous avons fait assez de détours dans la ville pour +dérouter les espions, s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on +m'a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne pouvait suivre à +pied notre cabriolet, et il n'y avait aucune voiture, aucun cavalier +derrière nous. Quand ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour +me montrer où l'on a l'habitude de me voir, et je reviens vous dire que +tout va bien; vous allez donc enfin goûter quelques jours, peut-être +quelques semaines de repos et de bien-être! + +MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai aucun travail, et je +ne puis être à votre charge. + +HENRI. Vous y recevrez l'hospitalité fraternelle que viendra vous offrir +le propriétaire de ce petit bien. C'est un officier de mon régiment, un +excellent ami qui sera bien heureux d'assurer un asile à la cousine de +Hoche. + +MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est sûrement pas riche? + +HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on peut assister ceux +qu'on aime, et il y a de la dignité à savoir accepter une telle +assistance. + +MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?... + +HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le verrez tous les jours. + +MARIE. Et vous quelquefois? + +HENRI. Le plus souvent possible. + +MARIE. Je vais donc être heureuse, moi? C'est étonnant, cela! je crois +rêver. Heureuse huit jours, quinze jours peut-être! + +HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait? + +MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où nous vivons. A +présent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y a une minute pour respirer, où +est Louise? + +HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout ce que je sais. Ils +ont dû traverser de rudes alarmes, car on a fait une rude guerre à leur +parti; mais il y a eu armistice en attendant mieux, et la chute de +Robespierre va hâter sans doute la véritable pacification. Quant au +général Hoche... + +MARIE. Où est-il à présent?... Je n'osais vous demander de ses +nouvelles. Il n'a donc pas été tué à la guerre? + +HENRI. Non, Dieu merci! Il doit être à l'armée du Nord. (Bas, à Cadio.) +Ne lui dis pas qu'il est en prison, puisqu'elle ne le sait pas. Il va +certainement être délivré. (A Marie.) Mais parlons donc de vous, Marie; +je ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à Nantes... et +toujours détenue? + +MARIE. C'est-à-dire comment ai-je fait pour n'être pas mise à mort? +C'est une sorte de miracle, et un autre miracle, c'est d'avoir échappé à +l'épidémie horrible qui ravageait les prisons. C'est qu'à Nantes comme à +Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé la conscience de mes +juges. Interrogée plus d'une fois avec une obstination minutieuse, j'ai +été reconnue coupable d'attachement à mes maîtres,--je me faisais passer +pour une servante de la famille de Sauvières;--mais on n'a pu me +convaincre de sympathie pour la cause royaliste. J'étais si nette de +conscience à cet égard-là, que j'ai pu l'être dans mes réponses, et, ne +sachant que faire de moi, on a pris le parti de m'ajourner de série en +série, jusqu'au rappel de Carrier. Alors, soit à dessein, soit +autrement, on m'a oubliée tout à fait, et j'ai dû à l'attachement d'une +femme de geôlier, dont j'avais sauvé l'enfant malade en lui indiquant un +remède, d'être mieux traitée que je ne l'avais été d'abord. Le séjour de +ces geôles était horrible: couchées parmi les mortes et les mourantes +qui se succédaient sur la paille, notre lit commun, nous sentions +littéralement le cadavre, et, quand on emmenait une escouade de +condamnées pour les faire mourir, les curieux s'écartaient dans la +crainte de la contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une petite +cellule à moi seule avec un escalier de quelques marches qui me +permettait d'aller respirer sur la plate-forme, où je pouvais marcher un +peu en rond, tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. On m'avait +donné des vêtements propres et une nourriture presque suffisante. +J'étais donc bien, et j'aurais dû moins souffrir. Eh bien, c'est le +temps le plus rigoureux de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir +plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet enfer de la prison +commune, je parvenais à soulager quelques souffrances, à ranimer des +courages par l'exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur par +la part que j'y prenais. Toutes ces infortunées étaient mes amies,... +des amies sans cesse renouvelées par le départ des unes et l'arrivée des +autres. Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: «Au revoir dans +l'autre vie!» Et, comme ce pouvait être mon tour le lendemain, la mort +ne semblait plus être un adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me +suis aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison. Je pouvais +contempler le soir un petit espace du ciel fermé par le cercle de +pierres qui m'entourait. Je voyais les étoiles et les nuages; mais, le +jour, j'entendais le cri des corbeaux attirés par l'odeur du sang, les +clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable que fait le +couperet en glissant dans la rainure de la guillotine. Mon Dieu! mon +Dieu! comment peut-on vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi +préservée au milieu de cette tuerie perpétuelle m'a paru le pire des +supplices. + +HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous distraire? + +MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. Je me disais que, +des autres cellules, des malheureux isolés comme moi m'entendraient +peut-être et se trouveraient un instant soulagés par mon chant. Je ne +pouvais que cela pour eux... + +CADIO. Vous m'avez fait du bien, à moi! Je vous écoutais. + +MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi? + +HENRI. Non... Il vous racontera à loisir comment il a vécu depuis le +jour où vous vous êtes quittés à Saint-Christophe; et moi qui vous avais +vue là aussi, j'aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie!... A ce +soir!... + +CADIO. Je vais t'amener le cheval au bout du jardin, (Il sort.) + +MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu'à la porte de l'enclos. + +HENRI, sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie. Eh bien, il est +charmant, ce jardin abandonné; comme il est couvert et touffu! Qu'est-ce +que c'est que ces grandes feuilles qui poussent jusque sur les marches +de la maison? + +MARIE. C'est de l'acanthe; comme c'est beau! et voilà des orties, des +fraises, des oeillets, des ronces... Oh! que tout cela est nouveau pour +moi! Je ne croyais pas revoir jamais un brin d'herbe, et je vois des +feuilles, des fleurs... Et ces grands horizons bleus, ce sont des +bois?... J'ai les yeux affaiblis, tout m'éblouit à présent; il me semble +que je nage dans un rayon de soleil comme ces mouches qui commencent à +bourdonner. Comme elles chantent bien, n'est-ce pas? Je ne chantais pas +si bien que cela sur ma tourelle! Pourvu qu'on ne me reprenne pas!... +Ah! j'ai peur! Voyez ce que c'est que le bonheur, on devient lâche tout +de suite. + +HENRI. Oh! vous, vous ne le serez jamais! et moi, je suis heureux aussi, +allez, de vous avoir conduite à bon port dans ce joli nid de verdure. +Adieu, Marie! non, au revoir! Reposez-vous; ce soir, nous causerons. + + + + +TROISIÈME TABLEAU + +Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend +en pente rapide vers le fond d'un étroit ravin.--A travers les branches +d'un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en +s'éloignant.--Paysage peu varié, mais frais et charmant.--Marie est +assise sur un groupe de rochers à l'ombre du chêne avec plusieurs +enfants autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle +apprend à lire. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--MARIE, deux Enfants. + + +MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je suis très-contente +de vous. (Les enfants s'éloignent, il en reste deux.) + +UNE PETITE FILLE. C'est drôle!... Dites donc, mamselle Marie, à quoi ça +sert de savoir lire? Maman dit que ça ne sert à rien. + +UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être bon citoyen. C'est les +chouans, qui ne savent pas lire! + +LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle ne sait pas non plus. + +MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c'est ta maman, elle n'a pas +besoin de savoir lire: elle n'a pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui +n'es la maman de personne, il faut apprendre à écrire les comptes de ton +papa. + +LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce que tu m'apprendras +aussi à écrire? + +MARIE. Certainement. + +LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas vrai? Papa dit qu'à +présent, c'est nous les officiers, les avocats, les gros messieurs, les +généraux, et tout! + +MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant. + +LE PETIT GARÇON. Et patriote? + +MARIE. Et patriote. + +LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant?... + +MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon ouvrier ou un bon +soldat, mais ni avocat ni général. + +LA PETITE FILLE. Vous qu'êtes savante, vous êtes donc général aussi? + +MARIE. Je suis ta maîtresse d'école pour le moment, c'est-à-dire ton +amie qui tâche de t'apprendre ce qu'elle sait, et ta couturière qui fait +tes robes et celles de tes soeurs. + +LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour tout ça? + +MARIE. C'est moi qui paye comme ça l'amitié qu'on a pour moi. + +LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l'amitié? + +MARIE. Oui, avec de l'amitié. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi? + +LA PETITE FILLE. Oh! si! + +MARIE. Eh bien, tu me payes. + +LE PETIT GARÇON, d'un air capable. Ça n'est pas plus malin que ça, +pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi moi! + +MARIE, l'embrassant. Je l'espère bien! autrement, tu serais ingrat. + +LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat? + +LE PETIT GARÇON. C'est d'être bossu, méchant, vilain et malpropre, v'là +ce que c'est. Viens, que je te reconduise à la maison. On jouera un brin +au bord de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour le faire +boire. + +MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais! + +LE PETIT GARÇON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les chouans qui disent: +«Mon chevau!» + +(Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet à coudre; Henri sort du jardin +et descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion +avant d'oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.) + + + +SCÈNE II.--MARIE, HENRI. + + +MARIE. Je vous ai entendu venir! Il faut me pardonner si je ne quitte +pas mon ouvrage: ces paysans sont si bons pour moi, que je suis vraiment +heureuse ici, et que je veux leur être agréable. Vous permettez que +j'achève ce petit bonnet? + +HENRI, qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d'enfant et le +regardant. Qu'un homme doit être heureux quand il voit une femme chérie +travailler comme cela pour la jolie tête dont il attend le premier +regard, le premier sourire! Être époux et père! époux de la femme de son +choix, père de beaux enfants qu'il lui voit élever avec intelligence et +tendresse,... cela vaut bien la gloire! A quoi songez-vous, Marie, quand +vous faites ces habits d'enfants? + +MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage! Quelles nouvelles apportez-vous? + +HENRI. Une bien bonne! Vous êtes enfin libre et à couvert de toute +persécution. + +MARIE. Grâce à vous? + +HENRI. Grâce à une erreur volontairement commise peut-être: après le +départ de Carrier, votre nom avait été porté sur la liste des morts. Si +le geôlier l'eût osé, il eût pu vous faire sortir. J'ai réussi à voir +les registres et à savoir que votre évasion n'avait pas été et ne serait +pas recherchée. + +MARIE. Merci! Et du général Hoche, que savez-vous? Est-ce bien vrai, que +lui aussi est sorti de prison? La nouvelle d'hier n'est pas démentie +aujourd'hui? + +HENRI. Elle est confirmée, et on annonce même qu'il va recevoir le +commandement en chef de notre armée de l'Ouest. + +MARIE. Ah! quel bonheur! je vais peut-être enfin le connaître! + +HENRI. Comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais vu? + +MARIE. Je l'ai vu, mais je m'en souviens à peine. J'étais si jeune! +N'importe, je l'aime comme s'il était mon frère. + +HENRI. Vous l'aimerez peut-être davantage encore quand vous le verrez. + +MARIE. Je l'aimerai davantage, si son arrivée vous décide à ne pas +quitter la Bretagne. + +HENRI. Ne dites pas cela, Marie! je ne suis que trop disposé à y rester, +si vous l'exigiez... + +MARIE. L'exiger!... Je ne puis, à moins que vous n'acceptiez +l'avancement auquel vous avez droit depuis longtemps. Tant que vous avez +eu à combattre vos parents et vos amis pour ainsi dire face à face, j'ai +compris et admiré ce fier scrupule; mais votre oncle n'est plus; Louise +est mariée, elle me l'a écrit elle-même, elle est en sûreté ainsi que sa +tante, puisque M. de la Rochebrûlée accepte, dit-elle, l'idée de faire +sa paix avec la République. La guerre de brigands qui se continue en +Bretagne va bientôt cesser. D'ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises +avec aucune des personnes qui vous sont chères; je ne vois donc pas +pourquoi vous voulez aller conquérir vos grades hors de France. + +HENRI. Hélas! ma chère Marie, vous vous nourrissez d'illusions. La +Vendée n'est pas réellement pacifiée. Si les paysans, apaisés par des +mesures de prudence et d'humanité, rentrent chez eux et reprennent leurs +travaux, gare au jour où leurs moissons seront faites! Ils seront +facilement entraînés par ceux des localités où le passage des colonnes +infernales n'a pas laissé de moissons à faire. D'ailleurs, les chefs +ambitieux et inquiets n'ont pas renoncé à leurs espérances, et Charette +ne se tient pas pour vaincu. Quelque parti que prenne Saint-Gueltas, +soit d'imiter Charette en se tenant retranché dans sa province, soit de +la quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie, ce qui +reste de ma famille est condamné à tomber dans nos mains un jour ou +l'autre. Hoche fera peut-être, s'il vient ici, comme on l'espère, le +miracle de ramener ces esprits avides d'émotions et dévorés d'orgueil; +mais, s'il échoue, si cette paix armée qui permet aux rebelles de se +préparer à de nouvelles luttes aboutit encore à une guerre cruelle, il +faudra donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux pays qui +sont pour moi le coeur de la patrie, et où je n'ai jamais donné un coup +de sabre sans qu'il me semblât répandre mon propre sang! J'obéirai à mon +devoir demain comme hier, mais je ne veux pas d'autre récompense que le +mérite d'avoir vaincu les révoltes de mon propre coeur. Cela se réglera +entre Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprécier ce qu'il m'en +a coûté et m'adjuger un prix proportionné à mon sacrifice! + +MARIE, émue. Bien, bien! Alors, il faut partir et rejoindre Kléber aux +bords du Rhin, puisque votre colonel en a reçu l'ordre... L'a-t-il déjà +reçu? + +HENRI. Marie!... nous partons demain! une partie de mon régiment reste +ici, et je pourrais choisir... mais... Ah! je suis dans un grand +trouble, ne le voyez-vous pas? Vous ne voulez pas comprendre! + +MARIE, troublée aussi. Je crois voir que l'amitié vous retiendrait +ici... mais, alors, je ne dois pas accepter le sacrifice de votre +légitime ambition. + +HENRI. Mon ambition! je n'en ai pas d'autre que celle de pouvoir offrir +à une femme aimée une existence honorable,... et je n'en suis pas là! +Qui voudrait partager ma misère? + +MARIE, embarrassée. Voilà Cadio qui nous cherche. + +HENRI, appelant, attentif et inquiet. Par ici. Cadio! (A Marie.) Le +croyez-vous en état de partir aussi, lui? + +MARIE, parlant vite pour changer de conversation. Mais... Oui! Il se +porte bien. Il s'exerce à manier les jeunes chevaux de la ferme. Il est +intrépide et adroit, calme surtout, étrangement calme et studieux. +Chaque jour marque un progrès étonnant dans son esprit. Qui aurait +deviné cette âme profonde et cette intelligence active sous cet habit de +toile bise et sous cette physionomie ingénue? Il a trouvé ici des +livres, il ne les lit pas, il les boit! Il parle peu, et on ne +s'apercevrait pas de ses progrès, si par moments son émotion secrète ne +s'échappait en jets de flamme. Parfois, il me confond, je l'avoue, et je +défends mal mes idées quand il les combat. + +HENRI, soupçonneux. Il vous entraîne alors, et bientôt vous penserez +comme lui! + +MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose que nous fassions, il +restera dans les partis extrêmes. Le voilà, annoncez-lui le départ. + + + +SCÈNE III.--Les Mêmes, CADIO. + + +CADIO. Le départ? + +HENRI. Oui, c'est pour demain. + +CADIO, sans émotion. Décidément? où allons-nous? + +HENRI. A Maëstricht pour commencer. + +CADIO. Non! + +HENRI. Comment, non? Je te jure que si. + +CADIO. Je n'y vais pas. + +HENRI. Tu ne veux plus servir? + +CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu peux tout auprès de +ton colonel: dis-lui que je veux commencer par me battre ici. C'est en +Bretagne que je dois et que je saurai faire la guerre. C'est là +seulement que je serai bon à quelque chose, et que j'aurai un rapide +avancement. + +MARIE, à Henri. Vous saurez qu'il pense à cet égard tout le contraire de +ce que vous pensez. Il brûle de tuer ses chers concitoyens. + +HENRI. Et d'en être récompensé? Chacun son goût! + +CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie, c'est l'armée à +présent, et ma destinée, c'est de détruire ceux qui ont une patrie et +qui la trahissent. Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur +drapeau, je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont ici, autour de +nous. Je les connais, je sais ce qu'ils veulent et comment ils se +battent. Je serai aussi fin qu'eux,--et aussi implacable! + +MARIE, bas, à Henri. Vous voyez! nous ne le changerons pas. + +HENRI, à Cadio. Alors, tu veux attendre l'arrivée du général Hoche? + +CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre cela possible? + +HENRI. Puisque tu désires me quitter... + +CADIO. Il faut que cela soit. + +HENRI. Je croyais à ton amitié! + +CADIO. Si tu en doutes, c'est différent! Je te suis. + +HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice de tes rêves,... +de ta destinée, comme tu dis! + +CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu? + +HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le détachement qui reste +au dépôt? + +CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je m'habitue à la +discipline. Ce doit être le plus difficile. Tu pars dans une heure? + +HENRI. Oui. + +CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme. + + + +SCÈNE IV.--Les Mêmes, hors CADIO. + + +HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'éloigner de vous. C'est pour vous +qu'il reste en Bretagne. + +MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est son idée fixe. + +HENRI. Il vous l'a dit? + +MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine. + +HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas n'est pas +facile à tuer. + +MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige pourtant, vous ne +lui en sauriez pas mauvais gré? + +HENRI. Son dévouement pour qui? + +MARIE. Mais... pour vous, j'imagine! + +HENRI. Ah ça! il me croit amoureux de Louise et jaloux de Saint-Gueltas? + +MARIE. N'avez-vous pas aimé Louise? + +HENRI. Je l'ai mal aimée probablement, puisque, à supposer qu'elle +redevînt libre et que la paix fût faite, je ne me sentirais pas de force +à épouser la veuve de M. Saint-Gueltas! + +MARIE. Vous en êtes bien sûr? Je ne vous crois pas! + +HENRI. Vous allez me croire: Louise m'était chère, mais comme soeur et +parente bien plus que comme fiancée. Je ne m'en rendais peut-être pas +bien compte, mais je sentais vaguement en elle un orgueil de race et un +besoin de domination qui ne pouvaient être satisfaits ou domptés que par +un ambitieux et un despote. Il y avait en moi des instincts plus +désintéressés et plus tendres qu'elle dédaignait. Il est tout simple +qu'elle m'ait préféré le partisan farouche et insinuant qui sait, +dit-on, corrompre les femmes par la louange et frapper leur imagination +par des actes d'autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me suis +battu contre lui sans le voir; j'ignore si son royalisme est sincère, je +ne le juge pas comme homme politique; je sais seulement qu'il a séduit +beaucoup de femmes, qu'il a inspiré beaucoup d'amour et de haine, et que +celles qui l'ont aimé ont l'âme à jamais flétrie ou désenchantée. Pour +succéder à un pareil homme, il faut se croire capable de lui ressembler. +J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même et d'inspirer +l'estime avant d'éveiller la passion! Dites donc à notre ami Cadio de +pardonner à Louise et de ne pas chercher à me venger d'elle sur la +personne de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la gloire de l'un +que de l'amour de l'autre. C'est un amour et une gloire qui se +ressemblent, car la folie en est le point de départ et la vengeance en +est le but. Dites encore à Cadio... + +MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il n'aura pas le loisir de +revenir ici, et je ne le verrai sans doute pas de longtemps, si je le +revois jamais. + +HENRI. Vous croyez qu'il veut être soldat? Je ne le crois plus, moi. + +MARIE. Que croyez-vous donc? + +HENRI. Je crois qu'il vous aime. + +MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est pas. + +HENRI, agité. Qu'en savez-vous? Vous n'en savez rien! + +MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète indépendance. +Nous n'avons pas plus de fortune et d'aïeux l'un que l'autre. Une grande +estime réciproque, une mutuelle reconnaissance pour les secours et les +soins échangés dans ces derniers temps, nous ont donné le droit de nous +parler sans détour. S'il m'eût aimée, je crois qu'il me l'eût dit avec +la certitude de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon amitié: il m'a +dit, au contraire, qu'il ne voulait ni connaître l'amour ni engager sa +vie. Donc, je suis bien tranquille sur son compte. + +HENRI. Alors... s'il vous eût aimée, vous ne l'auriez pas repoussé? + +MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.» + +HENRI. Voilà tout? + +MARIE. Voilà tout. + +HENRI. Pourquoi, cela? + +MARIE. Comment, pourquoi? + +HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme qu'il doit être; mais +l'inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rêvé d'associer +votre avenir au sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont +naturellement distinguées. Tout son être délicat et harmonieux semble +trahir une naissance mystérieuse... + +MARIE, souriant. Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît malgré lui! Vous +croyez que, s'il y a une étincellée de noblesse naturelle dans notre +caste, c'est qu'une goutte de sang patricien est tombée dans nos veines! + +HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutôt que cet +enfant abandonné était le fils de quelque artiste ou de quelque savant. +S'il n'est qu'un paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes +Bretonnes qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces pays agrestes +que baigne l'Océan terrible et splendide produisent des types +horriblement sauvages ou singulièrement poétiques. Son intelligence vous +confond, c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je lui +rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin... + +MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime? + +HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons que je le désire!... + +MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire. + +HENRI, lui prenant la main. Vous ne voulez pas me dire pourquoi? + +MARIE, rougissant et retirant sa main. Non. + +HENRI. C'est un autre que vous aimez? + +MARIE, essayant d'être gaie. Je ne suis pas forcée de vous répondre, +n'est-ce pas? + +HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes! Marie, chère Marie! +est-ce qu'il ne vous aime pas, celui que vous préférez? + +MARIE, se levant. Je ne sais pas... Je ne crois pas... c'est-à-dire je +ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le droit de vouloir être aimée. Il +faut combattre la misère par un travail assidu et se tenir prêt à tout +sacrifier dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre quelqu'un +heureux et d'élever une famille quand on a tant de peine à traverser la +vie avec dignité pour son propre compte? Les gens sans coeur et sans +conscience s'étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi, +je ne saurais, je suis restée femme par le respect de moi-même. Je ne +comprendrais l'affection qu'avec la durée, et la maternité qu'avec la +sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener, c'est-à-dire +traîner leur grossesse ou leurs nourrissons à travers la bataille et la +déroute, je plaignais ces innocents, et je trouvais presque criminel +l'insouciant, l'égoïste amour qui les avait créés!--Vous voyez! je ne +vous parle pas comme devrait le faire une jeune fille; c'est qu'on n'a +plus, hélas! la coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse, +plus de douce innocence: les grâces ont pris la cuirasse de Minerve. Il +faut renoncer à tout ce qui faisait l'ornement et le charme de la vie, +et se résigner à n'être qu'une soeur de charité dans ce grand hôpital +d'âmes meurtries ou égarées qui est la société présente! + +HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'héroïne de dévouement, +la sainte que vous êtes; mais tout ceci ne peut durer qu'un temps +limité, tout se ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France. +La guerre ardente va y ramener la paix durable. L'homme ne peut pas +s'habituer à vivre sans famille et sans bonheur domestique. Dans un an +ou deux peut-être, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile. Déjà +nous avons la victoire éclatante au dehors, le patriotisme doit +triompher au dedans. Douter de cela, c'est douter de la grandeur de la +patrie, et vous et moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous +n'en avons jamais douté. L'avenir nous tiendra-t-il compte de l'effort +suprême qu'il nous a fallu faire pour garder la foi? N'importe, +gardons-la passionnément, et croyons à l'amour comme à la couronne qui +nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour moi, la confiance m'est +revenue depuis que je vous ai miraculeusement arrachée à la prison... +Ah! j'ai passé ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, à +mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais bien qu'une +transformation rapide se faisait dans votre âme. Vous aviez de soudaines +rougeurs, d'involontaires tressaillements. Je vous surprenais, vous si +active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou brisée par +l'émotion. «Elle aime, me disais-je, et ce ne peut être que moi ou +Cadio!... Comment le savoir? oserai-je jamais l'interroger? Elle sera +sincère et d'une loyauté inébranlable; sa réponse sera l'arrêt de mon +désespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime mieux douter encore...» Et +j'aurais encore attendu; mais je pars demain, Marie! + +MARIE, éperdue. Ne partez pas! + +HENRI, à ses pieds. Non, je resterai si tu m'aimes! + +MARIE, pleurant. Ah! je suis folle, et nous sommes des enfants! Il faut +que vous partiez, c'est l'honneur qui le commande, c'est le devoir. Il +n'y aura peut-être plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté +ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours menacées et +vos frères se battent. Si je vous empêchais d'y courir, vous souffririez +bien vite, et vous me reprocheriez bientôt d'avoir entravé votre +carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi, et ce lien sacré +qui est entre nous, l'amour de la patrie, serait relâché et terni par ma +faiblesse. Allez, Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-être jamais! +Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort! Vous emportez mon coeur +et ma vie, emportez donc aussi la promesse que je vous fais ici de vous +pleurer éternellement si je vous perds et de ne jamais appartenir à un +autre! + +HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme la vertu, tu es pour +moi l'âme de la France, l'ange de la Révolution! Oui, le devoir,--non +pas avant l'amour, mais à cause de l'amour! Je t'appartiens, Marie, et, +si tu me disais d'être lâche, je le serais peut-être; mais je sens +qu'avec toi je ne peux pas le devenir. Tu es mon courage et ma lumière. +Il n'est pas de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une +compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'élèverai au-dessus de la +nature, je ferai des prodiges de dévouement, j'aurai la vie la plus pure +et la meilleure conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que +tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter à tes pieds un +coeur sans défaillance et un amour sans souillure. + +MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon! que nous sommes heureux! + +HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin descend en nous... Ah! +regarde, la nature s'illumine et rayonne; toutes les splendeurs du ciel +se déroulent dans ces nuages d'or qui courent sur nos têtes. Les bois +exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante des mélodies célestes. +C'est la première fois que la campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout +était mort, ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang,--le sel des +pleurs l'avait stérilisée,--ou, si elle verdissait et fleurissait +encore, nous n'en savions rien. Nous n'avions pas le temps de la +regarder, ou nous n'étions plus assez purs pour la comprendre. +Aujourd'hui, tout s'est ranimé en nous et autour de nous; aujourd'hui, +c'est fête, c'est l'été, c'est la vie! c'est le règne éternel de la +beauté salué par toutes les créatures. Ah! oui, nous sommes heureux, et +ce moment résume des siècles de repos et de délices; c'est un rêve du +ciel qui rachète des années de douleur et de fatigue! + +MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où tout ce que l'on +a souffert, tout ce que l'on doit souffrir encore n'est plus rien. C'est +comme un compte à part dont on s'occupera quand on y sera forcé. En +attendant, on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh! que +c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu'à l'adoration! +Qu'importe après cela que les hommes nous accusent, nous proscrivent ou +nous tuent? Ce n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas +l'innocence! Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connaîtront pas +les joies divines que savourent les coeurs purs.--Je me souviens en ce +moment d'un homme qui trouvait dans son désespoir la force de braver le +ciel... Il osait dire que la mort n'était douce qu'à celui qui avait +satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce pas? la mort n'est douce +qu'à celui qui les a vaincues pour faire de son âme le sanctuaire d'un +grand amour? + +HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans coeur qui s'arrogent +l'impunité parce qu'ils savent braver la mort! Moi, je sens qu'on peut +la bénir quand on se sent digne de retrouver au delà de ce monde, dans +la grande patrie qui réunira tous les justes, l'être qu'on a chéri +uniquement et saintement respecté sur la terre! + +MARIE, tressaillant. Voilà Cadio prêt à partir. Il vous attend. + +HENRI. Déjà, mon Dieu! + +MARIE. Henri, chaque moment qui va s'écouler, chaque pas que vous allez +faire nous rapprochera du bonheur, et mériter le bonheur, c'est le +posséder déjà. + +HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais vivre du souvenir de +cette heure enchantée!--Adieu, Marie! laisse-moi baiser l'écorce de cet +arbre qui a entendu nos serments et abrité notre joie; je voudrais +remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes les fleurs de ce +lieu charmant pour t'y faire retrouver partout la trace de mes lèvres et +les parfums d'un amour digne de toi! + + + + +SEPTIÈME PARTIE + + + + +PREMIER TABLEAU + +12 septembre 1794.--Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une crête +rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans un petit salon qui fait +partie de l'appartement de Louise et de sa tante. (Louise est assise +dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde la mer. Saint-Gueltas entre.) + + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez pas à vous habiller? + +LOUISE, sortant comme d'un rêve. Ah! pardon... j'oubliais... Est-ce que +l'heure est venue? le prêtre est arrivé? + +SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu'à dix heures, et il fait à +peine nuit. Vous avez encore le temps de réfléchir et de prier, si le +coeur vous en dit; mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon +et de vous distraire? Il y a déjà nombreuse compagnie. + +LOUISE, préoccupée. Ah! vraiment! Qui donc? + +SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup de dames endimanchées +à l'ancienne mode: vous allez y voir reparaître la poudre et les +paniers. Les hommes sont mieux dans leur simple costume de partisans. On +joue, on rit, on boit... un peu trop peut-être! Enfin, puisque la +Convention nous fait ces loisirs, il n'y a pas grand mal à en profiter. + +LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai qu'au moment de me rendre +à l'église. + +SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à cette fenêtre, pour +paraître pâle et les yeux meurtris, comme une victime qui se fait +traîner à l'autel? + +LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous avez le temps de vous +en occuper? + +SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, puisque me voilà +roucoulant près de vous, tandis que les plus graves intérêts se +débattent chez moi. Vous saurez que trois personnages de votre +connaissance nous sont arrivés mystérieusement d'Angleterre de la part +des princes: c'est le marquis de la Rive et votre ancien ami le baron de +Raboisson, avec un ancien aumônier de l'ancienne grande armée, celui +qu'on appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intéresse pas? Vous ne +voulez pas suivre l'exemple des femmes d'esprit et de courage qui +servent maintenant d'intermédiaires à nos combinaisons politiques? Vous +avez tort! + +LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique est un prétexte et +la galanterie un but? + +SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que c'est la galanterie qui +est le moyen et la politique le but, par conséquent l'absolution. Vous +vous obstinez dans des principes farouches qui ne mènent à rien d'utile, +ma chère amie! + +LOUISE. Hélas! je le sais. Je ne suis pas la compagne qu'il vous +faudrait et que vous aviez rêvée. + +SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, c'est vous qui vous en +faites. Vous sentez bien que cette austérité n'est pas trop de saison +dans la circonstance. Allons! il faut vous en départir un peu. Votre +parente, madame de Roseray, est au salon, belle comme un astre, habillée +à la romaine ou à la grecque. C'est un peu révolutionnaire, un peu +décolleté, cela scandalise; mais c'est charmant. + +LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse? + +SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça? + +LOUISE. On me l'a dit. + +SAINT-GUELTAS. On s'est moqué de vous, ma chère! Mais supposons que +j'aie été, comme on le prétend, comblé des faveurs de toutes les jolies +femmes que vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et +d'inquiétude? + +LOUISE. C'est un sujet d'humiliation. + +SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est une honte, vous avez +raison: rougissez et baissez les yeux, ma belle maîtresse!... Mais, si, +comme vous l'avez pensé dans une heure d'enthousiasme, c'est une gloire +de détrôner de nombreuses rivales, prenez votre situation comme un +triomphe. Est-ce que je ne m'y prête pas courtoisement en vous jurant +fidélité par-devant le prêtre? + +LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne m'aimez déjà plus! + +SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous réellement, vous qui êtes si injuste? Si je +ne vous aimais plus, je vous aurais laissée mourir, comme vous y étiez +décidée. Vous avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. Vous +l'emportez; je me soumets, au risque d'être moins fier et moins heureux +que je ne l'étais en vous chérissant librement et en me croyant aimé +pour moi-même. Je me trompais, hélas! vous mettiez votre réputation +au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait dans votre esprit avant la +passion, c'était le mariage! Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous +appelez votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais, moi, votre +grandeur et votre force. Nous ne nous entendions pas; mais je fais votre +volonté. Pourquoi n'êtes-vous pas fière et joyeuse? + +LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'âme, et vos paroles répondent +avec une cruelle franchise à mes terreurs! Vous allez me haïr, vous me +haïssez déjà! N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort d'un +être qui m'est déjà plus cher que moi-même. Qu'il vive, et que je meure +après! Il ne maudira pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas +donner le jour à un bâtard! Eh bien, vous pâlissez? + +SAINT-GUELTAS, effrayé. Louise, que dites-vous? Est-ce vrai, mon Dieu, +ce que vous dites-la? Vous croyez...? + +LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur qu'au sortir de l'église, +pour vous récompenser d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos +reproches et vos menaces, il faut bien que je vous dise: Épargnez-moi! +ayez pitié de votre enfant! + +SAINT-GUELTAS, à ses genoux, avec effort. Pardon, Louise, pardon! Je +t'adore et je te bénis! oublie que j'ai douté de ton amour, et ne vois +que l'excès du mien dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma +pauvre amie, essuie tes larmes; voilà ta tante qui vient t'habiller... +(Roxane est entrée par la porte de gauche en grande toilette.) Venez, +chère belle-tante! vous êtes splendide! faites que Louise soit adorable; +arrangez-la, dites-lui d'être confiante! Je suis heureux, je l'aime de +toute mon âme! (Il baise la main de Louise et sort par le fond.) + + + +SCÈNE II.--ROXANE, LOUISE. + + +LOUISE, (à part, désespérée.) Il ment! + +ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant, puisque voilà nos +petites querelles finies. + +LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chère tante, que vous comprenez peu +ce qui se passe entre nous! + +ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout... + +LOUISE, effrayée. Vous savez?... + +ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine de Roseray. Bah! il +faut savoir pardonner le passé. C'est une personne qui a fait parler +d'elle, mais c'est une maîtresse femme, qui rend de grands services à +notre cause et qui est l'âme de tous les complots. Il faut lui faire bon +visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas est galant, il en conte à +toutes les femmes sans que cela tire à conséquence. Si j'avais voulu me +persuader qu'il voulait m'entraîner à quelque sottise, il n'eût tenu +qu'à moi, car il dit parfois des choses;... mais il faut rire de cela! +Je pense que tu ne seras pas jalouse de moi? + +LOUISE, qui l'écoute à peine. Non, ma tante. + +ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que tu es +très-pâle et toute défaite depuis quelques jours? Mets un peu de fard, +crois-moi; c'est très-nécessaire à tout âge.--Je vais sonner ta femme de +chambre. + +LOUISE, la retenant. Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi respirer, +on étouffe ici! (Elle ouvre la porte vitrée, qui donne sur le balcon.) + +ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gèle en plein été avec ce vent du nord. +Ah! ton royaume ne sera pas gai, ma pauvre Louise! Ce château est un +navire échoué sur un écueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas empêcher +le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie. C'est un peu mêlé, j'ai donné +un coup d'oeil au salon tout à l'heure, il y a de tout; mais, en temps +d'insurrection, il faut tolérer bien des choses.--Tu ne m'écoutes pas? + +LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste? Il est effrayant! + +ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de ça! Il y revient certainement!... +Heureusement, ce soir, il y aura du bruit, de la gaieté; mais, la nuit +dernière... Ah! je ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi. + +LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas aux revenants, moi! + +ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais vu! moi... Mais je +ferai aussi bien de garder ça pour moi. + +LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois pas. + +ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque pas de courage et je ne suis +pas visionnaire. J'ai vu l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce +balcon au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des yeux +égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle riait;... c'était +affreux! un vrai cri de mouette dans la tempête! Un petit démon à tête +de singe marchait derrière elle, tenant sa robe déguenillée... Mais tu +ne vois pas ces choses-là, toi... Quand on rêve d'amour et de bonheur... +Où vas-tu? + +LOUISE, qui se dirige vers sa chambre. Je vais m'habiller, il est temps. + +ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de lumière, et on ne voit +pas ce qu'on fait. + +LOUISE. Elle est là, je l'entends. (Elle ouvre la porte, fait un pas +dans l'autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri +d'épouvante, et reste immobile sur le seuil.) + +ROXANE. Qu'est-ce que tu as? + +LOUISE, rentrant et fermant la porte brusquement. Rien probablement! une +vision, un rêve! C'était horrible. (Elle se laisse tomber sur un siége.) + +ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as vue? + +LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon voile et ma couronne +de mariée sur des cheveux gris et sur des haillons sordides, +l'épouvante, la mort! avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine +de squelette! Et cela grimaçait en riant devant la glace.--Ah! cette +hallucination est un pressentiment, un avertissement peut-être. Ce +spectre, c'est ma propre image, c'est le fantôme de ce que je serai pour +avoir connu le funeste amour de Saint-Gueltas! + +ROXANE, tremblante. Louise, voyons, tu as eu peur, c'est ma faute, c'est +parce que je t'ai parlé de la dame blanche! C'est la Korigane qui est +là, je parie, et qui a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est +si hardie et si fantasque! + +LOUISE. Oui! cela doit être; je veux m'en assurer. + +(Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec +résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.) + +LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant mort étendu sur le +sofa! Non, il se lève, mais c'est un cadavre qui marche! Il paraît +insensé comme sa mère... et il ressemble à... Oui, c'est cela! La vision +se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi, et cet enfant +mourant ou idiot, ce sera le mien! + +ROXANE, se cachant la figure. Ton enfant? quel enfant? qu'est-ce que tu +dis? Ah! tu es malade, tu rêves... + +LOUISE. Voyez vous-même! Si vous ne voyez rien, c'est que je suis folle +en effet! Ayez le courage de regarder. Tenez, ils viennent, ils +marchent, ils entrent ici. (Les deux spectres que Louise vient de +décrire s'avancent en se tenant par la main et en riant d'une manière +fantasque. Ils traversent le salon et sortent par la porte vitrée qui +donne sur le balcon. Louise s'évanouit. Roxane se pend à la sonnette en +criant au secours.) + + + +SCÈNE III.--Les Mêmes, LA KORIGANE, qui a tardé à venir et qui entre par +la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée vêtue d'un riche costume +breton. + + + +ROXANE. Ah! j'en étais bien sûre, que c'était toi... Sotte que tu es, tu +nous as fait une peur... + +LA KORIGANE. Oui, oui, c'était moi, mademoiselle Louise! Remettez-vous. +C'était moi!... + +LOUISE, égarée. Toi?... Mais l'enfant... + +ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sûre? Je n'ai rien vu, moi; j'ai +fermé les yeux. + +LA KORIGANE, à Louise. C'est des rêves que vous avez. Ah! vous avez peur +ici... Vous ne vous y plaisez pas! + +LOUISE. Où est ma toilette de mariée? + +LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en ordre; mais, +croyez-moi, remettez le mariage à un autre jour, vous n'êtes pas bien. + +LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille! + +LA KORIGANE, se mettant à ses genoux. Mademoiselle Louise... vous n'avez +pas de confiance en moi, je sais bien! + +LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela? + +LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous me croyez méchante? + +LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement, tu es si +dévouée!... Il faut bien que tu sois bonne, puisque tu sais aimer! + +LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez comme ça, je me sens +capable de tout pour vous servir. Vous êtes malheureuse... Je le suis +plus que vous, allez! + +LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse? + +LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire, vous ne comprendriez pas! +Mais répondez-moi, vous voulez épouser le maître absolument? + +LOUISE. Il le faut. + +LA KORIGANE. Et si c'était la fin de son amour, à lui? Tout ce qui lui +est commandé, il le déteste! + +LOUISE, avec énergie. N'importe,, il le faut! Viens m'habiller. (Elle +sort avec la Korigane.) + + + +SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE. + + +ROXANE, (troublée.) Quel plaisir de vous revoir, cher baron! + +RABOISSON, lui baisant la main. Vous me dites cela d'un air bouleversé; +qu'y a-t-il? + +SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle? encore à sa toilette?. + +ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (A Raboisson.) Elle sera +joyeuse de vous serrer la main. (Elle sort.) + +RABOISSON. Elle a l'oeil effaré, la belle tante! Serait-elle jalouse du +bonheur de sa nièce? + +SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent. + +RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes amours sont traversées +de quelque gros nuage. + +SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse... Elle me reprochera +toujours de lui avoir caché la mort de son père pour l'amener ici. + +RABOISSON. Elle a raison! + +SAINT-GUELTAS, avec impatience. Enfin tu exiges ce mariage? c'est ton +idée fixe? + +RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas compris mes lettres de +Londres? Ce n'est pas seulement par un sentiment de délicatesse envers +la famille de Sauvières que j'insiste, il y va de ton avenir. + +SAINT-GUELTAS, inquiet. Parle plus bas; elles sont là... + +RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. L'envoyé de Londres que +je t'amène est un dévot rigide: une fille de grande maison, comme +Louise, séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur des princes +un obstacle invincible. + +SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des cagots et des vieilles +femmes? Parbleu! il sied bien à l'un, qui n'est pas plus croyant que +nous, à l'autre, qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire +à ce point les renchéris! Ils me préfèrent M. de Charette, qui, pour son +compte... + +RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un utile serviteur; mais tu +peux l'emporter sur lui précisément en évitant les scandales qu'on lui +reproche. Tu as ici un ennemi dangereux, l'abbé Sapience, qui approche +sinon la personne des princes, du moins leur entourage. Paralyse ses +mauvais desseins en conduisant mademoiselle de Sauvières à l'autel. + +SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès? Je serai le chef suprême et +absolu de l'insurrection? + +RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j'ai foi au succès. + +SAINT-GUELTAS. Allons, c'est décidé! (A la Korigane, qui entre.) Ces +dames sont prêtes? + +LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (Bas.) Moi, j'ai à te parler. Vite! +(Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.) + +SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a? + +LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage. + +SAINT-GUELTAS. Impossible! + +LA KORIGANE. La folle est ici. + +SAINT-GUELTAS, se tordant les mains. La folle? elle est vivante? Et +l'enfant?... + +LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de Marande, qui les avait +cachés, vient de les ramener ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés +dans le guettoir; mais... + +SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils se souviennent? + +LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mère se reconnaît. Elle s'échappe, +elle rôde, elle est entrée là tout à l'heure... + +SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue? + +LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n'a pas compris... + +SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah! c'est trop de malheur +aussi! + + + + +DEUXIÈME TABLEAU + +Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs. + + + +SCÈNE UNIQUE.--LA COMTESSE DE ROSERAY, LE BARON DE RABOISSON, +l'Émissaire des Princes, L'ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde +embrasure d'une croisée pendant que les autres invités causent avec +animation dans le salon et la salle des gardes contiguë.--A la fin, +SAINT-GUELTAS et LOUISE. + + +LA COMTESSE, (à Raboisson.) Vous avez bien tort de faire ce mariage, mon +cher! un homme marié n'est plus que la moitié d'un chef et le quart d'un +conspirateur. + +RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il perde les trois quarts +de son énergie, il lui en restera plus qu'à tout autre. D'ailleurs, +est-ce qu'il n'en a pas dépensé avec les belles bien plus qu'il ne s'en +dépense dans le mariage? + +LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, il n'a eu que du +plaisir, et cela entretient l'énergie. Dans le mariage, il n'y a que des +peines, il est payé pour le savoir! + +L'ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant fort bien née, m'a-t-on +dit? + +RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible d'esprit. + +LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui ait donné un enfant +idiot! C'est une particularité assez plaisante dans la vie de +Saint-Gueltas: tous ses bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou +affectés d'un vice du sang. On n'a jamais pu en élever un seul. + +RABOISSON, d'un air ingénu. A propos d'enfants, monsieur votre fils se +porte bien? + +LA COMTESSE, d'un air dégagé. On ne peut mieux. (Bas.) Impertinent, vous +me payerez cela. + +L'ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il veuf? + +RABOISSON. Depuis deux ans. + +L'ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien. + +RABOISSON. Pardon, monsieur l'abbé, personne n'ignore que la marquise +était avec son fils au château de Morande quand les républicains l'ont +surpris et brûlé. + +L'ABBÉ. Je sais que la mère et l'enfant ont disparu à ce moment-là; mais +j'imagine que le marquis produira quelque preuve de leur mort? + +RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer le nouveau mariage. +Vous pensez bien qu'il s'est mis en règle. + +L'ABBÉ. S'il avait négligé ce soin, il faudrait l'avertir si vous +souhaitez que le mariage soit valide! + +LA COMTESSE, bas, à Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque doute à cet +égard? + +RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abbé est vendu à M. de Charette, +et il a tout fait pour desservir Saint-Gueltas auprès de l'émissaire des +princes. Il faudrait empêcher cela. + +LA COMTESSE. Je m'en charge. + +RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les serpents comme les lions. + +LA COMTESSE. Les beaux yeux d'un évêché seront plus puissants encore. +Mon oncle le cardinal ratifiera mes promesses. Quant au mariage de +Saint-Gueltas, je le blâme absolument; mais, s'il le faut pour qu'on lui +rende justice... + +RABOISSON. Il le faut, je vous jure. + +LA COMTESSE. Alors, c'est que mademoiselle de Sauvières... (Elle rit.) + +RABOISSON. Non; mais je ne veux pas que pareille chose lui arrive. + +LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu'elle ait passé un an près de +lui, courant par monts et par vaux, et vivant ensuite sous son toit, +sans que sa vertu ait reçu quelque atteinte. + +RABOISSON. Sa tante ne l'a pas quittée. + +LA COMTESSE. Excepté pendant les longues heures qu'elle passe à épiler +ses cheveux blancs et à plâtrer sa figure. + +RABOISSON. Voyons, n'abusez pas de vos avantages contre les autres +femmes. Vieilles ou jeunes, toutes disparaissent comme de pâles étoiles +dans le rayonnement de votre soleil. Soyez généreuse. Je ne vous dirai +pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidèle à sa jeune compagne. Il +suffit qu'on vous regarde pour être pris ou repris de la belle manière; +mais conduisez-vous comme une grande reine des coeurs que vous êtes. +Protégez la faiblesse et mettez du coton au bout de vos flèches. Si le +comte de Roseray eût voulu avoir l'esprit de mourir à temps, certes vous +étiez la seule femme digne de seconder le futur lieutenant général; mais +il s'obstine à vivre, le fâcheux, et mademoiselle de Sauvières est une +personne si romanesque, pour ne pas dire si niaise dans ses opinions, +que vous saurez diriger le marquis sans qu'elle s'en aperçoive. Elle +déteste les Anglais et n'aime guère les émigrés; vous vaincrez aisément +les préjugés qu'elle pourrait entretenir dans l'esprit de son mari. + +LA COMTESSE. Allons, je vois qu'en qualité d'émigré vous-même, vous avez +besoin de moi. Je serai bonne femme, je vous le promets! (Entre +Saint-Gueltas, tenant Louise par la main. Elle est vêtue en mariée. +Roxane les suit.) + +SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous présenter celle qui sera +dans un quart d'heure la marquise de la Rochebrûlée. (Il la conduit +d'abord à la comtesse, qui lui tend la main; Louise lui donne la sienne +avec effroi. Saint-Gueltas s'adressant aux hommes qui se rapprochent de +lui.) Messieurs, souffrez que je vous présente à ma fiancée. + +LA COMTESSE, à Raboisson pendant que Saint-Gueltas présente à Louise +l'émissaire des princes et ceux des autres invités qu'elle ne connaît +point. Dites-lui de changer de voile, le sien est déchiré. Voyez, à +l'épaule, c'est de mauvais présage en temps de guerre! + +RABOISSON. Bah! c'est la fille de chambre en lui mettant les épingles; +mieux vaut qu'elle ne s'en aperçoive pas. + +LA COMTESSE. Et puis il y a peut-être du danger à déranger les longs +plis qui cachent sa taille! + +RABOISSON. Méchante que vous êtes! + +SAINT-GUELTAS. Tout est prêt; rendons-nous à la chapelle. (Il invite +l'émissaire à offrir la main à la mariée et va présenter la sienne à la +comtesse, comme à la personne la plus considérable de la réunion.) + +LA COMTESSE, bas. Ah! vous me faites les grands honneurs, infidèle? +C'est pour me consoler! + +SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis éperdu d'amour pour vous +depuis ce soir. + +LA COMTESSE. Alors, vous ne m'aviez pas encore aimée? + +SAINT-GUELTAS. Ma foi, non; je commence! + +LA COMTESSE. Ce n'est pas vrai, mais c'est aimable. J'ai à vous parler +après la cérémonie. + + + + +TROISIÈME TABLEAU + +Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en +rampe la falaise à pic jusqu'à une petite construction soudée à son +flanc. + + + +SCÈNE UNIQUE.--LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis la Folle et son Enfant. + + +TIREFEUILLE, (montrant la construction.) Pas possible de les laisser dans +ce guettoir. La porte ne tient plus; ils s'échapperont encore. Il +faudrait les embarquer tout de suite. + +LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir. + +TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire cette nuit à +Noirmoutier. + +LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi. (Tirefeuille monte +l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.) Ce qu'il faudrait +faire, il le désire. S'il ne le veut pas... Pourquoi ne le voudrait-il +pas? Il m'a déjà commandé le mal, et plus j'en faisais, plus il avait +d'estime pour mon courage. Il sera content après. Il est perdu sans +cela. La folle parle plus qu'il ne pense. Voilà les cloches qui +annoncent la fin. Il est marié. Si je ne me dévoue pas pour lui, il est +déshonoré, conspué, abandonné de tout le monde... Allons! que le crime +retombe sur ma vie et le péché sur mon âme! (Elle va ouvrir la cellule.) +Sortez, vous pouvez prendre le frais et vous promener. + +LA FOLLE, sortant; l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal des +noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la mariée! + +LA KORIGANE, lui montrant le pied du rocher que longe une étroite bande +de sable. Par là. Descendez! + +LA FOLLE, voulant monter l'escalier. Non, par ici! + +LA KORIGANE, l'arrêtant. Je vous dis que non. Par ici, les portes sont +fermées. Voilà votre chemin. + +LA FOLLE, qui descend. Il y a de l'eau... la marée monte. + +LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez! elle descend! + +LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi! + +LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous. + +LA FOLLE. Allons, allons! + +LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils. + +LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (Elle le tire par le bras; l'enfant a peur +et résiste.) + +LA KORIGANE, à l'enfant. Allez donc, ou votre mère va vous laisser tout +seul. + +LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant! Eh bien, reste, adieu! + +L'ENFANT. Maman, maman! + +LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (Elle le prend dans ses bras +et disparaît en courant le long de la falaise.) + +LA KORIGANE, qui a descendu derrière eux. Comme ça, tout ira bien, sans +que je m'en mêle,--la marée monte!... S'ils ne reviennent pas dans cinq +minutes... Comme le flot va lentement!... non, le voilà qui remplit le +sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches en comptant... +Encore une de couverte, une autre... En voilà cinq, en voilà dix; dix +marches, c'est dix pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien +sûr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache, _maman_! Va, +pauvre malheureux, c'est elle qui te mène, ce n'est pas moi!... +Qu'est-ce que je vois de blanc là-bas? Elle surnage? Non, c'est une +lame... et ce n'est plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau +ont tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter auprès de la +mariée... l'arranger pour le bal... Mais qu'est-ce que j'ai, donc? je ne +peux pas marcher. Suis-je bête! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien +fait pire!--Mais, si le maître était fâché, s'il regrettait +l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je lui ai pardonné +la mort de Cadio, moi! il faudra bien qu'il me pardonne... Cadio! si sa +pauvre âme voyait ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (Elle veut +remonter l'escalier et s'arrête hallucinée.) Il est là, je le vois! +Laisse-moi passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne veux pas? tu +me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je périrai comme j'ai fait périr? Il +me pousse... je tombe! (Elle se cramponne au rocher.) Non, non, c'était +un rêve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens folle +aussi, moi? (Elle remonte l'escalier en courant.) + + + + +HUITIÈME PARTIE + +Juillet 1795.--Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique.--Une heure +du matin. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont une porte donne sur +la cuisine, l'autre sur une chambre à coucher, une autre, avec guichet, +sur un escalier extérieur qui descend à une petite place. + + +JAVOTTE. Ah! vous voilà, ce n'est pas malheureux! + +REBEC. Mauvaise nuit, Javotte! un temps magnifique, un clair de lune +désespérant! Tu ne t'es donc pas couchée? + +JAVOTTE. Non, j'ai sommeillé là sur une chaise. J'étais inquiète de +vous... Vous vous ferez prendre avec vos manigances! + +REBEC. Ah dame! il faut se hâter; il faut être en mesure de plier bagage +encore une fois. Il ne se passera peut-être pas trois jours avant que le +pays soit à feu et à sang. + +JAVOTTE. Moi, je trouve qu'il y est déjà! Toutes ces bandes de chouans +qui battent la campagne font des horreurs, et il en arrive des quatre +coins du ciel. Et tous ces émigrés qui arpentent la plage comme des +cormorans! Et ces vaisseaux anglais dans la rade! si ça ne fait pas mal +au coeur de voir des choses pareilles! Pas possible que les +républicains, qui sont partis sans rien dire, ne reviennent pas un de +ces matins nous délivrer! + +REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi! ne te mêle pas de politique, ma +fille! Rien de plus pernicieux que d'avoir une opinion! + +JAVOTTE. Oh! ma foi, tant pis! Je suis patriote, moi, et vous ne me +blanchirez point. + +REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence! Songe donc que je t'ai +tirée jusqu'à présent des plus grands dangers! Ah! certes, on voudrait +bien pouvoir dilater son âme dans le sentiment du plus pur patriotisme; +mais, quand il y va de notre existence et de notre argent, il faut avoir +le courage de se taire et l'héroïsme de se cacher. Ah ça! dis-moi, +est-il venu du monde, ce soir, pendant ma tournée? + +JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs sont encore venus +demander des habits et des armes. + +REBEC. Tu n'as rien délivré, j'espère? + +JAVOTTE. Non, ils n'avaient point de bons pour toucher. J'ai dit que +nous n'avions plus rien. + +REBEC. Tu n'as guère menti. La nuit prochaine, j'emporterai ce qui nous +reste, et, quand on se battra, nous pourrons lâcher l'auberge. + +JAVOTTE. Et si on y met le feu? + +REBEC. Me crois-tu assez bête pour l'avoir payée? + +JAVOTTE. Êtes-vous sûr que votre dépôt ne sera pas déniché? + +REBEC. Parle plus bas. J'ai avisé à tout. Il ne faut pas mettre tous ses +oeufs dans le même panier! J'ai des cartouches et des souliers dans un +souterrain, un ancien tombeau sous la colline Saint-Michel, à deux pas +d'ici... J'ai des balles et de l'eau-de-vie dans trois villages de la +côte. J'ai du riz et des gibernes dans les ruines du couvent. J'ai... + +JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout ça, ils vous fusilleront comme +accapareur ou comme vendu aux Anglais! + +REBEC. Laisse-moi donc tranquille! je suis plus fin qu'eux! Je les +conduirai moi-même à une de mes caches, ça me mettra à l'abri du soupçon +pour les autres. + +JAVOTTE. En attendant, c'est un vol que vous faites aux royalistes! + +REBEC. Oh! ma mie Javotte, dans des temps comme ceux-ci, il y a des mots +qui ne signifient plus rien. Qu'est-ce que c'est que ces armements et +ces approvisionnements que les Anglais et les insurgés distribuent aux +rebelles? Des instruments de guerre civile, n'est-ce pas? Tout bon +citoyen a le droit de s'en emparer pour les livrer à la nation; mais +tout service mérite sa récompense, et rien de plus légitime qu'une +modeste spéculation après les dangers que j'ai courus pour me procurer +ce butin incendiaire et prévaricateur! Ai-je sollicité la confiance des +chefs insurgés? Ne m'ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma +charrette, pour travailler à leurs convois et à leurs distributions? + +JAVOTTE. Vous n'avez point été forcé, ce n'est pas à moi qu'il faut +conter des histoires! Vous n'êtes venu dans ce vilain pays faire +semblant de vous établir que parce que vous avez eu vent de l'expédition +et de ce qui s'ensuivrait. + +REBEC. Javotte, tu faiblis! tu ne comprends pas,... tu n'es pas à la +hauteur de ma mission. + +JAVOTTE. Votre mission? Qu'est-ce que c'est que ça? + +REBEC. C'est le devoir de traverser les discordes civiles en faisant +fleurir les transactions commerciales au milieu de tous les périls et à +la faveur de tous les désordres. Je me flatte d'être sous ce rapport un +homme peu ordinaire et d'arriver bientôt à une position de fortune qui +m'assurera le bien-être et la considération... Mais écoute.... on marche +dans la rue, on vient sur la place,... on monte l'escalier de pierre,... +on frappe...--Qui va là? + +VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez! + +REBEC, qui a regardé par le guichet, ouvre en disant: Entrez! + + + +SCÈNE II.--Les Mêmes, RABOISSON. + + +RABOISSON. Bonjour, Rebec! + +REBEC. Ah! citoyen baron, plus bas, je vous en supplie! je ne m'appelle +plus comme ça. + +RABOISSON, riant. C'est vrai, c'est vrai! Lycurgue, je crois? + +REBEC. Ah! miséricorde! encore moins! Ici, je suis Normand et je +m'appelle Latoupe. + +RABOISSON. Va pour Latoupe; ça m'est égal! Je sais que tu es de nos +amis, puisque je t'ai vu travailler pour nous sur le rivage. + +REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur un canot de l'escadre +anglaise; mais je n'ai pas osé vous parler. Et, sans être trop curieux, +vous...? + +RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon cher! Ma confiance ne +pourrait que te compromettre, et je sais que, par état comme par +tempérament, tu dois ménager tout le monde. Dis-moi seulement si +quelqu'un est venu me demander ici cette nuit. + +REBEC. Personne, monsieur le baron. + +RABOISSON. Alors, j'attendrai chez toi. Sers-moi quelque chose, ce que +tu voudras. + +REBEC. Je vais vous chercher du jambon délicieux.--Javotte, descends à +la cave et monte du meilleur. (Il sort, Javotte, le suit.) + +RABOISSON marche avec impatience et va regarder par le guichet. Ah! le +voilà! il est exact au rendez-vous! (Il ouvre, Saint-Gueltas entre. Ils +se serrent la main en silence. Raboisson referme la porte au verrou.) + + + +SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON. + + +SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici? + +RABOISSON. Oui, l'aubergiste est des nôtres. + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle; c'est à toi de m'instruire, puisque +j'arrive à ton appel. + +RABOISSON. Diable! tu me vois embarrassé... + +SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends; on refuse mes services? + +RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme les tiens; mais... + +SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir _gratis_? + +RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui ne se marchandent pas. +(A Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine et qui apporte le déjeuner.) +Un peu plus tard, laisse-nous. (Il referme la porte de la cuisine et +revient vers Saint-Gueltas, qui frappe du pied avec fureur.) Eh bien, +voyons! As-tu si peu de philosophie, si peu de dévouement? + +SAINT-GUELTAS, irrité. Ah! je t'admire, toi qui me prêches le +désintéressement après avoir excité mon ambition quand la tienne y +trouvait son compte! J'échoue, tu m'abandonnes, c'est dans l'ordre; mais +tu pourrais t'épargner la peine de me railler. + +RABOISSON. Je ne t'abandonne pas, puisque je t'ai fait venir; mais te +soutenir ouvertement est devenu impossible. Ton compétiteur l'emporte, +et, ma foi, il y a de ta faute, mon cher! Tu es d'une imprudence, d'une +témérité... excellentes sur les champs de bataille, mais funestes dans +la vie privée. + +SAINT-GUELTAS. De quoi m'accuse-t-on? + +RABOISSON. De bigamie, rien que ça! + +SAINT-GUELTAS. Qui m'accuse? l'abbé Sapience? + +RABOISSON. Oui, l'abbé prétend que ta première femme était vivante et +jouissait de toute sa raison quand tu as épousé Louise. Eh bien, +qu'est-ce que tu as? + +SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti! elle était +complètement folle, incurable, et elle est morte! + +RABOISSON. En as-tu la preuve? + +SAINT-GUELTAS. Mieux que ça: j'en ai la certitude. + +RABOISSON. Comment? Voyons, explique-toi. + +SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m'expliquer, je n'ai de comptes à rendre à +personne. + +RABOISSON. Tant pis! c'est donner gain de cause à la calomnie. Il +circule sur ton compte des histoires effroyables que je n'ose te +répéter. + +SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir. + +RABOISSON. Puisque tu le veux... On a fait courir le bruit autour des +princes que tu avais assassiné ta première femme la nuit de ton mariage +avec la seconde. Ton malheureux fils aurait partagé son sort... Tu +pâlis! il y a donc quelque chose de vrai?... + +SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie: l'enfant était vivant, si c'est +vivre que d'être un avorton privé de sens; il s'est noyé durant cette +nuit fatale, j'ai retrouvé son corps sur la grève. + +RABOISSON. Il était donc chez toi? Comment? pourquoi? avec qui? + +SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m'infliges cet +interrogatoire? + +RABOISSON. Non, c'est pour te justifier, si cela est possible, pour te +défendre dans tous les cas. + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre, voici la vérité... Cette +femme m'avait trompé, tu le sais. J'ai tué son amant dans ses bras; elle +est devenue folle. Longtemps enfermée dans mon château de Marande avec +un enfant infirme de corps et d'esprit que j'avais sujet de ne pas +croire légitime, mais auquel j'étais forcé par la loi de laisser porter +mon nom, elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir a été +pris et incendié par les républicains. On a cru et j'ai dû croire que +ces deux misérables créatures avaient été égorgées ou brûlées; mais +elles s'étaient échappées, et elles s'étaient traînées jusque chez moi +la veille du jour où j'ai épousé Louise, dont tu connaissais la +situation délicate. Pouvais-je et devais-je sacrifier son honneur et mon +avenir à ce fantôme d'épouse légitime, objet d'horreur et de dégoût, +dont le malheur ne méritait même pas le respect? La loi qui rend de tels +liens indissolubles est atroce. Elle violente la plus inaliénable des +libertés humaines, celle de disposer de soi. Ma femme était coupable, +elle ne m'était plus rien; elle était folle, elle n'était plus rien pour +personne. Je me suis cru le droit de la considérer comme morte, et +j'allais l'éloigner pour jamais... mais à quoi bon te dire le reste? Ce +qui s'est fait, je ne l'ai ni souhaité ni ordonné; j'aurais dû le +châtier peut-être... Mais, si nous punissions tous les excès de +dévouement dont nous sommes forcés de profiter, nous n'aurions plus +guère de soldats et de serviteurs à offrir à notre cause. + +RABOISSON. N'importe!... dis tout. Ils ont été assassinés? + +SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tués! Quelqu'un leur a montré le +château où ils s'obstinaient à pénétrer en leur disant: «Voilà le +chemin!» C'était le pied de la falaise, et la marée montait! + +RABOISSON. C'est le fidèle Tirefeuille qui a fait cette chose atroce? + +SAINT-GUELTAS. Non; je ne dirai pas... je ne peux pas le dire. + +RABOISSON. Tu me jures que cela s'est fait malgré toi? + +SAINT-GUELTAS. Je te le jure. + +RABOISSON. Eh bien, j'essayerai de ramener les esprits. Puisaye est tout +à Charette; mais d'Hervilly commande l'expédition, et, si tu veux amener +ici tes Poitevins... + +SAINT-GUELTAS. Impossible. La trêve les a énervés. Les paysans nous +trahissent et nous abandonnent. Le petit corps d'aventuriers qui me +reste est à peine suffisant pour mettre mon château à l'abri d'un coup +de main. + +RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province soulevée pour recevoir, +accueillir et défendre au besoin les princes, tu me trompais? + +SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion; mais je sais où trouver de +nombreux chefs de chouans dont les bandes éparses ne demandent qu'un nom +prestigieux pour se réunir à moi. Ici, je n'ai qu'un mot à dire, et je +suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable de +l'insurrection. + +RABOISSON. Rien n'est perdu, alors. Rassemble cette armée, et sois sûr +que, quand elle paraîtra, les mandataires des princes feront bon marché +du blâme qui pèse sur ta vie domestique. + +SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont des intrigants ou des +imbéciles! Pourquoi les princes ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à +la lutte qui va décider de leur sort, et se faire juges des coups? +Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou à des poltrons? +Je suis las de ce métier de dupe! On s'est mal conduit envers moi. Des +subsides insuffisants, des éloges contraints, des remercîments froids, +tandis qu'on a comblé Charette de louanges, d'argent et de promesses! +J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus souffert, j'ai suivi la Vendée +jusqu'à son dernier soupir. J'ai fait plus de sacrifices... Les princes +sont pauvres... soit! Je veux bien manger jusqu'à mon dernier écu et ne +pas compter avec le futur roi de France; mais, en fait d'orgueil, je ne +me pique pas de désintéressement chevaleresque. Je veux un éclat +proportionné à la grandeur de mes actions, je veux un titre au moins +égal à celui de Charette, je veux un pouvoir qui contre-balance le sien. +A l'oeuvre on verra qui de nous deux est le plus habile, le plus brave +et le plus influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse, il +me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi! + +RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu pourras faire tes +conditions. Combien en as-tu autour d'ici? + +SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà. + +RABOISSON. Ce n'est guère! + +SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre heures, et tu +trouves que le résultat est mince? + +RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens vite avec tes +recrues. + +SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez battus. + +RABOISSON. Grand merci! + +SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez mes ordres! Une +bonne victoire des républicains fera tomber les préventions de mes amis +et rabattra les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher; j'ai le +temps de penser à mes affaires domestiques, comme tu dis, et de faire +rentrer ma seconde femme dans le devoir. + +RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? où est-elle? + +SAINT-GUELTAS. Où elle est, je n'en sais rien. Elle s'est enfuie de chez +moi pendant que je me rendais ici. On vient de me l'apprendre. Je sais +qu'elle erre dans les environs, guettant le moment de s'embarquer ou de +faire pis. + +RABOISSON. Comment! Louise te quitte? Elle te trompait? C'est +impossible! + +SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens qu'elle cherchait depuis +longtemps à s'assurer une autre protection que la mienne; elle me +menaçait sans cesse de me quitter. Elle est injuste, impérieuse, dévorée +de jalousie, aigrie par le chagrin; notre enfant n'a pas vécu. Enfin +elle a dû nouer à mon insu des intelligences avec nos ennemis... +peut-être avec son cousin Sauvières, qui est maintenant, je le sais, +auprès de M. Hoche. Je ne l'accuse pas d'infidélité, mais je vois +qu'elle est lâche, et je n'entends pas qu'elle aussi déshonore le nom +que tu m'as forcé de lui donner. + +RABOISSON. J'ai fait pour elle tout ce que je devais, tout ce que je +pouvais. Elle a voulu être ta femme, c'est à elle d'en accepter les +conséquences. Le jour va paraître, je te quitte. Tu m'as dit ton dernier +mot? Tu ne veux pas te joindre à nous? + +SAINT-GUELTAS. Pas encore. + +RABOISSON. Ce n'est ni patriotique ni fraternel. Tu te proposes de venir +ramasser nos morts sur le champ de bataille? J'en serai peut-être; +reçois donc mes adieux. + +SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai. + +REBEC, frappant à la porte de la cuisine. Ouvrez! ouvrez! + +RABOISSON, allant ouvrir. Qu'est-ce qu'il y a? + +REBEC. Les bleus! les bleus! Ils envahissent le village... + +SAINT-GUELTAS. Ils attaquent?... Je n'entends aucun bruit! + +REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s'installent, et +probablement... Tenez, oui, on vient chez moi. Sortez par la cuisine et +par la ruelle. + +RABOISSON, bas, à Saint-Gueltas. Si tu as cinq cents hommes sous la +main, ce serait l'occasion de faire un coup d'éclat. + +SAINT-GUELTAS, amer et ironique. Non, messieurs, vous êtes encore +intacts; à vous l'honneur! (Ils sortent. On frappe à la porte de la rue. +Rebec va ouvrir. Motus entre.) + + + +SCÈNE IV.--REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE. + + +REBEC. Salut et fraternité! + +JAVOTTE, (accourant.) Vivent les bleus! + +MOTUS. Sensible à vos politesses! Où diable, sans vous offenser, ai-je +vu vos estimables frimousses? Ça ne fait rien. J'en ai tant vu! Ayez la +chose de préparer le vivre et le couvert pour mon capitaine. + +REBEC. Ah! le capitaine Ravaud, n'est-ce pas? + +MOTUS, avec un gros soupir, portant la main à son front (salut +militaire). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ d'honneur à +l'armée du Rhin. + +REBEC, qui sert avec Javotte le déjeuner préparé pour Raboisson et +Saint-Gueltas. Vous en venez? + +MOTUS. Non pas moi, ni mon détachement. On a toujours tenu la campagne +depuis un an contre la satanée chouannerie! (Il crache par terre en +prononçant le mot chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie +patriotique.) + +REBEC. Alors, M. Henri... je veux dire le citoyen Sauvières, où est-il, +lui? + +MOTUS. Colonel à l'armée du Rhin en remplacement du colonel Ravaud. (A +Javotte qui l'examine.) Allons, vivement, la jolie fille! Où diable vous +ai-je vue? Des beautés de votre calibre, ça ne s'oublie pas! + +JAVOTTE. Pardine! au château de Sauvières en 93! Je vous reconnais bien, +moi! + +MOTUS. Flatté de la circonstance. + +REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s'appelle-t-il? + +MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas à lui-même, et il te +répondra si la chose lui paraît nécessaire et conforme au règlement de +la civilité. Au reste, le voilà. + + + +SCÈNE V.--Les Mêmes, LE CAPITAINE. + + +LE CAPITAINE, parlant sur le seuil à un lieutenant accompagné de quatre +hommes, à voix basse. Posez les sentinelles et faites faire bonne garde. +Ne souffrez pas de rixe avec les habitants, pas de provocation inutile. +Vous rencontrerez des figures suspectes, n'arrêtez personne sans une +absolue nécessité, tels sont les ordres supérieurs. N'engageons pas +d'affaire avant l'arrivée des grenadiers. Dans deux heures, j'irai faire +avec vous une reconnaissance, (Il entre seul dans l'auberge.) + +JAVOTTE, (bas, à Rebec.) Un joli garçon, tout blond, tout jeune; il ne +doit pas être bien méchant, celui-là? + +REBEC, observant le capitaine qui s'approche de la cheminée +machinalement, en réfléchissant. Pas méchant? Il a des yeux qui brillent +comme des étoiles.--Allume donc une autre chandelle, on ne se voit pas +ici! (Au capitaine, pendant que Javotte allume.) Tu dois être fatigué, +citoyen officier, après cette étape de nuit? (Le capitaine, absorbé, ne +fait pas attention à lui.) Au reste, dans le fort de l'été, comme ça, il +vaut mieux marcher à la fraîcheur! (Silence du capitaine.) Et puis, pour +dérouter l'ennemi, n'est-ce pas? (A Javotte.) Je vois ce que c'est! Il +est sourd comme un pot! (Au capitaine; d'une voix élevée et lui montrant +la table servie.) Ce déjeuner t'attendait, capitaine! Si tu veux +t'asseoir... + +LE CAPITAINE. Merci, je n'ai pas faim. + +REBEC. Ni soif? (Le capitaine dit non avec la tête. A Javotte.) Alors, +nous mangerons le déjeuner. C'est ne pas avoir de chance: les blancs +n'ont pas le temps, les bleus n'ont pas d'appétit... (Haut.) +Capitaine... (Le capitaine a un léger mouvement d'impatience et porte +les mains à ses oreilles.) C'est ça, il est sourd! J'ai beau crier! + +JAVOTTE. Eh! non! Il vous dit que vous lui cassez la tête! + +REBEC. Ou bien il ne veut pas être tutoyé. Le fait est que ça commence à +passer de mode. (Au capitaine.) M. le capitaine souhaite-t-il quelque +chose? + +LE CAPITAINE. Rien, merci. J'ai besoin d'une heure de sommeil. + +REBEC. La chambre à côté est prête. Il y a un excellent lit. + +LE CAPITAINE. Très-bien. (Il entre dans la chambre voisine.) + +REBEC, croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupéfaction. Javotte! +voilà une chose étonnante, surprenante, étourdissante! + +JAVOTTE. Quoi donc? + +REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi? + +JAVOTTE. Non! Qu'est-ce qu'il y a? + +REBEC. Attends! Je vais voir sa figure pendant qu'il ôte son kolback. +(Il regarde par la fente de la porte.) Il ne l'ôte pas. Il ne se couche +pas. Le voilà assis; il va dormir les coudes sur la table et le sabre au +flanc... un vrai militaire! il craint quelque surprise,--il n'a pas +tort!--Le voilà qui éteint la chandelle, je ne vois plus rien. +(Revenant.) C'est égal, j'en suis sûr, à présent, c'est lui! + +JAVOTTE. Qui, lui? + +REBEC. Cadio! + +JAVOTTE. Quel Cadio? Le sonneur de biniou qui venait à la ferme du +Mystère? + +REBEC. Lui-même. + +JAVOTTE. Vous rêvez ça! c'est pas possible! + +REBEC. C'est comme je te le dis. + +JAVOTTE. Il nous aurait reconnus! + +REBEC. Tu sais bien qu'il était à moitié fou. Il l'est tout à fait à +présent! + +JAVOTTE. S'il était fou, il ne serait pas devenu ce qu'il est. + +REBEC. Bah! il savait lire et écrire, et il y a une telle disette +d'officiers! Les chouans en ont tant tué! ça fait de la place. Et puis +on aura su qu'il avait tué Mâcheballe. Il fallait bien le récompenser. + +JAVOTTE. Attendez! on frappe à la petite porte. (Elle sort par la +cuisine.) + +REBEC. Drôle de chose que l'existence! Ce Cadio avec son biniou... +officier à présent, l'air fier,... le parler sec,... la tenue imposante, +ma foi! Eh bien, alors... pourquoi pas? Ses intérêts sont les miens,... +je lui dirai tout! + + + +SCÈNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC. + + +REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent! On vous croyait sur le +Rhin. + +HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio? + +REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et bagages! + +HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui sont comptées; ne le +dérangeons pas. (A Rebec.) Laisse ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que +tu pourras. J'attends un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi; +vite! (Rebec sort.--A Motus.) Tu dis qu'il est capitaine? Peste! c'est +bien, ça! au bout d'un an de service! + +MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nommé à l'unanimité pour +action d'éclat.--Beau militaire sous tous les rapports, adoré du soldat, +encore qu'il soit un peu chien. + +HENRI. Chien? + +MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je veux dire qu'il est porté +sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres délinquants; +mais il est juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi on lui +pardonne des choses... + +HENRI. Quelles choses, voyons? + +MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien dans le temps qu'il était +soldat comme moi--est à présent... un tigre! + +HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours! + +MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon colonel, tu n'as +qu'à me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs. + +HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge. + +MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la bataille; il n'y +en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de +quartier, point de prisonniers; toutes nos lattes se sont ébréchées en +manière de scie sur les crânes des chouans, et on a marché dans le sang +jusqu'aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui était +certainement un brave soigné, on avait tous le coeur un peu sensible +pour les vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le pas dans +la férocité, et, à présent que la clémence est à l'ordre du jour, on ne +sait point ce que fera le capitaine, qui n'est pas certes un homme +pareil aux autres humains. + +HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons! + +MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse les facultés dont je +suis susceptible pour t'expliquer la chose! + +HENRI. Essaye toujours. + +MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu'il a +une pointe de religion dans la tête, comme qui dirait une dévotion à +l'Être suprême, qui le précipite dans des extases et autres travers +supérieurs de l'esprit, où il voit les choses qui doivent arriver, et +même les événements qui se passent à la distance que les autres hommes +ne peuvent s'en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues +ou gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu connaissance de +ceux de nous qui devaient y passer l'arme à gauche. + +HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois des prédictions +de ce genre? + +MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas; mais, à +sa manière d'agir, on voit qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa +manière de regarder le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le +compte de ses heures. + +HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois que tu n'es pas aussi +esprit fort que je le croyais, et qu'il y a toujours des superstitions +dans nos troupes de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris +ce mal-là du paysan... + +REBEC, rentrant avec une oie rôtie. Javotte porte deux bouteilles de +vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande à vous parler; il +dit que vous l'attendez. + +HENRI. Oui, fais-le entrer. (À Motus.) Va boire un coup à ma santé. + +MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la +cuisine. Le paysan breton entre.) + + + +SCÈNE VII.--HENRI, LE BRETON. + + +HENRI. Eh bien, l'ami, c'est vous... + +LE BRETON, d'un air riant et ouvert. Moi... qui? + +HENRI. Christin Tremeur, de Pornic? + +LE BRETON. C'est bien moi. Et vous? + +HENRI. Henri de Sauvières. + +LE BRETON. Colonel des hussards de la République? + +HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilité? + +LE BRETON. C'est ça. Nous allons souper... ou déjeuner, car je n'ai rien +pris depuis vingt-quatre heures, et on a beau être durci à la fatigue et +à la la misère, il faut se sustenter quand l'occasion se trouve. + +HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez? (Ils s'assoient.) + +LE BRETON, découpant l'oie très-adroitement. Doux Jésus! voilà une belle +pièce par le temps qui court, pas vrai? + +HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette... + +LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais lui ont débarqué des +vivres, on n'y manque de rien; mais ça ne durera pas longtemps, allez! +Les distributions sont mal faites, et chacun tire à soi la part des +autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas un gaspillage, +mon bon Dieu, c'est un vrai pillage! Ça ne fait rien, profitons-en. +Tenez, v'là du fameux vin! À votre santé! + +HENRI. À la vôtre. + +LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là? + +HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualité. + +LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent comme ça leur +officiers, tandis que, vous autres, vous buvez de la piquette de pommes! +C'est comme ça, hein? + +HENRI. Si nous parlions d'affaires plus sérieuses, maître Tremeur? Vous +me paraissez un bon vivant, et votre lettre que j'ai reçue à Auray m'a +donné confiance; mais le temps est précieux... + +LE BRETON. Patience, patience! Commençons par le commencement.--Vous +connaissez bien Saint-Gueltas? + +HENRI. Personnellement, non. + +LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de près dans la campagne +d'outre-Loire? + +HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de ses soldats, et, si +j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien appris. + +LE BRETON. Tant pis, tant pis! + +HENRI. Pourquoi? + +LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer; mais comment +saurez-vous que je ne vous vole pas voire argent, si vous ne pouvez pas +vous dire comme ça en le voyant: «C'est pas un méchant renard qu'on +m'amène; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on me donne à écorcher?» + +HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est là le but de l'entrevue que vous +m'avez demandée? + +LE BRETON. C'est ça et pas autre chose: ça vous va, je pense? + +HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon cher; ça ne me va pas du +tout. (Il se lève de table.) + +LE BRETON, tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la table, à +côté de son assiette. Ah ben, par exemple, v'là qu'est drôle! + +HENRI, sans le regarder. Mais non, c'est très-sérieux, au contraire. + +LE BRETON, posant son autre pistolet de l'autre côté de son assiette. +Vous vous méfiez peut-être? + +HENRI, se retournant. C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce que vous +faites donc là? + +LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, et j'ai encore faim. + +HENRI, se rasseyant en face de lui. A votre aise! (Il tire de sa veste +deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche sur +la table.) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. + +LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher la mauvaise bête? + +HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans mes habitudes. + +LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous convient pas? + +HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes +attributions. Si je le prends les armes à la main, ce sera différent; +mais négocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites. + +LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous n'êtes pas ici, en +habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, comme c'est permis à la +guerre? + +HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance périlleuse est le moyen +qu'on cherche pour épargner la vie des hommes, en terminant le plus vite +et le plus sûrement possible l'échange de meurtres et de malheurs qu'on +appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang; mais le devoir +d'un bon soldat et d'un honnête homme est de la faire aussi petite que +possible en s'assurant de la position et des ressources de l'ennemi, et +en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé +dans les ténèbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre +chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre que nous faisons. +Nous comptons épargner les paysans quand nous les aurons mis dans +l'impossibilité de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous +voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en +demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience; mais, pris +dans un piége, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de +l'assassiner. + +LE BRETON, s'oubliant. Vous êtes un homme d'honneur, je le vois, +monsieur de Sauvières!... (Reprenant son accent et sa physionomie de +paysan.) Mais c'est donc que vous espérez l'acheter, ce gueux-là? + +HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ouï dire que la chose fût possible, et je +n'y crois pas: + +LE BRETON. Vous n'avez pas ouï dire qu'il était ruiné, réduit aux +expédients, capable de tout à c't'heure? + +HENRI. J'ai ouï dire qu'il s'était ruiné en débauches; j'ai ouï dire +aussi qu'il avait sacrifié sa fortune à sa cause. Je crois que les deux +versions sont vraies et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le +dévouement. Quel que soit son véritable caractère, j'ai des raisons +personnelles pour souhaiter qu'il survive à la guerre en acceptant la +paix, (Il se lève de nouveau en laissant ses pistolets sur la table. Le +paysan fait aussitôt la même chose, et s'approche de lui avec +confiance.) + +LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos raisons? + +HENRI. Il les connaît, lui, c'est tout ce qu'il faut! + +LE BRETON. Mais si je les savais aussi? + +HENRI. Voyons! + +LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que vous aimiez, et vous +souhaiteriez vous battre en duel avec lui: idée de gentilhomme! + +HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et qui m'aimait comme son +frère est devenue sa femme légitime. Je suis à la veille d'épouser une +personne que j'aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui passe pour +être peu fidèle en amour, ne maltraite et n'avilisse ma parente... Mais +je ne suppose pas cela; et vous? + +LE BRETON, s'oubliant. Saint-Gueltas n'a jamais avili ni maltraité les +femmes qui se respectent. + +HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je n'ai probablement +aucune réparation à vous demander. + +LE BRETON. A _me_ demander? + +HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais maintenant, non par +suite d'un souvenir bien marqué, mais à cause de votre air et de vos +paroles. Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez voulu vous +moquer de moi. Je vous le pardonne, à la condition que vous me donnerez +de cette tentative une raison aussi loyale que ma réponse. + +SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il accepter mes excuses? + +HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touché d'un aveu sincère +que d'une courtoisie évasive. Pourquoi m'avez-vous tendu ce piége? + +SAINT-GUELTAS, souriant. Vous tenez à le savoir? Eh bien, je vais vous +le dire: je voulais vous tuer! + +HENRI. Comme ennemi politique? + +SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel. + +HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d'un ennemi de votre +bonheur? + +SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur. + +HENRI. Qui a pu vous faire penser...? + +SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence... L'amour a ses faiblesses, +la jalousie ses aberrations. Vous n'exigez pas que je me confesse +davantage? J'ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la mienne! +(Il lui tend la main.) + +HENRI, lui donnant la main. Il suffit. Et maintenant, monsieur, nous +séparerons-nous sans que vous me chargiez pour le général en chef de +quelque parole d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent +le caractère, et vous l'avez connu à Nantes lorsque vous y avez signé +l'an dernier un traité de paix... + +SAINT-GUELTAS. Qui n'a été tenu de part ni d'autre. + +HENRI. Il me semblait... + +SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il vous semblait qu'en +dépit de nos promesses, nous avions continué la guerre d'escarmouches +qui épuise vos troupes et empêche la République de dormir tranquille? +Songez, monsieur, que nous n'avons jamais eu comme vous des soldats +enrôlés par force, et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il +leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre compte comme ils +l'entendent. On avait exaspéré nos paysans. Ils se vengent sans nous et +souvent à notre insu, quand l'occasion s'en présente. Ils rendent le mal +qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous les désavouer? +Vous avez dit sous la Terreur: «Vive la République malgré tout!» +Permettez qu'en face de la chouannerie nous disions: «Vive le roi quand +même!» Ces gens-là n'ont pas signé le traité de la Mabilaye, et nous +n'avons pu répondre que de nous-mêmes. Sous prétexte de les contenir et +de les châtier, vous nous avez entourés de troupes qui nous font une +existence impossible, contre laquelle il nous est difficile de ne pas +protester. + +HENRI. Et c'est parce que nous avons sévi contre les bandits qui +continuent à exercer le vol et l'assassinat sur toutes les routes, que +vous avez appelé l'étranger ici? + +SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question. Vos généraux, +Canclaux entre autres, nous avaient donné des espérances qui ne se sont +pas réalisées. + +HENRI. Des espérances? + +SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat en cherchant à faire +cesser à tout prix la guerre civile. Ils avaient horreur des cruautés +exercées contre nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à la +tyrannie républicaine un mouvement de recul qui permettrait à l'opinion +de se manifester, et, nous qui croyons savoir que la France est +royaliste, nous comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en vous +voyant désavouer vos proconsuls renversés et défendre que nous fussions +traités de brigands. L'événement a déjoué leurs espérances et les +nôtres; la Convention règne encore, nos amis et nos parents sont +toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. Vous vous tenez +toujours en armes autour de nous, enfin votre déesse Liberté est +toujours montée sur son rouge piédestal, l'échafaud. Dans cet état de +choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que vous font les +chouans est une protestation outrée, mais sincère, contre le despotisme, +qui leur est odieux. Nous avons vu clairement que vous n'étiez pas les +plus forts dans le conseil, et que la queue de Robespierre prolongerait +indéfiniment notre agonie et celle de la France. Nous nous croyons +libres de protester à notre tour et de vous appeler en bataille +rangée... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans la plus belle rade +de l'Europe, quatorze vaisseaux de guerre qui viennent de battre les +vôtres en passant. Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille +hommes et de quoi en habiller soixante mille... + +HENRI, sonnant. Où sont les hommes? + +SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre et d'avoir à les +compter, monsieur! Nous sommes maîtres d'une presqu'île qui contient +quatorze villages et que ferme une chaussée facile à défendre avec une +poignée de soldats et le feu de quelques barques. Que nous importe votre +approche, à nous qui commandons ici et dont les forces occupent le pays +sur quarante lieues de profondeur? Et vous autres, vous êtes à peine +quinze mille, disséminés par petits détachements de quelques centaines +d'individus. Dans ce village, vous êtes deux cents, pas un de plus! Il +ne tiendrait qu'à moi de vous écraser jusqu'au dernier, avant deux +heures d'ici! + +HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous taisez, monsieur le +marquis? Ma question est indiscrète, mais votre silence est éloquent! +Vous avez vos raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous n'êtes +pas d'accord avec l'expédition qui menace nos côtes, soit que vous soyez +bon juge des fautes qu'elle commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux +le supposer, que votre patriotisme répugne à compter sur l'étranger pour +faire triompher votre cause! + +SAINT-GUELTAS, troublé. Il y a du vrai dans ce que vous dites: on +n'accepte pas ce secours-là sans souffrir!... Mais croyez que je +souffrirais encore plus d'avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous +qui venez de me témoigner une loyauté chevaleresque. Faites-moi +l'honneur de penser que ceci passe avant tout pour moi! + +HENRI, s'inclinant. Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur, +permettez-moi de vous dire à mon tour ce que je pense de votre +appréciation de notre force matérielle et morale. Fussions-nous encore +moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer, ce n'est pas sur +quarante, c'est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la +France. Nous sommes une nation, et si la liberté de rétablir la royauté +ne vous est pas accordée, c'est parce que la France nous défendrait de +vous l'accorder, quand même nous en serions tentés. La liberté ne règne +pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour +ne pas être passionné, jaloux et ombrageux; mais cette crainte que nous +avons de la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le système de +la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n'est pas +royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre +vous-mêmes; elle vous égare dans vos notions de patriotisme et de +loyauté. On nous a défendu de vous traiter de brigands... On a bien fait +sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de _frères +égarés_ qu'on vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le +méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous faites! Vous déchirez +le sein qui vous a portés, vous gaspillez le trésor d'une bravoure +héroïque, vous appelez tous les maux sur la mère commune... Ses bras +meurtris et sanglants se referment sur vous et vous étouffent! + +SAINT-GUELTAS, ému, se raidissant. Nous jouons notre dernière partie, je +le sais; mais elle est belle, avouez-le! + +HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à Quiberon! nos légions +sont impérissables; c'est la tête de l'hydre que vous couperez en vain +et qui repoussera avec une rapidité effrayante! + +SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le général +Hoche? Je sais que vous êtes dans son intimité maintenant; vous devez +connaître sa pensée? + +HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le pardon et l'oubli des +fautes passées. + +SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition du traité de la +Jaunaye; nous l'avons déchiré. Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés! +trompés en galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant tout le +premier. Il s'est attribué une toute-puissance qu'il n'a pas, puisque la +Convention fonctionne toujours et garde, derrière la _parole sacrée_ du +général, une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir +inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons à lui pour marcher sur +Paris: qu'il abjure, lui aussi, ses erreurs passées, et c'est nous qui +pardonnerons à nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons +jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot. + +HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous repoussons la royauté +avec horreur! + +SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos généraux, plus hardi ou +plus ambitieux que les autres, nous la rendra,--à moins qu'il ne la +garde pour lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer de maître! +Adieu! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la +chambre voisine et se jette dans ses bras.) + + + +SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC. + + +CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver. + +HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu ma lettre d'Allemagne? + +CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois mois, je n'ai fait +que parcourir l'ouest et le nord de la Bretagne sans m'arrêter nulle +part. A la tête d'une compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les +chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc es-tu ici? + +HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir le rejoindre. Marie +est à Vannes, où je l'ai vue un instant... Ah! je suis heureux, mon ami! +Elle avait parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour; il m'a +attaché pour le moment à sa personne en me permettant de faire avec lui +cette campagne contre les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et +j'épouse Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces messieurs; +c'est pour connaître l'état de leurs forces et l'usage qu'ils en +comptent faire que je suis venu sur ces côtes en observateur, chargé de +voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout +vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque chose, toi qui étais hier à +Plouharnel? + +CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est divisé. Il discute et +jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n'ont pas +les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général +arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment. + +HENRI. Il le sait, et il est en marche. + +CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements, suffisants +contre la chouannerie de détail à travers bois, ne pourraient tenir en +pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des +côtes. + +HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque. + +CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque pas; on nous cerne, et +la retraite est impossible. N'importe après tout! Cela est arrivé tant +de fois, qu'une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la +guerre. Si nous devons périr ici pour faire gagner quelques heures à la +marche des patriotes, soit! On fera son devoir, voilà tout. (Allant à la +fenêtre.) Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde! C'est le pays +où j'ai passé mon enfance; je ne le revois pas sans émotion! Il n'est +pas gai, mais je l'aime triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres? +C'est mon berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné. Il y +a au-dessus une grosse étoile blanche qui scintille encore. Comme le +ciel est indifférent à nos petites questions de vie et de mort! Et la +terre? Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore muette +et comme plongée dans les délices du sommeil, que des masses d'hommes se +cherchent dans l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger? Rien +ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! Qui sait si, avant que le +soleil rouge ait remplacé l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas +des membres épars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur? On +dit que ces pierres dressées marquaient jadis les sépultures des morts +tombés dans la bataille... Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a +longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang des hommes! + +HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve! Sais-tu que, parmi +tes soldats, tu passes pour illuminé? + +CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais. + +HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu pas un peu +toi-même à tes visions? + +CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment logique et sûr de +ce qui doit avoir été et de ce qui doit être. + +HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade! + +CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? Les idées sont +toujours entrées en moi sans la participation de ma volonté. Elles +étaient dans l'air que j'ai respiré, elles me sont venues sans être +appelées; qui peut commander à ces choses? + +HENRI. Toujours fataliste? + +CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de lire assez de livres +pour bien connaître le sens des noms qu'on donne aux pensées. J'ai là, +dans l'âme, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines +traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle +y pénètre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi, +n'étant pas elle, n'est plus. + +HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vérités, +Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif? + +CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté inexorable, ce +n'est pas la même chose. J'ai été craintif, on m'a cru doux,... je ne +l'étais pas. Je haïssais le mal au point de haïr les hommes et de les +fuir. Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude, un verbe +intérieur qui se traduisait par la musique inspirée que je croyais +entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument +rustique et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je me mettais, +par ce chant sauvage, en contact avec la Divinité; j'étais dans +l'erreur. Dieu ne l'entendait pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui, +et je faisais moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais que +Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa bonté ne peut pas +ressembler à notre faiblesse. Il est bon quand il crée et non moins +grand quand il détruit. La mort est son ouvrage comme la vie... +Peut-être que lui-même vit et meurt comme la nature entière, à chaque +instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce que la mort? La même chose +pour les bons et les méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le +malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà été. C'est pourquoi +il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour +établir le règne austère de la vertu. Le passé de la France a été +souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi, je n'ai qu'un +moyen, c'est de détruire la vieille idole à coups de sabre. J'use de ce +moyen avec une volonté froide, comme le faucheur qui rase tranquillement +la prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus verte! + +HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées étranges que tu +évoques. J'ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec +ce que j'ai de plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis le +concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu souris de pitié? +Soit! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu +poursuis la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis le règne +de la fraternité, et j'y travaille, même en faisant la guerre, dans +l'espoir d'assurer la paix. + +CADIO, avec un soupir. Rentrons dans la réalité palpable, si tu veux. Je +pense bien que tu apportes ici les idées de clémence de tes généraux. +C'est un malheur, un grand malheur! Moi, je proteste! + +HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra de la plonger dans +la poitrine du vaincu? + +CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur rouge ou perdre la +partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront +de bonne foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien haut! +(Montrant au loin l'escadre anglaise.) Et voilà le fruit des traités! +voilà le résultat du baiser de la Jaunaye! Je les ai vus à Nantes, ces +partisans réconciliés! Ils crachaient en public sur la cocarde +tricolore, et il fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de +votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité! Peu vous importe! +nous sommes les exaltés farouches dont on n'est pas fâché de se +débarrasser... Quand vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus +à attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au visage! + +HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en noir. Tu as besoin de +me retrouver, moi l'espérance et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et +la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l'humanité +n'a été acculée à des situations morales sans issue. + +CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne Providence! Tu ne +connais pas la véritable action de Dieu sur les hommes; elle est plus +terrible que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable destruction, +comme le ciel visible a la grêle et la foudre! + +HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France surtout. Le soleil y +est plus bienfaisant que la foudre n'est cruelle; il est comme Dieu, qui +a fait l'un et l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer les +registres de l'homicide, et Quiberon sera peut-être la dernière de nos +tragédies. C'est alors que nous pourrons aider le gouvernement, +chancelant encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous, jeunes +gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à des hommes comme toi et +moi, fruits précoces ou produits instantanés de la Révolution, qu'il +appartient de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le sang. C'est +la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir pour t'y conformer. Tu n'es +encore qu'un petit officier, Cadio; mais tu as voulu devenir un homme, +et tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant d'importance que +celles de tout autre, et ce n'est pas un temps de décadence et d'agonie, +celui où tout homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la donne; +mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s'étendre. Je ne suis +plus une tête de bétail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un +chiffre dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État, dans la +société, la place, que je saurai mériter. Si les gouvernements se +trompent et s'égarent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les +éclairer. Renonce donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est plus où +cela pouvait sembler nécessaire au salut de la République: une rapide et +cruelle expérience a dû nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par +la rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes ivres de +carnage pour nous diriger! Ayons une république maternelle. Ce ne serait +pas la peine d'avoir tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos +et le bonheur à la France! + +CADIO, triste. Henri! Henri! vous avez les idées d'un chevalier des +temps passés! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but où +vous croyez toucher. Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe le +gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit +amnistiée et réconciliée. Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez +cela facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos +jeunes généraux se laissent entraîner à la sympathie que leur ont déjà +trop inspirée la bravoure et l'obstination des Vendéens, le règne de +l'égalité est ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je ne +peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on me gratifie consiste +à me faire tuer dans cette bicoque que je suis chargé de défendre, +chacun de mes hommes contre cent! + +HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les chouans ne veulent +pas nous attaquer, aujourd'hui du moins! + +CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de grave, Henri! Je sens +cela dans ma poitrine, (Il le regarde.) Il ne t'arrivera rien, à toi, +Dieu merci!... Mais parlons d'autre chose! attends d'abord! (Il va à la +porte de la cuisine.) Tu es là, Motus? + +MOTUS, approchant. Présent, mon capitaine. + +CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance. + +HENRI. J'irai avec toi. + +MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le cheval du colonel +sera prêt aussi dans cinq minutes. Il mange l'avoine. (Il sort.) + +HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce que tu as? + +CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, n'est-ce pas? Ce doit être +bien beau, de faire la guerre à de vrais soldats! + +HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre. + +CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses que tu as faites me +consoleront de la triste besogne à laquelle je me suis voué. + +HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je +les ai oubliées déjà en revoyant la femme que j'aime. C'est elle qui a +fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une +région d'enthousiasme où l'on peut accomplir l'impossible. + +CADIO. Alors, tu as oublié... _l'autre_? Cela m'étonne; je ne croyais +pas que l'on pût aimer deux fois. + +HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce possible? Ce serait de +la folie! + +CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit du moins! + +HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore aimé, toi? + +CADIO. J'ai fait un voeu, Henri. + +HENRI. Allons donc! + +CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir à aucune +femme avant le jour où j'aurai donné de mon sang à la République... + +HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours? + +CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent +pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs +baionnettes s'émoussent. Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai +traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je +n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, et j'en suis honteux. +Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu'elle me réserve une +belle mort, ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne d'offrir +à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon +corps le baptême de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.) +Les chevaux sont prêts? + +MOTUS. Oui, mon capitaine. + +CADIO, avec un trouble insurmontable. C'est bien, mon ami! (il sort arec +Henri.) + +MOTUS. Fichtre!... _mon ami!_... lui qui ne dit jamais ce mot-là au +troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire +est dans le sac! c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu! +j'aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant! + +JAVOTTE, entrant pour desservir. Qu'est-ce que tu as donc, citoyen +trompette? Tu as l'air contrarié! + +MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre état, il faut être +toujours prêt à répondre à l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos +lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur. + +JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un +militaire qui dit vous à une femme! (Elle lui donne un baiser sur le +front.) + +REBEC, entrant. Eh bien, Javotte, eh bien! + +MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, ça! Souviens-toi +ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacré. + +REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire? + + + +SCÈNE IX. (Même local, même jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA +KORIGANE. + + +HENRI, (entrant.) Où est le capitaine? + +JAVOTTE, qui achève de ranger et de balayer. Par là, dans le jardin avec +mon maître, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire...? + +HENRI, s'approchant de la table. Non, merci. Il y a ici de quoi écrire? + +JAVOTTE. Voilà! + +HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (Javotte sort.) Chère Marie! Je +parie qu'elle est déjà inquiète de moi! (Il écrit. Au bout de quelques +instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se +retournant.) Que demandes-tu, petite? + +LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la volonté grande, et +je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvières! + +HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière Bretonne! Mais... +attends donc; je te connais, toi! tu es la Korigane de Saint-Gueltas! + +LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée? car tu étais à l'armée +du Nord quand j'ai été servante dans ton château. + +HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide... et +atroce!... Que me veux-tu, méchante créature? + +LA KORIGANE. Je veux te parler. + +HENRI. Tu viens de la part de ton maître? + +LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au risque de le fâcher +beaucoup! + +HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de l'abandonner? + +LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi vite: +aimes-tu encore ta cousine Louise? + +HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce que cela te fait? + +LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux pour elle! + +HENRI. Court-elle quelque danger? + +LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu'elle puisse +courir. Elle s'est enfuie de chez son mari avec sa tante; elle voulait +aller à Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a +profité de l'absence du maître, qui avait dit comme ça: «Avant d'aller à +Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne rassembler des amis.» Nous avons +pris une barque et nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du +Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris +que le marquis était là avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite +rembarquées sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire +du côté des Anglais, et qui nous a posées par ici, sur la grève. Je +connais le pays, j'en suis! J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai +cachée dans la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais je ne +suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur nos traces. A +Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit +nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes +réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai veillé dans une +chambre en bas, où tout à l'heure deux soldats bleus sont entrés pour +demander à boire. Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le +Sauvières est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue vite sans +avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte, que j'avais vue dans le +temps à Puy-la-Guerche, et me voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta +cousine? Sans toi, elle est perdue. + +HENRI. Conduis-moi auprès d'elle. + +LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n'est peut-être pas +loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut +venir ici, où tu as des soldats pour la défendre. Je vais la chercher. + +HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége de ta façon! Son mari +a été jaloux de moi; toi, tu es sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes +passionnément, on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour +la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi. + +LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise; le maître ne +l'aime plus! + +HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il veut la ramener chez +lui;... donc, il l'aime. + +LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite, voilà ce qu'il +veut! Madame de Roseray, son ancienne maîtresse, la belle des belles, la +maudite des maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je +voudrais voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle règne chez +lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, moi... moi à qui le maître +devait tout! + +HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel... Tu dois mentir! + +LA KORIGANE, frappant du pied. Tu ne me crois pas? Misère et malheur! +Voilà ce que c'est!... Ah! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je +peux faire tout ce qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le +bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...» Allons! qu'il la +trouve où elle est! Sachant où vous êtes, il ne l'accusera pas moins +d'être venue ici pour vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu +sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si +j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi que j'aurais aimée! + +HENRI, frappé de la voir pleurer. Explique-toi tout à fait; dis toute la +vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari? L'a-t-il menacée, maltraitée? + +LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est venue demeurer +chez lui; elle a traité Louise comme une vraie servante. Elle a su que +par moi elle envoyait des lettres en secret: c'étaient des lettres à +mademoiselle Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient des +lettres pour vous. + +HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci. Va chercher Louise +et sa tante. + +LA KORIGANE. J'y cours. + +HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas; tu lui diras que je +l'attends et que sa femme est chez moi. + +LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui? + +HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite envers elle. + +LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela! on ne tue pas +Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres. + +HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose à être tué par +moi? + +LA KORIGANE, qui est sur le seuil de la rue. Je ne crains pas ça! +Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D'ailleurs, il a +plus d'hommes que toi; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise +bien vite et ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même? +Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi, je vais guetter +pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient par ici. + +HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied ferme! (La +Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l'escalier; +entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.) + + + +SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS. + + +HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, pâle et tremblante, lui +tend la main sans rien dire.) + +ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver. +Nous voilà comme Coriolan chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne +fait rien! + +LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez ici, nous n'avons pas +réfléchi, nous sommes accourues. + +HENRI, leur serrant les mains. Vous avez bien fait, allez! merci! + +ROXANE, à Louise. Je te le disais bien, que ce vaurien-là serait content +de nous voir. Ah ça! misérable jacobin, tu ne m'embrasses donc pas? + +HENRI, (l'embrassant.) Ah! de tout mon coeur, chère tante; mais parlons +vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m'a dit la Korigane? + +ROXANE. La Korigane? tu l'as vue? + +HENRI. Elle sort d'ici. + +ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées ou trahies. Que +t'a-t-elle dit? + +HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise. + +LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle a eu tort. Je quitte +sa maison parce que, le voyant lancé dans une expédition périlleuse et +décisive, que du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une +préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs d'insurrection +quittent leurs demeures, on les brûle, et les femmes deviennent ce +qu'elles peuvent. J'ai demandé asile à Marie pour quelques jours. De là, +je compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où M. de la +Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l'expédition +échoue par la trahison des Anglais. + +HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas que vous venez +toutes seules vous jeter dans un pays occupé par nous sur le pied de +guerre, au risque de n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver? +Votre explication manque de vraisemblance, ma chère Louise, d'autant +plus que vous n'êtes pas femme à abandonner l'homme dont vous portez le +nom, à la veille de si grands événements, dans la seule crainte d'en +partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison; +quelqu'un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre +dévouement. + +LOUISE. Ne croyez pas... + +ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour un scélérat. Je dirai +la vérité, moi!... Je veux la dire!... + +LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré... + +ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime mieux mourir que de +rentrer dans cet affreux donjon où nous avons souffert tout ce que l'on +peut souffrir. Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a +dit la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous est +dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées, opprimées, +Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte d'une jalousie feinte; il nous +a laissées sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits +prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur même, étaient +menacés. Si la Korigane te l'a caché, elle n'a pas tout dit. Donne-nous +un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou +l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à Quiberon, le marquis +nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de +l'escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son +mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne. La République seule +peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte +pour nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne, qui nous y +force! + +SAINT-GUELTAS, sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie comme +un tiroir et fermé d'une planche à jour. Merci, mademoiselle de +Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre douce voix m'a réveillé d'un +profond sommeil que la peine de courir après vous m'avait rendu fort +nécessaire. Je demande pardon au colonel de m'être ainsi introduit dans +son logement pour m'y reposer en sûreté comme chez un ami; j'ai eu la +meilleure idée du monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre à +votre éloquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont +instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate de rire.) +En vérité, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgré +vous, je le sais, un rôle très-comique! Vous voilà constitué vengeur de +l'innocence à bien bon marché! + +HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, monsieur. Si vous +avez entendu ce qui s'est dit, vous savez que madame de la Rochebrûlée, +loin de vous trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont l'une +est digne de mon respect, vous accusent, et je vous soupçonne +sérieusement d'avoir manqué à vos devoirs envers ma parente. Je suis +l'unique appui qui lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure +qu'elle l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre +conduite. + +LOUISE, à Saint-Gueltas. Ne répondez pas, monsieur, c'est à moi de +parler. Je n'ai aucun reproche à vous faire ici. Je le déclare devant +mon cousin, et, tout en le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je +le prie de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir de vous +seul. + +SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie, vous l'engagez à ne +pas s'immiscer dans nos petites querelles de ménage? Vous avez raison. +Moi, je lui pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi, mais +généreux. C'est un noble caractère que le sien! Nous nous connaissons +depuis ce matin, et j'aurais grand regret de l'offenser. Dites-lui donc +qu'après un accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre +injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal. + +LOUISE, pâle et près de défaillir. Oui, mon cousin, je confirme ce que +M. de la Rochebrûlée vient de vous dire. + +ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. Henri! (Montrant +Saint-Gueltas avec effroi.) Préserve-nous de sa vengeance; nous sommes +perdues, si nous retournons chez lui! + +SAINT-GUELTAS, moqueur. Si telle est votre pensée, ma belle dame, il me +semble que vous voilà sous l'égide de la République et que rien ne vous +force à suivre votre nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et +je la prie de vouloir bien accepter mon bras. + +HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement effrayée et +Louise près de s'évanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va +rentrer? + +SAINT-GUELTAS, tressaillant. Que voulez-vous dire, monsieur? + +HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez elle quand une rivale y +a plus d'autorité qu'elle-même. Je n'ai pas le droit, je le reconnais, +de juger le plus ou moins d'affection sincère que vous portez à votre +compagne; mais j'ai le droit de juger un fait extérieur et frappant. Si +une étrangère règne dans sa maison, elle n'a plus de maison. La loi juge +ainsi cette situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée de sa +légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre que vous faites à +votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l'invoquer. C'est +à moi de la remplacer auprès d'elle, et je vous somme de me dire si vous +comptez faire sortir de chez vous madame... + +SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l'on calomnie +est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est +sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer +pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la Rochebrûlée. (A Louise.) Vous +ne l'y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d'honneur... que vous +seule avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite? + +LOUISE. Oui, monsieur; partons! + +HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne doutez pas de la parole +qui vous est donnée? + +SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur de Sauvières! Vous +abusez de la reconnaissance que je dois à vos bons procédés. + +LOUISE, vivement. J'ai confiance, Henri, je vous le jure! (A Roxane.) +Adieu, ma tante! + +ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide? Non, je +mourrai avec toi! + +SAINT-GUELTAS, riant. Très-bien! dévouement sublime!--Adieu, monsieur le +comte, sans rancune! + +LOUISE, émue. Adieu, Henri! + + + +SCÈNE XI.--Les Mêmes, CADIO, qui paraît au moment où Saint-Gueltas ouvre +la porte. + + +CADIO, (le sabre à la main.) Pardon! vous êtes prisonnier, monsieur! + +SAINT-GUELTAS, méprisant. Allons donc! quelle plaisanterie! + +CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont prises. +Rendez-vous! + +HENRI, arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets. +Laissez, monsieur, ceci me regarde. (A Cadio sur le seuil, devant les +militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des +conventions qui suspendent les hostilités quant à ce qui le concerne +personnellement. Laissez-le se retirer librement. + +CADIO, à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission militaire. +Passez. (A Roxane.) Passez aussi. + +SAINT-GUELTAS, le voyant arrêter Louise. Madame est ma femme! + +CADIO. Non. + +SAINT-GUELTAS, repassant la porte qu'il a déjà franchie. Comment, non? +Est-ce que vous êtes fou? + +CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre. + +SAINT-GUELTAS, refermant derrière lui. Voyons! + +CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la mienne. + +HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde! + +SAINT-GUELTAS, très-surpris. Cadio?... (Louise et Roxane reculent, +étonnées et inquiètes.) + +CADIO à Saint-Gueltas. Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui +est là, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous +dire: Vous n'emmènerez pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle suive +davantage son amant. + +HENRI. Son amant? + +LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais mort quand un prêtre a +béni mon mariage avec monsieur... + +CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas sans l'autre, et +l'autre n'est pas détruit par celui-là. Votre seul mari, c'est moi, +Louise de Sauvières, et il ne me convient pas, je le répète, de vous +laisser vivre avec un amant! + +SAINT-GUELTAS, ironique. Si cela est, il est temps de vous en aviser, +monsieur Cadio! + +CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une heure que je sais +la validité de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un +signe. Rebec paraît.) Venez ici, vous, avancez! (Rebec entre, un peu +troublé; Cadio referme la porte.) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me +dire? + +ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il prétend, +ce coquin-là? + +REBEC, reprenant de l'assurance. J'ai dit la vérité. Le mariage est +légal, les actes sont en règle, et les vrais noms des parties +contractantes y sont inscrits. + +CADIO. Montrez la copie. + +REBEC, la remettant à Henri. Ce n'est qu'une copie sur papier libre; +mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune +dont j'étais l'officier municipal. + +ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée! + +REBEC. Elle ne l'a pas été. + +ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...? + +REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée; mais l'incompatibilité +d'humeur vous assure de ma part la liberté de vivre où et comme vous +voudrez. + +ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à ma fortune, misérable! + +REBEC. On s'arrangera, calmez-vous! + +HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec! Je ne te croyais pas si +malin et si corrompu. + +REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention n'était que de +soustraire ces dames et moi-même à la persécution; mais, quand il s'est +agi de rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur. Ces dames +pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore si elles en ont pris la +peine. On était fort bouleversé dans ce moment-là... Elles ont signé +leurs vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, reconnues +pour ce qu'elles sont, elles ne seraient sauvées qu'au prix d'un mariage +bien fait. Elles doivent s'en souvenir. + +HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait lu de faux noms... + +REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des témoins bénévoles et peu +attentifs, sous les noms d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais +ces témoins sont morts, je m'en suis assuré. La famine et l'épidémie ont +passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique et régulier. + +ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant! + +REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant pas vous faire porter +le nom d'un homme condamné aux galères. + +ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom? + +REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais, dans tout acte civil, +vous serez, ne vous en déplaise, la femme Rebec ou l'acte sera nul. + +SAINT-GUELTAS, qui a écouté avec calme et attention, bas à Louise, +sèchement. Et vous, ma chère, vous serez tout aussi légalement et +irrévocablement, la femme ou la veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut +à tout prix rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler la +République, au lieu de se jeter dans ses bras! + +LOUISE, bas. Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire à +l'humiliante situation où je me trouve! + +ROXANE, bas à Henri. Fais-nous partir, vite! J'aime mieux le donjon du +marquis que de pareilles discussions. + +HENRI, haut. Ces étranges difficultés doivent être examinées plus tard, +lorsque la loi pourra être invoquée par les deux parties. Quant à +présent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et +séparons-nous. + +CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; elle +sanctionne mon droit, la femme que j'ai épousée m'appartient, et, par +là, elle recouvre son état civil, elle rentre dans la loi commune. + +SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous? + +CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot. + +SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le mien. Je regarde votre +opposition comme nulle et je passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma +maîtresse, n'importe! Je tiens pour légitime celle qui s'est librement +confiée, et donnée à moi, et qui n'a jamais eu l'intention d'appartenir +à un autre. + +LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son dévouement, à sa +probité. Nous nous étions expliqués d'avance, il connaissait la +promesse, qui me liait à vous. Il regardait comme nul, et arraché par la +violence de la situation qui m'était faite, l'engagement que nous +allions simuler, et dont les traces écrites devaient être anéanties. Il +était simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà +parvenu, ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible! Tenez, +Cadio, voici votre anneau d'argent que j'avais conservé par estime et +par amitié pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter? + +CADIO, ému. Gardez-le, je mérite toujours l'estime pour cela... + +SAINT-GUELTAS, l'interrompant et prenant le bras de Louise. Bien! assez! +je pardonne à votre folie.--Votre serviteur, monsieur de Sauvières! (A +Cadio qui s'est placé devant la porte.) Allons, mordieu! faites place! + +CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien! mais à +_elle_, non. J'ai dit non, et c'est non! + +SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser la tête? + +HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis, +puisqu'en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre +vous. Je vous prie de ne pas l'oublier! + +SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma femme prisonnière pour +la livrer à cet insensé? Vous ne pensez pas que je m'y soumettrai, +monsieur de Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne un +signal qui vous livrera tous à la merci des gens que je commande. Croyez +qu'ils ne sont pas loin et que l'on ne me fera pas violence impunément. +Vous voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger pour un +motif qui nous est purement personnel? Vous avez raison. Faites-donc +respecter votre autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se +révolte. + +HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison et à la justice, +je le connais. Permettez-moi de l'y rappeler devant vous. Il faut que ma +cousine soit délivrée une fois pour toutes des craintes qu'une situation +si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous +protéger tous deux; je n'y manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement +contre mon meilleur ami. (A Cadio.) Admettons que tu aies raison en +droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il y a là une situation sans +précèdent peut-être. Un instant la législation nouvelle a pu être +méconnue par tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait +à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il +ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour +sauver sa propre vie. + +LOUISE. Non, jamais! + +HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience par dévouement pour les +autres. C'est le plus grand sacrifice que puisse faire à la +reconnaissance et à l'humanité une âme comme la sienne. Tu l'as senti, +toi, tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux +vous avez commis, dans un religieux esprit d'enthousiasme, une sorte de +sacrilége; vous avez oublié que les serments au nom de l'honneur et de +la patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prêtre! +mais votre erreur à été sincère et complète. D'avance, tu avais tenu +mademoiselle de Sauvières quitte de tout engagement envers toi, tu me +l'as dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, tu +n'es pas seulement insensé, tu deviens coupable et parjure. + +CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas légitimement +mariée avec cet homme-là! elle ne pouvait pas l'être, elle ne le sera +jamais, elle ne sera pas la mère de ses enfants. Si elle les +reconnaissait, ils seraient forcés de s'appeler comme moi. + +HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette +situation, et vivra avec celui qu'elle a voulu épouser devant Dieu, +ignorant la valeur et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon rôle +vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté morale, ne me +forcez pas à vous donner des ordres. + +CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas convaincu. Je proteste +contre la liberté que vous voulez lui rendre, et je vous défie de me +donner sans remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (A +Saint-Gueltas.) Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris, vous! Je ne +connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manière d'entendre les +convenances. Je ne sais qu'une chose, c'est que votre existence me pèse +et m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans droits sur cette +femme et sans devoirs envers elle. Je sais à présent que, bon gré mal +gré, je suis responsable de son égarement, outragé par son infidélité, +empêché de me marier avec une autre et d'avoir des enfants légitimes. +Elle m'a pris ma liberté, je n'entends pas qu'elle use de la sienne. +Elle devait prévoir où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un +simple, un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. Elle m'a +traité comme un idiot dont il était facile de prendre à jamais la +volonté, sans lui rien donner en échange, ni respect, ni estime, ni +ménagement. Une heure après le mariage, elle se faisait enlever par +vous. Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me jetant une +bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voilà comment +vous avez agi envers moi, et dès lors elle s'est regardée comme libre de +devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était pas. +Son parti était écrasé, la République s'imposait, la loi était +consolidée. Qu'elle ne daignât pas porter le nom obscur du misérable qui +le lui avait donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir sa +figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je n'aurais jamais +songé à l'inquiéter; mon dédain eût répondu au sien; mais, avant de se +livrer à l'amour d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre, +elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si son premier +mariage ne m'engageait à rien, moi, ou si, grâce à son amant, elle était +réellement veuve. Elle n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh +bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de coeur, +savoir attendre le moment où elle pourrait invoquer l'annulation de +notre mariage; j'y eusse consenti, et, si la chose eût été impossible, +il fallait subir les conséquences et conserver le mérite d'un acte de +dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté comme moi... Oui, comme +moi; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de +libertinage, et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion que +vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage de vos infidélités! La +malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout! Elle veut à présent, +retourner à sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma +protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lâcheté d'exercer +cette protection, je ne veux pas qu'elle traîne plus longtemps ma honte +et la sienne à vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous +consentez à y voir traîner le nom que vous portez. Quant à moi, je peux +lui pardonner l'erreur où elle a vécu jusqu'à ce jour; elle a pu croire +nos liens illusoires: en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne +quitte son amant à l'instant même, elle devient coupable de parti pris +et autorise ma vengeance. + +SAINT-GUELTAS, toujours ironique. Répondez, monsieur de Sauvières! Ma +parole d'honneur, le débat devient très-curieux, et vous voyez avec +quelle attention je l'écoute. + +HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre? + +SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire avoir votre opinion. + +HENRI. Et vous, Louise? + +LOUISE, abattue. Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. Je +reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me +sont adressés, et que j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je +les ignorais. Je viens de les comprendre. + +SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. On ne vous en demande pas tant! ne soyez +pas si pressée de vous repentir. + +LOUISE, s'éloignant de lui. Parlez, Henri! + +HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce jour, éloignée des deux +hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie sérieuse et digne +de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous +touchons au triomphe définitif de la République et à une ère de paix +durable où vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos +deux mariages que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les +droits du premier époux sont douteux et ceux du second sont nuls. S'il +vous est prescrit de le quitter, n'attendez pas qu'un tel arrêt vous +surprenne dans une situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage M. +Saint-Gueltas à l'adopter sans appel. + +LOUISE, tremblante, mais résolue. Je l'accepte, moi; oui, je déclare que +je l'accepte! + +SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais j'en ouvre un autre que +je crois meilleur, monsieur de Sauvières! Vous me voyez très-calme dans +une situation qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de +résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions soudaines. Je +viens d'écouter M. Cadio avec surprise, avec intérêt même. Je vois en +lui un homme très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris que +j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est devenu un désir de +lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme, et il ne me déplaît pas +d'avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens à +reconnaître qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de +monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas; mais, comme +je ne puis reconnaître l'autorité morale d'une loi faite par nos ennemis +et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la +femme qui a requis ma protection, à quelque titre que ce soit, ne peut +plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le débat se termine +par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots +préjugés, moi; un duel à mort tranchera la question, et je le lui +propose sur-le-champ. Ma compagne restera près de vous, monsieur de +Sauvières. Si je succombe, je sais de reste qu'elle ne tombera pas du +pouvoir du vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié pour +elle. + +LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi qu'un pareil combat! (A +Saint-Gueltas.) Je vous supplie... + +SAINT-GUELTAS, sèchement. Vous n'avez plus rien à dire. C'est à M. Cadio +de répondre. + +CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre en duel avec moi, +monsieur le marquis? C'est bien généreux de votre part en vérité! Vous +n'avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison? + +SAINT-GUELTAS, irrité. Vous refusez? + +CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de nous fait honneur à +l'autre en acceptant le défi! + +HENRI. N'envenimons pas la querelle par des récriminations. (Haut.) +Marchons; je serai un de tes témoins, et, pendant que monsieur ira +chercher les siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde de +ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre sur le lieu et sur les +armes. (Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A Louise, qui, sans pouvoir +parler, essaye de l'arrêter.) Soyez calme, Louise! ayez la force d'âme +que commande une pareille situation. Elle est inévitable! (Il +sort.--Louise, atterrée un instant, s'élance vers la porte, mais Henri +l'a refermée en dehors.) + + + +SCÈNE XII.--LOUISE, ROXANE. + + +ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières? + +LOUISE. Non, pas encore! (Elle va vers la porte de l'escalier et entend +Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef; elle revient et +se laisse tomber sur une chaise.) + +ROXANE. Où irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour empêcher ce duel? +Les hommes, en pareil cas, se soucient bien de nos frayeurs! Et puis +après? Quand le marquis serait tué, ce n'est pas moi qui l'arroserais de +mes larmes. + +LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je deviens folle! + +ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le vois bien, +hélas! tu l'aimes toujours! + +LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien! J'étais mortellement +offensée, il me semblait que tout devait être rompu entre nous, et que +son infidélité, son injustice, son ingratitude, avaient comblé la +mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette rupture, qu'il ne la +repoussait, l'orgueilleux, que pour m'empêcher d'en avoir l'initiative; +mais vous voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il éloigne ma rivale, +puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens et qu'il s'y refuse au +péril de sa vie!... + +ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de tyrannie, sa fatuité +insatiable, qui ne veulent pas céder en face des républicains! + +LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l'admire encore! + +ROXANE. Hélas! gare à nous, quand il va être débarrassé de ce fou de +Cadio! + +LOUISE, pensive. Il va le tuer? + +ROXANE. Tu penses bien qu'un insensé comme Cadio a beau être devenu +militaire, il ne tiendra pas trois minutes contre la première lame de +France! Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton despote et la +mort... + +LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!... car c'est un duel à +mort!... Ils l'ont dit! il faut que cela soit!... Oh! funeste et +misérable existence que la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un +espoir, une raison de lutter et de vivre... + +ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange au ciel et un +malheureux de moins sur la terre!... Mais... qu'est-ce que j'entends +donc? les bleus font l'exercice à feu? + +LOUISE, écoutant. Non, c'est autre chose... C'est un combat! (Elle court +à la fenêtre.) Ceux qui nous gardaient s'éloignent, ils courent... On +sonne l'alerte. Mon Dieu, que se passe-t-il? Et nous sommes enfermées +ici! + + + +SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LA KORIGANE. + + +LA KORIGANE. (Elle entre par la cuisine.) N'ayez pas peur, c'est moi. Le +marquis n'a pas pu se battre en duel. Je le suivais, je guettais. J'ai +averti les chouans. Ils l'ont enlevé de force au bout de la rue: les +bleus se sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la campagne; +mais ils ont beau avoir des chevaux, les chouans savent courir! + +ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc que mon neveu soit exposé +pour nous avoir reçues généreusement? + +LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je ne veux pas, moi! + +ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio? + +LA KORIGANE. J'ai aimé les anges comme on doit les aimer et le diable +comme il veut qu'on l'aime! + +ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi? + +LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours détesté le mal, parce que les nuits +je le vois en rêve, quand j'ai le mal dans l'esprit, et il me fait des +reproches, il me menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier +tout à l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me suis dit: «Tu ne +mourras pas par ma faute; cette fois, j'empêcherai cela!» + +LOUISE, agitée. Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le marquis l'a fait +assassiner à la ferme du Mystère? + +LA KORIGANE. C'est vrai. + +LOUISE, effrayée. Avec quel sang-froid il m'a dit que ce malheureux +s'était noyé dans la Loire en voulant nous poursuivre! + +ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche... Est-ce que les +bleus reculent?... Pauvre Henri! s'il lui arrivait malheur! si +Saint-Gueltas revenait nous prendre! Ah! tant pis! pour la première +fois, je fais des voeux pour les sans-culottes, moi! + +LOUISE, à la Korigane. Comment donc le marquis n'empêche-t-il pas...? il +est donc sans autorité sur les chouans? + +LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renommée et le veulent pour +chef; mais ce n'est plus ça les Vendéens! Le Breton obéit comme il veut +et quand il veut! + +LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et ils lui font jouer +un rôle odieux! C'est impossible!... J'irai les trouver. Je leur +dirai... + +LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous ne savez pas seulement +leur langue! Est-ce qu'ils vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils +vous laisseront approcher? + +LOUISE. J'essayerai; on peut toujours... + +LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, je ne peux qu'une +chose, vous cacher; mais je veux que vous me juriez d'abandonner +Saint-Gueltas. + +LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir retourner avec lui? +il m'a juré, lui, que je ne retrouverais pas sa maîtresse au château; il +se repent, j'en suis sûre, il m'aime encore... + +LA KORIGANE. Vous croyez ça?... Louise de Sauvières, il faut donc que je +vous dise tout? (On entend une fusillade plus proche.) + +ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voilà encore une fois, dans la +bagarre! Fuyons! + +LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les bleus repoussés défendent +l'entrée du village; mais, moi, je n'ai plus le temps de rien ménager. +Louise, regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tué la première +femme de Saint-Gueltas et son fils! + +LOUISE, reculant d'effroi. Toi? + +ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton maître? + +LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait besoin de leur mort, +il la désirait, je m'en suis chargée. Il m'a maudite pour cela; mais il +a profité de mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il ne vous +aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti, à ceux qui vous +protégeaient; vous avez bien deviné cela, vous le lui avez dit, vous +l'avez mortellement offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche, +plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas, mais il a besoin +d'elle à présent, et vous le gênez... Eh bien, le jour où cet homme-là, +qui est le démon, me dira: «Emmène Louise, fais que je ne la revoie +jamais!...» je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce sera plus fort +que moi... Et, comme vous avez été bonne pour moi, comme vous m'avez +montré de la confiance et qu'après vous avoir haïe, je vous ai aimée par +son ordre, je me tuerai après l'avoir encore une fois servi en vous +tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous, faites que je ne le revoie +jamais! Je peux encore me repentir et sauver ma pauvre âme, car je le +déteste et le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me +commande..., je ne peux pas répondre de moi! Non, vrai! je ne peux pas! + +LOUISE. Ah!... Tu étais donc sa maîtresse, toi? Je ne pouvais pas le +croire! + +LA KORIGANE, avec dépit. A cause que je suis laide? Eh bien, j'ai été sa +maîtresse comme vous, car vous n'êtes pas sa femme! + +LOUISE. Je ne suis pas...? + +LA KORIGANE. Je n'ai réussi qu'à tuer l'enfant. La femme, le fantôme que +vous avez vu le jour du mariage, parée de votre voile et de votre +couronne, la folle enfin, que je croyais avoir noyée, s'est réfugiée sur +un rocher où, au point du jour, l'abbé Sapience l'a trouvée; il l'a +emmenée dans une barque, il l'a cachée et envoyée à Nantes; elle vit, la +mort de son enfant lui a rendu la raison, à ce qu'on dit. On attend les +événements pour la faire reparaître, si Saint-Gueltas l'emporte sur +Charette. Voilà toute la vérité, je vous la dis aussi laide que je l'ai +faite... Me croirez-vous à présent? + +LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu veux! J'ai horreur de la +vie, j'ai horreur de toi, de Saint-Gueltas et de moi-même! (La fusillade +éclate plus près.) + +ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, Louise! + +LOUISE, égarée. Qu'importe? + +LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher! + +LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir ici! (A Roxane.) Partez! + +LA KORIGANE. Venez, Louise, venez! + +LOUISE. Non! + +LA KORIGANE, se jetant à ses pieds. Venez! maudissez-moi, crachez-moi au +visage, mais laissez-moi vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le +maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme moi, faites le mal, +buvez la honte, et, comme moi, vous aurez au moins son amitié, comme je +l'ai eue. + +LOUISE, exaltée. Son amitié! elle souillerait ma vie! garde-la pour toi +qui en es digne, et qu'il me haïsse, l'infâme! C'est assez que son +odieux amour ait flétri mon passé et détruit mon avenir. Dieu de +justice, venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne à +l'égarement de ma croyance. Ils méritent de recevoir ta lumière plus que +ceux qui prétendent te servir et qui se croient autorisés à commettre +tous les crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème sur la +poitrine et une image au chapeau! Honte et malheur sur ces bandits qui +se jouent des choses sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et +de la vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton +maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre. Dis-lui que, s'il +approche de cette maison, où Henri et Cadio se feront tuer pour me +défendre, je m'y ferai tuer aussi avec mon frère et mon mari! + +ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle! + +LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est Cadio que +j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien, lui, l'homme sincère et pur +qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de +race, préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant le nom de ce +bohémien homme de coeur, et j'ai voulu le nom souillé d'un bandit de +qualité! + +ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire! + +LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme sont guéris les morts. +Je n'aime plus rien, ni personne! Ah! j'ai été trop punie;... mais le +moment de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter... Écoutez! la +mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares... les cris plus +sourds... Entendez-vous ces voix qui murmurent encore: «Vive la +nation!...» C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... Et +là-bas, ces hurlements féroces, c'est la horde sauvage des chouans qui +me réclame! Ils viennent... (A la Korigane, lui arrachant ses pistolets +qu'elle a tirés de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne +m'aura pas vivante! + + + +SCÈNE XIV.--Les Mêmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC à la fin. (La +porte de la cuisine s'ouvre avec impétuosité, Henri, Cadio et Motus +s'élancent dans la chambre.) + + +HENRI. Ici, nous tiendrons encore. + +MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! Le malheur est +que nous n'avons pas de munitions! + +JAVOTTE, venant de la cuisine. Si fait! là, dans ce trou, il y a encore +des cartouches, et par là des fusils. Prenez, prenez tout! + +MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles sont bonnes. + +CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec? + +JAVOTTE. Oh! qui sait où il s'est caché? Mais soyez tranquilles, ils ne +viendront pas par la ruelle; c'est trop étroit, vous auriez trop beau +jeu! Gardez le côté de la place; moi, je veillerai par ici. + +HENRI, entrant dans la salle. Alors, vite ici une barricade! La porte de +l'escalier est solide. Ajoutons-y les meubles! Femmes, passez dans +l'autre chambre, vite! + +LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri! Courage, Cadio! (Lui +donnant les pistolets.) Tiens! voilà des armes chargées, défends-moi, +venge-moi! + +CADIO, éperdu. Vous dites?... + +ROXANE. Oui, oui! mort à Saint-Gueltas! Nous allons vous aider. Ah! +Henri, mon pauvre enfant! c'est nous qui sommes cause... + +MOTUS, arrêtant la Korigane, qui veut s'élancer dehors. Minute, +l'espionne! on ne s'en va pas! + +CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions forcés de la tuer. + +MOTUS. Alors, filez, brimborion! + +LA KORIGANE, reculant. Non! Je ne ferai rien contre Cadio! Laissez-moi +ici! (Motus assujettit les contrevents, qui, sont percés d'un coeur à +jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent le bahut et la table +contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent à rassembler les +armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de farine que +Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le bas de +la fenêtre jusqu'à la hauteur des jours.) + +MOTUS, à Javotte, qui porte un sac. Courage, la belle fille! Forte comme +un garçon meunier! + +HENRI, à sa tante. De grâce, emmenez Louise, allez dans l'autre chambre. +Dès que nous tirerons, il entrera ici des balles. Si nous succombons, +vous n'aurez rien à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis... + +ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que nous allons prier. +(Elle passe dans l'autre chambre avec Louise, qui revient bientôt et se +tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, s'est assise dans un +coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l'événement. Les +préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne au dehors.) + +HENRI, à Cadio. C'est étrange, l'ennemi aurait-il quitté la partie?. + +CADIO, qui regarde par le trou du contrevent. Non, je vois là-bas les +vestes rouges que leur ont apportées les Anglais. Ils s'arrêtent, ils se +consultent. Ils n'osent pas s'engager entre les feux de nos refuges. Il +ne savent pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes seuls! + +MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme ça bloqués, quand on aurait fait +d'ici une si belle charge de cavalerie, s'ils n'avaient pas coupé les +jarrets de nos pauvres bêtes! + +CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous nous sommes trouvés +séparés, comment ne se sont-ils pas repliés par ici? L'ordre était +donné... + +MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la tête, il aura mal +entendu. + +HENRI. Où peuvent-ils être? Avec eux, rien ne serait perdu encore. + +CADIO. Attention! voilà l'ennemi qui se décide. + +HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête? + +CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n'ose pas se montrer. + +LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des chouans. Ils ne veulent ni +paix, ni trêve, ni affaires d'honneur en dehors de leurs intérêts. + +CADIO. Qui donc les a avertis? + +LA KORIGANE. C'est moi. + +CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moitié de mes braves soldats? +Ah! maudite, je te reconnais là. + +LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient. Ils ne le +voulaient pas; quand ils ont vu que vous étiez si peu... + +HENRI, qui regarde par le contrevent. Un parlementaire, attendez! (Il le +couche en joue.) Parlez d'où vous êtes, n'approchez pas. + +UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas vous fait grâce. + +HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord! + +LA VOIX. Il ne viendra pas. + +CADIO. Il a peur? + +LA VOIX. Il n'est pas le maître. + +HENRI. S'il n'est pas le maître, il ne peut rien promettre. +Retirez-vous! + +LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez! + +HENRI. On la connaît, la grâce des chouans! Allez au diable! + +LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons! + +CADIO. Non. + +LA VOIX. Vous ne voulez pas? + +MOTUS. Allez vous faire... (Un groupe de chouans cachés sous la halle de +la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme à +temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.) + +MOTUS. C'est bien, il est salé, le traître! + +LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'était Tirefeuille, ton assassin, +j'ai reconnu sa voix. (Combat. Les chouans inondent la place et tirent +sur la maison. Henri, Cadio et Motus, protégés par les sacs de farine, +tirent par le contrevent, dont le haut est bientôt criblé par les +balles.) + +MOTUS, à Henri. Mon colonel, baisse-toi plus que ça. Voilà le bois de +chêne percé en dentelle. + +HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au plafond; tiens, le +plâtre et les lattes nous tombent sur la tête.--Louise, ôtez-vous, +allez-vous-en. + +LOUISE. Qui vous passera vos fusils? + +LA KORIGANE. Moi.--Défends-toi, Cadio. + +CADIO, sans l'écouter. Ah! les voilà qui montent sur le toit de la +halle! Ils vont pouvoir ajuster! + +MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre les sacs, puisque les +munitions ne manquent pas. + +CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! Ôtez-vous de là, Henri! +Ôte-toi, Motus! inutile de succomber tous trois à la fois. Chacun son +tour, ça durera plus longtemps! Je commence. (Il se présente à la +fenêtre, dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et +tire.) En voilà un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu six +avant qu'ils aient rechargé, (Il continue, tous ses coups portent, les +chouans hurlent de rage.) + +MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C'est à moi! + +CADIO, qui change toujours d'arme et qui tire toujours. Non! pas toi! Je +ne veux pas! + +MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui! + +CADIO. Tu es fou! + +HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions. Il faudra bien +qu'ils viennent à la portée de nos sabres. + +CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils vont nous donner +l'assaut. Les voilà sur l'escalier! + +HENRI. Alors, feu par la fenêtre! tous les trois! (Ils tirent pendant +que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent la fenêtre à +coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade. +Cadio reste exposé sans paraître s'en apercevoir.) + +LOUISE, au seuil de l'autre chambre. Cadio! c'est trop de courage! De +grâce... + +CADIO, qui tire toujours. Vous m'avez dit de vous défendre et de vous +venger! Je vous défends aujourd'hui, je vous vengerai demain. + +LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous... + +CADIO. Non! je suis invulnérable, moi! Tenez, ils se lassent! + +HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que veulent-ils faire? + +CADIO. Ils reviennent avec des échelles! Ils croient donc que nous +n'avons plus de balles? + +HENRI. Laissons-les monter un peu. + +MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent l'échelle... +Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont envoyées. Tenez, chiens +maudits, reprenez vos présens! + +CADIO. Dix sur l'échelle! Voilà le moment. A toi, Motus, pousse! moi, je +tire sur ceux qui la tiennent. (Henri et Motus poussent de côté +l'échelle, qui tombe avec ceux qu'elle porte. Malédictions et +rugissemens des chouans.) Les voilà qui se décident enfin à mettre le +feu. Tant mieux! les gens du village, qui se cachent, vont tomber sur +eux pour défendre leurs maisons. + +MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te contredire, on pourrait +bien nous enfumer ici comme des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta +permission, que ce serait le moment de faire une belle sortie et de les +sabrer comme qui fauche. + +HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver l'incendie. +Sortons par la cuisine;... ces dames auront le temps de se faire +reconnaître pendant qu'ils abattront la barricade. + +LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez! + +CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la maison et les sabrer +par derrière. Si tous mes hommes sont morts, il faut que je meure ici! + +HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul! + +MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement à mes supérieurs! (Ils se +serrent tous trois la main précipitamment et vont à la cuisine.) + +JAVOTTE, prenant une broche. Ils sont quelques-uns dans la ruelle: je +vais vous aider! + +LOUISE, à la Korigane. Je veux mourir avec eux! Toi, lave-toi de tes +péchés, sauve ma tante, parle à ces furieux. + +LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous et de Cadio! (Allant +à la fenêtre. Parlant breton.) Les bleus! les cavaliers bleus! Là-bas, +voyez, ils reviennent! Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que +des femmes prisonnières! (Les chouans reculent, hésitants et agités.) + +CADIO, qui était déjà au fond de la cuisine, revenant. Qu'est-ce qu'elle +dit? Nos cavaliers reviennent? + +HENRI, revenant aussi. Alors, il faut tenir bon encore cinq minutes! + +LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas. Sauvez-vous tous; +moi, je reste. + +CADIO. C'est à présent que tu mens! Ils reviennent, je les vois! + +MOTUS, regardant aussi. Les voilà! Ils sont encore au moins cent, mais +dispersés! + +LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. Vous êtes perdus! fuyez +donc! vous avez le temps. Les chouans vont à leur rencontre, ils +s'éloignent... + +MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je sonnais le ralliement..., +ça donnerait du coeur et de l'ensemble aux camarades. + +HENRI. Oui, oui, dépêche-toi! (Motus saute sur la fenêtre et sonne le +ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et +mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et +ajuste Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'élançant devant +lui, recule et tombe.) + +MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi! + +CADIO. Non, blessé enfin! C'est bon signe! Achève ta fanfare, tu ne +risques plus rien! (Louise et Henri ont couru à Cadio, qui se relève sur +ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. Elle étanche le sang de son +front avec son mouchoir.) + +LOUISE, éperdue. Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va mourir? + +CADIO. Je n'aurai pas cette chance-là de mourir où me voilà! + +JAVOTTE, lavant la blessure. Je crois que ça n'est rien; la balle a +ricoché. + +MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami. + +CADIO, serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant sa +coiffure militaire. Non, c'est le moment de sortir et de sabrer. + +MOTUS, qui a achevé sa fanfare. Fais excuse, mon capitaine. Les chouans +sont refoulés... ils reviennent sur la place... Ah! nos braves +cavaliers, comme ils y vont! Tirons encore sur les chouans! + +HENRI, qui a saisi un fusil. Oui! Nous leur ferons d'ici plus de mal que +de plain-pied. (Le combat recommence. Les cavaliers, arrivés en +chargeant sur la place, sabrent et écrasent les chouans, qui fuient en +désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent bientôt en voyant +le petit nombre de leurs adversaires. Henri, Cadio et Motus ont défait +la barricade et se sont élancés sur l'escalier. Un hourra de leurs +cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans se jettent dans +les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et égorgent les +hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler. Louise +et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont à la fenêtre. La +Korigane a disparu. Javotte, armée d'une hache, frappe ceux qui +approchent de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais, +séparés par la mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir +avancer. La petite troupe républicaine diminue à vue d'oeil. On se bat +corps à corps avec furie. Tout à coup, le canon retentit à quelque +distance. Le premier coup est à peine entendu au milieu des clameurs de +la lutte. Au second, un instant de profond silence.) + +LES CHOUANS. Victoire! c'est les Anglais! _Vive le roi!_ + +LES BLEUS, Henri en tête. C'est le général Hoche! _Vive la République!_ +(Une troupe de paysans sans armes et revenant du marché avec des femmes, +des enfants et des troupeaux, arrive éperdue en criant: _Les bleus! +c'est les bleus! nous les avons vus, nous autres!_ Leurs boeufs et leurs +charrettes achèvent de mettre la confusion et d'écraser les blessés et +les cadavres. En un instant, la place est jonchée de paniers de +volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en +fuyant et en criant en breton: _Sauve qui peut!..._ Les cavaliers et +leurs chefs leur donnent la chasse; Louise, Roxane et Javotte sont sur +l'escalier.) + +REBEC, reparaissant sans qu'on sache d'où il sort. Victoire! + +JAVOTTE. C'est pas tout ça, on est vainqueur, mais y a du mal! Courons +aux blessés! + +ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves républicains! Où vas-tu, Louise? + +LOUISE. Leur chirurgien n'a pas été tué, je le vois là-bas... Je cours +me mettre à sa disposition. + +REBEC. Non, aidez-moi à organiser ici l'ambulance! Javotte, ma mie... + +JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous êtes caché quand je me +battais, vous n'êtes pas un homme! + + + +SCÈNE XV.--LOUISE, MARIE, HENRI. (Pendant qu'on apporte et soigne les +blessés, une chaise de poste percée de balles arrive au galop sur la +place, avec une escorte de gendarmes volontaires dont quelques-uns sont +blessés.--Marie s'élance sur l'escalier. Louise se jette dans ses bras.) + + +Louise. Ah! mon amie, mon ange! (Elle sanglote. Roxane embrasse Marie en +pleurant aussi.) + +MARIE. Je viens à vous au hasard, et la Providence m'a conduite. Nous +avons rencontré les chouans, nous avons traversé leurs balles. +Heureusement, ils n'en avaient presque plus. Ils fuient en désordre. +Toute la population royaliste se réfugie dans la presqu'île. Nous voilà +pour aujourd'hui en sûreté; mais, mon Dieu, comme on s'est battu ici! Où +peut être Henri? + +LOUISE, lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et Motus. +Regarde! + +HENRI, saute de son cheval et court baiser les mains de Marie. Comme +toujours, vous êtes l'envoyée du ciel! Serrez la main du capitaine +Cadio, et remontez en voiture avec vos amies. Regagnez Auray avant la +nuit. Louise ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous dira +pourquoi! + + + + +NEUVIÈME PARTIE + +16 juillet 1795.--Onze heures du soir, au bout de la presqu'île de +Quiberon.--Un hameau à la côte.--Des paysans et des chouans bivaquent ou +campent par groupes sur la grève parmi les rochers.--Un chouan fait +cuire une volaille à peine plumée au feu d'une cantine, quelques autres +l'entourent et causent à voix haute. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--Chouans, Paysans, un Officier anglais, un Émigré, +Femmes. + + +LE CHOUAN, (dans un dialecte.) Oui, oui, on a été entraîné, poussé comme +des moutons dans une foire. Qu'est-ce que vous voulez! encore une +panique de ces imbéciles de paysans! + +UN PAYSAN, qui passe, dans un autre dialecte. De quel pays donc que vous +êtes, vous? Vous ne vous croyez plus paysans, parce que vous avez des +armes et que nous n'en avons point? + +LE CHOUAN. Il fallait en demander à ceux qui en donnaient, mais vous +avez mieux aimé les vendre que de vous en servir, et ça ne vous a sauvés +de rien. Vous voilà ici comme nous! + +LE PAYSAN. Peut-être bien qu'on s'en serait mieux servi que vous autres, +qui vous êtes sauvés les premiers, après avoir saccagé notre village. + +LES AUTRES CHOUANS. Qu'est-ce qu'il dit, celui-là? + +LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte! + +UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu'on ne te mette en travers du feu, +toi! Tu m'as l'air d'un républicain honteux! + +D'AUTRES PAYSANS, s'approchant. Qu'est-ce qu'il y a? Voyons! + +LE PREMIER PAYSAN. C'est ces voleurs-là qui nous ont pillés tantôt, et +qui mangent nos poules pendant que nous irons nous coucher sans souper. + +UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Voilà mon panier, je +le reconnais bien, et les plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous +autres, j'ai mes enfants là-bas qui crient la faim! + +LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la débrocher de ma baïonnette, +ta méchante poule de deux sous! tâche! + +LA FEMME, aux paysans. Vous n'avez point de coeur si vous laissez +malmener comme ça le monde de votre endroit! + +UN PAYSAN. Oui! Il faut qu'on nous rende ce qui est à nous. Ces gueux-là +m'ont volé mes deux moutons, à moi! + +UN DES CHOUANS. Ça n'est pas nous, mais ça ne fait rien, on répond les +uns pour les autres. Tout ce que le chouan trouve est à lui. Tenez-vous +tranquilles, les amis! C'est nous qui défendons le pays, nous avons +droit à tout ce que vous avez. + +UN AUTRE PAYSAN. Vous défendez le pays, vous? Eh bien, vous n'en +défendez ni long, ni large, puisque nous voilà, grâce à vous, sur un +pays grand comme la langue d'un chien et fait de même. + +UN DES HABITANTS DE LA PRESQU'ÎLE. C'est vous qui êtes des langues de +chien, dites donc! Vous venez ici nous gêner et nous affamer, et vous +méprisez notre endroit par-dessus le marché! (Aux chouans.) Cognez-les +donc, vous autres, on va vous aider! (Les chouans et les paysans se +battent. Les femmes éperdues accourent pour soutenir leurs maris. Les +enfants se réfugient dans les rochers en pleurant et en criant. Une +patrouille de la garnison anglaise arrive et sépare avec peine les +combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais les +frappent et les menacent.--Un vieil émigré à cheval accourt et se fait +expliquer la cause du tumulte.) + +UN OFFICIER ANGLAIS, qui parle français. C'est comme cela dans tout le +fond de la presqu'île, monsieur, on se bat pour les vivres et on en +manque. + +L'ÉMIGRÉ, à un paysan. Est-ce qu'on ne vous a pas fait une distribution +de riz ce soir? L'ordre a été donné... + +UNE FEMME. On a donné l'ordre, oui, mais la nourriture, point! Voilà +vingt-quatre heures que nos pauvres enfants se nourrissent de quelques +méchants coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils se +battent! + +L'ÉMIGRÉ, à l'officier. Ceci est intolérable, monsieur! Il y a chez vous +une indifférence, ou un désordre.... + +L'OFFICIER. Oh! monsieur, adressez-vous à l'administration, cela ne me +regarde pas. Je suis chargé de la police et non des vivres. + +L'ÉMIGRÉ. Vous ne faites pas mieux l'un que l'autre! + +L'OFFICIER. Est-ce à moi personnellement, monsieur, que vous adressez +cette réprimande impertinente? + +L'ÉMIGRÉ. Vous? Je ne vous connais pas; mais prenez-le comme vous +voudrez! + +L'OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole, monsieur? + +L'ÉMIGRÉ. Quand vous voudrez, monsieur! + +UN PAYSAN, qui les a écoutés, parlant à ses compagnons. Voilà comme ça +se passe ici! On se bat, nous autres, parce qu'on a faim, et les chefs +se battent parce qu'ils ne s'aiment point. On nous a trompés, les amis! +Anglais et Français ne pourront jamais marcher ensemble. + +UNE FEMME. En attendant, nous voilà dans le grand malheur, et ça n'est +pas la faute des uns ni des autres, si ces vaisseaux-là n'ont point +apporté de quoi nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de +marcher en avant. M'est avis que nous avons fait comme les oiseaux +affamés qui s'acharnent sur la mangeaille pendant que le vautour tombe +sur eux. + +UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutôt que nous avons été sottes de nous +sauver devant les républicains! Ils ne nous auraient point fait de mal. +Et quand même ils nous auraient pris nos denrées, ils nous auraient au +moins laissé nos maisons! A présent, nous voilà ici, couchant sur la +terre, à la franche étoile, comme des animaux, manquant de tout, et ne +pouvant plus sortir de ce méchant bout de rochers ou les bleus nous +tiennent bloqués, Dieu sait pour combien de temps! + +UNE AUTRE. Faut essayer d'en sortir! A quoi ça leur sert-il, de nous +bloquer? + +LA PREMIÈRE. Ça leur sert à affamer les Anglais et les émigrés, et ils +nous tiendront là jusqu'à tant qu'on soit nus comme la pierre et plats +comme le varech. + +L'AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent tout ça? + +UNE VIEILLE FILLE. C'est vos hommes qui devraient vous délivrer; s'ils +ne le font point, c'est des lâches! + +L'AUTRE FEMME. Ah! oui, nos hommes! fallait qu'ils ne se sauvent point +les premiers quand on est entré ici; c'est eux qui nous ont donné la +grand'peur... Mais les hommes! c'est ce qu'il y a de plus capon! + +UN HOMME. Vous dites des bêtises! les femmes, c'est ce qu'il y a de plus +pleurard et de plus décourageant! Taisez-vous! + +LES FEMMES. On se taira si on veut! (Les hommes et les femmes se +disputent. Les chouans se moquent d'eux. On recommence à se battre. Les +habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.) + + + +SCÈNE II.--RABOISSON, SAINT-GUELTAS. (Ils se promènent en causant, sur +la laisse de mer, un peu plus loin.) + + +RABOISSON. Ainsi, tu es sûr qu'elle n'est point ici? + +SAINT-GUELTAS. J'ai parcouru tous ces hameaux, je ne l'ai pas trouvée. +Il n'en faut plus douter, les républicains l'ont emmenée de Carnac, et +me voilà séparé d'elle, bravé et raillé par M. Cadio, accusé de trahison +par Sauvières, bloqué ici parmi des gens qui me sont hostiles, sous la +protection des Anglais, que je ne crois pas sincères. + +RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste: ils font pour nous ce +qu'ils peuvent; mais nos divisions, nos jalousies, l'incapacité de nos +chefs et le découragement de nos partisans, sans compter la +malencontreuse arrivée de ces paysans effarés et affamés, voilà ce que +nos alliés ne pouvaient prévoir et ne peuvent empêcher. Voyons, il faut +demander une barque, et à tout risque nous faire conduire à la côte. Les +républicains ne sont pas partout, que diable! et nous trouverons bien +moyen de rejoindre Vauban ou quelque autre corps en rase campagne. + +SAINT-GUELTAS. Libre à toi d'aller te mettre sous les ordres de M. de +Vauban ou de M. Georges; mais Saint-Gueltas ne reçoit pas d'ordres, il +en donne. + +RABOISSON. L'orgueil n'est pas de saison dans un moment aussi critique. +Je servirai comme simple soldat, si je sers ainsi à quelque chose. Toi, +tu retrouveras d'autres bandes de chouans qui probablement t'appellent +et te cherchent. + +SAINT-GUELTAS. Commander à des chouans? Non, plus jamais! J'aimerais +mieux une armée de peaux-rouges ou de cannibales. Jamais je ne leur +pardonnerai d'avoir porté la main sur moi! J'ai été forcé d'en tuer +trois ou quatre; après quoi, écrasé sous le nombre... + +RABOISSON. Il y a là quelque chose d'inexpliqué. Que ne te +laissaient-ils tuer Cadio? + +SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas! ils ont contre le duel la même +prévention que contre les combats à découvert. Tout ce qui est lutte à +force égale répugne à leur lâcheté. Ils n'ont pas voulu me laisser +tenter le diable, comme ils disent. + +RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre en duel? + +SAINT-GUELTAS. Je m'en doute. Je le saurai plus tard! Un ennemi, frêle +comme une guêpe, mais comme elle obstiné et venimeux, me harcèle et me +poursuit depuis quelque temps! Je l'ai longtemps supporté et ménagé par +pitié,... par superstition peut-être! Oui, je me figurais que cette +Korigane, au sobriquet bien trouvé, était mon porte-bonheur, une sorte +de petite étoile rouge chargée de présider à ma sanglante destinée et +d'entretenir de son souffle infernal le feu de ma volonté dans les +situations extrêmes; mais elle a été trop loin, je n'ai pu la suivre, je +l'ai reniée et chassée. À présent, elle s'est tournée contre moi, et +rien ne me réussit plus! + +RABOISSON, haussant les épaules. Tu baisses, mon pauvre marquis! Tu ne +crois pas en Dieu, je t'en offre autant; mais te voilà croyant au +diable, c'est le commencement de la dévotion. + +SAINT-GUELTAS. L'homme le mieux trempé a beau compter sur lui-même,... +il a besoin d'invoquer quelque mystérieuse influence... Tiens! l'autre +nuit, j'ai eu, moi qui te parle, des visions effroyables! Ces brutes de +chouans, ne pouvant me décider à marcher contre Sauvières, ne voulant +pas comprendre que sa loyauté engageait la mienne, effrayés de la menace +que je leur faisais de me tourner contre eux, s'ils me laissaient libre, +m'avaient jeté dans une cave. J'avais lutté comme un taureau pour me +défendre de cet opprobre. Laissé là tout seul, sans armes, avec mes bras +meurtris qui ne pouvaient me délivrer, je me suis évanoui brisé de +fatigue, étouffé de rage; c'est la première fois de ma vie que ma force +physique m'a fait défaut, que ma persuasion a échoué, et que mon +autorité a été méconnue. J'étais si accablé, que je n'ai rien entendu de +ce qui se passait au-dessus de ma tête, dans ce village où l'on s'est +battu avec fureur. Quand je me suis éveillé de cette léthargie, il +faisait nuit. Un silence lugubre régnait partout, j'étais dans les +ténèbres, je ne me rappelais plus rien. Je me suis cru enterré vivant +avec d'autres cadavres qui m'apparaissaient dans la lueur glauque de +l'hallucination. J'ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait +avec ses yeux hébétés et son rire affreux. J'ai vu la folle, qui rampait +le long des murs humides et qui traversait la voûte en volant comme une +chauve-souris. J'ai eu peur, oui, moi, j'ai eu peur!... Une sueur froide +glaçait mes membres. Enfin, j'ai surmonté ce cauchemar, j'ai commandé à +mon énergie. J'ai tordu et arraché les barres de fer du soupirail, je +suis sorti! J'ai erré dans le village sans y rencontrer un visage ami. +Les habitants s'étaient renfermés chez eux. De la maison de Rebec +convertie en ambulance partaient les gémissements des blessés. Quelques +soldats républicains les gardaient. J'ai écouté, caché dans l'ombre. Les +officiers étaient partis pour rejoindre un des corps de Hoche avec +quelques hommes valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je +n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elles n'étaient plus là. J'ai pensé +qu'elles avaient été entraînées ici par les fuyards, car les bleus +parlaient d'une panique qui avait refoulé sur Quiberon chouans et +habitants du rivage pêle-mêle. J'ai traversé miraculeusement les +avant-postes républicains, cherchant à apercevoir quelque barque +anglaise que je pusse héler et joindre à la nage. N'en voyant aucune, +j'ai longtemps marché sur le sable, dans l'eau jusqu'à la poitrine, et +mourant de faim et de soif. Enfin une barque s'est approchée aux +premières clartés du matin, et je me suis jeté dans la vague. Je suis +bon nageur, tu le sais, et, quoique le trajet fût long, il n'était pas +inquiétant pour moi. Eh bien, j'ai mal nagé, je ne savais plus! Dix fois +j'ai failli être englouti, et, chaque fois, j'ai vu auprès de moi la +folle et l'enfant qui flottaient sur l'écume et cherchaient à me saisir +pour m'entraîner. Quand la barque m'a recueilli, je me suis évanoui +encore... Tiens! c'est fait de moi. Je subis les défaillances et les +terreurs qui sont le lot des autres hommes. Je n'espère plus rien. Je +mourrai ici, et voilà peut-être la dernière fois que je te parle! + +RABOISSON. Tu as l'esprit frappé, comme tant d'autres. Celui qui +pourrait voir et retracer les fantômes sinistres que les songes de nos +nuits évoquent ferait ici, en ce moment, un second enfer du Dante... +Nous avons tous été dévots, c'est-à-dire superstitieux, dans notre +enfance; quelques-uns de nous le sont encore, et, d'ailleurs, nous +subissons forcément le contre-coup de nos agitations et de nos fatigues, +sans être soutenus par l'espoir du triomphe. Tu as plus qu'un autre +sujet de t'alarmer. D'Hervilly, blessé, résilie ce soir son +commandement, et c'est bien vu. Ses meilleurs amis sont forcés de le +reconnaître incapable. Puisaye ne t'aime pas. Si tu t'abandonnes +toi-même, si tu refuses de reprendre la campagne avec les partisans, tu +n'auras, parmi les émigrés, aucun ascendant, aucun prestige. L'abbé +Sapience t'a perdu dans leur esprit,... et l'on sait, ou l'on croit, +d'après son assertion, que, grâce à lui, celle dont l'ombre te poursuit +est vivante et guérie, toute prête à te convaincre d'infamie. + +SAINT-GUELTAS. Que dis-tu?... Ah! voilà le dernier coup! Je paraîtrai +demain au conseil, je veux me disculper, raconter les faits... + +RABOISSON. Il ne faut pas même l'essayer. On ne t'a pas encore vu ici: +il faut, pour te soustraire à des affronts qui te conduiraient peut-être +au suicide, partir cette nuit. Tu ne sais pas à quel point sont honnis +et repoussés ceux que d'Hervilly protégeait hier, et qui sont entraînés +dans sa défaite aujourd'hui! + +SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas! je repousserai tous les outrages, je +démasquerai toutes les intrigues, je déjouerai toutes les calomnies. Ah! +devant l'insolence de mes ennemis, je sens renaître mon courage! Si on +refuse de me rendre justice et de me donner réparation, je braverai ici +le sort des combats. Je n'irai pas me cacher encore dans les genêts pour +attaquer l'ennemi par derrière et faire dire que je ne connais que la +guerre des brigands et les audaces de l'embuscade. Chef de partisans à +perpétuité, moi? c'est là ce qu'on veut et à quoi on me condamne? Non, +je ne le suis plus, je ne veux plus l'être! Ce rôle est bon pour +l'initiative, il devient abject quand il se prolonge. J'en ai assez! +j'en suis dégoûté, repu, je l'ai en horreur! On veut que je rentre dans +l'ombre des bois pour que le monde ignore les prodiges que j'y +accomplirais, et pour que l'on dise à la cour que je me cache! La fin de +ces destins-là est atroce, on est assassiné par les siens ou livré à une +patrouille ennemie qui vous fusille au pied d'un arbre sans vous +connaître, sans vous accorder la mise en relief du procès politique et +la haute tragédie de l'échafaud. On disparaît comme on a vécu, ignoré ou +méconnu; on n'a pas même une tombe, et c'est tout au plus si le bûcheron +de la forêt ose révéler à vos amis au pied de quel chêne il vous a +enseveli sous les ronces! + +RABOISSON. Je t'ai averti, tu feras ce que tu voudras. Je n'ai plus +qu'un conseil, une prière à t'adresser: ne provoque personne en duel. +Adieu! (Il s'éloigne.) + +SAINT-GUELTAS, seul. C'est-à-dire qu'on a décidé de ne pas m'accorder +même la réparation de l'honneur! O rage! vrai, si j'ai fait le mal, j'en +suis trop puni! + + + +SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, LA KORIGANE. + + +SAINT-GUELTAS, (à la Korigane, qui se glisse dans les rochers et vient à +lui.) Ah! te voilà, toi? Bien, je vais te tuer. Ça me délivrera du +diable qui est après moi. + +LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas vivre sans toi, et je +viens chercher ma punition. + +SAINT-GUELTAS. Tu l'auras! Fais ta confession! C'est toi qui as +conseillé à Louise de me fuir et qui lui as servi de guide? + +LA KORIGANE. C'est moi. + +SAINT-GUELTAS. Qu'as-tu dit contre moi à Sauvières? + +LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait à Louise. + +SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit, à elle, le mal que tu as fait? + +LA KORIGANE. Tout. + +SAINT-GUELTAS. C'est toi qui as aidé l'abbé à sauver la folle? + +LA KORIGANE. Non! je t'aimais encore, je ne me repentais de rien. + +SAINT-GUELTAS. Et à présent? + +LA KORIGANE. Je me repens de tout. + +SAINT-GUELTAS. Ah! bon! Alors, tu connais le repentir, toi? + +LA KORIGANE. Et toi, maître?... + +SAINT-GUELTAS. Moi? Je n'ai pas lieu de le connaître. Je n'ai rien fait +que ma conscience ne m'ait permis de faire, et je te croyais encore plus +forte que moi de ce côté-là! Tu ne l'es pas? tu as peur de l'enfer? Tu +n'es qu'une femme comme les autres, et tu perds ton prestige. Tu ne peux +rien contre moi, rien pour moi; va-t'en, je te méprise! + +LA KORIGANE. Ça, c'est la plus méchante parole que tu m'aies dite. +J'aimerais mieux la mort que ce mot-là, car c'est par l'orgueil que tu +m'as toujours menée! Eh bien, écoute, je peux encore te servir à quelque +chose. J'ai entendu ce que tu disais tout à l'heure ici; je sais tes +peines et tes colères. Veux-tu te débarrasser des deux hommes qui te +rabaissent et te persécutent? Ils sont là, tout près d'ici, oui, l'abbé +Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne les garde. On ne +soupçonnera ici personne. On croira qu'ils sont tombés à la mer. L'abbé +est faible comme une mouche, je me charge de lui. L'autre n'a pas la +moitié de ta force... L'endroit est désert. Demain, on aura besoin d'un +chef, ou sera content de te trouver, et celui qui te menace de faire +reparaître la morte ne parlera plus! M'entends-tu? faut-il te conduire? +Je peux t'aider encore, tu le vois bien! + +SAINT-GUELTAS. Où sont-ils? + +LA KORIGANE. Suis-moi! (Ils montent sur un rocher escarpé. La Korigane +montre un petit canot qui côtoie la rive.) Les voilà tous deux, ils +viennent de faire une reconnaissance. Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont +aborder là-bas entre ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un +pêcheur de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront ce champ +désert que tu vois là-bas, pour prendre le chemin du fort. +Surprends-les, et reviens ici; tu prendras le bateau, et je te ferai +débarquer sur un autre point de la presqu'île ou à la côte, si tu veux. + +SAINT-GUELTAS, égaré. Je t'ai écoutée, et je veux te donner cette +dernière satisfaction d'apprendre que tu m'as tenté; cela te réhabilite +un peu. Tu es bien le diable, je te reconnais, à présent; mais le diable +donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté. Il faut savoir se +délivrer de lui à temps, et... (Levant sur elle la crosse de son +pistolet.) voilà qui te prouve que je suis plus fort que le diable! + +LA KORIGANE, lui arrêtant le bras. Maître, je sais qu'il faut que je +m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez aussi! Ne verse pas mon +sang,... il ne faut pas tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me +condamner toute seule, tu pourras penser à moi et m'estimer encore. +D'ailleurs, c'est par l'eau que je dois périr, puisque j'ai fait périr +par l'eau l'enfant innocent! Adieu! maître!--Ah!...Cadio! voilà ce que +tu m'avais prédit!... (Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'élance +dans la mer qui bat le pied du rocher.) + +SAINT-GUELTAS, la regardant disparaître. J'eusse mieux fait de +l'écouter! J'aurais sauvé l'expédition, moi! Mon scrupule perd la +royauté et rend ma vie inutile! (Il arme son pistolet pour se brûler la +cervelle; puis, après un moment d'hésitation.) Non! il me faut une +glorieuse mort! + + + + +DIXIÈME PARTIE + +25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfoncé +dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons.--Un +convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats +républicains l'escortent à pied et à cheval.--On est arrivé en haut de +la cote. On laisse souffler les chevaux. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--RABOISSON, MOTUS, LA TESSONNIÈRE, puis CADIO. + + +RABOISSON, (sur une charrette.) Soldats, nous sommes cruellement +entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir inutilement? + +MOTUS. Ça n'est pas notre faute, citoyen prisonnier; on n'a pas les +moyens de transport qu'il faudrait. + +RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne sont pas blessés. + +MOTUS. Parle à l'officier, citoyen prisonnier: le voilà. + +RABOISSON, à Cadio, qui s'est approché. D'abord, monsieur l'officier, +nous ne sommes pas prisonniers à la rigueur, puisque nous nous sommes +rendus par capitulation. + +CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce n'est pas à moi de +prononcer en pareille matière. + +RABOISSON. C'est juste. Alors, nous avons recours à votre humanité; +laissez-nous marcher. + +CADIO. Oui, à la prochaine côte. + +RABOISSON. Merci, capitaine! + +CADIO, aux conducteurs. En avant, allons! (Les charrettes prennent une +allure un peu plus décidée, les soldats reforment leurs rangs. Motus +reste en arrière pour visiter le pied engravé de son cheval. Cadio +revient sur ses pas pour l'appeler.) Voyons, dépêche-toi! Il ne faut pas +rester seul en arrière la nuit. + +MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine; j'ai un oeil derrière la tête... +et, avec ta permission, je vois très-bien quelque chose de noir couché +dans ce buisson. + +CADIO, allant au buisson, le pistolet en main. Un homme?--Que +faites-vous là? Vous ne répondez pas? Je fais feu sur vous. + +LA TESSONNIÈRE, tapi sous le buisson. Tiens! c'est toi? Si j'avais +su!... Cadio, mon garçon, fais-moi sauver. J'étais sur cette dernière +charrette qui s'en va; pendant que Raboisson te parlait pour distraire +ton attention, je me suis laissé glisser au risque de me faire grand +mal! Grâce à Dieu, je n'ai rien: aide-moi à sortir de là; c'est ça, +donne-moi la main. Merci! Indique-moi le chemin, à présent; je voudrais +retourner à mon domicile. + +MOTUS, riant. Eh bien, en v'la un qui ne se gêne pas, par exemple! + +LA TESSONNIÈRE. Mon cher, je ne vous parle pas, à vous; faites-moi +l'amitié de vous taire quand je m'adresse à votre supérieur! + +MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison; je ne dis plus rien. + +CADIO. Que faisiez-vous à Quiberon? + +LA TESSONNIÈRE. Oh! bien sûr, je ne m'y battais pas. Ce n'est pas de mon +âge; d'ailleurs, je n'aime pas les Anglais; mais je n'avais pas d'autre +moyen pour émigrer que de m'adresser à eux. + +CADIO. Avant d'aller à Quiberon, vous étiez chez Saint-Gueltas? + +LA TESSONNIÈRE. Depuis longtemps je l'avais quitté. C'est un homme mal +élevé et difficile à vivre. J'étais tranquille à Ancenis; mais je +m'ennuyais, et j'avais besoin d'aller dans le Midi pour ma santé. Une +fois en Angleterre, j'aurais gagné l'Espagne. Les émigrés m'ont très-mal +reçu au fort Penthièvre. Ces gens-là n'ont ni coeur ni raison. +J'essayais de me retirer tranquillement quand vous m'avez fait +prisonnier par mégarde. Tiens, prête-moi ton cheval et dis-moi la route +d'Ancenis. + +CADIO, à Motus en levant les épaules. Partons! (Ils s'éloignent an +galop.) + +MOTUS, quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au pas. +Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi, sans t'offenser, de rire +comme un bossu à cause de ce particulier... + +CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter de ce moment +d'indulgence. Ce vieillard est idiot à force d'égoïsme. Il ne +m'intéresse pas; mais il ne peut faire aucun mal, et j'aime mieux fermer +les yeux sur son évasion que d'avoir à le faire fusiller. + +MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu que les autres...? + +CADIO. Je n'en sais rien. Es-tu sûr que Saint-Gueltas soit sur la +première charrette? + +MOTUS. On me l'a dit, mon capitaine. Pas plus que toi je n'étais présent +à l'emballage. + +CADIO. Avançons! Je n'ai pas envie que celui-là s'échappe. + +MOTUS. Mon capitaine, permets une réflexion. Il a racheté sa lâcheté de +Carnac. Il s'est battu comme un lion sur la presqu'île; acculé à la mer, +il pouvait se sauver en s'y jetant. Il n'a pas voulu. Moi, j'aurais +souhaité être à portée de le sabrer; mais, à présent qu'il est là sur la +brouette, je ne lui en veux plus. Et toi, mon capitaine? (Cadio, sans +lui répondre, reprend le galop et gagna la tête du convoi.) + + + +SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO. (À deux lieues de là, +dans un bois.--Les officiers commandent la halte. Les prisonniers +descendent et se groupent au centre du détachement, qui a rompu les +rangs.) + + + +SAINT-GUELTAS, (à Raboisson, bas.) Notre convoi est de mille, et +personne n'est blessé gravement. Nos gardiens ne sont pas plus de deux +cents ici.Nous allons rester deux heures dans ce bois... et la nuit est +sombre! Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est une invitation à fuir? + +RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous? Nous sommes prisonniers sur parole; +c'est la preuve de la capitulation. + +SAINT-GUELTAS. L'absence de surveillance est la preuve du contraire. On +sait que nous allons à la mort. M. Hoche, qui veut ménager tout le monde +a dû ordonner qu'on nous laissât accrochés aux buissons de la route. + +RABOISSON. M. Hoche a l'âme trop haute pour employer de pareils +subterfuges. Il a juré à Sombreuil... + +SAINT-GUELTAS. Il n'a rien juré. J'y étais! + +RABOISSON. J'y étais aussi, ce me semble! Sombreuil nous a dit... + +SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tête! C'est un héros, mais c'est un +fou! Après avoir parlé à Hoche, il a voulu se jeter à la mer. Son cheval +a résisté. S'il eût traité avec le général, il n'eût pas cherché à fuir +ou à se tuer. + +RABOISSON. Mais j'ai entendu les soldats crier: «Rendez-vous! on vous +fait grâce!» + +SAINT-GUELTAS. D'autres nous disaient: «Sauvez-vous!» ce qui signifiait: +«Vous serez tués, si vous restez.» D'ailleurs, les soldats peuvent-ils +traiter avec les vaincus? Il y a eu là-bas, sur cette pointe de rocher, +un drame inénarrable, une confusion indescriptible. Les mêmes soldats +qui nous criaient de fuir tiraient sur ceux de nous qui étaient déjà à +la mer. J'étais calme, je voyais tout. Croyant mourir là, je ménageais +mes coups, tous portaient. Je sentais que j'étais le seul maître de moi, +le seul qui, n'ayant pas eu d'illusions sur cette dernière lutte, +pouvait la contempler sans rage et sans terreur. Sais-tu à combien +d'hommes nous avons cédé, nous qui étions encore trois mille cinq cents? +A sept cents fantassins que nous pouvions écraser. Nous avions tous le +vertige, ils l'avaient aussi. Tiens! j'ai senti là pour la première +fois, en voyant des Français s'égorger sous la mitraille de l'escadre +anglaise, que la guerre civile dépasse son but quand elle appelle +l'étranger. J'ai rougi du rôle qu'on nous faisait jouer. J'ai eu horreur +de la rage avec laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres +pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais fuir aussi, je +n'ai pas voulu, non pas tant par scrupule que par amour-propre. À +présent, je regrette d'avoir cédé à cette mauvaise honte. Ces patriotes +un instant désarmés vont nous livrer à un tribunal militaire qui ne peut +nous faire grâce, et, moi, je n'ai pas ratifié la parole que vous avez +formellement donnée de ne pas chercher à vous échapper. + +RABOISSON. Essaye donc, si le coeur t'en dit; moi, j'ai juré de bonne +foi: je reste. Songe seulement que ta fuite nous expose tous au reproche +d'avoir manqué à notre serment, et qu'elle autorise contre nous toutes +les rigueurs de la vengeance. + +SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant... ce pays est +royaliste... Les bleus sont imprudents de nous transporter ainsi la +nuit. Si les paysans qui n'ont pas encore donné le voulaient,... te +refuserais-tu à être délivré? + +RABOISSON. Non! s'ils s'exposaient pour notre délivrance, nous ne +pourrions nous refuser à les seconder. + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons... Je ne puis croire que, sur cette +terre de Bretagne, il ne se trouve pas autour de nous quelques centaines +d'hommes qui veillent sur nous. Ce matin, à Carnac, on nous apportait +des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en nous montrant à leurs +enfants comme des demi-dieux... Écoute!... il me semble que j'entends le +cri de la chouette... Sont-ce des ombres que je vois là-bas ramper sous +les arbres? + +CADIO, qui l'écoute. Vous ne voyez rien, monsieur. Moi aussi, j'ai +l'oeil ouvert, et le cri qui résonne dans le bois, c'est réellement +l'oiseau de la nuit qui chante. Nous ne sommes pas imprudents de vous +escorter en si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se lèvent +pas d'eux-mêmes pour la guerre civile, et qu'en perdant leurs chefs, ils +recouvrent l'amour du repos et de la sécurité. Notre indulgence pour +votre malheur n'est pas une défaillance de notre patriotisme. N'essayez +pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant d'oublier son devoir. + +SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charmé de vous voir pour vous +dire... + +CADIO. Que les chouans vous ont empêché de vous battre avec moi? Je le +sais, et je vous plains d'avoir eu pour amis les ennemis de votre +honneur. + +SAINT-GUELTAS. Si vous étiez aussi héroïque que vous vous piquez de +l'être, vous feriez en sorte que je pusse vider ici avec vous cette +affaire d'honneur. + +CADIO. Croyez qu'il en coûte à ma haine de ne plus pouvoir châtier +moi-même l'outrage que vous m'avez infligé. Je fais des voeux pour qu'on +vous rende la liberté; mais mon devoir m'est plus cher que ma vengeance. +Vous appartenez à la République; je ne puis rien ici ni pour vous ni +pour moi. + + + + +ONZIÈME PARTIE + +À Auray, 10 août 1795.--Quatre heures du matin.--Devant la maison +d'arrêt. + + + +SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO, MOTUS. + + +MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de marché. On va encore leur apporter +un tas de douceurs; faut-il permettre?... + +CADIO. Il faut respecter les témoignages d'amitié; les sentiments sont +libres. Quant aux prisonniers, notre consigne n'est pas de les priver et +de les faire souffrir. + +MOTUS. J'adhère à ton opinion, mon capitaine. C'est bien assez d'avoir à +supprimer tous les jours leur existence... De neuf cent cinquante-deux, +ils ne sont plus que trois cents à condamner. + +CADIO. Pas de réflexion là-dessus! + +MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien que pour toi... +Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai outre-passé les lignes du respect +que je te dois je me passerais mon sabre à travers le corps; mais +quelquefois tu me permets, quand on n'est pas sous les armes, de te +parler comme à un simple citoyen, et pour lors... + +CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et mon ami. Eh bien, +que veux-tu dire? + +MOTUS. Que la corvée d'escorter cette denrée de cimetière est +contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il y en a encore au moins pour +une quinzaine de jours! On fera ce qui est commandé, mais je peux bien +verser dans ton sein le déplaisir que j'en éprouve. Si j'étais blessé, +tu me soignerais de tes propres mains, comme tu l'as fait plus d'une +fois. Dès lors que mon âme saigne, tu peux m'assister d'un pansement +moral dont le besoin se fait sentir. + +CADIO. Oui; écoute... Je fais partie, sous peine d'être fusillé dans les +vingt-quatre heures, du conseil de guerre qui prononce sur le sort des +prisonniers, et pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que +j'agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que la crainte d'être +fusillé m'eût empêché de refuser le métier de juge, s'il eût révolté ma +conscience? + +MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la chose; tu penses que la +mort est juste. + +CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain sera résolue à égorger +l'autre pour la réduire en esclavage, il faut frapper ceux qui servent +la cause du mal. Ils nous ont prouvé qu'ils n'avaient pas de parole, et +que le pardon était un crime envers la patrie. + +MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience d'un simple +troupier doit porter les armes à celle de son supérieur... Mais voici, +une vieille citoyenne qui veut te parler, et dont le physique ne m'est +pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai tant vu! + +CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous. + + + +SCÈNE II--CADIO, LA MÈRE CORNY. + + +LA MÈRE CORNY. Bonnes gens, c'est-il bien vous?... c'est-il bien toi, +Cadio? Je te savais ici, je te cherchais... Mais te voilà si changé... + +CADIO. C'est moi. Comment va-t-on chez vous, mère Corny? + +LA MÈRE CORNY. Hélas! mon fils, pas trop bien. Ceux qui restent sont +guéris; mais mon pauvre cher homme, ma bru, deux de nos petits-enfants +et quasi tous nos voisins sont morts, l'an passé, de la malefièvre! + +CADIO. Tant pis, mère Corny, j'en ai du regret... Mais comment donc +venez-vous de si loin?... + +LA MÈRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,... tu sais bien, la +Françoise et la Marie-Jeanne! Elles m'avaient fait savoir que je +pourrais les trouver à Vannes. J'en viens, mais elles sont ici, que l'on +m'a dit... + +CADIO. Elles y étaient, elles n'y sont plus. + +LA MÈRE CORNY. C'est-il bien sûr? Je m'imaginais qu'elles pourraient +bien être dans cette prison-là avec les autres malheureux... + +CADIO. Elles n'y ont jamais été. Il n'y a pas là une seule femme. Tes +brigandes sont libres. Tu les retrouveras à Vannes. + +LA MÈRE CORNY. Ah! bon Jésus! faut donc que j'y retourne? Me v'là au +bout de mes jambes et de mon argent! + +CADIO. Est-ce que je peux vous épargner le voyage? J'écrirais ce que +vous voulez leur dire, et j'enverrais un exprès. + +LA MÈRE CORNY. Dame! ça n'est pas de refus... à moins que... C'est un +gros secret, Cadio! + +CADIO. Si c'est quelque chose contre la République, ne me le dites pas, +je serais forcé... + +LA MÈRE CORNY. Non, non! ça n'est rien comme ça. Dis-moi, Cadio, je me +fie à ta vérité, à toi. Tu as toujours été si honnête et si juste! +Réponds-moi en franchise: étais-tu content ou fâché d'avoir consenti une +manière de mariage avec...? + +CADIO. Ce mariage-là, mère Corny, a fait le malheur de ma vie! + +LA MÈRE CORNY. Bien, bien!--Alors... voilà ce que c'est. Quand le +citoyen Rebec a quitté notre paroisse par la peur qu'il a eue des +menaces du délégué, encore que les bleus nous aient laissés tranquilles, +mon pauvre homme a été nommé municipal, et bien étonné qu'il a été quand +il a retrouvé au registre de l'état-civil les deux feuilles que Rebec +avait promis de déchirer. + +CADIO. Je sais par lui qu'elles y sont encore. + +LA MÈRE CORNY. Et ça te contrarie? + +CADIO. Je voudrais qu'elles n'y eussent jamais été! + +LA MÈRE CORNY. Elles n'y sont plus, les v'là. + +CADIO, ému, regardant les papiers. Ah! vraiment? vous me les rendez? + +LA MÈRE CORNY. Pour que tu les rendes à mes pauvres brigandes, qui les +brûleront d'accord avec toi. + +CADIO. Elles sont averties? + +LA MÈRE CORNY. Nenni! elles ne savent rien, sinon que je voulais les +voir. + +CADIO. C'est donc votre mari qui a soustrait...? + +LA MÈRE CORNY. Non! il n'eût point osé! après sa mort, on a nommé un +ancien royaliste à sa place; j'ai dit au nouveau maire en causant: +«Faudrait enlever ça, c'était promis!» Il n'a pas eu peur, lui! Il +croyait que la République allait nommer un roi. On le croyait tous, +bonnes gens, après la paix de Nantes! Mais v'là que ça ne va plus si +bien, puisque vous fusillez tous les royalistes! Tant qu'à ces feuilles, +je te les donne. Tu les remettras fidèlement, pas vrai? + +CADIO. Je m'y engage, vous pouvez retournez chez vous. Pour mon compte, +je vous remercie. En quoi puis-je vous obliger? + +LA MÈRE CORNY. Tu peux m'obliger grandement. J'ai un de mes gars, le +plus jeune, qui est soldat dans ton régiment, et qui est enragé, voyez +un peu! de se battre avec vous autres. Prends-le auprès de toi quand on +ira au feu, empêche-le d'y aller! + +CADIO. Voilà ce que je ne peux pas vous promettre; mais je peux lui +faire avoir de l'avancement, s'il le mérite, et, en tout cas, lui +témoigner de l'intérêt. Dites-moi le nom de son bataillon. + +LA MÈRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c'est là, en écrit. +En te remerciant, Cadio; mais je vois venir Rebec. Je n'ai pas de fiance +en lui, et je me sauve: ne lui dis pas... + +CADIO. Soyez tranquille, je le connais! + + + +SCÈNE III.--CADIO, REBEC. + + +CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne pas quitter Carnac +tant qu'il y aurait des malades et des blessés dans ton auberge? + +REBEC. Un mot en secret, capitaine! + +CADIO. Je t'écoute. + +REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne au mieux, et bientôt +ils pourront rejoindre. Il s'agit d'une affaire... assez importante;... +mais je voudrais connaître ta façon de penser. + +CADIO. Pas de préambule, je n'ai pas le temps de faire la conversation; +dis tout de suite. + +REBEC. Permets, permets! Tu es toujours chargé, pour ta part, de la +garde des prisonniers et de la noble fonction de faire expédier ces +infâmes? + +CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications; nul +n'a le droit d'insulter les condamnés. + +REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement... Cependant... tu +tiens à ce que tous y passent? + +CADIO. Je tiens à faire mon devoir. + +REBEC. Il est rude, conviens-en. + +CADIO. Cela ne te regarde pas. + +REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le suis a le droit de +penser. + +CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui avais des armes +et des munitions anglaises cachées dans ta maison! + +REBEC. J'avais prévu qu'elles vous serviraient, et tu serais ingrat de +m'en faire un crime. + +CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont bien servi! + +REBEC. Et puis j'ai racheté ma faute, si c'en est une, en soignant vos +blessés. + +CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en! + +REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers ne sont pas +également coupables. Ceux qui étaient à Londres n'avaient pas ratifié le +traité de la Jaunaie. + +CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons de leur parti. + +REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils ne s'entendaient +pas dans ce temps-là, c'est qu'ils n'ont pas pu s'entendre à Quiberon. +Je ne dis pas que la Convention puisse les absoudre; mais le général +Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait grâce. Il +est parti bien vite, pour ne pas voir cette longue et sanglante +exécution. Il s'en lave les mains, et les vôtres sont condamnées à +verser froidement le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en, de se +tirer comme ça des choses désagréables! On s'en va couronné des lauriers +de la victoire, adoré des populations,... et le rude militaire, l'homme +austère et résigné, comme voilà le général Lemoine... et toi-même, vous +restez chargés de la besogne du bourreau et de l'exécration des +royalistes passés, présents et à venir. L'exécution tire à sa fin, il +est temps. Vos soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les +observe; ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où, au +commencement, on venait, dit-on, pour s'étourdir et s'exalter, sont +muets et déserts aujourd'hui. Toi-même, capitaine Cadio, tu es pâle, tu +es malade, tu en meurs! + +CADIO, troublé. N'importe, j'irai jusqu'au bout! + +REBEC. Il paraît qu'ils meurent bien, ces malheureux? + +CADIO. Ils n'ont que cela à faire pour se racheter de la honte. + +REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible? + +CADIO, se redressant. Que signifie ce mot-là? + +REBEC, embarrassé. J'ai voulu dire inflexible! + +CADIO. Le mot t'a échappé, il m'éclaire! Tu me crois capable... + +REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme un autre! Tu m'as écouté +quand je t'ai révélé la validité de ton mariage; tu as profité de mon +conseil pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu là un service que tu +ne dois pas oublier, Cadio! + +CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens, à présent; tu as dû croire et +tu as cru que je spéculerais sur la situation comme toi, imbécile!... + +REBEC, inquiet. Tu te fâches... Tu es mal disposé, je te quitte. + +CADIO, le retenant. Non pas, tu es chargé de négocier la rançon de +quelque prisonnier, et tu as cru que je m'y prêterais. Tu vas te +confesser, ou bien... + +REBEC, effrayé. Non, non! ne me traite pas en suspect... Diable! je n'ai +pas envie de m'exposer pour cette dame... + +CADIO. Quelle dame? Réponds tout de suite! + +REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupçons. Je venais pour +te révéler un complot tendant à délivrer deux prisonniers condamnés à +mort dans la séance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que le +dernier m'intéresse, mais... + +CADIO. Quelle est la femme qui s'intéresse à Saint-Gueltas? Nomme-la, je +le veux! + +REBEC. C'est celle que les insurgés appellent _la grand'comtesse_, c'est +la citoyenne de Roseray. + +CADIO. Tu as reçu des offres? + +REBEC. Je m'en suis laissé faire pour pénétrer cette infernale +machination. (Baissant la voix et observant Cadio.) Elle offrirait deux +cent mille francs... + +CADIO. Voilà qui est bon à savoir. + +REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tenté que moi... + +CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout avouer, ou je +t'arrête. + +REBEC. M'arrêter? Comme tu y vas!... Je révélerai tout ce que je sais. +Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui sont ou seront avertis, peuvent, au +moment de l'exécution, se jeter dans la palude qui borde la prairie et +franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l'autre rive les moyens +de fuir. + +CADIO. Tu ne sais rien de plus? + +REBEC. Rien, je le jure! + +CADIO, à deux soldats qui passent pour relever la garde. Mettez ce +citoyen aux arrêts. + +REBEC. Tu m'empoignes quand même? Sacristi! c'est mal, cela, c'est +injuste! + +CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n'as rien à craindre, tu seras libre +dans deux heures. + + + +SCÈNE IV.--CADIO, MOTUS, quelques Soldats. (Six heures du matin, même +jour.--Un bois qui descend en pente au bord de la rivière du Loch, à une +faible distance d'Auray.--En face est la prairie appelée aujourd'hui le +Champ des Martyrs[7]. C'est le lieu de l'exécution, encore désert.) + +[Note 7: On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle +expiatoire sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s'y fait +des miracles.] + + +CADIO, (postant ses hommes de distance en distance dans le taillis qui +borde le rivage.) Tenez-vous cachés et faites feu sur les prisonniers +qui tenteraient de s'évader par ici, à moins que la trompette ne vous +avertisse d'attendre. (À Motus.) Viens avec moi. (Ils montent un peu +plus haut dans le bois.) + +MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans qu'on nous voie, et nous +distinguerons sans empêchement le lieu de l'exécution. La chose n'est +point gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point ici pour notre +plaisir. + +CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme doux et railleur, ne +croyant pas au bien, mais n'aimant pas le mal. + +MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgré toi, de trompette sur la +cornemuse, du temps de la guerre de Vendée? + +CADIO. Oui, j'ai vu là plusieurs de ceux que je suis forcé de condamner +aujourd'hui. + +MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où je t'ai bandé les yeux +au château de Sauvières?... + +CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui surtout! + +MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve. On faisait semblant de +vouloir te fusiller. + +CADIO. Et j'avais peur. + +MOTUS. Oh! tout le monde a peur la première fois devant la gueule d'un +fusil; mais quand je pense que, sans l'humanité et la patience du +capitaine Ravaud, j'aurais fusillé comme espion l'homme le plus brave +que j'aie jamais connu? + +CADIO. Je t'entends: nous fusillons là-bas des gens qui meurent mieux +que je n'aurais su mourir alors! + +MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'émigré Raboisson est un citoyen +poli que je regretterais d'abattre... + +CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson n'essayera pas de +fuir. + +MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas ne m'intéresse pas, +d'autant plus que tu lui en veux... + +CADIO. A présent, non, s'il accepte son arrêt. La haine expire devant +les tombeaux. Silence! attention à ce qui se passe là-bas! + +MOTUS, au bout d'un moment. Voilà le détachement. Pas un seul curieux +aujourd'hui. Ils se sont dégoûtés d'être écartés de la scène par la +prudence des camarades. + +CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures d'évasion sont donc +concentrées par ici. + +MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent de l'osier dans la +palude. C'est pour frayer ou indiquer le chemin aux fuyards. + +CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte à l'entrée de la +prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagnés aussi? Ils n'ont pas fini +d'ouvrir la tranchée où doivent tomber les condamnés. + +MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu veux me prêter ta +lorgnette, je te dirai leurs noms. + +CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de les condamner aussi +à mourir. Empêchons l'évasion, et ne recherchons pas ceux qui la +favorisent. + +MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je crois... + +CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille! + + + +SCÈNE V.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABBÉ SAPIENCE, STOCK, un +Sous-Officier, un Soldat, deux Jeunes Soldats. (Dans la prairie en +face.--Une clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui +descend à la palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés +Motus, Cadio et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de +l'autre côté de la prairie.--Quarante condamnés au centre d'un +détachement d'infanterie sont à l'entrée.--Les soldats séparent les +condamnés en deux groupes de vingt personnes chacun.) + + +SAINT-GUELTAS, (qui regarde tout avec attention et curiosité, à +Raboisson, qui est près de lui.) Je ne vois pas encore comment on va s'y +prendre pour nous expédier. + +RABOISSON, tranquille et souriant. Aucun de ceux qui sont venus ici +avant nous pour la même affaire qui nous y amène ne reviendra nous le +dire; mais je vois ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou +trente pieds de long, on nous forme en pelotons de vingt individus, on +nous range face à la tranchée, et on nous fusille par derrière à bout +portant. Nous tombons le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes +morts et enterrés du coup! + +SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne ici pour nous voir +tomber! personne ne racontera avec quelle assurance ou quelle grâce nous +aurons su mourir! Pas un regard ami, pas une larme d'amour! + +UN SOLDAT, bas, à son camarade. Ces rosses de terrassiers n'en finiront +pas aujourd'hui? Est-ce embêtant d'attendre comme ça? + +L'ABBÉ SAPIENCE, qui l'écoute. Oui, c'est une infamie, une cruauté +gratuite! on prolonge notre agonie. + +LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que ça nous amuse, nous, d'être là pour ce +que nous avons à y faire! + +UN SOUS-OFFICIER, au soldat. Huit jours de salle de police pour avoir +parlé aux condamnés! (Il court aux fossoyeurs.) Ça finira-t-il, voyons, +sacré mille tonnerres? Qui m'a flanqué des clampins comme ça? +Voulez-vous qu'on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins? + +UN TOUT JEUNE SOLDAT, tout bas, à un autre. Si ça dure encore cinq +minutes, mon fusil me tombera des mains. La tête me tourne et le coeur +me manque. + +L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y aller! (Le jeune +soldat s'évanouit.) + +LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms de...? + +L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, c'est le camarade qui +ne peut pas supporter l'ennui d'attendre... (Le sous-officier jure et +tempête. Il est aussi ému que les autres et se soutient par la colère. +Les terrassiers, effrayés, se hâtent.) + +SAINT-GUELTAS, à Raboisson, à l'autre bout, de la prairie. Il paraît +qu'on veut nous donner le temps de dire nos prières! Que signifie cette +pose que nous faisons ici? + +RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est pas belle, mais on peut +bien la supporter un quart d'heure. Regarde donc le soldat qui est à ma +gauche. + +SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! un de ceux qui vont +nous tuer. Il s'est enrôlé dans les bleus après Savenay pour sauver sa +vie, le lâche! Je veux le faire pâlir! (Haut.) C'est aujourd'hui le 10 +août, je crois! (Stock fait un geste de menace comme s'il voulait +prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.) + +RABOISSON, bas. Qu'est-ce que c'est? + +SAINT-GUELTAS, après avoir lu à la dérobée. La comtesse veut et peut +nous sauver; il ne faut qu'un moment d'audace. (Il lui passe le billet.) + +RABOISSON, après avoir lu. Très-aimable de sa part! tu la remercieras +pour moi. + +SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?... + +RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous le sommes tous! Notre +cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort; +sachons mourir, ce n'est pas le diable. + +SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir bêtement! Il me faut +une dernière aventure, une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle +amie, et je reviens ici partager ton sort. + +RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle t'indique. + +SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le coeur me bat! +Grâce à cette femme terrible et charmante, l'amour aura mes dernières +palpitations! + +RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au bout! Moi, je +vais plus tranquillement au repos du néant absolu. Regarde comme la +nature est insensible à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant +paysage. La rivière chante là-bas sous les saules, les oiseaux font +leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se dérangent à +peine.