diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-22 12:04:46 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-22 12:04:46 -0800 |
| commit | 685e2ce38d8d4ef9f5c20f9af24102b4fa64b7ea (patch) | |
| tree | 120f28693d6ba94e55e5706e4b70b961a27beae8 /old/66664-0.txt | |
| parent | 38290620277bc235b85cca65c4bd563276e72cdf (diff) | |
Diffstat (limited to 'old/66664-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/66664-0.txt | 5672 |
1 files changed, 0 insertions, 5672 deletions
diff --git a/old/66664-0.txt b/old/66664-0.txt deleted file mode 100644 index d199df3..0000000 --- a/old/66664-0.txt +++ /dev/null @@ -1,5672 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Vie de Grillon, by Charles Derennes - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Vie de Grillon - -Author: Charles Derennes - -Release Date: November 4, 2021 [eBook #66664] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON *** - - - - - CHARLES DERENNES - - VIE DE - GRILLON - - ALBIN MICHEL, EDITEUR - 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -Poèmes - - L’enivrante Angoisse. (Librairie Ollendorff.) - La Tempête. (Librairie Ollendorff.) - La Chanson des deux Jeunes Filles. (François Bernouard.) - -_Sous presse_: - - Perséphone. (Librairie Garnier.). - Le livre d’Annie. (François Bernouard.) - -Romans et Contes - - L’Amour fessé. (Mercure de France.) - Le Peuple du Pôle. (Mercure de France.) - La Guenille. (Louis-Michaud.) - Le Miroir des Pécheresses. (Louis-Michaud.) - Nique et ses cousines. (Louis-Michaud.) - La vie et la mort de M. de Tournèves. (Bernard Grasset.) - Les Caprices de Nouche. (Renaissance du Livre.) - Le Béguin des Muses. (Renaissance du Livre.) - Leur tout petit cœur. (Renaissance du Livre.) - Les Enfants sages. (Renaissance du Livre). - Cassinou va-t-en guerre. (Edition française illustrée.) - Le Pèlerin de Gascogne. (Edition française illustrée.) - Les Conquérants d’idoles. (Edition française illustrée.) - La petite Faunesse. (L’Edition.) - Les Bains dans le Pactole. (Albin Michel.) - -_Sous presse_: - - Le Renard bleu. (Albin Michel.) - -Essais, _en préparation_: - - La Société des Fourmis. - Les horizons du Songe. - Le Bestiaire sentimental. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - - -10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10. - -25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25. - -75 exemplaires sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma numérotés -à la presse de 1 à 75. - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. - -Copyright by Albin Michel 1920. - - - - -PREMIER LIVRE - -L’apprentissage de l’Univers. - - - - - A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE - DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM - SIRE DE MONTAIGNE - JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI - - - - - _Nusquam alibi quam in insectis spectatius naturae rerum - artificium_... - - PLINE L’ANCIEN. - - - _Veritas clarior ac magis intelligibilis apparet, cum ad minima - oculos vertimus._ - - JULES-CÉSAR SCALIGER. - - - _Infra nos quoque caelum quaerendum est._ - - SPINOSA. - - - - -VIE DE GRILLON - - - - -I - - -Il n’est au monde rien de plus émouvant que l’éclosion et le déroulement -d’une petite vie,--d’une vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends -ici l’histoire. Petite vie... Je viens d’employer là une épithète qui ne -me plaît en aucune façon; mais je n’éprouverai jamais comme au livre que -je commence l’infirmité sans remède de n’importe quel langage humain, et -je tiens à faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. Sans cette -confession, oserai-je en écrire seulement un mot? - -Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de poésie et d’amour de la terre -m’assiste! Que l’habitude contractée dès mon enfance d’aller volontiers -le front penché et de m’intéresser presque amoureusement à des choses -infimes ne m’abandonne pas en cet instant! Ceci est une histoire vraie, -mais où je ne veux aucunement montrer des prétentions scientifiques; car -il est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai en citant des -références, en mentionnant des listes d’ouvrages, des noms -d’entomologistes et en employant des termes spéciaux à la portée de -n’importe quel licencié ès sciences naturelles. Ma seule documentation, -je la devrai à mes yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à -l’intérêt que je porte à mon héros depuis que je le connais, ce qui ne -date pas d’hier. - -La façon dont se noua cette familiarité entre un apprenti-poète et un -insecte chanteur, je ne la développerai que s’il me semble, plus loin, -indispensable de le faire, à propos des mœurs et coutumes de Grillon; il -serait également facile et assez vain de m’occuper de lui pour parler -principalement de moi. «J’ai mon plan», comme dirait, en termes -techniques, un conférencier ou un romancier; mais, au moment que je -commence d’écrire, la prétention de suivre ce plan en toute rigueur, -celle-ci non plus, je ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce -que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, en tâchant de ne rien -oublier. - -Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière de préface. - - * * * * * - -Petite vie... Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes, -par ces deux mots? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre -présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à -la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au -point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui -fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques -immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre -connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer -ce mot, ou, pour mieux dire, des _ersatz_ inventés par notre misère; -afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois -naturelles et de comprendre l’univers. - -Petite vie.--J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme -était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une -royauté de droit divin; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte -pour la vie des espèces; que certains dinosauriens, par exemple, -possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la -Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un -Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver -dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en -aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à -l’intelligence et à la raison. - -Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison? Pour l’instant, je me -borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la -faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son -corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa -peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de -remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture; la première -machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore -eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de -griffes, de crocs et de biceps suffisants... Il n’avait pas d’ailes; -notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement... - -Que de chemin parcouru! Et c’est là que semble résider le miracle; nos -professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement -parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde -personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre -et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence -et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que -celle des catégories de l’entendement. - -Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi, -n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte -impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si -ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne -vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible -d’imaginer,--et ceci sans qu’une science _autre que la nôtre_ et qu’il -est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles -imaginations--d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême -échelon sur l’échelle des êtres périssables? - -Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu -dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à -défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon, -dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le -nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce -qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à -ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle?... Plus loin, -j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut -vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte; mais, avant même -que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous -d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui -pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme -naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien? - -Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une -fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas -admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité -ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont? - -Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon -d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de -quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue, -se borne à peu près à la Terre, «grain de poussière dans l’Infini», pour -user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres -qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément -inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde -gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du -Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne -sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces -coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons -inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An -Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans? - - * * * * * - -Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus -imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré, -est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé. -Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la -_Revue de Paris_ que je connus pour la première fois, fragmentairement, -ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon -français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques -n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau -vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement -Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus -secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance, -lecture compromettante, si on les y avait dénichés: Victor Delbos, notre -professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce -Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de -l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le -refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus -beau. L’esprit de la «Nouvelle Sorbonne» planait inexorablement alors -sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût -pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller -plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe -teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de -la relativité. - -Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle -peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique! Que cette -méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura -déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments -et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait -tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi! Mais -j’en appelle à tous ceux qui ont écrit: ce que j’essaie n’est-il pas -effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que -j’aie? - -Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à -propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par -excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée -infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et -surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes -biologiques et naturels? - -Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit, -formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois -prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout -cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de -faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient -leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, -qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village -ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par -elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous -oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe; -voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la -formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que -le singe est un homme qui a mal tourné!... Formules trop faciles à -retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles -ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de -par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire) -d’être agréables aux primaires et aux demi-savants!... Que de belles et -laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux -yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter! - - * * * * * - -Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même -une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais -donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions -concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les -rapports de l’homme et du singe: je crois que celui-ci nous fut, en des -temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin -de devenir homme. - - * * * * * - -Transformisme! Sélection naturelle!... Haeckel a naturellement ajouté, -ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme: Lutte pour la -vie!... Loi du plus fort!... Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les -yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités -que la basse «bourgeoisie intellectuelle» lui prête. Cette nigauderie de -lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut -considérer encore comme un _ersatz_, et la nationalité de ses inventeurs -est facile à identifier. - -Lutte pour la vie! Droit du plus fort!... Quiconque ira sans passion -jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres -exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge: Naïveté!... -Aveuglement!... Orgueil!... La vérité est que, dans l’évolution des -espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans -l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties -nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le -droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins -péremptoire. Je répète que je ne veux pas «faire de science» ici, et je -le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une -telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les -maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art -de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous -leurs ordres, en «rhétorique supérieure». - -Je ne veux point «faire de science». Et c’est pour cela que, sans -citations ni références, j’affirme ici que le «_plus fort_» n’a pas -triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais. -Pourquoi? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart -des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus: le plus -faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus: «Toi, tu as -d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs -capables de déraciner un chêne de dix ans... Reste singe. Tu ne t’en -trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne...» - -Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du -sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier -gestionnaire de la planète Terre!... Quelle paperasserie élaborée en -dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace -doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front -bas, d’autres «_os sublime_»! - -_Os sublime!_ Ne nous y trompons pas; cela signifie: le front dans les -étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, -rappelons-nous le puits de l’astronome... - -Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante -pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans -le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres, -il est le maître de la Jungle. Pourquoi? Parce qu’il était infiniment -faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs, -les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété -le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec -Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus -vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un -cataclysme aussi terrible que le déluge... Puis, dans un livre qui n’est -plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du -grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon -d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste -que profondément humaine et terrestre. - -Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens -éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante... - - - - -II - - -Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol. - -Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère -que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt -divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter -encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes -naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi -hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une -rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à -l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol -humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des -orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté -jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence -des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de -sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes -connus sous nos climats. - -Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la -même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les -muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en -servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa -suprême métamorphose, la saison de ses amours. - -Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une -sous-classification pour lui: orthoptère sauteur. - -Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur -du vol? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles... -Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort -moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout -d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y -gîter. - -J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le -triple du nôtre; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells; -comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en «seau à charbon», -inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire; mais ses admirables -yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent -d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement -féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain. -Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole -pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais -elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de -merveilleux outils à creuser des sapes interminables; et cet autre -orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au -grand dam des jardiniers; car sa fougue se soucie peu des racines, -surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en -repaître délicieusement. - -Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien -l’anarchie gâcheuse et mal dirigée; la sauterelle, une aristocratie -aérienne, vagabonde et fantaisiste; la mante religieuse, le militarisme -sanguinaire: Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré, -travailleur et paresseux tout ensemble; ses pattes de derrière ne lui -permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui -permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on -le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort -annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de -condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir. - - * * * * * - -La vieillesse et la mort annuelle d’une race! Il en est de Grillon comme -de la plupart des autres insectes; les pères sont morts après -l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles -après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une -progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les -insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles -vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens, -des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères, -ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de -vivre en société. - -D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour -Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines... Mais nous, -pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier -mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et -celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une -époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du -Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le -folklore universel? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de -la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps -en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à -une vingtaine de mille années derrière nous? - - * * * * * - -Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas; il a des pattes de derrière -énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à -sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie -où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi -sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les -tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât -pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans -fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne -prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie -même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire -des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée. -Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que -gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté -d’un jeûne d’une semaine... J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne -point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux -qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non -pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi, -mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus -mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un -insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères... - -Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer en cet endroit combien il -serait désobligeant pour les hommes de se voir du jour au lendemain -réduits à la taille des insectes, ou de voir ceux-ci se hausser jusqu’à -la leur. Que ferions-nous contre ces admirables machines de guerre -vivantes, qui portent dans leur organisme la réalisation de tous leurs -besoins? Quel sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre disgrâce? -Nous comprendrions, du moins, que c’est probablement elle seule qui a -fait notre force, à nous mammifères; qu’un lucane, à taille égale, -aurait raison d’un tigre; qu’on ne nous a permis, à nous humains, à nous -juchés au prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de perfectionner -des machines que parce qu’il n’aurait jamais été, sans cela, question de -nous donner l’univers. - -Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe du droit des faibles. -Qu’elle en ait abusé, comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue, -ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais avant de tenter, plus loin, de -traduire en langage humain, et français si possible, le monde tel que -Grillon le conçoit, je tiendrais à lui prêter un instant, avec la -connaissance de nous-mêmes, un peu de notre sensibilité et quelques-uns -de nos mots. - -Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire: - ---Evidemment, je ne comprenais pas ce que vous étiez. Je ne vous croyais -même pas vivants et mortels, au sens que ces épithètes ont pour ma race. -Je vous prenais pour des phénomènes terribles, dûment classés dans ma -mémoire instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas vous-mêmes, dépasse -prodigieusement votre mémoire soi-disant intelligente et raisonnée. Vous -venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous et où vous en êtes; je -resterai désormais émerveillé et peiné en y pensant, durant le temps -immense de vie, par vous dénommé onze mois, que j’ai à vivre. O géant, -ne te vexe pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension de -tes bonheurs, qui doit fatalement égaler la tienne en face des miens. Je -te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables pour moi que -j’aime mieux n’en pas faire le compte, parce que les prodiges brumeux -des immensités qui se déroulent alors devant ma pensée m’effraient. Je -ne t’en plains que davantage. Quelle conquête péniblement achetée doit -te paraître le bien-être relatif de ta race! Vous avez des misères, des -maladies, des ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton discours? -Ceci n’est rien, car nous non plus ne sommes pas à l’abri d’une -existence prématurément fauchée. Mais, à moins de malchance, ayant fait -l’apprentissage du monde, je vis, j’aime quand je suis très vieux et -parfait, et la mort naturelle ne m’apparaît alors que comme la -récompense de mon labeur, comme le repos que j’ai mérité. Est-ce vrai -que vous ne naissez que pour croître, puis aussitôt décroître, et que -vos derniers jours ne sont pas les plus triomphalement beaux? Nous -autres, nous avons en onze mois trois vies successives, une naissance et -deux métamorphoses dont la dernière nous vaut l’amour... O pauvres -compagnons terrestres qui n’avez droit qu’à une vie désordonnée, -incohérente, qui connaissez l’amour au hasard, dans l’âge où vous n’en -pouvez comprendre la noblesse et qui, dans votre vieillesse, quand c’est -l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux qui vous continueront sur -la Terre, ne pensez plus à l’Amour que pour en avoir le regret ou le -mépris!... - - - - -III - - -Le quinze septembre 1912, après une rude et belle journée de chasse, je -me suis assis dans une clairière de la forêt landaise, au bord d’un -chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures du soir,--car jamais -je ne m’habituerai à prononcer seize heures... Et, tout en fumant une -cigarette, tandis que les chiens satisfaits de ma décision installaient -autour de moi leurs babines sur leurs pattes, je regardais un infime -petit coin de terre herbue à mon côté. - -L’herbe des champs, dans les régions grasses, quand c’est la saison des -foins presque mûrs, possède une luxuriance magnifique et telle que la -plus antique des forêts vierges n’en sut jamais offrir aux voyageurs de -notre espèce, même aux grands errants romantiques qui avaient pourtant -de bons et beaux yeux. Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des -sables, le monde des graminées sauvages, quand les premières fraîcheurs -ont préparé l’automne et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en -emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant, à défaut de -grandeur et de splendeur végétales, offre des trésors de couleur et de -formes dont je ne me lasserai jamais d’enrichir mes yeux. Bien que les -noms des nombreuses sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe -quel lambeau de terre herbue d’une superficie égale à celle de ma main, -soient dépourvus d’intérêt ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer -quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés: il y a la canche et -la crételle, la flouve et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque -et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre dactyle, qui est le -pelotonné. Je reconnais aussi les formes sauvages du trèfle et du gazon, -j’admire leur vert «rainette», je découvre de minuscules folioles qui -sont comme des miniatures adorablement exécutées de celles du frêne ou -de l’acacia; ici des ombellifères naissants m’offrent la ciselure -compliquée d’une feuille qu’une seule nuit suffit à ouvrer; là, c’est un -brin de mousse qui, sous la loupe, fait penser à un clocheton de -Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude. - -Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie en vert majeur, une -feuille morte de corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note ou du -moins sa «note à côté». Mon goût irrémédiable du classique m’invite à en -débarrasser mon univers momentané, restreint, et pourtant somptueux. -Mais un respect soudain m’envahit dès que j’ai examiné la feuille morte -et que je la constate chargée de vie à venir. Des œufs d’insecte, -blanchâtres parfois, parfois pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près -analogue à celle d’une graine d’alpiste, mais plus longs d’un bon -demi-millimètre,--les œufs de Grillonne!... Religieusement, je repose -avec toutes les précautions désirables cette crèche future dans -l’adorable paysage végétal qui m’avait intéressé jusque-là. - -Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme? Est-ce que tout justement -un véhément rayon de soleil a frappé la feuille morte de corsier dans -l’instant même où je la rendais au paysage que lui avaient assigné les -lois de la chute des feuilles et la courbe du vent? Est-ce que l’heure -de l’éclosion avait été mûrie et cuisinée à point par le jour et la -saison?... Soudain, des sept ou huit petites graines animales, une -semble frémir, bien que nulle brise n’existe au ciel et que moi, les -yeux à moins de dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle. -Avez-vous mangé dans votre enfance des _rizoulets_, c’est-à-dire des -grains de maïs franc qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu? -L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de la même manière, mais sans -bruit, et sans risquer d’aller, en sautant, brûler les cheveux des -petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent la gourmandise au goût -de noisette sucrée... Une mince déchirure se produit vers l’une des -extrémités de la minuscule navette... Par bonheur, mon sens de la -relativité, même quand je m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause -que je garde toujours sur moi une loupe qui me permet d’étudier, à -l’occasion, divers minimes personnages terrestres. - -La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue vers un autre bout, et, -maintenant, elle se déchire lentement, péniblement pour ainsi dire, non -pas dans le sens de la longueur, mais dans celui de la largeur, laquelle -ne dépasse pas, au moment de l’éclosion, un millimètre pour les futures -femelles et est un peu inférieure pour les futurs mâles. Dans l’écorce -de l’œuf,--car le mot écorce me paraît décidément mieux convenir que le -mot membrane à la petite chose quasi végétale que j’observe,--se -produisent ensuite, d’un bout à l’autre cette fois, des fissures -irrégulières, des boursouflements et des recroquevillements... Je pense -alors aux pignons des pins mâles s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand -nous les y avons fourrés pour nous régaler de leurs graines; je pense -aussi que, si mes nerfs auditifs étaient assez sensibles, s’ils -ressemblaient à ceux du poète persan qui, au printemps, écoutait le -gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers déchirements, -boursouflements et recroquevillements des bruits qui se seraient -associés en mon esprit à une idée de labeur et de peine. - -Dans le monde des insectes, et même dans celui des plantes, toute -naissance doit signifier souffrance pour l’objet qui produit comme pour -celui qui est par lui lancé au monde. La première femme, à la suite d’un -jugement sévère, mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée à -enfanter dans la douleur. Je crois qu’en effet l’enfantement humain ne -doit être une chose agréable ni pour la mère, ni pour le rejeton dont le -premier salut à la vie est un cri de rage, un cri où semble s’exprimer -la légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de malencontreusement -éveiller, sans précautions, sans courtoisie, sans lui demander son avis. - -Mais les mères humaines sont certainement présomptueuses en pensant qu’à -elles seules furent réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter dans -la douleur. Qui dit naissance dit scission entre deux êtres. Nulle -scission ne va sans diminution momentanée de l’être qui a produit et de -celui qui a été produit. Coupez en deux parties égales un ver de terre -adulte, sain, normalement développé, enfouissez les deux tronçons dans -un pot de fleurs empli de bonne terre; au bout d’environ un an vous -trouverez deux vers complets que vous pourrez partager à leur tour... -Remarquez que cela ne peut s’appeler enfanter sans douleur, car les -contorsions auxquelles les lombrics se livrent, quand on leur impose -cette façon de procréer, ne sauraient, à cet égard, nous laisser, même -de notre point de vue humain, le moindre doute. - -J’ai peut-être effectué une dégringolade trop rapide (uniquement dans -l’espoir de m’expliquer et de me faire comprendre plus vite) le long de -l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier qu’il y a probablement -autant de souffrance dans le lombric qu’on tranche, dans l’œuf qui -s’ouvre ou dans la graine qui se déchire, que dans la femme prête à -mêler à la vie relativement longue de notre espèce un lambeau de sa très -éphémère vie. - - * * * * * - -Le poussin heurte du bec la coque calcaire de l’œuf et maman Poule l’y -aide parfois de son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente et -digne commère ait hâte d’aller se dégourdir les pattes, de connaître ou -de retrouver la fête sans égale, nullement inconnue des mères humaines, -qui consiste à promener, à vanter, et même à morigéner bruyamment sa -progéniture en pleine vie, en plein soleil. - -Les ruches et les fourmilières sont en majorité peuplées d’êtres ternes -et prodigieusement asservis, que les livres traitent de neutres, mais -qui sont en réalité des femelles devenues indignes de produire et qui -servent de nourrices sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une -reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie féminine dans -celui des fourmis. Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé au -creux d’une souche, ou dans l’ingénieux labyrinthe souterrain, ils font -vraiment piteuse figure; ils ne sont pas si éloignés, ces représentants -du sexe fort dans les races d’insectes vivant en société, de certains -petits rentiers qui vont, dans tel café humble et bien convenable de -leur choix, se mettre à l’abri des pleurs de l’enfant, des bris de -vaisselle de la servante à tout faire et des récriminations de l’épouse. -J’ai étudié longtemps les fourmis, elles aussi, après avoir emprisonné -des fourmilières dans un bocal coiffé de tulle ou dans diverses cages -vitrées de mon invention: la chambrée des mâles--des mâles inactifs et -idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront en si peu -d’occasions--m’a toujours fait penser à l’intérieur d’un petit café des -Ternes ou des Batignolles. - -Quelques mâles stupides, une reine ou un parlement d’épouses -toutes-puissantes, des êtres quasi asexués, serviles et sordides, voici -à quoi aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus ou moins -lointain, le triomphe du communisme et du féminisme conjugués dans les -sociétés humaines. Car il importe de noter dès à présent, et nous -reviendrons là-dessus, que les sociétés d’insectes, où la vie des -individus est si courte comparée à une vie ordinaire de bipède -supérieur, possèdent sûrement de ce fait une bonne somme de millions -d’années d’avance (d’années au sens humain du mot) sur les prétendus -maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette avance représente-t-elle -un amoindrissement ou un progrès, un perfectionnement ou une -simplification trop sommaire, un bien-être maximum ou un navrant -pis-aller? Ce n’est pas ici le lieu de me prononcer; je n’ai ni -l’expérience ni le goût des questions sociales et politiques considérées -d’un point de vue de citoyen de mon temps. - -Grillon est l’individualiste par excellence dans le monde des insectes. -Nulle mère poule pour l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans -l’art de se nourrir et de s’abriter; nulle nurse ailée ou rampante pour -subvenir à ses premiers besoins. On pourrait déjà me faire remarquer que -la plupart des insectes sont logés à la même enseigne que Grillon. - -Ceci serait faux. - - * * * * * - -Il y aura quelques observations à noter plus loin sur un cousin de -Grillon, qui est le Grillon du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme -font les bonnes femmes de chez moi; il faut déjà signaler cette parenté, -et aussi,--afin que l’on ne découvre pas prématurément des erreurs dans -mes propos,--bien spécifier que mon personnage sera toujours, sauf -contre-ordre, _le grillon des champs_, et non pas son parent domestiqué. - -Grillon doit être le seul insecte,--je dis «doit être» parce que ce -livre n’a pas la prétention d’être savant,--qui voie sa vie assujettie -par une fatalité inexorable à la marche des saisons. La génération de -l’an passé n’aura nulle part pu voir naître, à ma connaissance, celle de -cet an-ci, et il en est sans aucun doute ainsi depuis le commencement de -la race grillonne telle qu’elle se présente à nous actuellement. - -En évitant la pariade à des sauterelles d’espèces communes, de celles -qui crépitent à chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies, j’ai vu -une femelle, soigneusement isolée, survivre de quelques jours à -l’éclosion des œufs d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé -d’aimer, subsister,--bien nourri de fraîches salades, de pain, de -sucre,--jusqu’aux approches de la première métamorphose de... ses neveux -et nièces. Rappelons que Criquet (comme toute sa famille, si variée et, -par ailleurs, si amusante) est un des plus proches parents de Grillon, -chez nous. - -La même expérience, tentée une quinzaine de fois en une quinzaine -d’années sur une quinzaine de générations de grillons _des champs_, a -toujours été pour moi négative. En liberté ou en cage, Grillon, deux ou -trois jours après le suprême accouplement, meurt, entre juin finissant -et juillet à son début; Grillonne en fait autant deux ou trois semaines -plus tard et presque immédiatement après sa dernière ponte; Grillonneau -ne naîtra que vers le début de septembre, si son œuf a été confié au -sol, ou à une feuille sèche, vers le milieu de juillet. - -Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, mes soins les plus -divers n’ont jamais pu le réduire à moins de trois semaines. Isolés et -privés de la pariade, c’étaient du reste les mâles qui, dans ce cas, -végétaient le plus longtemps,--comme je l’ai observé aussi dans le monde -tout voisin des sauterelles,--les mâles qui, si aucun obstacle ne -s’oppose pour eux aux tendres invitations de Nature, doivent disparaître -les premiers. - -Il m’a été impossible d’observer l’autre proche parent de Grillon, la -courtilière; uniquement friande de radicelles vivantes, celle-ci -s’accommode mal de la captivité, périt très vite si on la prive de saper -le libre sol avec une sorte d’avidité vertigineuse. Mais je crois -néanmoins pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes connus, -c’est Grillon qui a le plus prodigieux mérite en tant qu’autodidacte. - -Divers autres insectes, à défaut de surveiller eux-mêmes l’instruction -de la future génération, savent du moins tester en sa faveur, lui -faciliter l’accès des voies à la vie, préparer aux larves le logement et -la nourriture pour le temps où elles seront incapables d’y pourvoir -elles-mêmes, bref leur aplanir le terrain et leur mâcher la besogne... -Ainsi le nécrophore, coléoptère clavicorne qui prend bien soin de ne pas -aimer et de ne pas mourir avant d’avoir découvert la menue charogne de -mulot, de musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera ses œufs et -qui assurera l’avenir de sa race; car celle-ci serait incapable de durer -une heure hors d’un «fromage de Hollande» accommodé à ses besoins et lui -assurant le vivre et le couvert pour quelques semaines. - -Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon regretté grand ami François -Coppée: - - Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir? - -Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans les mousses des forêts de -Saint-Cloud, de Chaville ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats -squelettes des oiseaux qu’il imaginait que le froid fait périr, le bon -poète parisien ignorait que l’hiver n’a jamais causé la mort des petits -êtres ailés dont il avait un peu l’âme et l’esprit; il ignorait aussi, -probablement, l’existence des nécrophores... - -Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères peuvent atteindre des -âges patriarcaux et présider ou assister à l’éducation des jeunes; les -plus favorisés sur ce point,--mais je n’affirme pas que favorisé soit le -mot qui convienne,--sont, chez nous, les hydrophiles (dytiques, gyrins, -etc...), coléoptères amphibies, admirables machines animales qui nagent, -plongent aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes à la marche -terrestre, savent aussi pratiquer le vol à belle allure, bref, qui se -présentent à nos yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un tank -et d’un hydravion perfectionnés. Le grand dytique, qui atteint parfois -la taille de la femelle du lucane (celui-ci est l’insecte européen le -plus considérable), le grand dytique, après une vie relativement brève à -l’état de larve et de chrysalide, devient insecte parfait dès les -premiers jours chauds, s’accouple presque aussitôt, une fois pour toutes -probablement. Mais, ensuite, au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou -femelle, il prend ses vacances, profite des beaux jours pour rassasier -dans l’air, sur la terre ou dans l’eau, au détriment de toute proie -ailée, rampante ou nageante qu’il découvre, son inextinguible appétit; -puis, l’hiver venu, il s’enfouit dans la vase des étangs, des marais, -des viviers, et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse vie -ralentie. Au printemps qui suit, il recommence à vivre, s’éveille avec -l’appétit qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement -aménageable, on le peut observer entraînant à sa suite cinq ou six -jeunes aussi voraces que lui à la poursuite d’une proie parfois -volumineuse,--têtard ou épinoche, vairon ou même goujon. Les vieux et -les vieilles, avouons-le à la louange de ces pirates, partagent -bénévolement leurs proies avec les petits,--ce qui ne les empêcherait -pas, du reste, de manger ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de -renouveler leur vivante pitance. - -On trouve, en desséchant des mares, dans la vase, des dytiques très -vieux, à la carapace (jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout -incrustée de menus coquillages, ou verdie par de minuscules moisissures -végétales. Ils sont gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans l’eau -limpide; ils ne volent plus; seule, la vase leur agrée... Quel est leur -âge?... Quatre, cinq ans, plus peut-être... Ils ont vu de la sorte se -succéder au moins quatre ou cinq générations au delà d’eux, ce qui -dépasse légèrement les possibilités de la race humaine sur ce point. Les -nouveau-nés n’auront donc jamais été livrés à leurs propres ressources, -aux hasards d’une expérience improvisée. - -Mais c’est probablement là une exigence vitale pour cette race de -coléoptères, êtres de proie, sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis -des animaux de leur taille et même d’animaux plus forts qu’eux, de -machines leur permettant d’affronter l’eau, l’air, la terre, comme nous, -et comme nous pourvus d’instruments de protection ou d’attaque -formidables. Puissance qui se compense par d’autres infirmités, et -notamment par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de la -décrépitude, de l’horreur de mourir laid après avoir chéri l’inertie et -la vase; tandis que la race d’insectes la moins défendue peut connaître, -sans se soucier de ce qui la continuera sur la terre, le repos sans -remords, après la vie, après l’amour, après le labeur de se suffire et -le labeur de créer, après la grande et sainte tâche. - - * * * * * - -... Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir... La toute petite -créature apparaît, immobile, étonnante, presque déconcertante, aussi peu -animale et vivante d’aspect que l’était un quart d’heure plus tôt l’œuf -lui-même. - -Penchons-nous vers elle de nouveau. - - - - -IV - - -Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a -maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes -morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se -soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle... Et -puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux -autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz, -frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent; ou plutôt encore... mais -aucun verbe ne serait parfaitement exact... Le mouvement des jeunes -antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse -tout ensemble; je pense aussi à un jeune écolier un peu «dur de tête», -comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le -beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur; les cils et le -cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de -l’insecte; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la -vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des -impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement -organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune -mesure est inimaginable. - -Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur -inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander -un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas -halluciné ses nerfs optiques. - -Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté -brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le -papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont -commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte -rosée; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la -conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon -pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux -métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se -passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence, -néanmoins: - -1º Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte -naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur. - -2º Qu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers -février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons -d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au -monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité -larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité -et de sa vie. - -3º Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de -Grillon,--les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie -lamée, bronze et orichalque, de la femelle,--n’aboutit à tant de -splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à -l’éclatant soleil des jeunes mois. - -Avril ou mai; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au -ravitaillement de la nichée; où les batraciens et les reptiles sortent -affamés de l’engourdissement hivernal... Or, durant ce long temps de -sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et -déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine. - -Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de -fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une -soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse «forêt-prairie», -par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert!... Et -ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et -silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur -nourricière et de la lumière qui simplifie tout! - - * * * * * - -La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon -nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire; elles l’ont même fait -paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc «grossisse», -comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se -soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est -déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre -Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le -rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure -avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le -monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère -exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les -réflexions qu’elles m’inspirent. - -Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os -gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent; le -petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux -impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille -précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres; -maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il -bondit! - -Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son -berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus -d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne -flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement, -ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement,--d’émerveillement que valent à -l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa -nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur. - -Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation -ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin -de notre monde qui est pour lui l’Infini? - -J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt -d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux -millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle -le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de -touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la -lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut -s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment -accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le -fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles... - -Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà -conscient de son devoir de vivre,--sa disparition entre deux feuilles -mortes. Précaire défense! Mais, quand je parlerai des ennemis de -Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui -suffit. - -L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc -déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre. - - * * * * * - -Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire. - -De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons -cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus -généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à -notre tour de nouvelles graines d’hommes? Il y a évidemment beaucoup de -différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de -bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la -troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer -l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin -de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit -possible, des images qui datent de plus loin encore. - -Ainsi, je suis certain de revoir _directement_ en moi,--directement, -dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard,--les -péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de -dix-huit mois... Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des -«bords de Garonne»: d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans -l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que -j’en tombai sur mon séant; bien que trottinant avec assez de hardiesse -depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre -comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille -embûches que peut nous fomenter ce monde. - -Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en -général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable? Nous -étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous -devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où -elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère -devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si -différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et -intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si -infranchissable qu’il y pourrait paraître. - -Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence -ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme, -d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie -leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces -affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse: que -ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par -leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les -maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes -intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos -qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits -les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes -acrobaties.--En vérité, à la condition que l’on réfléchisse -soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le -recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut -beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à -telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien -entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de -faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures -de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le -fondement et la raison d’exister des plus nuls. - -Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la -prairie agenaise, demeura jusqu’à «l’âge de raison», comme on disait -encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste; un -mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion; -son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment -moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas -de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce... Bien que j’aie changé -encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement -certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu; mais il reste qu’il m’est -souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis -ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des -hommes, en considérant leur passé, feraient de même; ce que je suis -devenu, peu importe; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de -l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un -herbier conserve,--précautionneusement desséchées,--des plantes rares. - - * * * * * - -Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc -un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas -scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout -nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un -abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas -qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc -que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou -de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins -consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie, -de la jeunesse, de l’apogée,--car le reste, âge mûr et vieillesse, est -un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non -pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une -traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas -impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans -l’esprit et dans l’âme de mon personnage. - -Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont -soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise -fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste -sire et la mauvaise un héros... ou réciproquement. - -Pour Grillon, le programme est immuable; il n’a jamais besoin de se -chercher, de se deviner ni de se découvrir; ses buts, en chacune des -périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que -l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas; lorsque, vers l’âge de -dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun -de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins: - ---En voilà un qui a changé de peau; c’est comme nous quand on nous a mis -aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa -première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour -son mariage. - -Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon -inquiet et vagabond; Grillon propriétaire et tranquille; Grillon -aventurier, amoureux et poète... Les divisions que le cours de son -histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que -métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait: d’abord, il -faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son -_apprentissage de l’univers_, qui, selon qu’il l’aura effectué avec -bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci; pour récompense, il aura -droit à _la vie_ calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait -faire jalouser son sort par tant de nos semblables; s’il parcourt avec -un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui -atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une -récompense plus éclatante: _l’amour_... - -Quant à _la mort_, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère -le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême -d’une carrière bien parcourue; elle vient à son heure, sans surprise, -et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une -mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le -néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose -sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement. - -Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre -l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa -belle mort. - - - - -V - - -Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation -du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure -d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà -prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant -l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien, -demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines -auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et -Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières -gazonnées de la forêt. - -C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra -rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus -que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il -s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et -presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas -besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que -je le prouverai ailleurs. - -Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un -vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son -terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la -découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre: une de ses -minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous? Et le voici qui, -innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan -à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse. -Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire -de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches; et -nous le verrons à l’œuvre. - -Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain -de sa naissance; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et -mordoré qu’il le demeurera sa vie durant--(en dehors des heures qui -suivront ses diverses métamorphoses); les femelles gardent, cependant, -pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre -l’abdomen et le thorax; chez elles, il ne disparaîtra jamais -complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes -inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure -nuptiale.--Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose -près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en -seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de -facilité qu’il ne le fera jamais; mais il ne faut pas croire que, même à -l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent; il ne s’y livre qu’en -cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier -humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet -instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et -casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la -majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son -apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que -la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le -bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif. - -Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien -ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que -procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un -dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui «laboure»; Criquet -s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore -pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée. -Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si -merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas -à la marche, mais à la course; certes, sur ce point, sa cousine la -courtilière le laissera bien loin derrière elle; au lendemain de sa -naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes; -tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain -couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop. - - * * * * * - -C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les -chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime -abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice; mais, sans -doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui -est cause que nous la jugions ainsi; il s’agit pour Grillon d’apprendre -la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés -d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et -le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde -gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue. -Vivre! Il faut vivre... Et, pour seulement tenter de vivre, il faut -d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même -induire et déduire. - -Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes -et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne -saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La -nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est -indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide -suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de -sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre. - -C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont -été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et -indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé. - -D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle -que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur -ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande -serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences, -qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues -familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme -lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être, -parmi nos amis ou nos connaissances; et nous ne savons pas, si cultivés -que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des -hommes,--faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous,--qu’il -constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux, -d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur -que nous dénommons en général verte, et réciproquement; mais, de -ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette -anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui -oblige leurs proches à s’en rendre compte? - -Descendons d’un échelon: devant les animaux domestiques par excellence, -hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent -troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme -qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre? - -Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils, -ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, -cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins -d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses -terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux? - -Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée -arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il -hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois -vers nous des regards implorants ou avertisseurs,--comme si tout n’était -pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux? - -Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et -par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois -séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se -révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup -sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien -et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous -retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, -et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait -méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de -ces parents immédiats. - -Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous -possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si -l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer -mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi -d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver -ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou -l’inconscience de l’humanité? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en -ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre -sagesse et de notre psychologie; et nous serions bien bons de nous -mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même -canoniques, semblent suffire provisoirement,--depuis des siècles!--à la -toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de -l’univers? - - * * * * * - -L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que -ne devient-il pas entre un insecte et nous? A la vérité, cette facile -métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre -de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète -l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la -valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses, -les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à -risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire -que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est -possible à un homme. - -Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement -manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, -en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans -l’humaine conformation? Oui.--Grillon les exerce-t-il d’une manière qui -nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en -lui? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de -son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que -nous observerions en nous dans les mêmes circonstances? -Incontestablement, non. - -Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision -ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée--ou qu’il -l’ait conquise--en vue des mêmes fins que nous. - -Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même -devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux, -voire un perpétuel hyperesthésié; et les gamins le savent bien: un brin -d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain -de Grillon l’en font sortir presque immédiatement: sa méfiance du risque -et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. -Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux, -friands de sa chair ou jaloux de sa demeure. - -L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique. -Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il -n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de -ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment -ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il -rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur -son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la -saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en -captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil -armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une -différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins, -ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé -que ceux, par exemple, d’un Samoyède. - -L’odorat? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez -Grillon que chez nous; je place sur une table la cage où je l’élève; -j’en ouvre la porte; à cinquante ou soixante centimètres de ladite -porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, -un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une -goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, -une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui -savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou -en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses -palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref, -flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans -précipitation, sans crainte non plus,--car il faut noter que Grillon, en -captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre -aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa -cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le -«renifle», hésite..., mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine -n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage; il se remet -en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui -embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de -trèfle, puis la laitue... Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir -dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère, -d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait; car ce paysan a -un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la -civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par -la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas, -quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre -alcoolisé... - -Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage -et sa place favorite,--la plus soleilleuse, la plus lumineuse; son -appétit est satisfait; un immense bien-être et les brumes dorées d’une -heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses -antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide; elles bougent -mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le -précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des -ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa -manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand -hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence. - - * * * * * - -Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon. - -Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près -sans odeur: pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il -les examine et ne s’en inquiète plus: ce n’est pas bon à manger, -n’est-ce pas? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas, -des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent -vivement et délicieusement nos narines à nous; aussitôt, Grillon -témoigne d’un véritable affolement; il va et vient d’un bout à l’autre -de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit -contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il -est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est -désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon -pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces -fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières -minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il -s’alanguirait et dépérirait promptement. - -Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son -terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous -l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable -que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il -s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées -demeure lointain encore; les roses d’automne agonisent; les feuilles -elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue; mais ce pressentiment, -cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son -arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des -plus petits miracles de son instinct. - -Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses, -rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le -légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la -pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les -déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite -plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil. -Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là -quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir, -exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet -nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure; si le -morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer; s’il est impuissant à -s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de -compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons -ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste -désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure. - -De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses -congénères mort récemment,--ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à -l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais -l’appel de la grande ombre; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se -mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les -moyens que la nature a mis à leur disposition: ils mangent le cadavre; -ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût, -patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt -que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes -imputrescibles... Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi -maintes fois obligés d’achever,--et c’est le mot propre,--un rival -mortellement blessé; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez -l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise; il s’acquitte d’une -corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le -faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus -cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de -narines. - - * * * * * - -Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment, -c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment? Là -recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de -traduction. - -Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse--dont le fardeau est si lourd à -supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler -fantaisistement avec elle,--l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui -les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux -et en eux. - -Le tact? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez -l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint -leur complet développement, sont seules absolument insensibles: des -vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou -des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et -délicats. - -Le goût? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de -ressorts terribles mais nullement innervés; point de langue, ni de -papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice -buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices -articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est -savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le -cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le -savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même -en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si -impuissantes qu’elles nous paraissent encore _humainement_ à s’acquitter -de leur fonction. - -L’odorat? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être -considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère. - -L’ouïe, enfin? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des -deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse -attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et -immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé, -la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles -nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers -le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que -ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que -leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme -auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur; -à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent -dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la «figure» ou -des «joues» ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique, -aucun appareil récepteur. - - * * * * * - -Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement -ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs -tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre -autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef -et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait -aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le -monde et lui. - -On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les -reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance -toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage -encore que chez les oiseaux ou les mammifères; chez ces mêmes reptiles, -l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que -partout ailleurs; certains, le caméléon notamment, présentent en cet -endroit les vagues vestiges d’une orbite; chez l’hattéria de la -Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en -elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la -lumière; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau -même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une -tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui -représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un -diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert -sombre; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence? Souvenir de -l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité -chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les -rapproche de l’enfance de leur race? Je me garderai bien de décider et -même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune -saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux -sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de -vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans -laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et -agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les -monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins -clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins -son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le -fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un -trottoir, phares éteints ou baissés. - -Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des -vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi -studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos -chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les -oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont -«rentrées à l’intérieur», toute chose que l’œil postérieur avait, depuis -des millénaires, achevé de faire. - -Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez -Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs -auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable; il n’est pas -invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé -d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race -exista,--encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace; -ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon -auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que -je viens d’indiquer. - -Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi? -Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes? Toujours en -vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur -de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas -tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une -velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue -et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à -sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter -du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un -œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le -coup de poignard dans le dos; quant aux dinosauriens, leur monstruosité -même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des -dimensions de notre planète restreinte; dès l’époque tertiaire, ils -étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde, -dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la -grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur -qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles -s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible... Ce -sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou -troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au -monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber,--comme on -dit familièrement,--cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a -pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en -conséquence de son principe de moindre effort. - -Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette -digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère -qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le -prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses -contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de -langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir -le nez fin. - -C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes -encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des -sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup -mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou -artistique que celle qui est la nôtre.--Mais... alors...? me -dira-t-on... - - - - -VI - - -Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil -enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo; que les -dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur -ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis -et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment -pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument -certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour -mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser -absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent -ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que -des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme -encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les -abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles, -sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre -entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de -sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine -scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que -renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation -auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille -ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette -question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un «filon» -intéressant aux sages actuels; je pense qu’ils pourraient y acquérir -sans trop de peine quelque gloire valable; et, s’ils s’étaient mis au -travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait -pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la -responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs -auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours. - -Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont -des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le -tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre, -psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités -humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut -connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en -dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une -subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en -sont pas moins classiques et officiels; je dirais même, si j’étais -mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces... Pour le reste, -que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme -un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un -et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là, -ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à -celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens -de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux -organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont -les sens anatomiquement, physiologiquement ou--raffinement -suprême!--psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes. - -Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou -un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de -l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût -de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du -décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses -explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles, -mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif -desquelles ils paraissent peu se soucier; ainsi les lois de -l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui -n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à -côté,--esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail,--fourniront aux -instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit, -la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins -compromettant que de créer des mots nouveaux. - -Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance, -les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas -immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les -élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les -étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations -hasardeuses et sans intérêt? Une science est une langue bien faite. Une -langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots -dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois -obligé d’inventer en hâte les termes _d’infra-sens_, _d’inter-sens_, et -_de super-sens_. Trois barbarismes d’un coup! N’étant pas philosophe de -mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur -mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine -audace de ces termes. - -Une question, avant de clore ce paragraphe: depuis cinq cents ans, ou -depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la -possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir -intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont -reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils, -par des nerfs: n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de -sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé -par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la -télégraphie sans fil? - - * * * * * - -Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a -bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet -lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique: -l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul: ce sont des particules -presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les -papilles olfactives; en ce qui concerne le goût, le contact de la -matière et de l’organe est encore plus direct; pour la sensation tactile -ordinaire, il en est de même; le son se propage à l’aide de fluides -loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers -les objets solides; mais l’explication de la sensation tactile calorique -présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire -traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de -croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir -l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales -et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que -l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer -parfois. - -Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire -(lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien -d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité -d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule -l’hypothétique éther; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui -la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il -a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces, -comme la subconscience et l’inconscient; grâce à ce privilège, il -envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le -vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque -ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut -l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les -vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en -sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci -possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations -dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision -rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement, -chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement. - -Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent -d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne -représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous -possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers «inter-sens», même -mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés -entre ces fissures; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre -impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à -présent les conséquences de ce que je viens d’exposer: étant donné que -les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont -telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle -autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait -le son est-il absurde? Non.--Il suffirait de toutes petites différences -dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre -réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation -lumineuse,--définies et chiffrées,--qui produisent le vert sur la -plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres. -Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre -des êtres d’espèces différentes, éloignées? - - * * * * * - -Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire -abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent, -et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre -compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit -de l’univers en le reflétant. - -Je ne veux plus discuter; il me tarde trop de faire en paix des -suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au -monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui -précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que -reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion -harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en -cinq parties ou plus, ou moins. J’ai _a priori_ et, presque insolemment, -situé le siège du goût dans les palpes; nulle raison, à présent, bien au -contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que -lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes -chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent -traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise -lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à -distance, sans fil ni contact. - -Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou -moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en -harmonie avec ceux des palpes; de ceci la plus vulgaire et la plus -courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus -indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la -réceptivité sensorielle des insectes: deux filaments d’un centimètre et -demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu -près égal à celui d’un fil à faufiler; l’appareil s’ajuste à la boîte -cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint -de ce système que les mécaniciens appellent «à rotule». Les deux paires -de palpes qui entourent la gueule, au bas du «seau à charbon» sont -ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule -semblent moins parfaits et «fignolés». Le côté intérieur et convexe de -ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles -et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour -comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en -tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la -transmission au cerveau des impressions reçues du monde. - -Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et -les palpes? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et -c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair. -Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet, -combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne -connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs -de Grillon: les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci -seulement quand le fracas est considérable; j’enflamme un bout de -magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes -s’agitent avec une sorte de frénésie; je replace la friandise ou la -charogne à proximité de mon pensionnaire; alors les deux éléments du -double système récepteur présentent des mouvements modérés et une -intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on -provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la -demeure du sujet. - -Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles -seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon -avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire -pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur: d’une bonne -à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un «extra», la palpe. - -L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte, -l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la -palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité -quand nous considérons ce qui se passe chez nous? Il serait prétentieux -et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en -apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse. -Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi -bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à -l’industrie humaine; la complication du reptile antique, armé de trois -yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq -pattes,--car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire, -de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche,--pouvons-nous -l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si -sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si -agile et si fort quoique privé de membres? - -De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est -synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les -automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels. - -Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai -rapidement indiquée au début de ce livre: étant donnée la brièveté d’une -génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération -humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que -les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la -terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le -point extrême de leur évolution... Alors, me fera-t-on remarquer, -l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais -l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême -progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable? Pourquoi pas, -puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse, -indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que -de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais? - -Et puis, intelligence, instinct, des mots encore! J’aime mieux reprendre -une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante: aux débuts de -l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât -l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la -respiration du monstre mécanique... A présent, le monstre accomplit -cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement; or, il -ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux. - - * * * * * - -Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple -et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en -retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré! Au -lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en -tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des -puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche -et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions -qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque -seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant -même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits -sens--comme d’ailleurs il y paraît--soient des équivalents de nos sens -classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur -intime fusion: ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de -faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un -bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun. - -L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide -d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec -des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un -jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme -à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra -bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des -impressions de natures diverses? Cela n’est ni inconcevable ni -impossible... Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos -différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des -musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer -certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs, -quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté -sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la -plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard -Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non -seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue -poétique, pictural et sculptural; et l’on sait avec quelle activité -bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des -attitudes de ses interprètes... Du drame intégral tel qu’il le -concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il -s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux -belles fêtes: le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes -remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me -souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums: -mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme... -Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune -homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des -instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à -l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt -celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune -absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient -encore à l’écart dans cette si passionnante tentative; et je m’étonnai -notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau -chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes -précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée -de cela,--moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans -désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans -éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux. - - * * * * * - -Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de -mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il -m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à -m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir -remarquées; j’ai écrit plus haut: l’antenne _voit_; et je n’ai point -parlé des yeux. - -C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent -à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout -aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre, -de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici; l’instrument -étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon -n’est visiblement _pas fini_, _pas au point_, durant les premiers jours -d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout -répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à -la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à -la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé; et ce liquide ne -s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près -réalisé sa croissance. - -Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus -haut: il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous -leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à -celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux -d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux -humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce -n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en -faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet -endroit: «Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous -les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité -pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de -l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait: à savoir que -ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement -aveugles; quant à l’autre des deux raisons...» - -De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon, -après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de -celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en -reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son -gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil. - - - - -DEUXIÈME LIVRE - -Les Œuvres et les Jours - - - - -I - - -PREMIER MONOLOGUE DE GRILLON. - -_«Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à -coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement -inconnue; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou -sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment, -et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute: le -miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie, -et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte -de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure -était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants._ - -_«Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger; essayons. Ceci est -infiniment pénible... Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et -lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et -m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience. -Essayons de nouveau... Ça y est! Je crois que je viens de sauter... -Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme; je ne suis plus -tout à fait nu, ni tout à fait pauvre; une monnaie, si mesquine -soit-elle, est déjà tombée dans ma besace; j’ai commencé à me constituer -l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit -de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé -méprisable; en revanche, le monde où je m’avance,--à mesure qu’il -s’éclaire ou que ma vie l’éclaire,--apparaît d’instant en instant plus -passionnant, plus terrible et plus merveilleux.»_ - - * * * * * - -... Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits -êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter -silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse -gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire -construire un pavillon de dimensions décentes. - -Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon -se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le -premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter -de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son -exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue -Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de -promesses d’aventures. - -Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les -seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de -manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs. -Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient, -il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre -au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont -évidemment bien plus considérables; et peut-être la mère vagabonde -est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a -rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à -vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne -vivra pas à son tour. - -Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à -l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. -L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu -de blanc d’argent; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des -terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan; -quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement -à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans -utilité; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que -je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure: une -barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait -horizontal ou deux, ou trois... En mélangeant convenablement au blanc -d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins -deux mois. C’est plus qu’il ne faut. - -Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles, -elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant «à -quatre pattes», touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai -établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la -plupart des dépouilles maternelles... J’ai tenté cette expérience une -vingtaine de fois; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement -identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou, -pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait -élu pour contempler le songe de la vie. - -Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce -vagabondage de la femelle près de produire et de mourir. - -Les agriculteurs ne sèment guère plus de deux années de suite dans le -même champ les mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes plantes: elles -y viendraient mal. Il y a si peu de différence entre la graine animale -et l’œuf végétal que de pareilles considérations sont peut-être valables -pour Grillonne. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains -herbus où, une année, il y avait par mètre carré jusqu’à dix terriers de -Grillon, je les ai trouvés déserts, ensuite, deux ou trois années à la -file. - -Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse de soleil aussi longtemps -qu’elle jouit d’une demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne -seront de taille à se bâtir une maison que de longs jours après -l’éclosion de ses œufs. Aussi va-t-elle les pondre de préférence à -l’ombre et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, près d’un -tas de feuilles mortes; si un bois ou un bosquet est proche, elle fera -tous ses efforts pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les bois -et les fossés que Grillon enfant déclanche ses sauts devant les bouts de -nos souliers, tandis que c’est dans les prés que nous observerons la -demeure d’où nous le dénicherons plus tard. - -Il faut dire aussi que les trous abandonnés par le mâle avant de mourir -et avant la ponte par la femelle, deviennent immédiatement des repaires -d’affreux profiteurs qui s’y installent comme chez eux et gardent un -petit air «habité» à la demeure... Ces gens dépourvus de scrupules et de -délicatesse sont bien connus de nous; nous donnerons leurs fiches -signalétiques. Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout fait, -qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une atavique impulsion, s’y -enfouir tout de suite? Or, cela serait inconcevable: il a auparavant à -grandir et à s’instruire; en outre, cela serait souvent funeste pour -lui, car l’intrus pourrait être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon -n’y couperait pas... Pour qui connaît les minutieuses prévoyances de -l’instinct chez l’insecte, il n’est nullement fantaisiste de supposer -que c’est dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de préservation -physique et aussi d’hygiène intellectuelle ou morale, que Grillonne fait -de son mieux pour placer le berceau de ses descendants aussi loin que -possible des lieux où elle aura vécu avec la génération de ses époux et -de ses sœurs. - - * * * * * - -PREMIÈRE PRIÈRE DE GRILLON: - -_«Ma voix silencieuse est dès cet instant à l’étroit en moi-même; comme -j’ai senti la douceur de l’air m’envahir en fluant le long de mes -antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais quel reflux qui veut -déborder hors de moi, non plus de tel ou tel de mes organes, mais de -toute ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel également -bienfaisants et beaux._ - -_«Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui m’a donné la faveur de -naître, c’est-à-dire à vous, maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui -n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux personnes. Mon Dieu, car -je préfère vous dénommer ainsi, tout de même,--je suis si petit et si -seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux autres de vos -créatures. Abaissez votre regard vers moi. J’ai peur. A peine -l’émerveillement des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de mon -être, que mon bonheur est amoindri par la crainte d’avoir à le perdre -prématurément. Je te bénis, Lumière; je te bénis, Chaleur; je vous -bénis, sons et odeurs innombrables... O Maître de la Lumière et des -autres trésors sans prix, accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne -commençant jusqu’à juillet à son déclin... Permets-moi de contempler -déjà le but ineffable de ma carrière, le but qu’atteignent seuls les -élus de ma race..._ - -_«Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai gagné d’un bond à -l’approche de ce qui m’a paru être le premier danger. Vois, je ne bouge -plus; vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues heures, si -forte que soit ma curiosité de repartir à l’aventure et mon envie de -commencer à fonder l’avenir. Vois, je connais déjà que _savoir_, en -notre parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et pressentir -tout ensemble: je n’ignore déjà plus l’immense valeur de ma prudence; je -ne mériterais pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir, -dès à présent, garder intacte cette richesse acquise par des milliards -d’ancêtres, pour la léguer intacte à ceux de ma race qui naîtront de -moi.»