--Et les hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent leurs +filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le coup qui nous frappera +leur fera à peine lever la tête, et les oiseaux, un instant effarouchés, +reprendront leur ouvrage et leurs chansons! + +SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont l'herbe est foulée sous +nos pieds et qui attend nos cadavres pour reverdir. Sais-tu que +l'endroit est bien choisi pour notre sépulture? Il est très-joli, ma +foi! Qui sait si dans quelques années on n'y viendra pas en pèlerinage! + +L'ABBÉ SAPIENCE, qui s'est rapproché d'eux. On y viendra, monsieur! La +République se perd en nous sacrifiant, et le martyre va nous sanctifier! + +RABOISSON, riant. Alors, nos ossements feront des miracles? Parlez pour +vous, monsieur; mais, moi qui n'ai jamais cru à rien, je ne ferai pas +marcher les paralytiques. + +SAINT-GUELTAS. Et moi donc! à moins que ma poussière ne serve à composer +des philtres amoureux... (On entend des cris et des imprécations sur le +côté de la prairie qui est opposé à la palude. C'est une rixe simulée +entre des paysans pour attirer les regards de ce côté-là.) + +RABOISSON. C'est le signal, adieu! + +SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (Il se baisse, traverse les buissons, +se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie de la palude et +se jette dans la rivière.) + +UN SOLDAT, s'en apercevant et parlant à son voisin. Eh bien, en v'là, un +crâne! Ne dis rien, il a bien gagné d'en être quitte. + +L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude! + +LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins à descendre. + +STOCK, (bas, à Raboisson.) Eh bien, et vous? + +RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici. + +STOCK, (à part.) Mieux que moi! + + + +SCÈNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Sous-Officier, un +Soldat. (Dans le bois, sur l'autre rive du Loch.--Saint-Gueltas, au +moment d'aborder, est aperçu par les bleus en embuscade, qui tirent sur +lui. Il disparaît.) + + +MOTUS, (qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.) L'affaire est faite, +mon capitaine. + +CADIO. À moins qu'il ne nage entre deux eaux. Regardons bien! + +MOTUS, au bout de quelques instants. Il ne pourrait pas si longtemps que +ça. Il a été au fond. + +CADIO. Non! Vois! (Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous les buissons +et qui monte droit à lui sans le voir.) + +LOUISE, sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux, +qu'elle embrasse. Grâce pour lui, et je suis à toi! (Cadio, éperdu, +laisse retomber son arme.--Louise s'élance au-devant de Saint-Gueltas.) +Fuyez! + +SAINT-GUELTAS. Louise? + +LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous décider... + +SAINT-GUELTAS. Ah! généreuse amie!... Viendras-tu avec moi? + +LOUISE. Jamais! Fuyez! + +SAINT-GUELTAS, voyant Cadio. Ah! ah! je comprends! Je n'accepte pas!... +Monsieur Cadio, je vous remercie; mais j'ai fait serment à mes amis de +retourner mourir avec eux. J'y vais, ne vous en déplaise! (Il s'élance +vers la rivière, s'y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats +embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le +couchent en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son +rang auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des +prisonniers et des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où +ils tombent, on entend le cri de _Vive le roi_! et un coup de fusil plus +loin derrière eux.) + +UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...? + +UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brûlé la cervelle, mon caporal. Faites +pas attention. C'était un Suisse; il avait le mal du pays! + + + +SCÈNE VII.--LOUISE, CADIO. (Dans le bois.--Cadio et Motus ont porté +Louise évanouie sur l'autre versant de la colline.) + + +LOUISE, (revenant à elle.) Ah! Dieu! C'est fini? + +CADIO. Vous êtes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas n'est plus, et voici +tout ce qui vous liait à moi! (Il lui remet les feuilles du registre que +lui a confiées la mère Corny, et s'éloigne précipitamment en faisant +signe à Motus d'accompagner Louise où elle voudra.) + + + +SCÈNE VIII.--MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI. (Midi.--Dans les ruines d'un +couvent entre Carnac et Auray.) + + +MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur. Louise a besoin d'une +heure de repos. Ici, nous aurons l'ombre et la solitude. + +HENRI. Si vous y êtes bien, je vais donner l'ordre au postillon de +dételer les chevaux. (Il s'éloigne.) + +LOUISE, accablée. Ah! Marie, que de bontés pour moi! Comment avez-vous +pu retrouver ma trace? Je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive +aujourd'hui. + +ROXANE. Nous avons deviné ton projet plus que nous ne l'avons découvert; +mais le secret n'a point été si bien gardé que nous n'ayons pu te suivre +à Auray, où l'affaire de ce matin est déjà connue. Ah! Louise, quelle +folie que de t'exposer pour sauver ce misérable! Tu l'aimais donc +toujours? + +LOUISE. Non certes! j'ai cessé de l'aimer le jour où l'espoir d'avoir un +fils l'a trouvé insensible et hautain; mais le souvenir de l'enfant est +sacré, et, quelque haïssable que fût le père, je lui devais ce que j'ai +tenté pour lui. Ah! je hais tous mes souvenirs, sauf celui du pauvre +enfant et celui de la générosité de Cadio! + +MARIE, l'embrassant. Et celui de mon amitié, ingrate? + +LOUISE, se jetant dans son sein. Oh! toi!... Mais tu ne me blâmes pas, +toi, j'en suis sûre! + +MARIE. Non. J'admire ta grandeur d'âme au contraire, car ce n'est pas +une dernière faiblesse de l'amour, je le sais. (A Roxane.) Ne la grondez +pas: ce serait à nous, républicains, de la trouver coupable pour avoir +voulu sauver un de nos pires ennemis; mais, moi, devant les châtimens et +les supplices, je suis faible aussi, et j'aurais fait comme Cadio: je +n'aurais pas tiré sur Saint-Gueltas. + +ROXANE. Cadio! allons, il n'y a pas à dire, c'est un grand coeur, de +nous avoir rendu ces actes! je serais capable de l'embrasser, s'il était +là. + +HENRI, approchant. Il y est, je viens de l'apercevoir là-bas. Entrez +dans cette chapelle ruinée, si vous ne voulez pas le voir. + +ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier... + +HENRI. Pas encore, il paraît fort troublé. Laissez-moi connaître l'état +de son âme. Marie peut rester, elle le calmera encore mieux que moi. +(Louise et Roxane s'éloignent.) + + + +SCÈNE IX.--Les Mêmes, CADIO, MOTUS, puis LOUISE et ROXANE, qui s'étaient +retirées à l'arrivée de Cadio. + + +CADIO, (voyant Motus derrière lui.) Que viens-tu faire ici? où est la +personne que je t'ai dit d'accompagner...? + +MOTUS. Mon capitaine, j'ai exécuté tes ordres. J'ai accompagné la jeune +citoyenne jusqu'à la porte d'Auray, où elle m'a dit qu'elle voulait +entrer seule. De là, j'ai été à la prison, faire mettre en liberté le +citoyen Rebec; après quoi, pensant bien que tu viendrais ici selon ta +coutume, je m'y suis rendu pour te communiquer une pétition... Mais je +vois que ce n'est pas le moment, tu n'as pas l'air absolument satisfait. + +CADIO. Dis toujours. + +MOTUS. Eh bien, c'est la citoyenne Javotte, la belle fille et la brave +patriote qui n'a point voulu rejoindre son bourgeois, et qui +souhaiterait l'honneur d'être attachée au régiment en qualité de +cantinière, si la chose ne te déplaît pas. + +CADIO. Accordé. + +MOTUS, ému. Merci, mon capitaine. + +CADIO. Laisse-moi à présent. + +MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, tu me parais plus molesté que de +coutume... + +HENRI, paraissant. Ne t'inquiète pas, mon brave, je suis là. (Motus fait +le salut militaire et s'éloigne.) + +CADIO, surpris de voir Henri. Toi? (Voyant Marie.) Et vous? Où est +mademoiselle...? + +HENRI. En sûreté, nous y avons pourvu. + +CADIO. Vous savez donc ce qui s'est passé tantôt? + +MARIE. Elle nous l'a dit. Elle t'admire et te bénit, Cadio! + +CADIO, avec amertume. Vraiment! Elle est émerveillée de se trouver libre +au moment où, pour sauver son amant, elle consentait à suivre son mari? + +HENRI. Tu crois donc toujours l'être? + +CADIO. Non, elle ne m'est plus rien. Moi aussi, je suis libre; +j'oublierai. + +MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude, Cadio? + +CADIO. Je ne venais pas me brûler la cervelle. J'appartiens à la patrie; +je suis tout à elle, à présent que je n'ai plus d'injure à venger. Je +venais ici chercher le calme que j'y trouve quelquefois C'est le couvent +où j'ai failli être moine. Je me demande si ce n'était pas là ma +destinée! Je serais chassé, je serais errant aujourd'hui; mais j'aurais +dans l'esprit une idée fixe: celle de me préserver de l'amour pour +plaire à Dieu, tandis que je m'en suis préservé pour remplir un devoir +chimérique, celui de rester digne d'une femme qui me méprisait. + +HENRI. Que dis-tu là? Tu as donc toujours aimé Louise? + +CADIO. À présent, je peux l'avouer: je l'ai aimée comme je l'ai haïe, +passionnément! sans aucun espoir, et rempli de dégoût pour le choix +qu'elle avait fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort, plus +brave, plus chaste que celui qu'elle me préférait. Ah! l'effroyable +travail auquel je me suis condamné pour plier ma nature contemplative à +ces habitudes d'énergie et de stoïcisme! J'ai failli en devenir fou!.. +Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j'avais réussi à me +rendre terrible au lieu de tendre que j'étais, je me retrouvais toujours +en face de l'impossible! «Elle ne saura pas tes souffrances, elle +n'assistera pas à tes combats, tu n'auras jamais un nom qui remplisse +une page de l'histoire, et dont l'éclat efface celui que ton rival a +reçu de ses pères. Elle ne rougira pas de t'avoir méconnu, elle ne se +doutera pas que tu es supérieur à son idole!» Voilà ce que je me disais, +Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans mon coeur cette soif de devenir un +homme? Je ne pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l'enfance m'étais +paresseusement abandonné à la facile douceur de ne rien être! J'étais +heureux comme l'oiseau des bois et comme la fleur des bruyères! Tu m'as +fait croire que la race humaine était plus noble, plus digne du regard +de Dieu; hélas! j'ai foulé aux pieds la musette du bohémien, et j'ai +pris le sabre qui donne l'envie de tuer, le cheval dont la course +enivre! J'ai respiré l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien grand! +Pauvre fou! j'oubliais que l'homme développe en lui, avec la fièvre de +la lutte, la fièvre de l'amour, et que plus il fait bon marché de sa +vie, plus il est avide d'un jour où sa vie se complète par le bonheur. +Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous avez fait un malheureux! + +MARIE, lui prenant la main. Si Louise avait quitté brusquement +Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que tu l'aurais estimée? + +CADIO. Il y a eu un jour où, dans l'horreur du carnage, elle m'a mis une +arme dans la main en me disant: «Garde-moi, venge-moi!» Elle ne savait +ce qu'elle faisait, elle l'a oublié peut-être! Moi, je m'en souviens, +car, ce jour-là, j'étais passé dieu, j'étais invulnérable! Une seule +petite blessure a fait couler mon sang, elle l'a essuyé, elle pleurait. +Moi, j'étais heureux, j'étais fou! J'aurais dû mourir ce jour-là. + +HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance est moindre, son +amitié moins sincère? + +CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort, comme elle l'a aimé +vivant. Le destin qui me poursuit a donné une belle mort à ce maudit, et +à moi l'affront de la lui laisser conquérir, sous peine d'être lâche en +tuant de ma main un rival sans défense. Louise s'est flattée de m'avoir +désarmé en me promettant... Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour +elle, que c'est pour moi-même que je me suis abstenu de le frapper! +Dites-lui que sa promesse était lâche et odieuse; elle a cru que je +voulais d'elle autre chose que son amour! Elle m'a jugée d'après lui! +Tenez! son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie, comme son +honneur. Tout est usé en elle, la joie d'être mère et la douleur de +l'avoir été. Son coeur est glacé, les baisers d'un débauché ont souillé +ses lèvres... Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie de son +pays et alliée des traîtres. Ses voeux sont pour l'Angleterre, le Dieu +qu'elle prie est le même fétiche que les moines voulaient me faire +adorer ici; c'est le roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des +rois de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle méprise le peuple dont +elle s'est servie pour nous faire la guerre et dont elle rougirait +d'accepter l'alliance... Elle est vaine, elle est folle, elle est +aveugle,... et je l'aimais, moi qui aurais dû la trouver indigne d'être +la compagne d'un soldat de la République! + +LOUISE, paraissant. J'en suis indigne, Cadio, c'est vrai! Considérez-moi +comme morte et pardonnez-moi. Un éternel repentir expiera mon égarement. + +CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez, mon pardon? + +LOUISE. Puisque je vous le demande... + +CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...: + +MARIE. Aujourd'hui, non! Son âme est brisée; mais le temps efface les +plus cruels souvenirs. (Bas.) Reviens dans un an, Cadio, et je te +réponds d'elle. + +CADIO, avec douleur. Elle pleure!... elle pleure amèrement!... Louise, +est-ce _lui_ que vous pleurez? + +LOUISE. Non, Cadio, c'est le mal que je t'ai fait. + +HENRI. Vous pouvez le réparer, Louise. Vous voyez bien qu'il vous aime +plus que jamais! + +LOUISE. Eh bien, qu'il revienne dans un an. Jusque-là, je vivrai de sa +pensée; elle aura purifié mon âme et retrempé ma vie! (Elle s'éloigne.) + +CADIO. Un an! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas... + +MARIE. Non! Elle t'aime depuis la terrible journée de Carnac. Je le +sais, moi; mais elle craint l'amertume de tes ressentiments, et des +reproches qu'elle ne mérite plus de toi, puisqu'elle se les fait à +elle-même. + +CADIO. Elle m'aime et elle me craint!... Ah! je serais un lâche si +j'achevais de briser ce pauvre coeur de femme! Non, non, Marie, +dites-lui que je n'ai pas travaillé en vain à me rendre fort. Je saurai +étouffer en moi les tortures de la jalousie. C'est à cela maintenant que +j'appliquerai ma volonté, je me suis soutenu par la haine; je saurai +m'élever par l'amour. + +HENRI. Bien, Cadio! Te voilà dans le vrai; tu entres dans le grand +courant qui entraîne la patrie, lasse de violence, vers la +réconciliation. Le besoin d'aimer est l'impérieux résultat de nos +déchirements. Tu vas quitter cette sanglante arène pour quelques +semaines, j'apporte ici ton congé; tu le trouveras à Auray. Viens nous +rejoindre à Nantes, où nous emmenons Louise. Là, vous oublierez que vous +représentez tous deux, les partis extrêmes de la lutte: elle, le passé +avec ses erreurs; toi, le présent avec ses excès. Marie m'a pardonné +d'être gentilhomme, Louise te pardonnera d'être sans famille. Le temps +est venu où l'on ne vaut que par soi-même; la Révolution a consacré le +principe, c'est à l'amour de sanctifier le fait. + +ROXANE, qui l'écoute. C'est bien fort, Henri, ce que tu dis là!... Si au +moins Cadio était général! + +HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra! + + +FIN + + + + +POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. MOURET + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO *** + +***** This file should be named 28977-8.txt or 28977-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/9/7/28977/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cadio + +Author: George Sand + +Release Date: May 27, 2009 [EBook #28977] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + +<h1>CADIO</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h3>GEORGE SAND</h3> + + +<br><br><br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br> +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br> +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p> + +<h5>1868</h5> +<br><br><br> +<p class="mid"><span class="sml">Droits de reproduction et de traduction réservés</span></p> +<br><br><br> +<p class="mid">A M. HENRI HARRISSE</p> +<br><br><br> +<p>Je n'ai pas voulu faire l'histoire de la Vendée; elle +est faite autant que possible, et ce n'est guère, car il y +a toujours une partie de l'histoire qui échappe aux plus +consciencieuses investigations. Les guerres civiles, +comme les grandes épidémies, étouffent sous leurs +flots exterminateurs mille détails affreux ou sublimes, +des vertus ignorées, des crimes impunis. De ceux-ci, +je veux citer un exemple en passant.</p> + +<p>Aux journées de juin de notre dernière révolution, +la garde nationale d'une petite ville que je pourrais +nommer, commandée par des chefs que je ne nommerai +pas, partit pour Paris sans autre projet arrêté +que celui de rétablir l'ordre, maxime élastique à l'usage +de toutes les gardes nationales, qu'elle que soit +la passion qui les domine. Celle-ci était composée de +bourgeois et d'artisans de toutes les opinions et de +toutes les nuances, la plupart honnêtes gens, d'humeur +douce, et pères de famille. En arrivant à Paris au milieu +de la lutte, ils ne surent que faire, à qui se rallier +et comment passer à travers les partis sans être suspects +aux uns, écrasés par les autres. Enfin, vers le +soir, rassemblés dans un poste qui leur était confié +et honteux de n'avoir pu servir à rien, ils arrêtèrent +un passant qui, pour son malheur, portait une blouse; +ils étaient deux cents contre un. Sans interrogatoire, +sans jugement, ils le fusillèrent. Il fallait bien faire +quelque chose pour charmer les ennuis de la veillée. +Ils étaient si peu militaires, qu'ils ne surent même +pas le tuer; étendu sur le pavé, il râla jusqu'au jour, +implorant le coup de grâce.</p> + +<p>Quand ils rentrèrent triomphants dans leur petite +cité, ils avouèrent qu'ils n'avaient fait autre chose +que d'assassiner un homme qui <i>avait l'air</i> d'un insurgé. +Celui qui me raconta le fait me nomma l'assassin +principal, et ajouta: «Nous n'avons pas osé empêcher +cela.»</p> + +<p>Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés, +il résume et dénonce une époque: aucun journal +n'en a parlé, aucune plainte, aucune réflexion +n'eût été admise. La victime n'a jamais eu de nom; +le crime n'a pas été recherché; l'assassin a vécu tranquille, +les bons bourgeois et les bons artisans qui l'ont +laissé déshonorer leur campagne à Paris se portent +bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux, +prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords.</p> + +<p>Ceci est une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités +que soulèvent les guerres civiles. Je pourrais en remplir +une coupe d'amertume; mais ces choses sont encore +trop près de nous pour être rappelées sans faire +appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas +le but du travail d'un artiste.</p> + +<p>L'art est fatalement impartial; il doit tout juger, +mais aussi tout comprendre, et rechercher dans +l'enchaînement des faits celui des crises qui s'opèrent +dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d'une +lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de +la Vendée, peut résumer dans l'esquisse de peu d'années +les transformations intellectuelles et morales les +plus inattendues. C'est à cette étude de psychologie +révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu +soucieux de montrer des personnages historiques +diversement appréciés par tous les partis et de raconter +les événements mille fois racontés à tous les points +de vue, mais curieux de chercher dans quelques types +probables le contre-coup interne du mouvement extérieur. +En rentrant dans ce mouvement historique +d'une manière générale, nous avons pu nous dispenser +de faire comparaître les morts célèbres devant +nous et de leur attribuer des sentiments et des idées +complaisamment adaptés à notre fantaisie. Nous avons +tâché de reconstituer par la logique les émotions que +durent subir certaines natures placées dans des situations +inévitables, aux prises avec l'effroyable tourmente +du moment et le continuel déplacement de +toutes les vraisemblances relatives. En fait d'aventures +romanesques, tout est possible à supposer, car +tout ce qui était en apparence impossible s'est produit +durant cette période extraordinaire; donc, pour +tous les vices et pour toutes les vertus, pour tous les +crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu +des motifs où la conscience humaine a puisé, non pas +toujours selon la lumière qu'elle avait reçue auparavant, +mais selon les forces bonnes ou mauvaises que +l'électricité répandue dans l'atmosphère intellectuelle +développait en elle à son insu. A aucune autre +époque, il n'y a eu moins de libre arbitre, et il semble +que tous les efforts de l'individu pour satisfaire ses +penchants naturels l'aient replongé plus fatalement +dans les courants impétueux de la vie collective.<span class="rig"> + +GEORGE SAND</span></p><br> + +<p>1er juin 1867.</p> +<br><br> +<h1>CADIO</h1> +<br><br> + +<h3>PERSONNAGES</h3> + +<pre> +CADIO. +<span class="sc">Le Marquis</span> SAINT-GUELTAS DE LA ROCHE-BRULÉE. +HENRI DE SAUVIÈRES. +<span class="sc">Le Comte</span> DE SAUVIÈRES, son oncle. +REBEC, petit bourgeois. +LE MOREAU, municipal. +MOUCHON, bourgeois. +CHAILLAC, commandant de garde nationale. +<span class="sc">Le Capitaine</span> RAVAUD. +<span class="sc">Le Baron</span> DE RABOISSON. +M. DE LA TESSONNIÈRE. +<span class="sc">Le Chevalier</span> DE PRÉMOUILLARD. +MACHEBALLE, braconnier, chef de partisans. +STOCK, ancien sous-officier des Suisses. +SAPIENCE, curé. +TIREFEUILLE, } bandits. +LA MOUCHE, } +MÉZIÈRES, valet de chambre du comte de Sauvières. +MOTUS, trompette républicain. +CORNY, fermier breton, <span class="sc">ses Fils, ses Domestiques</span> +<span class="sc">Le Délégué de la Convention.</span> +<span class="sc">Premier Secrétaire</span> } du délégué. +<span class="sc">Deuxième Secrétaire</span> } +<span class="sc">Un Caporal de Garnisaires, Soldats.</span> +LOUISE DE SAUVIÈRES, fille du comte. +MARIE HOCHE. +ROXANE DE SAUVIÈRES, soeur du comte, vieille fille. +LA KORIGANE. +JAVOTTE, } servantes de Rebec. +MADELON, } +LA MÈRE CORNY et <span class="sc">ses Brus.</span> +<span class="sc">La Folle</span> et <span class="sc">son Fils.</span> +<span class="sc">Deux Enfants.</span> +<span class="sc">Un Charpentier.</span> +<span class="sc">Un Notaire et son Clerc.</span> +<span class="sc">Deux Avocats.</span> +<span class="sc">Un Perruquier.</span> +<span class="sc">Paysans, Paysannes, etc.</span> +</pre> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> +<br> + + +<p>Au printemps, 1793.--Au château de Sauvières, en Vendée.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>--Un +grand salon riche.--Une grande salle avec escalier au fond.</p> + +<br> +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--<span class="sc">Le comte</span> DE SAUVIÈRES, +ROXANE, LOUISE, M. DE LA TESSONNIÈRE, MARIE +HOCHE. La Tessonnière joue aux cartes avec Louise, le comte lit +un journal, Roxane parfile, Marie brode.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Les localités indiquées sont de pure convention.</blockquote> + +<p>LE COMTE. Non, ma soeur, non! on ne rétablira +pas la monarchie avec une poignée de paysans.</p> + +<p>ROXANE. Une poignée! ils sont déjà plus de vingt +mille sous les armes.</p> + +<p>LE COMTE. Fussent-ils cent mille, ils n'y pourront +rien. Le roi n'est plus!--Louis XVI emporte notre +dernier espoir dans sa tombe.</p> + +<p>LOUISE. Il n'a pas même une tombe!</p> + +<p>ROXANE. La royauté est immortelle. Le dauphin +règne!</p> + +<p>LE COMTE. Dans un cachot!</p> + +<p>ROXANE. Délivrons-le! (<span class="stage2">Louise, émue, semble approuver sa +tante. La Tessonnière donne des signes d'impatience quand elle se distrait +de son jeu.</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Le délivrer, pauvre enfant! Tenter cela +serait le sûr moyen de hâter sa mort. Ah! les émigrés +auront éternellement celle du roi sur la conscience!</p> + +<p>ROXANE. Alors, vous ne voulez rien faire? C'est +plus commode, mais c'est lâche! Ah! ma nièce, si +nous étions des hommes, souffririons-nous ce qui se +passe?</p> + +<p>LE COMTE. Louise, réponds, mon enfant: que ferais-tu? +(<span class="stage2">Louise baisse la tête et ne répond pas.</span>) Ton silence +semble me condamner... Pourtant... tu sais que j'ai +pris des engagements...</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">soupirant.</span>) Je sais, mon père!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">avec humeur.</span>) Eh! vous mettez un +<i>valet</i> sur un <i>neuf</i>, ça ne va pas. (<span class="stage2">Marie prend la place de Louise +et continue la partie avec la Tessonnière.</span>)</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">à son frère.</span>) Vos engagements, vos engagements! +Il ne fallait pas les prendre.</p> + +<p>LE COMTE. Je les ai pris; donc, ils existent. Vous-même +m'avez approuvé quand j'ai juré de défendre +notre district envers et contre tous, en acceptant le +commandement de la garde nationale. (<span class="stage2">S'adressant à +Louise.</span>) Suis-je le seul qui ait agit de la sorte? n'était-ce +pas le mot d'ordre de notre parti?</p> + +<p>ROXANE. Le mot d'ordre, oui, à la condition de +s'en moquer plus tard.</p> + +<p>LE COMTE. Je n'ai pas accepté, moi, le sous-entendu +de ce mot d'ordre.</p> + +<p>ROXANE. Ah! tenez! si vous n'aviez pas fait vos +preuves à l'armée du roi, du temps qu'il y avait un roi +et une armée, je croirais que vous êtes un poltron! +Oui, prenez-le comme vous voudrez... je dis un...</p> + +<p>LOUISE. Ma tante!...</p> + +<p>LE COMTE. Cela ne m'offense pas, mon enfant! Devant +les arrêts de sa propre conscience, un homme +peut trembler et reculer.</p> + +<p>ROXANE. Ainsi vous reculez? c'est décidé? Heureusement, +notre neveu Henri... Ah! celui-là,... ton +fiancé, Louise, c'est l'espoir de la famille!</p> + +<p>LOUISE. Vous croyez que Henri...?</p> + +<p>MARIE. Oui, certes, M. Henri vous reviendra!</p> + +<p>LE COMTE. Il le peut, lui! Enrôlé par force, pour +échapper à la terrible liste des suspects, il a le droit +de déserter.</p> + +<p>LOUISE. Ah! vous l'approuveriez? En effet, ce serait +son devoir! Espérons qu'il le comprendra. Quand il +saura dans quelle situation vous vous trouvez, entre +la bourgeoisie que vous êtes forcé de protéger, et les +paysans qui menacent de se tourner contre vous, il +accourra pour prendre un commandement dans l'armée +vendéenne, et il vous fera respecter de tous les +partis.</p> + +<p>LE COMTE. Ma pauvre Louise, tu crois donc aussi, +toi, au succès de l'insurrection?</p> + +<p>LOUISE. Comment en douter quand on voit tout +marcher à la guerre sainte, jusqu'aux prêtres, aux +femmes et aux enfants? Que cet élan est beau, et +comme le coeur s'élance vers cette croisade!...</p> + +<p>ROXANE. Vive-Dieu, Louise! tu as raison: cela transporte, +cela enivre! Il y a des moments où j'ai envie +de prendre des pistolets, de chausser des éperons, de +sauter sur un cheval, et de donner la chasse aux vilains +de la province!</p> + +<p>LE COMTE. Vous?</p> + +<p>ROXANE. Oui, moi! moi qui vous parle, je sens +bouillir dans mes veines le sang de ma race!</p> + +<p>LE COMTE. Pauvre Roxane! Gardez un peu de cette +vaillance pour les événements qui menacent, car je +crains bien qu'au premier coup de fusil...</p> + +<p>ROXANE. Vous ne me connaissez pas! je suis capable... +(<span class="stage2">A Marie, lui mettant familièrement les mains sur les épaules.</span>) +N'est-ce pas, Marie? dites; mais j'oublie toujours que +vous ne pensez pas comme nous!</p> + +<p>MARIE. Oubliez-le, si cela vous fâche; je ne vous le +rappellerai jamais!</p> + +<p>LOUISE. On sait cela, bonne Marie! mais, au fond... +(<span class="stage2">bas</span>) tu approuves mon père?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">aussi à voix basse.</span>) Ce qu'il dit est si noble, ce +qu'il pense si respectable!... (<span class="stage2">Louise rêve.</span>)</p> + +<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">entrant.</span>) Une lettre pour M. le comte.</p> + +<p>LOUISE. D'Henri peut-être! Oui! (<span class="stage2">Donnant la lettre au +comte.</span>) Lisez vite, mon père!</p> + +<p>MÉZIÈRES. Je voyais bien ça... au timbre!... Puis-je +rester pour savoir...? (<span class="stage2">Louise fait un signe affirmatif.</span>)</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">au comte.</span>) Il arrive, n'est-ce pas? Dites donc!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">qui parcourt des yeux.</span>) Il va bien, il va bien!...</p> + +<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">sortant.</span>) Dieu soit béni! Ce cher enfant! il +va bien! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">au comte.</span>) Mais vous avez l'air étonné?</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">donnant la lettre à Louise.</span>) Oui. Il ne paraît +pas avoir reçu nos lettres. Elles ont du être saisies.</p> + +<p>ROXANE. Ou la prudence l'empêche de répondre +clairement. Voyons! il faut deviner...</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Il se montre enivré de joie +d'avoir battu...</p> + +<p>ROXANE. Battu!... Qu'est-ce qu'il a donc battu?...</p> + +<p>LOUISE. Les Prussiens.</p> + +<p>ROXANE. Les émigrés, par conséquent?... Eh bien, +alors... Mais non, mais non! Il fait semblant! c'est +très-adroit de sa part!...</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">qui lit avec Louise.</span>) Il est officier.</p> + +<p>LOUISE. Et il en est fier.</p> + +<p>ROXANE. Il en est humilié, au contraire. Il faut +prendre le contre-pied de tout ce qu'il dit. Il est très-fin, +il est plein d'esprit, ce garçon-là!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">lui donnant la lettre.</span>) Ma tante..., prenons-en +notre parti, et ne nous faisons plus d'illusions: Henri +nous abandonne... Cela ne m'étonne pas autant que +vous. Il a toujours eu le caractère léger.</p> + +<p>MARIE. Léger?... Mais non, chère Louise!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">lisant.</span>) Ah! grand Dieu! comme il traite nos +amis les étrangers! il est donc fou?... et quel ton! +«Nous leur avons flanqué une frottée!» <i>Frottée!</i> ça +y est! C'est donc un soudard, à présent? un enfant si +bien élevé! «J'espère que ma tante Roxane sera fière +de moi...» Compte là-dessus, vaurien! «Et que, +pour fêter mon épaulette, elle mettra sa plus belle +robe, sans oublier d'ajouter aux roses de son teint...» +(<span class="stage2">jetant la lettre.</span>) Polisson!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">ramassant la lettre.</span>) Consolez-vous, ma tante, +je ne suis guère mieux traitée. (<span class="stage2">Lisant.</span>) «Je compte +aussi que ma petite Louise se redressera de toute sa +hauteur, et qu'elle attachera un noeud d'argent aux +cheveux de sa poupée!» Il me fait l'honneur de croire +que je joue encore à la poupée, c'est flatteur!</p> + +<p>LE COMTE. Il oublie que deux ans se sont déjà +écoulés depuis son départ.</p> + +<p>LOUISE. Il oublie les malheurs de notre parti, il ne +se dit pas que, chez nous, il n'y a plus d'enfants!</p> + +<p>LE COMTE. Il est enfant lui-même: à vingt-deux +ans!</p> + +<p>ROXANE. Tant pis pour lui! Louise, j'espère que vous +n'épouserez jamais ce monsieur-là?</p> + +<p>LOUISE. Je n'ai jamais désiré l'épouser, ma tante, +et, si mon père me laisse libre...</p> + +<p>LE COMTE. Je ne te contraindrai jamais; mais tu +avais de l'amitié pour lui malgré vos petites querelles. +Il était si bon pour toi... et pour tout le monde!</p> + +<p>LOUISE. De l'amitié..., c'est fort bien. Je lui rendrai +la mienne, s'il revient de ses erreurs; mais faut-il se +marier par amitié?</p> + +<p>MARIE. Vous ne dites pas ce que vous pensez!</p> + +<p>LOUISE. Si fait! A ce compte-là, pourquoi n'épouserais-je +pas aussi bien M. de la Tessonnière?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Hein? quoi?</p> + +<p>ROXANE. Rien; continuez votre petit somme.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">montrant les cartes.</span>) Alors, la partie...?</p> + +<p>LOUISE. Un peu plus tard, mon ami.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">à Roxane.</span>) Et vous..., vous ne voulez +pas...?</p> + +<p>ROXANE. Un peu plus tard, un peu plus tard; c'est +l'heure de votre promenade.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Vous croyez? Je n'aime guère à +me promener seul; les paysans ont des figures si singulières +à présent...</p> + +<p>LE COMTE. Singulières? Pourquoi?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, oui... ils deviennent très-méchants!</p> + +<p>ROXANE. Allons donc, allons donc! Allez-vous avoir +peur, ici à présent? Vous irez dans le jardin, là, près +des fenêtres.</p> + +<p>MARIE. J'irai avec vous!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Bien, bien! (<span class="stage2">Il sort avec Marie.</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Qu'est-ce qu'il veut dire? De quoi a-t-il +peur?</p> + +<p>ROXANE. De tout! c'est son habitude, vous le savez +bien, puisqu'il est venu s'installer chez nous à cause +de ça.</p> + +<p>LE COMTE. Il avait peur de ses paysans, qui lui en +voulaient d'être poltron; mais les nôtres sont si doux, +si tranquilles...</p> + +<p>ROXANE. Ne vous y fiez pas, mon cher! Ils espèrent +toujours que vous vous montrerez!... Mais voici les +autres hôtes du château.</p> + +<br> +<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes, le baron DE RABOISSON, +le chevalier DE PRÉMOUILLARD</span></p> + +<p>RABOISSON. Mesdames, je vous apporte des nouvelles.</p> + +<p>ROXANE.--Ah! baron, ce mot-là me fait toujours +trembler! Bonnes ou mauvaises, vos nouvelles?</p> + +<p>RABOISSON. Bah! pourvu qu'elles soient nouvelles! +ça désennuie toujours. L'insurrection vient nous +trouver.</p> + +<p>LOUISE. Enfin!</p> + +<p>LE COMTE. Est-ce sérieux, Raboisson, ce que vous +dites là? Comment savez-vous...?</p> + +<p>RABOISSON. Mon valet de chambre arrive de la +ville. Il n'y est bruit que de la marche de l'armée +royale.</p> + +<p>LE CHEVALIER. Malheureusement, c'est la douzième +fois au moins que Puy-la-Guerche est en émoi pour +rien.</p> + +<p>LE COMTE. Vous dites <i>malheureusement</i>?</p> + +<p>LE CHEVALIER. Oui, monsieur le comte. L'inaction +à laquelle, par égard pour vous, nous nous sommes +condamnés, commence à me peser plus que je ne puis +dire. J'espère qu'en présence d'une force considérable +telle qu'on l'annonce, vous ne conseillerez point à la +garde nationale du district une résistance inutile... et +désastreuse!</p> + +<p>LE COMTE. Je prendrai conseil des circonstances, +chevalier. Il faut d'abord savoir s'il s'agit ici d'une véritable +armée commandée par des chefs raisonnables, +auquel cas j'engagerai les gens de la ville à se soumettre; +mais, si c'est un ramassis de bandits sans ordre et +sans mandat...</p> + +<p>RABOISSON. J'ai envoyé à la découverte, nous saurons +bientôt à quoi nous en tenir. Le bruit du moment +est que cette troupe est commandée par Saint-Gueltas.</p> + +<p>LE COMTE. Qui appelez-vous ainsi? Je ne me souviens +pas...</p> + +<p>RABOISSON. Eh! c'est le petit nom du fameux marquis!</p> + +<p>LOUISE. Le marquis de la Roche-Brûlée? Ah! mon +père, on le dit si cruel!... Soyez prudent!</p> + +<p>ROXANE. Et on le dit invincible! Mon frère, ne +vous y risquez pas.</p> + +<p>LE COMTE. Je ferai mon devoir; si cet homme agit +de son chef et sans ordre de la cour, je conseillerai et +j'organiserai la résistance.</p> + +<p>RABOISSON. Mais s'il est en règle?... et il y est, je +vous en réponds... Saint-Gueltas est aussi prudent que +hardi.</p> + +<p>LOUISE. Vous le connaissez, monsieur de Raboisson?</p> + +<p>RABOISSON. Je l'ai connu beaucoup dans sa jeunesse.</p> + +<p>ROXANE. Il n'est donc plus jeune?</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">souriant.</span>) Si fait! une quarantaine d'années, +comme nous!</p> + +<p>ROXANE. On le dit charmant!</p> + +<p>RABOISSON. Au contraire, il est laid, mais il plaît +aux femmes.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">ingénument.</span>) Pourquoi?</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">embarrassé.</span>) Parce que... parce qu'il est +laid, je ne vois pas d'autre raison.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à Raboisson.</span>) Et parce qu'il les aime, n'est-ce +pas?</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">de même.</span>) Chut! il les adore!</p> + +<p>ROXANE. Alors, c'est un héros! comme César, comme +le maréchal de Saxe!</p> + +<p>LE COMTE, qui a parlé avec le chevalier. Je ne vous demande +qu'une chose, c'est de ne pas courir au-devant +de l'insurrection. Ce serait m'exposer à des soupçons... +Si elle vous entraîne et vous emporte en passant, +je n'aurai de comptes à rendre à personne; mais +n'oubliez pas qu'en vous donnant asile chez moi dans +ces jours de persécution, j'ai répondu de vous sur +mon propre honneur.</p> + +<p>LE CHEVALIER. Je ne l'oublierai pas, monsieur.</p> + +<p>RABOISSON. Quant à moi, mon cher comte, il y a +une circonstance qui me rendra aussi sage que vous +pouvez le désirer: c'est que l'insurrection est fomentée +par les prêtres; or, je ne suis pas de ce côté-là: +voltairien j'ai vécu, voltairien je mourrai.</p> + +<p>LE CHEVALIER. Il n'y a pas de quoi se vanter, monsieur!</p> + +<p>RABOISSON. Pardonnez-moi, jeune homme! Libre +à vous de donner dans les idées contraires. Élevé +pour l'Église, vous étiez abbé l'an passé. La mort de +vos aînés vous remet l'épée au flanc, et vous êtes impatient +de la tirer pour la cause que vous croyez +sainte; mais, moi, j'aime la ligne droite et ne veux pas +faire les affaires du fanatisme sous prétexte de faire +celles de la monarchie.</p> + +<p>LE CHEVALIER. Pourtant, monsieur...</p> + +<p>ROXANE. Ah! mon Dieu! allez-vous encore vous +quereller? C'est bien le moment! Parlez-nous plutôt du +charmant Saint-Gueltas...</p> + +<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">entrant.</span>) Monsieur le comte, il y a là M. Le +Moreau, municipal de Puy-la-Guerche, avec M. Rebec, +son adjoint..., celui qui est aubergiste à présent, votre +ancien marchand de laines.</p> + +<p>ROXANE. Fripon sous toutes les formes! (<span class="stage2">Au comte.</span>) +Est-ce que vous allez recevoir ces gens-là?</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Mézières.</span>) Faites entrer. (<span class="stage2">Mézières sort. A sa +soeur.</span>) Le Moreau est un très-galant homme.</p> + +<p>ROXANE. Ça? un abominable suppôt de la gironde, +qui a approuvé le meurtre du roi?</p> + +<p>LE COMTE. Ma soeur, soyez calme.</p> + +<p>ROXANE. Non! je suis indignée!</p> + +<p>LOUISE. Alors, ne restez pas ici.--Venez, ma tante.</p> + +<p>ROXANE. Oui, oui, sortons! J'étouffe de rage! Mon +frère, vous êtes un tiède, un... (<span class="stage2">Louise lui ferme la bouche par +un baiser.</span>) Tiens, sans toi, je crois que je deviendrais +fratricide! (<span class="stage2">Elles sortent.</span>)</p> + +<p>RABOISSON. Devons-nous rester?</p> + +<p>LE COMTE. Vous, certes; mais le chevalier est vif...</p> + +<p>RABOISSON. Et jeune!</p> + +<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">au comte.</span>) Je me retire, monsieur. +(<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--LE COMTE, RABOISSON, LE MOREAU, +REBEC.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">obséquieux, avec de grands saluts.</span>) Nous nous sommes +permis...</p> + +<p>LE COMTE. Soyez les bienvenus, messieurs. Qu'y +a-t-il pour votre service?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">ému.</span>) Voilà ce que c'est, citoyen comte. +Les brigands sont à nos portes.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">incrédule.</span>) A vos portes?</p> + +<p>REBEC. On a signalé l'apparition de plusieurs bandes +éparses dans les bois, et même très-près d'ici on a +trouvé des traces de bivac.</p> + +<p>RABOISSON. On est sûr que c'étaient des brigands?</p> + +<p>REBEC. Oui, citoyen baron, des paysans révoltés +contre le tirage.</p> + +<p>LE COMTE. Ont-ils fait quelque dégât?</p> + +<p>REBEC. Aucun encore; mais...</p> + +<p>LE COMTE. Vous vous pressez peut-être beaucoup +de les traiter de brigands!</p> + +<p>REBEC. Ah! dame! si M. le comte croit qu'ils n'en +veulent pas à nos personnes et à nos biens..., c'est +possible! moi, j'ignore... (<span class="stage2">Bas, à Le Moreau, qui se tient digne +et froid, observant avec sévérité le comte et Raboisson.</span>) Il ne faudrait +pas le fâcher! (<span class="stage2">Haut.</span>) Moi, j'ai des opinions modérées... +J'ai toujours été dévoué à la famille de Sauvières.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">avec un peu de hauteur.</span>)--Il est blessé de l'examen +que lui fait subir Le Moreau. Ma famille a toujours su reconnaître +les preuves de respect et de fidélité; mais je +vous sais alarmiste, monsieur Rebec, et je voudrais +être sérieusement renseigné. Pourquoi M. Le Moreau +garde-t-il le silence?</p> + +<p>LE MOREAU, (<span class="stage2">prenant un siége et faisant sentir qu'on ne lui a pas +encore dit de s'asseoir.</span>) Monsieur le comte ne m'a pas encore +fait l'honneur de m'interroger.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">lui faisant signe de s'asseoir.</span>) Veuillez parler, +monsieur.</p> + +<p>LE MOREAU. Je ne suis pas aussi persuadé que +M. Rebec de l'approche de ces bandes; mais la population +s'en émeut, et il faut la rassurer. Les paysans +des districts voisins, gagnés par l'exemple des districts +plus éloignés, commencent eux-mêmes à commettre +des actes de brigandage, on n'en peut plus douter. La +loi du recrutement est dure pour eux, j'en conviens, +et ils n'en comprennent pas la nécessité; des suggestions +coupables, des intrigues perverses que je n'ai +pas besoin de vous signaler...</p> + +<p>RABOISSON. Quant à cela, je ne vous dirai pas le +contraire. Le clergé des campagnes...</p> + +<p>LE COMTE. Ne parlons pas du clergé, je le respecte.</p> + +<p>LE MOREAU. Je le respecte aussi, quand il ne prêche +pas la guerre civile.</p> + +<p>LE COMTE. La guerre civile! en sommes-nous là, +bon Dieu?</p> + +<p>LE MOREAU. Oui, monsieur, nous en sommes là, et, +si vous l'ignorez, vous vous faites d'étranges illusions.</p> + +<p>LE COMTE. Le peuple n'en veut qu'aux jacobins, +messieurs, et Dieu merci, il n'y en a pas dans notre +district.</p> + +<p>LE MOREAU. Du moins, il y en a peu; mais, en revanche, +il y a beaucoup d'hommes qui pensent comme +moi.</p> + +<p>LE COMTE. Nous pensons tous de même; nous voulons +tous la fin des fureurs démagogiques.</p> + +<p>LE MOREAU. C'est pour cela, monsieur le comte, +que nous devons réprimer toutes les démagogies, de +quelque titre qu'elles se parent. Venez commander nos +gardes nationaux, et, s'il est vrai que le torrent se dirige +de notre côté, il passera auprès de notre ville sans +oser la traverser.</p> + +<p>REBEC. Autrement, ils feront ce qu'ils ont fait à Bois-Berthaud, +ils dévasteront tout. Ils pilleront les auberges, +ils gaspilleront les provisions de bouche...</p> + +<p>LE MOREAU. Et, chose plus grave, ils insulteront +nos femmes et menaceront nos enfants! Hâtez-vous, +monsieur. Si les nouvelles sont exactes, ils ont fait ce +matin le ravage au hameau du Jardier, à six lieues +d'ici; ils peuvent être chez nous ce soir!</p> + +<p>LE COMTE. Mais ce ne sont pas des gens de nos environs. +Qui sont-ils? d'où viennent-ils?</p> + +<p>LE MOREAU, (<span class="stage2">méfiant.</span>) Vous l'ignorez, monsieur le comte?</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">blessé.</span>) Apparemment, puisque je le demande.</p> + +<p>LE MOREAU. Ils viennent du bas Poitou.</p> + +<p>RABOISSON. Et ils sont commandés...?</p> + +<p>LE MOREAU. Par le ci-devant marquis de la Roche-Brûlée, +un homme perdu de dettes et de débauches.</p> + +<p>RABOISSON. Vous êtes sévère pour lui... Il vaut +peut-être mieux que sa réputation.</p> + +<p>LE MOREAU. Si vous le connaissez, monsieur, et +que nous soyons réduits à capituler, vous nous viendrez +en aide, et, en nous servant d'intermédiaire, +vous n'oublierez pas la confiance que les autorités de +Puy-la-Guerche ont cru pouvoir vous témoigner; mais +nous commencerons par nous bien défendre, je vous +en avertis, et j'imagine que M. le commandant de +notre garde civique ne nous abandonnera pas dans +le danger.</p> + +<p>LE COMTE. Le doute m'offense, monsieur. Laissez-moi +le temps de donner chez moi quelques ordres, et +je vous suis. (<span class="stage2">A Raboisson.</span>) Venez, baron, c'est à vous +que je veux confier la garde du château en mon absence. +(<span class="stage2">Ils sortent.</span>)</p> + +<br> +<p class="stage1">SCÈNE IV.--LE MOREAU, REBEC.</p> + +<p>REBEC. Eh bien, il a tout de même l'air de vouloir +faire son devoir, le grand gentilhomme! Avez-vous vu +comme il hésitait au commencement? Sans moi, qui +lui ai dit son fait...</p> + +<p>LE MOREAU. Il hésitera encore, il faut le surveiller. +Honnête homme, timoré et humain, mais irrésolu et +royaliste. Ces gens-là sont bien embarrassés, croyez-moi, +quand ils essayent de faire alliance avec nous. +Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis +pour qu'ils soient forcés de rompre avec leur +parti; mais, le jour où ils peuvent nous fausser compagnie, +ils s'en tirent en disant que nous leur avons +mis le couteau sur la gorge.</p> + +<p>REBEC. Bah! bah! celui-ci, nous le tiendrons, c'est-à-dire... +(<span class="stage2">regardant par une fenêtre</span>) vous le tiendrez! Moi, +je...</p> + +<p>LE MOREAU. Où allez-vous?</p> + +<p>REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l'arrivée de +mes denrées.</p> + +<p>LE MOREAU. Quelles denrées?</p> + +<p>REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux, +mes lits, mon linge, et mes deux servantes que +je ne suis pas d'avis d'abandonner aux hasards d'une +jacquerie!</p> + +<p>LE MOREAU. Vous prenez vos précautions; mais où +menez-vous tout cela?</p> + +<p>REBEC. Tiens! ici, pardieu!</p> + +<p>LE MOREAU. Ici?</p> + +<p>REBEC. Et où donc mieux? Je ne suis pas le seul qui +vienne se mettre à l'abri du pillage derrière les mâchicoulis +du ci-devant seigneur de la province. Mes +voisins de la grand'rue et ceux du Vieux-Marché aussi, +enfin tous ceux qui ont quelque chose à perdre, nous +sommes une douzaine, avec nos charrettes, nos bêtes +et nos gens, qui avons résolu de nous retrancher +céans, que la chose plaise ou non à M. le comte. Nous +avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur +dans les caves et greniers de la féodalité. Il faut bien +que ça nous serve à quelque chose, les châteaux que +nous avons laissés debout!</p> + +<p>LE MOREAU. Vous êtes fous! Si M. de Sauvières nous +trahissait...</p> + +<p>REBEC. Raison de plus, c'est prévu, ça! S'il ne se +conduit pas bien à la ville, s'il tourne casaque, comme +on dit, nous lui fermons au nez les portes de son manoir, +nous gardons ses dames et ses hôtes comme otages. +Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que +l'enceinte délabrée de Puy-la-Guerche, et, quand il s'agit +de soutenir un siége, vive une petite forteresse +bien située comme celle-ci! Ah! voilà mon convoi! Je +cours...</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, ROXANE, LOUISE, MARIE.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">sans répondre aux courbettes de Rebec.</span>) Qu'est-ce qui +se passe? La cour du donjon est encombrée, la population +de la ville reflue ici, et c'est vous, messieurs, +qui nous valez cet embarras et ce danger? Croyez-vous +que nous n'ayons d'autre affaire que de défendre vos +ânes crottés, vos charretées de fromage et vos vieilles +hardes?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">à Le Moreau, bas.</span>) Diable! elle n'est pas polie, la +vieille!</p> + +<p>LE MOREAU, (<span class="stage2">à Roxane.</span>) Madame, je n'ai pas encouragé +cette panique ridicule. Je ne l'approuve pas. Je vais +essayer de la faire cesser. (<span class="stage2">Il salue et sort avec dignité.</span>)</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Celui-ci, à la bonne heure! mais +vous, monsieur l'aubergiste,... c'est-à-dire toi, l'ancien +brocanteur, si heureux autrefois de te chauffer +au feu de nos cuisines...</p> + +<p>REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint à la municipalité... +Parvenu par mon mérite, je ne rougis +pas de mes antécédents.</p> + +<p>ROXANE. En attendant, monsieur l'adjoint, vous +allez déguerpir de céans et remporter vos guenilles.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">bas, à Rebec.</span>) Laissez dire ma tante. Elle est +vive, mais très-bonne. D'ailleurs, mon père, qui n'a jamais +refusé l'hospitalité à personne, vient d'ordonner +que la cour fortifiée et le donjon fussent ouverts à quiconque +voudrait s'y réfugier, et tant qu'il y aura de +la place...</p> + +<p>REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble châtelaine; +vous avez bien mérité de la patrie, et le donjon +est bon! Merci pour le donjon! Je vais, avec votre +permission, y installer mon petit avoir.</p> + +<p>LOUISE. Allez, monsieur Rebec. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Ah! Louise, toi aussi, tu ménages ces animaux-là?</p> + +<p>LOUISE. Il le faut, ma tante; je ne vois pas sans +crainte mon pauvre père s'en aller à la ville avec eux. +Pour un soupçon, ils peuvent le garder prisonnier, +le dénoncer à leur affreux tribunal révolutionnaire...</p> + +<p>ROXANE. Il n'aurait que ce qu'il mérite!</p> + +<p>LOUISE et MARIE. Ah! que dites-vous là!</p> + +<p>ROXANE. C'est vrai, j'ai tort! Je ne sais ce que je +dis, j'ai la tête perdue!</p> + +<p>MARIE. Il faut pourtant montrer un peu de courage! +Vous aviez tant promis d'en avoir!</p> + +<p>ROXANE. J'en ai; oui, je me sens un courage de +lion, si vraiment le marquis Saint-Gueltas est à la +tête de ces bandes! Un homme du monde, galant, à ce +qu'on dit!--Mais, si ce sont des paysans sans chef, +des enfants perdus, des désespérés,... s'ils mettent le +feu partout,... s'ils outragent les femmes... Et mon +frère qui nous quitte!</p> + +<p>MARIE. Pour quelques heures peut-être; s'il apprend +à la ville que c'est encore une panique....</p> + +<p>ROXANE. Qui sait ce que c'est? Ah! je me sens toute +défaite. Je n'ai pas pris ma crème aujourd'hui.--L'ai-je +prise? Je ne sais où j'en suis!</p> + +<p>MARIE. Vous ne l'avez pas prise, et c'est l'heure. +(<span class="stage2">Elle va pour sonner.</span>) Mais voici la petite Bretonne qui +vous l'apporte. Elle est exacte.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VI.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA KORIGANE.</p> + +<p>LA KORIGANE. Est-ce que vous vous impatientez? +(<span class="stage2">Elle présente un bol de crème à Roxane.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Non, non, petite, c'est fort bien. (<span class="stage2">Elle boit.</span>) +Elle est délicieuse, ta crème. Ah! ma pauvre enfant, +nous voilà bien en peine! Tu n'as pas peur, toi?</p> + +<p>LA KORIGANE. Moi, peur? Et de quoi donc, mamselle?</p> + +<p>LOUISE. Des brigands!</p> + +<p>LA KORIGANE. Oh! ça me connaît, moi, les brigands! +c'est tout du monde comme moi!</p> + +<p>ROXANE. Comme toi? Ah ça! où donc les as-tu connus?</p> + +<p>LA KORIGANE. Oh! dame! dans tout le bas pays. +Vous savez bien que j'ai pas mal roulé de ferme en +ferme et de château en château avant que d'entrer +chez vous. Vous m'avez prise parce que votre cousine, +chez qui j'étais en dernier, vous a envoyé des vaches +brettes et moi par-dessus le marché, comme le chien +qu'on vend avec le troupeau. Elle ne tenait pas à +moi,--pas plus que moi à elle!--Elle m'a dit +comme ça: «Tu es mauvaise tête, tu ne souffres pas les +reproches; mais tu sais soigner les bêtes, et je vais +t'envoyer avec les tiennes chez des dames très-riches +et très-douces.» Moi, j'ai dit: «Ça me va, de m'en aller. +J'aime à changer d'endroit, je ne restais chez vous +qu'à cause des vaches.» Et pour lors...</p> + +<p>ROXANE. C'est bon, c'est bon, caquet bon bec! tu +nous raconteras tes histoires un autre jour. Remporte +ta tasse.</p> + +<p>LOUISE. Permettez, ma tante, elle a peut-être vu +chez notre cousine du Rozeray...</p> + +<p>ROXANE. Eh! au fait!... elle recevait tous les chefs, la +cousine!... Oui, oui. Dis-nous, Korigane..., est-ce que +tu as entendu parler là-bas d'un personnage,... un certain +marquis?...</p> + +<p>LA KORIGANE. Un marquis! c'est Saint-Gueltas que +vous voulez dire?</p> + +<p>ROXANE. Justement! M. de la Roche-Brûlée. Tu l'as +vu?</p> + +<p>LA KORIGANE. Si je l'ai vu! vous me demandez si je +l'ai vu?</p> + +<p>ROXANE. Eh bien, sans doute; est-ce que tu ne te +souviens pas?</p> + +<p>LOUISE. Tu ne réponds pas, toi qui n'as pas l'habitude +de rester court! (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Elle a oublié.</p> + +<p>LA KORIGANE, exaltée. Oublier Saint-Gueltas, moi! +Mamselle Louise, si vous voyez jamais cet homme-là +quand ça ne serait qu'une petite fois et pour un moment, +vous saurez qu'on ne l'oublie plus, quand même +on vivrait cent ans après.</p> + +<p>ROXANE. Ah! oui-da! tu me donnes envie de le +voir.</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à Louise, la regardant fixement.</span>) Et vous, +vous êtes curieuse de le voir aussi?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">embarrassée.</span>) De le voir?... Peu m'importe; mais +on nous menace de son arrivée dans le pays, et je +voudrais savoir si nous devons nous en réjouir ou... +ou nous cacher?</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">emphatiquement, naïvement.</span>) Pour la cause du +bon Dieu et des bons prêtres, réjouissez-vous, mesdames! +Si Saint-Gueltas vient ici avec ses bons gars +du Poitou, de la Bretagne et de la Loire, car il y en a +de tous les pays qui le suivent, comptez que la sainte +Vierge est à leur tête, et que pas un républicain, pas +un trahisseur, pas même un tiède, ne restera sur terre. +Quand Saint-Gueltas passe quelque part, c'est rasé! +c'est comme le feu du ciel!--Mais, pour votre sûreté +à vous, mes petites femmes, cachez-vous; cachez vos +jupons roses et vos cheveux poudrés, et cachez-les +bien, car il sait dépister les jeunes comme les mûres, +les villageoises en sabots comme les bourgeoises en +souliers et les princesses en mules de satin! Oui, oui, +cachez-moi tout ça, ou malheur à vous!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à sa tante.</span>) Elle parle comme une folle! elle +me fait peur!</p> + +<p>ROXANE. Et moi, elle m'amuse. (<span class="stage2">A la Korigane.</span>) C'est +très-drôle, tout ce que tu nous chantes là; mais explique-toi +mieux. Il ne respecte donc rien, ton fameux +marquis?</p> + +<p>LA KORIGANE. Il n'a pas besoin de respecter ni de +pourchasser; il regarde!... Oh! il vous regarde avec +des yeux... C'est comme le serpent qui charme sa +proie. Alors, qu'on veuille ou ne veuille pas, il faut +penser à lui le restant de ses jours. Voilà ce que je +vous dis, est-ce clair, mamselle Louise? (<span class="stage2">Louise, troublée, +s'éloigne avec un air de dédain.</span>)</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">calme, souriant, à la Korigane.</span>) Parlez pour vous, +ma chère enfant!</p> + +<p>LA KORIGANE. Pour moi?</p> + +<p>ROXANE. Pardine! on voit bien que tu es amoureuse +de lui.</p> + +<p>LA KORIGANE. Amoureuse? Je ne sais pas, demoiselle! +Je n'ai que seize ans, moi, et j'ai déjà couru de +pays en pays pour gagner ma pauvre vie. J'aurais dû +en apprendre long. Eh bien, je n'en sais guère plus +que ces demoiselles, puisque je ne sais pas si j'ai été +amoureuse et si je le suis.</p> + +<p>ROXANE. A la bonne heure! On t'a prise comme +une fille innocente, et j'aime à voir que...</p> + +<p>LA KORIGANE. Vous ne voyez rien! A l'âge de +six ans, j'avais déjà un ami que je suivais partout: c'était +un champi comme moi. Je l'appelais mon petit +mari, et lui, il m'appelait sa petite soeur. Quand il a +eu dix-huit ans et moi quatorze, on s'est fâché, parce +que je lui disais: «Il faudra nous marier ensemble,» et +que lui, il ne voulait ni amitié ni mariage. Il était devenu +comme fou; son idée, qu'il disait, c'était d'être +moine. Alors, la colère m'est montée aux yeux. Je lui +ai jeté mes sabots à la tête, et je me suis sauvée du +pays, pieds nus, toujours courant. Je n'avais ni amis +ni parents; personne n'a couru après moi, et j'ai été +ici et là, n'aimant personne et toujours en colère, toujours +pensant à cet imbécile qui n'avait pas voulu +m'aimer! J'y ai pensé jusqu'au jour où j'ai vu Saint-Gueltas. +Alors, j'ai toujours pensé à Saint-Gueltas, et +j'ai oublié l'autre.</p> + +<p>ROXANE. Et Saint-Gueltas... a-t-il fait attention à toi?</p> + +<p>LA KORIGANE. Je ne sais pas! Un jour, votre cousine +du Rozeray m'a dit des sottises et des injustices; j'ai +bien vu qu'elle était jalouse...</p> + +<p>ROXANE. Allons donc, impertinente! tu voudrais +nous faire croire que la comtesse...</p> + +<p>LA KORIGANE. Oh! si vous vous fâchez, je ne dirai +plus rien.</p> + +<p>ROXANE. Si fait, parle encore; tu nous amuses, tu +nous distrais.--Que regardes-tu, Marie? est-ce que +mon frère?... Il a promis de ne pas partir sans nous +voir.</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">à la fenêtre.</span>) Il est là, mademoiselle. Je ne comprends +pas... il donne des ordres... La cour du donjon +est pleine de gens de la ville...</p> + +<p>LOUISE. Et mon père fait fermer les grilles. Veut-il +les retenir prisonniers?</p> + +<p>ROXANE. Il fait bien, s'il fait cela. Ces drôles l'auront +menacé! (<span class="stage2">A la Korigane.</span>) Va voir ce qui se passe et +reviens nous le dire.</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à la fenêtre, sur laquelle elle grimpe.</span>) Oh! je +vas vous le dire tout de suite. Voilà d'un côté les républicains +de la ville qui se cachent, et... dans l'autre +cour, mon doux Jésus! c'est les gens du roi qui entrent! +Je reconnais bien le drapeau.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">effrayée.</span>) Les brigands! On va se battre, là, +sous nos fenêtres!</p> + +<p>LOUISE. Non, non, ils ne se verront même pas! Mon +père vient ici avec un chef.</p> + +<p>ROXANE. Ah! qui est-ce? le marquis?...</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">regardant.</span>) Ça? c'est Mâcheballe, le général +des braconniers du bas pays. Je n'en vois pas +d'autre!</p> + +<p>ROXANE. Mâcheballe, l'assassin, comme on l'appelle? +Nous sommes perdus!</p> + +<p>LA KORIGANE. Dame, s'il sait comment vous le +traitez! Il vous croira tournée au bleu, et il n'est pas +tendre, je ne vous dis que ça!</p> + +<p>LOUISE. Taisez-vous, taisez-vous, le voici!</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE COMTE, MACHEBALLE +et <span class="sc">une douzaine de Paysans armés</span>, dont le nombre augmente +insensiblement et envahit le salon. Ce sont gens de diverses +provinces et quelques Vendéens nouvellement recrutés par eux. LE +CHEVALIER, LE BARON, LA TESSONNIÈRE, MÉZIÈRES, +STOCK. Plusieurs Vendéens, un peu mieux habillés ou mieux +armés que les autres et simulant une sorte d'état-major, entourent +Mâcheballe. Ils ont le chapeau ou le mouchoir sur la figure.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Mâcheballe, qu'il introduit.</span>) Entrez ici, et +parlez, monsieur, puisque vous vous présentez au +nom du roi, et que vos pouvoirs sont en règle. J'écoute +les paroles que vous m'apportez et que vous +voulez me dire en présence de mes hôtes et de ma famille.</p> + +<p>MACHEBALLE. Eh bien, monsieur le comte, voilà. Je +ne suis pas grand parolier, moi, et la chose que j'ai à +vous dire ne prendra pas le temps de réciter un chapelet. +Je suis devant vous, moi, Pierre-Clément Coutureau, +dit Mâcheballe, capitaine, commandant ou +général, comme ça vous fera plaisir, je n'y tiens pas; +j'ai ma bande de bons enfants, je la mène du mieux +que je peux; si elle est contente de moi, ça suffit!</p> + +<p>LES INSURGÉS. Oui, oui, vive le général!</p> + +<p>MACHEBALLE. Vous voyez, ils veulent que je le sois! +On verra ça plus tard, quand on sera organisé; pour +le quart d'heure, faut se réunir et se compter. Et, depuis +trois mois qu'on avance dans le pays, on a emmené, +chemin faisant, tous les bons serviteurs de Dieu +et de l'Église. On est donc déjà vingt-cinq mille, chaque +corps marchant dans son chemin. On n'est chez +vous qu'une cinquantaine; mais, autour de vous, dans +les bois, il y a autant d'hommes que d'arbres, monsieur +le comte! et faudrait pas nous mépriser parce +qu'on vous paraît une poignée. On est venu ici en +confiance...</p> + +<p>LE COMTE. Il est inutile de menacer, monsieur; +fussiez-vous seul, vous seriez en sûreté chez moi!</p> + +<p>MACHEBALLE. Alors, monsieur le comte, vous allez, je +pense, rassembler vos métayers, vos domestiques et +tout le monde de votre paroisse, et vous viendrez avec +nous, pas plus tard que tout à l'heure, donner l'assaut +à la ville de Puy-la-Guerche?</p> + +<p>LE COMTE. Non, monsieur, je ne le ferai pas, et je +vous prie, je vous somme au besoin, de vous retirer +du district où j'ai le devoir de commander la garde +nationale.</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">riant.</span>) + Vous me sommez, au nom de +quoi?</p> + +<p>LE COMTE. Au nom du roi, monsieur.</p> + +<p>MACHEBALLE. Comment donc que vous arrangez ça +dans le pays d'ici?</p> + +<p>LE COMTE. Dans le pays, on procède comme ailleurs +au nom de la République; mais avec vous j'invoque +la seule autorité légitime que je reconnaisse.</p> + +<p>MACHEBALLE. Alors, comment que vous arrangez ça +dans votre cervelle? (<span class="stage2">Les Vendéens rient.</span>) Comment donc +prétendez-vous, au nom du roi, m'empêcher de servir +le roi?</p> + +<p>LE COMTE. Chacun entend le service du roi à sa manière. +Vous avez méconnu la sainteté de sa cause en +commettant des excès, des cruautés sans exemple. +J'ai fait honneur à ceux qui ont signé votre mandat +en écoutant vos ouvertures, et, maintenant que je les ai +entendues, je les repousse. La guerre que vous faites +est un prétexte au pillage et aux vengeances personnelles. +(<span class="stage2">Murmures des insurgés. Le comte élève la voix.</span>) Elle me +répugne, et je la condamne. Passez votre chemin. +Quand un chef royaliste digne de ce nom paraîtra +devant moi, je verrai à m'entendre avec lui, si je le +puis sans trahir le mandat qui m'est confié. (<span class="stage2">Murmures +des insurgés.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">irrité.</span>) Par le saint ciboire! je ne +sais pas comment je vous laisse dire tant de sacriléges! +(<span class="stage2">Il met la main sur ses pistolets. Un de ses hommes passe devant +lui, et le repousse en arrière en lui disant tout bas: «Assez! tais-toi. +Laisse-moi faire!» Cet homme ôte son chapeau. La Korigane +s'écrie: «Saint-Gueltas!» Louise, qui s'est élancée vers son père +menacé, recule avec effroi. Roxane laisse aussi échapper une exclamation.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Saint-Gueltas, marquis de la Roche-Brûlée. +Il paraît que mon nom effraye les dames; +mais vous, monsieur le comte, peut-être me ferez-vous +l'honneur de m'agréer comme le chef sérieux +d'une force considérable,... à moins que vous ne me +jugiez indigne aussi de servir le roi? C'est possible, +si vous proscrivez la peine de mort! Moi, j'avoue que +je n'ai pas encore découvert le moyen de faire la +guerre sans exposer sa vie et sans compromettre celle +des autres.</p> + +<p>MACHEBALLE. Bien parlé! (<span class="stage2">Il explique tout bas les paroles +de Saint-Gueltas à quelques paysans bretons qui approchent.</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Je sais, monsieur le marquis, le respect +qui est dû à votre bravoure, à votre dévouement et à +votre habileté; mais vos sarcasmes ne m'empêcheront +pas de réprouver les atrocités de vos triomphes. Vous +avez pu être débordé...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">baissant la voix et s'approchant de lui et des +femmes.</span>) Débordé! comment ne pas l'être dans une +guerre de partisans comme celle que nous faisons? +Nous manquons de chefs, monsieur le comte, et je ne +puis être partout; mais nous commençons à nous organiser. +Suivez le bon exemple, donnez-le à ceux qui +hésitent encore, et nos paysans deviendront des soldats +soumis à une discipline; c'est le devoir de tout +bon royaliste et de tout brave gentilhomme.</p> + +<p>LE COMTE. Devant de si sages paroles, je ne puis +que regretter vivement les engagements que j'ai pris...</p> + +<p>MACHEBALLE, bas, à Saint-Gueltas. Il vous refuse aussi?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Mâcheballe.</span>) Prenez patience. Je +vous réponds de l'emmener! (<span class="stage2">Haut, au comte.</span>) Puis-je au +moins adresser mes offres aux personnes libres qui +vous entourent? (<span class="stage2">Allant à Raboisson.</span>) Voici un ami qui ne +me reniera peut-être pas?</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">lui serrant la main.</span>) Non certes; mais tu sers +les prêtres, marquis, et, moi...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je sais, je sais! (<span class="stage2">Il fait un signe à Mâcheballe, +qui se retire au fond du salon et jusque dans la pièce du fond +avec les Vendéens.</span>) Mon cher baron, tu peux être tranquille. +Je ne suis pas plus bigot que toi. Je n'ai pas +changé! Nous nous servons du mysticisme des paysans; +mais que les gens sages nous secondent, et nous remettrons +à leur place MM. les ambitieux et les démagogues +de la soutane.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Bien... Alors, je grille de te suivre, +car je m'ennuie ici considérablement; mais comment +faire?</p> + +<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas.</span>) Moi aussi, monsieur +le marquis, je brûle de vous suivre; mais nous sommes +ici en quelque sorte prisonniers sur parole.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. C'est bien simple. Allez ce soir à +Puy-la-Guerche, et laissez-vous faire prisonniers par +moi.</p> + +<p>LE CHEVALIER. Il vaudrait mieux vaincre les scrupules +de M. de Sauvières et nous emmener tous ensemble.</p> + +<p>RABOISSON. Oh! vous ne les vaincrez pas, ses scrupules!</p> + +<p>LE CHEVALIER. A moins que sa fille ne nous aide! +Elle pense bien, et elle a de l'ascendant sur lui.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Sa fille?... (<span class="stage2">Regardant Marie, qui est plus +près de lui que Louise.</span>) Est-ce cette aimable et douce figure, +qui ressemble à un sourire de soleil dans la tempête?</p> + +<p>RABOISSON. Non. Celle-ci est mademoiselle Hoche, +une orpheline sans nom et sans avoir, recueillie par +la famille. Elle pense mal, mais elle agit bien.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Qui est celui-ci? (<span class="stage2">Il montre Stock, qui +s'est approché de lui avec hésitation.</span>)</p> + +<p>RABOISSON. Un sous-officier des gardes suisses échappé +au massacre,... M. Stock!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Stock.</span>) Ah!... Et comment avez-vous +fait, monsieur Stock, pour survivre à la journée +du 10 août?</p> + +<p>STOCK, (<span class="stage2">accent étranger prononcé.</span>) J'étais en garnison avec +mon bataillon sur la Loire.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je veux le croire; mais que faites-vous +ici quand votre place est marquée depuis longtemps +dans les rangs de ceux qui vengent la mort de +vos frères?</p> + +<p>STOCK, (<span class="stage2">avec dignité.</span>) Je vous attendais, monsieur.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">lui tendant la main.</span>) Voilà une belle et +bonne réponse, monsieur Stock. Je vous enrôle, vous +commanderez un détachement. (<span class="stage2">A Raboisson montrant la +Tessonnière.</span>) Et celui-ci?</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Le plus grand poltron de la terre. Je +te défie de le faire marcher.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Nous allons bien voir. (<span class="stage2">A la Tessonnière.</span>) +Monsieur est certainement des nôtres?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Oh! moi, je suis trop vieux pour +guerroyer.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pas plus âgé que M. Stock?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Ma religion me défend de verser +le sang.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, monsieur, vous êtes un +serviteur inutile ici. Je vais vous employer, moi!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. A quoi donc, s'il vous plaît?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. J'ai promis, en échange de plusieurs +de mes braves tombés dans les mains des bleus, +de rendre un nombre égal de transfuges de la République. +Le nombre n'y est pas, vous le compléterez.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Vous voulez me faire passer...? +C'est m'envoyer à la guillotine!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. C'est vous envoyer au ciel. Choisissez, +ou de verser le sang des scélérats, ou de donner +le vôtre à la bonne cause.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">éperdu.</span>) Je me battrai, monsieur, +j'aime mieux me battre! (<span class="stage2">Raboisson rit.</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Je ne sais si la chose est plaisante, mais +je la trouve arbitraire et cruelle. Quels que soient les +pouvoirs de M. le marquis, je proteste contre toute +contrainte exercée dans ma maison.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">animée.</span>) Je m'y oppose aussi! Monsieur est +notre parent, le plus ancien de nos amis. Il est âgé, +infirme. Brave ou non, je le respecte et je l'aime. +Personne ne lui fera violence ou injure tant qu'il me +restera un souffle de vie!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à Louise.</span>) Le fait est qu'il agit ici un peu +cavalièrement, le héros!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">allant à Louise, la regarde avec insolence et +menace; tout à coup il se radoucit, et, avec une émotion toute sensuelle, +il lui prend et lui baise la main.</span>) La beauté d'un ange et la +fierté d'une reine! Je vous rends les armes, mademoiselle +de Sauvières! Attachez votre mouchoir à +mon bras en guise d'écharpe, je me regarderai comme +votre chevalier, et je sortirai d'ici sans emmener ceux +que vous voulez garder.</p> + +<p>LOUISE. Vous me faites des conditions, monsieur? +J'ai ouï dire que les chevaliers n'en faisaient point +aux dames.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, exaucez une prière, ne +refusez pas de me donner un brassard; c'est un encouragement +dû à un homme qui sera peut-être mort +dans deux heures; car je me bats, moi, de ma personne +et corps à corps, tous les jours et deux fois +plutôt qu'une. Voyons, un bon regard, une douce +parole, un gage fraternel que j'emporterais au combat +et qui serait sans doute bientôt rougi de mon sang... +Que craignez-vous donc en me l'accordant? Ce n'est +ni votre coeur ni votre main que je vous demande. +Est-ce qu'un homme dans ma position peut songer à +enchaîner le sort d'une femme? Nous ne nous marions +plus, nous autres! nous n'avons plus ni intérêts +domestiques, ni joies de famille; nous sommes des +martyrs. Une femme de coeur comme vous doit nous +comprendre, nous estimer et nous plaindre, et, quand +nous ne lui demandons qu'une larme ou un sourire +a-t-elle le droit de détourner les yeux avec terreur... +ou dédain?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">émue.</span>) Eh bien, monsieur, voici mon gage! +(<span class="stage2">Saint-Gueltas s'agenouille pendant qu'elle le lui attache au bras.</span>) +Voyez-y la preuve de mon enthousiasme pour la foi +de mes pères, dont vous êtes le champion. Il faut que +cet enthousiasme soit immense pour me faire oublier +que vos victoires ont été souillées par des crimes!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, en se relevant.</span>) Aimez-moi, adorable +enfant, et je deviendrai miséricordieux! (<span class="stage2">Il s'éloigne.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">bas, à Louise stupéfaite et comme éperdue.</span>) Ah! +il vous a regardée... il vous a parlé bas... Et voilà +que vous l'aimez?</p> + +<p>LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">jalouse.</span>) Je vous dis que vous l'aimez, +demoiselle. Ce sera tant pis pour vous, ça! (<span class="stage2">Louise se +réfugie auprès de sa tante.</span>)</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) La belle Louise n'a pas demandé +grâce pour nous; j'espère que tu ne renonces +pas à nous tirer d'ici?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas.</span>) La belle Louise vient de condamner +son père à nous suivre sur l'heure.</p> + +<p>RABOISSON. Comment ça?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l'une, il +me faut emmener l'autre. Comprends-tu?</p> + +<p>RABOISSON. J'ai peur de comprendre! Es tu déjà +épris de mademoiselle de Sauvières?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Comme un fou!</p> + +<p>RABOISSON. Allons donc!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Quoi d'étonnant? L'amour naît +d'un regard, et un regard, c'est la durée d'un éclair.</p> + +<p>RABOISSON. Diable! tu as dit que tu ne te mariais +pas, et pour cause! Mais cette fille est pure, son père +est mon ami, et elle est fiancée à un jeune cousin...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Un cousin, c'est de rigueur. On le +fera oublier!</p> + +<p>RABOISSON. Il défendra ses droits.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Les armes à la main? Eh bien, on +le tuera. Allons au plus pressé! (<span class="stage2">Il va au comte.</span>) Monsieur +de Sauvières, votre adorable fille m'a donné une +bonne leçon. Je suis devenu un sauvage dans cette +guerre sauvage; il faut pardonner à la rudesse de +mes manières. Ces messieurs (<span class="stage2">montrant Stock, le chevalier et +Raboisson</span>) m'ont déjà fait grâce; ils viennent avec moi +de leur plein gré.</p> + +<p>LE COMTE. Alors, c'est de leur plein gré qu'ils me +rangent sur la liste des traîtres et m'envoient à la +mort?</p> + +<p>RABOISSON. Nous prendrons de telles précautions, +que vous ne serez pas compromis.</p> + +<p>LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de +dire M. de Sauvières!</p> + +<p>LE COMTE. Monsieur...</p> + +<p>LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends +pas que vous persistiez dans votre fidélité à l'infâme +République!</p> + +<p>LE COMTE. L'infâme République?... Elle a guillotiné +vos frères, je le sais; mais des hommes plus humains +vous ont permis de trouver chez moi un refuge; c'est +donc à des républicains que vous devez la vie. Il ne +fallait pas accepter cela, car à présent vous ne pouvez +pas l'oublier.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Raboisson, pendant que le comte et le +chevalier discutent vivement.</span>) Trop de principes! cet homme-là +n'est bon à rien.</p> + +<p>RABOISSON. Laissons-le, emmène-nous de force.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser! +mes gens s'impatientent...</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">qui s'est approché, à Saint-Gueltas.</span>) Eh bien, +mille tonnerres du diable! ça va-t-il bientôt finir, +tout ça?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens. +Nos camarades arrivent-ils?</p> + +<p>MACHEBALLE. Ils sont là, dans la cour.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Qu'ils montent l'escalier! et n'oublie +pas l'homme habillé de toile.</p> + +<p>MACHEBALLE. N'ayez peur! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">approchant de Saint-Gueltas.</span>) Mon frère est un +trembleur, ma nièce une enfant qui s'est fait prier +pour un simple mouchoir! Moi, je vous broderai une +écharpe de satin blanc avec des fleurs de lis en or.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. De l'or sur nos vêtements? Il en +faudrait bien plutôt dans nos caisses, madame!</p> + +<p>ROXANE. Je suis demoiselle, monsieur!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Alors, pardon! Vous ne pouvez rien +pour nous.</p> + +<p>ROXANE. Si fait! je suis majeure!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">ironique.</span>) Vraiment? Je ne l'aurais +pas cru!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">à part.</span>) Allons, il est charmant! (<span class="stage2">Haut.</span>) J'ai +dans une petite bourse deux mille écus en or au service +du roi.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ce serait de quoi donner des sabots +à nos gens qui vont pieds nus dans les épines.</p> + +<p>ROXANE. Pauvres gens! je cours vous chercher +mon offrande. (<span class="stage2">Elle sort en faisant signe à Marie, qui la suit.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Raboisson, qui a entendu leur colloque.</span>) Elle +a des économies?...</p> + +<p>RABOISSON. Et le coeur sensible!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Bien, ma bonne femme! tu viendras +avec nous, alors!</p> + +<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">bas, au comte.</span>) Ils arrivent par centaines, +monsieur! Il en vient de tous les côtés sans qu'on les +ait vus approcher; c'est comme s'ils sortaient de dessous +terre.</p> + +<p>LE COMTE. Pourvu qu'ils ne pénètrent pas dans la +cour du donjon!</p> + +<p>MÉZIÈRES. Il n'y a pas de risque. J'ai mis ces pauvres +bourgeois sous clef, et ils se tiennent cois. Ils ont +grand'peur.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">regardant vers la salle du fond et voyant entrer de +nouveaux groupes.</span>) Les insurgés entrent jusqu'ici?</p> + +<p>MÉZIÈRES. Ils n'ont pas l'air de menacer, mais ils +ne demandent pas la permission. Et puis il y a les +gens de la paroisse qui se rassemblent autour des +murailles et qui ont l'air de vouloir s'insurger aussi.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">allant à Saint-Gueltas et lui montrant la salle du fond, +d'un ton de reproche.</span>) Ceci a l'air d'une invasion, monsieur +le marquis; je n'ai pas coutume de recevoir si nombreuse +compagnie dans les appartements réservés +aux dames.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a été vers l'autre salle.</span>) Ce sont des +amis, de chauds amis, monsieur le comte. Ils viennent +d'emporter le bourg du Jardier, et ils rejoignent +ici leurs chefs afin de prendre les ordres pour ce +soir.</p> + +<p>LE COMTE. Les ordres... c'est d'attaquer ce soir +Puy-la-Guerche?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Que vous comptez défendre? Libre +à vous, monsieur le comte! Si vous voulez rejoindre +votre poste, un mot de moi va vous ouvrir loyalement +les rangs de ceux que vous acceptez pour ennemis; +mais, avant de prendre une détermination aussi +grave, réfléchissez encore un instant, je vous en +supplie!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">haut.</span>) Et vous attendiez l'arrivée de ces +nombreux témoins pour donner plus d'importance à +ma réponse?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je ne le nie pas, monsieur le comte; +le temps des ambiguïtés de langage et de conduite est +passé. Il y a un an et plus que nous préparons tout +pour une guerre en règle, à laquelle la guerre de partisans +a servi jusqu'ici de préambule. Elle éclate +maintenant sur tous les points de la Vendée. Jusqu'ici, +l'argent nous a suffi pour nous organiser. Ceux qui +combattent comme moi y ont jeté leur fortune entière +avec leur vie. Ceux des gentilshommes qui n'ont pas +voulu payer de leur personne nous ont donné une +année de leur revenu.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">élevant la voix.</span>) Moi, monsieur, j'en ai donné +deux, et je l'ai fait volontairement.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Personne ne l'ignore, et c'est cette +noble libéralité qui rend votre position fausse et +impossible à soutenir. Vous ne pouvez payer les frais +de la guerre contre vous-même. D'ailleurs, ces généreux +sacrifices, ces utiles secours, ne suffisent plus. Il +faut des bras à la sainte cause, des bras nouveaux et +des coeurs éprouvés. Il faut des soldats, il faut des +officiers surtout. Vous avez servi, vous avez des talents +militaires; vous êtes encore jeune et robuste, vous +disposez d'anciens vassaux aujourd'hui vos métayers +et vos serviteurs dévoués, lesquels, nous le savons, ne +demandent qu'à marcher sous vos ordres. Écoutez! +écoutez-les qui vous réclament. (<span class="stage2">On entend au dehors des +clameurs et des cris de «Vive le roi!»</span>) Le moment est donc venu. +Nous voici sur vos terres avec une apparence <i>d'invasion</i> +qui vous délie de vos promesses à la bourgeoisie. +Nous ouvrons nos rangs avec respect pour vous faire +place. Entrez-y, c'est aujourd'hui qu'il le faut ou +jamais!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">entraîné, faisant un pas.</span>) Eh bien... (<span class="stage2">Il s'arrête +en trouvant Mâcheballe devant lui.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">faisant assaut de popularité avec Saint-Gueltas et +voulant se targuer d'avoir décidé le comte.</span>) Oui, Sacrebleu! c'est +aujourd'hui! ça n'est pas demain! Il y a assez longtemps +que les nobles font trimer nos sabots pour ménager +leurs escarpins, et le sang que nous avons perdu +l'an passé, il l'ont regardé benoîtement couler sans +se déranger de leurs chasses, galanteries et ripailles! +On a assez de ça! Croyez-vous qu'on va se battre +toute la vie comme des chiens pour rétablir vos priviléges? +Non, par la peau du diable! on n'a plus +qu'un intérêt, qui est aussi bien le vôtre que celui du +paysan. C'est que la monarchie soit rétablie avec +l'abolition des dîmes, de la milice, des tailles, et qu'on +nous rende nos couvents, nos bons prêtres et nos +fêtes. On s'était tous réconciliés en 89. Faut y revenir! +Faut que le seigneur fasse ce qui est le bien du +paysan, et, puisque le paysan veut venger son roi et +son Dieu, faut que le noble se batte comme nous +autres, que ceux qui sont en retard se dépêchent et +fassent sonner le tocsin de leurs paroisses, ou bien +on le sonnera nous-mêmes, et on mettra le feu aux +maisons des feugnans; ça y est-il, vous autres! (<span class="stage2">Cris et +clameurs des insurgés qui envahissent le salon. Saint-Gueltas va vers eux +avec une autorité irrésistible et les fait reculer.</span>)</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">avec énergie.</span>) Devant les menaces, vous +comprenez, monsieur le marquis, que je dis non, +non, trois fois non! Je mets les femmes de ma maison +sous la sauvegarde de votre honneur, et je vais à +Puy-la-Guerche! (<span class="stage2">Aux insurgés.</span>) Arrêtez-moi, si vous +l'osez!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Personne ne l'osera... Mais un +moment encore... Quelqu'un veut vous parler. +(<span class="stage2">Aux insurgés.</span>) Silence! (<span class="stage2">Bas, à Mâcheballe.</span>) L'homme en +toile!</p> + +<p>MACHEBALLE. Le voilà! (<span class="stage2">Il fait sortir du groupe derrière lui +un jeune paysan breton habillé de toile bise de la tête aux pieds, les +cheveux longs, l'air doux, étonné.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">s'écriant.</span>) Tiens, Cadio! (<span class="stage2">Cadio jette un regard +indifférent sur elle et présente au comte une quenouille ornée de +rubans roses.</span>)</p> + +<p>LE COMTE, surpris. Que me voulez-vous?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">simplement.</span>) Moi, monsieur? Rien! on m'a dit +de vous donner cette chose-là, je vous la donne.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">voulant prendre la quenouille.</span>) Tu t'es trompé, +mon ami, c'est pour ces dames!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">défendant la quenouille.</span>) Non pas, non pas! On m'a +dit: «Donne la quenouille à ce monsieur;» je fais +ce qu'on m'a commandé.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">prenant la quenouille.</span>) Qui vous a commandé +cela?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">montrant Sapience, qui s'est mis à la tête du groupe. Il +est habillé en paysan.</span>) Dame, c'est lui! je ne le connais pas +plus que les autres.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Sapience.</span>) Approche donc, misérable, que +je te brise ton présent sur la figure!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">le retenant et riant sous cape.</span>) Arrêtez, +monsieur, c'est notre...</p> + +<p>SAPIENCE, (<span class="stage2">l'air inspiré et emphatique.</span>) Inutile de le dire, +M. le comte voit bien que je tends la joue!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">le regardant avec surprise.</span>) Un paysan... le +fouet en bandoulière, le sac à farine sur l'épaule... J'y +suis! c'est le signe de ralliement adopté par des hommes +dont le ministère de paix et de charité s'accorde +mal avec de pareilles provocations! Je respecte votre +caractère, monsieur, et c'est à ceux qui emploient un +personnage inviolable pour m'adresser le plus sanglant +outrage que je renvoie le reproche de lâcheté. +Est-ce vous, monsieur le marquis de la Roche-Brûlée?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non, monsieur, je vous aurais +présenté le défi moi-même. C'est le conseil de l'armée +catholique qui, malgré moi, a chargé M. le... M. Sapience, +nous l'appelons ainsi, de vous offrir, en cas +de refus...</p> + +<p>LE COMTE (<span class="stage2">montrant Cadio.</span>) Et celui-ci... est-ce aussi un +ministre?...</p> + +<p>SAPIENCE. Non; c'est un pauvre idiot que nous avons +ramassé sur les chemins et qui ne sait ce qu'il fait. Ne +lui en veuillez pas. Aucun de nous ne se fût senti le +courage d'infliger en personne un châtiment aussi +cruel à un homme jusqu'ici respectable et pur; mais +les ordres étaient formels, et je devais obéir à mon +évêque.</p> + +<p>LE COMTE. Quel évêque? Son nom!</p> + +<p>SAPIENCE. Monseigneur l'évêque d'Agra.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas.</span>) Qu'est-ce que c'est que +ça? un évêque de ta façon?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas.</span>) Ça fait très-bien. Silence! (<span class="stage2">Au +comte qui tient toujours la quenouille.</span>) Eh bien, vous la gardez, +monsieur le comte? C'est trop d'héroïsme et de +fierté!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">tremblant de colère.</span>) Oh! oui, mon père, c'est +trop!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">vaincu par l'élan de sa fille.</span>) Je devrais pousser +jusque-là le respect de ma parole; mais ce serait +rompre avec ma religion, et Dieu me délie! (<span class="stage2">Il place la +quenouille dans une panoplie au-dessus de la cheminée et s'adresse à +Louise.</span>) Nous laisserons cela ici, ma fille, et, si Henri +revient, il verra l'humiliation que j'ai subie avant de +me décider à rompre vos fiançailles. Il sert la République, +lui, et il la sert de bonne foi. Il apprendra qu'il +n'y a plus d'accord possible entre les partis; on l'a +dit ici tout à l'heure, il n'y a plus d'avenir, plus de +repos, plus de liens de coeur, plus de famille! Ah! +Louise! que vas-tu devenir, mon enfant!</p> + +<p>LOUISE. Vous partez, mon père? (<span class="stage2">Montrant les insurgés.</span>) +Avec eux?</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Oui, me voilà. Laissez-moi +m'occuper d'un refuge pour ma famille.</p> + +<p>LOUISE. Je vous suivrai, ma place est auprès de +vous!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">avec un cri de joie.</span>) Vive mademoiselle +de Sauvières! (<span class="stage2">Tous crient en agitant leurs chapeaux. Cadio reste +isolé et regarde Louise sans crier.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">le secouant.</span>) Crie donc aussi, sauvage!</p> + +<p>SAPIENCE, (<span class="stage2">à Mâcheballe.</span>) Laissez-le donc, c'est un fou! +(<span class="stage2">Ils vont au fond et parlent avec les autres.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à Cadio, qui regarde toujours Louise.</span>) Eh +bien, Cadio? Cadio! est-ce que tu ne me reconnais pas?</p> + +<p>CADIO. Toi? Si bien!</p> + +<p>LA KORIGANE. Et voilà tout ce que tu me dis? Tu +ne t'es donc pas fait prêtre?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">sortant comme d'un rêve.</span>) Ah! oui, bonjour! (<span class="stage2">Il +s'en va.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE. Il a l'esprit tout à fait dérangé! Pauvre +Cadio!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">aux fond, aux insurgés.</span>) Allons, mes gars, +gagnez les bois, je vous suis. (<span class="stage2">Montrant le comte et ses amis.</span>) +Nous vous suivons tous! Je vous l'avais bien dit, que +personne ne resterait céans! Non, personne en Vendée +ne se croisera plus les bras quand Dieu et le roi commandent.</p> + +<p>TOUS, (<span class="stage2">criant.</span>) Vive le roi et Saint-Gueltas!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non, non: vive le roi et Sauvières!</p> + +<p>TOUS, (<span class="stage2">sortent en criant.</span>) Vive Sauvières et Saint-Gueltas! +(<span class="stage2">Le chevalier, électrisé, sort avec eux. Stock fait de même.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Mâcheballe resté le dernier.</span>) Monte la tête +aux gens de la paroisse! Il ne faut pas que Sauvières +se ravise!</p> + +<p>MACHEBALLE. N'ayez peur! on leur z'y chauffera le +sang! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VIII.--SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA +TESSONNIÈRE, RABOISSON. (<span class="stage2">On entend encore au dehors les +cris de «Vive Sauvières et Saint-Gueltas!»</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Vous l'entendez, nos deux +noms ne font plus qu'un seul cri de guerre. (<span class="stage2">Au comte.</span>) +Vous feriez bien, monsieur le comte, de vous montrer +à notre campement. Vos cheveux blancs et la présence +de mademoiselle de Sauvières enflammeraient l'ardeur +de nos gens. C'est de l'enthousiasme, c'est du +prestige qu'il faut à ces âmes simples!</p> + +<p>LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n'obtiendrez +pas que je me porte avec vous à l'attaque de Puy-la-Guerche. +C'est assez d'abandonner cette malheureuse +ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole. +Dites-moi en quel lieu et quel jour j'aurai à vous rejoindre +après que vous aurez fait ce coup de main.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons +pas les pays conquis; nous portons la terreur et +le châtiment de ville en ville. Ce soir, nous surprenons +Puy-la-Guerche; demain, nous serons à Buzanays.</p> + +<p>LE COMTE. J'y serai aussi.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route +sur-le-champ... autrement, les républicains viendront +s'opposer à votre départ.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">tristement.</span>) C'est-à-dire à ma fuite! Je fuirai, +monsieur, et sans tarder!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Louise.</span>) Vous ne craignez pas +que votre père ne revienne sur sa décision? Elle lui +coûte beaucoup!</p> + +<p>LOUISE. Vous avez sa parole... et la mienne! A demain, +monsieur!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">tendrement.</span>) A demain! (<span class="stage2">à part</span>) ou à +tout à l'heure!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">le saluant.</span>) Au revoir, monsieur le marquis!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte! (<span class="stage2">Il +le salue profondément, regarde Louise avec passion, baise le brassard +et se retire en faisant signe à Raboisson, qui le suit.</span>)</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Mézières.</span>) Fais tout préparer pour le départ. +Il faut que nous soyons hors d'ici dans une +heure. (<span class="stage2">Mézières sort.</span>)</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Dans une heure! vous n'aurez +pas le temps d'emporter vos meubles. Songez donc +que les républicains viendront piller ici dès qu'ils +sauront la folie que nous faisons!</p> + +<p>LE COMTE. Ils feront peut-être pis!--Ah! ma fille! +dis adieu à ton berceau!</p> + +<p>LOUISE. Je suis résignée à tout, mon père! J'ai tout +prévu; et pardonnez-moi la fièvre de joie que je ressens. +Enfin vous voilà rendu à vous-même! (<span class="stage2">Elle l'embrasse.</span>) +Nous ne ferons plus qu'une âme et un coeur...</p> + +<p>LE COMTE. Et Henri!... tu ne songes pas à lui?</p> + +<p>LOUISE. Votre exemple le décidera. En apprenant +vos dangers, il accourra pour vous couvrir de son +corps... S'il ne le faisait pas, je le mépriserais!... Ah! +c'est Dieu qui le veut, allez! Partons, partons! je vais +donner des ordres.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Songez à une voiture... On me +permettra bien de marcher avec les femmes... pour +les défendre?</p> + +<p>LOUISE. Je monterai à cheval, mon ami; vous, +vous irez en voiture avec ma tante.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">entrant.</span>) Où donc?</p> + +<p>LOUISE. A la guerre! Réjouissez-vous, nous servons +le roi! nous nous sommes déclarés, nous partons!</p> + +<p>ROXANE. Ah! vive-Dieu! embrassez-moi, mon frère! +Oui, oui! la guerre, le mouvement, la poudre, le +danger, le triomphe! Vous serez généralissime en +Vendée, et maréchal de France quand le roi sera +proclamé.</p> + +<p>LE COMTE. Tâchez de garder vos illusions, ma +soeur, et de ne pas perdre la tête au premier revers!</p> + +<p>ROXANE. Bah! le courage n'est pas nécessaire quand +tant de braves gens en ont à notre place! La France +entière va se lever. Toute l'Europe est avec nous. Dans +un mois, dans six semaines peut-être, le jeune roi +sera aux Tuileries,--et nous aussi.--Quand partons-nous?</p> + +<p>LE COMTE. Sachons d'abord où vous irez. En Bretagne, +on est redevenu tranquille...</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Ah! on est tranquille par là?</p> + +<p>ROXANE. Mais je ne veux pas être tranquille, moi! +Je veux me battre, je serai Jeanne d'Arc, et Saint-Gueltas +sera mon Dunois, mon aide de camp.</p> + +<p>LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne +trop votre général, ma soeur, et songez à +gagner Guérande, où nous avons des parents.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">Mézières rentre.</span>) Guérande? Soit! C'est une +bonne ville, une place de guerre imprenable, où tout +le monde pense bien. On se voit beaucoup; Louise, +il faudra emporter de la toilette.</p> + +<p>LE COMTE. N'emportez rien. Vos femmes vous rejoindront +avec vos effets. Vous partez sans bruit dans +cinq minutes.</p> + +<p>ROXANE. Dans cinq minutes! faite comme me voilà!</p> + +<p>LE COMTE. Croyez-vous aller à une partie de plaisir?</p> + +<p>ROXANE. Mais...</p> + +<p>LE COMTE. Il le faut, et je le veux!</p> + +<p>ROXANE. Allons! pour le roi, je suis prête à tous les +sacrifices. Je sortirai en robe d'indienne!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">bas.</span>) Prenez de l'argent. (<span class="stage2">A la Tessonnière, qui +reste comme hébété.</span>) Allons, préparez-vous, mon ami! +(<span class="stage2">Roxane sort.</span>)</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, oui, certainement! mais... +où coucherons-nous ce soir?</p> + +<p>LE COMTE. Où vous pourrez. Vous gagnerez vite le +pays insurgé. Mézières saura vous diriger.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Mais souper! où soupera-t-on?</p> + +<p>LE COMTE. Nulle part; vous achèterez du pain en +courant.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Oh! mon Dieu, c'est le martyre, +je le vois bien!</p> + +<p>LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">sortant.</span>) C'est le martyre, je vous +dis que c'est le martyre! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Toi, Louise...</p> + +<p>LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas.</p> + +<p>LE COMTE. Tu le veux! Aurais-je du courage en te +voyant partager mes souffrances?</p> + +<p>LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne +vous quitte pas.</p> + +<p>LE COMTE. Ah! si Henri était là!... Mais je ne puis +te confier à ma soeur et à la Tessonnière; ce sont +deux enfants!... (<span class="stage2">A Mézières, qui entre.</span>) Tout est prêt?</p> + +<p>MÉZIÈRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains +qu'aucun de nous ne soit libre d'aller où vous le +souhaitez.</p> + +<p>LE COMTE. Comment cela?</p> + +<p>MÉZIÈRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs! +Ils veulent marcher à Puy-la-Guerche; ils +disent que vous n'irez pas ailleurs aujourd'hui.</p> + +<p>LE COMTE. En vérité? Ils sont fous! Mais qui vient +là? (<span class="stage2">Il fait signe à Louise, qui rentre dans son appartement.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IX.--<span class="sc">Les Mêmes, le Moreau, entrant; +MÉZIÈRES, sortant.</span></p> + +<p>LE MOREAU. C'est moi, monsieur! D'où vient que, +depuis une heure, nous sommes retenus prisonniers +dans la cour de votre donjon?</p> + +<p>LE COMTE. C'était pour votre sûreté, messieurs. +Ignorez-vous ce qui se passe?</p> + +<p>LE MOREAU. J'ignore ce qui s'est passé entre les brigands +et vous; mais je sais que, quand ils sont entrés +ils n'étaient qu'une vingtaine, et qu'avec vos gens vous +pouviez les écraser. Vous les avez laissés se réunir chez +vous, et ils en sont sortis en criant: «Vive Sauvières +et Saint-Gueltas!»</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">blessé.</span>) Que ne leur imposiez-vous silence, +vous?</p> + +<p>LE MOREAU. Entouré de gens à demi morts de peur, +certain d'être trahi par vous, que pouvais-je faire?</p> + +<p>LE COMTE. Trahi? Vous ai-je livré?</p> + +<p>LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur; je ne +me contenterai pas de réponses évasives.</p> + +<p>LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur; +vous oubliez...</p> + +<p>LE MOREAU. Je n'oublie pas que je suis chez vous, et +que vous pouvez me faire jeter par les fenêtres comme +faisaient vos bons aïeux quand les petits gens de ma +sorte se permettaient de raisonner. Ce n'est pas Rebec +et ses pareils qui me défendraient, ils sont cachés sous +les bottes de paille de vos greniers; mais, quoi qu'il +arrive, je ferai mon devoir; il me faut la vérité, et je +vous somme de me la dire.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">irrité.</span>) Vous me sommez... (<span class="stage2">Devant la courageuse +attitude de Le Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.</span>)</p> + +<p>LE MOREAU. Eh bien, monsieur?</p> + +<p>LE COMTE. Eh bien!... il est vrai, je me sépare de +vous.</p> + +<p>LE MOREAU. Au moment du danger?</p> + +<p>LE COMTE. Le danger est égal de part et d'autre, et, +d'ailleurs...</p> + +<p>LE MOREAU. Ne répliquez pas, monsieur, la vérité +vous écrase. Ah! la noblesse! voilà comme toujours +la récompense de nos alliances avec elle, de notre +confiance dans ses protestations de civisme, de notre +engouement imbécile pour ses détestables séductions! +C'est ainsi que, spéculant sur notre candeur, elle nous +berne et nous crache au visage! Ah! bourgeois, +pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes! nous +méritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leçon +à quelques-uns, j'espère; mais ceux de nous qui vous +eussent épargnés vont devenir atroces d'indignation +et de vengeance: ce sera vous qui l'aurez voulu, messieurs +les traîtres! Malheur à vous! nous accepterons +le règne de la terreur plutôt que votre amitié perfide. +Pour ma part, je sors d'ici en secouant la poussière +de mes pieds, comme d'un lieu maudit où le canon +républicain fera bien de ne pas laisser pierre sur +pierre. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Insolent!... non, honnête homme! O mon +Dieu! qu'ai-je fait? et où m'entraîne le point d'honneur? +(<span class="stage2">On entend des cris et le tocsin.</span>) Que se passe-t-il? le +tocsin, sans mon ordre? (<span class="stage2">Un coup de fusil très près. Louise entre, +venant de l'intérieur. Elle est en costume d'amazone.</span>) Louise, qu'est-ce +que cela?</p> + +<p>LOUISE. Je ne sais pas. (<span class="stage2">Elle va à la fenêtre.</span>)</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">l'en retirant convulsivement</span>). Ne reste pas là, +va-t'en! (<span class="stage2">Il va pour sortir.--Le Moreau, sanglant, blessé à la +figure, paraît au fond de la seconde salle; il élève son chapeau en l'air +et crie: «Vive la nation!» et «Vive la République!» Un second +coup de fusil, partant de l'escalier, l'atteint en pleine poitrine. Il +tombe mort sur le seuil. On entend crier sur l'escalier: «A bas +le municipal!»</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Ah! les misérables! (<span class="stage2">Il s'élance, l'épée à la +main, sur ses paysans qui paraissent au fond, armés de fusils et de faux. +Mézières se précipite à sa rencontre et le force à reculer en le couvrant +de son corps.</span>)</p> + +<p>MÉZIÈRES. Arrêtez! ils sont furieux, ils ne se connaissent +plus! (<span class="stage2">Louise aussi s'est élancée au-devant des paysans, qui +s'arrêtent devant elle.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">aux paysans, montrant le cadavre de Le Moreau.</span>) Malheureux +que vous êtes! Cent contre un! c'est odieux! +c'est lâche!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">exaspéré.</span>) Assassins! vous êtes des assassins! +(<span class="stage2">Les paysans s'arrêtent consternés, quelques-uns emportent Le +Moreau.</span>) Ah! ma fille, voilà ce que c'est que la guerre +civile! et tu la désirais! (<span class="stage2">Il tombe sur un siége, suffoqué.</span>)</p> + +<p>LOUISE. Mon père, il faut s'y jeter pour contenir ceux +qui déshonorent la cause! C'est le devoir, vous le +voyez bien!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">se relevant avec énergie.</span>) Oui, contenir et châtier! +(<span class="stage2">Aux paysans.</span>) Qui a fait cela? qui a assassiné chez +moi?</p> + +<p>PLUSIEURS PAYSANS. C'est pas moi!--Ni moi!--Ni +moi!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Tirefeuille qui paraît, le fusil à la main.</span>) Est-ce +toi, coquin?</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">farouche.</span>) Oui, c'est moi! Après?</p> + +<p>LE COMTE. Et qui encore?</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">montrant un camarade.</span>) Y a lui, La Mouche; +on a tiré chacun son fusil. On n'est pas dans les maladroits.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">le prenant au collet avec vigueur.</span>) A moi, vous +autres! Honnêtes gens, qui n'avez pu empêcher cette +infamie, prenez-moi ces deux brutes et jetez-les au +cachot. Je les abandonne à la vengeance de nos ennemis! +(<span class="stage2">Les paysans font un mouvement pour obéir et s'arrêtent. Mézières +tient Tirefeuille en respect.</span>)</p> + +<p>UN PAYSAN. Oui... mais... dites donc, monsieur le +comte, faut pourtant savoir si vous êtes pour ou contre +nous!</p> + +<p>LE COMTE. Je suis votre capitaine et je vous mène à +la guerre pour le roi et la religion.</p> + +<p>TOUS. Vive notre capitaine, et en route!</p> + +<p>TIREFEUILLE et LA MOUCHE. Oui, oui, en route, et +tout de suite!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">les montrant aux autres paysans.</span>) Ces deux +hommes au cachot d'abord, ou, devant vous, je me +brûle la cervelle!</p> + +<p>LES PAYSANS. Oh!... pourquoi ça?</p> + +<p>UN PAYSAN. Oui, pourquoi, monsieur le comte?</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">exalté.</span>) Parce que, si je ne suis pas obéi, +je vais faire avec vous une guerre de démons, et non +une guerre de chrétiens! J'aime mieux mourir que de +vous conduire à la damnation éternelle!</p> + +<p>LE PAYSAN. Il a raison... oui, oui... c'est vrai, ça!</p> + +<p>TOUS. Oui, oui, vive Sauvières!</p> + +<p>LE PAYSAN. Vive la religion! au cachot les assassins!</p> + +<p>TOUS, (<span class="stage2">s'emparant de Tirefeuille et de La Mouche.</span>) Au cachot! Vive +Sauvières et la religion! (<span class="stage2">Ils sortent.</span>)</p> + +<p>MÉZIÈRES. Tout est prêt, monsieur le comte; il faut +monter à cheval. Je vais vous habiller.</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Louise, qui s'est jetée dans ses bras.</span>) Ah! Louise, +quel commencement et quel présage! Le seuil de ma +maison est souillé du sang innocent; j'ai mérité de le +franchir pour la dernière fois! (<span class="stage2">Il sort par l'intérieur, Mézières +le suit.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE X.--LOUISE, MARIE, entrant.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">se jetant dans ses bras.</span>) Ah! où étais-tu? Chère +Marie, je suis brisée!</p> + +<p>MARIE. Je sais tout, je me suis hâtée de faire vos +préparatifs et les miens.</p> + +<p>LOUISE. Les tiens? Tu retournes dans ta famille?</p> + +<p>MARIE. Quand vous avez besoin de moi? A quoi +songez-vous, Louise?</p> + +<p>LOUISE. Vraiment? Ah! brave fille!... Mais c'est +impossible, tu n'es royaliste ni par situation ni par +croyance. Tu ne peux pas renier tes parents, ton milieu, +ton opinion pour venir partager nos périls, nos +revers peut-être!</p> + +<p>MARIE. Ma famille, qui se réduit à une vieille tante +et à un frère infirme, a vécu du travail que votre +amitié m'a procuré chez vous. Une petite pension +vient de leur être accordée à la considération d'un +cousin que nous avons sous les drapeaux et qui sert +bien la République. Moi, je suis libre, je n'ai besoin +de rien, et je vous servirai mieux qu'une femme de +chambre, si dévouée qu'elle soit.</p> + +<p>LOUISE. Toi, me servir?...</p> + +<p>MARIE. Oui, moi, car ce ne sont plus seulement des +soins matériels qu'il vous faut; c'est une amitié à l'épreuve +de tout, c'est du courage pour soutenir le vôtre, +c'est en un mot ce que l'on ne peut ni exiger +ni obtenir pour de l'argent, mais ce qu'on doit accepter +d'un coeur reconnaissant, sous peine de l'offenser +en doutant de lui!</p> + +<p>LOUISE. Ah! chère amie, viens, alors! oui, avec toi +je serai capable de tout supporter! Ah! que j'ai besoin +de toi! Mon âme est déjà éperdue, je tremble +d'avoir mal conseillé mon père;... mais il est trop +tard, il faut partir ou l'abandonner à la vengeance +des républicains. (<span class="stage2">A la Korigane, qui entre.</span>) Eh bien, ma +tante? est-elle prête?</p> + +<p>LA KORIGANE. Elle est déjà en voiture avec le vieux +monsieur, et votre cheval est en bas, qui s'impatiente.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">regardant à la fenêtre.</span>) Mais ce n'est pas là mon +cheval.</p> + +<p>LA KORIGANE. Celui qui le tient vous en a trouvé +un meilleur.</p> + +<p>LOUISE. Celui qui le tient? qui donc?</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est Saint-Gueltas, pardi! ne faites +donc pas semblant...</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">à Louise, bas.</span>) Ne répondez pas à cette folle. Je +monterai votre cheval. Acceptez celui qu'on vous +offre, puisqu'il est meilleur.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à la Korigane.</span>) Dites à mon père que je l'attends +en bas. (<span class="stage2">Elle sort avec Marie.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE. Oui, oui, marche! Où le cheval ira, +il faudra que tu ailles, et où Saint-Gueltas te conduit, +il faudra bien que ton père te suive! Il a gagné son +pari, Saint-Gueltas! La fille lui plaît. Et moi... il ne +m'a pas seulement regardée!... Qu'est-ce que je vais +devenir à présent? Voyons, si je peux retrouver +Cadio! (<span class="stage2">Elle sort.</span>)</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> +<br> + +<p>Fin de l'été, 1793.--La salle à manger du château de Sauvières. +La grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte +cette inscription: PROPRIÉTÉ NATIONALE.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC est attablé avec MOUCHON +et CHAILLAC; MADELON et JAVOTTE, servantes de Rebec +les servent. Flambeaux allumés, il fait nuit dehors. La table est +richement servie.</p> + +<p>MOUCHON. Brrr!... La nuit est noire... et pas chaude, +savez-vous?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">avec dignité.</span>) Javotte, allumez la cheminée! +Madelon, fermez les portes.</p> + +<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">d'un ton impératif et militaire.</span>) Allumez ce que +vous voudrez, mais ne fermez rien. Dans ma position, +la surveillance est de rigueur.</p> + +<p>REBEC. Vous avez raison, commandant! Buvons +pour nous réchauffer. Avec ce bon vin-là, on ne craint +pas les surprises. Ça vous enflamme le coeur... J'ai +envie de chanter!</p> + +<p>CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du séquestre, +chantez! Chantez-nous la prise de la Bastille.</p> + +<p>REBEC. Justement, c'était mon idée! (<span class="stage2">Il chante sur l'air +<i>O ma tendre musette</i>.</span>)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">O jour immémorable<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a></p> +<p class="i16">Où nous devions périr,</p> +<p class="i16">Sans un trait admirable</p> +<p class="i16">Fait pour nous secourir!</p> +<p class="i16">Des fastes de l'histoire</p> +<p class="i16">Tu seras l'ornement.</p> +<p class="i16">France, chante victoire.</p> +<p class="i16">En cet heureux moment.</p> +</div></div> + +<p>(Les deux autres reprennent le refrain.)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Éli, rempli de zèle,</p> +<p class="i16">Brave officier français!</p> +<p class="i16">La couronne immortelle</p> +<p class="i16">Est due à ton succès.</p> +<p class="i16">Au bout de ton épée</p> +<p class="i16">Conserve cet écrit</p> +<p class="i16">Qui fait ta renommée</p> +<p class="i16">Que chacun applaudit.</p> +<br> +<p class="i16">Cette affreuse Bastille</p> +<p class="i16">N'existe déjà plus.</p> +<p class="i16">D'ardeur chacun pétille...</p> +</div></div> + + +<p>Permettez,... j'oublie!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Fuis, honteux esclavage...</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Chanson textuelle, historique.</blockquote> + +<p>MOUCHON, (<span class="stage2">bâillant.</span>) Ah bah! compère, tu t'embrouilles +et tu chantes faux! Et puis la prise de la Bastille, c'est +vieux! On a dépassé tout ça!</p> + +<p>CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon. +Dépasser la prise de la Bastille n'est pas aisé. Il n'y a +rien de si grand dans l'histoire!</p> + +<p>MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en étiez.</p> + +<p>REBEC. Oui, il en était, lui, et je porte la santé +d'Harmodius Chaillac, ci-devant vainqueur de la +Bastille!</p> + +<p>CHAILLAC. Comment ci-devant? ci-devant vous-même!</p> + +<p>REBEC. Pardonnez, j'ai la langue un peu épaisse. Je +dis le brave Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille +et commandant actuel de l'héroïque garde nationale +de Puy-la-Guerche, élu sur le champ de bataille, +il y a quatre mois, en remplacement du traître +Sauvières, passé à l'ennemi. En voilà, des titres de +gloire!</p> + +<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">trinquant.</span>) Merci; à la vôtre! Mais la modestie +me force à dire que la défense de Puy-la-Guerche +n'est pas un fait d'armes comparable à la prise de +la Bastille, et que, si M. Sauvières, le ci-devant comte, +ne se fût interposé entre nous et les royalistes...</p> + +<p>MOUCHON, aviné. Et moi, je vous dis... je vous dis +que si! La Bastille, c'était la Bastille. Y avait du +monde, y avait tout Paris pour prendre ça, tandis +que notre ville, nous n'étions pas seulement deux +cents hommes armés contre des mille et des mille +brigands!</p> + +<p>CHAILLAC. Vous n'en savez rien. Vous n'y étiez pas!</p> + +<p>MOUCHON. Je n'y étais pas, je n'y étais pas... Ça +vous plaît à dire!</p> + +<p>REBEC. Allons, compère Mouchon, faut pas tergiverser; +nous n'y étions pas!</p> + +<p>CHAILLAC. Vous étiez ici avec bien d'autres, et vous +vous cachiez!</p> + +<p>REBEC. Comme des imbéciles que nous sommes,--que +nous étions! pensant que le Sauvières était pour +nous, tandis que l'oppresseur nous tenait dans les fers +et nous livrait aux sicaires royalistes.</p> + +<p>CHAILLAC. Il ne faut rien exagérer, c'est inutile. Le +citoyen Sauvières n'était pas oppresseur, et il ne vous +a pas livrés, puisqu'on vous a retrouvés ici sains et +saufs le lendemain de la chasse que nous avons donnée +à l'avant garde de Saint-Gueltas!</p> + +<p>MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant +Chaillac, et qui burine votre nom au frontispice +de la renommée!</p> + +<p>CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne +vous reproche pas votre couardise! Si vous aviez eu +un peu de coeur au ventre, ce jour-là, on n'aurait pas +massacré sous vos yeux ce malheureux Le Moreau.</p> + +<p>REBEC. Commandant, les portes étaient fermées +entre nous et ce forfait exécrable.</p> + +<p>CHAILLAC. Il fallait les enfoncer! Celles de la Bastille +étaient plus solides! Pauvre municipal! un homme +de coeur, celui-là, et qui parlait bien!</p> + +<p>REBEC. Un peu emphatique.</p> + +<p>MOUCHON. Ah! il était empha... Comment dites-vous?</p> + +<p>REBEC. Je maintiens le mot, il s'écoutait parler, +c'était son défaut! Il aura fait des phrases au vieux +Sauvières,--ça l'aura ennuyé...</p> + +<p>CHAILLAC. Qu'est-ce que vous dites donc? Vous +donneriez à penser que Sauvières a ordonné sa mort?</p> + +<p>REBEC. Dame! est-ce que les aristocrates ne sont +pas capables de tout?</p> + +<p>CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites! On +a trouvé les deux assassins enchaînés dans le cachot +de la tour neuve avec cet écriteau: «Sauvières abandonne +ces deux criminels au châtiment qu'ils méritent.»</p> + +<p>REBEC. Très-bien! mais vous n'en avez fait fusiller +qu'un; l'autre, un certain Tirefeuille, un coquin fini, +a réussi à s'évader... Et quand on pense qu'un scélérat +comme ça rôde peut-être encore dans les environs! +Vous m'avouerez que ce n'est pas rassurant, la +vie que nous menons ici, Mouchon et moi.</p> + +<p>CHAILLAC. Vous voilà bien malades d'être préposés +à la garde de ce château! Vous y faites chère lie, car +on n'a pas mis les scellés sur la cave, à ce que je vois.</p> + +<p>REBEC. Ni sur la volaille, heureusement! Encore +un peu de ce tokay? il est gentil!</p> + +<p>CHAILLAC. Non, j'en ai assez. Je suis triste. Il me +semble que je vois le sang de Le Moreau sur le pavé... +et jusque sur la nappe!</p> + +<p>REBEC. Sacredieu! taisez-vous donc, commandant! +Ça fait frémir, des paroles comme ça! Ah! oui, vous +avez le vin triste, vous! (<span class="stage2">Il se lève.</span>)</p> + +<p>MOUCHON, (<span class="stage2">qui écoute.</span>) Chut!</p> + +<p>CHAILLAC. Quoi donc?</p> + +<p>MOUCHON. Vous n'avez rien entendu?</p> + +<p>REBEC. Si fait, j'entends!</p> + +<p>CHAILLAC. Qu'est-ce que vous entendez?</p> + +<p>MADELON, (<span class="stage2">qui est au fond.</span>) C'est comme des cris et des +gémissements!</p> + +<p>JAVOTTE. Eh non! c'est comme des cris de joie au +loin.</p> + +<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">au fond.</span>) Êtes-vous bêtes! C'est une trompette +à la porte du donjon. (<span class="stage2">Aux servantes.</span>) Courez ouvrir! +m'entendez-vous?</p> + +<p>REBEC. Mais un instant, un instant! Si c'est les +brigands de Saint-Gueltas qui reviennent se venger! +Vous n'avez pas avec vous la moindre escorte, et ici +nous ne pouvons pas compter sur les habitants.</p> + +<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">écoutant.</span>) Soyez donc tranquille! C'est une +sommation militaire en règle, et les brigands ne procèdent +pas comme ça. Allons! c'est de la troupe, +recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (<span class="stage2">Aux servantes.</span>) +Éclairez-nous! (<span class="stage2">Il sort avec Mouchon et Madelon.</span>)</p> +<br> +<p class="stage1">SCÈNE II.--REBEC et JAVOTTE.</p> + +<p>REBEC. Moi, je ne suis pas un héros du 14 juillet, +ce n'est pas mon état. Ma mie Javotte, donne-moi +la clef.</p> + +<p>JAVOTTE. La clef de la cache? Je ne l'ai pas.</p> + +<p>REBEC. Si fait, je te l'ai confiée ce matin pour balayer. +Donne donc! (<span class="stage2">Javotte cherche dans ses poches.</span>) Voyons, +tu n'as pas balayé?</p> + +<p>JAVOTTE. Si fait, si fait; mais je vous ai rendu la +clef, vrai, d'honneur!</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">se fouillant.</span>) Tu as raison, la voilà! Elle est si +petite... Javotte, fais le guet par là, et, si c'est des +amis qui arrivent, avertis-moi.</p> + +<p>JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour +rien, je parie! Depuis que je vous ai découvert cette +grande cache dans le mur, vous y entrez pour une +mouche qui vole.</p> + +<p>REBEC, qui a essayé la clef. Eh bien, mais dis donc! je +ne peux pas ouvrir!</p> + +<p>JAVOTTE. Vous avez emmêlé la serrure à force de +l'essayer.</p> + +<p>REBEC. Mais non! Vois! C'est comme si on l'avait +fermée en dedans!</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">riant.</span>) Dame! c'est peut-être quelqu'un du +dehors qui la connaissait avant vous et qui s'en sert +contre vous... Quelque brigand!</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">effrayé, reculant.</span>) Tirefeuille peut-être! l'assassin +de...</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">qui a été au fond.</span>) Allons, cachez vos peurs! +C'est des beaux soldats républicains qui arrivent. +Tenez! quand je vous dis! en voilà un superbe.</p> + +<p>REBEC. Un officier? Il veut prendre mes ordres sans +doute. Retire-toi, Javotte, c'est des affaires d'État.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--HENRI DE SAUVIÈRES, REBEC.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Joli garçon, tout jeune! Qu'est-ce +qu'il a à regarder comme ça partout? Il a l'air timide, +rassurons-le. (<span class="stage2">Haut.</span>) Salut et fraternité, général!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">d'un ton résolu.</span>) Lieutenant, s'il vous plaît! +c'est assez pour deux ans de service.</p> + +<p>REBEC. Ah! mon Dieu! M. Henri!</p> + +<p>HENRI. Tiens, Rebec! Comment cela va-t-il, mon +vieux?</p> + +<p>REBEC. Bien, monsieur le comte; et vous-même?</p> + +<p>HENRI. Pourquoi m'appelles-tu comme ça? Mon +oncle est vivant, Dieu merci! As-tu de ses nouvelles, +toi?</p> + +<p>REBEC. Oh! vous en avez bien aussi? On a dû vous +dire à la ville qu'il était vainqueur sur toute la ligne, +au bord de la Loire.</p> + +<p>HENRI. Vainqueur? C'est comme ça que vous êtes +renseignés? L'armée vendéenne est en pleine déroute...</p> + +<p>REBEC. Pourtant elle avance toujours!</p> + +<p>HENRI. Parce qu'elle ne peut pas reculer.</p> + +<p>REBEC. Ah! dame! c'est possible. Moi, je ne sais +rien de ce qui se passe. Je reste ici pour...</p> + +<p>HENRI. Au fait, pour quoi es-tu ici?</p> + +<p>REBEC. Hélas! monsieur Henri, vous savez, le séquestre!</p> + +<p>HENRI. Ah oui! tu es préposé...</p> + +<p>REBEC. On m'a forcé d'accepter cet emploi-là. Ça +fait grand tort à mon établissement dans la ville, et +ça me dérange fort de mes petites affaires.</p> + +<p>HENRI. Je te croyais adjoint à la municipalité.</p> + +<p>REBEC. J'ai donné ma démission, le poste était périlleux.</p> + +<p>HENRI. Et tu n'es pas précisément un foudre de +guerre, toi, je me souviens...</p> + +<p>REBEC. Et puis le dévouement me commandait de +rester ici.</p> + +<p>HENRI. Le dévouement à la République?</p> + +<p>REBEC. A votre famille surtout. Un gardien fidèle...</p> + +<p>HENRI. <i>Surtout</i> est de trop. On ne t'en demande pas +tant. Fais ton devoir et ne t'occupe pas du reste.</p> + +<p>REBEC. Ah! alors... vous, vous êtes avec nous? tout +à fait? sans arrière-pensée?</p> + +<p>HENRI. Comment sans arrière-pensée? Tu demandes +ça à un officier de cavalerie de l'armée républicaine?</p> + +<p>REBEC. Ah! vous êtes dans la cavalerie? Et votre +régiment?</p> + +<p>HENRI. Partie ici, partie à Puy-la-Guerche.</p> + +<p>REBEC. Enfin! enfin! vous voilà arrivés pour nous +défendre et nous protéger? Dieu soit loué! Et c'est ça +l'uniforme?</p> + +<p>HENRI. Dame, il n'est pas cossu. Nous ne sommes +pas des gens de cour, la République n'est pas riche, +nous nous contentons de ce qu'elle donne.</p> + +<p>REBEC. Oh! vous êtes un vrai patriote, vous, un +bon! Ça réjouit le coeur de vous entendre parler +comme ça.--Alors... vous avez rompu avec votre +ci-devant famille?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">riant.</span>) Ma ci-devant... Es-tu fou? ma famille +est toujours ma famille.</p> + +<p>REBEC. Pardon! j'allais trop loin... Il y a comme ça +des idées... et des intérêts qu'on ne peut pas oublier, +n'est-ce pas? C'est trop juste, c'est trop juste.</p> + +<p>HENRI. Dis donc, toi! tu as l'air de me soumettre +à un interrogatoire? Es-tu chargé de ça?</p> + +<p>REBEC. Oh! par exemple! moi, vous trahir? moi +qui vous aime tant! moi qui vous ai vu tout petit et +qui vous mettais sur mon bidet, du temps que je +venais ici acheter vos laines? Étiez-vous content de +taper ma bête avec vos petits talons! Et mademoiselle +Louise que vous vouliez prendre en croupe... et +qui avait peur!</p> + +<p>HENRI. Pauvre Louise! elle a bien d'autres sujets +de frayeur à présent!</p> + +<p>REBEC. Mais... vous savez qu'elle est devenue intrépide! +Elle ne quitte pas son père, c'est une des +héroïnes de l'armée catholique.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">soupirant.</span>) On me l'a dit.</p> + +<p>REBEC. Ça n'avance pas vos affaires pour le mariage?</p> + +<p>HENRI. Ça les met à néant, comme tu penses.</p> + +<p>REBEC. Ça ne vous chagrine pas plus que ça?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">brusquement.</span>) Eh bien, à quoi cela m'avancerait-il, +de m'en chagriner?</p> + +<p>REBEC. C'était pourtant un beau parti! fille unique! +et vous qui n'avez rien!</p> + +<p>HENRI. Justement, c'est là ce qui me console un +peu.</p> + +<p>REBEC. Ah bah?</p> + +<p>HENRI. Tout ça n'empêche pas que je voudrais +avoir de leurs nouvelles, à mes pauvres parents. +Voyons, comment ne sais-tu rien, toi qui te prétends +si dévoué à la famille?</p> + +<p>REBEC. C'est que... on n'ose pas trop faire de +questions dans ce temps de suspicion et de crainte; +on risque d'avoir l'air de s'intéresser...</p> + +<p>HENRI. Qu'est devenue mademoiselle Hoche?</p> + +<p>REBEC. Partie avec ces dames.</p> + +<p>HENRI. Pour l'armée catholique? elle?</p> + +<p>REBEC. C'est comme je vous le dis.</p> + +<p>HENRI. Par dévouement, alors? Généreuse fille! +Est-elle toujours jolie?</p> + +<p>REBEC. Ah! du présent je ne peux rien vous dire. +Elle était plus jolie que jamais quand elle a suivi +mademoiselle Louise. Savez-vous qu'à elles deux, elles +auraient été la fleur du pays sans ces maudites +guerres? Est-ce que vous n'étiez pas un peu amoureux +de l'une et de l'autre?</p> + +<p>HENRI. Quelles sottes questions me fais-tu; au lieu +de me donner des renseignements sérieux?</p> + +<p>REBEC. Dame! quand on ne sait pas! Mais il y a +l'ancien homme d'affaires de votre oncle, il est resté +au pays, et, si vous voulez le voir...</p> + +<p>HENRI. Oui! cours me le chercher... Non, n'y va +pas. Je le verrai comme par hasard. Il ne faut pas le +compromettre.</p> + +<p>REBEC. Ah! tenez, avouez, monsieur Henri, que la +République est bien soupçonneuse, et qu'il est bien +difficile d'oublier...--Mais qui sait? tout va si drôlement +aujourd'hui!... Et, après tout, des fils de famille +enrôlés malgré eux, comme vous par exemple, pourraient +bien, s'ils le voulaient, ramener l'ancien temps, +qui n'était pas si mauvais qu'on veut bien le dire! +Hein, ai-je tort?</p> + +<p>HENRI. Mon ami Rebec, je vois que tu n'as pas +changé.</p> + +<p>REBEC. Il faut bien plier sous les circonstances; mais, +au fond, monsieur Henri, je suis toujours aussi bien +pensant... et aussi...</p> + +<p>HENRI. Et aussi bête que par le passé.</p> + +<p>REBEC. Plaît-il?</p> + +<p>HENRI. Tu as très-bien entendu, mon cher, et tu es +stupide de croire qu'un ci-devant noble ne peut pas +servir fidèlement son pays.</p> + +<p>REBEC. Je ne dis pas ça! au contraire! Je vois bien +que vous détestez le mensonge, et, entre nous, monsieur +votre oncle a manqué à son devoir en trahissant +lâchement...</p> + +<p>HENRI. Tais-toi! Ne répète jamais ce mot-là devant +moi, si tu tiens à tes deux oreilles. Mon oncle a cru +obéir à sa conscience. Il s'est trompé, mais comme se +trompe un galant homme, en se sacrifiant. Il savait +que la Vendée n'aboutirait qu'à un gâchis et à un désastre. +Il s'y fera tuer et laissera quand même une +mémoire pure. Moi, je me ferai éventrer aussi pour +dompter la révolte, et peut-être recevrai-je mon +affaire de la main d'un de mes paysans ou d'un des +vieux domestiques qui m'ont porté dans leurs bras et +fait manger la bouillie! ou bien ce sera le prêtre qui +m'a fait faire ma première communion, qui me cassera +la mâchoire, ou encore... mon oncle lui-même, le +plus doux, le plus tendre, le meilleur des hommes! +C'est comme ça, à ce qu'il paraît, la guerre civile. +C'est très-gentil! mais, quand on y est, on y est, et, +quand on va au feu, ce n'est pas pour recevoir des +pommes cuites. Là-dessus, va te coucher, Rebec, car +je perds mon temps à te faire comprendre ce que tu +ne comprendras jamais.</p> + +<p>REBEC. Me coucher, non! Je vais vous reconduire.</p> + +<p>HENRI. Nous couchons ici, nous, le capitaine et le +détachement, si ça ne te contrarie pas.</p> + +<p>REBEC. Ah! mon Dieu, vous ne me disiez pas ça! +Je cours donner des ordres...</p> + +<p>HENRI. C'est fait, nos fourriers n'ont pas besoin de +toi pour installer leur monde.</p> + +<p>REBEC. Mais... votre capitaine, où couchera-t-il? +Toutes les chambres sont sous le scellé, excepté...</p> + +<p>HENRI. Excepté celle que tu t'es réservée? Le capitaine +la prendra; où est-elle?</p> + +<p>REBEC. Celle-ci... à côté.</p> + +<p>HENRI. L'appartement de ma tante Roxane? C'était +le meilleur. Tu n'as pas mal choisi, camarade!</p> + +<p>REBEC. Monsieur Henri, c'est à cause des odeurs! +Cette chambre embaume et je suis fou des odeurs.</p> + +<p>HENRI. Pauvre tante! elle couche peut-être maintenant +dans une étable.</p> + +<p>REBEC. Vous ferai-je apporter à souper?</p> + +<p>HENRI. Non, nous avons mangé à Puy-la-Guerche.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">allant à la table.</span>) Vous prendrez bien au moins +un verre de tokay? Voyons, sans cérémonie?</p> + +<p>HENRI. Tu es trop bon! tu fais les honneurs de chez +nous avec une grâce...</p> + +<p>REBEC. Et, sans être trop curieux, qu'est-ce que vous +venez donc faire ici?</p> + +<p>HENRI. Ça ne me regarde pas. On commande, +j'obéis; mais je suppose qu'on veut mettre garnison +dans un château qui pourrait servir de point de ralliement +et de refuge aux rebelles.</p> + +<p>REBEC. Il y a trois mois qu'on aurait dû le faire! On +vit ici dans les transes, et, si les brigands avaient +voulu... Ah! la République est bien négligente!</p> + +<p>HENRI. Oui! elle te loge dans un château fortifié, +elle t'y donne les clefs d'une cave exquise, un lit de +dentelle et de duvet, et elle oublie de t'attribuer +une garde d'honneur pour que tu puisses y dormir +tranquille; c'est impardonnable!</p> + +<p>REBEC. Vous vous moquez de moi?</p> + +<p>HENRI. Ça se pourrait bien. Allons, va préparer +cette chambre parfumée pour mon capitaine. Il n'a +pas volé un bon gîte et une bonne nuit, celui-là!</p> + +<p>REBEC. Eh bien, et vous?</p> + +<p>HENRI. Je dormirai sur une chaise. Je suis ici en +pays conquis; mais je respecte le passé, moi, et je ne +l'oublierai pas en me gobergeant dans le lit de mon +oncle...</p> + +<p>REBEC. Mais votre ancienne chambre!</p> + +<p>HENRI. Assez de politesses, tu m'ennuies. Va enlever +tes draps et tes nippes. Dépêchons-nous!</p> + +<p>REBEC. On y va, on y va, lieutenant; ne vous impatientez +pas.</p> + +<p>HENRI, à un cavalier qui entre avec la valise du capitaine. Va +faire le lit, camarade. Par ici. Tu sortiras de l'autre +côté. (<span class="stage2">Rebec sort, suivi du soldat.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--<span class="sc">HENRI, le capitaine RAVAUD.</span></p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">homme distingué, à la figure douce.</span>) Eh bien, +mon jeune lieutenant, comment va ce pauvre coeur +ému?</p> + +<p>HENRI. Bien, mon capitaine. Je n'ai reçu ici aucune +mauvaise nouvelle de ma famille. Espérons que mon +oncle mettra en temps utile les femmes en sûreté; +quant à lui et à ses amis, ils font comme nous, ils +courent les chances de la guerre.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Sommes-nous seuls? J'ai quelque +chose à vous dire.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">allant fermer la porte de côté.</span>) Oui, Capitaine; à présent, +vous pouvez parler.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">s'asseyant.</span>) Voyons, Henri, nous allons +entrer en campagne et faire des choses terribles, je le +crains!</p> + +<p>HENRI. Vous plaisantez, capitaine, les choses terribles +ne vous font pas peur.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Je vous demande pardon. La guerre +civile entraîne des rigueurs que vous ne prévoyez pas, +et, d'après les ordres que nos généraux reçoivent, je +m'attends à tout. On veut en finir brusquement et +sans retour avec la Vendée, et, pour les exaltés qui nous +gouvernent à présent, tous les moyens sont bons. La +Convention trouve les procès trop longs à instruire. +Elle nous défendra peut-être de faire des prisonniers. +Si elle entre dans cette voie, Dieu sait où elle s'arrêtera. +Vous sentirez-vous la force d'aller jusqu'au +bout?</p> + +<p>HENRI. Est-ce une épreuve, mon capitaine? M'avez-vous +amené ici, de préférence aux jeunes officiers +mes camarades, pour voir si, en présence du manoir +où j'ai passé mon enfance et où tout me rappelle les +plus chers souvenirs de ma vie, je sentirai faiblir mon +patriotisme?</p> + +<p>LE CAPITAINE. Oui, mon cher enfant, je l'ai fait à +dessein, non pour surprendre les secrets tourments +de votre conscience, mais pour vous dire: Jamais +homme de coeur n'a été mis à une épreuve plus cruelle. +Certains devoirs dépassent les forces morales les +mieux trempées, et ceux qu'on va vous imposer répugnent +à la nature autant qu'à l'humanité. Vous allez +peut-être vous trouver en face de vos parents, de vos +amis...</p> + +<p>HENRI. C'est possible, c'est prévu!</p> + +<p>LE CAPITAINE. Avez-vous prévu la malédiction de +votre famille, l'indignation de votre caste... et celle +d'une personne... Vous étiez fiancé, m'avez-vous dit, +à une parente...</p> + +<p>HENRI. Ne parlons pas de ça, mon capitaine; ce +serait le côté faible de la place. J'avais pour la petite +cousine une amitié... c'était peut-être déjà de l'amour; +mais elle n'en pouvait avoir pour moi: c'était une +enfant, et Dieu sait que, depuis l'insurrection elle, doit +me mépriser de tout son coeur!</p> + +<p>LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si... Voyons! +admettons toutes les probabilités: que diriez-vous si +j'avais sur moi, en ce moment, l'ordre de brûler le +château de Sauvières?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">se levant.</span>) Cet ordre... l'avez-vous, capitaine? +Oui, je le vois! vous l'avez.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Et vous devez commander l'exécution +du mandat. On le veut ainsi.</p> + +<p>HENRI. Diable! c'est dur.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Et cruel! j'en suis révolté. Écoutez, +Henri, écoutez-moi bien. Je crois être un brave soldat +et un honnête homme. Vous m'avez vu souriant en +face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n'ai +pas, c'est celui de faire des choses atroces. On l'exige +de moi,--je suis résolu à désobéir.</p> + +<p>HENRI. Vous?</p> + +<p>LE CAPITAINE. Oui, car j'ai l'ordre aussi de brûler +les chaumières et les forêts, de détruire les récoltes, +de dévaster les champs, d'affamer le pays, de réduire +les habitants au désespoir, et cela, dans tout le pays +insurgé, sans pitié pour les enfants, les vieillards et +les femmes.--Oui, c'est ainsi! On nous donne des +généraux ineptes qui n'ont jamais vu le feu. Le civil +s'arroge le droit de contrôler le civisme du militaire. +Un démagogue ceint d'une écharpe renverse les plans +d'un officier expérimenté. Le premier venu parmi ces +brutes féroces a le pouvoir de mener de braves soldats +à la boucherie, et, faisant le vil métier d'espion, il +dénonce comme traître quiconque ose le contredire. +Votre nom vous rend suspect à un de ces lâches, et +c'est lui qui, à Puy-la-Guerche, m'a donné l'ordre exécrable +de vous amener ici.--Et nous nous soumettrions +à de pareils ordres? nous, des soldats français, +des hommes, des philosophes! Non, quant à moi, +jamais! Le jour où un commissaire du gouvernement +viendra me dire que je suis suspect d'indulgence, +je briserai mon épée et lui en jetterai les +morceaux à la figure! (<span class="stage2">Henri est absorbé, la tête dans ses mains. +Un silence.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">se levant.</span>) Et après ça?</p> + +<p>LE CAPITAINE. C'est la proscription ou la guillotine. +J'en prendrai mon parti comme tant d'autres.</p> + +<p>HENRI. La guillotine tranche les têtes, elle ne tranche +pas les questions.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Elle délivre de la vie celui que l'on +veut forcer à faire le mal.</p> + +<p>HENRI. En le prenant comme ça, c'est un suicide, +alors?</p> + +<p>LE CAPITAINE. Je l'accepte.</p> + +<p>HENRI. Un suicide est une lâcheté.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Une lâcheté?</p> + +<p>HENRI. Oui, mon capitaine, toujours! Je ne suis +pas un grand raisonneur, moi; mais on m'a appris ça +ici dès mon enfance. L'homme qui se tue donne sa +démission et se déclare inutile. On m'a dit aussi +qu'un homme représentait toujours une force quelconque, +et qu'il n'avait pas le droit de la supprimer, +parce qu'il ne la tient pas de lui-même: c'est Dieu qui +la lui a confiée. Il faut donc choisir entre ce qui est +bien et ce qui est mal. Si la Révolution est un mal, il +faut l'abandonner et se jeter résolûment dans le parti +contraire.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Le parti royaliste? Jamais quant à +moi! Il m'inspire des répugnances invincibles.</p> + +<p>HENRI. Concluez, alors.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Je ne puis... Aucun parti ne représente +plus pour moi la France. Elle est perdue, souillée. +La vie me fait horreur à présent!</p> + +<p>HENRI. La vie est rude, mon capitaine, c'est vrai; +mais, moi, à vingt-deux ans, je ne peux pas dire +comme vous que tout est perdu. Ça ne m'entre pas +dans la tête, une idée pareille! Si la France est égarée +et souillée, nous serions bien fous ou bien paresseux +d'aller demander au bourreau la fin de nos incertitudes, +et de donner à cette France criminelle le plaisir +de commettre un crime de plus. S'il n'y a plus d'honneur +en France, c'est donc que personne ne croit plus +en soi-même? Eh bien, mordieu! voilà une parole que +je ne puis pas dire pour mon compte, et un exemple +que je ne veux pas donner.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Henri, tu as raison. Servir son pays +ou le trahir... Dans cette extrémité, il n'y a plus de +milieu possible. Eh bien, je me soumets, mon coeur +saignera... j'obéirai! Mais toi, tu n'as pas été libre de +choisir, le jour où la République t'a enrôlé, et tu peux... +Va, je fermerai les yeux. Quitte-nous, quitte-moi, et +va rejoindre ta famille; nul n'est forcé de devenir +parricide.</p> + +<p><span class="sc">HENRI,</span> (<span class="stage2">ému.</span> Merci, mon capitaine, merci!</p> + +<p><span class="sc">LE CAPITAINE.</span> Tu acceptes, mon enfant?</p> + +<p><span class="sc">HENRI.</span> Non, je refuse... Ce qui est vrai pour vous +l'est aussi pour moi. Il n'y a pas deux vérités. Le jour +où j'ai été enrôlé, j'étais royaliste. Je pensais comme +ceux qui m'avaient élevé, comme la jeune fiancée qui +m'était promise: c'est tout simple. C'est par dévouement +pour eux, c'est pour leur laisser garder une apparence +de civisme qui préservait leurs personnes et +leurs biens que je les ai quittés avec une sorte de joie, +tout en leur promettant de passer à l'ennemi aussitôt +qu'ils auraient pu émigrer. Ils n'ont pas émigré. Eux +aussi, ils ont manqué de logique; eux aussi, ils aimaient +la France! Que voulez-vous! c'est dans le sang +des Sauvières! Et moi, enfant, j'ai senti ça le jour où +j'ai entendu résonner sur le pavé des villes le talon de +mes premières bottes. Je me suis mis à aimer la patrie +comme un fou en me voyant chargé de défendre le +drapeau qui représentait son honneur et le mien à la +frontière. Je n'ai pas raisonné ça, je n'ai pas eu le +temps d'y réfléchir. J'ai senti mon coeur battre jusqu'à +m'étouffer! Mon oncle aurait dû prévoir que ça m'arriverait, +lui qui a porté les armes pour la France. Est-ce +que le premier roulement du tambour qui bat la +charge, est-ce que le premier coup de canon qui +ébranle l'air autour de nous n'enivre pas un homme +de mon âge jusqu'au délire? Allons donc! si mes parents +eussent été là, ils m'eussent crié: «Marche et ne +recule pas!» Eh bien, j'y suis à présent, dans la grande +mêlée! Je suis patriote, j'appartiens à la Révolution, +puisque j'ai donné mon sang pour elle. Elle est ma +religion et mon dieu, comme mon régiment est ma +famille et comme vous êtes mon confesseur. La République +nous surmène? C'est possible. Égarée ou sage, +ivre ou méchante, malade ou folle, elle est notre mère, +et une mère n'a jamais tort quand il s'agit de la défendre. +Plus tard, quand je serai vieux ou infirme, je +jugerai peut-être ses actes; mais, tant que mon bras +pourra soutenir un sabre, je me battrai pour elle, +fallût-il écraser mon propre coeur sous les sabots de +mon cheval!</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">exalté.</span>) + Henri, embrasse-moi, généreux +enfant! ta foi transporterait des montagnes! Oui, des +hommes comme toi, des hommes qui croient doivent +sauver la patrie. Vive la République! (<span class="stage2">Abattu.</span>) Nous +brûlerons donc...</p> + +<p>HENRI. A quand l'exécution de votre mandat?</p> + +<p>LE CAPITAINE. C'est pour cette nuit. Je compte procéder +avec prudence. J'ai donné des ordres pour qu'il +n'y eût pas une âme vivante autour de l'enceinte. Il +ne faut pas exaspérer les habitants et les exposer à +faire résistance. Ils succomberaient misérablement.</p> + +<p>HENRI. Mon capitaine, je crois qu'ils nous aideraient +plutôt. Tous les paysans ne sont pas royalistes, +et ceux qui sont restés chez eux ne le sont peut-être +pas du tout. N'importe, j'irai faire une ronde.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Attendez, on vient.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE V.--LE CAPITAINE, HENRI, MOTUS.</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">trompette de cavalerie, républicain à tous crins, très-aimé +dans le régiment.</span>) Mon capitaine, sans te commander, je +t'annonce qu'on vient de prendre un espion qui essayait +de se faufiler subrepticement. Faut-il lui faire +son affaire?</p> + +<p>LE CAPITAINE. Il faut d'abord savoir si c'est réellement +un espion. Amène-le.</p> + +<p>MOTUS. C'est que, sans t'offenser, mon capitaine, je +ne crois pas que tu puisses lui tirer une parole du +ventre. Il n'a pas l'air de comprendre ce qu'on lui dit, +ou il fait semblant d'être Breton.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Savez-vous la langue?</p> + +<p>HENRI. Ma foi, non, pas un mot.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Motus.</span>) Où est-il?</p> + +<p>MOTUS. Il est là, mon capitaine. (<span class="stage2">Allant à la porte.</span>) Allons, +avance à l'ordre, l'homme à la tignasse jaune! (<span class="stage2">Cadio +paraît, amené par deux cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux. +Il a une peau de chèvre sur les épaules.</span>)</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas, à Henri,</span>) après avoir fait signe à Motus et +aux deux autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez +mieux que moi parler aux paysans.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) Est-ce que tu ne parles pas français?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">triste et abattu.</span>) Je parle français, latin au besoin. +Du moins, j'en sais quelque peu.</p> + +<p>HENRI. Alors, tu es prêtre ou moine?</p> + +<p>CADIO. Non, je suis sonneur de biniou.</p> + +<p>HENRI. Sorcier, par conséquent?</p> + +<p>CADIO. Sorcier? Oh! Jésus, non! Je renie le diable!</p> + +<p>HENRI. Mais tu as beau le renier, il court après toi, +la nuit, dans les bois ou sur les bruyères. Il t'arrache +ton chapeau et te bat avec le hautbois de ta cornemuse. +Et, quand tu as prononcé certaine formule +d'exorcisme, un ange t'apparaît et te dit: «Va tuer un +bleu, et Satan te laissera tranquille.»</p> + +<p>CADIO. O bon saint Cornéli! d'où savez-vous ces +choses?</p> + +<p>HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques +des maîtres sonneurs de tous pays. (<span class="stage2">Bas, au capitaine.</span>) +Regardez les yeux fixes et brillants de ce garçon-là; +c'est un extatique.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Inoffensif peut-être?</p> + +<p>HENRI. Ou des plus dangereux.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Tâchez de le confesser.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) Combien as-tu déjà tué de bleus pour +contenter Dieu ou le diable?</p> + +<p>CADIO. Tuer? moi? Jamais! je ne saurais pas.</p> + +<p>HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le +commande.</p> + +<p>CADIO. Oui; mais je suis mauvais chrétien, et je n'ai +pu obéir.</p> + +<p>HENRI. Pourquoi?</p> + +<p>CADIO. Je suis poltron.</p> + +<p>HENRI. Tu t'en vantes? Je ne te crois pas. Ton nom?</p> + +<p>CADIO. Cadio.</p> + +<p>HENRI. C'est ton nom de famille?</p> + +<p>CADIO. De famille? Je n'en ai pas.</p> + +<p>HENRI. Tu es un champi?</p> + +<p>CADIO. Il faut croire.</p> + +<p>HENRI. Tu as un sobriquet?</p> + +<p>CADIO. Carnac.</p> + +<p>HENRI. Tu es de ce pays-là?</p> + +<p>CADIO. Je ne sais pas. On m'a trouvé dans les +géantes.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Qu'est-ce que ça veut dire?</p> + +<p>CADIO. Ça veut dire les grandes pierres, pas loin de +la baie de Quiberon, au pays des anciens hommes qui +dressaient sur tranche des pierres plus grosses que +des tours.</p> + +<p>HENRI. Qui t'a élevé?</p> + +<p>CADIO. Personne et tout le monde.</p> + +<p>HENRI. Mais qui t'a enseigné le français et le latin?</p> + +<p>CADIO. Les moines du couvent. J'allais chez eux +chanter au lutrin. J'aurais voulu savoir la musique. +Ils ne la savaient pas et voulaient me faire moine. Ils +m'avaient déjà coupé les cheveux, et, comme je m'en +allais souvent seul dans la lande pour jouer d'un méchant +pipeau que je m'étais fabriqué, ils ont prétendu +que je me donnais au diable. Ce n'était pas vrai; +mais, à force de me le dire, ils me l'ont mis dans la +tête, et le diable s'est mis à me tourmenter; je m'en +suis confessé. Alors, ils m'ont fait jeûner et souffrir +dans le caveau des morts. C'est pourquoi je me suis +sauvé du couvent et du pays.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Qu'es-tu devenu, alors?</p> + +<p>CADIO. J'ai tâché de gagner ma vie en faisant danser +le monde avec mon pipeau, et j'ai passé bien des +journées sans manger, afin de pouvoir m'acheter un +biniou!</p> + +<p>HENRI. Qu'as-tu à pleurer?</p> + +<p>CADIO. Vos soldats me l'ont pris.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas, à Henri.</span>) Il ne paraît pas se douter +qu'il puisse lui arriver pire. Continuez à le questionner.</p> + +<p>HENRI. Pourquoi as-tu quitté la Bretagne?</p> + +<p>CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j'avais +la tête rasée, on courait après moi dans les villages +en m'appelant renégat. Alors, j'ai été devant moi au +hasard, et, un jour, les brigands m'ont pris--du côté +d'ici. Ils m'ont mis dans la main une quenouille, et ils +m'ont amené dans ce château où nous voilà, en me +disant: «Donne ça au vieux seigneur qui est là, devant +toi.»</p> + +<p>HENRI. A M. de Sauvières, une quenouille?</p> + +<p>CADIO. Oui. Ça l'a fâché! Moi, je ne savais pas pourquoi; +on me l'a expliqué ensuite.</p> + +<p>HENRI. Il y a de cela trois mois?</p> + +<p>CADIO. A peu près quatre.</p> + +<p>HENRI. Et, comme cette offense a décidé M. de Sauvières +à suivre les brigands, tu les as suivis aussi?</p> + +<p>CADIO. Ils m'y ont obligé.</p> + +<p>HENRI. Malgré toi?</p> + +<p>CADIO. Malgré moi d'abord. Et puis <i>elle</i> m'a dit: «On +ne danse plus, Cadio. Tu vas mourir de faim, reste +avec nous; tu sonneras ta cornemuse à l'élévation, +quand nos bons prêtres nous diront la vraie messe +dans les champs.»</p> + +<p>HENRI. Qui t'a dit cela?</p> + +<p>CADIO. Elle!</p> + +<p>HENRI. La demoiselle de Sauvières? (<span class="stage2">Cadio fait signe +que oui.</span>) Tu la connais? Parle-moi d'elle! Où est-elle à +présent? (<span class="stage2">Cadio secoue la tête.</span>) Tu ne sais pas, ou tu ne +veux pas dire?</p> + +<p>CADIO. Je ne veux pas.</p> + +<p>HENRI. Je suis son parent et son ami.</p> + +<p>CADIO. Ça ne se peut pas.</p> + +<p>HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu +sûr; c'est tout ce que je désire.</p> + +<p>CADIO. Je ne dirai rien.</p> + +<p>HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu +l'as quittée?</p> + +<p>CADIO. Non.</p> + +<p>HENRI. Eh bien, ne le dis pas; mais apprends-moi +si son amie, mademoiselle Hoche, est toujours auprès +d'elle...</p> + +<p>CADIO. Cela ne vous regarde pas.</p> + +<p>HENRI. Que viens-tu faire ici?</p> + +<p>CADIO. Je ne veux pas le dire.</p> + +<p>HENRI. Avec qui es-tu venu de l'armée catholique?</p> + +<p>CADIO. Je ne dirai plus rien.</p> + +<p>HENRI. Alors, tu es un espion.</p> + +<p>CADIO. Moi? Jamais!</p> + +<p>LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre +présence, ou vous allez être fusillé dans cinq +minutes.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">tombant sur ses genoux.</span>) Fusillé, moi? Ah! bon +saint Cornéli, bon saint Maxire et bon saint Loup, +sauvez-moi de la mort! Me fusiller! Un prêtre au moins, +un prêtre! Laissez-moi racheter ma pauvre +âme!</p> + +<p>HENRI. Tu tiens donc bien à vive?</p> + +<p>CADIO. Hélas! ma vie est bien mauvaise. Je suis un +maudit, un rebut, une famine, une guenille, vous +voyez! Dieu et les saints ne veulent plus de moi; mais +je ferai pénitence. Laissez-moi vivre pour me repentir!</p> + +<p>HENRI. Parle, et on te laissera vivre.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">se relevant.</span>) Tuez-moi, je ne parlerai pas.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">qui a été appeler Motus.</span>) Prends-moi ce +gaillard-là, et quinze balles dans la poitrine. (<span class="stage2">L'arrêtant +et lui parlant bas.</span>) N'y touche pas, c'est pour voir.</p> + +<p>MOTUS, affectant un air terrible. On est prêt, mon Capitaine!</p> + +<p>CADIO. Une grâce, messieurs les bleus! Laissez-moi +jouer un air de biniou avant de mourir! C'est ma +prière, à moi!</p> + +<p>MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands? +Dis donc, blanc-bec, on n'est pas dupe comme +ça dans les bleus!</p> + +<p>CADIO. Vous me refusez ça? Allons! la volonté de +Dieu soit faite! Bandez-moi les yeux que je ne voie +pas les fusils! Oh! les fusils!... Bandez-moi les yeux!</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Singulier mélange de peur +et de courage! (<span class="stage2">A Motus.</span>) Bande-lui les yeux.</p> + +<p>CADIO, les yeux bandés, à genoux. O mon bon Dieu du +ciel, me ferez-vous grâce? Je n'ai ni trahi ni menti! +Je n'ai pas voulu tuer, on me tue! Prenez ma vie en +expiation de ma peur! Adieu, mon biniou et les beaux +airs de ma musique! adieu, les grands bois et les +grandes bruyères! adieu, les étoiles de la nuit, le bruit +des ruisseaux et du vent dans les feuilles! Je ne verrai +plus la belle plage et les grosses pierres de Carnac, +où je cueillais des gentianes bleues comme la mer!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">au capitaine.</span>) Artiste et poëte!</p> + +<p>LE CAPITAINE. Hélas! oui, mais fanatique et espion!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à part, triste.</span>) Au service de mon oncle probablement!</p> + +<p>LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (<span class="stage2">A Motus un +signe d'intelligence. Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la +face contre terre.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">s'approchant de lui.</span>) Parleras-tu? Il est temps encore.</p> + +<p>CADIO. Parler? Jamais! Tuez-moi... Dieu m'a pardonné, +je sens ça dans mon coeur, me voilà en état +de grâce. Tuez-moi vite!</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">fait signe à Motus qui se retire, et il ôte le bandeau +à Cadio.</span>) Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance?</p> + +<p>CADIO. Non, je ne pourrais pas; j'aime mieux +mourir!</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas, à Henri.</span>) C'est un croyant, c'est un +homme sous les dehors d'un enfant poltron. Je suis +fâché de l'avoir vu; mais le cas est grave, et la règle +est impitoyable. Faire grâce à un espion, c'est trahir +son devoir.</p> + +<p>HENRI. Certes! mais si ce n'était pas un espion? Il +refuse de parler, il n'essaye pas de mentir. S'il avait +été chargé par mon oncle de quelque commission +étrangère à la politique?... Il a un air de sincérité qui +m'épouvante!</p> + +<p>LE CAPITAINE. Sachez la vérité, si cela est possible, +et que votre conscience prononce. Dites-lui bien qui +vous êtes, donnez-lui confiance, et, s'il vous en inspire, +faites-le évader. Le pouvez-vous?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">montrant la cachette.</span>) Oui, je connais les aîtres.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Hâtez-vous, l'heure approche...</p> + +<p>HENRI. J'entends, capitaine.</p> + +<p>LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de +Cadio, qu'il pose sur un meuble. Une idée! pour ravoir cela, +il parlera peut-être. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette +pendant qu'Henri reconduit le capitaine; elle est déguisée en +paysanne.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">se retournant.</span>) Une femme? qui êtes-vous? d'où +sortez-vous?</p> + +<p>LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas?</p> + +<p>HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence! +comment?... Ah! que tu es grande! que tu +es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce que je dis? +Je suis désespéré de te voir ici! Mon oncle,... il n'y +est pas, lui, au moins? Réponds-moi donc!... N'aie +pas peur, je me ferais tuer... Ah! que je suis content... +et malheureux!</p> + +<p>LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon. +Ce n'est pas un espion, il m'accompagnait, il m'a +servi de guide.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">e conduisant à la cachette.</span>) Passe par là; tu sais le +chemin?</p> + +<p>LOUISE. Je le lui ai montré tantôt.</p> + +<p>CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle?</p> + +<p>LOUISE. Va m'attendre où nous étions ce matin.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">à Henri, montrant son biniou.</span>) Et vous me rendrez...?</p> + +<p>HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (<span class="stage2">Bas, lui donnant sa bourse.</span>) +Prends ça aussi, et sers bien la demoiselle...</p> + +<p>CADIO. Vous étiez donc un ami? Ah! si j'avais su!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">le poussant dans la cachette et revenant.</span>) Louise, ma +pauvre Louise! explique-moi...</p> + +<p>LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille +dangers pour toucher l'argent de nos fermages; c'était +pour nous une question de vie ou de mort dans +notre situation...</p> + +<p>HENRI. Je la connais, elle m'épouvante et me désole; +mais comment ferez-vous?...</p> + +<p>LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers, +ils promettent d'envoyer des fonds, s'ils le +peuvent.</p> + +<p>HENRI. Vous avez osé les voir?</p> + +<p>LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre +arrivée. Personne ici n'est capable de me trahir, et je +comptais sur Rebec, à qui je me serais confiée ce +soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la +maison; mais je suis perdue, puisque vous voilà!</p> + +<p>HENRI. Perdue? à cause de moi? Non certes!</p> + +<p>LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre +chef ici, tout à l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que +vous n'en pensiez pas un mot, que vous vous êtes méfié +de lui... Vous auriez eu tort. Il était sincère, j'en +suis persuadée...</p> + +<p>HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi! je n'ai +pas deux paroles.</p> + +<p>LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse: +la vérité, Henri, il me la faut! Je sais bien qu'autrefois +tu avais des idées qui n'étaient pas les miennes, +mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore, cette +fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton +bienfaiteur, est dans le plus grand danger, en me +voyant, moi, sous ces habits, dans la dernière détresse, +réduite à me cacher dans ma propre maison, +où tout me menace et me révolte... Non, non, tu ne +vas pas rester avec nos ennemis, tu ne vas pas m'abandonner! +Tu feras comme Marie, cette simple et +digne amie qui sacrifie la politique à l'amitié. Tu me +reconduiras auprès de mon père, et, quand nous aurons +franchi la Loire, puisqu'il faut la franchir bientôt, +tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si nous +succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous +périrons ou nous fuirons ensemble. Une famille unie +et respectable comme la nôtre peut-elle se séparer +dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce brave +officier qui était là te l'a permis, il te l'a conseillé. Il +voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as +répondu par des sophismes, tu as dit des folies, mais +tu ne me savais pas, tu ne me sentais pas là! Me voilà, +c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas? est-ce que +tu ne comprends pas? Tu as l'air égaré! Voyons, vite, +fuyons, rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute +d'hésitation peut m'envoyer à la guillotine. Est-ce +là ce que tu veux? Te suis-je devenue odieuse parce +que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à +mon père? N'as-tu donc plus d'amitié pour moi? +Henri, n'es-tu plus mon frère et mon ami?</p> + +<p>HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de +mal, vrai! Tiens, vois, je pleure, moi, un soldat... un +républicain!... Je ne me croyais pas si lâche... Laisse-moi, +ne me dis plus rien.</p> + +<p>LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes! Allons! pleure, pleure, +n'aie pas honte de pleurer! C'est ton coeur qui guérit +et ton honneur qui se réveille. Viens!</p> + +<p>HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce +côté-là, je vois clair. Mon honneur me condamne à +rester sous mon drapeau.</p> + +<p>LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri?</p> + +<p>HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise! +Tu ne comprends pas cela, toi qui me pries de me +déshonorer! Mais si! tu le comprends au fond du +coeur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as +entendu...</p> + +<p>LOUISE. Je vous méprisais en l'écoutant. Si vous +voulez retrouver mon estime, partons!</p> + +<p>HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous +quittons pas avec des malédictions et des injures, c'est +odieux, cela. Ah! je ne croyais pas le devoir si difficile... +N'importe, nous ne sommes pas dans l'âge d'or, +il faut apprendre à souffrir! Va-t'en, Louise! adieu!</p> + +<p>LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc +que, dès ce jour, nos fiançailles sont rompues.</p> + +<p>HENRI. Nos fiançailles? Ah! Louise!... Mais tu ne +m'as jamais aimé, tu ne m'aimes pas?</p> + +<p>LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">éperdu.</span>) Si vous m'aimiez, je me brûlerais la +cervelle!</p> + +<p>LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l'avez dit, +il faut choisir entre le bien et le mal, entre l'amour et +la haine.</p> + +<p>HENRI. Haïssez-moi donc! Je boirai le calice jusqu'à +la lie!</p> + +<p>LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée +pour vous ramener...</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">avec amertume.</span>) Sacrifiée? Vous en aimez un +autre?--Eh bien, vive la République! J'aurais fait +votre malheur. C'eût été ma honte et mon châtiment! +Ah! ma chère épaulette, j'ai bien fait de ne pas te +déshonorer!</p> + +<p>LOUISE. Adieu donc pour toujours!</p> + +<p>HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (<span class="stage2">Il la +conduit vers la cachette.</span>) Non! trop tard! (<span class="stage2">Il la pousse derrière le +rideau, dans l'embrasure de la fenêtre.</span>)</p> + +<br> +<p class="stage1">SCÈNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, +LOUISE, cachée.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas à Henri.</span>) Eh bien, le Breton?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">de même.</span>) Innocent! parti!</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent +des bottes de paille.</span>) Ici, camarades!</p> + +<p>LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table +et dessous.</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense +que ça vaudrait mieux de répandre le combustible +autour des boiseries, en commençant par les rideaux +de fenêtre.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">vivement.</span>) Fais ce que te dit le capitaine! (<span class="stage2">Bas, au +capitaine.</span>) J'ai quelque chose à vous dire, c'est très-pressé.</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">qui a mis de la paille dessus et dessous la table.</span>) Voilà; +quand le capitaine commandera l'illumination...</p> + +<p>LE CAPITAINE. Tout à l'heure, attendez!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">bas.</span>) Éloignez-les.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il +me faut dix fois plus de paille que ça! Et des fagots, +beaucoup de fagots! Croyez-vous incendier ce château +avec une allumette? Allez-y tous.</p> + +<p>HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. +(<span class="stage2">Ils sortent.</span>) Mon capitaine, il y a là une femme... (<span class="stage2">Louise +se montre.</span>)</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">souriant.</span>) Qui venait vous voir? Très-jolie! +Je vous en fais mon compliment. Ne la brûlons +pas, ce serait dommage!</p> + +<p>HENRI. C'est ma soeur de lait.</p> + +<p>LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas +vous tromper, moi! je suis Louise de Sauvières.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Vous!... la fiancée d'Henri!</p> + +<p>HENRI. Elle ne l'est plus, mais...</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Mais vous daignez vouloir me sauver? +Je refuse votre protection, à vous! Je périrais ici +avec joie, tant je suis malheureuse, si je ne me devais +à mon père.</p> + +<p>HENRI. Vous êtes malheureuse, Louise! (<span class="stage2">Bas.</span>) Vous +n'êtes donc pas aimée?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">sans lui répondre.</span>) Monsieur le capitaine, je +compte sur votre clémence, je ne rougis pas de l'implorer.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Comptez sur mon dévouement, mademoiselle, +et calmez-vous. Vous veniez chercher +Henri?</p> + +<p>LOUISE. Non; mais, en le trouvant ici, j'espérais +l'emmener.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Et vous n'avez pas réussi? Vous le +maudissez!--Moi, je le plains et je l'admire! Dites à +M. le comte de Sauvières que nous accomplissons avec +douleur l'acte brutal qui vous dépouille et vous exile +à jamais de vos foyers. Il est militaire; s'il était à ma +place, il souffrirait comme moi; mais, comme moi, il +obéirait.</p> + +<p>LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidèlement, +monsieur. Je pars avec l'espérance de vous revoir +parmi nous. Nous aurons de meilleurs jours! La +bonne cause est impérissable. Vous ne vous habituerez +pas à ces violences que votre coeur désavoue, et +M. Henri de Sauvières ne conservera pas longtemps +sa funeste influence sur vos décisions. Allons! pour +cette fois, ne regrettez pas l'acte de vandalisme qu'il +vous oblige à faire, et comptez sur le pardon de mon +père quand il vous plaira de l'invoquer. En abandonnant +nos demeures, nous en avons fait le sacrifice à +la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si +petites gens que de pleurer sur nos ruines! (<span class="stage2">Prenant un +flambeau.</span>) Tenez, mon cousin! faites gaiement ce que +vous appelez votre devoir! Détruisez la maison où, +orphelin, vous avez été recueilli et élevé! Vous hésitez? +Ne le faites-vous pas avec enthousiasme? (<span class="stage2">Approchant +le flambeau de la paille qui est sur la table, d'un air de défi.</span>) +Dois-je vous donner l'exemple? (<span class="stage2">Le capitaine lui ôte le +flambeau.</span>)</p> + +<p>LE CAPITAINE. Vous êtes une héroïne! On nous l'avait +dit.</p> + +<p>HENRI. Une héroïne cruelle, cruelle comme la guerre +civile! Emmenez-la, capitaine! Par ici, personne ne +peut vous voir.</p> + +<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Louise, qui a ouvert la cachette.</span>) Venez, je +réponds de vous! Allons, mon pauvre Henri, du courage! +(<span class="stage2">Il sort avec Louise.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VIII.--HENRI, puis REBEC.</p> + +<p>HENRI. Du courage! il en faut! (<span class="stage2">Il met sa tête dans ses +mains et sanglote.</span>)</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">sur la pointe du pied.</span>) Ah! le voilà qui pleure! +Je comprends ça, moi! un si beau château! Monsieur +Henri!... voyons, consolez-vous! le mal ne sera pas +grand!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">se levant.</span>) Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que +tu dis?</p> + +<p>REBEC. Vous ne savez donc pas? Votre capitaine... +ah! le brave homme! il m'a dit de rassembler sous +main, à peu de distance, les gens de l'endroit. Dès que +le feu flambera un peu, pour la forme, il lèvera le +camp avec ses soldats, et nous viendrons éteindre.</p> + +<p>HENRI. Tu en seras?</p> + +<p>REBEC. Dame! comme gardien du séquestre! La République +donne comme ça des ordres contradictoires... +«Garde bien ce château! Brûle vite ce château!...» +A chacun sa consigne! celle des autres ne me regarde +pas.</p> + +<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">au fond, qui l'écoute.</span>) Ah! c'est comme ça? +Eh bien, nous verrons s'il flambera, le château! +Quand on prend les bastilles, on les rase! ça les empêche +de repousser.</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>TROISIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<p>Automne, 1793.--Dans la campagne, près d'une petite ville conquise, +par les Vendéens; on est en plein Bocage.--Pays couvert, vallonné, +riche végétation.--Marie Hoche s'avance seule dans un chemin +creux.--Saint-Gueltas sort des buissons et se trouve tout à coup +près d'elle.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, MARIE.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur?</p> + +<p>MARIE. Non, monsieur. Vous m'avez surprise.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pardon! vous n'avez jamais peur, +vous!</p> + +<p>MARIE. A présent? Non, jamais. Quand le danger +est de tous les instants et commun à tout le monde, +on s'habitue à ne plus songer à soi-même. On en rougirait +presque.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d'un sentiment +de générosité admirable... Mais où allez-vous donc +ainsi toute seule? C'est une imprudence gratuite.</p> + +<p>MARIE. Ce n'est pas pour le plaisir de m'exposer, +croyez-le bien; je suis inquiète de mademoiselle de +Sauvières, qui devrait être de retour.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. J'ai envoyé des gens sûrs à sa rencontre +sur le chemin de gauche.</p> + +<p>MARIE. Et son père la cherche par le chemin de +droite. Moi, je vais par ici. Je crains qu'elle n'ait pas +reçu l'avis que nous lui avons fait donner, et qu'elle +ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous +rejoindre à Pellevaux<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Inutile de dire que les localités sont de convention.</blockquote> + +<p>SAINT-GUELTAS. Un exprès a couru au Pont-Vieux +pour lui dire que nous avons pris Saint-Christophe et +que nous l'attendons là.</p> + +<p>MARIE. Vous eussiez dû courir vous-même pour l'avertir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n'ai +ni mangé ni dormi, et pourtant me voilà. Mes soldats +ont été scandalisés de me voir quitter la ville au moment +où l'on se rassemblait à l'église pour le <i>Te Deum</i>. +Ils prétendent que cela porte malheur, de ne pas remercier +le ciel au son des cloches après chaque victoire. +J'ai bravé leur mécontentement..., bien que je +m'attende à ce que votre belle amie ne m'en sache aucun +gré.</p> + +<p>MARIE. Il ne s'agit pas de sa reconnaissance pour le +moment, il faut assurer son retour.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Certes! allons au-devant d'elle. Donnez-moi +donc le bras, nous irons plus vite.</p> + +<p>MARIE. Non, non; passez devant. Je vous retarderais.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous craignez d'être seule avec moi?</p> + +<p>MARIE. Pas le moins du monde.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Alors, vous êtes plus brave que moi. +Je me sens tout ému à côté de vous.</p> + +<p>MARIE. Pourquoi?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent +l'herbe avec une grâce... Vous me croyez +aveugle?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">marchant toujours.</span>) Où trouvez-vous le loisir de +dire des riens au milieu des fatigues et des épouvantes +de la vie que nous menons?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Où trouvez-vous le secret d'être +belle et séduisante en dépit d'une pareille vie? Mon +esprit reste frais comme votre visage et mon coeur +éveillé comme vos yeux.</p> + +<p>MARIE. C'est-à-dire que vous voulez me montrer +comme vous avez l'esprit libre et le coeur léger au +lendemain d'une victoire terrible et peut-être à la +veille d'une défaite cruelle? Je n'admire pas cela tant +que vous croyez, monsieur le marquis!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus sérieux +avec vous?</p> + +<p>MARIE. Avec moi? Peu m'importe, mais vis-à-vis de +vous-même... Cela ne vous fait rien, tous ces pauvres +paysans que vous menez à la mort et qui tombent +par centaines autour de vous?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je ménage ma +vie plus que la leur?</p> + +<p>MARIE. Elle vous appartient, la vôtre, vous pouvez +la mépriser; mais faire si bon marché du sang de tant +de malheureux et des larmes de tant de familles, voilà +le courage que je n'ai pas et que je ne voudrais pas +avoir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela! +pleines de pitié pour les indifférents, indifférentes +elles-mêmes, cruelles au besoin pour leurs amis.</p> + +<p>MARIE. Je ne comprends pas l'allusion.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de +reste.</p> + +<p>MARIE. Est-ce une manière de vous plaindre de +Louise?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu'à +vous.</p> + +<p>MARIE. Alors, c'est encore une plaisanterie déplacée +que vous me forcez d'entendre? C'est désobligeant.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous +réellement à ce que je n'aie d'yeux que pour mademoiselle +Louise?</p> + +<p>MARIE. Je ne tiens pas à ce que Louise devienne +votre femme, je crois que ce sera pour elle un grand +malheur; mais vous affichez d'être son chevalier, vous +lui faites la cour, son père vous autorise, et tout le +monde croit que vous devez l'épouser. Ne laissez pas +son avenir s'engager ou se compromettre ainsi, ou +aimez-la uniquement et sérieusement.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante +petite bourgeoise que vous êtes, mademoiselle Hoche! +et vous avez appris à Louise à raisonner comme vous. +Toutes deux, vous vous croyez encore au temps où +l'on filait la soie et le sentiment dans les grands salons +silencieux des châteaux ou sous les ombrages immobiles +des vieux parcs. Un été de guerre civile, qui résume +cent ans d'expérience, vous sépare déjà de cette saison +des amours à jamais disparue. Si nos manoirs sortent +de leurs cendres, si nos chênes abattus reverdissent, +nous rentrerons chez nous bien différents de ce que +nous étions avant cette tourmente. Dans ce temps-là, +l'homme, sûr du lendemain, attendait sans fièvre et +sans amertume l'heure du berger, et la femme, sûre +d'elle-même, s'occupait à résoudre le mignon problème +d'inspirer l'amour sans risquer une plume de +son aile coquette; mais le vautour de la guerre a +passé sur vos pigeonniers, mes belles colombes, et il +s'agit d'aimer avec tous les risques attachés à l'ivresse, +ou de mourir dans la solitude. Aussi vous avez quitté +vos foyers pour nous suivre, préférant l'horreur de +cette lutte à celle de l'isolement et de l'inaction. +N'exigez donc pas de nous, qui sommes rouges de +sang et noirs de poudre, les vertus des héros du pays +du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres +de carnage et de désir, enfiévrés par la fatigue, la +colère, l'enthousiasme et le danger. Tous nos instincts +sont devenus terribles, toutes nos passions se sont déchaînées... +Saisissez-les au vol, et n'espérez pas en +rencontrer ailleurs de plus pures et de plus désintéressées. +Tout ce qui, en France, mérite le nom +d'homme est emporté par ce fluide dans la région des +tempêtes; ne comptez pas vous y soustraire, hâtez-vous +d'aimer! Demain, vous serez peut-être couchées +pêle-mêle avec nous, la tête fracassée et le sein percé +de balles, sur cette bruyère rose qui rit au soleil! +Celles qui auront aimé auront vécu. Les autres se +seront flétries comme l'herbe stérile, et, en exhalant +leur dernier souffle, elles reconnaîtront que la prudence +et l'orgueil ne leur ont donné ni gloire ni bonheur.</p> + +<p>MARIE. Vous vous trompez: celles qui auront vécu +chastes, dignes et loyales, mourront calmes comme +je le suis devant les terreurs que vous évoquez. Je +souhaite une telle mort à ceux que j'aime, plutôt +qu'une vie d'orages et de remords.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez à Louise de +me tenir à distance, comme si ce n'était pas assez des +marches et contre-marches de la guerre pour nous +séparer chaque jour et pour retarder indéfiniment +l'expansion de nos coeurs? Tenez, ma belle enfant, +c'est puéril, cela, car je pourrais repousser le frêle +obstacle de votre surveillance, prendre ma fiancée +dans mes bras et l'emporter au fond des bois... Mais... +savez-vous ce qui m'arrête?</p> + +<p>MARIE. Un reste d'honneur, j'imagine?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus: la crainte +de vous affliger.</p> + +<p>MARIE. C'est toujours cela.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. N'essayez pas de le prendre sur ce +ton dégagé. Je ne suis pas un novice!</p> + +<p>MARIE. Que voulez-vous dire?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez très-bien. +Allons, charmante enfant, mon penchant répond au +vôtre, ne soyez plus jalouse de Louise, aimons-nous! +Ah! vous restez stupéfaite? C'est bien joué; mais à +quoi bon ces attitudes convenues? C'est du temps +perdu. Voulez-vous être sincère? Quittez l'armée, je +vous ferai conduire à mon château de la Roche-Brûlée, +et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le +conseil des chefs s'obstine à passer la Loire et à déplacer +le siége de la guerre. Ce sera la perte de la +Vendée, et je me séparerai de cette déroute pour rallier +les forces de mon parti dans de nouvelles conditions.</p> + +<p>MARIE. Et Louise... que deviendra-t-elle?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Elle épousera son cousin Sauvières, +qu'elle est allée trouver sous prétexte d'affaires de +famille. Je ne suis pas dupe! Elle ne l'aime pas, mais +elle manque de courage, elle n'a pas eu confiance en +moi.--Dites un mot, et je renonce à elle.</p> + +<p>MARIE. Vous voulez un mot?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Oui, un seul.</p> + +<p>MARIE. Eh bien, le voilà, je vous méprise!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot, +il faut que vous n'ayez pas compris mon projet. Vous +vous imaginez que je veux déserter ma cause, quand, +pour la mieux servir, je me sépare de ceux qui la +perdent?</p> + +<p>MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n'est pas +la mienne, je ne m'intéresse pas à votre cause.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Que dites-vous là? Vous devenez +folle!</p> + +<p>MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n'ai +jamais cessé de l'être. J'ai suivi mademoiselle de Sauvières +par affection, et, si je vous témoigne du mépris, +c'est parce que vous parlez de l'abandonner dans une +situation affreuse, après avoir forcé son père à vous +suivre. Cela est indigne de quelqu'un qui se pique +d'être gentilhomme, et l'offre que vous me faites de +trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte +retombe sur vous seul.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je m'attendais à votre réponse, +elle est d'un esprit imbu de préjugés, mais généreux +et fier. Je vous en aime davantage, et votre conquête, +pour être difficile, ne me semble que plus désirable. +Je vous ramènerai, mademoiselle Marie, et vous m'aimerez +passionnément, si je vis assez pour cela. Sinon +vous me pardonnerez comme on pardonne aux morts, +et vous me regretterez un peu! Voici votre amie, vous +allez lui dire que je vous ai fait une déclaration dans +les formes? C'est ce que je souhaite. Toutes deux vous +allez dire du mal de moi, mais vous allez vous haïr +l'une l'autre,... parce que vous voudrez triompher +l'une de l'autre. Moi, je vous conseille de me tirer au +sort.</p> + +<p>MARIE. Ah! taisez-vous! Je rougis pour Louise de +ce que vous pensez et de ce que vous dites!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi? +C'est qu'avant dix minutes vous serez brouillées. Tenez, +je vais vous attendre là-bas, sous ce gros arbre, pour +offrir mon bras à celle de vous qui aura la franchise +de l'accepter. (<span class="stage2">Il s'éloigne. Louise approche, suivie de Cadio.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--LOUISE, MARIE, CADIO.</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">courant à la rencontre de Louise et l'embrassant.</span>) Enfin!</p> + +<p>LOUISE. Comme tu es émue! Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>MARIE. Rien; j'étais impatiente de te revoir et inquiète +de toi.--Bonjour, Cadio.--Il te ramène saine +et sauve, ce brave enfant?</p> + +<p>LOUISE. Oui; mais comme tu es troublée! A ton +tour, tu m'inquiètes. Il n'est rien arrivé à mon père, +à ma tante?</p> + +<p>MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand +chemin, ils doivent y être.</p> + +<p>LOUISE. Mais avec qui donc étais-tu ici à m'attendre?</p> + +<p>MARIE. Avec le marquis.</p> + +<p>LOUISE. Je l'ai bien reconnu.</p> + +<p>MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu...?</p> + +<p>LOUISE. Pourquoi s'enfuit-il à mon approche?</p> + +<p>MARIE. Je te le dirai (<span class="stage2">bas, montrant Cadio qui les suit</span>) quand +nous seront seules.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">de même.</span>) Ce garçon-là ne compte pas. Il +n'entend ou ne comprend rien en dehors d'un petit +cercle d'idées fixes. C'est un brave coeur, mais c'est un +fou. Voyons, parle; je te jure qu'il comprend mieux +le langage des oiseaux que le nôtre.</p> + +<p>MARIE. De quoi veux-tu que je te parle? du marquis? +Il y a encore un brillant fait d'armes à inscrire sur sa +liste. Pendant ton absence, il a pris la ville que tu vois +d'ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut s'y maintenir +deux jours encore pour mettre de l'ordre dans +l'armée et lui donner du repos. Tu en profiteras, tu +dois en avoir besoin.</p> + +<p>LOUISE. Je sais tout cela; j'ai rencontré le courrier. +Nos affaires vont mieux. On espère n'être pas forcé de +passer la Loire.</p> + +<p>MARIE. Rapportes-tu de l'argent? C'est ce qui manque +le plus, à ce qu'il paraît.</p> + +<p>LOUISE. Je n'ai rien trouvé à Sauvières, nos fermiers +avaient été forcés de payer à la République; +mais je rapporte les diamants de ma mère, que j'avais +confiés à ma nourrice et qu'elle avait enterrés dans +son jardin. A présent, me diras-tu...? Voyons, n'élude +pas mes questions. Tu es agitée, soucieuse. Asseyons-nous +un instant, je suis lasse. Regarde-moi et réponds-moi. +Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est +blessé, il aura craint de me surprendre...</p> + +<p>MARIE. Il n'a rien, je te jure.</p> + +<p>LOUISE. Alors, il m'évite?</p> + +<p>MARIE. Je pense qu'il a quelque dépit. Est-il vrai +que ton cousin soit en Vendée?</p> + +<p>LOUISE. Oui; je l'ai revu à Sauvières.</p> + +<p>MARIE. Ah! Eh bien?</p> + +<p>LOUISE. Eh bien, quoi?</p> + +<p>MARIE. Il est toujours républicain?</p> + +<p>LOUISE. Tu en doutes?</p> + +<p>MARIE. Non! mais il est toujours ton meilleur ami?</p> + +<p>LOUISE. Il m'abandonne. Rien n'a pu le ramener, +et Dieu sait pourtant que je lui aurais sacrifié...</p> + +<p>MARIE. Ton inclination pour...</p> + +<p>LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon +père n'aime pas Saint-Gueltas, il regrette son neveu. +Moi, je n'ai pas de confiance dans le marquis, je le +crains... Qui sait si je l'aime? Tu vois que tu peux +me parler de lui. Que te disait-il de moi, là, tout à +l'heure?</p> + +<p>MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet +homme est indigne de toi. Il faut l'oublier.</p> + +<p>LOUISE. Ah! Et toi, l'oublieras-tu?</p> + +<p>MARIE. Moi? Tu sais fort bien que j'ai pour lui un +éloignement, un dégoût invincibles!</p> + +<p>LOUISE. Avec quelle énergie tu dis cela aujourd'hui! +Marie, il te fait la cour! Il me trompe, et, toi, tu ne +m'as jamais dit la vérité!</p> + +<p>MARIE. Il ne m'avait jamais fait cette injure.</p> + +<p>LOUISE. Mais aujourd'hui, tout à l'heure, il t'a dit... +Oui, tes joues sont enflammées de colère... ou d'orgueil!</p> + +<p>MARIE. Louise!... tu sembles croire... Faut-il te +dire que cet homme ne nous aime ni l'une ni l'autre, +qu'il n'estime et ne respecte aucune femme,... que son +hommage me fait l'effet d'une flétrissure?...</p> + +<p>LOUISE. Tu mens!</p> + +<p>MARIE. Et toi, tu m'affliges et tu m'offenses!</p> + +<p>LOUISE. Ah! c'est que mon courage est à bout. Il y +a trois mois que je me débats contre un soupçon qui +me torture... Cruelle! tu ne vois donc pas que j'en +meurs?</p> + +<p>MARIE. Cruelle, moi? Qu'ai-je donc fait?... Mais tu +es folle, je le vois; je te plains. Pauvre enfant, que +faut-il faire pour te guérir?</p> + +<p>LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire +qu'il n'aime que moi.</p> + +<p>MARIE. Je ne peux pas mentir pour t'égarer davantage. +Tu l'aimes passionnément, je le vois, et lui, il +vient de m'offrir, par dépit de ta pudeur, qu'il appelle +méfiance et lâcheté, son insultant et banal hommage. +A-t-il agi ainsi pour éveiller ta jalousie? Je le crois, +car il m'a engagée à te dire sa trahison, et il se vante +de nous brouiller ensemble.</p> + +<p>LOUISE. Ah! alors... oui, j'ai déjà l'expérience de +ses ruses affreuses!... Il veut me vaincre par le dépit!</p> + +<p>MARIE. Est-ce là de l'affection, et te laisseras-tu +prendre à ce jeu grossier, toi qu'Henri eût si loyalement +aimée? M. Saint-Gueltas n'a aucun principe, tu +le sais. Il ne voit dans l'amour que le plaisir et la vanité +de troubler la conscience et de vaincre la pudeur. +Au lendemain d'une conquête, il l'abandonne pour en +essayer une autre. C'est comme sa méchante guerre +de partisan, va! Il ruine et profane sans pitié ce qu'il +terrasse, et il le laisse là sans remords et sans regret.</p> + +<p>LOUISE. Ah! tu le hais trop pour ne pas l'aimer!</p> + +<p>MARIE. Je ne le hais pas, je le dédaigne, comme ce +qu'il y a de plus vain, de plus inconsistant et de moins +héroïque au monde.</p> + +<p>LOUISE. Tu nies jusqu'à sa bravoure?</p> + +<p>MARIE. Non, mais j'en fais peu de cas. Le dernier +de vos paysans qui se bat par fanatisme religieux est +plus preux que lui, qui n'a que de l'ambition et que +mène la fièvre d'une énergie brutale, maladie particulière +à ces gentilshommes illettrés, espèces de fous +à instincts sauvages qui noient dans le carnage et la +débauche le tourment de leur oisiveté et le vide de +leur intelligence. Ah! pardonne-moi. Louise! Ton +père est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans +votre armée; mais, puisque tu m'accuses de te disputer +les regards du moins méritant, du plus souillé de +vos prétendus héros, il faut que tu saches quelle indignation +s'est amassée en moi contre l'abominable +guerre que vous faites avec eux et les crimes dont, +grâce à eux, vous semez la contagion... Oh! les cruautés +sont égales de part et d'autre, je le vois, je le sais, je +les déteste toutes; mais vous qui avez allumé l'incendie, +vous êtes les vrais coupables, et j'ai horreur, à +présent que je vous connais, de la sanglante et cynique +autorité que vous vous flattez d'établir en France +avec de pareils hommes!</p> + +<p>LOUISE. Tu nous maudis, tu nous détestes? Je m'en +doutais bien...</p> + +<p>MARIE. Ton père déteste et maudit bien plus que +moi l'entreprise où vous l'avez jeté!</p> + +<p>LOUISE. Tais-toi! tu me déchires le coeur! C'est moi +qui l'ai entraîné, perdu, je sais cela! J'ai été romanesque, +exaltée... J'étais dévorée d'ennui à Sauvières, je +voyais Henri abandonner notre cause... Saint-Gueltas +est venu... Mon père résistait... Je sentais que l'on +faisait violence à sa loyauté... et pourtant j'ai dit un +mot cruel,... un mot fatal qui a étouffé le cri de sa +conscience et qui l'a précipité dans un abîme de chagrins +et de malheurs.--Ah! que veux-tu! nous ne +pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres +femmes; nous ne jugeons les événements qu'à travers +nos instincts ou nos passions. La vérité, c'est le fantôme +qui nous fascine; le devoir, c'est l'homme qui +nous charme; la justice, c'est le désir qui nous aveugle. +Nous nous croyons intrépides et dévouées quand +nous ne sommes que folles d'amour et de jalousie. Eh +bien, oui! voilà ce que c'est! Mon courage, c'est de la +fièvre; mon royalisme, c'est du désespoir: cela est +misérable et je me condamne;... mais il est trop tard +pour reculer, je ne peux ni ne veux guérir! J'ai tout +immolé à l'amour, et je veux recueillir le fruit de mes +sacrifices. Saint-Gueltas m'aimera ou je me ferai tuer. +Je me jetterai sous les pieds des chevaux, devant la +gueule des canons...</p> + +<p>MARIE. Il ne t'en demande pas tant! Sois sa maîtresse, +et il t'aimera vingt-quatre heures.</p> + +<p>LOUISE. Sa maîtresse? Jamais! Pourquoi donc ne +serais-je pas sa femme? Il ne tient qu'à moi de l'être.</p> + +<p>MARIE. Alors, pourquoi ne l'es-tu pas?</p> + +<p>LOUISE. Oh! malheureuse que je suis! Je crains +d'être haïe quand il se sera engagé à moi; il raille à +tout propos le mariage; trahi par sa femme, il a conservé +de ses premiers liens un souvenir odieux!</p> + +<p>MARIE. Sa femme! Es-tu sûre qu'elle soit morte?</p> + +<p>LOUISE. Ah! tu crois à cette légende de paysans, à +la dame blanche qui revient au château de la Roche-Brûlée?</p> + +<p>MARIE. Il y a deux versions: selon l'une, il a enfermé +cette femme coupable; selon l'autre, il l'a +assassinée. Et tu admires l'homme qui n'a pas su +sauver sa dignité par une conduite claire et loyale! +Supposons qu'il ait subi l'empire d'une fatalité, comment +peux-tu croire qu'il oubliera la blessure de son +âme? Ne vois-tu pas que tous ses entraînements +portent l'empreinte de la haine et de la vengeance? +Cet homme épris de pillage et de massacre me fait, +au milieu de son odieuse gaieté, l'effet d'un fléau qui +n'a plus conscience de lui-même.</p> + +<p>LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu'il te soit +indifférent.</p> + +<p>MARIE. Je voudrais t'arracher à son influence. Je +te vois perdue, si je n'y parviens pas. Ton père, toujours +irrésolu, n'a pas le courage de contrarier ton +penchant; ta tante...</p> + +<p>LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais: elle subit +le prestige encore plus que moi; mais, toi qui te +vantes d'y échapper... Non, c'est impossible! Je ne te +crois pas. Tiens, donne-moi une dernière, une suprême +marque d'affection. Quitte l'armée, quitte-nous; +retourne à ton parti, à ta famille, à ton milieu. +Fais en sorte que le marquis ne te revoie jamais...</p> + +<p>MARIE. C'est sérieux, ce que tu me dis là?</p> + +<p>LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t'admire et +te chéris encore. Demain, je te verrais troublée, il me +semblerait que Saint-Gueltas te cherche ou te regarde... +Cette jalousie qu'il veut exciter en moi me +rendrait folle, injuste envers toi, odieuse à moi-même. +Va-t'en, Marie, ma chère Marie! pardonne-moi, va-t'en, +je te le demande à genoux.</p> + +<p>MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie! Hélas! que +vas-tu devenir? (<span class="stage2">Elle l'embrasse.</span>) Adieu!</p> + +<p>LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans +qu'on nous voie; mais tu vas venir avec moi à la +ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que tu vas +faire et sur le prétexte à donner...</p> + +<p>MARIE. A notre séparation? Je t'en laisse le soin. +Tu diras que je suis lasse de partager tes fatigues et +tes dangers.</p> + +<p>LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait +pas d'ailleurs; on sait qui tu es!</p> + +<p>MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade +et me rappelle à Paris.</p> + +<p>LOUISE. C'est là que tu iras?</p> + +<p>MARIE. Je n'en sais rien.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">soupçonneuse.</span>) Tu n'en sais rien? Où iras-tu?</p> + +<p>MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas à la Roche-Brûlée. +Adieu, je te quitte ici.</p> + +<p>LOUISE. Ici? Mais tes effets?</p> + +<p>MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas +la peine d'être emporté.</p> + +<p>LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent?</p> + +<p>MARIE. J'en ai assez.</p> + +<p>LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus... +Ah! attends! mes diamants, partageons...</p> + +<p>MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien... +Regarde ce gros arbre, le marquis est là qui t'attend. +Tu n'as plus besoin de Cadio, il me conduira à la +ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas +subir l'outrage de te voir jalouse de moi en présence +de M. Saint-Gueltas. Adieu!</p> + +<p>LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blessée, je le vois... +Ne veux-tu pas me pardonner? Reste avec moi, je +souffrirai, mais je saurai me vaincre... Marie, pardonne-moi!</p> + +<p>MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je +ne puis plus te servir, ni te protéger. Voilà ton père +qui rejoint le marquis. Je ne te laisse pas seule.</p> + +<p>LOUISE. Mais toi?...</p> + +<p>MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qui, assis à l'écart, s'est occupé à sculpter un morceau de +bois.</span>) Oui bien, c'est par là que je voulais aller.</p> + +<p>LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir, +j'ai à te payer...</p> + +<p>CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (<span class="stage2">A Marie.</span>) Le +jour baisse, partons!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">à Louise, qui veut la retenir.</span>) Ton père et le marquis +t'ont vue, ils viennent. Quand tu auras besoin de +moi, appelle-moi, j'accourrai. (<span class="stage2">Elle s'enfonce dans les massifs +avec Cadio.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">la suivant des yeux.</span>) O Marie, Marie! je suis bien +coupable d'avoir froissé une âme comme la tienne! +Je mérite le désespoir où je me précipite.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.</p> + +<p>MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.</p> + +<p>CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.</p> + +<p>MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à +Saint-Christophe?</p> + +<p>CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent. +Tenez, voilà ce que M. Henri m'a donné. Prenez-en, +puisque vous n'avez rien. Oh! c'est de l'argent +bien honnête! Ça vient d'un homme qui est bon et +doux!</p> + +<p>MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter +de lui sans rougir.</p> + +<p>CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec +moi?</p> + +<p>MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous +jure que j'ai quelque chose, et que cela me suffit.</p> + +<p>CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce +qu'une jeunesse comme vous va faire pour vivre à +présent?</p> + +<p>MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe +lequel. Je ne suis pas difficile.</p> + +<p>CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter +comme ça votre camarade?</p> + +<p>MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions?</p> + +<p>CADIO. Sans écouter, j'ai entendu.</p> + +<p>MARIE. Et vous avez compris que...?</p> + +<p>CADIO. J'ai tout compris.</p> + +<p>MARIE. Pourtant vous me blâmez...</p> + +<p>CADIO. Dame! la voilà bien abandonnée, puisque +son père est faible, sa tante folle et Saint-Gueltas +méchant...</p> + +<p>MARIE. Vous croyez que j'aurais dû me laisser +avilir?...</p> + +<p>CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.</p> + +<p>MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites là me +frappe... Il me semble que la vérité est en vous, pure +comme dans l'âme d'un enfant.--Retournons, voulez-vous? +Je serai humiliée, flétrie peut-être par des +soupçons et des prétentions... N'importe, si je sauve +Louise... J'essayerai du moins, je n'aurai rien à me +reprocher.</p> + +<p>CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle.</p> + +<p>MARIE. Ne venez-vous pas avec moi?</p> + +<p>CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. +Je déteste la guerre, et je veux me sortir de ces vilaines +choses. Vous n'avez pas peur pour vous en +retourner? C'est à deux pas.</p> + +<p>MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci!</p> + +<p>CADIO. Merci de quoi?</p> + +<p>MARIE. Du bon conseil que vous m'avez donné. (<span class="stage2">Ils +se séparent.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV. MARIE, sur le sentier, plus près de la ville; TIREFEUILLE, +LA MOUCHE, sortant des buissons.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici; +venez avec nous.</p> + +<p>MARIE. Pourquoi? Qui me cherche?</p> + +<p>TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvières. Allons, +venez!</p> + +<p>MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin, +et personne ne m'attend.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Ça ne fait rien, on vous cherchait, +nous autres! on a des ordres pour ça. Marchez par +ici.</p> + +<p>MARIE. Moi, je ne reçois d'ordres de personne, je +ne vous suivrai pas.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Pas tant de paroles! Voyons, vous +voulez passer à l'ennemi; le grand chef ne veut pas +de ça.</p> + +<p>MARIE. C'est M. Saint-Gueltas que vous appelez le +grand chef?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Faut pas avoir l'air d'en rire. Marchez, +ou vous êtes morte. (<span class="stage2">Il la couche en joue.</span>)</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">dédaigneuse.</span>) Ah çà! vous êtes fous! Vous m'accusez +de passer à l'ennemi quand vous me voyez +retourner au camp royaliste?</p> + +<p>LA MOUCHE, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) En v'là assez. Faut qu'elle +marche, puisqu'il le veut.</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">bas.</span>) Comment donc faire? Il a défendu +qu'on y touche, et elle n'a point peur des menaces. +Tiens, la v'là qui s'échappe!</p> + +<p>LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, ça l'arrêtera, +(<span class="stage2">Il tire un coup de fusil. Marie court plus vite.</span>)</p> + +<p>TIREFEUILLE. Allons, faut l'attraper et l'emmener +de force, tant pis! (<span class="stage2">s'arrêtant.</span>) Diable! qu'est-ce que +c'est que ça?</p> + +<p>LA MOUCHE. Les bleus! les bleus! Cachons-nous et +tirons dessus quand ils passeront.</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">rejoint un groupe de gardes nationaux républicains qui +s'avance au galop.</span>) Sauvez-moi, je suis poursuivie!</p> + +<p>CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne, +et ne crains rien... Tiens, c'est la citoyenne Hoche! +une vraie patriote, mes amis; elle va nous dire où +sont les brigands... Quoi! qu'est-ce que c'est? elle +est évanouie?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">se ranimant.</span>) Non! j'ai couru si vite... ce n'est +rien.</p> + +<p>CHAILLAC. Alors, réponds, citoyenne! L'ennemi +occupe Saint-Christophe?</p> + +<p>MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur +l'église.</p> + +<p>CHAILLAC. Tu étais prisonnière, et tu t'évadais?</p> + +<p>MARIE. Non.</p> + +<p>CHAILLAC. Comment, non?... Pourquoi courait-on +après toi?</p> + +<p>MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits +qui n'appartiennent à aucun parti que je sache.</p> + +<p>CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien, +les enfants de la patrie hésitent?</p> + +<p>MOUCHON. Dame! ils peuvent être plus nombreux +que nous. (<span class="stage2">A marie.</span>) Combien sont-ils?</p> + +<p>MARIE. Je n'en ai vu que deux; mais ne vous jetez +pas dans ces buissons. C'est là que vos ennemis sont +invincibles parce qu'ils sont insaisissables.</p> + +<p>CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville.</p> + +<p>MARIE. Non, vous n'êtes pas en force. N'essayez +pas cela.</p> + +<p>CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l'alarme dans le +conseil. Tu protéges l'ennemi, tu étais avec lui, puisque +tu n'étais pas prisonnière. On connaît ton attachement +pour certaine famille...</p> + +<p>MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vérité. +Les insurgés sont ici en force et sur leurs gardes.</p> + +<p>MOUCHON, (<span class="stage2">aux gardes nationaux.</span>) Elle a raison, je la connais, +vous la connaissez bien aussi; c'est la cousine +de Hoche, elle ne voudrait pas nous tromper; replions-nous +sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La +troupe doit arriver...</p> + +<p>CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole +et je te défends de démoraliser la garde civique que +j'ai l'honneur de commander.--Toi, citoyenne, tu es +suspecte, et je te retiens prisonnière jusqu'à nouvel +ordre. Quant à nous, enfants de la patrie, nous n'avons +pas à compter l'ennemi, nous avons à le vaincre. En +avant, et vive la République! (<span class="stage2">Les gardes nationaux s'élancent +en avant en chantant la <i>Marseillaise</i>.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE V.--Minuit. Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par las +républicains.--Au milieu de la place, un feu de joie est allumé; les +gardes nationaux de Chaillac font brûler les meubles des citoyens réputés +royalistes.--La porte de l'église est ouverte. Des factionnaires +y surveillent les prisonniers.--Des volontaires et des réquisitionnaires +des localités environnantes, de toute condition, équipés militairement +de toute manière, s'agitent autour du feu ou devant les maisons, demandant, +achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le +bon vouloir des habitants.--Les gens de la ville qui ne se sont +pas enfuis ou cachés montrent en général beaucoup d'empressement à +fêter les patriotes, qu'ils remercient de les avoir délivrés des brigands. +--On fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace, +on rit; on saisit avec peine les dialogues confus, croisés, interrompus.</p> + +<p>UNE VOIX. Tiens, v'là Mouchon! Ohé! les autres! +voyez donc, c'est Mouchon de Puy-la-Guerche! Dans +les volontaires! qu'est-ce qui aurait jamais dit ça?</p> + +<p>UNE AUTRE VOIX. La République fait des miracles, +vous le voyez bien.</p> + +<p>UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon? +vous ne le connaissez pas! Il a chargé trois fois +l'ennemi... à reculons!</p> + +<p>MOUCHON. J'ai chargé en avant et en arrière, c'est +la vérité; ma jument est habituée à tourner le pressoir +à cidre, il faut qu'elle aille en rond. On croit qu'elle +tourne le dos à l'ennemi? Pas du tout, la pauvre +bête, elle revient lui faire face.</p> + +<p>LE VOLONTAIRE. Qu'on le veuille ou non, pas +vrai?</p> + +<p>MOUCHON, (<span class="stage2">bas.</span>) Tu as tort de te moquer de moi, +Pascal! Les volontaires de Chaumonton vont nous +mépriser. Ils font déjà assez d'embarras, parce qu'ils +sont mieux montés que nous!</p> + +<p>PASCAL. Se moquer? Qu'ils y viennent! on leur +répondra!</p> + +<p>UN GARÇON COIFFEUR, (<span class="stage2">avec émotion.</span>) Pas de rivalité, +citoyens! Que toutes les villes du Bocage fraternisent +et s'embrassent! (<span class="stage2">Un blessé passe sur un brancard.</span>)</p> + +<p>UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron! Qu'est-ce +qu'il y a?</p> + +<p>LE BLESSÉ. Il y a qu'on va me couper le bras, mon +pauvre enfant! Viens-tu voir ça?</p> + +<p>LE CLERC. Sacredieu, non!... Si fait! je ne vous +quitte pas dans la peine, mais, sacredieu, c'est dur. +Il faut que je vous aime bien!</p> + +<p>LE BLESSÉ. Tu me tiendras et tu m'encourageras. +As-tu ton fifre?</p> + +<p>LE CLERC. Pardié, toujours!</p> + +<p>LE BLESSÉ. Eh bien, tu m'en joueras un air pendant +l'opération.</p> + +<p>LE CLERC. Ça va!</p> + +<p>MOUCHON. C'est tout de même avoir du coeur, de demander +de la musique.</p> + +<p>LE BLESSÉ. Et de donner son bras droit à la patrie? +C'est assez gentil, ça, pour un notaire!</p> + +<p>LES ASSISTANTS. Vive le notaire! honneur au notaire!</p> + +<p>DANS UN AUTRE GROUPE, (<span class="stage2">composé de jeunes gens artisans +et bourgeois.</span>) Les hussards ne reviennent pas vite.</p> + +<p>--Ils donnent toujours la chasse aux brigands?</p> + +<p>--Ils reviennent. J'entends le galop de la cavalerie +légère.</p> + +<p>--S'ils amènent encore des prisonniers, où les +mettra-t-on? L'église est pleine.</p> + +<p>--On fusillera tout ce qui a été pris les armes à la +main, ça fera de la place!</p> + +<p>--Eh bien, et les royalistes de la ville?</p> + +<p>--Ça ne nous regarde pas. Les républicains de la +ville s'en chargeront.</p> + +<p>--Faut pas se fier à ça! Dans les villes, on est +tous parents ou camarades. On ne se fait pas bonne +justice soi-même.</p> + +<p>--Qu'ils s'arrangent. Moi, j'aime pas les exécutions.</p> + +<p>--Laisse-moi donc, toi! tu es encore un tiède, un +modéré!</p> + +<p>--Fiche-moi la paix et tâche, quand tu vas au feu, +de n'être pas plus modéré que moi.</p> + +<p>LE GARÇON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de +rivalité! que toutes les villes fraternisent et s'embrassent!</p> + +<p>D'AUTRES VOLONTAIRES, mêlés à des bourgeois de la ville. +Quand je vous dis que, sans la troupe, nous étions +aplatis comme un tas de galettes?</p> + +<p>--Peut-être bien; mais, quand on a vu paraître les +plumets, quelle charge à la baïonnette, hein? c'était +comme la foudre!</p> + +<p>--Jamais les brigands ne tiendront contre la +troupe.</p> + +<p>--Ils n'auraient pas tenu contre nous, si nous +avions voulu; mais on a des paniques, c'est ça qui +gâte tout!</p> + +<p>--Tiens, les Mayençais eux-mêmes en ont, des paniques. +Les brigands, c'est pas des ennemis comme +les autres. A présent surtout, c'est à faire trembler! +Ils se battent en désespérés. Et puis ils sont devenus +si laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures +noires, leurs grandes barbes, leurs yeux qui jettent +du feu... On va dessus tout de même; mais, quand on +y pense après, on en rêve la nuit. C'est des cauchemars!</p> + +<p>--Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c'est comme +un sanglier!</p> + +<p>--Tu l'as vu, toi? Tu es bien malin! Personne ne +peut dire qu'il connaît sa figure. Il est toujours habillé +en malheureux, et il se bat dans les buissons en simple +brigand.</p> + +<p>--Je l'ai vu, à preuve que je l'ai tenu au bout de +mon fusil.</p> + +<p>--Et tu l'as manqué, imbécile?</p> + +<p>--Il avait les deux mains embarrassées. Il tenait +deux recrues qu'il étranglait. Il a pris le canon de mon +fusil avec ses dents...</p> + +<p>--Et il a avalé les balles? En voilà des bourdes que +je n'avale pas, moi!</p> + +<p>LE GARÇON COIFFEUR, (<span class="stage2">attendri.</span>) Citoyens, pas de rivalité...</p> + +<p>--Oh! en voilà un qui m'ennuie: il dit toujours la +même chose.</p> + +<p>--Il est soûl comme un Polonais!</p> + +<p>--Où diable ce mâtin-là a-t-il trouvé de quoi se +soûler? Je n'ai pas pu mettre la main sur un verre de +cidre!</p> + +<p>--Et moi donc! je n'ai même pas pu trouver le +verre. J'ai bu à la fontaine comme un veau.</p> + +<p>--Savez-vous que Perrichon est tué, dans tout +ça?</p> + +<p>--Quel Perrichon? le bègue?</p> + +<p>--Non, le tanneur, celui qui demeurait aux +Viviers.</p> + +<p>--Tant pis! c'était un bon; il laisse une femme et +quatre enfants!</p> + +<p>--Damnés brigands! j'en veux tuer cinq à la première +affaire!</p> + +<p>--Qu'est-ce qui crie comme ça?</p> + +<p>--Des blessés qu'on ampute; ils n'ont pas l'habitude.</p> + +<p>--Tiens! voilà Duchêne avec des vivres.</p> + +<p>--Un chaudron de pommes de terre qu'on allait +donner aux cochons: qui en veut?</p> + +<p>--Tout le monde! on est mort de faim!</p> + +<p>UN BOURGEOIS DE LA VILLE, (<span class="stage2">apportant un grand panier.</span>) +Non, mes enfants, ne mangez pas ça. La pomme de +terre, c'est bon pour les animaux, c'est malsain pour +l'homme. Voilà du pain et de la viande.</p> + +<p>--Vive le bon patriote!</p> + +<p>--Patriote, moi? Je n'en sais rien... Je ne m'étais +jamais occupé des affaires publiques. Hier, les brigands +ont maltraité et frappé ma pauvre femme qui +était en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour +les servir. Elle est morte sur le tantôt. Tuez-les tous, +ces chiens-là, et mangez, mes bons amis, prenez des +forces! Je vous apporte tout ce que j'ai. Si vous vouliez +de mon sang, je vous en donnerais.</p> + +<p>D'AUTRES BOURGEOIS, (<span class="stage2">apportant aussi des vivres.</span>) Citoyens, +buvez et mangez, et puis entrez dans l'église, et tuez +tous les prisonniers, ceux de la ville surtout! Si vous +les laissez échapper, dès que vous aurez tourné les +talons, les aristocrates nous mettront à feu et à sang.</p> + +<p>LE GARÇON COIFFEUR, (<span class="stage2">buvant.</span>) C'est ça, que le Bocage +fraternise et s'embrasse!</p> + +<p>UN VOLONTAIRE, (<span class="stage2">à un autre volontaire.</span>) Diantre! tu as une +belle montre, toi! Où as-tu cueilli ça?</p> + +<p>--Tiens, sur le champ de bataille. C'est la toquante +à quelque aristocrate, ça sonne, et il y a des armoiries +dedans.</p> + +<p>--Dis donc, faudra les gratter, c'est des signes +prohibés.</p> + +<p>--Eh bien, toi, qui as ramassé un reliquaire en or +avec un bon Dieu dessus, c'est prohibé aussi!</p> + +<p>--Non, le sans-culotte Jésus est à l'ordre du jour.</p> + +<p>--Ah! voilà qu'on fusille derrière l'église. Entendez-vous?</p> + +<p>--Qui est-ce qui fait la besogne?</p> + +<p>--C'est des paysans patriotes qui ont demandé à +s'en charger.</p> + +<p>--Diables de paysans! aussi enragés les uns que +les autres!</p> + +<p>--Dame! les brigands coupent par morceaux les +femmes et les enfants de ceux qui ne veulent pas s'insurger. +Tout ça, c'est des dettes qu'ils se payent entre +eux!</p> + +<p>--Qu'est-ce qui passe là avec Chaillac? Un beau +jeune homme!</p> + +<p>--Un lieutenant de hussards? C'est peut-être le +jeune Sauvières.</p> + +<p>--Oui, c'est lui. On me l'a montré tantôt. Un rude +troupier, à ce qu'il paraît!</p> + +<p>--Eh bien, et son oncle qui commande une colonne +de brigands? comment ça s'arrange-t-il?</p> + +<p>--Ça ne s'arrange pas.</p> + +<p>DEUX AVOCATS, (<span class="stage2">officiers de volontaires.</span>) Horrible guerre! +voilà du sang français qui coule sur le pavé.</p> + +<p>--Cela vient de derrière l'église, oui! un ruisseau +de sang froidement répandu! Voe victis!</p> + +<p>--Vous n'êtes pas navré de ces vengeances personnelles?...</p> + +<p>--Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait +qu'un mot pour nous envoyer derrière l'église aussi, +nous autres! Regardez ces figures pâles, ces yeux ardents... +C'étaient des gens paisibles naguère, une +population douce, économe, honnête et laborieuse. A +présent, tous sont ivres, ils ont perdu la conscience +du droit et le sens de la logique... Prêts à pleurer de +tendresse ou à égorger sans savoir pourquoi... Très-bons +au fond, qui le croirait? Très-enfants, aisément +héroïques... mais exaltés ou abrutis par des émotions +trop fortes. La nature humaine ne comporte pas ce +degré d'excitation.</p> + +<p>--La République en a trop appelé aux passions, je +vous le disais bien!</p> + +<p>--Que vouliez-vous qu'elle fît? <i>qu'elle mourût?</i></p> + +<p>--Non pas, mourons pour elle!</p> + +<p>--Ce n'est pas difficile, allez! La vie est si triste à +présent! Nos enfants meurent de frayeur dans le ventre +de nos femmes.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VI.--HENRI, CHAILLAC, à la porte de l'église.</p> + +<p>HENRI. Cette jeune fille assise là-bas, près du +mur..</p> + +<p>CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c'est la citoyenne +Hoche, votre amie d'enfance.</p> + +<p>HENRI. C'est pour cela que je la réclame. Elle porte +un nom déjà glorieux et qui donne d'assez belles garanties +à la République. Comment se trouve-t-elle au +nombre des prisonniers?</p> + +<p>CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu'elle a suivi +les insurgés?</p> + +<p>HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement à ses +opinions.</p> + +<p>CHAILLAC. Agir contrairement à ses opinions, c'est +mal agir. J'aime mieux les fanatiques que les traîtres.</p> + +<p>HENRI. Ce n'est pas agir contre la République que +de se sacrifier à l'amitié.</p> + +<p>CHAILLAC. Subtilités, citoyen Sauvières! Vous aussi, +vous suivez vos anciens amis, mais en les chargeant à +coups de sabre. Je vous ai vu travailler la bande de +Saint-Gueltas tantôt. Vous alliez bien!</p> + +<p>HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont +d'autres devoirs.</p> + +<p>CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie? +Diable, non! Je ne veux pas vous accorder ça, +jeune homme.</p> + +<p>HENRI. Si la générosité du coeur est un crime, accordez-moi +la grâce de cette jeune fille.</p> + +<p>CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage à +un militaire tel que vous, mais cela m'est impossible. +La mauvaise herbe repousse sous la faux révolutionnaire. +Il faut l'arracher, tiges et fleurs; tant pis pour +la jolie fille! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me +chatouille plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre +compte de ses faits et gestes au tribunal d'Angers.</p> + +<p>HENRI. Mon capitaine va venir vous dire...</p> + +<p>CHAILLAC. Je ne reconnais pas l'autorité de votre +capitaine. Le militaire n'a rien à voir dans nos affaires +civiles. J'ai des pouvoirs extraordinaires des délégués +de la Convention. Mon mandat est d'envoyer +les suspects devant leurs juges naturels.</p> + +<p>HENRI. Mais c'est de votre propre autorité que vous +qualifiez de suspectes et traitez comme telles les personnes +qui vous inspirent de la méfiance. Si vous vous +trompez...</p> + +<p>CHAILLAC. Je peux me tromper: errare humanum +est! Le tribunal examinera, je m'en lave les mains. Il +s'est passé au château de Sauvières, en votre absence, +des choses que j'ai sur le coeur. On y a lâchement +assassiné un magistrat, un homme de bien que j'ai +juré de venger!</p> + +<p>HENRI. De venger sur la personne d'une pauvre enfant +qui certes a eu, comme mes parents, un tel crime +en horreur?</p> + +<p>CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J'ai toujours +rendu justice aux vertus privées de votre oncle, et il +fallait du courage pour ça, je vous en réponds; mais +sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je +vous afflige, vous savez ça aussi bien que moi. Ceux +qui, à partir de sa défection, lui sont restés attachés +sont gravement coupables à mes yeux. Je ne leur ferai +pas de grâce. N'essayez pas de m'attendrir.</p> + +<p>HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle +Hoche avant de l'envoyer dans les prisons d'Angers?</p> + +<p>CHAILLAC. Je l'ai interrogée. Elle protége les insurgés +par son silence.</p> + +<p>HENRI. Puis-je lui parler, moi?</p> + +<p>CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas +chercher à favoriser son évasion.</p> + +<p>HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait...</p> + +<p>CHAILLAC. N'importe, vous jurez?</p> + +<p>HENRI. Oui, monsieur.</p> + +<p>CHAILLAC. Tenez! on l'amène justement par ici, car +voilà le convoi qui va emmener les prisonniers.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VII.--HENRI, MARIE, à la porte de l'église, des factionnaires +les surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers +sur des voitures de transport et des charrettes.</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">à voix basse.</span>) Ah! Je suis heureuse de vous revoir, +monsieur Henri! Vous allez me dire si Louise et +son père ont pu s'échapper. Je suis dévorée d'inquiétude!</p> + +<p>HENRI. Ils sont en fuite.</p> + +<p>MARIE. On ne les poursuit pas?</p> + +<p>HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a +empêchés d'aller plus loin.</p> + +<p>MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore... +Ah! que vous devez souffrir, vous!</p> + +<p>HENRI. Demain, mon détachement se porte sur un +autre point. Je n'aurai pas la douleur de frapper moi-même... +Mais il s'agit de vous... Vous savez qu'on va +vous envoyer...</p> + +<p>MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi!</p> + +<p>HENRI. Non, vous invoquerez l'appui de votre cousin.</p> + +<p>MARIE. Quand même on m'en laisserait le temps, je +n'aurais pas recours à lui. Si je suis gravement compromise, +comme je le pense, je ne veux pas le compromettre. +Il est l'unique appui de ma pauvre famille, +il est une des gloires, une des forces de la patrie. Au +besoin, je nierais notre parenté pour le préserver du +soupçon.</p> + +<p>HENRI. Appelez-moi en témoignage, au moins.</p> + +<p>MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir à vous +disculper, monsieur de Sauvières! Votre nom est déjà +assez difficile à porter sous les drapeaux de la République. +Ne me parlez pas davantage; je sais que vous +voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n'y +pouvez rien, ne vous exposez pas davantage.</p> + +<p>HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois +et vous serrer la main.</p> + +<p>MARIE. Non, nous sommes observés; mais sachez +que j'ai pour vous autant d'amitié que d'estime.</p> + +<p>HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir... Voyons, +demandez à parler encore à Chaillac. C'est un esprit +étroit, rigide, mais c'est un honnête homme.</p> + +<p>MARIE. Son esprit n'est pas assez délicat pour comprendre +ma situation. Il veut des renseignements sur +l'armée royaliste. Je ne puis m'abaisser à la délation +pour sauver ma tête; jamais Chaillac n'admettra que +la reconnaissance personnelle puisse l'emporter sur le +patriotisme, et j'avoue que je suis ici la victime de mon +propre coeur. J'ai servi en quelque sorte la cause des +insurgés, j'ai partagé leur bonne et leur mauvaise fortune. +Si j'ai eu horreur de leurs excès, j'ai eu pitié +de leurs misères. J'ai soigné leurs blessés; j'ai soutenu +leurs femmes, j'ai quelquefois sauvé leurs pauvres +enfants dans mes bras au milieu de la déroute. Que +voulez-vous! j'ai aimé Louise par-dessus tout, j'ai +servi avec zèle son vertueux père, votre bienfaiteur et +le mien! Qui comprendrait une pareille inconséquence, +à moins d'être femme? Et encore! Y a-t-il encore +des femmes dans le temps où nous vivons? Je +suis peut-être la dernière qui osera faire violence à +ses croyances pour remplir un devoir et payer une +dette.</p> + +<p>HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous êtes la seule +femme, le dernier ange de bonté... (<span class="stage2">Il lui baise la main.</span>)</p> + +<p>MARIE. On m'appelle; adieu! Si je suis condamnée +pour avoir été sensible au malheur de mes amis, ne +me plaignez pas. Ma vie a été pure, et je crois à une +vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux...</p> + +<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">s'approchant.</span>) Eh bien, citoyenne, es-tu décidée +à me dire...?</p> + +<p>MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m'est +impossible.</p> + +<p>CHAILLAC. En route, alors! Monte dans ce fourgon, +tu seras mieux que sur la charrette.</p> + +<p>MARIE. Je vous remercie, monsieur.</p> + +<p>CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir?</p> + +<p>MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oublié; +c'est inutile! Adieu, merci. (<span class="stage2">Elle part.</span>)</p> + +<p>CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie! +c'est dommage! mais que voulez-vous!...</p> + + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<p>Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté +de la Loire<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de +buissons.--Au loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair +de lune.--Cadio, seul, sur la butte la plus élevée, au pied d'une +croix de pierre, joue de la cornemuse.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Ce peut être aux environs de Savenay.</blockquote> + +<br> +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.</p> + +<p>Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! +c'était comme une prière, et ça m'a contenté le coeur. +«Grand Dieu du ciel et de la terre, tu m'as parlé +dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au +dernier des hommes, à celui que les autres hommes +ne regardent seulement pas. Ah! que tu m'as enseigné +de choses, et comme je me soucie peu à présent +des peines que le diable peut me faire! Il ne +peut rien contre moi, non, rien. Celui qui croit en +toi, Dieu bon, ne croit plus au pouvoir du mal.»--Voilà +pour sûr ce que mon biniou disait tout à +l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je +suis en état de grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai +entendu armer le fusil pour me tuer.--Drôle de +chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle +nous rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! +On ne sait pas pourquoi on la craint;... mais +on la craint, il n'y a pas à dire. (<span class="stage2">Descendant la butte.</span>) +Voilà enfin tout de même une nuit sans danger. J'ai +fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la +grosse lune toute blanche au-dessus de ma tête. Il ne +fait pas chaud, comme ça, aux approches du matin; +mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a +réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être? +Je ne sais plus. La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce +que ça me fait? Je l'ai passée; les Vendéens +l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront +pas! Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai +tourné face à l'Océan. Le vent qui en vient me conduit. +Il faut que je retourne au pays des grosses +pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines +ni couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas +qu'on soit mal par ici, c'est tout désert. Le pays me +plaît; il paraît bien tranquille... (<span class="stage2">on entend deux coups +de fusil au loin. Il tressaille et écoute.</span>) Plus rien! C'est quelque +braconnier! Où donc trouver un coin du monde +où on n'entendra plus jamais ces maudits coups de +fusil? Il faudra pourtant bien que je le retrouve, car +voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je pourrai +continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça +m'ennuie quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir +et de ne rien faire.--Quoi faire à présent en ce bas +monde, quand on ne veut pas tuer les autres?</p> + +<p>UNE VOIX, (<span class="stage2">derrière la butte.</span>) Cadio! Oh! Cadio!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi +qu'on cherche?</p> + +<p>LA VOIX, (<span class="stage2">plus près.</span>) Hé! Cadio! es-tu par là?</p> + +<p>CADIO. On dirait... Non! c'est un gars.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garçon.</p> + +<p>LA KORIGANE. Ah! j'en étais bien sûre! J'ai reconnu +l'air de ton biniou. Il n'y a que toi dans le +monde pour en jouer si bien que ça!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">incertain et méfiant.</span>) Je ne te connais pas, petit; +qu'est-ce que tu me veux?</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet?</p> + +<p>CADIO. En garçon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est +toi? Ta figure me paraît toute changée, et ta voix +aussi.</p> + +<p>LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme ça?</p> + +<p>CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus +rauque; mais tu as donc quitté les brigands?</p> + +<p>LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins?</p> + +<p>CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein +coeur, tu le sais bien!</p> + +<p>LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à +cause de la demoiselle?</p> + +<p>CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que ça me fait, la +demoiselle?</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu as été amoureux d'elle, Cadio!</p> + +<p>CADIO. Voilà une bêtise par exemple! Amoureux, +moi? Je ne le serai jamais.</p> + +<p>LA KORIGANE. Pourquoi?</p> + +<p>CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre +chose. Je ne peux rien être, et j'aime autant ça.</p> + +<p>LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es +fou!</p> + +<p>CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-être bien +qu'il n'y a que moi de sage sur la terre.</p> + +<p>LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc ça?</p> + +<p>CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien à +réclamer et rien à défendre, par conséquent aucun +mal à faire à personne.</p> + +<p>LA KORIGANE. Imbécile! tu as ta peau à défendre!</p> + +<p>CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de +place pour ça. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, la +demoiselle?</p> + +<p>LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et +mal habillée, et pauvre, et misérable!</p> + +<p>CADIO. Et l'armée qu'elle suivait?</p> + +<p>LA KORIGANE. Elle la suit toujours.</p> + +<p>CADIO. Et Saint-Gueltas?</p> + +<p>LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a +retenu, pour son malheur et celui de tout le monde.</p> + +<p>CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin +Henri.</p> + +<p>LA KORIGANE. Un bleu enragé?</p> + +<p>CADIO. Un beau garçon qui m'a donné la vie et +rendu ma musique!</p> + +<p>LA KORIGANE. Toujours ta musique! ça passe avant +tout.</p> + +<p>CADIO. Puisque je n'ai que ça.</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si +tu avais voulu mon coeur et ma vie...</p> + +<p>CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu étais trop mauvaise. +Toute petite, tu écorchais les bêtes vivantes, +et depuis tu es devenue pire. Je t'ai vue au camp du +roi! tu étais plus méchante que les plus méchants!</p> + +<p>LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu +nous as quittés, et depuis que le marquis est fou de +la Sauvières, j'ai dit: «C'est comme ça? il faut que je +me venge sur ces chiens de patriotes!» J'ai pris des +habits de garçon, j'ai mis des cartouches sous ma +blouse, et c'est moi qui recharge lestement les fusils +quand nos gens tirent de derrière les buissons. Et, +quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent +épargner les prisonniers, c'est moi qui crie à nos +hommes: «Tuez tout!» Et, quand on massacre, c'est +moi qui chante! Et, quand on en a oublié, c'est moi +qui les montre et qui dis comme ça: «Allez! allez! +saignez encore, le compte n'y est pas!»</p> + +<p>CADIO. Tu me fais peur... et tu me dégoûtes! Adieu! +passe ton chemin!</p> + +<p>LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je +suis capable de m'en aller avec toi.</p> + +<p>CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie!</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu me méprises? tu me détestes?</p> + +<p>CADIO. Non, je te plains.</p> + +<p>LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai +douce. Voyons, Cadio, je pourrais peut-être t'aimer +encore. Tu n'es ni beau ni brave;... mais ta +musique,--et puis l'habitude que j'avais de te +suivre... Tu étais bon pour moi, tu me grondais...</p> + +<p>CADIO. Ça ne te changeait pas.</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer. +Quand j'ai senti parler mon coeur, si tu avais eu l'esprit +de le comprendre, je ne serais pas où j'en +suis.</p> + +<p>CADIO. Où en es-tu donc?</p> + +<p>LA KORIGANE. J'aime à présent quelqu'un qui ne +me regarderait pas, si j'étais peureuse et pitoyable. +C'est quelqu'un qui n'aime que le courage, et c'est +pour lui que j'en ai. Il est méchant, lui, et je suis méchante. +Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il +me commandait le bien, je ferais le bien. Quand il +me dit une parole, si j'avais trois âmes, je les lui donnerais.</p> + +<p>CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien, +pourquoi est-ce que tu le quittes?</p> + +<p>LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit! mais +je suis avec lui encore.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">effrayé et près de fuir.</span>) Il est donc par ici?</p> + +<p>LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de +repos à sa troupe. Ça ne sera pas long, on veut attaquer +avant le jour la ville qui est là-bas, derrière la +colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu. +Où vas-tu?</p> + +<p>CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.</p> + +<p>LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener, +et tu te sauves? Eh bien, tu resteras, ça me venge... +et ça m'amuse. Tu resteras, je te dis!</p> + +<p>CADIO. Mais non!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">prenant un de ses pistolets.</span>) Mais si! Ne +bouge pas, ou je te brûle la cervelle! (<span class="stage2">Cadio se débat et +s'échappe.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant +des buissons.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce +qu'il y a donc?</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est rien, mon maître. Un des nôtres +avec qui je plaisantais.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes, +ça trouve toujours le temps de penser à ça!</p> + +<p>LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon maître.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais où sont nos éclaireurs? +Tu étais avec eux?</p> + +<p>LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays +est tout défoncé.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontré personne?</p> + +<p>LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est +épeuré à c't'heure.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez +à le chasser, et il ne s'agit pas de ça.</p> + +<p>LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois +qu'on le mangerait tout cru.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les +bleus, et elle est rare. Le premier qui perd un coup +de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça, rejoins-les; +cours!</p> + +<p>LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner +toujours sur la droite; l'armée arrive.</p> + +<p>LA KORIGANE. L'armée?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah çà! m'entends-tu?</p> + +<p>LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse à présent, l'armée! +Si vous en ôtiez les blessés, les vieux, les femmes +et les marmots... C'est avec ça que vous voulez +prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer +sur vos terres, où personne n'oserait vous attaquer.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu +donnes des conseils? Va au diable! Je te chasse.</p> + +<p>LA KORIGANE. Mon maître, un mot d'amitié, et je +me fais tuer cette nuit.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va!</p> + +<p>LA KORIGANE. Un mot de tendresse!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un côté +ou de l'autre, que je ne te voie plus!</p> + +<p>LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (<span class="stage2">A part.</span>) Je me +vengerai sur les Sauvières. (<span class="stage2">Elle sort.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n'aurai +bientôt plus personne... Mais qu'est-ce que c'est que +ça? (<span class="stage2">Une calèche toute crottée et toute déchirée s'engage dans le chemin +creux.--Un paysan la conduit en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au +moyeu dans une ornière; un des chevaux s'abat. L'homme jure, +des cris de femme partent de la voiture.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE, +ROXANE, un Postillon.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous! +(<span class="stage2">Au postillon.</span>) Tais-toi, butor! Et vous, imbéciles, +qui allez en calèche dans de pareils chemins; descendez, +et que le diable vous emporte!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">dans la calèche.</span>) Oui, oui, arrêtez, j'aime mieux +descendre.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">dans la calèche.</span>) Ouvrez la portière, +ouvrez!</p> + +<p>LE POSTILLON, (<span class="stage2">relevant son cheval.</span>) Ouvrez vous-mêmes, +mille noms de nom d'un tonnerre!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">faisant descendre Roxane et la Tessonnière.</span>) +Allons donc! et flanquez-nous la paix. Silence! (<span class="stage2">Roxane +est dans un costume impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme, +robe de soie en lambeaux, cape de paysanne. La Tessonnière a un +chapeau de femme, une couverture liée autour du corps avec des cordes +et des rubans fanés; des pantoufles dans des sabots.</span>)</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied +de la voiture.</span>) Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras! +Ah ciel! pardon! c'est vous, cher marquis? Dieu nous +vient en aide! mais vous m'avez fait bien mal...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle +de Sauvières. Il fallait aller à Guérande, au lieu +de vous obstiner à suivre une armée en déroute! Pourquoi +diable à présent n'êtes-vous pas au centre de la +marche avec les autres personnes gênantes?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">bas, à Roxane.</span>) <i>Gênantes</i> n'est pas +poli!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Vous nous faites des reproches!... +Les bleus étaient derrière nous, la peur nous +a saisis; j'ai donné deux louis à cet homme pour qu'il +prît la tête. Il prétendait connaître la traverse... Enfin +nous voilà!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Belle idée! vous n'aviez personne +derrière vous. N'êtes-vous pas encore habituée aux +paniques des traînards depuis un mois que ça dure? +Et croyez-vous n'avoir personne en face?