_ - - * * * * * - -Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse rendre compte ma traduction -fatalement traîtresse, ainsi prie-t-il au fond de la fissure de terrain, -sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri improvisé où un mouvement -trop brusque de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se -dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit plus haut le beau -mot de prière; celle-ci, chez Grillon aussi bien que chez l’homme, -succède à la gratitude comme à la fleur délicieuse le fruit qui pèsera -quelque peu à la branche,--si amoureusement que la branche le porte et -en fasse l’offrande au soleil. - -La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout -cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension -des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de -ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses. - -Grillon a raison de se sentir très faible et très petit. Nous avons dit -quelle était sa solitude à sa naissance; or, il semble qu’il va non -seulement l’accepter, mais la relever comme une gageure, cet être chétif -et sans armes dont l’individualisme durable a déjà été noté. - -Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils qu’au terme, ou pour -mieux dire, à l’épanouissement de sa vie,--pour les désirer s’ils ne -sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, s’ils sont du même sexe -que lui. Tendances qui, par certains côtés, ne sont pas très loin d’être -humaines... Mais, pour le moment, tenons-nous en aux faits. - -Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent antenne à antenne,--j’allais -écrire nez à nez, ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant donné -leur nombre dans des coins très limités... Salutations ou, plutôt, -essais méfiants de prise de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part -à qui l’on a affaire, n’est-ce pas? Assez puérilement, l’observateur est -tenté de penser, même s’il n’en est pas à sa première expérience: -«Attention!... Cela va être gentil... et touchant...» Sentimentalisme et -anthropomorphisme incurables! Sitôt que les antennes méfiantes se sont -touchées, comme deux épées au début d’un duel, les deux frères ont -compris qu’ils étaient frères et cela suffit pour les décider à mettre -au plus tôt la plus grande distance possible entre eux deux. Course -précipitée ou même bonds de part et d’autre, en sens inverse, bien -entendu. Après quoi, durant le temps qu’il leur faut pour souffler, je -constate un remuement coléreux de palpes et d’antennes, chez les deux -frères, ou chez le frère et la sœur; car, la notion du sexe n’existant -vraisemblablement qu’après la dernière métamorphose, Grillon et -Grillonne, à ces premières heures de la vie, n’y regardent pas de si -près pour se haïr... Mais, aussi aventureux que je puisse paraître, je -suis bien forcé de traduire avec les mots dont je dispose ce que chacune -des deux bestioles a tout l’air d’éprouver en pareille circonstance. Or, -cela ne saurait être que quelque chose comme: «Attends un peu les beaux -jours, mon petit! Qui vivra verra... Et tâche de ne pas te trouver sur -mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer avec mon amour ou avec ma -haine...» - - - - -II - - -Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut -point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et -entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des -stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence, -nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer. - -Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée -de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion -déjà. Au début de l’_Iliade_, Homère énumère les chefs. La nomenclature -des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit -de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise. - -Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre -la période errante de son enfance et la période aventureuse de son -épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des -ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa -route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son -trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se -soucier,--sinon à titre d’indication,--de la saison et du mois où leur -offensive devient inquiétante. - -Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que -tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes -naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais -multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister, -d’aller jusqu’au bout, de procréer. - - * * * * * - -Les fourmis. - -Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la -fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres -motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant -est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A -la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas -dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles, -à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une -communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant -en sous-communautés... Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est -un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses -formes sa foi en cette possibilité; et je suis d’autant plus navré -d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré, -révolté ou désespéré par une semblable perspective. - -De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre, -d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes, -dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même -agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles -vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs: «Que voulez-vous? Ce -fut la guerre...» A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles -sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement -d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc -mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de -supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans -certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la -française. - -Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur -fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens -et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne -partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont -l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des -fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant -que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le -socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la -communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement, -mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière -chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à -individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il, -qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu -nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont -si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès. - -Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette -digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de -telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma -plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici -encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de -mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais -drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient, -à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées. - -On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant -que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le -prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de -leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de -paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à -l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans -la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule -presque jamais sa ponte; elle préfère la déposer sur les feuilles de -laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur; et, -ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien -meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la -guide; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses -parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de -la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme -celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de -nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux; car, dans l’argile, -l’œuf se momifie, comme étouffé; et, dans l’humidité, il pourrit. - -Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance, -antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire: sa sensibilité -l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques -avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui -travaillent à l’entour... Et voici, bientôt, une dizaine de ces -profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la -feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines -d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de -bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour -l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers, -sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de -Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de -leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur -disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de -colle les attache solidement. - -Compagnonnes, sommes-nous en nombre? Oui? Alors, allons-y, emportons la -brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille!... Voilà qui -fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis, -avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables -souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur -âge tendre s’accommode si heureusement! - - * * * * * - -D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son -œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle, -entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par -hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de -science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait, -fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera -plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse. - -Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de -délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient -à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa -société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me -paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné, -je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte -Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de -ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa -conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et -tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération -humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa -cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement -gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement -peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des -proies légitimes et dues. - -Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse -faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale -sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus -d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui -porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de -longueur? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite -pas à «risquer le coup», à empêcher désormais tout saut, à se laisser -traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon -naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser -musculairement puis nerveusement la proie convoitée; dix à quinze -fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors -de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force, -qu’il n’a perdu en agilité. - -Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli, -a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces -faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance; -voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus -répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale -grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions -pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies -sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat; nous -ne sortirions pas de chez nous; nous resterions dans le domaine de nos -sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales -traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une -pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux -drames poétiques ou lyriques. - -Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et, -chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques -frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent, -d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt: dès que -Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos -et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne, -jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet -endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les -tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non -sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du -gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les -morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où -ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés,--à -côté des œufs en conserve. - -Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant -que de naître, par les diverses races de fourmis; j’évalue à dix pour -cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent -également de leur fait. - - * * * * * - -Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de -Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son -aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais -désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la -gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les -livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand -j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne -prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit -provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je -nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car -je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus -rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les -garrigues de la Provence. - -Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux -dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux -abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme -en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le -demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes -souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages, -se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un -remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les -premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme -alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer -chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un -bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons, -dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en -grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont -pour les fines gueules de notre race! - -Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les -haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons, -recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le -lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la -chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte -au hasard; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses -bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le -lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier! Si -Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du -sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à -rentrer bredouille. - -La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se -hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit -avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y -transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des -forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes -brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille; car c’est justement -sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et -vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de -la saison; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau, -quand vient l’automne... Grillon doit se méfier grandement aussi de la -verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui, -avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le -gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses -propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui -aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte. - -Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos -vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne -croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres -insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement -utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de -bronze vert que les enfants dénomment familièrement la _jardinière_ et -qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur -pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait -produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud -lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette -particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile, -le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux. -Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que -la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute -poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à -la parfaite venue d’un chou ou d’une salade? - - * * * * * - -Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les -oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait -que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si -scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de -multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un -moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou -son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée, -d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante -et vivante, bref, d’un gibier de choix. - -De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui -n’épargnent guère que les fourmis. - -Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis, -alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en -gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture? A titre d’hypothèse, je -signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le -sommeil; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la -substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce -qui est loin d’être le cas de tous les insectes,--si fort que le sommeil -de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le -subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en -sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait -après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité -brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés, -éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir -autant que possible que d’un œil. - - * * * * * - -De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart -n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il -vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des -belles aventures amoureuses. - -Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le -terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car -l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule, -à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance -laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter -durant son installation... Que la galerie d’une fourmilière située à -trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de -Grillon, et son affaire est claire! Il n’y a qu’à se rapporter à la -description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut... -Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les -fourmis auront une nouvelle porte à leur ville,--le trou même où gîtait -leur victime,--et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra -entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les -pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc -de triomphe érigé à la gloire de leur peuple. - -Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise -de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme -l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les -bords de son trou,--de son trou que nous allons bientôt voir construire -et décrire... Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards, -des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué -dans d’énormes proportions. - -Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de -Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas -démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec -la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais -d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces. - -Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche -l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de -son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait -atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace -est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de -terre frénétiquement bouleversées; et, après une très courte hésitation, -toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le -lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet -qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus -de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont -infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de -nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la -flatterie de la faim. - -Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en -général aussi peu gloutons que possible après leur suprême -métamorphose,--comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires -de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons -surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon -qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience -et leur pittoresque: l’araignée des champs et la mante religieuse. - - - - -III - - -J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé aptère et octopode que -je désigne sous le nom d’_araignée des champs_. N’importe quelle -encyclopédie ou le premier venu des manuels me renseignerait; qu’on -veuille bien voir dans ma répugnance à m’informer de ce détail une -nouvelle preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, de me tenir à l’écart -de tout concours de ce genre. - -L’araignée des champs dont je veux parler est un petit monstre, noiraud -et trapu, à peu près semblable d’aspect et de couleurs à celles des -araignées domestiques qui tissent dans les coins de nos greniers des -toiles irrégulières, mais non moins meurtrières pour cela, des toiles -multiples, superposées, devancées par un système savant de fils, avec -danger fructueux à tous les étages et logement douillet et bien -dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement installée dort ou -rêve, observe, épie, perçoit les renseignements que lui transmet son -télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller prendre livraison du -colis comestible, quand elle est sûre que c’est sérieux. A cela près que -l’araignée domestique à qui je viens de comparer mon «araignée des -champs» atteint parfois, pattes au repos, une envergure qui serait mal à -l’aise sur un écu de cinq francs, et que le petit monstre champêtre qui -est hostile à Grillon tiendrait à peu près, dans la même attitude, sur -une pièce de nickel français de dix centimes: cette dernière comparaison -présente un avantage, à savoir que le trou médian de cette pièce -équivaut superficiellement à la grosseur du corps de mon araignée. - -J’ajoute que celle-ci ne représente pas un échantillon très rare de -notre faune, loin de là, et que quelques pas dans une prairie française, -du printemps à l’automne, en font découvrir des dizaines à qui veut -prendre la peine de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie des -herbes et du sol. - -Araignée qui ressemble fort aux ordinaires araignées de nos demeures, -mais qui se différencie d’elles par des mœurs vagabondes, des goûts de -bohémienne, l’horreur du voisinage de l’homme et la paresse d’installer -définitivement sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en un coin précis -de fossé ou de champ. Tout de même, un gîte de grillon est si savamment -aménagé, si proprement entretenu et si parfait aussi pour l’affût que, -si cette zingara en rencontre un au cours de ses promenades, on la voit, -se départant soudain de son allure précipitée et incohérente, s’arrêter, -rêveuse... Il semble que de nouveaux horizons, jusque-là mal soupçonnés, -se révèlent à son âme fantasque et voluptueuse; et puis, n’est-ce pas, -au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour laquelle l’araignée est -d’ailleurs bien armée, il y aura non seulement bon gîte, mais succulent -souper: de tout ceci, son instinct et son flair l’ont dûment instruite à -l’avance. - -Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement et subtilement armée. -En effet, sa morsure est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, nous -autres hommes, prendre la même bestiole entre nos doigts, nous faire -mordre par elle en un endroit où notre épiderme est fragile et sensible, -au poignet, par exemple; l’araignée, décidée à une défensive désespérée, -nous mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera pour nous ni la -moindre rougeur, ni le plus léger picotement; en revanche, enfermez-la -avec Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri n’est possible, et -si l’araignée parvient à entamer la peau de Grillon avant que celui-ci -l’ait étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère plus de lutter, -l’araignée se retirera à deux ou trois centimètres du blessé, sûre que -son poison est valable pour lui et qu’elle pourra se repaître -tranquillement de sa chair dans un délai qui, humainement chiffré, -n’excède jamais dix minutes. - -Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon esprit d’expérimentateur -aucun de ces sentiments pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux -de mon héros par les fourmis. Ici, d’un côté, poison mortel; de l’autre, -mâchoires sans merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais -incontestable, que d’observer les mouvements et la tactique de ces -adversaires qui savent que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de -pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de bon sport, car les chances -de vaincre sont à peu près égales de part et d’autre, quand la lutte a -lieu dans une petite boîte de bois ou de carton sur laquelle nos mains -humaines ont posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains de ces -combats singuliers qui duraient près de deux heures sans qu’aucune -paresse, aucune lassitude chez les adversaires en diminuât un seul -instant l’intérêt. - -A titre documentaire, je signale que j’ai vu parfois Grillon, dûment -mordu, broyer dans un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux. -Grillon n’en meurt pas moins dans les dix minutes, ce qui prouve que la -blessure, si insignifiante qu’elle soit en apparence, lui a infusé un -poison d’effets rapides contre lequel il ne peut rien et sait qu’il ne -peut rien, puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter également que, -dans le fond de son trou où l’araignée n’hésite pas à aller le -provoquer, Grillon est en posture bien meilleure que dans un champ clos -dû à l’humaine industrie... Néanmoins, dès que l’araignée des champs a -entrepris ses voyages printaniers ou estivaux, il n’est pas rare que -l’on remarque devant un terrier de Grillon, la dépouille de notre ami, -vidée, desséchée, et, entre les menues herbes qui entourent le seuil, -quelques fils soyeux où se balancent des cadavres de moucherons et de -mouches, toutes choses qui révèlent que l’araignée des champs a été -victorieuse et que, bien décidée à user de son droit de conquête, elle -a, pour quelque temps,--non pas pour toujours, la bohémienne!--établi -son domicile là. - - * * * * * - -L’araignée des champs s’attaque à Grillon des champs, tant pour se -repaître de sa chair que pour usurper sa demeure, dans la saison tépide -ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, la mante religieuse, le -guette dès sa naissance, puis au début de son installation, en automne -et jusque dans l’été de la Saint-Martin. - -La mante religieuse est une des plus effarantes et des plus -perfectionnées monstruosités entomologiques qui soient. Sa parente, la -courtilière, est, nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, par le -développement de ses pattes antérieures, proportionnellement vingt fois -plus aptes à fouir le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans les -sources des silencieuses vies végétales que les pattes de devant, à peu -près pareillement conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière, -les pattes antérieures, devenues des outils de perforage et de -déblaiement, ne servent guère à sa locomotion, laquelle est pourtant -rapide, même quand s’y opposent les obstacles les plus compacts ou les -plus enchevêtrés. Chez la mante religieuse, une adaptation analogue des -pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens différent; il ne s’agit -plus ici d’un double instrument destiné à pratiquer des systèmes -complexes de galeries souterraines avec une célérité d’ailleurs -prodigieuse; nous sommes en présence d’une machine à happer d’une -précision incomparable et contre laquelle toute proie convoitée, même -volumineuse, est, une fois saisie, sans défense. - -Cela tient du harpon et de la scie, et d’une scie dont chaque dent peut -elle-même être utilisée comme un crochet. Et cela est à la disposition -d’un être terrifiant par l’aspect et relativement imposant par la -taille. Imposant par la taille, car la longueur de ce boucher et de cet -ogre est à peu près la même que celle du grand criquet vert des arbres, -qui lui sert bien souvent de régal: quatre centimètres ou presque pour -les mâles, cinq ou six bons millimètres de plus pour les femelles; -terrifiant par l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en un peu -plus pâle celle de la belle tunique smaragdine des mêmes criquets,--de -ces innocents chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales dans les -pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales ne veulent pas -vivre,--combien il diffère de cette race par les mœurs, par la tenue, -par la démarche et même par la physionomie! Des yeux bombés, vitreux, où -un point bleuâtre simule une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une -minuscule tête triangulaire, au museau aigu et d’aspect aussi féroce que -celui de la fouine; et cette tête, chose infiniment rare chez les -insectes, se meut en tous sens, horizontalement et verticalement, -s’incline de droite et de gauche, comme une tête humaine, au bout d’un -cou démesuré: deux réflecteurs complètement mobiles au sommet d’un -phare... Point besoin pour la mante de virer plus ou moins de bord pour -étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète ou l’effraie; elle peut -même, sans bouger, regarder derrière son dos! Et elle a parfois des -mouvements quasi humains, si odieusement et caricaturalement humains, -que nous croyons voir bouger ses yeux pourtant immobiles et que la morne -face sans expression de tous les insectes semble soudain, chez celui-ci, -refléter quelque chose, s’animer, vivre. - -Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières pattes antérieures -parodient le geste traditionnel de la prière humaine, et que «l’heure -des mains jointes», pour la _mantis religiosa_ de Linné, est celle même -où elle a tendu les ressorts de son arme et où elle guette l’occasion de -perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité désobligeante parce que la -mante, prête à attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre pattes -postérieures un semblant de station verticale qui ajoute à son horreur -d’être hallucinant, chimérique, créé de toutes pièces par un artiste -pessimiste et sujet aux cauchemars. Monstruosité encore, parce qu’elle -possède incontestablement le don de fasciner et d’hypnotiser ses -victimes: le grand criquet vert dont je parlais tout à l’heure, placé en -face d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie même pas de -fuir... Et, bien qu’il soit aussi long et plus gros que l’ogresse, son -compte est bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce que la mante -est le seul orthoptère résolument carnivore et que ce carnivore tue -maintes fois non point par faim, mais pour le seul plaisir de tuer. - - * * * * * - -Au fond d’une caisse, je place une motte de terre découpée dans une -prairie; je la dispose de façon à ce que la surface herbue s’incline en -pente douce, comme au revers d’un de ces talus où Grillon chérit -tellement de se gîter. Après quoi, avec un bout de canne d’un centimètre -de diamètre environ, je pratique six trous dans ma prairie minuscule: -avec quelques coups de pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six -fois, en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur qui prendra tant -de jours à Grillon. - -J’expose cette cage au soleil et j’y introduis six pensionnaires. -Quelques minutes d’affolement; reconnaissance des lieux; hésitations au -bord de ces logis si curieusement confortables; et, bientôt, chacun des -six grillons monte la garde devant un des six trous... C’est tentant, à -coup sûr! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas d’être honteusement -chassé et de recevoir, en outre quelque horion mémorable,--une de ces -rudes morsures que le premier occupant, en bonne posture, bien calé au -fond du trou, peut si facilement infliger aux intrus?... Allées, venues, -étude minutieuse du lieu; or, rien n’indique que ce gîte aux parois -pourtant lisses et nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle un -légitime propriétaire: c’est étrange, mais c’est comme ça! Nulle trace, -sur la plate-forme, des ordures ménagères ou des ordures tout court que -l’habitant d’un tel palais n’aurait point manqué d’y évacuer. Remuements -d’antennes attentifs; puis une pause... Non! décidément... rien ni -personne au fond du trou... Allons voir!... - -Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes petits bonshommes se sont -joyeusement installés et vivent tranquillement leur vie dans cette -maison faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à entretenir et à -perfectionner si bon leur semble... Pauvres grillons, vous avez bien -raison de ne pas éprouver la moindre reconnaissance à l’égard du -mystérieux génie qui vous a valu pareille aubaine! Car tout cela va très -mal finir pour vous. - - * * * * * - -C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes religieuses dans -cette Salente de ma façon. - -Le troisième jour, afin que les six grillons se considèrent, dans le -domaine que je leur ai attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient -de la liberté dans la prairie. - -Les ogres dont je vais leur imposer la société tragique, sont au nombre -de deux: un mâle et une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à jeun -durant six heures, ce qui est un laps de temps déjà considérable pour -des ventres perpétuellement affamés. - -Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que les épouses, dans ce -délicieux petit monde, croquent généralement leur conjoint au cours de -la pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd et gonflé, pour -qu’elle ne soit pas détournée de sa gloutonnerie féroce, seule chose qui -m’intéresse ici, par les tendres velléités de son compagnon. - -Elle mangera pour plusieurs, comme celles des femelles de toute race -dont le ventre emprisonne un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant, -mangera ses restes, ou ne mangera rien, si rien ne lui est laissé. Il se -tiendra dans un coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une -collation hypothétique, soupirant peut-être aussi après une idylle que -l’état de son unique compagne lui interdit d’espérer en pareil lieu. - -La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes pensées, si tant -est qu’elle les ait à aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas -jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est déjà en pleine -action, pour employer un terme cynégétique fort bien à sa place ici. -Vous pensez que cette future mère de famille n’a point atteint son âge -sans savoir ce que signifie un trou de grillon, même quand c’est -l’industrie humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas. - -Après une promenade compassée et studieuse sur les frontières de la -cage, la voici qui s’arrête devant le premier trou rencontré. Le pays -est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer au point de vue -alimentaire. La mante femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il est -habité grâce aux indices qui, absents trois jours plus tôt, permirent à -son hôte actuel de juger qu’il ne l’était pas... Bonne affaire! La -contrée n’est pas sans ressources... Enregistrons et souvenons-nous!... -Et poursuivons notre exploration si passionnément intéressée et -intéressante. - -Très vite, les six trous sont découverts, et la mante, alors, se repose -parfois un bon quart d’heure,--non sans lisser ses babines du bout de -ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer ses mâchoires à l’aide -de ses monstrueuses griffes; ceci en prévision du régal qui se prépare. -Six repas succulents servis ou tout comme sur un espace de vingt-cinq -centimètres carrés! «Vous pensez si l’endroit est bon, ma chère dame!» a -l’air de confier cette mégère à une de ses pareilles qui, pourtant, -n’est pas là... Elle ne se presse plus. Les mouvements de ses palpes -semblent déguster à l’avance le festin dont elle ne saurait douter -désormais. Tout ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la cage, les -murs hostiles de planche, le mystère inquiétant de la toile métallique, -le miracle du verre, de cette translucidité opaque au tact et à la -progression, tout cela ne représente plus que des problèmes sans -importance... L’endroit est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement -ravitaillé!... Et que demandons-nous de plus, nous pauvre vieille mante -tout près de céder à ses descendants la part de bonheur et d’appétit que -lui a réservée la Terre? - -Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon de soleil effleure la cage -et va bientôt atteindre le niveau des terriers. Bien entendu, les petits -nigauds qui habitent là vont se croire obligés d’aller dire bonjour à -l’astre!... Et la mante, toujours posément, gravit la minuscule pente -herbue; elle prend bien soin de ne pas passer entre le soleil et -l’orifice d’un trou: les gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de -si étranges défiances! Elle grimpe, contourne de loin l’orifice et la -plate-forme... et va s’installer immédiatement au-dessus de celle-ci et -de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue et d’attente si -fervente qu’on est presque tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne -le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, dans sa nomenclature, -pouvoir utiliser l’épithète _religiosa_ à propos d’un insecte assassin! - -Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera pas à venir saluer la -chère lumière... Aussitôt que les petites antennes brunes et la grosse -tête sans malice auront dépassé le bord du trou, le monstre, au-dessus -de lui, le monstre invisible autant par la position qu’il a gagnée que -par sa couleur de prairie, tendra les ressorts de son piège; il visera, -méticuleusement, froidement: ce n’est pas le temps qui lui manque! Sa -tête s’incline de gauche à droite, de bas en haut, avec une précision -effarante, et qui tient compte, dirait-on, du moindre mouvement de la -proie convoitée; elle semble aussi, par moments, cette vilaine tête, -s’inquiéter de ce que lui veulent les regards humains qui s’appuient sur -elle, à travers les vitres de la cage... Et alors, mon horreur est telle -que j’ai presque envie de me saisir de la bête vorace et de l’écraser -sous mon talon, ou de la vouer, vivante, à ce beau feu de pommes de pin -et de corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer dès aujourd’hui -dans la chambre des bêtes et des livres, des herbiers et des -manuscrits... - - * * * * * - -Le déclic du piège a été si rapide et, griffes antérieures à part, la -mante est restée si curieusement immobile, que je demeure tout pantois -de voir maintenant Grillon soutenu à pattes tendues dans le vide, à -quelques millimètres au-dessus du bord de son trou; certes, il gigote -comme un beau diable, mais c’est là peine absolument vaine: jamais le -piège ne lâche sa proie. Et aussitôt, une scène d’horreur commence, où -le comble de l’épouvantable est justement cette frénésie désespérée des -mouvements chez la victime, comparée à l’impassibilité absolue de -l’ogresse déjà en train de se régaler. - -Quand la meurtrière est l’araignée des champs, du moins la lutte a lieu -sans traîtrise: un duel à mort, ai-je dit, mais un duel loyal et à -chances à peu près égales... Et puis, toujours, dans ce cas, Grillon est -mort avant d’être mangé. Bien au contraire, lorsque c’est la traîtresse -mante qui l’a saisi de son double harpon dont les pointes ne contiennent -aucune liqueur stupéfiante ou vénéneuse, Grillon, déjà dévoré presque -totalement, dépourvu de ses entrailles (morceau de choix!) et de la -plupart de ses viscères, Grillon qui n’est plus qu’un crâne, de la peau -et des pattes, subit le supplice de demeurer encore vivant. - -Et l’ogresse, rassasiée, n’aura pas la pitié de l’achever! Elle se -débarrasse avec adresse et désinvolture du pauvre être vidé qui, -néanmoins, manifeste parfois encore quelques velléités de se traîner -jusqu’au bord de son trou. Après quoi, elle se livre à une minutieuse -toilette, récure un par un les harpons et les crochets,--graissage de -l’arme et nettoyage de vaisselle combinés,--puis, tranquillement, -s’éloigne dans la direction du terrier voisin. - -Alors le mâle, le piteux mâle qui tâchait jusque-là de se faire oublier -dans son coin, entre en scène et va se régaler des bas morceaux, suce -les pattes, nettoie les nerfs, la peau et absorbe le contenu de la boîte -cranienne,--de la boîte cranienne sur laquelle les antennes vibrent -encore, d’un incontestable frisson de vie suppliciée. - - * * * * * - -Je laisse une nuit se passer. Quand je reviens le lendemain, de bonne -heure, à mon poste d’observation, tout est consommé, ou presque: la -mante femelle suce dédaigneusement, car elle n’a plus très faim, les -intestins du dernier grillon qu’elle laisse en fin de compte s’échapper, -affreusement blessé, pourtant capable de guérir encore et de vivre... -Mais le mâle, l’humble mâle, enhardi et mis en goût par l’abondance -relative dont il jouit depuis la veille, a compris ce qui se passait; il -accourt, empoigne à son tour le grillon dédaigné et n’en laisse que les -antennes, le bout griffu des pattes, la peau et la pellicule cranienne. - -Certes, je sais bien que le combat pour la vie, dans le monde des -insectes, est impitoyable et ne connaît de trêve aucune. Néanmoins, une -expérience comme celle que je viens de décrire, ne va pas sans remords -pour moi. Je sais bien, aussi, que l’assassinat de Grillon par la mante -en plein champ est fréquent, car les féroces braconniers verts -connaissent, repèrent et vident les terriers de ce fin gibier tout comme -nos braconniers ceux des succulents lapins de garenne. Je soupçonne, -enfin, que les six grillons qui cohabitaient, par mes soins, avec les -deux mantes, se sont aussi facilement résignés à un sort affreux que -l’ont fait les populations humaines à divers événements non moins -déplorables et non moins répugnants, durant ces dernières années. - -Néanmoins... oui, j’éprouve un remords sentimental, sinon rationnel, de -ce sextuple meurtre dont j’ai été l’occasion, sinon la cause efficiente. -Et ceci par envie orgueilleuse de découvrir et de décrire certains menus -faits naturels inaperçus jusqu’ici d’un autre que moi!... Je m’en veux, -dis-je... Je vais donc venger Grillon et sa race, d’une façon un peu -simplette, puérile, cruelle... Mais ce sont les meilleures des -vengeances humaines qui méritent ces épithètes-là. - -Je n’ai qu’à laisser en tête-à-tête l’ogresse et l’ogre dans la cage -dépourvue de pâture. Demain, celle-là aura proprement dévoré celui-ci, -avec autant d’appétit qu’elle en montre à dévorer, après et même pendant -la pariade, son partenaire aimant et aimé. Pourtant, dans le cas que je -viens de décrire, il s’agissait d’une dame prête à devenir mère et d’un -vieil éphèbe, probablement jugé inapte à l’amour par les femelles de sa -race: toutes choses qui, dans le monde dont je m’occupe, ne permettent -pas d’imaginer le moindre geste tendre entre deux êtres de sexe -différent, même quand un mauvais plaisant de bon génie humain les -abandonne dans un pays qui a tout d’une île déserte. Le certain, c’est -que le mâle vierge meurt comme s’il avait été aimé, c’est-à-dire qu’il -meurt mangé par une femelle, et il y a là peut-être, pour lui, une -consolation _in extremis_ de la plus précieuse qualité. - -Mais la femelle? Amusons-nous. Laissons-la jeûner un jour, deux jours, -trois jours. Sa vie n’est nullement menacée par une diète prolongée, si -formidable que soit sa gloutonnerie ordinaire. Mais sa fureur devient -bientôt comique à contempler... Finies, ses allures onctueuses et -compassées de parvenue bien nourrie! La voici qui court en tous sens, -essaie de ronger la toile métallique, bondit insensément contre la vitre -au risque de fêler sa minime cervelle de créature toute-en-ventre... -Alors, dans une cage voisine, où s’est reproduit le drame--par moi -organisé et monté sur plusieurs scènes à la fois--des six grillons et -des deux mantes, je vais chercher une autre femelle, aussi vigoureuse -que celle que j’ai particulièrement observée, pleine comme elle, affamée -comme elle, et depuis le même temps; puis je présente l’une à l’autre -ces charmantes personnes, en les enfermant dans la même prison. - -Et, cette fois aussi, c’est du beau sport! Egalité absolue, connaissance -et usage des mêmes ruses, frénétiques poursuites, offensives et -contre-offensives perpétuelles, essais de fascination et d’épouvantement -de part et d’autre, ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation -multiples et savants, jusqu’à ce qu’une faim devenue frénétique impose -le corps à corps final et fasse rouler les deux matrones ennemies, -accrochées irréparablement l’une à l’autre. Match sans résultat, -dirions-nous en langage humain, car l’heure de la mort a sonné dès lors -pour les deux ogresses; il ne s’agit plus que de savoir laquelle des -deux aura prélevé, en fin de compte, le plus de nourriture sur son -adversaire et aura, en conséquence, la consolation de ne trépasser qu’un -peu plus tard,--satisfaction d’ordre à coup sûr strictement moral. - -Je pense alors, toujours un peu puérilement, que Grillon est vengé, et -je m’en réjouis. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable -frisson en pensant que, après les diverses guerres mémorables qu’a -subies l’humanité, il ne fut pas rare de voir les vainqueurs désignés et -reconnus s’entre-dévorer, à la façon de mes mantes religieuses, fortes -pourtant, et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir que l’une et -l’autre contenaient. - - * * * * * - -On ne saurait se rendre compte de la vie d’un être sans bien connaître -les dangers qui la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi je -n’ai pas hésité à m’attarder sur les ennemis principaux de mon -personnage et sur les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre -lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien entendu, des seuls pièges de -courte vie que lui tendent d’autres êtres animés. De même qu’une tuile -peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur ou une tortue sur le -cerveau illustre d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans la mort -noire du fait d’un sabot innocent de berger ou de ruminant qui se sera -par hasard appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, quelle -que soit la rigueur que je souhaite à la conclusion où je tends. - -Signalons encore que Grillon, comme la plupart des insectes qui ne -vivent pas en société, semble ignorer la maladie; certes, quand, en -avril, une grêle abondante transforme pour un temps la surface du sol en -glacier, calamité météorologique assez fréquente en Gascogne, j’ai -observé maintes fois que Grillon, recueilli par moi à moitié étouffé et -congelé, meurt en dépit de mes soins; tout de même, il serait excessif -de prononcer ici un mot comme pneumonie. - -J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte a été fortuitement inondé -par l’urine d’un quelconque ruminant,--cheval, mulet, bœuf ou vache, -hôtes fréquents des prairies,--sort aussitôt de son trou «comme s’il y -avait le feu», pour employer l’expression d’un vieux paysan à qui, un -jour, je faisais remarquer le fait. J’ai renouvelé souvent l’expérience, -à l’aide d’urines préalablement recueillies. Qu’on me fasse grâce de -détails en pareil sujet!... Mais, que l’infect liquide provînt de la -vessie d’un mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, le résultat fut -toujours le même. Grillon apparaissait très vite, comme affolé, tentant -de s’essuyer aux menues herbes; autant qu’il y ait jamais réussi ou que -j’en aie pris soin moi-même avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne -s’est jamais remis d’un pareil coup que dans les cas où il n’avait pas -été sérieusement inondé. Transporté dans une de mes cliniques, il y -demeurait immobile, sans prendre de nourriture, témoignant d’une apathie -complète; et il mourait dans la semaine. - -L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un bain d’urine? Je -l’ignore. Cela ressemble à une suppression totale de la sensibilité et -notamment de la sensibilité gustative, puisque la mort a lieu par -inanition, quelles que soient les friandises que l’on offre au malade. -Mais, sur ce point, je me borne à signaler le fait; je n’affirme ici -qu’une des nombreuses causes (rare celle-ci, certes, et probablement peu -soupçonnée) qui peuvent faire Grillon en liberté mourir à l’improviste. - - * * * * * - -Maintenant, concluons. - -J’ai évalué (approximativement, bien entendu) à trente pour cent le -nombre des grillons à naître ou nés qui sont détruits par les fourmis. -J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et à propos des divers -autres ennemis de Grillon que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois -une nouvelle évaluation approximative du même genre. Je m’en suis gardé -comme d’un refrain sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par sa -monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation en bloc et déclarer, -après mûre réflexion et des années d’expériences, que, sur cent -grillons, il n’en est pas, en moyenne, la moitié d’un qui meure de sa -belle mort... - -Heureusement, Grillonne pond de deux cents à deux cent cinquante œufs en -cage et un peu plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le -soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la génération de l’an passé -sera remplacé au début de la saison des amours, cette année-ci, par un -trio, ou presque... Mais quelques mâles, non contents des coupes sombres -pratiquées par leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore bon de -s’endommager entre eux. C’est pourquoi, chaque an, malgré la fécondité -considérable des femelles, il n’y aura pas sensiblement plus ou moins de -grillons sur la terre qu’il n’en existait l’an précédent. - -Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient au cours des -siècles, il est probable que Grillonne pondrait davantage ou que sa race -apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. Mais il est sûr -que, pour quelques myriades d’années humaines, nous nous trouvons en -présence d’un équilibre parfaitement stable dans l’évolution de cette -race très avancée et que, malgré les épreuves terribles auxquelles -chacune de ses générations est soumise, Maman Nature et Papa Bon Dieu, -les surveillants de la Balance, estiment que tout va bien ainsi. - - - - -IV - - -AUTRE MONOLOGUE DE GRILLON: - -_«Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander -perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été -jusqu’ici. Je suis distrait, ravi; beaucoup des miens, je le sens, ont -dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre._ - -_«D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont -augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à -présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les -autres. Ce fut très singulier: j’allais au hasard, à travers -l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des -odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied -à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race; -tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin -d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux -respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une -raison différente et qui m’était encore obscure? Je ne sais. Mais je -sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une -volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans -tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de -très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la -chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des -plantes,--oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent, -trop souvent... Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour -de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté -du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma -mesure; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec -mon bonheur._ - -_«Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me -suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et -peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé -avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien -vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son -anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde -contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin -d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui -m’abrite; je suis beau et fort; je conçois contre le danger des ruses -dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à -l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des -brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui..._ - -_«Merci, mon Dieu, d’avoir répandu,--tu ne le fais probablement pas pour -tous les autres êtres,--le souverain miracle de la nourriture au-devant -de mon moindre désir et de chacun de mes pas.»_ - - * * * * * - -Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les -premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se -développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise: je mets -une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte -d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, «au bon du soleil», comme on -dit chez nous; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et -peuplée d’un nombre égal de grillonneaux; mais, dans celle-ci, je -renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons: -herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre -et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur -refuser. - -Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à -trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois -semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre -cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de -l’importance qu’ils auront adultes; je constate aussi que les grillons -de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis, -fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même -au microscope, nulle part. - -Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit -de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les -premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins -dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il -en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de -fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés -dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à -cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle -où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement -inférieure. - -Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas -seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids, -qu’un adulte: ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont -déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé. - -J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la -serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et -bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le -temps perdu; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires, -d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a -prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour -mettre les bouchées doubles. - -Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix, -dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et -font honneur à leur nourricier. - -Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que -je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions -essentielles de l’expérience? Il faut conclure que Grillon, au sortir de -l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance -où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et -la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt -premiers jours de son existence. - -Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que -je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque -s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et -percées de trous pour laisser passer l’air; deux minuscules caisses de -bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le -couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette -aux captifs de respirer à leur aise; du soleil et de la clarté d’une -part, de l’ombre et une température égale d’autre part; trois semaines -de patience et d’attente pour l’observateur; et quiconque jugerait -miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture -estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement. - -Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son -jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la -cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la -cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus -souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si -plein de risques sa forme ailée et suprême. - - * * * * * - -Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma -France d’oc, des emblèmes poétiques; que les félibres provençaux, à la -manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiers _la -cigalo d’or à soun capèu_; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de -poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage; qu’ils ont -même inventé à propos de _Grilh_ (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une -devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer -sincèrement: _per canta me rescoundi_, je me cache pour chanter. - -A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que -celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu -de Grillon en bas âge? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des -études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des -heures graves et troubles? Oui, j’ai peut-être tort, après tout... Mais -je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai, -d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou -salonnière; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me -heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la -psychologie des insectes humains. - -Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux; car je -contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque -légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de -chant et de poésie--en me portant, moi le premier, garant de -l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors -qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir. - - - - -V - - -C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois,--comptons même quelques -jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard,--que -Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille -définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de -ses jours; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un -frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait -lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau -temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la -prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce -que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables, -et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période -de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît -le plus précieux. - -Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne -s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe -d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au -plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers; il -répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au -hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude; deux ou trois asiles -connus lui suffisent; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de -ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en -promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous -la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou--et non ailleurs. Cette -semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel, -l’aube décisive de sa vocation,--l’introduction à la vie casanière... - -Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller -et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les -endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement -son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en -connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes, -semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses -pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai -dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte. -S’exerce-t-il? Etudie-t-il la nature du terrain? Mystère. Nulle part il -n’insiste. - -Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je -constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre -de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie. -Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez -ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure! Et -ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que -font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou -reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son -zèle éperdu, et comme il sait y faire! Allons-y des pattes, allons-y de -la gueule! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé... -Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une -brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis -férocement; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses -pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui -déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes, -aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires -se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des -décombres accumulés. - -Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul -mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras -du sol, que produit le vent en caressant l’herbe; le menu geyser de -poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre -risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison, -lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point -de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres -en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se -dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine -coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se -rendre compte du progrès de son œuvre; dès que la pointe de ses antennes -bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa -demeure d’élection a atteint le «métrage de sécurité». Alors, sa fièvre -laborieuse tombe brusquement... Surtout si le temps est beau, il ne -travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul -présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de -bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre -rageusement. - -Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de -profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou -ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou -d’une pincée de terre lancée sur l’orifice; quand il rejoint son -chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un -véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner -pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou -caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a -point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme -marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le -chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera -largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous -aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où -l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin -bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante -à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a -inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires. - -J’ajoute qu’il faut _saboter_ l’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six -jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de -fixer son domicile ailleurs. - - * * * * * - -AUTRE PRIÈRE DE GRILLON: - -_«Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là, -débarrassé de la plupart de mes inquiétudes! Mon repas est à portée de -ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de -ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée -d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse -prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse; grâce à toi qui -m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et -l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée -de la joie._ - -_«Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût -et à sa taille! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont -plus besoin d’être goûtés ou mangés; des bonheurs si supérieurs aux -bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les -antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions -noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si -bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une -volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un -mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours -grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois -même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil,--non pas tel qu’il peut -exister chez d’autres êtres--mais une inertie aux mérites sans pareils, -dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au -bord de mon trou ou au fond de mon trou; selon qu’il fait chaud ou -froid..._ - -_«Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent -que si le vent les frôle. _Le-concert-de-tous-les-biens_ paraît lui-même -s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je -l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait -jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du -néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je -te loue.»_ - - * * * * * - -L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les -variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou -de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout -cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques -d’expériences. - -Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous. -Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de -largeur, d’à peu près autant de hauteur; deux ou trois orifices -pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la -toile métallique,--ceci pour ventiler l’heureuse prison; un morceau de -prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de -profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de -la caisse; une vitre en guise de couvercle; vous disposez en pente la -prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus; vous -arrosez l’herbe de temps en temps,--légèrement,--pour qu’elle vive et se -développe... Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous -procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre; -ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée, -quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à -gâter vos pensionnaires... C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très -simple... J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge -différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à -qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et -peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs -de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes -lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une -semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes -religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus -intéressante encore... - -Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru -particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier, -dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure, -dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie. - - * * * * * - -§ 1.--... «Quand elle est finie...» Je m’exprime mal, car Grillon ne -considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de -la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres -de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près -partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent -presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais, -ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et -observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans -lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer -brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son -inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les -différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très -curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout -cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit -en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique -exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur -de réflexion. - -§ 2.--Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de -se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence -pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible, -aussi ensoleillé que possible. - -Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se -méfier de l’humidité; et c’est pour cela que les terriers que j’ai -observés dans les sables landais sont relativement courts et peu -profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes -assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour -Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de -parer à l’effusion de son propre sang. - -La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au -midi,--ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus -ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite -ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans -sa force et à son apogée; de la sorte, il savourera presque jusqu’au -fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble -accepter même au prix de quelques risques de plus. - -Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde; je -suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans -l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un -minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure -besogne que Grillon. - -§ 3.--Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon, -son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge. -N’a-t-il point encore mué pour la première fois? Presque toujours, il se -remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si -amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de -peau pour la deuxième fois? Il préférera, la plupart du temps au -renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de -fortune, comme ceux--touffe d’herbe ou caillou,--dont il usait à la -manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement... Enfin, s’il a -conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée; certes, -c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien -à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme, -galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on -était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi -flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe; mais, tout bien pesé, la -plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne -nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous, -respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux -de soleil, de plein air et d’aventures; nous ne revenions plus, de temps -en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil, -en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos -rivaux ou rivales: «Attention! je suis chez moi... et vous allez voir ce -que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter!...» - -Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans -la balance! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa -vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou -qu’on l’en ait chassé, s’en moque... Il a désormais mieux à faire qu’à -bâtir; il a à créer. - -§ 4.--Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en -liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai -décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint -sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une -certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et -non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui -m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est -la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par -cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans -l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, -peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine; en tout -cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses -promenades, nulle méfiance durant ses repas; bientôt, qu’il ait été -capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours, _il connaîtra mes -mains_, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans -plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en -plein air, un peu rudoyé par le vent. - -C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je -l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les -mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et -n’a pas encore l’habitude du lieu; les mantes introduites, il y restera -volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace; -mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et -ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer -de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il -vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise -l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de -meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui -consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile -métallique. - -Et alors, vous pouvez boucher son terrier, qu’il soit son œuvre ou la -vôtre; il viendra une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera rien, -n’insistera pas, même si le dégât est facilement réparable. Il se moque -profondément d’un habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un luxe -superflu, dénué de tout intérêt. - - - - -VI - - -C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter à des conditions de vie -autres que celles qui représentent les traditions imprescriptibles de sa -race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement présents en lui le -sentiment du danger et le souci de sa défense, se montre le moins timide -des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants dans la bonté du -sorcier qui leur dispense, en plus de cette sécurité, des friandises -comme on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ dans les champs, -les grillons captifs se laissent vivre en hôtes d’une merveilleuse -Thélème... Bien entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de se -battre entre eux; de ceci, ils ne s’en privent jamais, et, même au -sortir de l’œuf, leurs dents, encore insoucieuses de brouter, se -montrent avides déjà de mordre; d’ailleurs, ce ne sont là que des -houspillades sans gravité, et qui tiennent plus du sport que de la -guerre. Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos où ils vivent par -mes soins, la crainte véritable, l’oppression du danger semble être pour -jamais abolie. - -J’imagine (et cette imagination, pour quiconque connaît Grillon, prend -des airs de certitude), j’imagine que cet immense et perpétuel effroi -qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses ancêtres libres ont éprouvé, -ne doit plus exister dans la mémoire instinctive du captif que d’une -façon pour ainsi dire légendaire; oui, un peu comme tant de faits -pourtant bien naturels qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent -dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis du titre de -légendes, revêtus de toute la poésie verbale et rythmique où se peuvent -hausser nos esprits. - -Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par _civilisation_ le -vulgaire? Le vulgaire, ou, pour mieux dire, le commun des hommes, ou -pour mieux dire encore, la plupart des hommes,--tout cela, afin que M. -Georges Duhamel, qui a choisi ce mot pour titre à une fort belle -œuvre,--ne me soupçonne pas de le confondre avec le _vulgum pecus_; car -il a pris le mot de civilisation dans le même sens que moi; il l’a fait -ironiquement et par antiphrase, certes, mais, pour lui et pour moi, cela -revient au même... Et le sens que j’attribue ici à _civilisation_ -correspond à peu près uniquement à _sécurité_ et à _bien-être_. - -Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque du jour au lendemain -mon héros encagé, qui le font probablement _sourire_ (car c’est là le -seul mot que je vois pour traduire probablement la chose) d’un nombre -comme infini de géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels il pense -avoir le droit de ne croire plus! Mais peut-être cette délivrance du -danger est-elle payée très cher par ceux de sa race, comme elle le fut -dans la race humaine; peut-être, parce qu’il n’a plus peur des génies -malfaisants, sourit-il avec le même mépris de ceux qui furent aimables -et beaux, comme nous faisons nous-mêmes des fées et des nymphes; et -peut-être lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même est un -mythe puéril, pour cette simple raison que, sachant son amour de la -chaleur, je place sa cage, dans les jours froids, non loin d’un -fourneau. - - * * * * * - -Ah! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un insecte qui m’amuse et que -j’aime, et ma grande crainte, durant que j’écris cette histoire, est, -avec celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule ou de minutie, -celle d’avoir l’air de composer une fable à l’usage de mes semblables. -Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles m’avoir jusqu’ici -préservé et me préserver jusqu’au bout de donner naïvement dans l’un ou -l’autre de ces pièges! - -Et pourtant, pourtant...--ceci n’est même plus de l’histoire, ceci ne -représente plus que des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine -du rêve!...--qui pourrait affirmer, quand nous sourions des vaines -terreurs de nos ancêtres, que notre sécurité et notre bien-être relatifs -de civilisés ne sont pas les résultats d’un encagement où l’encageur est -destiné à rester aussi obscur pour nous que nous le sommes pour Grillon -nous-mêmes? - -Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet; et les conclusions de certains -raisonnements par analogie risquent de troubler à l’excès les -imaginatifs. - - * * * * * - -Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à -vivre captif,--grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le -supposer chez la plupart des insectes,--et non seulement à vivre captif, -mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en -accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se -_civiliser_. Et cela nous permettra une digression, que j’estime -nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus -ordinairement appelé Grillon des foyers. - -Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une -nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne, -s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux -êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans -les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été -celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu -près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de -l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui -trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien -leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des -grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en -eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la -chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière -qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait, -aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel. - -Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très -petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur -d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai -l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir -d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et -profondes choses qui ne me regardent en rien... - -Voici, pourtant. - -Un petit paysan m’avait dit, me voyant «tuter» un grillon, c’est-à-dire -tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe -fine et flexible: - ---Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte -près du feu. - -Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un -angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais, -vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin -de janvier... Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa -génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il -fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque, -trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié... Trois de ses -compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement. - -L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs -moindres. - -Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913, -dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant -une centaine d’œufs nouvellement pondus; je les ai confiés à une boîte -de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la -cuisine... La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de -vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du -fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois -dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades, -ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore! - -Je note que le nombre des œufs qui ne «valurent rien», comme disent mes -paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus -considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une -cinquantaine seulement de grillonneaux; mais ils ne différaient en rien, -ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement. - -Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une -vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air... -La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement -leur santé ni leur vie; la dernière femelle mourut à la veille de la -déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses -sœurs ayant vécu et grandi en liberté. - -En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des -trente autres grillonneaux... Je pris d’abord la précaution, à cause de -la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance, -mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et -racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur -gîte surchauffé un aliment acceptable et _même plus sain que tout -autre_. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide! Les quelques -décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je -crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie -provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et -aqueuse; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette -fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était -ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène -inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés -par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer -l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire. - -Dès le début de mars, mes grillons _accélérés_, qui n’avaient pas -beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir, -en avance de quatre mois sur leur génération! Peu d’œufs dans la cage; -mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en -distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des -conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse, -l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une -nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première -fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération -précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans -la boîte installée à demeure près du fourneau... et j’ai trouvé un jour -ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire. - -Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me -conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient -pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également -curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une -basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates -ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais -singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le -froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur. - -Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir -des œufs de grillonnes normales... - - * * * * * - -... Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des -expériences de ce genre; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il -me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au -mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal -de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus -déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui -vivent dans l’ombre; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute -pour la même raison; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de -différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les -champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se -serait mis «en place» à la ville. - -La durée de leur existence est à peu près la même,--plus courte -peut-être de quelques jours pour Cricri; les métamorphoses successives -ont lieu au bout de laps de temps identiques; les moirures des ailes -grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures -des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon; -les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les -mêmes dessins que celles de Grillonne. - -Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il -provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes; il est -simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui -sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas -soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe -quelle époque de l’an; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée -pour cela; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle; il y a -également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie -selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de -l’âtre et d’autres un peu plus loin. - -Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et -grandir; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le -voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre -résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe -ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de -tout âge habitaient _en commun_... Il en est de naissants, il en est -dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième -métamorphose, il en est de nuptiaux... Et, devant le cataclysme, c’est -un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent -en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le -parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un -gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et -femelles, grands et petits. - -Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre! -Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments -me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je -dis: le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très -longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les -plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes -que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil -factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion. -L’accommodation à leur nouveau milieu,--c’est-à-dire leur domestication, -la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et -leurs détritus alimentaires,--dut être réalisée très vite, si l’on en -juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et -l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours -d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que -moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans -l’âtre; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite; et puis -cela la regardait; c’est son métier de donner des facilités de vivre à -divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce; mais c’est un -sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de -détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards -d’ancêtres leur ont méritée ou imposée. - -Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers -humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est _au -bout des possibilités d’une espèce_ et incapable en outre de remonter le -courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur -d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel; -en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage -herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant -ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe -fraîche... et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie. - -Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou -comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on -est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble -suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre -d’objet d’expérience. - - - - -VII - - -GRILLON ME PARLE: - -_Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, lorsqu’il te -paraissait par trop difficile de procéder autrement pour essayer de me -faire entrevoir et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu -toi-même de l’inanité d’un tel effort? Tu n’aurais pas raison. Tenter -l’impossible, c’est du moins, même et surtout quand on succombe à la -tâche, indiquer à d’autres un chemin..._ - -_Tu m’as prêté ton langage; laisse que j’en use encore une fois. Certes, -tu me connais et, en parlant de ma vie et de ses travaux, tu as bien -fait, me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes ennemis, parce que -la vie sans menace de la mort est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et -peut-être ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais de tant -de précieuses peurs. Je t’approuve également de n’avoir pas caché ta -façon de penser à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré à -notre pénible liberté et à notre rustique manteau de bure, l’existence -servile et la livrée des laquais._ - -_Mais, ma vie intérieure? Comment pourrais-tu en exprimer la silencieuse -musique, et comment pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des mots -qui en rendraient compte? J’admets que tu imagines assez facilement le -caractère et la qualité de cette vie toute en méditations, de cette -rêverie ininterrompue durant des mois, de ces sensations offertes en -bloc et savourées comme un énorme bouquet chatoyant et complexe. Mais, -au delà, il n’y a plus pour toi que mystère et ombre._ - -_Tu désespères tellement en face de l’inexpressible que,--je te vois -venir!--tu serais bien capable de ne point parler de mes yeux, de ces -yeux qui ne me servent guère à me diriger et qui ne représentent qu’un -luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant tu t’es vanté de pouvoir -fournir ici quelques précisions... Je les attends, tes précisions, ou -plutôt je les devine: tu as étudié, avec ce ridicule œil de cuivre et de -verre qui supplée, selon toi, à la faiblesse du tien, mon système -visuel; tu as découvert ainsi des milliers de facettes sur la pellicule -externe de mon œil à moi, sur cette pellicule qui est d’ailleurs opaque -à la plupart des couleurs que tu nommes et translucide à d’autres -couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations dans le spectre -imaginé par tes savants; après cela, il t’est facile de calculer, je te -l’accorde, le point où convergent les rayons que laissent filtrer les -facettes; mais alors tu constateras avec un bien légitime ahurissement -que ce foyer, comme tu dis, est situé très en avant de tout organe -récepteur, qu’il faut admettre une nouvelle dispersion des rayons avant -qu’ils soient transmis par mes nerfs à mon ganglion cérébral... En -conséquence, imagine ce que tu voudras: quelque chose de pareil aux -taches lumineuses que produit sur une eau sombre un diamant jaune placé -un peu au-dessus d’elle au soleil; n’oublie pas que les couleurs ainsi -réfractées n’ont pour la plupart aucun nom dans ton langage; ajoute à -cela que mon esprit se refuse à considérer autrement que comme des -absurdités la possibilité visuelle d’une ligne courbe ou le fait de -percevoir visuellement la distance; que nous ne pouvons comprendre ce -que le mot perspective signifie... Imagine encore,--pourquoi -pas?--quelque chose comme un de ces tableaux cubistes, dont vous êtes -quelques-uns à sourire, mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme -aigu dans le monde des insectes, si nous nous intéressions à la peinture -et si vos cubistes pouvaient exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet._ - -_Voilà tout ce que ta connaissance des lois de l’optique te permet de -donner comme précisions sur la façon dont mes yeux reflètent le -monde..._ - -_Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté?... Non, n’est-ce pas? -Et puis... tes yeux, mes yeux... le même mot pour ces objets si -différents... Car, qu’y a-t-il de commun entre un organe presque -essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes incrustés dans ma -tête comme des pierres fines dans la matière d’un beau coffret, entre -tes conducteurs, tes informateurs et ces deux jouets superflus que la -Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles oreilles, m’aura enlevés -peut-être, si ma race existe encore dans quelques myriades d’années?_ - -_Mes yeux, tes yeux; ton odorat, mon odorat; ma gourmandise et ta -gourmandise, ta poésie et ma poésie... Toi qui vas prononcer à propos de -moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus humble et plus -prudent encore._ - - - - -TROISIÈME LIVRE - -Le Chant, l’Amour, la Mort. - - - - -I - - -Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé la méditation, que j’ai le -plus fervemment conçu. J’écrivais, vers ma vingtième année: - -«Si Dieu m’accordait une existence analogue à celle de Sylvestre -Bonnard, le membre bien connu de l’Institut, qui, après son «crime», -s’en fut à la campagne achever ses jours dans l’étude des menus ouvrages -de la nature, je voudrais écrire un gros livre sur le grillon des -champs...» - -Je ne suis pas membre de l’Institut; je ne puis non plus me qualifier -encore de vieillard. J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée pour -devenir le biographe de mon ami à six pattes. On ne sait ni qui vit ni -qui meurt, dit-on volontiers en Gascogne ma patrie... Et je crois avoir -indiqué déjà que l’étude des insectes humains, depuis quelques années, -m’écœurait un peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et d’un -optimisme que je veux incorrigible. - -Renonçant à un gros ouvrage tard venu, pourvu de plus de méthode -peut-être, mais non point nourri de plus d’expérience, je souhaite -seulement que l’on m’accorde que mon livre est à la taille de son sujet, -qu’il est, comme lui, sans prétentions. - -J’ai commencé de le rédiger au début du dernier automne, tandis que -Grillon venait de naître, que septembre engourdissait le ciel et la mer, -que l’air commençait à sentir la fumée de bois vert, les champignons et -les pommes de pins pourrissantes de la belle forêt landaise où je me -trouvais alors.--En cet endroit de mon travail, l’an poursuit son -printemps, la fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son costume -amoureux et funéraire dans les prairies d’Ile-de-France. C’est là que me -tient momentanément la vie; c’est là que je vais, une fois de plus, me -pencher sur mon personnage avec une joie et une amitié renouvelées, avec -l’émotion aussi qui convient quand il s’agit de véritables adieux à un -être et à une œuvre. - - * * * * * - -«_J’aime Chelle et ses cressonnières_...» a écrit Victor Hugo, dans les -Chansons des Rues et des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe, avec -un autre où il est question des bas blancs des _meunières_ du pays. Je -n’ai jamais, hélas! vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs, de -meunières en bas blancs, étant venu trop tard dans une banlieue à -laquelle le progrès a imposé son vandalisme; mais l’endroit ne m’en -paraît pas moins charmant et ne m’en reste pas moins cher pour toutes -sortes de raisons. - -Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une bâtisse pareille à -certaines vieilles maisons où mon enfance s’écoula et qu’elle aimait -«comme des personnes»,--j’emploie les termes dont je me servais alors. -L’immense jardin qui entoure la personnalité fière et un tantinet -délabrée de celle-ci, est lui-même un personnage. Il dut être autrefois -soigné, ratissé, glorieux; mais, comme on a décidé depuis longtemps de -le vendre à quelque société qui le découpera en lots et édifiera sur son -emplacement des villas en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse, -en attendant, vivre superbement sa vie. - -Au printemps, c’est miracle de voir avec quelle fougue somptueuse et -vaine s’y épanouit la descendance de végétaux légumineux autrefois -appréciés à la table du propriétaire, maintenant redevenus -comestiblement inutilisables. Les asperges sont arrogamment -arborescentes, les carottes reprennent la mine de leurs sœurs sauvages, -celles des prés, des garrigues, des talus; les oignons ont volume de -grains de maïs; les choux, au lieu de se pelotonner douillettement sur -eux-mêmes, s’élancent vers le ciel comme un chant lyrique et -désintéressé. Les vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de produire -de fruits, assurées de vivre et de persister par la prolongation de -leurs branches retombées au contact du sol nourricier, incomparable -éducateur de surgeons; les cerisiers ne portent plus que des guignes -presque aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin, appelé dans mon -pays pain des oiseaux. Quant à ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans -les bosquets qui entourent la maison, dans les arbres qu’on n’émonde -plus, dont les branches déchaînées chatouillent la toiture et taquinent -les fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché a chu presque -totalement, vibrent au fracas des chantres ailés; il semblerait même, -parfois, que, pour porter notre agacement à son comble et faire nos -dents grincer, un mauvais plaisant promène en l’appuyant une pointe -d’acier contre le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en disent les -chansons, celles des passereaux, surtout quand ils s’y évertuent trop -près de nos oreilles. - -Endroit admirable pour rééditer personnellement et revivre, si c’était -là mon goût, des tristesses sœurs de celle d’Olympio; paysage retrouvé -chaque an quelques heures, et devant la rapide vieillesse duquel on -éprouve soi-même la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin -s’est tari; on voit sur sa vase des squelettes de poissons; on aimerait -à croire que ce sont ceux mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient -encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là que les débris des -fritures dévorées récemment par les clients de l’hôtel voisin, puantes -reliques dont une servante s’est débarrassée sournoisement et -paresseusement en les jetant là.--Ainsi de tout ce qui se rapporte au -souvenir; le cultiver avec trop de soin et de présomption, savourer son -amertume ou sa cruelle douceur comme des biens qui nous sont dus, c’est -souvent le profaner; nous ne sommes jamais de taille à juger notre -passé; ce serait quelque chose comme nous mettre au-dessus de notre rang -que de nous contempler tels que nous fûmes; pensons plutôt à demain; la -leçon ou, pour familièrement parler, la «douche» me paraît autrement -salubre en pareil cas, surtout pour qui veut garder le paisible courage -sans lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être continuée. - -Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais, soleil ou nuit sur des -cheveux féminins et tout autour de robes claires, je vous bénis, -peut-être, mais je préfère vous renier... Qu’une seule lâcheté me soit -permise: celle de ne pas fuir devant le retour des ombres amicales. O -Emile Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant d’autres vivant -encore, mais aussi lointains et plus morts que les chers morts, vous -avez connu, vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison -bruissante et tintante, et son Paradou violent!... Que de tombes, déjà, -le long de la voie sacrée du souvenir! - - * * * * * - -... Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore, va te coucher, -commencement d’une fin, ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des -Vieillards... - - * * * * * - -Dérision! Ce n’est pas seulement vers ma jeunesse, c’est vers mon -enfance que va me ramener cette nuit-ci. - -Sa sœur d’hier était encore dépourvue de chants ou d’appels, quoique -douce et chaude; à peine une petite chevêche encore mal convaincue de -l’approche du temps d’aimer fit-elle entendre quelques minutes son -grelottant et lugubre appel; les fenêtres étant restées ouvertes, deux -chauves-souris tourbillonnèrent autour de la lampe avec beaucoup de ces -petits cris qui doivent presque à coup sûr représenter un véritable -langage embryonnaire (la chauve-souris captive vous dit des sottises et -vous fait des grimaces, tout comme un singe), mais que beaucoup -d’oreilles humaines, même des plus fines, ne perçoivent pas, parce -qu’ils sont à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant -impressionner normalement le tympan... Après cela, ce fut tout à fait le -silence animal; plus rien sous le ciel,--le vent n’existant pas,--qu’un -bruit d’eau courante et d’herbes froissées par l’eau. - -Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul à animer perpétuellement -l’ombre. Pour la première fois cette année, Grillon s’est fait entendre -de moi, tout à coup. Peut-être avait-il déjà essayé sa musique dans la -journée, musique dont les accents encore débiles avaient été étouffés -par les rumeurs de l’humaine vie; à présent, sous le ciel splendide et -sombre, ils retentissent avec la pureté des choses très neuves; cela -frémit et cela jaillit, cela tient de la source et du jet d’eau, et puis -cela monte à l’infini, comme si le jet d’eau s’animait, devenait -sensible, conscient ou divin, et visait définitivement le ciel après -s’être pourvu d’invisibles ailes. - -C’est le chant du premier grillon. On dirait qu’une minuscule fée des -herbes se promène à travers ses domaines, sur son char fait d’un sabot -volé à la paysanne du lieu et traîné par des mulots, se promène en -frappant de sa magique baguette un petit tambour de cristal pour -annoncer son passage. Et, de même que la flamme d’une humble chandelle -emplit toute une vaste pièce, le solo de ce musicien,--de l’autre côté -de la rivière, dans le grand pré qui va jusqu’à l’église d’un village -dont je n’ai jamais su le nom,--se gonfle, élargit ses ondes, lance sa -note unique à travers, nous semble-t-il, l’immensité intégrale du ciel. -Un prodigieux frémissement, issu de l’insecte né à l’amour, circule et -prend, pour qui sait entendre et comprendre, une importance comme -miraculeuse; lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille tremble près de -ma fenêtre ouverte, je jurerais que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un -pinson au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement prolongé -du son produit par la fée en promenade, le chant annonciateur pour qui -la distance n’existe pas,--n’existe pas plus que pour une idée humaine -venue à son heure et qui se propage, s’épanouit à la même époque d’un -bout à l’autre du monde, sans que les plus savants connaissent comment -ni pourquoi. - - * * * * * - -La grande idée de l’amour est éclose dans l’ombre et le secret de la -forêt des herbes. Le solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques -minutes; l’émulation sonore précède, entre mâles, la rivalité et le -combat; les exécutants du concert vont être, dès ce soir, innombrables; -alors, au lieu de la note unique répétée environ chaque demi-seconde, -c’est une sorte de grésillement musical qui va durer jusqu’à la mort -momentanée de la race, qui atteint son maximum d’intensité aux heures -chaudes et lumineuses, mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus -forte et précieuse valeur au retour de la nuit. - -Le silence lui prête une vie et une vertu singulières; on a l’impression -que le sol parle avec le ciel et que celui-ci lui répond en son langage, -qu’une correspondance passionnée, frénétique, s’est pour quelques -semaines établie entre eux. - -Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit, en faisant parler mes -personnages: - - Humbles, nous obsédons cependant les étoiles... - -C’est vrai, à cela près que le mot obséder est trop fort et presque -injurieux pour Grillon: je ne parviens pas à éprouver que son chant -agace (car obséder ne veut plus guère dire autre chose en français) le -ciel du seul fait qu’il a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une -harmonie paraît se créer entre le grésillement terrestre et la -scintillation éthérée; celle-ci et celui-là semblent n’être plus que le -reflet humainement auditif et visuel d’une grande chose, intermédiaire -ou partout répandue, que nos sens sont incapables d’atteindre elle-même. - - * * * * * - -Je me garderai de décrire longuement l’appareil musical. - -D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût été louable, si n’importe -quel enfant attentif n’était à même d’observer cet appareil et d’en -comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à signaler que, pour chaque -individu, la note est la même du commencement à la fin; qu’elle varie -très peu d’individu à individu, comme qualité, sinon comme intensité; -qu’il existe pourtant des grillons virtuoses et qui savent mieux que -leurs congénères mettre ou non la sourdine ou la pédale forte à certains -moments; que l’augmentation de l’intensité sonore est produite par le -resserrement des cuisses sauteuses contre les ailes l’une sur l’autre -frottées; qu’il n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée serve à -Grillon de colophane. Il est parfaitement exact que Grillon chante plus -fort, et, si l’on veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles de -laitue que je lui sers en captivité sont fraîches, juteuses et arrosées -d’eau bien claire; mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste alors, -ressemble à celui d’un homme qui devient bavard après un bon repas, et -il n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que nous de nous -barbouiller de vin les mains et la figure. Comment expliquerait-on, s’il -en était ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une atmosphère -torride, parmi les cendres et les poussières, fît résonner son -instrument aussi bruyamment, et plus peut-être, que son cousin des -prairies? A la vérité, Cricri et Grillon ne chantent pas, si leurs ailes -sont sèches; en essuyer le dessous avec un peu d’ouate hydrophile ou le -dessécher avec du chlorure de calcium rend l’insecte aphone pour quelque -temps; mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane. - -En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait, au point de jonction du -corselet et de l’abdomen, sont deux toutes petites glandes qui sécrètent -une humeur incolore, à la réaction nettement acide. Ces glandes -n’existant pas chez la femelle sans voix, il me paraît incontestable que -ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon mâles l’humidité -nécessaire à la sonorité de leurs ailes. A certains moments d’exaltation -et de rage, quand deux rivaux, par exemple, se trouvent face à face aux -abords d’une belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent avec plus -d’abondance leur liqueur; j’ai dit que celle-ci est acide; elle est, en -conséquence, plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique que les -ailes des mâles, au déclin de leur vie, soient très souvent amincies, -échancrées, frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres ténors -enroués sont très mal vus de leurs anciennes admiratrices. Ce sont eux -qu’elles dévorent de préférence; ils se laissent faire, comme s’ils -comprenaient que c’est encore ce qui peut leur arriver de mieux, au -point où ils en sont. - -Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau à propos des organes du -chant. - - * * * * * - -Et maintenant, celui-ci _est_; toutes les fées des herbes frappent sur -leur tambour. Oui, c’est bien mon enfance qui s’attache à moi comme à -une proie facile, bousculant les images de jeunesse, d’amour et de mort, -dont je déplorais tout à l’heure, sans beaucoup de conviction, que cette -maison fût peuplée. - -Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors une immense et pittoresque -masure qui dominait le Lot; à quatre heures, en cette saison, mon -grand-père Cassan venait m’y chercher, quand j’avais huit ou neuf ans. -Eugène Cassan, élevé chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait en -latin, parlait volontiers en langue d’oc, adorait les bêtes,--toutes -vertus que je m’honore de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux et -chimérique, qui rêvait de drainer la fortune du monde et aimait en outre -à jouer du violon sur son toit par les nuits de lune,--pour évoquer les -Elémentals,--il avait estimé que tout était bien en ce monde, parce que, -dans le même moment, une tante à lui trépassait en lui laissant, à trois -lieues de son castel natal, une boulangerie dont il prit crânement la -suite. Toujours je le reverrai lisant les _Géorgiques_ ou les -_Tusculanes_, ses livres préférés, près de son tour, et inquiet des -réparations que réclamait celui-ci, pour cette seule raison qu’elles -risquaient de troubler le ménage des grillons familiers dont le concert -berçait son labeur et scandait les mètres de Virgile ou les périodes -cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le soleil luisait, doux -et fort; le bruit de l’eau, au-dessus du barrage tout proche, -retentissait orgueilleusement et suffisait à combler le silence. - ---On va faire un tour sur la rive, me disait grand-père, mais d’un air -qui promettait toute une fête... - -Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore mes oreilles: - ---Vrai?... Tu crois qu’_ils_ ont commencé à chanter? - -Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous comprenions. - -Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent mètres qu’il fallait -accomplir en amont du barrage pour que le fracas de l’eau n’étouffât -plus les premiers chants de mes amis! - -Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le chant _est_, la belle et -définitive aventure est inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le -soleil aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer. Installé -arrogamment sur la plate-forme de sa demeure, il mène grand vacarme, au -vu et au su de tous, et même des oiseaux qui, cependant, ont d’autant -plus faim qu’un puéril pépiement abonde dans les nids... Les femelles -voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici qui mettent les antennes -dehors. Plus de repos au fond du gîte sûr! L’heure des randonnées -hasardeuses a sonné avec le premier bruissement musical des ailes, de -ces ailes qui n’ont pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais qui, -comme dans le chant de Schiller, n’en signifient pas moins l’essor, -puisque c’est vers l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race -qui les a conquises. - - * * * * * - -Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra composé par le suprême -Maëstro. Les décors seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher -François-René de Chateaubriand, qui t’extasias, peut-être en rêve, sur -la splendeur des forêts vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux -pour le commun des hommes, sinon pour toi, il n’était pas besoin à ton -amour des magnificences d’aller, avec le vain espoir de changer de cœur, -au delà des mers, sous un autre ciel. Le ciel «est aussi en bas», a dit -le Juif batave, précis à l’égal d’un rouage de montre et clairvoyant -comme les verres de lunettes qu’il polissait par métier. Je me couche -dans le pré, j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je me réduis à -la taille de mon héros, je m’imagine des yeux à facettes, et aussitôt un -infini de songe et de féerie est réalisé. - -Le décor est apparemment plat et sans perspective, à tous les coins de -l’horizon, que contient dans son ensemble le double miroir savant et -compliqué; les couleurs sont innombrables et juxtaposées, sans qu’aucune -dénomination humaine d’elles soit raisonnablement possible; les formes -sont comme tangibles et d’une amplitude que nous ne pouvons même pas -imaginer. Alors, se produit le phénomène somptueux, pour un être plus -vieux et plus _évolué_ que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie -au milieu de la jeunesse renouvelée du monde, dans une atmosphère -chaleureuse et humide, luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une -lumière intimement mélangée à de l’ombre, lumière diffuse, violente et -douce, qui éclaire actuellement sans doute les jours de la planète Vénus -et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si l’humanité avait existé sur -la Terre durant la période secondaire. Je n’irai pas enfantinement -mesurer la stature de Grillon et la hauteur de l’herbe où il se cache: -nos sens, encore une fois, n’ont pas de communes mesures, et, à propos -des herbes qui l’entourent, il serait vain de parler d’arbres dépassant -d’une hauteur de plus de quatre-vingts mètres notre stature... Ce n’en -est pas moins au centre d’un paysage et sous un climat infiniment -jeunes, préhumains, que la vie de Grillon va s’achever, dans une telle -perfection de l’être qu’il semblerait indécent que la nouveauté -partiellement reconstituée de notre monde manquât d’y participer, de la -provoquer ou de l’embellir encore. - -J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes épaules; mon nez s’appuie -presque contre le sol, je vous dis... Et je rêve et divague peut-être... -N’importe! Laissez-moi divaguer et rêver. Ces plantes diverses qui -composent la denrée que nous appellerons «du foin» quand elles seront -mortes, ont des noms dont certains sont jolis. Mais qu’un autre vous les -énumère à nouveau; je ne me sens plus en cet instant le cœur et les -ambitions d’un herboriste... Une vapeur embaumée emplit mon cerveau, un -miroitement glauque s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur surface, -sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux profondeurs sombres de l’esprit, un -peu comme fait du liège sur de l’eau; la terre sent la terre, mais de -façon si intense qu’une musique au-dessous de mes oreilles ou qui -dépasse leurs facultés, semble se mélanger à cette odeur: et c’est comme -si je percevais, moi aussi, le monde avec des antennes. Devant leur -respectif domicile net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur -arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés par mon immobilité, ont -recommencé à vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce que j’ai le -droit de dire que j’existe, moi, être humain, moi, si jeune et si vieux -à la fois devant le renouvellement annuel d’un monde?... O inanité, ô -mensonge de ce que, nous autres hommes, nous appelons secondes ou -siècles et contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative, sous -la dénomination générale de TEMPS! - - - - -II - - -Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, et plus jamais ne se -retrouvera à l’aise dans son trou. Les premiers temps, il y reviendra -peut-être «dormir» encore, de préférence vers l’aube, quand lui-même et -ses rivaux se seront tus; on ne se guérit pas tout soudainement d’une -vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme on le comprend sans peine, -l’observation de Grillon en liberté comporte quelques difficultés, même -pour qui, à enfouir volontiers sa face dans l’herbe, ne redoute pas -d’être traité de mangeur de foin. Mais, quand j’étais enfant,--cet âge -sans pitié ignore aussi la fausse honte,--j’ai maintes fois suivi -Grillon, le plus discrètement possible, à quatre pattes; mes souvenirs -de ces années-là gardent une étonnante lumière et je réponds de -l’exactitude de ce que je note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout -autrefois. - -La proximité d’une maison de belle dame n’influe en rien sur les -manières du nouvel aventurier. Il pourrait souvent attendre la fortune -dans son lit ou se dire que tout bonheur que ses palpes n’atteignent -pas, n’est qu’un rêve,--car souvent un gîte de femelle est à moins de -vingt centimètres de celui du chanteur,--mais c’est rarement à sa -voisine qu’il ira faire sa cour et offrir ses hommages. - -Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, comme la rencontre -d’un rival, d’un étranger venu de loin avec lequel il se trouverait face -à face; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, semble -incontestablement préférer les voyages lointains et qui l’amènent -parfois jusqu’à dix bons mètres de son domicile. Les femelles sans voix -ne quittent guère les abords du leur, y rentrent à chaque fin de nuit et -l’entretiennent jusqu’au terme de leur existence: ayant aimé, les mâles -ne sont en effet bons qu’à mourir, tandis qu’à elles incombe encore le -soin d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut être favorable à -l’épanouissement de l’avenir enclos dans leurs flancs. - -Grillon se promène donc en chantant, nuit et jour, et il a vraiment -l’air très comique, très guerrier d’opérette, parce que ses ailes -gonflées ressemblent à une cape que soulèverait une rapière romantique. -Son arme, en réalité, il ne la porte pas derrière lui, malgré le bruit -de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins de la forêt herbeuse, -mais devant lui ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, sont -presque toujours grands ouverts, comme s’il suffisait d’être poète ou -amoureux pour devenir du même coup féroce. - -Les batailles sont fréquentes et nul ne semble songer à les éviter, bien -au contraire. Elles font partie de la fête; il semble que celle-ci, sans -elles, diminuerait de charme et de valeur, que l’essentiel manquerait au -programme. Sans que je veuille faire ici la moindre allusion humaine, je -me vois forcé de constater qu’un grillon qui ne se bat pas, paraît très -peu digne d’être aimé; le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur -à l’aurore de l’humanité, la garde au bout de l’évolution d’une race -infiniment plus vieille que la nôtre. - -Il est impayable de voir un de ces combats, surtout quand une femelle -accourt au bruit et y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres de -ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne sont que parure, crachant sur -ses pattes antérieures pour débarbouiller son visage et ses antennes, -tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant des mines en l’honneur du -vainqueur, qu’elle ignore encore... Entre les galants chevaliers, il y a -d’ailleurs plutôt joute que combat à mort; celui qui est parvenu à -ouvrir le plus largement sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la -face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée ou bosselée, et c’est -tout... Le vaincu déguerpit,--il n’y a pas d’autres mots,--sans -protestation ni murmure; le vainqueur, lui, chante de tout son cœur... -La belle continue à minauder... - - * * * * * - -Que signifie, que représente le chant du mâle? Un appel d’amour, vous -répondra-t-on couramment; un appel d’amour comme celui que font retentir -sur les coteaux de mon pays les batraciens, d’autant plus odieusement -bruyants, en cet endroit de la Terre, que les sources et flaques d’eau y -sont assez espacées et qu’ils les surpeuplent dès qu’ils en découvrent. -Mais «appel d’amour», même en langage humain, n’en demeure pas moins une -traduction assez vulgaire de ce que doit être la chose. Le mot amour, -dans nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé que la -difficulté des transpositions sentimentales d’insecte à homme et d’homme -à insecte s’accroît encore; les vocables que je possède se rebellent ou -s’effarent, comme des écoliers pourtant dociles dont on exigerait un -devoir dépassant leurs forces; il y a nuit et ombre des deux côtés, -parce que l’animal ne sait plus depuis très longtemps ce qu’est l’amour -tel que le font vivre, pleurer et rire les romans et les romances dans -nos trop puériles cervelles, parce que, d’autre part, nous ignorons -encore ce que peut être l’amour uniquement dévoué à la vie de l’espèce, -l’amour dont on ne parle plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas -de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de vie et que, si la race -n’existait pas, chez l’homme comme chez Grillon du reste, il ne serait -plus question de rien du tout. - -Des peuplades primitives de notre très primaire humanité en sont encore -à se défigurer pour s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la -peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie provoquée ainsi des -venins ou des poisons, pour faire là pousser et demeurer des -monstruosités, des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer sur -la tête de ces pauvres noirs des crêtes ténébreuses. Moralement, et -surtout intellectuellement, en amour, nous en sommes au même point -qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe d’ornements ridicules. -L’art nègre est à la mode pour certains, dans la minute où j’écris ces -lignes, mais je crois qu’un certain romantisme a été, en ce qui concerne -les hommes et les femmes, le _dadaïsme_ et l’art nègre de la -sentimentalité. Nous en subissons encore certaines influences, parfois -sans nous en douter, parfois aussi, quand nous avons des lettres plus ou -moins heureusement digérées et assimilées,--ce qui est le cas de la -plupart des gens aujourd’hui,--parce que nous trouvons encore très bien -porté qu’il en soit de la sorte. - -Combien de gens, du monde le meilleur et le plus raffiné, estimeraient -vraiment qu’ils aiment s’ils ne souffraient point, par exemple, ou ne -faisaient semblant de souffrir? La crête artificielle sur la tête du -nègre!... D’autres préfèrent torturer ou faire croire qu’ils torturent. -Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, l’amour, chez -l’homme, en étant encore au point où est sa politique; le plus grave, -c’est qu’il croit aimer réellement, alors qu’il se contente de jouer -pour lui et pour les autres de piteuses comédies bourrées de vers -ressassés et de phrases toutes faites;--vers et phrases qui font -autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous prétexte de nous -initier à la science du cœur humain telle que l’ont comprise les plus -illustres auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus de cinq mille -ans, et qui n’expriment pas nécessairement des vérités éternelles. - -Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle d’amants et d’amantes, sont -encore termes incertains et mal définis dans notre race; une femme de -trente ans excitait la pitié de l’immense Balzac, alors que Pénélope et -Hélène, à quarante ans et plus, s’imposaient encore, et sans que cela -fît sourire Homère, au loyal désir des plus beaux parmi les jeunes -hommes; actuellement, des dames qui eussent été grand’mères du temps de -Balzac sont, si j’ose dire, homériques. De même du côté de nos mâles: en -effet, au cours des siècles et d’après les documents littéraires qu’ils -nous ont laissés, n’est-ce point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt un -homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin? L’humanité, au point de vue -amour, demeure turbulente et indécise, sur cette question d’âge et sur -mille autres, comme un enfant devant un jouet qui lui agrée justement; -tantôt il le soigne et le protège, tantôt il le casse pour voir ce qui -se passe à l’intérieur... Nous demeurons encore, en amour, et pour -combien de siècles, à l’âge des caprices et des modes! - -Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous réjouir. C’est le -temps, si ce mot correspond à une réalité supra-humaine, qui fera de -nous ce que nous méritons d’être plus tard, plus loin, après la -sélection naturelle et l’évolution inévitable. Lui seul jugera si, pour -l’espèce humaine comme pour les races d’insectes, il n’est pas superflu -de distinguer le goût d’aimer du besoin voluptueux de se perpétuer en de -neuves générations. - -Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain que l’effort d’un vieux -monsieur tentant de contribuer à la repopulation de son coin de Terre -par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles d’humanité que -l’on contient sous les dénominations très nobles et suprêmement valables -de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes qu’autant qu’elles -méritent leur durée; si elles succombent, c’est _justice_ au sens -tristement humain de ce mot colossal, flottant, glacial, et qui me fait -penser en tout à un iceberg capable d’endommager ou d’anéantir les plus -beaux navires dans sa promenade déchaînée et sans yeux. Quand une race -humaine diminue, c’est qu’elle est inutile au bon ordre de la planète -Terre; et quand un individu humain, corps et âme, ne se survit point en -des enfants bien portants ou dans des œuvres durables, ce n’est que par -une incompréhensible indulgence de la Nature ou de Dieu qu’il a vécu. - - * * * * * - -En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée d’exprimer en mots ce -qu’est l’amour pour un insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare -nos tâtonnements humains de son accomplissement à peu près définitif, en -dépit de notre puérilité en face de son âge de centaines de milliers -d’années pour nous numérables en dizaines de millions, en dépit de tout -ce qu’on peut appeler (ce qui m’est ici indifférent) progrès ou -décrépitude de sa part, il n’en demeure pas moins que beaucoup de traits -que nous considérons comme les à-côtés ou même les bas-côtés de l’amour -ont persisté dans la race actuelle de mon personnage, avec d’autres dont -nous jugeons, provisoirement du moins, que l’amour humain peut -s’enorgueillir. - -La rivalité entre mâles et la férocité des femelles pour les mâles -inutiles ont duré jusqu’à Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le -faire voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. Cela suffit à la -faible lumière que j’ambitionne en cet endroit. Des choses enfantines et -qui n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent parfois se jouer -avec ce qui leur reste de cervelle. Il en est des races comme des -individus. Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, de si -mauvais œil que Nature doive voir cela. Il se peut aussi que Nature ait -des raisons à cette tolérance, raisons qui ne sont pas forcément -obscures aux hommes, même quand ils tâchent de les discerner -paradoxalement, c’est-à-dire contrairement aux méthodes ordinaires d’une -élite devenue majorité. - -Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, il est un ornement -sonore du mâle, le complément de l’ornement visible que sont les ailes -qui le produisent,--les belles ailes de moire noire, relevées d’un trait -jaune d’or, qu’il revêt quand il entend les voix mêlées de la mort et de -l’amour. Qui dit fête, dit musique et parure. Au lieu d’appel d’amour, -plus conforme à la réalité serait d’inscrire ici des mots comme manie -des splendeurs, goût du vacarme sous toutes les formes sensorielles -humainement concevables, envie de gaieté, de réjouissances, d’activité -déployée sans raison immédiate, de jeu au sens noble que les enfants et -les sportsmen donnent à ce terme. - -Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la plénitude de sa force, quand -il est placé en face des raisons de briller qu’il a ou croit avoir, -existe cette volonté de s’orner et de s’embellir que les animaux, -créatures plus _évoluées_ que nous, manifestent encore. Nous soignons -notre toilette pour une réjouissance ou une solennité comme le fait -Grillon pour la solennité et la réjouissance suprêmes. Une noce ne va -pas sans musique et chansons; Carnaval et Mi-Carême, dans la -«Ville-la-plus-civilisée-du-Monde», donnaient aux âmes simples, avant la -guerre, la fureur du déguisement somptueux ou grotesque, en tout cas -voyant; des moralistes parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie, -voire à l’animalité; je crois qu’ils se trompaient; pour être d’accord -avec moi-même, je dis qu’il y avait là pressentiment au moins autant que -réminiscence. - -D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et chez les végétaux mêmes, le -besoin de l’art pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat non -motivé, c’est-à-dire de la fête et du jeu, existe. Les arbres aiment et -jouent à leur manière, se parent de fleurs et de feuillage quand vient -pour eux le moment de _penser_ à la reproduction. Les mâles, chez les -oiseaux et les insectes, sont presque toujours des noceurs et des -poseurs;--j’emploie à dessein ces derniers mots, que je n’aime pas, pour -mieux montrer combien l’humanité me plaît telle qu’elle est et comme -nous avons intérêt à faire durer sa jeunesse le plus possible... Pour -ceux qui jugent comme moi, il est très rassurant que nos femelles soient -destinées, de longs siècles encore, à se montrer plus coquettes et plus -futiles que le commun des mâles. L’égalité esthétique et ornementale des -sexes est un signe, je ne dis point de déchéance, mais de vieillesse de -la race. Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et parée -qu’Adam; le passage biblique où il est question d’elle, nous invite, en -tout cas, à le supposer. Mais dès que la légende tourne à l’histoire et -que notre race prend de l’âge, on voit déjà paraître, en fait de -coquetterie et de futilité, bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les -deux sexes, en se lançant «un regard irrité», ne mourront certes pas -«chacun de leur côté» comme disait à peu près Vigny, éloquent et si -candide poète. Mais, ce que nous dénommons féminisme, n’en demeure pas -moins réalisable et même probable; toute la question est de savoir si -cette réalisation, ou cette probabilité est séduisante pour nous et pour -nos compagnes. Et ceci est en dehors de mon sujet. - -Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, encore que moins -fastueusement que son galant, pour l’époque des noces; mais elle a perdu -le don du chant que certaines de ses cousines sauterelles (fort rares -d’ailleurs) possèdent encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y a -d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses ailes ne sont pas -absolument rigides, figées, et qu’elle les remue parfois au soleil comme -si ses lointaines aïeules en avaient tiré de la musique... Je me -garderai de toute conclusion et même de toute réflexion à ce sujet; une -réflexion risquerait d’être saugrenue et une conclusion d’être -hasardeuse. Mais il me semble incontestable que, presque au bout de la -destinée de sa race, Grillonne, comme la plupart des femelles animales, -est allée au delà des ambitions de ses mères-grands. Les deux sexes ne -meurent pas séparés en se lançant des regards furibonds, mais c’est le -sexe fort qui est devenu celui du charme, de la séduction, de la parure -et du plaisir. - -Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne s’est privée, car la -musique des insectes,--ceci, nous pouvons l’affirmer maintenant,--ne -saurait être motivée uniquement par l’appel sexuel. André de Chénier a -écrit, en pensant probablement à lui-même, ces vers de marbre embaumé: - - Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour, - Souhaité de la gloire afin de voir, un jour, - Quand son nom sera grand sur les doctes collines, - Les yeux qui rendent faible et les bouches divines - Chercher à le connaître et, l’entendant nommer, - Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer... - -Nous voici tout à l’opposé de ce que doit éprouver l’insecte bruisseur -ou chanteur. Il y a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements de -la sentimentalité qui sont dans nos esprits ce que sont des joujoux -précieux et inutiles entre les mains des enfants; le chant, chez -Grillon, est infiniment plus désintéressé que, par exemple, chez nos -poètes, sans que je veuille signifier par là, bien au contraire, que nos -poètes ont tort; ils ont raison parce que notre espèce est jeune entre -les espèces et que ceci est une vertu admirable. Quelle plus belle -aventure pour un poète que de voir un heureux rythme se traduire en -sourire de tendresse sur un visage d’amie! Nous en sommes au joujou. -Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être même à une chose pour -laquelle les mots nous manquent. Son chant est l’expression d’une -euphorie merveilleuse, une expansion et un épanouissement, et peut-être -ne l’entend-il pas davantage que nous n’entendons normalement notre -souffle ou les battements de notre cœur. - -Ce ne sont pas là des affirmations gratuites; il suffit d’observer -Grillon avec les plus ordinaires des yeux mortels pour se rendre compte -que la réalité n’est pas autrement traduisible en notre langage. Il -chante comme il mange ou comme il bouge. Il y a même là quelque chose -d’un peu attristant; nous avons couramment traité notre personnage de -chanteur, de musicien et de poète; nous cuvons mal, dès à présent, -l’ivresse de ces métaphores imprudentes, comprenant que les agréments -qui semblent combler sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos yeux. - -Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait de l’âge de mon espèce. - - * * * * * - -_De la férocité des femelles_, inscrirais-je volontiers en tête de ce -nouveau paragraphe, si je ne tenais avant tout à éviter des airs de -fabuliste, si mon seul souci n’était de rendre, tant bien que mal, la -figure du réel. Il n’y a aucune intention satirique ou moralisatrice, -aucune indication de ce que je souhaite pour mes pareils dans ce livre. -Je voudrais qu’on m’y sentît, en ce qui les concerne, fataliste ou tout -au moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on l’applique au manuel -d’Epictète; je voudrais que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle -éclairassent ma conception de la relativité dans le domaine intellectuel -et moral, aussi bien que dans le matériel et le biologique. - -Comme il nous serait profitable de méditer au cours de la vie la -distinction entre _les choses qui dépendent de nous et celles qui ne -dépendent pas de nous_! Combien de fois, en essayant d’expliquer mon -insecte, ne me suis-je pas répété et presque chanté les phrases -inégalables de l’étonnant César: «Si les dieux m’avaient créé -rossignol... mais je ne suis qu’empereur...» Empereur ou rossignol? -Homme ou insecte? Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de -symbole et de procédés de fabuliste pour signifier ou rappeler une -infinie grandeur et une infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité -foncière de nos mesures. - -J’estime même que les conseils tirés de ce qui peut nous apparaître -comme la réalité et la vérité ne sont pas nécessairement profitables; si -La Fontaine n’avait pas eu la vertu de faire sourdre un des plus purs -jaillissements du style poétique français, je crois que, comme -fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous n’importe quelle forme, -plaisantes ou sévères, les leçons et les prédications ne sont que jeux -d’esprits puérils ou divertissements de cœurs aigris; ou encore -exercices d’un bien triste métier; nul catéchisme ne vaut si nous ne le -portons en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à nos besoins; pour le -reste, une fatalité domine notre vie et celle de notre race, et cette -fatalité vaut qu’on lui fasse confiance; s’occuper de ses intentions -dans le seul but d’en tenir compte, de ses ordres avec l’unique désir de -les entendre, est la plus sage des sagesses... Mais, pardon! Ceci sera -au commencement d’un autre livre et d’une autre série de méditations, et -il dépend de moi, «_il est en moi_», de bien marquer quelle fut ici -l’unique raison de cette imprévue bifurcation stoïcienne: mon soin, à -rebours de la plupart des historiographes des bêtes, n’a même pas été de -nous regarder et de nous comprendre à travers elles, mais de tâcher,--ce -qui n’était pas si commode,--à les voir telles qu’il est probable ou -possible qu’elles se voient. - -J’ai peur également que, vers le terme du chemin suivi le long de ces -pages, on ne se rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres -jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on n’imagine quelque rapport -déplorable entre les réflexions qui me furent jadis inspirées par les -caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes sentiments de -spectateur impartial, lorsque je note la férocité de Grillonne pour son -mâle. Nous sommes en présence de deux mondes absolument fermés l’un à -l’autre, c’est le cas de le répéter. - -D’ailleurs, la férocité des femelles humaines est encore une invention -romantique, et des pires: quand nous relisons dans l’âge mûr, même -signés des noms de Balzac ou d’Alphonse Daudet, certains livres qui -prennent à tâche de nous montrer les méfaits conscients ou non d’une -Marneffe ou d’une Sapho, et qui pour nous évoquent l’éternelle ennemie, -la persistante Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire d’aussi près que -possible et même entre les lignes, je ne parviens pas à trouver qu’il y -ait vraiment là de quoi se frapper. - -Bien au contraire, mon esprit et mon cœur s’emplissent aussitôt, par -réaction, de tous les souvenirs d’incomparables tendresses féminines que -l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. Les femmes en ont pour -trois cent mille ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de torturer -et de dévorer leurs époux terrestres. En attendant, j’estime que, dans -la civilisation actuelle, les femmes sont infiniment meilleures que les -hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus de bonté spontanée, de -générosité et de foi. Est-ce clair? Vais-je pouvoir raconter maintenant -comme Grillonne s’efforce de manger son mari et y réussit très souvent, -sans faire soupçonner en moi des intentions louches, mauvaises et me -susciter de belles ennemies? Je l’espère, je le crois. - -Mais j’ai eu très peur. - - * * * * * - -Durant la pariade, Grillonne tourne maintes fois ce qui lui sert de -visage vers ce qui sert de visage à Grillon, et, très véritablement, ce -sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes et antennes se -frôlent et se mêlent, les crocs s’entre-mordillent doucement et il y a -une incontestable langueur dans le geste de l’amante faisant presque -totalement pivoter sa face sur l’axe de son col pour qu’un de ses yeux -au moins se mire dans un œil du mâle et le reflète à sa manière. Toutes -câlineries dont on peut dire sans ridicule, quand on les a vues, -qu’elles sont très traditionnellement humaines et touchantes; c’est même -la première fois qu’il me semble possible de jeter un pont entre le -monde sentimental de mon personnage et le nôtre... Avec les -préliminaires, cela dure parfois deux heures, et, avec le colossal -bénéfice que perçoit Grillon au change de la monnaie du temps humain, -cela équivaut à une lune de miel de fastueuse durée. - -Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. Mais, pour mieux -comprendre les raisons de la férocité de la femelle, mieux vaut isoler -un couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. Après une -première pariade, Grillon parvient presque toujours à s’échapper et la -femelle ne s’y oppose que faiblement comme si elle doutait,--en quoi -elle ferait preuve de clairvoyance--que l’œuvre fût accomplie. Grillonne -est moins impitoyable que la femelle de la mante religieuse ou de -l’araignée qui, dès les premières caresses ne _manquent_, si j’ose dire, -leur époux que bien par hasard. Regardons. Laissons faire... J’ai vu -parfois Grillon proprement attrapé et déchiqueté après un premier essai, -et la femelle, en quelque sorte veuve, ne pondre que des œufs sans -avenir; le monsieur était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait à -la dame, et la dame ignorait, n’est-ce pas, qu’elle ne trouverait un -autre conjoint que si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est -seulement après trois ou quatre accouplements, échelonnés sur une -soixantaine d’heures, que le mâle est tenu pour un triste sire. - -En liberté, il se peut que ce soit sa troisième ou quatrième femelle qui -le considère comme tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien -entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille ou qu’eux, par fortune, -parviennent dans les champs à subsister quelques heures de plus, vieux -garçons bougons désormais et misogynes, et ne chantant plus que sans -conviction. - -Mais, dans la cage où j’observe le couple, la femelle est sans pitié, et -si le mâle s’échappe encore quand elle croit sincèrement être mère, elle -le poursuit, le rattrape sans peine, engage contre lui un combat dont -l’issue paraît aussitôt fatale; nous voici loin des joutes courtoises et -des duels généralement sans gravité que se livraient les mâles au hasard -des rencontres sur les grands chemins de la forêt des herbes! Grillon, -solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, après des manœuvres qui -montrent que cette partie de lui-même particulièrement vulnérable--et -peut-être jugée sans valeur à présent,--a été visée de préférence à -toute autre, Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour la forme, en -galant homme qui a l’air d’admirer sa maîtresse jusque dans la peine -qu’elle prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il y a lieu de le -faire. - -Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le faire, que cela est -recommandable, moral. Elle annihile de l’inutilité, active une agonie, -par ailleurs, et même loin d’elle, inévitable; elle aide à mourir avec -une sorte d’onction et de piété le père de ses enfants, condamné à mort -de toutes manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, et même sa -vie tout entière? Le flambeau est transmis. Je vais dire tout à l’heure -comment meurt Grillonne, et comment meurt Grillon quand Grillonne ne le -mange pas. J’affirme qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, au -point où il en est. - -Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le mange si -tranquillement, si doucement... - - - - -III - - -L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif -est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues -de l’agonie: rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de -leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte -pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé -ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort -de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime -crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce -condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore -par la sentence sans appel? - -En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus -superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté -comme en captivité, demeure excellent... Et cependant la mort est là. - -Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à -son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille -doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la -sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables -proies. - -En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se -distraient en s’entre-dévorant; et, bientôt dans la petite communauté si -longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a -plus,--spectacle navrant,--que des moribonds mutilés, qui se traînent en -boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes; -les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à -cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées; puis elles se déchirent -entre elles. - -Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se -promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont -définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs -capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y -introduire en d’autres temps: petites limaces terrifiées par la -canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à -présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous -la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur -bonheur, cloportes, scolopendres,--toute une vie gluante et timide, amie -du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à -l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies. -D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou -d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne -demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent -à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement -entretenu, si héroïquement défendu; il n’y reviendra pas mourir. - -Et peut-être l’a-t-il oublié déjà; ce qui est sûr, c’est qu’il agit -comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je -veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt... Quand la nouvelle -génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau -temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou -détruits, ou comblés... Le futur constructeur aura, comme jadis son père -et sa mère, tout à apprendre; et nous nommerons avec quelque mépris -instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais -cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant -que celle dont nous nous enorgueillissons. - - * * * * * - -Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se -promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils -ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de -cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et -au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se -mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment -herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais -celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent, -l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de -mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des -foins mûrs; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans -les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes! Et -quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur -prodigue et son insolente illumination! La victoire est absolue, -l’avenir préparé par les graines animales ou végétales... Je crois -pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon -composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur -sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose, -domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe, -puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir. - -Pour mourir... Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le -cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit de _la mort à son heure_? - -Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois -imprescriptibles; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa -manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande -machine de l’univers. En raisonnant,--une fois n’est pas coutume!--d’un -point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre -insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées -qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison: - -_«J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout... Maintenant, les -herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger, -d’aimer et de courir à travers le monde: je vais m’endormir quelques -semaines pour m’éveiller ensuite,--récompense de ma valeur,--non plus -un, mais légion; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et -plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du -ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette -fois,--dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber -dans la grande bataille...»_ - -N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère, -cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs -correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui -est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner -de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science -et notre esprit? - - * * * * * - -Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste -des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une -signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort, -mortel, mourir... L’observation et l’expérience nous ont fait -reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments -incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les -éprouvons aussi à notre manière: sentiments qui ne sont pas toujours, -certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme -humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers; comme un homme, -Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il -aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer; pareil à certains -hommes,--j’écris _certains_ dans le désir de ne pas me montrer trop -sévère envers mes semblables, mes frères,--il succombe maintes fois à la -tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux: ainsi à la -gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse; -j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont -l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves, -et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre -lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je -ne pense point que personne puisse douter de ceci. - -N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons -regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui, -chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre. - -Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier -accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seul _valable_, puisque -le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi -longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même, -la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond -des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage, -où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple; -choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux -qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop -bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse -et nuptiale... Rien ne paraît changé à la vie; elle continue... Le -solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de -musique ou de toilette... Et puis, au bout d’un temps qui n’excède -jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième -accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous -les voyez qui, soudainement, s’immobilisent. - -(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés -chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure, -de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un -féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques -instants). - -Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la -même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il -fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau -soleil ou à la lueur d’une lampe; il ne chancelle pas, non: il -s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol -du bas du museau et de la pointe de l’abdomen; il ne chavirera et -n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la -pesanteur l’exigent; sinon, la fin se manifeste seulement par la -cessation du remuement des antennes; insectes, celles-ci retombent, non -pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très -doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la -surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses. - -Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait -l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire -ici qu’il est mort; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu «comme -aux Romains qui», remarquait Montaigne, «avaient appris de l’amollir ou -l’étendre en périphrases» et, au lieu de dire: _il est mort_, disaient: -_il a vécu_. Je n’écrirai pas même _Grillon a vécu_, tant il paraît -justifié de prétendre,--comme sans doute lui-même le croit,--qu’il va, -tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre. - - * * * * * - -Ecoutons encore Montaigne: - -«La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de -moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce que -vous êtes; mort, parce que vous n’êtes plus... Pourquoi crains-tu ton -dernier jour? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le -dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont -à la mort: le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère -Nature.» - -O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de -vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse -antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être -bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient -(ou qui pourraient, hélas!) s’accommoder en notre temps de ses -préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et -ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent -pas tout à fait ici. - -Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il -meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un -accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une -agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à -charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune; mais, -pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans -les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les -tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions -spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que -sur le visage d’un supplicié. - -Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche -que nul des hommes ne meurt avant son heure, «que l’utilité de vivre -n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait», et que tel a -vécu longtemps,--Jésus ou Alexandre par exemple,--qui a peu vécu. Belles -paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et -nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces -paroles ou concevoir ces pensées _en toute sincérité_, quand la -certitude leur vient de l’instant fatal? Je ne dis point qu’il n’en -existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions; -ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges. - -La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron, -dans les vers de _la Jeune Captive_, ou dans la bouche du poète de -celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud -abominable, la phrase déchirante: «Pourtant, il y avait quelque chose -là!» Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal -que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est -pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons -accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique, -ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et -elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature. - -Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux -ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir; il -est _naturel_ que son anéantissement lui semble une iniquité, _parce que -nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la -Nature_. - -Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger -que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est -légitime; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique -qu’un criminel vertueux? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait -sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère, -définitif, lui rend tous ses droits à l’existence? - -L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne -pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas -venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas -périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter «trop tôt» -la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme -ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les -idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à -généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de -l’immortalité; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative. - - * * * * * - -Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il -s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne -saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué -pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais -guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le -lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait -seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands -et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves. - -Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de -liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes -n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci, -comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué -de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur -toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion -équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre -de diamètre sur des intestins humains; donc, durant les quelque trente -heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de -Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, -qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus; il -bouge, bruit et paraît se nourrir encore; mais il n’y a là, en réalité, -qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné; de même se -comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes -encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé -l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre -sèche de Descartes. - -La lampe s’est éteinte faute d’huile... Mais ce serait trop humainement -expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de -l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou -ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce -point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus -lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et -intelligible. - -A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose -simplement inexistante; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que -pour nous. - -Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées -que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne -s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection -multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires; nous -ne traduisons plus, nous ne transposons plus; ayant pris posture -scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions -auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon -est _vide_, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son -monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre; il y aurait -également intérêt à analyser chimiquement le cadavre; je ne l’ai pas -fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me -paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons; il -y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du -liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors -d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la -plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt -à redevenir matière inorganique. - -Grillon a donc transfusé le meilleur de lui-même, sa vie et sa réalité, -aux organes procréateurs de Grillonne; il faudra ensuite que celle-ci, -pour que les œufs soient dignes d’éclore, ajoute à ce don sa propre vie -et sa propre réalité. Ainsi, la vie et la réalité se poursuivent et se -perpétuent, sans brisure, en ligne ininterrompue et droite, du passé au -présent, du présent à l’avenir illimité, du mâle à la femelle et de la -femelle aux œufs qui conjuguent et multiplient leur double essence. -Avant même que la dépouille ou la défroque du mâle soit inerte, il -existe à nouveau, dans les chapelets ovariens fécondés; la femelle fait -encore semblant de vivre, alors que déjà ses œufs sont animés, -croissent, palpitent d’une ardeur puissante et impatiente au sein de la -suprême nourrice, du générateur hybride et sans sexe, de Gaïa qu’on peut -aussi nommer Pan. - -Où et comment concevoir de façon plus claire et distincte la notion de -perpétuité, de pérennité, d’immortalité, ou, pour plus humblement mais -non moins fortement dire, l’évidence de l’absurdité de l’idée de mort? - - - - -IV - - -Ma tâche est ici terminée. Tout ce que j’ai cru devoir noter et -développer à propos de Grillon est dit. Si un soin de rhétorique avait -présidé à la composition et au discours de cet ouvrage, j’aurais -inscrit, quelques lignes plus haut, comme titre: conclusion,--en tant -que naturaliste,--ou: épilogue,--en tant que conteur. - -Mais il n’est pas d’épilogue à la plus belle histoire du monde, et les -conclusions importent peu à qui présenta aussi nuement que possible des -observations patientes et faciles, sincères et passionnées. - -Aucune de ces observations ne me paraît pouvoir être scientifiquement -contestée. Le jeu de mes expériences a commencé vers ma septième année -et ne m’a point lassé depuis bientôt trente ans. Que les spécialistes, -entomologistes et savants de tout ordre ne me jugent donc que sur ce qui -précède, et qu’ils veuillent m’accorder que, si je leur parais danser -avec des ombres, ce n’est qu’à partir de cet instant-ci, pour ma -satisfaction personnelle et comme en manière de délassement. - - * * * * * - -Jamais mieux qu’en ce point ne s’est manifestée à mon esprit et à mon -cœur la jeunesse infirme et séduisante de notre humaine race, jamais de -façon plus intense je n’ai éprouvé à quel point nous étions, selon la -formule, les derniers nés de la création. De là à ne point douter que -nous en étions le chef-d’œuvre, il n’y a eu qu’un pas, lequel fut -toujours franchi aisément, aussi bien par la Bible ou l’Evangile que par -Darwin ou même par Haeckel. - -Nous n’avons guère plus de cent cinquante mille ans d’existence; un -homme peut vivre cent ans, un grillon ne vit que de dix à onze mois. Et -de combien de milliers de siècles ses ancêtres, ou les races d’insectes -dont il est issu, ne nous ont-ils pas précédés sur notre planète? En -tenant compte, comme il se doit en pareil cas, du peu de durée de sa vie -par rapport à la nôtre, en se basant sur la proportion d’un à cinquante -qui me paraît raisonnable, en admettant d’autre part que les grillons, -ou les prégrillons aient existé deux cent mille ans seulement avant les -hommes ou les préhommes, il n’y a qu’à multiplier deux cent mille par -cinquante pour comprendre que les insectes, humainement comptant, sont, -au bas mot, d’environ dix millions d’années plus vieux et plus _évolués_ -que nous. - -L’homme, chef-d’œuvre de la création? Qu’on prenne bien note que je ne -proteste en aucune manière contre cette qualification et que le proverbe -«tout nouveau, tout beau» me paraît en sa place ici. Mais, de même que -l’individu naissant commence à mourir, une espèce, n’existerait-elle que -depuis mille siècles, a, même physiquement, même organiquement inauguré -son évolution et, qui dit évolution, dit marche lente vers le terme -nécessaire. Quelle sera l’humanité dans un avenir si lointain que sa -seule méditation ne peut que nous effarer, nous dont l’espèce, -consciemment, se souvient à peine de six mille ans de légende ou -d’histoire? - -Sauf le cas d’accident, de cataclysme céleste, c’est par myriades et -myriades d’années que se chiffre le temps où les conditions physiques de -notre existence sur la Terre ont chance de demeurer à peu près telles -qu’elles sont aujourd’hui. Mais ne regardons pas si loin, justement à -cause de cette proportion d’un à cinquante que nous avons admise entre -la durée de la vie de Grillon et la durée de notre vie: ici, devant -l’avenir, les conséquences se produisent à l’inverse, et c’est dans deux -cent mille, trois cent mille ans au plus que l’évolution du mammifère -supérieur a, en toute logique, chance de rattraper celle de la race -grillonne actuelle. - -Comment imaginer ce que sera l’homme alors, physiquement et moralement, -intellectuellement et socialement? Qu’affirmer, qu’indiquer même sans -risquer de nous égarer dans le domaine périlleux de l’imagination et de -la rêverie?... Tout, d’ailleurs, est possible: l’évolution, à -n’envisager que le point de vue social, a fait de certains insectes, du -nôtre par exemple, des individualistes résolus, et de certains autres, -comme les fourmis ou les abeilles, des communistes accomplis. - -Que l’humanité future soit une collection de vastes fourmilières ou que -la planète Terre se transforme en une sorte de champ immense où les -hommes, mâles et femelles, isolés et voisins, ne se rencontreront que -pour s’accoupler et produire, dans un cas comme dans l’autre, -gardons-nous de prononcer le mot de progrès ou de décadence... L’œuvre -de la nature, nous n’avons pas à la juger; plus que jamais notre esprit -et notre pensée sont inférieurs, en pareilles matières, à concevoir et à -définir la mesure qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni décadence: -évolution. Mais dans quel sens celle-ci doit se produire, voilà qui ne -laisse point de doute; ce n’est point parce que nous sommes les -derniers-nés sur la Terre que la Nature et le Créateur renonceront en -notre faveur,--ou par haine de nous,--à leur dessein manifeste en tout -de réaliser des simplifications et d’aboutir au moindre effort. - -Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité, des personnalités, -c’est précisément son extrême jeunesse. Chez les autres mammifères, chez -les oiseaux, chez les poissons même, la personnalité n’est pas encore -tout à fait anéantie, et la fréquentation humaine semble -particulièrement réveiller en certains de ces animaux des habiletés, des -roueries, des facultés d’adaptation qui furent autrefois indispensables -aux meilleurs d’entre eux pour assurer la vie de l’espèce. Un chien ou -un chat a très nettement un caractère; il en est de bons et de méchants, -de laborieux et de paresseux, de propres et de malpropres, d’honnêtes et -d’enclins aux rapines, tout ceci en dehors de la bonté ou de la cruauté -du maître que le sort leur a dévolu; tous les chevaux ne sont pas -également dressables; dans la même basse-cour, des volailles de la même -couvée sont les unes très sauvages et d’autres familières; dans la pièce -d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours les mêmes carpes qui viennent -happer le pain au bout des doigts du promeneur. - -Dans le monde des insectes, rien de pareil n’est observable, si -minutieuse que soit notre observation. - -Sur les quelque dix mille grillons que j’ai connus et fréquentés depuis -que je suis au monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre; ils -s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends par là qu’ils s’accoutument -facilement à être manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de notre -contact, même à venir, à heures fixes, quêter de nous des gourmandises; -mais ils en sont tous là... J’ajoute que je n’ai jamais vu -personnellement un grillon appréciablement plus beau ou plus fort qu’un -autre et qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance dans cette -race; si Grillon vient par hasard au monde avec une patte torse ou -contrefaite (j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est assurément que -l’œuf, _où il vivait déjà_, a été bousculé et de quelque manière -endommagé. - -Donc, absence de personnalité et égalité absolue entre individus -d’espèce identique. Me basant sur la différence qui existe entre l’âge -de la race grillonne et celui de la nôtre, soit une dizaine de millions -d’années (très approximativement!) force m’est de professer que les -temps de l’égalité entre êtres humains ne sont pas encore venus, et que -ceux des êtres humains qui fondent sur ce principe d’égalité leurs -doctrines morales ou sociales, me font l’effet de gamins ambitieux de -jouer à l’homme et même au vieillard. Un de mes parents me grondait, -s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle promenade du Gravier, je -me promenais gravement, dignement, en tenant entre mes lèvres une de ces -queues de feuilles de platanes qui imitent à merveille une minuscule -pipe; ce fut le même, en revanche, qui m’offrit mes premières -cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de fumer, sinon sans -dommage, du moins sans ridicule. - -Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive que trop tôt, dans -l’évolution de l’espèce comme dans celle de l’individu. L’égalité entre -hommes ne saurait être effectivement décrétée par des lois ou par des -caprices de castes. Que cette aspiration vers un lointain avenir, cette -envie inconsciente de hâter notre marche en avant, soit légitime et même -louable, il se peut; je fais simplement remarquer, en passant, qu’il -n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin pour ne pas déjà -regretter sa première jeunesse et que, tout comme un homme, l’humanité -n’aurait pas grand intérêt sentimental ou profit matériel à se vouloir -vieillir trop tôt. - -Mais que ce nivellement et cette uniformité soient en voie de se -réaliser lentement pour nous comme ils l’ont fait à peu près absolument -chez les autres vertébrés et totalement chez le reste des êtres, ceci, à -tort ou à raison, je crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de -regretter dans l’avenir un temps où les plus forts, les plus beaux, les -meilleurs triomphaient et devaient triompher pour assurer la vie de leur -race par leur vie individuelle, ceci ne regarde que les poètes futurs; -la Nature seule a droit de juger et force pour exécuter ses jugements; -ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre intention, considérant ce qui -fut ou qui est, que de les prévoir, d’imaginer les résultats de la -délibération qui se poursuit et où le plus éloquent de nous n’a point de -voix. - -Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons solitaires ou fourmis -sociables, tous les hommes seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté -ou de laideur, de force ou de faiblesse, de grandeur ou de bassesse -d’âme, parce que tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin -d’exister; l’intelligence, la raison ou, pour mieux dire, les facultés -que nous dénommons orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues -de moins en moins nécessaires; l’instinct suffira pour l’accomplissement -de notre œuvre vitale, pour assurer notre existence et l’existence de -ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la Terre est-elle assez jeune -encore pour qu’en ses puissantes entrailles, dans les profondeurs -vierges de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle race d’êtres, -destinés à nous remplacer, à rappeler de près ou de loin ce que nous -sommes actuellement, quand notre race à nous pourra subsister et -persister mécaniquement, instinctivement, invariablement, sans ces -vertus spécifiques mais momentanées, prêts d’un usurier indulgent, que -sont notre raison et notre intelligence. - -Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux qui veulent hâter -l’avenir, et je me félicite de vivre en mon temps, si fécond qu’il ait -été en horreurs et en tristesse. - -Du reste,--qu’on me permette d’insister là-dessus,--j’ai averti que mon -intention, ici, était de danser avec des ombres... - - * * * * * - -Mais je veux aussi danser avec un rayon de lumière. - -_Infra nos quoque caelum quaerendum est_, a écrit Spinosa. Astronome de -ce ciel d’en bas, je pense que, la destinée de notre race, nous -apprendrons mieux à la connaître en étudiant la vie d’une humble -bestiole qu’en marchant le nez en l’air, sous prétexte de discerner -l’avenir dans la figure et les mouvements des astres... Mais la juste -terreur de regarder en l’air ne doit, sous aucun prétexte, nous ôter -l’envie de «voir plus haut». - -Il n’y a eu tout au long de ces pages que de la _physique_ au sens -propre du mot: observer, comprendre et tenter de traduire, telle fut ma -règle; pas plus que je n’ai voulu à l’instant me mêler de politique ou -de sociologie, je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions -métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où je retomberais en écrasant mon -sujet. Mais je n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée de -mort me semblait évidente pour un insecte comme Grillon et je ne puis -m’empêcher, à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes. - -La force que nous appelons vie n’est pas plus destinée à rester -éternellement ignorée de nous, sinon en son essence, du moins en ses -causes, que des forces comme la chaleur, la lumière, et toutes les -autres manifestations de l’énergie. Dans le Dictionnaire des Merveilles -de la Nature, publié en 1781 _sous le patronage de l’Académie des -Sciences_, l’existence des Hommes-marins, tritons ou sirènes, n’était -pas encore très catégoriquement niée par la science officielle, mais -tout ce qui nous est dit des phénomènes électriques nous semble à peu -près aussi puéril que n’importe quelle histoire de magie ou de -sorcellerie. A moins d’un siècle et demi en arrière de nous, l’étude de -la force électricité était donc encore dans l’enfance, dans les limbes -ou les à-côtés du savoir, un peu comme de nos jours la force qui préside -à ces phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent pas un peu trop -tôt et que le reste des hommes aurait tort de nier par principe. Au même -titre que la chaleur, la lumière,--ou l’électricité,--la vie est une des -formes de l’énergie universelle et, comme telle, susceptible, un jour -lointain ou proche, d’être connue clairement, asservie, domestiquée et -peut-être même modérée ou activée par notre industrie dans une certaine -mesure. A noter en passant qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de là à -la différence foncière de l’animal et de l’homme et à la supériorité de -celui-ci sur celui-là, car, en ce point aussi, l’instinct a devancé, -comme il était normal, sa sœur cadette l’intelligence: que d’animaux -connaissent l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger?... -Et que dire de l’anguillule des gouttières, que la sécheresse rend -inerte et cassante comme herbe morte, et qui, après des mois et des -mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît, redevient capable de bouger et -de produire? - -Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc illogique d’admettre que -la force qui nous a fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse -s’anéantir lors de la dissociation des éléments qui ont constitué notre -chair et notre ossature. Qu’il y ait transformation, cela se peut -concevoir et ici se pose une fois de plus le problème de l’au-delà, qui -depuis des siècles a donné l’essor à tant de sublimes rêves ou provoqué -tant d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été tout au moins -profitable de _regarder le ciel d’en bas_, puisque, pour un être comme -Grillon, la notion de la mort nous est apparue comme absurde ou -inexistante. - -Mais, qui croit humainement à l’immortalité de l’âme, il entend par -cette expression trop vague, scolaire et même scolastique, survie -effective et perpétuation de la personnalité. Or, l’insecte n’a pas ou -n’a plus de personnalité. L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous -attend après la mort serait donc uniquement réservée aux siècles -«d’intelligence et de raison» que l’usurier indulgent consent à notre -race? Du seul fait qu’une personnalité, une conscience et un caractère -distincts s’imposent pour longtemps encore dans notre cas, nous serions -donc moins favorisés que les êtres plus vieux que nous, pour qui la -possibilité de retomber au néant est une interrogation qui ne se pose -même pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels, si cette -épithète avait un sens dans leur langage? Les vertus,--ou les -imperfections,--attachées à la jeunesse de l’humanité lui vaudraient, et -ne vaudraient qu’à elle, la plus douloureuse, la plus cruelle des -incertitudes? - -Eh bien, non! Rien ne se créant ni ne se perdant, il n’y a aucune raison -pour que cette personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque homme -dispose encore, se perde ou s’évanouisse. Si la force qui nous anima, ne -peut, après la putréfaction des cellules qui nous composèrent, -s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins des qualités qui -caractérisèrent cette force, doivent rester attachés à elle et vivre de -son incontestable éternité. Ici la science se récuse, mais la lueur -sourde ou éclatante de l’intuition, le reflet avec lequel j’ai voulu -danser, nous rassure et nous guide; que la foi nous prête en outre ses -ailes, et nous atteindrons vite, sans risquer d’en redescendre jamais, -au faîte flamboyant des réconfortantes certitudes. Sophistique est -l’argument qui voudrait nous faire tenir l’ombre vers laquelle le temps -nous pousse pour pareille à celle du néant dont nous sommes sortis. Si -minime que soit un passage humain sur la terre, si faibles ou mesquines -que soient ses traces, elles demeurent dans la force libérée comme dans -la matière redevenue brute. Nous n’accomplissons rien de sublime, nous -ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique ne soit éternel par -ses conséquences et ses effets. Ah! je ne voudrais en rien attribuer à -ces réflexions suprêmes un sens moral, verser dans des indications -dogmatiques, mais s’il m’est permis de faire parler ici un homme un peu -comme j’ai fait ailleurs parler Grillon, quelle prière pourrai-je, moi, -adresser à la Vie? - -O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant vers l’infinie aventure, -sois ici saluée et bénie, telle que tu es encore en cet âge de mon -espèce. Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée, tel que je -suis, vertus et vices; réalise-moi chaque jour davantage; fais-moi -profiter de _cette possibilité d’être moi-même_ que mes descendants -lointains ne soupçonneront probablement pas et qui m’est, à moi, une -garantie de l’éternité telle que je l’admire et la convoite; sois -l’artiste de toutes mes sensations et de tous mes sentiments; sculpte et -modèle, peins et dessine, danse, chante, verse tes aromes et tes -liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes festins, éblouis, -étourdis, exalte. Ne me sépare pas plus de mes désirs futiles que de mes -nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu riche d’un bénéfice -acquis à des jeux où la tricherie est impossible, j’aurai, quand sonnera -l’heure, la conviction que cette fortune ne peut s’anéantir; peu à peu, -dans le noir vers lequel il semble à tant d’hommes qu’ils roulent, un -peu d’éternité flamboiera, un point lumineux, à peine distinct d’abord, -mais qui s’élargira, deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre -redoutée, si je le mérite... - -Cette éternité qui se confirme, cette lumière grandissante, c’est -peut-être tout simplement, après tout, une des innombrables et -magnifiques apparences de celui que nous appelons à l’ordinaire Dieu. - - -1918–1920. - - -PARIS.--ANC. IMPR. LEVÉ, RUE DE RENNES, 71. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE GRILLON *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