</p> + +<p>ROXANE. Vous y êtes, marquis; je ne crains +plus rien. Je m'attache à vous, je ne vous quitte +pas!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">haussant les épaules.</span>) Comptez là-dessus! +Vous avez fait la sottise, vous la boirez. (<span class="stage2">Au +paysan postillon.</span>) Dételle tes chevaux, toi! flanque-moi +cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et +viens t'atteler à nos caissons. Plus vite que ça!</p> + +<p>ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter +dans les genêts aussi?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous +semble. L'avant-garde va vous bousculer tout à +l'heure.</p> + +<p>ROXANE. Vous nous quittez?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai à conduire mes +gens à l'assaut d'une ville, c'est un peu plus pressé +que de bavarder avec vous! (<span class="stage2">Il s'en va par où il est venu.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois +si galant, si aimable, je ne le reconnais plus depuis +quelques jours.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. C'est que ça va mal, ma chère +amie, ça va très-mal!</p> + +<p>ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le +commencement.</p> + +<p>ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Non pas! le commencement de +misères dont vous n'avez pas l'idée.</p> + +<p>ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons +porter. Quand on est fait comme nous voilà!... non, +nous ne pouvons pas être plus malheureux!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Si fait! car jusqu'à présent nous +avons, vous et moi, toujours trouvé quelque gîte, et +nous allons, je pense, coucher en pleins champs.</p> + +<p>ROXANE. J'aime mieux ça que les lits bretons. C'est +une saleté horrible!</p> + +<p>LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc, +les bourgeois! au lieu d'insulter le pays, venez donc +un peu m'aider à verser la calèche. Je ne peux pas tout +seul!</p> + +<p>ROXANE. Verser la calèche? Et qu'est-ce qui nous +garantira du froid, s'il nous faut attendre ici que la +ville soit prise?</p> + +<p>LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout à +l'heure à vous sauver, quand on chargera l'ennemi. +Allons, vous, le vieux! un coup de main!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami!</p> + +<p>LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq +cents diables le berlingot! (<span class="stage2">Il casse les vitres avec le manche +de son fouet et brise les châssis de la calèche.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Ah! le misérable! il détruit notre dernier +asile! Empêchez-le donc, la Tessonnière!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Merci! vous voyez bien qu'il est +furieux!</p> + +<p>LE PAYSAN, (<span class="stage2">cassant toujours.</span>) Damnée guimbarde, va! +Pas possible de l'ôter de là! Ah! v'là du renfort!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre +Vendéens</span>, maigres, déchirés, barbus, hâves.</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">au postillon.</span>) T'es-t-encore là, feignant? +Laisse ça, et cours aux canons; y en a un d'embourbé. +Dépêche, ou gare à toi!</p> + +<p>LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (<span class="stage2">Il remonte à +cheval et part au trot.</span>)</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">à la Tessonnière.</span>) C'est cet affreux Mâcheballe, +si grossier! Ne lui parlons pas, venez!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Où donc aller? On enfonce à mi-jambes +dans les près!</p> + +<p>ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah! grand +Dieu! on parlait de ça jadis, quand on chantait des +bergeries: <i>Colin sur la fougère</i>... Et à présent!... (<span class="stage2">Ils s'éloignent.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">qui a fait enlever la calèche par ses hommes; ils +la renversent sur la berge du chemin.</span>) Boutez-moi ça le ventre +en l'air, et cassez les roues, que ces clampins de nobles +ne s'en servent pas pour fuir la bataille. Ah! si je +repince ceux qui nous ont lâchés! C'est bon, c'est +bien, mes gars! A présent <i>égaillez-vous</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Je vas tenir +conseil un moment avec les autres chefs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> C'était le mot technique: <i>dispersez-vous</i>.</blockquote> + +<p>UN VENDÉEN. Encore! on ne fait que ça! On perd le +temps à se demander ce qu'on veut faire.</p> + +<p>UN AUTRE. Hormis toi, général, c'est tous des messieurs +qui n'y connaissent rien, et qui ne peuvent pas +s'accorder.</p> + +<p>UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut +quarante.</p> + +<p>L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus +qu'on n'en peut faire. On est sur les dents!</p> + +<p>MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon +Dieu! faut pas parler de ça. Faut aller de l'avant. Là-bas, +on se reposera dans la ville.</p> + +<p>L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les +bleus sont partout à c't'heure, et y a plus de villes +sans défense!</p> + +<p>UN AUTRE. Tout ça, c'est la faute au vieux Sauvières, +qui veut la discipline et la mode de se battre à +découvert. C'est des histoires de l'ancien temps. On +ne veut plus de ça, nous autres!</p> + +<p>MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nommé général! +Fallait pas!</p> + +<p>UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé! +Il n'en faudrait qu'un.</p> + +<p>MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai?</p> + +<p>L'AUTRE. Non! toi, Mâcheballe! général en chef!</p> + +<p>MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants! Laissez +partir les nobles: ils en crèvent d'envie!</p> + +<p>LE PREMIER VENDÉEN. Qu'ils s'en aillent! C'est +tous des trahisseurs.</p> + +<p>UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lâchera +du plomb dans le dos. Ça les fera filer plus vite.</p> + +<p>MACHEBALLE. V'là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis +pas; mais la belle Louise lui a mis la tête à l'envers +depuis un bout de temps.</p> + +<p>UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin +de femmes à la guerre. C'est des bêtises, tout ça!</p> + +<p>MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous, +et faites bonne garde.</p> + +<p>LE VENDÉEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue, +(<span class="stage2">Ils se dispersent et s'éloignent.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, +LE BARON DE RABOISSON, SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER +DE PRÉMOUILLARD.</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Raboisson et au chevalier.</span>) Me v'là, arrêtez-vous! +c'est ici qu'on se consulte.</p> + +<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">sans lui répondre, à Saint-Gueltas.</span>) Est-ce +ici réellement? Nous ne sommes pas en nombre, et, +s'il nous faut attendre les autres chefs, nous allons +perdre un temps précieux; nous n'arriverons pas de +nuit sous les murs de la ville.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être.</p> + +<p>LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre. +Écoutez! Vous n'entendez pas de bruit?</p> + +<p>MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commencée. +Les oreilles vous cornent!</p> + +<p>LE COMTE. Plaît-il?</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Ne répondez pas à ce manant.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes éclaireurs!... +(<span class="stage2">Entrent deux Vendéens.</span>) Eh bien?</p> + +<p>UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu'à +la ville. Elle n'est pas gardée et ne se méfie pas; avec +quatre hommes de plus, on aurait pris le faubourg.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. En avant, alors!</p> + +<p>RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se +lancer sans avoir pu se réunir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres, +ce sera comme sur la route du Mans. N'espérons +plus rien que de nous-mêmes.</p> + +<p>LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons +donc!</p> + +<p>LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. +Le malheur doit avoir dissipé toutes nos illusions. +Ayons l'audace du désespoir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, +monsieur le comte.</p> + +<p>LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai +plus que cent vingt hommes, de neufs cents que je +commandais encore hier?</p> + +<p>MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens désertent! +c'est la honte de l'armée!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">méprisant.</span>) Vous dites?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est +pas le moment.</p> + +<p>MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester +ici pour que nous ne soyons pas surpris et attaqués +en flanc. Là est le grand danger. Ne l'oublie pas (<span class="stage2">bas</span>), +toi, le plus solide au poste!</p> + +<p>MACHEBALLE. On restera, marchez!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">aux autres.</span>) Je gagne la tête. J'enlève +le faubourg. Suivez-moi de près avec vos hommes.</p> + +<p>LE COMTE. Les voici, avec Stock.</p> + +<p>UN GROUPE, (<span class="stage2">qui traverse en fuyant.</span>) Les bleus, les bleus!... +Nous sommes coupés!...</p> + +<p>LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous!</p> + +<p>STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous...</p> + +<p>UNE VOIX. Oui, oui, à la République! elle fait grâce +à ceux qui se rendent. Nous allons à Nantes!</p> + +<p>D'AUTRES VOIX. A Nantes! à Nantes!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">leur barrant le chemin.</span>) Malheureux! vous allez +à la mort!</p> + +<p>QUELQUES FUYARDS, (<span class="stage2">le repoussant et passant outre.</span>) Tant pis! +finir comme ça ou autrement...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">saisissant deux hommes.</span>) Lâches! je vous +brûle la cervelle, si vous ne vous arrêtez pas!</p> + +<p>SAPIENCE, (<span class="stage2">paraissant au pied de la croix.</span>) Mes frères, mes +enfants, au nom du Dieu des armées, je vous promets +la victoire!</p> + +<p>UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal +prié, toi! Laisse-nous tranquilles!</p> + +<p>TOUS. A Nantes! à Nantes! (<span class="stage2">Ils fuient.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">essoufflé d'avoir lutté corps à corps en vain avec +les fuyards.</span>) Bah! c'est encore une panique, j'en suis +sûr! Messieurs, retournez sur vos pas, et empêchez +que ça ne gagne plus avant. Moi, j'ai encore des gens +sûrs, et nous tiendrons ici, Mâcheballe et moi.</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">accourant.</span>) Mon maître, tes gars se sauvent +aussi avec leurs officiers!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. De quel côté?</p> + +<p>LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme +des fous, croyant lui tourner le dos.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Alors, c'est bon! Ils la prendront +malgré eux. Je les rejoins. (<span class="stage2">Au chevalier.</span>) Courez dire +aux autres que la ville est prise! (<span class="stage2">Il s'éloigne rapidement.</span>)</p> + +<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">le suivant.</span>) Au diable les autres! je +vous suis!</p> + +<p>LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux! +(<span class="stage2">Elle part.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">au comte et à Raboisson.</span>) Allons, mordieu! +retournez, vous autres! empêchez la déroute!</p> + +<p>LE COMTE, (<span class="stage2">hautain.</span>) Nous savons ce que nous avons à +faire. (<span class="stage2">Il s'en va du côté de l'armée vendéenne.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Stock.</span>) Et vous, qu'est-ce que vous +faites-là? Allez à votre détachement.</p> + +<p>STOCK. Mon détachement? Le voilà! c'est moi.</p> + +<p>MACHEBALLE. Parti?</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Stock.</span>) Comme le mien, depuis le coucher +du soleil.</p> + +<p>MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable! Eh +bien, alors...</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Stock, sans vouloir répondre à Mâcheballe.</span>) C'est +assez se démener pour rien. Nos malheureux hommes +sont ivres de terreur, de faim, de fatigue et de désespoir. +Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent +faire, ils ont fait plus: ils ont tenu jusqu'au bout +comme des héros, tantôt comme des saints, tantôt +comme des diables...</p> + +<p>STOCK. Ou comme des Suisses! oui!</p> + +<p>RABOISSON. Ils sont à bout d'énergie. Ce ne sont +plus des hommes, ce sont des spectres. Je suis à bout +de courage et de volonté, moi, pour les menacer, les +injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni prêcher, +M. Sapience lui-même y perd son latin: mais je sais +me faire tuer, je ne sais que ça! allons avec Saint-Gueltas +tenter le dernier effort.</p> + +<p>STOCK. Allons!</p> + +<p>MACHEBALLE. Attendez, attendez! Voilà des nouvelles! +(<span class="stage2">A Tirefeuille, qui arrive en se traînant.</span>) C'est toi, mon +garçon? Qu'est-ce qui est arrivé là-bas?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Rien! une fausse peur. Un bleu, un +seul, qui portait un ordre ou faisait une reconnaissance, +je ne sais pas! Je crois que c'est un officier. On +a tiré sur lui, son cheval est tombé. On a sauté sur +l'homme, on l'a bouclé, on te l'amène. Nos gars ont +coupé à travers champs, ils vont sur la ville.</p> + +<p>MACHEBALLE. C'est bon, ça; mais les canons, comment +qu'ils passeront les haies?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Ah bah! pour deux méchants canons!...</p> + +<p>MACHEBALLE. Deux? et les autres?</p> + +<p>TIREFEUILLE. On les a laissés en route. <i>Jeannette</i> +s'est embourbée jusqu'à la gueule.</p> + +<p>MACHEBALLE. <i>Jeannette?</i> notre grand canon du bon +Dieu, notre relique, le porte-bonheur de l'armée? Pas +possible! tout est perdu, si on sait ça dans les rangs! +Messieurs, sauvez les canons, sauvez <i>Jeannette!</i> c'est +le plus pressé,</p> + +<p>RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui +n'ont peut-être pas d'artillerie... Venez, Stock, sauvons +<i>Jeannette!</i> (<span class="stage2">Ils partent.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) Eh bien, ce prisonnier, où +ce qu'il est?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Je voulais l'expédier, les autres ont +pas voulu.</p> + +<p>MACHEBALLE. Ils ont bien fait! Faut qu'il dise où +sont les bleus.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Tâchez! Moi, j'ai pas de patience.</p> + +<p>MACHEBALLE. Où vas-tu? Faut m'aider à le confesser.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Non, je suis trop las.</p> + +<p>MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, ça te remettra.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez à écorcher +vif, faut que je dorme!</p> + +<p>MACHEBALLE. Tu le prends comme ça? veux-tu que +je t'envoie dormir dans l'autre monde?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Oh! à c't'heure, chacun le prend +comme il peut. Faut que je dorme ou que je crève. +(<span class="stage2">Il se jette sur la bruyère.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE. Personne n'obéit plus. Ça ne peut pas +aller plus mal. Ah! le v'là, ce prisonnier.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VII.--MACHEBALLE, TIREFEUILLE, endormi; +HENRI, lié et désarmé, amené par <span class="sc">cinq ou six Vendéens</span>.</p> + +<p>MACHEBALLE. Ses papiers, vite?</p> + +<p>UN VENDÉEN. On l'a fouillé, il n'avait rien!</p> + +<p>MACHEBALLE. Son habit, ôtez-lui son habit! Y a de +l'or ou des papiers cousus dans la doublure.</p> + +<p>HENRI. Comment me l'ôterez-vous sans me délier +les mains?</p> + +<p>MACHEBALLE. Coupez, coupez les manches aux +épaules!</p> + +<p>UN VENDÉEN. Non, non, coupez pas! C'est moi +qu'ai pris l'homme, l'habit est à moi.</p> + +<p>UN AUTRE. On l'a pris tous les cinq. Faudra partager.</p> + +<p>LE PREMIER. C'est pas vrai, c'est moi le premier qui +ai mis la main dessus.</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Henri, pendant qu'ils se querellent sans ôter +l'habit.</span>) Qui es-tu?</p> + +<p>HENRI. Vous voyez mon uniforme.</p> + +<p>MACHEBALLE. Ton nom?</p> + +<p>HENRI. Vous ne le saurez pas.</p> + +<p>MACHEBALLE. Où allais-tu?</p> + +<p>HENRI. Je ne compte pas vous le dire.</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">aux Vendéens.</span>) Montez-le sur la butte. (<span class="stage2">A +Henri que l'on attache à la croix.</span>) On va te fusiller là.</p> + +<p>HENRI. Je m'y attends bien.</p> + +<p>MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et +les poings.</p> + +<p>HENRI. Vous n'en aurez peut-être pas le temps!</p> + +<p>MACHEBALLE. V'là une parole malheureuse pour ta +peau! Les bleus te suivent?</p> + +<p>HENRI. Ils sont derrière moi.</p> + +<p>LES VENDÉENS. Les bleus arrivent? Égaillons-nous!</p> + +<p>MACHEBALLE. Tuez d'abord ce chien-là!</p> + +<p>UN VENDÉEN. Tue toi-même; on n'a pas le temps. +(<span class="stage2">Ils se sauvent.</span>)</p> + +<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Alors, toi, à moins que tu ne +parles vite... Voyons! veux-tu sauver ta chienne de +vie?</p> + +<p>HENRI. Non!</p> + +<p>MACHEBALLE. C'est tant pis pour toi! (<span class="stage2">Il a armé son +pistolet et lève le bras pour tuer Henri à bout portant.--Un coup de +feu part de derrière la calèche et lui casse le bras.</span>) Ah! malheur!... +(<span class="stage2">Il tourne sur lui-même, éperdu. Un second coup de feu part; +il pousse un hurlement et va rouler près de la calèche, d'où Cadio s'est +relevé, le fusil de Tirefeuille encore fumant à la main.--Tirefeuille, qui +dort à deux pas de là, s'est redressé au bruit.</span>)</p> + +<p>TIREFEUILLE. C'est rien... C'est le prisonnier qu'on +achève. (<span class="stage2">Il retombe endormi.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">soufflant à travers la fumée de la poudre qui l'enveloppe.</span>) +Bien visé! A moi, l'ami! délie-moi, et nous allons +travailler tous les deux.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">fait un pas et laisse tomber le fusil, il est près de tomber +lui-même.</span>) J'ai tué, moi, moi! j'ai tué un homme!</p> + +<p>HENRI. Mais viens donc! nous en tuerons dix!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">égaré,</span>) montant vers lui. Qui m'appelle? Où est-ce +que je suis?</p> + +<p>HENRI. Ah! je te reconnais, toi! tu t'appelles +Cadio!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">essayant de le délier.</span>) Je vous avais reconnu +aussi... Ah! voyez, voyez ce que j'ai fait pour vous! +J'ai tué!</p> + +<p>HENRI. Tu as sacrifié un bandit à un honnête +homme... Mais coupe donc ces cordes! as-tu un couteau?</p> + +<p>CADIO. Oui, je crois que oui... Vous pensez qu'il +est mort, lui?</p> + +<p>HENRI. Oui, oui, bien mort. N'aie par peur! rends-moi +les mains, les mains d'abord!</p> + +<p>CADIO. Vous voilà libre. Sauvez-vous!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Merci, mon garçon. Par où fuir?</p> + +<p>CADIO. Je ne sais plus... ils sont partout! (<span class="stage2">Il voit Tirefeuille +endormi.</span>) Ah! tenez! un autre là! mort aussi! J'en +ai donc tué deux?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de Mâcheballe +qu'il ramasse.</span>) Non, c'est un homme mort de fatigue +ou de faim. Ils en laissent comme ça partout. +Allons, reprends son fusil, charge-le.</p> + +<p>CADIO. Je ne sais pas.</p> + +<p>HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne +va pas faire bon ici pour toi tout à l'heure</p> + +<p>CADIO. Aller avec vous? Non, j'en ai assez fait, j'ai +donné la mort!</p> + +<p>HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu +as vaincu la peur pour payer la dette de l'amitié. Tu +n'es plus un idiot et un fou, tu es un homme à présent!</p> + +<p>CADIO. Un homme, moi? l'amitié... vous dites?--et +vous m'avez embrassé, vous! C'est la première fois +qu'on a embrassé Cadio!...</p> + +<p>HENRI. Allons, allons, viens-tu?</p> + +<p>CADIO. Avec les bleus? contre les blancs?</p> + +<p>HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre; ma +pauvre cousine doit être là avec les autres femmes: +il faut tâcher de la sauver. Tu peux faire encore une +bonne action. Viens!</p> + +<p>CADIO. Allons! qui sait? (<span class="stage2">Ils s'éloignent.</span>)</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">s'éveillant.</span>) J'ai froid! Ah! chien de sort! +ne pouvoir pas dormir une heure! V'là le jour, pas +moins! Est-ce qu'ils prennent la ville? Je n'entends +rien. Eh bien!... et mon fusil? On me l'a donc volé? +Ah! les jambes! les pieds! ça n'est plus qu'une plaie.--Un +cavalier? Blanc ou bleu, il me faut son cheval +et je l'aurai!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VIII.--TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un +petit cheval couvert de sueur.</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">le couteau à la main.</span>) Descendez, ou je +vous saigne!</p> + +<p>LOUISE. Toi dont j'ai obtenu la grâce? Est-ce que +tu ne me reconnais pas, malheureux?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Ah! si fait, demoiselle! D'où sortez-vous?</p> + +<p>LOUISE. D'une mêlée effroyable, la déroute du centre. +Je cherche, je cours... Où est Saint-Gueltas?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Par ici ou par là; pas loin, bien sûr.</p> + +<p>LOUISE. Eh bien, je vais par là; toi, va par ici, et, +si tu le rencontres...</p> + +<p>TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus +faire un pas.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">sautant à terre.</span>) Prends mon cheval, j'ai encore +la force de courir.</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">sur le cheval, partant.</span>) Merci, ma bonne +demoiselle!</p> + +<p>LOUISE. Attends donc! écoute! tu diras au marquis...</p> + +<p>TIREFEUILLE. Bonjour! bonjour! courez après moi +si vous pouvez! (<span class="stage2">Il fuit.</span>)</p> + +<p>LOUISE. Oh! le lâche! il me vole mon cheval!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IX.--LOUISE, SAINT-GUELTAS.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! Où allez-vous?</p> + +<p>LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du +renfort pour l'attaquer.</p> + +<p>LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrière +nous!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre?...</p> + +<p>LOUISE. Oui! mon père est là, dans le bois où vous +voyez pointer ce grand chêne. Il a pu rassembler et +retenir quelques-uns des siens, les meilleurs; il veut +tenir là jusqu'à la mort pour empêcher les bleus de +se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la +gauche.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a monté en courant sur la butte.</span>) Je le +vois! Votre père va se faire prendre entre deux feux +avec une poignée d'hommes... C'est impossible! Qu'il +vienne vite ici! j'ai encore un détachement qui le +soutiendra.</p> + +<p>LOUISE. Il l'a tenté en vain. Ses hommes ne veulent +plus faire un pas en plaine.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe, +tentons ici l'impossible! Voici le reste de mon +armée; ne la regardez pas, Louise, vous seriez épouvantée +du petit nombre... (<span class="stage2">On voit approcher le chevalier et un +petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de Vendéens.</span>) Moi, je +n'ose plus les compter! Tenez, voilà tout ce qui me +reste d'officiers, un petit abbé enthousiaste et un +enfant intrépide!</p> + +<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">à ceux qui le suivent.</span>) Courage, courage! +voilà Saint-Gueltas!</p> + +<p>LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore +perdu.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, +mes fidèles! Rien n'est jamais perdu pour les braves; +Dieu combat pour eux. Encore dix minutes de course, +et nous gagnons le bois du Grand-Chêne; c'est là que +nous exterminerons l'ennemi en détail.</p> + +<p>UN VENDÉEN. Mâcheballe y est?</p> + +<p>UN AUTRE, (<span class="stage2">qui rôde autour de la calèche.</span>) Mâcheballe? Il +est là, mort!</p> + +<p>UN AUTRE. Mort? Tout est perdu!</p> + +<p>UN AUTRE. Et <i>Jeannette</i>?</p> + +<p>UN AUTRE. Prise!</p> + +<p>UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le +centre, c'est-à-dire vos femmes et vos enfants, à l'ennemi?</p> + +<p>D'AUTRES VENDÉENS. Non, non! ça ne se peut pas!</p> + +<p>TOUS. Non!</p> + +<p>UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu'au dernier, si +ça peut servir à quelque chose.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi?</p> + +<p>TOUS. Oui, oui!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez +encore des cartouches?</p> + +<p>UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois.</p> + +<p>UN AUTRE. Excepté ceux qui n'en ont qu'une.</p> + +<p>UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes?</p> + +<p>UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'où l'on ne +revient pas! Mes amis, voilà un calvaire. Recommandons +nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos manquements +les uns aux autres en guise d'extrême onction! +(<span class="stage2">Ils s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Laissons-les prier, ils se +battront mieux après!</p> + +<p>LOUISE. Prions avec eux!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, la retenant.</span>) Louise, accordez-moi +aussi le viatique de l'amour...</p> + +<p>LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de +l'admiration!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre +de ce passé qui t'épouvante? Dis un seul mot...</p> + +<p>LOUISE. Sauvez mon père!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec +lui. Accorderez-vous un baiser à mon cadavre?</p> + +<p>LOUISE. Oui, je le promets.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions +à ce désastre...</p> + +<p>LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">enthousiaste.</span>) Alors, en avant! Je vais +à ce combat comme à une fête!--Êtes-vous prêts, les +amis?</p> + +<p>LES VENDÉENS, (<span class="stage2">qui se sont tous embrassés à la ronde, autour +de la croix.</span>) Oui, notre maître.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu +de vous, mes braves! C'est une sainte à qui Dieu confère +le don des miracles!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Un serment en échange du +mien. Tuez-moi plutôt que de me laisser tomber entre +les mains des bleus!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je le jure! (<span class="stage2">Ils partent pour le Grand-Chêne.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE, +SAINT-GUELTAS, RABOISSON.</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui sort des buissons.</span>) Alors, elle va au +milieu de la bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne +le croyais pas... Va-t-elle se battre? est-ce elle qui +mourra à ses côtés, pour lui et avec lui? Ah! maudite! +tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et, +à présent, tu me voles ma mort, que je voulais lui +donner!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">arrivant avec la Tessonnière.</span>) Par ici, tenez! un de +nos petits Vendéens; il va nous dire où nous sommes.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Ce n'est pas la peine: voilà le calvaire +et notre pauvre calèche brisée!</p> + +<p>ROXANE. Ah! mon Dieu! voilà une grande heure +que nous marchons pour nous retrouver au même +endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du +combat! Écoutez! il me semble que j'entends... Non, +rien! Mais nous sommes ensorcelés! (<span class="stage2">A la Korigane.</span>) +Petit! petit!</p> + +<p>LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle!</p> + +<p>ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en +lieu sûr, dans quelque maison... (<span class="stage2">La Korigane ne bouge pas.</span>) +Sais-tu si la ville est prise? Réponds donc! (<span class="stage2">A la Tessonnière.</span>) +C'est quelque Breton des côtes; il ne comprend +pas.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">bas.</span>) Non, c'est la Korigane; elle +s'habille en homme, à présent; c'est l'héroïne sanglante, +la maîtresse de Saint-Gueltas!</p> + +<p>ROXANE. Fi! la Tessonnière, vous avez les idées +d'un vieux libertin!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Moi? Ah! par exemple!...</p> + +<p>ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu +vas nous conduire et nous protéger!</p> + +<p>LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos +pareilles!</p> + +<p>ROXANE. Ah çà! tu ne me reconnais donc pas? moi, +ta maîtresse, qui te gâtais!...</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">farouche.</span>) Je n'ai plus ni maîtresse ni +maître; je ne sers plus personne, et, les dames, je les +voudrais voir toutes au fond de l'eau. C'est vous autres +qui avez tout gâté, tout perdu avec vos bêtises, +vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures +et votre argent! Ah! vous voilà bien! «Veux-tu deux +louis pour me sauver la vie?» Il paraît qu'elle ne vaut +pas cher, votre vie de fainéantes!</p> + +<p>ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt?</p> + +<p>LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent, +je le méprise. Tout le monde le maudit, allez! +C'est avec ça que vous trouvez partout vos aises quand +il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une +voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou +vos amants qui la retiennent pour vous, et nos blessés, +à nous, crèvent dans les fossés comme des chiens. +S'il y a un morceau de pain dans une chaumière, c'est +pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un +mot de consolation du prêtre, c'est pour vous autres; +un bon regard des chefs, c'est encore pour vous, et, si +à deux doigts de la mort on pense encore à l'amour, +c'est vous autres qui en avez l'honneur!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à la Tessonnière.</span>) Cette furie est jalouse de +moi parce que le marquis me fait la cour! Sauvons-nous, +mon cher! Elle est capable de nous égorger!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d'ici! Écoutez! +oui! Courons, courons!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">courant.</span>) Eh bien, vous vous arrêtez?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. J'ôte mes sabots. Tant pis! j'attraperai +un rhume! (<span class="stage2">Ils fuient.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui a monté sur la butte.</span>) Ils se battent déjà? +Ils n'ont donc pas pu gagner le Grand-Chêne? J'ai +peur! Non, il ne peut pas mourir, lui! j'ai cousu, sans +qu'il le sache, une relique dans la doublure de sa +veste! (<span class="stage2">Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.</span>) Mon maître +couvert de sang!...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, d'une voix éteinte. Laissez-moi, je peux +me battre encore! (<span class="stage2">Il s'évanouit.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">aux Vendéens.</span>) Courez, courez! suivez-moi, +je connais le pays; je le cacherai... (<span class="stage2">A elle-même +avec exaltation.</span>) J'aurai sa dernière parole au moins!... +J'aurai sa mort, moi! (<span class="stage2">Ils fuient, emportant Saint-Gueltas sur +les traces de la Korigane. D'autres fuyards passent, entraînant Raboisson +malgré lui.</span>)</p> + +<p>RABOISSON. A la baïonnette! allons, retournez-vous! +(<span class="stage2">Les Vendéens jettent leurs fusils et l'entraînent.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XI.--HENRI, MOTUS, avec <span class="sc">quelques Soldats +républicains</span>.</p> + +<p>HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se +croiseraient de trop près; laissons-le rabattre sur nous +les fuyards, et attendons-les le sabre en main. (<span class="stage2">Se parlant +à lui-même en descendant de cheval.</span>) Pauvres malheureux! il y +avait là des gens de coeur!</p> + +<p>MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous +devrions entrer dans le bois du Grand-Chêne. Ils sont +capables de s'y tenir cachés comme des lièvres et de +nous échapper.</p> + +<p>HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces +remparts d'épines? Attendons-les, grenadiers. (<span class="stage2">A Cadio, +qui arrive en courant, bas.</span>) Eh bien, est-ce là qu'ils sont? +mon oncle... Louise?...</p> + +<p>CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J'ai +parlé à un blessé qui les a tous vus passer.</p> + +<p>HENRI. Bien! je respire. Merci, mon Cadio! (<span class="stage2">Il se touche +le bras.</span>)</p> + +<p>MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé?</p> + +<p>HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du +même bras! J'ai donné mon mouchoir à un cavalier +qui avait la tête fendue. En as-tu un, toi?</p> + +<p>MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne +connais pas ça.</p> + +<p>CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une +poignée d'herbe mâchée; ça arrête le sang. (<span class="stage2">Il panse +Henri adroitement.</span>)</p> + +<p>HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien +que tu n'as plus peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes +les amis.</p> + +<p>CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de même. Ça ne +passe pas comme ça!</p> + +<p>HENRI. A cheval! à cheval! voilà le colonel.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE CAPITAINE RAVAUD, +devenu colonel, suivi d'un détachement.</p> + +<p>LE COLONEL, (<span class="stage2">descendant de cheval.</span>) Non, halte! sonnez +le ralliement. (<span class="stage2">Motus sonne le ralliement.</span>)</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">quand il a fini.</span>) Voilà qui est beau! Je voudrais +connaître cet instrument-là!</p> + +<p>MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre; +mais ça n'est pas dans un jour qu'on peut en détacher +comme ça. Et d'abord, vois-tu, il faut avoir les cheveux +en tresses et en queue! Tant que tu auras la tête +couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu'à souffler +dans la peau de vache.</p> + +<p>LE COLONEL, (<span class="stage2">qui a donné des ordres à des officiers.</span>) C'est entendu, +cinq minutes pour faire souffler les chevaux, +et nous allons plus loin couper la retraite aux vaincus. +(<span class="stage2">Bas, à Henri.</span>) Donnons-leur le temps de fuir. Quand il +s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent +plus rien.</p> + +<p>HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la +Vendée. Tout a fui devant nous, et derrière nous rien +n'est épargne. Le général l'a juré, et vous savez qu'il +tient parole.</p> + +<p>LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s'échapper; +mais Louise?</p> + +<p>HENRI. Un autre que moi la protége.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XIII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE COMTE DE SAUVIÈRES, +amené par <span class="sc">des Fantassins</span>.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">bas.</span>) Dieu! lui, mon oncle! Grâce pour lui, +mon colonel!</p> + +<p>LE COLONEL, (<span class="stage2">aux fantassins.</span>) Laissez ce malheureux.</p> + +<p>UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes à la +main. Il ne s'est pas rendu.</p> + +<p>LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le +respirer. (<span class="stage2">Les fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt +épuisé.</span>) Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez +pas les agonisants?</p> + +<p>LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (<span class="stage2">Ils s'éloignent +et vont se joindre aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts +de sueur, de sang et de boue.</span>)</p> + +<p>LE COMTE. Adieu, chère France! c'est ma fin et +celle de la guerre! (<span class="stage2">Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le +soutient dans ses bras.</span>) Qui donc est là?</p> + +<p>HENRI. Moi, ne me maudissez pas!</p> + +<p>LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai +cru faire le mien. J'ai hâté l'agonie de mon parti... +Je le savais; on réclamait mon sang... je l'ai donné. +La France ne veut plus de nous. Que sera l'avenir? +Henri, où est ma fille?</p> + +<p>HENRI. Sauvée... avec Saint-Gueltas.</p> + +<p>LE COMTE. Sois généreux, elle l'aime.</p> + +<p>HENRI. Je le sais.</p> + +<p>LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est +un héros... oui, mais...--avant qu'ils passent en +Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les verras pas...</p> + +<p>HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je?</p> + +<p>LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne +sais rien... rien... Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout +est perdu!... perdu... Vive le roi! (<span class="stage2">Il expire. Coups de fusil +très-près.</span>)</p> + +<p>UN FACTIONNAIRE, (<span class="stage2">sur la butte.</span>) Un engagement par +là!</p> + +<p>LE COLONEL. A cheval! à cheval! Henri, courage! +à ton poste!</p> + +<p>HENRI, à Cadio, (<span class="stage2">tout en montant à cheval.</span>) Garde ce pauvre +corps. Je viendrai le chercher. (<span class="stage2">Tous partent, excepté Cadio.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XIV.--CADIO occupé du cadavre; puis LOUISE.</p> + +<p>CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fâché +contre moi, dans ton château, et, à présent... c'est ma +faute si tu es là couché... Ah! la quenouille! Je ne savais +pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles sèches, je n'ai +pas d'autre linceul à lui donner. (<span class="stage2">Au moment de lui couvrir +le visage, il le regarde.</span>) Il est beau tout de même, ce vieux +homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son +air tranquille! Ils sont peut-être heureux, les morts! +(<span class="stage2">Louise accourt éperdue.</span>) La demoiselle? Cachons-lui... (<span class="stage2">Il +couvre entièrement de feuilles le corps de M. de Sauvières.</span>)</p> + +<p>LOUISE. Mon père! Avez-vous vu?... Ah! Cadio, +c'est toi! où est mon père?</p> + +<p>CADIO. Il est parti.</p> + +<p>LOUISE. Sauvé?</p> + +<p>CADIO. Oui, bien sûr... Mais vous, je vous croyais...</p> + +<p>LOUISE. Je ne l'ai pas quitté; mais, dans un moment +de confusion, j'ai été renversée, on a marché sur moi, +je ne l'ai pas senti, je me suis levée, mais j'ai perdu +de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas... Où sont-ils? +Dis.</p> + +<p>CADIO. Je ne sais pas... par là peut-être. Vous ne +voulez pas aller du côté de votre cousin? Vous feriez +mieux...</p> + +<p>LOUISE. Henri est là?</p> + +<p>CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait +grâce...</p> + +<p>LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, +moi, je ne veux pas de grâce. Je veux rejoindre mon +père... Cadio, je le veux...</p> + +<p>CADIO. Oui, et Saint-Gueltas!</p> + +<p>LOUISE. C'est mon devoir.</p> + +<p>CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (<span class="stage2">A part.</span>) +Je ne veux pas la laisser ici, il faut la sauver! (<span class="stage2">Ils s'éloignent.</span>)</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3> +<br> + + + +<h4>PREMIER TABLEAU</h4> + +<p>Février, 1794.--Une ferme en Bretagne<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.--Intérieur d'une cour +négligée et encombrée, fermée en avant par des palissades et une +barrière de bois brut; un chemin passe le long de cette clôture.--Au +delà du chemin s'étendent des prairies pâles, maigres et absolument +plates jusqu'à la Loire, qu'on aperçoit à l'horizon comme un bras +de mer, et dont un méandre se rapproche de la ferme.--Quelques +buissons de tamaris nains coupent çà et là ces prairies, où l'on voit +des bandes de goëlands se mêler aux troupeaux d'oies domestiques.--Un +menhir ou pierre levée, assez près de la ferme, sert à amarrer +les barques. C'est le seul accident notable d'un paysage sans arbres +et tout nu.--Auprès de l'entrée, la maison principale; à droite et +à gauche, un carré irrégulier de constructions rustiques dont les toits +sont couverts d'une mousse épaisse, séculaire.--Un hangar de branches +et de paille occupe un coin.--Le soleil brille, la terre humide +fume.--Au delà de la ferme, du côté opposé à la Loire, le pays est +cultivé.--Quelques mouvements de terrain sont couverts de taillis +et de genêts épineux; un moulin à vent tourne à quelque distance de +la ferme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Peut-être sur la route de Savenay à Saint-Nazaire.</blockquote> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--LE PÈRE CORNY, fermier; REBEC.</p> + +<p>REBEC. Bonjour, père Corny! comment vont les +semences?</p> + +<p>CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. Ça ne lève pas +trop mal. Voilà un beau temps aujourd'hui, pas vrai, +monsieur Rebec?</p> + +<p>REBEC. Appelez-moi donc «citoyen Lycurgue», ça +ne fait pas bon effet devant les passants, de dire <i>monsieur</i>, +c'est passé de mode, et puis j'aime autant qu'on +oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu.</p> + +<p>CORNY. Dame! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet +révolutionnaire. C'est des saints qu'on ne +connaît point, nous autres! et tant qu'à votre nom +de famille, on ne s'en inquiète point chez nous. On +n'est point pour trahir, si vous avez des secrets à +cacher.</p> + +<p>REBEC. Des secrets, des secrets! Mon Dieu, je suis +comme les gens d'ici. Je plains les malheureux, et, +puisque c'est un crime d'État pour le moment...</p> + +<p>CORNY. Enfin vous êtes un ancien suspect, je le sais +bien: ça vous fait plus d'honneur que de tort en pays +breton.</p> + +<p>REBEC. Oh! ça! vous êtes tous des braves gens, et +je peux dire que j'ai eu une fameuse idée de m'arrêter +ici, au lieu d'aller à Nantes, où j'avais eu l'idée +de m'établir.</p> + +<p>CORNY. A Nantes! il paraît qu'il n'y fait pas bon +pour ceux qu'on soupçonne, car vous étiez soupçonné +dans votre pays de Vendée...</p> + +<p>REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous êtes un +homme discret. J'avais été jeté en prison à Puy-la-Guerche +pour avoir sauvé des flammes certains châteaux +incendiés par les bleus; je crois bien que j'en ai +sauvé une douzaine. Alors, les jacobins de l'endroit +m'ont accusé d'avoir spéculé sur le séquestre: des +calomnies! J'ai réussi à m'évader avec l'aide de quelques +amis vertueux, que j'avais parmi les sans-culottes, +et je suis venu essayer de faire un peu de +commerce en Bretagne.</p> + +<p>CORNY. Et comme vous êtes savant et entendu à +toute sorte d'affaires, on vous a nommé municipal de +la paroisse. On a bien fait; ça vous retient chez nous +(<span class="stage2">avec un signe d'intelligence</span>), où ce que la Loire porte bateaux... +et autres! Il n'y a point de mal à ça. Vous +êtes un homme sage, qui sait fermer les yeux quand +il ne faut pas trop les ouvrir. (<span class="stage2">Lui poussant le coude en voyant +approcher la Tessonnière.</span>) Hein! vous n'y regardez point +de trop près?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">riant.</span>) Non, j'ai la vue basse, et puis je n'ai +pas un brin de mémoire. Il y a comme ça un tas de +figures que je rencontre dans les prés, dans les +champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais +pas mettre leur nom dessus.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA TESSONNIÈRE, en paysan.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Tiens! te voilà, Rebec?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">avec affectation.</span>) Bonjour, père Jacques, bonjour! +Ça va bien, mon brave homme? (<span class="stage2">A Corny.</span>) Vous +voyez, je ne le reconnais pas du tout, celui-là.</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">bas.</span>) Et puis vous ne voudriez pas faire de +tort à un pauvre homme comme moi. C'est notre +profit, à nous autres, d'en cacher tant qu'on peut.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">de même.</span>) Ça ne paye pourtant guère; ça n'a +plus rien.</p> + +<p>CORNY. Bah! ça payera plus tard; on a confiance. +Et puis il y en a qui ont encore des vieux louis cousus +dans leurs vieux habits, et ceux-là payent pour les +autres. Faut dire qu'ils se soutiennent bien entre eux, +et point chichement...</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">qui fait semblant de travailler et qui gratte +la terre au hasard avec une pioche, se rapprochant d'eux.</span>) Dis donc, +Rebec?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">bas.</span>) N'ayez pas l'air de si bien me connaître, +et surtout ne me tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez +pas les autres.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Tu as raison, mon ami, tu as +raison! Et, dis-moi, as-tu des nouvelles?</p> + +<p>REBEC. Ah! dame! la terreur va son train, et c'est +à qui en prendra la gouverne.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Comment! la gouverne de la +terreur?... On nous disait que ça allait bientôt finir?</p> + +<p>REBEC. Ça finira. Vous pensez bien que ça ne peut +pas durer toujours; mais pour l'instant ça redouble. +Ceux qui la font la craignent tant eux-mêmes, que +c'est à qui en fera plus que les autres. C'est ce qui les +perdra. Ils se dénoncent, ils s'injurient, ils s'envoient +à la guillotine. Soyez tranquille, ça finira mal pour +eux; chacun son tour!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">prenant du tabac.</span>) Et alors, naturellement, +le roi...</p> + +<p>REBEC. Faut pas parler de ça, ça viendra tout seul! +(<span class="stage2">Bas, s'adressant à Corny.</span>) Dites donc, il est bien mal déguisé. +Il a une chemise trop fine, et vous devriez lui +cacher sa tabatière à portrait. Dites-lui donc de me la +vendre, et je lui en achèterai une en corne.</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">bas.</span>) Bah! bah! nos garnisaires le connaissent, +mais ils ne font pas semblant. Qu'est-ce que ça +leur fait, un vieux comme ça?</p> + +<p>REBEC. Je sais bien qu'on peut compter sur nos +quatre hommes de garnison: ils sont très-gentils; +mais si on les changeait? si on nous envoyait des +enragés?</p> + +<p>CORNY. Quand on y sera, on verra! on se cachera +mieux... (<span class="stage2">souriant avec malice.</span>) Et vous aurez la tabatière +à bon compte!</p> + +<p>REBEC. Et les deux dames? Vous êtes sûr?...</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">montrant Louise, qui passe déguisée en paysanne pauvre +et tirant une vache par la corde.</span>) Voyez! la jeune se comporte +bien. La v'là qui ramène nos vaches à l'étable. Dirait-on +pas d'une vraie fille de ferme? Et puis c'est doux, +c'est raisonnable, ça s'arrange de tout; mais la vieille... +ah! qu'elle est terrible! Heureusement, nos garnisaires +la prennent pour une ancienne fille de chambre qui +fait ses embarras. Ça les fait rire, et ils ne veulent pas +me vendre. On ne leur refuse pas la goutte, et ils +viennent souvent se la faire offrir... Et puis les bleus, +voyez-vous, c'est pas toujours ce qu'on croit! Y en a +bien qui mériteraient d'être blancs! C'est comme vous, +quoi! on peut s'entendre.</p> + +<p>REBEC. C'est ça, c'est ça, entendons-nous. Être bien +avec tout le monde, c'est le plus sûr; mais de la prudence, +hein?</p> + +<p>CORNY. Soyez donc tranquille, on en a!</p> + +<p>REBEC. Pourtant, hier, vous avez été inquiétés!</p> + +<p>CORNY. Eh! non, point du tout. Mes gars ont donné +une fausse alerte, et on a fait coucher la vieille au +moulin, pour lui donner une petite leçon de prudence, +comme vous dites!</p> + +<p>REBEC. Ah! vous leur donnez comme ça des peurs?...</p> + +<p>CORNY. De temps en temps, faut ça. Sans ça, ces gens +se perdraient... et nous avec!</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">malin.</span>) Et puis, si on les mettait trop en confiance, +ils ne comprendraient pas les obligations qu'ils +vous ont, n'est-ce pas?</p> + +<p>CORNY. Dame! on s'expose pour eux tout de +même! Souhaitez-vous boire un pichet de cidre, +monsieur Lycurge?</p> + +<p>REBEC. Citoyen Lycurgue donc! Non, merci, je n'ai +pas besoin de ça pour être votre ami. (<span class="stage2">A part.</span>) C'est +mon intérêt!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, ROXANE, LA TESSONNIÈRE, +lisant un journal sous le hangar.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">mal déguisée en paysanne, avec un reste de coquetterie.</span>) +Bonjour, citoyen Lycurgue; comment va ton commerce?</p> + +<p>REBEC. Comme ça, comme ça, Marie-Jeanne. Les +temps sont trop durs. Les moutons d'ici n'ont que la +peau et les os.</p> + +<p>ROXANE. Allons donc, coquin! Tu es de ceux qui +spéculent sur la famine!</p> + +<p>REBEC. Moi?</p> + +<p>ROXANE. Oui, toi, j'en mettrais ma main au feu; tu +as toujours su profiter du malheur des autres. Tu aurais +aidé à brûler notre château, si tu n'avais pas espéré +que la Vendée triompherait. A présent que tu la +crois anéantie, tu regrettes bien de n'avoir pas pris ta +part à la destruction de notre pauvre manoir.</p> + +<p>REBEC. Au diable votre manoir! C'est lui qui me +force à me cacher, à m'exiler de mes pénates!</p> + +<p>ROXANE. Bah! tu auras fait danser l'anse du panier, +monsieur le gardien du séquestre! et la République, +qui veut tout garder pour elle, t'aura chassé! C'est la +seule bonne chose qu'elle aura faite.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">à Corny qui écoute.</span>) Oh! elle est méchante, la +vieille! (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Citoyenne Marie-Jeanne, vous êtes +sujette aux propos séditieux. Faites attention à vous, +ou je me verrai forcé de sévir et de vous faire arrêter.</p> + +<p>ROXANE. Je t'en défie! Tu sais bien que les princes +sont en France... et pas loin d'ici!</p> + +<p>REBEC. Savoir!</p> + +<p>ROXANE. C'est tout su. Nous sommes mieux informés +que toi!</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Si c'était vrai! (<span class="stage2">A Corny, bas.</span>) Je m'en +vas pour ne pas me quereller. Envoyez-la souvent +coucher au moulin, celle-là; elle en a besoin. (<span class="stage2">Il sort, +Corny le reconduit.</span>)</p><br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--ROXANE, LA TESSONNIÈRE, puis LOUISE.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">qui lit son journal avec des lunettes d'or.</span>) +Qu'est-ce que vous disiez donc, que les princes...?</p> + +<p>ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs +qui veulent montrer les dents.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Vous avez tort, ma chère amie, +de fâcher cet homme-là! S'il le voulait, nous ferions, +vous et moi, un vilain <i>mariage républicain</i> sur les +bateaux de Nantes!</p> + +<p>ROXANE. Je ne lui sais aucun gré de sa discrétion. +C'est la peur d'être compromis par nous qui le retient. +Ah çà! qu'est-ce qu'il y a dans votre journal?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Rien de nouveau, c'est celui que +je relis depuis huit jours.</p> + +<p>ROXANE. Vous devriez bien perdre l'habitude de +lire ainsi dehors. Vous attirez l'attention...</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Et vous, vous devriez bien ne pas +vous parfumer! Au diable le paysan qui a retrouvé +dans les genêts et rapporté votre boîte à odeurs!</p> + +<p>ROXANE. Voulez-vous que je sente l'écurie?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont +le nez fin.</p> + +<p>ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n'ont +pas de flair.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">sortant de l'étable.</span>) Vous avez vu Rebec? Sait-il +quelque chose de mon père, enfin?</p> + +<p>ROXANE. Non, rien.</p> + +<p>LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu! ne rien savoir de +lui depuis bientôt trois mois!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à la Tessonnière.</span>) Avez-vous brûlé le numéro +du journal où nous avons appris la mort de +mon pauvre frère?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, oui. Je l'ai brûlé tout de +suite. C'était peut-être une fausse nouvelle, d'ailleurs!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">avec angoisse.</span>) Pourquoi parlez-vous bas tous +les deux? Vous me cachez quelque chose, j'en suis +sûre! (<span class="stage2">Elle s'empare du journal qu'on lui laisse parcourir.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Ma chère enfant, sois sûre que mon frère +a réussi à émigrer depuis longtemps, comme tant +d'autres. Il ne peut pas t'écrire, il te perdrait. D'ailleurs, +il ne sait pas où nous sommes. Prends patience, +tout s'éclaircira. Surmonte tes inquiétudes et songe +que les regrets et les pleurs sont des crimes aux yeux +des espions qui nous entourent.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">rendant le journal.</span>) Des espions? Nous serions +ingrats d'y croire, ma tante. Il me semble, au contraire, +que tout le monde s'entend ici pour nous préserver... +Mais qui vient là-bas, sur la Loire?</p> + +<p>ROXANE. Réjouissons-nous. C'est l'ami Cadio; il +saura peut-être quelque chose, lui! (<span class="stage2">Cadio descend d'une +barque qui le dépose devant la ferme et qui s'éloigne.</span>)</p> + +<p>LOUISE. Il est méfiant avec vous. Laissez-moi le questionner, +j'irai vous dire ce qu'il m'aura appris.</p> + +<p>ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D'ailleurs, le soleil +d'hiver est très-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta +coiffe. Tu te gâteras le teint, ma fille, tu auras des taches +de rousseur, et c'est affreux.</p> + +<p>LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner, +chère tante: cela nous déguiserait mieux que nos habits +de paysannes.</p> + +<p>ROXANE. Mais songe donc que bientôt nous irons +peut-être à Versailles faire notre cour au jeune roi!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">voyant Cadio qui entre dans la ferme.</span>) Parlez +donc plus bas! ce ménétrier est très-républicain à +présent. Allons, venez! Vous avez la voix trop forte, +vous! (<span class="stage2">Il l'emmène.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE V.--LOUISE, CADIO.</p> + +<p>LOUISE. Eh bien, Cadio, tu as été jusqu'à Guérande?</p> + +<p>CADIO. Oui, j'ai des nouvelles de Saint-Gueltas. Il +est vivant, guéri et libre.</p> + +<p>LOUISE. Et il ne m'apporte ni ne m'envoie de nouvelles +de mon père? Il n'en a donc pas? On me disait +qu'il devait l'avoir emmené dans son château du Poitou. +Ah! tiens, on me trompe! Mon père n'est plus! +et Saint-Gueltas nous oublie!</p> + +<p>CADIO. Saint-Gueltas n'a peut-être pas reçu vos lettres. +N'arrive pas qui veut dans le pays où il est!</p> + +<p>LOUISE. Cadio, si tu y allais, toi! elles arriveraient.</p> + +<p>CADIO. J'irais bien peut-être, mais je n'en reviendrais +pas. Les Vendéens fusillent tous ceux qui repassent +la Loire, ils les traitent d'espions et de déserteurs... +pour n'avoir pas à les nourrir! La famine est +là-bas pire qu'à Nantes. D'ailleurs, Saint-Gueltas... je +ne l'aime pas, moi!</p> + +<p>LOUISE. Pourquoi? Il ne t'a rien fait.</p> + +<p>CADIO. Si! Il m'a fait donner la quenouille qui a fâché +votre père. J'aurai toujours ça sur le coeur.</p> + +<p>LOUISE. Ce n'est pas lui, c'est M. Sapience.</p> + +<p>CADIO. C'est le curé d'abord, le marquis ensuite.</p> + +<p>LOUISE. Il l'a nié.</p> + +<p>CADIO. Et vous croyez ce qu'il dit, vous?</p> + +<p>LOUISE. Et toi, tu le crois capable de mentir?</p> + +<p>CADIO. S'il n'est pas menteur, il y a bien des femmes +qui mentent!</p> + +<p>LOUISE. Comment! quelles femmes?</p> + +<p>CADIO. Toutes celles qu'il a promis d'aimer toujours... +à ce qu'elles disent, du moins.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">agitée.</span>) Pourquoi ne mentiraient-elles pas?</p> + +<p>CADIO. Alors, c'est toutes des folles et des sans-coeur +de s'être données à lui sans lui faire rien promettre!--Qu'est-ce +que vous avez, demoiselle? Vous voilà +triste et songeuse. Vous jouerai-je un air de biniou?</p> + +<p>LOUISE. Plus tard, mon enfant, merci.--Dis-moi +encore... As-tu entendu parler des bleus?</p> + +<p>CADIO. Oui, on ne parle que de ça à la ville.</p> + +<p>LOUISE. Où sont-ils, à présent?</p> + +<p>CADIO. Ils sont partout. Ils font comme les Vendéens +faisaient: ils s'<i>égaillent</i> pour les mieux prendre.</p> + +<p>LOUISE. Et... Henri, celui que tu aimais tant?</p> + +<p>CADIO. Je n'ai pas pu le retrouver. Peut-être bien +qu'il est avec ceux qui suivent le marquis et qui le +débusquent de place en place; mais il leur échappera. +Sa bande est comme un serpent qu'on coupe par +morceaux et qui se rejoint toujours.</p> + +<p>LOUISE. Hélas! pourquoi lutter encore quand l'armée +est détruite?</p> + +<p>CADIO. Peut-être que Saint-Gueltas veut vendre cher +sa vie. Il y en a qui disent qu'il veut vendre cher sa +soumission!</p> + +<p>LOUISE. Tu le hais... ne parlons plus de lui.</p> + +<p>CADIO. Soit! et laissez-moi vous parler de l'autre.</p> + +<p>LOUISE. Non! ne me parle plus d'Henri. Je sais à +présent qu'il était à la dernière affaire, celle qui nous +a porté le dernier coup et qui nous a tous dispersés si +misérablement. Saint-Gueltas, lui, couvrait mon père +de son corps. Je l'ai vu! et que sais-je si Henri n'était +pas un de ceux qui tiraient sur lui?</p> + +<p>CADIO. Moi, je crois qu'il a été fait prisonnier, et +qu'Henri l'a délivré.</p> + +<p>LOUISE. Non, non! la crainte de passer pour un +traître l'en eût empêché. Les gens qui ont tant de +vertus républicaines n'ont plus de sentimens humains, +sois-en sûr... Mais cela te fâche; tu es républicain, à +présent!</p> + +<p>CADIO. Non, je ne suis ni pour les uns ni pour les +autres. Tous sont devenus cruels comme des bêtes +sauvages, et j'aime mieux rencontrer une bande de +loups dans les bois qu'un seul homme royaliste ou +patriote... Mais lui... si vous lui écriviez...</p> + +<p>LOUISE. Non, jamais! il m'a sacrifiée à son opinion. +Il m'a appris qu'une femme de coeur ne doit +aimer que celui dont la religion est la sienne. Je ne +veux plus écrire à personne. Je supporterai le tourment +de l'incertitude, je me résignerai à attendre...</p> + +<p>CADIO. Attendre quoi? Votre parti est fini, allez! +Nous voilà pour toujours en république. Qu'est-ce +qu'il pourrait y avoir après?</p> + +<p>LOUISE. Eh bien, si tout est fini, si je suis orpheline, +séparée des miens ou abandonnée à jamais, ruinée, +proscrite, je resterai comme me voilà... Cachée par +de braves gens, je travaillerai pour m'acquitter envers +eux, oui, de tout mon coeur et de toutes mes forces! +Ce n'est pas si difficile qu'on croit de travailler.</p> + +<p>CADIO. Je ne peux pourtant pas, moi! et ça me paraîtrait +bien dur.</p> + +<p>LOUISE. Ce n'est pas un travail que de garder des +troupeaux et de filer du chanvre ou de la laine.</p> + +<p>CADIO. Est-ce que vous savez filer?</p> + +<p>LOUISE. Oui; vois si ce n'est pas aussi bien qu'une +autre? (<span class="stage2">Elle lui montre son fuseau.</span>)</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">vivement.</span>) C'est mieux.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">souriant.</span>) Tu me flattes?</p> + +<p>CADIO. Vous devriez toujours sourire comme ça.</p> + +<p>LOUISE. Pourquoi?</p> + +<p>CADIO. Parce que... ça montre que vous avez du courage.</p> + +<p>LOUISE. Il en faut, j'en aurai; mais, toi, mon pauvre +Cadio, que vas-tu devenir?</p> + +<p>CADIO. Ce que j'ai toujours été: rien.</p> + +<p>LOUISE. Ce n'est donc rien que d'être paysan? Moi, +je vois à présent que c'est quelque chose.</p> + +<p>CADIO. Je ne suis pas paysan: un paysan a de la +terre ou cultive celle des autres pour en avoir un +jour.</p> + +<p>LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras!</p> + +<p>CADIO. J'aime mieux ne rien avoir.</p> + +<p>LOUISE. Que tu es singulier! Pourquoi?</p> + +<p>CADIO. Celui qui a quelque chose veut le défendre +ou l'augmenter. Ça le rend craintif ou envieux, malheureux +ou méchant. Moi, je n'ai eu qu'une peur en +ce monde, celle de mourir damné. Je ne l'ai plus, je +suis tranquille comme me voilà.</p> + +<p>LOUISE. Qui t'a ôté cette crainte?</p> + +<p>CADIO. Un ou deux moments de courage que j'ai +eus, et des idées... à moi tout seul! la nuit avec ses +étoiles, le chant des vagues quand j'ai revu dernièrement +le pays de Carnac, plus de menaces d'enfer +pesant sur moi, les champs ravagés, les châteaux détruits, +et surtout le couvent en ruine, où le rouge-gorge +chantait la semaine passée, et où j'ai cueilli des +violettes dans les fentes des tombeaux... Je regardais +la croix brisée et les pierres des anciens dieux, couchées +pêle-mêle, je me disais: «Tout passe, et Dieu +reste!»</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">étonnée.</span>) Où prends-tu donc tout ce que tu +dis-là, Cadio?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">montrant son biniou.</span>) Je ne sais pas: là peut-être.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VI.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CORNY, REBEC, LA TESSONNIÈRE, +ROXANE, puis <span class="sc">MOTUS, HENRI, le Délégué +de la Convention, premier Secrétaire, +deuxième Secrétaire, LA MÈRE CORNY, un Sous-officier.</span></p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">accourant du dehors, suivi de Rebec.</span>) Alerte, alerte! +On voit arriver par là (<span class="stage2">il montre le chemin</span>) des cavaliers, +une voiture; on ne sait point ce que c'est! mais faut +vous en aller dans les taillis, demoiselle, et bien vite!</p> + +<p>LOUISE. Oui, mon ami; mais les autres?</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">montrant la Tessonnière et Roxane qui sortent de la maison.</span>) +Les v'là! (<span class="stage2">A la Tessonnière.</span>) Allez-vous-en vitement mener +notre fumier au pré avec Jean, par là!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Le fumier?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">très-ému.</span>) Eh oui! eh oui! sauvez-vous; il n'est +que temps!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Au fumier!... Allons, va pour le +fumier! (<span class="stage2">Il s'en va.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Eh bien, et moi? Je ne peux pourtant pas +mener le fumier?</p> + +<p>REBEC. Au moulin! au moulin!</p> + +<p>CORNY. Trop tard! Allez battre des pois dans la +grange.</p> + +<p>LOUISE. Elle ne saura pas. Je l'emmène, elle gardera +les chèvres avec moi.</p> + +<p>ROXANE. Dieu, quelle existence! pas un jour de sécurité!</p> + +<p>LOUISE. Venez, venez, ma tante! (<span class="stage2">Elle l'emmène.</span>)</p> + +<p>CORNY. Eh bien, et toi, Cadio? Je ne te savais +pas là.</p> + +<p>CADIO. Oh! moi, je ne risque rien. Je ne suis point +mal avec les bleus. Je vais seulement faire le guet +derrière les buissons.</p> + +<p>REBEC. N'ayez pas l'air de vous cacher.</p> + +<p>CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (<span class="stage2">Il sort +par le hangar.</span>)</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">à Corny, regardant de la barrière.</span>) Diable! cette fois, +ce n'est pas une fausse alerte; ils viennent bien par ici.</p> + +<p>CORNY. D'accord! mais ça va passer sur le chemin. +Qu'est-ce que vous voulez que ça vienne faire chez +nous?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">qui regarde toujours.</span>) C'est des militaires, Dieu +me pardonne! Ils ne sont guère plus de cinquante. +C'est l'escorte de quelque général qui va en chaise de +poste bien doucement. Il faut croire qu'il est blessé.</p> + +<p>CORNY. Les v'là, cachons-nous.</p> + +<p>REBEC. Non pas, non pas! Mettons-nous devant la +barrière, et crions: <i>Vive la République!</i></p> + +<p>CORNY. Je ne veux point crier ça!</p> + +<p>REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la +bouche, je crierai pour deux.</p> + +<p>CORNY. Ça y est! (<span class="stage2">Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus, à +cheval, vient sur eux.</span>)</p> + +<p>MOTUS. C'est bien, assez crié! Écoutez ce qu'on +vous dit! (<span class="stage2">A Corny qui se présente.</span>) Sans te déranger, citoyen +paysan, as-tu chez toi un charron?</p> + +<p>CORNY. Non, citoyen militaire; mais on est tous un +peu charron en campagne. (<span class="stage2">Regardant la voiture qui s'arrête +devant la porte, escortée des cavaliers.</span>) C'est donc quelque +chose à rabigancher à vot' carrosse?</p> + +<p>MOTUS. Un timon rompu dans vos satanés chemins, +soit dit sans vous molester.</p> + +<p>CORNY. Oh! avec quatre éclisses et un bon bout de +corde, ça sera vitement remmanché.</p> + +<p>MOTUS. Êtes-vous tout seul? Appelez du monde!</p> + +<p>CORNY. Oui, oui; j'ai là mes garçons, on s'y mettra +tous. (<span class="stage2">Il court vers la grange.</span>)</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION, (<span class="stage2">mettant la tête à la +portière et parlant d'une voix âpre et impérative.</span>) Eh bien?</p> + +<p>MOTUS. Ça sera fait à la minute, citoyen délégué; +tu peux prendre un peu de repos.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">descendant de voiture avec l'aide de ses deux secrétaires.</span>) +Oui, je souffre beaucoup.--Où est l'officier?</p> + +<p>HENRI, paraissant. Le voilà.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Lui? Diable!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Commandez la halte.</p> + +<p>HENRI. C'est fait, monsieur.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">à ses secrétaires.</span>) <i>Monsieur</i>, toujours <i>monsieur</i>! +Ces officiers de Kléber ne prendront jamais les +manières républicaines! Quelque fils de ci-devant, je +parie! Vous lui demanderez son nom, je n'y ai pas +songé ce matin au départ.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">faisant l'empressé.</span>) Si le citoyen commissaire veut +daigner entrer dans la maison du paysan...</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">brusquement.</span>) Non, j'ai froid! je reste au +soleil. Une chaise ici.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">courant vers la maison.</span>) Des siéges; des siéges!... +(<span class="stage2">La mère Corny et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles +elles étendent des serviettes blanches. Le délégué s'assied sans y +faire attention. Les deux secrétaires puritains ôtent les serviettes avec le +mépris marqué d'un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s'est glissé près +de Henri et lui parle bas.</span>)</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">qui observe tout, s'adressant au +délégué.</span>) Pourquoi l'officier commandant l'escorte chuchote-t-il +d'un air mystérieux avec ce particulier au +langage doucereux emprunté au vocabulaire des anciens +laquais?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Faites comparaître! (<span class="stage2">Le premier secrétaire +va chercher Rebec. La mère Corny s'approche du délégué avec un air riant +et ouvert. Le délégué, farouche et inquiet.</span>) Que voulez-vous?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Vous offrir un rafraîchissement, +monsieur not' citoyen! un fruit, un pichet de cidre...</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Tu n'as pas de vin?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. On n'en cueille point chez nous; +mais on a de l'eau-de-vie... pas bien bonne.</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Apporte toujours. (<span class="stage2">Elle +obéit.</span>)</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">amenant Rebec.</span>) Voilà le faiseur +de phrases!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">ironique.</span>) <i>Daigneras-tu</i> nous dire qui tu +es, toi, avec ta face de renard?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">se redressant et payant d'audace.</span>) Lycurgue, municipal +de cette commune.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">à ses secrétaires.</span>) Interrogez-le; moi, je +souffre comme un damné! (<span class="stage2">Il met la tête dans ses mains et +ses coudes sur la table, que les femmes ont apportée, ainsi qu'une bouteille +et des gobelets d'étain.</span>)</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Es-tu de ce pays?</p> + +<p>REBEC. J'y réside depuis le temps voulu, citoyen.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant?</p> + +<p>REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où +j'avais la commission de faire brûler les châteaux des +anciens nobles. J'en ai brûlé douze!</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brûlé +six en tout de ce côté-là. Avance ici, lieutenant.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">sans bouger.</span>) Vous me parlez, monsieur?</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut +te parler. (<span class="stage2">Henri s'approche.</span>)</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais +bas tout à l'heure?</p> + +<p>HENRI. Oui, monsieur.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Où l'as-tu connu?</p> + +<p>HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. A-t-il brûlé réellement des châteaux?</p> + +<p>HENRI. Je n'en sais rien.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais... attendez donc! +Il y avait par là le repaire du fameux rebelle Sauvières. +J'ai bonne mémoire, moi. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) Est-ce toi +qui l'as brûlé?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">troublé, regardant Henri.</span> Je ne me souviens pas +bien si c'est moi ou un autre...</p> + +<p>HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la +sienne.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc?</p> + +<p>HENRI. J'y étais.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l'ordre de brûler Sauvières?</p> + +<p>HENRI. C'est moi.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes?...</p> + +<p>HENRI. Charles-Henri de Sauvières.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle?</p> + +<p>HENRI. Son neveu.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution?</p> + +<p>HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je +chéris sa mémoire.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors! Comment n'es-tu +pas capitaine?</p> + +<p>HENRI. Je ne veux pas l'être, monsieur.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi? Tu es las de servir la République?</p> + +<p>HENRI. Non, monsieur. J'ai gagné mon épaulette +en combattant l'étranger, je ne veux pas devoir un +nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons +affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter +mon avancement; mais contre des Français égarés... +non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous le rappeler.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique: +tu n'as pas voulu de récompense pour avoir +brûlé le château de ton oncle; dis cela tout bonnement.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">indigné.</span>) Qu'eussiez-vous fait à ma place?</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. J'eusse accepté avec orgueil!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">avec mépris.</span>) Eh bien, tant pis pour vous! (<span class="stage2">Le +secrétaire pâlit de colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.</span>)</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Si le citoyen délégué +est satisfait de tes réponses, nous devons en +tolérer l'audace; mais tu as des renseignements à +donner... (<span class="stage2">Consultant un gros cahier de notes.</span>) Le traître Sauvières +avait une fille, une soeur, des amis et des +parents qui ont porté les armes, même les femmes!</p> + +<p>HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier +de Prémouillard ont été tués à l'affaire du Grand-Chêne. +Je ne sais rien des autres.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">plus doux.</span>) Étais-tu à cette affaire, jeune +homme?</p> + +<p>HENRI, triste. J'y étais.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">l'observant.</span>) A contre-coeur +sans doute?</p> + +<p>HENRI. Plaît-il, monsieur?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton +devoir?</p> + +<p>HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et +nous dire où sont réfugiés les survivants de ta famille.</p> + +<p>HENRI. Je l'ignore absolument.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l'honneur?</p> + +<p>HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore même si +une seule personne de ma famille a survécu à l'écrasement +de l'armée vendéenne.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais... si tu +connaissais leur tanière, les dénoncerais-tu?</p> + +<p>HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas +le droit de m'interroger en dehors des choses qui +concernent mon service. Chargé par mon colonel +d'escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter +sa personne et celle de ses employés... Voilà +ma consigne, je n'en ai pas d'autre.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs +que ceux de votre colonel. Tout militaire nous +doit obéissance, et nous avons le droit d'interroger +toute personne suspecte.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">avec indignation, s'adressant au délégué.</span>) Et je suis +une de ces personnes, moi?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">entraîné par sa franchise.</span>) Non, mon jeune +stoïcien! Tu as bien mérité de la patrie, et bon +compte sera rendu de ta conduite! Tu es du bois dont +on fait les généraux. Va, tu peux t'occuper de ton +service. Nous avons confiance en toi. (<span class="stage2">Henri s'éloigne, Rebec +veut le suivre.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">bas.</span>) Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal +de l'inquisition en voyage! (<span class="stage2">Ils se séparent. Henri +retourne à ses cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses +garçons travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger +l'avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour de +la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.</span>)</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) Par le saint couperet +de la guillotine, tu faiblis!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">fatigué, à l'autre secrétaire.</span>) Qu'est-ce qu'il +dit, cet imbécile?</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et +il a raison. Tout ce qui nous entoure ou nous approche +dans cette tournée est suspect et inquiétant. Le +militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan +est et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment +de prendre confiance. La mission qu'on t'a donnée de +parcourir les campagnes pour connaître l'esprit si +connu des populations est probablement un piége de +tes ennemis.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Le fait est que +nous voilà tous les trois seuls au milieu des paysans +qui nous détestent... (<span class="stage2">Au délégué, qui s'est versé de l'eau-de-vie +et lui arrêtant la main.</span>) Ne bois pas cela! j'en ferai l'épreuve +le premier.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">influencé.</span>) Du poison peut-être? Bouquin, +tu es un Spartiate!</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant +bien les embûches dont nous aurions à te +préserver au péril de notre vie... et, à présent que +nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvières...</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Vous croyez qu'il me laisserait +assassiner?</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ce serait si facile! On +donne le mot à une bande de brigands qui ont bien +vite dispersé cinquante hommes sans dévouement ni +conviction.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Non, je ne puis croire à tant de scélératesse! +Vous êtes malades de peur tous les deux!</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Peur, nous qui combattons +tes instincts de douceur et de clémence, sauf à +nous faire mettre en pièces à tes côtés?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. C'est vrai; pardon, mes enfants, vous +êtes des héros, et, moi... je suis affaibli, c'est vrai; je +suis malade. Ah! cette pauvre tête est transpercée de +douleurs aiguës, quand elle m'est pas remplie de visions +effroyables!</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Voyons, où as-tu mal? +tu n'en sais rien?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">appliquant la main sur sa nuque.</span>) Là, toujours +là! voilà le siége du mal.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un rhumatisme! Bois; à +présent, tu peux boire. Cette liqueur est innocente, (<span class="stage2">Ils +se versent de l'eau-de-vie et boivent tous les trois.</span>)</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Sais-tu ce que disent +les aristocrates à propos du mal dont tu te plains sans +cesse? Ils prétendent qu'à force de faire tomber des +têtes, tu sens la tienne près de tomber toute seule!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Ah! cela est étrange! Je rêve cela +continuellement,... et, dans le sommeil, la douleur +devient si atroce... Oui, c'est le couperet qui scie ma +chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma +rage, je saisis ma tête, moi, pour l'arracher du tronc +et la jeter dans le panier... Ne parlons pas de ça... +Buvons, prenons des forces factices, puisque celles de +la nature sont épuisées. (<span class="stage2">Il boit.</span>) C'est de l'eau, ça!</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. C'est du poivre en barres, +au contraire. Tu as donc perdu le goût?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Totalement.</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Eh bien, il faut boire +du sang pour te retremper.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu es brutal, toi! une folie sombre!</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Veux-tu de l'éloquence?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Non, j'en ai. Donnez-moi plutôt du +stoïcisme.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu manques de principes, +nous le savons. Eh bien, écoute; qui veut la fin +veut les moyens. Détruire ou être détruit, nous en +sommes là, plus de milieu! ce que nous détruisons +est le mal...</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Je sais tout ça, flanquez-moi la paix! +Je sais que, dans toutes les grandes entreprises, il y a +un moment suprême où, pour combattre la lassitude +et soutenir l'effort, il faut saisir le glaive de la cruauté +et... (<span class="stage2">Reprenant sa tête dans ses mains crispées.</span>) Ah! je n'en +peux plus; je voudrais être mort!</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu n'es plus bon qu'à +mourir, si tu doutes!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">buvant encore.</span>) Et, si je doutais, vous me +dénonceriez, fanatiques enfants de la Révolution?</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Oui, certes!</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Je ferais mieux, je te +poignarderais!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">exalté, se levant et frappant son gobelet sur la table.</span>) +Allons, vous feriez bien! Moi aussi, je vous briserais, +si vous ne me souteniez pas sur l'âpre et sauvage +montagne! C'est votre mission, à vous, mes jeunes +tigres! Il faut des hommes, à présent. Que dis-je! les +hommes n'ont qu'une dose limitée d'énergie, la pitié +est chose naturelle, le dégoût est chose fatale; il faut +devenir des dieux! Des dieux cabires, des essences dégagées +de la matière, des forces implacables, funestes! +Eh bien, alors, brûlons nos entrailles avec le fer rouge +de l'ivresse. Éteignons en nous les dernières palpitations +de la sensibilité, soyons fer et feu, mitraille et +torche, hache et brandon! Nous tomberons épuisés, +maudits, insultés, torturés peut-être! mais la vérité +triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle...</p> + +<p>CADIO, malgré lui. Non!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un traître! (<span class="stage2">Il tire un coup de +pistolet sur le hangar: Cadio a disparu.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">accourant.</span>) Qu'y a-t-il?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Aux armes! défendez-moi!</p> + +<p>HENRI. On a tiré sur vous?</p> + +<p>LE SECOND SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">désignant le hangar.</span>) On nous +a menacés. Courez, fouillez les buissons. Tuez tout! +allez-y tous!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">au délégué.</span>) S'il y a des ennemis ici, ma place +est auprès de vous. (<span class="stage2">A un sous-officier.</span>) Prenez douze +hommes et courez par là. Arrêtez tous ceux que vous +rencontrerez.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Oui, c'est cela. Restez, vous autres! +(<span class="stage2">Le sous-officier passe à cheval à travers le hangar en le brisant, ses +hommes le suivent en élargissant la brèche. Henri fait entourer la cour +par ses autres hommes.</span>)</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Emparez-vous de tout le +monde ici.</p> + +<p>MOTUS. Mais permets, citoyen secrétaire! j'ai fort +bien vu la chose, et, sans te contredire, je déclare que +personne autre que toi n'a tiré.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Ah! vous raisonnez, vous autres? +vous entrez en rébellion? vous trahissez aussi?</p> + +<p>HENRI. Non, monsieur! N'insultez pas de braves +soldats qui font leur devoir et le feront toujours.</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) On va nous +chercher querelle, c'est un coup monté!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Ne donnons pas de prétexte à la révolte! +(<span class="stage2">A Henri.</span>) Éloignez-vous, lieutenant; vous nous +gardez de trop près. On étouffe ici! (<span class="stage2">Henri obéit.</span>)</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Il faut interroger le municipal. +(<span class="stage2">Le deuxième secrétaire va le chercher.</span>)</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. A quoi bon, puisque personne ne +nous a attaqués?</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">montrant le hangar.</span>) Une voix +est partie de là pour protester contre la gloire et la +sainteté de la République.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">rêveur.</span>) Le monosyllabe était audacieux... +vrai peut-être! Qui sait si, en croyant sauver +la République, nous ne l'égorgeons pas?</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. L'homme était un lâche, il a fui!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">en proie à des mouvements contraires et convulsifs.</span>) +S'il est lâche, qu'on le fusille; exterminons tous +les lâches!</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">amenant Rebec.</span>) Avance +donc, poule mouillée! Tu trembles?</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que vous voulez que je dise +à un pareil âne? Vous m'obsédez!</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Puisque tu retombes +dans l'apathie, je l'interrogerai, moi. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) Va +chercher ton registre de police municipale.</p> + +<p>REBEC. Je l'ai sur moi; le voici.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">cherchant.</span>) La liste des habitants +de cette ferme!</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">montrant la feuille.</span>) La voilà. J'étais en train de +la dresser.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. «Corny, Jean-Baptiste, fermier du +<i>Mystère</i>.» Qu'est-ce que cela signifie? quel mystère?</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">avançant.</span>) C'est le nom de l'endroit, citoyen.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Qui le lui a donné?</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">tranquille et souriant.</span>) Oh dame! c'est vous autres!</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Comment cela? Te moques-tu de +nous?</p> + +<p>CORNY. Non, citoyen. L'endroit s'appelait <i>le Saint-Mystère</i>, +à cause d'une chapelle qu'il y avait. On a +donné l'ordre d'abattre la chapelle, et on a défendu +de donner aux hameaux des noms de saints. On a +obéi, nous autres, et v'là pourquoi l'endroit s'appelle +<i>le Mystère</i> tout court.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) Explication captieuse! Ce +nom désigne pour les brigands un lieu de refuge. (<span class="stage2">Il lit +la liste dressée par Rebec.</span>) «Corny, fermier, sa femme, ses +fils... leurs épouses et enfants.» Ah! qu'est-ce que +c'est que Marie-Jeanne, âgée de quarante-sept ans?</p> + +<p>REBEC. Fille de peine.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? Que signifient +ces noms vagues et indéterminés?</p> + +<p>REBEC. Mon recensement n'était pas fini, citoyen. +Le père Jacques est un vieux qui va en journée pour +gagner sa vie.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Est-il né dans la commune?</p> + +<p>REBEC. Mais je suppose...</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. C'est-à-dire que tu n'en sais rien et +ne t'en inquiètes pas? (<span class="stage2">A Corny.</span>) Où est né le père Jacques?</p> + +<p>CORNY. Dame! comment le savoir? Il est plus vieux +que moi, je n'y étais point. C'était sur les registres de +la paroisse, mais les bons républicains de la ville +sont venus et les ont brûlés. Faut plus nous demander +d'actes de naissance, à nous autres!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">au secrétaire.</span>) Et, comme les Vendéens ont +brûlé, de leur côté, les actes civils, les recherches deviennent +impossibles dans le pays. Tout échappe ici +à la légalité.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">bas.</span>) N'importe, j'ai des soupçons... +(<span class="stage2">Il consulte le registre et ses notes. Haut, à Corny.</span>) Et Françoise, +que fait-elle ici?</p> + +<p>CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos bêtes +celle-là.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. D'où sort-elle?</p> + +<p>CORNY. Du pays d'Aunis. C'est une champie, une +jeunesse.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">consultant la liste.</span>) Dix-huit ans! Faites-la +comparaître.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">qui se tient toujours la tête et qui donne des signes +d'impatience.</span>) A quoi diable t'amuses-tu là? Vas-tu interroger +tous ces pouilleux?</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">bas.</span>) La fille est la soeur du traître +Sauvières sont réfugiées par ici, on me l'a dit. Leurs +âges se rapportent à la déclaration du municipal. J'ai +là leur signalement, tu dois les voir.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Allons, dépêchons-nous!</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Corny,</span>) qui l'a écouté. Eh bien, la Françoise?</p> + +<p>CORNY. Oh dame! elle est aux champs, un peu loin. +Faut le temps; j'ai envoyé...</p> + +<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne +en attendant.</p> + +<p>CORNY. Celle-là mène nos chèvres de son côté.</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? il est +aussi aux champs?</p> + +<p>CORNY. Dame! c'est l'heure de faire son ouvrage.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué, qui s'impatiente.</span>) Une jeune +fille et une vieille... Je jurerais que je les tiens! (<span class="stage2">A Corny +qui l'écoute toujours sans en avoir l'air.</span>) Elle est fille, n'est-ce +pas, la Marie-Jeanne?</p> + +<p>CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Rebec qui tressaille.</span>) Est-ce vrai, qu'elle +est veuve?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">se remettant et payant d'audace.</span>) Veuve d'un républicain +mort au champ d'honneur, à ce que l'on m'a +dit.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Mais Françoise n'est pas mariée?</p> + +<p>CORNY. Faites excuse, elle l'est.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Réponds, toi!... J'imagine +que tu n'oserais pas mentir au représentant de la nation? +Allons, la vérité! Françoise est une brigande, +nous le savons. Veux-tu que je la nomme? Tu pâlis, +traître!</p> + +<p>REBEC. Citoyen, j'ignore...</p> + +<p>CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas +vous confusionner comme ça pour rien! Vous savez +bien que la Françoise est la promise à Cadio, et qu'elle +va l'épouser au premier jour.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">enjoué.</span>) Cadio, c'est, sauf votre respect, le +cornemuseux de notre endroit; c'est un homme de son +rang, un champi comme elle, et un bon patriote, oui-da! +C'est lui qu'a tué Mâcheballe d'un coup de fusil, +rasibus le bois du Grand-Chêne!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">au secrétaire.</span>) Alors, C'est un des nôtres, +tu vois!</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. Ou un émigré déguisé. Tu crois à +leurs histoires?</p> + +<p>CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez +vous gausser de nous. On n'a point de brigands chez +nous, ni d'émigrés non plus. On ne connaît point +ça. On est des bons citoyens, autant les uns comme +les autres. Où donc qu'on trouverait les moyens de +nourrir des étrangers, avec la misère qu'on a, bonnes +gens?</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">qui a pris des notes, au sous-officier qui revient +par le hangar.</span>) Eh bien, vous ne ramenez personne?</p> + +<p>LE SOUS-OFFICIER. Je n'ai pas rencontré une âme +dans le rayon d'un quart de lieue.</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) Ils nous trahissent tous. +Partons!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. La voiture est-elle réparée?</p> + +<p>CORNY. Oh! elle vous mènera ben deux cents lieues, +à c't' heure!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Partons, partons!</p> + +<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Montre donc un peu de +vigueur en partant; ne leur laisse pas croire qu'ils +t'ont joué!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Tout ce que nous avons vu ici +est louche, et tes registres sont mal tenus. Mon secrétaire, +ici présent, repassera demain sous bonne escorte +et changera vos garnisaires, qui font mal leur +devoir. D'où vient qu'ils ne se sont pas présentés pour +recevoir mes ordres?</p> + +<p>REBEC. Ils sont en tournée, citoyen commissaire.</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">au premier secrétaire.</span>) Tu vérifieras demain +à la municipalité tous les actes civils. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) J'ai +pris note de tes réponses et des assertions du paysan, +ton compère. Si vous avez menti, vous serez fusillés +dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects ont +disparu, entre autres la Françoise et la Marie-Jeanne, +ou conduira à Nantes, la chaîne au cou, tous ceux qui +leur auront donné asile. Vous entendez tous!</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">à ses fils et à ses valets, qui se sont rapprochés.</span>) On entend +ben, et on ne craint rien! (<span class="stage2">Ils sourient tous d'un air +ingénu.</span>)</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">appuyé sur un de ses secrétaires; il peut à peine +marcher.</span>) Je te donnerai des hommes sûrs. Il faut +retrouver tous ces brigands! Il faut en finir avec +eux! Il faut faire un exemple (<span class="stage2">bas</span>), et frapper de +terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au +nez!</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE. A la bonne heure! Je te reconnais, +je te retrouve!</p> + +<p>LE DÉLÉGUÉ. Oui, boire du sang, tu l'as dit, puisqu'on +succombe quand on hésite!</p> + +<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau à +la main; avec un ton et une physionomie sinistres.</span>) A demain, vous +autres! (<span class="stage2">Ils remontent en voiture.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à Rebec,</span>) qui va près de lui. Si elles sont ici, ne me +le dis pas. Sauve-les à tout prix, et tout ce que je possède +est à toi! (<span class="stage2">Il saute sur son cheval et suit la voiture qui s'éloigne.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VII.--REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIÈRE, +LOUISE, ROXANE, <span class="sc">les Paysans</span>, suivant des yeux la voiture, +et retournant à leurs travaux quand elle a disparu.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">se parlant à lui-même, devant Corny.</span>) Ah bien, oui! +tout ce qu'il possède! Qu'est-ce qu'il a, le pauvre officier? +Et quand il aurait des millions, à quoi ça me +servirait-il, si on me fusille? Je n'ai pas d'enfants, +moi, je n'ai que ma peau, et j'y tiens.</p> + +<p>CORNY. Ne dites toujours pas à ces dames que leur +cousin est venu céans! ça les rendrait trop tranquilles, +la vieille crierait ça sus les toits...</p> + +<p>REBEC. Oh! ne craignez rien! je n'ai garde; mais +que le bon Dieu vous bénisse, vous! vous m'attirez, +de belles affaires avec vos histoires!</p> + +<p>CORNY. Point du tout! j'ai parlé vite et bien... +J'avais pas le temps de penser.</p> + +<p>REBEC. Mais quelle sacrée idée avez-vous eu de +fiancer mademoiselle Louise avec Cadio?</p> + +<p>CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre! Ici, +tout le monde a femme et enfants. J'ai bien pensé à +vous, mais je ne sais point si vous êtes veuf ou garçon; +alors, Cadio, que j'avais vu tantôt, m'a passé par +la tête...</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">venant par le hangar avec Cadio; Roxane les suit.</span>) + A +Rebec. Qu'est-ce qu'il me dit, Cadio? vous êtes en +grand danger à cause de nous?</p> + +<p>CORNY. Tiens! il était donc là encore?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">montrant le hangar.</span>) + Oui, ils m'ont bousculé dans +les fagots. Je me suis tenu coi; j'ai entendu tout.</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">à Louise.</span>) + Alors, vous savez qu'on viendra +demain...</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">agité.</span>) + Et que je suis perdu, moi! Trouvez, à +vous tous, le moyen de me sauver, ou je monte à +cheval, je rejoins le délégué, je vous dénonce, et j'obtiens +ma grâce.</p> + +<p>ROXANE. C'est peut-être le mieux! Va, coquin, ça +nous donnera le temps de fuir.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Fuir encore? avec ma goutte? +J'aime mieux risquer le tout, je reste.</p> + +<p>CORNY, à Rebec. Eh ben, et nous autres? Si vous nous +dénoncez, on mettra le feu chez nous, et on nous jettera +dans la Loire?</p> + +<p>LOUISE. Mais, si nous restons, vous êtes également +perdus! Ah! mes pauvres amis, que faire?</p> + +<p>CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le +monde, et c'est le seul.</p> + +<p>LOUISE. Alors, c'est le bon; dites-le vite.</p> + +<p>CORNY. Faut vous marier toutes les deux.</p> + +<p>ROXANE. Nous marier? Et avec qui, bon Dieu?</p> + +<p>CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que ça +soit censé des patriotes. Vous savez bien qu'à Nantes +et à Paris des grandes dames se sont sauvées comme +ça de la prison et de la mort; c'était sur votre +journal.</p> + +<p>ROXANE. Quelle horreur! Jamais je ne consentirai...</p> + +<p>CORNY. Attendez donc, attendez donc! Il s'agit de +trouver deux hommes qui se prêtent à la frime pour +vous sauver. On les trouvera ben! Sitôt le mariage +bâclé, chacun ira de son côté. Vous serez censées parties +avec vos maris; pourvu qu'on voie les actes à +l'état civil, c'est tout ce qu'on veut, et alors, brigandes +ou non, on vous laissera tranquilles. Tant qu'à +nous, on ne nous fera point de mal.</p> + +<p>LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grâces accordées +à la condition de pareils mariages?</p> + +<p>REBEC. Mais certainement! (<span class="stage2">A Corny, bas.</span>) Je n'en sais, +ma foi, rien, mais ça doit être.</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">haut.</span>) + Ça est! c'est imprimé!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Au fait, je le tiens d'une lettre de +madame du Roseray. Quantité de femmes de qualité +ont passé par là. C'est le salut.</p> + +<p>LOUISE. Ma tante!...</p> + +<p>CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle! vous +vous imaginez donc que c'est des vrais mariages? Ah +ouiche! des mariages comme ça, devant le municipal, +sans prêtre et sans église? Vous savez ben qu'à présent +on s'en va la nuit dans les bois, nous autres, pour +trouver le bon prêtre qui nous marie à la belle étoile du +bon Dieu. Si on y allait point, on ne se croirait point +mariés... Eh ben, vous, vous n'irez point et y aura +rien de fait.</p> + +<p>ROXANE. Il a raison, mille fois raison! Ça ne durera +pas six semaines, une loi pareille. Me voilà décidée, +moi, je me marie.</p> + +<p>REBEC. Avec qui?</p> + +<p>ROXANE. Avec qui?... Avec toi, gredin!</p> + +<p>REBEC. Avec moi? Miséricorde!</p> + +<p>ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le +roi sera sur le trône.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Diantre! qui sait?. (<span class="stage2">Haut.</span>) Mais je veux +conserver mes opinions! Je suis républicain de coeur +et d'âme!</p> + +<p>ROXANE. Pardine! c'est ce qu'il faut! Fais-toi jacobin, +hébertiste, porte le bonnet rouge! Tu es trop +tiède, mon cher! Ma main et ma ferme, à condition +que tu seras un démagogue...</p> + +<p>LOUISE. Ma tante! tout cela n'est pas sérieux?</p> + +<p>CORNY. Si fait, demoiselle, faut que ça soit sérieux... +pour les bleus, s'entend! Voyons, Rebec, qu'est-ce qui +prouve le mariage pour ces gens-là? La feuille du registre, +pas vrai?</p> + +<p>REBEC. Et les témoins?</p> + +<p>CORNY. Les témoins?... On en trouvera bien pour +dire <i>oui</i> aujourd'hui, et <i>non</i> une autre fois! Un supposé, +vous faites les mariages ce soir; demain, vous +montrez l'acte au délégué ou à son <i>valet</i>; vous le +déchirez après demain, c'est pas plus malin que ça.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Est-ce vrai, ce qu'il dit?</p> + +<p>REBEC. Mais... oui, c'est très-possible! Vous pensez +bien que, le danger passé, je quitte le pays, moi! +Que mon successeur se débrouille!</p> + +<p>ROXANE. Et tu déchireras, mon cher, tu déchireras! +Sans ça, pas de ferme!</p> + +<p>REBEC. Oh! soyez tranquille; je n'ai nulle envie +d'être votre mari! (<span class="stage2">Bas.</span>) C'est une ferme... en toute +propriété?</p> + +<p>ROXANE. Tu veux un engagement signé?</p> + +<p>REBEC. Mais... ça se fait; <i>verba volant</i>!</p> + +<p>ROXANE. Tu l'auras. (<span class="stage2">A Louise.</span>) Allons, ma nièce, +fais comme moi. Choisis ton époux républicain.</p> + +<p>CORNY. Y a pas à choisir. J'ai choisi au hasard, mais +j'ai mis la main tout de suite sur le bon.</p> + +<p>LOUISE. Qui donc?</p> + +<p>CORNY. Cadio!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">interdite.</span>) Lui?</p> + +<p>CADIO. Je n'avais pas osé vous le répéter, demoiselle; +mais il a dit que nous étions fiancés.</p> + +<p>LOUISE. Et toi; Cadio, est-ce que tu te prêterais à +une supercherie... qui, après tout, n'engage en rien la +conscience? Voyons, tu réfléchis?</p> + +<p>CADIO. La conscience... vous êtes sûre? Je croirai +ce que vous croirez.</p> + +<p>LOUISE. Eh, bien!... en mon âme et conscience, je +crois, en bonne chrétienne, qu'un mariage où Dieu +n'est pas pris à témoin n'est qu'une feuille de papier.</p> + +<p>ROXANE. Pas même! c'est une feuille de chou!</p> + +<p>CADIO. Alors... dans votre coeur, vous direz non?</p> + +<p>LOUISE. Et toi aussi certainement!</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">poussant Cadio qui rêve.</span>) Allons, allons, Cadio! +t'es républicain, on sait ça! t'as tué Mâcheballe; mauvaise note, +quand, les blancs reviendront sur l'eau!... +Mais, en sauvant la demoiselle à c't'heure, tu te sauves +pour plus tard...</p> + +<p>CADIO. La sauver, elle! voilà ce qui me décide. +(<span class="stage2">A part.</span>) Puisque Henri m'avait commandé de la sauver... +(<span class="stage2">A Louise.</span>) Alors! vous le voulez?</p> + +<p>LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour +disputer ma vie à des misérables, je ne ferais pas un +mensonge; mais il s'agit de préserver mes vieux parents +et ces hôtes dévoués qui seraient massacrés avec +nous.--Voyons, tu as entendu parler ces égorgeurs +ivres de sang; doutes-tu encore de leur férocité?</p> + +<p>CADIO. Non! c'est des fous, des malades, des malheureux! +La République va mourir!</p> + +<p>ROXANE. Eh bien donc, tu reviens à nous, Cadio! +Aide-nous à tromper ces monstres, et dépêchons-nous. +Rebec dit qu'il faut nous marier ce soir.</p> + +<p>REBEC. Oui, oui, et tout de suite! Je cours préparer +les actes, Corny se charge de trouver les témoins.</p> + +<p>CORNY. J'y vas, ça ne sera pas long.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">à Roxane.</span>) Eh bien, en voilà une +plaisanterie! Si je n'avais la goutte, je danserais à +votre noce, ma chère amie!</p> + +<p>ROXANE. Ne riez pas ou cachez-vous. Je vais m'habiller. +(<span class="stage2">Elle s'en va.</span>)</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Vous n'avez pas peur?...</p> + +<p>LOUISE. De quoi?</p> + +<p>CADIO. Alors... vous m'estimez? vous avez confiance +en moi?</p> + +<p>LOUISE. N'en es-tu pas digne?</p> + +<p>CADIO. Si Henri était là, il dirait oui pour moi, lui! +C'est lui qui m'a fait penser que j'étais un peu plus +qu'un chien... Sans doute vous le pensez aussi, puisque +vous me demandez un service d'ami?</p> + +<p>LOUISE. Oui, je te regarde comme un ami sérieux.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">mélancolique toujours.</span>) + Alors, je suis content. Allez +vous faire belle,--pour qu'on croie que vous m'épousez +de bon coeur!</p> +<br> + +<h4>DEUXIÈME TABLEAU</h4> + + + +<p>Une heure s'est écoulée. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire +enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au zénith, le ciel est +parsemé d'étoiles brillantes.--La ferme est déserte et silencieuse, sauf +la maison d'habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers les +vitres ternes et rougeâtres.--Les ombres vagues de quelques femmes +passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup +les chiens aboient avec fureur.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--<span class="sc">LA MÈRE CORNY, avec une de ses +Brus; puis SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.</span></p> + +<p>LA MÈRE CORNY, (<span class="stage2">sur le seuil, regardant.</span>) Qu'est-ce qu'ils +ont donc à tant japper? avec ça qu'on n'a point +d'hommes à la maison!</p> + +<p>UNE DES BRUS, (<span class="stage2">venant aussi du dehors.</span>) Je ne vois rien! +c'est qu'ils entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous, +ma mère. Il n'y a encore rien de prêt +pour le souper.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé +à inviter les garnisaires! Il faut ça pour avoir leurs +témoignages.</p> + +<p>LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai été moi-même. (<span class="stage2">Elle +rentre. Les chiens aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson, +déguisés en paysans et suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour +par le hangar.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) Fais donc taire ces maudits +chiens!</p> + +<p>TIREFEUILLE. Faut-il les étriper?</p> + +<p>RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur +la viande. (<span class="stage2">Tirefeuille apaise les chiens.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici?</p> + +<p>RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés, +c'est la ferme du Mystère. Tiens, la palissade ici; +là-bas, la pierre druidique...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles étaient +quand Louise m'a écrit. Pourvu qu'elle y soit encore! +J'avoue qu'il ne serait pas gai d'avoir mené à +bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la +tante!</p> + +<p>RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions +cependant pas l'abandonner.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles à ton aise! on +voit bien qu'elle n'est pas amoureuse de toi.</p> + +<p>RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'éclaireur, +est sûr d'avoir reconnu Louise tantôt sous les habits +d'une chevrière. Il faudrait, avant de nous montrer, +savoir au juste où elle est. (<span class="stage2">A Tirefeuille à demi-voix.</span>) Avance, +et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on les +ouvre! Glisse-toi contre le mur.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des +crêpes là dedans. Quelle flambée! et la bonne odeur +de graisse, Jésus-Dieu!</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Mon cher marquis, un dernier +mot avant d'agir. Je ne te laisserai pas éluder la +question.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons, +finissons-en! tes scrupules sont absurdes.</p> + +<p>RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu'à +emmener Louise, et, d'après toutes les dispositions +que tu as prises, il est clair que tu veux l'emmener +seule.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener +trois personnes, car le vieux imbécile la Tessonnière +en est également, que de prendre la lune avec les dents. +Louise est ma fiancée, elle s'est promise à moi...</p> + +<p>RABOISSON. A la condition que tu sauverais son père.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de +ma vie. On m'a emporté mourant, et il me semble +qu'après trois mois de souffrance et de maladie, j'ai +bien payé ma dette. (<span class="stage2">A Tirefeuille, qui revient.</span>) Eh bien?</p> + +<p>TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont +pas là.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Diable!</p> + +<p>TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles +doivent en être. Vous ne pouvez pas manquer de les +voir rentrer d'un moment à l'autre.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la +garde. (<span class="stage2">Tirefeuille s'éloigne.--A Raboisson.</span>) Pour conclure, je +ne t'empêche en aucune façon de prendre deux de +mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard. +C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais +mieux de les avertir que nous reviendrons plus tard +exprès pour eux. Moi, j'emmène Louise, je l'ai résolu, +je le veux, je l'aime!</p> + +<p>RABOISSON. Et tu l'épouses?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire +jurer?</p> + +<p>RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père. +Eh! mon Dieu; je ne suis pas plus scrupuleux qu'un +autre, tu le sais bien; mais Louise m'intéresse. Ce +n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la +trompes.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est +pour cela que j'en suis fou, et que, si je ne peux pas +la vaincre autrement, je l'épouserai. Es-tu satisfait?</p> + +<p>RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel +dans la rédaction de ton contrat.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un +dévot ou un père de famille pour me chicaner de la +sorte? Non, tu es un vieux garçon comme moi, et tu +sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux +femmes qui ne demandent que de l'amour... Dieu +leur a donné comme à nous de la volonté pour résister, +et des griffes, faute d'autres armes, pour se +défendre. Qu'elles se défendent, si bon leur semble, +mordieu! nous jouons notre rôle en les poursuivant. +Elles peuvent toujours fuir; celle-ci m'appelle...</p> + +<p>RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son +père. Elle te demande de les réunir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me +suivra pour moi!</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">approchant.</span>) On vient!</p> + +<p>RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais +pas faire le paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. +(<span class="stage2">Il quitte la cour et se dirige vers le bois le plus proche.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) Fais mener près d'ici la +barque que j'ai louée.</p> + +<p>TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître! +voilà la fermière.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter +à la noce! Va-t'en, cache ta mauvaise figure. +(<span class="stage2">Tirefeuille s'en va par le hangar.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec +une de ses Brus; puis CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, +LOUISE, ROXANE, un Caporal de garnisaires, +Militaires et Invités.</span></p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir +encore deux chaises et la petite table. Attends, je vas +t'aider.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, +c'est à moi de porter ça. A la maison, pas vrai?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui +donc que vous êtes? Je ne vous reconnais point.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Un ami.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY, (<span class="stage2">méfiante.</span>) Un ami?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY, (<span class="stage2">émue.</span>) Ah! bonne sainte Vierge, tant +que ça? Mais, si c'est pour le dommage de quelqu'un, +je n'en veux point.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. +Je me cache. Je ne demande qu'à me reposer une +heure chez vous, et je pars.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du +monde, et on a invité les garnisaires. Vous irez dans +la grange, on vous portera à souper. Tenez! v'là la +noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées, +oui-da!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Deux?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, +mais encore de bonne mine. (<span class="stage2">Roxane entre en toilette de +mariée avec la fleur d'oranger à sa cornette; elle donne le bras à +Rebec.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ça?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, +notre servante.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à part.</span>) Roxane! Je crois rêver. (<span class="stage2">Haut.</span>) +Mais l'autre?...</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise, +avec le ménétrier Cadio. (<span class="stage2">Elle va au-devant de Louise et de +Cadio, qui sont entrés avec une partie des invités.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à part.</span>) Louise! Cadio! je deviens +fou! Ah! la Tessonnière, je le ferai parler! (<span class="stage2">Il se glisse +parmi les invités.--Toute la noce est entrée dans la cour et entoure les +deux couples. Un des garçons du village tient la cornemuse de Cadio et +crie: «Une danse, une danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires +avec leur caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout +de suite!»</span>)</p> + +<p>ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli! +Je veux danser, moi, ouvrir le bal. (<span class="stage2">A Louise.</span>) Sois +donc gaie! C'est charmant, le bal champêtre. Puisque +nous voilà sauvées de là guillotine!...</p> + +<p>CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (<span class="stage2">Il allume +une grosse lanterne de corne qu'il accroche à un pieu.</span>) Joseph! viens +par là, sur le tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. +(<span class="stage2">Bas.</span>) Fais du train, c'est tout ce qu'il faut.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">au garçon qui commence à faire brailler le biniou.</span>) Non, +Joseph! rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. +C'est moi qui ferai danser, comme les autres fois!</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">riant.</span>) Ah! par exemple! un nouveau marié, +c'est pas l'usage, ça! (<span class="stage2">A Louise.</span>) Faut observer tous les +usages!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">un peu gênée.</span>) Comment, Cadio, vous n'allez +pas me faire danser?</p> + +<p>CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé +de ma vie et ne veux point vous faire rire de moi.</p> + +<p>LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que +j'aurai l'avantage d'inviter la belle Françoise, nonobstant +l'autorisation préalable du mari.</p> + +<p>CADIO. Oui, oui, allez!</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">à Louise qui hésite.</span>) Craignez rien, c'est nos amis +et nos répondants! (<span class="stage2">Louise donne la main au caporal, Roxane et +Rebec font vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent +en rond sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a +le droit de couper la chaîne et de s'y placer où il veut.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part.</span>) +Mariée, elle! Ah! j'arrive à temps! (<span class="stage2">A Tirefeuille, qui vient +par le hangar.</span>) Eh bien, qu'y a-t-il?</p> + +<p>TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, +le brouillard remonte.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois +ce joueur de biniou?</p> + +<p>TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays +d'avoir tué Mâcheballe.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de +nous suivre.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de +nous perdre, oui! Autrement... Après ça, un coquin +de moins...</p> + +<p>TIREFEUILLE. Ça Suffît! (<span class="stage2">Ils se séparent.</span>)</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas, en le voyant se diriger +vers Louise.</span>) N'oubliez pas qu'elle ne sait rien de la mort +de son père!... et méfiez-vous de ces bleus qui sont +là! Votre figure est si connue!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Allons donc! ma vie se passe à me +moquer d'eux. (<span class="stage2">Il va couper la ronde et sépare le caporal de Louise, +dont il prend la main. Personne n'y fait attention, pas même Louise, qui +le prend pour un paysan invité. La danse continue. Tout à coup, Cadio +s'interrompt, repasse la cornemuse à Joseph et descend du tonneau.</span>)</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>CADIO. Rien, rien, dansez toujours! (<span class="stage2">A part, isolé et regardant +Louise.</span>) Saint-Gueltas! c'est lui, j'en suis sûr. Ah! +voilà le réveil! Déjà! J'étais heureux, moi, de pouvoir +la préserver. La voir gaie et tranquille un moment! si +belle, si gracieuse à la danse,... et ma musette allait +si bien!... J'étais comme dans un songe! j'oubliais +tout!... et voilà le démon!</p> + +<p>CORNY, (<span class="stage2">interrompant la danse.</span>) Allons, allons, les amis! +le festin vous attend! Ça n'est pas du fameux; vous +savez la grand' misère, grand'misère! Y a des galettes, et des crêpes, +et du cidre; et puis encore du cidre, des crêpes et des +galettes. (<span class="stage2">Bas, au caporal.</span>) Avec quatre ou cinq bouteilles +de vin de Saintonge pour les amis qu'on a sous les +drapeaux.</p> + +<p>LES MILITAIRES et LES INVITÉS. Vive le père Corny!</p> + +<p>ROXANE. Oui, oui! allons manger des crêpes! (<span class="stage2">Bas, à +Rebec.</span>) Allons, mauvais drôle, donne-moi le bras!</p> + +<p>REBEC. Oui, aimable épouse; mais, essuyez donc +votre rouge: ça va se voir aux lumières, et ça donnera +des soupçons... (<span class="stage2">Ils rentrent tous dans la maison.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se +glisse derrière une charrette pour les observer.</p> + +<p>LOUISE, que Saint-Gueltas retient. Vous dites... de la part +de mon père? Parlez, parlez! nous sommes seuls.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">soulevant son chapeau.</span>) Louise, c'est moi! +votre père vous attend.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">étouffée par la joie.</span>) Ah! merci, merci! Il est +vivant! mon Dieu, merci! (<span class="stage2">Elle fond en larmes.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">la faisant asseoir.</span>) Il est à ses genoux. J'ai +tenu ma parole, je suis tombé mourant à ses côtés. +Lui... je ne dois pas vous cacher qu'il avait été blessé +aussi.</p> + +<p>LOUISE. Ah!, j'en étais sûre, qu'il ne pouvait pas +m'écrire! Et vous?...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je suis à peine guéri, mais j'aurai +la force de vous emmener et de vous protéger. Hâtons-nous, +Louise.</p> + +<p>LOUISE. Oui, oui!, mais... Hélas! non, pas avant demain +soir! Le salut des braves gens qui nous ont donné +asile exige que je sois représentée à un de ces misérables +qui viennent nous relancer jusqu'ici.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu'à demain? +Y songez-vous? croyez-vous que je le souffrirai?</p> + +<p>LOUISE. Puisqu'il le faut pour empêcher...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pour empêcher M. Cadio d'être inquiété, +n'est-ce pas? Ah! Louise, quelle insigne folie +que ce mariage!</p> + +<p>LOUISE. On m'a dit...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. On vous a trompée. Il ne vous préserverait +pas de la persécution et de la mort.</p> + +<p>LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutôt que de +perdre ces généreux paysans...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai +au pouvoir d'un Cadio, d'un idiot, d'un fou!</p> + +<p>LOUISE. Il n'est rien de tout cela.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">irrité et impétueux.</span>) Alors, c'est vous qui +êtes insensée de croire qu'un homme quelconque ne +se prévaudrait pas en pareille circonstance...</p> + +<p>LOUISE. Taisez-vous! Cette pensée calomnie son +dévouement, et elle m'outrage!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">à part, répétant tout bas.</span>) Outrage!...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! pardonne-moi, Louise, ma +Louise adorée!... Mais est-il possible que je ne sois +pas révolté jusqu'à la fureur en songeant qu'un autre, +fût-ce un misérable imbécile, vient de te donner son +nom et de recevoir ta main dans la sienne! C'est un +simulacre, je le sais, un engagement nul, arraché par +la crainte qu'exercent nos tyrans; mais il me tarde de +laver cette souillure avec mes baisers sur ta main +chérie! Viens, viens! je ne veux pas que cette brute te +voie une heure, une minute de plus!</p> + +<p>LOUISE. Impossible avant demain!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez à vous le +dire... Louise! votre père n'est pas guéri,... son état +est grave,... on n'est pas certain de le sauver. Le temps +presse, il réclame vos soins!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">qui s'est levée.</span>) Assez, assez! partons; mais il +faut appeler...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Les autres, oui! Raboisson est ici, +il s'en charge; venez, j'ai là une barque, nous les rejoindrons +à un endroit convenu.</p> + +<p>LOUISE. Mais... les paysans!... Mon Dieu, que va-t-on +leur faire? Avertissons-les.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments +sont précieux. Si nous ne retrouvions pas votre +père vivant, quels reproches n'auriez-vous pas à vous +faire, vous?</p> + +<p>LOUISE. Mon pauvre père! ah! lui avant tout; emmenez-moi, +courons!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Venez! (<span class="stage2">Ils vont pour sortir par le hangar.</span>)</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qui s'est mis devant, les arrête.</span>) Non, il vous trompe, +il ment! votre père...</p> + +<p>LOUISE. Est mort?</p> + +<p>CADIO. Non, émigré! Il n'est pas où il vous dit.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">mettant la main à sa ceinture.</span>) Comment +le saurais-tu, imbécile? (<span class="stage2">A Louise, bas.</span>) Vous voyez bien, +il est jaloux! il va parler en maître. Remettez-le donc +à sa place, ou je serai forcé...</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">lui retenant le bras.</span>) Non, non!--Adieu, Cadio. +J'emporte ton anneau d'argent, gage de ton dévouement +et de ta soumission. (<span class="stage2">Montrant Saint-Gueltas.</span>) Voici +l'époux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir +quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà +pour payer le voyage. (<span class="stage2">Elle lui donne une bourse et disparaît avec +Saint-Gueltas, qui, en passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les +débris du hangar.</span>)</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">stupéfait.</span>) De l'argent! de l'argent à Cadio pour +payer son silence! celui qu'on estimait, que l'on prétendait +traiter en ami! (<span class="stage2">Il jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille +rampe et s'en saisit.</span>) Ah! Voilà leur coeur, à ces femmes-là! +voilà leur amitié, leur reconnaissance! Je +comprends à présent ce que j'ai entendu là ce matin! +Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire +du sang, c'est des hommes qu'on a humiliés et qui se +vengent!... Mais qu'est-ce que je peux faire, moi?... +Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il l'enlève, +ce démon! (<span class="stage2">Le brouillard s'est dissipé, il voit Saint-Gueltas et +Louise, dans la barque, quitter la rive.</span>) Ils remontent le courant! +j'irai plus vite qu'eux! Je crierai à Louise que son +père est mort. Il le faut. (<span class="stage2">Il va vers la barrière.</span>)</p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc +et disparaît en disant:</span>) Il a son affaire! (<span class="stage2">Cadio est tombé sur le +coup.</span>)</p> + +<p>CADIO, égaré, se soulevant. Eh bien, qu'est-ce que c'est +donc? Pourquoi ce coup de poing? Tant pis! Allons! +Comment! me voilà sans force? Il m'a fait grand mal, +ce lâche! (<span class="stage2">Regardant sa main qu'il a portée à son côté.</span>) Du sang? +est-ce du sang? Ah! l'assassin! qu'est-ce qu'il m'a fait? +N'importe, j'irai. Louise!... (<span class="stage2">Il retombe sur la paille et reste +évanoui.</span>)</p><br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--CORNY et REBEC sortent de la maison et passent +près de CADIO sans le voir.</p> + +<p>CORNY. C'est drôle tout de même que les deux jeunes +mariés ne se montrent point! Faudrait pourtant qu'on +les voie!</p> + +<p>REBEC. Moi, je vois ce que c'est... Mademoiselle +Louise a grand'honte de ce mariage; elle n'est point +comme sa tante, qui en rit parce qu'au bout du compte +épouser un fonctionnaire... ce n'est pas tant déroger!...</p> + +<p>CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux. +Elle aura ouï dire au pays que c'est tous des sorciers +et des meneux de loups. Dame, y a ben du vrai là dedans, +et Cadio a une parole, une manière, une figure, +qui ne sont pas comme celles des autres chrétiens. +Pourvu qu'il l'ait pas charmée avec quelque sortilége! +ça s'est vu!</p> + +<p>REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des bêtises! +Il ne faut plus croire à ces superstitions-là. Moi, je +pense que la demoiselle se cache et qu'elle a dit à Cadio +de s'en aller. Allons! on en fera des plaisanteries; +ça ne nous regarde pas.</p> + +<p>CORNY. Eh! eh! des plaisanteries sur les nuits de +noces, c'est ce qu'il faut, mordi! Je vas en faire +aussi!</p> + +<p>REBEC. Oh! mais non! La vieille pourrait se fâcher +et se trahir! Croyez-moi, poussez tout votre monde à +boire et à danser, ça fera oublier les absents.</p> + +<p>CORNY. J'vas flanquer de l'eau-de-vie dans le cidre. +Allons, venez-vous? (<span class="stage2">Il rentre.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE V.--REBEC, puis HENRI et CADIO.</p> + +<p>REBEC. C'est drôle tout de même, ces mariages-là! +On ne sait pas ce qui peut arriver. S'ils étaient bons +par hasard, et si ces dames rentraient dans leurs +biens?... Qu'est-ce qui rôde donc par là? Miséricorde! +M. Henri! Vient-il pour les faire sauver? Oh! pas de +ça! Et la visite de demain! Il faut l'éloigner d'ici, +sans qu'il les voie! (<span class="stage2">Bas, allant à lui.</span>) C'est moi, ne craignez +rien.</p> + +<p>HENRI. C'est justement toi que je cherche.</p> + +<p>REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lâcher +votre consigne?</p> + +<p>HENRI. J'ai risqué ma tête, voilà tout; j'ai laissé le +délégué sous bonne garde à Donges, où il passe la nuit. +Je suis venu seul à bride abattue. J'ai caché mon cheval +derrière le moulin. Me voilà. Parle vite. Louise est +ici?</p> + +<p>REBEC. Mais... non! je ne vous ai pas dit ça!</p> + +<p>HENRI. Tu me l'as fait entendre par signes tantôt; +tu me montrais ces bois...</p> + +<p>REBEC. Oui, le côté par où elles se sont sauvées.</p> + +<p>HENRI. Ainsi cette Françoise, cette Marie-Jeanne, +qui ont attiré les soupçons, ce n'est pas Louise et sa +tante?</p> + +<p>REBEC. Si fait! c'est à moi qu'elles doivent leur salut. +Je les ai protégées ici pendant tout l'hiver; mais, +ce soir, elles ont été prudemment se réfugier ailleurs.</p> + +<p>HENRI. Où ça? Dis-le donc vite!</p> + +<p>REBEC. Vite, vite!... permettez, monsieur Henri. +Ce que vous voulez faire est une trahison envers la +République!</p> + +<p>HENRI. Ah! tu as des scrupules, à présent?</p> + +<p>REBEC. J'en ai... j'en ai pour vous! Vous n'en avez +donc plus?</p> + +<p>HENRI. Quant à cela, non! Ce n'est plus la guerre, +c'est-à-dire le besoin de se défendre; c'est la persécution, +c'est-à-dire le besoin de se venger. Malheureusement, +je n'ai ni temps ni fortune, ni liberté d'agir +pour assurer la fuite de ces deux femmes; mais je +peux faire qu'elles soient averties de quitter la France +et de mettre à leur disposition le peu que j'ai. Tu vas +me dire où elles sont, et j'y cours.</p> + +<p>REBEC. Vous auriez grand tort d'attirer l'attention +sur elles. Elles ont plus d'argent que vous. Saint-Gueltas +leur en a fait tenir, et c'est en Angleterre qu'elles +se proposent d'aller.</p> + +<p>HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis là?</p> + +<p>REBEC. Je vous jure! Voulez-vous que, pour plus +de sécurité, j'envoie un exprès après elles, pour leur +dire de filer vite?</p> + +<p>HENRI. Vas-y toi-même!</p> + +<p>REBEC. Oh! moi, un municipal, pas possible! mais +le fermier ira.</p> + +<p>HENRI. Vite alors! Tiens! voilà pour payer son déplacement.</p> + +<p>REBEC. Inutile, gardez ça. Il ira par dévouement à +ces dames, et il ira plus vite que vous qui ne connaissez +pas les chemins. Allez-vous-en, les garnisaires sont +par là. Je tremble qu'ils ne vous voient!</p> + +<p>HENRI. Adieu donc! tu réponds...</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">avec une dignité burlesque.</span>) Je réponds de tout. Retournez +à votre poste, citoyen lieutenant! (<span class="stage2">Henri s'éloigne.</span>) +Et nous... retournons à ma noce! (<span class="stage2">Il rentre.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">revenant sur ses pas.</span>) Il me trompe... Je ne sais +pas pourquoi il me semble... Ce n'est pas un méchant +homme, il ne les livrerait pas; mais il craint la mort, +et, dans ces temps de fureur, quiconque tient à la vie +est capable de tout! Le temps marche, chaque instant +me perd, et je ne sais que faire pour que mon danger +serve à ces pauvres femmes! Tiens! un homme endormi... +ou ivre! Cadio! tout est sauvé. (<span class="stage2">Il le secoue et l'appelle +à voix basse.</span>) Cadio! Cadio, mon ami!</p> + +<p>CADIO. Ah! vous me faites mal, vous!</p> + +<p>HENRI. Es-tu malade?</p> + +<p>CADIO. Oui, bien malade!</p> + +<p>HENRI. Et pourquoi es-tu là, seul, couché par terre? +La misère, la faim peut-être? Il n'y a donc plus de +pitié en ce monde? (<span class="stage2">Il l'aide à se relever.</span>) Pauvre garçon, +remets-toi, voyons! Tiens, bois un peu.--(<span class="stage2">Il lui fait boire +quelques gouttes d'eau-de-vie dans une petite bouteille plate qu'il porte +sur lui en cas de blessure ou d'épuisement.</span>) Ça va-t-il mieux?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qu'il a assis sur un timon de charrette.</span>) Oui; qu'est-ce +que vous voulez? Ah! c'est vous?</p> + +<p>HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche +Louise, et... m'entends-tu?</p> + +<p>CADIO. Oui, Louise, partie.</p> + +<p>HENRI. Tant mieux, alors! Merci, Cadio.</p> + +<p>CADIO. Oh! non, pas tant mieux! partie avec lui!</p> + +<p>HENRI. Qui, lui?</p> + +<p>CADIO. Saint-Gueltas! Allons, courez; moi, je ne +peux pas!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">douloureusement.</span>) Et moi, je ne dois pas!</p> + +<p>CADIO. Vous y renoncez?</p> + +<p>HENRI. Il y a longtemps que j'ai renoncé à être heureux, +Cadio! Il n'est plus question de ça en France! Je +ne voulais pas que mes parentes fussent traînées à la +boucherie nantaise au milieu des insultes.--Saint-Gueltas +est mon ennemi, mon ennemi politique et personnel; +mais Louise n'a plus que lui pour la protéger, +je ne les poursuivrai pas!</p> + +<p>CADIO (<span class="stage2">ranimé, se levant.</span>) Oh! vous n'aimez donc pas?... +vous n'êtes donc pas jaloux?</p> + +<p>HENRI. Je n'ai pas le droit de l'être. Louise ne m'a +jamais aimé.</p> + +<p>CADIO. Qu'est-ce que ça fait, ça? Elle est aveugle, +elle est trompée, et elle veut l'être, parce qu'elle est +folle, parce qu'elle est lâche!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">étonné.</span>) Qu'est-ce que tu as donc contre elle, +Cadio?</p> + +<p>CADIO. Moi? Rien! Je déteste les royalistes, voilà +tout... et je veux... je veux m'engager, à présent! J'ai +l'âge! je me suis toujours caché... je ne veux plus avoir +peur! Emmenez-moi!</p> + +<p>HENRI. Certes, de tout mon coeur. Il y a longtemps +que je le voulais et que je me tourmentais de ce que +tu étais devenu. Bois encore, et viens, car je suis +pressé!</p> + +<p>CADIO. Oui, soldat! je serai soldat! Je tuerai Saint-Gueltas!--Bonté +de Dieu! je ne peux pas marcher! +Allons, laissez-moi mourir là. Je suis blessé, voyez!</p> + +<p>HENRI. Blessé? par qui?</p> + +<p>CADIO. Je ne sais pas, un assassin! peut-être lui, +parce que je voulais courir après elle.</p> + +<p>HENRI. Ce n'est peut-être rien, essaye; donne-moi +le bras, mon cheval est bon, il nous portera tous les +deux.</p> + +<p>CADIO. Où est-il?</p> + +<p>HENRI. Là, au moulin; c'est tout près.</p> + +<p>CADIO. Allons! (<span class="stage2">Il retombe.</span>) Pas possible. Adieu!</p> + +<p>HENRI. Non! je te porterai.</p> + +<p>CADIO. Vous, me porter?</p> + +<p>HENRI. La belle affaire!</p> + +<p>CADIO. Ah! tenez, c'est vous que j'aime! tout le +reste... il n'y a que vous... Je marcherai!</p> + +<p>HENRI. Eh! oui, tu marcheras! Tu apprendras à +marcher à moitié mort. Je te l'ai déjà dit au Grand-Chêne: +sers ton pays et tu deviendras vite un homme.</p> + +<p>CADIO. C'est vrai, je me souviens! Eh bien, allons +je serai un homme!</p> + +<p>HENRI. Attends! voilà sous mes pieds quelque chose... +Ne tombe pas!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">touchant avec son pied.</span>) Je sais ce que c'est! Mon +biniou!</p> + +<p>HENRI. Ah! tu y tiens? (<span class="stage2">Il veut le ramasser.</span>)</p> + +<p>CADIO. Non, laissez-le. C'est fini, ça! Un sabre, c'est +un sabre que je veux! (<span class="stage2">Ils s'en vont. On continue à chanter et à +danser dans la maison.</span>)</p> +<br> + +<h4>TROISIÈME TABLEAU</h4> + + +<p>Un îlot couvert d'une épaisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise abordent, et +descendent d'une barque que conduit un paysan batelier.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, <span class="sc">un +Batelier</span>.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">au batelier.</span>) Va plus loin remiser ton +bachot, cache-le bien et attends-nous. (<span class="stage2">Le batelier obéit.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">sur la grève.</span>) Mon Dieu, pourquoi nous arrêter +déjà?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais +nous étions suivis.</p> + +<p>LOUISE. Vous en êtes sûr? Je n'ai rien vu! C'est peut-être +nos compagnons!...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire +à cheval votre tante et M. de la Tessonnière un +peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas sur la +rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront, +si l'on s'obstine à nous suivre; mais j'espère +qu'on nous a perdus de vue. (<span class="stage2">Ils ont gagné le milieu de l'îlot.</span>) +Tenez, voici une hutte de roseaux où j'ai déjà échappé +une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre sur +le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon +manteau. Entrez, il fait froid.</p> + +<p>LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. +J'ai passé plus d'une nuit d'hiver dans les genêts +pour déjouer les perquisitions. Je resterai ici, assise. +Personne ne peut me voir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi +avec une obstination...</p> + +<p>LOUISE. Non! Dans la position où je suis, inquiète +et désolée, puis-je penser que vous ne respecteriez pas +mon malheur et mon isolement?... Mais verrez-vous +d'ici passer cette barque qui nous suit?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je +l'entende; j'ai l'oreille exercée, et, d'ailleurs, la nuit est +si calme et si belle! Cet endroit est charmant, et le +murmure de ce grand fleuve semé d'étoiles est si doux! +Ah! sans l'inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez +votre âme se dilater ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense +qu'à celui qui m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. +Il est donc bien mal?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. J'ai exagéré. Pardonnez-le-moi, +chère enfant. Je devais vous arracher à ce refuge périlleux, +à ces protecteurs imbéciles...</p> + +<p>LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur! +Est-ce vrai maintenant, ce que vous dites? Mon père...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi, +Louise, ce mariage absurde contracté ce soir...</p> + +<p>LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il +n'existe pas. Quand même la loi impie qui prétend le +rendre sérieux sans consécration religieuse ne serait +pas déchirée au premier jour de raison et de foi qui +luira sur la France, il n'aurait aucune valeur.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels +noms?</p> + +<p>LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées +sous des noms d'emprunt.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre?</p> + +<p>LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit?</p> + +<p>LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a +rédigé a tout intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, +vous m'avez promis de faire arrêter le secrétaire +du délégué, qui doit aller demain à la municipalité +pour vérifier le registre et renouveler la persécution. +Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres +amis de la ferme ne seront pas victimes de ma fuite +précipitée.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, +si vous le voulez, les deux oreilles de M. le secrétaire.</p> + +<p>LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver +mes bons paysans sans me remettre sous les yeux les +horribles représailles...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, +Louise. Vous n'avez rien vu dans la guerre de Vendée, +celle que nous commençons sera autrement terrible. +On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis +en vigueur l'affreux décret de la Convention. On a +brûlé les chaumières, égorgé les femmes et les enfants +des insurgés absents; on a dévasté leurs champs, détruit +leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces atrocités!</p> + +<p>LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, +et nul pouvoir humain ne le retiendra désormais. Le +Breton, notre nouvel allié, est vindicatif, et le dictateur +de Nantes semble avoir pris à tâche d'exaspérer +ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les +patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde +à leur chapeau: ne soyez donc pas surprise si +vous voyez les leurs en chapelet à la ceinture de nos +chouans farouches!</p> + +<p>LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que +je ne voie plus couler le sang, que je n'entende plus le +râle de l'agonie! J'en serais devenue folle! A présent +que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois, +je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin +avec mon pauvre père, dussé-je mendier pour le +nourrir!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté +dans ma maison; séparé de ces chefs ineptes qui ont +perdu la Vendée, je me fais fort de tenir dans mon +Marais jusqu'au rétablissement de la monarchie. Les +princes eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge +et, de là, diriger une guerre qui embrasera la +France d'un bout à l'autre. Alors, Louise, une grande +existence vous est réservée, si par crainte et découragement +vous ne séparez pas votre avenir du mien.</p> + +<p>LOUISE. Je suis insensible à l'ambition. Si mon père +consent à rester avec vous, c'est la reconnaissance +seule qu'y m'y retiendra.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester +indifférente aux grandes choses que je suis peut-être +destiné à accomplir?</p> + +<p>LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges +d'audace, de persévérance et d'habileté, mais je ne +crois plus au succès. Hélas! vous périrez victime de +votre zèle!... S'il en doit être ainsi, pourquoi risquer +dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous +reste?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous +abandonnons la partie?</p> + +<p>LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même +et faire place au besoin que la France éprouve +de revenir à la civilisation.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d'étranges +utopies, ma chère Louise. La civilisation que la +France d'aujourd'hui appelle et désire, c'est la négation +du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut +l'égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous +possible que le bourgeois, dévoré d'ambition, renonce +à un état de choses qui lui ouvre toutes les carrières, +et qu'il consente à rétablir nos priviléges, qui l'excluaient +du concours? Non, jamais plus le plébéien +ne nous cédera le pas de bonne grâce. Il faut donc +nous annihiler devant lui et nous faire plébéiens +nous-mêmes, ou il faut l'écraser et le réduire au +silence. Pour ma part, j'y suis résolu, et, si je succombe, +j'aime mieux la mort qu'une vie d'abaissement +et de honte.</p> + +<p>LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense +pas comme vous.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, +endormi, dirai-je corrompu par la vie frivole et raisonneuse +de Paris, avait admis les idées nouvelles et +fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son +sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à +nous purs et solides enfants de la vieille France, à +nous qui, retirés dans nos bastilles de province, +n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience +de nos droits. Nous sommes la race forte, ma +chère Louise, la race qui doit courber les races bâtardes +ou périr les armes à la main. On a crié contre +nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour +éveiller la jalousie des croquants, et les droits qu'ils +invoquent pour nous les ravir ne sont, comme les +nôtres, basés que sur la force et la volonté. Qu'ils +essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de +résister! Si nous succombons, nous l'aurons mérité +apparemment, nous aurons manqué d'énergie; mais +nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens +sont devenus bons pour combattre la Révolution, +même l'appel à l'étranger, qu'on a pris soin de nous +faire accepter en nous proscrivant et en nous jetant +dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout +scrupule, seule condition pour devenir invincible! +Est-ce que mon obstination vous scandalise? est-ce que +vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la Révolution, +comme tant d'autres qui nous ont quittés +durant la campagne d'outre-Loire, pour essayer d'une +opinion mixte et d'une situation honteuse, sous prétexte +de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas +quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est +pour ne pas la démoraliser en passant pour un traître. +J'ai tout sacrifié et j'ai conseillé à votre père de tout +sacrifier à l'influence, au prestige que nous devions +conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur, +c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est +tout. Nous soulèverons les provinces de l'Ouest sur +une plus vaste étendue; mais n'oubliez pas que, pour +réussir, il nous faut refuser toute concession à l'esprit +révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, +accepter la rudesse, la superstition, la férocité du +paysan qui donne son sang à notre cause, et le maintenir +dans cet état de colère farouche où il puise son +courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le +secours de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux +foudroyer sur nos côtes ces nouveaux Français +qui prétendent organiser une société sans roi, sans +prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun +genre, et sans respect d'aucune supériorité.</p> + +<p>LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis +d'avoir perdu beaucoup de la mienne. Je la retrouverai +peut-être... Il me semble que je la retrouve déjà +en vous écoutant.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez +réclamé mon appui, chère Louise; il faut le vouloir +sérieux, il faut le vouloir entier.</p> + +<p>LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant +de manières et déchiré de tant de remords!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?</p> + +<p>LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous +interroger... Pourtant il faut que vous me disiez... +Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur l'échafaud +pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me +suivant à la guerre?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt +qu'elle a été noyée à Nantes.</p> + +<p>LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre +Marie! Et c'est moi qui l'ai envoyée à l'ennemi!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la +vengeance! Voyons, Louise, vous pleurez! Le temps +des larmes est passé; la source doit être tarie. Il s'agit +de vouloir, à présent!</p> + +<p>LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes +pleurs. Laissez-les couler une dernière fois, peut-être +aurai-je du courage après.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">l'entourant de ses bras.</span>) + Eh bien, oui, +pleure, chère créature désolée! pleure et pardonne-moi +ma rudesse; mais songe que te voilà sous ma +protection. Oui, je sais combien tu as souffert! +Comment as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs +et de déchirements? Te voilà comme une pauvre fleur +roulée dans le gravier du rivage; mais c'est le rivage, +Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la +tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? +ne repousse pas mon étreinte. Il me semble que je +retrouve mon propre coeur arraché de ma poitrine en +te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma +souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es +pour moi tout cela, et je veux te tenir lieu de tout. +Crois-le enfin, et dis-moi que tu le veux aussi, ou la +force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres +m'abandonne pour jamais!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">se dégageant de ses bras.</span>) + Écoutez-moi! Vous +me l'avez dit souvent, le temps n'est plus où l'amour +voilé pouvait longtemps remplir le coeur d'une jeune +fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous +aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su +vous cacher l'ascendant que vous excerciez sur moi: +j'ai été sincère avec vous. Je vous ai dit aussi l'effroi +que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché qu'en +retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort +désespéré pour le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais +pas, je ne l'ai jamais aimé, et pourtant, s'il fût revenu +à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à être au +moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez +que, dans ce temps-là, on disait autour de moi que +vous n'étiez pas libre, que votre femme vivait encore...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée +par un prêtre dont j'avais blessé la vanité et combattu +l'influence?</p> + +<p>LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du +Grand-Chêne, au moment où nous pensions tous +marcher à la mort, vous m'avez fait promettre d'être +votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce +désastre. Eh bien, depuis ce terrible jour et durant +le lugubre hiver que je viens de passer, séparée de +mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé à +toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais +perdue, bannie, misérable, oubliée, et, en songeant à +vous, je me disais que vous ne m'aviez jamais aimée, +que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre +amour, et que, dans cette promesse de mariage que +vous m'aviez arrachée, il y avait eu le délire d'un +suprême enthousiasme plutôt que l'attachement profond +d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites? +Il y a des moments où je crois vous sentir plein de +bonté, de douceur et de tendresse sous votre terrible +écorce, et ce contraste m'émeut et me charme. Dans +ma solitude, je me suis retracé certains moments où +vous sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme +tout à l'heure; mais je me rappelais aussi qu'après +avoir épuisé avec moi les séductions de votre langage +facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit +et une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire +et m'épouvante. Irrité, je vous crains;--attendri, je +vous crains plus encore... Que de fois, assoupie sur la +bruyère durant ces longues journées où je gardais les +chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant +de reproches, me menaçant de me tuer ou m'attirant +dans le piége de vos séductions! Plus d'une fois, +égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte, +croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans +mes cheveux votre main sanglante... Ayez pitié de +moi! ne me brisez pas de douleur, mais ne m'avilissez +pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux +mourir,--et je me tuerais! Vous savez bien que, si +j'ai l'esprit timide, je n'ai pas le coeur lâche.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive, +c'est pour cette fierté tremblante que je t'adore, +moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es confessée, je veux me +confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus souvent +encore que les agitations et les obligations de la +guerre. J'ai essayé, moi aussi, de t'oublier, de me +distraire. Impossible! ton image adorée me poursuivait, +et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme +sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon +lit de douleur; je le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, +tantôt éperdu et enivré... Mais le terme de tant +d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et indigne +de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi. +O Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais +déjà! Laisse-moi te rassurer sur cet avenir qui +t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va! Tout homme +de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les +autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en +toi, et je ne demande qu'à toi la durée de mon énergie. +Ce n'est pas là un rêve, et, si tu doutes, c'est que +ton attachement n'est pas encore la passion que +j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que +tu m'aimes follement, c'est-à-dire tel que je suis et +sans me comparer à personne, sans me juger d'après +tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe des êtres +pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon +ou méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi +une force capable d'absorber ta vie et de te la rendre +décuplée par le souffle de ma poitrine ardente? Ne +vois-tu pas que je suis un type à part, un homme que, +ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne +sont de taille à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma +colère, briser tout sur mon passage comme la foudre, +et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à l'insecte +qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me +le reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus, +qui sait? N'ai-je pas prouvé que, si je satisfaisais +parfois mes passions en égoïste, je savais les vaincre +en stoïcien quand une raison supérieure parlait à +mon orgueil? Quel est après tout le résultat de cette +vie délirante qui m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le +sacrifice? N'ai-je pas tout donné, ma fortune, mon +repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux +faire triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un +téméraire, un prodigue; j'engloutirai ta fortune +comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans +fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, +certes, et tu me mépriserais, si j'hésitais à le faire. +Trafiquer, conserver, prévoir au milieu de la vie +d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce +digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé +comme l'amour timide et matrimonial de nos grand'mères! +Nous ne sommes pas nés pour ces choses-là, +nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au +milieu d'une tourmente, se souciant peu des faibles +destinés à être broyés, et trempant les forts pour des +combats formidables. Tu vois bien que je suis une de +ces puissances fatales qui doivent tout traverser et +tout vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le +cachet de ma destinée. Là où je passe, dans les boudoirs +comme dans les halliers, le sanglier que je suis +met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie +galante. C'est qu'à travers ce masque bestial luit une +flamme qui vient du ciel ou de l'enfer; c'est que +cette main est plus noueuse que le câble et plus dure +que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules +arquées te porteraient tout un jour sans se fatiguer; +c'est que tout cet être qui t'appartient a été prédestiné +aux travaux d'Hercule d'une époque de monstres et de +prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de modération +à un boulet rouge lancé dans le monde pour +l'épurer en le ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma +pauvre Louise! c'est ne pas comprendre l'horreur de +la situation et la mission de ceux qui doivent la dominer. +C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au +niveau des femmes lâches et bornées qui veulent +pour maître un esclave et pour compagnon un idiot. +Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu +la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais +sublime, des scènes de carnage et de désolation. Porte +dans l'amour l'enthousiasme et la foi qui t'ont jetée +dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la +plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends +à te mesurer avec le lion et non à jouer avec le passereau! +Sois ma vraie compagne, ma lumière et mon +ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... +ma complice toujours, car il faudra que tu +acceptes les situations inextricables et les résolutions +désespérées qui tuent les pusillanimes, mais où les +vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se +rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures +encore?</p> + +<p>LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce +que tu voudras, je le veux!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là, +dans cette solitude enchantée, sous le regard protecteur +des étoiles, dis-moi...</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Écoutez! Le bateau! il aborde! +Nous sommes découverts!... Nous sommes perdus!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">la poussant sous la hutte de roseaux.</span>) Reste +là, ne bouge pas, et ne crains rien! (<span class="stage2">Il s'élance vers le rivage +un pistolet dans chaque main.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, +ROXANE.</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet +qu'elle conduit.</span>) Vite, vite! Ils sont là! Sautez sur le sable; +moi, je remise et je cache le bateau. (<span class="stage2">Elle descend la rivière +un peu plus loin.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui débusque de l'oseraie; à part.</span>) La tante! +Ah! que le démon te réduise en fumée, vieux fantôme! +(<span class="stage2">Haut.</span>) Comment! c'est vous, mademoiselle de +Sauvières?</p> + +<p>ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. +Ne m'attendiez-vous pas?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson +devait vous conduire...</p> + +<p>ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais +partir avec eux, quand la brave petite Korigane est +accourue pour me dire de votre part de monter en +bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui +ne pouvait pas rester convenablement seule avec vous.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle?</p> + +<p>ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre +Louise. Elle est là, nous allons repartir, (<span class="stage2">Il lui montre la +hutte.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (<span class="stage2">Il fait quelques pas sur le +rivage et se trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.</span>) +Quel diable à triple queue t'amène ici avec la vieille +folle?</p> + +<p>LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans +me montrer. Je savais bien que tu allais chercher la +jeune fille. Je t'ai amené la tante pour te contrarier. +C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu +t'étonnes.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites +ici? Est-ce Cadio?</p> + +<p>LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre +Cadio; il vient de me le dire. Et c'est toi qui as commandé +cela! Moi, j'ai volé un batelet, j'ai ramé, et +me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, +si tu veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (<span class="stage2">Elle +se jette sur le sable.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">pensif, la regardant.</span>) Si petite, si frêle, +si laide! une espèce de singe!... et si forte, si résolue, +si passionnée! Tuer cela... oui, on écraserait d'un +coup de talon cette tête plate comme celle d'une vipère! +(<span class="stage2">Il la pousse du pied.</span>) Lève-toi, allons! Ne tente +pas ma fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur +et à moitié couchée dans l'eau froide?</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">se levant.</span>) Ah bah! Il y a longtemps +que je suis morte! Vous ne le saviez donc pas? C'est +ma pauvre âme que vous voyez, une âme maudite qui +ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas +chiche, toi, la Bretonne endiablée! Voyons, trois mots +avant de nous remettre en route. Il n'y a pas de temps +à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?</p> + +<p>LA KORIGANE. Oui.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire +là. On peut me contrarier une fois; mais deux fois, +c'est trop, tu sais?</p> + +<p>LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, +je la brise.</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire +que vous pourrez me faire peur!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (<span class="stage2">Il la prend d'une seule +main et la tient au-dessus de l'eau.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">d'une voix douce et comme épurée tout à coup.</span>) +Bien, mon doux maître! Mourir de ta main: voilà ce +que je voulais!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à part.</span>) Le chant du Cygne! (<span class="stage2">La reposant +à terre.</span>) Tu penses que je ne tuerai pas celle qui +m'a sauvé la vie? Ton courage n'est que du raisonnement. +Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne m'aimes +guère!</p> + +<p>LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu +me croies?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que +j'aime, que tu la serves comme je la sers, que tu te +dévoues pour elle comme pour moi, et que, de crainte +de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié +que je te porte. Le jour où je verrai une larme +dans ses yeux par ta faute, tu ne seras plus rien pour +moi.</p> + +<p>LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc +pour toi, si j'obéis fidèlement?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que +j'admire le plus sur la terre.</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour +te reprocher ta laideur?... La beauté est là, vois-tu, +dans la tête, et là, dans le coeur. C'est la volonté qui +nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne t'aime pas +d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais. +Seule au monde, tu es de force à supporter la vérité, +et je te l'ai dite; mais je sais ce que tu vaux, et +je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde. Je me +connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre +souris noire, plus grande que les déesses qui me charment... +et qui me marchandent leur amour! Je n'ai +rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a coûté +ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de +langage, ni frais d'éloquence! Tu me l'as donné, +comme si c'était une dette à me payer. Toi seule m'as +compris! Vois si tu veux garder ta supériorité, ton +prestige, et rester près de moi comme un chien que je +maltraite en public, et comme un esprit familier devant +lequel mon âme surprise et troublée se prosterne +en secret.</p> + +<p>LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques +pour m'ensorceler!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?</p> + +<p>LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise +soit ta femme?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut +pas; mais je veux qu'elle m'appartienne, et cela sera, +et il faut que tu le souffres.</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans +réserve, sans scrupule, sans égoïsme! (<span class="stage2">Lui frappant rudement +le front.</span>) Ah!... si je pouvais faire entrer ce feu +sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles!</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, +c'est tout ce qu'il me faut.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune +maîtresse--et la vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite! +Il ne faut pas que le jour nous surprenne +ici.</p> + + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>SIXIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<h4>PREMIER TABLEAU</h4> + +<p>A Nantes.--Une petite chambre sous les toits.--Une trappe s'ouvre au +plafond de bois en mansarde.--Une table est couverte de livres, de +cartes de géographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux +chaises de paille composent tout l'ameublement. La fenêtre, étroite et +longue, plongeant sur les fossés formés par l'Erdre et la Loire, occupe +le recoin d'une vieille maison très-élevée accolée à un angle de la prison +du Bouffay.--La masse noire de l'antique édifice ne laisse percer qu'un +rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dressée en permanence sur la +place des exécutions et aperçue par une échappée de murailles nues et +sombres.--Cadio lit dans l'obscurité, où il semble voir comme un chat.--Henri +entre. Il est en petite tenue militaire.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--HENRI, CADIO.</p> + +<p>CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voilà! je n'espérais +plus te voir aujourd'hui. Je savais pourtant que tu +étais revenu sain et sauf.</p> + +<p>HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la +chasse à MM. les chouans. Je n'ai pas voulu me coucher +sans avoir de tes nouvelles. Comment te sens-tu? +voyons!</p> + +<p>CADIO. Très-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres, +moi, et commencer à m'exercer avec les nouvelles +recrues.</p> + +<p>HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc, +tu as été si malade!</p> + +<p>CADIO. Ma blessure est fermée, je n'en souffre plus.</p> + +<p>HENRI. Je ne m'inquiète pas de la blessure, mais de +la fièvre pernicieuse. Elle t'a mis bien bas, sais-tu? +j'ai été diablement inquiet de toi!</p> + +<p>CADIO. C'est fini. J'aurais été fâché de mourir sans +avoir rien appris.</p> + +<p>HENRI. Et tu as trouvé le moyen d'apprendre beaucoup +dans ta convalescence; c'est même ça qui a retardé +la guérison, je parie! J'ai eu tort d'apporter ces +livres.</p> + +<p>CADIO. Je n'ai rien appris là dedans.</p> + +<p>HENRI. Rien?</p> + +<p>CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire +ce que l'on pense.</p> + +<p>HENRI. C'est quelque chose!</p> + +<p>CADIO. Oh! j'en avais déjà lu, des livres! Il y en +avait au couvent où j'ai été. Les livres, c'est beau; +mais la vérité, ça ne se lit pas, ça se trouve en priant +Dieu.</p> + +<p>HENRI. Tu es toujours mystique, alors? Soit; mais, +comme il faut te rétablir entièrement au moral et au +physique avant de t'exposer aux fatigues du service, +qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci, je +vais t'envoyer passer quelques semaines à la campagne.</p> + +<p>CADIO. Sans toi! Pourquoi ça?</p> + +<p>HENRI. Le chirurgien du régiment, qui t'a si bien +soigné et qui sait combien je tiens à te voir guéri, dit +qu'il te faut changer d'air. Celui de Nantes est empesté, +et tu es ici dans le foyer de l'infection des prisons +et des massacres. Ah! mon pauvre Cadio, je +n'avais jamais regretté la fortune, mais, en me trouvant +si dénué au moment où tu étais si malade, j'ai +eu du chagrin, va! Et puis, par là-dessus, être forcé de +te quitter sans cesse!... Enfin nous voilà pour quelques +jours tranquilles, j'espère. J'irai te voir à la +Prévôtière.</p> + +<p>CADIO. Qu'est-ce que c'est que la Prévôtière?</p> + +<p>HENRI. Une maisonnette auprès d'une petite ferme +qui appartient à un de mes camarades. Il l'a mise à +ma disposition, c'est-à-dire à la tienne. C'est à deux +ou trois lieues d'ici, au milieu des bois. Tu y trouveras +des livres, et tu pourras reprendre la musique sans +gêner les délibérations du tribunal révolutionnaire, +qui siége ici tout à côté et qui ne se payerait pas de +tes chansons quand il délibère.</p> + +<p>CADIO. La musique... je n'y entendais rien! Je ne +regrette pas celle que je faisais.</p> + +<p>HENRI. Tu l'as donc étudiée théoriquement, pour +savoir que tu ne la savais pas?</p> + +<p>CADIO. Non! j'ai entendu chanter une femme.</p> + +<p>HENRI. Ah! oui, à propos! la prisonnière? Tu n'avais +pas rêvé ça dans le délire de ta fièvre?</p> + +<p>CADIO. Elle a encore chanté hier au soir: c'est la +voix d'un ange!</p> + +<p>HENRI. Je joue de malheur; elle ne dit rien quand +je suis là. Est-ce pour elle que tu as voulu rester dans +cet affreux logement?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">à la fenêtre, lui montrant la guillotine.</span>) Non! c'est à +cause de ça: tiens!</p> + +<p>HENRI. Diable! c'est moins gracieux; une drôle d'idée! +Pourquoi ça? voyons! (<span class="stage2">Il lui tâte le pouls.</span>)</p> + +<p>CADIO. Tu me crois fou?</p> + +<p>HENRI. Non, certes! mais trop exalté. Je sais bien +que c'est ton état naturel, mais il ne faut pas que la +fièvre s'y ajoute.</p> + +<p>CADIO. Est-ce que je l'ai?</p> + +<p>HENRI. Non.</p> + +<p>CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d'inquiétude. +Je n'aime guère à parler, et peut-être ne +sais-je pas bien encore. Pourtant il faut que j'essaye, il +le faut! Tu sais ce qui s'était passé à la ferme du Mystère +quand tu m'y as trouvé assassiné par l'ordre de +M. Saint-Gueltas?</p> + +<p>HENRI. Ma foi, ce que tu m'as raconté était si étrange... +Ce n'était pas une divagation?</p> + +<p>CADIO. C'était la vérité.</p> + +<p>HENRI. Tu avais contracté une sorte de mariage +avec ma cousine pour la sauver en cas d'arrestation?</p> + +<p>CADIO. Oui, cela est arrivé. Le mariage ne valait +rien, on s'était servi de faux noms.</p> + +<p>HENRI. Alors, il n'eût servi à rien.</p> + +<p>CADIO. Je ne savais pas; j'ai agi comme elle l'a voulu. +J'étais content de lui rendre service et de lui inspirer +de la confiance; et puis, quand j'ai vu que +Saint-Gueltas la trompait, j'ai voulu l'avertir: on m'a +répondu par une insulte et un coup de poignard.</p> + +<p>HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise...</p> + +<p>CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l'insulte +venait d'elle!</p> + +<p>HENRI. Tu étais indigné, furieux, en effet.</p> + +<p>CADIO. C'est la première fois de ma vie que j'ai +connu la colère; mais la colère n'est pas la fureur, +qui est la folie. La colère est une bonne chose, c'est une +clarté qui se fait dans l'esprit. On dit que Dieu a tiré +l'homme d'un peu de boue. Les moines m'avaient appris +cela; je me sentais avili dans ma chair et dans +mon âme par cette croyance triste et basse. Je l'avais +gardée pourtant! Vivant en plein air et dormant sans +abri, je me demandais souvent: «Quelle différence y a-t-il +entre toi et l'épine ou le caillou?» Je ne m'aimais +pas, je ne me respectais pas. Si je ne faisais pas le +mal, c'est que je ne savais pas le faire. J'ai commencé +à me compter pour quelque chose le jour où tu m'as +donné ton amitié;... mais, le jour où j'ai senti la haine, +j'ai porté enfin mon existence tout entière, et j'ai +compris que l'homme était, non pas une figure de +terre et d'argile, mais un esprit de feu et de flamme. +J'ai juré, ce jour-là, de me venger en devenant plus que +ceux qui m'ont dédaigné comme un faible ennemi ou +comme un ami indigne. Tu m'as dit: «Sois homme, +sois soldat.» Oh! je l'ai voulu, je le veux! Mais quoi! +j'étais mourant; tu ne savais que faire de moi; tu +m'avais amené ici où ton service t'appelait. En entrant +dans cette ville terrible d'où Carrier venait de +partir la veille, j'ai tremblé. Oh! je me souviens bien! +je voyais et j'entendais tout malgré le mal qui me +rongeait. Tu m'avais fait mettre sur une charrette +avec d'autres malades. Nous marchions au centre de +ton régiment. C'était le soir, une nuit pâle et froide. +Tu m'avais enveloppé de ton manteau. Tu poussais +ton cheval près de moi pour voir si j'étais mort, car +je n'avais plus la force de te répondre. Nous traversions +un long faubourg brûlé par les Vendéens et devenu +depuis un vrai charnier où on les fusillait par +centaines. On n'avait pas encore ramassé ceux qui +étaient tombés là dans la journée; les bras manquaient +sans doute. La peste et la famine étaient ici, +et ceux qui tuaient étaient à peine plus vivants que +les morts. Les chiens affamés dévoraient les cadavres, +et les roues de la charrette les écrasaient. Mes cheveux +se dressaient sur ma tête, et je me disais: «Voilà l'enfer +de la vengeance! c'est ici la fête du sang et de la +fureur!» Alors, j'ai entendu un rire exécrable qui +partait de moi, et tu as dit au chirurgien qui nous escortait: +«Pauvre Cadio! c'est la mort!» Quand je me +suis éveillé à l'hôpital militaire, tu étais encore auprès +de moi, tu t'affligeais, disant: «L'épidémie est ici, il +faudrait le transporter ailleurs.» C'est alors qu'un des +infirmiers m'a reconnu et qu'il t'a dit: «Cadio est de +mon pays. Je l'ai vu tout petit, je lui veux du bien. +Mon frère est logé dans la ville aux frais de la nation, +parce qu'il est employé à son service. Je vais transporter +Cadio chez lui, il n'y manquera de rien.»</p> + +<p>HENRI. Et on m'a tenu parole, n'est-ce pas? Tu n'as +pas à te plaindre de ton hôte?</p> + +<p>CADIO. Non! C'est un homme malheureux, mais +c'est un honnête homme, et il ne faudra pas lui parler +de le payer. Il en serait offensé. Je veux t'en parler, +de cet homme-là! Il m'a beaucoup appris et beaucoup +fait réfléchir.</p> + +<p>HENRI. C'est un maître charpentier, n'est-ce pas?</p> + +<p>CADIO. C'est un ancien chartreux du couvent d'Auray, +qui est venu ici reprendre l'état de son père, et, +quand on construisait des gabares destinées à être +englouties avec les prisonniers qu'on y entassait, c'est +lui qui commandait ces travaux et ces exécutions-là.</p> + +<p>HENRI. Ah! je ne savais pas ce détail. Sa figure est +très-douce pourtant.</p> + +<p>CADIO. Oui, comme la mienne; mais elle ne sourit +pas. Cet homme était cruel et intolérant autrefois. Il +ne rêvait que le retour de l'inquisition. Carrier est +devenu son dieu. A présent, il ne parle pas volontiers +des choses qu'il a faites. Depuis le départ de Carrier, +ces choses ont été blâmées, et on a menacé ceux qui +y ont pris part.</p> + +<p>HENRI. Et qu'est-ce qu'un pareil fonctionnaire de la +Terreur a pu t'apprendre, à toi?</p> + +<p>CADIO. Il m'a appris qu'il faut se méfier de soi, vu +que les hommes les plus rudes sont faibles comme des +enfants. Cet homme ne dort plus et il dépérit. Il est +plus malade que moi, il meurt d'épouvante et de +chagrin.</p> + +<p>HENRI. Ma foi, c'est ce qu'il a de mieux à faire. Je +comprends qu'il existe des bêtes féroces comme Carrier +et ses complices; je ne comprends pas que le peuple +se trouve toujours prêt à leur obéir. Qu'une bande +de loups se précipite sur un troupeau, c'est dans l'ordre; +mais que les moutons, pris de fureur, se mettent +à se dévorer les uns les autres, voilà ce qui m'indigne +et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est honnête et +laborieux, avait injurié les bourreaux et sauvé les victimes +au nom de la République, la République ne se +fût pas égarée; mais, à Nantes comme à Paris, comme +partout, le peuple tremblant s'est effacé, et, parce +qu'une poignée de meneurs d'émeutes s'est toujours +trouvée là pour applaudir le meurtre et demander des +têtes, les meneurs de la Convention ont mis leurs crimes +sur le compte du peuple tout entier, disant qu'on +lui jetait des têtes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi +qui ai vu les choses de près, je déclare qu'ils en ont +menti, et que, s'ils eussent, enseigné et pratiqué l'humanité, +ils eussent trouvé le peuple humain et généreux. +A-t-on osé punir nos soldats parce qu'ils ont +mainte fois refusé de fusiller les prisonniers?</p> + +<p>CADIO. Alors, selon toi, ce n'est pas le peuple qui a +fait la Révolution? Si cela est vrai, gloire aux hommes +qui l'ont faite sans lui et pour lui!</p> + +<p>HENRI. Oui, tu as raison; mais ne peut-on faire ces +grandes choses sans les souiller par la fureur et la +vengeance?</p> + +<p>CADIO. On ne le peut pas!</p> + +<p>HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis là, Cadio?</p> + +<p>CADIO. Je le suis.</p> + +<p>HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voilà ce qu'il t'a +révélé dans la prière?</p> + +<p>CADIO. Dieu n'explique rien à l'homme. Il le frappe, +le brise, le pétrit et le renouvelle. On le questionne +ardemment, il ne répond pas; mais, un matin, après +beaucoup de souffrance et d'agitation, on s'éveille +changé et retrempé: c'est <i>lui</i> qui l'a voulu! Vous appelez +cela la force des choses, je veux bien; mais la +force des choses, c'est Dieu qui agit en nous et sur +nous.</p> + +<p>HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voilà fanatique +et fataliste. Je te voulais républicain et brave: +tu dépasses le but avant d'avoir fait le premier pas! +La compagnie du maître charpentier et la vue malsaine +de cet échafaud et de cette prison te font du mal. +Je t'emmènerai demain.</p> + +<p>CADIO. J'irai où tu voudras, mais laisse-moi te répondre. +Tu me voulais républicain, j'étais indifférent. +Tu me voulais brave, j'étais lâche.</p> + +<p>HENRI. Non certes!</p> + +<p>CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort, +mais en la détestant, et j'étais sensible; je craignais +le mal des autres, je ne pouvais pas le voir. Quand +les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail +des églises, quand ils les écorchaient vifs,... je m'enfuyais +en fermant les yeux, et je les ai quittés pour +n'en pas voir davantage. Il me semblait sentir dans +ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer +aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, +si j'étais resté bon et tendre comme une femme? Il +fallait endurcir mon coeur, et j'ai regardé comment +la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le sang +avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de +Carrier. On n'a plus tué sans jugement, on n'a plus +noyé; la vengeance a reculé devant son oeuvre, ceux +qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le maître +charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans +sa cave et s'enfuir devant son ombre, croyant voir +des spectres sur la muraille. Donc, l'homme a peur +de tout, même de son énergie, et, pour devenir un +des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la pitié, le +remords!</p> + +<p>HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Méfie-toi +de ces rêves d'ambition qui ont fait tant de coupables +et d'insensés parmi ceux de ton âge!</p> + +<p>CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas à la +gloire et à la fortune, je ne songe qu'à me sentir +aussi fort que je me suis senti faible; alors, je serai +content.</p> + +<p>HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre +inhumain?</p> + +<p>CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela. +Oh! la pitié, quel mal! quel déchirement! quelle défaillance +mortelle! J'y ai passé, va! j'ai vu tout ce +qu'a fait Carrier.</p> + +<p>HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'étais pas +ici...</p> + +<p>CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en réalité quand +le charpentier me l'a raconté à cette fenêtre, et depuis... +Tiens! je le vois encore, et pourtant je ne sue +ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens!... regarde, dans +cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, +vois-tu cette tache blanche comme de l'écume? C'est +une tête coupée que le flot emporte! Elle passe, elle +fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle cherche à mordre, +elle a rencontré le cadavre d'un enfant, elle s'y attache, +elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé +par les morsures, se tord avec un vagissement lamentable. +Tu ne l'entends pas, toi?</p> + +<p>HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles +visions, et tu as tort...</p> + +<p>CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pénètrent du présent +dans l'avenir et dans le passé. Quand j'étais +faible et craintif, j'ai vu et entendu tout cela d'avance, +et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur. +A présent que l'enfer s'est répandu sur la terre, je le +vois mieux, voilà tout.--Oh! comme je le vois! +Regarde avec moi, tu verras peut-être aussi. Là-bas, +sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une +troupe de jeunes filles pâles et nues: la plus âgée n'a +pas quinze ans. Des hommes les poussent devant eux; +elles ne savent pas pourquoi. Il y en a qui disent: +«Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire +tomber dans l'eau!» Elles ne croient pas possible +qu'on les y pousse exprès. Et cependant, on redouble; +elles se rassemblent, faible barrière, elles s'imaginent +qu'en se serrant les unes contres les autres +et en criant toutes ensemble, elles résisteront et se +feront comprendre. «Nous sommes des enfants, +nous n'avons fait de mal à personne, la loi nous protége, +ayez pitié!--Eh bien, oui! répondent les +bourreaux; nous avons pitié; finissons-en vite. Mourez, +qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie plus +vos figures pâles!» Allons! en voilà une qui tombe +dans l'eau noire infectée de tant de cadavres, que +la victime ne peut pas enfoncer, et puis une autre +dont le poids l'entraîne.--Mais qu'est-ce qui arrive? +On cesse de les pousser, on tend la main à celles qui +sont à moitié englouties, c'est le pardon peut-être? +Non! c'est le comble du laid, ce qui vient là, c'est +le dernier mot de la vengeance!--Une meute de +vieilles femmes moitié louves, moitié limaces; cela +rampe dans l'ordure et cela a des yeux ardents; +elles viennent demander la vie de ces enfants. Chose +atroce! on la leur accorde en riant et en disant des +choses obscènes que ces femmes seules comprennent. +Et les voilà qui payent un droit, car elles sont patentées +pour livrer l'enfance à la prostitution, et les +pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées à +mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant +pas, se réjouissent; elles remercient, elles embrassent +leurs bienfaitrices hideuses... Il y en a une pourtant, +la plus grande, la plus jolie, qui comprend ou devine. +Elle résiste, elle dit: «J'aime mieux mourir!» On veut +l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;... +c'est bien fait, on lui a rendu service!... Les autres... +Attends, un nuage passe! Il se dissipe! Deux mois se +sont écoulés, les voilà qui reviennent, toutes vieilles +et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a rendues +si dangereuses pour la santé publique, qu'elle les a +préservées de l'outrage; mais elles ne guérissent pas +assez vite, il faut s'en débarrasser. D'autres ont roulé +dans la fange comme dans leur élément; plusieurs,... +celles qui valaient le mieux, sont devenues folles; +tout cela passe sur la lourde gabare, elles rient et +sanglotent, elles chantent et rugissent, musique infernale! +Savent-elles où elles vont, cette fois? Il y en +a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs +habits sont plus précieux que leurs personnes, à +présent; on les dépouille, toutes deviennent muettes +d'horreur. Les coups de hache résonnent sourdement +sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent +dans des batelets; on coupe sans pitié les mains +qui se cramponnent aux bourreaux.--L'eau bouillonne +autour d'un immense cri de détresse brusquement +étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent +un instant et disparaissent,--plus rien! La Loire +est tranquille et contente; elle a bu ce soir, elle +boira demain! Passons... Entrons dans les cachots. +Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous. +Viens, suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphère +fétide éteint les flambeaux, c'est l'odeur +de la peste. C'est cette odeur-là qui suinte à travers +les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque +fait mourir sur ce grabat où j'étais hier; aussi je ne +la crains plus, j'ai passé par le crible!... Entrons... +Il y a là vingt, trente, cent cadavres épars dans les +ténèbres; deux ou trois spectres se traînent vers nous +en tendant leurs mains décharnées; ils trébuchent et +tombent sur le corps de leurs frères et de leurs enfants. +«Levez-vous et sortez, misérables, il faut mourir!--Ah! +oui, sortir, merci! c'est tout ce que nous +demandons. Voir le ciel un instant, respirer une +bouffée d'air pur, mourir après; nous sommes contents!» +Allons! ceux-ci seront fusillés.--Il faut +bien varier le genre de mort, et puis la guillotine est +fatiguée; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses +dents sont ébréchées.--(<span class="stage2">Riant.</span>) Ah! comme je t'ai +bien conduit pour voir le spectacle, n'est-ce pas? +Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué aussi.--Oui, +c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme +autrefois, écouter le chant des oiseaux et m'étendre +sur la bruyère! (<span class="stage2">Il se jette sur son grabat.</span>)</p> + +<p>HENRI. J'ai laissé parler ton délire. Pauvre malheureux! +tu prétends avoir tué la pitié, et elle te tue! +Tiens! j'ai eu tort de vouloir te métamorphoser! Tu es +un artiste et non un soldat. Tu as trop d'imagination.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">se relevant.</span>) N'importe, je veux vivre et agir, +dussé-je souffrir ce que nul homme n'a souffert! Les +artistes sont considérés comme des êtres inutiles et +chimériques. Le devoir que tu m'as tracé est atroce, +je veux le remplir. Je veux être un Français, un +meurtrier comme les autres! Il faut savoir tuer pour +savoir mourir; n'est-ce pas la devise du soldat? Le +trouble où tu me vois n'est que la dernière crise d'une +longue agonie. Me voilà ranimé, tout ce que la République +exigera de moi, je peux et je veux le faire. J'ai +bu le calice de la terreur! J'ai tué la peur, j'ai guillotiné, +fusillé, noyé et violé la Pitié!</p> + +<p>HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve +plus digne de servir la patrie, si tu dois rester ainsi... +je me repens... Mais non, mon pauvre Cadio! tu es +malade, tu es faible, cela passera, je te calmerai. +C'est ma faute après tout, je n'aurais pas dû te laisser +ici; que ne m'as-tu parlé plus tôt? Mais qu'as-tu +maintenant? tu pleures?</p> + +<p>CADIO. Tu n'entends donc pas? la voix du ciel!...</p> + +<p>HENRI. La prisonnière? (<span class="stage2">courant à la fenêtre.</span>) Oui, j'entends!... +Mais, grand Dieu, je la connais, cette chanson +triste, je l'ai entendue autrefois à Sauvières. Et +cette voix douce... je la connais aussi! Cadio, Cadio! +c'est Marie Hoche qui est là!</p> + +<p>CADIO. Tu en es sûr? Moi, je ne sais pas. Il me semblait... +Je n'osais le croire.</p> + +<p>HENRI. Je la savais partie d'Angers, je la croyais en +liberté. Il l'ont reprise, ou ils l'ont transférée ici. +Depuis cinq mois peut-être! Quel martyre! Pauvre +chère fille! où est-elle? comment se fait-il que nous +l'entendions? Il n'y a pas une seule fenêtre, pas une +seule ouverture de ce côté de la prison.</p> + +<p>CADIO. Elle est là, tout près, sur le haut de cette +petite tourelle.</p> + +<p>HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les créneaux? +Oui, sa voix part de là. Elle peut nous entendre, +je veux lui parler.</p> + +<p>CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-être +en bas...</p> + +<p>HENRI. Non, il était sorti quand je suis entré.</p> + +<p>CADIO. Attends, écoute! on monte l'escalier, c'est +lui... Quittons cette fenêtre, n'ayons pas l'air d'écouter: +il a peur de tout; il ferait mettre la prisonnière +au cachot, s'il pensait que nous voulons la délivrer.</p> + +<p>HENRI. La délivrer, hélas! ce serait tenter l'impossible!</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE CHARPENTIER.</p> + +<p>LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi! tout +est perdu, je suis un homme mort!</p> + +<p>HENRI. Qu'est-ce qu'il y a donc?</p> + +<p>LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just...</p> + +<p>HENRI. Eh bien?</p> + +<p>LE CHARPENTIER. A l'échafaud! morts! Carrier...</p> + +<p>HENRI. Mort aussi?</p> + +<p>LE CHARPENTIER. Non! le scélérat a aidé à les faire +périr, il les a accusés aussi... Tout est fini, tout est +perdu. La République est décapitée. La nouvelle vient +d'arriver. Les royalistes sont dans l'ivresse, ils s'embrassent +dans les rues. On va venir nous égorger. La +réaction triomphe... On parle de marcher sur les prisons +et de forcer les portes... On sauvera tous les +nobles, on jettera à l'eau tous les républicains, car il +y en a aussi... Et moi, ils vont m'égorger vivant... Ils +me connaissent, ils me couperont en morceaux. Où +me cacher?</p> + +<p>HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons! ne perdez +pas la tête. Partez, vous avez le temps!</p> + +<p>LE CHARPENTIER. Oui, c'est vrai. Adieu.--Je crierai: +«Vive le roi!» Ils ne me reconnaîtront pas. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--HENRI, CADIO.</p> + +<p>CADIO. Cet homme est lâche!</p> + +<p>HENRI. Non, il est fou; mais il a dit quelque chose +qui me frappe. S'il y a une émeute royaliste, si on +force les prisons... Marie Hoche est républicaine; elle +aura peut-être l'imprudence de se nommer et de dire +ce qu'elle pense. Il faut l'avertir, et tout de suite! +Mais comment faire pour ne pas attirer l'attention sur +elle? Ce grenier au-dessus de nous, y es-tu monté +quelquefois?</p> + +<p>CADIO. Non; il y a si peu de jours que je peux me +porter sur mes jambes! Vas-y, monte sur la table! je +t'aiderai.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">dans le grenier.</span>) Ah! le toit est au niveau de la +plate-forme; il y touche,... non, il y a un espace... +Avec une planche, on le franchirait.</p> + +<p>CADIO. Attends-moi, nous trouverons ce qu'il faut! +(<span class="stage2">Il monte aussi dans le grenier avec peine.</span>)</p> + +<p>HENRI. Reste tranquille, j'ai trouvé!</p> + +<p>CADIO. Elle ne chante plus; pourvu qu'elle soit encore +là!</p> + +<p>HENRI. Je vais le savoir, (<span class="stage2">Il dresse la planche.</span>) Tiens-moi +seulement un peu ce pont du diable.</p> + +<p>CADIO. Il est solide; mais, toi, tu n'auras pas le vertige?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">sur la planche.</span>) Jamais. Eh bien, que fais-tu?</p> + +<p>CADIO. Je te suis.</p> + +<p>HENRI. Tu ne peux pas, je ne veux pas!</p> + +<p>CADIO. Je veux!</p> + + +<br> +<h4>DEUXIÈME TABLEAU</h4> + +<p>Au point du jour, à la Prévôtière.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE UNIQUE.--HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite +maison bourgeoise auprès de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au +rez-de-chaussée. Au fond est un escalier qui monte au premier étage.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">embrassant Marie.</span>) Enfin, vous voilà sauvée, chère +soeur!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">serrant ses mains et celles de Cadio.</span>) Enfin, vous voilà +sauvés, chers amis! car, pour me délivrer, vous vous +êtes exposés à de grands risques! Est-ce que nous +pouvons parler librement ici?</p> + +<p>HENRI. Je présume qu'il n'y a personne; mais je +vais faire une visite domiciliaire avant de nous installer. +(<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>CADIO. Vous avez eu peur, n'est-ce pas?</p> + +<p>MARIE. Oui, pour vous deux, j'ai eu bien peur!</p> + +<p>CADIO. Vous vouliez rester prisonnière! Ça doit être +affreux, la prison.</p> + +<p>MARIE. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est d'entraîner +ceux qu'on aime dans le malheur, le reste n'est rien. +Ah! si j'avais pu vaincre votre résistance... mais, en +résistant moi-même, je prolongeais votre danger. J'ai +dû céder...</p> + +<p>CADIO. Et vous avez bravement passé sur la planche: +vous êtes une femme courageuse.</p> + +<p>MARIE. Non, je suis née timide.</p> + +<p>CADIO. C'est comme moi! On devient dur pour soi +en devenant dur pour les autres.</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">étonnée.</span>) Mais, non, c'est le contraire, il me +semble!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">revenant.</span>) Il n'y a personne. La maison est +meublée du strict nécessaire, et le jardin, vous voyez, +est complétement à l'abandon. C'est comme partout. +On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce qu'on +craint toujours une visite des chouans; mais ils ne +sont jamais venus ici, et, maintenant, ils n'auraient +plus l'audace de porter leurs expéditions si près de la +ville; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce petit réduit +qu'il est possible de l'être en Bretagne à l'heure +qu'il est.</p> + +<p>MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon +évasion,... si quelqu'un nous a vus sortir de la maison +de ce charpentier...</p> + +<p>HENRI. Personne n'a fait attention à nous: on était +trop agité par la grande nouvelle. Nous avons fait +assez de détours dans la ville pour dérouter les espions, +s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on +m'a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne +pouvait suivre à pied notre cabriolet, et il n'y avait +aucune voiture, aucun cavalier derrière nous. Quand +ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour +me montrer où l'on a l'habitude de me voir, et je reviens +vous dire que tout va bien; vous allez donc enfin +goûter quelques jours, peut-être quelques semaines +de repos et de bien-être!</p> + +<p>MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai +aucun travail, et je ne puis être à votre charge.</p> + +<p>HENRI. Vous y recevrez l'hospitalité fraternelle que +viendra vous offrir le propriétaire de ce petit bien. +C'est un officier de mon régiment, un excellent ami +qui sera bien heureux d'assurer un asile à la cousine +de Hoche.</p> + +<p>MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est sûrement +pas riche?</p> + +<p>HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on +peut assister ceux qu'on aime, et il y a de la dignité à +savoir accepter une telle assistance.</p> + +<p>MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?...</p> + +<p>HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le +verrez tous les jours.</p> + +<p>MARIE. Et vous quelquefois?</p> + +<p>HENRI. Le plus souvent possible.</p> + +<p>MARIE. Je vais donc être heureuse, moi? C'est étonnant, +cela! je crois rêver. Heureuse huit jours, quinze +jours peut-être!</p> + +<p>HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait?</p> + +<p>MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où +nous vivons. A présent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y +a une minute pour respirer, où est Louise?</p> + +<p>HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout +ce que je sais. Ils ont dû traverser de rudes alarmes, +car on a fait une rude guerre à leur parti; mais il y +a eu armistice en attendant mieux, et la chute de Robespierre +va hâter sans doute la véritable pacification. +Quant au général Hoche...</p> + +<p>MARIE. Où est-il à présent?... Je n'osais vous demander +de ses nouvelles. Il n'a donc pas été tué à la +guerre?</p> + +<p>HENRI. Non, Dieu merci! Il doit être à l'armée du +Nord. (<span class="stage2">Bas, à Cadio.</span>) Ne lui dis pas qu'il est en prison, +puisqu'elle ne le sait pas. Il va certainement être délivré. +(<span class="stage2">A Marie.</span>) Mais parlons donc de vous, Marie; je +ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à +Nantes... et toujours détenue?</p> + +<p>MARIE. C'est-à-dire comment ai-je fait pour n'être +pas mise à mort? C'est une sorte de miracle, et un +autre miracle, c'est d'avoir échappé à l'épidémie horrible +qui ravageait les prisons. C'est qu'à Nantes +comme à Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé +la conscience de mes juges. Interrogée plus d'une +fois avec une obstination minutieuse, j'ai été reconnue +coupable d'attachement à mes maîtres,--je me faisais +passer pour une servante de la famille de Sauvières;--mais +on n'a pu me convaincre de sympathie +pour la cause royaliste. J'étais si nette de conscience +à cet égard-là, que j'ai pu l'être dans mes réponses, et, +ne sachant que faire de moi, on a pris le parti de +m'ajourner de série en série, jusqu'au rappel de Carrier. +Alors, soit à dessein, soit autrement, on m'a +oubliée tout à fait, et j'ai dû à l'attachement d'une +femme de geôlier, dont j'avais sauvé l'enfant malade +en lui indiquant un remède, d'être mieux traitée que +je ne l'avais été d'abord. Le séjour de ces geôles était +horrible: couchées parmi les mortes et les mourantes +qui se succédaient sur la paille, notre lit commun, +nous sentions littéralement le cadavre, et, quand on +emmenait une escouade de condamnées pour les faire +mourir, les curieux s'écartaient dans la crainte de la +contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une +petite cellule à moi seule avec un escalier de quelques +marches qui me permettait d'aller respirer sur la +plate-forme, où je pouvais marcher un peu en rond, +tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. On m'avait +donné des vêtements propres et une nourriture +presque suffisante. J'étais donc bien, et j'aurais dû +moins souffrir. Eh bien, c'est le temps le plus rigoureux +de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir +plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet +enfer de la prison commune, je parvenais à soulager +quelques souffrances, à ranimer des courages par +l'exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur +par la part que j'y prenais. Toutes ces infortunées +étaient mes amies,... des amies sans cesse renouvelées +par le départ des unes et l'arrivée des autres. +Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: «Au +revoir dans l'autre vie!» Et, comme ce pouvait être mon +tour le lendemain, la mort ne semblait plus être un +adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me suis +aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison. +Je pouvais contempler le soir un petit espace du ciel +fermé par le cercle de pierres qui m'entourait. Je +voyais les étoiles et les nuages; mais, le jour, j'entendais +le cri des corbeaux attirés par l'odeur du sang, +les clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable +que fait le couperet en glissant dans la rainure de la +guillotine. Mon Dieu! mon Dieu! comment peut-on +vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi préservée +au milieu de cette tuerie perpétuelle m'a paru +le pire des supplices.</p> + +<p>HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous +distraire?</p> + +<p>MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. +Je me disais que, des autres cellules, des malheureux +isolés comme moi m'entendraient peut-être +et se trouveraient un instant soulagés par mon chant. +Je ne pouvais que cela pour eux...</p> + +<p>CADIO. Vous m'avez fait du bien, à moi! Je vous +écoutais.</p> + +<p>MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi?</p> + +<p>HENRI. Non... Il vous racontera à loisir comment il +a vécu depuis le jour où vous vous êtes quittés à +Saint-Christophe; et moi qui vous avais vue là aussi, +j'aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie!... A +ce soir!...</p> + +<p>CADIO. Je vais t'amener le cheval au bout du jardin, +(<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu'à la porte de +l'enclos.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie.</span>) Eh bien, +il est charmant, ce jardin abandonné; comme il est +couvert et touffu! Qu'est-ce que c'est que ces grandes +feuilles qui poussent jusque sur les marches de la +maison?</p> + +<p>MARIE. C'est de l'acanthe; comme c'est beau! et +voilà des orties, des fraises, des oeillets, des ronces... +Oh! que tout cela est nouveau pour moi! Je ne croyais +pas revoir jamais un brin d'herbe, et je vois des feuilles, +des fleurs... Et ces grands horizons bleus, ce sont des +bois?... J'ai les yeux affaiblis, tout m'éblouit à présent; +il me semble que je nage dans un rayon de soleil +comme ces mouches qui commencent à bourdonner. +Comme elles chantent bien, n'est-ce pas? Je +ne chantais pas si bien que cela sur ma tourelle! +Pourvu qu'on ne me reprenne pas!... Ah! j'ai peur! +Voyez ce que c'est que le bonheur, on devient lâche +tout de suite.</p> + +<p>HENRI. Oh! vous, vous ne le serez jamais! et moi, je +suis heureux aussi, allez, de vous avoir conduite à +bon port dans ce joli nid de verdure. Adieu, Marie! +non, au revoir! Reposez-vous; ce soir, nous causerons.</p> +<br> + +<h4>TROISIÈME TABLEAU</h4> + +<p>Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend en +pente rapide vers le fond d'un étroit ravin.--A travers les branches +d'un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en s'éloignant.--Paysage +peu varié, mais frais et charmant.--Marie est assise +sur un groupe de rochers à l'ombre du chêne avec plusieurs enfants +autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle apprend à lire.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--MARIE, <span class="sc">deux Enfants</span>.</p> + +<p>MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je +suis très-contente de vous. (<span class="stage2">Les enfants s'éloignent, il en reste +deux.</span>)</p> + +<p>UNE PETITE FILLE. C'est drôle!... Dites donc, +mamselle Marie, à quoi ça sert de savoir lire? Maman +dit que ça ne sert à rien.</p> + +<p>UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être +bon citoyen. C'est les chouans, qui ne savent pas lire!</p> + +<p>LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle +ne sait pas non plus.</p> + +<p>MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c'est +ta maman, elle n'a pas besoin de savoir lire: elle n'a +pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui n'es la maman +de personne, il faut apprendre à écrire les comptes +de ton papa.</p> + +<p>LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce +que tu m'apprendras aussi à écrire?</p> + +<p>MARIE. Certainement.</p> + +<p>LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas +vrai? Papa dit qu'à présent, c'est nous les officiers, les +avocats, les gros messieurs, les généraux, et tout!</p> + +<p>MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant.</p> + +<p>LE PETIT GARÇON. Et patriote?</p> + +<p>MARIE. Et patriote.</p> + +<p>LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant?...</p> + +<p>MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon +ouvrier ou un bon soldat, mais ni avocat ni général.</p> + +<p>LA PETITE FILLE. Vous qu'êtes savante, vous êtes +donc général aussi?</p> + +<p>MARIE. Je suis ta maîtresse d'école pour le moment, +c'est-à-dire ton amie qui tâche de t'apprendre ce +qu'elle sait, et ta couturière qui fait tes robes et celles +de tes soeurs.</p> + +<p>LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour +tout ça?</p> + +<p>MARIE. C'est moi qui paye comme ça l'amitié qu'on +a pour moi.</p> + +<p>LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l'amitié?</p> + +<p>MARIE. Oui, avec de l'amitié. Est-ce que tu ne m'aimes +pas, toi?</p> + +<p>LA PETITE FILLE. Oh! si!</p> + +<p>MARIE. Eh bien, tu me payes.</p> + +<p>LE PETIT GARÇON, (<span class="stage2">d'un air capable.</span>) Ça n'est pas plus +malin que ça, pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi +moi!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Je l'espère bien! autrement, tu serais +ingrat.</p> + +<p>LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat?</p> + +<p>LE PETIT GARÇON. C'est d'être bossu, méchant, vilain +et malpropre, v'là ce que c'est. Viens, que je te +reconduise à la maison. On jouera un brin au bord +de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour +le faire boire.</p> + +<p>MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais!</p> + +<p>LE PETIT GARÇON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les +chouans qui disent: «Mon chevau!»</p> + +<p>(<span class="stage2">Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet à coudre; Henri sort du jardin et +descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion avant +d'oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--MARIE, HENRI.</p> + +<p>MARIE. Je vous ai entendu venir! Il faut me pardonner +si je ne quitte pas mon ouvrage: ces paysans +sont si bons pour moi, que je suis vraiment heureuse +ici, et que je veux leur être agréable. Vous permettez +que j'achève ce petit bonnet?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d'enfant et le +regardant.</span>) Qu'un homme doit être heureux quand il voit +une femme chérie travailler comme cela pour la jolie +tête dont il attend le premier regard, le premier sourire! +Être époux et père! époux de la femme de son +choix, père de beaux enfants qu'il lui voit élever avec +intelligence et tendresse,... cela vaut bien la gloire! A +quoi songez-vous, Marie, quand vous faites ces habits +d'enfants?</p> + +<p>MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage! Quelles +nouvelles apportez-vous?</p> + +<p>HENRI. Une bien bonne! Vous êtes enfin libre et à +couvert de toute persécution.</p> + +<p>MARIE. Grâce à vous?</p> + +<p>HENRI. Grâce à une erreur volontairement commise +peut-être: après le départ de Carrier, votre nom +avait été porté sur la liste des morts. Si le geôlier +l'eût osé, il eût pu vous faire sortir. J'ai réussi à voir +les registres et à savoir que votre évasion n'avait pas +été et ne serait pas recherchée.</p> + +<p>MARIE. Merci! Et du général Hoche, que savez-vous? +Est-ce bien vrai, que lui aussi est sorti de prison? +La nouvelle d'hier n'est pas démentie aujourd'hui?</p> + +<p>HENRI. Elle est confirmée, et on annonce même +qu'il va recevoir le commandement en chef de notre +armée de l'Ouest.</p> + +<p>MARIE. Ah! quel bonheur! je vais peut-être enfin +le connaître!</p> + +<p>HENRI. Comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais +vu?</p> + +<p>MARIE. Je l'ai vu, mais je m'en souviens à peine. +J'étais si jeune! N'importe, je l'aime comme s'il était +mon frère.</p> + +<p>HENRI. Vous l'aimerez peut-être davantage encore +quand vous le verrez.</p> + +<p>MARIE. Je l'aimerai davantage, si son arrivée vous +décide à ne pas quitter la Bretagne.</p> + +<p>HENRI. Ne dites pas cela, Marie! je ne suis que trop +disposé à y rester, si vous l'exigiez...</p> + +<p>MARIE. L'exiger!... Je ne puis, à moins que vous +n'acceptiez l'avancement auquel vous avez droit depuis +longtemps. Tant que vous avez eu à combattre +vos parents et vos amis pour ainsi dire face à face, +j'ai compris et admiré ce fier scrupule; mais votre +oncle n'est plus; Louise est mariée, elle me l'a écrit +elle-même, elle est en sûreté ainsi que sa tante, puisque +M. de la Rochebrûlée accepte, dit-elle, l'idée de +faire sa paix avec la République. La guerre de brigands +qui se continue en Bretagne va bientôt cesser. +D'ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises avec aucune +des personnes qui vous sont chères; je ne vois +donc pas pourquoi vous voulez aller conquérir vos +grades hors de France.</p> + +<p>HENRI. Hélas! ma chère Marie, vous vous nourrissez +d'illusions. La Vendée n'est pas réellement pacifiée. +Si les paysans, apaisés par des mesures de prudence +et d'humanité, rentrent chez eux et reprennent +leurs travaux, gare au jour où leurs moissons seront +faites! Ils seront facilement entraînés par ceux des +localités où le passage des colonnes infernales n'a pas +laissé de moissons à faire. D'ailleurs, les chefs ambitieux +et inquiets n'ont pas renoncé à leurs espérances, +et Charette ne se tient pas pour vaincu. Quelque +parti que prenne Saint-Gueltas, soit d'imiter Charette +en se tenant retranché dans sa province, soit de la +quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie, +ce qui reste de ma famille est condamné à +tomber dans nos mains un jour ou l'autre. Hoche fera +peut-être, s'il vient ici, comme on l'espère, le miracle +de ramener ces esprits avides d'émotions et dévorés +d'orgueil; mais, s'il échoue, si cette paix armée qui +permet aux rebelles de se préparer à de nouvelles +luttes aboutit encore à une guerre cruelle, il faudra +donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux +pays qui sont pour moi le coeur de la patrie, et +où je n'ai jamais donné un coup de sabre sans qu'il +me semblât répandre mon propre sang! J'obéirai à +mon devoir demain comme hier, mais je ne veux pas +d'autre récompense que le mérite d'avoir vaincu les +révoltes de mon propre coeur. Cela se réglera entre +Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprécier +ce qu'il m'en a coûté et m'adjuger un prix proportionné +à mon sacrifice!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">émue.</span>) Bien, bien! Alors, il faut partir et rejoindre +Kléber aux bords du Rhin, puisque votre colonel +en a reçu l'ordre... L'a-t-il déjà reçu?</p> + +<p>HENRI. Marie!... nous partons demain! une partie +de mon régiment reste ici, et je pourrais choisir... +mais... Ah! je suis dans un grand trouble, ne le +voyez-vous pas? Vous ne voulez pas comprendre!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">troublée aussi.</span>) Je crois voir que l'amitié vous +retiendrait ici... mais, alors, je ne dois pas accepter le +sacrifice de votre légitime ambition.</p> + +<p>HENRI. Mon ambition! je n'en ai pas d'autre que +celle de pouvoir offrir à une femme aimée une existence +honorable,... et je n'en suis pas là! Qui voudrait +partager ma misère?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">embarrassée.</span>) Voilà Cadio qui nous cherche.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">appelant, attentif et inquiet.</span>) Par ici. Cadio! (<span class="stage2">A Marie.</span>) +Le croyez-vous en état de partir aussi, lui?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">parlant vite pour changer de conversation.</span>) Mais... Oui! +Il se porte bien. Il s'exerce à manier les jeunes chevaux +de la ferme. Il est intrépide et adroit, calme surtout, +étrangement calme et studieux. Chaque jour +marque un progrès étonnant dans son esprit. Qui +aurait deviné cette âme profonde et cette intelligence +active sous cet habit de toile bise et sous cette physionomie +ingénue? Il a trouvé ici des livres, il ne les lit +pas, il les boit! Il parle peu, et on ne s'apercevrait +pas de ses progrès, si par moments son émotion secrète +ne s'échappait en jets de flamme. Parfois, il me +confond, je l'avoue, et je défends mal mes idées quand +il les combat.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">soupçonneux.</span>) Il vous entraîne alors, et bientôt +vous penserez comme lui!</p> + +<p>MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose +que nous fassions, il restera dans les partis extrêmes. +Le voilà, annoncez-lui le départ.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CADIO.</p> + +<p>CADIO. Le départ?</p> + +<p>HENRI. Oui, c'est pour demain.</p> + +<p>CADIO, sans émotion. Décidément? où allons-nous?</p> + +<p>HENRI. A Maëstricht pour commencer.</p> + +<p>CADIO. Non!</p> + +<p>HENRI. Comment, non? Je te jure que si.</p> + +<p>CADIO. Je n'y vais pas.</p> + +<p>HENRI. Tu ne veux plus servir?</p> + +<p>CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu +peux tout auprès de ton colonel: dis-lui que je veux +commencer par me battre ici. C'est en Bretagne que +je dois et que je saurai faire la guerre. C'est là seulement +que je serai bon à quelque chose, et que j'aurai +un rapide avancement.</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Vous saurez qu'il pense à cet égard +tout le contraire de ce que vous pensez. Il brûle de +tuer ses chers concitoyens.</p> + +<p>HENRI. Et d'en être récompensé? Chacun son goût!</p> + +<p>CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie, +c'est l'armée à présent, et ma destinée, c'est de détruire +ceux qui ont une patrie et qui la trahissent. +Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur drapeau, +je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont +ici, autour de nous. Je les connais, je sais ce qu'ils +veulent et comment ils se battent. Je serai aussi fin +qu'eux,--et aussi implacable!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">bas, à Henri.</span>) Vous voyez! nous ne le changerons +pas.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) Alors, tu veux attendre l'arrivée du +général Hoche?</p> + +<p>CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre +cela possible?</p> + +<p>HENRI. Puisque tu désires me quitter...</p> + +<p>CADIO. Il faut que cela soit.</p> + +<p>HENRI. Je croyais à ton amitié!</p> + +<p>CADIO. Si tu en doutes, c'est différent! Je te suis.</p> + +<p>HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice +de tes rêves,... de ta destinée, comme tu dis!</p> + +<p>CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu?</p> + +<p>HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le +détachement qui reste au dépôt?</p> + +<p>CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je +m'habitue à la discipline. Ce doit être le plus difficile. +Tu pars dans une heure?</p> + +<p>HENRI. Oui.</p> + +<p>CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, hors CADIO.</p> + +<p>HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'éloigner de vous. +C'est pour vous qu'il reste en Bretagne.</p> + +<p>MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est +son idée fixe.</p> + +<p>HENRI. Il vous l'a dit?</p> + +<p>MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine.</p> + +<p>HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas +n'est pas facile à tuer.</p> + +<p>MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige +pourtant, vous ne lui en sauriez pas mauvais +gré?</p> + +<p>HENRI. Son dévouement pour qui?</p> + +<p>MARIE. Mais... pour vous, j'imagine!</p> + +<p>HENRI. Ah ça! il me croit amoureux de Louise et +jaloux de Saint-Gueltas?</p> + +<p>MARIE. N'avez-vous pas aimé Louise?</p> + +<p>HENRI. Je l'ai mal aimée probablement, puisque, à +supposer qu'elle redevînt libre et que la paix fût +faite, je ne me sentirais pas de force à épouser la +veuve de M. Saint-Gueltas!</p> + +<p>MARIE. Vous en êtes bien sûr? Je ne vous crois pas!</p> + +<p>HENRI. Vous allez me croire: Louise m'était chère, +mais comme soeur et parente bien plus que comme +fiancée. Je ne m'en rendais peut-être pas bien compte, +mais je sentais vaguement en elle un orgueil de +race et un besoin de domination qui ne pouvaient +être satisfaits ou domptés que par un ambitieux et un +despote. Il y avait en moi des instincts plus désintéressés +et plus tendres qu'elle dédaignait. Il est tout +simple qu'elle m'ait préféré le partisan farouche et insinuant +qui sait, dit-on, corrompre les femmes par la +louange et frapper leur imagination par des actes +d'autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me +suis battu contre lui sans le voir; j'ignore si son +royalisme est sincère, je ne le juge pas comme homme +politique; je sais seulement qu'il a séduit beaucoup +de femmes, qu'il a inspiré beaucoup d'amour et de +haine, et que celles qui l'ont aimé ont l'âme à jamais +flétrie ou désenchantée. Pour succéder à un pareil +homme, il faut se croire capable de lui ressembler. +J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même +et d'inspirer l'estime avant d'éveiller la passion! +Dites donc à notre ami Cadio de pardonner à Louise +et de ne pas chercher à me venger d'elle sur la personne +de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la +gloire de l'un que de l'amour de l'autre. C'est un +amour et une gloire qui se ressemblent, car la folie en +est le point de départ et la vengeance en est le but. +Dites encore à Cadio...</p> + +<p>MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il +n'aura pas le loisir de revenir ici, et je ne le verrai +sans doute pas de longtemps, si je le revois jamais.</p> + +<p>HENRI. Vous croyez qu'il veut être soldat? Je ne le +crois plus, moi.</p> + +<p>MARIE. Que croyez-vous donc?</p> + +<p>HENRI. Je crois qu'il vous aime.</p> + +<p>MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est +pas.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">agité.</span>) Qu'en savez-vous? Vous n'en savez +rien!</p> + +<p>MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète +indépendance. Nous n'avons pas plus de fortune +et d'aïeux l'un que l'autre. Une grande estime réciproque, +une mutuelle reconnaissance pour les secours +et les soins échangés dans ces derniers temps, nous +ont donné le droit de nous parler sans détour. S'il +m'eût aimée, je crois qu'il me l'eût dit avec la certitude +de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon +amitié: il m'a dit, au contraire, qu'il ne voulait ni +connaître l'amour ni engager sa vie. Donc, je suis bien +tranquille sur son compte.</p> + +<p>HENRI. Alors... s'il vous eût aimée, vous ne l'auriez +pas repoussé?</p> + +<p>MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.»</p> + +<p>HENRI. Voilà tout?</p> + +<p>MARIE. Voilà tout.</p> + +<p>HENRI. Pourquoi, cela?</p> + +<p>MARIE. Comment, pourquoi?</p> + +<p>HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme +qu'il doit être; mais l'inclination ne se commande pas, +et vous pourriez avoir rêvé d'associer votre avenir au +sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont naturellement +distinguées. Tout son être délicat et harmonieux +semble trahir une naissance mystérieuse...</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">souriant.</span>) Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît +malgré lui! Vous croyez que, s'il y a une étincellée +de noblesse naturelle dans notre caste, c'est qu'une +goutte de sang patricien est tombée dans nos veines!</p> + +<p>HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais +plutôt que cet enfant abandonné était le fils de quelque +artiste ou de quelque savant. S'il n'est qu'un +paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes Bretonnes +qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces +pays agrestes que baigne l'Océan terrible et splendide +produisent des types horriblement sauvages ou singulièrement +poétiques. Son intelligence vous confond, +c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je +lui rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...</p> + +<p>MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?</p> + +<p>HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons +que je le désire!...</p> + +<p>MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">lui prenant la main.</span>) Vous ne voulez pas me dire +pourquoi?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">rougissant et retirant sa main.</span>) Non.</p> + +<p>HENRI. C'est un autre que vous aimez?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">essayant d'être gaie.</span>) Je ne suis pas forcée de vous +répondre, n'est-ce pas?</p> + +<p>HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de +larmes! Marie, chère Marie! est-ce qu'il ne vous aime +pas, celui que vous préférez?</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">se levant.</span>) Je ne sais pas... Je ne crois pas... +c'est-à-dire je ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le +droit de vouloir être aimée. Il faut combattre la misère +par un travail assidu et se tenir prêt à tout sacrifier +dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre +quelqu'un heureux et d'élever une famille quand on +a tant de peine à traverser la vie avec dignité pour +son propre compte? Les gens sans coeur et sans conscience +s'étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi, +je ne saurais, je suis restée femme +par le respect de moi-même. Je ne comprendrais +l'affection qu'avec la durée, et la maternité qu'avec +la sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener, +c'est-à-dire traîner leur grossesse ou leurs +nourrissons à travers la bataille et la déroute, je plaignais +ces innocents, et je trouvais presque criminel +l'insouciant, l'égoïste amour qui les avait créés!--Vous +voyez! je ne vous parle pas comme devrait le +faire une jeune fille; c'est qu'on n'a plus, hélas! la +coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse, +plus de douce innocence: les grâces ont pris la cuirasse +de Minerve. Il faut renoncer à tout ce qui faisait +l'ornement et le charme de la vie, et se résigner à +n'être qu'une soeur de charité dans ce grand hôpital +d'âmes meurtries ou égarées qui est la société présente!</p> + +<p>HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'héroïne +de dévouement, la sainte que vous êtes; mais +tout ceci ne peut durer qu'un temps limité, tout se +ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France. +La guerre ardente va y ramener la paix durable. +L'homme ne peut pas s'habituer à vivre sans famille +et sans bonheur domestique. Dans un an ou deux +peut-être, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile. +Déjà nous avons la victoire éclatante au dehors, le +patriotisme doit triompher au dedans. Douter de cela, +c'est douter de la grandeur de la patrie, et vous et +moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous +n'en avons jamais douté. L'avenir nous tiendra-t-il +compte de l'effort suprême qu'il nous a fallu faire +pour garder la foi? N'importe, gardons-la passionnément, +et croyons à l'amour comme à la couronne +qui nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour +moi, la confiance m'est revenue depuis que je vous ai +miraculeusement arrachée à la prison... Ah! j'ai passé +ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, à +mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais +bien qu'une transformation rapide se faisait dans +votre âme. Vous aviez de soudaines rougeurs, d'involontaires +tressaillements. Je vous surprenais, vous +si active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou +brisée par l'émotion. «Elle aime, me disais-je, et ce +ne peut être que moi ou Cadio!... Comment le savoir? +oserai-je jamais l'interroger? Elle sera sincère et +d'une loyauté inébranlable; sa réponse sera l'arrêt de +mon désespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime +mieux douter encore...» Et j'aurais encore attendu; +mais je pars demain, Marie!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">éperdue.</span>) Ne partez pas!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à ses pieds.</span>) Non, je resterai si tu m'aimes!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">pleurant.</span>) Ah! je suis folle, et nous sommes des +enfants! Il faut que vous partiez, c'est l'honneur qui +le commande, c'est le devoir. Il n'y aura peut-être +plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté +ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours +menacées et vos frères se battent. Si je vous +empêchais d'y courir, vous souffririez bien vite, +et vous me reprocheriez bientôt d'avoir entravé votre +carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi, +et ce lien sacré qui est entre nous, l'amour de la +patrie, serait relâché et terni par ma faiblesse. Allez, +Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-être jamais! +Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort! Vous +emportez mon coeur et ma vie, emportez donc aussi +la promesse que je vous fais ici de vous pleurer éternellement +si je vous perds et de ne jamais appartenir +à un autre!</p> + +<p>HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme +la vertu, tu es pour moi l'âme de la France, l'ange +de la Révolution! Oui, le devoir,--non pas avant +l'amour, mais à cause de l'amour! Je t'appartiens, +Marie, et, si tu me disais d'être lâche, je le serais peut-être; +mais je sens qu'avec toi je ne peux pas le devenir. +Tu es mon courage et ma lumière. Il n'est pas +de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une +compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'élèverai +au-dessus de la nature, je ferai des prodiges de dévouement, +j'aurai la vie la plus pure et la meilleure +conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que +tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter à +tes pieds un coeur sans défaillance et un amour sans +souillure.</p> + +<p>MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon! que nous +sommes heureux!</p> + +<p>HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin +descend en nous... Ah! regarde, la nature s'illumine +et rayonne; toutes les splendeurs du ciel se déroulent +dans ces nuages d'or qui courent sur nos têtes. Les +bois exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante +des mélodies célestes. C'est la première fois que la +campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout était mort, +ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang,--le +sel des pleurs l'avait stérilisée,--ou, si elle verdissait +et fleurissait encore, nous n'en savions rien. Nous +n'avions pas le temps de la regarder, ou nous n'étions +plus assez purs pour la comprendre. Aujourd'hui, tout +s'est ranimé en nous et autour de nous; aujourd'hui, +c'est fête, c'est l'été, c'est la vie! c'est le règne éternel +de la beauté salué par toutes les créatures. Ah! oui, +nous sommes heureux, et ce moment résume des +siècles de repos et de délices; c'est un rêve du ciel +qui rachète des années de douleur et de fatigue!</p> + +<p>MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où +tout ce que l'on a souffert, tout ce que l'on doit souffrir +encore n'est plus rien. C'est comme un compte à part +dont on s'occupera quand on y sera forcé. En attendant, +on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh! +que c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu'à +l'adoration! Qu'importe après cela que les hommes +nous accusent, nous proscrivent ou nous tuent? Ce +n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas l'innocence! +Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connaîtront +pas les joies divines que savourent les coeurs +purs.--Je me souviens en ce moment d'un homme +qui trouvait dans son désespoir la force de braver le +ciel... Il osait dire que la mort n'était douce qu'à +celui qui avait satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce +pas? la mort n'est douce qu'à celui qui les a vaincues +pour faire de son âme le sanctuaire d'un grand +amour?</p> + +<p>HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans +coeur qui s'arrogent l'impunité parce qu'ils savent +braver la mort! Moi, je sens qu'on peut la bénir quand +on se sent digne de retrouver au delà de ce monde, +dans la grande patrie qui réunira tous les justes, l'être +qu'on a chéri uniquement et saintement respecté sur +la terre!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Voilà Cadio prêt à partir. Il vous +attend.</p> + +<p>HENRI. Déjà, mon Dieu!</p> + +<p>MARIE. Henri, chaque moment qui va s'écouler, +chaque pas que vous allez faire nous rapprochera du +bonheur, et mériter le bonheur, c'est le posséder +déjà.</p> + +<p>HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais +vivre du souvenir de cette heure enchantée!--Adieu, +Marie! laisse-moi baiser l'écorce de cet arbre qui a +entendu nos serments et abrité notre joie; je voudrais +remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes +les fleurs de ce lieu charmant pour t'y faire retrouver +partout la trace de mes lèvres et les parfums d'un +amour digne de toi!</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>SEPTIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<h4>PREMIER TABLEAU</h4> + +<p>12 septembre 1794.--Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une +crête rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans +un petit salon qui fait partie de l'appartement de Louise et de sa tante. +(<span class="stage2">Louise est assise dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde la mer. +Saint-Gueltas entre.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez +pas à vous habiller?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">sortant comme d'un rêve.</span>) Ah! pardon... j'oubliais... +Est-ce que l'heure est venue? le prêtre est +arrivé?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu'à dix +heures, et il fait à peine nuit. Vous avez encore le +temps de réfléchir et de prier, si le coeur vous en dit; +mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon +et de vous distraire? Il y a déjà nombreuse compagnie.</p> + +<p>LOUISE, préoccupée. Ah! vraiment! Qui donc?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup +de dames endimanchées à l'ancienne mode: +vous allez y voir reparaître la poudre et les paniers. +Les hommes sont mieux dans leur simple costume de +partisans. On joue, on rit, on boit... un peu trop +peut-être! Enfin, puisque la Convention nous fait ces +loisirs, il n'y a pas grand mal à en profiter.</p> + +<p>LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai +qu'au moment de me rendre à l'église.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à +cette fenêtre, pour paraître pâle et les yeux meurtris, +comme une victime qui se fait traîner à l'autel?</p> + +<p>LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous +avez le temps de vous en occuper?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, +puisque me voilà roucoulant près de vous, tandis que +les plus graves intérêts se débattent chez moi. Vous +saurez que trois personnages de votre connaissance +nous sont arrivés mystérieusement d'Angleterre de la +part des princes: c'est le marquis de la Rive et votre +ancien ami le baron de Raboisson. avec un ancien +aumônier de l'ancienne grande armée, celui qu'on +appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intéresse +pas? Vous ne voulez pas suivre l'exemple des femmes +d'esprit et de courage qui servent maintenant d'intermédiaires +à nos combinaisons politiques? Vous +avez tort!</p> + +<p>LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique +est un prétexte et la galanterie un but?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que +c'est la galanterie qui est le moyen et la politique le +but, par conséquent l'absolution. Vous vous obstinez +dans des principes farouches qui ne mènent à rien +d'utile, ma chère amie!</p> + +<p>LOUISE. Hélas! je le sais. Je ne suis pas la compagne +qu'il vous faudrait et que vous aviez rêvée.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, +c'est vous qui vous en faites. Vous sentez bien que +cette austérité n'est pas trop de saison dans la circonstance. +Allons! il faut vous en départir un peu. +Votre parente, madame de Roseray, est au salon, +belle comme un astre, habillée à la romaine ou à la +grecque. C'est un peu révolutionnaire, un peu décolleté, +cela scandalise; mais c'est charmant.</p> + +<p>LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça?</p> + +<p>LOUISE. On me l'a dit.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. On s'est moqué de vous, ma chère! +Mais supposons que j'aie été, comme on le prétend, +comblé des faveurs de toutes les jolies femmes que +vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et +d'inquiétude?</p> + +<p>LOUISE. C'est un sujet d'humiliation.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est +une honte, vous avez raison: rougissez et baissez les +yeux, ma belle maîtresse!... Mais, si, comme vous +l'avez pensé dans une heure d'enthousiasme, c'est une +gloire de détrôner de nombreuses rivales, prenez +votre situation comme un triomphe. Est-ce que je ne +m'y prête pas courtoisement en vous jurant fidélité +par-devant le prêtre?</p> + +<p>LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne +m'aimez déjà plus!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous réellement, vous qui +êtes si injuste? Si je ne vous aimais plus, je vous aurais +laissée mourir, comme vous y étiez décidée. Vous +avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. +Vous l'emportez; je me soumets, au risque d'être +moins fier et moins heureux que je ne l'étais en vous +chérissant librement et en me croyant aimé pour +moi-même. Je me trompais, hélas! vous mettiez votre +réputation au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait +dans votre esprit avant la passion, c'était le mariage! +Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous appelez +votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais, +moi, votre grandeur et votre force. Nous ne nous entendions +pas; mais je fais votre volonté. Pourquoi +n'êtes-vous pas fière et joyeuse?</p> + +<p>LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'âme, et vos +paroles répondent avec une cruelle franchise à mes +terreurs! Vous allez me haïr, vous me haïssez déjà! +N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort +d'un être qui m'est déjà plus cher que moi-même. +Qu'il vive, et que je meure après! Il ne maudira +pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas donner +le jour à un bâtard! Eh bien, vous pâlissez?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Louise, que dites-vous? Est-ce +vrai, mon Dieu, ce que vous dites-la? Vous +croyez...?</p> + +<p>LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur +qu'au sortir de l'église, pour vous récompenser +d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos +reproches et vos menaces, il faut bien que je vous +dise: Épargnez-moi! ayez pitié de votre enfant!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à ses genoux, avec effort.</span>) Pardon, Louise, +pardon! Je t'adore et je te bénis! oublie que j'ai +douté de ton amour, et ne vois que l'excès du mien +dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma +pauvre amie, essuie tes larmes; voilà ta tante qui +vient t'habiller... (<span class="stage2">Roxane est entrée par la porte de gauche en +grande toilette.</span>) Venez, chère belle-tante! vous êtes splendide! +faites que Louise soit adorable; arrangez-la, +dites-lui d'être confiante! Je suis heureux, je l'aime +de toute mon âme! (<span class="stage2">Il baise la main de Louise et sort par le +fond.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--ROXANE, LOUISE.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à part, désespérée.</span>) Il ment!</p> + +<p>ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant, +puisque voilà nos petites querelles finies.</p> + +<p>LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chère tante, que +vous comprenez peu ce qui se passe entre nous!</p> + +<p>ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout...</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">effrayée.</span>) Vous savez?...</p> + +<p>ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine +de Roseray. Bah! il faut savoir pardonner le passé. +C'est une personne qui a fait parler d'elle, mais c'est +une maîtresse femme, qui rend de grands services à +notre cause et qui est l'âme de tous les complots. Il +faut lui faire bon visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas +est galant, il en conte à toutes les femmes +sans que cela tire à conséquence. Si j'avais voulu me +persuader qu'il voulait m'entraîner à quelque sottise, +il n'eût tenu qu'à moi, car il dit parfois des choses;... +mais il faut rire de cela! Je pense que tu ne seras pas +jalouse de moi?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">qui l'écoute à peine.</span>) Non, ma tante.</p> + +<p>ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que +tu es très-pâle et toute défaite depuis quelques jours? +Mets un peu de fard, crois-moi; c'est très-nécessaire +à tout âge.--Je vais sonner ta femme de chambre.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">la retenant.</span>) Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi +respirer, on étouffe ici! (<span class="stage2">Elle ouvre la porte vitrée, +qui donne sur le balcon.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gèle en plein été +avec ce vent du nord. Ah! ton royaume ne sera pas +gai, ma pauvre Louise! Ce château est un navire +échoué sur un écueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas +empêcher le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie. +C'est un peu mêlé, j'ai donné un coup d'oeil au salon +tout à l'heure, il y a de tout; mais, en temps d'insurrection, +il faut tolérer bien des choses.--Tu ne m'écoutes +pas?</p> + +<p>LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste? +Il est effrayant!</p> + +<p>ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de ça! Il y revient +certainement!... Heureusement, ce soir, il y aura +du bruit, de la gaieté; mais, la nuit dernière... Ah! je +ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.</p> + +<p>LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas +aux revenants, moi!</p> + +<p>ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais +vu! moi... Mais je ferai aussi bien de garder ça pour +moi.</p> + +<p>LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois +pas.</p> + +<p>ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque +pas de courage et je ne suis pas visionnaire. J'ai vu +l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce balcon +au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des +yeux égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle +riait;... c'était affreux! un vrai cri de mouette dans +la tempête! Un petit démon à tête de singe marchait +derrière elle, tenant sa robe déguenillée... Mais tu ne +vois pas ces choses-là, toi... Quand on rêve d'amour +et de bonheur... Où vas-tu?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">qui se dirige vers sa chambre.</span>) Je vais m'habiller, il +est temps.</p> + +<p>ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de +lumière, et on ne voit pas ce qu'on fait.</p> + +<p>LOUISE. Elle est là, je l'entends. (<span class="stage2">Elle ouvre la porte, fait +un pas dans l'autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri +d'épouvante, et reste immobile sur le seuil.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Qu'est-ce que tu as?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">rentrant et fermant la porte brusquement.</span>) Rien probablement! +une vision, un rêve! C'était horrible. (<span class="stage2">Elle se +laisse tomber sur un siége.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as +vue?</p> + +<p>LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon +voile et ma couronne de mariée sur des cheveux gris +et sur des haillons sordides, l'épouvante, la mort! +avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine de +squelette! Et cela grimaçait en riant devant la glace.--Ah! +cette hallucination est un pressentiment, un +avertissement peut-être. Ce spectre, c'est ma propre +image, c'est le fantôme de ce que je serai pour avoir +connu le funeste amour de Saint-Gueltas!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">tremblante.</span>) Louise, voyons, tu as eu peur, +c'est ma faute, c'est parce que je t'ai parlé de la dame +blanche! C'est la Korigane qui est là, je parie, et qui +a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est si hardie +et si fantasque!</p> + +<p>LOUISE. Oui! cela doit être; je veux m'en assurer.</p> + +<p>(<span class="stage2">Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec +résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.</span>)</p> + +<p>LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant +mort étendu sur le sofa! Non, il se lève, mais c'est +un cadavre qui marche! Il paraît insensé comme sa +mère... et il ressemble à... Oui, c'est cela! La vision +se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi, +et cet enfant mourant ou idiot, ce sera le mien!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">se cachant la figure.</span>) Ton enfant? quel enfant? +qu'est-ce que tu dis? Ah! tu es malade, tu rêves...</p> + +<p>LOUISE. Voyez vous-même! Si vous ne voyez rien, +c'est que je suis folle en effet! Ayez le courage de regarder. +Tenez, ils viennent, ils marchent, ils entrent +ici. (<span class="stage2">Les deux spectres que Louise vient de décrire s'avancent en se tenant +par la main et en riant d'une manière fantasque. Ils traversent le +salon et sortent par la porte vitrée qui donne sur le balcon. Louise s'évanouit. +Roxane se pend à la sonnette en criant au secours.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA KORIGANE, qui a tardé à +venir et qui entre par la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée +vêtue d'un riche costume breton.</p> + +<p>ROXANE. Ah! j'en étais bien sûre, que c'était toi... +Sotte que tu es, tu nous as fait une peur...</p> + +<p>LA KORIGANE. Oui, oui, c'était moi, mademoiselle +Louise! Remettez-vous. C'était moi!...</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">égarée.</span>) Toi?... Mais l'enfant...</p> + +<p>ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sûre? Je n'ai +rien vu, moi; j'ai fermé les yeux.</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) C'est des rêves que vous avez. +Ah! vous avez peur ici... Vous ne vous y plaisez +pas!</p> + +<p>LOUISE. Où est ma toilette de mariée?</p> + +<p>LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en +ordre; mais, croyez-moi, remettez le mariage à un +autre jour, vous n'êtes pas bien.</p> + +<p>LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">se mettant à ses genoux.</span>) Mademoiselle +Louise... vous n'avez pas de confiance en moi, je sais +bien!</p> + +<p>LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela?</p> + +<p>LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous +me croyez méchante?</p> + +<p>LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement, +tu es si dévouée!... Il faut bien que tu sois +bonne, puisque tu sais aimer!</p> + +<p>LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez +comme ça, je me sens capable de tout pour vous servir. +Vous êtes malheureuse... Je le suis plus que vous, +allez!</p> + +<p>LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse?</p> + +<p>LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire, +vous ne comprendriez pas! Mais répondez-moi, vous +voulez épouser le maître absolument?</p> + +<p>LOUISE. Il le faut.</p> + +<p>LA KORIGANE. Et si c'était la fin de son amour, à +lui? Tout ce qui lui est commandé, il le déteste!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">avec énergie.</span>) N'importe,, il le faut! Viens +m'habiller. (<span class="stage2">Elle sort avec la Korigane.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">troublée.</span>) Quel plaisir de vous revoir, cher +baron!</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">lui baisant la main.</span>) Vous me dites cela d'un +air bouleversé; qu'y a-t-il?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle? encore à sa +toilette?.</p> + +<p>ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (<span class="stage2">A Raboisson.</span>) +Elle sera joyeuse de vous serrer la main. (<span class="stage2">Elle sort.</span>)</p> + +<p>RABOISSON. Elle a l'oeil effaré, la belle tante! Serait-elle +jalouse du bonheur de sa nièce?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent.</p> + +<p>RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes +amours sont traversées de quelque gros nuage.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse... +Elle me reprochera toujours de lui avoir caché la mort +de son père pour l'amener ici.</p> + +<p>RABOISSON. Elle a raison!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">avec impatience.</span>) Enfin tu exiges ce mariage? +c'est ton idée fixe?</p> + +<p>RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas +compris mes lettres de Londres? Ce n'est pas seulement +par un sentiment de délicatesse envers la famille +de Sauvières que j'insiste, il y va de ton avenir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Parle plus bas; elles sont +là...</p> + +<p>RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. +L'envoyé de Londres que je t'amène est un dévot rigide: +une fille de grande maison, comme Louise, +séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur +des princes un obstacle invincible.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des +cagots et des vieilles femmes? Parbleu! il sied bien à +l'un, qui n'est pas plus croyant que nous, à l'autre, +qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire +à ce point les renchéris! Ils me préfèrent M. de Charette, +qui, pour son compte...</p> + +<p>RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un +utile serviteur; mais tu peux l'emporter sur lui précisément +en évitant les scandales qu'on lui reproche. +Tu as ici un ennemi dangereux, l'abbé Sapience, qui +approche sinon la personne des princes, du moins +leur entourage. Paralyse ses mauvais desseins en +conduisant mademoiselle de Sauvières à l'autel.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès? Je +serai le chef suprême et absolu de l'insurrection?</p> + +<p>RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j'ai +foi au succès.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Allons, c'est décidé! (<span class="stage2">A la Korigane, +qui entre.</span>) Ces dames sont prêtes?</p> + +<p>LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (<span class="stage2">Bas.</span>) Moi, j'ai +à te parler. Vite! (<span class="stage2">Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Impossible!</p> + +<p>LA KORIGANE. La folle est ici.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">se tordant les mains.</span>) La folle? elle est vivante? +Et l'enfant?...</p> + +<p>LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de +Marande, qui les avait cachés, vient de les ramener +ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés dans le guettoir; +mais...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils +se souviennent?</p> + +<p>LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mère se reconnaît. +Elle s'échappe, elle rôde, elle est entrée là +tout à l'heure...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue?</p> + +<p>LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n'a pas +compris...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah! +c'est trop de malheur aussi!</p> +<br> + +<h4>DEUXIÈME TABLEAU</h4> + +<p>Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE UNIQUE.--<span class="sc">LA COMTESSE DE ROSERAY, LE +BARON DE RABOISSON, l'Émissaire des Princes, +L'ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde embrasure +d'une croisée pendant que les autres invités causent avec animation +dans le salon et la salle des gardes contiguë.--A la fin, SAINT-GUELTAS +et LOUISE.</span></p> + +<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">à Raboisson.</span>) Vous avez bien tort de faire +ce mariage, mon cher! un homme marié n'est plus +que la moitié d'un chef et le quart d'un conspirateur.</p> + +<p>RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il +perde les trois quarts de son énergie, il lui en restera +plus qu'à tout autre. D'ailleurs, est-ce qu'il n'en a pas +dépensé avec les belles bien plus qu'il ne s'en dépense +dans le mariage?</p> + +<p>LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, +il n'a eu que du plaisir, et cela entretient l'énergie. +Dans le mariage, il n'y a que des peines, il est payé +pour le savoir!</p> + +<p>L'ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant +fort bien née, m'a-t-on dit?</p> + +<p>RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible +d'esprit.</p> + +<p>LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui +ait donné un enfant idiot! C'est une particularité +assez plaisante dans la vie de Saint-Gueltas: tous ses +bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou affectés +d'un vice du sang. On n'a jamais pu en élever un +seul.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">d'un air ingénu.</span>) A propos d'enfants, monsieur +votre fils se porte bien?</p> + +<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">d'un air dégagé.</span>) On ne peut mieux. (<span class="stage2">Bas.</span>) +Impertinent, vous me payerez cela.</p> + +<p>L'ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il +veuf?</p> + +<p>RABOISSON. Depuis deux ans.</p> + +<p>L'ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien.</p> + +<p>RABOISSON. Pardon, monsieur l'abbé, personne +n'ignore que la marquise était avec son fils au château +de Morande quand les républicains l'ont surpris +et brûlé.</p> + +<p>L'ABBÉ. Je sais que la mère et l'enfant ont disparu à +ce moment-là; mais j'imagine que le marquis produira +quelque preuve de leur mort?</p> + +<p>RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer +le nouveau mariage. Vous pensez bien qu'il s'est mis +en règle.</p> + +<p>L'ABBÉ. S'il avait négligé ce soin, il faudrait l'avertir +si vous souhaitez que le mariage soit valide!</p> + +<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">bas,</span>) à Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque +doute à cet égard?</p> + +<p>RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abbé est +vendu à M. de Charette, et il a tout fait pour desservir +Saint-Gueltas auprès de l'émissaire des princes. +Il faudrait empêcher cela.</p> + +<p>LA COMTESSE. Je m'en charge.</p> + +<p>RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les +serpents comme les lions.</p> + +<p>LA COMTESSE. Les beaux yeux d'un évêché seront +plus puissants encore. Mon oncle le cardinal ratifiera +mes promesses. Quant au mariage de Saint-Gueltas, +je le blâme absolument; mais, s'il le faut pour qu'on +lui rende justice...</p> + +<p>RABOISSON. Il le faut, je vous jure.</p> + +<p>LA COMTESSE. Alors, c'est que mademoiselle de Sauvières... +(<span class="stage2">Elle rit.</span>)</p> + +<p>RABOISSON. Non; mais je ne veux pas que pareille +chose lui arrive.</p> + +<p>LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu'elle +ait passé un an près de lui, courant par monts et par +vaux, et vivant ensuite sous son toit, sans que sa +vertu ait reçu quelque atteinte.</p> + +<p>RABOISSON. Sa tante ne l'a pas quittée.</p> + +<p>LA COMTESSE. Excepté pendant les longues heures +qu'elle passe à épiler ses cheveux blancs et à plâtrer +sa figure.</p> + +<p>RABOISSON. Voyons, n'abusez pas de vos avantages +contre les autres femmes. Vieilles ou jeunes, toutes +disparaissent comme de pâles étoiles dans le rayonnement +de votre soleil. Soyez généreuse. Je ne vous +dirai pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidèle à sa +jeune compagne. Il suffit qu'on vous regarde pour être +pris ou repris de la belle manière; mais conduisez-vous +comme une grande reine des coeurs que vous +êtes. Protégez la faiblesse et mettez du coton au bout +de vos flèches. Si le comte de Roseray eût voulu avoir +l'esprit de mourir à temps, certes vous étiez la seule +femme digne de seconder le futur lieutenant général; +mais il s'obstine à vivre, le fâcheux, et mademoiselle +de Sauvières est une personne si romanesque, pour +ne pas dire si niaise dans ses opinions, que vous saurez +diriger le marquis sans qu'elle s'en aperçoive. Elle +déteste les Anglais et n'aime guère les émigrés; vous +vaincrez aisément les préjugés qu'elle pourrait entretenir +dans l'esprit de son mari.</p> + +<p>LA COMTESSE. Allons, je vois qu'en qualité d'émigré +vous-même, vous avez besoin de moi. Je serai bonne +femme, je vous le promets! (<span class="stage2">Entre Saint-Gueltas, tenant Louise +par la main. Elle est vêtue en mariée. Roxane les suit.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous +présenter celle qui sera dans un quart d'heure la marquise +de la Rochebrûlée. (<span class="stage2">Il la conduit d'abord à la comtesse, +qui lui tend la main; Louise lui donne la sienne avec effroi. Saint-Gueltas +s'adressant aux hommes qui se rapprochent de lui.</span>) Messieurs, +souffrez que je vous présente à ma fiancée.</p> + +<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">à Raboisson pendant que Saint-Gueltas présente à +Louise l'émissaire des princes et ceux des autres invités qu'elle ne connaît +point.</span>) Dites-lui de changer de voile, le sien est déchiré. +Voyez, à l'épaule, c'est de mauvais présage en +temps de guerre!</p> + +<p>RABOISSON. Bah! c'est la fille de chambre en lui +mettant les épingles; mieux vaut qu'elle ne s'en aperçoive +pas.</p> + +<p>LA COMTESSE. Et puis il y a peut-être du danger à +déranger les longs plis qui cachent sa taille!</p> + +<p>RABOISSON. Méchante que vous êtes!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tout est prêt; rendons-nous à la +chapelle. (<span class="stage2">Il invite l'émissaire à offrir la main à la mariée et va présenter +la sienne à la comtesse, comme à la personne la plus considérable +de la réunion.</span>)</p> + +<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">bas.</span>) Ah! vous me faites les grands +honneurs, infidèle? C'est pour me consoler!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis +éperdu d'amour pour vous depuis ce soir.</p> + +<p>LA COMTESSE. Alors, vous ne m'aviez pas encore +aimée?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ma foi, non; je commence!</p> + +<p>LA COMTESSE. Ce n'est pas vrai, mais c'est aimable. +J'ai à vous parler après la cérémonie.</p> +<br> + +<h4>TROISIÈME TABLEAU</h4> + +<p>Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en rampe +la falaise à pic jusqu'à une petite construction soudée à son flanc.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE UNIQUE.--<span class="sc">LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis +la Folle et son Enfant.</span></p> + +<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">montrant la construction.</span>) Pas possible de +les laisser dans ce guettoir. La porte ne tient plus; +ils s'échapperont encore. Il faudrait les embarquer +tout de suite.</p> + +<p>LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.</p> + +<p>TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire +cette nuit à Noirmoutier.</p> + +<p>LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi. +(<span class="stage2">Tirefeuille monte l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.</span>) +Ce qu'il faudrait faire, il le désire. S'il ne le veut pas... +Pourquoi ne le voudrait-il pas? Il m'a déjà commandé +le mal, et plus j'en faisais, plus il avait d'estime +pour mon courage. Il sera content après. Il est +perdu sans cela. La folle parle plus qu'il ne pense. +Voilà les cloches qui annoncent la fin. Il est marié. +Si je ne me dévoue pas pour lui, il est déshonoré, +conspué, abandonné de tout le monde... Allons! que +le crime retombe sur ma vie et le péché sur mon +âme! (<span class="stage2">Elle va ouvrir la cellule.</span>) Sortez, vous pouvez prendre +le frais et vous promener.</p> + +<p>LA FOLLE, (<span class="stage2">sortant;</span>) l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal +des noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la mariée!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">lui montrant le pied du rocher que longe une +étroite bande de sable.</span>) Par là. Descendez!</p> + +<p>LA FOLLE, (<span class="stage2">voulant monter l'escalier.</span>) Non, par ici!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">l'arrêtant.</span>) Je vous dis que non. Par ici, +les portes sont fermées. Voilà votre chemin.</p> + +<p>LA FOLLE, (<span class="stage2">qui descend.</span>) Il y a de l'eau... la marée +monte.</p> + +<p>LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez! elle descend!</p> + +<p>LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi!</p> + +<p>LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous.</p> + +<p>LA FOLLE. Allons, allons!</p> + +<p>LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.</p> + +<p>LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (<span class="stage2">Elle le tire par le bras; +l'enfant a peur et résiste.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à l'enfant.</span>) Allez donc, ou votre mère +va vous laisser tout seul.</p> + +<p>LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant! Eh +bien, reste, adieu!</p> + +<p>L'ENFANT. Maman, maman!</p> + +<p>LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (<span class="stage2">Elle le +prend dans ses bras et disparaît en courant le long de la falaise.</span>)</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui a descendu derrière eux.</span>) Comme ça, tout +ira bien, sans que je m'en mêle,--la marée monte!... +S'ils ne reviennent pas dans cinq minutes... Comme +le flot va lentement!... non, le voilà qui remplit le +sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches +en comptant... Encore une de couverte, une autre... +En voilà cinq, en voilà dix; dix marches, c'est dix +pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien +sûr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache, +<i>maman</i>! Va, pauvre malheureux, c'est elle qui te mène, +ce n'est pas moi!... Qu'est-ce que je vois de blanc là-bas? +Elle surnage? Non, c'est une lame... et ce n'est +plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau ont +tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter +auprès de la mariée... l'arranger pour le bal... Mais +qu'est-ce que j'ai, donc? je ne peux pas marcher. +Suis-je bête! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien fait +pire!--Mais, si le maître était fâché, s'il regrettait +l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je +lui ai pardonné la mort de Cadio, moi! il faudra bien +qu'il me pardonne... Cadio! si sa pauvre âme voyait +ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (<span class="stage2">Elle veut remonter +l'escalier et s'arrête hallucinée.</span>) Il est là, je le vois! Laisse-moi +passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne +veux pas? tu me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je +périrai comme j'ai fait périr? Il me pousse... je +tombe! (<span class="stage2">Elle se cramponne au rocher.</span>) Non, non, c'était un +rêve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens +folle aussi, moi? (<span class="stage2">Elle remonte l'escalier en courant.</span>)</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>HUITIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<p>Juillet 1795.--Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique.--Une +heure du matin.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont +une porte donne sur la cuisine, l'autre sur une chambre à coucher, +une autre, avec guichet, sur un escalier extérieur qui descend à une +petite place.</p> + +<p>JAVOTTE. Ah! vous voilà, ce n'est pas malheureux!</p> + +<p>REBEC. Mauvaise nuit, Javotte! un temps magnifique, +un clair de lune désespérant! Tu ne t'es donc +pas couchée?</p> + +<p>JAVOTTE. Non, j'ai sommeillé là sur une chaise. +J'étais inquiète de vous... Vous vous ferez prendre +avec vos manigances!</p> + +<p>REBEC. Ah dame! il faut se hâter; il faut être en +mesure de plier bagage encore une fois. Il ne se +passera peut-être pas trois jours avant que le pays +soit à feu et à sang.</p> + +<p>JAVOTTE. Moi, je trouve qu'il y est déjà! Toutes +ces bandes de chouans qui battent la campagne font +des horreurs, et il en arrive des quatre coins du ciel. +Et tous ces émigrés qui arpentent la plage comme des +cormorans! Et ces vaisseaux anglais dans la rade! si +ça ne fait pas mal au coeur de voir des choses pareilles! +Pas possible que les républicains, qui sont +partis sans rien dire, ne reviennent pas un de ces +matins nous délivrer!</p> + +<p>REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi! ne te mêle pas +de politique, ma fille! Rien de plus pernicieux que +d'avoir une opinion!</p> + +<p>JAVOTTE. Oh! ma foi, tant pis! Je suis patriote, +moi, et vous ne me blanchirez point.</p> + +<p>REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence! +Songe donc que je t'ai tirée jusqu'à présent des plus +grands dangers! Ah! certes, on voudrait bien pouvoir +dilater son âme dans le sentiment du plus pur patriotisme; +mais, quand il y va de notre existence et +de notre argent, il faut avoir le courage de se taire +et l'héroïsme de se cacher. Ah ça! dis-moi, est-il venu +du monde, ce soir, pendant ma tournée?</p> + +<p>JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs +sont encore venus demander des habits et des armes.</p> + +<p>REBEC. Tu n'as rien délivré, j'espère?</p> + +<p>JAVOTTE. Non, ils n'avaient point de bons pour +toucher. J'ai dit que nous n'avions plus rien.</p> + +<p>REBEC. Tu n'as guère menti. La nuit prochaine, +j'emporterai ce qui nous reste, et, quand on se battra, +nous pourrons lâcher l'auberge.</p> + +<p>JAVOTTE. Et si on y met le feu?</p> + +<p>REBEC. Me crois-tu assez bête pour l'avoir payée?</p> + +<p>JAVOTTE. Êtes-vous sûr que votre dépôt ne sera +pas déniché?</p> + +<p>REBEC. Parle plus bas. J'ai avisé à tout. Il ne faut +pas mettre tous ses oeufs dans le même panier! J'ai +des cartouches et des souliers dans un souterrain, un +ancien tombeau sous la colline Saint-Michel, à deux +pas d'ici... J'ai des balles et de l'eau-de-vie dans trois +villages de la côte. J'ai du riz et des gibernes dans les +ruines du couvent. J'ai...</p> + +<p>JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout ça, ils vous +fusilleront comme accapareur ou comme vendu aux +Anglais!</p> + +<p>REBEC. Laisse-moi donc tranquille! je suis plus fin +qu'eux! Je les conduirai moi-même à une de mes caches, +ça me mettra à l'abri du soupçon pour les autres.</p> + +<p>JAVOTTE. En attendant, c'est un vol que vous faites +aux royalistes!</p> + +<p>REBEC. Oh! ma mie Javotte, dans des temps comme +ceux-ci, il y a des mots qui ne signifient plus rien. +Qu'est-ce que c'est que ces armements et ces approvisionnements +que les Anglais et les insurgés distribuent +aux rebelles? Des instruments de guerre civile, +n'est-ce pas? Tout bon citoyen a le droit de s'en +emparer pour les livrer à la nation; mais tout service +mérite sa récompense, et rien de plus légitime qu'une +modeste spéculation après les dangers que j'ai courus +pour me procurer ce butin incendiaire et prévaricateur! +Ai-je sollicité la confiance des chefs insurgés? +Ne m'ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma charrette, +pour travailler à leurs convois et à leurs distributions?</p> + +<p>JAVOTTE. Vous n'avez point été forcé, ce n'est pas +à moi qu'il faut conter des histoires! Vous n'êtes +venu dans ce vilain pays faire semblant de vous +établir que parce que vous avez eu vent de l'expédition +et de ce qui s'ensuivrait.</p> + +<p>REBEC. Javotte, tu faiblis! tu ne comprends pas,... +tu n'es pas à la hauteur de ma mission.</p> + +<p>JAVOTTE. Votre mission? Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>REBEC. C'est le devoir de traverser les discordes +civiles en faisant fleurir les transactions commerciales +au milieu de tous les périls et à la faveur de tous les +désordres. Je me flatte d'être sous ce rapport un +homme peu ordinaire et d'arriver bientôt à une position +de fortune qui m'assurera le bien-être et la +considération... Mais écoute.... on marche dans la +rue, on vient sur la place,... on monte l'escalier de +pierre,... on frappe...--Qui va là?</p> + +<p>VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez!</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">qui a regardé par le guichet, ouvre en disant:</span>) Entrez!</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, RABOISSON.</p> + +<p>RABOISSON. Bonjour, Rebec!</p> + +<p>REBEC. Ah! citoyen baron, plus bas, je vous en +supplie! je ne m'appelle plus comme ça.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">riant.</span>) C'est vrai, c'est vrai! Lycurgue, +je crois?</p> + +<p>REBEC. Ah! miséricorde! encore moins! Ici, je suis +Normand et je m'appelle Latoupe.</p> + +<p>RABOISSON. Va pour Latoupe; ça m'est égal! Je sais +que tu es de nos amis, puisque je t'ai vu travailler +pour nous sur le rivage.</p> + +<p>REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur +un canot de l'escadre anglaise; mais je n'ai pas osé +vous parler. Et, sans être trop curieux, vous...?</p> + +<p>RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon +cher! Ma confiance ne pourrait que te compromettre, +et je sais que, par état comme par tempérament, tu +dois ménager tout le monde. Dis-moi seulement si +quelqu'un est venu me demander ici cette nuit.</p> + +<p>REBEC. Personne, monsieur le baron.</p> + +<p>RABOISSON. Alors, j'attendrai chez toi. Sers-moi +quelque chose, ce que tu voudras.</p> + +<p>REBEC. Je vais vous chercher du jambon délicieux.--Javotte, +descends à la cave et monte du meilleur. +(<span class="stage2">Il sort, Javotte, le suit.</span>)</p> + +<p>RABOISSON (<span class="stage2">marche avec impatience et va regarder par le guichet.</span>) +Ah! le voilà! il est exact au rendez-vous! (<span class="stage2">Il ouvre, Saint-Gueltas +entre. Ils se serrent la main en silence. Raboisson referme la +porte au verrou.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici?</p> + +<p>RABOISSON. Oui, l'aubergiste est des nôtres.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle; c'est à toi de m'instruire, +puisque j'arrive à ton appel.</p> + +<p>RABOISSON. Diable! tu me vois embarrassé...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends; on refuse +mes services?</p> + +<p>RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme +les tiens; mais...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir <i>gratis</i>?</p> + +<p>RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui +ne se marchandent pas. (<span class="stage2">A Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine +et qui apporte le déjeuner.</span>) Un peu plus tard, laisse-nous. +(<span class="stage2">Il referme la porte de la cuisine et revient vers Saint-Gueltas, qui +frappe du pied avec fureur.</span>) Eh bien, voyons! As-tu si peu +de philosophie, si peu de dévouement?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">irrité.</span>) Ah! je t'admire, toi qui me +prêches le désintéressement après avoir excité mon +ambition quand la tienne y trouvait son compte! J'échoue, +tu m'abandonnes, c'est dans l'ordre; mais tu +pourrais t'épargner la peine de me railler.</p> + +<p>RABOISSON. Je ne t'abandonne pas, puisque je t'ai +fait venir; mais te soutenir ouvertement est devenu +impossible. Ton compétiteur l'emporte, et, ma foi, il +y a de ta faute, mon cher! Tu es d'une imprudence, +d'une témérité... excellentes sur les champs de bataille, +mais funestes dans la vie privée.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. De quoi m'accuse-t-on?</p> + +<p>RABOISSON. De bigamie, rien que ça!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Qui m'accuse? l'abbé Sapience?</p> + +<p>RABOISSON. Oui, l'abbé prétend que ta première +femme était vivante et jouissait de toute sa raison +quand tu as épousé Louise. Eh bien, qu'est-ce que +tu as?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti! elle +était complètement folle, incurable, et elle est morte!</p> + +<p>RABOISSON. En as-tu la preuve?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Mieux que ça: j'en ai la certitude.</p> + +<p>RABOISSON. Comment? Voyons, explique-toi.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m'expliquer, je n'ai +de comptes à rendre à personne.</p> + +<p>RABOISSON. Tant pis! c'est donner gain de cause à +la calomnie. Il circule sur ton compte des histoires +effroyables que je n'ose te répéter.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir.</p> + +<p>RABOISSON. Puisque tu le veux... On a fait courir le +bruit autour des princes que tu avais assassiné ta première +femme la nuit de ton mariage avec la seconde. +Ton malheureux fils aurait partagé son sort... Tu pâlis! +il y a donc quelque chose de vrai?...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie: l'enfant +était vivant, si c'est vivre que d'être un avorton privé +de sens; il s'est noyé durant cette nuit fatale, j'ai retrouvé +son corps sur la grève.</p> + +<p>RABOISSON. Il était donc chez toi? Comment? pourquoi? +avec qui?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m'infliges +cet interrogatoire?</p> + +<p>RABOISSON. Non, c'est pour te justifier, si cela est +possible, pour te défendre dans tous les cas.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre, +voici la vérité... Cette femme m'avait trompé, tu le +sais. J'ai tué son amant dans ses bras; elle est devenue +folle. Longtemps enfermée dans mon château de +Marande avec un enfant infirme de corps et d'esprit +que j'avais sujet de ne pas croire légitime, mais auquel +j'étais forcé par la loi de laisser porter mon nom, +elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir +a été pris et incendié par les républicains. On a cru +et j'ai dû croire que ces deux misérables créatures +avaient été égorgées ou brûlées; mais elles s'étaient +échappées, et elles s'étaient traînées jusque chez moi +la veille du jour où j'ai épousé Louise, dont tu connaissais +la situation délicate. Pouvais-je et devais-je +sacrifier son honneur et mon avenir à ce fantôme d'épouse +légitime, objet d'horreur et de dégoût, dont le +malheur ne méritait même pas le respect? La loi qui +rend de tels liens indissolubles est atroce. Elle violente +la plus inaliénable des libertés humaines, celle +de disposer de soi. Ma femme était coupable, elle ne +m'était plus rien; elle était folle, elle n'était plus rien +pour personne. Je me suis cru le droit de la considérer +comme morte, et j'allais l'éloigner pour jamais... +mais à quoi bon te dire le reste? Ce qui s'est fait, +je ne l'ai ni souhaité ni ordonné; j'aurais dû le châtier +peut-être... Mais, si nous punissions tous les excès +de dévouement dont nous sommes forcés de profiter, +nous n'aurions plus guère de soldats et de serviteurs +à offrir à notre cause.</p> + +<p>RABOISSON. N'importe!... dis tout. Ils ont été assassinés?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tués! Quelqu'un +leur a montré le château où ils s'obstinaient à pénétrer +en leur disant: «Voilà le chemin!» C'était le pied de +la falaise, et la marée montait!</p> + +<p>RABOISSON. C'est le fidèle Tirefeuille qui a fait cette +chose atroce?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non; je ne dirai pas... je ne peux +pas le dire.</p> + +<p>RABOISSON. Tu me jures que cela s'est fait malgré +toi?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je te le jure.</p> + +<p>RABOISSON. Eh bien, j'essayerai de ramener les esprits. +Puisaye est tout à Charette; mais d'Hervilly commande +l'expédition, et, si tu veux amener ici tes Poitevins...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Impossible. La trêve les a énervés. +Les paysans nous trahissent et nous abandonnent. Le +petit corps d'aventuriers qui me reste est à peine suffisant +pour mettre mon château à l'abri d'un coup de +main.</p> + +<p>RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province +soulevée pour recevoir, accueillir et défendre au besoin +les princes, tu me trompais?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion; mais je sais +où trouver de nombreux chefs de chouans dont les +bandes éparses ne demandent qu'un nom prestigieux +pour se réunir à moi. Ici, je n'ai qu'un mot à dire, et +je suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable +de l'insurrection.</p> + +<p>RABOISSON. Rien n'est perdu, alors. Rassemble cette +armée, et sois sûr que, quand elle paraîtra, les mandataires +des princes feront bon marché du blâme qui +pèse sur ta vie domestique.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont +des intrigants ou des imbéciles! Pourquoi les princes +ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à la lutte qui +va décider de leur sort, et se faire juges des coups? +Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou +à des poltrons? Je suis las de ce métier de dupe! On +s'est mal conduit envers moi. Des subsides insuffisants, +des éloges contraints, des remercîments froids, tandis +qu'on a comblé Charette de louanges, d'argent et de +promesses! J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus +souffert, j'ai suivi la Vendée jusqu'à son dernier soupir. +J'ai fait plus de sacrifices... Les princes sont pauvres... +soit! Je veux bien manger jusqu'à mon dernier +écu et ne pas compter avec le futur roi de France; +mais, en fait d'orgueil, je ne me pique pas de désintéressement +chevaleresque. Je veux un éclat proportionné +à la grandeur de mes actions, je veux un titre +au moins égal à celui de Charette, je veux un pouvoir +qui contre-balance le sien. A l'oeuvre on verra qui de +nous deux est le plus habile, le plus brave et le plus +influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse, +il me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi!</p> + +<p>RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu +pourras faire tes conditions. Combien en as-tu autour +d'ici?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà.</p> + +<p>RABOISSON. Ce n'est guère!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre +heures, et tu trouves que le résultat est mince?</p> + +<p>RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens +vite avec tes recrues.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez +battus.</p> + +<p>RABOISSON. Grand merci!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez +mes ordres! Une bonne victoire des républicains +fera tomber les préventions de mes amis et rabattra +les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher; +j'ai le temps de penser à mes affaires domestiques, +comme tu dis, et de faire rentrer ma seconde femme +dans le devoir.</p> + +<p>RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? où +est-elle?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Où elle est, je n'en sais rien. Elle +s'est enfuie de chez moi pendant que je me rendais ici. +On vient de me l'apprendre. Je sais qu'elle erre dans +les environs, guettant le moment de s'embarquer ou +de faire pis.</p> + +<p>RABOISSON. Comment! Louise te quitte? Elle te +trompait? C'est impossible!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens +qu'elle cherchait depuis longtemps à s'assurer une autre +protection que la mienne; elle me menaçait sans +cesse de me quitter. Elle est injuste, impérieuse, dévorée +de jalousie, aigrie par le chagrin; notre enfant +n'a pas vécu. Enfin elle a dû nouer à mon insu des +intelligences avec nos ennemis... peut-être avec son +cousin Sauvières, qui est maintenant, je le sais, auprès +de M. Hoche. Je ne l'accuse pas d'infidélité, mais je +vois qu'elle est lâche, et je n'entends pas qu'elle aussi +déshonore le nom que tu m'as forcé de lui donner.</p> + +<p>RABOISSON. J'ai fait pour elle tout ce que je devais, +tout ce que je pouvais. Elle a voulu être ta femme, +c'est à elle d'en accepter les conséquences. Le jour va +paraître, je te quitte. Tu m'as dit ton dernier mot? Tu +ne veux pas te joindre à nous?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pas encore.</p> + +<p>RABOISSON. Ce n'est ni patriotique ni fraternel. Tu +te proposes de venir ramasser nos morts sur le champ +de bataille? J'en serai peut-être; reçois donc mes +adieux.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">frappant à la porte de la cuisine.</span>) Ouvrez! ouvrez!</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">allant ouvrir.</span>) Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>REBEC. Les bleus! les bleus! Ils envahissent le village...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ils attaquent?... Je n'entends aucun +bruit!</p> + +<p>REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s'installent, +et probablement... Tenez, oui, on vient chez +moi. Sortez par la cuisine et par la ruelle.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas.</span>) + Si tu as cinq cents hommes +sous la main, ce serait l'occasion de faire un coup +d'éclat.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">amer et ironique.</span>) + Non, messieurs, vous +êtes encore intacts; à vous l'honneur! (<span class="stage2">Ils sortent. On +frappe à la porte de la rue. Rebec va ouvrir. Motus entre.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE.</p> + +<p>REBEC. Salut et fraternité!</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">accourant.</span>) + Vivent les bleus!</p> + +<p>MOTUS. Sensible à vos politesses! Où diable, sans +vous offenser, ai-je vu vos estimables frimousses? Ça +ne fait rien. J'en ai tant vu! Ayez la chose de préparer +le vivre et le couvert pour mon capitaine.</p> + +<p>REBEC. Ah! le capitaine Ravaud, n'est-ce pas?</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">avec un gros soupir, portant la main à son front salut +militaire</span>). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ +d'honneur à l'armée du Rhin.</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">qui sert avec Javotte le déjeuner préparé pour Raboisson et +Saint-Gueltas.</span>) Vous en venez?</p> + +<p>MOTUS. Non pas moi, ni mon détachement. On a +toujours tenu la campagne depuis un an contre la satanée +chouannerie! (<span class="stage2">Il crache par terre en prononçant le mot +chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie patriotique.</span>)</p> + +<p>REBEC. Alors, M. Henri... je veux dire le citoyen +Sauvières, où est-il, lui?</p> + +<p>MOTUS. Colonel à l'armée du Rhin en remplacement +du colonel Ravaud. (<span class="stage2">A Javotte qui l'examine.</span>) Allons, vivement, +la jolie fille! Où diable vous ai-je vue? Des beautés +de votre calibre, ça ne s'oublie pas!</p> + +<p>JAVOTTE. Pardine! au château de Sauvières en 93! +Je vous reconnais bien, moi!</p> + +<p>MOTUS. Flatté de la circonstance.</p> + +<p>REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas à +lui-même, et il te répondra si la chose lui paraît nécessaire +et conforme au règlement de la civilité. Au +reste, le voilà.</p> + +<br> +<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE CAPITAINE.</p> + +<p>LE CAPITAINE, parlant sur le seuil à un lieutenant accompagné de +quatre hommes, à voix basse. Posez les sentinelles et faites +faire bonne garde. Ne souffrez pas de rixe avec les habitants, +pas de provocation inutile. Vous rencontrerez +des figures suspectes, n'arrêtez personne sans une +absolue nécessité, tels sont les ordres supérieurs. N'engageons +pas d'affaire avant l'arrivée des grenadiers. +Dans deux heures, j'irai faire avec vous une reconnaissance, +(<span class="stage2">Il entre seul dans l'auberge.</span>)</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">bas, à Rebec.</span>) Un joli garçon, tout blond, +tout jeune; il ne doit pas être bien méchant, celui-là?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">observant le capitaine qui s'approche de la cheminée machinalement, +en réfléchissant.</span>) Pas méchant? Il a des yeux qui +brillent comme des étoiles.--Allume donc une autre +chandelle, on ne se voit pas ici! (<span class="stage2">Au capitaine, pendant que +Javotte allume.</span>) Tu dois être fatigué, citoyen officier, après +cette étape de nuit? (<span class="stage2">Le capitaine, absorbé, ne fait pas attention à +lui.</span>) Au reste, dans le fort de l'été, comme ça, il vaut +mieux marcher à la fraîcheur! (<span class="stage2">Silence du capitaine.</span>) Et +puis, pour dérouter l'ennemi, n'est-ce pas? (<span class="stage2">A Javotte.</span>) +Je vois ce que c'est! Il est sourd comme un pot! +(<span class="stage2">Au capitaine; d'une voix élevée et lui montrant la table servie.</span>) Ce déjeuner +t'attendait, capitaine! Si tu veux t'asseoir...</p> + +<p>LE CAPITAINE. Merci, je n'ai pas faim.</p> + +<p>REBEC. Ni soif? (<span class="stage2">Le capitaine dit non avec la tête. A Javotte.</span>) +Alors, nous mangerons le déjeuner. C'est ne pas avoir +de chance: les blancs n'ont pas le temps, les bleus n'ont +pas d'appétit... (<span class="stage2">Haut.</span>) Capitaine... (<span class="stage2">Le capitaine a un léger +mouvement d'impatience et porte les mains à ses oreilles.</span>) C'est ça, il +est sourd! J'ai beau crier!</p> + +<p>JAVOTTE. Eh! non! Il vous dit que vous lui cassez +la tête!</p> + +<p>REBEC. Ou bien il ne veut pas être tutoyé. Le fait +est que ça commence à passer de mode. (<span class="stage2">Au capitaine.</span>) +M. le capitaine souhaite-t-il quelque chose?</p> + +<p>LE CAPITAINE. Rien, merci. J'ai besoin d'une heure +de sommeil.</p> + +<p>REBEC. La chambre à côté est prête. Il y a un excellent +lit.</p> + +<p>LE CAPITAINE. Très-bien. (<span class="stage2">Il entre dans la chambre voisine.</span>)</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupéfaction.</span>) Javotte! +voilà une chose étonnante, surprenante, étourdissante!</p> + +<p>JAVOTTE. Quoi donc?</p> + +<p>REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi?</p> + +<p>JAVOTTE. Non! Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>REBEC. Attends! Je vais voir sa figure pendant qu'il +ôte son kolback. (<span class="stage2">Il regarde par la fente de la porte.</span>) Il ne l'ôte +pas. Il ne se couche pas. Le voilà assis; il va dormir +les coudes sur la table et le sabre au flanc... un vrai +militaire! il craint quelque surprise,--il n'a pas +tort!--Le voilà qui éteint la chandelle, je ne vois +plus rien. (<span class="stage2">Revenant.</span>) C'est égal, j'en suis sûr, à présent, +c'est lui!</p> + +<p>JAVOTTE. Qui, lui?</p> + +<p>REBEC. Cadio!</p> + +<p>JAVOTTE. Quel Cadio? Le sonneur de biniou qui venait +à la ferme du Mystère?</p> + +<p>REBEC. Lui-même.</p> + +<p>JAVOTTE. Vous rêvez ça! c'est pas possible!</p> + +<p>REBEC. C'est comme je te le dis.</p> + +<p>JAVOTTE. Il nous aurait reconnus!</p> + +<p>REBEC. Tu sais bien qu'il était à moitié fou. Il l'est +tout à fait à présent!</p> + +<p>JAVOTTE. S'il était fou, il ne serait pas devenu ce +qu'il est.</p> + +<p>REBEC. Bah! il savait lire et écrire, et il y a une +telle disette d'officiers! Les chouans en ont tant tué! +ça fait de la place. Et puis on aura su qu'il avait tué +Mâcheballe. Il fallait bien le récompenser.</p> + +<p>JAVOTTE. Attendez! on frappe à la petite porte. (<span class="stage2">Elle +sort par la cuisine.</span>)</p> + +<p>REBEC. Drôle de chose que l'existence! Ce Cadio +avec son biniou... officier à présent, l'air fier,... le +parler sec,... la tenue imposante, ma foi! Eh bien, +alors... pourquoi pas? Ses intérêts sont les miens,... +je lui dirai tout!</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC.</p> + +<p>REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent! +On vous croyait sur le Rhin.</p> + +<p>HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio?</p> + +<p>REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et +bagages!</p> + +<p>HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui +sont comptées; ne le dérangeons pas. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) Laisse +ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que tu pourras. J'attends +un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi; +vite! (<span class="stage2">Rebec sort.--A Motus.</span>) Tu dis qu'il est capitaine? +Peste! c'est bien, ça! au bout d'un an de service!</p> + +<p>MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. +Nommé à l'unanimité pour action d'éclat.--Beau +militaire sous tous les rapports, adoré du soldat, +encore qu'il soit un peu chien.</p> + +<p>HENRI. Chien?</p> + +<p>MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je +veux dire qu'il est porté sur la discipline et ne passe +rien aux freluquets et autres délinquants; mais il est +juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi +on lui pardonne des choses...</p> + +<p>HENRI. Quelles choses, voyons?</p> + +<p>MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien +dans le temps qu'il était soldat comme moi--est à +présent... un tigre!</p> + +<p>HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!</p> + +<p>MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon +colonel, tu n'as qu'à me le dire, et ma parole rentrera +dans les rangs.</p> + +<p>HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.</p> + +<p>MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la +bataille; il n'y en a jamais assez pour lui, toujours +le premier au feu, jamais de quartier, point de prisonniers; +toutes nos lattes se sont ébréchées en manière +de scie sur les crânes des chouans, et on a marché +dans le sang jusqu'aux aisselles. Du temps du +capitaine Ravaud, qui était certainement un brave +soigné, on avait tous le coeur un peu sensible pour les +vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le +pas dans la férocité, et, à présent que la clémence est +à l'ordre du jour, on ne sait point ce que fera le capitaine, +qui n'est pas certes un homme pareil aux autres +humains.</p> + +<p>HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!</p> + +<p>MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse +les facultés dont je suis susceptible pour t'expliquer +la chose!</p> + +<p>HENRI. Essaye toujours.</p> + +<p>MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, +mon colonel, qu'il a une pointe de religion dans la +tête, comme qui dirait une dévotion à l'Être suprême, +qui le précipite dans des extases et autres travers supérieurs +de l'esprit, où il voit les choses qui doivent +arriver, et même les événements qui se passent à la +distance que les autres hommes ne peuvent s'en apercevoir. +Toutes les batailles que nous avons perdues ou +gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu +connaissance de ceux de nous qui devaient y passer +l'arme à gauche.</p> + +<p>HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois +des prédictions de ce genre?</p> + +<p>MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, +il ne parle pas; mais, à sa manière d'agir, on voit +qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa manière de regarder +le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le +compte de ses heures.</p> + +<p>HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois +que tu n'es pas aussi esprit fort que je le croyais, et +qu'il y a toujours des superstitions dans nos troupes +de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris ce +mal-là du paysan...</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">rentrant avec une oie rôtie.</span>) Javotte porte deux bouteilles de +vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande +à vous parler; il dit que vous l'attendez.</p> + +<p>HENRI. Oui, fais-le entrer. (<span class="stage2">À Motus.</span>) Va boire un +coup à ma santé.</p> + +<p>MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (<span class="stage2">Motus +suit Rebec dans la cuisine. Le paysan breton entre.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VII.--HENRI, LE BRETON.</p> + +<p>HENRI. Eh bien, l'ami, c'est vous...</p> + +<p>LE BRETON, (<span class="stage2">d'un air riant et ouvert.</span>) Moi... qui?</p> + +<p>HENRI. Christin Tremeur, de Pornic?</p> + +<p>LE BRETON. C'est bien moi. Et vous?</p> + +<p>HENRI. Henri de Sauvières.</p> + +<p>LE BRETON. Colonel des hussards de la République?</p> + +<p>HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilité?</p> + +<p>LE BRETON. C'est ça. Nous allons souper... ou déjeuner, +car je n'ai rien pris depuis vingt-quatre +heures, et on a beau être durci à la fatigue et à la +la misère, il faut se sustenter quand l'occasion se +trouve.</p> + +<p>HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez? (<span class="stage2">Ils s'assoient.</span>)</p> + +<p>LE BRETON, (<span class="stage2">découpant l'oie très-adroitement.</span>) Doux Jésus! +voilà une belle pièce par le temps qui court, pas +vrai?</p> + +<p>HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette...</p> + +<p>LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais +lui ont débarqué des vivres, on n'y manque de rien; +mais ça ne durera pas longtemps, allez! Les distributions +sont mal faites, et chacun tire à soi la part des +autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas +un gaspillage, mon bon Dieu, c'est un vrai pillage! +Ça ne fait rien, profitons-en. Tenez, v'là du fameux +vin! À votre santé!</p> + +<p>HENRI. À la vôtre.</p> + +<p>LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là?</p> + +<p>HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualité.</p> + +<p>LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent +comme ça leur officiers, tandis que, vous autres, +vous buvez de la piquette de pommes! C'est comme +ça, hein?</p> + +<p>HENRI. Si nous parlions d'affaires plus sérieuses, +maître Tremeur? Vous me paraissez un bon vivant, +et votre lettre que j'ai reçue à Auray m'a donné confiance; +mais le temps est précieux...</p> + +<p>LE BRETON. Patience, patience! Commençons par +le commencement.--Vous connaissez bien Saint-Gueltas?</p> + +<p>HENRI. Personnellement, non.</p> + +<p>LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de +près dans la campagne d'outre-Loire?</p> + +<p>HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de +ses soldats, et, si j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien +appris.</p> + +<p>LE BRETON. Tant pis, tant pis!</p> + +<p>HENRI. Pourquoi?</p> + +<p>LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer; +mais comment saurez-vous que je ne vous vole pas +voire argent, si vous ne pouvez pas vous dire comme +ça en le voyant: «C'est pas un méchant renard qu'on +m'amène; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on +me donne à écorcher?»</p> + +<p>HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est là le but de +l'entrevue que vous m'avez demandée?</p> + +<p>LE BRETON. C'est ça et pas autre chose: ça vous va, +je pense?</p> + +<p>HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon +cher; ça ne me va pas du tout. (<span class="stage2">Il se lève de table.</span>)</p> + +<p>LE BRETON, (<span class="stage2">tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la +table, à côté de son assiette.</span>) Ah ben, par exemple, v'là qu'est +drôle!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">sans le regarder.</span>) Mais non, c'est très-sérieux, au +contraire.</p> + +<p>LE BRETON, (<span class="stage2">posant son autre pistolet de l'autre côté de son +assiette.</span>) Vous vous méfiez peut-être?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">se retournant.</span>) C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce +que vous faites donc là?</p> + +<p>LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, +et j'ai encore faim.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">se rasseyant en face de lui.</span>) A votre aise! (<span class="stage2">Il tire de sa +veste deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche +sur la table.</span>) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.</p> + +<p>LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher +la mauvaise bête?</p> + +<p>HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans +mes habitudes.</p> + +<p>LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous +convient pas?</p> + +<p>HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font +point partie de mes attributions. Si je le prends les +armes à la main, ce sera différent; mais négocier +une trahison ne me convient pas, comme vous dites.</p> + +<p>LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous +n'êtes pas ici, en habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, +comme c'est permis à la guerre?</p> + +<p>HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance +périlleuse est le moyen qu'on cherche pour épargner +la vie des hommes, en terminant le plus vite et le +plus sûrement possible l'échange de meurtres et de +malheurs qu'on appelle la guerre. Il faut bien faire +la part du sang; mais le devoir d'un bon soldat et +d'un honnête homme est de la faire aussi petite que +possible en s'assurant de la position et des ressources +de l'ennemi, et en diminuant les chances du hasard +aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé dans les ténèbres, +et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre +chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre +que nous faisons. Nous comptons épargner les paysans +quand nous les aurons mis dans l'impossibilité de se +soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous +voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, +mis en demeure de se prononcer librement, +agira selon sa conscience; mais, pris dans un piége, +il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas +de l'assassiner.</p> + +<p>LE BRETON, s'oubliant. Vous êtes un homme d'honneur, +je le vois, monsieur de Sauvières!... (<span class="stage2">Reprenant +son accent et sa physionomie de paysan.</span>) Mais c'est donc que +vous espérez l'acheter, ce gueux-là?</p> + +<p>HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ouï dire que la chose +fût possible, et je n'y crois pas:</p> + +<p>LE BRETON. Vous n'avez pas ouï dire qu'il était +ruiné, réduit aux expédients, capable de tout à +c't'heure?</p> + +<p>HENRI. J'ai ouï dire qu'il s'était ruiné en débauches; +j'ai ouï dire aussi qu'il avait sacrifié sa fortune +à sa cause. Je crois que les deux versions sont vraies +et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le dévouement. +Quel que soit son véritable caractère, j'ai +des raisons personnelles pour souhaiter qu'il survive +à la guerre en acceptant la paix, (<span class="stage2">Il se lève de nouveau en +laissant ses pistolets sur la table. Le paysan fait aussitôt la même chose, +et s'approche de lui avec confiance.</span>)</p> + +<p>LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos +raisons?</p> + +<p>HENRI. Il les connaît, lui, c'est tout ce qu'il faut!</p> + +<p>LE BRETON. Mais si je les savais aussi?</p> + +<p>HENRI. Voyons!</p> + +<p>LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que +vous aimiez, et vous souhaiteriez vous battre en duel +avec lui: idée de gentilhomme!</p> + +<p>HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et +qui m'aimait comme son frère est devenue sa femme +légitime. Je suis à la veille d'épouser une personne +que j'aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui +passe pour être peu fidèle en amour, ne maltraite et +n'avilisse ma parente... Mais je ne suppose pas cela; +et vous?</p> + +<p>LE BRETON, (<span class="stage2">s'oubliant.</span>) Saint-Gueltas n'a jamais avili +ni maltraité les femmes qui se respectent.</p> + +<p>HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je +n'ai probablement aucune réparation à vous demander.</p> + +<p>LE BRETON. A <i>me</i> demander?</p> + +<p>HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais +maintenant, non par suite d'un souvenir bien +marqué, mais à cause de votre air et de vos paroles. +Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez +voulu vous moquer de moi. Je vous le pardonne, à +la condition que vous me donnerez de cette tentative +une raison aussi loyale que ma réponse.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il +accepter mes excuses?</p> + +<p>HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touché +d'un aveu sincère que d'une courtoisie évasive. +Pourquoi m'avez-vous tendu ce piége?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">souriant.</span>) Vous tenez à le savoir? Eh +bien, je vais vous le dire: je voulais vous tuer!</p> + +<p>HENRI. Comme ennemi politique?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.</p> + +<p>HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d'un +ennemi de votre bonheur?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur.</p> + +<p>HENRI. Qui a pu vous faire penser...?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence... L'amour +a ses faiblesses, la jalousie ses aberrations. +Vous n'exigez pas que je me confesse davantage? +J'ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la +mienne! (<span class="stage2">Il lui tend la main.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">lui donnant la main.</span>) Il suffit. Et maintenant, +monsieur, nous séparerons-nous sans que vous me +chargiez pour le général en chef de quelque parole +d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent +le caractère, et vous l'avez connu à Nantes lorsque +vous y avez signé l'an dernier un traité de paix...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Qui n'a été tenu de part ni d'autre.</p> + +<p>HENRI. Il me semblait...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il +vous semblait qu'en dépit de nos promesses, nous +avions continué la guerre d'escarmouches qui épuise +vos troupes et empêche la République de dormir +tranquille? Songez, monsieur, que nous n'avons +jamais eu comme vous des soldats enrôlés par force, +et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il +leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre +compte comme ils l'entendent. On avait exaspéré nos +paysans. Ils se vengent sans nous et souvent à notre +insu, quand l'occasion s'en présente. Ils rendent le +mal qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous +les désavouer? Vous avez dit sous la Terreur: +«Vive la République malgré tout!» Permettez qu'en +face de la chouannerie nous disions: «Vive le roi quand +même!» Ces gens-là n'ont pas signé le traité de la +Mabilaye, et nous n'avons pu répondre que de nous-mêmes. +Sous prétexte de les contenir et de les châtier, +vous nous avez entourés de troupes qui nous font +une existence impossible, contre laquelle il nous est +difficile de ne pas protester.</p> + +<p>HENRI. Et c'est parce que nous avons sévi contre +les bandits qui continuent à exercer le vol et l'assassinat +sur toutes les routes, que vous avez appelé l'étranger +ici?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question. +Vos généraux, Canclaux entre autres, nous +avaient donné des espérances qui ne se sont pas réalisées.</p> + +<p>HENRI. Des espérances?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat +en cherchant à faire cesser à tout prix la guerre civile. +Ils avaient horreur des cruautés exercées contre +nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à +la tyrannie républicaine un mouvement de recul qui +permettrait à l'opinion de se manifester, et, nous qui +croyons savoir que la France est royaliste, nous +comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en +vous voyant désavouer vos proconsuls renversés et +défendre que nous fussions traités de brigands. L'événement +a déjoué leurs espérances et les nôtres; la +Convention règne encore, nos amis et nos parents +sont toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. +Vous vous tenez toujours en armes autour de +nous, enfin votre déesse Liberté est toujours montée +sur son rouge piédestal, l'échafaud. Dans cet état de +choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que +vous font les chouans est une protestation outrée, +mais sincère, contre le despotisme, qui leur est +odieux. Nous avons vu clairement que vous n'étiez +pas les plus forts dans le conseil, et que la queue de +Robespierre prolongerait indéfiniment notre agonie +et celle de la France. Nous nous croyons libres de +protester à notre tour et de vous appeler en bataille +rangée... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans +la plus belle rade de l'Europe, quatorze vaisseaux de +guerre qui viennent de battre les vôtres en passant. +Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille +hommes et de quoi en habiller soixante mille...</p> + +<p>HENRI, sonnant. Où sont les hommes?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre +et d'avoir à les compter, monsieur! Nous sommes +maîtres d'une presqu'île qui contient quatorze villages +et que ferme une chaussée facile à défendre avec +une poignée de soldats et le feu de quelques barques. +Que nous importe votre approche, à nous qui commandons +ici et dont les forces occupent le pays sur quarante +lieues de profondeur? Et vous autres, vous êtes à peine +quinze mille, disséminés par petits détachements de +quelques centaines d'individus. Dans ce village, vous +êtes deux cents, pas un de plus! Il ne tiendrait qu'à +moi de vous écraser jusqu'au dernier, avant deux +heures d'ici!</p> + +<p>HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous +taisez, monsieur le marquis? Ma question est indiscrète, +mais votre silence est éloquent! Vous avez vos +raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous +n'êtes pas d'accord avec l'expédition qui menace nos +côtes, soit que vous soyez bon juge des fautes qu'elle +commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux le +supposer, que votre patriotisme répugne à compter +sur l'étranger pour faire triompher votre cause!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">troublé.</span>) Il y a du vrai dans ce que +vous dites: on n'accepte pas ce secours-là sans +souffrir!... Mais croyez que je souffrirais encore plus +d'avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous qui +venez de me témoigner une loyauté chevaleresque. +Faites-moi l'honneur de penser que ceci passe +avant tout pour moi!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">s'inclinant.</span>) Puisque nous sommes en si bons +termes, monsieur, permettez-moi de vous dire à mon +tour ce que je pense de votre appréciation de notre +force matérielle et morale. Fussions-nous encore +moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer, +ce n'est pas sur quarante, c'est-sur deux cents lieues +de profondeur que nous occupons la France. Nous +sommes une nation, et si la liberté de rétablir la +royauté ne vous est pas accordée, c'est parce que la +France nous défendrait de vous l'accorder, quand +même nous en serions tentés. La liberté ne règne +pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons +est trop nouveau pour ne pas être passionné, jaloux +et ombrageux; mais cette crainte que nous avons de +la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le +système de la terreur, devrait vous prouver de reste +que la France n'est pas royaliste. Vous caressez une +erreur fatale qui vous met en guerre contre vous-mêmes; +elle vous égare dans vos notions de patriotisme +et de loyauté. On nous a défendu de vous traiter +de brigands... On a bien fait sans doute, et je suis +loin de rire du titre sentimental de <i>frères égarés</i> qu'on +vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le +méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous +faites! Vous déchirez le sein qui vous a portés, vous +gaspillez le trésor d'une bravoure héroïque, vous +appelez tous les maux sur la mère commune... Ses +bras meurtris et sanglants se referment sur vous et +vous étouffent!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">ému, se raidissant.</span>) Nous jouons notre +dernière partie, je le sais; mais elle est belle, +avouez-le!</p> + +<p>HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à +Quiberon! nos légions sont impérissables; c'est la +tête de l'hydre que vous couperez en vain et qui repoussera +avec une rapidité effrayante!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que +nous ferait le général Hoche? Je sais que vous êtes +dans son intimité maintenant; vous devez connaître +sa pensée?</p> + +<p>HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le +pardon et l'oubli des fautes passées.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition +du traité de la Jaunaye; nous l'avons déchiré. +Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés! trompés en +galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant +tout le premier. Il s'est attribué une toute-puissance +qu'il n'a pas, puisque la Convention fonctionne toujours +et garde, derrière la <i>parole sacrée</i> du général, +une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce +pouvoir inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons +à lui pour marcher sur Paris: qu'il abjure, lui aussi, +ses erreurs passées, et c'est nous qui pardonnerons à +nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons +jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot.</p> + +<p>HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous +repoussons la royauté avec horreur!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos +généraux, plus hardi ou plus ambitieux que les autres, +nous la rendra,--à moins qu'il ne la garde pour +lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer +de maître! Adieu! (<span class="stage2">Henri le reconduit. Quand il revient seul, +Cadio est sorti de la chambre voisine et se jette dans ses bras.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, +REBEC.</p> + +<p>CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver.</p> + +<p>HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu +ma lettre d'Allemagne?</p> + +<p>CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois +mois, je n'ai fait que parcourir l'ouest et le nord de +la Bretagne sans m'arrêter nulle part. A la tête d'une +compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les +chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc +es-tu ici?</p> + +<p>HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir +le rejoindre. Marie est à Vannes, où je l'ai vue un +instant... Ah! je suis heureux, mon ami! Elle avait +parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour; +il m'a attaché pour le moment à sa personne en me +permettant de faire avec lui cette campagne contre +les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et j'épouse +Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces +messieurs; c'est pour connaître l'état de leurs forces +et l'usage qu'ils en comptent faire que je suis venu +sur ces côtes en observateur, chargé de voir, de comprendre, +de deviner au besoin, et de rendre compte, +le tout vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque +chose, toi qui étais hier à Plouharnel?</p> + +<p>CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est +divisé. Il discute et jalouse. Il perd son temps et sa +poudre en escarmouches. Ils n'ont pas les reins assez +forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général +arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.</p> + +<p>HENRI. Il le sait, et il est en marche.</p> + +<p>CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements, +suffisants contre la chouannerie de détail à +travers bois, ne pourraient tenir en pays ouvert +contre un mouvement auquel se joindrait la population +des côtes.</p> + +<p>HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous +attaque.</p> + +<p>CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque +pas; on nous cerne, et la retraite est impossible. +N'importe après tout! Cela est arrivé tant de fois, +qu'une de plus ou de moins ne changera rien au +destin de la guerre. Si nous devons périr ici pour +faire gagner quelques heures à la marche des patriotes, +soit! On fera son devoir, voilà tout. (<span class="stage2">Allant à la fenêtre.</span>) +Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde! +C'est le pays où j'ai passé mon enfance; je ne le revois +pas sans émotion! Il n'est pas gai, mais je l'aime +triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres? C'est mon +berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné. +Il y a au-dessus une grosse étoile blanche qui +scintille encore. Comme le ciel est indifférent à nos +petites questions de vie et de mort! Et la terre? +Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore +muette et comme plongée dans les délices du +sommeil, que des masses d'hommes se cherchent dans +l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger? +Rien ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! +Qui sait si, avant que le soleil rouge ait remplacé +l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas des membres +épars et des lambeaux de chair sur les buissons +en fleur? On dit que ces pierres dressées marquaient +jadis les sépultures des morts tombés dans la bataille... +Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a +longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang +des hommes!</p> + +<p>HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve! +Sais-tu que, parmi tes soldats, tu passes pour +illuminé?</p> + +<p>CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.</p> + +<p>HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu +pas un peu toi-même à tes visions?</p> + +<p>CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment +logique et sûr de ce qui doit avoir été et de ce qui +doit être.</p> + +<p>HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!</p> + +<p>CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? +Les idées sont toujours entrées en moi sans la +participation de ma volonté. Elles étaient dans l'air +que j'ai respiré, elles me sont venues sans être appelées; +qui peut commander à ces choses?</p> + +<p>HENRI. Toujours fataliste?</p> + +<p>CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de +lire assez de livres pour bien connaître le sens des +noms qu'on donne aux pensées. J'ai là, dans l'âme, +un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines +traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle +y est la bienvenue. Elle y pénètre comme un boulet +dans un bataillon, et tout ce qui est en moi, n'étant +pas elle, n'est plus.</p> + +<p>HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts +pour des vérités, Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?</p> + +<p>CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté +inexorable, ce n'est pas la même chose. J'ai été craintif, +on m'a cru doux,... je ne l'étais pas. Je haïssais +le mal au point de haïr les hommes et de les fuir. +Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude, +un verbe intérieur qui se traduisait par la musique +inspirée que je croyais entendre, quand mon +souffle et mes doigts animaient un instrument rustique +et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je +me mettais, par ce chant sauvage, en contact avec la +Divinité; j'étais dans l'erreur. Dieu ne l'entendait +pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui, et je faisais +moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais +que Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa +bonté ne peut pas ressembler à notre faiblesse. Il est +bon quand il crée et non moins grand quand il détruit. +La mort est son ouvrage comme la vie... Peut-être +que lui-même vit et meurt comme la nature entière, +à chaque instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce +que la mort? La même chose pour les bons et les +méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le +malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà +été. C'est pourquoi il faut faire de la vie une expiation, +et vaincre toute faiblesse pour établir le règne +austère de la vertu. Le passé de la France a été +souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi, +je n'ai qu'un moyen, c'est de détruire la vieille idole +à coups de sabre. J'use de ce moyen avec une volonté +froide, comme le faucheur qui rase tranquillement la +prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus +verte!</p> + +<p>HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées +étranges que tu évoques. J'ai une religion plus humble +et plus douce. Je fais Dieu avec ce que j'ai de +plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis +le concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu +souris de pitié? Soit! Ma croyance a, du +moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu poursuis +la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis +le règne de la fraternité, et j'y travaille, même en +faisant la guerre, dans l'espoir d'assurer la paix.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">avec un soupir.</span>) Rentrons dans la réalité palpable, +si tu veux. Je pense bien que tu apportes ici +les idées de clémence de tes généraux. C'est un malheur, +un grand malheur! Moi, je proteste!</p> + +<p>HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra +de la plonger dans la poitrine du vaincu?</p> + +<p>CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur +rouge ou perdre la partie contre la terreur blanche. +Jamais les aristocrates ne se rendront de bonne +foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien +haut! (<span class="stage2">Montrant au loin l'escadre anglaise.</span>) Et voilà le fruit +des traités! voilà le résultat du baiser de la Jaunaye! +Je les ai vus à Nantes, ces partisans réconciliés! Ils +crachaient en public sur la cocarde tricolore, et il +fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de +votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité! +Peu vous importe! nous sommes les exaltés farouches +dont on n'est pas fâché de se débarrasser... Quand +vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus à +attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au +visage!</p> + +<p>HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en +noir. Tu as besoin de me retrouver, moi l'espérance +et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et la patience +des dupes, il y a un chemin possible, et jamais +l'humanité n'a été acculée à des situations morales +sans issue.</p> + +<p>CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne +Providence! Tu ne connais pas la véritable action +de Dieu sur les hommes; elle est plus terrible +que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable +destruction, comme le ciel visible a la grêle et la +foudre!</p> + +<p>HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France +surtout. Le soleil y est plus bienfaisant que la foudre +n'est cruelle; il est comme Dieu, qui a fait l'un et +l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer +les registres de l'homicide, et Quiberon sera +peut-être la dernière de nos tragédies. C'est alors +que nous pourrons aider le gouvernement, chancelant +encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous, +jeunes gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à +des hommes comme toi et moi, fruits précoces ou +produits instantanés de la Révolution, qu'il appartient +de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le +sang. C'est la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir +pour t'y conformer. Tu n'es encore qu'un petit officier, +Cadio; mais tu as voulu devenir un homme, et +tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant +d'importance que celles de tout autre, et ce n'est +pas un temps de décadence et d'agonie, celui où tout +homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la +donne; mon esprit peut se fortifier, mon influence +peut s'étendre. Je ne suis plus une tête de bétail dans +le troupeau, et je ne suis pas seulement un chiffre +dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État, +dans la société, la place, que je saurai mériter. Si les +gouvernements se trompent et s'égarent encore, je +pourrai faire entendre ma voix pour les éclairer. Renonce +donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est +plus où cela pouvait sembler nécessaire au salut de la +République: une rapide et cruelle expérience a dû +nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par la +rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes +ivres de carnage pour nous diriger! Ayons une +république maternelle. Ce ne serait pas la peine d'avoir +tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos +et le bonheur à la France!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">triste.</span>) Henri! Henri! vous avez les idées d'un +chevalier des temps passés! vous ne voyez pas que +nous sommes encore loin du but où vous croyez toucher. +Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe +le gouvernement qui sortira de cette tourmente, +pourvu que votre caste soit amnistiée et réconciliée. +Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez cela +facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et +que, si vos jeunes généraux se laissent entraîner à la +sympathie que leur ont déjà trop inspirée la bravoure +et l'obstination des Vendéens, le règne de l'égalité est +ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je +ne peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on +me gratifie consiste à me faire tuer dans cette bicoque +que je suis chargé de défendre, chacun de mes +hommes contre cent!</p> + +<p>HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les +chouans ne veulent pas nous attaquer, aujourd'hui du +moins!</p> + +<p>CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de +grave, Henri! Je sens cela dans ma poitrine, (<span class="stage2">Il le regarde.</span>) +Il ne t'arrivera rien, à toi, Dieu merci!... Mais +parlons d'autre chose! attends d'abord! (<span class="stage2">Il va à la porte +de la cuisine.</span>) Tu es là, Motus?</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">approchant.</span>) Présent, mon capitaine.</p> + +<p>CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.</p> + +<p>HENRI. J'irai avec toi.</p> + +<p>MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le +cheval du colonel sera prêt aussi dans cinq minutes. +Il mange l'avoine. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p> + +<p>HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce +que tu as?</p> + +<p>CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, +n'est-ce pas? Ce doit être bien beau, de faire la guerre +à de vrais soldats!</p> + +<p>HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.</p> + +<p>CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses +que tu as faites me consoleront de la triste besogne à +laquelle je me suis voué.</p> + +<p>HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai +pas te les raconter. Je les ai oubliées déjà en revoyant +la femme que j'aime. C'est elle qui a fait mes prodiges +de bravoure, son influence me soutenait dans +une région d'enthousiasme où l'on peut accomplir +l'impossible.</p> + +<p>CADIO. Alors, tu as oublié... <i>l'autre</i>? Cela m'étonne; +je ne croyais pas que l'on pût aimer deux fois.</p> + +<p>HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce +possible? Ce serait de la folie!</p> + +<p>CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit +du moins!</p> + +<p>HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore +aimé, toi?</p> + +<p>CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.</p> + +<p>HENRI. Allons donc!</p> + +<p>CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir +à aucune femme avant le jour où j'aurai +donné de mon sang à la République...</p> + +<p>HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?</p> + +<p>CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des +chouans ne veulent pas entamer ma chair, et, devant +mon regard, il semble que leurs baionnettes s'émoussent. +Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai traversé +des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. +Je n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, +et j'en suis honteux. Voilà pourquoi je crois à +la destinée. Il faut qu'elle me réserve une belle mort, +ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne +d'offrir à une femme la main qui a tant tué, sans +avoir eu à essuyer sur mon corps le baptême de mon +sang! (<span class="stage2">Motus entre et fait le salut militaire.</span>) Les chevaux sont +prêts?</p> + +<p>MOTUS. Oui, mon capitaine.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">avec un trouble insurmontable.</span>) C'est bien, mon ami! +(<span class="stage2">il sort arec Henri.</span>)</p> + +<p>MOTUS. Fichtre!... <i>mon ami!</i>... lui qui ne dit jamais +ce mot-là au troupier!--et ce regard triste et +bon!... Fichtre! Allons! mon affaire est dans le sac! +c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu! j'aurais +pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">entrant pour desservir.</span>) Qu'est-ce que tu as donc, +citoyen trompette? Tu as l'air contrarié!</p> + +<p>MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre +état, il faut être toujours prêt à répondre à l'appel... +Qu'un baiser fraternel de vos lèvres de roses me soit +octroyé, et je prendrai la chose en douceur.</p> + +<p>JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit +vous! C'est gentil, un militaire qui dit vous à une +femme! (<span class="stage2">Elle lui donne un baiser sur le front.</span>)</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">entrant.</span>) Eh bien, Javotte, eh bien!</p> + +<p>MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, +ça! Souviens-toi ce soir de ce que je te dis ce matin: +c'est sacré.</p> + +<p>REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IX. (<span class="stage2">Même local, même jour, midi.</span>) HENRI, JAVOTTE, +puis LA KORIGANE.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">entrant.</span>) Où est le capitaine?</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">qui achève de ranger et de balayer.</span>) Par là, dans +le jardin avec mon maître, qui souhaitait lui parler. +Faut-il lui dire...?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">s'approchant de la table.</span>) Non, merci. Il y a ici de +quoi écrire?</p> + +<p>JAVOTTE. Voilà!</p> + +<p>HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (<span class="stage2">Javotte sort.</span>) Chère +Marie! Je parie qu'elle est déjà inquiète de moi! +(<span class="stage2">Il écrit. Au bout de quelques instants, la Korigane entre sans bruit et +le regarde. Henri se retournant.</span>) Que demandes-tu, petite?</p> + +<p>LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la +volonté grande, et je tiens devant Dieu autant de +place que toi, Henri de Sauvières!</p> + +<p>HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière +Bretonne! Mais... attends donc; je te connais, toi! +tu es la Korigane de Saint-Gueltas!</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée? +car tu étais à l'armée du Nord quand j'ai été +servante dans ton château.</p> + +<p>HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide... +et atroce!... Que me veux-tu, méchante créature?</p> + +<p>LA KORIGANE. Je veux te parler.</p> + +<p>HENRI. Tu viens de la part de ton maître?</p> + +<p>LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au +risque de le fâcher beaucoup!</p> + +<p>HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de +l'abandonner?</p> + +<p>LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi +vite: aimes-tu encore ta cousine Louise?</p> + +<p>HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce +que cela te fait?</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux +pour elle!</p> + +<p>HENRI. Court-elle quelque danger?</p> + +<p>LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand +qu'elle puisse courir. Elle s'est enfuie de chez son +mari avec sa tante; elle voulait aller à Vannes rejoindre +mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a profité +de l'absence du maître, qui avait dit comme ça: +«Avant d'aller à Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne +rassembler des amis.» Nous avons pris une barque et +nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du +Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville, +nous avons appris que le marquis était là avec une +bande de chouans. Nous nous sommes vite rembarquées +sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu +nous conduire du côté des Anglais, et qui nous a posées +par ici, sur la grève. Je connais le pays, j'en suis! +J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai cachée dans +la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais +je ne suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur +nos traces. A Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille +sur le port, et il doit nous avoir reconnues. +Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes +réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai +veillé dans une chambre en bas, où tout à l'heure +deux soldats bleus sont entrés pour demander à boire. +Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le Sauvières +est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue +vite sans avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte, +que j'avais vue dans le temps à Puy-la-Guerche, et me +voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta cousine? Sans +toi, elle est perdue.</p> + +<p>HENRI. Conduis-moi auprès d'elle.</p> + +<p>LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas +n'est peut-être pas loin. Il vous surprendrait et il vous +tuerait tous les deux. Louise peut venir ici, où tu as +des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.</p> + +<p>HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége +de ta façon! Son mari a été jaloux de moi; toi, tu es +sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes passionnément, +on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour +la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.</p> + +<p>LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre +Louise; le maître ne l'aime plus!</p> + +<p>HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il +veut la ramener chez lui;... donc, il l'aime.</p> + +<p>LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite, +voilà ce qu'il veut! Madame de Roseray, son +ancienne maîtresse, la belle des belles, la maudite des +maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je voudrais +voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle +règne chez lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, +moi... moi à qui le maître devait tout!</p> + +<p>HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel... +Tu dois mentir!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">frappant du pied.</span>) Tu ne me crois pas? +Misère et malheur! Voilà ce que c'est!... Ah! je le +sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je peux faire tout ce +qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le +bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...» +Allons! qu'il la trouve où elle est! Sachant où vous +êtes, il ne l'accusera pas moins d'être venue ici pour +vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu sait +pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et +que, si j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi +que j'aurais aimée!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">frappé de la voir pleurer.</span>) Explique-toi tout à fait; +dis toute la vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari? +L'a-t-il menacée, maltraitée?</p> + +<p>LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est +venue demeurer chez lui; elle a traité Louise comme +une vraie servante. Elle a su que par moi elle envoyait +des lettres en secret: c'étaient des lettres à mademoiselle +Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient +des lettres pour vous.</p> + +<p>HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci. +Va chercher Louise et sa tante.</p> + +<p>LA KORIGANE. J'y cours.</p> + +<p>HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas; +tu lui diras que je l'attends et que sa femme est chez +moi.</p> + +<p>LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?</p> + +<p>HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite +envers elle.</p> + +<p>LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela! +on ne tue pas Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.</p> + +<p>HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose +à être tué par moi?</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui est sur le seuil de la rue.</span>) Je ne crains pas +ça! Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de +vivre. D'ailleurs, il a plus d'hommes que toi; ne lui +cherche pas querelle, fais sauver Louise bien vite et +ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même? +Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi, +je vais guetter pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient +par ici.</p> + +<p>HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied +ferme! (<span class="stage2">La Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de +l'escalier; entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.</p> + +<p>HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (<span class="stage2">Louise, pâle et tremblante, +lui tend la main sans rien dire.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque +nous venons te trouver. Nous voilà comme Coriolan +chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne fait rien!</p> + +<p>LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez +ici, nous n'avons pas réfléchi, nous sommes accourues.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">leur serrant les mains.</span>) Vous avez bien fait, allez! +merci!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Je te le disais bien, que ce vaurien-là +serait content de nous voir. Ah ça! misérable jacobin, +tu ne m'embrasses donc pas?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Ah! de tout mon coeur, chère +tante; mais parlons vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce +que m'a dit la Korigane?</p> + +<p>ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?</p> + +<p>HENRI. Elle sort d'ici.</p> + +<p>ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées +ou trahies. Que t'a-t-elle dit?</p> + +<p>HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise.</p> + +<p>LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle +a eu tort. Je quitte sa maison parce que, le voyant +lancé dans une expédition périlleuse et décisive, que +du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une +préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs +d'insurrection quittent leurs demeures, on les brûle, +et les femmes deviennent ce qu'elles peuvent. J'ai demandé +asile à Marie pour quelques jours. De là, je +compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où +M. de la Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, +comme je le crois, l'expédition échoue par la trahison +des Anglais.</p> + +<p>HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas +que vous venez toutes seules vous jeter dans un pays +occupé par nous sur le pied de guerre, au risque de +n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver? Votre +explication manque de vraisemblance, ma chère +Louise, d'autant plus que vous n'êtes pas femme à +abandonner l'homme dont vous portez le nom, à la +veille de si grands événements, dans la seule crainte +d'en partager les malheurs et les dangers. Vous avez +une autre raison; quelqu'un vous chasse de chez vous, +et votre mari repousse votre dévouement.</p> + +<p>LOUISE. Ne croyez pas...</p> + +<p>ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour +un scélérat. Je dirai la vérité, moi!... Je veux la +dire!...</p> + +<p>LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré...</p> + +<p>ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime +mieux mourir que de rentrer dans cet affreux donjon +où nous avons souffert tout ce que l'on peut souffrir. +Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a dit +la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous +est dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées, +opprimées, Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte +d'une jalousie feinte; il nous a laissées sous la +garde de madame de Roseray et de quelques bandits +prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur +même, étaient menacés. Si la Korigane te l'a caché, +elle n'a pas tout dit. Donne-nous un sauf-conduit, une +escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou +l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à +Quiberon, le marquis nous y reprendrait. Louise ne +veut pas demander au commandant de l'escadre anglaise +les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement +son mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne. +La République seule peut nous sauver, nous +nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte pour +nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne, +qui nous y force!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie +comme un tiroir et fermé d'une planche à jour.</span>) Merci, mademoiselle +de Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre +douce voix m'a réveillé d'un profond sommeil que la +peine de courir après vous m'avait rendu fort nécessaire. +Je demande pardon au colonel de m'être ainsi +introduit dans son logement pour m'y reposer en sûreté +comme chez un ami; j'ai eu la meilleure idée du +monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre +à votre éloquent plaidoyer contre moi. (<span class="stage2">Roxane et Louise +se sont instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate +de rire.</span>) En vérité, monsieur le comte, ces dames vous +font jouer, bien malgré vous, je le sais, un rôle très-comique! +Vous voilà constitué vengeur de l'innocence +à bien bon marché!</p> + +<p>HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, +monsieur. Si vous avez entendu ce qui s'est dit, vous +savez que madame de la Rochebrûlée, loin de vous +trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont +l'une est digne de mon respect, vous accusent, et je +vous soupçonne sérieusement d'avoir manqué à vos +devoirs envers ma parente. Je suis l'unique appui qui +lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure qu'elle +l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre +conduite.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Ne répondez pas, monsieur, +c'est à moi de parler. Je n'ai aucun reproche à vous +faire ici. Je le déclare devant mon cousin, et, tout en +le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je le prie +de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir +de vous seul.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie, +vous l'engagez à ne pas s'immiscer dans nos petites +querelles de ménage? Vous avez raison. Moi, je lui +pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi, +mais généreux. C'est un noble caractère que le sien! +Nous nous connaissons depuis ce matin, et j'aurais +grand regret de l'offenser. Dites-lui donc qu'après un +accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre +injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">pâle et près de défaillir.</span>) Oui, mon cousin, je confirme +ce que M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.</p> + +<p>ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. +Henri! (<span class="stage2">Montrant Saint-Gueltas avec effroi.</span>) Préserve-nous de +sa vengeance; nous sommes perdues, si nous retournons +chez lui!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">moqueur.</span>) Si telle est votre pensée, ma +belle dame, il me semble que vous voilà sous l'égide +de la République et que rien ne vous force à suivre votre +nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et +je la prie de vouloir bien accepter mon bras.</p> + +<p>HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement +effrayée et Louise près de s'évanouir. +Est-ce bien chez elle que ma cousine va rentrer?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Que voulez-vous dire, +monsieur?</p> + +<p>HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez +elle quand une rivale y a plus d'autorité qu'elle-même. +Je n'ai pas le droit, je le reconnais, de juger le +plus ou moins d'affection sincère que vous portez à +votre compagne; mais j'ai le droit de juger un fait +extérieur et frappant. Si une étrangère règne dans sa +maison, elle n'a plus de maison. La loi juge ainsi cette +situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée +de sa légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre +que vous faites à votre pays, en dehors de la loi, et +Louise ne pourrait l'invoquer. C'est à moi de la remplacer +auprès d'elle, et je vous somme de me dire si +vous comptez faire sortir de chez vous madame...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, +car celle que l'on calomnie est aussi votre parente. +Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est sortie. En +apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer +pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la +Rochebrûlée. (<span class="stage2">A Louise.</span>) Vous ne l'y retrouverez pas, je +vous en donne ma parole d'honneur... que vous seule +avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite?</p> + +<p>LOUISE. Oui, monsieur; partons!</p> + +<p>HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne +doutez pas de la parole qui vous est donnée?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur +de Sauvières! Vous abusez de la reconnaissance que +je dois à vos bons procédés.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">vivement.</span>) J'ai confiance, Henri, je vous le jure! +(<span class="stage2">A Roxane.</span>) Adieu, ma tante!</p> + +<p>ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce +perfide? Non, je mourrai avec toi!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">riant.</span>) Très-bien! dévouement sublime!--Adieu, +monsieur le comte, sans rancune!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">émue.</span>) Adieu, Henri!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XI.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CADIO, qui paraît au moment où +Saint-Gueltas ouvre la porte.</p> + +<p>CADIO, le sabre à la main. Pardon! vous êtes prisonnier, +monsieur!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">méprisant.</span>) Allons donc! quelle plaisanterie!</p> + +<p>CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont +prises. Rendez-vous!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets.</span>) +Laissez, monsieur, ceci me regarde. (<span class="stage2">A Cadio sur le seuil, +devant les militaires qui occupent la cuisine.</span>) Il y a entre ce chef +et moi des conventions qui suspendent les hostilités +quant à ce qui le concerne personnellement. Laissez-le +se retirer librement.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission +militaire.</span>) Passez. (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Passez aussi.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">le voyant arrêter Louise.</span>) Madame est ma +femme!</p> + +<p>CADIO. Non.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">repassant la porte qu'il a déjà franchie.</span>) Comment, +non? Est-ce que vous êtes fou?</p> + +<p>CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">refermant derrière lui.</span>) Voyons!</p> + +<p>CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la +mienne.</p> + +<p>HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">très-surpris.</span>) Cadio?... (<span class="stage2">Louise et Roxane +reculent, étonnées et inquiètes.</span>)</p> + +<p>CADIO (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Oui, Cadio que vous avez fait +assassiner, et qui est là, devant vous, comme un spectre, +pour vous accuser et pour vous dire: Vous n'emmènerez +pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle +suive davantage son amant.</p> + +<p>HENRI. Son amant?</p> + +<p>LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais +mort quand un prêtre a béni mon mariage avec monsieur...</p> + +<p>CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas +sans l'autre, et l'autre n'est pas détruit par celui-là. +Votre seul mari, c'est moi, Louise de Sauvières, et il +ne me convient pas, je le répète, de vous laisser vivre +avec un amant!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">ironique.</span>) Si cela est, il est temps de +vous en aviser, monsieur Cadio!</p> + +<p>CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une +heure que je sais la validité de mon mariage avec +elle. (<span class="stage2">Il rouvre la porte et fait un signe. Rebec paraît.</span>) Venez ici, +vous, avancez! (<span class="stage2">Rebec entre, un peu troublé; Cadio referme la +porte.</span>) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me dire?</p> + +<p>ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce +qu'il prétend, ce coquin-là?</p> + +<p>REBEC, +(<span class="stage2">reprenant de l'assurance.</span>) J'ai dit la vérité. Le +mariage est légal, les actes sont en règle, et les vrais +noms des parties contractantes y sont inscrits.</p> + +<p>CADIO. Montrez la copie.</p> + +<p>REBEC, +(<span class="stage2">la remettant à Henri.</span>) Ce n'est qu'une copie sur +papier libre; mais on peut la confronter avec la +feuille du registre de la commune dont j'étais l'officier +municipal.</p> + +<p>ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée!</p> + +<p>REBEC. Elle ne l'a pas été.</p> + +<p>ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?</p> + +<p>REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée; +mais l'incompatibilité d'humeur vous assure de ma +part la liberté de vivre où et comme vous voudrez.</p> + +<p>ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à +ma fortune, misérable!</p> + +<p>REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!</p> + +<p>HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec! +Je ne te croyais pas si malin et si corrompu.</p> + +<p>REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention +n'était que de soustraire ces dames et moi-même +à la persécution; mais, quand il s'est agi de +rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur. +Ces dames pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore +si elles en ont pris la peine. On était fort bouleversé +dans ce moment-là... Elles ont signé leurs +vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, +reconnues pour ce qu'elles sont, elles ne seraient +sauvées qu'au prix d'un mariage bien fait. Elles doivent +s'en souvenir.</p> + +<p>HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait +lu de faux noms...</p> + +<p>REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des +témoins bénévoles et peu attentifs, sous les noms +d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais ces témoins +sont morts, je m'en suis assuré. La famine et +l'épidémie ont passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique +et régulier.</p> + +<p>ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant!</p> + +<p>REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant +pas vous faire porter le nom d'un homme condamné +aux galères.</p> + +<p>ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble +nom?</p> + +<p>REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais, +dans tout acte civil, vous serez, ne vous en déplaise, +la femme Rebec ou l'acte sera nul.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a écouté avec calme et attention, bas à +Louise, sèchement.</span>) Et vous, ma chère, vous serez tout +aussi légalement et irrévocablement, la femme ou la +veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut à tout prix +rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler +la République, au lieu de se jeter dans ses bras!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">bas.</span>) Emmenez-moi, monsieur, veuillez me +soustraire à l'humiliante situation où je me trouve!</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas à Henri.</span>) Fais-nous partir, vite! J'aime +mieux le donjon du marquis que de pareilles discussions.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">haut.</span>) Ces étranges difficultés doivent être +examinées plus tard, lorsque la loi pourra être invoquée +par les deux parties. Quant à présent, comme +cela est impossible, ne les soulevons pas, et séparons-nous.</p> + +<p>CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; +elle sanctionne mon droit, la femme que j'ai +épousée m'appartient, et, par là, elle recouvre son état +civil, elle rentre dans la loi commune.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?</p> + +<p>CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le +mien. Je regarde votre opposition comme nulle et je +passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma maîtresse, +n'importe! Je tiens pour légitime celle qui +s'est librement confiée, et donnée à moi, et qui n'a +jamais eu l'intention d'appartenir à un autre.</p> + +<p>LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son +dévouement, à sa probité. Nous nous étions expliqués +d'avance, il connaissait la promesse, qui me liait à +vous. Il regardait comme nul, et arraché par la violence +de la situation qui m'était faite, l'engagement +que nous allions simuler, et dont les traces écrites +devaient être anéanties. Il était simple et bon alors, +cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà parvenu, +ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible! +Tenez, Cadio, voici votre anneau d'argent que +j'avais conservé par estime et par amitié pour vous. +Voulez-vous que je rougisse de le porter?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">ému.</span>) Gardez-le, je mérite toujours l'estime +pour cela...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">l'interrompant et prenant le bras de Louise.</span>) +Bien! assez! je pardonne à votre folie.--Votre serviteur, +monsieur de Sauvières! (<span class="stage2">A Cadio qui s'est placé devant la porte.</span>) +Allons, mordieu! faites place!</p> + +<p>CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il +le faut bien! mais à <i>elle</i>, non. J'ai dit non, et c'est +non!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser +la tête?</p> + +<p>HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, +monsieur le marquis, puisqu'en raison de mes engagements, +personne ne peut rien ici contre vous. Je +vous prie de ne pas l'oublier!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma +femme prisonnière pour la livrer à cet insensé? Vous +ne pensez pas que je m'y soumettrai, monsieur de +Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne +un signal qui vous livrera tous à la merci des gens +que je commande. Croyez qu'ils ne sont pas loin et +que l'on ne me fera pas violence impunément. Vous +voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger +pour un motif qui nous est purement personnel? +Vous avez raison. Faites-donc respecter votre +autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se révolte.</p> + +<p>HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison +et à la justice, je le connais. Permettez-moi de l'y +rappeler devant vous. Il faut que ma cousine soit délivrée +une fois pour toutes des craintes qu'une situation +si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, +mon devoir est de vous protéger tous deux; je n'y +manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement contre +mon meilleur ami. (<span class="stage2">A Cadio.</span>) Admettons que tu aies +raison en droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il +y a là une situation sans précèdent peut-être. Un instant +la législation nouvelle a pu être méconnue par +tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait +à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine +formule. Elle a eu tort, il ne faut pas se jouer de sa +parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour sauver sa +propre vie.</p> + +<p>LOUISE. Non, jamais!</p> + +<p>HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience +par dévouement pour les autres. C'est le plus grand +sacrifice que puisse faire à la reconnaissance et à l'humanité +une âme comme la sienne. Tu l'as senti, toi, +tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et +tous deux vous avez commis, dans un religieux esprit +d'enthousiasme, une sorte de sacrilége; vous avez +oublié que les serments au nom de l'honneur et de la +patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou +sans prêtre! mais votre erreur à été sincère et complète. +D'avance, tu avais tenu mademoiselle de Sauvières +quitte de tout engagement envers toi, tu me l'as +dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, +tu n'es pas seulement insensé, tu deviens +coupable et parjure.</p> + +<p>CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est +pas légitimement mariée avec cet homme-là! elle ne +pouvait pas l'être, elle ne le sera jamais, elle ne sera +pas la mère de ses enfants. Si elle les reconnaissait, +ils seraient forcés de s'appeler comme moi.</p> + +<p>HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime +la douleur de cette situation, et vivra avec celui +qu'elle a voulu épouser devant Dieu, ignorant la valeur +et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon +rôle vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté +morale, ne me forcez pas à vous donner des ordres.</p> + +<p>CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas +convaincu. Je proteste contre la liberté que vous voulez +lui rendre, et je vous défie de me donner sans +remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (<span class="stage2">A Saint-Gueltas.</span>) +Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris, +vous! Je ne connais pas vos codes de savoir-vivre et +votre manière d'entendre les convenances. Je ne sais +qu'une chose, c'est que votre existence me pèse et +m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans +droits sur cette femme et sans devoirs envers elle. Je +sais à présent que, bon gré mal gré, je suis responsable +de son égarement, outragé par son infidélité, +empêché de me marier avec une autre et d'avoir des +enfants légitimes. Elle m'a pris ma liberté, je n'entends +pas qu'elle use de la sienne. Elle devait prévoir +où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un simple, +un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. +Elle m'a traité comme un idiot dont il était facile de +prendre à jamais la volonté, sans lui rien donner en +échange, ni respect, ni estime, ni ménagement. Une +heure après le mariage, elle se faisait enlever par vous. +Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me +jetant une bourse, vous, en me faisant donner un coup +de poignard. Voilà comment vous avez agi envers moi, +et dès lors elle s'est regardée comme libre de devenir +marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était +pas. Son parti était écrasé, la République s'imposait, +la loi était consolidée. Qu'elle ne daignât pas +porter le nom obscur du misérable qui le lui avait +donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir +sa figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je +n'aurais jamais songé à l'inquiéter; mon dédain eût +répondu au sien; mais, avant de se livrer à l'amour +d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre, +elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si +son premier mariage ne m'engageait à rien, moi, ou +si, grâce à son amant, elle était réellement veuve. Elle +n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh bien, +il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en +femme de coeur, savoir attendre le moment où elle +pourrait invoquer l'annulation de notre mariage; j'y +eusse consenti, et, si la chose eût été impossible, il fallait +subir les conséquences et conserver le mérite d'un +acte de dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté +comme moi... Oui, comme moi; riez encore, marquis +Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de libertinage, +et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion +que vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage +de vos infidélités! La malheureuse vous fuyait, +je le sais, je sais tout! Elle veut à présent, retourner à +sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma +protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans +lâcheté d'exercer cette protection, je ne veux pas +qu'elle traîne plus longtemps ma honte et la sienne à +vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous consentez +à y voir traîner le nom que vous portez. Quant +à moi, je peux lui pardonner l'erreur où elle a vécu +jusqu'à ce jour; elle a pu croire nos liens illusoires: +en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne quitte +son amant à l'instant même, elle devient coupable de +parti pris et autorise ma vengeance.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">toujours ironique.</span>) Répondez, monsieur +de Sauvières! Ma parole d'honneur, le débat devient +très-curieux, et vous voyez avec quelle attention je +l'écoute.</p> + +<p>HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me +prenez pour arbitre?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire +avoir votre opinion.</p> + +<p>HENRI. Et vous, Louise?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">abattue.</span>) Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. +Je reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de +vrai dans les reproches qui me sont adressés, et que +j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je les ignorais. +Je viens de les comprendre.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Louise.</span>) On ne vous en demande +pas tant! ne soyez pas si pressée de vous repentir.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">s'éloignant de lui.</span>) Parlez, Henri!</p> + +<p>HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce +jour, éloignée des deux hommes qui croient avoir des +droits sur vous. Une amie sérieuse et digne de confiance +vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous +touchons au triomphe définitif de la République et à +une ère de paix durable où vous pourrez demander +ouvertement la rupture de celui de vos deux mariages +que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les +droits du premier époux sont douteux et ceux du second +sont nuls. S'il vous est prescrit de le quitter, n'attendez +pas qu'un tel arrêt vous surprenne dans une +situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage +M. Saint-Gueltas à l'adopter sans appel.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">tremblante, mais résolue.</span>) Je l'accepte, moi; oui, +je déclare que je l'accepte!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais +j'en ouvre un autre que je crois meilleur, monsieur de +Sauvières! Vous me voyez très-calme dans une situation +qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de +résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions +soudaines. Je viens d'écouter M. Cadio avec surprise, +avec intérêt même. Je vois en lui un homme +très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris +que j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est +devenu un désir de lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme, +et il ne me déplaît pas d'avoir devant moi +un adversaire de cette valeur. Je consens à reconnaître +qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de +monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont +pas; mais, comme je ne puis reconnaître l'autorité +morale d'une loi faite par nos ennemis et qui blesse +ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la +femme qui a requis ma protection, à quelque titre que +ce soit, ne peut plus, selon moi, en invoquer une autre, +il faut que le débat se termine par la suppression de +M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots préjugés, +moi; un duel à mort tranchera la question, et je +le lui propose sur-le-champ. Ma compagne restera +près de vous, monsieur de Sauvières. Si je succombe, +je sais de reste qu'elle ne tombera pas du pouvoir du +vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié +pour elle.</p> + +<p>LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi +qu'un pareil combat! (<span class="stage2">A Saint-Gueltas.</span>) Je vous supplie...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">sèchement.</span>) Vous n'avez plus rien à +dire. C'est à M. Cadio de répondre.</p> + +<p>CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre +en duel avec moi, monsieur le marquis? C'est bien +généreux de votre part en vérité! Vous n'avez donc +plus personne sous la main pour me faire tuer par +trahison?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">irrité.</span>) Vous refusez?</p> + +<p>CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de +nous fait honneur à l'autre en acceptant le défi!</p> + +<p>HENRI. N'envenimons pas la querelle par des récriminations. +(<span class="stage2">Haut.</span>) Marchons; je serai un de tes témoins, +et, pendant que monsieur ira chercher les +siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde +de ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre +sur le lieu et sur les armes. (<span class="stage2">Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A +Louise, qui, sans pouvoir parler, essaye de l'arrêter.</span>) Soyez calme, +Louise! ayez la force d'âme que commande une pareille +situation. Elle est inévitable! (<span class="stage2">Il sort.--Louise, +atterrée un instant, s'élance vers la porte, mais Henri l'a refermée en dehors.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XII.--LOUISE, ROXANE.</p> + +<p>ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières?</p> + +<p>LOUISE. Non, pas encore! (<span class="stage2">Elle va vers la porte de l'escalier +et entend Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef; +elle revient et se laisse tomber sur une chaise.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Où irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour +empêcher ce duel? Les hommes, en pareil cas, se soucient +bien de nos frayeurs! Et puis après? Quand le +marquis serait tué, ce n'est pas moi qui l'arroserais +de mes larmes.</p> + +<p>LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je +deviens folle!</p> + +<p>ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le +vois bien, hélas! tu l'aimes toujours!</p> + +<p>LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien! +J'étais mortellement offensée, il me semblait que +tout devait être rompu entre nous, et que son infidélité, +son injustice, son ingratitude, avaient comblé la +mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette +rupture, qu'il ne la repoussait, l'orgueilleux, que +pour m'empêcher d'en avoir l'initiative; mais vous +voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il éloigne ma +rivale, puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens +et qu'il s'y refuse au péril de sa vie!...</p> + +<p>ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de +tyrannie, sa fatuité insatiable, qui ne veulent pas +céder en face des républicains!</p> + +<p>LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l'admire encore!</p> + +<p>ROXANE. Hélas! gare à nous, quand il va être débarrassé +de ce fou de Cadio!</p> + +<p>LOUISE, pensive. Il va le tuer?</p> + +<p>ROXANE. Tu penses bien qu'un insensé comme Cadio +a beau être devenu militaire, il ne tiendra pas +trois minutes contre la première lame de France! +Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton +despote et la mort...</p> + +<p>LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!... +car c'est un duel à mort!... Ils l'ont dit! il faut que +cela soit!... Oh! funeste et misérable existence que +la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un espoir, +une raison de lutter et de vivre...</p> + +<p>ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange +au ciel et un malheureux de moins sur la terre!... +Mais... qu'est-ce que j'entends donc? les bleus font +l'exercice à feu?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">écoutant.</span>) Non, c'est autre chose... C'est un +combat! (<span class="stage2">Elle court à la fenêtre.</span>) Ceux qui nous gardaient +s'éloignent, ils courent... On sonne l'alerte. Mon Dieu, +que se passe-t-il? Et nous sommes enfermées ici!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XIII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA KORIGANE.</p> + +<p>LA KORIGANE. Elle entre par la cuisine. N'ayez pas peur, +c'est moi. Le marquis n'a pas pu se battre en duel. +Je le suivais, je guettais. J'ai averti les chouans. Ils +l'ont enlevé de force au bout de la rue: les bleus se +sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la +campagne; mais ils ont beau avoir des chevaux, les +chouans savent courir!</p> + +<p>ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc +que mon neveu soit exposé pour nous avoir reçues +généreusement?</p> + +<p>LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je +ne veux pas, moi!</p> + +<p>ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio?</p> + +<p>LA KORIGANE. J'ai aimé les anges comme on doit +les aimer et le diable comme il veut qu'on l'aime!</p> + +<p>ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi?</p> + +<p>LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours détesté le mal, +parce que les nuits je le vois en rêve, quand j'ai le +mal dans l'esprit, et il me fait des reproches, il me +menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier +tout à l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me +suis dit: «Tu ne mourras pas par ma faute; cette fois, +j'empêcherai cela!»</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">agitée.</span>) Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le +marquis l'a fait assassiner à la ferme du Mystère?</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est vrai.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">effrayée.</span>) Avec quel sang-froid il m'a dit que +ce malheureux s'était noyé dans la Loire en voulant +nous poursuivre!</p> + +<p>ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche... +Est-ce que les bleus reculent?... Pauvre Henri! +s'il lui arrivait malheur! si Saint-Gueltas revenait +nous prendre! Ah! tant pis! pour la première fois, je +fais des voeux pour les sans-culottes, moi!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à la Korigane.</span>) Comment donc le marquis +n'empêche-t-il pas...? il est donc sans autorité sur les +chouans?</p> + +<p>LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renommée +et le veulent pour chef; mais ce n'est plus +ça les Vendéens! Le Breton obéit comme il veut et +quand il veut!</p> + +<p>LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et +ils lui font jouer un rôle odieux! C'est impossible!... +J'irai les trouver. Je leur dirai...</p> + +<p>LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous +ne savez pas seulement leur langue! Est-ce qu'ils +vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils vous laisseront +approcher?</p> + +<p>LOUISE. J'essayerai; on peut toujours...</p> + +<p>LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, +je ne peux qu'une chose, vous cacher; mais je veux +que vous me juriez d'abandonner Saint-Gueltas.</p> + +<p>LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir +retourner avec lui? il m'a juré, lui, que je ne retrouverais +pas sa maîtresse au château; il se repent, j'en +suis sûre, il m'aime encore...</p> + +<p>LA KORIGANE. Vous croyez ça?... Louise de Sauvières, +il faut donc que je vous dise tout? (<span class="stage2">On entend +une fusillade plus proche.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voilà +encore une fois, dans la bagarre! Fuyons!</p> + +<p>LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les +bleus repoussés défendent l'entrée du village; mais, +moi, je n'ai plus le temps de rien ménager. Louise, +regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tué la +première femme de Saint-Gueltas et son fils!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">reculant d'effroi.</span>) Toi?</p> + +<p>ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton +maître?</p> + +<p>LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait +besoin de leur mort, il la désirait, je m'en suis chargée. +Il m'a maudite pour cela; mais il a profité de +mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il +ne vous aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti, +à ceux qui vous protégeaient; vous avez bien deviné +cela, vous le lui avez dit, vous l'avez mortellement +offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche, +plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas, +mais il a besoin d'elle à présent, et vous le gênez... +Eh bien, le jour où cet homme-là, qui est le démon, +me dira: «Emmène Louise, fais que je ne la revoie +jamais!...» je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce +sera plus fort que moi... Et, comme vous avez été +bonne pour moi, comme vous m'avez montré de la +confiance et qu'après vous avoir haïe, je vous ai aimée +par son ordre, je me tuerai après l'avoir encore une fois +servi en vous tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous, +faites que je ne le revoie jamais! Je peux encore me +repentir et sauver ma pauvre âme, car je le déteste et +le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me +commande..., je ne peux pas répondre de moi! Non, +vrai! je ne peux pas!</p> + +<p>LOUISE. Ah!... Tu étais donc sa maîtresse, toi? Je +ne pouvais pas le croire!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">avec dépit.</span>) A cause que je suis laide? +Eh bien, j'ai été sa maîtresse comme vous, car vous +n'êtes pas sa femme!</p> + +<p>LOUISE. Je ne suis pas...?</p> + +<p>LA KORIGANE. Je n'ai réussi qu'à tuer l'enfant. La +femme, le fantôme que vous avez vu le jour du mariage, +parée de votre voile et de votre couronne, la +folle enfin, que je croyais avoir noyée, s'est réfugiée +sur un rocher où, au point du jour, l'abbé Sapience +l'a trouvée; il l'a emmenée dans une barque, il l'a +cachée et envoyée à Nantes; elle vit, la mort de son +enfant lui a rendu la raison, à ce qu'on dit. On +attend les événements pour la faire reparaître, si +Saint-Gueltas l'emporte sur Charette. Voilà toute la +vérité, je vous la dis aussi laide que je l'ai faite... Me +croirez-vous à présent?</p> + +<p>LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu +veux! J'ai horreur de la vie, j'ai horreur de toi, de +Saint-Gueltas et de moi-même! (<span class="stage2">La fusillade éclate plus +près.</span>)</p> + +<p>ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, +Louise!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">égarée.</span>) Qu'importe?</p> + +<p>LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher!</p> + +<p>LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir +ici! (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Partez!</p> + +<p>LA KORIGANE. Venez, Louise, venez!</p> + +<p>LOUISE. Non!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">se jetant à ses pieds.</span>) Venez! maudissez-moi, +crachez-moi au visage, mais laissez-moi +vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le +maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme +moi, faites le mal, buvez la honte, et, comme +moi, vous aurez au moins son amitié, comme je l'ai +eue.</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">exaltée.</span>) Son amitié! elle souillerait ma vie! +garde-la pour toi qui en es digne, et qu'il me haïsse, +l'infâme! C'est assez que son odieux amour ait flétri +mon passé et détruit mon avenir. Dieu de justice, +venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne +à l'égarement de ma croyance. Ils méritent de +recevoir ta lumière plus que ceux qui prétendent te +servir et qui se croient autorisés à commettre tous les +crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème +sur la poitrine et une image au chapeau! Honte +et malheur sur ces bandits qui se jouent des choses +sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et de la +vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de +ton maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre. +Dis-lui que, s'il approche de cette maison, où Henri +et Cadio se feront tuer pour me défendre, je m'y ferai +tuer aussi avec mon frère et mon mari!</p> + +<p>ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!</p> + +<p>LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est +Cadio que j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien, +lui, l'homme sincère et pur qui donnait sa vie pour +laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de race, +préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant +le nom de ce bohémien homme de coeur, et j'ai voulu +le nom souillé d'un bandit de qualité!</p> + +<p>ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire!</p> + +<p>LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme +sont guéris les morts. Je n'aime plus rien, ni personne! +Ah! j'ai été trop punie;... mais le moment +de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter... +Écoutez! la mort approche, les coups de fusil deviennent +plus rares... les cris plus sourds... Entendez-vous +ces voix qui murmurent encore: «Vive la nation!...» +C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... +Et là-bas, ces hurlements féroces, c'est la +horde sauvage des chouans qui me réclame! Ils viennent... +(<span class="stage2">A la Korigane, lui arrachant ses pistolets qu'elle a tirés de ses +poches.</span>) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne m'aura +pas vivante!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XIV.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, HENRI, CADIO, MOTUS, +JAVOTTE, REBEC à la fin. (<span class="stage2">La porte de la cuisine s'ouvre avec +impétuosité, Henri, Cadio et Motus s'élancent dans la chambre.</span>)</p> + +<p>HENRI. Ici, nous tiendrons encore.</p> + +<p>MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! +Le malheur est que nous n'avons pas de +munitions!</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">venant de la cuisine.</span>) Si fait! là, dans ce trou, +il y a encore des cartouches, et par là des fusils. Prenez, +prenez tout!</p> + +<p>MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles +sont bonnes.</p> + +<p>CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec?</p> + +<p>JAVOTTE. Oh! qui sait où il s'est caché? Mais soyez +tranquilles, ils ne viendront pas par la ruelle; c'est +trop étroit, vous auriez trop beau jeu! Gardez le côté +de la place; moi, je veillerai par ici.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">entrant dans la salle.</span>) Alors, vite ici une barricade! +La porte de l'escalier est solide. Ajoutons-y les +meubles! Femmes, passez dans l'autre chambre, +vite!</p> + +<p>LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri! +Courage, Cadio! (<span class="stage2">Lui donnant les pistolets.</span>) Tiens! voilà des +armes chargées, défends-moi, venge-moi!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">éperdu.</span>) Vous dites?...</p> + +<p>ROXANE. Oui, oui! mort à Saint-Gueltas! Nous allons +vous aider. Ah! Henri, mon pauvre enfant! c'est nous +qui sommes cause...</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">arrêtant la Korigane, qui veut s'élancer dehors.</span>) Minute, +l'espionne! on ne s'en va pas!</p> + +<p>CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions +forcés de la tuer.</p> + +<p>MOTUS. Alors, filez, brimborion!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">reculant.</span>) Non! Je ne ferai rien contre +Cadio! Laissez-moi ici! (<span class="stage2">Motus assujettit les contrevents, qui, +sont percés d'un coeur à jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent +le bahut et la table contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent à +rassembler les armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de +farine que Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le +bas de la fenêtre jusqu'à la hauteur des jours.</span>)</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">à Javotte, qui porte un sac.</span>) Courage, la belle fille! +Forte comme un garçon meunier!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à sa tante.</span>) De grâce, emmenez Louise, allez +dans l'autre chambre. Dès que nous tirerons, il entrera +ici des balles. Si nous succombons, vous n'aurez rien +à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis...</p> + +<p>ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que +nous allons prier. (<span class="stage2">Elle passe dans l'autre chambre avec Louise, +qui revient bientôt et se tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, +s'est assise dans un coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l'événement. +Les préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne +au dehors.</span>)</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) C'est étrange, l'ennemi aurait-il +quitté la partie?.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qui regarde par le trou du contrevent.</span>) Non, je vois +là-bas les vestes rouges que leur ont apportées les Anglais. +Ils s'arrêtent, ils se consultent. Ils n'osent pas +s'engager entre les feux de nos refuges. Il ne savent +pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes +seuls!</p> + +<p>MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme ça bloqués, +quand on aurait fait d'ici une si belle charge de +cavalerie, s'ils n'avaient pas coupé les jarrets de nos +pauvres bêtes!</p> + +<p>CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous +nous sommes trouvés séparés, comment ne se sont-ils +pas repliés par ici? L'ordre était donné...</p> + +<p>MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la +tête, il aura mal entendu.</p> + +<p>HENRI. Où peuvent-ils être? Avec eux, rien ne serait +perdu encore.</p> + +<p>CADIO. Attention! voilà l'ennemi qui se décide.</p> + +<p>HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête?</p> + +<p>CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n'ose pas se montrer.</p> + +<p>LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des +chouans. Ils ne veulent ni paix, ni trêve, ni affaires +d'honneur en dehors de leurs intérêts.</p> + +<p>CADIO. Qui donc les a avertis?</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est moi.</p> + +<p>CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moitié de +mes braves soldats? Ah! maudite, je te reconnais là.</p> + +<p>LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient. +Ils ne le voulaient pas; quand ils ont vu que +vous étiez si peu...</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">qui regarde par le contrevent.</span>) Un parlementaire, +attendez! (<span class="stage2">Il le couche en joue.</span>) Parlez d'où vous êtes, +n'approchez pas.</p> + +<p>UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas +vous fait grâce.</p> + +<p>HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord!</p> + +<p>LA VOIX. Il ne viendra pas.</p> + +<p>CADIO. Il a peur?</p> + +<p>LA VOIX. Il n'est pas le maître.</p> + +<p>HENRI. S'il n'est pas le maître, il ne peut rien promettre. +Retirez-vous!</p> + +<p>LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez!</p> + +<p>HENRI. On la connaît, la grâce des chouans! Allez +au diable!</p> + +<p>LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons!</p> + +<p>CADIO. Non.</p> + +<p>LA VOIX. Vous ne voulez pas?</p> + +<p>MOTUS. Allez vous faire... (<span class="stage2">Un groupe de chouans cachés sous +la halle de la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme +à temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.</span>)</p> + +<p>MOTUS. C'est bien, il est salé, le traître!</p> + +<p>LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'était Tirefeuille, +ton assassin, j'ai reconnu sa voix. (<span class="stage2">Combat. Les +chouans inondent la place et tirent sur la maison. Henri, Cadio et Motus, +protégés par les sacs de farine, tirent par le contrevent, dont le haut +est bientôt criblé par les balles.</span>)</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">à Henri.</span>) + Mon colonel, baisse-toi plus que ça. +Voilà le bois de chêne percé en dentelle.</p> + +<p>HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au +plafond; tiens, le plâtre et les lattes nous tombent +sur la tête.--Louise, ôtez-vous, allez-vous-en.</p> + +<p>LOUISE. Qui vous passera vos fusils?</p> + +<p>LA KORIGANE. Moi.--Défends-toi, Cadio.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">sans l'écouter.</span>) Ah! les voilà qui montent sur le +toit de la halle! Ils vont pouvoir ajuster!</p> + +<p>MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre +les sacs, puisque les munitions ne manquent pas.</p> + +<p>CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! Ôtez-vous +de là, Henri! Ôte-toi, Motus! inutile de succomber +tous trois à la fois. Chacun son tour, ça durera +plus longtemps! Je commence. (<span class="stage2">Il se présente à la fenêtre, +dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et tire.</span>) En +voilà un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu +six avant qu'ils aient rechargé, (<span class="stage2">Il continue, tous ses coups +portent, les chouans hurlent de rage.</span>)</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C'est à moi!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qui change toujours d'arme et qui tire toujours.(</span> Non! pas +toi! Je ne veux pas!</p> + +<p>MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui!</p> + +<p>CADIO. Tu es fou!</p> + +<p>HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions. +Il faudra bien qu'ils viennent à la portée de +nos sabres.</p> + +<p>CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils +vont nous donner l'assaut. Les voilà sur l'escalier!</p> + +<p>HENRI. Alors, feu par la fenêtre! tous les trois! (<span class="stage2">Ils +tirent pendant que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent +la fenêtre à coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade. +Cadio reste exposé sans paraître s'en apercevoir.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">au seuil de l'autre chambre.</span>) Cadio! c'est trop de +courage! De grâce...</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qui tire toujours.</span>) Vous m'avez dit de vous défendre +et de vous venger! Je vous défends aujourd'hui, +je vous vengerai demain.</p> + +<p>LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous...</p> + +<p>CADIO. Non! je suis invulnérable, moi! Tenez, ils +se lassent!</p> + +<p>HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que +veulent-ils faire?</p> + +<p>CADIO. Ils reviennent avec des échelles! Ils croient +donc que nous n'avons plus de balles?</p> + +<p>HENRI. Laissons-les monter un peu.</p> + +<p>MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent +l'échelle... Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont +envoyées. Tenez, chiens maudits, reprenez vos présens!</p> + +<p>CADIO. Dix sur l'échelle! Voilà le moment. A toi, +Motus, pousse! moi, je tire sur ceux qui la tiennent. +(<span class="stage2">Henri et Motus poussent de côté l'échelle, qui tombe avec ceux qu'elle +porte. Malédictions et rugissemens des chouans.</span>) Les voilà qui se +décident enfin à mettre le feu. Tant mieux! les gens +du village, qui se cachent, vont tomber sur eux pour +défendre leurs maisons.</p> + +<p>MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te +contredire, on pourrait bien nous enfumer ici comme +des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta permission, +que ce serait le moment de faire une belle sortie et de +les sabrer comme qui fauche.</p> + +<p>HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver +l'incendie. Sortons par la cuisine;... ces dames +auront le temps de se faire reconnaître pendant qu'ils +abattront la barricade.</p> + +<p>LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez!</p> + +<p>CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la +maison et les sabrer par derrière. Si tous mes hommes +sont morts, il faut que je meure ici!</p> + +<p>HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul!</p> + +<p>MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement à mes +supérieurs! (<span class="stage2">Ils se serrent tous trois la main précipitamment et +vont à la cuisine.</span>)</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">prenant une broche.</span>) + Ils sont quelques-uns dans +la ruelle: je vais vous aider!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">à la Korigane.</span>) + Je veux mourir avec eux! Toi, +lave-toi de tes péchés, sauve ma tante, parle à ces +furieux.</p> + +<p>LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous +et de Cadio! (<span class="stage2">Allant à la fenêtre. Parlant breton.</span>) Les bleus! +les cavaliers bleus! Là-bas, voyez, ils reviennent! +Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que des +femmes prisonnières! (<span class="stage2">Les chouans reculent, hésitants et agités.</span>)</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qui était déjà au fond de la cuisine, revenant.</span>) Qu'est-ce +qu'elle dit? Nos cavaliers reviennent?</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">revenant aussi.</span>) Alors, il faut tenir bon encore +cinq minutes!</p> + +<p>LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas. +Sauvez-vous tous; moi, je reste.</p> + +<p>CADIO. C'est à présent que tu mens! Ils reviennent, +je les vois!</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">regardant aussi.</span>) Les voilà! Ils sont encore au +moins cent, mais dispersés!</p> + +<p>LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. +Vous êtes perdus! fuyez donc! vous avez le temps. +Les chouans vont à leur rencontre, ils s'éloignent...</p> + +<p>MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je +sonnais le ralliement..., ça donnerait du coeur et de +l'ensemble aux camarades.</p> + +<p>HENRI. Oui, oui, dépêche-toi! (<span class="stage2">Motus saute sur la fenêtre +et sonne le ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et +mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et ajuste +Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'élançant devant lui, recule +et tombe.</span>)</p> + +<p>MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi!</p> + +<p>CADIO. Non, blessé enfin! C'est bon signe! Achève +ta fanfare, tu ne risques plus rien! (<span class="stage2">Louise et Henri ont couru +à Cadio, qui se relève sur ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. +Elle étanche le sang de son front avec son mouchoir.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">éperdue.</span>) Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va +mourir?</p> + +<p>CADIO. Je n'aurai pas cette chance-là de mourir où +me voilà!</p> + +<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">lavant la blessure.</span>) Je crois que ça n'est rien; +la balle a ricoché.</p> + +<p>MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant +sa coiffure militaire.</span>) Non, c'est le moment de sortir +et de sabrer.</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">qui a achevé sa fanfare.</span>) Fais excuse, mon capitaine. +Les chouans sont refoulés... ils reviennent sur +la place... Ah! nos braves cavaliers, comme ils y +vont! Tirons encore sur les chouans!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">qui a saisi un fusil.</span>) + Oui! Nous leur ferons d'ici +plus de mal que de plain-pied. (<span class="stage2">Le combat recommence. Les +cavaliers, arrivés en chargeant sur la place, sabrent et écrasent les +chouans, qui fuient en désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent +bientôt en voyant le petit nombre de leurs adversaires. Henri, +Cadio et Motus ont défait la barricade et se sont élancés sur l'escalier. Un +hourra de leurs cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans +se jettent dans les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et +égorgent les hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler. +Louise et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont à la fenêtre. La +Korigane a disparu. Javotte, armée d'une hache, frappe ceux qui approchent +de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais, séparés par la +mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir avancer. La petite +troupe républicaine diminue à vue d'oeil. On se bat corps à corps avec furie. +Tout à coup, le canon retentit à quelque distance. Le premier coup est à +peine entendu au milieu des clameurs de la lutte. Au second, un instant de +profond silence.</span>)</p> + +<p>LES CHOUANS. Victoire! c'est les Anglais! <i>Vive le +roi!</i></p> + +<p>LES BLEUS, Henri en tête. C'est le général Hoche! <i>Vive +la République!</i> (<span class="stage2">Une troupe de paysans sans armes et revenant du +marché avec des femmes, des enfants et des troupeaux, arrive éperdue en +criant: <i>Les bleus! c'est les bleus! nous les avons vus, nous autres!</i> +Leurs boeufs et leurs charrettes achèvent de mettre la confusion et d'écraser +les blessés et les cadavres. En un instant, la place est jonchée de paniers +de volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en +fuyant et en criant en breton: <i>Sauve qui peut!...</i> Les cavaliers et leurs +chefs leur donnent la chasse; Louise, Roxane et Javotte sont sur l'escalier.</span>)</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">reparaissant sans qu'on sache d'où il sort.</span>) Victoire!</p> + +<p>JAVOTTE. C'est pas tout ça, on est vainqueur, mais +y a du mal! Courons aux blessés!</p> + +<p>ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves républicains! +Où vas-tu, Louise?</p> + +<p>LOUISE. Leur chirurgien n'a pas été tué, je le vois +là-bas... Je cours me mettre à sa disposition.</p> + +<p>REBEC. Non, aidez-moi à organiser ici l'ambulance! +Javotte, ma mie...</p> + +<p>JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous êtes +caché quand je me battais, vous n'êtes pas un homme!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE XV.--LOUISE, MARIE, HENRI. (<span class="stage2">Pendant +qu'on apporte et soigne les blessés, une chaise de poste percée +de balles arrive au galop sur la place, avec une escorte de gendarmes +volontaires dont quelques-uns sont blessés.--Marie s'élance sur l'escalier. +Louise se jette dans ses bras.</span>)</p> + +<p>Louise. Ah! mon amie, mon ange! (<span class="stage2">Elle sanglote. +Roxane embrasse Marie en pleurant aussi.</span>)</p> + +<p>MARIE. Je viens à vous au hasard, et la Providence +m'a conduite. Nous avons rencontré les chouans, +nous avons traversé leurs balles. Heureusement, ils +n'en avaient presque plus. Ils fuient en désordre. +Toute la population royaliste se réfugie dans la presqu'île. +Nous voilà pour aujourd'hui en sûreté; mais, +mon Dieu, comme on s'est battu ici! Où peut être +Henri?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et +Motus.</span>) Regarde!</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">saute de son cheval et court baiser les mains de Marie.</span>) +Comme toujours, vous êtes l'envoyée du ciel! Serrez +la main du capitaine Cadio, et remontez en voiture +avec vos amies. Regagnez Auray avant la nuit. Louise +ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous +dira pourquoi!</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>NEUVIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<p>16 juillet 1795.--Onze heures du soir, au bout de la presqu'île de +Quiberon.--Un hameau à la côte.--Des paysans et des chouans +bivaquent ou campent par groupes sur la grève parmi les rochers.--Un +chouan fait cuire une volaille à peine plumée au feu d'une +cantine, quelques autres l'entourent et causent à voix haute.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--<span class="sc">Chouans, Paysans, un Officier +anglais, un Émigré, Femmes</span>.</p> + +<p>LE CHOUAN, (<span class="stage2">dans un dialecte.</span>) Oui, oui, on a été entraîné, +poussé comme des moutons dans une foire. +Qu'est-ce que vous voulez! encore une panique de +ces imbéciles de paysans!</p> + +<p>UN PAYSAN, (<span class="stage2">qui passe, dans un autre dialecte.</span>) De quel pays +donc que vous êtes, vous? Vous ne vous croyez plus +paysans, parce que vous avez des armes et que nous +n'en avons point?</p> + +<p>LE CHOUAN. Il fallait en demander à ceux qui en +donnaient, mais vous avez mieux aimé les vendre +que de vous en servir, et ça ne vous a sauvés de rien. +Vous voilà ici comme nous!</p> + +<p>LE PAYSAN. Peut-être bien qu'on s'en serait mieux +servi que vous autres, qui vous êtes sauvés les premiers, +après avoir saccagé notre village.</p> + +<p>LES AUTRES CHOUANS. Qu'est-ce qu'il dit, celui-là?</p> + +<p>LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte!</p> + +<p>UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu'on ne te +mette en travers du feu, toi! Tu m'as l'air d'un républicain +honteux!</p> + +<p>D'AUTRES PAYSANS, (<span class="stage2">s'approchant.</span>) Qu'est-ce qu'il y a? +Voyons!</p> + +<p>LE PREMIER PAYSAN. C'est ces voleurs-là qui nous +ont pillés tantôt, et qui mangent nos poules pendant +que nous irons nous coucher sans souper.</p> + +<p>UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez. +Voilà mon panier, je le reconnais bien, et les +plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous autres, +j'ai mes enfants là-bas qui crient la faim!</p> + +<p>LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la débrocher +de ma baïonnette, ta méchante poule de deux +sous! tâche!</p> + +<p>LA FEMME, (<span class="stage2">aux paysans.</span>) Vous n'avez point de coeur si +vous laissez malmener comme ça le monde de votre +endroit!</p> + +<p>UN PAYSAN. Oui! Il faut qu'on nous rende ce qui +est à nous. Ces gueux-là m'ont volé mes deux moutons, +à moi!</p> + +<p>UN DES CHOUANS. Ça n'est pas nous, mais ça ne +fait rien, on répond les uns pour les autres. Tout ce +que le chouan trouve est à lui. Tenez-vous tranquilles, +les amis! C'est nous qui défendons le pays, +nous avons droit à tout ce que vous avez.</p> + +<p>UN AUTRE PAYSAN. Vous défendez le pays, vous? +Eh bien, vous n'en défendez ni long, ni large, puisque +nous voilà, grâce à vous, sur un pays grand +comme la langue d'un chien et fait de même.</p> + +<p>UN DES HABITANTS DE LA PRESQU'ÎLE. C'est vous +qui êtes des langues de chien, dites donc! Vous venez +ici nous gêner et nous affamer, et vous méprisez +notre endroit par-dessus le marché! (<span class="stage2">Aux chouans.</span>) Cognez-les +donc, vous autres, on va vous aider! (<span class="stage2">Les +chouans et les paysans se battent. Les femmes éperdues accourent pour +soutenir leurs maris. Les enfants se réfugient dans les rochers en pleurant +et en criant. Une patrouille de la garnison anglaise arrive et sépare avec +peine les combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais +les frappent et les menacent.--Un vieil émigré à cheval accourt et se +fait expliquer la cause du tumulte.</span>)</p> + +<p>UN OFFICIER ANGLAIS, (<span class="stage2">qui parle français.</span>) C'est comme +cela dans tout le fond de la presqu'île, monsieur, on +se bat pour les vivres et on en manque.</p> + +<p>L'ÉMIGRÉ, (<span class="stage2">à un paysan.</span>) Est-ce qu'on ne vous a pas fait +une distribution de riz ce soir? L'ordre a été donné...</p> + +<p>UNE FEMME. On a donné l'ordre, oui, mais la nourriture, +point! Voilà vingt-quatre heures que nos +pauvres enfants se nourrissent de quelques méchants +coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils +se battent!</p> + +<p>L'ÉMIGRÉ, (<span class="stage2">à l'officier.</span>) Ceci est intolérable, monsieur! +Il y a chez vous une indifférence, ou un désordre....</p> + +<p>L'OFFICIER. Oh! monsieur, adressez-vous à l'administration, +cela ne me regarde pas. Je suis chargé de +la police et non des vivres.</p> + +<p>L'ÉMIGRÉ. Vous ne faites pas mieux l'un que l'autre!</p> + +<p>L'OFFICIER. Est-ce à moi personnellement, monsieur, +que vous adressez cette réprimande impertinente?</p> + +<p>L'ÉMIGRÉ. Vous? Je ne vous connais pas; mais prenez-le +comme vous voudrez!</p> + +<p>L'OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole, +monsieur?</p> + +<p>L'ÉMIGRÉ. Quand vous voudrez, monsieur!</p> + +<p>UN PAYSAN, (<span class="stage2">qui les a écoutés, parlant à ses compagnons.</span>) Voilà +comme ça se passe ici! On se bat, nous autres, parce +qu'on a faim, et les chefs se battent parce qu'ils ne +s'aiment point. On nous a trompés, les amis! Anglais +et Français ne pourront jamais marcher ensemble.</p> + +<p>UNE FEMME. En attendant, nous voilà dans le grand +malheur, et ça n'est pas la faute des uns ni des autres, +si ces vaisseaux-là n'ont point apporté de quoi +nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de +marcher en avant. M'est avis que nous avons fait +comme les oiseaux affamés qui s'acharnent sur la +mangeaille pendant que le vautour tombe sur eux.</p> + +<p>UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutôt que nous +avons été sottes de nous sauver devant les républicains! +Ils ne nous auraient point fait de mal. Et +quand même ils nous auraient pris nos denrées, ils +nous auraient au moins laissé nos maisons! A présent, +nous voilà ici, couchant sur la terre, à la franche +étoile, comme des animaux, manquant de tout, et ne +pouvant plus sortir de ce méchant bout de rochers ou +les bleus nous tiennent bloqués, Dieu sait pour combien +de temps!</p> + +<p>UNE AUTRE. Faut essayer d'en sortir! A quoi ça +leur sert-il, de nous bloquer?</p> + +<p>LA PREMIÈRE. Ça leur sert à affamer les Anglais et +les émigrés, et ils nous tiendront là jusqu'à tant +qu'on soit nus comme la pierre et plats comme le +varech.</p> + +<p>L'AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent +tout ça?</p> + +<p>UNE VIEILLE FILLE. C'est vos hommes qui devraient +vous délivrer; s'ils ne le font point, c'est des +lâches!</p> + +<p>L'AUTRE FEMME. Ah! oui, nos hommes! fallait qu'ils +ne se sauvent point les premiers quand on est entré +ici; c'est eux qui nous ont donné la grand'peur... +Mais les hommes! c'est ce qu'il y a de plus capon!</p> + +<p>UN HOMME. Vous dites des bêtises! les femmes, c'est +ce qu'il y a de plus pleurard et de plus décourageant! +Taisez-vous!</p> + +<p>LES FEMMES. On se taira si on veut! (<span class="stage2">Les hommes et les +femmes se disputent. Les chouans se moquent d'eux. On recommence à +se battre. Les habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--RABOISSON, SAINT-GUELTAS. (<span class="stage2">Ils se promènent +en causant, sur la laisse de mer, un peu plus loin.</span>)</p> + +<p>RABOISSON. Ainsi, tu es sûr qu'elle n'est point ici?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. J'ai parcouru tous ces hameaux, +je ne l'ai pas trouvée. Il n'en faut plus douter, les +républicains l'ont emmenée de Carnac, et me voilà +séparé d'elle, bravé et raillé par M. Cadio, accusé de +trahison par Sauvières, bloqué ici parmi des gens +qui me sont hostiles, sous la protection des Anglais, +que je ne crois pas sincères.</p> + +<p>RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste: +ils font pour nous ce qu'ils peuvent; mais nos divisions, +nos jalousies, l'incapacité de nos chefs et le +découragement de nos partisans, sans compter la +malencontreuse arrivée de ces paysans effarés et affamés, +voilà ce que nos alliés ne pouvaient prévoir et +ne peuvent empêcher. Voyons, il faut demander une +barque, et à tout risque nous faire conduire à la côte. +Les républicains ne sont pas partout, que diable! et +nous trouverons bien moyen de rejoindre Vauban ou +quelque autre corps en rase campagne.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Libre à toi d'aller te mettre sous les +ordres de M. de Vauban ou de M. Georges; mais +Saint-Gueltas ne reçoit pas d'ordres, il en donne.</p> + +<p>RABOISSON. L'orgueil n'est pas de saison dans un +moment aussi critique. Je servirai comme simple +soldat, si je sers ainsi à quelque chose. Toi, tu retrouveras +d'autres bandes de chouans qui probablement +t'appellent et te cherchent.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Commander à des chouans? Non, +plus jamais! J'aimerais mieux une armée de peaux-rouges +ou de cannibales. Jamais je ne leur pardonnerai +d'avoir porté la main sur moi! J'ai été forcé +d'en tuer trois ou quatre; après quoi, écrasé sous le +nombre...</p> + +<p>RABOISSON. Il y a là quelque chose d'inexpliqué. Que +ne te laissaient-ils tuer Cadio?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas! ils ont contre +le duel la même prévention que contre les combats à +découvert. Tout ce qui est lutte à force égale répugne +à leur lâcheté. Ils n'ont pas voulu me laisser tenter le +diable, comme ils disent.</p> + +<p>RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre +en duel?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je m'en doute. Je le saurai plus +tard! Un ennemi, frêle comme une guêpe, mais +comme elle obstiné et venimeux, me harcèle et me +poursuit depuis quelque temps! Je l'ai longtemps supporté +et ménagé par pitié,... par superstition peut-être! +Oui, je me figurais que cette Korigane, au sobriquet +bien trouvé, était mon porte-bonheur, une +sorte de petite étoile rouge chargée de présider à ma +sanglante destinée et d'entretenir de son souffle infernal +le feu de ma volonté dans les situations extrêmes; +mais elle a été trop loin, je n'ai pu la suivre, je l'ai +reniée et chassée. À présent, elle s'est tournée contre +moi, et rien ne me réussit plus!</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">haussant les épaules.</span>) + Tu baisses, mon pauvre +marquis! Tu ne crois pas en Dieu, je t'en offre autant; +mais te voilà croyant au diable, c'est le commencement +de la dévotion.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. L'homme le mieux trempé a beau +compter sur lui-même,... il a besoin d'invoquer quelque +mystérieuse influence... Tiens! l'autre nuit, j'ai +eu, moi qui te parle, des visions effroyables! Ces +brutes de chouans, ne pouvant me décider à marcher +contre Sauvières, ne voulant pas comprendre que sa +loyauté engageait la mienne, effrayés de la menace +que je leur faisais de me tourner contre eux, s'ils +me laissaient libre, m'avaient jeté dans une cave. +J'avais lutté comme un taureau pour me défendre de +cet opprobre. Laissé là tout seul, sans armes, avec +mes bras meurtris qui ne pouvaient me délivrer, je +me suis évanoui brisé de fatigue, étouffé de rage; +c'est la première fois de ma vie que ma force physique +m'a fait défaut, que ma persuasion a échoué, et +que mon autorité a été méconnue. J'étais si accablé, +que je n'ai rien entendu de ce qui se passait au-dessus +de ma tête, dans ce village où l'on s'est battu avec fureur. +Quand je me suis éveillé de cette léthargie, il +faisait nuit. Un silence lugubre régnait partout, j'étais +dans les ténèbres, je ne me rappelais plus rien. Je me +suis cru enterré vivant avec d'autres cadavres qui +m'apparaissaient dans la lueur glauque de l'hallucination. +J'ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait +avec ses yeux hébétés et son rire affreux. J'ai +vu la folle, qui rampait le long des murs humides et +qui traversait la voûte en volant comme une chauve-souris. +J'ai eu peur, oui, moi, j'ai eu peur!... Une +sueur froide glaçait mes membres. Enfin, j'ai surmonté +ce cauchemar, j'ai commandé à mon énergie. +J'ai tordu et arraché les barres de fer du soupirail, je +suis sorti! J'ai erré dans le village sans y rencontrer +un visage ami. Les habitants s'étaient renfermés chez +eux. De la maison de Rebec convertie en ambulance +partaient les gémissements des blessés. Quelques soldats +républicains les gardaient. J'ai écouté, caché +dans l'ombre. Les officiers étaient partis pour rejoindre +un des corps de Hoche avec quelques hommes +valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je +n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elles n'étaient plus +là. J'ai pensé qu'elles avaient été entraînées ici par +les fuyards, car les bleus parlaient d'une panique qui +avait refoulé sur Quiberon chouans et habitants du +rivage pêle-mêle. J'ai traversé miraculeusement les +avant-postes républicains, cherchant à apercevoir +quelque barque anglaise que je pusse héler et joindre +à la nage. N'en voyant aucune, j'ai longtemps marché +sur le sable, dans l'eau jusqu'à la poitrine, et mourant +de faim et de soif. Enfin une barque s'est approchée +aux premières clartés du matin, et je me suis jeté +dans la vague. Je suis bon nageur, tu le sais, et, quoique +le trajet fût long, il n'était pas inquiétant pour +moi. Eh bien, j'ai mal nagé, je ne savais plus! Dix +fois j'ai failli être englouti, et, chaque fois, j'ai vu auprès +de moi la folle et l'enfant qui flottaient sur +l'écume et cherchaient à me saisir pour m'entraîner. +Quand la barque m'a recueilli, je me suis évanoui encore... +Tiens! c'est fait de moi. Je subis les défaillances +et les terreurs qui sont le lot des autres +hommes. Je n'espère plus rien. Je mourrai ici, et +voilà peut-être la dernière fois que je te parle!</p> + +<p>RABOISSON. Tu as l'esprit frappé, comme tant d'autres. +Celui qui pourrait voir et retracer les fantômes +sinistres que les songes de nos nuits évoquent ferait +ici, en ce moment, un second enfer du Dante... Nous +avons tous été dévots, c'est-à-dire superstitieux, dans +notre enfance; quelques-uns de nous le sont encore, +et, d'ailleurs, nous subissons forcément le contre-coup +de nos agitations et de nos fatigues, sans être soutenus +par l'espoir du triomphe. Tu as plus qu'un autre sujet +de t'alarmer. D'Hervilly, blessé, résilie ce soir son +commandement, et c'est bien vu. Ses meilleurs amis +sont forcés de le reconnaître incapable. Puisaye ne +t'aime pas. Si tu t'abandonnes toi-même, si tu refuses +de reprendre la campagne avec les partisans, tu n'auras, +parmi les émigrés, aucun ascendant, aucun +prestige. L'abbé Sapience t'a perdu dans leur esprit,... +et l'on sait, ou l'on croit, d'après son assertion, +que, grâce à lui, celle dont l'ombre te poursuit est +vivante et guérie, toute prête à te convaincre d'infamie.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Que dis-tu?... Ah! voilà le dernier +coup! Je paraîtrai demain au conseil, je veux me disculper, +raconter les faits...</p> + +<p>RABOISSON. Il ne faut pas même l'essayer. On ne t'a +pas encore vu ici: il faut, pour te soustraire à des affronts +qui te conduiraient peut-être au suicide, partir +cette nuit. Tu ne sais pas à quel point sont honnis et +repoussés ceux que d'Hervilly protégeait hier, et qui +sont entraînés dans sa défaite aujourd'hui!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas! je repousserai +tous les outrages, je démasquerai toutes les intrigues, +je déjouerai toutes les calomnies. Ah! devant l'insolence +de mes ennemis, je sens renaître mon courage! +Si on refuse de me rendre justice et de me donner réparation, +je braverai ici le sort des combats. Je n'irai +pas me cacher encore dans les genêts pour attaquer +l'ennemi par derrière et faire dire que je ne connais +que la guerre des brigands et les audaces de l'embuscade. +Chef de partisans à perpétuité, moi? c'est là ce +qu'on veut et à quoi on me condamne? Non, je ne le +suis plus, je ne veux plus l'être! Ce rôle est bon pour +l'initiative, il devient abject quand il se prolonge. +J'en ai assez! j'en suis dégoûté, repu, je l'ai en horreur! +On veut que je rentre dans l'ombre des bois +pour que le monde ignore les prodiges que j'y accomplirais, +et pour que l'on dise à la cour que je me +cache! La fin de ces destins-là est atroce, on est assassiné +par les siens ou livré à une patrouille ennemie +qui vous fusille au pied d'un arbre sans vous connaître, +sans vous accorder la mise en relief du procès +politique et la haute tragédie de l'échafaud. On disparaît +comme on a vécu, ignoré ou méconnu; on n'a +pas même une tombe, et c'est tout au plus si le bûcheron +de la forêt ose révéler à vos amis au pied de +quel chêne il vous a enseveli sous les ronces!</p> + +<p>RABOISSON. Je t'ai averti, tu feras ce que tu voudras. +Je n'ai plus qu'un conseil, une prière à t'adresser: +ne provoque personne en duel. Adieu! (<span class="stage2">Il s'éloigne.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">seul.</span>) C'est-à-dire qu'on a décidé de +ne pas m'accorder même la réparation de l'honneur! +O rage! vrai, si j'ai fait le mal, j'en suis trop puni!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, LA KORIGANE.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à la Korigane,</span>) qui se glisse dans les rochers et +vient à lui. Ah! te voilà, toi? Bien, je vais te tuer. Ça +me délivrera du diable qui est après moi.</p> + +<p>LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas +vivre sans toi, et je viens chercher ma punition.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tu l'auras! Fais ta confession! C'est +toi qui as conseillé à Louise de me fuir et qui lui as +servi de guide?</p> + +<p>LA KORIGANE. C'est moi.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Qu'as-tu dit contre moi à Sauvières?</p> + +<p>LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait à Louise.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit, à elle, le mal que tu +as fait?</p> + +<p>LA KORIGANE. Tout.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. C'est toi qui as aidé l'abbé à sauver +la folle?</p> + +<p>LA KORIGANE. Non! je t'aimais encore, je ne me repentais +de rien.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Et à présent?</p> + +<p>LA KORIGANE. Je me repens de tout.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! bon! Alors, tu connais le repentir, +toi?</p> + +<p>LA KORIGANE. Et toi, maître?...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Moi? Je n'ai pas lieu de le connaître. +Je n'ai rien fait que ma conscience ne m'ait +permis de faire, et je te croyais encore plus forte que +moi de ce côté-là! Tu ne l'es pas? tu as peur de l'enfer? +Tu n'es qu'une femme comme les autres, et tu +perds ton prestige. Tu ne peux rien contre moi, rien +pour moi; va-t'en, je te méprise!</p> + +<p>LA KORIGANE. Ça, c'est la plus méchante parole +que tu m'aies dite. J'aimerais mieux la mort que ce +mot-là, car c'est par l'orgueil que tu m'as toujours +menée! Eh bien, écoute, je peux encore te servir à +quelque chose. J'ai entendu ce que tu disais tout à +l'heure ici; je sais tes peines et tes colères. Veux-tu +te débarrasser des deux hommes qui te rabaissent et +te persécutent? Ils sont là, tout près d'ici, oui, l'abbé +Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne +les garde. On ne soupçonnera ici personne. On croira +qu'ils sont tombés à la mer. L'abbé est faible comme +une mouche, je me charge de lui. L'autre n'a pas la +moitié de ta force... L'endroit est désert. Demain, on +aura besoin d'un chef, ou sera content de te trouver, +et celui qui te menace de faire reparaître la morte ne +parlera plus! M'entends-tu? faut-il te conduire? Je +peux t'aider encore, tu le vois bien!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Où sont-ils?</p> + +<p>LA KORIGANE. Suis-moi! (<span class="stage2">Ils montent sur un rocher escarpé. +La Korigane montre un petit canot qui côtoie la rive.</span>) Les voilà +tous deux, ils viennent de faire une reconnaissance. +Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont aborder là-bas entre +ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un pêcheur +de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront +ce champ désert que tu vois là-bas, pour prendre +le chemin du fort. Surprends-les, et reviens ici; tu +prendras le bateau, et je te ferai débarquer sur un +autre point de la presqu'île ou à la côte, si tu veux.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">égaré.</span>) Je t'ai écoutée, et je veux te +donner cette dernière satisfaction d'apprendre que tu +m'as tenté; cela te réhabilite un peu. Tu es bien le +diable, je te reconnais, à présent; mais le diable +donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté. +Il faut savoir se délivrer de lui à temps, et... (<span class="stage2">Levant sur +elle la crosse de son pistolet.</span>) voilà qui te prouve que je suis +plus fort que le diable!</p> + +<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">lui arrêtant le bras.</span>) Maître, je sais qu'il +faut que je m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez +aussi! Ne verse pas mon sang,... il ne faut pas +tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me +condamner toute seule, tu pourras penser à moi et +m'estimer encore. D'ailleurs, c'est par l'eau que je +dois périr, puisque j'ai fait périr par l'eau l'enfant +innocent! Adieu! maître!--Ah!...Cadio! voilà ce que +tu m'avais prédit!... (<span class="stage2">Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'élance +dans la mer qui bat le pied du rocher.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">la regardant disparaître.</span>) J'eusse mieux +fait de l'écouter! J'aurais sauvé l'expédition, moi! +Mon scrupule perd la royauté et rend ma vie inutile! +(<span class="stage2">Il arme son pistolet pour se brûler la cervelle; puis, après un moment +d'hésitation.</span>) Non! il me faut une glorieuse mort!</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>DIXIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<p>25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfoncé +dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons.--Un +convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats républicains +l'escortent à pied et à cheval.--On est arrivé en haut de +la cote. On laisse souffler les chevaux.</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--RABOISSON, MOTUS, LA +TESSONNIÈRE, puis CADIO.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">sur une charrette.</span>) Soldats, nous sommes +cruellement entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir +inutilement?</p> + +<p>MOTUS. Ça n'est pas notre faute, citoyen prisonnier; +on n'a pas les moyens de transport qu'il faudrait.</p> + +<p>RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne +sont pas blessés.</p> + +<p>MOTUS. Parle à l'officier, citoyen prisonnier: le +voilà.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Cadio, qui s'est approché.</span>) D'abord, monsieur +l'officier, nous ne sommes pas prisonniers à la +rigueur, puisque nous nous sommes rendus par capitulation.</p> + +<p>CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce +n'est pas à moi de prononcer en pareille matière.</p> + +<p>RABOISSON. C'est juste. Alors, nous avons recours à +votre humanité; laissez-nous marcher.</p> + +<p>CADIO. Oui, à la prochaine côte.</p> + +<p>RABOISSON. Merci, capitaine!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">aux conducteurs.</span>) En avant, allons! (<span class="stage2">Les charrettes +prennent une allure un peu plus décidée, les soldats reforment leurs +rangs. Motus reste en arrière pour visiter le pied engravé de son cheval. +Cadio revient sur ses pas pour l'appeler.</span>) Voyons, dépêche-toi! +Il ne faut pas rester seul en arrière la nuit.</p> + +<p>MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine; j'ai un oeil +derrière la tête... et, avec ta permission, je vois très-bien +quelque chose de noir couché dans ce buisson.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">allant au buisson, le pistolet en main.</span>) Un homme?--Que +faites-vous là? Vous ne répondez pas? Je fais +feu sur vous.</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">tapi sous le buisson.</span>) Tiens! c'est toi? +Si j'avais su!... Cadio, mon garçon, fais-moi sauver. +J'étais sur cette dernière charrette qui s'en va; pendant +que Raboisson te parlait pour distraire ton +attention, je me suis laissé glisser au risque de me +faire grand mal! Grâce à Dieu, je n'ai rien: aide-moi +à sortir de là; c'est ça, donne-moi la main. Merci! +Indique-moi le chemin, à présent; je voudrais retourner +à mon domicile.</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">riant.</span>) + Eh bien, en v'la un qui ne se gêne pas, +par exemple!</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Mon cher, je ne vous parle pas, +à vous; faites-moi l'amitié de vous taire quand je +m'adresse à votre supérieur!</p> + +<p>MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison; je ne dis plus +rien.</p> + +<p>CADIO. Que faisiez-vous à Quiberon?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Oh! bien sûr, je ne m'y battais +pas. Ce n'est pas de mon âge; d'ailleurs, je n'aime pas +les Anglais; mais je n'avais pas d'autre moyen pour +émigrer que de m'adresser à eux.</p> + +<p>CADIO. Avant d'aller à Quiberon, vous étiez chez +Saint-Gueltas?</p> + +<p>LA TESSONNIÈRE. Depuis longtemps je l'avais quitté. +C'est un homme mal élevé et difficile à vivre. J'étais +tranquille à Ancenis; mais je m'ennuyais, et j'avais +besoin d'aller dans le Midi pour ma santé. Une fois +en Angleterre, j'aurais gagné l'Espagne. Les émigrés +m'ont très-mal reçu au fort Penthièvre. Ces gens-là +n'ont ni coeur ni raison. J'essayais de me retirer tranquillement +quand vous m'avez fait prisonnier par +mégarde. Tiens, prête-moi ton cheval et dis-moi la +route d'Ancenis.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">à Motus en levant les épaules.</span>) Partons! (<span class="stage2">Ils s'éloignent +an galop.</span>)</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au +pas.</span>) Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi, +sans t'offenser, de rire comme un bossu à cause de ce +particulier...</p> + +<p>CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter +de ce moment d'indulgence. Ce vieillard est idiot à +force d'égoïsme. Il ne m'intéresse pas; mais il ne peut +faire aucun mal, et j'aime mieux fermer les yeux sur +son évasion que d'avoir à le faire fusiller.</p> + +<p>MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu +que les autres...?</p> + +<p>CADIO. Je n'en sais rien. Es-tu sûr que Saint-Gueltas +soit sur la première charrette?</p> + +<p>MOTUS. On me l'a dit, mon capitaine. Pas plus que +toi je n'étais présent à l'emballage.</p> + +<p>CADIO. Avançons! Je n'ai pas envie que celui-là +s'échappe.</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, permets une réflexion. Il a +racheté sa lâcheté de Carnac. Il s'est battu comme un +lion sur la presqu'île; acculé à la mer, il pouvait se +sauver en s'y jetant. Il n'a pas voulu. Moi, j'aurais +souhaité être à portée de le sabrer; mais, à présent +qu'il est là sur la brouette, je ne lui en veux plus. Et +toi, mon capitaine? (<span class="stage2">Cadio, sans lui répondre, reprend le galop et +gagna la tête du convoi.</span>)</p> +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO. +(<span class="stage2">À deux lieues de là, dans un bois.--Les officiers commandent la +halte. Les prisonniers descendent et se groupent au centre du détachement, +qui a rompu les rangs.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Raboisson, bas.</span>) Notre convoi est de +mille, et personne n'est blessé gravement. Nos gardiens +ne sont pas plus de deux cents ici. Nous allons +rester deux heures dans ce bois... et la nuit est sombre! +Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est une invitation +à fuir?</p> + +<p>RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous? Nous sommes +prisonniers sur parole; c'est la preuve de la capitulation.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. L'absence de surveillance est la +preuve du contraire. On sait que nous allons à la +mort. M. Hoche, qui veut ménager tout le monde a dû +ordonner qu'on nous laissât accrochés aux buissons +de la route.</p> + +<p>RABOISSON. M. Hoche a l'âme trop haute pour employer +de pareils subterfuges. Il a juré à Sombreuil...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Il n'a rien juré. J'y étais!</p> + +<p>RABOISSON. J'y étais aussi, ce me semble! Sombreuil +nous a dit...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tête! C'est un +héros, mais c'est un fou! Après avoir parlé à Hoche, +il a voulu se jeter à la mer. Son cheval a résisté. S'il +eût traité avec le général, il n'eût pas cherché à fuir +ou à se tuer.</p> + +<p>RABOISSON. Mais j'ai entendu les soldats crier: +«Rendez-vous! on vous fait grâce!»</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. D'autres nous disaient: «Sauvez-vous!» +ce qui signifiait: «Vous serez tués, si vous restez.» +D'ailleurs, les soldats peuvent-ils traiter avec les +vaincus? Il y a eu là-bas, sur cette pointe de rocher, +un drame inénarrable, une confusion indescriptible. +Les mêmes soldats qui nous criaient de fuir tiraient +sur ceux de nous qui étaient déjà à la mer. J'étais +calme, je voyais tout. Croyant mourir là, je ménageais +mes coups, tous portaient. Je sentais que j'étais +le seul maître de moi, le seul qui, n'ayant pas eu +d'illusions sur cette dernière lutte, pouvait la contempler +sans rage et sans terreur. Sais-tu à combien +d'hommes nous avons cédé, nous qui étions encore +trois mille cinq cents? A sept cents fantassins que +nous pouvions écraser. Nous avions tous le vertige, +ils l'avaient aussi. Tiens! j'ai senti là pour la première +fois, en voyant des Français s'égorger sous la mitraille +de l'escadre anglaise, que la guerre civile dépasse son +but quand elle appelle l'étranger. J'ai rougi du rôle +qu'on nous faisait jouer. J'ai eu horreur de la rage avec +laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres +pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais +fuir aussi, je n'ai pas voulu, non pas tant par +scrupule que par amour-propre. À présent, je regrette +d'avoir cédé à cette mauvaise honte. Ces patriotes un +instant désarmés vont nous livrer à un tribunal militaire +qui ne peut nous faire grâce, et, moi, je n'ai pas +ratifié la parole que vous avez formellement donnée +de ne pas chercher à vous échapper.</p> + +<p>RABOISSON. Essaye donc, si le coeur t'en dit; moi, +j'ai juré de bonne foi: je reste. Songe seulement que +ta fuite nous expose tous au reproche d'avoir manqué +à notre serment, et qu'elle autorise contre nous toutes +les rigueurs de la vengeance.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant... +ce pays est royaliste... Les bleus sont imprudents de +nous transporter ainsi la nuit. Si les paysans qui n'ont +pas encore donné le voulaient,... te refuserais-tu à être +délivré?</p> + +<p>RABOISSON. Non! s'ils s'exposaient pour notre délivrance, +nous ne pourrions nous refuser à les seconder.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons... Je ne puis +croire que, sur cette terre de Bretagne, il ne se trouve +pas autour de nous quelques centaines d'hommes qui +veillent sur nous. Ce matin, à Carnac, on nous apportait +des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en +nous montrant à leurs enfants comme des demi-dieux... +Écoute!... il me semble que j'entends le cri +de la chouette... Sont-ce des ombres que je vois là-bas +ramper sous les arbres?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">qui l'écoute.</span>) Vous ne voyez rien, monsieur. Moi +aussi, j'ai l'oeil ouvert, et le cri qui résonne dans le +bois, c'est réellement l'oiseau de la nuit qui chante. +Nous ne sommes pas imprudents de vous escorter en +si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se +lèvent pas d'eux-mêmes pour la guerre civile, et qu'en +perdant leurs chefs, ils recouvrent l'amour du repos et +de la sécurité. Notre indulgence pour votre malheur +n'est pas une défaillance de notre patriotisme. N'essayez +pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant +d'oublier son devoir.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charmé de +vous voir pour vous dire...</p> + +<p>CADIO. Que les chouans vous ont empêché de vous +battre avec moi? Je le sais, et je vous plains d'avoir +eu pour amis les ennemis de votre honneur.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Si vous étiez aussi héroïque que +vous vous piquez de l'être, vous feriez en sorte que je +pusse vider ici avec vous cette affaire d'honneur.</p> + +<p>CADIO. Croyez qu'il en coûte à ma haine de ne plus +pouvoir châtier moi-même l'outrage que vous m'avez +infligé. Je fais des voeux pour qu'on vous rende la liberté; +mais mon devoir m'est plus cher que ma vengeance. +Vous appartenez à la République; je ne puis +rien ici ni pour vous ni pour moi.</p> + +<hr class="short"> +<br><br> +<h3>ONZIÈME PARTIE</h3> +<br> + + +<p>À Auray, 10 août 1795.--Quatre heures du matin.--Devant la +maison d'arrêt.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO, MOTUS.</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de marché. On va +encore leur apporter un tas de douceurs; faut-il permettre?...</p> + +<p>CADIO. Il faut respecter les témoignages d'amitié; +les sentiments sont libres. Quant aux prisonniers, +notre consigne n'est pas de les priver et de les faire +souffrir.</p> + +<p>MOTUS. J'adhère à ton opinion, mon capitaine. +C'est bien assez d'avoir à supprimer tous les jours leur +existence... De neuf cent cinquante-deux, ils ne sont +plus que trois cents à condamner.</p> + +<p>CADIO. Pas de réflexion là-dessus!</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien +que pour toi... Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai +outre-passé les lignes du respect que je te dois je me +passerais mon sabre à travers le corps; mais quelquefois +tu me permets, quand on n'est pas sous les +armes, de te parler comme à un simple citoyen, et +pour lors...</p> + +<p>CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et +mon ami. Eh bien, que veux-tu dire?</p> + +<p>MOTUS. Que la corvée d'escorter cette denrée de cimetière +est contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il +y en a encore au moins pour une quinzaine de jours! +On fera ce qui est commandé, mais je peux bien verser +dans ton sein le déplaisir que j'en éprouve. Si j'étais +blessé, tu me soignerais de tes propres mains, +comme tu l'as fait plus d'une fois. Dès lors que mon +âme saigne, tu peux m'assister d'un pansement moral +dont le besoin se fait sentir.</p> + +<p>CADIO. Oui; écoute... Je fais partie, sous peine d'être +fusillé dans les vingt-quatre heures, du conseil de +guerre qui prononce sur le sort des prisonniers, et +pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que +j'agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que +la crainte d'être fusillé m'eût empêché de refuser le +métier de juge, s'il eût révolté ma conscience?</p> + +<p>MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la +chose; tu penses que la mort est juste.</p> + +<p>CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain +sera résolue à égorger l'autre pour la réduire en +esclavage, il faut frapper ceux qui servent la cause +du mal. Ils nous ont prouvé qu'ils n'avaient pas de +parole, et que le pardon était un crime envers la +patrie.</p> + +<p>MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience +d'un simple troupier doit porter les armes à +celle de son supérieur... Mais voici, une vieille citoyenne +qui veut te parler, et dont le physique ne +m'est pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai +tant vu!</p> + +<p>CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE II--CADIO, LA MÈRE CORNY.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Bonnes gens, c'est-il bien vous?... +c'est-il bien toi, Cadio? Je te savais ici, je te cherchais... +Mais te voilà si changé...</p> + +<p>CADIO. C'est moi. Comment va-t-on chez vous, mère +Corny?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Hélas! mon fils, pas trop bien. +Ceux qui restent sont guéris; mais mon pauvre cher +homme, ma bru, deux de nos petits-enfants et quasi +tous nos voisins sont morts, l'an passé, de la malefièvre!</p> + +<p>CADIO. Tant pis, mère Corny, j'en ai du regret... +Mais comment donc venez-vous de si loin?...</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,... +tu sais bien, la Françoise et la Marie-Jeanne! +Elles m'avaient fait savoir que je pourrais les trouver +à Vannes. J'en viens, mais elles sont ici, que l'on m'a +dit...</p> + +<p>CADIO. Elles y étaient, elles n'y sont plus.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. C'est-il bien sûr? Je m'imaginais +qu'elles pourraient bien être dans cette prison-là avec +les autres malheureux...</p> + +<p>CADIO. Elles n'y ont jamais été. Il n'y a pas là une +seule femme. Tes brigandes sont libres. Tu les retrouveras +à Vannes.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Ah! bon Jésus! faut donc que j'y +retourne? Me v'là au bout de mes jambes et de mon +argent!</p> + +<p>CADIO. Est-ce que je peux vous épargner le voyage? +J'écrirais ce que vous voulez leur dire, et j'enverrais +un exprès.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Dame! ça n'est pas de refus... à +moins que... C'est un gros secret, Cadio!</p> + +<p>CADIO. Si c'est quelque chose contre la République, +ne me le dites pas, je serais forcé...</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Non, non! ça n'est rien comme ça. +Dis-moi, Cadio, je me fie à ta vérité, à toi. Tu as toujours +été si honnête et si juste! Réponds-moi en franchise: +étais-tu content ou fâché d'avoir consenti une +manière de mariage avec...?</p> + +<p>CADIO. Ce mariage-là, mère Corny, a fait le malheur +de ma vie!</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Bien, bien!--Alors... voilà ce que +c'est. Quand le citoyen Rebec a quitté notre paroisse +par la peur qu'il a eue des menaces du délégué, encore +que les bleus nous aient laissés tranquilles, mon +pauvre homme a été nommé municipal, et bien étonné +qu'il a été quand il a retrouvé au registre de l'état-civil +les deux feuilles que Rebec avait promis de déchirer.</p> + +<p>CADIO. Je sais par lui qu'elles y sont encore.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Et ça te contrarie?</p> + +<p>CADIO. Je voudrais qu'elles n'y eussent jamais été!</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Elles n'y sont plus, les v'là.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">ému, regardant les papiers.</span>) Ah! vraiment? vous me +les rendez?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Pour que tu les rendes à mes pauvres +brigandes, qui les brûleront d'accord avec toi.</p> + +<p>CADIO. Elles sont averties?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Nenni! elles ne savent rien, sinon +que je voulais les voir.</p> + +<p>CADIO. C'est donc votre mari qui a soustrait...?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Non! il n'eût point osé! après sa +mort, on a nommé un ancien royaliste à sa place; j'ai +dit au nouveau maire en causant: «Faudrait enlever +ça, c'était promis!» Il n'a pas eu peur, lui! Il croyait +que la République allait nommer un roi. On le croyait +tous, bonnes gens, après la paix de Nantes! Mais v'là +que ça ne va plus si bien, puisque vous fusillez tous +les royalistes! Tant qu'à ces feuilles, je te les donne. +Tu les remettras fidèlement, pas vrai?</p> + +<p>CADIO. Je m'y engage, vous pouvez retournez chez +vous. Pour mon compte, je vous remercie. En quoi +puis-je vous obliger?</p> + +<p>LA MÈRE CORNY. Tu peux m'obliger grandement. +J'ai un de mes gars, le plus jeune, qui est soldat dans +ton régiment, et qui est enragé, voyez un peu! de se +battre avec vous autres. Prends-le auprès de toi quand +on ira au feu, empêche-le d'y aller!</p> + +<p>CADIO. Voilà ce que je ne peux pas vous promettre; +mais je peux lui faire avoir de l'avancement, s'il le +mérite, et, en tout cas, lui témoigner de l'intérêt. +Dites-moi le nom de son bataillon.</p> + +<p>LA MÈRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c'est +là, en écrit. En te remerciant, Cadio; mais je vois +venir Rebec. Je n'ai pas de fiance en lui, et je me +sauve: ne lui dis pas...</p> + +<p>CADIO. Soyez tranquille, je le connais!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE III.--CADIO, REBEC.</p> + +<p>CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne +pas quitter Carnac tant qu'il y aurait des malades et +des blessés dans ton auberge?</p> + +<p>REBEC. Un mot en secret, capitaine!</p> + +<p>CADIO. Je t'écoute.</p> + +<p>REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne +au mieux, et bientôt ils pourront rejoindre. Il s'agit +d'une affaire... assez importante;... mais je voudrais +connaître ta façon de penser.</p> + +<p>CADIO. Pas de préambule, je n'ai pas le temps de +faire la conversation; dis tout de suite.</p> + +<p>REBEC. Permets, permets! Tu es toujours chargé, +pour ta part, de la garde des prisonniers et de la noble +fonction de faire expédier ces infâmes?</p> + +<p>CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications; +nul n'a le droit d'insulter les condamnés.</p> + +<p>REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement... +Cependant... tu tiens à ce que tous y passent?</p> + +<p>CADIO. Je tiens à faire mon devoir.</p> + +<p>REBEC. Il est rude, conviens-en.</p> + +<p>CADIO. Cela ne te regarde pas.</p> + +<p>REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le +suis a le droit de penser.</p> + +<p>CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui +avais des armes et des munitions anglaises cachées +dans ta maison!</p> + +<p>REBEC. J'avais prévu qu'elles vous serviraient, et tu +serais ingrat de m'en faire un crime.</p> + +<p>CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont +bien servi!</p> + +<p>REBEC. Et puis j'ai racheté ma faute, si c'en est +une, en soignant vos blessés.</p> + +<p>CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en!</p> + +<p>REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers +ne sont pas également coupables. Ceux qui étaient à +Londres n'avaient pas ratifié le traité de la Jaunaie.</p> + +<p>CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons +de leur parti.</p> + +<p>REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils +ne s'entendaient pas dans ce temps-là, c'est qu'ils +n'ont pas pu s'entendre à Quiberon. Je ne dis pas que +la Convention puisse les absoudre; mais le général +Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait +grâce. Il est parti bien vite, pour ne pas voir +cette longue et sanglante exécution. Il s'en lave les +mains, et les vôtres sont condamnées à verser froidement +le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en, +de se tirer comme ça des choses désagréables! +On s'en va couronné des lauriers de la victoire, adoré +des populations,... et le rude militaire, l'homme austère +et résigné, comme voilà le général Lemoine... et +toi-même, vous restez chargés de la besogne du bourreau +et de l'exécration des royalistes passés, présents +et à venir. L'exécution tire à sa fin, il est temps. Vos +soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les observe; +ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où, +au commencement, on venait, dit-on, pour s'étourdir +et s'exalter, sont muets et déserts aujourd'hui. Toi-même, +capitaine Cadio, tu es pâle, tu es malade, tu +en meurs!</p> + +<p>CADIO, troublé. N'importe, j'irai jusqu'au bout!</p> + +<p>REBEC. Il paraît qu'ils meurent bien, ces malheureux?</p> + +<p>CADIO. Ils n'ont que cela à faire pour se racheter +de la honte.</p> + +<p>REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible?</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">se redressant.</span>) Que signifie ce mot-là?</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">embarrassé.</span>) J'ai voulu dire inflexible!</p> + +<p>CADIO. Le mot t'a échappé, il m'éclaire! Tu me +crois capable...</p> + +<p>REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme +un autre! Tu m'as écouté quand je t'ai révélé la validité +de ton mariage; tu as profité de mon conseil +pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu là un service +que tu ne dois pas oublier, Cadio!</p> + +<p>CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens, à présent; +tu as dû croire et tu as cru que je spéculerais sur la +situation comme toi, imbécile!...</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Tu te fâches... Tu es mal disposé, je +te quitte.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">le retenant.</span>) Non pas, tu es chargé de négocier +la rançon de quelque prisonnier, et tu as cru que je +m'y prêterais. Tu vas te confesser, ou bien...</p> + +<p>REBEC, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Non, non! ne me traite pas en suspect... +Diable! je n'ai pas envie de m'exposer pour +cette dame...</p> + +<p>CADIO. Quelle dame? Réponds tout de suite!</p> + +<p>REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupçons. +Je venais pour te révéler un complot tendant à +délivrer deux prisonniers condamnés à mort dans la +séance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que +le dernier m'intéresse, mais...</p> + +<p>CADIO. Quelle est la femme qui s'intéresse à Saint-Gueltas? +Nomme-la, je le veux!</p> + +<p>REBEC. C'est celle que les insurgés appellent <i>la +grand'comtesse</i>, c'est la citoyenne de Roseray.</p> + +<p>CADIO. Tu as reçu des offres?</p> + +<p>REBEC. Je m'en suis laissé faire pour pénétrer cette +infernale machination. (<span class="stage2">Baissant la voix et observant Cadio.</span>) +Elle offrirait deux cent mille francs...</p> + +<p>CADIO. Voilà qui est bon à savoir.</p> + +<p>REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tenté +que moi...</p> + +<p>CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout +avouer, ou je t'arrête.</p> + +<p>REBEC. M'arrêter? Comme tu y vas!... Je révélerai +tout ce que je sais. Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui +sont ou seront avertis, peuvent, au moment de l'exécution, +se jeter dans la palude qui borde la prairie et +franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l'autre +rive les moyens de fuir.</p> + +<p>CADIO. Tu ne sais rien de plus?</p> + +<p>REBEC. Rien, je le jure!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">à deux soldats qui passent pour relever la garde.</span>) Mettez +ce citoyen aux arrêts.</p> + +<p>REBEC. Tu m'empoignes quand même? Sacristi! +c'est mal, cela, c'est injuste!</p> + +<p>CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n'as rien à craindre, +tu seras libre dans deux heures.</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IV.--CADIO, MOTUS, <span class="sc">quelques Soldats</span>. (<span class="stage2">Six +heures du matin, même jour.--Un bois qui descend en pente au bord +de la rivière du Loch, à une faible distance d'Auray.--En face est +la prairie appelée aujourd'hui le Champ des Martyrs<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. C'est le lieu de +l'exécution, encore désert.</span>)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle expiatoire +sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s'y fait des miracles.</blockquote> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">postant ses hommes de distance en distance dans le taillis +qui borde le rivage.</span>) Tenez-vous cachés et faites feu sur +les prisonniers qui tenteraient de s'évader par ici, à +moins que la trompette ne vous avertisse d'attendre. +(<span class="stage2">À Motus.</span>) Viens avec moi. (<span class="stage2">Ils montent un peu plus haut dans +le bois.</span>)</p> + +<p>MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans +qu'on nous voie, et nous distinguerons sans empêchement +le lieu de l'exécution. La chose n'est point +gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point +ici pour notre plaisir.</p> + +<p>CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme +doux et railleur, ne croyant pas au bien, mais n'aimant +pas le mal.</p> + +<p>MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgré toi, +de trompette sur la cornemuse, du temps de la guerre +de Vendée?</p> + +<p>CADIO. Oui, j'ai vu là plusieurs de ceux que je suis +forcé de condamner aujourd'hui.</p> + +<p>MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où +je t'ai bandé les yeux au château de Sauvières?...</p> + +<p>CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui +surtout!</p> + +<p>MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve. +On faisait semblant de vouloir te fusiller.</p> + +<p>CADIO. Et j'avais peur.</p> + +<p>MOTUS. Oh! tout le monde a peur la première fois +devant la gueule d'un fusil; mais quand je pense que, +sans l'humanité et la patience du capitaine Ravaud, +j'aurais fusillé comme espion l'homme le plus brave +que j'aie jamais connu?</p> + +<p>CADIO. Je t'entends: nous fusillons là-bas des gens +qui meurent mieux que je n'aurais su mourir alors!</p> + +<p>MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'émigré +Raboisson est un citoyen poli que je regretterais +d'abattre...</p> + +<p>CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson +n'essayera pas de fuir.</p> + +<p>MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas +ne m'intéresse pas, d'autant plus que tu lui en +veux...</p> + +<p>CADIO. A présent, non, s'il accepte son arrêt. La +haine expire devant les tombeaux. Silence! attention +à ce qui se passe là-bas!</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">au bout d'un moment.</span>) Voilà le détachement. Pas +un seul curieux aujourd'hui. Ils se sont dégoûtés d'être +écartés de la scène par la prudence des camarades.</p> + +<p>CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures +d'évasion sont donc concentrées par ici.</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent +de l'osier dans la palude. C'est pour frayer ou indiquer +le chemin aux fuyards.</p> + +<p>CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte +à l'entrée de la prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagnés +aussi? Ils n'ont pas fini d'ouvrir la tranchée où doivent +tomber les condamnés.</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu +veux me prêter ta lorgnette, je te dirai leurs noms.</p> + +<p>CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de +les condamner aussi à mourir. Empêchons l'évasion, +et ne recherchons pas ceux qui la favorisent.</p> + +<p>MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je +crois...</p> + +<p>CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABBÉ +SAPIENCE, STOCK, un Sous-Officier, un Soldat, +deux Jeunes Soldats.</span> (<span class="stage2">Dans la prairie en face.--Une +clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui descend à la +palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés Motus, Cadio +et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de l'autre côté +de la prairie.--Quarante condamnés au centre d'un détachement d'infanterie +sont à l'entrée.--Les soldats séparent les condamnés en deux +groupes de vingt personnes chacun.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui regarde tout avec attention et curiosité, à +Raboisson, qui est près de lui.</span>) Je ne vois pas encore comment +on va s'y prendre pour nous expédier.</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">tranquille et souriant.</span>) Aucun de ceux qui +sont venus ici avant nous pour la même affaire qui +nous y amène ne reviendra nous le dire; mais je vois +ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou +trente pieds de long, on nous forme en pelotons de +vingt individus, on nous range face à la tranchée, et +on nous fusille par derrière à bout portant. Nous tombons +le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes +morts et enterrés du coup!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne +ici pour nous voir tomber! personne ne racontera avec +quelle assurance ou quelle grâce nous aurons su mourir! +Pas un regard ami, pas une larme d'amour!</p> + +<p>UN SOLDAT, (<span class="stage2">bas, à son camarade.</span>) Ces rosses de terrassiers +n'en finiront pas aujourd'hui? Est-ce embêtant +d'attendre comme ça?</p> + +<p>L'ABBÉ SAPIENCE, (<span class="stage2">qui l'écoute.</span>) Oui, c'est une infamie, +une cruauté gratuite! on prolonge notre agonie.</p> + +<p>LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que ça nous amuse, +nous, d'être là pour ce que nous avons à y faire!</p> + +<p>UN SOUS-OFFICIER, (<span class="stage2">au soldat.</span>) Huit jours de salle de +police pour avoir parlé aux condamnés! (<span class="stage2">Il court aux +fossoyeurs.</span>) Ça finira-t-il, voyons, sacré mille tonnerres? +Qui m'a flanqué des clampins comme ça? Voulez-vous +qu'on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins?</p> + +<p>UN TOUT JEUNE SOLDAT, (<span class="stage2">tout bas, à un autre.</span>) Si ça dure +encore cinq minutes, mon fusil me tombera des mains. +La tête me tourne et le coeur me manque.</p> + +<p>L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y +aller! (<span class="stage2">Le jeune soldat s'évanouit.</span>)</p> + +<p>LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms +de...?</p> + +<p>L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, +c'est le camarade qui ne peut pas supporter l'ennui +d'attendre... (<span class="stage2">Le sous-officier jure et tempête. Il est aussi ému +que les autres et se soutient par la colère. Les terrassiers, effrayés, se +hâtent.</span>)</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Raboisson, à l'autre bout, de la prairie.</span>) Il +paraît qu'on veut nous donner le temps de dire nos +prières! Que signifie cette pose que nous faisons ici?</p> + +<p>RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est +pas belle, mais on peut bien la supporter un quart +d'heure. Regarde donc le soldat qui est à ma gauche.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! +un de ceux qui vont nous tuer. Il s'est enrôlé dans les +bleus après Savenay pour sauver sa vie, le lâche! Je +veux le faire pâlir! (<span class="stage2">Haut.</span>) C'est aujourd'hui le 10 août, +je crois! (<span class="stage2">Stock fait un geste de menace comme s'il voulait prendre +Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.</span>)</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">après avoir lu à la dérobée.</span>) La comtesse +veut et peut nous sauver; il ne faut qu'un moment +d'audace. (<span class="stage2">Il lui passe le billet.</span>)</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">après avoir lu.</span>) Très-aimable de sa part! +tu la remercieras pour moi.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...</p> + +<p>RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous +le sommes tous! Notre cause est perdue, nous ne +pouvons plus protester que par notre mort; sachons +mourir, ce n'est pas le diable.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas +mourir bêtement! Il me faut une dernière aventure, +une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle +amie, et je reviens ici partager ton sort.</p> + +<p>RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle +t'indique.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant +le coeur me bat! Grâce à cette femme terrible et +charmante, l'amour aura mes dernières palpitations!</p> + +<p>RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au +bout! Moi, je vais plus tranquillement au repos +du néant absolu. Regarde comme la nature est insensible +à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant +paysage. La rivière chante là-bas sous les +saules, les oiseaux font leurs nids sur ces buissons +qui nous entourent, et se dérangent à peine.--Et les +hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent +leurs filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le +coup qui nous frappera leur fera à peine lever la +tête, et les oiseaux, un instant effarouchés, reprendront +leur ouvrage et leurs chansons!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont +l'herbe est foulée sous nos pieds et qui attend nos +cadavres pour reverdir. Sais-tu que l'endroit est bien +choisi pour notre sépulture? Il est très-joli, ma foi! +Qui sait si dans quelques années on n'y viendra pas +en pèlerinage!</p> + +<p>L'ABBÉ SAPIENCE, (<span class="stage2">qui s'est rapproché d'eux.</span>) On y viendra, +monsieur! La République se perd en nous sacrifiant, +et le martyre va nous sanctifier!</p> + +<p>RABOISSON, (<span class="stage2">riant.</span>) Alors, nos ossements feront des +miracles? Parlez pour vous, monsieur; mais, moi +qui n'ai jamais cru à rien, je ne ferai pas marcher +les paralytiques.</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Et moi donc! à moins que ma +poussière ne serve à composer des philtres amoureux... +(<span class="stage2">On entend des cris et des imprécations sur le côté de la +prairie qui est opposé à la palude. C'est une rixe simulée entre des +paysans pour attirer les regards de ce côté-là.</span>)</p> + +<p>RABOISSON. C'est le signal, adieu!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (<span class="stage2">Il se baisse, traverse +les buissons, se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie +de la palude et se jette dans la rivière.</span>)</p> + +<p>UN SOLDAT, (<span class="stage2">s'en apercevant et parlant à son voisin.</span>) Eh bien, +en v'là, un crâne! Ne dis rien, il a bien gagné d'en +être quitte.</p> + +<p>L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude!</p> + +<p>LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins à +descendre.</p> + +<p>STOCK, bas, (<span class="stage2">à Raboisson.</span>) Eh bien, et vous?</p> + +<p>RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.</p> + +<p>STOCK, (<span class="stage2">à part.</span>) Mieux que moi!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, +<span class="sc">un Sous-Officier, un Soldat.</span> (<span class="stage2">Dans le bois, sur l'autre +rive du Loch.--Saint-Gueltas, au moment d'aborder, est aperçu +par les bleus en embuscade, qui tirent sur lui. Il disparaît.</span>)</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.</span>) L'affaire +est faite, mon capitaine.</p> + +<p>CADIO. À moins qu'il ne nage entre deux eaux. +Regardons bien!</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">au bout de quelques instants.</span>) Il ne pourrait pas si +longtemps que ça. Il a été au fond.</p> + +<p>CADIO. Non! Vois! (<span class="stage2">Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous +les buissons et qui monte droit à lui sans le voir.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux, +qu'elle embrasse.</span>) Grâce pour lui, et je suis à toi! (<span class="stage2">Cadio, +éperdu, laisse retomber son arme.--Louise s'élance au-devant de +Saint-Gueltas.</span>) Fuyez!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Louise?</p> + +<p>LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous +décider...</p> + +<p>SAINT-GUELTAS. Ah! généreuse amie!... Viendras-tu +avec moi?</p> + +<p>LOUISE. Jamais! Fuyez!</p> + +<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">voyant Cadio.</span>) Ah! ah! je comprends! +Je n'accepte pas!... Monsieur Cadio, je vous remercie; +mais j'ai fait serment à mes amis de retourner +mourir avec eux. J'y vais, ne vous en déplaise! (<span class="stage2">Il s'élance +vers la rivière, s'y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats +embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le couchent +en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son rang +auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des prisonniers et +des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où ils tombent, on +entend le cri de <i>Vive le roi</i>! et un coup de fusil plus loin derrière eux.</span>)</p> + +<p>UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...?</p> + +<p>UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brûlé la cervelle, +mon caporal. Faites pas attention. C'était un Suisse; +il avait le mal du pays!</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VII.--LOUISE, CADIO. (<span class="stage2">Dans le bois.--Cadio et Motus +ont porté Louise évanouie sur l'autre versant de la colline.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">revenant à elle.</span>) Ah! Dieu! C'est fini?</p> + +<p>CADIO. Vous êtes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas +n'est plus, et voici tout ce qui vous liait à moi! (<span class="stage2">Il lui +remet les feuilles du registre que lui a confiées la mère Corny, et s'éloigne +précipitamment en faisant signe à Motus d'accompagner Louise où elle +voudra.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE VIII.--MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI. +(<span class="stage2">Midi.--Dans les ruines d'un couvent entre Carnac et Auray.</span>)</p> + +<p>MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur. +Louise a besoin d'une heure de repos. Ici, nous aurons +l'ombre et la solitude.</p> + +<p>HENRI. Si vous y êtes bien, je vais donner l'ordre au +postillon de dételer les chevaux. (<span class="stage2">Il s'éloigne.</span>)</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">accablée.</span>) Ah! Marie, que de bontés pour +moi! Comment avez-vous pu retrouver ma trace? Je +ne comprends plus rien à ce qui m'arrive aujourd'hui.</p> + +<p>ROXANE. Nous avons deviné ton projet plus que +nous ne l'avons découvert; mais le secret n'a point +été si bien gardé que nous n'ayons pu te suivre à Auray, +où l'affaire de ce matin est déjà connue. Ah! +Louise, quelle folie que de t'exposer pour sauver ce +misérable! Tu l'aimais donc toujours?</p> + +<p>LOUISE. Non certes! j'ai cessé de l'aimer le jour où +l'espoir d'avoir un fils l'a trouvé insensible et hautain; +mais le souvenir de l'enfant est sacré, et, quelque +haïssable que fût le père, je lui devais ce que j'ai +tenté pour lui. Ah! je hais tous mes souvenirs, sauf +celui du pauvre enfant et celui de la générosité de Cadio!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Et celui de mon amitié, ingrate?</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">se jetant dans son sein.</span>) Oh! toi!... Mais tu ne me +blâmes pas, toi, j'en suis sûre!</p> + +<p>MARIE. Non. J'admire ta grandeur d'âme au contraire, +car ce n'est pas une dernière faiblesse de l'amour, +je le sais. (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Ne la grondez pas: ce +serait à nous, républicains, de la trouver coupable +pour avoir voulu sauver un de nos pires ennemis; +mais, moi, devant les châtimens et les supplices, je +suis faible aussi, et j'aurais fait comme Cadio: je +n'aurais pas tiré sur Saint-Gueltas.</p> + +<p>ROXANE. Cadio! allons, il n'y a pas à dire, c'est un +grand coeur, de nous avoir rendu ces actes! je serais +capable de l'embrasser, s'il était là.</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">approchant.</span>) Il y est, je viens de l'apercevoir +là-bas. Entrez dans cette chapelle ruinée, si vous ne +voulez pas le voir.</p> + +<p>ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier...</p> + +<p>HENRI. Pas encore, il paraît fort troublé. Laissez-moi +connaître l'état de son âme. Marie peut rester, +elle le calmera encore mieux que moi. (<span class="stage2">Louise et Roxane +s'éloignent.</span>)</p> + +<br> + +<p class="stage1">SCÈNE IX.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CADIO, MOTUS, puis LOUISE +et ROXANE, qui s'étaient retirées à l'arrivée de Cadio.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">voyant Motus derrière lui.</span>) Que viens-tu faire ici? +où est la personne que je t'ai dit d'accompagner...?</p> + +<p>MOTUS. Mon capitaine, j'ai exécuté tes ordres. J'ai +accompagné la jeune citoyenne jusqu'à la porte d'Auray, +où elle m'a dit qu'elle voulait entrer seule. De là, +j'ai été à la prison, faire mettre en liberté le citoyen +Rebec; après quoi, pensant bien que tu viendrais ici +selon ta coutume, je m'y suis rendu pour te communiquer +une pétition... Mais je vois que ce n'est pas le +moment, tu n'as pas l'air absolument satisfait.</p> + +<p>CADIO. Dis toujours.</p> + +<p>MOTUS. Eh bien, c'est la citoyenne Javotte, la belle +fille et la brave patriote qui n'a point voulu rejoindre +son bourgeois, et qui souhaiterait l'honneur d'être attachée +au régiment en qualité de cantinière, si la +chose ne te déplaît pas.</p> + +<p>CADIO. Accordé.</p> + +<p>MOTUS, (<span class="stage2">ému.</span>) Merci, mon capitaine.</p> + +<p>CADIO. Laisse-moi à présent.</p> + +<p>MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, tu me parais +plus molesté que de coutume...</p> + +<p>HENRI, (<span class="stage2">paraissant.</span>) Ne t'inquiète pas, mon brave, je +suis là. (<span class="stage2">Motus fait le salut militaire et s'éloigne.</span>)</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">surpris de voir Henri.</span>) Toi? (<span class="stage2">Voyant Marie.</span>) Et vous? +Où est mademoiselle...?</p> + +<p>HENRI. En sûreté, nous y avons pourvu.</p> + +<p>CADIO. Vous savez donc ce qui s'est passé tantôt?</p> + +<p>MARIE. Elle nous l'a dit. Elle t'admire et te bénit, +Cadio!</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">avec amertume.</span>) Vraiment! Elle est émerveillée +de se trouver libre au moment où, pour sauver son +amant, elle consentait à suivre son mari?</p> + +<p>HENRI. Tu crois donc toujours l'être?</p> + +<p>CADIO. Non, elle ne m'est plus rien. Moi aussi, je +suis libre; j'oublierai.</p> + +<p>MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude, +Cadio?</p> + +<p>CADIO. Je ne venais pas me brûler la cervelle. J'appartiens +à la patrie; je suis tout à elle, à présent que +je n'ai plus d'injure à venger. Je venais ici chercher +le calme que j'y trouve quelquefois C'est le couvent +où j'ai failli être moine. Je me demande si ce n'était +pas là ma destinée! Je serais chassé, je serais errant +aujourd'hui; mais j'aurais dans l'esprit une idée +fixe: celle de me préserver de l'amour pour plaire à +Dieu, tandis que je m'en suis préservé pour remplir +un devoir chimérique, celui de rester digne d'une +femme qui me méprisait.</p> + +<p>HENRI. Que dis-tu là? Tu as donc toujours aimé +Louise?</p> + +<p>CADIO. À présent, je peux l'avouer: je l'ai aimée +comme je l'ai haïe, passionnément! sans aucun espoir, +et rempli de dégoût pour le choix qu'elle avait +fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort, +plus brave, plus chaste que celui qu'elle me préférait. +Ah! l'effroyable travail auquel je me suis condamné +pour plier ma nature contemplative à ces habitudes +d'énergie et de stoïcisme! J'ai failli en devenir fou!.. +Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j'avais +réussi à me rendre terrible au lieu de tendre que +j'étais, je me retrouvais toujours en face de l'impossible! +«Elle ne saura pas tes souffrances, elle n'assistera +pas à tes combats, tu n'auras jamais un nom +qui remplisse une page de l'histoire, et dont l'éclat +efface celui que ton rival a reçu de ses pères. Elle ne +rougira pas de t'avoir méconnu, elle ne se doutera +pas que tu es supérieur à son idole!» Voilà ce que +je me disais, Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans +mon coeur cette soif de devenir un homme? Je ne +pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l'enfance m'étais +paresseusement abandonné à la facile douceur de +ne rien être! J'étais heureux comme l'oiseau des bois +et comme la fleur des bruyères! Tu m'as fait croire +que la race humaine était plus noble, plus digne du +regard de Dieu; hélas! j'ai foulé aux pieds la musette +du bohémien, et j'ai pris le sabre qui donne l'envie +de tuer, le cheval dont la course enivre! J'ai respiré +l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien +grand! Pauvre fou! j'oubliais que l'homme développe +en lui, avec la fièvre de la lutte, la fièvre de l'amour, +et que plus il fait bon marché de sa vie, plus il est +avide d'un jour où sa vie se complète par le bonheur. +Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous +avez fait un malheureux!</p> + +<p>MARIE, (<span class="stage2">lui prenant la main.</span>) Si Louise avait quitté brusquement +Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que +tu l'aurais estimée?</p> + +<p>CADIO. Il y a eu un jour où, dans l'horreur du carnage, +elle m'a mis une arme dans la main en me disant: +«Garde-moi, venge-moi!» Elle ne savait ce qu'elle +faisait, elle l'a oublié peut-être! Moi, je m'en souviens, +car, ce jour-là, j'étais passé dieu, j'étais invulnérable! +Une seule petite blessure a fait couler mon sang, elle +l'a essuyé, elle pleurait. Moi, j'étais heureux, j'étais +fou! J'aurais dû mourir ce jour-là.</p> + +<p>HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance +est moindre, son amitié moins sincère?</p> + +<p>CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort, +comme elle l'a aimé vivant. Le destin qui me poursuit +a donné une belle mort à ce maudit, et à moi +l'affront de la lui laisser conquérir, sous peine d'être +lâche en tuant de ma main un rival sans défense. +Louise s'est flattée de m'avoir désarmé en me promettant... +Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour +elle, que c'est pour moi-même que je me suis abstenu +de le frapper! Dites-lui que sa promesse était lâche et +odieuse; elle a cru que je voulais d'elle autre chose +que son amour! Elle m'a jugée d'après lui! Tenez! +son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie, +comme son honneur. Tout est usé en elle, la joie d'être +mère et la douleur de l'avoir été. Son coeur est +glacé, les baisers d'un débauché ont souillé ses lèvres... +Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie +de son pays et alliée des traîtres. Ses voeux sont pour +l'Angleterre, le Dieu qu'elle prie est le même fétiche +que les moines voulaient me faire adorer ici; c'est le +roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des rois +de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle méprise le +peuple dont elle s'est servie pour nous faire la guerre +et dont elle rougirait d'accepter l'alliance... Elle est +vaine, elle est folle, elle est aveugle,... et je l'aimais, +moi qui aurais dû la trouver indigne d'être la compagne +d'un soldat de la République!</p> + +<p>LOUISE, (<span class="stage2">paraissant.</span>) J'en suis indigne, Cadio, c'est +vrai! Considérez-moi comme morte et pardonnez-moi. +Un éternel repentir expiera mon égarement.</p> + +<p>CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez, +mon pardon?</p> + +<p>LOUISE. Puisque je vous le demande...</p> + +<p>CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...:</p> + +<p>MARIE. Aujourd'hui, non! Son âme est brisée; mais +le temps efface les plus cruels souvenirs. (<span class="stage2">Bas.</span>) Reviens +dans un an, Cadio, et je te réponds d'elle.</p> + +<p>CADIO, (<span class="stage2">avec douleur.</span>) Elle pleure!... elle pleure amèrement!... +Louise, est-ce <i>lui</i> que vous pleurez?</p> + +<p>LOUISE. Non, Cadio, c'est le mal que je t'ai fait.</p> + +<p>HENRI. Vous pouvez le réparer, Louise. Vous voyez +bien qu'il vous aime plus que jamais!</p> + +<p>LOUISE. Eh bien, qu'il revienne dans un an. Jusque-là, +je vivrai de sa pensée; elle aura purifié mon +âme et retrempé ma vie! (<span class="stage2">Elle s'éloigne.</span>)</p> + +<p>CADIO. Un an! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas...</p> + +<p>MARIE. Non! Elle t'aime depuis la terrible journée +de Carnac. Je le sais, moi; mais elle craint l'amertume +de tes ressentiments, et des reproches qu'elle ne +mérite plus de toi, puisqu'elle se les fait à elle-même.</p> + +<p>CADIO. Elle m'aime et elle me craint!... Ah! je serais +un lâche si j'achevais de briser ce pauvre coeur +de femme! Non, non, Marie, dites-lui que je n'ai pas +travaillé en vain à me rendre fort. Je saurai étouffer +en moi les tortures de la jalousie. C'est à cela maintenant +que j'appliquerai ma volonté, je me suis soutenu +par la haine; je saurai m'élever par l'amour.</p> + +<p>HENRI. Bien, Cadio! Te voilà dans le vrai; tu entres +dans le grand courant qui entraîne la patrie, lasse +de violence, vers la réconciliation. Le besoin d'aimer +est l'impérieux résultat de nos déchirements. Tu vas +quitter cette sanglante arène pour quelques semaines, +j'apporte ici ton congé; tu le trouveras à Auray. Viens +nous rejoindre à Nantes, où nous emmenons Louise. +Là, vous oublierez que vous représentez tous deux, +les partis extrêmes de la lutte: elle, le passé avec ses +erreurs; toi, le présent avec ses excès. Marie m'a +pardonné d'être gentilhomme, Louise te pardonnera +d'être sans famille. Le temps est venu où l'on ne +vaut que par soi-même; la Révolution a consacré +le principe, c'est à l'amour de sanctifier le fait.</p> + +<p>ROXANE, (<span class="stage2">qui l'écoute.</span>) C'est bien fort, Henri, ce que tu +dis là!... Si au moins Cadio était général!</p> + +<p>HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra!</p> + +<p>FIN</p> +<br><br><br> +<p>POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. MOURET</p> + + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO *** + +***** This file should be named 28977-h.htm or 28977-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/9/7/28977/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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